Les Reliques
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LES RELIQUES DE SAINT BENOÎT

 

LE R. P. DOM FRANÇOIS CHAMARD

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé, de la Congrégation de France.

 

 

PARIS

AUX BUREAUX DU CONTEMPORAIN

17, RUE CASSETTE, 17

 

Ou chez l'auteur à LIGUGÉ (Vienne) 1882

 

 

 

I

LE MONT-CASSIN AVANT LA TRANSLATION.

II

LA TRANSLATION ET SON PREMIER TÉMOIN.

III

PAUL DIACRE ET LA DATE DE LA TRANSLATION.

IV

PAUL DIACRE ET LE VRAI SENS DE SON TÉMOIGNAGE.

V

ADREVALD ET SA LÉGENDE DE LA TRANSLATION.

VI

LE TÉMOIGNAGE LITURGIQUE EN GÉNÉRAL ET LES MANUSCRITS

FRANÇAIS EN PARTICULIER.

VII

LES MANUSCRITS DE BRUXELLES, DE SAINT-GALL

ET D'EINSIEDLEN.

VIII

LES MANUSCRITS DE LA BAVIÈRE, DE L'AUTRICHE, DE LA HONGRIE ET DE LA POLOGNE.

IX

LES MANUSCRITS D'ITALIE ET D'ANGLETERRE.

X

LA CROYANCE A LA TRANSLATION DU CORPS DE SAINT BENOIT EN FRANCE DEPUIS LE IXe JUSQU'AU DÉBUT DU XIe SIÈCLE.

XI

LA PÉRIODE DES HÉSITATIONS ET DES DÉNÉGATIONS.

XII

LA DÉCOUVERTE DU TOMBEAU DE SAINT BENOÎT, EN 1066.

XIII

LE TOMBEAU EN 1484 ET LE PROCÈS-VERBAL DE 1486.

XIV

LES RELIQUES DE SAINT BENOÎT, EN 1545; 1659 ET 1856, AU MONT- CASSIN.

XV

LES BULLES DE SAINT ZACHARIE ET DE BENOÎT VIII.

XVI

LES BULLES D'ALEXANDRE II ET D'URBAIN II  ET LA SENTENCE DE PASCAL II.

XVII

LES RELIQUES DE SAINTE SCHOLASTIQUE ET DE SAINT BENOIT AU MANS ET A FLEURY.

 LES

RELIQUES DE SAINT BENOIT

 

 

Si le fait historique dont nous allons discuter l'authenticité s'était passé de nos jours, il ne paraîtrait assurément pas digne de faire l'objet d'une dissertation scientifique. Qu'une église possède plus ou moins de saintes reliques, ou en dispute la possession à sa voisine, c'est là, aux yeux de la plupart de nos contemporains, une question tout au plus bonne à occuper les loisirs d'un sacristain.

Il n'en était pas de même au moyen-âge. La possession d'une relique insigne donnait à une église ou à un monastère une illustration qui rejaillissait sur toute la contrée, surtout si ce corps saint était entier et si le bienheureux était l'objet d'une vénération générale.

La dévotion des fidèles ne tardait pas à transformer le lieu enrichi d'un tel trésor en un centre de prières publiques, de progrès intellectuel, de commerce et de relations sociales, parfois même internationales. A l'appui de cette observation, il suffit de rappeler saint Pierre et saint Paul à Rome, saint Jacques à Compostelle, saint Denis près Paris, saint Martin à Tours. Or le saint patriarche des moines d'Occident, saint Benoît, acquit dès le VIIe siècle, en France, une renommée qui ne fit que s'accroître au VIIIe, et qui, au IXe siècle, s'étendait dans le monde entier. A la fin du VIIIe siècle, en Italie, en Espagne, en Angleterre, et dans toutes les parties de la Germanie conquise à la foi chrétienne, sa règle était devenue la loi générale de l'Ordre monastique.

Pour les fidèles de ces contrées, le lieu où reposait le corps de cet illustre législateur devenait dès lors un centre de pèlerinage [2] vraiment international. Il est donc intéressant d'étudier les titres que peut avoir la France à la revendication d'une telle gloire.

Sans doute l'Italie, Subiaco et le Mont-Cassin peuvent se glorifier de l'honneur inaliénable d'avoir donné le jour au Moïse de l'Ordre monastique, d'avoir été le théàtre de ses merveilleuses actions et de sa glorieuse mort, de posséder son sépulcre si longtemps sanctifié par sa dépouille mortelle et toujours imprégné de sa vertu vivifiante et miraculeuse.

Mais la France a-t-elle eu, a-t-elle encore l'insigne faveur d'être enrichie des ossements sacrés de ce grand homme et de ce grand saint? Dieu, qui la prédestinait à jouer un rôle prépondérant dans la diffusion de la vie bénédictine, instrument de la civilisation chrétienne, a-t-il voulu, par cette précieuse acquisition, l'aider puissamment à remplir dignement la mission surnaturelle qu'il devait lui confier ? Telle est, considérée à son véritable point de vue, la portée de la question que nous nous proposons d'élucider dans le présent mémoire.

Son importance a'été justement appréciée par tous les hommes qui ont étudié notre histoire nationale au point de vue religieux, et, depuis, trois siècles, elle a donné lieu à des luttes passionnées et à des études critiques qui ont contribué, dans une large mesure, au progrès de l'histoire ecclésiastique et monastique,

D. Mabillon, le prince de la science bénédictine, qui est entré personnellement en lice dans ce débat, a publié dans ses Vetera Analecta le plus ancien monument qui fasse mention de la translation du corps de saint Benoît du Mont-Cassin au monastère de Fleury-sur-Loire, dans le diocèse d'Orléans. C'est un récit succinct du fait, raconté par un contemporain, qui parait avoir toutes les qualités d'un écrivain sincère et véridique.

Au milieu du IXe siècle, la plupart des Églises d'Occident, .,non seulement avaient applaudi à ce fait historique, mais encore en célébraient la mémoire par une fête spéciale, lorsqu'un moine de Fleury, nommé Adrèvald, publia une légende plus détaillée, mais moins véridique, sur le même sujet.

La croyance à la réalité de la translation du      corps de saint Benoît en France était générale à cette époque. Paul Diacre, le plus illustre des écrivains du Mont-Cassin,  l’avouait sans détour à la fin du VIIIe siècle. Cet accord persévéra jusqu'au commencement du XIe siècle. A cette date, un courant d'opinion se forma au Mont-Cassin, qui tendait à revendiquer pour cette abbaye la [3] possession du corps entier de son saint fondateur. Pour établir ce nouveau sentiment, un moine du Mont-Cassin ne se fit pas scrupule de composer toute une série de pièces fausses, qu'il encadra dans une sorte de chronique indigeste se rapportant aux événements du VIe, du VIIe et du VIIIe siècle. Dans le but de donner plus d'autorité à son oeuvre, l'auteur la plaça sous le nom estimé d'Anastase, célèbre bibliothécaire de l'Église romaine pendant la seconde moitié du IXe siècle, que le faussaire, dans son ignorance, faisait vivre un siècle plus tôt. Cité pour la première fois, sous son nom emprunté, par D. Arnold Wion, moine de la congrégation du Mont-Cassin à la fin du XVIe siècle (1), cet ouvrage devint dès lors l'objet des plus sévères critiques. Mais lorsque Muratori l'eut publié en son entier, en 1723 (2), il tomba aussitôt dans le discrédit le plus complet et le plus unanime.

Toutefois, le faussaire n'avait pas osé nier la réalité de la translation du corps de saint Benoît en France. S'emparant habilement de la légende d'Adrevald, dans laquelle celui-ci raconte les tentatives faites par les Cassinésiens pour obtenir la restitution du corps de saint Benoît au Mont-Cassin, le faux Anastase affirmait que ces tentatives avaient abouti, et il appuyait son assertion sur une foule de documents apocryphes, forgés par lui.

Cependant cette manière d'expliquer la prétendue présence du corps entier de saint Benoît dans leur abbaye ne fut pas du goût des moines du Mont-Cassin au XIe siècle. L'opinion qui niait carrément le fait même de toute translation en France finit par prévaloir, en sorte que, à la fin de ce même XIe siècle, elle était devenue générale dans le monastère. Les esprits les plus sages et les plus modérés se tenaient seuls à l'écart dans une juste et prudente réserve.

Dans les dernières années du XIe siècle, un homme intelligent mais passionné, qui plus tard fut élevé à la dignité de cardinal évêque d'Ostie, contribua puissamment à donner au parti antifrançais une autorité prépondérante au Mont-Cassin. Nous

 

(1) Arn. Wion, Lignum vitae, ornamentum et decus Ecclesiae, in quinque libros divisum, in quibus SS. Religionis divi Benedicti initia, viri dignitate, doctrina, sanetitate, ac principatu clari describuntur. Venetiis 1595. 2 petits vol. in-4°; I. II, p. 221, 385.

(2) Muratori, Scriptor. Italici, t. II, part. I, p. 347-370. Il avait trouvé cette chronique parmi les manuscrits de D. Constantino Caietano, abbé de Baronte en Sicile, et l'un des membres les plus érudits de la congrégation du Mont-Cassin. « Asservantur ista, ajoute Muratori, apud patres benedictinos Venetiis, in amplissimo S. Georgii coenobio ejusdemque cultissima bibliotheca.»

 

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voulons parler de Léon de Marsi, qui a composé sous l'abbé Odérisius une Chronique du Cassin, qui, bien que remplie de fautes de tout genre, n'en est pas moins une oeuvre estimable dans son ensemble. Nous raconterons tout à l'heure les brillantes polémiques auxquelles donnèrent lieu les diverses éditions de cet ouvrage.

Léon de Marsi, plus connu sous le nom de Léon d'Ostie, ne put mettre la dernière main à sa Chronique; elle fut terminée, et très probablement interpolée, par un autre moine du Mont-Cassin, également intelligent, d'une naissance illustre, mais beaucoup moins judicieux et surtout incomparablement moins consciencieux que son devancier. Il se nommait Pierre, et il est connu dans l'histoire littéraire sous le nom de Pierre Diacre. Non seulement il marcha sur les traces du faux Anastase, mais encore il le surpassa dans la fabrication des pièces apocryphes, dont il remplit les archives de son abbaye pendant le temps qu'il en eut la garde. Il se fit le champion de l'opinion qui niait sans restriction que le corps de saint Benoît eût jamais été enlevé de son tombeau par qui que ce soit. Dans l'intérêt de cette thèse favorite, il composa une série de documents si habilement forgés que plusieurs ont trompé, presque jusqu'à nos jours, la vigilance de la critique historique. Grâce aux progrès de la science moderne, nous espérons en démasquer tout le mensonge.

Cependant il a réussi à égarer la conscience des écrivains italiens qui ont jusqu'ici traité plus ou moins directement la question que nous nous proposons d'élucider. Un coup d'oeil sur l'histoire bibliographique de cette discussion ne sera pas inutile.

La première édition de la Chronique cassinésienne de Léon d'Ostie fut imprimée à Venise, le 12 mars 1513, d'après un manuscrit interpolé au XVe  siècle par le célèbre helléniste Ambrosio Traversari. Dans son épître dédicatoire à D. Giovanni Cornaro, abbé de Sainte-Justine de Padoue, l'éditeur, dom Laurenzo Vincentino, de la congrégation bénédictine de SainteJustine ou du Mont-Cassin, eut le tort de prétendre que le texte qu'il publiait était tiré des bibliothèques de ladite congrégation (in bibliothecis nostris) et notamment d'un manuscrit tombant de vétusté (propemodum vetustate confecta). Cette forfanterie tout au moins inexacte lui attira de justes critiques. Loin de s'en émouvoir, D. Laurenzo livra au public, toujours comme provenant [5] des mêmes sources, une série de pièces apocryphes, parmi lesquelles figuraient des bulles de saint Zacharie, de Benoît VIII et d'Urbain II, qui attestent la présence du corps de saint Benoît au Mont-Cassin.

C'était provoquer la controverse relative à la question de la translation en France des reliques du saint patriarche.

Si D. Lorenzo Vincentino espérait faire triompher la cause du Mont-Cassin, il dut éprouver une cruelle déception. Ses documents furent généralement considérés comme apocryphes ou tout au moins comme suspects.

Loin de se rendre, l'infatigable bénédictin crut avoir raison de ses adversaires en éditant un appendice où il avait accumulé une multitude de pièces plus manifestement fausses encore que les premières. C'étaient une lettre des Siciliens à saint Benoît sur le martyre de saint Placide, une autre de Gordien, confrère du saint martyr, au diacre saint Maur, la réponse de celui-ci, etc. Tout cela était présenté comme extrait des archives du Mont-Cassin. C'était, en effet, une production de Pierre Diacre, qui avait cru faire une oeuvre utile à son monastère en extrayant du faux Anastase ou en composant lui-même tout ce fatras indigeste, et en le réunissant sous le titre de Regestrum sancti Placidi.

Le cardinal Baronius, dans ses Annales ecclésiastiques, en fit une censure méritée, mais assurément trop indulgente.

Les archives du Mont-Cassin furent dès lors l'objet d'une déconsidération, qui persista longtemps dans l'opinion des critiques, malgré les justifications tentées par les Cassinésiens.

Toutes ces publications avaient manifestement pour but d'affirmer contre les Français la présence du corps de saint Benoît au Mont-Cassin. Le peu de confiance qu'inspiraient plusieurs de ces documents empêcha que l'effet, sous ce rapport, fût aussi complet que l'espérait D. Lorenzo.

Toutefois la science critique était alors si peu avancée que plusieurs bénédictins, même instruits et intelligents, furent ébranlés dans leur conviction relativement à la translation des reliques de saint Benoît en France. Des résolutions furent prises, en ce sens, par les chapitres généraux des congrégations de Bursfeld, en Bavière (1), et de Valladolid, en Espagne (2).

 

(1) Arnold Wion, Lignum vitre, lib. III, t. II, p. 221.

(2) Anton. Yepez, Hist. de l'Ordre de Saint-Benoît, t. II, p. 369 de la traduction française.

 

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La discussion était ouverte. Les esprits modérés en Italie essayèrent, comme au commencement du XIe siècle, de faire prévaloir une opinion mixte, qui, tout en sauvegardant les droits prétendus du Mont-Cassin à la possession du corps de saint Benoît, concédait néanmoins a l'abbaye de Fleury-sur-Loire la faveur de n’être pas, entièrement privée de quelques reliques du saint patriarche. Dom Arnold Wion, originaire de Douai en Flandre, mais profès de la congrégation du Mont-Cassin, se fit le champion zélé de cette opinion dans son livre Lignum vitae déjà cité. D. Antonio Yepez, abbbé de Saint-Benoît de Valladolid, le suivit dans cette voie (1), tout en accordant à l'abbaye de Fleury une portion plus considérable du corps de saint Benoît. L'un et l'autre, du reste, admettaient la vérité de la translation d'une partie des reliques en France; ils s'appuyaient principalement sur le .témoignage du faux Anastase. Le peu d'autorité d'un pareil témoin et la modération même de leur sentiment les condamnèrent à l'isolement.

Tandis qu'Antonio Yepez faisait imprimer en Espagne le premier volume de ses Chroniques, paraissait à Lyon un petit volume, (2) destiné à jouer un, rôle important dans la lutte engagée. Composé par un bénédictin français, de l'ordre des Célestins; nommé Jean du Bois, il contenait une chaîne de témoignages imposants en faveur de la tradition française relativement à la translation du corps de saint Benoît dans l'abbaye de Fleury. C'était en 1605. Cet ouvrage, malgré ses imperfections, n'était pas sans mérite. Aussi fit-il une vive impression, même en Italie.

D. Jean du Boisbattait en brèche les assertions de la Chronique du Mont-Cassin de Léon d'Ostie, dont Jacques du Breul venait de donner une seconde édition à Paris en 1603. Le bénédictin espagnol D. Matheo Laureto prit, la défense de la cause cassinésienne, et il écrivit ab irato un livre ou plutôt un pamphlet in-4°, sous ce titre : De vera existentia corporis sancti Benedicti in

 

(1) Chroniques générales de l'Ordres de Saint-Benoît, composées en espagnol par le R. P. Dom Antoine Yepez, abbé de Saint-Benoît de Valladolïd, et traduites en français parle R. P. Dom Martin Rethelois, religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et saint Hildulphe, t. II, p, 362-370.

(2) Voici le titre, dans le goût de l'époque, de ce fameux ouvrage : Floriacensis vetus bibliotheca benedictina, sancti, apostolica, pontificia, caesarea, regia, franco-gallica, ad Henricum IIII, ehristianiasimum Franciae et Navarrae, regem, ac Miriam Medicaeam, reginam, cum utroque xysto ad diversos : opera Joannis a Bosco Parisiensis Caelestini Lugdunensis, nunc primum e latebris emersa ac antiquariorum usui exposita, cum privilegio. Lugduni, apud Horacium Cardon, 1605. 1 vol. in-12.

 

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Casinensi ecclesia, deque ejusdem translatione (1), qu'il fit imprimer à Naples en 1607. Dom Vincent Barrali, de l'abbaye de Lérins, alors unie à la congrégation du Mont-Cassin, s'unit à Laureto, et dans sa Chronologie des Saints de son monastère il révoqua en doute la tradition de Fleury (2).

Mais la cause française trouva un défenseur digne d'elle dans Charles de la Saussaye, docteur en théologie et doyen de l'église cathédrale d'Orléans. Il inséra dans ses Annales Ecclesiae Aurelianensis (3) une dissertation sur la translation du corps de saint Benoît, qui a mérité les éloges de Mabillon. C'est en effet un prodige d'érudition et de critique pour le temps.

Cependant on ne s'endormait pas en Italie. Dom Matheo Laureto prenait dans le même temps la plume et publiait à Naples, en 1616, une troisième édition de la Chronique de Léon d'Ostie, expurgée, selon lui, de toutes les erreurs grossières dont ses éditeurs l'avaient jusqu'alors chargée (4).

Le savant D. Hugues Ménard, l'une des gloires de la congrégation de Saint-Maur (5), intervint peu de temps après dans la lutte, et, avec le grand sens critique qui le distinguait, il sut démontrer combien méritaient peu de confiance les autorités alléguées par les moines du Mont-Cassin, et combien graves, au contraire, étaient les témoignages qui déposaient en faveur de Fleury (6).

D. Matheo Laureto écrivit deux appendices à son pamphlet De vera existentia, mais ils sont restés, paraît-il, manuscrits au Mont-Cassin (7).

 

(1) Ziegelbauer (Hist. litter. Ord. S. Bened. t. IV, p. 613) cite plusieurs dissertations dans le même sens restées manuscrites dans les archives du Mont-Cassin.

(2) V. Barrali, Chronologia Sanctorum et aliorum virorum illustrium ac abbatum sacrae insulae Lerinensis, etc., sumptibus P. Rigaud. Lugduni, 1613. 1 vol. in-4°.

(3) Annales Ecclesiae Aurelianensis, etc., auctore Carolo Sausseyo Aureliano S. Theologiae et J. U. doctore, socio Sorbonico, decano Ecclesiae Aurelianensis. Parisiis, apud Hieronymum Drouart, 1615. 1 vol. in-4°.

(4) Dans son livre De vera existentia corporis S. P. Benedicti in Ecclesia Casinensi, cap. XLI, in fine, il s'exprimait ainsi, en parlant de l'édition de D. Lorenzo : « Nam adeo plurimis scatet mendaciis, ut plane dicere possimus tot in eo mendacia quot sententiae. » Un ouvrage dont on parle en pareils termes mérite-t-il quelque confiance ? Angelo della Noce dira à peu près la même chose de l'édition de Laureto. On le voit, les éditeurs italiens ne se ménageaient pas entre eux. Ces aménités de langage donnent la mesure du calmé et de l'impartialité qui les animaient.

(5) D. Tassin, Histoire littéraire de la Congrégation de Saint-Maur, p. 18-22.

(6) Martyrologium S. Ordinis Benedicti duobus observationum libris illustratum, etc., auctore R. P. D. Hugone Menard, Religioso Benedictino Congregationis S. Mauri in Gallia. Parisiis. 1619, in 4°.

(7) Ziegelbauer, Hist. litter. O. S. B. t. IV, p 612.

 

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En 1658, Jean Bollandus eut occasion d'aborder la même question, dans sa grande collection des Acta Sanctorum, au 10 février (1), à propos de sainte Scholastique. Il la traita dans un sens manifestement favorable à la tradition française. Ses disciples, Henschenius et Papebroch, au 21 mars, se tinrent sur une plus grande réserve. C'était en 1667.

L'année suivante, le P. Le Cointe, de l'Oratoire, n'hésita pas, dans son troisième volume des Annales Francorum, à se déclarer hautement en faveur de la translation à Fleury (2).

D. Mabillon s'occupait alors à éditer à Paris la Chronique de Léon d'Ostie, annotée par D. Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin (3). Celui-ci voulut profiter de cette publication pour y insérer une dissertation contre la tradition française. D. Mabillon, qui dirigeait l'impression, la supprima. L'abbé du Mont-Cassin en fut fort irrité, et il s'empressa de publier sa note, à Rome, la même année. D. Mabillon imprimait alors (1668) son second volume des Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, dans lequel était une dissertation spéciale sur la Translation de saint Benoît. Il y inséra de solides réponses à la note de D. Angelo della Noce. Celui-ci, piqué au vif, fit paraître à Rome une brochure où le savant bénédictin français est traité avec une rudesse imméritée (4).

Cette diatribe fut prise en Italie pour un chef-d'œuvre, et elle fut réimprimée, ainsi que la première note du même auteur, par Muratori (5) et par le cardinal Quirini (6), en 1723.

Le camaldule Macchiarelli prit un ton moins fraternel encore dans un opuscule sur le même sujet (7). Mais D. Petro-Maria Giustiniani, ancien moine du Mont-Cassin et devenu évêque de Vintimille, les surpassa tous par la manière dont il trancha la

 

(1) Bolland. Act. SS., t. II feb., p. 397-399.

(2) Le Cointe, Annal. Francor., t. III, p. 681, an. 673, nis 42-57.

(3) Le savant W. Wattembach en a donné une dernière et meilleure édition, en 1846, dans le tome VII des Monumenta Germaniae de Pertz. Elle a été reproduite dans le tome CLXXIII de la Patrologie latine de Migne.

(4) Il suit numéro par numéro la dissertation de D. Mabillon insérée dans les Acta Sanctorum ord. S. Benedicti. Le lecteur impartial qui lira les deux dissertations pourra dire de quel côté est le calme, la raison, la justesse des observations, la vérité. L'abbé du Mont-Cassin ne nomme jamais Mabillon par son nom; il l'appelle son adversaire.

(5) Muratori, Scriptor. Italici, t. IV, p. 438, 623 (an. 1723).

(6) Quirini, Vita graece-latina S. Benedicti, inter Varia, notae, n° 68. Venetiis 1723.

(7) Macchiarelli, La Favola del trasporto di San Benedetto in Francia. Napoli 1713. In-4°.

 

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question (1). Benoît XIV lui-même fut entraîné par le torrent de l'opinion en Italie (2). Le savant Domenico Giorgi eut seul le courage d'avouer l'irréfragable valeur des autorités alléguées par Mabillon dans ses Acta 0. S. B. et dans sesAnnales benedictini (3), et l'on peut dire que, s'il avait pu étudier sur une plus large échelle les monuments liturgiques, il n'eût pas fait d'aussi grandes concessions aux prétentions des cassinésiens.

Vers le même temps (1746) paraissait le premier volume de septembre de la collection des Bollandistes. La fête de saint Aygulphe étant célébrée le 3 septembre, le P. Jean Stilting fut chargé de rédiger les observations critiques qui devaient être placées en tête des Actes du saint martyr. Il le fit avec une grande science, mais avec une partialité un peu trop marquée envers les documents cassinésiens (4). Sa conclusion ressemble beaucoup à celle de Yépez : il accorde à Fleury et au Mont-Cassin une portion à peu près égale du corps de saint Benoît. Ses observations relatives à la part que prit saint Aygulphe à l'enlèvement des saintes reliques et à la date qu'il faut assigner à cet évènement, sont marquées au coin de la plus intelligente critique; nous en profiterons.

Les concessions faites à la tradition ïrancaise par le savant Bollandiste ne furent pas du goût des Italiens.

Le cardinal Quirini, qui illustrait alors par son grand savoir la pourpre romaine et la congrégation du Mont-Cassin, à laquelle il avait appartenu, prit la plume pour enlever aux Français la part que leur concédait le disciple de Bollandus. Dans deux lettres adressées au président de la congrégation bénédictine de Bavière (5), il essaya de prouver que le Mont-Cassin n'avait jamais été dépouillé, même en partie, du corps de saint Benoît. Le principal document sur lequel il crut devoir bâtir son argumentation

 

(1) Apologia qua corpora sanctorum Benedicti et Scholasticae nunquam a sacro caenobio Cassinensi ad Floriacense translata fuisse propugnatur, authore Illmo et Rmo D. Petro-Maria Justiniano, monacho Cassinensi et episcopo Albintimiliensi, imprimé à la fin du t. Ve des Annales benedictini de D. Mabillon, edit. Lucae. 1745.

(2) Bened. XIV, De Servor. Dei beatifcatione, lib. IV, part. II, cap. XXV, nis 52-53.

(3) Dom. Georgii, Martyrologium Adonis, in-fol. Romae. 1745. Adnotatio ad V Idus Julii.

(4) Le P. du Sollier, son confrère (Act. SS. t. VII Julii, adnot. ad Martyrol. Usuardi), avait été en 1717 beaucoup plus favorable à la tradition française.

(5) Epistolae Eminentiss. et Rmi Angeli Marim Quirini S. R. E. Cardinalis Bibliothecarii, etc. eas omnes collegit et digessit Nicolaus Coleti. Venetiis, 1756. La première lettre (Epist. XC) est du 15 sept. 1753, et la seconde (Epist. XCIII) est du 4 février 1754.

 

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était uhe chronique de Brescia, publiée par Muratori (1), et dont ce savant faisait remonter la composition en 883. Aux yeux du cardinal-évêque de Brescia, c'était une arme doublement puissante. Nous dirons plus loin ce qu'il faut en penser.

Cependant la cause française n'étaitpas entièrement délaissée, même en Italie. Les avocats chargés de défendre les usurpations de la cour de Naples contre les droits immémorials de l'abbaye du Mont-Cassin, publièrent contre les documents cassinésiens plusieurs factums, où malheureusementla passion dénature jusqu'aux vérités qui s'y rencontrent (2). Le docte Di Meo émit également dans ses Annali, une opinion favorable à la tradition française (3).

Cette longue polémique, endormie pendant la terrible révolution du dernier siècle, s'est réveillée de nos jours. Un savant napolitain, Carlo Troya, qui a laissé en 16 volumes des documents et des données précieuses sur l'histoire de l'Italie, consacra vers 1840 une assez longue note (4) à la question de la translation de saint Benoît en France, à propos d'un diplôme de Gisulphe II, duc de Bénévent, dont il soutenait l'authenticité. Cette opinion l'entraîna fatalement à contester la translation de saint Benoît à Fleury, bien que son esprit critique l'eut amené à des aveux qui, logiquement, auraient dû le faire aboutir à une conclusion contraire.

Dom Tosti, de son côté, marchant sur les traces de son savant prédécesseur, D. Erasme Gattola, archiviste comme lui de l'abbaye du Mont-Cassin, dont ils ont écrit l'un et l'autre l’histoire, a mis au service de la même cause, (5) toute l'habileté et la souplesse de son talent. Mais, homme aimable autant qu'érudit, il a revêtu son sentiment de cette forme modeste et gracieuse qui plaît à ceux-là même qui sont obligés de la combattre.

 

(1) Muratori, Antiquit. Ital., t. IV, p. 943. Periz l'a rééditée dans ses Monumenta Germaniae, t. III, p. 238-240, mais, par une licence peu justifiable, il en a disposé à sa façon les fragments.

(2) D. Romano, Dissertazioni storico-critiche-legali sella spureita della cronica Cassinese che gira sotto in finto nome di Leone Marsicano, ed all'apocrifo diploma della famosa donazione di Gisulfo II, etc. Napoli, 1759, in-4°. Ce volume devenu rare se trouve dans la bibliothèque Casanate à Rome. C'est là que nous l'avons étudié.

(3) Di Meo, Annali, an. 748, t. II, p. 370. (1796).

(4). Troja, Storia d'Italia, 16 vol. in-8° Napoli. 1839-1855.          La note est dans le vol. IV, part. IV, p. 295. Ce volume et quelques autres contiennent les pièces justificatives sous ce titre : Codice diplomat. Langobardice.

(5) D. Luigi Tosti, Storia della Badia di Monte Cassino. Napoli. 1842-1843, 3 vol. in-4°.

 

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Un écrivain anonyme a publié à Bologne, en 1876, un opuscule dans un esprit et sur un ton absolument opposé (1).

D'autre part, en 1846, la tradition française acquit un défenseur exceptionnellement autorisé. Le R. P. Dom Pitra, aujourd'hui cardinal-évêque de la sainte Eglise romaine, soutint l'opinion de son illustre prédécesseur D. Mabillon, dans son Histoire de saint Léger, évêque d'Autun et martyr (2), et nous savons qu'il est loin d'avoir changé de sentiment.

Au contraire, S. E. le cardinal Bartolini, préfet de la sacrée Congrégation des Rites, ayant eu récemment occasion, dans son livre plein de recherches Di S. Zaccaria Papa (3), de traiter la même question, a embrassé l'opinion cassinésienne, tout en faisant d'assez larges concessions à la possession de Fleury. Enfin, on vient de publier à Paris un volume plein d'intérêt contenant une série de témoignages en faveur de la translation de saint Benoît en France (4).

La discussion est donc de nouveau ouverte; et, comme au XVIIe siècle, les Français peuvent dire que l'attaque n'a pas commencé de leur côté.

Il nous a semblé que le moment était venu d'étudier le débat sous toutes ses faces et de porter un jugement définitif sur les documents allégués par les deux parties.

Les procédés de la critique moderne nous aideront puissamment dans cette tâche difficile et délicate à la fois. D. Mabillon nous servira de modèle. A son exemple (5), «  nous éviterons tout ce qui serait injurieux à nos frères d'au-delà des monts, que nous aimons et vénérons de tout coeur. La discussion entre serviteurs de Dieu, dit saint Ambroise, doit avoir le caractère

 

(1) Monte-Cassino, Fleury, le Mans, chi de'tre posside le motali,spoglie de SS. Benedetto e Scholastica ? Disquizione apologetica.1 vol. in-18. Bologna. 1876.

(2) Histoire de saint Léger, évoque d'Autun et martyr, et, de l’Église des Francs au septième siècle, par le R. P. Dom J.-B. Pitra, moine Bénédictin de la Congrégation de France, p. 95. 1 vol. in-8°. Paris 1846.

(3) Di S. Zaccaria a degli anni del suo pontificato, da Domenico Bartolini, Prete Cardinale della sancta Chiesa Roman del Titolo di S. Marco e Prefetto della sacra Congregazione dei Riti. 1 vol. in-8°. Ratisbona. 1879.

(4) Catena Floriacensis, de existentia corporis sancti Benedicti in Galliis, connexa a doct. Brette et profess. Cuissard. Parisiis. Palmé. 1880. 1 vol. in-8°.

(5) Mabillon, Act. SS. O. S. B., saec. II, p. 324, De Translatione S. Benedicti n. 5 : «Animus lion est post tot disputationes hinc inde agitatas novum  certamen instaurare ; sed simplici ac pacato modo, qualis veritatem et historicum decet, legitimos, Floriacensium nostrorum titulos proponere... absque laesione fraternae caritatis erga Cassinates nostros, quos impensius amamus et colimus. Collatio siquidem inter Dei servos esse debet, non altercatio.»

 

 

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d'une conférence et non pas d'une altercation. Nous nons contenterons donc d'exposer avec calme et simplicité la vérité et les droits de la critique, laissant au lecteur la liberté de tirer lui-même les conclusions. »

 

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I

LE MONT-CASSIN AVANT LA TRANSLATION.

 

Nous savons par saint Grégoire le Grand (1), auteur contemporain, que saint Benoît et sa soeur sainte Scholastique furent enterrés dans le même sépulcre, préparé par le saint patriarche luimême sur le Mont-Cassin, dans l'oratoire dédié à saint Jean-Baptiste (2). Ce double sépulcre devint célèbre par les nombreux miracles qu'y opéraient le frère et la soeur (3), jusqu'au jour néfaste prédit par le bienheureux législateur (4).

Un de ses amis, nommé Théoprobus, le trouva un jour dans sa cellule pleurant amèrement. Par respect, il resta quelque temps silencieux. devant lui; mais, voyant que ses pleurs, accompagnés de gémissements, ne discontinuaient pas, il lui demanda le sujet d'une telle douleur. Le serviteur de Dieu lui répondit : « Tout ce monastère, que j'ai construit avec tant de peines et de soins, et tout ce que j'avais préparé à mes frères, doivent un jour, par un juste jugement de Dieu tout-puissant, devenir la proie des barbares. »

« Ce que Théoprobus a entendu de ses oreilles, ajoute saint Grégoire, nous le voyons de nos yeux, nous qui savons que le

 

(1) S. Gregor. Magn. Dialog. Lib. I. cap. 34 : « Quos (fratres) protinus misit ut ejus (Scholasticae sororis) corpus ad monasterium deferrent, atque in sepulchro quod sibi ipse paraverat, ponerent. »

(2) S. Greg. Magn. loc. cit., c. 37 : « Sepultus est in oratorio beati Joannis Baptistae. »

(3) S. Greg. M. loc. cit.. c. 37 : « Qui... nunc usque, si petentium fides exigat, miraculis coruscat. »

(4) Ibid., c, 17 : « Col vir Dei illico respondit : Omne hoc monasterium quod construxi et cuncta quae fratribus praeparavi omnipotentis Dei judicio gentibus tradita sunt. Vix autem obtinere potui ut mihi ex hoc loco animae concederentur. Cujus vocem tunc Theoprobus audivit, nos autem cernimus qui destructum modo a Langobardorum gente ejus monasterium scimus. Nocturno enim tempore et quiescentibus fratribus, nuper illic Langobardi ingressi sunt : qui, diripientes omnia, ne unum quidem hominem illic tenere potuerunt. Sed implevit omnipotens Deus quod fideli famulo Benedicto promiserat, ut si res gentibus traderet, animas custodiret. »

 

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monastère de saint Benoît a été de nos jours complètement détruit par les Lombards. En effet, pendant la nuit, alors que les frères reposaient dans un profond sommeil, les Lombards l'ont envahi à l'improviste, il y a quelques années à peine (nuper). Toutefois, encore qu'ils y aient tout ravagé, ils n'ont pu mettre la main sur aucun homme, Dieu tenant ainsi la promesse qu'il avait faite à son serviteur de sauvegarder la vie des frères, bien qu'il dût livrer tout le reste aux mains des gentils. »

Paul Diacre nous atteste (1) que les moines emportèrent dans leur fuite le manuscrit contenant la sainte Règle composée par le saint législateur (2), avec quelques autres documents, ainsi que le poids de la livre de pain et la mesure de l'hémine de vin fixés pour les repas monastiques, et tout le mobilier qu'ils purent soustraire avec leurs personnes au vandalisme des barbares. Ils se réfugièrent à Rome. Ce lamentable événement arriva, selon Mabillon, vers l'an 580 (3), lorsque Bonitus était abbé du Mont-Cassin (4).

Paul Diacre, plus appliqué à faire l'éloge des Lombards, ses compatriotes, qu'à raconter leurs dévastations, passe rapidement sur ce fait et se contente d'ajouter que le Mont-Cassin resta dès lors une vaste ruine solitaire (4) et inhabitée (5), sans nous faire connaître les guerres incessantes et cruelles qui mirent obstacle à la reconstruction du célèbre monastère.

Les Italiens modernes l'ont nié (6). Selon eux, l'abbé Bonitus, peu de temps après l'invasion des Barbares (7), se hâta de renvoyer de Rome au Mont-Cassin quelques-uns de ses moines, pour

 

(1) Paul Diac. Hist. Langob., IV, 18 : « Ex eodem loto monachi Romam petierunt, secum codicem sanctae Regulae quam praefatus Pater composuerat, et quaedam alla scripta, necnon pondus panis et, mensuram vini, et quidquid ex supellectili subripere poterant, deferentes. »

(2) Dans la lettre que Paul Diacre écrivit au nom de son abbé Theodemar, il est plus explicite : « De ipso codice quam ille (Benedictus) suis sanctis manibus exaravit (Patrol. lat. t. XCV. col. 1584).

(3) Mabillon. Annal. bened., an. 580, lib. VII, n. 1. Not. in lib. IV, cap. XVIII. Paul. Diac. Hist. Langobard. apud Patrol. lat. t. XCV, col. 547.

(4) Paul Diac. loc. cit., IV, 18.

(5) Paul. Diac. loc. cit., VI, 2, 40 : « Jamque evolutis fere centum et decem annis ex quo locus ille habitatione hominum destitutus erat. »

(6) Angel. de Nuce, Append. 3a, apud Muratori, Scriptor. Italici, t. IV, p. 626 : « Casini quippe excubitores semper adfuerant. Nam si non adfuissent, nonne pronum nostris fuisset juste facere quod Floriacenses injuste fingunur et alio adsportare sacra pignora, ne sine cultu relinquerentur ? »

(7) D. Petro Maria Giustiniani, Apologia, etc., nis. 8,10.

 

 

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continuer à faire rendre au corps de saint Benoît le culte qui lui était dû. Pour accréditer cette opinion, ils font appel à tous les arguments de la raison, du sentiment, de la convenance, ne craignant pas d'ajouter que toute négligence contraire eût rendu les moines expulsés du Mont-Cassin indignes de posséder plus longtemps un si vénérable dépôt (1).

Nous prenons acte de cet aveu, et, sans affirmer que ce fut le motif déterminant de la divine Providence, il ajoute du moins un trait de vraisemblance de plus au fait de la translation. Car si l'on écarte les suppositions gratuites et les raisons de sentiment, comme le critique impartial doit le faire chaque fois qu'il s'agit de se dégager de tout préjugé, on sera obligé d'avouer que les choses ne se sont point passées de la manière que les Italiens modernes le prétendent.

Non seulement Paul Diacre nous atteste que le Mont-Cassin demeura désert jusqu'au jour où les Français accomplirent leur larcin (2) ; mais Léon d'Ostie parle dans le même sens :

« Lorsque Dieu tout-puissant, écrit-il (3), eut décrété dans sa miséricorde omnipotente de restaurer le monastère du bienheureux Benoît, et de propager dans le monde entier l'institution cénobitique qui y avait pris naissance, il arriva, par la disposition divine, que Pétronax de Brescia, homme d'une insigne piété, poussé par l'amour divin, vint à Rome. Le vénérable pape Grégoire III (de l'aveu de tous, il faut dire Grégoire II) fut inspiré de lui confier la mission de se rendre au Mont-Cassin et de restaurer par ses soins le monastère de saint Benoît, qui

 

(1) Augel. de Nuce, supra.

(2) Paul Diac.loc. cit. VI, 2 : « Cum in castro Casini, ab aliquantis jam elapsis annis vasta solitudo EXISTERET, venienies Franci. » Nous citons d'après l'édition récente de M. Waitz (Scriptores rerum Langobardicarum, in-4° Hannoverae, 1878.)

(3) Chronic. Casin., I, 4, apud Patrol. lat., t. CLXXIII, col. 493 : « Cum antem omnipotens Deus praefatum beati Benedicti caenobium jam decrevisset miseratione illa sua omnipotentissima restaurare, ei caenobialem institutionem, quae inde principium sumpserat, ex ejusdem Patris loco per orbis circulum propagare, contigit, disponente Deo, ut Petronax civis Brixianae urbis vir valde religiosus, divino afflatus amore, Romam venisset. Quem reverentissimus tertius (ou plutôt secundus) papa Gregorius caelitus inspiratus admonuit ut hoc Casinum Castrum peteret, atque monasterium beati Benedicti quod jam per tot annos destructum MANSERAT, suo studio reconciliare satageret. Quo annuente, mox idem venerabilis pontifex cum illo aliquantos de Lateranensi congregatione fratres direxit, et alia quoque illi nonnulla adjutoria contulit. Is ergo huc ad sacrum beati Benedicti corpus perveniens, tam cum illis qui secum venerant, quamque etiam cum aliquot simplicibus viris quos inibi jam dudum resedisse comperit, habitare caepit aune Domini 720. Atque ab iisdem fratribus in abbatem praelatus, cooperante Deo, constructis decenter habitaculis, ac multorum ibi fratrum congregatione statuta, sub Regulae sanctae doctrina vivere studuit. »

 

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ÉTAIT RESTÉ détruit et ruiné depuis tant d'années. Pétronax ayant consenti à cette proposition, le pontife l'envoya vers la sainte montagne, en compagnie d'un certain nombre de moines de la communauté du Latran (composée des moines jadis expulsés du Mont-Cassin par les Lombards). Pétronax (1) étant donc arrivé au lieu où repose le corps sacré de saint Benoît, s'y installa avec ses compagnons de voyage et aussi avec quelques hommes simples qu'il y trouva déjà en résidence. C'était l'an du Seigneur 720. Avec l'aide de Dieu et des mérites de saint Benoît, après avoir été fait abbé par les mêmes frères, il construisit et organisa d'une façon modeste quelques cellules pour les nouveaux religieux, et il réussit à réunir un grand nombre de membres d'une fervente ommunauté. »

Nous l'avons déjà fait observer, Paul Diacre est plus explicite sur l'abandon absolu du Mont-Cassin (locus ille hominum destitutus erat... cum in monte Cassini vasta solitudo  EXISTERET) ; mais, on le voit, Léon d'Ostie n'affirme pas moins que jusqu'à l'arrivée de Pétronax, malgré la présence de quelques hommes simples, le monastère de saint Benoît ÉTAIT RESTÉ complètement détruit et dépourvu d'habitations, puisque le premier soin de Pétronax fut d'en construire pour lui et ses confrères (constructis decenter habitaculis) (2). Les hommes simples, dont parle Léon d'Ostie après Paul Diacre, n'étaient donc que des paysans, ou tout au plus deux ou trois solitaires qui s'étaient bâtis des cabanes sur les flancs ou sur le sommet de la sainte montagne. Nous disons tout au plus deux ou trois solitaires, car l'expression hommes simples convient mieux à des paysans qu'à des solitaires de profession; d'autant que Léon d'Ostie, après Paul Diacre, donne constamment, dans ce passage et ailleurs, le nom de frères (fratres) aux religieux, et jamais celui d'hommes simples, qui est inouï dans le langage monastique. Aussi bien, en associant de simples paysans à son oeuvre de restauration, Pétronax ne faisait pas une chose nouvelle. On ne distinguait pas encore les religieux en diverses classes, et saint Benoît suppose, dans sa Règle (3), que l'esclave

 

(1) Ce qui suit est emprunté mot pour,mot,à Paul Diacre, excepté la date.

(2) Paul Diacre (loc. cit., VI, 40) dit : « Reparatis habitaculis vivere caepit, » ce qui suppose des ruines subsistantes, et ce qui semble plus conforme à la vérité et à la vraisemblance.

(3) Regula S.Benedicti, cap. 2, apud Patrol. lat., t.CXVI, col. 263: « Non ab eo (abbate) persona discernatur... Non praeponatur ingenuus ex servitio convertenti, nisi alia rationabilis causa existat... quia, sive servus, sive liber omnes in Christo unum sumus, etc. »

 

 

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et l'homme libre sont considérés dans le monastère sur le pied de la plus parfaite égalité. Ce n'est qu'au XIe siècle que l'on établit une distinction entre les religieux de choeur et les frères convers (1).

La seule bonne volonté de la part de ces hommes simples, de coopérer à l'oeuvre de la restauration du monastère suffit donc, aux yeux de Pétronax, pour les admettre au nombre des frères.

Lorsqu'on lit attentivement la vie, ou plutôt le journal de saint Willibald (2), l'un des plus précieux monuments hagiographiques du VIIIe siècle, avec la vie de saint Wunébald son frère (3), on y remarque une circonstance qui vient à l'appui de ce que nous disons. Bien qu'ils eussent grand soin, dit leur biographe, de visiter les principaux lieux de pèlerinages qui se trouvaient sur leur route (4), les saints voyageurs passèrent auprès du Mont-Cassin, en se rendant de Rome en Sicile par Terracine (5), sans s'arrêter pour implorer la protection du grand saint Benoît. Et certes on ne peut pas dire qu'ils ignorassent la gloire du saint législateur, eux qui venaient de l'Angleterre, où sa règle était alors en usage dans tous les monastères. C'était en 720 ou 721 (6). Neuf ans après, en 729 (7), à leur retour des Lieux-Saints, ils s'empressent, au contraire, de gravir la sainte montagne et y trouvent Pétronax à la tête d'un petit nombre de moines (paucos monachos) (8). N'est-ce pas une nouvelle preuve que le monastère, en 720, était encore à l'état de ruines et le pèlerinage délaissé ?

On le voit, tous les témoignages contemporains, ceux des étrangers comme ceux du Mont-Cassin, sont d'accord pour représenter sous la même physionomie la situation lamentable dans laquelle gisait encore, au commencement du ville siècle, le monastère fondé par saint Benoît.

 

(1) Mabillon, Annal. bened. an. 548, lib. III, n° 8.

(2) Bolland., Act. SS., t. II Julii, de S. Willibaldo, Not. praeviae, n. 12, 14.

(3) Mabillon, Act. SS. 0. S. B. saec. III, Part. II, p. 162.

(4) Mabillon, loc. cit. Vita Sancti Wunebaldi, n° 2 : « Multisque in itinere sanctorum sacris se commendabant patrociniis, et plures per viam cum sociis sanctorum petierunt basilicas, pia postulantes illorum praesidia, ut tuti alienas peragrarent barbarorum villas. »

(5) Bolland. loc. cit., Vita S. Willibaldi, n. 15, p. 505.

(6) Bolland. loc. cit., de S. Willibaldo. Not. praev., n. 29, p. 492.

(7) Bolland., loc. cit., n. 30.

(8) Bolland., loc. cit., Vita, n. 34.  « Cumque venerandus vir sanctus Willibaldus et Diupertus venissent ad sanctum Benedictum, non reperiebant ibi, nisi paucos monachos, et abbatem nomine Petronacem.»

 

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Elle laissait une large porte ouverte à un coup de main exécuté par des hommes babilles et discrets.

Qu'on veuille bien le remarquer, nous faisons à dessein abstraction des causes surnaturelles qui ont pu intervenir dans l'évènement que nous allons raconter.

Dans un litige on doit éviter de produire des preuves niées à priori par la partie adverse. Or, les Italiens, qui se sont constitués les adversaires de la tradition française, rejettent naturellement toute intervention divine dans le larcin que nous prétendons avoir été commis à leur préjudice, bien qu'ils l'admettent dans certains autres cas où leurs intérêts ne sont pas en jeu. Nous écarterons donc, autant que possible, du débat, la preuve du miracle. La seule force des témoignages nous servira d'appui et de garantie.

Ces témoignages sont de plusieurs sortes, mais tous portent en eux-mêmes le cachet de la véracité, et leur ensemble forme comme un rempart inexpugnable contre les attaques de quiconque oserait nier la réalité de la faveur dont jouissent les habitants de Fleury, autrement dit Saint-Benoît-sur-Loire, de posséder le corps du saint patriarche des moines d'Occident.

Nous aurions pu les présenter par ordre de matières; nous avons préféré la méthode chronologique. Elle nous permettra de faire mieux ressortir l'enchaînement des phases diverses par lesquelles est passée la question que nous étudions, et ce sera pour le lecteur impartial comme une lumière nouvelle qui l'aidera dans le jugement définitif qu'il devra prononcer.

 

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II

 

LA TRANSLATION ET SON PREMIER TÉMOIN.

 

Le monument qui parait être chronologiquement le plus ancien est un récit succinct découvert par D. Mabillon dans la bibliothèque de Saint-Emmeran de Ratisbonne et publié par lui dans le quatrième volume de ses Analecta vetera, en 1685 (1).

D'après cet illustre maître en paléographie, le manuscrit qui le contenait avait été écrit vers la fin du VIIIe siècle, mais la

 

(1) Dans l'édition in-folio de 1723, il se trouve à la page 211.

 

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composition doit en être attribuée à un auteur contemporain de l’évènement et très probablement allemand.

Quoi qu'il en soit de cette dernière appréciation, il semble, en effet, résulter de diverses particularités du récit légendaire, qu'il a dû être composé peu de temps après l'arrivée en France du corps de saint Benoît. Nous ferons ressortir, au point de vue archéologique, l'importance de certains détails que l'écrivain a naïvement racontés, sans en soupçonner la portée.

Selon nous, c'est une des plus fortes preuves de sa bonne foi et de sa véracité.

Voici, du reste, son récit dans sa simplicité (1) : « Au nom du Christ. Il y avait en France; un prêtre instruit à l'école de son pieux abbé. Il résolut. d'aller en Italie chercher où gisaient sans honneurs les ossements du saint père Benoît. Enfin il parvint à

 

(1) In Christi nomine. Fuit in Francia per pii Patris prudentiam presbyter doctus. Hic erat iter facturus ad Italiam volens investigare ubi sepulta jacerent inculta ab hominibus ossa sancti Benedicti Patris. Tandem pervenit in desertum, quod distat a Roma LXX aut LXXX milibus : ubi olim, constructa cella, concordia caritatis inhabitantium firma fuit beati Benedicti. Et tamen adhuc presbyter cum sociis suis sollicitus erat de incertitudine locorum. Qui dum nec vestigium invenire poterat, aut cimiterium corporum ; tandem a subulco mercede conducto intellexit, et perfecte invenit locum monasterii. Sepulcrum tamen omnino agnoscere non potuit, donec cum suis sociis consecravit jejunium per biduum ac triduum. Et postea coquo eorum per somnium revelatum est; et res ipsa illis innotuit. Ipse vero mane demonstrans, qui in honore ultimo esse videtur, ut tunc appareret quad Paulus ait : « Despecta mundi elegit Deus, et alta ab hominibus despicit ; » et sicut ipse Dominus praedixit : « Quicumque voluerit inter vos major esse erit vester minister ; ». et iterum : « Qui voluerit inter vos primus esse erit vester servus. » Et tunc diligentius perscrutantes loca; invenerunt lapidem marmoreum perforandum. Destructo vero lapide, invenerunt ossa Benedicti abbatis, et in eodem monumento ossa beatae Scholasticae sororis ejus subter jacere, marmore tamen interposito : quia, ut credimus, omnipotens et misericors Deus maluit eos in sepultura conjungere, quos ante per amorem germanitatis et caritatis Christi sociavit.

Congregatis vero ossibus et lavatis, posuerunt super sindonem mundissimum, seorsum tamen utriusque, ut secum portarent ad regionem, Romanis ignorantibus : quia si agnovissent, utique non sinerent absque conflicto ant bello a se perduci tam sanctas reliquias, quas Deus declaravit ut homines intelligere potuissent tantam mercedem religionis et sanctitatis eorum : quod in miraculo apparuit quod ibi effectum est. Quia postmodum sindones obtegentes ossa eorum inventi sunt de sanguine eorum erubere, velut de vivis corporibus emanasset cruor, ut per hoc ostenderet Jesus Christus quod secum veraciter viverent in futurum, quorum ossa hic miraculis coruscant. Et tunc erant caballo superposita, et per longa itineris spatia sic leviter portavit quasi nihil oneris sentiret. Quando vero in via silvatica et angustica itinera ambularet, nec arborum offendicula, nec difficultas viarum obstaculem eis vel impedimentum esset itineris; ut perfecte portitores agnoscerent ob merita hoc esse sancti Benedicti, atque beatae Scholasticae sororis ejus, ut prosperitas itineris eorum tam secura esset, donec perducti essent in Franciam, ad monasterium cui Floriacus nomen est : ubi nunc sepulti sunt in pace, et in novissimo resurrecturi in gloriam illic praestantes beneficia petentibus, Patrem per Jesum Christum Filium Dei qui vivitet regnat in unitate Spiritus Sancti, per omnia saecula seculorum. Amen.

 

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un lieu désert, à 70 ou 80 milles de Rome, où autrefois saint Benoît avait bâti un monastère et l'avait affermi en faisant régner parmi ceux qui l'habitaient la charité fraternelle.

« Cependant le susdit prêtre avec ses compagnons de voyage n'était pas sans préoccupation, dans l'ignorance où il était de l'état des lieux. Il ne trouvait pas trace de cimetière où il pût faire ses recherches. Enfin, un bouvier, qu'il gagea à prix d'argent, lui indiqua en détail les diverses parties du monastère. Mais pour obtenir la grâce de connaître le sépulcre de saint Benoît, il jeûna, ainsi que ses compagnons, pendant deux, puis trois jours. Au bout de ce temps, le secret tant souhaité fut révélé pendant la nuit au frère cuisinier. Celui-ci, dès le matin, se hâta d'indiquer le lieu de la sépulture. Ainsi ce fut le dernier d'entre eux qui eut cet honneur, afin qu'apparut la vérité de cette parole de saint Paul : « Dieu a choisi ce que le monde tenait pour méprisable, et  il méprise ce que les hommes estiment grand; » et encore cette parole du Seigneur : « Que celui qui, parmi vous, veut être grand, soit votre serviteur;» et ailleurs : «Celui qui, parmi vous, voudra être le premier, sera votre serviteur. »

«S'étant alors livrés à un examen plus attentif des lieux, ils découvrirent une pierre sépulcrale, qu'ils perforèrent. L'ayant ensuite brisée, ils se trouvèrent en présence des ossements du saint abbé Benoît. Dans le même monument, mais dans un compartiment inférieur, séparé du premier par une pierre de marbre, gisaient les ossements de sainte Scholastique, sa soeur, Dieu ayant voulu unir dans la mort ceux que les liens du sang et de la charité avaient unis dans la vie.

« Après avoir lavé et réuni ces restes précieux, ils placèrent dans un cercueil très pur, probablement en soie, chaque corps à part cependant, et ils les transportèrent dans leur pays, à l'insu des Romains, qui n'auraient pas manqué, s'ils avaient eu connaissance du larcin, de s'y opposer même par les armes.

« Dieu avait sans doute révélé ces saintes reliques à ces pieux ravisseurs, afin de rendre plus éclatante aux yeux des hommes la sainteté de son serviteur. Ce but fut presque immédiatement atteint; car le linge employé à renfermer les deux corps parut comme teint d'un sang si vermeil qu'on l'aurait cru émané de corps vivants. Jésus-Christ manifestait par làque ces deux saints vivaient avec lui dans l'éternité, puisque leurs corps morts produisaieut de tels prodiges. [20]

« Cependant, on mit le précieux fardeau sur un cheval, qui le porta sans aucune fatigue, malgré la longueur de la route à parcourir. Ni les forêts ni les sentiers étroits et escarpés ne purent faire obstacle aux pèlerins, qui attribuèrent à saint Benoît et à sainte Scholastique l'heureuse issue d'un tel voyage.lls arrivèrent ainsi sans encombre en France, dans un monastère nommé Fleury. C'est là que les deux corps saints reposent en paix, en attendant la résurrection glorieuse, et ils y comblent de bienfaits ceux qui y prient, par leur intercession, Dieu le Père par JesusChrist son Fils, qui vit et règne avec lui dans l'unité du SaintEsprit dans les siècles des siècles. Amen. »

Tel est le récit de l'Anonyme contemporain.

D. Petro Maria Giustiniani, dans la longue dissertation dont nous avons parlé, a essayé de prouver que tous les monuments allégués en faveur de la translation de saint Benoît en France n'ont aucune valeur probante.

Dans sa première lettre à D. Beda, président de la congrégation bénédictine de BaviLre, datée du 15 septembre 1753 (1), le savant cardinal Quirini, après un résumé assez exactement fait de cette dissertation, l'appelle «une oeuvre d'erudition copieusement et subtilement conduite, qui fournit à la cause casinésienne un très puissant secours. »

Ces éloges nous paraissent peu mérités, car le docte prélat, par excès de zèle, s'est écarté de cette critique calme et sérieuse qui impose le respect à ses adversaires, quand elle ne parvient pas à les convaincre.

Ainsi, parce que cet anonyme est en désaccord sur quelques points avec Adrévald, moine de Fleury, qui a écrit au IXe siècle une seconde légende sur la translation de saint Benoît, tout son récit, d'après l'évèque de Vintimille, n'est plus qu'un tissu de fables indigne de l'estime qu'en avait Mabillon (2).

Cette conclusion est évidemment sans valeur. En effet, selon le même critique, Adrévald est lui-mème rempli de contradictions et de fables.

Il est donc raisonnable de ne le pas suivre en aveugle, et l'on ne voit pas pourquoi un auteur serait répréhensible pour avoir pris cetteliberté nécessaire. Lorsque deux témoinsse contredisent,

 

(1) Epistolae Eminentissimi et Reverendissimi DD. AngeliMariae Quirini, S. R. E. Cardinalis Bibliothecorii. Venetiis 1756. 1 vol. in fol., p. 629.

(2) D. P. M.Justiniani, Apologia, n° 14, 17.

 

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ce n'est pas une raison de les rejeter tous les deux; il faut seulement examiner lequel des deux présente le plus de garanties aux yeux de la stricte impartialité. Mais ce qui passe toutes les bornes, c'est l'interprétation que D. Giustiniani donne aux lacunes qui se trouvent dans la narration de l'Anonyme. Parce que celui-ci n'indique ni le nom de l'abbé de Fleury ni celui des moines qui coopérèrent au larcin des saintes reliques, il n'est plus aux yeux du docte prélat qu'un faussaire, qui cache sous un silence déguisé son ignorance et sa mauvaise foi (1).

De pareilles exagérations enlèvent tout crédit à celui qui les présente comme des vérités. Si le silence sur les noms des personnes qui ont été les principaux acteurs dans un fait mémorable était considéré comme un signe de fausseté dans un récit historique, que deviendrait l'authenticité des Evangiles? Qui connaît les noms des rois mages, etc. ?

Une dernière objection du prélat italien n'est pas plus concluante. D. Mabillon, dit-il, si l'on en croit les bénédictins auteurs du Voyage littéraire, faisait remonter au VIIIe siècle les panneaux de la porte de la basilique de Fleury-sur-Loire, aussi bien que le manuscrit de Saint-Emmeran de Ratisbonne. Or l'antiquité attribuée à ceux-là est une erreur manifeste. Donc il s'est également trompé relativement à celui-ci.

D'abord on peut répondre que, en 1745, le docte Giustiniani, écrivant en Italie, ne pouvait pas plus sûrement que Mabillon juger de la date exacte qu'il fallait assigner à la fabrication des portes de la basilique de Fleury.

L'archéologie monumentale est une science qui, au XVIIIe siècle, était aussi inconnue aux Italiens qu'aux Français. La science de la diplomatique, au contraire, est une création du génie de Mabillon. S'il y a commis des erreurs, comme il arrive aux inventeurs de toute science nouvelle, son appréciation sur la date des manuscrits ne mérite pas moins d'être prise en sérieuse considération, et certes aucun Italien du XVIIIe siècle ne peut avoir la prétention de l'égaler sur ce point.

Mais, lors même qu'il y aurait erreur sur la date du manuscrit, l'ouvrage qu'ilcontient ne pourrait-il pas être néanmoins du VIIIesiècle? Mais les Italiens, à bout d'arguments, opposent une fin de non recevoir d'un genre nouveau.

 

(1) D. Justiniani, Apologia, n° 17.

 

22

 

Ils repoussent a priori tous nos témoins, parce qu'ils ne sont pas oculaires, mais seulement auriculaires, et que ces témoins, sans garanties suffisantes de vérité, selon eux, ont été la source unique d'où découle la tradition française (1) et sont contredits par des témoins oculaires, tels que les légats du pape Alexandre II, Léon d'Ostie, Pierre Diacre et plusieurs autres.

Si l'on exigeait quechacun des faits de l'histoire fût attesté par des témoins oculaires, la certitude historique serait réduite à des éléments si peu nombreux et si incomplets qu'elle s'évanouirait en grande partie. Les Evangiles de saint Luc et de saint Marc et tous les monuments de la tradition ecclésiastique devraient être rejetés comme insuffisamment garantis. Quant aux prétendus témoins oculaires qu'on nous oppose, le lecteur impartial les jugera bientôt à leur juste valeur.

Il ne reste donc plus qu'une seule chose à examiner : le fait est-il vraisemblable en lui-même et dans la manière dont il nous a été transmis par notre Anonyme?

Assurément un certain nombre de récits même importants, qu'une trop facile crédulité avait fait accepter, ont été dans la suite reconnus fabuleux. Mais ab actu ad possibile non valet consecutio, du possible à l'acte on ne peut rien conclure, dit le vieil axiome philosophique, et ce serait tomber dans le pyrrhonisme historique que de révoquer en doute un fait, parce que, absolument parlant, il peut être faux. Il existe d'ailleurs des règles de critique qui nous aident à distinguer le vrai du faux. Lorsque les circonstances au milieu desquelles le fait allégué est censé s'être produit sont en contradiction avec d'autres connues par ailleurs et d'une certitude incontestable, on peut et l'on doit les considérer comme nécessairement entachées d'erreur. Il en est de même si le temps, les lieux, l'enchaînement des détails portent un cachet tellement extraordinaire, qu'ils sont, aux yeux de tous, invraisemblables.

La question préalable dans le sujet qui nous occupe est donc celle-ci: ce larcin attribué aux moinesde Fleury était-il impossible et les lois de la critique historique sont-elles en opposition avec les temps, les lieux, les personnes, les circonstances qui sont représentés dans ce drame ?

 

(1) Angel. de Nuce, Appendice 3a apud Muratori, Scriptores italici, t. IV, p. 628. D. P. M. Justiniani, Apologia, n° 20.

 

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Nous le nions hardiment.

Le lecteur n'a pas oublié le tableau que nous ont laissé sur la situation du Mont-Cassin, au début du VIIIe siècle, les deux écrivains les plus autorisés de ce même monastère, Paul Diacre et Léon d'Ostie. Leur témoignage est formel. Paul Diacre attribue même le larcin des Français à l'état de solitude et d'abandon auquel était livrée la sainte montagne : « Comme le Mont-Cassin dit-il, était depuis longtemps réduit à l'état de solitude profonde (vasta solitudo),et privé de toute habitation humaine (locus ille habitatione hominum destitutus. erat), les Français vinrent et emportèrent les ossements de saint Benoît et de sa soeur (venientes Franci venerabilis Patris germanaeque ejus ossa aufererates... asportarunt).

Telle était la croyance des moines du Mont-Cassin avant la fin du VIIIe siècle, alors que l'on était à même de savoir la vérité sur l'état du monastère avant sa restauration par Pétronax.

Les prétendues impossibilités morales que nous opposent Angelo della Noce et D. Giustiniani, au XXIe et au XVIIIe siècle, fussent-ils appuyés par Baronius, ne peuvent l'emporter sur un témoignage aussi formel et aussi autorisé.

Car Paul Diacre n'est pas seulement le plus érudit de tous les moines du Mont-Cassin qui ont écrit sur les origines de cette illustre abbaye, il était encore presque contemporain de la situation qu'il décrit et même du larcin qu'il avoue, ainsi que nous le prouverons tout à l'heure. Rien donc ne s'opposait intrinsèquement à l'accomplissement du projet attribué à l'abbé de Fleury par notre anonyme et par tous les monuments de la tradition française. Sous ce rapport du moins la vraisemblable est sauve.

L'est-elle moins sous le rapport des principales circonstances du récit légendaire? Les tenants de l'opinion contraire le prétendent. Étudions-les sans parti pris.

Le fond se réduit à ceci : « Un abbé de Fleury, connaissant l'état d'abandon dans lequel persistait l'antique monastère fondé par saint Benoît, envoie un de ses disciples pour essayer d'en enlever le corps du saint fondateur et de sa soeur, sainte Scholastique, ensevelis dans un même sépulcre. Le moine, chargé de cette mission difficile et délicate, est accompagné de quelques-uns de ses frères, dont l'un a pour office de préparer les repas des voyageurs. C'était une petite caravane en apparence inoffensive, et fort en usage à la même époque, comme on le voit par la [24] Vie de saint Wunébald (1) et celle de son frère, saint Willibald (2), déjà citées, par les lettres de saint Boniface (3), etc. Les nombreux pèlerinages anglo-saxons à Rome et dans les sanctuaires les plus célèbres, au commencement du VIIIIe siècle, avaient accoutumé les Italiens à voir venir de France, sans ombrage, les caravanes de ce genre. Paul Diacre l'atteste expressément (4).

Lorsque les voyageurs se sont acquittés de leurs devoirs de piété à Rome, ils se rendent au Mont-Cassin, se trouvent en face de ruines accumulées, et, après une information discrète auprès d'un paysan,qui leur explique le lieu où repose le saint patriarche, ils se gardent bien de dévoiler leur secret. Ils scrutent le terrain, ils prient, ils jeùnent, ils se livrent à des veilles prolongées. En tout cela, rien d'insolite, rien qui ne fdt conforme aux habitudes de tous les pèlerins. Ils ne pouvaient donc éveiller aucun soupçon; et en leur qualité de religieux ils devaient avoir la plus grande liberté d'action.

Nous avons démontré que les seuls habitants de la montagne, au commencement du VIIIe siècle, étaient des hommes simples, disséminés dans des cabanes, puisque Pétronax, d'après le témoignage de Paul Diacre, fut obligé, pour loger ses confrères, de reconstruire des cellules au milieu des ruines jusque-là dépourvues d'habitants. »

Les excubitores placés en faction autour du tombeau de saint Benoît pour le vénérer et le protéger (5) sont donc une invention moderne, et non pas une réalité confirmée par l'histoire.

Au bout de cinq jours, le plus humble de la caravane, le frère chargé de préparer les repas, a une vision qui leur permet de diriger sans tâtonnement leurs recherches et d'exécuter leur secret dessein.

Que l'on admette ou non l'intervention divine en cette circonstance, elle ne contient rien assurément d'invraisemblable. Qu'y

 

(1) Mabillon, Act. SS. O. S. B. saec. III. part. II, p. 162, n° 2.

(2) Mabillon, loc. cit., p. 355; Bolland. Act. SS., t. II, Julii, p. 503, Vita, n° 9 « Pater suus et frater suus (Wunebaldus) celebs praedestinatum et adoptatum inchoaverant iter. Et congruo aestatis tempore prompti ac parati, sumptis secum vitae stipendiis, cum collegarum caetu comitantium, ad loca venerunt destinata.

(3) Mabillon, Annal. Bened. an. 746, lib, XXII, n° 8. Venerab. Béda, Hist. ecclesiast., V, 7. .

(4) Paul. Diacon.Hist. Langobard.,VI,37 : « His temporibus multi Anglorum gentis nobiles et ignobiles, viri et feminae,duces et privati, divini amoris instinctu, deBritannia Romain venire consueverunt.»

(5) D. Justiniani, Apologia, n° 10.

 

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a-t-il de plus fréquent que la supériorité des hommes de labour dans l'art de découvrir les moyens matériels les plus usités pour accomplir une œuvre qui rentre dans le cercle de leurs attributions? Pourquoi ce frère, chargé d'office de faire la cuisine aux voyageurs, n'aurait-il pas pu avoir des connaissances spéciales dans la construction des édifices, et, par conséquent, n'aurait-il pas pu mieux discerner que ses confrères l'appropriation de chaque partie des ruines accumulées? A part même tout miracle, l'intervention de ce frère cuisinier ne présente donc rien qui soit de nature à jeter sur le récit de l'Anonyme le moindre discrédit.

Nos contradicteurs ne s'aviseront sans doute pas d'objecter le nombre de jours passés par les pèlerins auprès du tombeau de saint Benoît. L'histoire nous fournirait des exemples par milliers de stations bien plus longues auprès des sépulcres vénérés.

La description du sépulcre est encore plus digne de considération.

« Le monument funéraire, dit le narrateur, était composé de deux loculi superposés et séparés l'un de l'autre par une pierre  de marbre. Les ossements de saint Benoît se trouvaient dans le loculus supérieur; ceux de sainte Scholastique dans le loculus inférieur. »

Sans s'en douter, assurément, l'auteur de la légende a imprimé par ces détails à son récit un cachet remarquable de véracité.

Ce fut, en effet, un antique usage dans l'Église romaine de construire, sous les dalles des églises ou dans les cimetières publics, de ces sortes de monuments funéraires, dans lesquels les loculi contenant les corps des défunts étaient ainsi superposés et séparés par une cloison de marbre ou de maçonnerie. Le prince de l'épigraphie chrétienne a mis naguère en pleine lumière ce point de la science archéologique (1). Adopté par plusieurs provinces de France et d'Italie (2), cet usage a persévéré, ce semble, jusqu'au VIIe ou au VIIIe siècle. Il était aboli au IXe. Voilà pourquoi le moine de Fleury, qui a écrit, vers le milieu du IXe siècle, un nouveau récit de la même translation, n'a pas mentionné cette particularité, soit qu'il l'ignorât, soit qu'il n'en comprit pas l'importance. Léon d'Ostie et Pierre diacre, dont nous parlerons bientôt, ont imité son silence. Le faux Anastase, qui ne connaissait

 

 

(1) De Rossi, Roma sotteranea, t. I, p. 93-95; t. III, p. 407. Inscriptiones christianae urbis Romae, t. I, p. 108.

(2) De Rossi, loc. cit. - Revue archéologique, t. XXXI, mai 1876, p. 361, note 2.

 

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que les oeuvres d'Adrévald, a été moins réservé que celui-ci, et il a inventé, comme tout le reste, un double tombeau côte à côte, dont les deux sarcophages étaient séparés par une tablature en fer (1). On voit par cette comparaison combien les informations de notre anonyme sont préférables et plus historiques que toutes les autres.

Ce dernier ajoute que les moines de Fleury brisèrent, après l'avoir perforé, la partie latérale du loculus du saint patriarche; et, bien qu'il ne le dise pas, il est probable qu'ils agirent de même à l'égard du loculus inférieur contenant le corps de sainte Scholastique.

Ces détails sont beaucoup plus précis et plus techniques que les expressions vagues employées plus tard par Adrevald (2) et son imitateur le faux Anastase (3). Tous les deux néanmoins confirment l'assertion de l'écrivain contemporain, en constatant l'effraction d'un côté du sépulcre.

Du reste, cette manière de fracturer les sépulcres vénérés n'était point insolite au moyen-àge. Le corps de saint Mamert de Vienne en Dauphiné fut de la même façon enlevé de son tombeau (et peut-être aussi au VIIIe siècle) par les clercs de l'église de Sainte-Croix d'Orléans, où l'on en célébrait solennellement la translation le 13 octobre (4).

En 1860, des fouilles pratiquées à l'entrée du chœur de l'église de Saint-Pierre de Vienne mirent à nu le sépulcre de ce saint évêque du V° siècle, célèbre par l'institution des Rogations (5). Or il se trouva que le devant de l'auge, ou loculus, où le corps avait été déposé, avait été fracturé. Une large brèche y avait été faite dans le but manifeste d'en extraire frauduleusement les saintes reliques. « Mais, dit dans son rapport M. Allmer, cette extraction a été accomplie avec tant de précipitation, qu'une

 

(1) Muratori. Scriptor. Italic., t. II, part. I, p. 360 :        « Posuit ibi (Laccensi in Biturico pago Carlomannus) tabulam ferream quae fuerat INTER corpus B. Benedicti et scroris ejus Scholasticae. »

(2) Historia translationis S. Benedicti, n° 7, edit. de Certain. in-8° Paris l858 :

« Pro foribus autem petrae scilicet superpositae praefixa erant notamina, quorum interius busta jacebant. His, sicut diu optaverat, inventis, patefacto a latere evacualoque locello, thesaurum inventum unius sportellae conclusit sinu.

(3) Muratori, Scriptores Italici, t.II, part. I, p.355 : « Aygulfus... effracto a latere Patris Benedicti ejusque sororis sepulcro, abslulit fere dimidiam partem sanctorum ossium occulte, et fuçam iniit. »

(4) Bolland. act. SS., t. II Maii, p. 629.

(5) Ces données ont été publiées dans les Mémoires de la Société des Antiquités France, t. XXVI, p. 159.

 

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partie des ossements, qui étaient hors de la portée du bras, tant  du côté de la tête que des pieds, a été laissée dans le tombeau et vient seulement d'être trouvée. »

On l'avouera, ce rapprochement ne manque pas d'intérêt. Les clercs d'Orléans ont donc imité les moines de Fleury, leurs voisins. Seulement ceux-ci, favorisés par l'état de ruine et d'abandon dans lequel était enseveli le monastère du Mont-Cassïn, n'eurent pas, comme leurs voisins, à redouter une surprise et de se hâter dans leur opération. Toutefois, on peut admettre qu'ils laissèrent, eux aussi, quelques ossements dans le loculus de saint Benoît, tout au moins.

Les récents travaux de l'archéologie française nous fourniraient au besoin, à l'appui de cette opinion, un exemple frappant. Au Xe siècle, les moines de Saint-Pair près Granville, fuyant devant les Normands, enlevèrent de leurs tombeaux les corps de leurs deux saints fondateurs, Pair (Paternus) et Scubilion, et les emportèrent avec eux dans leur exil. Or, le 14 septembre 1875, la commission archéologique chargée d'opérer des fouilles sous le choeur de l'antique église de Saint-Pair découvrit les sarcophages primitifs des deux saints abbés, et dans chacun d'eux, surtout dans celui de saint Scubilion, on trouva un certain nombre d'ossements assez importants (1).

« Après avoir respectueusement nettoyé les restes précieux des deux corps, ajoute le pieux anonyme du VIIIe siècle, les moines de Fleury les déposèrent séparément dans un linceul très pur. »

Ces détails prouvent manifestement que les ravisseurs purent agir en toute liberté, sans craindré d'étre surpris ni empêchés. Adrevald écrira,au IXe siècle, que les ossëments furent placés dans une sportella, terme plus vague qui n'exclut nullement le linceul (sindo) (2) dont parle notre anonyme, quoi qu'en dise D.Giustiniani.

 

(1) Revue des Sociétés savantes, mai, juin 1876. Les découvertes du Mont-Saint Michel et de Saint-Pair, près de Granville en 1875, par Eugène de Robillard de Beaurepaire, Caen, 1876, p. 19-33.— Revue catholique du diocèse de Coutances et Avranches, 23 septembre 1876, p. 838-845.— Mémoires des antiquaires de l'Ouest, 1878-1879, p. 212.

(2) C'est ainsi que les trois clercs d'Évreux chargés par leurs concitoyens d'arracher aux habitants de Lezoua, en Auvergne, le corps de saint Taurin, leur évêque, le trouvèrent enveloppé « in serico sacculo de pallio Constantinopolitano, » et le mirent dans une sportella préparée d'avance. (Bolland. Act. SS., t. II Ang., p. 647, n° 10.) Et même ce sac de soie, dans lequel il était enveloppé et exposé à la vénération des fidèles, était la sportella dans laquelle le saint corps avait été précédemment transporté. Ce mot signifiait donc sac, reliquaire, comme on le voit du reste a propos du corps de saint Martin (ibid. n° 6.)

 

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On sait d'ailleurs que, à l'exemple de celuidu divin Rédempteur, les corps vénérés des martyrs et des confesseurs ont toujours été enveloppés dans des linceuls de fin lin, ou, le plus souvent, de soie précieuse (1).

Il est bon également de faire remarquer la phrase suivante du narrateur anonyme :

« Ils transportèrent les saintes reliques dans leur pays, à l'insu des Romains, qui n'auraient pas manqué, s'ils avaient eu connaissance du larcin, de s'y opposer, même par les armes. »

Ainsi, d'après ce récit contemporain, les Romains n'eurent aucune connaissance du pieux larcin : affirmation très conforme à la vraisemblance, et qui rend fort suspectes les visions merveilleuses et contradictoires racontées par Adrevald et par les autres légendaires qui l'ont copié.

Enfin, notre anonyme termine sa narration en disant que, de son temps, « les deux corps saints reposaient en paix dans le monastère de Fleury. »

Si l'on croyait D. Mabillon (2), qui paraît ajouter foi à toutes les parties de la légende d'Adrevald, cette assertion de notre écrivain serait une inexactitude que lui aurait fait commettre son éloignement des lieux où les saintes reliques furent déposées.

Nous ne le pensons pas. Si l'on étudie attentivement la légende d'Adrevald, on y découvre facilement la preuve que les corps du frère et de la soeur reposèrent un certain temps à Fleury (3). En effet, outre qu'Adrevald le dit expressément, l'ensemble de son récit le suppose évidemment. Si les deux corps n'étaient restés que quelques jours seulement à Fleury, celui de sainte Scholastique aurait naturellement été réclamé et emporté au Mans par les envoyés de saint Béraire, qui, d'après Adrevald, avaient été

 

(1) Voyez la note précédente et les Bollandistes, passim.

(2) Mabillon, Analecta vetera, p. 212: « Nomina Mummoli abbatis et Aigulfimonachi, translationis auctorum, utpote alienigena, ignoravit; et quod S. Scholasticae corpus Floriaci remansisse opinatus est. »

(3) Adrevald, Histor. Transi. S. Benedicti, n° 12: « Ibique (in Veteri Floriaco) exceperunt (monachi) corpora sanctorum supradictorum, sub die quinto Juliarum. Cum igitur IBI MORAE FIERENT, plebs Cenomannicae urbis... affuit obviam procedens cum civibus suis, quos pro deportando caelesti thesauro emisisse gaudebant. Sed cum, ad praedictum locum veniens, cognovisset rei veritatem, et actus omnes venerabilis viri Aigulfi, postulabat eum ut sibi munus promissum atque a Deo demonstratum concedere deberet. Sed isdem venerabilis vir respondit, se nequaquam velle sanctorum germanorum corpora ab invicem separare... Tune vero nobiles quique atque sapicntes his contradixere verbis... Tandem vir venerabis Aigulfus consiliis venerandorum virorum assensum dedit. »

 

 

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les complices d'Aigulfe et l'avaient accompagné à son retour à Fleury. On ne voit pas pourquoi ils seraient retournés au Mans sans y apporter avec eux le trésor qu'ils avaient eu la mission d'aller chercher si loin.

C'est pourtant ce qui arriva, si l'on en croit Adrevald lui-même. Du moins, ils ne figurent nullement pendant la fête de la déposition des saintes reliques dans l'église du vieux Fleury. Puis, après un espace de temps assez considérable (cum morae fierent), on voit apparaître, non pas ces envoyés, mais les notables (nobiles et sapientes) de la ville du Mans, qui viennent humblement demander à Aigulfe le corps de sainte Scholastique.Ils n'ont eu aucune communication avec les envoyés de Béraire, car ils ignorent comment les choses se sont passées. Paul Diacre, comme nous le verrons plus loin, paraît attribuer, il est vrai, aux Manceaux, une certaine participation dans le vol commis au Mont-Cassin; mais dans quelle mesure, et avec quelle certitude ? Quant à la légende d'Adrevald, son incohérence laisse le champ libre à des opinions fort diverses sur ce point.

Quoi qu'il en soit, il ressort manifestement de ce qui précède que l'Anonyme contemporain a fort bien pu écrire, sans la moindre inexactitude, que les corps de saint Benoît et de sa soeur reposaient encore à Fleury. Il suffit pour cela que son ouvrage ait été composé avant la translation de sainte Scholastique dans la ville du Mans.

 

 Haut du document

 

III

 PAUL DIACRE ET LA DATE DE LA TRANSLATION.

 

 

L'auteur anonyme (1), dont nous venons de faire ressortir l'importance et la véracité, fut sans aucun doute étranger au Mont-Cassin; mais son témoignage y a trouvé un écho qui a eu un juste retentissement. Nous voulons parler de Paul Winfrid, plus connu sous le nom de Paul Diacre. Il naquit entre les années 720 et 725, d'une noble famille lombarde. instruit dans les arts libéraux par un certain Flavianus, inconnu d'ailleurs, il fut

 

(1) Nous nous servons pour ces données biograpbiques de la récente édition des Scriptores rerum Langobardicarum, publiée par M. Waitz à Hanovre, en 1878, in-4°.

 

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introduit à la cour de Ratchis, roi des Lombards, par un de ses oncles, nommé Félix, qui y jouissait d'une grande considération (744-749). Lorsque le duc Didier se fut emparé de la couronne, Paul s'attacha à sa fortune (756); et probablement, dès l'année suivante, il suivit à Bénévent Adalperga, fille de Didier, dont le mari Arechis avait été créé duc de cette ville par le nouveau roi (757) (1). Du moins, dès l'année 763, nous le voyons chanter, en une pièce de vers, les louanges d'Adalperga et d'Arechis, dans les termes qui ne conviennent qu'à un serviteur dévoué (2). Peu de temps après, il composait pour la même princesse son Historia Miscella (3). Cependant, tout porte à croire qu'il avait déjà embrassé la vie monastique au Mont-Cassin, l'exemple de son ancien maître l'ayant sans doute entraîné dans cette voie (4).

Quoi qu'il en soit, il est du moins certain qu'il faut reléguer parmi les fables tout ce que les annalistes du Mont-Cassin ont écrit de lui au Xe et au XIe siècle depuis le chroniqueur de Salerne jusqu'à Léon d'Ostie (5). II n'a donc jamais été ni conseiller intime de Didier jusqu'à la chute de ce prince, en 774, ni menacé de mort, ni envoyé en exil par Charlemagne, ni échappé de prison et transfuge irrité à la cour d'Arechis, duc de Bénévent, ni forcé, par la mort de ce seigneur, à revêtir l'habit monastique, comme pour se soustraire à la vengeance du roi des Francs. Dès l'année 776, il avait acquis assez de célébrité et de considération dans le port tranquille de l'état religieux, en dehors des conflits qui s'agitaient au pied de la sainte montagne, pour oser demander à Charlemagne la grâce de son frère, condamné à partager l'exil de son roi détrôné (6).

Charlemagne, qui désirait ardemment se l'attacher (7), obtint de son abbé Theodemar qu'il vint en France. Il y était encore en 782 (8). On sait d'ailleurs qu'il y visita en pèlerin plusieurs 

 

(1) D. Bouquet, V, 504.

(2) Waitz, Scriptores Langob., p. 13-14.

(3) Waitz, loc. cit., p. 14. Champollion, l'Ystoire de li Normant, et la Chronique de Robert Viscari, éditée par la Société de l'histoire de France, 1835, Prolégomènes, p. XXII-XXIV.

(4) Waitz, loc. cit., p. 14, 19°. Champolion, loc. cit., p. XXIV. Le titre de la lettre dédicatoire est ainsi conçu : « Epistola Pauli Diaconi monasterii sanct. Benedicti. »

(5) Id. ibid., p. 24.

(6) Id. ibid., p. 15.

(7) Id. ibid., p. 17-19.

(8) Id. ibid., p. 16, note 2.

 

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sanctuaires vénérés, notamment celui de Saint-Hilaire de Poitiers, Où il composa l'épitaphe du poète Venance Fortunat (1).

C'est également pendant son séjour en France, il nous le dit lui-même (2), qu'il écrivit les Gesta episcoporum Metensium et la vie de saint Grégoire le Grand (3).

Il était de retour au Mont-Cassin lorsqu'il composa son Homiliaire (4) et un recueil de sermons (5). Enfin, pendant les dernières années de sa vie (6), il travailla activement à un ouvrage qui lui assigne un rang distingué parmi les écrivains du moyenâge. Nous voulons parler de son Histoire des Lombards, qu'il laissa inachevée.

Encore que l'on ignore l'époque précise à laquelle il mit la main à cette oeuvre, il est néanmoins constant que ce ne fut qu'après son retour de France. Il l'atteste lui-même en plusieurs endroits de son Histoire (7). Rien, absolument rien n'indique qu'il ait ébauché cette oeuvre en France et qu'il l'ait ensuite achevée et corrigée en Italie, comme l'ont prétendu Angelo della Noce, D. Giustiniani et autres (8).. Cette assertion, inventée pour le besoin d'une opinion préconçue, est contredite par l'auteur lui-même.

 

(1) Id. ibid., p. 21.

(2) Paul Diac., Hist. Langob., VI, 16.

(3) Waitz, loc. cit., p. 21, not. 2.

(4) Id. ibid., p. 20.

(5) Id. ibid., p. 22.

(6) Id. ibid., p. 22 : Per ultimos vero vitae annos libro operam navavit qui inter rerum medii aevi scriptores insignem locum ipsi vindicat. Cum quondam de historia Romana continuanda cogitasset, nunc gentis suae gesta enarranda suscepit. Nec tamen quo tempore Historia Langobardorum incepta sit, vel quo anno mors ipsum ab opere imperfecto avocaverit constat.

(7) Paul Diac., Hist. Langob., I, 5; II, 13, etc. ; VI, 16, etc.

(8) Muratori lui-même (Script. Italici, t. I, part. I, p. 491) a été entraîné dans cette opinion, si bien réfutée par Mabillon (Act. SS. O. S. B. saec., II) et par l'étude attentive des monuments concernant la vie de Paul Diacre. Ils mettent en avant ces vers de l'épitaphe de Paul Diacre par l'abbé Hilderic :

 

Resplendens cunctas, superis ut Phaebus ab astris,

Arctoas rutilo decorasti lumine gentes.

 

Ils y ont vu une allusion à l'Histoire des Lombards ; et comme, dans les vers précédents, il est question de l'estime que le roi Ratchis avait pour Paul Diacre, il en ont conclu que celui-ci avait commencé cette histoire à la cour de ce prince avant qu'il se fît moine. La conclusion  est-elle logique? Les paroles d'Hilderic contiennent-elles réellement une allusion à l'Histoire des Lombards? Ne peut-on pas être la gloire d'une nation sans en écrire l'histoire? Si Paul Diacre a commencé son Histoire des Lombards à Pavie, comment se fait-il que dès le premier livre (I, 26), aussi bien que dans le courant du dernier, les expressions dont il se sert, supposent évidemment qu'il écrivait au Mont-Cassin ? D'ailleurs, on ne voit pas pourquoi il eût été favorablement disposé à adopter les traditions françaises, s'il avait écrit à Pavie, sous le règne de Didier.

 

 

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Pour la composer Paul Diacre se servit de tous les documents historiques et traditionnels qu'il put recueillir dans ses voyages et au Mont-Cassin. Mais, à l'exemple de Grégoire de Tours, à qui il emprunte ce qu'il raconte des Francs, il a soin d'indiquer par le mot ferunt ou autres expressions analogues ce qu'il ne tient que de la tradition orale. Les anciens, une fois à l'abri de cette réserve qui couvrait leur responsabilité, enregistraient sans difficulté les traditions les moins autorisées. Mais, qu'on veuille bien le remarquer, il suit de là que, partout où cette réserve n'est pas exprimée, les faits qu'il rapporte n'appartiennent pas, à ses yeux du moins, à la catégorie des traditions populaires, mais bien à l'histoire proprement dite.

Toutes ces observations étaient nécessaires pour bien comprendre la haute portée du texte suivant (1) :

« Après un règne de seize ans, le duc Romuald fut enlevé de ce monde; son fils Grimoald gouverna ensuite les peuples du Samnium pendant trois ans. Grimoald étant mort, son frère Gisulfe fut revêtu de la dignité ducale et fut préposé au gouvernement de Bénévent pendant dix-sept ans. Il eut pour épouse Winiberte qui mit au monde Romoald. VERS CE TEMPS-LA, comme le Castrum du Cassin, où repose le corps de saint Benoît, n'était qu'une vaste solitude, depuis les longues années écoulées (depuis la destruction du monastère), des Français y vinrent (2) du pays du Mans ou d'Orléans. Ayant simulé des veilles prolongées auprès du

 

(1) Paul Diac., Hist. Lang., VI, 2 : « Romoaldus quoque, postquam sedecim Gisulfus, ejus germanus, ductor effectus est, praefuitque Benevento annis decem et septem. Huic sociata fuit Winiberta quae ei Romoaldum peperit. CIRCA HAEC TEMPORA, Cum in castro Cassini, ubi beatissimi Benedicti sacrum corpus requiescit, ab aliquantis jam elapsis annis vasta solitudo existeret, venientes de Cenomanicorum vel Aurelianensium regione Franci, dum apud venerabile corpus se pernoctare simulassent, ejusdem venerabilis Patris pariterque ejus germanae venerandae Scholasticae OSSA AUFERENTES, IN SUAM PATRIAM ASPORTARUNT : ubi singillatim duo monasteria in utrorumque honorem, hoc est beati Benedicti et sanctae Scholasticae, constructa sunt. Sed certum est, NOBIS os illud venerabile et omni nectare suavius et oculos semper caelestia contuentes, caetera quoque membra quamvis in cinerem defluxa, REMANSISSE. Solum etenim singulariter dominicum corpus non vidit corruptionem ; caeterorum omnium sanctorum corpora in aeternam postea gloriam reparanda corruptioni subjecta sunt,his exceptis quae ob divina miracula sine labe servantur. »

annos ducatum (Beneventanum) gessit, ab hac luce subtractus est : post quem ejus filius Grimoaldus tribus annis Samnitum populos rexit. Defunctoque Grimoaldo.

(2) Venientes. Remarquez cette expression, qui indique que l'écrivain habitait le lieu où se rendirent ces Français.

Remarquez la corrélation entre venientes de cette phrase et nobis de la phrase suivante. Ces deux expressions sont également d'un écrivain habitant le Mont-Cassin.

 

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vénérable corps, ils enlevèrent les ossements du susdit vénérable Père et de sa bienheureuse soeur Scholastique, ET LES EMPORTÈRENT DANS LEUR PATRIE, où l'on a bâti séparément deux monastères en l'honneur des deux saints Benoît et Scholastique. Il est néanmoins certain que cette bouche vénérable et plus suave que le plus doux nectar, ces yeux qui contemplaient sans cesse les choses célestes, et d'autres membres encore, NOUS SONT RESTÉS, bien que réduits en décomposition. Car seul le corps du Seigneur a été exempté (par sa propre vertu) de la corruption. Les corps de tous les autres saints, devant être un jour transformés dans l'éternelle gloire, ont été soumis à la corruption, à l'exception d'un petit nombre qui sont conservés intacts, en vertu d'un miracle de la puissance divine. »

Tel est le fameux passage qui a été l'objet de tant de commentaires de la part des deux opinions adversaires. Deux questions également intéressantes s'en dégagent : Quelle est la date approximative marquée au début : circa haec tempora ? Quel est le vrai sens du contexte relativement au fait principal? Etudions-les successivement.

La science chronologique est incontestablement très utile; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle était inconnue avant le XVIe et même le XVIIe siècle, à plus forte raison au moyen-âge et dans l'antiquité. Outre qu'elle était considérée comme fort accessoire dans les récits historiques, elle présentait de graves difficultés résultant de la diversité et de l'insuffisance des signes chronologiques en usage chez les anciens. C'est ce qui rend encore si incertaine, malgré les progrès de la science moderne, la date précise de tant de faits importants et incontestables de l'antiquité et du moyen-âge.

En basant, malgré ses protestations contraires, un des principaux arguments de son Apologie, sur la diversité des opinions émises jusqu'ici, relativement à la date de la Translation de saint Benoît, D. Giustiniani a oublié une des règles de la critique historique. On doit se garder, dans l'étude impartiale des monuments, d'exiger des anciens ce qu'ils ne peuvent nous donner, et de contester les faits qu'ils nous ont transmis sous prétexte qu'ils ne sont pas datés, ou qu'ils le sont d'une manière approximative, imparfaite, inexacte et même fautive. Il appartient à l'érudition de rapprocher les données chronologiques imparfaites, [34]

d'élaguer les inexactes et de faire prévaloir celles qui sont plus conformes à l'ensemble des monuments.

Pour assigner au fait qui nops occupe une époque précise, la critique n'avait eu jusqu'ici à sa disposition que deux dates également approximatives : celle de Paul Diacre, dont on vient de lire le texte, et celle d'Adrevald, moine de Fleury, qui écrivait plus de soixante-dix ans après le célèbre Historien des Lombards.

On s'explique difficilement pourquoi D. Mabillon, le P. Le Cointe et les autres critiqués du XVIIe et du XVIIIe siècle ont unanimement, à l'exception du bollandiste Stilting, délaissé la date assignée par Paul Diacre pour s'attacher à celle d'Adrevald, qui ne méritait certainement pas la confiance sans bornes que l'on avait en lui. Cette préférence a jeté les savants dans un réseau de difficultés dont ils n'ont pu se dégager.

Mabillon notamment s'est vu entraîné dans une fluctuation d’opinion peu conforme à la précision habituelle de son génie. Enfin il s'arrêta à l'année 653 (1). C'était interpréter Adreveld d’une manière peu vraisemblable, et lui faire dire, ce qu’il n'a pas dit, que la translation avait eu lieu sous le règne de Clovis II. Cet auteur prétend, il est vrai, que le monastère de Fleury fut fondé sous le règne de ce prince, mais il ajoute presque aussitôt (2) : « Donc, dans la suite des temps, après un certain nombre d'années écoulées, le susdit Leodebodus (fondateur dit monastère) ayant quitté cette terre pour aller au ciel. Mummole, dont nous avons parlé, et qui aimait la lecture, tomba un jour sur le passage des Dialogues de saint Grégoire où ce grand Pape raconte comment saint Benoît consomma sa vie mortelle dans la province de Bénévent... En conséquence, il envoya dans cette, même province un de ses moines nommé Aigulfe. »

 

 

(1) Mabillon, Act. et SS. O. S. B. saec., II Translatio. S. Benedicti in Galliam, §§ IV, p. 335; Annal. bened. an. 653, lib. IV, n° 29. Sans qu'il l’eût remarqué, Mabillon s'est rencontré avec le faut Agastase, qui, lui aussi, a placé le fait de la translation non pas sous le règne de, Constantin Pogonat, mais sous celui de Constantin, dit Constant, de 641 à 658: (Brev. Chronic. Casin. apud Muratori, Script. Ital., t. II, part. T. II, p. 351-355.)

(2) Adrevald. Hist. Translationis S. Benedicti, n° 3, edit. Certain, p. 3-4 : « Igitur cum processu temporis, evoiventibus annis, supradictus Leodebodus corpore exemptus, sicut credimus, caelicas recessisset ad sedes, jamdictus Mummolus lectioni assidue studium dans, inter caetera reperit in libris beati viri Gregorii, Romani antistitis, quomodo sanctus ac Deo dilectus Benedictus agonis sui cursum in Beneventaga provincia consummaverit,... misit ad dictam, provinciam unum ex commilitonibus, nomme Aigulfum monachum. »

 

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La preuve que, dans la pensée d'Adrevald, la translation n'avait pas eu lien sous le règne de, Clovis II, c'est que, dans le premier livre des Miracles de saint Benoît, il la place sous le règne de l'empereur Constantin Pogonat (668-685), interprétant pour cela à sa façon le texte de Paul Diacre cité plus haut (1).

Le P. Le Cointe s'est approché plus prés de la vérité que Mabillon en assignant à la translation la date de l'an 673 (2). Assurément le savant oratorien a eu tort de prétendre (3) que cette note chronologique s'accordait avec celle de Paul Diacre. Il ne faisait qu'imiter Adrevald, qui, comme on vient de le voir, a interprété le premier texte de l'historien des Lombards dans un sens favorable à la date de 673. Ce qui a donné le change à Adrevald, c'est que Paul Diacre, après avoir raconté dans les trois premiers chapitres de son sixième livre les faits particulièrement relatifs à la province de Bénévent qu'il habitait, revient ensuite chronologiquement sur ses pas pour faire connaître les évènements qui intéressent l'histoire générale de l'Eglise et du royaume des Lombards. Cependant il avait donné lui-même la clef de cette transition, en commençant son chapitre quatrième par ces mots significatifs: Dum in Italia geruntur, etc. Le très perspicace bollandiste Stilting a parfaitement compris l'enchaînement des idées de Paul Diacre, et il a démontré que le chapitre IV ne contredisait pas le moins du monde la date approximative indiquée dans le chapitre II (4). Cette date est nécessairement comprise entre les années 690 et 707, pendant lesquelles le duc Gisulfe gouverna la province de Bénévent, puisque Paul Diacre ne place son circa haec tempora qu'après avoir énuméré les années du règne de ce prince. Cette observation n'a pas échappé au P. Stilting (5).

Or ce que le tact critique avait fait deviner au savant Bollandiste, est confirmé d'une manière aussi remarquable qu'inattendue par un chroniqueur contemporain, d'une autorité

 

 

(1) Adrevald., De miraculis S. Benedicti, I, II : « Circa haec tempora haud dubium quin Constantino imperante, cumin castro Cassini, ubi beatissimi Benedicti corpus requiescebat aliquantis,etc. » Mabillon regardait comme très probable l'identification d'Adalbert et d'Adrevald,dont nous parlerons plus loin. Il est donc étonnant qu'il ait donné la date de 653 à la translation.

(2) Le Cointe, Annal. eccles. Franc., t. III, an. 673, n° 42.

(3) Le Cointe, loc. cit., n° 52.

(4) Bolland., Act. SS., t. I, Sept.; p. 736. De S. Aigulpho. Nat. praeviae, n° 37.

(5) Bolland, loc. cit.. n° 36 :  « Collocanda igitur est translatio, ex mente Pauli Diaconi, inter annos 690 et 707. »

 

 

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d'autant plus grande qu'il était placé en dehors du conflit. Il s'agit des Annales Laureshamenses, publiées de nos jours par Pertz dans le tome Ier de ses Monumenta Germaniae.

On connaissait depuis longtemps les Annales Laureshamenses. Citées avec honneur par Mabillon (1), on regrettait de n'en pas connaître le texte primitif, qui devait remonter plus haut que celui qu'avait publié Du Chesne. L'infatigable chercheur Ussermann découvrit ce trésor dans la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Blaise de la Forêt-Noire, dans le duché de Bade. Le manuscrit qui le contenait remontait, d'après ce savant, à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle. Le Dr Pertz, qui eut communication des notes d'Ussermann, s'empressa d'enrichir sa collection de ce précieux document. Or le premier évènement signalé dans ces Annales est précisément celui de la Translation du corps de saint Benoît en France.

« An 703, y lisons-nous, (2), translation du CORPS de saint Benoît du Mont-Cassin (en France). »

Voilà donc désormais déterminée et précisée par un contemporain cette date si longtemps restée incertaine et controversée, que le légendaire anonyme avait négligé de nous transmettre. Paul Diacre ne nous l'avait donnée qu'approximativement, il est vrai, mais son indication n'en est pas moins d'une exactitude parfaite. C'est bien sous le gouvernement du duc Gisulfe que le mémorable larcin s'est accompli au Mont-Cassin ; et le P. Stilting a la gloire d'avoir seul deviné juste parmi tous les critiques qui se sont occupés jusqu'ici de cette question.

Cette date de 703 est une véritable révélation historique. Elle vient en aide à la vraisemblance et à la possibilité du larcin des moines de Fleury, et elle jette un grand jour sur les causes qui ont amené la restauration du monastère du Cassin en 720.

En 703, Jean VI était assis depuis deux ans sur le trône de saint Pierre. Or, en 702 (3), le duc Gisulfe, on ne sait pourquoi,

 

 

(1) Mabillon, Annal. bened., lib. XXIV, an. 774, n°2

(2) Pertz, Monumenta Germaniae, t. I, p. 22 : « Anno DCCIII, translatio cor oris sancti Benedicti abbatis de monte Cassino. » Ussermann crut devoir mettre en marge de sa copie cette note corrective . « Translatio haec an. 663 facta est. Cf. Mabillon., Annal. bened., t. 1, p. 428. » Cette note prouve la bonne foi d'Ussermann.

(3) Baronius., Annal. eccles., an. 702, n° 2. Nous ne voypns pas pourquoi M. Waitz a vu une difficulté chronologique dans ce chapitre. Le précédent et le suivant combinés expliquent suffisamment la date approximative assignée par Paul Diacre. Pour notre thèse, du reste, cela importe assez peu.

 

 

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envahit tout à coup la Campagne romaine, s'empara de Sora, d'Arpino, d'Ara, et livra toute la Campagne à feu et à sang. Il revint à Bénévent chargé de butin, et le pape racheta à prix d'argent les nombreux captifs qu'il avait faits (1).

Quel est ce castrum Arcem dont Gisulfe s'est emparé vers l'an 702? N'est-ce point le Castrum Casini, qui, d'après Paul Diacre et le poète Marcus, portait ce même nom (2)?

Quoi qu'il en soit, ces effroyables ravages durent disperser les habitants qui avaient échappé aux barbares. Les moines de Fleury furent singuliérement favorisés dans leur entreprise, par suite de cette invasion récente. Le sanctuaire de saint Benoît, plus délaissé que jamais, facilitait providentiellement leur dessein. D'autre part, nous l'avons déjà rappelé, au commencement du VIIIe siècle, on était accoutumé à voir de nombreuses caravanes de pèlerins de France et d'Angleterre visiter les lieux vénérés par les fidèles. Leur arrivée et leur séjour au milieu des ruines du Cassin, leur interrogation discrète à l'un des paysans échappés aux dévastations de Gisulfe, ne purent donner lieu à aucun soupçon.

Il est d'ailleurs très probable que les hommes simples qui habitaient sur la montagne dix-sept ans après le larcin des Français, étaient venus s'y fixer depuis l'invasion de Gisulfe. Dans tous les cas, leur présence, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, n'a pas empêché Paul Diacre de qualifier le Mont-Cassin de vaste solitude au moment de l'arrivée des moines de Fleury, et de dire que le monastère était resté inhabité jusqu'au jour où Pétronax en eut reconstruit une partie des bâtiments (3) et en

 

(1) Paul. Diac., Hist. Langob., VI, 27 : « Hac denique aetate, Gisuifus Beneventanorum ductor Suram Romanorum civitatem, Hirpinum atqueArcem, pari modo oppida cepit. Qui Gisulfus, tempore Johannis papae, cum omni sua virtute Campaniam venit, incendia et depraedationes faciens, multos captivorum cepit... Ad hunc pontifex missis sacerdotibus cum apostolicis donariis universos captivos de eorum manibus redemit, ipsumque ducem cum suo exercitu ad propria repedare fecit. »

(2) Paul Diacr., 1. 26: « Beatissimus Benedictus... postea in castro Cassini quod Arx appellatur.— Marcus, carmen de S.Benedicto, apud Patrol.lat., t. LXXX, 183 : « Hunc plebs stulta locum quondam vocitaverat Arcem... A la Bibliothèque Ambrosienne de Milan il existe un manuscrit du commencement du VIIIe siècle (B. 159), contenant les Dialogues de saint Grégoire. Au fol. 48, on lit : « Explicit liber primus. Incipit liber secundus de vita et miraculis venerabilis Benedicti conditoris vel abbatis monasterii quod appellatur ARCIS, provincae Campaniae. » Au fol. 912 on lit : « Explicit liber secundus de vita et miraculis venerabilis viri Benedicti Abbatis mosterio (sic) quod appellatur Arcis, provinciae Campaniae, Domino adjuvante. »

(3) Paul. Diac., Hist. Langob., VI, 40 : « Locus ille habitatione hominum destitutus. »

 

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eut réconcilié l'église, notamment celle de Saint-Martin (1) qu'il agrandit de seize coudées, sans doute parce qu'il en fit provisoirement le sanctuaire principal de la communauté.

 

 Haut du document

 

 

IV

 

PAUL DIACRE ET LE VRAI SENS DE SON TÉMOIGNAGE.

 

 

Deux points sont désormais acquis: rien ne faisait obstacle, au contraire, tout était favorable à l'enlèvement des reliques de saint Benoît au début du VIIIe siècle; c'est alors, en effet, que le pieux larcin fut commis. Paul Diacre nous a fourni en grande partie les éléments de cette double démonstration. Pour achever de faire ressortir toute l'importance de son témoignage; il nous reste à mettre hors de toute contestation le vrai sens du fameux passage ci-dessus allégué.

Nous prions le lecteur de le relire de temps en temps, afin de mieux comprendre l'argumentation un peu subtile à laquelle nous sommes contraint de nous livrer: Nous le répétons ici en français : « Vers ce temps-là, comme le Castrum du Cassin, où repose le corps de saint Benoît, n'était qu'une vaste solitude, depuis les longues années écoulées (depuis la destruction du monastère), des Français y vinrent du pays du Mans ou d'Orléans. Ayant simulé des veilles prolongées auprès du vénérable corps, ils enlevèrent les ossements du susdit vénérable Père et de sa bienheureuse soeur Scolastique et les emportérent dans leur patrie; où l’on a bâti séparément deux monastères en l'honneur des deux saints susdits, Benoît et Scholastique. »

« Il est néanmoins certain que cette bouche vénérable et plus suave que le plus doux nectar, ces yeux qui contemplaient sans cesse les choses célestes et d’autres membres encore, bien que tombés en décomposition, NOUS SONT RESTÉS. Car seul le corps du Seigneur à été exempt de la corruption, etc. »

Manifestement ce passage est composé de deux phrases également

 

(1) Leon. Ost.,Chronic. Casin.,1, 4 : « Monasterium beati Benedicti quod jam per tot annos destructum manserat, suo studio reconciliare satageret. .. Hic in ecclesia beati Martini, quam parvulam reperit, sedecim cubitos auxit. »

 

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affirmatives, en corrélation d'idées, mais dont la seconde contient certaines restrictions à l'égard de la première. Ces restrictions ont pour but, non pas de contredire et de détruire les affirmations de la première phrase, mais seulement de poser certaines limites à ces affirmations.

Ce sens général est tellement manifeste, que personne, pendant plus de sept cents ans., n'a songé à le contester.

Adrevald, au IXe siècle, l'apportait en preuve de la tradition française (1); le faux Anastase (2) au commencement du XIe siècle, et Léon d'Ostie (3), à la fin du même siècle, reconnaissaient franchement que telle avait bien été la pensée de l’historiographe des Lombards.

Au XVIIesiècle, Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin, avouait lui-même qu'on pouvait l'accepter comme l'expression de l'opinion erronée ou de la condescendance, excessive de Paul Diacre (4).

Il résulte de là qu'au IXe et jusqu'au XVIIe siècle tout au moins personne ne doutait, même au Mont-Cassin, que Paul Diacre n'eût admis la réalité du larcin commis par les Français. On expliquait seulement de diverses manières le témoignage du célèbre écrivain. Les Français l'entendaient dans le sens d'un larcin complet. Les Italiens, au contraire, essayaient de l'atténuer. Les uns, comme le faux Anastase, étendaient jusqu'à la moitié des deux corps saints la portion laissée au Mont-Cassin par les ravisseurs et affirmaient que presque toute la portion enlevée avait été restituée plus tard. Les autres, comme Léon d'Ostie, traitaient de conte populaire le fait accepté par l'historien des

 

(1) Adrevald., De miraculissancti Benedicti, cap. XI : « Huic sacratissimae translationi beatorum germanorum Benedicti scilicet atque Scholasticae, attestatur Paulus monachus, in historiae gentis suae libre sexto ita iuquiens : Circa haec tempera, etc., jusqu'à sed certum est. »

(2) Le faux Anastase ne reproduit pas le texte de Paul Diacre; mais il adopte le fait de la translation avec la date de Constantin qu'Adrevald s'est permis d'ajouter au texte de Paul Diacre. Il était donc de l'avis d'Adrevald sur le sens de ce texte. (Muratori, Script. Ital., t. II, part. I, p. 355.)

(3) Leon. Marsic., Chronic. Cassin., lib. II, cap. XLIV, apud Muratori, loc. cit., t. IV, p. 368, et apud Patrol. lat., t. CLXXIII, col. 637 : « Coeterum qui Pauli Diaconi, veracis utique et insignis historiographi, testimonio super hoc se fulciri existimant, noverint consuetudinem hanc esse rerum gestarum scriptoribus, ut in narrationibus suis vulgi opinionem sequantur. »

(4) Angel de Nuce, Appendice tertia, apud Muratori, loc. cit., t. IV, p. 628 , « Fuerit Paulus in eu dubius; in eodem anceps quoque fuit Adam, monachus et ipse Casinas... Hauserat ergo id Paulus a Gallis... Fuerit itaque Paulus suffragator vester. »

 

 

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Lombards. Mais tous étaient d'accord sur ce point, que celui-ci avait réellement cru au fait de la translation.

L'importance de cette observation n'échappera pas, nous l'espérons, à la perspicacité du lecteur impartial. On peut discuter sur le sens des restrictions apportées par Paul Diacre à son aveu; mais ces restrictions ne doivent pas être interprétées de manière à infirmer la réalité du fait même de la translation de saint Benoît en France. Ainsi ont pensé tous ceux qui ont lu, avant le XVIIe siècle, le chapitre en question.

Cependant, à partir de la fin du XVIe siècles les tenants de l'opinion cassinésienne, voulant échapper aux conséquences du témoignage de Paul Diacre, presque contemporain du fait contesté, ont commencé à lui donner une interprétation qui en détruit complètement la portée et le sens jusqu'alors accepté.

Selon eux, il faudrait diviser le texte en deux parties contradictoires. La première, expression d'une rumeur recueillie, mais non pas admise par l'historien des Lombards, n'aurait qu'un sens conditionnel, dont la seconde partie serait le désavoeu formel. Laureto, Angelo delta Noce, Giustiniani, Quirini et tous ceux qui les ont suivis, ont adopté avec enthousiasme cette explication, qui les délivrait si heureusement d'un argument fort embarrassant. Examinons avec calme si elle est vraiment acceptable.

D'où vient que les auteurs anciens, même du Mont-Cassin, ne l'ont point connue? Si elle était aussi évidente qu'on le prétend, elle devrait s'être présentée à l'esprit de tout lecteur, et surtout de ceux qui étaient dans la disposition de la trouver. Loin de là, tout le monde sans exception jusqu'au XVIIe siècle a donné aux paroles de Paul Diacre le même sens défavorable à l'opinion qui nie le fait de l'enlèvement, au moins partiel, du corps de saint Benoît. Celui que l'on veut, après coup, substituer au premier, n'est donc ni obvie ni naturel.

En effet, sur quoi fonde-t-on ce sens conditionnel ? Paul Diacre a-t-il écrit un mot qui puisse le confirmer? Pas un seul. Le passage dans lequel il exprime toute sa pensée est composé, il est vrai, de deux parties, mais tellement liées entre elles qu'elles ne forment évidemment qu'un seul tout composé d'une phrase principale absolument affirmative (Franci ossa auferentes-ossa asportarunt) et d'une phrase incidente et restrictive, mais nullement négative (sed tamen certum est nobis remansisse). C'est le sens grammatical et absolu. [41]

Aussi bien, ce sens est attesté par Paul Diacre lui-même. En tête de chaque livre, il a écrit un résumé de chacun des chapitres qui y sont renfermés. Or quel est le résumé du chapitre second (1)? « De la mort de Romuald et de la manière dont le corps du bienheureux Benoît fut transporté dans les Gaules. »

Est-ce assez évident ? Dans la pensée de l'auteur même, ce qu'il devait raconter pouvait se résumer dans cette proposition affirmative : Le corps de saint Benoît fut transporté en France.

D'autre part, il est constant, nous l'avons démontré, que non seulement le premier livre de l'Histoire des Lombards, mais ce passage tout entier (venientes... nobis remansisse) a été écrit au Mont-Cassin.

Donc, encore une fois, à la fin du VIIIe siècle, personne au Mont-Cassin ne songeait encore à nier le fait de la translation de saint Benoît en France, puisqu'un religieux de ce monastère, le secrétaire et l'intermédiaire officiel de son abbé Theodemar et de ses autres confrères (2) a pu écrire sous leurs yeux et avec leur assentiment le célèbre passage en litige. Il est même évident que c'est pour satisfaire aux légitimes susceptibilités de ces mêmes confrères qu'il a présenté ses réserves avec une telle vivacité : sed certum est.

C'est le point essentiel de la question.

Cependant, plusieurs bons esprits, notamment Muratori (3), se sont laissés préoccuper par une difficulté qui vraiment n'en était pas une. Plusieurs manuscrits, ont-ils dit, contiennent une variante importante qui, si elle était vraie, serait de nature à donner au texte de Paul Diacre un sens entièrement favorable à l'opinion des Cassinésiens. Au lieu de : Cum in castro Cassini, ubi sacrum corpus requiescebat, ces manuscrits portent : requiescit; ce qui laisserait à entendre que Paul Diacre, malgré les bruits dont il se faisait l'écho, persistait à maintenir au Mont-Cassin la possession totale du corps du saint patriarche.

Cette objection n'est pas sérieuse, et l'on s'étonne que des esprits aussi distingués en aient été impressionnés.

 

(1) Paul Diac. Hist. Lang., lib. VI : INCIPIUNT CAPITULA LIBRI SEXTI. 2: De morte Romualdi et quomodo corpus beati Benedicti ad Gallias delatum est. L'antique manuscrit de Saint-Gall, d'origine italienne, ne contient pas les capitula du livre VIe mais il n'est pas douteux que ce soit une lacune (cf. Waitz, Scriptores rerum Langobardicarum, p. 25, 27, 28.) D'ailleurs ces capitula étaient toujours indiqués par les anciens auteurs.

(2) Cf. G. Waitz, Scriptor. Langobard., p. 16, 17, 20, 22.

(3) Muratori, Scriptor.ltal., t. II, part. I, p. 348.

 

 

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On pourrait répondre que des manuscrits, copiés en Italie et à une époque où la controverse commençait à s'enflammer, ont pu et dû subir l'influence favorable aux prétentions italiennes. Ce soupçon ne serait pas dénué de preuves, car nous ddémontrerons plus loin que de nombreux documents ont été forgés ou contrefaits pour les besoins de la même cause. De plus, au IXe siècle, Adrevald lisait autrement le mot en litige, et l'on ne voit pas pourquoi il aurait falsifié l'expression du texte primitif. Mais nous l'avouerons sans peine : nous sommes persuadés que Paul Diacre a réellement écrit ubi corpus requiescit et non pas requiescebat, parce que toutes les fois qu'il a eu occasion de parler du Mont-Cassin ou du tombeau de saint Benoît, il s'est constamment servi d'une expression analogue (1). D'ailleurs, d'après les récentes recherches de M. Bethmann et de M. Waitz, les meilleurs manuscrits portent requiescit.

Mais quelle est la vraie signification de cette formule? La préoccupation seule a pu empêcher Muratori et les autres critiques italiens de la comprendre.

Dans quelle partie du passage se trouve-t-elle placée? Est-ce dans la seconde partie, que l'on prétend avoir été postérieurement ajoutée par l'auteur comme une rétractation de la première (2)? Nullement; c'est dans la. première, au milieu de la narration écrite, dit-on, sous l'empire dé préjugés populaires ou erronés. Ou cette première partie n’est pas recevable, ou elle doit être acceptée tout entière. Si elle n'est pas recevable, la locution qui en est extraite doit être rejetée avec le reste; si elle est recevable, il faut l'entendre dans un sens qui ne soit pas en contradiction avec la phrase dont elle n'est qu'une incidence. il est inadmissible que Paul Diacre détruise par une incidence ce qu'il raconte dans la même phrase. Lui imputer une telle incohérence de pensée serait aussi injurieux à sa mémoire qu'insolite

 

(1) Paul Diac., Hist. Lang., I, 26; VI, 40. etc.— Homil. de S. Benedicto, apud Patrol. lat., t. XCV, col. 1579.

(2) Angel. della Noce, Append. 3e, apud Muratori, Script. Ital., t. IV, p. 441 : « Quis non videt Paulum plane corrigere ac refutare narrationem quam ex aliorum utique monumentis prius excripserat? » Ce prius est habile. C'est pour en revenir à ce qui suit: « Et fortassis adscripserat et evulgaverat, antequnam apud Casinates de rei veritate sincerius edoceri potuisset; unde et postea retractavit, subnectens sec certum est ipsi, etc. » Ce fortassis est une pure fable inventée pour le besoin de la cause, comme nous l'avons déjà démontré. L'Histoire des Lombards; depuis le premier jusqu'au dernier livre, a été écrite tout entière au Mont-Cassin et dans les dernières années de la vie de Paul Diacre. Voyez ce que nous avons établi plus haut.

 

 

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et contraire aux pluis vulgaires principes de la composition historique.

Afin de mieux faire comprendre l'évidence de notre observation, reproduisons là phrase en question avec l'incidence expliquée à la façon italienne : « Alors que le castrum du Cassin, où le corps de saint Benoît repose tout entier, n'était qu'une vaste solitude, les Français vinrent, et enlevant les ossements sacrés du même saint Benoît et de sa soeur, les emportèrent dans leur patrie. Toutefois, il nous est resté, etc. »

Comprendrait-on un tel galimatias? Si les Français ont emporté des ossements, le corps n'est plus entier; et s'il est resté quelque chose, c'est qu'ils ont emporté quelque chose.

Aussi bien, dans la phrase en question, Paul Diacre laisse bien voir que cette formule n'a pas le sens qu'on lui prête. Pour qu'elle fût une contradiction de ce qui suit, il eût fallu écrire : ubi corpora requiescunt sancti Benedicti et sanctae Scholasticae. Il raconte l'enlèvement des deux corps, et il ne parle que d'un seul corps reposant au Mont-Cassin. Il croyait donc tout au moins que le corps de sainte Scholastique n'y reposait plus.

Mais quel est le vrai sens des expressions : ubi corpus requiescit (1), humatum est (2), ubi requiescit (3), ad sacrum corpus perveniens (4), employées par Paul Diacre ?

C'est ici qu'il est nécessaire de faire, appel aux règles les plus exactes de la critique historique. Mabillon leur a donné le sens restreint de sepulcrum. Cette interprétation n'est pas fausse, car elle s'applique évidemment au passage ad sacrum corpus perveniens ; mais elle est inexacte, parce qu'elle est trop absolue. La formule ubi requiescit, et à plus forte raison ubi üumatum est, plus équivoque, était d'ordinaire employée au moyen-âge pour exprimer qu'un tombeau, toujours vénéré par les fidèles, contenait, sinon tous les membres du corps d'un saint, du moins quelques reliques, quelques vestiges, et surtout toute la vertu divine qu'il avait acquise par le contact et la possession de ce même corps. Ce sépulcre persévérant à être glorifié par des miracles, par suite de la présence corporelle dont t il avait été jadis favorisé,

 

(1) Paul. Diac.; Hist. Lang., VI, 2.

(2) Id. Homil. de S. Benedicto.

(3) Id., Hist. Lang., I, 26.

(4) Id. ibid., VI, 40.

 

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on pouvait dire sans mensonge que le corps du saint continuait à y reposer par la puissance surnaturelle, qui était le seul point de vue auquel le peuple fidèle l'envisageait.

Ce n'est point là une théorie, c'est le commentaire verbal d'une multitude de monuments historiques qu'il serait trop long d'énumérer ici, mais qui n'en forment pas moins les éléments surabondants d'une loi générale de la critique hagiographique. Les chartes du Poitou nous en fournissent un exemple d'autant plus remarquable que les reliques de saint Hilaire de Poitiers ont eu un sort presque analogue à celles de saint Renoit.

Vers la fin du IX siècle, on transporta au Puy-en-Velay le corps de saint Hilaire de Poitiers, pour le mettre à couvert des ravages des Normands (1). Il y fut déposé dans un sarcophage reliquaire, selon la coutume du temps, avec une table de marbre portant cette inscription : «Hic requiescunt membra sancti et gloriosissimi Hilarii Pictaveiisis epi, » tracée en caractères qui, par leur beauté, semblent attester une haute antiquité (2). Les anciens missels, proses et martyrologes du Puy contenaient la mention et même l'histoire abrégée de cette translation (3).

En 1162, puis en 1628 et enfin le 17 juillet 1655, on fit au Puy une reconnaissance solennelle de ces reliques. Les procès-verbaux de 1162 et de 1655 nous ont été conservés (4). Dans une caisse de quatre pieds de long, clouée et bardée de fer, se trouvaient, dans deux compartiments séparés, le corps de saint Georges, premier évêque du Puy, et celui de saint Hilaire, évêque de Poitiers. Le compartiment de ce dernier, outre la table de marbre carrée sur laquelle était gravée l'inscription citée plus haut, contenait un assez grand nombre d'ossements, qui avaient passé par le feu sans doute, en 863, lorsque les farouches Normands brillèrent la ville de Poitiers et l'église de saint Hilaire en particulier (5).

D'autre part, les chanoines de Saint-Hilaire de Poitiers, dès le XIVe siècle au moins (6), étaient si bien persuadés qu'ils ne possédaient

 

(1) M. Nicias Gaillard a publié dans les Bulletins de la Société des Antiquaires de l'Ouest un très savant et très remarquable travail sur cette translation (Bullet. s. a. o., t. I, p. 264-300.) Il nous a fourni les principaux éléments de cet épisode.

(2) Gallia Christiana, t. II, p. 688.

(3) Nicias Gaillard, loc. cit., p. 300, note.

(4) Gallia Christiana, loc. cit.; Nicias Gaillard, loc., cit., p, 389.

(5) Nicias Gaillard, loc. cit., p., 295-297.

(6) Et même dès le XIIe siècle (Biblioth. nationale de Paris, Fonds lat. n° 5316, fol. 15, 16.)

 

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plus le corps de leur saint patron, que, en 1394, ils acceptèrent avec reconnaissance un ossement que leur offrirent les moines de Saint-Germain-des-Prés de Paris, et que, en 1667, ils reçurent avec plus de gratitude encore l'humérus du bras gauche du même saint docteur, envoyé par l'évêque du Puy-en-Velay.

Quelques écrivains sans valeur ont dit que les reliques de saint Hilaire furent brûlées par les protestants en 1562. C'est une pure imagination. Nous avons les procès-verbaux des dévastations commises à cette époque par les hérétiques dans l'église de Saint-Hilaire. Il n'est pas dit un mot de cet acte sacrilège. D'ailleurs il était impossible, puisqu'on ignorait depuis plusieurs siècles où était le sépulcre du saint pontife.

Cependant les fidèles, après comme avant le XIVe siècle, ne cessèrent jamais de venir, dans l'antique basilique, vénérer le corps de l'illustre docteur, toujours glorifié par des miracles.

Nous possédons une grande partie du cartulaire de la célèbre abbaye dont il était patron, et mon excellent ami, M. Rédet, ancien archiviste de la Vienne, en a publié les principaux documents dans deux volumes des Mémoires de la Société des antiquaires de l'Ouest, à Poitiers. Or, non seulement les chartes de février 868 et d'avril 878 portent : « Concedo ad basilicam precellentissimi Hylarii confessoris atque pontificis, ubi preciosus (h) umato corpore requiescit, » à une époque où l'on pourrait discuter sur la question de savoir si le corps y était encore; mais dans une autre de l'an 922 (1), alors que la translation, avait certainement eu lieu, cette formule est de nouveau reproduite. Elle persévère dans des chartes d'avril 940 (2), de l'an 1104  (3) de l'an 1119 environ (4), de l'an 1126 environ (5), de 1160 (6), de l'an 1161(7). Le pape Urbain IV, dans une bulle du 19 octobre

 

(1) Nicias Gaillard, loc. cit., p. 481.

(2) Cartul. S. Hilar., loc. cit., p. 21. « Dum fragilitas humani generis — cedo ad basilicam sancti Hilarii summi pontificis, ubi ipse preciosus humano corpore requiescit. »

(3) Ibid., p. 119 : « Venientes ante sepulcrum beati Hilarii, ibi super sanctissimum corpus reliquimus omnia quae injuste reclamabamus. »

(4) Ibid., p. 122: « Hoc autem me ita executurum super altare ante corpus beati Hilarii. »

(5) Ibid., p. 125: « In basilica qua sacratissimum corpus ejus quiescit. »

(6) Ibid., p. 163 : « Juravimus super sanctum Evangelium et super corpus beati Hilarii. »

(7) Cart. S. Hilar., p. 168: « Deinde ante corpus B. Hilarii promittet. »

 

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1263 (1), s'en sert également. Bien plus, longtemps après que les chanoines eurent officiellement avoué n'avoir plus le corps de leur saint patron, le roi Louis XI, en 1481, insérait les mêmes expressions dans des lettres patentes en faveur de l'abbaye (2).

Après ces exemples multipliés, la question est jugée. N'insistons pas.

Donc, si Mabillon a nié trop absolument en fait que le sépulcre de saint Benoît au Mont-Cassin renfermât des ossements du même saint, il avait néanmoins raison en interprétant les paroles de Paul Diacre : ubi beatissimi Benedicti corpus requiescit, dans le sens de sépulcre où a reposé jadis en réalité, et où repose toujours par sa vertu, et par quelques restes tout au plus, le corps du bienheureux Benoît. Tous les textes allégués par les partisans de l'opinion cassinésienne n'ont par là même aucune valeur probante (3). Mais poursuivons l'étude du texte de Paul Diacre.

Le P. Stilting a fait une remarque qui, dans une certaine mesure, mérite considération : « Je ne vois pas, dit-il, après avoir cité les paroles de Paul Diacre (4), je ne vois pas sur quel fondement on puisse s'appuyer pour prétendre que Paul Diacre ne se fait ici le rapporteur que d'un bruit populaire, car il raconte les faits avec toutes leurs circonstances, de manière à ne pas laisser douter qu'il n'expose son propre sentiment et non celui d'autrui. Il affirme l'enlèvement des os avec une telle évidence,

 

(1) Ibid., 311 : « Ecclesiam vestram sancti Ylarii Pictaviensis, ob reverentiam ejusdem sancti, cujus corpus requiescit in illa. » Dans un acte du 16 avril 1396, Guillaume, archevêque de Bordeaux, atteste qu'en entrant dans l'église de Saint-Hilaire il n'a pas voulu attenter à ses privilèges, mais seulement visiter en pèlerin le corps de saint Hilaire : « causa peregrinationis corpus sanctissimi Hilarii visitare intendentes. » (Nic. Gaillard, loc. cit., p. 282.)

(2) Nicias Gaillard, loc. cit.. p. 281.

(3) S. Em. le cardinal Bartolini, dans son livre plein de savantes recherches Di S. Zaccaria Papa e degli anni del suo pontificato, a été amené à traiter la question de la translation du corps de saint Benoît en France. Il l'a fait avec beaucoup de calme et de savoir. Il a adopté l'opinion d'Angelo della Noce. Page 362, il énumère les chartes et diplômes en faveur de l'abbaye du Mont-Cassin qui contiennent la formule dont nous venons de parler. Ce que nous venons de dire détruit toute son argumentation. Le mot humatum est est même moins explicite, que requiescit et peut à la rigueur s'entendre dans le sens du passé; mais dans tous les cas ce n'est qu'une formule.

(4) Bolland., Act. SS., t. I, Sept., p. 734, nis 26-27 :  « Jam vero non video quo fundamento dici possit, Paulum hic solum narrare quid habeat fama popularis; nam ita rem exponit cum suis adjunctis, ut minime dubitandum videatur quin propriam edicat sententiam, non alienam. Tam claro quoque ablationern ossium affirmat, ut aliter explicari nequeat. Verumtamen cum corpus S. Benedicti duobus, locis clare Cassino attribuat, diligenter investigandum est quid ablatum asserat. Quippe non dicit ablatum corpus, sed ossa; nec dicit omnia ossa, sed ossa tantum. »

 

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qu'il est impossible de donner à ses paroles une autre explication. Cependant, comme d'autre part, en deux endroits de son histoire, il attribue non moins clairement au Mont-Cassin la possession du corps de saint Benoît, il est utile de bien examiner ce qu'il avoue avoir été enlevé. Il ne dit pas, en effet, que le corps, mais que des os ont été enlevés; il ne dit pas tous les os, mais des os seulement. »

Cette remarque, nous venons de le dire, contient une inexactitude, mais elle n'est pas sans valeur. Elle est inexacte en ce qui concerne la signification attribuée par le savant Bollandiste aux expressions ubi corpus requiescit, dont Paul Diacre s'est servi dans les deux passages auxquels fait allusion le P. Stilting. Ces expressions n'ont point la portée que leur prête le docte critique; nous venons de le démontrer. Mais, à part cette réserve sur cette inexactitude et les suites qui en découlent, nous ne refusons pas d'admettre comme probable le sens donné par le P. Stilting au mot ossa. Paul Diacre aurait voulu exprimer par ce terme que le corps entier n'avait pas été enlevé par les Français,. La phrase subsidiaire : « sed, certum est, » semble indiquer que c'était en effet la pensée de l'auteur. Nous n'avons aucun motif de nier ce sens restrictif.

Ce que nous nions, c'est l'étendue que donnent les italiens à cette restriction de l'historien des Lombards. Tout en prétendant que son monastère était en possession de restes (nobis remansisse) considérables, l'énumération qu'il en fait nous met à même d'en apprécier toute la portée. Ce sont des os de la bouche et des yeux, c’est-à-dire de la partie antérieure de la tête, et quelques autres membres moins bien conservés (defluxa) (1), ce qui, certes, laisse une large part aux moines de Fleury.

Ces détails prouvent également qu'il était parfaitement bien informé de ce qui était encore renfermé de son temps dans le sépulcre dépouillé par les moines de Fleury. Son silence à l'égard du corps  de sainte Scholastique est significatif. Il affirme

 

(1) Nous ne nous arrêterons pas à réfuter un des arguments de D. Giustiniani (Apologia, n° 21), basé sur la variante illibita, qui ne se trouve que dans l'édition  de Frédéric Lindenbrock,  et non pas, de première main du moins, dans le codex du Vatican (cf. Waitz, Scriptores Langob., p. 31, 33, 165). D'ailleurs, cette expression est évidemment en contradiction avec le contecte, puisque Paul Diacre consacre toute la fin du chapitre à expliquer et à excuser  la corruption  à laquelle a été soumis le corps de saint Benoît : ce qui n'aurait pas de sens s'il avait dit illibata.

 

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que plusieurs os de saint Benoît sont encore au Mont-Cassin, il ne dit pas un mot du corps de sa soeur.

Donc l'expression ossa dont il s'est servi pour l'un et pour l'autre, doit s'entendre dans le sens général de corpus, puisque, à l'égard de sainte Scholastique, c'est incontestable.

Il semblerait impossible d'admettre que les Bénédictins du Mont-Cassin aient jamais cherché à obscurcir la gloire que fait rejaillir sur eux la réputation de Paul Diacre. Il en est pourtant ainsi. Son témoignage en faveur de la translation de saint Benoît en France est pour eux un vrai cauchemar. Aussi l'ont-ils dénaturé de toutes les façons. Non contents d'en violenter le sens le plus manifeste, ils ont essayé de lui enlever toute autorité. Léon d'Ostie leur a ouvert cette voie : « Du reste, dit-il (1), ceux qui croient pouvoir s'appuyer à ce sujet sur le témoignage de Paul Diacre, historien par ailleurs véridique et célèbre, doivent savoir que c'est une coutume chez les historiens de suivre dans leurs récits l'opinion du vulgaire. L'Evangile nous en fournit même des exemples. Ainsi, dans saint Luc, la bienheureuse Vierge Marie donne à Joseph le nom de père du Seigneur, lorsqu'elle dit à celui-ci : « Votre père et moi, nous vous avons cherché avec bien de l'inquiétude. » Et dans saint Marc nous lisons qu'Hérode fut contristé en entendant la jeune fille d'Hérodiade demander la tête de Jean-Baptiste : deux choses, tout le monde le sait, qui sont également fausses.. »

Un homme qui déraisonne à ce point perd, par cela même, la cause qu'il prétend défendre. Laissons à D. Hugues Ménard (2) le soin de relever le blasphème dérisoire contenu dans cette application maladroite de l'Ecriture sainte; demandons seulement à ce chroniqueur quelle preuve il peut nous fournir de l'accusation injurieuse qu'il fait à tous les historiens en général et à Paul Diacre en particulier.

Puisque, de son aveu, l'illustre écrivain du VIIIe siècle est en général véridique, il a le droit d'être cru jusqu'à preuve du

 

(1) Leon. Marcican. Chronic. Casinens. lib. II, c. 44 : « Caeterum, qui Pauli Diaconi, veracis utique et insignis historiographi, testimonio super hoc se fulciri existimant, noverint consuetudinem hanc esse reram gestarum scriptoribus, ut in narrationibus suis vulgi opinionem sequantur. Nam et apud Lucam (II, 48), beata Maria Joseph patrem Domini appellat dicens : « Ego et pater tuus dolentes quaerebamus te, et apud Marcum (VI, 26,) Herodes pro eo quod puella caput Joannis Baptistae quaesierit, dicitur contristatus : quod utrumque nequaquam verum fuisse nemo qui nesciat. »

(2) D. H. Menard, Martyrol. O. S. B., ad diem 11 julii, p. 278.

 

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contraire. La possession de véracité qu'on lui reconnaît lui permet de réclamer ce privilège.

Nous l'avons déjà fait remarquer, lorsque Paul Diacre emprunte quelque fait à la tradition populaire, il a soin d'en avertir ses lecteurs. Ici rien de semblable, le fait est donné comme publiquement avéré, constaté d'abord par l'énumération des ossements restés en la possession du Mont-Cassin, et ensuite par la fondation de deux monastères placés, à l'occasion de cet événement, sous le patronage de saint Benoît et de sainte Scholastique. C'est là une double contre-épreuve, qui à elle seule suffirait pour assurer àla translation du corps de saint Benoît une place parmi les faits historiques les mieux constatés. Nous verrons bientôt qu'une foule de monuments non moins incontestables se joignent à ceux-ci pour appuyer la parfaite authenticité de cet événement mémorable, en sorte que, on peut le dire sans crainte, bien peu de faits historiques réunissent en leur faveur autant d'arguments démonstratifs.

Notes ne terminerons pas l'examen minutieux que nous venons de faire du texte de Paul Diacre sans faire ressortir son parfait accord avec la légende de l'anonyme allemand, dont il n'est qu'un résumé : nouvelle preuve de l'exactitude de ce dernier.

L'harmonie n'est pas aussi complète avec le récit d'Adrevald, moine de Fleury, dont il a été plus d'une fois question. Il est temps de faire connaître cet écrivain et d'apprécier son œuvre.

 

 Haut du document

 

 

V

ADREVALD ET SA LÉGENDE DE LA TRANSLATION.

 

Adrevald, qu'il faut définitivement identifier avec Adalbert (l), fut élevé dès son enfance dans l'abbaye de Fleury, où il se consacra

 

(1) M. de Certain a publié en 1858 à Paris chez Renouard, pour la Société de l'histoire de France, un volume in-8° intitulé: Les Miracles de saint Benoît, écrits par Adrevald, Aimoin, André, Raoul Tortaire et Hugues de Sainte-Marie, moines de Fleury, » d'après les manuscrits de Rome et de Paris. C'est la meilleure édition que nous possédions. L'éditeur fait précéder les Libri miraculorum de l'Historia translationis, et dans son Introduction il s'attache à prouver, contre D. Rivet, l'identification d'Adalbert et d'Adrevald. C'est ce qu'avait déjà insinué Mabillon. (Act. SS. O. S. B., saec. 11. Le sentiment de M. de Certain paraissant accepté par la critique moderne, nous l'adoptons également.

 

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à Dieu. Il nous apprend lui-même qu'il était tout enfant (parvulus) en 826 (1). On croit avec raison qu'il ne survécut pas beaucoup à Charles le Chauve. C'est du moins vers 878 ou 879 qu'il cessa d'écrire le récit des miracles de saint Benoît, et qu'un moine de la même abbaye nommé Adelaire, prit la plume à sa place. Or il avait composé l'Histoire de la translation avant l'Histoire des miracles, puisqu'il en fait mention dans ce dernier ouvrage (2). C'est donc vers le milieu du IXe siècle qu'il faut, ce semble, en faire remonter la rédaction.

Pour apprécier cette œuvre d'une manière impartiale, il est nécessaire de s'élever au-dessus des préjugés les plus respectables et de n'avoir en vue que les intérêts de la vérité.

Nous l'avouerons donc franchement, la légende de la translation composée par Adrevald est une interpolation fâcheuse et maladroite. Le fond est certainement authentique (3), comme nous l'avons précédemment démontré; mais sur ce fond vrai le moine de Fleury a cru devoir broder des ornements accessoires, qui participent plus du drame que de l'histoire. Sous prétexte de compléter le récit original qu'il était chargé de remanier selon la mauvaise coutume de son temps, il s'est permis d'ajouter des noms, des dates et des circonstances qui lui ont enlevé en grande partie son caractère de véracité et ont créé aux défenseurs de la translation des difficultés de tout genre. Cette inculpation n'est pas nouvelle. Le P. Stilting l'avait déjà formulée dans ses notes préliminaires aux Actes de saint Aigulphe (4). On peut juger de la licence qu'il s'est permise à l'égard de l'histoire de la translation de saint Benoît par celles qu'il a prises à l'égard de la Passion primitive du saint abbé de Lerins.

Il en résulte, dirons-nous avec le P. Stilting (5), qu'on peut a priori considérer comme des interpolations tout ce qui ne se rencontre pas dans le récit anonyme dont nous avons donné le texte, d'autant que d'ordinaire ces additions ont un cachet marqué d'invraisemblance. Lorsqu'il y a divergence entre les deux récits,

 

(1) Adrevald, De miraculis S. Benedicti, lib. I, n. 28, p. 613, édit. Certain.             

(2).Adrevald., loc. cit., n° 11.

(3) Outre les témoignages des anciens livres liturgiques, le récit de l'anonyme prouve la vérité du fait dans ce qu'il a de substantiel. Une foule de faits et de biographies ont ainsi subi des interpolations fâcheuses, qui n'altèrent en rien la vérité du fond. Ainsi en est-il de la vie de saint Maur, etc.

(4) Bolland. Act. SS., t. I sept., p. 732-736, nis 17-18, 33,36.

(5) Bolland. loc. cit., n° 6.

 

 

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on peut affirmer que l'anonyme est préférable au légendaire du IXe siècle. Par contre, c'est un motif de plus pour ajouter une foi entière à tout ce que les deux écrivains s'accordent à raconter. »

Afin de mieux faire comprendre la vérité de cette observation, entrons dans quelques détails.

Le premier et le second chapitre de l'Histoire de la translation ne sont qu'un commentaire de saint Grégoire le Grand et de Paul Diacre, suivi d'un résumé du testament de Leodebodus, fondateur de Fleury. L'authenticité de ce document, qui a été fort contestée (1), n'intéressant que très indirectement la question de la translation, nous n'en dirons rien. Il n'en est pas de même du nom de l'abbé de Fleury, qui, d'après Adrevald (2), chargea un de ses moines d'aller au Mont-Cassin enlever à son sépulcre les ossements de saint Benoît.

Selon le même légendaire, cet abbé était saint Mommole, et ce moine était saint Aigulphe, devenu plus tard abbé de Lerins et couronné de la gloire du martyre. Or, la Passion primitive de ce martyr, publiée par les Bollandistes, se tait sur le nom de l'abbé qui l'admit à la profession religieuse et sur la mission qui lui aurait été confiée (3). Adrevald, qui a interpolé cette Passion, comme l'Histoire de la translation de saint Benoît, n'a pas craint d'y ajouter le nom de Mommole et la mention du voyage en Italie (4). Pour se justifier de cette dernière addition, il s'appuie du témoignage de l'Histoire de la translation (5), sans indiquer, par modestie sans doute, qu'il en est l'auteur.

C'est donc là qu'il a émis tout d'abord cette double conjecture. Si l'on cherche les raisons qui l'ont porté à faire ces additions, on en trouve une qui a dû avoir une grande influence sur son esprit. Paul Diacre, dont il connaissait le texte, puisqu'il le

 

(1) Bolland., loc. cit.. n. 11-12. M. Pardessus parait en avoir admis l'authenticité. (Diplomata, chartae, etc., Prolegomen, p.187,269, et tome 11, p.142). Adrevald atteste Hist. Transl. n. 2) que l'original se conservait de son temps dans les archives de son monastère. Nous n'osons le contredire en ce point. Il faut donc expliquer l'affirmation de Paul Diacre, qui prétend que le monastère de Fleury a été bâti en l'honneur de saint Benoît, dans ce sens qu'il a été mis sous son patronage aussitôt après la translation.

(2) Adrevald. Hist. Transl. n. 3

(3) Bolland. loc. cit., p. 744, n.6.

(4} Bolland, loc. cit. not. praev., n. 6.Vita S.Aigulphi, auctore Adrevaldo, n° 4, 67.

(5) Bolland, loc. cit. Vita, n. 7 : « Cujus facti dignoscentiam si quis sine scrupulo nosse cupit, libelli de hac re compositi lectione addiscere quibit. »

 

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cite (1), paraît établir une certaine corrélation entre la fondation du monastère de Fleury et la translation du corps de saint Benoît en France (2). Or, saint Mommole, étant le plus illustre et l'un des premiers abbés de Fleury, fixa facilement le choix du légendaire. Placer sous son abbatiat l'époque indéterminée de la translation était une liberté si naturelle aux chroniqueurs du IXe siècle, qu'elle dut passer pour évidente et indiscutable aux contemporains d'Adrevald.

Ce premier nom une fois admis, celui d'Aigulphe suivait comme nécessairement. Car si le Père abbé qui avait reçu Aigulphe à la profession religieuse était Mommole, et cela n'était pas improbable; si, d'autre part, c'était vers la même époque qu'avait eu lieu la translation du corps de saint Benoît, il était assez naturel de penser que l'abbé de Fleury avait choisi pour accomplir cette mission si difficile et si délicate, celui qui, par ses vertus précoces, faisait présager déjà le futur martyr.

Si ces conjectures n'ont pas été formulées de la même manière dans l'esprit d'Adrevald, elles ont du moins abouti au même résultat. Il s'en applaudissait hautement : « Si quelqu'un, écrivait-il (3), veut avoir, sur ce trait de la vie du saint martyr une connaissance exempte de tout scrupule, il pourra l'acquérir en lisant l'opuscule composé sur ce sujet (de la translation). »

Tout cet échafaudage de conjectures, étant basé sur une fausse interprétation d'une parole inexacte et très accessoire de Paul Diacre, croule devant la vérité mieux connue.

Il est inutile de poursuivre jusqu'au bout ce travail d'investigation. Qu'il nous suffise de dire, en général, que ces observations critiques détruisent d'un seul coup la partie fondamentale de la dissertation de Mgr Giustiniani, dont il a été parlé plus haut. Nous nous en tenons au récit de l'anonyme contemporain, et nous rejetons sans difficulté ce qui, dans la légende d'Adrevald, est en contradiction avec lui, notamment la façon imprudente et invraisemblable avec laquelle Aigulphe aurait découvert son secret au vieillard mystérieux du Mont-Cassin, la vision du Pape, l'avertissement donné par un Ange aux voyageurs, la manière

 

(1) Adrevald, De miraculis sancti Benedicti, n. 11, p. 32, édit. Certain.

(2) Paul. Diac., Hist. Langob. VI, 2: « Ubi singillatim duo monasteria in utrorum honorent constructa sunt. »

(3) Bollaud. loc. cit. Vita S. Aigulphi auctore Adrevaldo, n. 7 : « Cujus facti dignoscentiam si quis sine scrupulo nosse cupit, libelli de bac re compositi lectione addiscere quibit. »

 

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dont ceux-ci échappent aux poursuites des Romains, etc. L'anonyme dit formellement, au contraire, que les Romains ignorèrent le larcin.

Mais, répétons-le avec les Bollandistes, autant nous récusons volontiers l'autorité d'Adrevald, toutes les fois qu'il dépare le récit simple et naïf de notre anonyme, autant nous réclamons une créance entière en faveur des circonstances racontées par les deux historiens réunis.

Parmi ces circonstances, celle qui représente les pieux pèlerins passant plusieurs jours et plusieurs nuits en prière, est reproduite presque dans les mêmes termes par l'anonyme (1) et par Paul Diacre (2). Adrevald, au contraire, semble dire que l'enlèvement s'est fait dans un seul jour, après une prière et la révélation provoquée par l'indication du vieillard (3).

Ce n'est pas la seule marque d'harmonie entre Paul Diacre et l'anonyme. Tandis qu'Adrevald se sert de l'expression corpora (4) pour exprimer énergiquement la richesse du trésor que ses confrères emportèrent à Fleury, l'anonyme (5), aussi bien que Paul Diacre (6), emploie le mot ossa. Cette coïncidence est fort remarquable. Elle démontre d'abord que l'expression ossa, chex Paul Diacre, n'a pas une signification aussi restreinte que l'a prétendu le P. Stilting; elle prouve ensuite que l'historien des Lombards a probablement emprunté cette expression à notre anonyme contemporain : ce qui donnerait à ce dernier une autorité plus grande encore, puisque son récit aurait ainsi reçu la sanction des moines du Mont-Cassin eux-mêmes.

Nous ne raconterons pas avec Adrevald l'arrivée des saintes reliques à Bonnée, les miracles qu'elles commencèrent à y opérer, leur déposition à Fleury-le-Vieil d'abord, la cession du corps de sainte Scholastique aux nobles députés de la ville du Mans, la translation du corps de saint Benoît dans l'église de Saint-Pierre, puis dans celle de Notre-Dame.

L'auteur a sans doute puisé ces détails dans quelques documents

 

(1) Anonym. ubi supra : « Conseeravit jejunium per biduum ac triduum. »

(2) Paul. Diac. Hist. Lang., VI, 2: « Cum apud venerabile corpus pernoctare simulassent. »

(3) Adrevald. Hist. transtationis S. Benedicti, nis 5, 6, 7.

(4) Adrevald. loc. cit., n. 8: « bajulis sanctorum corporum S. Benedicti et S. Scholasticae. »

(5) Anonym. loc. cit. : « Invenerunt ossa Benedicti abbatis; et in eodem monumento ossa beatae Scholasticae sororis ejus... congregatis ossibus et lavatis, etc.

(6) Paul. Diac., loc. cit. : « Ejusdem venerabilis Patris pariterque ejus germanae Scholasticae ossa auferentes. »

 

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écrits ou traditionnels. D'ailleurs ils n'intéressent que très incidemment la question de la translation.

Mais dans son livre des Miracles de saint Benoît (1), le même Adrevald raconte longuement un fait qui mérite de notre part une attention spéciale.

Selon lui, le prince Carloman, frère de Pépin le Bref, qui, après avoir mené quelque temps la vie monastique à Rome (2), s'était retiré au Mont-Cassin, suggéra à ses nouveaux confrères (3) la pensée d'adresser au pape Zacharie une requête ayant pour but d'obtenir, par son intervention et son autorité, la restitution du corps de saint Benoît.

Un certain nombre de Bénédictins, ayant à leur tête le même Carloman, se rendirent en conséquence à Rome. Le SouverainPontife, faisant droit à leur demande,  envoya en France cette même députation avec une lettre dans laquelle il expliquait à Pepin le but de leur mission. Ce but consistait non seulement à réclamer le corps de saint Benoît, mais encore à s'interposer comme médiateurs de paix entre Pépin et son frère Griffon.

Adrevald donne le texte de cette lettre pontificale.

Les moines italiens obtiennent de Pépin un ordre enjoignant aux moines de Fleury d'avoir à livrer à Carloman et à son frère naturel Remi, qualifié d'évêque de Rouen, les précieuses reliques qu'ils avaient volées au Mont-Cassin.

Les envoyés de Pepin se transportent à Fleury; l'abbé Medo proteste, et, laissant deux ou trois de ses moines à la porte de l'église de Notre-Dame pour surveiller l'opération, il se retire avec le reste de son couvent dans l'église de Saint-Pierre; où il attend dans la prière et les larmes l'issue de cette affaire.

Dieu et saint Benoît interviennent. Remi et ses assesseurs sont frappés de cécité en approchant de la crypte où sont déposées les saintes reliques. A leurs cris d'alarme, l'abbé accourt et obtient par ses prières leur guérison. Par condescendance toutefois et par honneur pour le sépulcre de saint Benoît au Mont-

 

(1) Adrevald. De miraculis sancti Benedicti, nis 5-17.

(2) Il y resta quelque temps, car il y rétablit le monastère de Saint-Sylvestre. (D. Bouquet, t. V, p. 523-533.)

(3) Adrevald. loc. cit. : « Ea igitur tempestate, monachi saepe dicti coenobii Casinensis, auctore Carlomanno de quo supra retulimus, Romam veniunt, doloris apud sanctissimum papam Zachariam deposituri querelam, propter corpus scilicet sacratissimi patris Benedicti a solo proprio in Galliam translati. »

 

 

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Cassin, il restitue quelques ossements du saint patriarche (1). Jaffé (2) a relégué parmi les pièces apocryphes la lettre du pape Zacharie citée parAdrevald, que Mabillon (3), Mansi et les autres critiques (5) en général avaient acceptée comme authentique.

Mais tout récemment M. Hahn et M. Loevenfeld, dans les Neues Archiv de Berlin, ont défendu avec talent, et, croyons-nous, avec un plein succès, la parfaite authenticité de ce document. M. Loevenfeld en a publié un texte plus correct, qui paraît définitivement devoir être accepté (6).

Ce jugement des deux savants critiques de Berlin sera-t-il également accepté par les Italiens? Nous en doutons. Mais cette opposition, qui prend sa source dans une opinion préconçue, ne nous enlève pas le droit d'affirmer que la lettre de saint Zacharie a tous les caractères de l'authenticité la plus parfaite (7).

Quoi de plus vraisemblable, d'ailleurs, que les moines du Mont-Cassin aient profité de la présence de Carloman parmi eux et de l'affection paternelle que le pape témoignait à ce généreux prince (8) et à leur abbaye (9), pour essayer d'obtenir la restitution du dépôt sacré dont ils avaient été dépouillés? Le contraire serait étonnant.

Mais si ce document est authentique, il dirime à lui seul la question, puisque le fait de la translation y est attesté par des témoins irrécusables, le pape d'abord et tout le couvent du Mont-Cassin ensuite (10).

 

(1) Adrevald. loc. cit. n. 17 : « Humi prostratis veniamque petentibus clementer indulsit; atque ex ejusdem pretiosissimi confessoris Christi corpore reliquias benignissime contulit. »

(2) Jaffé, Regesta Pontificum romanorum, in-4°, Berolini, 1851, p. 942.

(3) Mabillon, Act. SS. O. S. B., saec. II, p. 358 édit. Venet. Annal. bened., lib.XXIII, n. 747, n. 12.

(4) Mansi, Concil., XII, 350.

(5) Patrol. lat. t. LXXX, col. 955.

(6) M. Loevenfeld a eu la bonté de m'en envoyer un exemplaire. Qu'il en reçoive ici mes remerciements, ainsi que de tous les bons services qu'il m'a rendus avec tant de cordialité et de dévouement.

(7) Le terme sacerdotibus pour episcopis est tout à fait dans le style du temps, ainsi que l'épithète Deo amabilis monachus donnée à Carloman. On la trouve fréquemment dans les lettres de Paul Ier, d'Etienne III et d'Adrien Ier (D. Bouquet, V, 438, 522, 538, 543, 559, 592, etc.

(8) Waitz, Scriptores rerum Langobardicar. p. 198.

(9) Paul. Diac., Hist. Langob., VI, 40.

(10) Epist. S. Zachariae : « Ergo quia innotuerunt nobis Optatus religiosus abbas et presbyter monasterii sancti Benedicti et Carlomannus Deo amabilis monachus... verum etiam pro corpore beati Benedicti quod furtive ablatum est a suo sepulcro, ut restituatur. » L'expression abbas et presbyter est également dans le style du temps. Les abbés n'étant pas tous revétus du sacerdoce, bien que l'Église tendit de plus en plus à leur en faire une loi, on avait soin dans les actes publics de dire s'ils possédaient cette dignité.

 

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Toutefois, autant la lettre elle-même est revètue de tous les signes de véracité, autant le commentaire dont Adrevald l'a accompagnée est justement suspect. Ainsi, il est faux que Carloman soit venu du Mont-Cassin en France sous le pontificat de saint Zacharie (1), et si saint Remi, fils naturel de Charles-Martel, a été chargé de ravir à Fleury le trésor qu'une pieuse fraude lui avait procuré, ce ne fut certes pas en qualité d'archevêque de Rouen, puisqu'il n'était pas encore assis sur ce siège en 760 (2).

Ces réserves pourtant ne sont pas de nature à infirmer le fond du récit d'Adrevald. Il est assez vraisemblable qu'il y a eu restitution au Mont-Cassin de quelques ossements de saint Benoît. Les termes employés par Paul Diacre, nobis remansisse, peuvent fort bien s’entendre et de quelques ossements laissés dans le tombeau par les ravisseurs et des reliques restituées au Mont-Cassin par les moines de Fleury.

Cette concession impartiale nous permet de donner une double solution plus que satisfaisante à une difficulté que le cardinal Quirini considérait comme une arme victorieuse contre la tradition française (3).

Muratori (4) a publié, sous le nom de Chronicon Brixiense, un centon de fragments incohérents (5), que l'un de ses disciples. Jean Brunaccio, avait extrait à Pavie d'un manuscrit dont l'âge est resté indéterminé. La seconde partie de ce centon consiste en une sorte de note historique sur l'origine d'un monastère dit ad Leones, situé à XII milles de Brescia. Or, dans cette note, l'auteur raconte que peu de temps après l'inauguration du monastère, le fondateur Didier, roi des Lombards, y installa des moines de la province de Bénévent (du Mont-Cassin), et y fit transférer un os du bras de saint Benoît.

On se demande pourquoi ce texte serait une preuve si triomphante en faveur de l'opinion italienne ?

 

(1) Paul Diacre ne dit pas un mot de Carloman, ce qui prouve que ce prince n'était pas encore arrivé au Mont-Cassin en l'année 747, par laquelle se termine l'Histoire des Lombards.

(2) D. Bouquet, V. 522.

(3) Quirini Epist. XC, p. 629: « Pro illis (argumentis) tamen ad eam ipsam rem triumphare Lenensis mei Chronographi testimonium illico demonstro. »

(4) Muratori, Scriptor. Italic., IV, 943.

(5) Nous voyons avec plaisir que cette appréciation, qui était le résultat d'une étude attentive du document, est aussi celle de MM. Bethmann et Vaitz (Scriptores rerum Langobard. p. 501) : « Neque de codice ex quo sumpta sunt constat. Excerpta potius quam integrum opus dicas haec quae inter se vix cohaerent... Ne constat quidem num eodem tempore scripta sint quae hic colligata leguntur. »

 

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Est-il sûr que cet os ait été apporté du Mont-Cassin à Brescia? L'auteur de la note le dit; mais à quelle époque a vécu cet écrivain? Muratori ne lui a assigné la date de 883 que parce qu'il faisait de tout le centon une seule chronique composée par un seul auteur; ce qui est insoutenable (1). L'insertion de cette note locale au milieu de deux ou trois fragments de chroniques inachevées, se référant à des faits généraux de l'histoire de l'Italie, n'a-t-elle pas été faite au XIIe ou même au XVe  siècle, au moment de l'effervescence des prétentions italiennes ? Quelle autorité doit-elle avoir relativement aux origines vraiment historiques de cette sainte relique? Le roi Didier ne l'aurait-il pas obtenue de France, alors qu'il était dans les plus intimes relations avec la cour carolingienne ? Ne provient-elle pas plutôt d'un don qu'auraient fait en passant à leurs confrères de Brescia les moines du Mont-Cassin, venus en France en 753 avec Carloman, et qui pendant les trois ou quatre ans qu'ils demeurèrent à la cour de Pepin (2), eurent le temps et les moyens d'obtenir la restitution partielle du corps de saint Benoît, ce qu'ils n'avaient pas pu faire par la lettre du pape Zacharie. D'après cette explication, qui ne manque pas de probabilité, Adrevald n'aurait eu qu'un tort, celui d'avoir confondu deux choses distinctes: la requête faite au pape Zacharie et le voyage de Carloman en France, qui n'eut lieu que sous Etienne II.

Ce sont là, sans doute, autant de problèmes qu'il serait difficile de résoudre; mais précisément parce qu'on les peut poser, la vertu probante qu'on attribuait à la chronique dite de Brescia s'évanouit par là même.

Cet os du bras ne peut donc servir d'instrument à une objection

 

 

(1) M. Vaitz a parfaitement senti la défectuosité de cette opinion de Muratori. Il se contente de dire, en parlant de la note en question : « Qui tertiam (partem) composuit se in monasterio S. Leonis Brixiensi vixisse aperte indicat. »

(2) Le voyage de Carloman en France eut lieu en 753 (D. Bouquet, V, 17, 34, 197, 220.)

En 756 ses confrères étaient encore à la cour de Pépin, et Optatus, abbé du Mont-Cassin, faisait solliciter leur retour par l'intermédiaire du souverain pontife. « Excellentiae vestrae, disait Etienne II à Pépin (D. Bouquet, V. 500), innotescimus quia petiit nobis Optatus religiosus abbas vestri monasterii sancti Benedicti (donc Pépin avait pris à coeur les intérêts du monastère du Mont-Cassin) pro monachis suis qui cum germano tuo profecti sunt, ut eos absolvere jubeas; sed qualiter tua fuerit voluntas, ita eis exponere jubeas. »

Carloman étant mort peu de temps auparavant à Vienne en Dauphiné, son frère fit rapporter son corps au Mont-Cassin dans une caisse d'or. (D.Mabillon, Annal. bened. n. 755, n. 13).

 

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sérieuse contre la translation du corps du saint législateur à Fleury.-sur-Loire (1).

 

 Haut du document

 

 

VI

LE TÉMOIGNAGE LITURGIQUE EN GÉNÉRAL ET LES MANUSCRITS

FRANÇAIS EN PARTICULIER.

 

On a objecté, contre l'authenticité de la translation des corps de saint Benoît et de sainte Scholastique en France, plusieurs prétendues translations du même genre, notamment celle des corps des saints Gervais et Protais à Cologne, que les récentes fouilles faites à Milan ont démontrées absolument fausses (2).

Cette objection serait assurément grave si le fait de la translation de saint Benoît et de sa soeur n'avait pas de meilleures garanties historiques que celles qu'on nous oppose. Heureusement il en est tout autrement. Aucune des translations contestées, qu'on veuille bien le remarquer, n'a pour témoins des écrivains contemporains; aucune surtout n'a été avouée par les représentants les plus autorisés de la partie intéressée; car Paul Diacre est sans comparaison digne de cette qualification, sans parler du faux Anastase et de saint Amé, qui, à divers titres, sont également des représentants de la vraie tradition cassinésienne. Mais au-dessus de ces témoignages, pourtant si graves, irréfragables même, il en est un qui place notre tradition dans une situation exceptionnelle.

Tout le monde sait, et nous en avons eu la preuve de nos jours à propos du miracle de Lourdes, de quelles précautions l'Eglise s'entoure avant d'apposer à un fait surnaturel la haute et suprême sanction de l'autorité liturgique. Mais si cette sanction est grave lorsqu'il ne s'agit que d'approuver une fête locale, elle

 

(1) L'histoire nous fournit un exemple absolument semblable à propos de la translation du corps de saint Wandregisile, abbé de Fontenelle (Bolland., Act. SS. t. V. Julii, p. 263, no 37-40).

(2) Card. Bartholini, Di Zaccaria Papa, p. 313.

 

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revêt le caractère d'un jugement vraiment indéfectible lorsque cette fête devient universelle. Sans doute, nous ne l'ignorons pas, il faut pour cela que l'Eglise romaine y ajoute la force de son approbation officielle, sans quoi cette universalité ne peut pas être appelée vraiment catholique, ni être protégée contre une erreur possible.

Néanmoins, en fait, sinon en droit, il est impossible de trouver dans l'histoire de l'Eglise un exemple d'une pareille surprise.

Or, pendant plus de six cents ans au moins, toutes les Eglises de l'Occident, à peu d'exceptions près, ont célébré la translation du corps de saint Benoît en France, malgré les antipathies nationales ou l'éloignement du lieu privilégié qui en avait été favorisé. Yepez, D. Hugues Ménard, et surtout D. Mabillon, ont affirmé ce fait d'une importance capitale, mais sans en produire les preuves particulières. Les Italiens, jusque dans ces dernières années, ont osé le nier effrontément, malgré les publications nombreuses qui permettaient de le contrôler dans une certaine mesure.

Voulant rendre absolument indéniable un argument d'une aussi haute valeur, nous nous sommes condamné à compulser nous-même tous les manuscrits conservés dans les bibliothèques des principales capitales de l'Europe. Nous offrons à nos lecteurs le résultat de nos veilles et de nos recherches à Londres et à Oxford, à Bruxelles et à Louvain, à Paris et à Lyon, à Florence, à Rome, à Venise et à Milan, à Munich, à Vienne et à Cracovie, à Saint-Gall et à Einsiedeln, complétées à Oxford par M. le docteur Warren, à Buda-Pesth par M. Alzilagyi et à Bruxelles par les Bollandistes. Que MM. les bibliothécaires de tous ces riches dépôts veuillent bien recevoir ici l'expression publique de notre vive gratitude.

La translation du corps de saint Benoît eut lieu, comme nous l'avons démontré, au commencement du VIIIe siècle. Or, avant la fin du même siècle, ce fait mémorable avait déjà pris rang parmi les solennités liturgiques en France, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et jusqu'en Irlande.

Les manuscrits 12260 et 126 8 du fond latin de la bibliothèque nationale de Paris en sont des témoins irrécusables pour la France, puisqu'ils ont été écrits au commencement du IXe siècle. Le premier contient un martyrologe, qu'on croit avoir [60] appartenu à l'église d'Auxerre (1), et le second est le célèbre sacramentaire de Gellone (2), écrit en 804 (3).

Dans ces deux documents, qui ont entre eux plus d'un trait de ressemblance, trois fêtes de saint Benoît sont indiquées, à savoir au 21 mars, au 11 juillet, au 4 décembre (4). Au 21 mars, la fête est marquée dans les deux manuscrits par cette laconique rubrique : Benedicti abbatis. Dans le calendrier de Gellone, celle du 11 juillet porte ce titre : Depositio sancti Benedicti, et au 4 décembre on lit cette mention significative (folio 275 verso) : « Monasterio Floriaco, a partibus Romae adventus corporis sancti Benedicti. » Les rubriques du calendrier d'Auxerre ne sont pas moins dignes de remarque. Au 11 juillet on lit : «Depositio beatae memoriae Benedicti abbatis », expressions qui, par leur singularité même, dénotent une très haute antiquité (5). La solennité du 4 décembre est indiquée par le mot : « Depositio Benedicti abbatis », déjà employé au 11 juillet : ce qui en détermine le sens.

Par leur intime analogie et la diversité de leur langage, ces deux antiques monuments réduisent à néant les objections réunies par Mgr Giustiniani contre la force probante des livres liturgiques (6).

Si l'on en croyait ce docte prélat, les martyrologes et les calendriers liturgiques ne prouvent rien, parce qu'ils ont reçu avec

 

(1) Il a du rapport avec celui de saint Germain d'Auxerre, dont la composition, d'après D. Martène qui l'a publiée (D. Martène, Thesaur. Anecd., t.III, p. 1547), remonterait au VIIIe siècle au moins; mais il diffère davantage d'un autre martyrologe de la même Eglise, édité par le même, savant. (Ampliss. Collect. t. VI, p. 685). Celui-ci est plus récent.

(2) Il a été publié par D. Luc d'Achery (Spicileg. t. XIII, p. 388, édit. in-4° an. 1677; edit. in-folio, t. II, p. 25 )

(3) Histoire littér. de la France, t. IV, p. 349.

(4) Nous parlons ici du calendrier absolument de la même main qui se trouve à la fin du Sacramentaire, au fol. 270 du manuscrit. Le sacramentaire, qui ne contient que les messes les plus solennelles, n'indique que celle du 11 juillet sous le titre de : « Natalis sancti Benedicti abbatis. »

Le mot natalis dans l'antiquité signifie fête en général, comme le prouvent des milliers d'exemples. Ainsi dans certains martyrologes hiéronymiens, au 3 août on lit: « In Antiochia (Ancona) natalis reliquiarum protomartyris Stephani et diaconi.» (Bolland. Act. SS, t. VI Junii, p. 404.)

(5) On la trouve aussi dans un antique manuscrit de Corbie du IXe siècle publié après les Bollandistes, par D. Martène. (Thesaur. Anecd. t. III, p. 1580. Cf. Hist. littér. de la Fr. t. V, p. 351-352). Comme le manuscrit d'Auxerre, il mentionne aussi la fête du 4 décembre sous ce titre : « Depositio Benedicti abbatis. » Le calendrier plus récent de la même abbaye (D. Martène, loc. cit., p. 1599) ne contient plus que les deux fêtes du 21 mars et du 11 juillet, et celle-ci : Translatio S. Benedicti abbatis.

(6) M. P. Justiniani, Apologia, nis 18-19.

 

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le temps des additions arbitraires. D'ailleurs, selon lui, ils ne désignent que vaguement le lieu où le corps de saint Benoît a été transféré, et à quel saint Benoît se rapporte la fête du 11 juillet, encore moins celle du 4 décembre, qui semble en contradiction avec celle-ci. Bien plus, la translation de saint Benoît, dont les martyrologes font mention au 11 juillet, n'exprimerait pas autre chose que la translation de la fête du 21 mars en dehors du carême, conformément à l'antique usage liturgique qui interdisait en ce saint temps toutes les fêtes des saints.

Voici notre réponse.

Sans doute, les martyrologes ont reçu des accroissements successifs; mais, s'il est parfois difficile d'en distinguer le fond primitif, il est du moins facile de déterminer l'époque approximative d'un manuscrit liturgique, au moyen de la science paléographique et des saints qui y sont mentionnés (1). Les deux documents que nous venons de produire sont de ce nombre. Le calendrier de Gellone au 4 décembre lève toute espèce de difficultés à l'égard du saint Benoît dont on fêtait la translation en France; c'est bien le législateur des moines d'Occident. Aussi bien, est-il possible de supposer que, en dehors du monastère de Fleury, on eût accepté de célébrer la translation d'un autre saint Benoît ? Si l'on prétend que les moines de Fleury étaient dans l'erreur relativement à cette attribution, qu'on nous explique comment cette erreur a été partagée presque aussitôt par le monde occidental tout entier ?

C'est d'ailleurs supposer la question en litige; c'est une pétition de principe. Ou cette erreur a été volontaire, ou elle a été involontaire. Dans le premier cas, c'est une injure gratuite qu'il faudrait prouver; dans le second cas, c'est une hypothèse également gratuite, encore moins admissible.

D'autre part, on le voit par nos deux monuments, il n'y a nulle contradiction entre la solennité du 4 décembre et celle du 11 juillet, puisque ces deux calendriers contemporains les mentionnent à la fois. Avouons cependant que, selon Adrevald (2), c'était le 11 juillet et non le 4 décembre qui rappelait la mémoire de l'arrivée des saintes reliques à Fleury. Le 4 décembre, d'après le

 

(1) Nous n'insistons pas sur cette objection, parce qu'elle suppose une ignorance du progrès de la science moderne, dont nous ne voulons pas accuser nos adversaires sérieux.

(2) Adrevald., Hist. Transl., n,12.

 

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même auteur (1), aurait été consacré au souvenir de leur tumulation dans le sépulcre qu'on leur avait préparé dans l'église de Notre-Dame.

Le calendrier de Gellone semble être en désaccord sur ce point avec l'historiographe de Fleury. Quoi qu'il en soit, nous croyons qu'il faut cette fois donner raison à celui-ci. Un étranger à l'abbaye orléanaise a pu aisément se tromper sur la signification exacte de deux fêtes consacrées à la translation d'un même saint dans un même lieu. Ce sont là des détails intimes qui n'enlèvent rien à la réalité des deux faits qu'ils rappellent.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, encore au milieu du IXe siècle, la solennité du 4 décembre était, en France, au, moins aussi populaire que celle du 11 juillet; elle y était déjà considérée comme très anciennement établie (2).

Néanmoins, la fête du 11 juillet, rappelant le fait le plus saillant de la translation, ne tarda pas à l'emporter sur celle du 4 décembre, qui, à partir du IXe siècle, disparut peu à peu de la liturgie, en dehors des monastères affiliés plus ou moins directement à celui de Fleury.

Nos deux martyrologes suffisent également pour démontrer qu'il ne s'agissait pas d'une translation liturgique effectuée en vertu d'une prescription relative aux observances du carême, mais de la véritable translation d'un corps saint d'un lieu dans un autre. Le manuscrit de Gellone le déclare formellement, et les trois fêtes, celles du 21 mars aussi, bien que celles du 11 juillet et du 4 décembre, subsistant à la fois à Auxerre et à Gellone, prouvent que ces deux dernières solennités avaient pour but de rappeler que le corps de saint Benoît avait été ces jours-là, déposé dans un tombeau, ou tout au moins dans un sarcophage reliquaire.

Disons plus, si les moines bénédictins de France, par l'établissement de ces fêtes, n'avaient eu pour but que de se donner une plus grande facilité de célébrer la mémoire de leur saint législateur,

 

(1) Adrevald., loc. cit., n° 15.

(2) Adrevald. De miraculis S. Benedicti, n° 22 : « Solemne festum impendebat sancti confessoris Christi Benedicti, quod ex veteri consuetudine, quotannis pridie nonas deeembrium agitur; quo conventus multorum populorum, ob tanti memoriam Patris, confluere monasterio solet. » Hugues de Fleury disait encore (Miracul. S. Benedicti, apud Certain, p. 359) : « Ejusdem Benedicti solemnitas, quae pridie nonas decembris per totam fere Galliam solemnis habetur imminebat. »

 

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comment n'ont-ils pas choisi un jour plus rapproché de Pâques, et pourquoi l'ont-ils rejetée jusqu'au milieu de l'été et dans le temps de l'avent ? L'évêque de Vintimille eût été fort en peine de citer un seul exemple d'une semblable translation arbitraire dans l'antiquité ecclésiastique. Les fêtes de saint Ambroise, de saint Léon, etc., ont en effet été rejetées hors du carême, mais elles ont été fixées à des jours qui rappelaient des évènements mémorables de leur vie ou de leurs reliques. L'arbitraire n'y a été pour rien. Le 11 juillet et le 4 décembre sont donc des jours consacrés par des souvenirs de la vie ou des reliques de saint Benoît. Aucun évènement de sa vie n'ayant été noté à ce point de vue, il s'agit donc nécessairement de ses reliques. Aussi bien, si jamais le motif allégué devait faire impression quelque part et y produire le transfert de la fête de saint Benoît, c'est bien au Mont-Cassin, où, plus que nulle part ailleurs, on devait désirer célébrer sans nulle entrave le glorieux passage à l'éternité du saint patriarche. Or, les religieux de l'archimonastère n'y ont pas même songé. Pourquoi les Français y auraient-ils été contraints ?

En effet, la règle ancienne qui excluait du carême les fêtes des saints n'a jamais été observée d'une manière absolue dans l'Église romaine, et en général dans l'église d'Occident. L'Eglise d'Espagne a fait exception pendant quelque temps, mais elle n'a pas persévéré dans cette voie. Cette règle, du reste, avait principalement en vue les solennités que le peuple fidèle était obligé de célébrer avec l'évêque et le clergé. Les fêtes des monastères, même les plus solennelles, ne créant pas de semblables obligations, rien n'empêchait les religieux de les célébrer avec toute la pompe qu'il leur plaisait de déployer ; rien par conséquent ne les mettait dans la nécessité de les transférer dans un temps plus propice.

Ces ombres étant écartées, la preuve que nous fournissent nos deux calendriers français apparaît dans sa pleine lumière. Ainsi, plus d'un demi-siècle avant la rédaction de la légende d'Adrevald, plusieurs monastères de France célébraient déjà liturgiquement, et par deux fêtes distinctes, le fait mémorable et glorieux pour la France de la translation du corps de saint Benoît.

On nous demandera peut-être quelle légende on lisait alors dans les offices de la nuit du 11 juillet ou du 4 décembre.

Nous répondrons que, très probablement, même à Fleury on [64] se contentait des leçons communes de l'Écriture sainte et des saints Pères; tout au plus, relisait-on, ces jours-là, quelques fragments des Dialogues de saint Grégoire le Grand, relatifs à la vie et à la mort de saint Benoît.

Ce serait une grave erreur de croire que chaque fête de saint, au VIIIe et même au IXe siècle, était, comme aujourd'hui, accompagnée d'une légende de ce saint. Cette manie germa plus tard et ne s'épanouit qu'au XIIe et au XIIIe siècle.

Depuis le décret du pape Gélase, la lecture des légendes dans les églises était soumise à des règles sévères : le plus souventon se contentait de lire un passage d'un Père orthodoxe. C'est l'expression dont se sert saint Benoît lui-même dans le chapitre IXe de sa Règle, où il indique les lectures que l'on devait faire dans l'office de la nuit. Il ne dit pas un mot des légendes des saints.

Non seulement saint Georges, dont la légende avait été expressément prohibée par Gélase, mais saint Pierre lui-même et les autres saints Apôtres en général, n'ont eu pendant de longs siècles aucune légende liturgique.

Certains actes de martyrs faisaient, dans l'antiquité, une exception à cette règle ; mais il faudrait bien se garder de penser que, même pour les martyrs, cette exception fût générale. Saint Cyprien parle de l'inscription des noms des martyrs et de la date de leur triomphe, mais non pas du procès-verbal de leurs souffrances.

Les plus édifiants seulement recevaient les honneurs d'une lecture publique pendant la célébration des saints mystères. Quant aux saints confesseurs, une multitude innombrable ont reçu un culte public, et parfois même assez étendu, avant qu'on ait songé à faire, pendant l'office divin, la lecture de leurs actes.

Encore moins faisait-on mention de leur translation, le jour consacré à en perpétuer le souvenir. L'office de la Translation de saint Etienne, premier martyr, en offre une preuve frappante. Certes, aucune translation ne présentait plus de garanties historiques que cet évènement attesté par saint Augustin, Orose, Marcellin, Idace et tous les monuments du Ve siècle. (1) Cependant, l'Église romaine n'a pas accepté dans sa liturgie la lecture de cette légende d'une authenticité incontestable, composée par le

 

(1) Tillemont, Hist. ecclés., t. II, p, 12, 464.

 

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prêtre Lucien lui-même (1), et l'office en général, au 3 août comme au 26 décembre, est tiré des passages des Actes des Apôtres.

Ces observations réduisent à néant une autre objection de Mgr Giustiniani. Selon lui, parce que l'office et la messe de la Translation de saint Benoît, dans les anciens manuscrits, ne font aucune allusion à cet événement et sont les mêmes que le jour de sa mort, c'est une raison pour douter de l'objet de la fête du 11 juillet ou du 4 décembre. Il faudrait en dire autant de saint Etienne et de beaucoup d'autres. Nous n'osons pas dire que cette objection dénote dans le docte prélat une grande ignorance des usages primitifs de la liturgie, mais nous sommes forcés de protester contre un pareil oubli des principes.

Enfin, nos manuscrits français nous permettent de résoudre une dernière difficulté plus grave encore.

On a dit: il peut se faire que quelques reliques du corps de saint Benoît aient été transportées à Fleury, et, par suite d'une exagération trop naturelle, les moines de cette abbaye ont transformé en translation du corps entier la translation d'un ou plusieurs ossements assez minimes.

Nous avons déjà réfuté plus d'une fois cette objection. La chronique contemporaine de Laureshaim et les aveux bien compris de Paul Diacre ont convaincu nos lecteurs que la presque totalité du corps de saint Benoît, tout au moins, avait été enlevée de son sépulcre au Mont-Cassin. Le calendrier du Sacramentaire de Gellone confirme cette vérité.

C'est l'arrivée en France du corps (corporis), et non pas seulement de quelques reliques qu'il indique au 4 décembre.

Ce témoignage n'est pas isolé. Sans parler du martyrologe de Wandalbert,que nous ferons bientôt connaitre, et d'un assez grand nombre de manuscrits liturgiques, un magnifique sacramentaire, écrit de la main d'Hincmar lui-même, et conservé dans la bibliothèque de Reims, s'exprime dans des termes analogues (1).

 

(1) Ce manuscrit, au témoignage du savant conservateur de la bibliothèque de Reims, est, sinon le seul, du moins le plus authentique des autographes attribués à Hincmar. Il a dû être écrit vers 852, à une époque où Adrevald n'avait pas encore publié sa légende. Il est coté dans le catalogue F. 418/452 et se trouve parmi les manuscrits réservés. Au fol. 80-81 on lit : « XIII Kl Aprilis, Vigilia Sci Benedicti abbatis.» Au fol. 82 : « XII Kl Aprilis Natatis Sci Benedicti abbatis. » Au fol. 92 : « V. Idus Julii, Translatio CORPORIS sancti Benedicti abbatis. »

Une mention analogue se lit également dans le martyrologe de l'abbaye de Morbac, au diocèse de Bâle, publié par D. Martène, d'après un manuscrit du IXe siècle (Thesaur. Anecdot. t. III, col. 1568) : V. Idus Julii depositio Sci Benedicti abbatis, id est, translatio ipsius CORPORIS . »

 

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A vrai dire, une simple observation générale suffirait pour résoudre péremptoirement la difficulté. On concevrait, à la rigueur, que l'abbaye de Fleury eût célébré par une fête l'anniversaire de la translation même d'une relique insigne du fondateur de l'Ordre bénédictin, bien que ce fait eût été insolite dans l'histoire monastique (témoin le monastère de Brescia, qui ne songea jamais à établir une pareille fête). Mais il est absolument inadmissible que les diverses nations de l'Europe aient accepté de célébrer liturgiquement cette translation partielle et locale. Jamais, en un mot, la translation d'une simple relique n'a été célébrée par une fête générale. La statistique liturgique dont nous commençons l'étude établira donc péremptoirement l'authenticité de la translation du corps de saint Benoît.

Avant de poursuivre notre enquête, signalons en passant les divers martyrologes édités par les Bollandistes à la suite de celui d'Usuard (1), et par D. Martène dans son Thesaurus anecdotorum (2) et son Amplissima Collectio (3), qui tous (4) renferment la fête de la Translation de saint Benoît. Or ces manuscrits sont de provenances très diverses. Il y en a de l'abbaye de Renow, de Saint-Ulric d'Augsbourg, de Sainte-Colombe de Sens, de Corbie, d'Angleterre, de Tours, de Lyre en Normandie, de Stavelot en Belgique, d'Auxerre, de Saint-Maximin de Trèves, de Rome même (5). Celui qui provient de la bibliothèque Barberini est particulièrement remarquable : « V idus Julii, y lisons-nous, in pagum Aurelianum (sic) inventio CORPORIS sancti Benedicti abbatis et depositio ejusdem. » Celui de Stavelot dans le diocèse de Liège s'exprime, au 4 décembre, dans des termes analogues au calendrier de Gellone (6) : « Inlatio CORPORIS Benedicti in

 

(1) Bolland., Act, SS. t. VI Junii, p. 777-832 édit. Palmé.

(2) D. Martène, Thesaur. Anecdot., t. III, col. 1547-1618.

(3) D. Martène, Ampliss. Collectio, t. VI col. 637-738.

(4) Nous ne comptons pas le Martyrologium dit gallicanum (Ampl. Collect., t. VI, col. 661), puisqu'il ne comprend que des saints gaulois et qu'il ne mentione même pas S. Benoît au 21 mars. Nous ne parlons pas du martyrologe de Verden (ibid. col. 681), où les mois de juin et de juillet font défaut. Nous saisirons néanmoins cette occasion pour signaler un fait étrange dont nous nous abstiendrons d'approfondir le mystère. Dans nos recherches en Belgique, en Allemagne, en Bavière, en Autriche, et surtout en Italie, nous avons rencontré un assez grand nombre de manuscrits liturgiques d'où l'on avait arraché les mois de juillet et de juin, soit dans le calendrier, soit dans la partie affectée à la fête des saints. Parfois même on avait essayé d'enlever par un grattage désespéré la mention de la Translation du corps de saint Benoît. Quand on en est réduit à de semblables voies de fait, ne s'avoue-t-on pas vaincu?

(5) Bolland. loc. cit. p. 829-830,

(6) D. Martène, Ampl. Collect., t. VI, col. 678.

 

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Floriaco : » ce qui dénote assurément une haute antiquité. Du reste, les manuscrits contenant ces divers martyrologes étaient tous du VIIIe au IXe siècle. Mais, afin qu'on ne nous accuse pas de vieillir nos documents afin de les rendre plus respectables, nous prions le lecteur de vouloir bien nous accompagner à travers l'Europe, et de consigner avec nous le résultat de nos laborieuses recherches.

Entrons ensemble dans la Bibliothèque nationale de Paris, où nous avons déjà consulté les précieux manuscrits de Gellone et d'Auxerre. La gracieuse réception de l'administrateur général, M. Léopold Delisle, et des conservateurs avec leurs adjoints, facilitera notre besogne.

Une centaine de manuscrits liturgiques, sacramentaires, missels, bréviaires ou martyrologes, depuis le IXe jusqu'au XVe  siècle, nous permettront de nous rendre compte de l'extension qu'avait prise en France la fête de la Translation de saint Benoît. Ils représentent la plus grande partie des Églises de France, qui toutes, à l'exception de deux ou trois, avaient adopté de célébrer les deux fêtes du 21 mars et du 11 juillet, quelques-unes même celle du 4 décembre. Ce sont les Eglises d'Aix (1), d'Alby (2), d'Amiens (3), d'Angers (4), d'Arles (5), d'Autun (6), d'Auxerre (7), de Bayeux (8), de Beaumont-sur-Oise (9), de Beauvais (10), de Bordeaux (11), de Bourgueil (12), de Carcassonne (13), de Châlons-sur-Marne (14), de Chartres (15), de Clermont (16), de Cluny (17), de Corbie (18), de Saint-Corneille de Compiègne (19), de Coutances (20), de Dijon (21), d'Epternach (22), de Saint-Evroul (23), de Fontainebleau (24), de Glandève (25), de Gellone (26), de Saint-Jozaphat (27), de Landais (28), de Langres (29), de Laon (30), de

 

(1) Fonds lat. n. 1038 (du XIVe siècle) et 1060 (en 1467).

(2) Ibid. n. 751 (XIIIe ou XIVe s.)

(3) Ibid. n. 12050 (écrit en 853 par Rodrade), 9432 (XIe siècle).

(4) Ibid. n. 273 (XIVe s.), 868 (XVe  s.), 11590 (Xe s.).

(5) Ibid. n. 752 (XIVe s.), 1018 (XIIe s.)

(6) Ibid. n.9883 (XIIIe s.),10565 (XVe  s.)

(7) Ibid. n. 12260, déjà cité.

(8) Ibid. n. 1298 et 1299 (XIIIe s.).

(9) n. 18362 (vers l'an 1200). — (10) n. 13747 (XIIe s.), 9429 (Xe s.), 8006 (XIe s.).

(11) n. 871 (XVe  s.). — (12) n. 1043 (XIVe s.).— (13) n. 1035 (XIVe s.).

(14) n. 1269 — (15) n.1265, 1053,17310. — (16) n. 9085 (XIe s.).- (17) n.888 (XVe s.).

(18) n.12052 (écrit en 986, par ordre de l'abbé Ratolde).

(19) n. 18001 (XIVe s.) — (20) n. 1300, 1271. — (21) n. 9754 (XIIIe s.), 879 (XVe  s.).

(22) n.10158 (XIIIe s.), 9433 (XIe s.). — (23) n. 10062 (XIIe s.).

(24) n.9970 (XIIIe s.). — (25) n. 878 (XVe  s.). — (26) Déjà cité.

(27) n. 10104 (XIIe s.) — (28) n. 9863 (XIIe s.).

(29) n. 1303 ( XIVe S.) — (30) n. 9226 (XIIIe s.).

 

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Liessies (1), de Lizieux (2), de Saint-Martial (3) et de Saint-Etienne (4) de Limoges, de Lyon (5), de Maguelonne (6), de Marmoutier (7), du Mans (8), de Meaux (9), de Saint-Pierre de Metz (10), de Montebourg (11), de Nevers (12), de Nivellon (13), de Noyon (14), de Pamiers (15), des Filles-Dieu de Paris (16), de Saint-Germain-des-Prés (17), de Notre-Dame (18) et de la Sainte-Chapelle (19) de la même ville, du diocèse de Poitiers (20), et de Luçon (21) qui en était un démembrement, du Puy-en-Velay (22), de Rennes (23), de Remiremont (24), de Rodez (25), de Rouen (26), de Saintes (27), de Seez (28), de Senlis (29), de Sens (30), de Saint-Corneille de Soissons (31), de Tarentaise (32), de Toul (33), de Toulon (34), de Tournus (35), de Tours (36), de Troyes (37), de Tulle (38), de Variville (39), de Verdun (40) et de Vienne (41) en Dauphiné. Ce dernier manuscrit est un sacramentaire du Xe siècle au moins. L'église métropolitaine de Vienne avait donc accordé, dès le IXe siècle, au fait de la translation de saint Benoît, la haute sanction de son antique et venérable liturgie, et son illustre évêque saint Adon, en insérant, vers l'an 858, cette fête dans son martyrologe, n'avait que reproduit un fait déjà inséré par sa future Église dans son calendrier festival (42). Et pourtant c'est à Vienne qu'un siècle auparavant était mort le bienheureux Carloman, moine du Mont-Cassin. Loin de détruire la conviction des Viennois en faveur de la tradition des moines de Fleury, le

 

(1) F. lat. n. 9440 (XIIe s.).— (2) n. 1446 (XIe s.).

(3) n. 743 (XIe s.), 822 (XIe s ), 1042 (XVe  s.) et 1254 (XIe s.).

(4) n. 836 (XIVe s.).— (5) n. 1017 (XIIIe s.). — (6) n. 14447 (XIVe s.). —

(7) n. 9431 (XIe s. les trois fêtes).— (8) n. 1302, 867 (XVe s.).

(9) n. 1054 (IVe s.), 1296 (XVe  s ).

(10) n. 10028 (XIVe s.).— (11) n. 12885 (XVe s.).— (12) n. 17333 (XIe s.).

(13) n. 12410 (XIIe s.). — (14) n. 1367 (XIVe s.). — (15) n. 959 (XVe s.).

(16) n. 9942 (XVIe s.).

(17) n. 12834 (XIIIe s.), 12833 (vers 1216).

(18) n. 745 (XVe s.), 1293 (1471), 11591 (XIle s.)

(19) n. 8884 (XIIIe s.). — (20) n. 873 (XVe  s.). — (21) n. 8886 (XIVe s.).

(22) n. 1304 (XVe  s.), 1278 (X IVe s.).

(23) n. 9439 (XIIe s.).— (21) n. 823 (XIIe s.). — (25) n. 1306 (an. 1458).

(26) n. 863 (XVe s.).— (27) n. 1307 (XVe s ). — (28) n. 1272 (XVe s.).

(29) n. 1268 (XIVe s.).— (30) n. 1028 (XIVe s.).— (31) n. 17321 (XIIIe s.).

(32) n. 8889 (XVe  s.) et Biblioth. de Lyon, n. 1053 (1400).

(33) n. 10018 (XIVe s.). — (34) n. 877 (XVe s.) . — (35) n. 1027 (XIVe s).

(36) n. 1096 (XIe s. les trois fêtes), (9139 (Xe s.).          9434 (XIe s.).

(37) n. 865 (XVe, s.),1063 (en 1417).— (38) n. 1256 (XIIIe s.), 870 (XVe s.)

(39) n. 11000 (XIIIe 9.).— (40) n. 1029 A (XVe s.).

(41) n. 11589 (du Xe siècle au moins).

(42) Hist. litt. de la Fr., t. V, p. 465.

Cf. La préface du savant italien Dominico Georgii à son édition du Martyrologe d'Adon (in-fol. Roma 1745), p. XIV, n. 10.

 

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séjour de ce prince (1) n'avait donc fait que l'affermir. Il y a dans cette coïncidence une insinuation d'une haute portée, qui.n'échappera pas à nos lecteurs.

Adon nous avertit (2) que, pour composer son martyrologe plus développé, il s'est principalement servi de celui qu'un diacre de Lyon, nommé Florus, avait déjà donné au public.

D'autre part, des recherches combinées des Pères Bollandistes Henschenius(3) et du Sollier (4), il résulte que le texte édité au tome II de Mars de leur collection, sous le nom de Bède, est tout au moins du diacre de Lyon. Or ce texte, assurément du IXe siècle, s'il n'est pas du VIIIe , porte, à la date du 11 juillet, cette indication que nous avons déjà rencontrée dans les calendriers antiques d'Auxerre et de Gellone : « V Idus Julii, depositio sancti Benedicti abbatis (5). »

En 825 environ, époque à laquelle Florus publia ses additions au martyrologe du vénérable Bède (6), l'Église primatiale de Lyon avait donc adopté, aussi bien que celle de Vienne sa voisine, la fête de la Translation de saint Benoît.

En effet, si l'on consulte les manuscrits liturgiques qui sont encore conservés dans, la bibliothèque publique et au grand séminaire de Lyon, on y constate facilement que, aussi loin que les documents nous permettent de remonter, l'Eglise primatiale de Lyon et la plupart des Eglises de la province célébraient la fête du 11 juillet, aussi bien que celle du 21 mars; (7).      .

(1) Le ms. n. 92 de la bibliothèque de Lyon montre que la fête de la Translation était encore célébrée à Vienne, en 1400.

(2) Praefatio Adonis apud Patrol. lat. t. CXXIII, col, 143. D. Georgii Adonis martyrologium, p. XXVII.

(3) Bolland. Act. SS. t. II Mart.

(4) Bolland. Act. SS. t. VII Junii édit., Palmé, Observat, in Martyrol. Usuardi.

(5) Les savants docteurs Smith et Giles, dans leur édition du Martyrologe du vénérable Bède (Patrol. lat. t. XCIV, col. 972) font cette remarque à propos du titre de cette fête : « Quam nos quidem translationem, is (Beda) depositionem appellat. Sed quis sit dies depositionis apud ecclestasticos scriptores norunt vel leviter periti. Nempe dies est quo sancti alicujus corpus vel in primarium tumulum vel post translationem aliquam alium in locum reconditur. » Mabillon avait déjà dit la même chose (Vetera Analect. p. 212).

(6) Hist. littér. de la Fr. t. V, p. 227.

(7) Je remercie mon excellent ami, le R. P. Marie-Philippe des Frères Prêcheurs du couvent de Lyon, d'avoir achevé avec son dévouement habituel mon travail de recherches sur ce point. Les mss. Qui constatent le fait en question sont les nos 183 (du XIIIe siècle), 193 (XIIIe s.), 848 (XIe siècle), 819 (1400), 852 (1524) 872 et 1850 (XIe s.). Au grand séminaire il y a les missels imprimés en 1501 et en 1549, à Venise. Dans la bibliothèque des Pères Jésuites de la même ville on trouve encore un missel romain du XVIe siècle, un autre missel de la même époque à l'usage de l'église de Genève, un troisième à l'usage du diocèse de Strasbourg, aussi du XVIe siècle, et tous ont les fêtes du 21 mars et du 11 juillet.

 

 

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Si nous parcourions les principales villes de France, nous y trouverions la confirmation et le complément de ce que la bibliothèque nationale de Paris et celle de Lyon nous ont fourni. Nous le savons par expérience personnelle pour Reims (1), Arras (2), Tours (3), Angers (4), Poitiers (5), et par la bienveillance de nos amis pour Amiens (6), Bordeaux (7) et Auturi (8).

Ce qui précède démontre surabondamment que de la Saussaye, chanoine d'Orléans, dans sa dissertation d'ailleurs fort savante, était bien au-dessous de la vérité, lorsqu'il affirmait qu'un grand nombre d'Eglises de France célébraient, de temps immémorial, la Translation du corps de saint Benoît en France. Et le célèbre Usuard, moine de Saint-Germain-des-Prés, ne faisait que reproduire, il le dit lui-même (9), ce que tous les martyrologes et les calendriers composés depuis un siècle avaient adopté avant lui, en insérant dans son martyrologe, écrit vers l'an 870, les trois fêtes de saint Benoît (10).

Raoul Tortaire, moine de Fleury, n'exagérait donc pas lorsqu'il

 

(1)A Reims, ce sont les mss. 121/121 c, 191/207 c du XIIIe siècle, 207/209 c du XIIe du XIIe siècle, 189/15 c du XIIIe siècle, 132/164c du Xe ou XIe siècle, 125/160 du XVe siècle, 320/272 c du  IXe siècle, 418/452 authographe d’Hincmar.

(2) A Arras voyez les mss. 339 (XIVe s.), 271 (XVe s.), 297 (XIVe s.), 58 (XIIIe s.), 444 (XIIIe s.), 448 (XIVe s.), 465 (XIVe s.), 356 (XVe s.), 391 (XVe s.), 638 (XVe s.), 768 (XVe  s.), 530 b. (1608).

(3) A Tours, les n.114 (1343), 146 (XVe s.), etc.

(4) A Angers, les n. 83 (Xe s.), 85 (XIIIe s.), 86 (XVe s), 107 (XIVe s.), 108 (XVe s.)

(5) A Portiers, les n. 179 (XIIe s.), etc. D. Fonteneau, t. LXXIX, 109, etc.

(6) A Amiens les mss. de Corbie 117 et 118 du XIVe s., 139 du XVe siècle, et le Missale Ambianense du XIIe siècle coté 170, et un autre du XIIe siècle coté 156 et enfin un troisième du XIVe s. n. 159.

(7) Plusieurs mss. des XIVe ou XVe siècles, et des imprimés du XVIe siècle.

(8) On conserve dans la bibliothèque du grand séminaire d'Autun un précieux sacramentaire du IXe siècle qui renferme les fêtes du 21 mars et du 11 juillet.

(9) Proloq. ad Carolum Calvum : «Ex quibusdam praeedentium Patrum Martyrologiis in quandam colligerem unitatem. »

(10) Le manuscrit des Chartreux de Herines, qui a servi de type au P. du Sollier pour son édition du martyrologe d'Usuard, ne contenait que les fêtes du 21 mars et du 11 juillet, où on lit: « Translatio sancti Benedicti abbatis. » Sur ce le savant Bollandiste fait cette remarque qu'il est bon de recueillir : « Translationis corporis sancti Benedicti ex Italia in Galliam plerisque antiquis martyrolgiis, imo vel ipsis Hieronymianis apographis, Lucensi praesertim et Corbiensi, inserts est aut adjecta memoria, QUIDQUID IN HUNC USQUE DIEM OBLUCTENTUM CASSINENSES ut ex ipsorum querelis aliquando coram audire licuit... Noster(Usuardus) satis habuit translationem ipsam consignare, ut probant primae notae codices e quorum non, nempe Hieriniensi scapello verosimillime erasa est, loco vacuo relicto. » C'est ce que nous avons constaté nous-mêmes. Usuard a donc inséré tout au moins au 11 juillet la translation de S. Benoit. D. Jacques Bouillard dans son édition du même martyrologe en 1718 et les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique, t. IV, p. 450, ont prouvé que le ms. conservé à Saint-Germain-des-Prés (aujourd'hui encore à la bibliothèque nat. de Paris. F. lat. 13745) et du IXe siècle (Mabillon. Praefat. ad sec. IV Part. II SS. O. S. B., n. 173) est bien l'autographe de l'auteur. Or il contient les trois fêtes.

 

 

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attestait que de son temps, au XIe siècle, toute la Gaule (1) solennisait la mémoire de la Translation du corps de saint Benoît en France Le même écrivain ne faisait également qu'exprimer la plus exacte vérité en constatant que « la plupart des nations de l'Europe chrétienne s'étaient jointes à, la France (2) pour célébrer par la louange divine un fait qui leur était pourtant tout à fait étranger.

Si nos lecteurs veulent bien nous suivre, ils ne tarderont pas à en être convaincus.

 

 Haut du document

 

 

VII

 

LES MANUSCRITS DE BRUXELLES, DE SAINT-GALL

ET D'EINSIEDLEN.

 

Allons à Bruxelles. Nous y rencontrerons les savants Pères Bollandistes (3), qui mettront à notre disposition leur bibliothèque, riche en livres liturgiques, malgré les spoliations qu'elle a eu à subir.

Voici d'abord un Psautier du Xe siècle, qui conserve tout son prix, même après la publication qu'en a faite le trop célébré Nicolas de Hontheim (4.), suffragant du prince-évêque de Trèves. Il est précédé d'un calendrier qui, au 21 mars et au 11 juillet, porte : Natalis (5) sancti Benedicti abbatis. L'Église de Trèves avaitdonc officiellement accepté la tradition française avant la fin du IXe siècle, car le manuscrit est du commencement du Xe siècle au plus tard.

A côté de ce précieux manuscrit, on nous montre un livre d'heures du XVIe siècle, ayant appartenu à Philippe-Guillaume, comte du palatinat du Rhin, puis un diurnal de l'an 1400 à l'usage

 

(1) Certain, Miracula S. Benedicti, VIII, 33.

(2) Certain, loc. cit. n. 32 : « Mense julio translatio ejusdem gloriusi Patris, non modo apud Gallos, sed etiam apud complures ndtiones celebriter recolitur. »

(3) Le P. de Smedt me permettra de faire violence à sa modestie et de dire ici qu'il m'a prodigué les marques du plus précieux. et du plus constant dévouement.

(4) Hontheim Prodomus Historiae Trevirensis. 3 vol. in fol. Augustae Vindelicorum. 1757, t. I p. 357, 371.

(5) Hontheim, qui probablement n'était pas très versé dans la lecture des manuscrits, n'a pas compris l'abbréviation NT. (Natalis) e a imprimé seulement : Sancti Benedicti abbatis.

 

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du couvent de Corsendoncanum, de la congrégation de Windesheim près d'Anvers ; puis un bréviaire de Zutphen, en Hollande, du XIVe siècle; puis divers martyrologes du XIVe et du XVe  siècle, qui ont servi successivement aux dames Prémontré de Tronchiennes près de Gand, et à celles de Grimerghen près Vilvorde, aux chanoines réguliers de l'abbaye de Loo, et aux moniales de Kleynen-Bygaird (Petit Bigard), près de Bruxelles.

Enfin, voici un manuscrit qui nous transporte jusqu'en Angleterre. C'est un bréviaire du xiiie siècle, qui, d'après l'avis motivé du savant Victor de Buck, a appartenu à quelque Église de la province de Cantorbéry. Il nous permetd'espérer des révélations inattendues de l'autre côté de la Manche. Un martyrologe du xre siècle, provenant du monastère de Saint-Amorde Bilsen, dans le Limbourg près de Tongres; un missel de Liège du XVe  siècle et un bréviaire de Ratisbonne de 1472, nous sont ensuite offerts.

Or tous ces documents sans exception s'accordent sur la question liturgique dont nous poursuivons l'examen.

Les imprimés ne sont pas moins unanimes que les manuscrits. Un missel de Salisbury imprimé en 1527, un autre à l'usage de la vénérable Église de Cambrai, un troisième ad consuetudinem insignis Ecclesiae Parisiensis de 1516; un bréviaire à l'usage de l'insigne Ég1ise de Sainte-Gudule de Bruxelles; un autre Breviarium Coloniense de l'an 1498; un diurnal de la même Église, de l'an 1481, et un bréviaire de la même année; un missel et un bréviaire de l'Église de Passau, le premier imprimé à Venise en 1522 et le second à Vienne en 1565; un bréviaire de Mayence en 1507, et un Breviarium Aberdonense (Haverden) en Angleterre, réimprimé à Londres en 1854 sur l'édition de 1509, passent successivement sous nos yeux. Ce sont autant de témoins en faveur de notre thèse.

Mais sortons de la rue des Ursulines et faisons une course jusqu'à la Bibliothèque royale, et, sans perdre une minute, gràce à la complaisance du conservateur des manuscrits, ouvrons le n° 162, missel provenant d'Aix-la-Chapelle (XIVe siècle), puis divers autres missels, bréviaires ou sacramentaires, précieuses dépouilles des anciens Bollandistes (1).

 

(1) Ce sont les n. 209 (XIVe s.), n° 233 : Missale Ecclesiae Hallensis in Hannonia (XIVe s.), n. 355 (XVe s.), 394 (XIVe s.), 395 (XIVe s.), 674 (XVe  s.), 1460 (XVe  s.), 398 (XIVe s.), 401 (XVe s., martyrologe cistercien), 1813-1814,  XIIe siècle : Liber Officiorum ecclesiae Stabulensis, 1815 (IXe siècle : Calendarium ejusdem Ecclesiae), 2032-2033 (Xe s.: Calend. et Antiphonar. ejusd. Ecclesiae), 9217-9218 (IXe s., Officia ejusdem abbatiae), 2086 (XIIe s. de Ste Wautru de Mons), 2028 (XIVe s.). Dans le n. 1815 le mot translatio, écrit en capitales bleues, a été gratté, mais il est encore lisible.

 

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Quatre manuscrits remarquables par leur antiquité et provenant de l'illustre abbaye de Stavelot, méritent d'attirer notre attention ; deux remontent au IXe siècle. Mais voici un magnifique Liber Evangeliorum in 4° sur vélin, dont les titres sont écrits en lettres d'or. Il est enrichi de plusieurs vignettes richement encadrées sur fond de pourpre et d'or. Les trois couronnes entrelacées semblent indiquer, selon l'observation de M. Marchal (1), qu'il a été offert aux trois rois Charles le Chauve, Louis le Germanique et Lothaire. Il porte le n° 9428. Or au folio 155 v°, on lit, écrit en lettres d'or, ce titre : « IN TRANSLATIONE SCI BENEDICTI, Evangelium : Ecce nos reliquimus omnia. »

Après la constatation de ce beau témoignage, nous pouvons quitter Bruxelles, et, en compagnie de mon vénérable ami M. Périn, aller faire une excursion à l'Université de Louvain, dont la bibliothèque nous offrira plus d'un épi à glaner (2).

Plus de doute pour la Belgique. Aussi haut que nous permettent de remonter les sources manuscrites, la fête de la Translation y apparaît établie dans presque toutes les églises monastiques et même dans les cathédrales. Cologne, Aix-la-Chapelle, Ratisbonne, Passau nous ont même déjà promis de loin, avec Cantorbéry, de joindre leurs témoignages à ceux de toute la France. Un manuscrit de Paris (3) du XVe siècle nous signalait l'Église de Saint-Martin de Worms comme étant acquise à notre cause. La bibliothèque de Lyon nous a parlé de Strasbourg et de Genève; c'est donc tout le bassin du Rhin qui est pour nous.

En effet, remontons ce fleuve presque jusqu'à sa source, et, quittant à regret le beau lac de Constance, descendons par la voie ferrée jusqu'à la petite ville de Saint-Gall, qui a si radicalement renié son glorieux passé monastique. A l'ombre du cloître spolié nous trouvons une hospitalité d'autant plus généreuse et cordiale, qu'elle est plus secrète (4). La robe du moine a besoin de se dérober là où elle a été si longtemps vénérée. L'aimable bibliothécaire, M. l'abbé Idtenson, est à nos ordres et clous ouvre les

 

(1) Note sur la feuille de garde.

(2) Ce sont un Livre d'Heures en flamand du XVe  siècle, coté n. 52, provenant de l'abbaye des Prémontrés du Parc près Louvain ; n. 76 (XVe  s. Breviaire) ; un missel pour l'église de Liège, imprimé à Paris en 1499.

(3) Biblioth. nat. n° 1310.

(4) Jamais je n'oublierai les attentions et la douce hospitalité de M. et Mme Diebolder.

 

 

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splendides armoires construites par les Bénédictins à la veille de leurs désastres. Là ont travaillé Mabillon et tant de pieux et illustres enfants de Saint-Benoît, depuis le VIIe siècle. Réprimons l'anathème contre leurs ingrats spoliateurs, et enrichissons-nous de leur trésor.

Tous les siècles, depuis le commencement du IXe jusqu'au XVIIe , y sont représentés. On peut suivre pas à pas, relativement à la question en litige, l'opinion de cette illustre et savante abbaye benédictine.

Le n° 348 est un manuscrit du commencement du IXe siècle, contenant le sacramentaire dit Gélasien; cependant, au folio 251, chacun peut lire : « V Idus Julii, Natalis sci Benedicti. » Et afin que l'antiquité de cette fête à Saint-Gall soit mise hors de toute contestation, le n° 397 le confirme d'une manière aussi péremptoire qu'intéressante. Ce manuscrit a été écrit dès le début du IX° siècle, puisqu'on a noté au fur et à mesure, à la marge, des indications nécrologiques relatives aux principaux personnages contemporains (1).

Or, lui aussi, mentionne les deux fêtes de saint Benoît, du 21 mars et du 11 juillet (2).

Les n° 184 et450,également du IXe siècle, viendraient au besoin au secours de ces deux précieux documents, puisqu'ils portent comme eux : « V Idus Julii, Depositio sancti Benedicti abbatis. »

Après ces témoignages, il est inutile d'énumérer ici tous les autres manuscrits du Xe, du XIe, du XIIe, du XIIIe, du XIVe et du XVe siècle, qui tous font chorus au concert unanime de leurs prédécesseurs (3).

Quoi d'étonnant, étant donnée une tradition si ancienne et si

 

(1) Ces notes sont sur les pages 20. et 22. A la page 20 : « Irmingarda H Ludovici regis filia et sanctimonialis, XVII Kl Augusti obiit. » A la page 22 : « V. Kl februarii in palatin Aquisgrani Karolus imperator obiit omnium Augustorum optimus. XIII K1. julii Ludovicus imperator obiit in insula Reni quae est sita juxta palatium Engilinheim. XIII Kl. maii, Judith augusta apud Turonos diem obiit in monasterio sci Martini ubi et corpus ejus humatum est. XII KI octobris Gozbaldus episcopus obiit. II Nonas Junii, Karolus archiepiscopus obiit. V. Idus decembris Truogo episcopus obiit. Nona (sic) Kl decembris Abo obiit. XI Kl dec. Notingus episcopus obiit. »

(2) Le calendrier est au fol. 45 : XII 91 Aprilis Natalis sci Benedicti abbatis. V. Idus Julii Depositio sci Benedicti abbatis.

(3) Au besoin on peut voir les n. 338, 339, 341, 342, 340 (précieux sacramentaire sur vélin du IXe au Xe s.), 459, tous du Xe Siècle; les n. 376, 380, 387, 413 et 414 du XIe; les n. 341, 361, 375, du XIIe ; les n. 378 et 503 du XIIIe ; les n. 24, 337, 355, 404, 503, 504, du XIVe ; les n. 410, 415, 452 de la première moitiédu XVe . Pour des motifs que nous dirons bientôt, Translatio se changea en Commemoratio vers la fin du XVe siècle.

 

 

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constante, que le B. Notker, à la fin du IXe siècle (1), s'en soit fait énergiquement l'écho dans son fameux martyrologe? Certes, il n'avait rien à emprunter à Adrevald; la bibliothèque de son monastère devait lui fournir sur ce sujet de précieux documents que nous n'avons plus, mais dont les anciens sacramentaires encore conservés sont les garants indiscutables.

Aussi bien, il eut évidemment pour but de fondre en un seul les deux martyrologes de Raban Maur et d'Adon (2). Or la bibliothèque de Saint-Gall possède encore, sous le n° 454, une copie de l'oeuvre du saint évêque de Vienne, écrite au IXe siècle, cellelà même sans doute qui a servi au pieux compilateur.

Quant au bienheureux Raban Maur, la dédicace qu'il fit de son ouvrage à Grimold, abbé de Saint-Gall (3), démontre assez quelles étroites relations existaient entre l'illustre abbé de Fulda et la célèbre abbaye du diocèse de Constance.

Né en 776 (4) à Mayence, instruit à l'école de son monastère et à celle du fameux Alcuin (5) qui lui voua une estime particulière (6), Raban Maur, acquit bientôt un immense savoir et une réputation universelle. Son opinion a, par là même, une haute valeur; d'autant plus que, de son aveu, il s'est servi pour composer son martyrologe de tous les documents anciens à sa portée, et qu'il a eu spécialement en vue les fêtes des saints célébrées à Selgentadt (7), à Saint-Gall (8) et à Fulda (9). Ce martyrologe est par conséquent un témoin irrécusable des traditions liturgiques

 

(1) Hist. littér. de la Fr., t. VI, p. 141. Patrol. lat., t. CXXXI, col. 1029,1118. Le B. Notker composa son martyrologe vers l'an 894.

(2) Hist. lit. de la France, loc. cit. Bolland. Act. SS. T II Martii, p. VIII, n. 14.

(3) D. Mabillon, qui a le premier publié la double épître dédicatoire de ce martyrologe (Mabillon, Analecta, p.419, édit. in-fol. et Patrolog.lat. t. CX, col.1121-1122 ) l'avait tiré d'un manuscrit de Saint-Gall. Cf. Hist. lit. de la France, t. V, p. 174 et Bolland. Art SS. t. VI. Junii praefat. n. 64, sur l'authenticité de ce martyrologe.

(4) D. Mabillon, Annales bened. lib XXVI, an. 794, n. 39. D. Rivet, Hist. litt. de la Fr. t. V, p. 151.

(5) D, Mabillon et D. Rivet. loc. cit.

(6) Patrolog. lat., t. Cl, p. 794.

(7) D. Mabillon, Analecta, p.419, Prolog. ad, Ratleicum Abbat. : « Quia rogasti me, frater amantissime, ut martyrologium per totum annum tibi conscriberem, atque sanctorum festa quaecumque potuissem invenire ibidem insererem : feci quantum potui, et singulis diebus nomina sanctorum quae scripta sive notata ab antecessoribus in libellis reperui ibidem inserui..

(8) Carm. Grimoldi abbatis : loc. cit.

Ut quorum celebras festa tu noveris actus

Et finem vitae quo hinc abiere polum.

(9) Bolland. Act. SS. t. II Martii p. VIII, n. 14 ; t. VI Junii. Praefat. n. 64 et p. 820 et 825. Georgi a publié, à la suite du martyrologe d'Adon, le martyrologe de Fulda. Il contient au 11 juillet cette mention : « In Floriaco monasterio deposilio Corporis sancti Benedicti abbatis. »

 

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des bords du Rhin et de l'Allemagne du Nord, au commencement du IXe siècle, et même à la fin du VIIIe, puisque l'auteur a puisé dans des sources antérieures et que d'ailleurs, par sa jeunesse et son éducation. il appartient autant au VIIIe qu'au IXe siècle. L'opinion qui fait de son travail une simple compilation des martyrologes de saint Jérôme, de Bède et de Florus (1), n'enlève rien à l'importance et à l'antiquité de ce témoignage. Du reste, il est, dans tous les cas, incontestablement antérieur à la composition de la légende d'Adrevald.

Son illustre maltre Alcuin, sous la direction duquel il perfectionna ses études de l'an 801 à l'an 803, avait lui-même publiquement accepté la tradition française relative à la translation du corps de saint Benoît (2). Il avait même composé pour la fète de la Translation une préface spéciale, que l'abbé de SaintGall, Grimold, l'ami de Raban Maur, s'est fait un pieux devoir d'insérer dans son recueil (3).

Le précepteur de Charlemagne n'avait, du reste, fait, en cela, que suivre l'exemple de ses compatriotes d'outre-Manche, comme nous le constaterons bientôt.

Au milieu de ce courant unanime qui avait déjà entraîné la plupart des Églises de France, d'Angleterre, d'Allemagne et de Suisse, Raban Maur ne pouvait pas refuser son adhésion à la tradition française relativement à la translation du corps de saint Benoît. En conséquence, il reproduisit dans son martyrologe les expressions mêmes que nous avons relevées dans les antiques sacramentaires de Gellone et d'Auxerre (4), au 11 juillet et au 4 décembre : « Depositio Benedicti abbatis... Monasterio Floriaco, a partibus Romae adventus CORPORIS sancti Benedicti abbatis; » soit qu'il les ait empruntées à des documents analogues, soit qu'il les ait trouvées consignées dans le martyrologe de Florus, dont il s'est, dit-on, servi.

 

(1) Bolland. Act. SS. t. VI junii, Praefat. ad martyrol. Usuardi, n. 64-66.

(2) Patrolog. lat. t. CI, col. 752.

(3) Patrol. lat, t. CXXI, col. 795, 910 : In translatione S. Benedicti. Plus haut (col. 907) il y a une autre préface pour in festo depositionis S. Benedicti. Nous expliquons ainsi fort naturellement le passage du Micrologue relatif aux Préfaces composées par Alcuin. Grimold ne se donne lui-même que comme un simple compilateur (Patrol. loc. cit. col. 797). « Idcirco operae; pretium duximus ea velut flores pratorum vernantes carpere et in unum congerere... quaecumque nostris temporibus necessaria esse perspeximus, quamquam plura etiam in aliis sacramentorum libellis invenissemus inserta.

(4) Patrolog. lat. t. IX, col. 1136, 1156, 1183. Au 2l mars il ajouta à Sancti Benedicti abbatis ces quelques mots d'éloges . « qui Regulam scripsit monachorum cum magna discretione. »

 

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La publication des martyrologes de Florus de Lyon et de Raban de Fulda, inspira à un jeune moine, nommé Wandalbert, de l'abbaye de Prum, au diocèse de Trèves, le désir de chanter en vers les saints que ceux-ci avaient célébrés en prose (1). Telle fut l'origine du fameux martyrologe de Wandalbert, dédié par son auteur, en 848, à l'empereur Lothaire (2). Outre les manuscrits, tous du IXe siècle, qui ont servi à la double édition du Spicilège de D. Luc d'Achery, il en existe encore un autre du même temps dans la bibliothèque de Saint-Gall (3). Or voici ce que nous y avons lu nous-mêmes, au mois de juin 1880. Pour le 21 mars

 

« Tum duodena fide Benedicti et nomine fulget,

Coenobiale decus duce quo laetatur in orbe. »

 

Et pour le 11 juillet

 

« Tam Beneventanis translata a montibus, almi

Busta (4) Patris Benedicti nunc Liger altus honorat. »

 

Les Italiens n'ont pas ici la ressource de dire que ces vers ont été ajoutés après coup ; le manuscrit est contemporain de l'auteur.

Nous ne pouvons dire adieu à la riche bibliothèque de SaintGall, sans avoir pris note d'un bréviaire de Constance, du XIVe siècle (5),d'un autre de l'abbaye de Disentis (6),d'un troisième de Saint-Pierre in Castello chez les Grisons (7), qui sont d'accord avec ceux de Saint-Gall au sujet de la fête de la Translation de saint Benoît.

Mais le même dépôt possède un manuscrit qui mérite une attention particulière (8). Il a dû primitivement appartenir à quelque monastère dédié à saint Benoît et entretenant des relations intimes et directes avec le Mont-Cassin, car on y lit : « VIII Idibus octobris, In Casino, dedicatio ecclesiae majorisi XII lectiones. » Et : « Idus octobris, octava dedicationis ecclesiae

 

(1) D. Rivet, Hist. litt. de la France, t. V, p. 377-382.

(2) D. Luc d'Achery le publia en 1661, dans le tome Ve de son Spicilège. D. Martène, dans ses voyages en ayant trouvé (à Saint-Gall) une autre copie du temps même de l'auteur, M. de la Barre s'en servit pour l'édition in-folio du même Spicilège (t. II, p. 38). Hist. lit. de la Congregation de Saint-Maur, p. lit, note 1.)

(3) C'est le n. 250. Le martyrologe de Wandalbert commence au fol. 28.

(4) Adrevald. (Hist. translat. S. Benedicti, n. 7) emploie le même terme dans le sens de corpus. Voyez le supplément au dictionnaire de Du Cange au mot Bustum.

(5) C'est le n. 503 k.

(6) C'est le n. 405.

(7) C'est le n. 447.

(8) C'est un bréviaire du XIIIe siècle au moins, et coté 503 i .

 

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majoris sancti Benedicti. XII lectiones. » De plus, au 22 octobre, (XI Kalendas novembris) est marquée la fête de saint Berthaire, abbé (du Mont-Cassin), Et le 5 novembre (Nonis) : « In Casino, dedicatio ecclesiae sancti Stephani, XII lectiones. Et le 15 du même mois : « Idus (novembris) dedicatio ecclesiae B. Pauli. »

Néanmoins, malgré cette étroite alliance avec l'archimonastère d'Italie, l'Église d'où provient ce précieux document célébrait les trois fêtes de saint Benoît. Celle du 4 décembre est notée en ces termes : « II Nonis (decembris) Benedicti abbatis tumulatio. »

Mais ce qui est écrit pour la fête du 11 juillet surpasse en précision tous les textes allégués jusqu'ici :

« En la translation de saint Benoît, lisons-nous à la page 526 (1), Collecte : « Dieu tout-puissant et éternel, qui avez accordé aux peuples des Gaules de recevoir par une miraculeuse translation les membres du corps vénérable du bienheureux Benoît, donnez-nous, par l'intercession de ses mérites, de marcher dans la voie de la sainte religion, de telle sorte que nous méritions de jouir un jour de la société de notre bienheureux patron. »

Il est inutile d'insister sur l'importance de ce monument. Il constate que, encore au XIIIe siècle, les amis intimes du Mont-Cassin ne croyaient pas manquer au devoir de leur dévouement envers cette illustre abbaye en restant fidèles au culte de l'antique tradition française.

Nous ne pouvons quitter la Suisse sans visiter l'insigne pèlerinage deNotre-Dame des Ermites. Là, habitent encore, à l'ombre de leurs cloîtres, de dignes enfants de saint Benoît, dont la douce hospitalité console le pèlerin attristé. Les manuscrits n'y sont ni aussi nombreux ni aussi anciens qu'à Saint-Gall; toutefois, du Xe à la fin du XVe  siècle (2), ils forment une chaine non interrompue

 

(1) In translatione sci Benedicti, Collecta : « Omnipotens sempiterne Deus, qui sacri corporis beati Benedicti membra mirabiliter translata suscipere tribuisti Galliarum populis, concede nobis ut, ejus intercedentibus meritis, per viam gradientes sancta religionis, pervenire mereamur ad societatem ejusdem beatissimi Patroni. » Cette oraison avec une secrète et une oraison ad complendum dans le même sens se trouve dans le sacramentaire de Corbie écrit par ordre de l'abbé Ratolde en 945 (cf. D. Martene, De antiquis Ecclesiae ritibus, t. III, col, 582).

(2) Ce sont pour le Xe ou XIe siècle, le sacramentaire coté 3; pour le XIIe, les nos 83, 113, 114 ; pour le XIIIe, le n. 611 ; pour le XIVe, les n. 85, 87, 89, 9l ; pour le Xe, les n. 84 et 107.—  Le n. 902 des Incunables est un bréviaire imprimé à Venise en 1506 par suite d'un décret du chapitre général de la congrégation du Mont-Cassin de l'an 1502. Au V Idus julii le calendrier porte naturellement : Pii Papae. Mais un moine d'Ensiedien a ajouté de sa main : Translatio sancti Benedicti. Donc en 1506 on faisait encore la fête de la Translation de S. Benoît à Ensiedlen. Le bréviaire n° 91, du XIVe siècle, marque même l'octave de la translation le XIIe des Kalendes d'août (21 juillet) et le n. 89 du même temps contient cette rubrique p. 502 : In hac die (Translationis) neque per octavam unquam canitur hymnus Iste confessor. Nam non natalem, sed translationem hodie colimus sancti Patris nostri. Ymnus autem Iste confessor de transitu sanctorum ad caelum agitur. »

 

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de témoignages attestant la persistance, à Einsiedlen, de la fête de la translation de Saint-Benoît en France. Il faut même descendre jusqu'au XVIIIe siècle pour rencontrer des signes de défection à cet égard dans l'illustre monastère de Saint-Meinrad. On y peut en outre consulter divers documents précieux, provenant de l'église cathédrale de Constance (1), de celles de Brixen (2) dans le Tyrol, de Bâle (3), de Coire (4), du monastère de Nieder-Altaïch (Altahensis) (5), sans parler d'un diurnal de l'abbaye de Marchiennes dans notre Flandre (6), et du fameux Missale integrum Teutonicum (7), qui a excité la curiosité de D. Calmet (8), de D. Gerbert (9) et de Binterim (10).

Tous ces documents ne démontrent-ils pas l'antiquité et l'universalité de la fête de la Translation de saint Benoît? Il n'est évidemment plus permis d'en douter, puisque toutes les Églises, même cathédrales, du bassin du Rhin, depuis sa source jusqu'à son embouchure, la célébraient à l'envi, dès le IXe ou le Xe siècle.

 

(1) Ce sont les n. 82 et 105 du XVe  siècle, et parmi les imprimés le n. 578, de l'an 1504, et le n. 919, de l'an 1516.

12) C'est le ms. 108 du XVe  siècle.

(3) C'est l'incunable n. 87 de l'an 1499.

(4) C'est le missel de l'an 1589.

(5) Missel de 1531.

(6) C'est le ms. n. 93 du XIVe siècle environ. Les diverses fêtes de sainte Rictrude. La dédicace de son église, etc. indiquent que ce manuscrit provient de cette abbaye.

(7) Les rubriques en allemand et le calendrier prouvent qu'il a été fait en 1381 pour un monastère de bénédictines en Bohême ou en Silésie (Note du R. P. D. Gall).

(8) D. Calmet, Diarium Helveticum.

(9) Gerber. Iter allemanicum.

(10) Binterim, Id.,  IV. III, p. 204.

 

 

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 Haut du document

 

VIII

 

LES MANUSCRITS DE LA BAVIÈRE, DE L'AUTRICHE, DE LA HONGRIE ET DE LA POLOGNE.

 

Puisque nous nous sommes avancé jusqu'aux bords du lac de Constance, franchissons-le dans une barque légère, et, prenant à Lindau la voie ferrée, allons à Munich dépouiller le riche trésor de manuscrits déposés dans cette capitale. Le gracieux P. Odilon, bénédictin de l'abbaye de Saint-Boniface, nous servira d'introducteur auprès du savant et aimable sous-bibliothécaire, M. Meyer, dont la complaisance est vraiment inépuisable.

Mais pour nous stimuler dans nos recherches, il est bon de rappeler qu'elles doivent nous fournir une solution à l'une des plus délicates objections des Italiens. L'empereur saint Henri, comme on sait, était duc de Bavière lorsqu'il fut appelé à ceindre la couronne impériale. Or, parmi les évènements de sa vie il en est un qui se rapporte directement à notre sujet. Pendant son expédition de Bénévent en 1022, il aurait été guéri miraculeusement au Mont-Cassin de la main même de saint Benoît, qui lui aurait apparu.

Plusieurs écrivains ont raconté ce fait. L'auteur de la vie de saint Meinwericus, évêque de Paterborn et ami de saint Henri, nous en a transmis un récit probablement emprunté à des documents plus anciens et d'ailleurs assez vraisemblable.

Selon lui (1), saint Henri, souffrant cruellement de la pierre, gravit la montagne du Cassin dans la pensée d'y recourir à l'intercession de saint Benoît et de sainte Scholastique. Ayant fait sa prière devant le sépulcre vénéré, il se retira dans les appartements destinés aux hôtes et se mit au lit, épuisé de fatigues et de souffrances. Durant son sommeil, saint Benoît lui apparut et l'assura que Dieu, en qui il avait mis sa confiance, l'avait exaucé (2). En même temps, arrachant lui-même le calcul avec un

(1) Bolland., Act. SS., t. I Julii, p. 511, n° 22. Quoique cet auteur, du XIIIe siècle environ, ait fait quelques fautes de chronologie, il est néanmoins fort bien renseigné en général et paraît avoir travaillé sur de bons mémoires.

(2) Bolland., loc. cit. : « Ascendensque montem Cassinum, patrocinium S. Benedicti et B. Scholasticae sororis ejus pro sanitatis suae adeptione suppliciter imploravit et mirabiliter impetravit. Denique completa oratione ad hospitium se contulit et lassatus ac debilitatus in lectulo se collocavit. Quo obdormiente S. Benedictus ei apparuit et a Deo in quem speravisset eum exauditum asseruit, et ferro medicinali quod tenebat, etc. » L'auteur de la légende de saint Henri qui vivait au XIIe ou XIIIe siècle (Bolland., Act. SS. t. III Julii, p. 693, n. 54) emprunte son récit, partie à Léon d'Ostie (cf. Bolland., loc. cit. p, 731 et Chronic. Cassin. II, 47), partie aux documents où a puisé le biographe de S. Meinwericus. (Bolland., loc. cit. p. 729, n. 25-27). Il n'est guère recevable dans la question.

 

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instrument de fer, il le déposa dans la main du malade et disparut. Le prince se réveilla aussitôt, appela les évêques et les principaux seigneurs de sa cour, et leur montra, en rendant grâces à Dieu, le signe manifeste du prodige que saint Benoît venait d'opérer. Plein de reconnaissance, il combla l'abbaye de bienfaits, et fut dès lors pénétré d'une profonde dévotion envers saint Benoît et envers tous ceux qui faisaient profession de la vie monastique.

On le voit, l'hagiographe ne fait pas la moindre allusion à la présence corporelle de saint Benoît dans son tombeau. Il est constant d'ailleurs que les saints n'ont pas besoin pour opérer quelque part un miracle d'y être corporellement présent. C'est ce qu'enseigne formellement saint Grégoire le Grand dans la vie de saint Benoît (1).

Cependant, dès le milieu du XIe siècle, il circulait au Mont-Cassin, à propos de cette même guérison de saint Henri, une légende qui, par la suite des temps, a pris un caractère d'opposition à la tradition française. Il est bon d'en faire toucher au doigt les phases et les progrès.

Vers l'an 1070, un saint moine du Mont-Cassin, nommé Amatus, né à Salerne et élevé plus tard à la dignité épiscopale, entreprit d'écrire l'Histoire des princes normands en Italie. Il dédia à son abbé Didier son ouvrage, qu'il poursuivit jusqu'à l'année 1078. Pierre Dacre avait signalé cet auteur et son oeuvre dans son livre De Viris illustribus Casinensibus (2) ; mais on le croyait perdu pour toujours, lorsque M. Champollion Figeac en découvrit, dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris, une traduction française composée par un Italien, probablement sujet du comte de Mileto en Calabre. Or, dans un passage de cette Histoire des Normands, Amé trouva l'occasion de parler de la guérison de saint Henri. Il est curieux de rapprocher son récit

 

 

 (1) S. Gregor. Magn. Dialog. lib. III, cap. XXXVIII : Quia ab infirmis potest mentibus dubitari, utrumne ad exaudiendum IBI PRAESENTES SINT ubi constat quia in suis corporibus non sunt, ibi necesse est eos majora signa ostendere ubi de eorum praesentia potest mens infirma dubitare.

(2) Patrol. lat. t. CLXXIII, col. 1032.

 

 

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de celui du biographe du saint évêque de Paterborn. Nous le copions dans le texte édité par M. Champollion Figeac, en 1835(l).

« Un jor (2) cestui empéreor senti grand dolor à lo flanc et plus grave que non soloit, quar estoit acostumé d'avoir celle dolor. Et en celle dolor manifesta lo secret de son cuer à ceus qui continuelment en avaient compassion, et dist : « Comment lo empère romain, lo quel est subjett à nous entre li autre royalme de lo monde, est haucié par la clef de saint Pierre apostole et par la doctrine de saint Paul ; ensi, par la religion de lo saint père Benedit croirons a acroistre lo impère, se avisons avec vous presentement son cors; car la prédication de ces ij apostole par tout lo monde fu espasse la foi; mès pour la maistrie de lo Père dona commencement de religion, et dona manière de conversation à tuit li moine. »

« Et quand il ot dite ceste parole il s'endormi. Saint Benoît lui apparut, et le gari et lui dit : « O empéreor, pourquoi désires-tu la présence moe corporal? Crois que je voille laissier lo lieu où je fus amené de li angele, où la regule de li moine et la vie je eseris, dont la masse de mon cors fu souterrée? »

« Et en ceste parole se montre que quant li os d'aucun saint sont translaté de un lieu en autre, toutes voiez, lo lieu où a esté premèrement pour la char qui est faite terre, doit estre à l'omme en révérence; et plus se monstre par ce que je sequterai. Et lo empéreor de loquet avait paour lo regne, ot paour de un moine.»

« Et lo saint lui dist que « sans nul doute tu saches que mon cors veut ici ester, et de ce te donnerai-je manifeste signe o la verge pastoral, loquel signe sera manifeste. C'est o la croce

laquelle tenoit en main li saint. Et fit la croiz à lo costé de l'empéreor, en loquel lui tenoit lo mal, et lui dit : Réveille-toi sain et salve, et quar ceste enfermeté non auras plus. »

« Et maintenant li empéreor se réveilla saisi et salve. Et si coment lo saint lui promisse, de celle enfermeté non ot onques puiz

(1) Voici le titre de cet ouvrage, précéde d'une savante introduction de l'éditeur : L'Ystoire de ci Normant et la chronique de Robert Viscart par Aimé moine du Mont-Cassin, publiée pour la première fois d'après un manuscrit français inédit du XIIIe siècle appartenant à la bibliothèque royale pour la société de l'histoire de France, par M. Champollion Figeac. 1 vol, in-8, Paris, chez Jules Renouard 1835.

(2) Ibid. livre I, chap. XXVIII.

 

 

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dolor. Et pour cest miracle tant ot dévotion a lo monastier, quar coment il dist qu'il vouloit laissier la dignité impérial, et vivre en lo monastier comme moine. »

Quiconque lira sans préjugé ce passage du chroniqueur cassinésien du XIe siècle, y verra un aveu manifeste de la translation du corps de saint Benoît. L'empereur éprouve le désir de se faire ouvrir le sépulcre du saint patriarche (se avisons avec vous présentement son cors),dans le but évident d'accroître sa dévotion et sa confiance. Saint Benoît lui apparaît et lui reproche sa curiosité. (Pourquoi désires-tu la présence moe corporal ?) et la pensée où il est que ce lieu saint soit délaissé par lui (Crois que je voille laissier lo lieu?) ; lieu où il fut amené par les anges, où il écrivit sa règle, « où la masse de son cors fu souterrée », c'est-à-dire fut autrefois enterrée, ce qui est un aveu formel qu'il n'y était plus. S'il y avait été, le saint aurait dit : où la masse de mon cors EST souterrée, et non pas FU souterrée (1).

En résumé, saint Benoît protesta, selon le moine Amé, contre l'idée que le Mont-Cassin était privé de sa présence, parce qu'il était privé de la présence de son corps. C'était reproduire, en d'autres termes, la doctrine de saint Grégoire le Grand, alléguée plus haut (2).

C'est ce que fait remarquer, du reste, le moine chroniqueur (3). Saint Benoît lui-même explique ses paroles, en ajoutant : « Sache que mon cors VEUT ici ester », ce qui signifie évidemment : « Je suis ici corporellement par le désir, par l'amour que je porte à ce sanctuaire. »

Ce passage de saint Amé est donc remarquable à tous les points de vue. Il nous initie au secret de la conviction d'un grand nombre de religieux du Mont-Cassin, sous le gouvernement du saint abbé Didier, qui devint plus lard le pape Victor III. On

 

(1) Faute d'avoir compris cette nuance grammaticale S. E. le cardinal Bartolini s'est trompé sur le vrai sens de ce texte. (S. Zaccaria papa, p. 322-324).

(2) S. Gregor. Magn., loc. cit. Ibi praesentes sint, ubi constat qui in suis corporibus non sunt . »

(3) S. E. le cardinal Bartolini prétend que cette remarque est du traducteur. Peu importe, comme nous venons de le voir ; mais cette explication est erronée. Le traducteur avertit toujours par quelques expressions de transition quand il parle de son fond. Ici au contraire l'observation en question est suivie de cette autre qui prouve que ce qui précède est bien du chroniqueur : et plus se monstre par ce que JE SEQUTERAI. » Du reste, la fin du discours du saint est également suivie d'une réflexion analogue. C'est donc bien l'auteur qui commente le discours. En fait, le commentaire est absolument exact.

 

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croyait à la réalité de la translation du corps de saint Benoît en France; on croyait sans doute aussi à la présence de quelques ossements dans le sépulcre; mais on considérait comme une témérité la pensée de l'ouvrir. Toutefois, à côté de cette opinion partagée par les hommes graves et modérés, il y avait aussi un courant d'idées plus emportées.

L'auteur de la Chronique du Mont-Cassin, attribuée à Léon de Marsi, représente ce parti extrême. Nous l'avons déjà constaté à propos du texte de Paul Diacre; nous allons le voir confirmé au sujet de la guérison de l'empereur Henri.

Le fait, déjà assez dramatique par lui-même, prend sous sa plume des couleurs nouvelles (1).

Il est évident que le chroniqueur emprunte ici, comme en une foule d'autres endroits (2), le fond de son récit à son vénérable prédécesseur Amatus, qu'il se garde bien de nommer; mais c'est pour en dénaturer le sens.

Le désir de saint Henri de se faire ouvrir le sépulcre devient un scrupule presque permanent qui tourmentait son esprit (3). L'apparition a lieu, non pas durant le sommeil, mais pendant un demi-sommeil (4), afin que le discours qui va suivre paraisse plus vraisemblable.

Saint Benoît ne reproche plus à l'empereur sa curiosité. Il lui affirme la réalité de la présence de son corps au Mont-Cassin, et sa guérison lui est accordée comme preuve et comme signe de cette vérité (5).

L'empereur se lève et sa guérison s'opère d'une façon assez singulière.

Le matin venu, il se rend au chapitre, et là, en présence des frères, il prononce ces paroles : « Que me conseillez-vous, mes

 

(1) Chronic. Casinense, apud Pertz, Monumenta Germaniae, t. VIII, et apud Patrolog. lat. t. CLXXIII, lib. II, cap. XLIII.

(2) Champollion, loc. cit. Prolégomènes, p. lxij.

(3) Chron. Casin. loc. cit : « Saepius tamen dubietatis scrupulo movebatur utrumnam beatus Benedictus corporaliter hoc in loco quiesceret. »

(4) Ibid. « Prae dolore jam dicto nec plane dormienti nec ex integro vigilanti idem sanctissimus Pater apparuit. »

(5) Ibid. « Scio, inquit Pater Benedictus, quoniam in me hactenus hie dubitasti quiescere; sed ne super hoc amplius dubites, meumque in loco isto certissime quiescere corpusculum credas, hoc tibi signum erit. Cum primum hodie surrexeris in egestione urinae tuœ tres lapillos non parvos mingere habebis, et ex tunc dolore isto amplius non laborabis. Et scias quia ego sum frater Benedictus. »

 

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seigneurs, de donner au médecin qui m'a guéri ? » Et comme les moines lui répondaient qu'ils lui donneraient volontiers tout ce qu'il demanderait : « Non pas, répliqua-t-il ; au contraire, le père Benoît m'ayant guéri cette nuit, il est de toute justice que je tire de ma cassette de quoi payer son remède. » Et il se mit à leur raconter avec des larmes de joie ce qu'il avait vu et entendu, et il ajouta (1) : « Maintenant, j'ai pleinement reconnu pour certain que ce lieu est vraiment saint, et que nul mortel ne doit désormais douter que le Père Benoît n'y repose, réellement avec sa sainte soeur. » Et il montrait à tous les trois calculs qui le faisaient auparavant souffrir. Et, séance tenante (2), il fit diverses donations au monastère, approuvées par le pape.

Si, d'après Benoît XIV (3), une apparition surnaturelle suivie d'une guérison instantanée peut être révoquée en doute, alors même que la guérison qui parait en être la conséquence est reconnue indubitable et miraculeuse, que faut-il penser d'une vision racontée avec des détails si contradictoires, et surtout des discours qui sont ici prêtés aux personnages en scène ? Évidemment ils n'ont aucune valeur historique. Et cependant les Italiens en font un de leurs principaux arguments.

L'auteur de la Chronique du Mont-Cassin, non content d'avoir

 

(1) Ibid. « Nunc plane pro certo cognovi quoniam vere locus iste sanctus est, et nulli mortalium est ulterius ambigendum quin hic Benedictus pater pariter cum sancta sorore sua quiescat. »

(2) Ibid : « Universis itaque super tenta visione tamque mirifica sospitateimperatoris obstupescentibus, oblutit ipsa die imperiali muuiticentia beato Patri Benedicto munera haec, etc. Recollegit praeterea a Judaeis vestem unam, etc. Quae omnia pariter in fratrum praesentia super altare S. Benedicti ponens obtulit praedictumque papam (Benedictum VIII) suce auctoritatis scriptionem de ipsis omnibus in hoc loto facere rogavit. »

(3) Bened. XIV, De servor. Dei beatificatione, lib. II, cap. XXXII, n. 12 : « Dum fungebar munere fidei Promotoris, saepe proposita fuerunt miracula sanitatum in instanti mirabiliter effectarum in personnis religiosis probis et honestis praevia apparitione servi Dei cujus intercessions miraculum contigisse dicebatur. Sacra autem Congregatio, veris ostensis ostendendis, miraculum utique approbavit, minime vero visionem et revelationem. » Pourquoi alors nous serait-il interdit de considérer comme un récit sans autorité la prétendue vision d'Adam, custode du Mont-Cassin, racontée par Léon d'Ostie au chapitre 48e du même livre, après l'absurde conte relatif à saint Henri, inséré dans le chapitre 47? (Sur cette vision voyez Patrol. lat. t. CLXXIII, 457, et Bolland, Act. SS. t. III Julii, p. 686 n. 20, p. 731-732 note e). Au total les chapitres 45 et 47 sont certainement des fables, pourquoi les chapitres 43 et 48 ne seraient-ils pas au moins mêlés de fictions? Nous pouvons donc dire avec Mabillon (Annales bened., lib. LV, an. 1022, n. 15): « Non majoris videntur fidei quae hac de re Adamus Casinensis custos Leoni abbati S. Pauli retulisse fertur. Haec somnia sunt in quibus imaginatio passim pingit fingitque id quod quisque cupit. »

 

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fait parler à sa guise le saint empereur Henri, lui prête des actes de violence dont il ne s'est jamais rendu coupable (1) : « Profondément convaincu, dit-il, par suite de la révélation qu'il avait eue et de la santé qu'il avait recouvrée, que le corps de saint Benoît reposait en cette abbaye (du Mont-Cassin); de retour en Bavière, partout où il rencontrait la légende de la prétendue translation de saint Benoît en France, il la livrait aux flammes, racontant à tous la vision dont Dieu l'avait favorisé sur cette sainte montagne, et démontrant que toute la trame de la légende n'était qu'un tissu de faussetés. »

Don Mabillon a depuis longtemps opposé à ce racontage ce fait assurément grave, « que la translation de saint Benoît continua à être célébrée dans les monastères de l'Allemagne et même de l'Italie (2). »

Mgr Giustiniani crut suffisamment résoudre cette difficulté en répliquant que l'empereur Henri n'ayant point ordonné par un décret public de brûler les écrits favorables à la translation, il n'est pas étonnant que les calendriers liturgiques aient continué à en faire mention (3).

C'était esquiver la question. Il ne s'agit pas d'une mention sans portée; il s'agit d'une mention emportant de soi-même la célébration d'une fête, non pas dans quelques églises isolées, mais dans presque toutes les églises de l'empire. Et s'il n'y a pas eu de décret public, les actes de violences répétés, les raisons puissantes et convaincantes alléguées par un empereur tel que saint Henri, étaient alors pour les évêques, sujets de ce prince, des motifs plus que suffisants pour faire abolir la fête du 11 juillet, d'autant plus qu'elle faisait un double emploi avec celle du 21 mars, universellement célébrée.

 

(1) Chronic. Casin. n, 44 : « Sane quoniam de corpore beati Benedicti quod in hoc loco veraciter requiesceret tum revelatione quam viderat tum sospitate quam senserat fuerat certissimus redditus, ubicumque posimodum scripturam translationis ejusdem beati Patris repperire potuit, flammis exussit : narrans ouinibus quae sibi Dominus hoc in loco ostenderit quaeve praestiterit; ex ipsius falsae translationis serie rationabiliter ostendens haec frivola esse et confictitia. »

(2) Mabillon, Annal. bened. an. 1022, lib. LV, n. 15 : « Nec quivis alius auctor Leoni suffragatur asserenti testimonia translationis in Golliam factae jussu imperatoris ubicumque reperire potuit combusta fuisse : cum e contrario in Germanicis imo et in Italicis monasteriis non paucis hujus translationis memoria Kalendariis consignata hactenus reperiatur.

(3) P. M. Jostiniani, Apologia, n. 34: « Non asserit tamen Leo publico imperatoris decreto omnibus hoc jussum esse : quare nil mirum si in Kalendariis quibusdam remanere hulusmodi translationis memoria potuerit. »

 

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Ajoutez à cela que dans la bulle du pape Benoît VIII, (1) dont nous parlerons en son lieu, il est écrit, que, presque tous les évêques, archevêques et abbés de toute la Gaule et de l'Italie, avaient été témoins du miracle au, Mont-Cassin. Dans ces conditions, un décret impérial était inutile. Si l'empereur les avait réunis autour de lui, aussitôt après sa guérison, comme le raconte l'auteur anonyme de la légende de saint Henri (2), ils, en reçurent plus qu'une notification officielle; ils durent sortir de cette scène dramatique tout au moins aussi indignés

que l'empereur contre la supercherie française; et leur premier devoir, à leur retour dans leur diocèse et dans leur monastère, était d'abolir à tout jamais une fête qui ne reposait que sur le mensonge.

On voit, par ces considérations, quelle importance doit avoir, à nos yeux, l'argument liturgique que nous poursuivons, et quel intérêt spécial s'attachait à l'étude des manuscrits de la Bavière et de toute l'Allemagne en particulier. A partir du XIe siècle, ils deviennent des témoins doublement précieux, attestant à la fois et l'antiquité de la fête de la Translation dans ces pays, et la fausseté de la légende inventée par Léon d'Ostie, ou son interpolateur.

La bibliothèque royale de Munich est l'une des plus riches du monde en manuscrits liturgiques; la moisson sera donc abondante. Malheureusement il est souvent difficile de déterminer à l'usage de quel monastère ou de quelle église ont servi à l'origine tel ou tel de ces nombreux documents. Néanmoins le catalogue indiquant soigneusement les bibliothèques d'où ils ont été tirés ou plutôt arrachés, cette donnée générale nous sera d'une grande utilité.

La fondation de l'évêché de Bamberg est assurément l'un des principaux évènements de la vie de saint Henri Ier. Fondée en 1007, honorée de la présence du pape Benoît VIII en 1020, cette Eglise a dû suivre plus que les autres les impressions de son bienheureux fondateur. Or le magnifique missel n° 4456, déposé dans

 

(1) Tosti, Storia della Badia di-Monte-Cassino, t. I, p. 253. « Belgrinus archiepiscopus Coloniens, cum omnibus fere episcopis, archiepiscopis et abbatibus totius Galliae et Italiae. »

(2) Bolland. Act. SS. t. III Julii, p. 72 9. Léon d'Ostie n'est pas d'accord sur ce (2) point avec ce légendaire; c'est aux moines réunis au chapitre que, selon lui, l'empereur raconta sa vision et fournit les preuves de sa guérison. C'est aux évêques et aux grands de son empire que, d'après ce légendaire, le prince fit ce récit. Mais peu importe; tous en eussent été certainement informés par le prince, si la chose était vraie, puisque tous auraient signé le diplôme pontifical.

 

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la réserve de la bibliothèque, est une preuve encore subsistante que Léon d'Ostie n'a raconté qu'une fable. Donné, dit-on, par saint Henri lui-même à l'église cathédrale, il a continué à y servir au culte, comme l'attestent deux lettres synodales de l'an 1058 et de l'an 1087 qui y sont transcrites.

Or la fête de la Translation y est marquée en beaux caractères en ces termes (1) : V Idus (Julii) translatio Benedicti abbatis. Au 21 mars on lit : « XII kl Aprilis Benedicti abbatis.

Après cet irrécusable témoignage, on peut sans crainte interroger les manuscrits des moniales d'Altenhohem (2), des Cisterciens de Bavière (3), des Bénédictins d'Aspach (4), de la cathédrale d'Augsbourg (5), de l'église du Saint-Sauveur (6), de celles de Dietramszell (7), de Benedictoburn (8), de Frisingue (9), de Chiemsee (10), de Diessensis (11), Ebersbergensis (12), de Fürstenfeld (13), de Furstenzell (14), de Kaisheim (15), du monastère d'Oberaltaich (16), de Palentina-Mannheimensis (17), d'Indersdorfensis (18), de Passau (19), de Saint-Emmeran de Ratisbonne (20), de Salzbourg (21), de l'abbaye des Prémontrés de Scheftlarn (22), de Tegern (23), de Saint-Zenon de Reichenhall (24), de l'église collégiale Lateranensis ad S.Nicolaum (25), etc., etc., sans parler des manuscrits non encore catalogués, comme le n° 2204.2, etc.

La démonstration ne pouvait pas être plus convaincante en ce qui concerne la Bavière. Le sera-t-elle également pour le reste de l'empire?

Allons à Vienne, en Autriche. Le baron de Dahmen nous servira

 

(1) Dans l'intérieur du sacramentaire il n'y a que les fêtes du sacramentaire purement romain. S. Benoît n'y est pas plus inscrit au 21 mars qu'au 11 juillet. Mais l'on sait que c'était le calendrier qui réglait les fêtes de chaque église.

(2) Ibid. n. 2768 (XIVe s.). — (3) Ibid. n. 2658.

(4) Ibid. n. 3205 f. 186 (XIV, s.).— (5) n. 3902, (XIVe s.) 3903 (1396).

(6) n. 1035 (XIVe s.).— (7) n. 1348 (XIVe s.).

(8) n. 4548 (XIVe s.), 4563 (XIIIe s.), 4573 (XVe s.).

(9) n. 6121 (Xe s. ex nota fol. 8), 6422 (XVe s.), 7674 (XIVe s.). A Vienne l’incunable           3842 (13 H. 19) de 1491 contient encore la fête de la Translation.

(10) n. 5509. — (11) n. 5546 (XIVe s.), 5677 (XVe s.).

(12) n. 5917 (XVe s.) — (13) n, 6915 (XIVe s.), 6918 (1498).

(14) n. 7209 (XIVe s.), 7213 (XIV, s.), 7214 (XIVe s), 7215 (XIVe s.).

(15) n. 7902 (XVe s.), 7922 (XVe s.).

(16) n. 9633 (XIIe s.), 9728 (XIV-XVe s.).

(17) n. 10075 (XIIe s.). — (18) n. 7614) — (19) n. 11013 (XIIIe s.), 11047 (XVe s.)

(20) n. 14600 (XIIIe s.), 14868 (XIVe s.), 14828 (XVe s.).

(21) n. 15719 (XVe s.), 15713 (XIe s.) 15955 (XIV° s.)

(22) n. 1719 (XIIe s.). — (23) n.19176 (XIIIe, an. 1276).— (24) 16404 (XIVe s.).

(25) n. 16147 (XIVe s.).

 

 

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de guide; les excellents fils de saint Dominique nous donneront un asile fraternel, et l'aimable M. Alfred Goldlin von Tiefenau, le plus intelligent scriptor de la Bibliothèque impériale, nous en ouvrira tous les trésors avec un dévouement sans bornes.

Nous y trouvons d'abord des bréviaires de Salzbourg (1), qui confirment les données que nous avions rencontrées dans la bibliothèque de Munich. Des bréviaires de l'abbaye de Lunaelacensis (2), dans le même diocèse de Salzbourg, montrent que la fête de la Translation de saint Benoît était générale dans ces contrées (3). Un bréviaire missel de Passau (4) vient encore à l'appui des manuscrits de la capitale de la Bavière. Mais voici des manuscrits de Brixen (5) dans le Tyrol, de la primatiale de Gran (Strigoniensis en Hongrie (6), de Gmunde (7) dans l'Autriche supérieure, de Melk (8), de Sainte-Croix près Vienne (9), de l'abbaye de Saint-Blaise dans la Forêt-Noire (10), d'Opatovicensis (11).

A la cour même de l'empereur, dans la chapelle du palais, jusqu'à la fin du XVe siècle, on n'a cessé de célébrer la fête du 11 juillet (12).

L'apôtre de la Bohème, saint Adalbert, dont nous recueillerons plus loin le précieux témoignage, ne pouvait laisser son Église de Prague en dehors du mouvement liturgique qui entraînait l'Occident tout entier à sanctionner la tradition française: En effet, plusieurs manuscrits de Vienne constatent ce fait important (13).

 

(1) Biblioth. Caesareae mss. n. 1672 (XVe s.), 1777 (XIVe s.).

(2) Ibid. n. 1892 (XIVe s.), 1797 (XVe s.), 1785 (XVe s.), 1787 (XIVes.), 4432 (1502). Sur ce monastère appelé Mansée voyez Mabillon.(Annales benedict. an. 974, lin. XLIII, n. 9; an. 1005, lib, III, n. 72.

(3) Le fait du reste est prouvé directement par l'incunable 3931 (15 g.) imprimé à Venise en 1482 pour tout le diocèse et un autre en 1498 (Incun. 11421 (18 A 6).

(4) Ibid. n. 1786 (XIVe s.), 1874 (XIVe s.). L'incunable 3874 (10 c. 5) de la même Eglise imprimé de 1590; et l'incunable 11350 (22 c. 2) de 1498.

(5) n. 1182 (XVe s.) Incunable 3812 de 1489, et le n. 11273 (117 et 20 A 5 B. 16.) de 1493.

(6) n.1799 (XIVe s. ) Incunable 11431 (19 A 13) de 1491, Inc. 11430 (9 G.11) de 1490.

(7) n.1844 (XVe s.),

(8) n. 1914 — (9) (mss. du XIII et du XIV s.) Je tiens ce renseignement du R. P. Van Hoof Bollandiste, qui, visitant la bibliothèque de ce monastère, a bien voulu prendre cette note —  (10) n. 1909 (XIIe ou XIIIe s.)

(11) n. 1963 (XVIe s.)

(l2) Ibid. n.1764 (1448), magnifique missel grand in-folio sumptibus et jussu Frederici III Imperatoris scriptus; n. 1940 (1411) Preces ad usum Leopoldi  IV, dicti Superbi.

(13) Ibid. n. 1674 (XIVe s.). Ce manuscrit était à l'usage de la cathédrale de Prague comme on peut le voir par les saints du calendrier. Item n. 1864 (XVe s.), 1939 (XIVe-XVe s.), 1767 (XVe s.). Incunable 3878 (13 H. 15).

 

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Plusieurs incunables d'Olmulz en Moravie (1) montrent avec quelle persévérance, dans ces pays éloignés, on conserva les usages transmis par ceux qui y avaient implanté le christianisme. Mais, parmi ces livres rares, il en est un qui doit attirer particulièrement notre attention, parce que, à lui seul, il complète les affirmations de D. Yepez, relativement à la liturgie du royaume d'Espagne. C'est le Missale mixtum secundum Regulam beali Isidori dictum Mozarabes (2), corrigé par D. Alphonso Ortiz, chanoine de Tolède et imprimé à Tolède en 1500, par l'autorité du cardinal Ximenès. La fête de la Translation y est indiquée su 11 juillet, du même degré de solennité à six chappes que, celle du 21 mars (3).

Avant de quitter ces provinces frontières du monde catholique, à l'orient de l'Europe, faisons une course à Cracovie. La bibliothèque des Jagellons nous permettra de constater que les églises de la Pologne célébraient officiellement, elles aussi (4), le grand évènement dont nous étudions l'histoire. De son côté, le savant bibliothécaire de Buda-Pest, M. Aszilagyi, se chargera, avec un dévouement au-dessus de tout éloge, de nous faire connaître les

 

 

(1) Incunables 11338 (18 a. 7) de 1499, 11337 (17 A 11) de 1488.— Un bréviaire imprimé en 1487 par ordre du chapitre général de tout l'Ordre de Citeaux contient encore les deux fêtes de saint Benoît (Incunable 11279 (17 B. 2).

(2 ) Ibid. Incunable n. 11336 (5 E 16). Voici la note finale de ce livre précieux

« Ad laudem omnipotentis Dei necnon Virginis Mariae Matris ejus, omnium sanctorum sanctarumque expletum est Missale mixtum secundum regulam beati Isidori dictum Mozarabes, maxima cum diligentia perlectum et emendatum per reverendissimum in utroque jure doctorem Dominum Alphonsum Ortiz canonicum Toletanum impressum, in regali civitate Toleti, jussu reverendissimi in Christo Patris Dni Dni Francisci Ximenes ejusdem civitatis archiepiscopi, impensis nobilis Melchioris Goricii Novariacensis per magistrum Petrum Hasembach Alemanum. Anno salutis nostrae millesimo quingentesimo die vero nona mensis januarii. »

(3) La bibliothèque nationale de Paris a récemment acquis plusieurs anciens manuscrits de l'abbaye de Saint-Dominique de Silos, dans le diocèse de Burgos. Et ces manuscrits, notamment les n. 261, 2193 et 2134 du XIVe siècle attestent que dans ce monastère et dans ce diocèse on célébrait les deux fêtes du 21 mars et du 11 juillet, Le n. 2194 nouv. acquis, qui est un Bréviaire de Silos, indique que la fêté du 11 juillet avait une octave.

(4) Que MM. les bibliothécaires de Cracovie reçoivent ici mes remerciements pour leur amabilité. La bibliothèque des Jagellons, si riche en ouvrages littéraires et historiques, est pauvre en livres liturgiques. Elle ne possède qu'un missel manuscrit du XIVe siècle ayant appartenu ad XVe siècle à Jean Ponetowski, abbé de Grade près de Brunn en Moravie. Il renferme les deux fêtes de saint Benoît, ainsi que les Missels du diocèse de Wradislaw imprimés en 1489, en 1505 et en 1519; ceux du diocèse de Cracovie de 1484, de 1487, imprimés sur des codices quam emendatissimi,ainsi que ceux de 1508, de 1509, de 1510, de 1515, de 1532; celui des diocèses de Cracovie et de Gnesen imprimé à Mayence en 1492, le Missale ecclesiae et provinciae Gneznensis de 1555, etc.

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nombreux manuscrits de Hongrie et de Transylvanie, qui achèveront notre statistique générale (1).

Après tant de preuves accumulées, qui ne sont pourtant que des débris échappés aux ruines du temps, peut-il rester un doute à l'égard de la fabuleuse légende de Léon d'Ostie ? Non seulement les Eglises soumises à l'empire, mais celles de la catholique Pologne et du royaume apostolique de saint Etienne, protestent contre les prétentions cassinésiennes.

 

 Haut du document

 

 

IX

LES MANUSCRITS D'ITALIE ET D'ANGLETERRE.

 

L'Italie elle-même, depuis les Alpes jusqu'à Rome, ne s'est pas séquestrée de ce concert européen.

Si le lecteur veut bien nous suivre dans la capitale du monde chrétien, grâce à la protection dévouée de S. Em. le cardinal Pitra, les portes des bibliothèques Vaticane, Barbérinienne, Casanate, nous seront ouvertes.

L'aimable M. Stevenson, surtout, mettra gracieusement tous les manuscrits de la Vaticane à notre disposition.

Sans doute, dans la capitale du monde chrétien on doit s'attendre à trouver des livres liturgiques de toutes les nations du monde catholique. Il ne faut donc pas s'étonner d'y rencontrer des missels ou des bréviaires de      l'Allemagne (2),

 

1) D'après la note qu'a bien voulu m'envoyer M. Aszilagyi, la fête du 11 juillet est indiquée dans les manuscrits hongrois suivants: 1. Missale Boldvense ( XIIe s.: Musée national. Buda-Pest.), 2. Breviar Goricense (XIIIe s. Bibliot. archiepisc; Zagrabiae); 3. Breviarium Zagrabiense (1326, Ibid. ); Missale Zagrab. (1334-1390, Ibid. ). 5. Missale Strigoniense (1341,Mus. Buda-Pest,(1963 F. lat.); 6. Missale Hungaricum (an. 1363, Ibid.1982 F. lat.; 7. Missale Transylvanicum (1391) Bibliot. plebaniae Cibiniensis. Nagy-Szeben Hermannstadt.) 8. Missale Hungaricum; (XIVe s. Buda P. 1967 F. lat.— 9. Missale Transylvanicum (XIVe s. In possessione D. Caroli Fabritii);10. Missale Hungaricum ( XIVe s. B. P. F. lat l965;11. Missale Strigoniense (1480 B. P. F. lat. 1964. 12 Missale Hungaricum (1488 Ibid. F..lat. 1984); 13. Autre (Ibid. XVe s. n. 1987); Autre (Ibid. XVe s. n. 1980) ; 14. Brevarium Hungaric. (XVe s. Ibid. n.2677) 15. Missale Zagrabiense (XVe s. Bibl. Capituli Zagrab); 15. Missale Transylvanic. (XVe s.) Bibliot. gymnasii reform. Confess. cibinii) 17. Brev. Zagrab. (1430 Bibl. Capit. Zag.); 18. Missale Hungaric. (1403 Bibl. capituti Posoniensis.)

(2) Parmi les codices Palatini de la Vaticane, nous noterons un bréviaire de Spire, (n° 514) du XVe siècle; un du diocèse de Constance (n° 5161 du XVe siècle; un autre de Toul (n° 518) même date; deux de Worms (520, 522), l'un du XVe, l'autre du XIVe siècle; un de Strasbourg (519), XVe siècle; un de Trente (526), même date; deux des bords du Rhin (525, 526) Même  date ; un sacramentaire du XIIe siècle (n°499) de l’abbaye Laureshaim. Sans parler du n° 495, sacramentaire du Xe siècle, et du n° 496 du XIe siècle, dont la provenance est incertaine. Dans les codices Vaticani  nous remarquons le n°9217, bréviaire westphalien du XIVe siècle ; le n° 3808, missel de Tongres du XVe siècle ; le n° 3548, Sacramentaire du Xe siècle, venant probablement de Gorze en Lorraine.

 

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de l'Angleterre (1) et de la, France (2), attestant unanimement la tradition de Fleury. Mais il y en a aussi de Rome ou de l'Italie (3) qui prouvent que cette tradition y avait été officiellement acceptée par plusieurs Églises, malgré l'opposition des moines du Mont-Cassin. Du reste, on s'en souvient, les Bollandistes ont, depuis deux siècles, publié deux calendriers ayant servi à l'usage de deux Eglises de Rome. Mais le savant Dominico Georgi surtout, à la suite de sa belle édition du martyrologe d'Adon, imprimé à Rome en 1745, n'a pas craint de donner en appendice plusieurs documents liturgiques puisés dans les bibliothèques romaines, qui

 

(1) Ceux de provenance anglaise sont le n° 501 (XIVe s.), des codices Palatini; le ne 9296 (XIVe s.); des Cod. Vaticani; le n° A. IV, 47 de la Casanate (XIIIe s.)

(2) De Lyon (Cod. XII, 2, du XIIe siècle; Cod. XI, 51, du XVe siècle de la Bibliot. Barberini); de Sens, le n° 153 du Fonds de la Reine de Suède (XVe s.); de Saint-Denis de Paris (B. IV,  25, de la Casanate), XVe siècle; de France (A. III, 38, XIIIe siècle, Casanate.)

(3) A l'usage de Rome sont les martyrologes n° 435 (IXe ou Xe s.), 444 (Xe s.), 511 (X ou XIe), 514 (Xe ou XIe s.), dont s'est. servi Georgi, 567 (IXe s.), 429 (XIIIe s. à l'usage des Frères Mineurs), et le missel n° 2050 du XIIIe siècle, qui paraît avoir été en usage à Rome, ou au château Saint-Ange ou dans un couvent de Carmes, car on y honorait S. Ange au 8 mai, S. Restitutus martyr, au 29 mai, et un grand nombre de papes, comme S. Urbain Ier, S. Eleuthère, S. Jean Ier, etc. Tous ces manuscrits sont du fonds de la Reine de Suède. Parmi les codices Vaticani dont nous avons pu déterminer la provenance, on peut considérer comme Romains ou du moins comme de l'Italie centrale, le n° 4773 du XIIIe siècle, dans lequel le pape S. Pie est honoré avant S. Benoît, surtout le n° 4772 du XIe siècle. C'est un sacramentaire qui a certainement été fait pour l'Église de Narni ou d'Arrezzo, comme on le voit par les fêtes de S. Juvénal, de S. Donat, de S. Hilarien, de S. Laurentin, etc., qui sont spécialement invoqués dans l'oraison composée pour le jugement de Dieu par le fer rouge. Dans la bibliothèque Casanate, nous signalerons le Cod. B. II, 1 du XIe siècle, qui était à l'usage de S. Marc de Rome ou du monastère de Monte-Aventino en Toscane, car il renferme un office spécial en l'honneur du pape S. Marc (cf. Bolland. Act. SS., t. III Octob., p. 891-894, 897-899.) Dans la bibliothèque Barberini, le cod. XIV, 72, du XIIe siècle, à l'usage de l'église de Gaiazzo (Caiacensis), montre que la fête de la Translation était célébrée jusque dans la province de Capoue, au pied du Mont-Cassin. Quant aux autres manuscrits de Rome, plusieurs contiennent la même fête, mais il est impossible de dire à quelles Églises ils ont appartenu. Un plus grand nombre peut-être out subi des mutilations qu'il est difficile de ne pas attribuer à une intention malveillante. On a enlevé les feuillets qui contenaient les fêtes depuis le 7 juillet jusqu'au mois d'août. Voyez en particulier a la Casanate les Cod. A. 14, 13, et A., IV, 16. On a essayé ailleurs d'effacer avec un grattoir le titre de la fête de la Translation. Nous avons constaté en Belgique et ailleurs les preuves de ce parti pris, mais nulle part plus fréquemment qu'à Rome.

 

 

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presque tous contiennent la fête de la Translation de S. Benoît (1). Rome n'est pas la seule ville où l'on trouve la preuve de l'acceptation de la tradition française en Italie. La bibliothèque Laurentienne à Florence possède plusieurs précieux documents à l'appui. Parmi les Srozziani codices, le cod. CI (XIVe siècle) du diocèse de Lucques, et le CXIe (du Xe siècle,) contiennent les fêtes du 21 mars et du 11 juillet. Le sacramentaire cod. CXXI (du IXe siècle) mentionne également ces deux solennités dans son calendrier (2), ainsi que le codex CXXIII (du Xe siècle), certainement d'origine romaine (3). On doit ajouter le Missale Fesulanum (4) du Xe au XIe siècle. Les manuscrits de Saint-Marc de Venise fournissent eux-mêmes leur contingent (5), et nous donnent la limite extrême des Eglises où la fête de la Translation avait pénétré au sud-est de l'Europe.

Enfin, le riche dépôt de l'Ambrosienne à Milan nous permet d'affirmer que, si l'Église métropolitaine de Milan elle-même s'est abstenue de célébrer les deux fêtes du 21 mars et du 11 juillet à la fois (6), elle n'a du moins choisi ce dernier jour pour

 

(1) Outre le martyrologe de Fulda, d'après le n° 441 de la Reine de Suède (Xe s.), ce sont le martyrologe de la Bibliot. Ottoboni, du Xe siècle : « XII Kal. Aprilis, Depositio S. Benedicti abbatis. — V, Id. Julii, In Floriaco monasterio, depositio Sci abbatis Benedicti de translatione, et celui de Laureshaim (Georgi lui donne le n° 485 et lui assigne pour date la fin du IXe siècle). Il est différent de celui que nous avons signalé plus haut et qui porte le n° 499 des mêmes codices Palatini. Celui de Georgi porte : Natalis S. Benedicti au 21 mars et au 11 juillet. Vient ensuite le calendrier du Cod. Vatican. 3806, que Georgi croit être de la province de Mayence. Il est du XIe siècle. Il contient les trois fêtes de S. Benoît. Au 4 déc. il y a : « Et inlatio corporis S. Benedicti in Floriaco. » Le calendrier suivant est le n° 499 des Cod. Palat. dont nous avons parlé. Viennent deux calendriers Ambroisiens, dont le premier, écrit en 1465, par un prêtre de Milan, contient également les deux fêtes de S. Benoît.

(2) Les fêtes marquées dans le calendrier : S. Papias, martyr à Rome (29 janvier), Ste Brigitte, vierge de Fiésole (1er février), S. Yventius (sic Eventius), évêque de Pavie (8 février), Attala de Bobio, S. Alban, (21 juin), Ste Ediltrude (23 juin) l'absence de la translation de S. Martin, le 4 juillet, S. Siméon confesseur(26 juillet), (cf. Bolland. Act. SS., t. VI, Julii, p. 319; et seqq.) mort près de Mantoue, S. Fortunat (9 déc), S. Zenon de Vérone, de Syrus de Pavie, etc., indiquent que ce manuscrit a été à l'usage d'une Église d'Italie en relation avec l'Angleterre.

(3) Tous les saints papes y sont mentionnés et Ste Félicula, le 17 mai, et la translation de S. Barthélemy (25 août ).

(4) Gaddianae Codices, n° XLIV.

(5) Le Cod. CXXIV class. III, du XIe siècle se réfère, à partir du fol. 67, à quelque monastère de la Belgique ou de la Bavière; mais le cod. LXXXI : XCII,1, class. I, du XIVe siècle, est un bréviaire, ad usum Ecclesiae Venetiarum. Or il contient les deux fêtes de S. Benoît. Le Cod. DIX, missel du Xe siècle, est d'origine bavaroise ou du Tyrol. Il mentionne aussi les deux fêtes.

(6) Les plus anciens manuscrits liturgiques de Milan, en effet, repoussent strictement toute fête en carême. Alors S. Benoît n'y était pas fêté. Mais aussitôt que ce saint reçoit un culte, c'est le 11 juillet que l'on choisit, parce que depuis longtemps les églises suburbicaires avaient adopté les fêtes du 21 mars et du 11 juillet comme le prouvent les calendriers publiés par Muratori (Scrip. Ital., t. II, part. II, p. 1027, 1038), et par Giorgi (Martyrol. Adonis, p. 716, 717).

 

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célébrer la mémoire du fondateur du Mont-Cassin, que parce que toutes ses Églises suffragantes (1) et même quelques Églises de sa banlieue s'étaient mises, sous ce rapport, en complet accord avec celles des Gaules,de l'Allemagne,de l'Italie et de l'Angleterre.

Déjà, le lecteur s'en souvient, à Bruxelles, à Saint-Gall, à Rome et ailleurs, nous avons rencontré plusieurs manuscrits liturgiques attestant que l'Angleterre avait accepté, comme le reste de l'Europe, le parti de la tradition française: Il est temps d'étudier de plus près cette partie de notre démonstration. Malgré l'imperfection de nos recherches (2), nous, pouvons citer un missel anglo-saxon du Xe siècle (3), un calendrier anglo-saxon d'Exeter du XIV siècle (4), un autre en français normand du XIVe siècle (5), et un missel de Sarum (Salisbury) du XIIIe siècle (6). En outre, D. Martène a publié un Calendarium anglicanum, apporté en 1032 d'Angleterre à l'abbaye de Jumièges, mais écrit en l'an 1000 (7). Il contient deux fêtes de saint Benoît, le 21 mars et le 4 décembre. Cette dernière prouve l'antiquité de cette solennité dans l'Église qui la célébrait, car, nous l'avons vu, elle a. fait place de bonne heure à celle du 11 juillet. Ce manuscrit ne faisait qu'en reproduire un autre beaucoup plus ancien.

Nous ne parlons pas du martyrologe genuinum du vénérable Bède, publié par le Bollandiste Henschenius, bien qu'il ait été

 

comme le prouvent les calendriers publiés par Muratori (Scrip. Ital., t. II, part. II, p. 1027, 1038), et par Giorgi (Martyrol. Adonis, p. 716, 717).

 

(1) Bibliot. Ambros. Cod. D. 84, infer.; Missel de Bobio,du IXe au Xe s., Cod. H. 200 infer., Missale Vercellensis ecclesiae, du Xe siècle, en partie brûlé : fol. 83, r° : V Id. Julii, Natale sci Benedicti abbatis ; Cod. H., 27 infer., du XIe au XIIe siècle; Calend. Veronens. vel Vicentin. : XII Kl. April., Sei Benedicti abbatis. Et: « V Idus Juiii, translatio sci Benedicti abbatis. » — Cod. I, 197, infer. Breviar. Ordinis Humiliatorum, ex antiquiorum ejusdem Ordinis exemplaribus conscriptum est ad usum Medionalensis monasterii Humiliatorum S. Erasmi vulgo saneti Novi monialium circa an. 1470. Fol. 276. In natali S. Benedicti abbatis. Fol. 327 : In translations sancti Benedicti.— Cod. H. 255 infer. (du XIIe s.) Missale ad usum ecclesiae Veronensis : les deux fêtes.— Cod. H. 232. Missale alicujus Ecclesiae ejusdem provinciae : les deux fêtes du 21 mars et du 11 juillet.

(2) Malheureusement, lors de notre mission scientifique en Angleterre, en 1877, nous ne pensions pas encore à faire sur cette question une étude spéciale; ce n'est qu'accidentellement que nous avons noté un ou deux manuscrits contenant la fête de la Translation de S. Benoît. M. Warren, professeur à l'Université d'Oxford, a bien voulu suppléer à l'insuffisance de nos recherches. Qu'il reçoive ici l'expression de notre gratitude.

(3) Boldeian. MS. 579

(4) British Mus. Harleian. cod. 863.

(5) Brit. Mus. Harleian. 273 : « Juillet, Le Translacion seint Benest abbe.

(6) Lettre du Dr Warren.

(7) Marten., Amplissima collectio, t. VI, col. 635, 653; 21 mars : « S. Benedicti, abbatis. » 4 déc. : S. Benedicti abbatis. Ce document a été reproduit par Migne, Patrolog. lat., t. LXXII, col.621.

 

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accepté unanimement comme authentique par les savants du XVIIe siècle, de l'aveu même du P. du Sollier (1.). Nous ne voulons alléguer que des documents indiscutables.

Dans sa Chronique de l'abbaye de Croyland, le savant Ingulphe, à l'année 972, constate l'existence de la fête de la Translation de saint Benoît en Angleterre. Dans les Statuts pour les moines du B. Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, cette fête n'y est pas seulement mentionnée comme déjà existante; elle y est même marquée comme une solennité de seconde classe (2), sur le même pied que l'Épiphanie, la Purification et l'Annonciation de la Sainte Vierge.

Il y a plus; dans le canon VIII (3) d u concile d'Oxford de l'an 1222, elle est indiquée parmi les fêtes qui sont chômées par le peuple jusqu'après la messe du jour.Or, un auteur contemporain, Matthieu Paris (4), donne à ce concile le titre de concile général d'Angleterre, présidé par Etienne de Langeton, archevêque de Cantorbéry. C'était donc une fête absolument nationale en Angleterre, et dont l'origine était au moins antérieure au Xe siècle, comme le prouvent et le martyrologe de Bède, et l'exemple d'Alcuin, et les monuments liturgiques précédemment cités.

Mais ce n'était pas l'Église d'Angleterre seulement qui avait officiellement accepté dans sa liturgie la tradition française; les Églises d'Ecosse et d'Irlande avaient été tout au moins ses émules en ce point.

Le très docte évêque anglican,Forbes a récemment édité une série de calendriers écossais tirés des plus anciens manuscrits de l'Écosse et de l'Irlande (5). Le premier est le Kalendarium

 

 

(1) Boland. Act. SS. t. VI Juuii, Praefat, ad martyrol. Usuardi, art. II, n° 46, p. XII : « Illustrior est et ab orbe universo, praesertim a litteratis, cum plausa accepta (editio Bedae). Fuitque id adeo tam incunctanter, tam universaliter ab omnibus admissum, ut  qui solide contradicere aut vellet aut posset hactenus, quod sciam, nemo repertus sit. Solum sanctorum omnium festivitatem, ut addititiam, expurgendam aliqui censuere. »

(2) Lanfranc. Decreta pro ordine S. Benedicti, sect. VIII, apud Patrolog. lat. t. CL., col. 475, et apud D. Martène,  De Antiquis Eccles. Ritib, t IV, col. 499.

(3) Maosi, Concil., t. XXII, col. 1153 : « Haec sunt festa, in quibus post missam opera rusticana concedimus ; sed antequam, non : Octava Epiphania, SS. Joannis et Pauli, translatio S. Benedicti,  translatio S. Martini. »

(4) Mansi, loc. cit., col. 1168.

(5) Forbes, Kalendar of Scottish saints. Edimbourg. 1872. in-1°. Je dois communication de ce document à l'obligeance des savants Bollandistes modernes, surtout à celle du R.P. de Smedt, qui a eu la bonté de me copier toutes les indications utiles que je n'avais pu prendre pendant mon séjour à Bruxelles. Le dévouement qu’il m’a prodigué est au-dessus de tous mes remerciements.

 

 

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Drummondiense, trouvé au château de Drummond, en Écosse, mais qui semble d'origine irlandaise. Il est du Xe au XIe, siècle (1). Vient ensuite le Kalendarium de Hyrdmanistoun (Herdmanston, en Écosse), d'après un manuscrit du XIIIe siècle (2); un autre de Culenros, en Ecosse, d'après un manuscrit du XIVe ou du XVe siècle (3); un quatrième de Nova Farina (Ferne, en Écosse), d'après un manuscrit du XVe siècle; un cinquième de Arbuthnott, en Écosse; et enfin celui de l'Église d'Aberdeen, le même sans doute dont les Puséistes ont publié le bréviaire en 1854, d'après une édition donnée en 1509 par l'évêque William Elphenston (4).

Mais le plus précieux sans contredit et le plus ancien des documents relatifs à l'Irlande est le Felire Festiloge, écrit par saint Aengus avant la fin du VIIIe, siècle, en vieil irlandais ou celtique (5). Il en existe une excellente copie du XVIIe siècle, dans le ms. 5100 de la Bibliothèque royale de Bruxelles (6), dont notre savant ami le P. de Smedt, avec son dévouement habituel, a bien voulu nous envoyer un fac-simile et un précieux commentaire tiré du martyrologe de Marianus (Maolmuire) O'Gorman, écrit aussi en forme métrique, et dans la même langue, vers 1167. Or, dans le premier on lit, au 11 juillet: Benedicht balc aige mc craibdech conlocha : ce que M. Rhys, professeur de celtique à l'université d'Oxford, nous a traduit par : Benedictus, fortis columna, filius religiosus Conlochi (7).

Le même savant a donné du texte d'O'Gorman, l'interprétation suivante : « Translatio corporis regis clerici Benedicti ex pugna (?); Pii papae, Romae filii Conlochi (mac Conlocha) regis lucernae, (ricolarnd). »

 

 

(1) Lettre du P. de Smedt du 29 avril 1880. Au 11 juillet, on lit: « V Idus (Julii) translatio sancti Benedicti abbatis, quum corpus, post monaslerium ejus a gentibus destructum, ad Galliam Floriacum translatum et sepultum est honorilice in eo (loc. cit., p. 18.)

(2) Ibid., p. 42 : « V. Id. (Julii) translatio Sci Benedicti. III Lc. et Te D. (Invitatorium duplex).

(3) Ibid., p. 59: « Translacio Sci Benedicti. »

(4) Breviarium Aberdonense in-4°. Je dois la connaissance et la communication de ce document aux mêmes Pères Bollandistes. Il contient, au 11 juillet, la légende d'Adrevald.

(5) Il est cité avec honneur par Colgan. Act. SS. Hiberni, p. 579, 583, et plus brièvement dans Eug. O'Curry. Lectures in the mss. mavernals of anciens Irish history, p. 563. (Lettre du P. de Smedt.) Cf. Bolland., Acta SS., t.  II Martii, p. 86, Vita S. Aengi, nis 8, 12.

(6) M. Rhys, professeur de celtique à l'Université d'Oxford, que nous avons consulté pour l'interprétation de ce document, nous a répondu qu'on avait publié à Dublin, en juin 1880, cet ouvrage d'Aengus.

(7) Dans une première lettre du 21 janvier 1881, il avait donné une traduction un peu différente; mais dans une seconde, en date du 11 mars, il s'est arrêté à celle que nous reproduisons.

 

 

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il y a évidemment dans cet essai de traduction plus d'un point obscur (1). Il en ressort pourtant ce fait essentiel que, dès la fin du VIIIe siècle, la translation du corps de saint Benoît était déjà entrée dans la liturgie irlandaise. N'est-ce pas une preuve que, dès cette époque, l'authenticité de ce grave évènement était universellement reconnue, puisque les pays les plus reculés de la chrétienté l'avaient jugé digne de la plus haute sanction dont un fait humain puisse être revêtu dans l'Église?

Le savant Dominico Giorgi était donc au-dessous de la vérité, lorsque,malgré ses préjugés italiens,il écrivait cette note, en commentant le texte du martyrologe d'Adon, au 11 juillet (2) : « La translation de saint Benoît de l'abbaye du Mont-Cassin dans celle de Fleury-sur-Loire en France, eut aux yeux des Transalpins et surtout des moines une telle importance, qu'elle fut insérée dans presque tous les martyrologes des Eglises latines, et même dans les livres liturgiques à l'usage des monastères. »

Qui oserait mépriser une pareille unanimité? quel est le fait historique qui ait reçu une si belle approbation? Cet accord, nous le savons, a diminué dans la seconde moitié du XVe siècle. Mais cela n'enlève rien à la force probante qui résulte de cette universalité dont nous venons d'étaler les étonnants monuments et qui a persévéré pendant plus de six siècles. Qu'on ne nous parle pas de fables telles que celle de la papesse Jeanne et autres de ce genre. Cette ridicule fiction a-t-elle été officiellement et liturgiquement approuvée par une seule Église? Et les exemples d'erreurs qu'on apporte ont-ils été revêtus de la sanction de toutes les Églises de l'Occident.

Aussi bien, est-ce l'évidence de la vérité qui a fait délaisser peu à peu cette fête si honorable à la nation française ?

Nous allons tout à l'heure examiner à la lumière de la critique historique les documents qu'on oppose à cette unanimité des

 

(1) Parmi les expressions qui restent obscures, même après la traduction de M. Rhys, il faut manifestement compter : mc (mac) craibdech conlocha. M. Rhys traduit par « filius religiosus Conlochi. » Mais, comme mac'conlocha revient dans le vers d'O'Gorman consacré à S. Pie: « Pius Papa Romae MAC CONLOCA rilocarnd, » Il est impossible de leur donner le sens que M. Rhys propose. Comment dire d'un pape qu'il est Filius Conlochi, aussi bien que S. Benoît? Nous sommes portés à croire, par suite de ce rapprochement, que Conlocha signifie quelque contrée voisine de Rome (la Campanie?). Quoi qu'il en soit, le sens relatit à S. Benoît reste intact.

(2) D. Georgii Martyrolog. Adonis, p. 331 : « Tanti fuit apud transalpinos coenobitas, praesertim S. Benedicti, e Casino monasterio in Gallias ad Floriacense caenobium translatio, ut in vetera fere omnia Latinorum hagiologia et in ipsos libros Liturgicos, monasteriorum usui accommodatos, ea commigrarit. »

 

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témoignages favorables. à la tradition française, et le lecteur impartial jugera si ces documents étaient de nature à jeter un légitime discrédit sur le fait servant de base à cette tradition.

Mais, bien,que les revendications cassinésiennes aient été pour quelque chose dans, ce délaissement, elles, eussent certainement été insuffisantes à l'opérer, si des causes bien autrement graves n'étaient venues leur prêter leur appui.

Personne n'ignore quelle révolution profonde se fit peu à peu dans les esprits, pendant le XVe siècle. Sous l’inspiration du grand schisme d'abord, un immense besoin de réforme se répandit dans toute l'Église; et, sous l'influence de la renaissance profane des lettres et des arts, un courant général d'opinion tendit à mépriser les siècles,du moyen-âge accusés d'ignorance et à faire passer leurs croyances par le crible d'un examen soi-disant progressiste. Le nombre des fêtes des saints devint, en particulier, l'objet d'une critique plus ou moins judicieuse, et les esprits les plus éminents proclamèrent comme un devoir urgent, de le réduire à de justes proportions: « Dans ces derniers siècles, dit le savant Thomassin, on a été dans la même pente de diminuer toujours les festes des saints dans les diocèses particuliers, sans toucher à celles de l'Église universelle. Le concile de Salsbourg; en 1420; sous l'archevêque Everhard; fit cette demande : Festivitates sanctorum nimis multiplicatas restringant. »

« Gerson fit un ,discours devant le concile provincial de Reims, en 1408, où il représenta les désordres étranges qui s'étaient ensuivis de la multiplication excessive des fêtes (chômées par le peuple). Nicolas de Clemangis, archidiacre de Bayeux, fit en, même temps un discours contre l'institution des, fêtes nouvelles (et en faveur de l'abolition des fêtes particulières) (2) Ce docteur allègue cette raison que les fêtes des saints s'étaient tellement multipliées, qu'elles occupaient entièrement l'esprit et la piété des fidèles, et ne leur donnaient pas la liberté de s'occuper et de se remplir de Dieu. C'était un inconvénient même pour les personnes plus spirituelles, que les fêtes des saints, ayant presque pris la place de

 

 

(1) Thomassin .Traité historique et dogmatique des fêtes de l’Église. 1 vol. in-8°, Paris, 1683,  livre Ier, chap. XI,  De la diminution du nombre des fêtes, nos 3, 4, 6, p. 147, 449.

(2) Thomassin, loc. cit. : « Habbuerunt majores nostri tantam ergo sanctos devotionem quantam, nos habemus. Sed secundum scientiam fuit zelus eorum, qui noluerunt ita sanctos eoli ut Deus negligeretur , nec justum putaverunt tot sanctorum in Ecclesia gesta recenseri, ut non possent in ea legi veteris et novi Testamenti sacra volumina. »

 

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toutes les féries, on lisait fort peu l'Écriture dans les heures canoniales... Il ne faut donc pas, selon ce docteur, qu'une lecture trop longue et trop fréquente des vies des saints dans l'Église empêche la lecture des Écritures.»

Raoul de Tongres émettait les mêmes principes dans son traité de Canonum observantia, en 1403 (1).

Sous l'empire de telles idées, la fête de la Translation de saint Benoît devait nécessairement paraître superflue. Pourquoi en effet, en Allemagne, en Italie, en Flandre, en Espagne et en Angleterre, célébrer par une fête un évènement qui n'avait procuré d'avantages qu'à la nation française, d'autant que l'on rendait déjà un culte suffisant à saint Benoît le 21 mars ? Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'une fête de ce genre n'ait pas été abolie plus tôt (2). La fête de la Translation de saint Martin, le 4 juillet, résista moins longtemps au courant général d'opinion que nous signalons.

L'institution universelle de la fête de la Translation de saint Benoît en France est donc définitivement l'un des faits les plus extraordinaires et les plus éclatants de l'histoire de la liturgie catholique en Occident.

Le lecteur nous pardonnera l'insistance que nous avons mise à dégager cet argument de toutes les difficultés possibles et à l'élever à la hauteur d'une véritable démonstration, au moyen d'un développement de preuves de toute nature, puisées dans les bibliothèques de tous les pays du monde catholique. Nos adversaires nous ont placés eux-mêmes sur ce terrain. La moitié de l'Apologia de l'évêque de Vintimille est consacrée à combattre cet argument, et l'auteur du pamphlet imprimé en 1876, à Bologne, dont nous avons parlé, n'a pas craint, à propos de ce fait liturgique, de nous accuser d'exagération et même d'imposture (3).

 

(1) Radulph. De canon. observ., Propos. XI et XVII , apud Biblioth. maxima Patrum, t. XXVI, p. 298 et308.

(2) A la fin du XVIIe siècle, Mabillon pouvait encore écrire (Act. SS. O. S.B. saec. II, De Translat. S. B., ne 16) : « Quae Bulla Urbani (secundi), ipsius tempore ignota non paucos hoc nostro aevo ab istius celebritatis ohservatione deterruit : tametsi plures Ecclesiae cathedrales, Gallicanae quidem pene omnes, Lugdunensis Galliae Métropolis quatuor cum suis provincialibus Ecclesiis plerisque, et cum suis Remorum Metropolis ac Vesontionensis, tum etiam Narbonensis et Auscitana; Mediolanensis Ecclesia in Italia, Toletana et Cordubensis in Hispania praeter cougregationem Vallisoletanam; Saltzburgensis et Curiensis aliaeque ecclesiae in Germania; antiquum morem retinderunt. »

(3) Monte Cassino, Fleury, Lemans chi di tre possiede le mcrtali spoglie dei SS. Benedetto e Scholastica, disquisizione Apologetica, p. 199, 201, 9,42

 

 

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 Haut du document

 

 

X

 

LA CROYANCE A LA TRANSLATION DU CORPS DE SAINT BENOIT EN FRANCE DEPUIS LE IXe JUSQU'AU DÉBUT DU XIe SIÈCLE.

 

 

Nous venons de le démontrer d'une manière surabondante; à la fin du VIIIe siècle, dans tout le monde latin, même au Mont-Cassin, on croyait à l'authenticité de la translation à Fleury, non pas d'une relique quelconque, mais du corps entier,ou quasi entier de saint Benoît; et cette conviction a persisté, sans contestation sérieuse, dans toutes les Églises de la chrétienté occidentale. L'argument liturgique suffirait assurément à lui seul. Néanmoins, il ne sera pas inutile, de le confirmer par les autres graves témoignages que nous a transmis l'histoire.

Nous nous garderons d'alléguer en notre faveur la bulle du pape Grégoire IV, publiée par Baluze (1), d'après une copie transmise par le P. Sirmond. Cette pièce, tout au moins interpolée (2), est un exemple que nous pourrons apporter plus tard, lorsque nous serons obligés de battre en brèche l'authenticité de certaines parties du Bullaire du Mont-Cassin.

Il n'en est pas de même de la bulle du pape Jean VIII, datée du 5 septembre 878 (3), dont les Bénédictins ont fait ressortir, avec raison, l'importance (4). Le Souverain Pontife, pendant l'une des sessions du concile de Troyes, fut prié par l'abbé Théodebert de vouloir bien protéger son monastère contre les envahisseurs laïques et ecclésiastiques dont il était menacé. Or, parmi les considérants consignés dans la lettre pontificale donnant satisfaction à ces réclamations, on lit ce qui suit (5) : «Attendu que, par suite d'une révélation divine, le corps de saint Benoît 

 

(1) Baluz. Miscellanea, edit. Lucae, t. III, p. d.— Catena Floriacensis, p. 63.

(2) Les auteurs du Gallia Christiana, t. VIII, col. 1543, la suppose authentique; mais Jaffé (Regesta Pontific. Roman., p. 944) l'a reléguée, avec raison selon nous parmi les apocryphes. Du moins, si Grégoire IV a accordé un privilège à Fleury, en 834, ce qui est probable, il ne l'a pas fait dans les termes consignés dans cette pièce. C'est un document refait après coup, mais sur des données certainement historiques.

(3) Jaffé, loc. cit., p. 275.— D. Bouquet, t. IX, p. 172-488.— Catena Floriacensis, p. 63.

(4) D. Bouq., t. IX, p. 172. — not. Mabillon. Act. SS. O.S.B., saec. n, De Transl. S. Benedicti, n° 13.

(5) D. Bouq. lot. cit. :  « Quod revelatione divina per monachos ejus loci a Beneventana provincia corpus illuc S. Benedicti pervenerit, olim allatum, ibique reverenter humatum, sicut manifestissima constat veritate. »

 

 

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fut apporté jadis de la province de Bénévent dans ce monastère, où il frit respectueusement déposé dans un sépulcre, comme cela est constaté jusqu'à l'évidence (sicut manifestissima constat veritate), etc. » Sans doute, cette donnée historique a été fournie par Théodebert; mais il n'en est pas moins vrai, dirons-nous avec Mabillon, que le Pape, en l'insérant dans son diplôme, atteste tout au moins qu'elle était généralement acceptée en France comme authentique, et, en ce sens, il lui appose la haute sanction de son autorité.

Jean VIII vient de nous apprendre que les reliques de saint Benoît étaient déposées dans un sépulcre (ibique reverenter humatum). Cela seul démontre que les moines de Fleury ne possédaient pas seulement quelques ossements, mais bien la plus grande partie, sinon la totalité, du corps du saint patriarche. On ne dépose pas une simple relique dans un sépulcre.

La vérité de cette observation est confirmée par un fait que raconte Adrevald. Parlant des dévastations normandes en 853 et 865, il nous apprend (1) que l'abbé Bernard avait tiré le corps de saint Benoît du sépulcre où il avait été déposé depuis la translation, et l'avait placé dans un sarcophage reliquaire facile à porter, afin de le soustraire, à la première alerte, à la profanation des pirates.

C'était, en, effet, un usage constant à cette époque de placer ainsi les corps saints dans des sarcophages en pierre ou en métal, que les moines fugitifs portaient sur leurs épaules (2). Dans la crypte de l'antique abbaye de Saint-Savin en Poitou, on conserve encore un reliquaire en pierre entouré d'une double chaîne, et qui a servi à la translation du corps de saint Marin.

La présence, du corps de saint Benoît à Fleury excitait naturellement la dévotion des fidèles envers un lieu si vénérable. On signale, entre autres (3), la généreuse donation du noble et riche comte

 

 (1) Adrevald. Miracula S. Benedicti, lib. I, cap. XXXIV : « Aberat jam tunc corpus sacratissimum confessoris Christi Benedicti ; siquidem prima vastatione praefatae urbis (Aurelianae), curant hujus sacri loci agente Bernardo, levatum a luco sepulchri sanctissimum corpus in scrinio cum honore congruo collocatum, qualiter quocumque fugiendi impelleret necessitas, a fratribus deterri posset.... Quo etiam in loco corpus beatissimi Benedicti, in loculo adhuc gestatorio positum. »

(2, Bolland. Act. SS. t. IV. August. Translat. S. Filiberti, n° 6, p. 82 : « Statim ut scalam in qua eum sacratissimo pignore sepulcrum  positum erat. » Ibid. t. X octob. P. 768 de S. Senoch.

(3) Aimoini, Miracula S. Benedicti, lib. III, cap. XV, edit. Certain.— Mabillon Annal. bened., lib. XXXVII, an. 876, n° 81.— Catena Floriacensis, p. III. La date de ce document est faussement attribuée à l'année 840 dans ce dernier ouvrage. C'est sans doute une simple faute typographique.

 

 

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Échard, en 876. De concert, avec sa femme Richilde, il fit don notamment de sa villa Patriciacus (Pressy) au monastère de Fleury, dédié, dit-il, à Notre-Dame, à saint Pierre, et à saint Benoît, dont le corps, qui y repose, est justement vénéré. Son but était de procurer aux moines de Fleury un asile assuré contre les incursions des barbares. Il signa l'acte de donation dans l'église même de Fleury, entre l'autel majeur et le corps du bienheureux Père Benoît (1). Les moines de Fleury, après la mort d'Échard, fondèrent à Pressy un monastère sous le patronage de la Sainte Vierge et de saint Benoît (2), et l'enrichirent de reliques insignes du saint patriarche : nouvelle preuve que le corps, et non une portion quelconque, de ce grand saint était conservé dans leur abbaye. On n'enlève pas d'un dépôt composé seulement de quelques ossements, des reliques relativement considérables.

Avant de quitter le IXe siècle, nos lecteurs ne doivent pas oublier les nombreuses et importantes citations se rapportant à cette époque, que nous avons précédemment produites. Nous ne parlons que des documents qui n'ont aucun rapport avec la liturgie.

Après les, alertes, les ruines et les incendies (3), les religieux de Fleury purent enfin, vers l'an 899 (4), reconstruire en toute sécurité leur monastère détruit; et, en 900, le roi Charles le Simple vint en personne les consoler et les encourager, en confirmant solennellement (5) les privilèges jusqu'alors octroyés par ses prédécesseurs Louis le Débonnaire et Charles le Chauve (6), et par le pape Jean VIII.

A partir de ce moment les fidèles ne cessèrent plus d'entourer

 

 (1) Catena Floriacensis, p. 111-112. Mabillon, loc. cit. : « Ubi ipse sanctus Benedictus debito quiescil honore... ad confugium supradictorum monachorum faciendum causa insequentium paganorum... inter majus altare et sacratissimum patris Benedicti corpus. » Douze ans après, en 898, son neveu Wineterius fait aussi des dons à Fleury quo corpus ejusdem reverendi Patris requiescit (Mabillon. loc. cit., XL, 21 ; Catena Floriac. p. 113). Dans le même ouvrage, p. 115, 117, 119, on lit dans les différentes chartes du Xe siècle la même formule.

(2) Aimoin. loc. cit.: « In memorata possessione fratres habitationem sibi statuerunt, in qua etiam, delatis a Floriaco sancti Patris Benedicti reliquiis ecclesia in honore Dei ac gloriosae Virginis Mariae simulque egregii ipsius confessoris Benedicti constructa est, quam Christus Dominus saepissime miraculis illustrem reddidit. »

(3) Mabillon, Annal. bened. XXXVI, an. 865, n° 33; XXXVIII,9-11, an. 878.

(4) Mabillon, loc. cit., XXXVIII, 12.

(5) D. Bouquet, IX, 488.

(6) Ce diplômé de Charles le Chauve, cité par Charles le Simple, a été publié par D. Bouquet, VIII, 544.

 

 

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de leur vénération ce lieu sanctifié par la présence du saint patriarche des moines d'Occident. Les princes (1), les saints, les évêques se firent à l'envi un devoir,d'y venir implorer sa puissante protection, et Dieu se plaisait à confirmer leur foi par des miracles aussi éclatants qu'innombrables. Les Normands eux-mêmes apprirent à respecter ce sanctuaire rempli de la gloire de Dieu (2).

Cependant la vie religieuse avait souffert à Fleury pendant ces quarante ans de vie errante à travers les plaines de l'Orléanais et de la Bourgogne. Saint-Benoît ne voulut pas que son corps restât plus longtemps confié à des mains impures. Il chargea saint Odon, abbé de Cluny, de cette oeuvre difficile et délicate de restauration monastique. Qui ne tonnait l'immense autorité de saint Odon sur ses contemporains, les admirables réformes qu'il exécuta dans la plupart des monastères de France et d'Italie, notamment à Saint-Paul de Rome? Intimement lié avec les moines du Mont-Cassin, on ne peut pas dire qu'il ne connaissait pas les arguments que pouvaient faire valoir ces derniers contre la tradition française. Or,non seulement il prêcha à Fleury le fameux panégyrique de saint Benoît (3), dans lequel il attestait si hautement la translation du corps du saint patriarche dans cette abbaye (4); mais

 

(1) Hugues Capet, en mourant, recommandait avant tout à son fils le roi Robert de protéger spécialement l'abbaye de Saint-Benoît (D. Bouquet, X, 105 : Patrol. lat. t. CXLI, col. 918). Le jeune prince fut fidèle à la recommandation paternelle (D. B. X, 105, 112, 550 not. a. 561.—  Patrol. loc. cit., col. 919, 928). De nombreux prélats assistaient aux fêtes de saint Benoît, comme on le voit par le sermon de S. Odon, et par la vie de saint Abbon (D. B. X, 340), etc.

(2) Mabillon, Annal. bened., XLI, 57, 64. Aimoin, loc. cit., lib. II, 2, edit. Certain, p.98 : « Adeo denique haec ultio Northmannicam in posterum perterrefecit temeritatem, ut prae caeteris Galliae sanctis beatissimum revereantur patrem nostrum Benedictum. Dudo. De Gestis Normanniae ducum, lib. II, Rollo, apud Patrol lat. t. CXLI, col. 644 : « Videns Rollo monasterium Sancti Benedicti, illud contaminare noluit, nec praedari illam provinciam propter sanctum Benedictum permisit. »

(5) Ce sermon, publié par D. Mabillon (Act. SS. O. S. B. saec. II) est l'un des documents les plus authentiques du Xe siècle. Outre qu'il se rencontre dans plusieurs manuscrits de cette époque, il est cité par Aimoin, qui écrivait en 1015 (Certain, Miracul. S. Benedicti, lib. II, c. IV, p. 101 : « Ipse tamen (Odo) eo sermone quem in ejusdem Patris lande ac honore facundissima dictavit eloquentia, memorat eumdem coenobitarum legislatorem suis temporibus multis miraculorum radiasse signis. »

(4) Mabillon, loc. cit. nis 1, 2 : « Inde est quod in bac solemnitate et in aliis sancto nomini ejus dicatis, quoties in anno suis temporibus eveniunt tam devote tamque libenter et ex tantis partibus AD EJUS SACROSANCTUM TUMULIUM tanti Patris accurrunt... de sancta videlicet illius Translatione necnon et Tumulatione, quae sic divinitus esse disposita multa signorum sunt documenta. Quo in loco tanta, tam mira miracula et in scriptis referuntur gesta, et sub oculis patrata dignoscuntur ; n° 8 : « O quanta sunt etiam in remotissimis trans maria regionibus qui tantopere gauderent si eis vel semel ad ejus sacrum corpus accedendi possibilitas esset : unde considerandum est quid nobis a Deo douptum sit. »

 

 

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encore il composa lui-même un ouvrage, malheureusement perdu, sur le même sujet (1). C'est à son disciple bien-aimé Jean, son biographe, que nous devons cette donnée bibliographique. La perte de ce document précieux est d'autant plus regrettable, qu'il aurait peut-être rectifié Adrevald sur plusieurs points importants.

Quant au moine Jean, il mérite lui-même une mention spéciale. Né probablement à Rome (2), où il fut pourvu d'un canonicat (3), il y rencontra saint Odon (4), qui y était venu pour les intérêts de l'Église universelle. Touché des vertus du saint abbé de Cluny, il s'attacha à lui, comme un fils à son père, reçut de lui l'habit monastique à Pavie, et mérita d'être chargé, en qualité de prieur (5), de poursuivre l'oeuvre de la réforme à Saint-Paul de Rome (6) et à Naples (7), sous la haute direction du saint abbé dont il était devenu le compagnon inséparable (8), l'enfant de prédilection (9). Son noviciat était à peine achevé à Cluny (10), lorsqu'il fut ramené par saint Odon en Italie, où il semble avoir passé le reste de ses jours. On voit par sa biographie du saint réformateur que toutes ses relations étaient italiennes. L'abbé de Saint-Paul de Rome, Baudouin, qui devint plus tard abbé du Mont-Cassin, fut également l'un de ses amis (11). Au moment où il écrivait son livre (12), sa vie s'était presque entièrement écoulée sous l'influence des idées cassinésiennes. Et cependant il ne paraît pas même soupçonner qu'on pût revoquer en doute la réalité de la

 

 (1) Joannis monach. Vita S. Odonis abbatis, lib. III, n° 11, apud Mabillon Act. SS. O.S.B. saec. V : « Haec miraculum ipse Pater noster (Odo) in libro quem de adventu corporis sancti Benedicti in Aurelianensi perspicatissime edidit. »

(2) Vita S. Odonis, lib. I, no 4.

(3) Ibidem, n« 4.

(4) Loc. cit.: « Anno Itaque dominice Incarnationis nongentestmo tricesimo nono... Romam venions (Odo), me miserum terrenis irretitum nexibus reperit miseransque suo rete piscatus est, atque caenobium sancti Petri Ticini positus usque perduxit. »

(5) Vita S. Odonis, 11, 10.

(6) Vita S. Odonis, 11, 6, 10.

(7) S. Odon étant mort en 942, et Jean, qui ne l'avait connu qu'en 939, étant revenu avec lui en Italie en 940, il reste à peine un an pour le séjour de ce dernier à Cluny. (Vita S. Odonis, II, 6).

(8) Ibid., II, 21.

(9) Ibid., II, 6, 7, 8.

(10) Ibid., III, 6.

(11) Ibid., II, 15, 16, 21 ;  III, 7.

(12) Ibid., I, 27. Il l'écrivit aussitôt après la mort du saint, puisque un fait qui s'est passé en 976 est dit ante hoc fere quinquennium. » C'est le sentiment de Mabillon loc. cit. : Elogium S. Odonis, 38 : « Scribebat auteur Joannes statim post mortem Odonis, quae sub finem anni 942 contigit. »

 

 

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translation de saint Benoît en France. Il en parle comme d'un fait constant : « Une autre fois, dit-il, comme le jour de la fête de saint Benoît approchait, il plut à notre Père (Odon) de se rendre au susdit monastère (de Fleury), pour y célébrer avec plus de dévotion les saintes veilles DEVANT LE CORPS du bienheureux patriarche : ce qu'il fit en effet. » Il ajoute qu'il avait appris cette particularité de la bouche même de saint Odon : ce qui en augmentait, à ses yeux, la valeur et la certitude.

Ni les moines de Salerne, à qui ce récit est dédié (2), ni les religieux de Saint-Paul de Rome, sous les yeux desquels, ce semble, l'auteur écrivait, ni ceux du Mont-Cassin avec lesquels il. était en relation directe, ne songeaient donc encore à contester la translation de saint Benoît en France.

Dès lors, il n'est pas étonnant de voir le même fait attesté dans les bulles du pape Léon VII, bien qu'il fût Romain de naissance (3), et qu'il eût vécu de la vie monastique (4), probablement dans quelque monastère de la Ville éternelle. Pendant son séjour à Rome,saint Odon obtint de ce pontife un double privilège en faveur de son abbaye de Fleury, qu'il venait de réformer avec tant de succès. Or dans l'un et dans l'autre Léon VII affirmait la présence du corps de saint Benoît dans cette abbaye (5).

 

(1) Vita S. Odonis, lib. III, n° 11 : « Alio item tempore, appropinquabat dies festus beati Benedicli, complacuit Patri nostro ex quodam monasterio quo tunc erat, ad praelictum (S. Benedicti) proticisci coenobium, quatenus ante corpus beati viri nocturnas devote excubias celebraret: quod et fecit. » Il venait de raconter comment saint Odon avait établi la réforme dans l'abbaye de Fleury. Il avait commencé son récit par ces paroles (n. 7). « Nam et similiter fient cura esset Franciae apud beatum Benedictum : cujus rei rationem tanto securius proferimus, quanto ex ea fideliorem testem eumdem Patrem habemus. »

(2) Prolog. Vitae S. Odonis, n° 1.

(3) Boliand., Propylaeum Maii, p. 160 : « Leo natione Romanus. »

(4) Il était certainement moine bénédictin lorsqu'il fut élevé sur le trône pontifical. Flodoard. (Chron. ad an. 935, apud Patrol. lat., t. CXXXV, col 449) l'appelle Dei servus, et lui-même dans deux de ses bulles citées plus bas donne à saint. Benoît le nom de domnus NOSTER Benedictus beatissimus Pater (D. Bouq. t. IX, p. 222.)

(5) Patrol. lat. t. CXXXII, col. 1075-1078.— Mabillon. Act. SS. O.S.B. saec. v. Append. et Annal. bened. XLIII, 90, an. 938. D. Bouquet, t. IX, p. 220-222 : « Leo episcopus servus servorum Dei, Odoni religioso abbati. Venerabilis monasterii sancti Benedicti, qui et Floriacensis, in quo ipse quiescit in corpore. » Ce préambule, appartenant en propre à la chancellerie romaine, prouve qu'on y croyait alors que le corps de saint Benoît était à Fleury. Le pape se réjouit de l'introduction de la réforme dans ce vénérable monastère, et il conclut : « Spes nobis inest, quia, si in illo coenobio, quod quasi caput ac principium, observantia religiosa refloruerit, caetera circumquaque posita quasi membra, convalescent. » Dans la seconde bulle il dit : « Odo venerabilis abbas ex monasterio admodum reverendo, vocabulo Floriaco, quod est in honore sanctae Dei Genitricis Mariae et sancti Petri constructum, ubi requiescit egregius Pater domnus noster beatissimus Benedictus, decus videlicet et gemma monachorum. »

 

 

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Le célèbre Flodoard de Reims, l'un des plus exacts écrivains du Xe siècle (1), a voulu joindre sontémoignage à celui de Léon VII, qui l'avait comblé de bontés pendant le voyage qu'il fit, en 936, à Rome et en Italie (2). Dans l'intéressant poème qu'il composa à la suite de ce voyage (3) il ajouté à l'éloge de la vie de saint Benoît le récit abrégé de la translation de son corps en France (4). Évidemment, il n'y avait pas alors de doute à ce sujet. Le choix que saint Odon de Cantorbéry (5) et saint Oswald, son neveu (6), firent du monastère de Fleury pour y prendre l'habit monastique, vers la même époque, est une nouvelle preuve que les Anglais croyaient dès lors à l'authenticité de cette translation. Saint Oswald, de retour en Angleterre, conserva pour le monastère de Saint-Benoît le souvenir- le plus respectueux et le plus filial. Aussi, étant devenu archevêque d'York, s'empressa-t-il de prier l'abbé Oibolde de lui envoyer Abbon, déjà célèbre, pour y enseigner dans son abbaye de Ramsey la science des lettres et surtout de la sainteté monastique. C'était en 985.

Trois ans après, Abbon fut élu abbé de Fleury, qu'il devait illustrer par son profond savoir et ses éminentes vertus.

Il fut mêlé à tous les principaux évènements de son temps. Il joua notamment un rôle très important dans le concile de, Reims, réuni, en 995, pour Juger de l'intrusion du fameux Gerbert sur ce siège métropolitain. Le vénérable Léon, abbé du monastère des saints Boniface et Alexis à Rome, avait été envoyé comme légat par le pape Jean XV, pour présider cette assemblée; il se lia d'une étroite amitié avec l'abbé de Fleury, qui n'eut pas de peine à le convaincre de la présence du corps de saint Benoît

 

(1) D. Rivet, Hist. litt. de la France, t. VI, p. 313.

(2) Flodoard. Carmina, lib. XII, cap, VII, apud Patrol. lat., t. CXXXV, col. 832.

(3) D. Rivet, loc. cit., p. 320.

(4) Flodoard. loc. cit., lib. XIII, c. VIII, apud Patrol. lat. loc. cit., col. 843-844. Dans ce passage, il atteste que les reliques de sainte Scholastique opéraient également en France de nombreux miracles :

« Prodita resplendent Francis simul ossa sororis

Gallorum crebris orbes decorantis signis. »

Les ossements de sainte Scholastique avaient été en grande partie frauduleusement enlevés du Mans, par la connivence de l'évêque Robert, et sur les instances de la reine Richilde, femme de Charles le Chauve, qui les fit transporter dans l'abbaye de Savigny, au diocèse de Trèves, où elles sont encore, (Gallia christiana t. XIII, col. 615; Instrument. col. 311 ; t. XIV, col. 363.)

(5) Mabillon, Annal. bened. XLIV, 27.

(6), Mabillon, loc. cit. XLVI, 17, et Acta SS. O. S. B., saec, v. Vita. S. Oswaldi n° 2: Floriacum, ubi corpus sancti Benedicti requiescit, pergere decrevit, dit l'auteur de sa vie, qu'Eadmer a paraphrasée à la fin du XIe siècle (Cf. Patrol. lat. t. CLIX, col. 765).

 

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en France. En conséquence, le vénérable représentant du Saint-Siège conjura le saint abbé de Fleury de vouloir bien lui envoyer à Rome une relique insigne du saint législateur des moines d'Occident, lui promettant, en échange, des ossements du corps du martyr saint Boniface (1). Saint Abbon se rendit à Rome l'année suivante avec la pensée de faire l'échange sollicité; mais Jean XV venait de mourir,et l'abbé de Saint-Boniface était absent. Abbon revint en France avec les reliques promises. Mais, ayant appris l'heureuse élection de Grégoire V (avril 996) (2) et la salutaire influence, que l'abbé Léon exerçait sur le nouveau pontife, il s'empressa de lui envoyer les reliques de saint Benoît par quelques-uns de ses moines.

Cependant Grégoire V désirait ardemment lui-même connaître cet abbé de Fleury, dont l'abbé de Saint-Boniface parlait avec tant d'éloge. Cette joie ne se fit pas longtemps attendre. Dès l'année suivante, Abbon fut chargé d'une mission officielle auprès du Saint-Siège. Le Pape le retint des semaines entières près de sa personne. Dans le but de faire confirmer les privilèges concédés par les Souverains Pontifes à son abbaye, l'abbé de Fleury fut naturellement amené à parler du précieux trésor qu'elle possédait. Grégoire V en fut vivement frappé; et, non content de faire droit aux demandes de saint Abbon par des lettres malheureusement perdues (3), il le conjura, en outre, de lui envoyer une copie de la merveilleuse translation en France (4) ; et,comme gage de sa dévotion envers ce lieu vénéré, il demanda qu'on lui envoyât un missel écrit dans le monastère, afin qu'il pût continuellement être uni de prières au saint autel avec le bienheureux abbé et ses moines.

Au moment où le vénérable abbé de Saint-Boniface recevait la lettre de son saint ami de France, une grande joie régnait parmi

 

(1) S. Abbonis Epist. ad Leonem abbatem, apud Baluz. Miscellanea, édit. Mansi, t. II, p.114 et apud Mabillon. Annal. bened. t. IV append., n. XIII : « Pretiosiarum reliquiarum sancti Patris Benedicti insignia postulastis vobis dirigi, eo quod indubitatum penitus esset sanctisimum ipsius corporis praesentiam a nobis retineri, deoque velle enixius in honore illius oratorium construi ; itemque nobis de sancto Bonifacio, aut de sacris artubus caeterorum sanctorum nobis eadem recompensari. »

(2) Jaffé, Regesta, p. 339.

(3) Aimoin les mentionne dans sa vie de S. Abbon. (Patrol. lat. t. CXXXIX, col. 402).

(4) D. Bouquet, X, 437; Patrol. lat. loc. cit. col. 422 : « Denique qualiter monachorum legislatoris Benedicti corpus in Galliam translatum sit, quaeve in Cisalpinis partibus historialiter gesta habeantur requisistis; cui, postquam historiam patefecit eam, ut jussistis, Transalpinis legendam dirigere non distuli. »

 

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ses moines. Le grand apôtre des Slaves, saint Adalbert, venait pour la seconde fois (1) chercher dans la. solitude du cloître la paix que lui refusaient ses indociles enfants de la ville de Prague, en Bohème.. Mais. cette joie fut de courte durée. Le saint évêque fut bientôt contraint de reprendre le chemin de l'Allemagne.

Toutefois, il ne voulut pas retourner à son poste avant d'avoir visité en pèlerin les principaux sanctuaires alors vénérés en France. Saint-Denis de Paris, Saint-Martin de Tours, Saint-Maur sur Loire et surtout Fleury, le virent successivement prosterné comme un simple pèlerin (2). Ce voyage à Fleury dit assez par lui-même que le grand apôtre des Slaves, des Polonais et des Hongrois croyait fermement à la présence du corps de saint Benoît dans ce monastère; et cela nous explique pourquoi dans ces lointaines contrées évangélisées par cet intrépide martyr, les Églises ont si unanimement adopté et si longtemps maintenu avec une fidélité exceptionnelle la fête de la Translation de saint Benoît en France, ainsi que nous l'avons constaté de nos propres yeux.

Mais s'il y avait un doute à l'égard des sentiments qui animaient le saint archevêque de Prague, en son pèlerinage à Fleury, il disparaîtrait devant les affirmations de ses deux biographes.

Bien peu de saints ont eu la bonne fortune d'avoir des narrateurs aussi sûrs et aussi fidèles. A peine était-il tombé sous les coups des barbares Prussiens (23 avril 997), qu'un de ses amis, moine de Saint-Boniface à Rome (3), et qui avait eu le bonheur de vivre quelque temps avec lui dans ce monastère, entreprit, avec l'approbation peut-être du pape Silvestre Il (4) et par ordre de son abbé, de transmettre à la postérité les principales actions de ce grand homme. Nous sommes donc en présence d'un Italien qui n'a point été élevé dans les préjugés de la France. Or, lorsqu'il raconte le pèlerinage du saint à Fleury, il dit (5) : « Il n'oublia

 

(1) Mabillon, Annal. bened., lib. L; n. 49, an., 990; LI, 27.

(2) Mabillon, Annal. bened. LI , 28.

(3) Bolland., Act. SS., t. III April., p. 177, n° 8, 9. Mabillon, Act. SS. O.S.B. saec. v.

(4) Bolland., loc. cit., no 9. Sylvestre Il ne devait pas être bien disposé pour Fleury, car S. Abbon avait été le principal intermédiaire de sa déposition à Reims

(5) Mabillon, Act. SS. O.S.B. saec. v, Vita S. Adalberti, n° 35, et Bolland. loc. cit., p. 187, n° 25 : « Nec praeteriit Floriacum, quae beatissimum corpus confessoris nostri et Patris Benedicti suo gremio collocare meruit: uni etiam  quis ille sit, caecorum visus, elaudorum gressus, et caelestium miraculorum multa millia protestantur. »

 

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pas de s'arrêter à Fleury, qui a mérité de recevoir dans son sein le corps si vénérable de notre Père saint Benoît, et où la vue rendue aux aveugles, la marche aux boiteux et des milliers de prodiges attestent quel est celui qui y est déposé. »

On le voit, aux yeux des moines de Rome, à la fin du Xe siècle, notre tradition était incontestable.

Ce premier biographe vivait sous le règne d'Othon III (983-1002) (1).

Le second écrivait dans les premières années du règne de saint Henri (1002-1024) (2). Il ne s'exprime pas avec moins d'énergie au sujet de la translation de saint Benoît :

« Après s'être prosterné devant saint Denis, dit-il (3), il vole d'un pas rapide et impatient à Fleury, ce vaste monastère où repose par son corps et où brille par ses miracles le maître de tous ceux qui meurent au monde et cherchent Dieu de tout leur coeur, je veux dire, le Benoît de fait et de nom, cette nourrice si pleine de douceur pour ses petits enfants, cet excellent médecin des infirmes placés à l'ombre de ses ailes. »

Et celui qui s'exprimait en termes si convaincus et si touchants était, non pas un Français, mais un Italien (4), qui avait suivi le saint martyr en Bohème, mais qui semble avoir été quelque temps moine au Mont-Cassin, aussi bien qu'à Saint-Boniface, à Rome. N'est-il pas évident qu'au commencement du XIe siècle, l'adhésion à la tradition française était unanime,même en Italie?

Saint Adalbert était attaché à la cour d'Othon III, sur lequel il exerçait la plus salutaire influence, lorsqu'il entreprit le pèlerinage

 

(1) Bolland. et Mabillon, loc. cit.

(2) Bolland. et Mabillon, loc. cit.

(3) Mabillon, loc. cit , no 35, not. b. Bolland. loc. cit., p. 195, no 19 : « Huic (Dyonisio) caput inclinans ad Floriacum, monachorum ingens coenobium, avido cursu volat, ubi corpore jacet et miraculis fulget Magister mundo morientium et tota mente Deum quaerentium, scilicet re et nomine Benedictus, parvulorum dulcissima nutrix, sub umbra alarum infirmorum medicus bonus. »

(4) Henschenius (Bolland. loc. cit., p. 178) conclut que l'auteur était Bohémien de ce qu'aucun manuscrit de son ouvrage ne s'est trouvé eu Italie. Les Bollandistes ont réfuté trop souvent cette raison pour que nous nous y arrêtions. Combien de vies de saints écrites en France ou en Angleterre n'ont été retrouvées qu'en Italie ou en Allemagne et vice versa? Mabillon (loc. cit not. praev. n. 2) se contente de dire que l'auteur était un disciple du saint qui a vécu à la fois à Rome et en Bohême. Mais cela n'infirme pas son origine italienne; car il peut avoir été l'un des moines italiens avec lesquels S. Adalbert avait fondé son monastère de Brün. S'il n'était pas Italien et s'il n'avait pas été moine du Mont-Cassin, comment aurait-il pu dire, en parlant de Willico, prieur du Mont-Cassin : « Bonus et sapiens clericus visibile testimonium asserebat, et nos legimus (cette attestation) cum ad nostrum abbatem hoc scriptum filius mandaverat ? »

 

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dont nous venons de parler ; et il y retourna quelque temps encore avant d'aller cueillir la palme du martyre. Or il ne manqua pas de communiquer à toute la cour sa grande dévotion envers le tombeau de saint Benoît à Fleury. On en a la preuve dans le témoignage de vénération que sainte Adélaïde, femme du même empereur, donna avant sa mort (999) au monastère (1).

Cette croyance générale à la présence du corps de saint Benoît en France s'affirme jusque dans les expressions employées par la chancellerie impériale dans les diplômes authentiques concernant l'abbaye du Mont-Cassin. Nous avons déjà démontré que les formules : ubi corpus requiescit (2), ante corpus, et surtout ubi corpus humatum est, qui signifie où le corps a été autrefois en terre (3), ne pouvaient pas être invoquées comme preuve de la présence actuelle d'un corps saint dans son sépulcre primitif. Mais lorsque les termes de ces formules sont choisies de manière à éviter manifestement l'affirmation de cette présence actuelle, on ne peut s'empêcher d'y voir une protestation contre cette même présence actuelle du saint corps.

Or c'est ce qui apparaît dans tous les diplômes authentiques des empereurs d'Occident en faveur du Mont-Cassin, depuis celui de Lothaire, en 834, publiés par Gattula dans ses Accessiones ad Historiam abbatiae Cassinensis. Voici cette formule : « Abbas N. coenobii S. Benedicti in Castro Cassino ubi ipse corporis sepulturae locum veneratione dicavit ou locus dicabitur ou dicatur (4), que tout esprit non prévenu traduira ainsi « L'abbé un tel du monastère de saint Benoît au mont Cassin, où le saint a consacré par la vénération (générale) le lieu de la

 

(1) D. Bouq., X, 364 : Patrol. lat., CXLII, 979 : « In ipso tempore quo instabat sibi dies supremus beatissimum Patrem Benedictum; licet exiguis, tamen propriis visitavit muneribus; necnon et beatae recordationis patrem Maiolum… non oblita Cluniacum adeo sibi familiare coenobium. Ad restaurandum beatissimi confessoris Christi Martini monasterium, etc. Il s'agit donc bien dans cette énuinération de monastères de France enrichis des dons de la sainte impératrice.

(2) S. E. le cardinal Bartolini (Di S. Zaccaria p. 340) fonde une objection sur le mot creditur requiescere, qu'on lit dans les bulles d'Eugène III et d'Alexandre III en faveur, de Fleury. On pourrait en dire autant du videtur humatum esse, qu'on trouve dans les bulles de Jean XV et de Benoît VIII, publiées par D. Tosti (Storia della Badia di Monte Cassino, t. I, p. 233, 247). Mais, à vrai dire, l'objection, dans l'un et.l'autre cas, n'est pas sérieuse.

(3) C'est bien dans ce sens que ces expressions sont employées dans les chroniques du Mont-Cassin (Tosti, loc. cit. p.131. Waitz,                Scriptores Langobard., p. 478, 255 etc). Au contraire, quand il s’agissait de la présence actuelle d'un corps dans son tombeau on disait : quo recubat humatus (Erchempert Hist. Langobard. cap. XIII, apud Waitz, loc. cit., p.239).

(4) Gattula Cassinensis, Accessiones ad Hist. Abbat. Cassin., p.32, 34, 73, 77, 91, 120, 127.

 

 

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sépulture de son corps, c'est-à-dire évidemment le lieu qui possède son sépulcre vénéré. »

Que signifie cette formule vraiment extraordinaire au moyen-âge, sinon une réserve expresse en faveur de la tradition française ? Et remarquons-le bien, elle ne cesse pas après la fameuse vision de saint Henri, en 1022, puisqu'on la retrouve dans un diplôme de ce prince, donné à Paterborn le 4 janvier 1023, et dans un autre de Conrad le Salique, daté de Bénévent, le 5 juin 1038, (1). Que dis-je ? elle persévère à peu près, dans les mêmes termes, jusqu'au XIIIe siècle, comme on le voit par les diplômes de Lothaire III, du 22 septembre 1137, de Henri VI, du 21 mai 1191, et de Frédéric II, du mois de janvier 1221 (n. s.) (2). Du reste on s'en souvient, nous avons constaté, par un magnifique missel à l'usage de ce dernier, empereur, combien avait été persistante à la cour impériale la croyance à la translation de saint Benoît en France.

La même réserve se fait remarquer dans les écrits des personnages recommandables qu'a produits en si grand nombre le Mont-Cassin. Nous citerons, entre autres, l'évêque Laurentius, ancien moine du Mont-Cassin. au Xe siècle. Dans son homélie sur saint Benoît, publiée par le cardinal Mai (3), il se sert du mot pignora pour exprimer ce que possédait le Mont-Cassin des dépouilles mortelles de saint Benoît. Saint Berthaire, abbé du Mont-Cassin, et martyrisé par les Sarrasins en 884,  s’était servi du même terme dans son Carmen de sancto Benedicto (4).

 

(1) Gattula, loc. cit., p. 120, 137.— D. Tosti (Storia della badia di Monte Cassino t. 1, p. 249) a publié un autre diplôme de saint Henri, daté de Rome en 1014, dans lequel on trouve la même formule : ce qui rend fort suspect un autre du même prince, daté du Mont-Cassin 1022, dans lequel on lit la formule : locum in quo venerabilis Patris nostri sanctissimi Benedicti corpus fovetur. » Nous reviendrons sur ce document.

(2) Gattula, loc..cit., p. 250, 270, 291. Quoiqu’un peu différente des précédentes la formule de ces diplômes n'est pas moins significative. Lothaire et Henri disent : « Post sedis Romanae dignitatem Caissinensis Eoclesia principatum obtinet, quae per Patrem Benedictum et S. Regulae descriptionem et pretiosi ejus corporis SEPULTURAM monasticae disciplinae caput esse meruit » Frédéric II dit : « Quia piis locis… quem Pater sanctissimus Benedictus incoluit, extrussit et sua corporali praesentia, clarissimum ac memorabilem toto orbi efficit. »

(3) Mai, Spicileg. Roman., t. V, p. 127 : « Quandoquidem tanta eum (Benedictum) Tonantis clementia insignivit beatitudine ut et polica regna justitiae stemmate laureatus possideat ovans et sua pignora quibus Cassinense beatur coenobium, a regibus terrae cernuo submissoque venerantur adoratu. »

(4) Publié par Mabillon dans le tome I des Acta SS. O.S.B. et reproduit dans la Patrologie latine de Migne, t. CXXVI, col. 978.

Unica sanctorum retinet nunc arca duorum

Pignora, quos asthrae junxit humoque Deus.

 

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Ces deux textes sont une preuve qu'au IXe et au Xe siècle, au Mont-Cassin, on croyait, il est vrai, avec Paul Diacre, que le tombeau de saint Benoît contenait encore quelques reliques, mais non son corps entier. En effet, le mot pignus, pignora, chez les écrivains ecclésiastiques du moyen-âge, a la signification de reliques en général, mais surtout de reliques partielles, de portions de reliques. C'est ce qu'il nous serait facile d'établir par une foule d'exemples (1). Ouvrons au hasard les ouvrages de saint Grégoire de Tours. Dans l'éloge qu'il fait de sainte Radegonde (2), nous lisons qu'elle envoya des clercs en Orient chercher des reliques des saints apôtres et martyrs, et qu'en effet ces clercs lui apportèrent lesdites reliques (pignora).

Certes, personne n'a jamais dit que ces reliques aient été des corps entiers de saints, ni même des reliques considérables. Le saint évéque historien nous fournirait, à lui seul, des textes sans nombre à l'appui de cette observation. Dans le seul premier livre de Gloria martyrum, nous en avons relevé plus d'une douzaine (3).

Aussi bien, n'est-il pas évident que saint Berthaire, aussi bien que l'évéque Laurentius,ont voulu éviter d'em ployer l'expression corpora, puisque ni les règles de l'art d'écrire, ni les besoins de la mesure des vers, ne les forçaient à préférer pignora à corpora Leur réserve était donc intentionnelle.

 

(1) Cf. Mabillon, Annal. bened., LI, 129. Leon. Marcican. Chronic. Casinense, lib. II, cap. liij, etc.

(2) S. Gregor., Tur. Hist. Franc., IX, 40 : « Radegundes beata in partes Orientis clericos destinat, pro Dominicae crucis ligno, ac sanctorum apostolorum caeterorumque martyrum reliquiis. Qui euntes detulerunt haec pignora. »

(3) S. Gregor., Tur., Gloria martyrum, lib. I, cap. VI : « Ab hoc et sanctorum pignora accepi. Cap. XIV : Episcopi partem hoc pignore (pollice S. Joannis Baptistae) elicere... Cap. XIX : Extracta pignora (B. Mariae). Cap. XXI : « Vae nobis qui tantorum pignorum caremus auxilio (reliquiarum S. Saturnini). Cap. XXXIV : S. Grégoire, en réparant un autel consacré à saint Etienne, premier martyr : « Requirentes, dit-il, in loculo, nihil de pignoribus sanctis quod fama ferebat reperimus. » Il envoie un abbé chercher dans son armarium une cassette (capsam ubi multorum ibi sanctorum pignora tenebantur. » Cf cap. 44, 48, 84, 83, 90, 101. Lorsqu'il parle des corps conservés dans leurs sépulcres, il se sert des mots : corpus, artus ;  (Ibid. cap. 38, 47, 63) ou cineres (Ibid, cap. 56);. L'objection de S. E. le cardinal Bartolini (Di S. Zaccaria Papa, p. 360) à propos de ce motet de celui de reliquias employés par Guillaume de Malmesbury parlant des reliques de Fleury, n'a donc pas de valeur ; c'est l'ensemble qui donne le vrai sens des mots.

 

 

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 Haut du document

 

XI

 

LA PÉRIODE DES HÉSITATIONS ET DES DÉNÉGATIONS.

 

Après un aveu formel, au VIIIe siècle et au IXe siècle, après un silence significatif au Xe, les moines du Mont-Cassin commencèrent, au XIe siècle, à tenir un langage tout différent.

Toutefois cette réaction, dont nous ne voulons pas sonder les causes multiples, ne se produisit pas brusquement et sans hésitations.

La première tentative, nous l'avons déjà dit, fut faite par l'auteur qu'on est convenu d'appeler le faux Anastase. C'était; un moine du Mont-Cassin qui vivait vraisemblablement au commencement du XIe siècle (1). Préoccupé de la pensée qu'il rendrait service à son illustre abbaye, s'il démontrait qu'elle était encore en possession des corps vénérés de saint Benoît et de sainte Scholastique, il ne se fit pas scrupule de forger, dans ce but, toute une série de faits et de documents. Il les rassembla sous le titre de Chronicon Casinense, dont il attribua la composition à Anastase, bibliothécaire de l'Église romaine, au IXe siècle, et que le faussaire fait vivre au VIIIe.

L'auteur se propose de prouver, au moyen de son fabuleux récit et de ses pièces apocryphes, que la moitié des corps de saint Benoît et de sainte Scholastique avait été, il est vrai, enlevée par saint Aigulphe, qu'il traite de vagabond et de scélérat; mais que, gràce à la puissante intervention de Pépin et de Carloman, tout le précieux trésor fut reporté au Mont-Cassin, et réuni à ce qui avait été laissé dans le tombeau fracturé. Il raconte avec         les

 

(1) Troya Storia, Codice Diplomat. Langob. vol. IV, part. IV, p. 295 : « Appunto verso il 1004, eta probabile del falso Anaslasio. » Muratori, Scriptor. Italic. t. II, part. I, p. 347. — M. Wattembach. dans les prolégomènes de son édition de la Chronique du Mont-Cassin (Patrol. lat. CLXXIII, 455, 459), émet l'avis que ce faussaire vivait au XIIe siècle. Tout prouve le contraire. Au XIIe siècle les moines du Mont-Cassin ne parlaient plus du fait de la translation qu'avec mépris. Ce sont donc Léon d'Ostie et surtout Pierre Diacre, qui ont emprunté quelque chose au faussaire, et non pas celui-ci à ceux-là. Il est évident qu'il était moine du Mont-Cassin, car il nous raconte naïvement que, sur son lit de mort, Carloman fit jurer à son rère Pépin, à ses enfants et à tous les grands de l'empire des Francs, en échange de la couronne qu'il avait abandonnée. « Omnia latini nominis monasteria constructa vel construenda in omni occidentali climate, sub monasterio Casinensi et sub S. Benedicti unione, ditione et obedientia, in perpetuum subdas; » prétention absurde qui n'a pu naître que dans le cerveau d'un Cassinésien.

 

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détails les plus invraisemblables et les plus fabuleux la cérémonie de cette réversion et de cette réintégration, « accomplie, selon lui (1), par le pape Etienne II en personne, accompagné de Pépin et de ses fils, de Carloman son frère, du sénat et du peuple romain et de toute l'armée des Francs, des Allemands, des Suèves et des Burgondes, sans compter un concours immense  d'évêques, d'archevêques, de cardinaux et du clergé de Rome. »

Sans nous inquiéter des inepties de cette fabuleuse chronique dont des Cassinésiens rougissent aujourd'hui, il en ressort néanmoins ce fait incontestable: au commencement du XIe siècle, on continuait au Mont-Cassin à avouer la réalité de la translation. On y cherchait seulement à concilier ce fait avec la rétention, ou, si l'on veut? avec l'espoir de posséder, malgré tout, le corps presque entier de saint Benoît.

Cependant, cette concession partielle à la tradition française ne fit qu'augmenter l'agitation des esprits dans l'archi-monastère de Saint-Benoît.

Nous avons constaté par le témoignage de saint Amé, moine du Mont-Cassin, que, même à la fin du XIe siècle, plusieurs saints religieux persistaient à donner gain de cause à la tradition française. Mais, nous l'avons dit aussi, ils devaient être en petit nombre. L'hésitation était générale. Cela ressort de deux légendes contradictoires dans la conclusion, mais également affirmatives relativement à l’état des esprits au Mont-Cassin à cette époque.

La première est représentée par les Cassinésiens comme péremptoire contre nous. La voici :

Un certain Adam, moine et sacristain du Mont-Cassin, se rendit à Rome pour ses affaires, vers le commencement du XIe siècle (2). Il prit l'hospitalité dans l'abbaye de Saint-Paul-hors-les-Murs, qui dépendait alors, comme aujourd'hui, du Mont-Cassin. L'abbé, nommé Léon, lui demanda ce qu'il fallait penser des rumeurs qui circulaient alors, selon lesquelles, dit-il (3) «, le corps

 

(1) Muratori, loc. cit. p. 361 : « Igitur Stephanus papa cum eodem rege (Pipino) ejusque filiis, Senatu Populuoque Romano omnique Francorum, Allemannorum, Suevorum et Burgudionum exercitu, cum episcopis, archiepiscopis et cardinalibus, et cum omni Romanae Ecclesiae clero ad Casinense coeuobiuin venerunt et inaestimabili luce a Francia usque Casinum illos comitante super reliquias laetificati sunt. »

(2) Mabillon, Annal., bened., LI, 129.

(3) Chronic. Casinense, lib. II, cap. 47 apud Patrol. lat., t. CLXXIII, col 640 : « Coepit abbas sciscitari utrum vera essent ea quae fama tunc per multorum ora volvebat : scilicet quod corpus beati Benedieti nequaquam apud nos quiescere sed ultra montes furtim sublatum delatumque fuisset, addeusque : Ut rei, Inquit, hinc fidem addant qui ista disseminant, ideo aiunt nullum apud vos signum, nullum miraculum fieri : illic vero ubi illum translatum astruunt, innumera per dies singulos ejus meritis affirmant signa patrari. »

 

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de saint Benoît ne reposerait plus dans votre monastère, mais au-delà des Alpes, où on l'aurait furtivement emporté. Et pour preuve de leur assertion, ajouta l'abbé, ils prétendent qu'il ne se fait plus aucun prodige, ni aucun miracle chez vous, tandis qu'en France il s'en opère des milliers par jour, en témoignage de la vérité de la translation. »

A ces paroles, Adam, poussant un profond soupir et prenant la main de l'abbé, le conduisit devant l'autel de l'apôtre saint Paul, et là, étant seul, posant la main sur l'autel, Adam s'exprima ainsi :

« Par ce corps du bienheureux Paul, le docteur des Gentils (1 ), que toute la chrétienté croit y reposer, je jure que ce que je vais vous dire est la pure vérité et sans alliage de mensonge. Moi aussi, en entendant ce qui se dit relativement au corps de notre bienheureux Père Benoît, je me suis livré à des pensées non pas seulement d'hésitation, mais de découragement et de tristesse, au point que je n'avais plus ni dévotion ni respect pour l'autel construit sur le tombeau du saint. M'étant laissé abattre pendant quelque temps, par ces doutes et ces idées sombres, je me prosternai un jour, après Complies, avec une dévotion plus grande qu'à l'ordinaire,devant le sépulcre vénéré ; et là, tandis que je répandais des larmes avec mes prières, saint Benoît daigna m'apparaitre dans  une vision : Frère Adam, me dit-il, pourquoi es-tu ainsi triste et désolé? Et pourquoi te laisses-tu aller à la tentation de si mal penser à mon sujet, au point de croire que je ne repose en aucune manière corporellement ici (quasi ego hic corporaliter minime jaceam) ? Mais parce que ton service et ta dévotion me sont agréables, sois très assuré que je repose ici avec ma soeur Scholastique, et qu'au dernier jour je ressusciterai avec elle en ce lieu. Et même, le jour et la nuit, toutes les fois que vous  psalmodiez dévotement, que vous priez avec attention ou que  vous marchez modestement, je suis avec vous. Afin de te

 

(1) Chron. Casin. loc. cit., col. 641 : « Per corpus hoc, in uit, doctoris gentium beatissimi Pauli, quod hic absque ulla haesitatione quiescere christiana universitas credit, quoniam hic quod tibi modo dicturus sum, veracissimum et sine omni mendacio est. Enimvero et ego de corpore beati Benedicti multotiens talia audiens non modo in haesitationem, sed etiam in desperationem ac tristitiam inductus adeo fueram, ut jam fere nullam circa ipsius altare devotionem, nullam possem dignam gerere reverentiam. »

 

 

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convaincre de la vérité de ce que je viens de te dire, demain matin, avant matines, lorsque, selon ta coutume, tu entreras le premier dans l'église, tu verras sortir de mon sépulcre comme un léger nuage d'encens parfumé. »

« M'éveillant aussitôt, et méditant en moi-même le mystère d'une si grande vision, attendri jusqu'aux larmes, je bénis le Seigneur et le bienheureux Benoît; et bientôt après, entrant non sans effroi dans l'église, je regardai, je vis le signe, et je crus. Quant à l'assertion qu'il ne s'opère pas de miracles en notre église, c'est une impudente fausseté : car si je pouvais vous raconter tous les prodiges que j'ai appris de nos anciens, ou qui ont eu lieu de nos jours devant le saint tombeau, vous verriez avec évidence que l'assertion de nos contradicteurs ne peut provenir que de l'envie ou de l'ignorance. »

 

Et après avoir rapporté la guérison d'un démoniaque, l'écrivain ajoute : « Telle fut la déclaration qu'Adam, contraint par la nécessité, fit à l'abbé Léon devant le corps de saint Paul. Par humilité, il n'en parla à personne, tant qu'il vécut, en sorte que nul ici n'en put rien savoir, jusqu'au jour olé, le saint homme étant mort, le vénérable abbé Léon en fit le récit à quelques-uns de nos frères. »

Nous avons voulu rapporter en entier ce récit dramatique, afin de donner au lecteur l'idée des légendes qu'on oppose à notre tradition. Aussi bien, l'auteur de la chronique où se trouve cette narration, est ce même Léon Marsicanus, dont nous avons fait connaître les sacrilèges objections à propos du passage de Paul Diacre favorable à la translation de saint Benoît.

Un écrivain qui accuse les évangélistes d'inepties est un témoin suspect de passion et de partialité.

Le drame qu'on vient de lire, on en conviendra, a plus la couleur d'un roman que de l'impartiale histoire. Il prête aux Français et à ceux qui, en Italie, étaient partisans de la translation de saint Benoît, des sentiments contraires à la vérité.

Il est faux, nous l'avons démontré, que l'authenticité du fait de la translation ne se fonde que sur les prodiges qui l'ont accompagné et suivi. Il est faux que les Français ou leurs adhérents, au XIe siècle,refusassent au sépulcre vénéra de saint Benoît, au MontCassin, la vertu miraculeuse. Il est faux qu'ils prétendissent dénier à l'illustre abbaye la possession de quelques reliques du corps da saint patriarche. Adrevaid, dont la légende [117] prédominait alors, dit formellement le contraire (1) ; et si Mabillon l'a nié, son opinion n'avait certainement pas cours au moment où Léon Marsicanus écrivait sa chronique.

Saint Benoît avait donc eu raison de reprocher au moine Adam, qu'il pensait très mal (de me tam male sentire), soit au sujet de la réalité de sa présence corporelle au Mont-Cassin, soit à l'égard de l'opinion adverse, qu'il calomniait, et qui certes n'était pas une rumeur née d'hier et répandue par quelques brouillons, comme il le prétendait.

Après ces explications nécessaires, il est évident que, même en admettant la réalité de l'apparition et l'exactitude de tout le discours prêté à saint Benoît, on ne pourrait absolument rien eu conclure contre la vérité de la translation telle que nous la défendons. Alors, comme aujourd'hui, il était permis de nier dans un sens très accepté en style ecclésiastique (2), que saint Benoît ne reposât pas DU TOUT corporellement au Mont-Cassin (hic corporaliter MINIME jaceam).

Quant à la question de savoir en quel lieu les saints, dont les ossements auront été dispersés par la dévotion des fidèles ou autrement, ressusciteront au dernier jour, c'est un mystère qu'une révélation particulière, même parfaitement autorisée, est insuffisante à résoudre. Celle du moine Adam est, en ce point, fort suspecte; car, lors même qu'il serait certain que saint Benoît ressuscitera au Mont-Cassin, il serait faux, tout au moins, qu'il dût y ressusciter, PARCE QUE son corps y est en entier. La déposition de D. Angelo de la Noce, dont nous parlerons plus loin, démontre que le Mont-Cassin ne réclame qu'une portion fort peu considérable du corps de son saint fondateur. Celui-ci n'a donc pu parler dans le sens que le moine Adam, ou plutôt Léon

 

(1) Adrevald, Miracul. S. Benedicti, I, 17 ; « Medo abbas (Floriacensis) petentibus... ex ejusdem pretiosissimi confessoris corpore reliquias benignissime contulit. » Nous ne chercherons donc pas à contester le fait relaté par Mabillon (Annal. bened. lib. XII, an. 915, n° 94), d'après lequel un moine de la Nouvelle Corbie aurait rapporté du Mont-Cassin en 910 : « insignem portiunculam de sancto Patre nostro Benedicto. » Mais cela n'infirme en rien la réalité de la translation. On y croyait dans la nouvelle comme dans l'ancienne Corbie.

(2) Le bienheureux Didier, abbé du Mont-Cassin et depuis pape sous le nom de Victor III, nous fournirait, entre mille, un exemple de cette vérité. Racontant dans ses Dialogues un fait analogue arrivé dans le monastère de Sainte-Sophie, prés de Bénévent (Dialog. III, ad finem, apud Patrol. lat., CXLIX,1018), fait dire au moine favorisé de la vision . « Sanctum Benedictum et sanctum Gregorium cognovi B. Donatum et Felicem, cum reliquis qui in hac ecclesia requiescunt sanctis. »

Est-ce que les corps de saint Benoît et de saint Grégoire reposaient en entier à Sainte-Sophie ?

 

 

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Marsicanus, ou son interpolateur Pierre Diacre, lui attribue: Car le récit du vénérable custode ne nous est pas parvenu directement. Il a passé par le souvenir assurément faillible de l'abbé de saint Paul, et surtout par la plume passionnée du chroniqueur, qui, à lui seul, suffirait pour mettre en suspicion la vision elle-même.

Mais que faut-il penser d'une opinion qui ne s'appuie,histtatiquement que sur des révélations et des songes, lesquels, dans les procès de canofiisation, nous a dit Benoît XIV, n'ont pais de valeur probante, quand ils sont seuls ? Saint Jérôme repousse énergiquement uttie pareille démonstration, relativement aü përsonnage immolé entré le temple et l'autel, dont il est parlé dans l'Évangile de saint Matthieu (1).

Si les Cassinésiens veulent absolument attribuer à leurs visions une autorité historique, en voici une qui détruit complètement celle du moine Adam et qui est revêtue de tous les caractères désirables de véracité. Elle fournit en outre, une nouvelle preuve que, vers le milieu du XIe siècle, les esprits au Mont-Cassin étaint encore divisés au sujet de la translation du corps de saint Benoît en France.

Le récit qui va suivre est, à la vérité, d'un moine de Fleury, nommé André; mais celui-ci est absolument contemporain du fait qu'il rapporte ; il cite ses témoins, et le rôle qu'il leur prête est en tout point conforme à la vérité historique. En outre, les ouvrages qu’il a composés et les autres événements qu’il raconte sont tous marqués au coin de la plus parfaite exactitude (2). Sa valeur comme historien est donc incontestable et sa véracité éprouvée. Or voici ce qu’il rapporte (3) :

 

(1) S. Hieron. in cap. XXIII, 35 S. Matth : « Alii Zachariam patrem Joannis intelligi volunt ex quibusdam apocryphorum somniis… Hoc eadem facilitate contemnitur qua probatur. »

(2) Introduction, p. XX. Certain, Miracles de S. Benoît.

(3) Certain, De mirac. S. B. VII, 15 : « Eo tempore (par le chapitre précédent on voit que ce fut en 1056) quae in Casinensi monte apparauit visio, ipsius monasterii abbati Richario, ut veraci adstipulatione a veraci persona comperi indico. Sancti Richaroo abbas extitit quidam Gervinus nomine, Ordinis monastici nostris temporibus decus insigne, qui haec a beatissimo ore Leonis Nonis, Papae piae memoriae, certe addicit, praesente abbate praefati monasterii Cassinensis. Acciderat tunc temporis in eodem sacro Casinensi coenobio grandis concertatio fratrum illius loci inter se disputantium se sanctissimum pii pastoris corpus non habere. Indicto ergo triduano communi conventu(i)  jejunio, omnes contrito corde et humliato spiritu, piis fletibus et questiosis singultibus toto triduo persistentes in orationibus, et psalmodias per vigiles devotissime obscrantes Deum attentius demonstrari sibi hoc quod haesitabant coli. Cum ecce subito, tertia exacta die jejunii, adest in visu praefato abbati Richario clemens Pater Benedictus, stipatus venerando obsequio venerabilium personarum. Compellans ergo monachum his verbis, ita alloquitur in hunc modum : « Nosti, inquiens, frater quos cernis ? .. quorum sanctis suffragiis locus iste hactenus custoditur et regitur. Decreveras, si fas esset, corpus adtrectare meum; sed nefas templum sepulcrum violare meum. Etenim Dei mei omnipotentis operante jussione, cujus praescientia cuncta ordinantur, atque mea volente electione, in partibus Galliarum, toto Floriacensi, ossa condigne tumulata requiescunt mea. De coetero noveritis me praesentialiter vobis semper praesentem adesse, praesertim cura amborum istorum locorum custodiam tutelae commiserit meae clementissima pietas misericordissimi Dei. Siquidem ut utraque sunt meus custodiae commissa, ita in desinenti provisione nocte dieque curam ago... Viriliter igitur agite vos et illi, indefesse servando sanctus munia Regulae, ut feliciter cum Christo, precibus  meis obtinenibus, felices semper manere valeatis. Sufficiat ergo vobis me spiritualiter semper adesse praesentem, et ne unquam sepulcrum violari velitis meum cavete. Et ita visio illa ceelestis et miranda abseessit. Haec nobis relulit Centulensis abbas praescriptus Gervinus, praesentibus illustribus viris, abbate hujus loti Ragnerio, et gubernatore coenobii Sancti Dyonisii Hugone, olim vero monasterii sancti Medardi rectore Rainaldo, aliisque plurimis clarissimis viris.

 

 

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« En ce temps-là (1056), j'ai appris d'une personne d'une véracité au-dessus de tout soupçon, et d'une manière également digne de foi, le fait que je vais raconter. Il s'agit d'une vision du vénérable Richard, abbé du Mont-Cassin. Gervin, abbé de Saint-Riquier, a été de nos jours la gloire et l'ornement de l'Ordre monastique. Or voici ce qu'il affirmait avoir appris de la bouche vénérable du pape Léon IX, de pieuse mémoire (1), en présence du susdit abbé du Mont-Cassin. Une discussion s'était élevée vers cette époque entre les moines du très saint monastère du Mont-Cassin au sujet de l'opinion qui déniait à cette abbaye la possession du corps de son fondateur (2). D'un commun accord, un jeûne de trois jours est ordonné, pendant lequel, avec un coeur contrit et un esprit humilié, accompagné de pieuses prostrations et de gémissements plaintifs, d'oraisons multipliées et de psalmodies prolongées pendant la nuit, ils prièrent Dieu le plus dévotement qu'il leur fut possible de faire cesser leur hésitation à vénérer, en son tombeau, le corps de leur Père. Or, à la fin du troisième jour de jeune, voici que le très clément père Benoît apparaît en vision au susdit abbé Richard (3). Il était accompagné de deux vénérables personnages. Interpellant le susdit abbé, le saint patriarche lui parla en ces termes :

« Reconnais-tu ces deux personnes que tu vois ? Ce sont le saint Précurseur et le bienheureux Martin, qui par leurs saintes

 

(1) Cette expression indique que saint Léon IX était mort tout récemment. Il mourut le 19avril 1034.

(2) Donc il y avait hésitation encore parmi eux.

(3) Il fut abbé de 1038 au 11 décembre 1055 (Tosti, Storia di Monte Cassino, t. III, p. 358). II était déjà abbé de Leno près Brescia quand à la sollicitation des moines du Mont-Cassin il fut nommé à cette abbaye. Il était Bavarois de naissance. Tosti, loc. cit., I, 193).

 

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prières gardent et protègent ce lieu. Tu as pris la résolution de faire tout ton possible pour avoir le bonheur de palper de tes mains les membres de mon corps; mais cette violation de mon sépulcre déplairait à Dieu. En effet, par la volonté agissante de mon Dieu tout puissant, dont la providence règle toutes choses, et par la libre élection que j'en ai faite moi-même, mes ossements reposent dignement ensevelis dans l'abbaye de Fleury en France. Du reste, soyez bien persuadé que je vous suis réellement présent ici (1), d'autant que la très miséricordieuse bonté de Dieu m'a commis à la garde de l'un comme de l'autre monastère. Et, en conséquence de cette double a mission, je prends soin jour et nuit des deux sanctuaires...

« Efforcez-vous donc les uns et les autres de remplir fidèlement les prescriptions de la sainte Règle, afin qu'un jour, par le secours de mes prières, vous puissiez être éternellement heureux avec le Christ. Qu'il vous suffise, à vous, que je vous sois présent spirituellement, et gardez-vous de vouloir jamais violer mon sépulcre. » Il dit, et la céleste vision disparut.

« Tel est le fait que nous raconta à nous-mêmes le susdit Gervin, abbé de Saint-Riquier, en présence d'illustres personnages, à savoir: Ragnerius, abbé de ce monastère (de Fleury), Hugues, abbé de Saint-Denis, Raynaud, ex-abbé de saint-Médard (2) (de Soissons), et d'un grand nombre d'autres personnes de haute distinction. »

L'abbé Gervin suivit en effet saint Léon IX, lorsque ce pontife retourna de France à Rome, en 1049 (3).

André de Fleury n'est également que l'écho fidèle de l'histoire lorsqu'il décerne à ce vénérable abbé de Saint-Riquier le titre d'ornement insigne de l'Ordre monastique au XIe siècle (4).

Il n'est pas moins vrai que cet abbé, et Richard, abbé du Mont-Cassin, se sont rencontrés en présence du pape Léon IX, puisque, en 1050, ils assistaient l'un et l'autre au concile de Rome (5). Du reste, le saint Pontife devait nécessairement admettre dans

 

(1) Praesenlialiter vobis praesentem adesse. Ce sont les propres paroles de saint Benoît au moine Adam, etc. Elles n'excluent donc pas la translation.

(2) Cette qualification d'ex-abbé est particulièrement marquée au coin de l'exactitude la plus scrupuleuse (Gallia Christiana, IX, 413). Elle prouve qu'André de Fleury écrivit ce passage avant l'année 1062 (Cf Gallia. Christ. IX, 414).

(3) Gallia Christ., X, 1250.

(4) D. Mabillon, Annal. bened., LVIII, 73; LX, 45, 74.

(5) Mansi, Concil. XIX, 771, 772.

 

 

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son intimité le pieux abbé de Saint-Riquier, qu'il avait attaché à sa cour précisément dans le but de profiter de ses conseils.

D'autre part, l'abbé du Mont-Cassin ne pouvait pas être privé de la même faveur ; la haute considération dont il jouissait à la cour pontificale(1) en est un gage assuré. Il avait pu faire confidence de sa vision à saint Léon IX, lorsque celui-ci alla au Mont-Cassin le 29 mars 1048 (2).

L'authenticité de la conversation rapportée par le vénérable Gervin est donc environnée de toutes les garanties historiques désirables.

Quant aux paroles attribuées à saint Benoît, elles sont analogues à celles de la vision de saint Henri, d'après la version de saint Amé.

Enfin, le chroniqueur de Fleury ne craint pas d'appeler en témoignage de sa véracité les principaux personnages encore vivants qui ont entendu,comme lui, la narration de l'abbé de Saint-Riquier.

Tout concourt ainsi en faveur de l'authenticité de ce récit. Or il est absolument contradictoire à celui du moine Adam. Il en détruit donc l'autorité.

On répondra peut-être que l'opinion des Cassinésiens a pour elle d'autres preuves bien plus graves.

Nous répliquerons que le chroniqueur du XIe siècle ne les allègue pas : ce qu'il n'aurait pas manqué de faire, cependant, si les prétendus documents qui furent produits plus tard avaient alors été mis en circulation. En effet, la manière dont il parle de la question démontre qu'il faisait partie du groupe des réactionnaires contre la tradition française, qui finit par l'emporter au Mont-Cassin, vers la fin du XIe siècle.

Nous ne voulons pas, cependant, accuser de faux le vénérable chroniqueur, si toutefois il est vraiment l'auteur de ce passage. Bien que son oeuvre renferme de nombreuses erreurs, il donne trop de preuves de sa bonne foi pour qu'on puisse récuser ses bonnes intentions. Mais cela ne suffit pas pour établir la vérité des faits jusque dans les moindres détails. La passion excessive qui l'animait contre les tenants de la tradition française ont dû

 

(1) Saint Léon IX lui avait concédé d'insignes privilèges (Gattula, Hist. Cassin. I, 117, 144, 252), témoignage non équivoque de son estime.

(2) Jaffé, Regesta, p. 367.

 

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nécessairement avoir sur son appréciation des faits une influence fâcheuse, au point de vue de la critique historique.

Nous ne devons pas taire, néanmoins, une grave objection que l’on peut élever contre l'authenticité de la vision même du custode Adam.

Le B. Victor III parla avec éloge de ce religieux dans ses Dialogues; il raconte même de lui une vision, rapportée presque dans les mêmes termes par Léon de Marsi (1) ; et cependant il ne dit rien de l'apparition de saint Benoît. Pourquoi cette omission ? L'auteur des Dialogues et celui de la Chronique ont puisé à la même source. Est-ce que l'abbé de Saint-Paul n'aurait pas osé proposer à la piété du vénérable abbé Didier la première vision du custode? Cette réserve la rendrait suspecte, et le soupçon s'aggraverait encore si Didier l'avait omise volontairement.

Nous l'avouons pourtant sans peine, il circulait alors au Mont-Cassin plus d'un fait de ce genre. Les imaginations, de plus en plus surexcitées par la controverse engagée, étaient naturellement portées à transformer en révélations surnaturelles les produits d'une agitation nerveuse. C'est précisément, d'après les plus éminents théologiens, ce qui oblige à recevoir avec une extrême précaution les renseignements qui proviennent de semblables illuminations.

Le vénérable abbé du Mont-Cassin Oderisius (1087-1105), tout en y ajoutant foi dans une certaine mesure, était loin d'en tirer des conclusions pratiques contre l'authenticité de la translation à Fleury. Il appartenait évidemment à cette fraction des modérés, qui, dans le doute où les jetait l'agitation des esprits, s'abstenaient de porter un jugement sur la question.

Il a exprimé, du reste, d'une manière formelle, son opinion dans une lettre célèbre adressée aux moines de Fleury et publiée par un ardent champion de la cause cassinésienne. « Sous l'inspiration d'un profond dévouement et d'une sincère charité, dit-il (2), nous nous sommes déterminés à écrire avec simplicité

 

(1) Desider. Dialog., lib. II in fine, apud Patrol. lat., CXLIX, 1001-1002.— Leon. Chronic. Casinensi, lib. II, cap. 48.

(2) Catena Floriacens. p. 50.— Lauret. De existentia corporis S. Benedicti cap. XXVI. - D. Mabillon, Acta SS.  O. S. B., De Translat. S. Benedicti, n° 27 :  « Nos ex magna devotione et sincera charitate decrevimus familiariter scribere sanctitati vestrae, ut vestrum et nostrum quasi unum sit monasterium , et quodam spirituali atque inviolabili amore in perpetuum foederemur. Si quidem certa etiam et cligna ratio est, ut vestrae et nostrae Fraternitatis conventus alterutrum se prae caeteris diligant, qui pari gaudio habere se incomparabilem Thesaurum Reliquiarum S. Benedicti exsultant : lacet a nobis haberi multis miraculis et prodigiis ac revelalionibus, ac quorumdam etiam nostrum oculis sit veritas comprobata. Verum, SIVE ILLUD HABERE VOS QUAELIBET OCCASIO FECERIT, sive quid illius gratulanter speratis; singularis utrique invitent nobis et praecipui debitores sumus amoris. »

 

 

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à votre sainteté, dans le but d'établir entre votre abbaye et la nôtre une alliance éternelle, en vertu de laquelle nous ne formions qu'un seul et unique monastère, nids par une dilection spirituelle et inviolable. Il y a en effet un motif certain et supérieur qui engage votre convent, aussi bien que le nôtre, à une mutuelle fraternité: c'est que l'un comme l'autre se glorifie avec une égale joie de posséder d'incomparable trésor des reliques de notre bienheureux Père Benoît. Encore que la vérité de notre possession ait été confirmée par un grand nombre de miracles, de prodiges et de révélations, voire même par les visions de quelques-uns d'entre nous; néanmoins, SOIT QU’UNE OCCASION QUELCONQUE VOUS AIT FAIT RÉLLEMENT ACQUÉRIR CE TRÉSOR, soit que vous ayez seulement la joyeuse espérance d'en posséder quelque chose, nous n’en  sommes pas moins obligés à une affection particulière et exceptionnelle les uns envers les autres. »

Cette lettre du vénérable abbé mérite une attention spéciale à tous les points de vue. Elle nous initie à la pensée intime des saints religieux du Mont-Cassin, dont le B. Amé nous a déjà découvert les secrets.

Les nombreux miracles prodiges et apparitions de saint Benoît en faveur des pèlerins de ce sanctuaire vénéré étaient à leurs yeux autant de preuves de la vérité de la possession. AU MOINS PARTIELLE, du corps de saint Benoît. Il ressort des paroles passionnées de Léon de Marsi (1), que les deux parties mettaient en avant ces attestations surnaturelles comme des preuves confirmatives de leur opinion.

Seulement les partisans de la   tradition française avaient en leur faveur des témoignages historiques de toute sorte, tandis que les Cassinésiens n'avaient à alléguer que ces signes assurément fort éclatants, mais dont la signification était absolument incertaine.

En se plaçant sur le terrain mouvant des inductions tirées des faits plus ou moins surnaturels, un esprit sage, comme le vénérable Oderisius, devait évidemment se borner à un doute prudent. Léon de Marsi et ses pareils allaient; on vient de le voir, beaucoup plus loin.

 

(1) Leo Marsican., Chronic. Casinensi. II, 48.

 

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Quoi qu'il en soit, le texte du saint abbé nous apprend que les Cassinésiens n'avaient aucune donnée précise sur la réalité, ou du moins sur la quantité des reliques de saint Benoît qu'ils possédaient, puisqu'il concède aux moines de Fleury la joie de posséder, soit le corps presque entier, soit au moins une portion notable des restes précieux de saint Benoît (sive ILLUD THESAVRUM HABERE VOS quaelibet occasio fecerit, sive QUID ILLIUS gratulanter speratis).

Après des paroles aussi explicites, ce serait évidemment faire injure à ce saint personnage de soutenir qu'il s'est exprimé ainsi par pure condescendance. Les condescendances de la charité ne doivent jamais blesser les droits de la vérité. Si Oderisius connaissait la découverte du corps de saint Benoît dont nous parlerons tout à l'heure, il se devait à lui-même, il devait d l'honneur de son monastère de proclamer hautement ses droits à la POSSESSION PLEINE ET ENTIÈRE de ce précieux trésor. Il devait surtout ne pas laisser planer le moindre doute sur ce fait éclatant, en laissant croire aux moines de Fleury qu'ils pouvaient aussi légitimement que le Mont-Cassin se réjouir de la possession d'un bien qui n'était en réalité qu'un mensonge anathématisé par Urbain II du haut de la Chaire apostolique.

Qu'on veuille bien remarquer les expressions dont se sert le vénérable cardinal-abbé en parlant de la translation de saint Benoît en France. « Soit que, dit-il, une occasion quelconque vous ait réellement fait acquérir ce trésor. »

On pouvait donc, sans aller contre la vraisemblance historique, croire au fait de la translation, considéré en lui-même et en dehors des accessoires contestés, ainsi que nous l'avons considéré nous-même. Il ne s'était donc pas produit au Mont-Cassin d'évènement qui fût de nature à détruire complètement la probabilité de cette translation.

 

Nous prions le lecteur de ne pas perdre de vue cette considération générale. La discussion qui va suivre nous forcera d'y revenir souvent.

 

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 Haut du document

 

XII

 

LA DÉCOUVERTE DU TOMBEAU DE SAINT BENOÎT, EN 1066.

 

Après avoir déterminé le sens précis et incontestable des textes cassinésiens du XIe siècle qui se réfèrent plus ou moins directement à la question de la présence du corps de saint Benoît dans le sanctuaire vénéré de l'illustre abbaye, nous pouvons plus sûrement aborder un passage de Léon de Marsi, qui a donné lieu à d'ardentes polémiques.

Nous en donnerons d'abord, selon notre habitude, une traduction aussi fidèle que possible, afin de mettre le lecteur à même d'en apprécier le sens exact.

Après un juste éloge du saint abbé Didier, le chroniqueur s'exprime en ces termes (1) : « Donc la IXe année de son ordination abbatiale, l'an de la divine Incarnation 1066, au mois de mars, indiction Ive, après avoir eu soin de construire préalablement l'église de Saint-Pierre, près de l'infirmerie, pour que les frères pussent, durant les travaux, y chanter l'office divin, l'abbé Didier commença à démolir de fond en comble la basilique de Saint-Benoît, absolument indigne, par son exiguïté et sa difformité, du précieux trésor qu'elle renfermait. Et il résolut d'aplanir et de creuser le sol aussi largement qu'il était nécessaire de le faire pour les fondations de la nouvelle église. Enfin, ayant aplani, non sans difficulté, l'espace destiné au sanctuaire,

 

(1) Leon. Marsican. Chronic. Casin. III, 26 apud Patrol. lat CLXXIII, 746 : « Anno itaque ordinationis suae nono, divinae autem Incarnationis millesimo sexagesimo sexto mense Martio , indictione quarta, eonstruta prius juxta infirmantium domum non satis magna B. Petri basilica, in qua videlicet fratres ad divina interim officia convenirent, supradictam beati Benedicti ecclesiam, tam parvitate quam deformitate thesauro tanto tantaeque fratrum congregationis prorsus incongruam evertere a fundamentis aggressus est. Et... statuit... quantum spatium fundandae basilicae posset sufficere, locum in imo defossum quo fundamenta jaceret complanare.... Tandem igitur totius basilicae aditum cum difficultate non parva spatio complanato.... jactis in Christi nomine fundamentis, coepit ejusdem basilicae fabricam......... Aditum interea cum planitiei basilica, quae cubitorum ferme sex putabatur, consequenter disponeret coaequare, tres non integras ulnas fodiens, subito venerabilem Patris Benedicti tumulum repperit.      Inde, cum religiosis fratribus et altioris consilii viris communicato consilio, ne illum aliquatenus mutare praesumeret, CONFESTIM ne quis aliquid de TANTO POSSET THESAURO surripere, eumdem tumulum eodum quo situs fuerat loco, pretiosis lapidi bus reoperuit ac super ipsum arcam de Pario marmore per transversum basilicae, id est a septentrione in meridiem..... construxit.

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il se mit à construire l'édifice sacré. Or, au début du travail d'aplanissement du sanctuaire, dont il vient d'être parlé, après avoir creusé à moins de trois aunes de profondeur, tout à coup on se trouva en présence du vénérable tombeau du bienheureux Père Benoît. Après en avoir délibéré avec les religieux de meilleur conseil, il se décida, pour protéger ce précieux trésor contre toute profanation et toute soustraction frauduleuse, à faire IMMÉDIATEMENT recouvrir de pierres précieuses ce même tombeau, à la place où il était auparavant; et au-dessus il fit élever transversalement, c'est-à-dire du nord au midi, un arceau en marbre de Paros. »

Telle est la description faite par un contemporain de la première découverte authentiquement constatée du tombeau de saint Benoît au Mont-Cassin, Nous la croyons officielle.

On y sent la main modératrice de vénérable abbé Oderisins, sous la direction duquel cette partie de la chronique semble avoir été écrite. Elle contraste, d'une manière frappante, avec les autres passages où nous avons relevé, non pas la mauvaise foi, mais l'exagération et la partialité du même auteur.

Le mot corpus n'y est même pas exprimé, comme dans une autre narration, également attribuée à Léon d'Ostie (1). Cette suppression est significative. Évidemment Oderisius a tenu à ce que, sur ce point du moins, le chroniqueur se contentât d'exposer les faits sans commentaire et de résumer le procès-verbal, qui fut peut-être dressé à l'occasion de cette importante découverte.

Or que dit-il ? Il nous apprend que le saint abbé Didier, en abaissant le niveau du sanctuaire de l'église qu'il voulait , reconstruire et agrandir, découvrit le tombeau de saint Benoît et qu'il le fit IMMÉDIATEMENT (CONFESTIM) RECOUVRIR pour le protéger contre toute profanation et toute soustraction frauduleuse.

Il, n'y a donc pas eu de reconnaissance des reliques, mais seulement découverte du tombeau. Ou celui-ci était ouvert, et alors le silence du chroniqueur officiel prouve qu'on n'y a rien trouvé; ou il était fermé, et alors ce silence signifie seulement que le B. Didier n'a pas osé sonder le mystère qu'il recouvrait. C'est ce qu'indique manifestement les mots confestim reoperuit.

Qu’on ne dise  pas que le chroniqueur n’a pas rendu compte, de

 

(1) Muratori. Scriptor. Ital. V, 16 et Patrolog. lat. loc. col. 998: « Parva (eccleia) et pretiosissimo beati Patris Benedicti CORPORIS thesauro indecens erat.»

 

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toutes les particularités de cette découverte. Il a consacré plus de quatre pages à la description de la réédification et de la consécration de la nouvelle basilique, et il aurait oublié de faire connaître le point fondamental qui préoccupait, de son aveu, tous les esprits de son temps? Un pareil oubli de la part d'un partisan outré de la présence corporelle de saint Benoît au Mont-Cassin est absolument inadmissible et invraisemblable.

Aussi bien, la reconnaissance officielle d'un trésor tel que le corps du saint législateur des moines d'Occident, ne se fait pas en un instant. Elle exige du temps, des formalités, de la publicité. Or le temps qui s'écoula entre la découverte du tombeau et sa fermeture ne fut pas employé à examiner les ossements, les vénérer, à les replacer dans le sarcophage, mais à délibérer sur l'utilité de protéger IMMÉDIATEMENT le tombeau contre toute indiscrétion. Ce sont les termes formels du narrateur. Donc il n'y a pas eu ouverture du loculus : ce qui explique le langage indécis du vénérable Oderisius, dont nous avons fait ressortir l'importance.

Cette description officielle et laconique ne fut pas du goût des imaginations exaltées. Léon de Marsi, ayant été fait cardinal par le pape Paschal II(1), ne put achever son oeuvre. On en confia la continuation à un jeune moine, dont Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin, a fait le portrait que voici (2) : « Quant à l’estime qu'il mérite au point de vue littéraire, il vaut mieux n'en rien dire. L'écriture est l'image et le miroir de l'âme. Il a beaucoup écrit, mais sans tact, SANS AUCUNE CRITIQUE. Il avait, il est vrai,l'esprit vif, mais précipité et téméraire dans ses jugements. »

Ailleurs, parlant précisément de la découverte dont il est question, et répondant à D. Mabillon qui avait objecté le silence du saint abbé Didier relativement aux  additions invraisemblables que Pierre Diacre s'est permis de faire au récit de Léon d'Ostie, le même prélat fait des aveux plus graves encore (3).

 

 

(1) Patrolog. lat. loc. cit., col. 443.

(2) Chronic. Casin. edit. Paris , 1658 in fol., p. 425. Not 6 in Prolog. lib IV : « Quanti in literis habendus sit (Petrus) dicere nil attinet ; scriprura imago et vultus mentis est. Multa scripsit, sed sine delecta, ET SINE CRYSI. Vivido signidem fuit ingenio, properantis tamen ac subinde praecipitis inierdum judicii. »

(3) Muratori, Scriptor. Ital. n.. IV P. 632, Appendix ad Chronicon Casinensi Parisiis editum anno MDCLXVIII :  Il suit pas à pas la dissertation de Mabillon à laquelle il essaie de répondre. Au n° 28 de la dissertation, il répond : « Fateor non contemmendam inde (du silence, du B. Didier sur les miracles qui, d'après Pierre Diacre auraient accompagné la découverte du tombeau) conjecturam... E forte miraculis a Petro postea relatis Desiderii acrius iudicium non penitus confidit ideoque ea non retulit. In quo si quispiam cavillabitur praecocis Petrum et praecipitis fuisse judicii, contentus ero ictum praeterire, non etiam judicium defendere. »

 

 

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« J'avoue, dit-il, qu'on peut tirer de ce silence une induction assez grave... Peut-être le jugement sévère de Didier, n'ajoutant pas une entière créance aux miracles dont Pierre s'est fait plus tard l'écho, l'obligea-t-il à les passer sous silence? Si quelqu'un veut accuser Pierre Diacre d'avoir montré, à ce propos, son esprit téméraire et précipité, je me contenterai d'éviter le coup, et je me garderai bien de le défendre. »

Ce jugement n'est pas assez sévère. Pierre Diacre, né de la famille des comtes de Tusculum, fut offert encore enfant par ses parents à l'abbé Girard en 1115. Après son noviciat, il se livra pendant huit ans à l'étude de l'exégèse et de l'histoire, sous des maîtres habiles. Mais il ne profita guère de leurs leçons. Son défaut de jugement lui fit oublier tous les devoirs qu'imposent au chrétien et surtout au religieux les droits de la vérité, Il se fit comme un mérite de dénaturer les faits les plus authentiques par ses superfétations maladroites et ses falsifications mensongères. Son imagination exaltée lui présentait comme des vérités les conjectures et trop souvent les inventions de son esprit présomptueux.

De peur qu'on ne nous accuse de charger trop nos couleurs, citons des faits indéniables.

Le premier ouvrage sorti de la plume de Pierre Diacre est la Passio beati Marci et sociorum ejus, puis l'Inventio corporis beati martyris Marci, et miracula martyrum Mariae, Nicandri et Marciani.

Or il ne fit que corrompre les documents qu'il avait entre les mains pour la composition de ces oeuvres hagiographiques. Il employa le même procédé à l'égard du martyre de saint Placide, disciple de saint Benoît (1), et probablement à l'égard d'une

 

(1) Mabillon Annal.Bened. lib. n° 25. Bolland. IV ad diemtel. oct. de S. Placido martyre. Wattembach, Prolegomena in Chronic. Casin., apud Patrolog. lat. loc. cit. col. 467 : Eam quam in verbis supra allatis animadvertimus fingendi licentiam vereor ne pari modo attulerit ad proximum quod suscepisse videtur opusculum (Gesta S. Placidi.) Postea autem nondum contentus fabulis quibus Vita Gordiano supposita scatet, denuo eam exaravit, multisque interpolavit figmentis, quae partita extant in Vita a Surio Mabillonio, Bueo edita, partim latent in codice quem Regestum S. Placidi Casinenses vocant. Quamquam omnia ista Gordiano Petrus tribuit, et num ipse ea ingesserit, non plane constat.... Nobis animadvertere sufficit Petrum quibusve fabellis facillime manus dedisse et si eas non ipse eas cogiverit promptissimum fuisse ad adoptandas eas suosque in usus vertendas. Ita Justini, Justiniani, Theodorici erga Casinense cenobium favoret munera in Chron. IV, 113 commemorantur; Regesto antem suo et porteutosam Tertulli donationem inseruit et Desiderii non melioris notae privilegium, quae prae caeteris hic commemoro, quia Leoni vel ignota vel fide prorsus indigna visa fuisse apparet. » Wattembach, loc. cit. Eorum igitur falsitas quin et ipsi perspecta fuerit vix; licet dubitare cum praesertim post reditum a Seniorecto sit coenobii cartularius, scrinarius et bibliothecarius constitutus : quibus cum tilulis vixdum, mortuo illo, ornatum videmus. Chron. Cassin., IV, 108. »

 

 

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foule d'autres documents dont il remplit les archives de son abbaye. Après deux années d'exil forcé, il fut nommé, par son abbé Seniorectus, archiviste et bibliothécaire du Mont-Cassin : ce qui lui permit de donner un libre cours à sa manie pour la fabrication des pièces apocryphes (1). Il les consigna avec soin dans un magnifique cartulaire, écrit de sa main, et célèbre sous le titre de Regestrum Petri Diaconi (2).

Le savant D. Erasme Gattola,   archiviste du Mont-Cassin, a essayé, au XVIIIe siècle, de défendre l'authenticité et l'autorité de ce recueil contre les attaques multipliées dont il avait déjà été l'objet. Mais, en voulant trop prouver, il a perdu sa cause. Assurément il serait absurde de dire que tous les documents renfermés dans le cartulaire cassinésien sont apocryphes. Il y en a de très authentiques, et tout critique impartial les reconnaîtra facilement. Mais il n'en est pas moins vrai que, le compilateur étant notoirement coupable d'imposture, son oeuvre est par là même marquée d'un stigmate flétrissant, dont la prudence fait un devoir de tenir compte.

On a voulu faire intervenir l'autorité du Saint-Siège       en cette question. C'est habile, mais ce n'est pas sérieux. Les Italiens sont les premiers à récuser cette autorité lorsqu'il s'agit des bulles favorables à la tradition française. Pourquoi l'invoquent-ils à l'appui des documents qui concernent le Mont-Cassin ?Est-ce que le tribunal de la Rote est supérieur, en autorité, à tel ou tel Pape concédant une faveur ou prononçant une sentence arbitrale?

Au fond, il y a, sur ce point, plus d'équivoque que de réelle difficulté. Que le sacré tribunal de la Rote, ou même la cour pontificale, ait eu raison d'affirmer l'authenticité, sinon des documents, du moins des droits de l'abbaye du Mont-Cassin contestés par les princes de Bénévent ou la cour de Naples, personne n'y contredira. Mais jamais ni Honorius III ni aucun Pape n'ont prétendu s'ériger en juges, non pas seulement respectables, mais absolument infaillibles dans les questions de paléographie et de diplomatique, d'autant que, de l'aveu de nos confrères du Mont

 

(1) Wattembach, loc. cit. col. 470.

(2) D. Erasm. Gattula. Accessiones ad hist. Abbatiae Cassin. Venetiis 1734.

 

 

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Cassin, il est très difficile de déterminer l'âge de l'écriture lombarde, qui caractérise presque tous les documents des archives de l'illustre archimonastère.

Du reste, nous aimons à le répéter, l'accusation, malheureusement trop prouvée, que nous portons contre les oeuvres de Pierre Diacre, n'infirme en rien la légitimité des droits de l'abbaye contestés, au XVIIIe siècle, par la cour de Naples. Nous avons lu à Rome les factums de D. Damiano Romano, avocat de la cour de Naples, contre les archives du Mont-Cassin (l) ; et, nous l'avouons volontiers, les vérités y sont rares, et les exagérations multipliées, aggravées par des conclusions d'une injustice criante.

En effet, au moyen-âge, les chartes fausses reposaient ordinairement sur un fondement vrai. Un document constatant la donation de tel ou tel domaine ou privilège venait-il à périr par un incendie, ou à disparaître à la suite d'une guerre ou d'un pillage, on s'empressait de le reproduire dans sa substance (2).

Ces fabrications sont incontestablement blâmables, bien que la nécessité de sauvegarder les intérêts de la propriété les excuse jusqu'à un certain point. Mais ce qui est inexcusable, c'est la falsification des pièces se rapportant uniquement à des intérêts spirituels. C'est la faute que l'on a justement reprochée à Pierre Diacre, comme nous le démontrerons surabondamment.

En ce moment, il s'agit du fait si grave et si intéressant de la découverte du tombeau de saint Benoît. Nous avons approuvé le récit de Léon d'Ostie ; voyons de quel nom il faut qualifier celui de Pierre Diacre.

Ce n'est point toutefois dans la Chronique du Mont-Cassin, oeuvre trop officielle et trop surveillée par ses abbés Seniorectus

 

(1) Biblioth. Casanat. G. I. 84 : Dissertazioni storiche critiche, legali in torno alla spurita della cronaca Cassinete, che gira sotto in finto nome di Lion Marsicano, Cardinal Vescovo di Ostia, ed alla poca o niuna fede che merita l’achivio di Monte Casino. Intorno all'apogrifo Diploma della favolosa donazione di Gisulfo II » Duca di Benevento, ch'e l piedestallo del dominio e signoria de RR. Monaci, Cassinesi; etc. Fatte e compilate dall' avvocato D. Damiano Romano in defesa de Cerveresi, suoi Clienti nella Causa che tengono nel sacro Consiglio ed avanti l’integerimo sign. D. Domenico Salomone Regio Consigliero e commessario contro del venerabile Monastere di Monte Cassino. A la fin du volume : Napoli XXIII del mese di Febrajo del corrente anno MDCCLIX. 1 vol. in-4. »

(2) Les légistes de la cour de Naples étaient certainement des instruments d'iniquités; car que le texte actuel de la donation de Gisulfe soit authentique ou non, il est incontestable que les droits du Mont-Cassin remontaient à une source aussi ancienne qu’inattaquable. D. Gattola, de son côté, a fait tort à  sa cause en voulant défendre l‘authenticité de pièces évidemment fausses dans leur teneur et que tous les savants de l’Europe condamnaient et ont persisté à condamner comme apocryphes.

 

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et Rainaldus (1127-1137), qu'il a osé contrefaire entièrement ce fait historique. Maître des archives, il y a déposé son élucubration sous la forme d'une allocution à ses confrères, allocution qu'il n'a probablement jamais prononcée en public. Nous en devons la connaissance aux Bollandistes (1).

Il commence par préciser l'époque de la découverte du tombeau : c'était, selon lui, le jour de l'octave de la fête de saint Benoît. Comme les déblaiements ont commencé au mois de mars; d'après Léon d'Ostie, cette date n'est pas impossible, bien qu'elle ne doit pas certaine, n'ayant pour appui que l'affirmation d'un auteur aussi suspect. N'oublions pas d'ailleurs que Pierre Diacre écrivait près d'un siècle après l'évènement.

Mais voici où commence la falsification du texte primitif.

Léon d'Ostie avait dit: « Après avoir creusé à moins de trois aunes de profondeur, tout à coup Didier se trouve en présence du vénérable tombeau du B. Père Benoît. Après en avoir délibéré avec les religieux de meilleur conseil, pour protéger ce précieux trésor contre tout danger de le déplacer et contre toute soustraction frauduleuse, il se décide à le faire IMMÉDIATEMENT recouvrir de marbres précieux. »

Évidemment le mot trésor s'applique au tombeau de saint Benoît, et non pas à son corps. Pierre Diacre se garde bien de l'entendre ainsi. « Tout à coup, dit-il (2), à la grande surprise de tous (addition malheureuse et invraisemblable, car le B. Didier devait bien savoir où était le lieu du sépulcre), on découvre le sépulcre, dans lequel était renfermé le trésor caché d'un si saint Père.

On peut déjà constater l'intention de l'interpolateur.

« Aussitôt, ajoute-t-il (3), un grand tremblement de terre se

 

(1) Bolland. Act. SS. Martii, t. III, p. 287, n. I. « Eo siquidem tempore quo Abbas Désiderius ejusdem ecclesiae speculam renovabat, cum tres non integras ulnas fodisset, die octavarum ejusdem sanctissimi Patris, subito ignorantibus cunctis sepulcrum invenitur, in quo tanti Patris conditus retinebatur thesaurus. »

(2) Bolland. loc. cit. Il est remarquable en effet, que le saint abbé Didier, dans ses Dialogues évite manifestement de se servir du mot corpus en parlant du tombeau de saint Benoît : Il emploie constamment les expressions ante limina, ante sepulcrum B. Benedicti (Patrol. Lat., CXLIX, 976, 993, 9994, 995 D : « Ad monasterium ad limina eum B. Benedicti perducunt, atque ad ejus venerandum sepulchrum in dextera parte altaris prosternunt.)

(3) Bolland., loc. cit. n. 1 : « Statim vero terrae motus factus est magnus               odori quoque extitit tanta suavitas, ut omnes simul maximo pavore stuperent. Mons etiam totus ab imo usque ad summum quatiebatur :decem namque et septemb vicibus eo die ac terme motu concussus est. Super sepulcra quoque, in dextro latere altaris, laterem reperiunt nomen ejusdem confessoris continentem. Sanatus est ibi eodem die quidam daemoniacus de Cominio. Hie nempe statim ut sancti Patris sepulcrum inventum est clamare coepit per os ejus diabolus dicens : Benedictus me ejicit ... Ibi etiam quidam vir adductus de civitate Barensi qui a legione vexebatur daemonum, statim curatus est. »

 

 

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fit sentir, et une odeur d'une telle suavité émana du tombeau, que tout le monde en resta stupéfait. Toute la montagne fut ébranlée depuis la base jusqu'au sommet ( !!!), car elle subit, ce jour-là, jusqu'à dix-sept secousses différentes. Au-dessus des sépulcres (voilà le tombeau de sainte Scholastique introduit subrepticement dans le récit), à droite de l'autel, on découvrit une brique sur laquelle était inscrit le nom du bienheureux confesseur. En ce même jour fut guéri un démoniaque de Cominium. Ce malheureux, au moment de la découverte du sépulcre, se mit à crier : « Benoît me chasse, Benoît me chasse. » Un autre possédé, venu de la ville de Bari, fut également délivré. »

Le lecteur se souvient-il de l'opinion émise par D. Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin lui-même, à l'égard des miracles racontés par l'ardent interpolateur ? La guérison du démoniaque de Bari pourrait bien être une contrefaçon d'un miracle inséré par le B. Didier dans le second livre de ses Dialogues (1).

Mais que dire de ces dix-sept tremblements du Mont-Cassin en un seul jour, de ce parfum exquis, de cette brique portant le nom de saint Benoît? Autant de circonstances importantes au premier chef, et pourtant entièrement inconnues au saint abbé Didier, témoin oculaire, et à Léon d'Ostie, adversaire passionné de la tradition française.

Nous avions d'abord cru que tout cela était de l'invention de l'interpolateur. D. Mabillon nous a mis sur la voie de la vérité. Il avait déjà constaté, par des rapprochements d'une similitude frappante, que Pierre Diacre avait puisé une partie de sa relation apocryphe dans la fabuleuse chronique du faux Anastase. Mais comme, au moment où le savant Bénédictin composa sa magistrale dissertation sur la Translation de saint Benoît, on ne connaissait encore de cet imposteur que les fragments insérés par D. Arnold Wion dans son Lignum vitae, il ne put pas sonder tout le mystère de la supercherie. En publiant en son entier l'oeuvre du moine cassinésien, caché sous le nom d'Anastase, Muratori nous a permis d'étudier à fond cette question. Or nous avons découvert, en comparant les deux textes, que Pierre Diacre n'avait fait que transporter à la découverte du tombeau faite en 1066 ce

 

(1) Desider. Dialog., apud Patrol. lat., t. CXLIX, col. 995.

 

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que son devancier avait raconté à l'occasion de la prétendue réversion au Mont-Cassin de la moitié du corps de saint Benoît, au VIIIe siècle. Ce sont les mêmes prodiges, les mêmes expressions.

« Aussitôt, dit le faux Anastase (1), que les saintes reliques furent réintégrées dans le lieu d'où elles avaient été enlevées, un grand tremblement de terre se fit sentir, et il s'exhala du tombeau une odeur d'une suavité telle, que l'infirmité humaine ne peut l'exprimer. »

N'est-ce pas mot à mot ce que vient de dire Pierre Diacre? Celui-ci a seulement ajouté les dix-sept absurdes commotions de la montagne entière, depuis la base jusqu'au sommet.

« Le soir venu, continue-t-il (1), le vénérable abbé Didier députa des frères en grand nombre pour célébrer les vigiles toute là nuit auprès du corps du très saint Père Benoît; et lorsque tous les autres furent sortis, Georges, gardien de la même église, dit à ses confrères : « Si vous le trouvez bon, inspectons les saintes reliques, avant que le seigneur abbé ne vienne

« Tous ayant agréé cette proposition, ils approchèrent du lieu (de la sépulture) et trouvèrent un voile d'une blancheur éclatante étendu sur les sépulcres (de saint Benoît et de sainte Scholastique), lequel voile disparaissait lorsqu'on voulait le toucher. Levant ensuite la pierre de ces tombeaux, ils se trouvèrent en présence de deux sarcophages dans lesquels les reliques étaient placées ainsi qu'il suit : A droite des sépulcres était un loculus de marbre de quatre pieds de long et de deux pieds environ de large dans lequel

 

(1) Muratori, Scriptor. Ital., t. II, part. I, pag. 363,: « Statim vero ut sanctae reliliquiae loco suo redditae sunt, terrae motus actus est magnus, odoris vero suavitas extitit, ut humana infirmitas odoris suavitatem eloqui minime posuit...»

(1) Bolland., loc. cit., n. 2 : « Advesperante vero die, a venerabili Patre Desiderio deputati sunt quam plurimi fratres qui vigilias tota nocte juxta sanctissimi Benedicti corpus celebrarent. Cumque naines alii egressi fuissent, Georgius ejusdem ecclesiae Paramonarius dixit : « Si vobis aequum videtur, sacratas reliquias antequam Dominus A bbas veniat inspiciamus.Quod dictum dum placuisset omnibus, accedentes ad locum invenerunt supra sepulcra syndonem expansant candidissimam, quae cum tangebatur evanescebat. Levantes autem lapidem invenerunt duas sepulturas in quibus hoc ordine reliquiae positae erant. Loculus erat marmoreus in dexteram partem sepulcrorum longitudinis quatuor pedum et latitudinis pene duorum, in quo ossa sanctissimi Benedicti et sororis ejus posita erant. Posita autem fuerant ita : capita eorum contra chorum, pedes contra altare S. Baptistae Joannis habentes. Juxta pedes vero eorum invenerunt sepulcra in quibus Carolomannus et Simplicius requiescebant. A dextro autem altaris latere Beatissimum Patrem Benedictum, a sinistro B. Scholasticam invenerunt. Supradictus autem Georgius illico dentem unum sanctissimi Patris auferens in vase argenteo posuit et ad statum proprium rediit. Statim autem tam dirissima infirmitate percussus est, quod nec comedere, nec bibere nec etiam sedere posset. Penitentia ductus dentem quam abstulerat una cum vase argenteo juxta sanctorum corpus posuit et slatim sanus factus est. »

 

 

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les ossements du très saint Père Benoît et de sa soeur avaient été déposés. Ils étaient placés de façon que leurs têtes fussent du côté du chœur et leurs pieds du côté de l'autel de saint Jean Baptiste. A leurs pieds furent également trouvés des sarcophages dans lesquels reposaient Carloman et Simplice. Ce fut au côté droit de l'autel qu'ils découvrirent le bienheureux Père Benoît, et au côté gauche la bienheureuse Scholastique. Cependant le susdit Georges, enlevant une des dents du très saint Père Benoît, la déposa dans un vase d'argent et retourna à sa place. Mais il fut immédiatement saisi d'un mal violent qui l'empêchait de manger, de boire et même de s'asseoir. Repentant de sa faute, il remit près du corps des saints la dent volée avec le vase d'argent qui la contenait et il fut aussitôt délivré de son mal. »

Rapprochons maintenant de ce merveilleux récit la narration fabuleuse du faux Anastase. La scène se passe en 752, sous le pape Etienne II. « Lorsqu'ils eurent gravi le Mont-Cassin, dit l'imposteur (1), le très saint pape Etienne II ordonna d'ouvrir le sépulcre du Père Benoît et de sa soeur la vierge Scholastique. Lorsqu'il fut ouvert, ils se trouvèrent en présence de deux sarcophages contigus. Ils placèrent à droite du double sépulcre un loculus en marbre, de quatre pieds de long et de deux pieds environ de large, dans lequel ils déposèrent les ossements du très saint Père Benoît et de sa. soeur, apportés de France avec ceux qu'ils trouvèrent dans, le tombeau. Or, à gauche des dits sarcophages, ils placèrent une caisse en bois de cèdre contenant la poussière des deux saints corps. Ils les placèrent dans l'ordre suivant: leurs têtes du côté du choeur; leurs pieds du côté de l'autel de saint Jean-Baptiste. Au pied du double sépulcre ils trouvèrent les corps entiers de

 

(1) Muratori Sript. Ital. t. II. part. I, p. 362 : « Cumque montera Casinum ascendissent idem;.sanctissimum Stephanus Papa II Patris Benedicti sepulcrum et ejusdem sororis Virginis Scholastiae referre (aperice) praecipit. Quo aperto, duas contiguas sepulturas repererunt, et posuerunt in dexteram partem sepulcrorum loculum marmoreum quatuor pedum longitudinis, latitudinis vero pene duorum, in quo ossa sancttssimi Patris Benedicti ejusque sororis quae de Neustro-Francia reducta fuerant cum alii ossibus ibi inventis recondiderunt. In sinistro autem sepulcrorum latere loculum ex lignis Sethim eorum pulverem continentem posuerunt. Recondiderunt eos autem ita, capita eorum contra chorum, pedes contra altarium S. Baptiste habentesSimplicium vero ut sanctae reliquiae loco suo reddita sunt terrae motus factus est  magnus (et le reste copié à la page 133). Ad pedes vero sepulcrorum Constautinum et Simplicium cum integris ossibus suis quiescentes invenerunta Claudentes     autem sepulcra ea candissima syndone desuper operuerunt, et, ut decebat, optantes altarium supra ex uno lapide posuerunt. Pipinius in locello aureo (corpus. Carlomanni) ad castrum casinum eduxit, et juxta quod ipse cupierat, ad Patris Benedicti pedes eum sepelivit. »

 

 

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Constantin et de Simplice (les deux premiers successeurs de saint Benoît). Ayant ensuite fermé les deux sépulcres, ils étendirent dessus un voile d'une blancheur éclatante, et posèrent au-dessus de tous ces sépulcres vénérés un autel fait d'une seule pierre... Le roi Pépin porta au Mont-Cassin le corps de son frère Carloman, renfermé dans une caisse en or, et, conformément au désir que celui-ci avait exprimé avant sa mort, il l’inhuma aux pieds du bienheureux Père saint Benoît. »

La Chronique du faux Anastase est manifestement antérieure à la fin du XIe siècle (1). A partir de cette époque, aucun moine du Mont-Cassin n'aurait eu la pensée d'écrire que les Français avaient réellement possédé, pendant un siècle, les corps de saint Benoît et de sainte Scholastique. La surexcitation des esprits, les visions, sans compter le rêve du moine Adam, qui circulait alors, s'opposaient absolument à une pareille concession.

Or si cette oeuvre fabuleuse est antérieure à Pierre Diacre, celui-ci lui a évidemment emprunté le merveilleux récit qu'on vient de lire. C'est un fait indéniable. Les expressions des deux narrations sont identiques. Donc Pierre Diacre est pris en flagrant délit de faux. Il a remontré dans ses archives cette chronique indigeste et cousue de pièces forgées à plaisir, et, non content d'insérer dans son Regestrum, comme des monuments authentiques, la plupart des documents qu'il y a rencontrés, il a aggravé sa faute en forgeant à son tour une relation de la découverte du tombeau de saint Benoît, en 1066, au moyen d'un récit fabuleux se rapportant à l'année 752 (2). C'est une oeuvre de faussaire greffée sur une oeuvre de mensonge.

Cette observation générale suffit pour faire repousser par tout critique impartial les faits et les conséquences de cette narration fabuleuse.

Toutefois, ne dédaignons pas d'en montrer l'absurdité. N'est-elle pas contraire à toute convenance, aussi bien qu'à toute vraisemblance, cette proposition du moine Georges, de faire une reconnaissance de si précieuses reliques, en cachette, et contre la volonté du saint abbé Didier?

Dans de telles conditions quelle valeur historique peut avoir

 

(1) Nous avons vu plus haut que c'était le sentiment de Muratori et de Troya.

(2) Nous disons l'an 752, parce que le faux Anastase, après la prétendue reversion des reliques au Mont-Cassin fait retourner Carloman en France sur les instances du roi des Lombards. Or ce dernier évènement, qui est historique, se rapporte à l'année 753 ou 754.

 

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une pareille découverte ? On exige des conditions insolites dans les procès-verbaux relatifs aux saintes reliques de Fleury, et on accepte sans difficulté le témoignage de religieux assez téméraires pour ouvrir le tombeau de leur saint fondateur, non seulement sans l'assentiment de l'autorité compétente, mais encore contre son gré, pendant la nuit, et avec l'intention formelle de lui en dérober les résultats. (Si vobis oequum videtur, sacratas reliquias, ANTEQIIAM DOMINOS ABBAS VENIAT, inspiciamus. ) 

Ou cette découverte, entreprise dans des conditions si absolument anticanoniques, est demeurée secrète, ou les coupables ont avoué postérieurement leur faute. Dans le premier cas, comment Pierre Diacre l'a-t-il apprise? Et de quelle autorité peut être le récit clandestin d'une action contraire à toutes les convenances et à toutes les règles? Dans le second cas, comment l'abbé Didier a-t-il pu approuver une pareille infraction aux lois de l'église et au respect dû à l'autorité dont il était le représentant? Comment expliquer alors son silence absolu sur un fait d'une si haute portée et d'une telle importance pour la gloire de son abbaye? Il parle de ce même custode Georges, qu'il appelle Grégoire (1 ), dans le second livre de ses Dialogues (2), et il lui donne le titre de venerabilis monachus. Mériterait-il cette qualification s'il s'était rendu coupable de la faute que lui impute Pierre Diacre ? L'heureux succès d'une mauvaise action n'enlève rien à sa malice intrinsèque.

Mais le faussaire s'est chargé lui-même de dévoiler sa supercherie.

Il nous a bien dit comment les moines indociles ont procédé à l'ouverture des tombeaux; et il a oublié de nous apprendre comment ils s'y sont pris pour les refermer. Le scellement s'est donc fait aussi en dehors de toute autorité compétente, de tout procès-verbal authentique? Est-il possible d'admettre une aussi complète violation de toutes les prescriptions canoniques?

Mais pourquoi tant insister sur les signes multipliés de faussetés accumulées dans ce document ? Le récit de Léon d'Ostie en est une condamnation manifeste. Selon ce dernier, AUSSITÔT que le tombeau de saint Benoît fut. découvert, le saint abbé Didier

 

(1) Ou plutôt c'est Pierre Diacre qui a changé son nom de Grégoire en celui de Georges, soit dans la continuation de la Chronique de Léon d'Ostie (Chronic-Casin III, 38), soit dans la fabuleuse relation dont nous parlons.

(2) Desider. Dialog. lib. II, apud Patrol.lat., t. CXLIX, col. 998.

 

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réunit en conseil les plus sages religieux, et, de concert avec eux, se décida à faire IMMÉDIATEMENT recouvrir de marbres précieux ce même tombeau (CONFESTIN...eumdem tumulum pretiosis lapidibus reoperuit.) Il a donc été impossible aux moines chargés, selon Pierre Diacre, de veiller pendant la nuit, d'exécuter la téméraire opération inventée par ce faussaire; à moins que l'on ne dise, ce qui serait le comble de l'audace et du sacrilège, qu'ils descellèrent les pierres précieuses dont leur abbé avait enveloppé le tombeau.

Enfin, d'après le chroniqueur contemporain, ce fut Didier lui-même qui découvrit et fit fermer le sépulcre, et non pas les religieux agissant pendant la nuit à l'insu du vénérable abbé-cardinal.

Nous avons insisté sur la fausseté du récit de Pierre Diacre, parce qu'il est le fondement sur lequel les Cassinésiens ont élevé toutes leurs prétentions insoutenables. Une fois cette base enlevée, leur opinion, comme nous allons le voir, n'a plus aucune consistance.

 

 Haut du document

 

 

XIII

 

LE TOMBEAU EN 1484 ET LE PROCÈS-VERBAL DE 1486.

 

 

Son Éminence le cardinal Bartolini a publié (1) pour la première fois le texte original, d'un procès-verbal du 18 novembre 1486, qui est d'une grande importance. Nous l'en remercions respectueusement; mais nous lui demandons la permission d'en tirer une conclusion contraire à la sienne. Le voici presque en entier (3) : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ,

 

(1) Card. Bartholini. Di S. Zaccaria Papa, Documenti,p. 58-72.

(2) D. Tosti (Histor. della badia di Monte Cassino), t. IIl, p. 192-195, n'en avait publié qu'une traduction italienne incomplète.

(3) Card. Bartolini, loc. cit. : « In nomine Domini nostri Jesu Christi. Amen. Anno Nativilatis ejusdem millesimo quatricentesimo octogesimo sexto, pontificatus sanctissimi in Christo Patris et Domini nostri Domini Innocentii divina Providentia Pape octavi anno ejus tertio, die vere decimo octavo mensis novembris, quinte indictionis, in sacro monasterio Casinensi presenti publico documento declaramus notum facimus et testando fatemur, qualiter dum magnificus et excellens Dominus Johannes Antonius Carrafa miles, filins illustris et excellentis dni Diomedis Carrafe, Comitis Magdaloni ac vice regis abbatie Casinensis, etc. Fuisset transmissus per sacram et serenissimam regiam majestatem regis Ferdinandi de Aragonia gubernator in dicta Abbatia Casinensi et habuisse relationem a nonnullis fidelibus probis et fide dignis personis Deum timentibus et maxime ab experientia, quae

 

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Amen. L'an de la Nativité du même Seigneur 1486, du pontificat de notre saint père le pape Innocent VIII l'an IIIe, le 18e jour

 

omnium rerum magistra nuncupatur dum (quod ?) glorissima corpora beatissimi Patris Benedicti et Scolasticae ejus sororis ac Simplicii et Constantini et Caruli magni Imperatoris et monaci Casinensis fuissent recordita subtus majori altare sancti Benedicti,  TESTANTE SCRIPTURA, modo infrascripto, videlicet, quia « loculus ubi posita sunt corpora sanctorum est marmoreus in destera parte sepulcrorum, longitudinis quatuor pedum, latitudinis pene duorum, in quo ossa Patris sanctissimi Benedicti et sororis ejus posita sunt. In sinistro autem sepulcri latere loculus erat lingeus positus, in quo caro eorum posita fuit. Positi autem fuerant ita: Capita eorum contra chorum, pedes contra altare sancti Johannis Baptiste habentes. Juxta pedes vero eorum inventa fuerunt sepulcra in quibus Carolus magnus imperator monacus, sanctus Constantinus et Simplicius requiesbant. A destero autem altaris latere Bendictus Pater sanctissimus et Scholastica soror inventi fuerunt. » Et quia veritas personarum erat quod corpus sancti Bendicti non fuisset in dicto loco, quondam Illustrissimus et Rmus DD. Johannes de Aragonia regius filius ac S. R. E. Miseratione divina tituli S. Adriani presbiter Cardinalis cum R. Ludovicho de Borsis Aquilano epicopo ejus auditore et cum quibusdam allis, cupiens perquire veritatem tum aviditate corpora tantorum sanctorum repperiend tum etiam prodecore ecclesiae dictum altare mutavit seu mutare fecit die videlicet XVIIIa mensis novembris anno domini millesimo quadricentesimo octuagesimo quarto, et ipsum altare construere decit subditus tribunam majorem dicte ecclesie ubi prius erat altare sancti Johannis Baptiste. Et dum magistri in arte periti admovissent dictum altare magnum et aliquantulum subtus cepissent effodere et superiores lapides ammovere,  factus est terre motus magnus et tempestas magna orta fuit cum ventis et tonitruis, adeo quod quasi non congnoscebatur an esset nox vel dies ; et territis magistris qui ubi aderant prae timore magno obstupuerunt ; et relictis opere effosione cessavit tempestas. Et accedentes iterum effodiendum, et tercio rediit tempestas. Mandato dicti illustrissimi et reverentissimi Domini Cardinalis magistris ipsis effoder propter hoc minime cessantibus, dicta sanctissima corpora sancctorum invenerunt eo quidem ordine quo supra scriptum est. Et, ex ipsis corporibus ammotis a propriiis sepulcris, copore Caroli Magni ante dicti et corporibus Constantini et Simpiciii, ipsisque in sacristia cum aliis reliquiis sanctis collocatis, ad corpora beatissimi Patris Benedicti et Scholasticae reddierunt : ex quorum carne super tabulam porfoream mannam distillari viderunt et miraculose in ipsa tabula conservari et ipsam son egredi. Et ex hec dicta corpora sanctorum non ammoverunt ; et continue a monacis ipsa corpora custodivi fecerunt.  Et stantibus ipsis novicii omnes de mandato dicti Domini Cardinalis, Commendatarii Casinensis  e monasterio ipso foras pelluntur et parentibus restituutur ac consanguineis.  Et parvo tempore post, idem Illmus et Rmus. D. Cardinalis de mandato regio accessit ad urbem Rome ad summum Pontificem ibique per dies permanens quartane morbo egrotatur, et sicut Deo placuit eodem morbo quartane moritur, mortuusque cum eo, fuit dictus episcopus Aquilanus et quasi omnes alii de sua familia quia ammotioni dictorum corporum interfuerunt. Moxque inter Summum Pontificem et dominum Regem guerre et premia magna insurrexerunt et in tota abbatia Casinensi augustiae et tribulationes ultra modum et in toto regno, et barones et magnates regni quasi dictis boronibus conjecturam (conjurationem) fecerunt contra regem. Et querebant oportunitatem ut ipsumdolo caperent et occiderent… Et durantibus guerris et tribulationibus predectis ordinatisque castellano et custodibus in monasterio Casinensi per dictam sacram regiam majestatem ipsisque ibidem permanentibus, monaci Casinenses cum priore e dicto monasterio expelluntur, et ad civitatem sancti Germani propter guerrarum prediciarum suspicionem milluntur, remanentibus tantum in dicto monasterio monacis tribus cum sacristano, qui divino cultui inservirent, et missam celebrarent, et dimisso per eos dormittorio, de mandato dicti Castellani, cum cubiculis eorum, ad  Casinensem devenerunt ibidemque, continus

 

 

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du mois de novembre, en la Ve indicition, dans le saint monastère du Cassin, nous déclarons par le présent acte public, et affirmons

 

durantibus guerris et tribulationibus predictis, permanserunt, et multa prepositure monacorum et beneficia etiam de monacali mensa, per dictum dominum regem laicis conceduntur. Et durantibus predictis Illustrissimes Dominus Franciscus de Aragonia ejusdem domini regis filius, qui vernacula lingua ferebatur eligendus in commendatarium dicte abbatie Casinensis, Napoli mortuus fuit. Et transmissis certis Internuntiis dicto domino regi, notificando ei de predictis et statu ac dispersio(ne) monacorun Casinensium, mediante dicto domino Johahne Antonio Carrafa, regno non adhuc pacato, prior Casinensis cum decem monacis et ex ordinatione et licentia dici domini Johannis Antonii ad dictum sacrum monasterium cum servientibus ad missam (?) revertuntur. Moxque insperato, papa cum rege placantur. De Turcorum adventu in regno dubitabatur et pro certo de ipsorum  adventu continue ferebatur. His igitur attentis et aliis, mentem prefati domini Johannis Antonii moventibus, dubitansque ipse prefata mala omilia evenisse — propter ammotionem dicti altaris et dictorum corporum discoperitionem, — ne dicta corpora sic remaneant discorperta, dictum atlare majus de novo rehedificari et construi fecit et in pristinum statum reduci, et sanctorum corpora Caruli magni Constantini et Simplicii, que inde fuerant ablata et in sacristia recondita in locum pristinum et in proprias eorum sepulturas, juxta  pedes beatissimorum Patris Benedicti et Scholastice, in cassis plumbeis propriis nominibus desuper ascriptis plumbeis litteris, collocari fecit, et subtus dictum altare recondi; eo quidem mense, die et hora quibus inde fuerant ablata, remota et discoperta —  Sunt autem sub dicto aliari multa alia corpora sanctorum que hic non sunt ascripta. Visis autem corporibus sancti Benedicti sancte Scholastice et prenominatorum aliorum sanctorum, dicit dominus Johannes Autonius dicta sanctissima corpora, ut supra, recondi et supra sepulcrum corporum beatissimorum Benedicti et Scholastice poni  tabulam marmoream fieri, solarium unum de matonis terreis et supra matones (matonos ?) aliam tabulam marmoream marmoreis litteris ascriptam et acultam versis dicta corpora sanctorum dictis litteris revolutam dicentem : « SUB HAC SEPULTURA JACENT CORPORA BEATISSIMI PATRIS SANCTI BENEDICTI ET SCHOLASTICE EJUS SORORIS RECONDITA EX ORDINATIONE JOHANNIS ANTONII CARAFE MILITIS FILII COMITIS MATALONI, VICE REGIS ABBATIE CASINENSIS, OB SUAM SPONTANEAM DEVOTIONEM. » Quibus omnibus sic peractis,            fuimus, pro parte dictorum prioris et convertus maxima cum instantia requisiti et enterpellatti ut de predictis omnibus ad eternam rei memoriam conficere deberemus publicum documentum. Nos vere attendentes quia officium nostrum publicum est, et nemini de jure negari potest, de predictis hoc presens publicum confecimus documentum et in registro Casineni aduotavimus omnia et singula ut vidimus et oculata fide inspessimus. Predicta autem omnia et singula scripta et notata sunt manu mei notarii Christofori Peroni de Sancto Germano, procuratoris dicti sacri monasterii Casinensis, ut omnes firmiter credant corpora dictorum sanctorum, ut supra dictum est, sub dicto altari vere collata et ibidem requiesci (sic), modo, forma et ordine praedictis. — Acta sunt sub anno Domini, Pontificatu, die, mense, indictione, loco, modo et forma predictis, presentibus ad predicta dicto domino Johanne Antonio Carrata, Domino Mercurio Carrafa, Zenobio de S. Germano, ad causas et contractus judice, etc. Et ego Christbphorus Peronus de S. Germano publicus ubilibet abbatiali et imperiali auctoritatibus notarius, premissis omnibus et singulis, una cum prenominatis judice et testibus, interfui, eaque omnia ut audivi et vidi, omnia et singula fideliter adnovati et de notatis hoc presens publicum instrumentum confeci et in presenti registro Casinensi manu propria scripsi. Quare stantibus predictis (licet R. P. D. Chrysostomus de Neapoli, abbas predicti monasterii et presidens totius congregationis Casinensis, ejus animo fuerit ac decreverit predictum altare inde amoveri, et in capella S. Johannis Baptiste illud constueri (sic) et ordinari, cum sumptuosa iconea per ipsum Rev. Patrem noviter ordinata), mutavit sententiam ordinando quod ad perpetuam rei memoriam predictus contractus REDUCTUS IN ELEGANTIOREM STILUM non mutata in aliquo rei substantia in mundum(?) in legibili littera in quadam tabula sive albo constituatur. »

 

 

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que, au temps où le magnifique et excellent seigneur Jean-Antoine Carrafa, chevalier, fils de l'illustre et excellent comte de Madaloni, lieutenant du roi en l'abbaye du Mont-Cassin, y fut envoyé gouverneur au nom de sa sacrée majesté le roi Ferdinand d'Aragon, ayant appris par quelques personnes fidèles, intègres, dignes de foi et craignant Dieu, et surtout par expérience, maitresse, dit-on, de toutes choses, que les très glorieux corps du bienheureux Père saint Benoît et de sainte Scholastique, sa soeur, ainsi que ceux de Simplice, Constantin et Charlemagne, empereur et moine du Mont-Cassin, avaient été déposés sous l'autel majeur de saint Benoît, AU TÉMOIGNAGE D'UN CERTAIN ÉCRIT en ces termes, à savoir, que « le loculus où furent déposés les corps des dits saints est en marbre et à droite des sépulcres, ayant quatre pieds de long, et deux environ de large, dans lequel les os du très saint Père Benoît et de sa sœur ont été placés. D'autre part, au côté gauche du sépulcre, était un loculus de bois (1), dans lequel avaient été déposés LEUR CHAIR (caro) (2). Ils avaient été placés dans l'ordre suivant : leurs têtes du côté du chœur, leurs pieds du côté de l'autel de saint Jean-Baptiste. A leurs pieds furent trouvés des sarcophages où reposaient Charlemagne, empereur et moine, saint Constantin et Simplice. Ce fut au côté droit de l'autel que furent découverts le très saint Père Benoît et sa saur Scholastique. »

Après les citations de Pierre Diacre et du faux Anastase que que nous avons faites plus haut, il est facile de se convaincre que toute cette description est extraite mot à mot de ce dernier écrivain, dont l'imposture est avouée par tout le monde. C'est donc l'ouvrage de ce faussaire que le procès-verbal appelle en témoignage (testante scriptura). Quel témoin!

Mais continuons : « Et parce que diverses personnes prétendaient que le corps de saint Benoît n'était pas en ce lieu (le doute persistait donc malgré tout), feu l'illustrissime et révérendissime

 

(1) S. E. le cardinal Bartolini a lu loculus lingeus,qu il est impossible de traduire. Mais ou la copie de ce document est fautive ou S. E. n'a pas lu exactement le texte: car loculus lingeus est une lecture inadmissible. Comme tout ce passage est emprunté au faux Anastase, dans lequel on lit « loculus ex lignis Sethim » le mot lingeus n'est très probablement qu'une faute de copiste ou d'impression, pour ligneus.

(2) Notons que l'auteur du procès-verbal a corrompu le texte du faux Anastase de deux manières en cet endroit. Celui-ci avait écrit : « In sinistro autem sepulcrurum latere loculum ex lignis Sethin eorum pulverem continentem. L'auteur de procès-verbal a écrit loculus lingeus, in quo CARO EORUM posita fuit. Toutes ces falsifications ne sont pas de nature à inspirer confiance dans la bonne foi de ceux qui se les permettent.

 

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seigneur Jean d'Aragon, fils de roi et par la miséricorde divine cardinal prêtre de la sainteÉglise Romaine, du titre de Saint-Adrien, de concert avec le R. P. en Dieu Louis de Borsis, évêque d'Aquila, son auditeur, et quelques autres personnes, souhaitant rechercher la vérité, inspiré soit par un ardent désir de découvrir le corps de si grands saints, soit par la pensée d'embellir l'église, démolit ou fit démolir l'autel majeur, le 18 novembre 1481, et le fit transporter au-dessous de la grande tribune de la dite église, où avait été auparavant l'autel de saint Jean-Baptiste.

Or, lorsque les ouvriers eurent enlevé le dit grand autel, et qu'ils commencèrent à creuser un peu au dessous, il se fit un grand tremblement de terre, et une grande tempête s'éleva, accompagnée de vents violents et de tonnerres, au point qu'on ne pouvait plus distinguer le jour de la nuit; les ouvriers effrayés et stupéfaits, ayant suspendu leur travail d'exploration, la tempête cessa aussitôt. Mais comme ils allaient de nouveau recommencer à creuser (1), un second orage et de nouveaux tremblements de terre les arrêtèrent. Ils suspendirent leur travail et l'orage cessa. Ils revinrent une troisième fois au lieu de l'exploration, et une troisième fois l'orage s'éleva. Sur l'ordre du susdit illustrissime et révérendissime seigneur cardinal, les ouvriers continuèrent malgré tout leur eeuvre d'exploration, et trouvèrent les très saints corps (2) dans l'ordre décrit plus haut. Et, après avoir enlevé de leurs sarcophages le corps de Charlemagne et ceux de Constantin et de Simplice et les avoir, déposés dans la sacristie, avec d'autres saintes reliques, ils retournèrent aux corps (3). Ils virent que de leur chair découlait sur une table de porphyre une sorte de manne qui s'y conservait et n'en sortait pas. »

Il est nécessaire de faire ici une observation importante. Dans une note précédente nous avons fait remarquer que l'auteur de ce document avait corrompu le texte du faux Anastase qu'il reproduisait, en substituant le mot caro au mot pulvis, que ce dernier avait écrit. Il s'ensuit qu'ici il faut entendre par leur chair la poussière de leurs ossements. En effet, malgré sa mauvaise foi, le faux Anastase a cependant eu la naïveté de faire

 

(1) Le procès-verbal porte : « ad effodiendum sanctissima CORPORA ; » expressions évidemment employées à dessein pour jeter l'équivoque sur le résultat des recherches, comme nous l'observerons encore tout à l'heure.

(2) Nous avons relevé dans la note précédente l'ambiguïté de cette expression, employée par l'auteur dans le sens de sépulcres ou de sarcophages.

(3) Même remarque à faire que dans les deux notes précédentes.

 

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cet aveu que, à gauche des sarcophages de saint Benoît et de sainte Scholastique, était une petite caisse en bois de cèdre contenant de la. poussière de leurs ossements. Pierre Diacre s'est bien gardé de reproduire cet aveu, et l'auteur du présent procès-verbal a fait plus mal encore; il l'a dénaturé.

Mais quelle est cette table de porphyre. Il n'en est parlé nulle part. Quant à la manne qui s'en échappe, c'est, avec les tonnerres et les tremblements de terre, une imitation des suaves parfums dont nous ont parlé Pierre Diacre et le faux Anastase.

Mais poursuivons la traduction de ce curieux document. « Les ouvriers ne retirèrent pas de là (donc il s'agissait de sarcophages et non de corps) les corps des saints; et aussitôt ils firent garder, les corps mêmes par les moines. »

On avouera qu'il était temps. Voilà toute une exploration faite sans qu'il soit question de la présence d'aucun témoin autorisé. L'abbé donne ses ordres, mais c'est de loin, et rien n'indique que toute cette excavation ait été faite sous la surveillance d'un de ses mandataires quelconque. Au contraire, le texte dit formellement que ce sont les ouvriers seuls qui ont travaillé, se sont enfuis, sont retournés au chantier, ont enlevé et transporté à la sacristie les reliques des saints Carloman (appelé constamment Charlemagne), Constantin et Simplice ; et enfin ce sont eux qui confient aux moines la garde des corps de saint Benoît et de sainte Scholastique. Mais voilà qui est plus extraordinaire. « Tandis qu'ils (les moines? les ouvriers?) étaient là debout, tout à coup le seigneur cardinal, abbé commendataire du Mont-Cassin,donne l'ordre de chasser tous les novices du monastère et de les remettre entre les mains de leurs, parents. »

Que s'était-il passé? Pourquoi cette      expulsion ? Y a-t-il eu révolte, protestations, à propos de l'ouverture des tombeaux? Ce silence du procès-verbal est significatif.

« Peu de temps après, continue-t-il, le même illustrissime et révérendissime seigneur cardinal se rendit, sur l'ordre du roi, à Rome auprès du souverain Pontife. Il y tomba malade de la fièvre quarte, et en mourut, ainsi que ledit évêque d'Aquila et presque tous les gens de sa maison qui avaient assisté à l'enlèvement des saints corps (ammotioni sanctorum corporum interfuerunt).

Remarquons encore une fois l'expression sanctorum corporum employée dans le sens d'autel ou de sépulcre. Car on ne peut pas [143] l'entendre dans le sens des corps de saint Benoît et de sainte Scholastique, puisqu'il vient d'être dit qu'on les laissa dans leurs tombeaux et qu'on ne les en retira point (dicta corpora sanctorum non ammoverunt). Tout au plus pourrait-on interpréter les termes dictorum corporum ammotioni des reliques de Carloman et autres.

Cette observation est importante, celle qui suit est bien autrement grave. Si, comme l'insinue l'auteur de l'acte, les corps de saint Benoît et de sainte Scholastique furent réellement mis à nu et confiés à la garde des moines, que devinrent-ils? Quand furentilsde nouveau renfermés dans leurs sarcophages ou dans quelque loculus quelconque ? Par qui se fit cette opération essentielle? Quel sceau fut apposé sur la pierre, le bronze ou le bois du reliquaire ? Lorsque le cardinal abbé partit pour Rome, la tombe était-elle refermée et scellée ? Autant de points d'une extrême gravité que l'auteur du procès-verbal ne touche même pas d'un mot.

« Bientôt après s'élevèrent guerres et batailles entre le souverain pontife et le seigneur roi da Naples, et tous les domaines de l'abbaye du Mont-Cassin souffrirent des tribulations infinies; et dans, tout le royaume les barons et les grands se révoltèrent presque tous contre le roi. Il n'y eut pas jusqu'à son secrétaire qui ne s'unit secrètement aux barons conjurés. Ils ne cherchaient que l'occasion de le surprendre et de le mettre à mort. Durant ces guerres et tribulations, l'abbaye fut livrée à un châtelain, qui l'occupa avec une garnison. Il en chassa tous les moines avec le prieur, qui se réfugièrent à San-Germano. Il ne resta dans le monastère que trois religieux avec le sacristain. Les soldats de la garnison s'emparèrent du dortoir et de la sacristie où ils s'installèrent militairement par ordre du châtelain. Pendant ce temps d'invasion un grand nombre de bénéfices de l'abbaye, même de la mense conventuelle, furent concédés à des laïques. L'illustrissime François d'Aragon, fils du seigneur roi, à qui était, disait-on, destinée la commende, de l'abbaye, mourut à Naples. On profita de cet évènement tragique pour faire savoir au roi l'état déplorable où était réduit le monastère, et par la médiation du susdit seigneur Jean Antoine Carrafa, avant même la complète pacification du royaume,dix moines avec le prieur furent autorisés par ledit seigneur à rentrer dans ladite abbaye. Bientôt après la paix fut faite entre le Pape et le roi. Cependant les bruits les plus [144] alarmants circulaient dans le royaume. On parlait d'une invasion des Turcs. Toutes ces choses considérées, et ledit seigneur Jean Antoine étant persuadé que toutes les affreuses calamités qui bouleversaient le royaume provenaient de l'audace sacrilège avec laquelle on avait déplacé l'autelde saint Benoît et découvert leurs corps (1 ). Afin que lesdits corps ne fussent plus à découvert, il fit réédifier et construire à nouveau l'autel majeur à la place qu'il occupait antérieurement et fit reporter dans leurs sépulcres primitifs, aux pieds de saint Benoît et de sainte Scholastique, dans des cassettes de plomb, les corps des saints Carloman, Constantin et Simplice, qui avaient été déposés dans la sacristie. Sur la cassette de plomb il fit graver leurs noms, et les replaça dans le grand autel, le même jour, dans le même mois, à la même heure qu'ils avaient été enlevés et découverts. »

Arrêtons-nous ici. S'il fallait entendre à la lettre les expressions du procès-verbal, il s'ensuivrait que les corps de saint Benoît et de sainte Scholastique auraient été laissés À DÉCOUVERT (ne dicta corpora sic remaneant discooperta) pendant les deux ans de guerres et de perturbations dont on vient de lire l'intéressante chronique.

Si l'on admet cela, on enlève par là même aux reliques de saint Benoît et de sainte Scholastique conservées au Mont-Cassin tout caractère d'authenticité. Car qui dira ce qu'ont pu faire ces soudards logés jusque dans la sacristie pendant deux ans? Si l'on restreint le sens des mots dicta corpora, et qu'on les interprète, comme nous l'avons fait, par sépulcres, alors le fait devient vraisemblable. Mais on en devra conclure que ces expressions n'ont pas, dans le présent document, la portée            que les Cassinésiens leur attribuent. Quand on y lit que les ouvriers trouvèrent les saints corps, il faut l'entendre des sépulcres et non pas des ossements sacrés.

« Du reste, ajoute le document, sous ledit autel, il y a plusieurs autres corps saints qui ne sont point indiqués ici. »

Cette remarque est aussi importante qu'inattendue. Elle fait planer le doute sur la provenance réelle de toutes les reliques trouvées plus tard sous l'autel majeur et dans la crypte de saint Benoît. Nous insisterons sur ce point lorsque nous reproduirons les protestations de D. Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin. Il y avait clans cette crypte, en 1484, plusieurs ossements (multa

 

(1) D'après ce que nous avons dit, il faut donner le sens de tombeaux à dictorum corporum.

 

 

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alia corpora sanctorum) dont on ignorait la provenance. C'est là un fait qu'il ne faut plus oublier.

« Après avoir vu les corps de saint Benoît, de sainte Scholastique et des autres saints susnommés, continue le procès-verbal, le susdit seigneur Jean-Antoine les fit recouvrir, et au-dessus du sépulcre des corps des bienheureux Benoît et Scholastique il fit poser une table de marbre, un arceau en brique, et sur ces briques une autre table de marbre sur laquelle était gravée en lettres d'or l'inscription suivante : « SOUS CETTE SÉPULTURE GISENT LES CORPS DU BIENHEUREUX PÈRE SAINT BENOÎT ET DE SAINTE SCHOLASTIQUE SA SOEUR, PAR ORDRE DE JEAN-ANTOINE CARRAFA, CHEVALIER FILS DU COMTE DE MATALONA, LIEUTENANT DU ROI EN CETTE ABBAYE DU CASSIN, MU PAR UNE DÉVOTION TOUTE SPONTANÉE. »

Répétons encore que par VIVI CORPORIBUS sancti Benedicti et sanctce Scholasticae, il faut entendre leurs sépulcres et non pas leurs corps proprement dits. Comment croire que les corps vénérés fussent restés à découvert pendant deux ans, exposés à toutes les profanations de la soldatesque ?

«Toutes ces choses étant parachevées, dit l'auteur du procès-verbal, nous avons été, de la part des dits prieur et convent, requis avec beaucoup d'instance et interpellé à cette fin que de tout ce que dessus, pour éternelle mémoire, nous ayons à dresser acte public. Nous, considérant que notre office, étant public, ne peut être refusé légalement à personne, avons des choses susdites dressé le présent acte public, et avons inscrit dans le registre du Cassin chacune et toutes ces choses, ainsi que nous les avons vues et examinées de bonne foi. Chacune et toutes ces choses ont été écrites par nous notaire, Christophe Peroni de San-Germano, procureurdu dit sacré monastère cassinésien, afin que tous croient fermement que les corps desdits saints, comme il a été dit (et dans le sens indiqué plus haut), sont placés sous l'autel majeur et y reposent de la manière, en la forme et dans l'ordre susdits. Fait en l'année du Seigneur, sous le pontificat, les jour, mois, indiction, lieu, mode et formes que dessus, étant présents à ce, ledit seigneur Jean-Antoine Carrafa, le seigneur Mercure Carrafa, Zénobio de San-Germano, juge aux causes et contrats, etc. Et moi, Christophe Peroni de San Germano, notaire public par autorités impériale et abbatiale, ai été témoin de chacune des choses susdites avec lesdits juge et témoins, et j'ai fidèlement annoté toutes et chacune des choses comme je les ai ENTENDUES et vues, [146]  et en ai dressé le présent acte public et l'ai transcrit de ma propre main dans le registre du Cassin.

« Les choses étant ainsi, le T. R. P. Chrysostome de Naples, abbé du susdit monastère (1527-1531) et président de toute la Congrégation du Mont-Cassin ayant eu la pensée et pris la résolution de changer de place le susdit autel majeur, et de l'établir dans la chapelle de saint Jean-Baptiste avec une magnifique statue (de saint Benoît) récemment sculptée, il changea plus tard d'avis, et en conséquence il ordonna que, pour en perpétuer la mémoire, le présent acte, RÉDIGÉ EN MEILLEUR STYLE, mais sans altération substantielle, serait transcrit en lettres lisibles sur une tablette ou dans un registre spécial. »

Nous avons montré en détail les sources apocryphes, les équivoques et les inéxactitudes du document que nous venons de traduire: Considéré dans son ensemble, il ne nous, apprend absolument rien sur l'état réel des reliques de saint Benoît et de sainte Scholastique conservées au Mont-Cassin. Tout y est emprunté et d'une manière fautive à une source empoisonnée, repoussée par les Cassinésiens eus-mêmes.

Tout au plus, peut-on en conclure qu'en 1484, sous le cardinal abbé Jean d'Aragon, sous un prétexte quelconque, on a changé de place l'autel majeur de. l'église du Mont-Cassin; que des fouilles ont eu pour résultat la constatation de la présence, sous la crypte, à côté du tombeau de saint Benoît, des corps vénérés de Carloman et des abbés Constantin et Simplice.

Le reste est très confus, très équivoque. Le double sépulcre du frère et de la soeur y est appelé corpora dans un but facile à comprendre. Une cassette contenant les restes réduits en poussière des deux saints y est mentionnée, mais avec une indication mensongère. Des prodiges, des circonstances invraisemblables, anticanoniques au premier chef, laissent planer sur le tout des soupçons de fraudes, justifiés par des réticences calculées. Telle est la physionomie générale de cette pièce indigeste, intéressante comme chronique locale, nulle et suspecte comme procès-verbal.

Il y a plus. Elle ne peut avoir aucune valeur au point de vue canonique. Elle est censée rédigée deux ans après la découverte des reliques et des tombeaux, non pas par ordre du prélat qui avait procédé à l'exploration, mais après sa mort et après celle des témoins et de tous les agents employés, après la dispersion des religieux, l'expulsion de tous les novices et la profanation du [147] sanctuaire. Le notaire, qui est censé dresser l'acte, atteste ce qu'il a vu et ce qu'il a ouï dire (quae vidi et audivi). Assurément, il n'avait point vu l'ouverture des tombeaux; il n'y était pas. Tout au plus les a-t-il vus fermés. Mais il a vu surtout la pièce apocryphe du faux Anastase, qu'on lui a fait transcrire (testante scriptura) ; et le reste, on le lui a raconté (audivi).

Ce n'est pas assez dire. Nous ne possédons plus l'acte original dressé en 1486. Celui qui a été publié a été écrit plus de quarante ans après, sous l'abbé Chrysostome de Naples; et si l'on s'en tient à ce qu'il insinue, nous n'avons que la SUBSTANCE et non pas le texte même de l'acte original.

Le critique sérieux ne saurait ajouter une foi entière à une œuvre de seconde main, remaniée, et dont les éléments sont plus que suspects.

 

 Haut du document

 

 

 

XIV

LES RELIQUES DE SAINT BENOÎT, EN 1545; 1659 ET 1856, AU MONT- CASSIN.

 

Son Éminence le cardinal Bartolini nous permettra de révoquer, en doute la parfaite exactitude, ou du moins l'autorité historique d'un autre document inédit également publié par lui (1).

C'est une note de D. Honorat Medici, qui fit profession au Mont-Cassin en 1571. Il a mentionné, dans un manuscrit quelconque, un fait qui, selon lui, se serait passé en 1545.

En 1545, le jeune profès de 1571 n'était certainement pas né. Il n'a donc pas pu être témoin de ce qu'il raconte. De qui tenait-il ce fait? A quelle époque l'a-t-il écrit ?

Si c'est au commencement du XVIIe siècle, ce serait plus d'un demi-siècle après l'évènement.

Aussi bien, si l'abbé Geronimo de Piacenza a fait réellement la découverte du corps de saint Benoît en 1545, pourquoi n'a-t-il pas enfin fait dresser un procès-verbal authentique de cette découverte ? D'où vient que toutes ces reconnaissances n'ont abouti jusqu'ici qu'à des actes secrets, et à des protestations

 

(1) Cardinal Bartolini, Di S. Zaccaria Papa, Documenti, p. 42. Comme nous le verrons; Angelo della Noce-avait allégué, mais non pas publié ce document. De même Pietro Ricordato et Mgr Giustiniani (Apologia, n. 36).

 

 

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emphatiques (1), ne reposant que sur le témoignage d'un seul homme ? Testis unus, testis nullus. C'est un axiome juridique.

De plus, il est temps de le dire : tous ces documents peuvent être récusés à bon droit, comme étant radicalement entachés de partialité. Ils ont tous été. produits et façonnés au milieu de l'effervescence de la polémique, le prétendu procès-verbal aussi bien que la note de D. Honorat Medici.

La première édition de la Chronique de Léon de Marsi, on s'en souvient, avait paru à Venise en 1513; cette publication avait été comme le signal des discussions les plus vives entre les Français et les Italiens.

Mais voici une dernière invention des reliques que les Cassinésiens considèrent comme une démonstration de la vérité de leur opinion.

« Le 7 aoùt 1659, D. Angelo della Noce, abbé du Mont-Cassin, visita le tombeau de saint Benoît : c'est lui-même qui l'atteste, ou plutôt qui s'en glorifie. « En présence de tous les religieux du Mont-Cassin, dit-il (2), et d'une foule innombrable accourue à ce spectacle et versant des larmes de joie, nous avons nous-mêmes vu ce trésor. Et considérant cet évènement comme le plus heureux de ma vie, j'ai chanté du fond du coeur : « Maintenant, Seigneur, vous pouvez envoyer en paix votre serviteur, puisque a mes yeux ont vu le très saint patriarche, la gloire de l'Italie, le désiré de la France. »

Ce chant de triomphe est-il l'expression fidèle de la vérité? Qu'avait vu le pieux abbé? Il le dit ailleurs (3) : «Il y avait dans la même cassette (IN EADEM CAPSULA) quelques côtes, les portions les plus épaisses du crâne, l'os appelé sacrum, quoique en partie

 

(1) D. Angelo della Noce, dans son Appendix tertia (Muratori, Scriptor. Italici, .IV, p. 625), dit: « Opponimus iteratam inventionem anni 1545 12 martii, ab universo clero et populo Casinensi concelebratam. » Où est le procès-verbal de cette reconnaissance solennelle ? S. E. le Cardinal Bartoloni ne l'appuie que sur la note ci-dessus alléguée.

(2) Angelus de Nuce, Appendix tertia; apud Muratori, Scriptor. Italici, t. IV, p. 625: « Tandem opponimus inspectionem nostram, anno 1659, die Augusti septimo, Casinatibus cunctis aliisque innumeris ad sacrum spectaculum religiose accurrentibus et in laetitaie lacrymas eliquatis. Quod felicissimum ducens penentissimis ex visceribus cecini : « Nunc dimitlis servum tuum, Domine, in pace, quia viderunt oculi mei sanctissimum patriarcham, Italiae decus, Galliae desiderium. »

(3) Muratori, lot. cit., p. 438 : « Ex retenti inspectione anni 1659, costae aliquae, cranii partes crassiores, os quod votant sacrum, altera licet parte corrosum superesse conspeximus, praeter ossa minutiora innumera, eineresque copiosos IN EADEM CAPSULA repositos. »

 

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corrodé, outre de petits fragments réduits en poussière en très grand nombre. »

Est-ce donc là un corps entier, ou la majeure partie d'un corps?

Comment un corps entier en 1486 était-il réduit à de si faibles portions en 1659 ? Angelo della Noce dit (1) que les têtes de saint Benoît et de sainte Scholastique étaient encore intactes en 1545.

Où en est la preuve? La note de D. Honorat Medici dit seulement que (2) l'abbé Geronimo de Piacenza, prit les têtes de saint Benoît et de sainte Scholastique et les fit baiser à tous les moines.» Il ne dit pas un mot de leur l'état de conservation. Qui osera nier que par le mot têtes on ne puisse entendre un os quelconque de cette partie du corps?

Mais, allons plus loin : l'affirmation de D. Honorat est-elle bien exacte ? Nous avons montré qu'elle ne pouvait pas être considérée comme un témoignage suffisamment autorisé. D. Angelo della Noce nous en fournit la preuve.

Si la tête de sainte Scholastique reposait au Mont-Cassin en 1545, d'où vient qu'elle n'y était plus en 1659 ? car l'abbé D. Angelo n'y a trouvé que la tète de saint Benoît. Qui l'avait enlevée ? Cette disparition rend fort suspecte, du moins en ce point, l'assertion de D. Honorat Medici.

Dans tous les cas, nous sommes loin de la comparaison que l'on propose avec ce qui s'est passé récemment à Milan. On y a découvert des corps entiers et non pas deux ou trois ossements épars. Loin donc d'infirmer la vérité de la tradition française, la découverte de D. Angelo della Noce ne fait que lui donner une nouvelle autorité. Mais ces ossements sont-ils ceux de saint Benoît ou ceux de ces saints innommés dont fait mention le procès-verbal de 1486 ? Ou du moins, n'a-t-on pas mêlé de ces derniers aux restes du saint Patriarche ?

En effet, des textes fournis par les Cassinésiens eux-mêmes ressort un argument invincible contre les documents produits par le faux Anastase, Pierre Diacre, et le prétendu procès-verbal de 1486. Dans toutes ces pièces copiées les unes sur les autres, les corps de

 

(1) Muratori, loc. cit. : « Cavo ergo putes usquequaque in cinerem ex tunc membra defluxa ; cum anno 1545, capita sanctorum fratrum adhuc integra perdurarent. »

(2) Card. Bartolini, loc. cit., Docum. p. 72: « Et prese le teste del              S° Benedetto et S. Scholastica, et li fe basciare con gran lachrimeda tutti li monaci. »

 

 

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saint Benoît et de sainte Scholastique sont représentés REPOSANT EN ENTIER dans leurs tombeaux, et non pas dans un reliquaire quelconque. Disons mieux : sous l'empire d'un zèle mal réglé, le faux Anastase et Pierre Diacre, imités par l'auteur du procès-verbal, ont détourné de son sens primitif le mot corpus, qui, on s'en souvient, signifie souvent, au moyen-âge, le  tombeau toujours vénéré d'un saint, lors même qu'il est plus ou moins complètement privé des restes mortels qui l'ont sanctifié (1). Paul Diacre l'a manifestement employé dans ce sens, et Léon d'Ostie, sous la haute surveillance du saint abbé Oderisius, a levé l'équivoque en ne parlant que du tombeau (tumulus) plus ou moins vide, découvert en 1066.

Pierre Diacre, en copiant le faux Anastase, a complètement dénaturé le texte de Léon d'Ostie. Il s'ensuit que, selon lui et d'après les documents apocryphes dont il sera question tout à l'heure, les corpora sanctorum sont distincts des sepulcra, mais y reposent intacts.

Le faux Anastase et le prétendu procès-verbal de 1486 ont pourtant eu la naïveté de parler D'UNE CASSETTE, contenant des os de saint Benoît et de sainte Scholastique réduits en poussière (loculus ex lignis Sethin eorum pulverem continens) et qui était déposée à gauche de leurs tombeaux (in sinistro sepulcrorum latere).

L'auteur du procès-verbal suppose, il est vrai, que cette cassette contenait la chair des deux saints ; mais c'est là une interpolation évidente du texte qui lui sert de guide. Or, s'il en est ainsi, nous sommes obligés de demander d'où vient cette chair (caro), d'où viennent ces os introduits dans la cassette? Par qui, à quelle époque y ont-ils été mêlés avec la poussière qui SEULE y était contenue au XIe siècle ? Ces reliques nouvelles y auraient-elles été mises seulement en 1486 ou en 1545 ? Les a-t-on prises dans les sarcophages des deux saints, ou dans les reliquaires de Carloman,

 

 

(1) M. de Rossi vient de publier dans le dernier numéro de son Bulletin d'archéologie chrétienne (édition française, 3e série, 5e année 1880, fascic. 3-4, p. 1325, une découverte qui confirme merveilleusement cette vérité archéologique. Il s'agit du sépulcre de sainte Christine de Bolsène en toscane, dont le corps fut enlevé par des Français antérieurement au Xe siècle. Les débris de son corps laissés dans          le sarcophage spolié consistaient en de la poussière et de menus fragments d'ossements absolument comme dans le sépulcre de saint Benoît, au témoignage de Paul Diacre (membra defluxa). Ces restes furent recueillis par les habitants de Bolsène dans une cassette de bois renfermée dans une urne de marbre sur laquelle on grava cette inscription : « Hic requiescit corpus sanctae Christianae virginis et martyris. » Donc Hic requiescit corpus doit s'entendre dans le sens indiqué par nous.

 

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de Constantin ou de Simplice, ou encore parmi CES CORPS SAINTS qui, d'après le procès-verbal, se conservaient à côté du double sépulcre de saint Benoît (sub dicto altari multa alia corpora sanctorum quae hic non sont ascripta) ?

Ce sont là autant de mystères extrêmement graves, que les Cassinésiens n'ont jamais songé à éclaircir, et dont la solution est cependant nécessaire pour donner à leurs reliques de saint Benoît une parfaite authenticité (1). Car D. Angelo della Noce avoue que c'est bien de cette cassette (CAPSULA) qu'il retira les reliques dont il fait l'énumération.

Nous pouvons même ajouter une donnée récente que nous puisons dans les archives de notre famille religieuse.

Voici ce que notre regretté et vénéré père dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, nous raconta, le 4 décembre 1874, dans une de ces conférences spirituelles de doux souvenir, où il savait si bien allier la science et la piété: « En 1856, nous dit-il, lorsque j'allai au Mont-Cassin, le révérendissime Père abbé me proposa lui-même de visiter les reliques de saint Benoît. C'était le soir après vêpres. Nous descendîmes avec lui, quelques moines et des domestiques, dans la crypte sous le maltre-autel. En examinant l'agencement des dalles, nous vîmes que toutes convergeaient vers une dalle de marbre blanc de quatre pieds a environ. Sur mes instances, on enleva cette dalle, et nous nous trouvâmes en présence d'un coffret long d'une coudée et haut comme une palme : c'était le loculus contenant le précieux dépôt. Malheureusement, nous n'étions pas pourvus des instruments nécessaires pour aller plus loin. »

Évidemment, c'était bien la cassette ouverte par D. Angelo della Noce et signalée par le faux Anastase et le procès-verbal de 1486. Une conclusion s'impose à quiconque a suivi, sans parti pris, les pièces de la cause que nous venons de mettre successivement sous les yeux du lecteur : les corps de saint Benoît et de sa soeur furent réellement enlevés de leur double tombeau par les moines