JEUDI SAINT

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LE  JEUDI  SAINT.

 

   A   L’OFFICE  DE LA NUIT,

AU DEUXIEME NOCTURNE.

QUATRIÈME LEÇON.

CINQUIEME LEÇON.

SIXIÈME LEÇON.

TROISIEME NOCTURNE.

SEPTIÈME LEÇON.

HUITIEME LEÇON.

NEUVIÈME LEÇON.

A LAUDES.

AU  MATIN.

LA RÉCONCILIATION DES PÉNITENTS.

LA BÉNÉDICTION DES SAINTES HUILES.

LA MESSE DU JEUDI-SAINT.

A VÊPRES

LE DÉPOUILLEMENT DES AUTELS.

LE LAVEMENT DES PIEDS.

L'OFFICE DES TENEBRES.

LE  SOIR.

 

A   L’OFFICE  DE LA NUIT,

 

L'Office des Matines et des Laudes des trois derniers jours de la Semaine sainte diffère en beaucoup de choses de celui des autres jours de l'année. Tout y est triste et sombre, comme à des funérailles; et rien n'est plus propre à nous donner une idée de la tristesse à laquelle l'Eglise est en proie, en ces jours de deuil. Elle s'interdit, à tous les Offices du Jeudi, du Vendredi et du Samedi, ces cris de joie et d'espérance par lesquels elle commence la louange de Dieu. On n'entend plus retentir : Domine, labia mea aperies : Seigneur, ouvrez mes lèvres pour votre louange ; ni Deus, in adjutorium meum intende : O Dieu, venez à mon aide ; ni Gloria Patri, à la fin des Psaumes, des Cantiques et des Répons. Les Offices divins ne conservent plus que ce qui leur est essentiel dans la forme, et ils ont perdu toutes ces aspirations vives que les siècles y avaient ajoutées. Une psalmodie sévère, des lectures lamentables, des chants lugubres : voilà ce qui leur reste. Chacune des Heures Canoniales se termine par le Psaume Miserere, et par une mention de la Mort et de la Croix du Rédempteur.

On donne vulgairement le nom de Ténèbres à l'Office des Matines et des Laudes des trois derniers jours de la Semaine sainte, parce que cet Office se célébrait autrefois la nuit, comme dans

 

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les autres jours de l'année. Ce nom lui appartient encore pour une autre raison; c'est qu'on le commence a la lumière du jour, et qu'il ne se termine qu'après le coucher du soleil. Un rite imposant et mystérieux, propre seulement à ces Offices, vient aussi confirmer cette appellation. On place dans le sanctuaire, près de l'autel, un vaste chandelier triangulaire, sur lequel sont disposés quinze cierges. Ces cierges, ainsi que les six de l'autel, sont en cire jaune, comme à l'Office des Défunts. A la fin de chaque Psaume ou Cantique, on éteint successivement un des cierges du grand chandelier ; un seul, celui qui est placé à l'extrémité supérieure du triangle, reste allumé. Pendant le Cantique Benedictus, à Laudes, les six cierges qui brûlaient sur l'autel sont pareillement éteints. Alors le Cérémoniaire prend l'unique cierge qui était demeuré allumé sur le chandelier, et il le tient appuyé sur l'autel durant le chant de l'Antienne qui se répète après le Cantique. Puis il part et va cacher ce cierge, sans l'éteindre, derrière l'autel. Il le maintient ainsi loin de tous les regards pendant la récitation du Miserere et de l'Oraison de conclusion qui suit ce Psaume. Cette Oraison étant achevée, on frappe avec bruit sur les sièges du chœur, jusqu'à ce que le cierge qui avait été caché derrière l'autel reparaisse et annonce par sa lumière toujours conservée que l'Office des Ténèbres est terminé.

Expliquons maintenant le sens de ces diverses cérémonies. Nous sommes dans les jours où la gloire du Fils de Dieu est éclipsée sous les ignominies de sa Passion. Il était « la lumière du monde », puissant en œuvres et en paroles, accueilli naguère par les acclamations de tout un peuple ; maintenant le voilà déchu de toutes ses

 

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grandeurs, « l'homme de douleurs, un lépreux », dit Isaïe; « un ver de terre, et non un homme », dit le Roi-Prophète ; « un sujet de scandale pour ses disciples », dit-il lui-même. Chacun s'éloigne de lui : Pierre même nie l'avoir connu. Cet abandon, cette défection presque générale sont figurés par l'extinction successive des cierges sur le chandelier triangulaire, même jusque sur l'autel. Cependant la lumière méconnue de notre Christ n'est pas éteinte, quoiqu'elle ne lance plus ses feux, et que les ombres se soient épaissies autour d'elle. On pose un moment le cierge mystérieux sur l'autel. Il est là comme le Rédempteur sur le Calvaire, où il souffre et meurt. Pour exprimer la sépulture de Jésus, on cache le cierge derrière l'autel ; sa lumière ne parait plus. Alors un bruit confus se fait entendre dans le sanctuaire, que l'absence de ce dernier flambeau a plongé dans l'obscurité. Ce bruit, joint aux ténèbres, exprime les convulsions de la nature, au moment où le Sauveur ayant expiré sur la croix, la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres furent ouverts. Mais tout à coup le cierge reparaît sans avoir rien perdu de sa lumière ; le bruit cesse, et chacun rend hommage au vainqueur de la mort.

Après ces explications générales, nous allons donner maintenant le texte de la sainte Liturgie, en l'accompagnant de nos gloses, selon que le besoin s'en fera sentir.

 

AU PREMIER NOCTURNE.

 

Le premier Psaume fut inspiré à David lorsqu'il fuyait devant les poursuites parricides de son fils Absalon. Il se rapporte au Christ, dont il décrit les douleurs et l'abandon aux jours de sa Passion.

 

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Le fiel pour nourriture et le vinaigre pour breuvage offerts à celui qui se plaint dans ce Psaume montrent suffisamment qu'il est prophétique, puisque l'on sait que David n'a jamais éprouvé ce traitement.

 

Ant. Le zèle de votre maison m'a dévoré ; et vos injures sont devenues les miennes.

 

PSAUME LXVIII.

 

O Dieu, sauvez-moi , car un torrent de maux a inondé mon âme.

 

Je suis descendu dans un abîme, et je ne trouve pas le fond.

 

Je me suis avancé dans la haute mer, et la tempête m'a submergé.

 

Je m'épuise à crier ; ma voix s'en est enrouée ; mes yeux se sont éteints, à force d'être attentifs vers Dieu.

 

Ceux qui me haïssent sans sujet sont devenus plus nombreux que les cheveux de ma tête.

 

Mes injustes persécuteurs se sont fortifiés ; et j'ai payé pour ce que je n'avais pas dérobé.

 

Vous seul, ô Dieu, connaissez ma misère ; et mes péchés, les péchés que j’ai pris sur moi, ne vous sont pas cachés.

 

Que ceux qui espèrent en vous, Seigneur, ne soient pas confondus, Seigneur Dieu des armées !

 

Que je ne sois pas un sujet de honte pour ceux qui vous cherchent, ô Dieu d'Israël !

 

Car c'est pour vous que je souffre l’opprobre, que la confusion couvre mon visage.

 

Je suis devenu un étranger pour mes frères, un étranger pour les fils de ma mère;

 

Parce que le zèle de votre maison m'a dévoré, et que vos injures sont devenues les miennes.

 

J'ai affligé mon âme par le jeûne ; et on en a fait un sujet d'insulte.

 

J'ai pris pour vêtement un cilice ; et ils en ont fait un sujet de raillerie.

 

Ceux qui étaient assis sur le tribunal ont parlé contre moi ; et les buveurs m'ont pris pour sujet de leurs chansons.

 

Et moi. Seigneur, je vous adressais ma prière ; il est temps, ô Dieu, de me montrer votre bienveillance.

 

Exaucez-moi dans la grandeur de votre miséricorde, et selon l'assurance que vous m'avez donnée de me sauver.

 

Retirez-moi de la fange; que je n'y demeure pas enfonce : délivrez-moi de ceux qui me haïssent ; faites-moi sortir du gouffre des eaux.

 

Que les flots ne me submergent pas; que l’abîme ne m'engloutisse pas, et que le puits ne se terme pas sur moi.

 

Exaucez-moi, Seigneur ; car votre bonté est compatissante ; jetez un regard sur moi, dans la grandeur île votre miséricorde.

 

Ne détournez pas votre visage de votre serviteur ; l'affliction me presse : hâtez-vous de m'exaucer.

 

Voyez dans quel état est ma vie: délivrez-la, sauvez-moi, à cause des ennemis qui me pressent.

 

Vous voyez mes opprobres, ma confusion et mon ignominie.

 

Ceux qui me persécutent sont devant vos yeux ; il ne me reste à attendre que l'opprobre et l'angoisse.

 

J'ai attendu que quelqu'un compatit à mes maux, et nul ne s est présenté ; j'ai désiré un consolateur, et je n'en ai pas trouvé.

 

Ils m'ont donné du fiel pour nourriture, et dans ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre.

 

Que la table à laquelle ils s'asseyent devienne pour eux un filet et un écueil, en retour de leur malice.

 

Que leurs yeux s'obscurcissent, afin qu'ils ne voient plus ; courbez leur dos pour une servitude sans fin.

 

Faites tomber sur eux votre colère ; que la fureur de votre vengeance se saisisse d'eux.

 

Que leur demeure devienne déserte ; et que personne n'habite plus dans leurs maisons.

 

Parce qu'ils ont frappé celui que vous frappiez vous-même, et qu'ils m ont fait blessure sur blessure.

 

Comptez leurs iniquités par-dessus leurs iniquités, et qu'ils n'entrent point dans la voie de votre justice.

 

Qu'ils soient effacés du livre des vivants, et que leurs noms ne soient pas écrits avec ceux des justes.

 

Je suis pauvre et affligé : mais votre main salutaire me relèvera.

 

Je célébrerai le nom du Seigneur par mes cantiques ; je le glorifierai par mes louanges ;

 

Et ce sacrifice sera plus agréable à Dieu que celui d un jeune taureau, à qui les cornes et les ongles commencent à pousser.

 

Que les pauvres et les affligés soient témoins de ma victoire, et qu'ils s'en réjouissent; cherchez Dieu, et votre âme vivra ;

 

Car le Seigneur exauce les malheureux, et il ne méprise pas les captifs qui sont à lui.

 

Que les cieux et la terre le louent à la mer, et tout ce qui vit dans les eaux ;

 

Car le Seigneur sauvera Sion ; et les villes de Juda seront rebâties.

 

Ses serviteurs y habiteront : ils les obtiendront pour héritage.

 

Et la postérité de ses serviteurs les aura pour partage, et ceux qui aiment son nom y fixeront leur demeure.

 

Ant. Le zèle de votre maison m'a dévoré ; et vos injures sont devenues les miennes.

 

Le deuxième Psaume fut composé par David dans les mêmes circonstances. Il y implore le secours de Dieu contre ses ennemis qui le cherchent pour le faire mourir. Ce Psaume est une annonce prophétique du sort réservé au Messie

 

PSAUME LXIX.

 

O Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir.

 

Qu'ils soient remplis de terreur et de confusion, ceux qui cherchent à m'ôter la vie.

 

Qu'ils fuient devant moi, couverts de honte, ceux qui veulent ma perte.

 

Qu'ils soient repoussés en arrière et confondus, ceux qui me disent : Allons ! allons !

 

Que ceux qui vous cherchent trouvent la joie en vous; que ceux qui n'attendent leur salut que de vous répètent sans cesse : Le Seigneur soit loué !

 

Moi, je suis pauvre et affligé, ô Dieu, secourez -moi.

 

Vous êtes mon aide et mon libérateur ; Seigneur, ne tardez pas.

 

Ant. Qu'ils fuient devant moi couverts de honte, ceux qui veulent ma perte.

 

 

Le troisième Psaume se rapporte à la même époque de la vie de David ; mais s'il exprime les périls au milieu desquels se trouvait ce saint roi, il est remarquable aussi par les sentiments d'une confiance invincible en Dieu qui lui donnera à la fin la victoire. Dans son sens prophétique, ce Psaume nous montre l'espérance que l'Homme-Dieu conserva dans le secours de son Père, au fort même de ses angoisses.

 

Ant. O mon  Dieu, tirez-moi  des mains du pécheur.

 

PSAUME LXX.

 

En vous, Seigneur, j'ai mis mon espérance; que mon attente ne soit pas confondue ; délivrez-moi dans votre justice, et tirez-moi du péril.

 

Prêtez-moi une oreille favorable,  et sauvez-moi.

 

Soyez-moi un Dieu protecteur, et un sûr asile où je trouve mon salut.

 

Vous êtes mon rempart: vous êtes mon refuge.

 

O mon Dieu, tirez-moi des mains du pécheur, des mains du violateur de la loi et de l'impie;

 

Car vous êtes. Seigneur, mon attente, mon espérance, Seigneur, dès mes premières années.

 

Vous fûtes mon appui dès le sein de ma mère, mon protecteur dès ma naissance.

 

Vous serez à jamais l'objet de mes chants ; j'ai semblé un prodige aux yeux des autres, à cause de vos bienfaits ; car vous êtes un puissant protecteur.

 

Que ma bouche se remplisse de louanges pour chanter votre gloire, pour célébrer vos grandeurs tout le jour.

 

Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse; ne m'abandonnez pas quand mes forces m'abandonneront.

 

Car mes ennemis m'ont menacé; ceux qui ont l'œil sur moi pour me perdre se sont réunis dans leurs complots.

 

Ils ont dit : Dieu l'a abandonné; poursuivez-le et saisissez-vous de lui ; car il n'a personne pour l'arracher de nos mains.

 

O Dieu, ne vous éloignez pas de moi ; mon Dieu, songez à me secourir.

 

Que mes   détracteurs soient confondus; que ceux qui me veulent du mal soient couverts de honte et d'ignominie.

 

Pour moi, j'espérerai toujours, et j'ajouterai pour vous la louange à la louange.

 

Ma bouche chantera votre justice; elle publiera tout le jour le salut qui vient de vous.

 

Quoique je n'aie pas étudié les sciences humaines, je pénétrerai les secrets de la puissance du Seigneur ; je ne m'occuperai que des œuvres de votre justice, Seigneur !

 

C'est vous, Seigneur, qui, dès ma jeunesse, m'avez instruit; et jusqu'à présent je n'ai cessé de célébrer vos merveilles.

 

Je continuerai de le faire jusque dans ma vieillesse ; ô Dieu, ne m'abandonnez pas :

 

Afin que je fasse connaître la force de votre bras à toutes les générations futures;

 

Afin que je publie, ô Dieu, votre puissance, votre justice, et les merveilles que vous avez opérées. Qui donc, ô Dieu, est semblable à vous?

 

Par combien de nombreuses et amères tribulations vous m'avez fait passer! Un retour de votre bonté m'a rendu la vie, et vous m'avez rappelé du fond des abîmes de la terre.

 

Vous avez multiplié sur moi vos dons, et vous tournant vers moi, vous m'avez consolé.

 

Je chanterai donc sur le psaltérion la fidélité de vos promesses : ô Dieu ! je vous célébrerai sur la harpe, ô Saint d'Israël !

 

Mes lèvres chanteront avec joie des cantiques à votre gloire,et mon âme que vous avez délivrée tressaillira de bonheur.

 

Ma langue publiera tout le jour votre justice, lorsque ceux qui cherchaient ma perte seront enfin couverts de honte et d'ignominie.

 

Ant. O mon Dieu, tirez-moi des mains du pécheur.

 

V/. Qu'ils soient renversés et confondus,

R/. Ceux qui forment des conseils pour ma perte.

 

Les Leçons du premier Nocturne de chacun de ces trois jours sont empruntées aux Lamentations de Jérémie. Nous v voyons le désolant spectacle qu'offrit la ville de Jérusalem, lorsque son peuple eut été emmené captif à Babylone, en punition de son idolâtrie. La colère de Dieu est empreinte sur ces ruines que Jérémie déplore avec des paroles si vraies et si terribles. Cependant ce désastre n'était que la figure d'un autre désastre plus épouvantable encore. Jérusalem prise et réduite en solitude par les Assyriens conserve du moins son nom ; et le Prophète qui se lamente aujourd'hui sur elle avait annoncé lui-même que la désolation

 

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ne durerait pas au delà de soixante-dix ans. Mais, dans sa seconde ruine, la ville infidèle perdit jusqu'à son nom. Rebâtie par ses vainqueurs, elle porta pendant plus de deux siècles le nom d'Aelia Capitolina ; et si, à la paix de l'Eglise, on l'appela de nouveau Jérusalem, ce n'était point un hommage rendu à Juda, mais un souvenir au Dieu de l'Evangile que Juda avait crucifié dans cette ville. Ni la piété de sainte Hélène et de Constantin, ni les vaillants efforts des croisés, n'ont pu rendre d'une manière durable à Jérusalem l'ombre même d'une ville d'ordre secondaire ; son sort est d'être esclave, et esclave des infidèles, jusque vers la fin des temps. Cette affreuse malédiction, c'est en ces jours qu'elle l'a attirée sur elle : voilà pourquoi la sainte Eglise, pour nous faire comprendre la grandeur du crime commis, fait retentir à nos oreilles les plaintes navrantes du Prophète qui seul a pu égaler les lamentations aux douleurs. Cette touchante élégie se chante sur un mode plein de mélancolie, qui remonte peut-être à l'antiquité judaïque. Les noms des lettres de l’alphabet hébreu, qui divisent chaque strophe, indiquent la forme acrostiche que ce poème retient dans l'original. On les chante, parce que les Juifs les chantaient eux-mêmes.

 

Ici commencent les Lamentations du Prophète Jérémie.

 

PREMIÈRE LEÇON.

 

ALEPH. Comment est-elle assise dans la solitude, cette ville autrefois si peuplée ? La maîtresse  des nations  est devenue semblable à une veuve désolée ; celle qui commandait à tant de provinces est maintenant assujettie au tribut.

 

BETH. Elle pleure toute la nuit, et ses joues sont inondées de larmes. De tous ceux qu'elle aimait, pas un ne la console. Tous ses amis l'ont méprisée, et sont devenus ses ennemis.

 

GHIMEL. La fille de Juda est sortie de son pays pour fuir l'affliction et la rigueur de la servitude: elle est allée parmi les nations, et n'y a pas trouvé le repos; ses persécuteurs l'ont serrée de si près, qu'elle est enfin tombée entre leurs mains.

 

DALETH. Les rues de Sion pleurent, parce que personne ne vient plus à ses fêtes; toutes ses portes sont détruites, ses prêtres ne font que gémir; ses jeunes filles ont caché sous la cendre leurs attraits, et elle-même est plongée dans l'amertume.

 

HE. Ses ennemis ont marché sur sa tête ; ils se sont enrichis de ses dépouilles, parce que le Seigneur l'a ainsi ordonné, à cause de la multitude de ses iniquités. Ses petits enfants ont été emmenés en captivité;le persécuteur les chassait devant lui.

 

Jérusalem , Jérusalem , convertis-toi au Seigneur ton Dieu.

 

R/. Sur le mont des Oliviers, Jésus fit cette prière à son Père : Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; * Car l'esprit est prompt, mais la chair est faible.

 

V/. Veillez et priez, pour que vous n'entriez point en tentation;

* Car l'esprit est prompt, mais la chair est faible.

 

DEUXIÈME LEÇON

 

VAU. Et la fille de Sion a perdu tousses charmes ; ses princes ont été dispersés comme des béliers qui ne trouvent point de pâturages : ils se sont enfuis lâchement devant l'ennemi qui les poursuivait.

 

ZAÏN. Jérusalem s'est souvenue des jours de son affliction et de sa désobéissance, et de son opulence d'autrefois, lorsqu'elle a vu son peuple tomber entre les mains de ses ennemis, sans être secourue par personne Ses ennemis l’ont regardée avec mépris, et ils se sont moqués de ses sabbats et de ses fêtes.

 

HETH. Jérusalem a commis de grands crimes : c'est pour cela qu'elle est errante et sans asile. Tous ceux qui autrefois la glorifiaient, la méprisent aujourd'hui, en voyant son ignominie; elle, toute en proie aux gémissements, a tourné la tête en arrière.

 

TETH. Ses souillures ont paru sur ses pieds; elle ne pensait pas qu'elle dût jamais finir. La voilà renversée avec violence, et elle n'a personne qui la console. Elle a dit : Voyez, Seigneur, mon affliction, et l'insolence de l'ennemi qui s'est élevé contre moi.

Jérusalem , Jérusalem , convertis-toi au Seigneur ton Dieu.

 

R/. Mon âme est triste  jusqu'à la mort ; demeurez ici, et veillez avec moi ; bientôt vous allez voir une troupe de gens qui va m'environner ; * Vous prendrez la fuite, et moi j'irai me sacrifier pour vous.

 

V/. Voici l'heure qui approchent le Fils de l'homme sera livré aux mains des pécheurs.

* Vous prendrez la fuite, et moi j’irai me sacrifier pour vous.

 

TROISIEME LEÇON.

 

IOD.   L'ennemi s est emparé de tout ce qu'elle avait de plus précieux ; elle a vu pénétrer dans son sanctuaire les nations auxquelles vos ordres ne permettaient pas d'entrer dans votre assemblée.

 

CAPH. Tout son peuple gémit, et cherche du pain; ils ont donné tout ce qu'ils avaient de précieux  pour soutenir leur vie près de s'éteindre. Voyez, Seigneur, et considérez l'abaissement dans lequel je suis tombée.

 

LAMED. O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est douleur pareille à la mienne. Mon ennemi m'a dépouillée comme la vigne que l'on vendange, comme le Seigneur m'en avait menacée, pour le jour de sa fureur.

 

MEM. Du haut des cieux il a lancé un feu jusque dans mes os, et il m'a châtiée : il a tendu un filet à mes pieds, et m'a fait tomber en arrière; il m'a jetée dans la désolation, dans un chagrin qui m'accable tout le jour.

 

NUN. Le joug de mes iniquités est venu fondre sur moi : la main du Seigneur en a fait un collier qu'il m'a mis au cou ; il m'a livrée à une puissance dont je ne pourrai me délivrer.

Jérusalem , Jérusalem , convertis-toi au Seigneur ton Dieu.

 

R/. Nous l'avons vu, et il n'avait ni beauté ni éclat ; son aspect était méconnaissable ; c'est lui qui porte nos péchés, et qui souffre pour nous; il a été percé pour nos iniquités ; * Et nous avons été guéris par ses meurtrissures.

 

V/. Il a pris véritablement sur lui nos maladies, et il s'est chargé de nos douleurs.

* Et nous avons été guéris par ses meurtrissures.

 

On répète: Nous l'avons vu.

 

 

AU DEUXIEME NOCTURNE.

 

Le quatrième Psaume, qui célèbre avec tant de pompe les grandeurs du fils de David, semble, au premier abord, déplacé dans cet Office, où il ne s'agit que de ses humiliations. Nous avons chanté ce beau cantique avec triomphe dans la nuit de la naissance de l'Emmanuel, et nous le retrouvons aujourd'hui mêlé à des chants de deuil. La sainte Eglise l'a choisi parce que, au milieu des splendeurs qu'il prophétises notre libérateur, il annonce que ce Fils du Roi « arrachera le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui n'avait point d'appui ». Le genre humain est ce pauvre ; le puissant est Satan ; Jésus va nous soustraire à son pouvoir, en souffrant en notre place la peine que nous avions méritée.

 

Ant. Le Seigneur a arraché le pauvre des mains du puissant , le pauvre qui n avait point d'appui.

 

PSAUME LXXI.

 

O Dieu, donnez au roi votre science du jugement, et au fils du roi le soin de votre justice,

 

Pour juger votre  peuple dans l'équité, et  vos  pauvres dans la droiture.

 

Que les montagnes de votre peuple soient pacifiées ; que les collines reçoivent la justice.

 

Il jugera les pauvres d'entre le peuple ; il sauvera les fils du pauvre ; il brisera l'oppresseur.

 

Son règne sur la terre durera autant que le soleil et la lune, de génération en génération.

 

Il descendra comme la rosée sur la toison, et comme les gouttes d'une pluie rafraîchissante sur la terre.

 

Sous son règne, la justice se lèvera avec l'abondance de la paix, aussi longtemps que la lune brillera au ciel.

 

Et il dominera de la mer à la mer, et du fleuve du Jourdain jusqu'aux confins de la terre.

 

Devant lui se prosterneront les Ethiopiens, et ses ennemis baiseront la poussière.

 

Les rois de Tharsis et les insulaires lui offriront des présents; les rois d'Arabie et de Saba lui apporteront leurs dons.

 

Et tous les rois de la terre l'adoreront: toutes les nations lui seront assujetties;

 

Car il arrachera le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui n'avait point d'appui.

 

Il sera miséricordieux au genre humain pauvre et indigent; et il sauvera les âmes de ces pauvres créatures.

 

Il rachètera ces âmes des usures et de l'injustice de Satan, et il daignera rendre leur nom honorable devant ses propres yeux.

 

Il vivra, et on lui offrira l'or de l'Arabie ; et son règne sera l'objet de tous les vœux au Seigneur; on le bénira durant tout le jour.

 

Il est le Pain de vie; c'est pourquoi, sous son règne, le froment croîtra sur la terre jusqu'au plus aride sommet des montagnes, et son fruit s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban ; et les habitants de sa cité fleuriront comme l'herbe des prairies.

 

Que son nom soit béni dans les siècles: ce nom éternel qui subsistait avant le soleil

Et toutes les tribus de la terre seront bénies en lui : toutes les nations chanteront sa gloire.

 

Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël qui seul opère de telles merveilles !

 

Et béni soit à jamais le nom de sa majesté, et toute la terre soit remplie de sa majesté ! Amen ! Amen !

 

Ant. Le Seigneur a arraché le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui n'avait point d'appui.

 

Le cinquième Psaume renferme une leçon morale destinée à réformer les idées du monde. Souvent il arrive que les hommes se scandalisent en voyant le triomphe des pécheurs et l'humiliation des justes. Ce fut en ces jours l'écueil des Apôtres, qui désespérèrent de la mission de leur maître, lorsqu'ils le virent aux mains de ses ennemis. Le Psalmiste confesse que cette tentation l'a aussi ébranlé ; mais il n'a pas tardé à reconnaître que si Dieu laisse pour un temps dominer l'iniquité, il vient au jour marqué, pour punir les méchants, et venger le juste qu'ils avaient abreuvé d'amertumes.

 

Ant   Les pensées et les paroles des méchants ne tendent qu'au crime; ils publient hautement leur iniquité.

 

PSAUME LXXII.

 

Que Dieu est bon envois Israël, envers ceux dont le cœur est droit !

 

Cependant mes pieds ont été presque ébranlés, mes pas ont presque chancelé;

 

Parce que j'ai regardé les méchants avec jalousie ; je me suis scandalisé de la paix dont ils jouissent.

 

Leur mort n'a rien qui la fasse remarquer,et les plaies dont ils sont frappés ne durent pas.

 

Ils ne participent point aux misères humaines, et ils ne ressentent pas les fléaux des autres hommes.

 

C'est pourquoi l'orgueil les domine : leurs crimes et leur impiété semblent leur servir de protection.

 

L'abondance dont ils jouissent est pour eux une source d'iniquité ; ils s'abandonnent à toutes les passions de leur cœur.

 

Leurs pensées et leurs paroles ne tendent qu'au crime ; ils publient hautement leur iniquité.

 

En leurs discours ils attaquent le ciel même, et leur langue impie parcourt la terre.

 

C'est ce qui fait que mon peuple, voyant que leurs jours sont pleins et heureux, se tourne vers eux,

 

Et dit: Comment croire que Dieu le sait? comment croire que le Très-Haut s'occupe de ce qui se passe ?

 

Voilà ces méchants et ces heureux du siècle, qui multiplient leurs richesses de plus en plus.

 

Et j'ai dit à mon tour : C'est donc en vain que je prends soin de conserver mon cœur dans la justice, que j'ai lavé mes mains avec ceux qui sont innocents ;

 

Puisque je n'en ai pas moins éprouvé les fléaux de chaque jour, et que chaque matin a été marqué par mes disgrâces.

 

Mais quand je parlais ainsi,  je faisais injure à toute la race de vos enfants.

 

J'ai cherché en vain à pénétrer ce mystère, et cette pensée a été mon tourment,

 

Jusqu'à ce que je sois entre dans la pensée intime de Dieu ; c'est alors que j'ai compris la destinée dernière des méchants.

 

J'ai vu alors que c'était un piège que vous tendiez devant eux; que vous les précipitez au moment même où ils s'élèvent le plus.

 

Comme ils sont tombés tout à coup dans la désolation ! que leur chute a été subite ! Ils ont péri: leur iniquité les a perdus.

 

Leur bonheur est devenu comme le rêve d'un homme qui s'éveille ; ils seront exterminés. Seigneur, de votre cité sainte ; il n'en restera pas même l'ombre.

 

Mon cœur avait été soulevé, ma force avait été ébranlée, à l'idée de leur bonheur; j'étais comme réduit au néant, et ne comprenant rien.

 

J’étais devant vous comme une bête de somme ; néanmoins je suis demeuré toujours avec vous.

 

Vous m'avez pris par la main, et vous m'avez dirigé selon votre volonté, et comblé de gloire en me recevant entre vos bras.

 

Que désiré-je au ciel , sinon vous ? Et qu'aimé-je sur la terre que vous seul ?

 

Ma chair et mon cœur languissent d'amour : vous êtes le Dieu de mon cœur et mon partage, ô Dieu, pour toujours.

 

Ceux qui s'éloignent de vous périront : vous perdrez tous ceux qui se prostituent à l'étranger.

 

Pour moi, mon bonheur est de me tenir attaché à Dieu, de mettre dans le Seigneur Dieu mon espérance.

 

Et je veux publier toutes vas merveilles aux portes de la fille de Sion.

 

Ant. Les pensées et les paroles des méchants ne tendent qu'au crime ; ils publient hautement leur iniquité.

 

Le sixième Psaume s'élève contre un peuple ennemi du culte de Dieu. Israël le chanta longtemps contre les Gentils ; le peuple chrétien l'applique à la Synagogue qui, après avoir crucifié le Messie, employa tous ses efforts pour renverser son Eglise, immola les premiers martyrs, et voulut contraindre les Apôtres à ne plus prononcer le nom de Jésus-Christ.

 

Ant. Levez-vous,  Seigneur, et jugez ma cause.

 

PSAUME LXXIII.

 

O Dieu, nous avez-vous donc rejetés pour toujours ? Votre fureur s'est-elle donc allumée contre les brebis de votre bercail ?

 

Souvenez-vous de votre peuple, que vous avez acquis des le commencement ;

 

Que vous avez racheté pour en faire le sceptre de votre héritage ; souvenez-vous de Sion, où vous aviez établi votre demeure.

 

Levez votre bras contre un orgueil qui n'a point de terme : que d'impiétés l'ennemi n'a-t-il pas commises dans votre sanctuaire !

 

Ils vous haïssent, et ils ont mis leur gloire à vous insulter au milieu de vos solennités.

 

Ils ont arboré leurs étendards comme des signaux qu'on élève sur les hauteurs, et ils ont méconnu votre puissance.

 

Ils ont abattu les portes du lieu saint, comme on abat les arbres dans les forêts : ils les ont brisées à coups de haches et de cognées.

 

Ils ont incendié votre Saint des Saints; ils ont souillé le tabernacle de votre nom, et l'ont renversé par terre.

 

Eux et leur race ont dit dans leur cœur: Faisons cesser sur la terre tous les jours de fêtes consacrés à Dieu.

 

Et nous, nous ne voyons plus de prodiges en notre faveur ; il n'y a plus de prophète, et il semble que notre Dieu ne nous connaît plus.

 

O Dieu, jusques à quand l'ennemi nous insultera-t-il ? Votre ennemi et le nôtre outragera-t-il donc toujours votre nom ?

 

Pourquoi tenez-vous toujours cachée votre main ? que ne la  tirez-vous enfin de votre sein,  où elle  est immobile ?

 

Dieu est notre roi dès avant tous les siècles ; il a opéré plus d'une fois notre salut à la face de la terre entière.

 

Vous avez suspendu les  eaux de la mer par votre puissance ; vous avez brisé dans ses flots les têtes des dragons.

 

Vous avez écrasé la tête du dragon ; vous l'avez donné en proie aux peuples de l'Ethiopie.

 

Vous avez rompu la roche, et elle a versé des torrents ; vous avez desséché les fleuves d'Ethan.

 

Le jour est à vous, et la nuit vous appartient : vous avez créé l'aurore et le soleil.

 

C'est vous qui avez fixé les bornes de la terre : le printemps et l'été, c'est vous qui les avez formés.

 

Souvenez-vous, Seigneur, des outrages de votre ennemi, de ce peuple insensé qui a défié votre nom.

 

N'abandonnez pas aux bêtes farouches ceux qui chantent vos louanges, et n'oubliez pas pour toujours les âmes de vos pauvres.

 

Ayez égard à votre alliance ; votre terre est couverte de ténèbres, et elle est peuplée d'impies, couverte de maisons d iniquités.

 

Que l'humble qui s'adresse à vous ne s'en retourne pas couvert de confusion ; le pauvre et l'indigent loueront votre nom.

 

O Dieu ! levez-vous et jugez votre cause : souvenez-vous des outrages que les insensés vous font durant tout le jour.

 

N'oubliez pas les blasphèmes de vos ennemis; car l'insolence de ceux qui vous haïssent monte toujours.

 

Ant.  Levez-vous,  Seigneur, et jugez ma cause.

 

V/. Mon Dieu, arrachez-moi des mains du pécheur.

R/. Tirez-moi de  la  puissance du violateur de votre loi et de l'injuste.

 

L'Eglise lit, au second Nocturne, un passage des Enarrations de saint Augustin sur les Psaumes prophétiques de la Passion du Sauveur.

 

Du traité de saint Augustin, Evêque, sur les Psaumes.

 

QUATRIÈME LEÇON.

 

Exaucez, ô Dieu, ma prière, et ne méprisez pas ma supplication; soyez attentif à mes paroles, et exaucez-moi. Ces paroles sont d'un homme qui est dans l'inquiétude et dans l'affliction. Dans le fort de ses souffrances, il demande d'être délivré du mal qui le presse. Il nous reste maintenant à entendre en quoi consiste le mal dont il se plaint; et quand il aura commencé à parler, nous reconnaîtrons que nous sommes dans la même peine; afin que,ayant part à son affliction, nous joignions notre prière à la sienne. J'ai été, dit-il, accablé de tristesse,  dans la peine qui m'exerce; et j'ai été trouble. Où a-t-il cite accablé de tristesse? a-t-il été troublé ? C'est, dit-il, dans la peine qui m'exerce. Il parle des méchants qui le font souffrir, et la persécution des méchants est ce qu'il appelle son exercice. Ne pensez pas que les méchants soient en ce monde pour rien, et que Dieu ne tire aucun bien d'eux. Il les laisse vivre, ou afin qu'ils se corrigent, ou afin qu'ils exercent les bons.

 

R/. Mon ami m'a trahi par le signal d'un baiser : Celui que je baiserai, a-t-il dit, c'est lui-même ; arrêtez-le. Tel est le signal coupable que donna celui qui par un baiser consomma l'homicide. * Le malheureux ! il ne garda pas même le prix du sang, et à la fin il se pendit.

V/. Il eût été bon pour cet homme de n'être pas né.

* Le malheureux! il ne garda pas même le prix du sang, et à la fin il se pendit.

 

CINQUIEME LEÇON.

 

Puissent donc se convertir et mériter d'être exercés avec nous ceux qui maintenant nous exercent! Mais pendant qu'ils nous sont ainsi à charge, gardons-nous de les haïr, parce que nous  ne savons  pas  si le  méchant persévérera jusqu'à la fin dans sa malice. Il arrive souvent qu'en pensant haïr votre ennemi, c'est votre frère que vous haïssez, sans le savoir. Il n'y a que le diable et ses anges que nous sachions, par les saintes Ecritures, être présentement dans les flammes éternelles. Il n'y a qu'eux dont nous ne pouvons espérer de changement, eux contre lesquels nous avons à soutenir ce combat invisible, auquel l'Apôtre nous prépare, lorsqu'il dit : Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, c'est-à-dire contre les hommes que vous voyez, mais contre les principautés et les puissances, contre les princes de ce monde de ténèbres. Afin que nous ne crussions pas que les démons soient les maîtres du ciel et de la terre, quand il dit : Les princes de ce monde, il ajoute: de ce monde de ténèbres. Ainsi, par ce monde, il entend les amateurs du monde ; par ce monde, il entend les impies et les méchants ; par ce monde, il entend celui dont l'Evangile parle quand il dit : Et le monde ne l’a pas connu.

 

R/. Judas, le marchand sacrilège, s'approcha du Seigneur pour le baiser; comme un agneau innocent, le Seigneur ne refusa pas le baiser de Judas.

* Pour quelques deniers, le traître a livre le Christ aux Juifs.

 

V/. Il eût été meilleur pour lui de n'être jamais né.

* Pour quelques deniers, le traître a livré le Christ aux Juifs.

 

SIXIÈME LEÇON.

 

Je n'ai vu dans la ville qu'iniquité et contradiction. Considérez la gloire de la Croix du Christ. Objet des insultes de ses ennemis, la voilà maintenant placée sur le fi ont des rois Sa puissance a paru par ses effets. Le Christ a conquis l'univers, non par le fer, mais par le bois. Le bois de la croix ne parut digne que d'opprobres à ses ennemis, lorsqu'ils se tenaient devant elle, branlant la tête et disant :  S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de la croix. Lui cependant étendait ses mains vers le peuple incrédule et rebelle. Si c'est le juste qui vit de la foi, le méchant est celui qui n'a pas la foi. C'est pourquoi, par l'iniquité dont parle le Prophète, il faut entendre l'infidélité. Le Seigneur voyait donc l'iniquité et la contradiction dans cette ville ; il étendait ses mains vers le peuple incrédule et rebelle , et néanmoins il les attendait avec patience, en disant ; Père, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu'ils font.

 

R/.Un de mes disciples me trahira aujourd'hui : malheur à celui par qui je serai trahi ! * Mieux vaudrait pour lui n'être jamais né.

V/. Celui qui met en ce moment la main au plat avec moi, est celui qui doit me livrer entre les mains des pécheurs.

* Mieux vaudrait pour lui n'être jamais né.

On répète : Un de mes disciples.

 

 

TROISIEME NOCTURNE.

 

Le septième Psaume dénonce les vengeances de Dieu à ceux qui ont allumé sa colère. On y voit le sort de la Synagogue qui, après avoir contraint le juste par excellence à boire le calice amer de sa Passion, épuisera à son tour, et jusqu'à la lie, celui que la colère du Seigneur lui tient en réserve.

 

Ant. J'ai dit aux méchants : Cessez de tenir contre Dieu des discours impies.

 

PSAUME LXXIV.

 

Nous vous louerons, ô Dieu! nous vous louerons et nous invoquerons votre nom ;

 

Et nous publierons vos merveilles. Lorsque le temps sera arrivé, dit le Seigneur, je jugerai selon la justice.

 

La terre se fondra et s'écoulera comme l'eau, avec tous ses habitants ; c'est moi qui en avais affermi les colonnes.

 

J’ai dit aux méchants: Cessez de faire le mal ; j'ai dit aux pécheurs : Ne soyez plus si vains de votre puissance.

 

Cessez d'élever votre orgueil contre le ciel ; cessez de tenir contre Dieu des discours impies.

 

Il ne vous viendra de secours contre moi ni de l'Orient, ni de l'Occident, ni des montagnes désertes du .Midi; car Dieu est le juge souverain.

 

Il abaisse l'un, et il élève l'autre j une coupe dans laquelle il a mêlé le vin de sa colère est en la main du Seigneur.

 

Il la penche d'un côté et de l'autre ; mais la lie n'en est pas épuisée : tous les pécheurs de la terre en boiront.

 

Pour moi, je célébrerai sa justice dans tous les siècles, je chanterai au Dieu de Jacob;

Je briserai toute la puissance des pécheurs ; je relèverai celle du juste.

 

Ant. J'ai dit aux méchants : Cessez de tenir contre Dieu des discours impies.

 

Le huitième Psaume fut composé après les nombreuses victoires de David. Il célèbre la paix rendue à Sion, et la vengeance de Dieu éclatant tout a coup contre les méchants. Ils dormaient, les ennemis du Messie ; mais tout à coup la terre a tremblé, et le Seigneur a paru devant eux comme un juge inexorable.

 

Ant. La terre a tremblé et s'est tenue dans le silence , lorsque vous vous  leviez pour régner, ô Dieu !

 

PSAUME LXXV.

 

Dieu est connu dans la Judée : son nom est grand en Israël.

 

Il a choisi son lieu de repos et sa demeure dans Sion.

 

C'est là qu'il a brisé les arcs, les boucliers, les épées, la guerre elle-même.

 

De merveilleux éclairs ont jailli des montagnes éternelles: tous les cœurs insensés en ont été troublés.

 

Ces puissants ont dormi leur sommeil, et en se réveillant, ils ont trouvé que leurs mains étaient vides.

 

Votre voix menaçante, ô Dieu de Jacob, a frappé d'assoupissement ceux qui montaient leurs coursiers.

 

Vous êtes terrible ; et qui vous résistera ? c'est le moment de votre colère.

 

Vous avez fait entendre du haut du ciel votre arrêt ; la terre a tremblé et s'est tenue dans le silence ;

 

Lorsque vous vous leviez pour régner, ô Dieu ! pour sauver tous ceux qui sont humbles et pacifiques sur la terre.

 

L'homme méditera sans cesse et célébrera vos merveilles ; le souvenir de vos œuvres réjouira son cœur comme  une fête.

 

Faites des vœux au Seigneur votre Dieu, et accomplissez-les , vous tous qui apportez votre offrande dans ses parvis.

 

Faites des vœux à ce Dieu terrible qui ôte la vie aux princes, et qui se montre redoutable aux rois de la terre.

 

Ant. La terre a tremblé et s'est tenue dans le silence , lorsque vous vous leviez pour régner, ô Dieu !

 

Le neuvième Psaume se rapporte aux tribulations de David, lorsque Absalon, son fils parricide, figure du peuple juif, leva l'étendard contre lui. Le Roi-Prophète, ligure du Christ, se laisse aller à la confiance au milieu de ses douleurs; et le souvenir des œuvres que Dieu a opérées en faveur de son peuple rassure son courage, et lui fait espérer la délivrance.

 

Ant. Au jour de mon affliction j'ai cherché le Seigneur en élevant mes mains vers lui.

 

PSAUME LXXVI.

 

J'ai crié vers le Seigneur; j'ai élevé ma voix vers Dieu, et il a prêté l'oreille à mes cris.

 

Au jour de mon affliction j'ai cherché le Seigneur ; j'ai tenu toute la nuit mes mains étendues vers lui ; et mon attente n'a pas été trompée.

 

Mon âme accablée rejetait toute consolation; je me suis souvenu de Dieu, et ce souvenir m'a rendu la joie ; mais la pensée de mes maux me rejetait dans l'abattement.

 

Mes veux devançaient les sentinelles de la nuit ; j'étais troublé, et ne pouvais parler.

 

Je rappelais dans mon esprit les temps passés, et je perçais jusque dans les siècles à venir.

 

Je m'entretenais avec moi-même durant la nuit, et dans mon agitation je roulais ces pensées dans mon esprit :

 

Le Seigneur nous a-t-il donc rejetés pour toujours ? Ne nous donnera-t-il plus de témoignages de sa bienveillance.

 

A-t-il retiré pour toujours ses miséricordes? a-t-il abandonné la suite des générations ?

 

Dieu oubliera-t-il désormais de faire grâce? sa colère enchaînera-t-elle sa miséricorde?

 

J'ai dit alors : Déjà je sens l'espérance renaître en moi ; ce changement vient de la droite du Très-Haut.

 

Je me suis souvenu de vos œuvres, Seigneur; j'ai rappelé à ma mémoire les merveilles que vous avez opérées.

 

J'ai réfléchi sur vos œuvres; j'ai médité les voies de votre sagesse.

 

O Dieu ! vos voies sont toutes saintes Est-il un Dieu grand comme notre Dieu? Vous êtes le Dieu qui opère les prodiges.

 

Vous avez fait connaître votre puissance parmi les nations : par la force de votre bras, vous avez délivré votre peuple, les enfants de Jacob et de Joseph.

 

Les eaux vous ont vu Dieu ! les eaux vous ont vu, et elles ont tremblé de frayeur, et les abîmes ont été troublés.

 

Le bruit de la tempête a retenti ; du sein des nuages, le fracas s'est fait entendre.

 

Vos flèches ardentes ont traversé les airs ; la voix de votre tonnerre a résonné comme le bruit d'un chariot.

 

Vos éclairs ont ébloui les habitants de la terre ; elle en a été émue jusqu'à trembler sur  ses bases.

 

Vous avez marché à travers la mer, vous vous êtes fait un sentier au milieu des eaux ; et l'on n'a pu reconnaître la trace de vos pas.

 

Vous conduisiez après vous votre peuple comme un troupeau, par la main de Moïse et d'Aaron.

 

Ant. Au jour de mon affliction j'ai cherché le Seigneur en élevant mes mains vers lui.

 

V/. Levez-vous, Seigneur,

R/. Et jugez ma cause.

 

Les Leçons du troisième Nocturne sont empruntées à. saint Paul. Après avoir repris les fidèles de Corinthe des abus qui s'étaient introduits dans leurs assemblées, il raconte l'institution de la sainte Eucharistie, qui a eu lieu aujourd'hui ; et, après avoir expliqué les dispositions avec lesquelles on doit se présenter à la table sainte, il nous montre la grandeur du crime que commet celui qui s'en approche indignement.

 

De la première Epître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. CHAP. XI.

 

SEPTIÈME LEÇON.

 

J'ai encore quelque chose à vous dire, et il ne s'agit pas de louanges : c'est que, dans vos assemblées, vous ne vous conduisez pas de la meilleure façon, mais de la pire. Car premièrement, j'apprends que, lorsque vous vous assemblez dans l'église, il y a des scissions entre vous; et je le crois en partie, parce qu'il faut qu'il y ait des hérésies, afin que l'on découvre par là ceux d'entre vous qui ont une vertu éprouvée. Lors donc que vous vous assemblez comme vous faites, ce n'est plus mander la Cène du Seigneur. Car chacun se hâte de manger son souper à part, en sorte que l'un n'a rien à manger, tandis que l'autre lait des excès. N'avez-vous pas vos maisons pour y manger et y boire ? Méprisez-vous l'Eglise de Dieu ? Voulez-vous Faire honte à ceux qui sont pauvres ? Que vous dirai-je? Faut-il vous louer ? Non, certes, je ne vous louerai pas.

 

R/. J’étais comme un agneau innocent : j'ai été traîné pour être immolé, comme si j'eusse ignoré leur dessein ; ils ont conspiré contre moi, et ont dit : * Venez, mettons du bois dans son pain, et exterminons-le de la terre des vivants.

 

V/.  Tous mes ennemis formaient contre moi de mauvais desseins ; ils ont arrête contre moi un injuste projet, et ils ont dit :

* Venez, mettons du bois dans son pain, et exterminons-le de la terre des vivants.

 

HUITIEME LEÇON.

 

C'est du Seigneur lui-même que j'ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et avant rendu grâces, le rompît et dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps qui sera livré pour vous : faites ceci en mémoire de moi. Il prit de même le calice, après avoir soupe, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang ; faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez; car toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.

 

R/. Vous n'avez pu veiller une heure avec moi,vous qui vous exhortiez l'un L'autre à mourir pour moi ? * Quoi ! ne voyez-vous pas que Judas ne dort point, mais qu'il se hâte de me livrer aux mains des Juifs?

 

V/.  Pourquoi dormez-vous? Levez-vous et priez, de peur d'entrer en tentation.

* Quoi ! ne voyez-vous pas que Judas ne dort point, mais qu'il se hâte de me livrer aux mains des Juifs?

 

NEUVIÈME LEÇON.

 

Ainsi donc, celui qui mangera ce pain, ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l'homme donc s'éprouve soi-même, et qu il mange ainsi de ce pain et boive de ce calice; car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement qu'il doit faire du corps du Seigneur. C'est pour cela que parmi vous beaucoup sont malades et languissants, et que beaucoup même sont morts. Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. Mais lorsque nous sommes jugés de la sorte, c'est le Seigneur lui-même qui nous châtie ; afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde. Ainsi, mes Parères, quand vous vous réunissez pour ces repas, attendez-vous les uns les autres. Si quelqu'un a faim, qu'il mange chez lui, afin que vous ne vous assembliez pas pour votre condamnation. Le  reste, je  remets à e régler quand je viendrai.

 

R/. Les anciens du peuple tinrent conseil, * Pour trouver moyen de se saisir adroitement de Jésus, et de le faire mourir; ils vinrent armés d'épées et de bâtons, comme pour prendre un voleur.

 

V/. Les Pontifes et les Pharisiens se réunirent en conseil,

* Pour trouver moyen de se saisir adroitement de Jésus, et de le faire mourir; ils vinrent armés d'épées et de bâtons, comme pour prendre un voleur.

 

On répète : Les anciens du peuple.

 

A LAUDES.

 

Le premier Psaume est celui que David composa après son péché, et dans lequel il épanche d'une manière si vive et si humble les sentiments de sa pénitence. L'Eglise l'emploie toutes les fois qu'elle veut implorer la miséricorde de Dieu ; et de tous les Cantiques du Roi-Prophète il n'en est aucun qui soit plus familier aux âmes chrétiennes.

 

Ant. Faites  connaître, Seigneur ,  que vous êtes véritable dans vos promesses, et irréprochable dans vos jugements.

 

PSAUME L.

 

Avez pitié de moi, Seigneur, selon votre grande miséricorde.

 

Et dans l'immensité de votre clémence, daignez effacer mon péché.

 

Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité, et purifiez-moi de mon offense.

 

Car je reconnais mon iniquité ; et mon péché est toujours devant moi.

 

C'est contre vous seul que j'ai péché, et j'ai fait le mal en votre présence : Je le confesse; daignez me pardonner, afin que vous soyez reconnu juste dans vos paroles, et que vous demeuriez victorieux dans les jugements qu'on fera de vous.

 

J'ai été  conçu dans  l’iniquité; ma mère m'a conçu dans le péché.

 

Vous aimez la vérité, vous m'avez découvert ce qu'il y a de plus mystérieux et de plus caché dans votre sagesse.

 

Vous m'arroserez d'eau avec l'hysope, comme le lépreux, et je serai purifié : vous me laverez, et je deviendrai plus blanc que la neige.

 

Vous me ferez entendre des paroles de joie et de consolation ; et mes os humiliés tressailliront d'allégresse.

 

Détournez votre face de mes péchés, et effacez toutes mes offenses.

 

O Dieu, créez en moi un cœur pur, et renouvelez l'esprit droit dans mes entrailles.

 

Ne me rejetez pas de votre face, et ne retirez pas de moi votre Esprit-Saint.

 

Rendez-moi la joie en celui par qui vous voulez me sauver, et confirmez-moi par l'Esprit de force.

 

J'enseignerai vos voies aux méchants, et les impies se convertiront à vous.

 

Délivrez-moi du sang que j'ai versé, ô Dieu, ô Dieu mon Sauveur ! et ma langue publiera avec joie votre justice.

 

Seigneur, ouvrez mes lèvres ; et ma bouche chantera vos louanges.

 

Si vous aimiez les sacrifices matériels, je vous en offrirais ; mais les holocaustes ne sont pas ce qui vous est agréable.

 

Une âme brisée de regrets est le sacrifice que Dieu demande; ô Dieu, vous ne mépriserez pas un cœur contrit  et humilié.

 

Seigneur , traitez Sion selon votre miséricorde, et bâtissez les murs de Jérusalem.

 

Vous agréerez alors le sacrifice de justice, les offrandes et les holocaustes ; et on vous offrira des génisses sur votre autel.

 

Ant. Faites connaître , Seigneur , que vous êtes véritable dans vos promesses, et irréprochable dans vos jugements.

 

Le deuxième Psaume est particulier au jeudi de chaque semaine; c'est un Cantique du matin. Le Psalmiste y confesse le néant de l'homme et la brièveté de sa vie, et il demande à Dieu qu'il daigne répandre sa bénédiction sur les œuvres de la journée. Le fidèle doit se rappeler que l'Office des Laudes est le service du matin, et qu'on ne l'anticipe, en ces trois jours, que par exception.

 

Ant. Le Seigneur a été mené à la mort comme une brebis, et il n'a pas ouvert la bouche.

 

PSAUME LXXXIX.

 

Seigneur , vous avez été notre refuge, de génération en génération.

 

Avant que les montagnes fussent créées, et que vous eussiez formé la terre et le monde, vous étiez éternellement Dieu, et le serez à jamais.

 

Ne réduisez pas l'homme au dernier abaissement , vous qui avez dit : Enfants des hommes, tournez-vous vers moi.

 

Mille ans sont à vos yeux comme la journée d'hier , qui est déjà passée ,

 

Comme la durée d'une des veilles de la nuit ; devant vous, nos années sont comme un néant.

 

L'homme est comme l'herbe que l'on voit fleurir le matin, et qui bientôt est flétrie ; le soir, elle est sans force, elle durcit et se dessèche.

 

Votre colère nous a consumés, et votre indignation nous a jetés dans le trouble.

 

Vous avez mis nos péchés devant vos yeux, exposé le cours de notre vie a la lumière de votre visage.

 

Nos jours se sont écoulés; et nous avons défailli en face de votre colère.

 

Nos années n'ont pas plus de consistance que le fragile travail de l'araignée, notre carrière est réduite à soixante-dix ans :

 

A quatre-vingts pour les plus forts ; au delà, il n'y a que peine et douleur.

 

Et quand arrive l’inoffensive vieillesse, nous ne tardons pas à être enlevés.

 

Qui connaît la puissance de votre colère ? Qui peut vous craindre assez pour en mesurer l'étendue ?

 

Signalez la puissance de votre bras, et instruisez notre cœur dans la sagesse.

 

Revenez à nous , Seigneur; jusqu'à quand différerez-vous ? Laissez-vous fléchir aux prières de vos serviteurs.

 

Remplissez-nous dès le matin de votre miséricorde; nous tressaillirons et nous prendrons notre joie en vous, tous les jours de notre vie.

 

Nous nous réjouirons pour les jours que nous avons été affligés, pour les années où nous avons éprouvé tant de maux.

 

Jetez les yeux sur vos serviteurs, qui sont votre ouvrage , et prenez soin de leurs enfants.

 

Que la lumière du Seigneur soit sur nous ; conduisez, Seigneur, pour notre bien, les œuvres de nos mains , et daignez diriger toutes nos actions

 

Ant. Le Seigneur a été mené à la mort comme une brebis, et il n'a pas ouvert la bouche.

 

Le troisième Psaume revient chaque jour à l'Office des Laudes, et l'Eglise n'a pas jugé à propos de le remplacer en ces trois jours. C'est le cri du chrétien qui élève son cœur vers Dieu au lever de la lumière, et lui témoigne son amour et sa confiance. Ce Psaume est toujours accompagné du LXVI°, dans lequel le Psalmiste, au lever du soleil matériel, implore sur le monde le regard de la miséricorde divine.

 

Ant. Mon cœur est brisé au milieu de ma  poitrine ; tous mes os sont ébranlés.

 

PSAUME LXII.

 

 O Dieu, ô mon Dieu, je veille vers vous dès le point du jour.

 

Mon âme a soif de vous, et ma chair se consume pour vous,

 

Dans cette terre déserte, sans route et sans eau. Je me présente devant vous, dans votre sanctuaire, pour contempler votre puissance et votre gloire.

 

Votre miséricorde est pour moi plus douce que la vie ; mes lèvres ne cesseront de l'aire entendre vos louantes.

 

Tant que je vivrai, je vous bénirai ; pour invoquer votre nom, j'élèverai mes mains.

 

Mon âme s'engraissera de vos faveurs, et ma bouche s'ouvrira pour des chants d'allégresse.

 

Je me souviendrai de vous sur ma couche : dès le matin je penserai à vous, parce que vous m'avez secouru.

 

Je tressaillirai de joie à l'ombre de vos ailes ; mon âme s'est attachée à vous; votre droite m'a soutenu.

 

Mes ennemis ont en vain cherché ma ruine : les voilà précipités  dans les  abîmes de la terre : ils seront livrés au glaive, et deviendront la proie des bêtes dévorantes.

 

Le juste délivré, semblable à un roi, se réjouira en Dieu: tous ceux qui jurent par son nom recevront des louanges; parce que la bouche de 1 iniquité est fermée à jamais.

 

PSAUME LXVI.

 

Que Dieu ait pitié de nous et qu'il nous bénisse; qu'il fasse luire sur nous la lumière de son visage,et qu'il nous envoie sa miséricorde;

 

Afin que nous connaissions sur la terre votre voie, et dans toutes les nations le salut que vous nous avez donné.

 

Que les peuples vous louent, ô Dieu ! que tous les peuples vous rendent hommage.

 

Que les nations soient dans la joie et l'allégresse; car vous jugez les peuples dans l'équité, et vous dirigez les nations sur la terre.

 

Que les peuples vous louent, ô Dieu ! que tous les peuples vous rendent hommage ; la terre a porté son fruit.

 

Que Dieu, que notre Dieu nous bénisse ; que Dieu nous comble de ses bénédictions, et qu'il soit craint jusqu'aux confins delà terre.

 

Ant. Mon cœur est brisé au milieu de ma poitrine ; tous mes  os sont ébranlés.

 

 

Le sublime Cantique de Moïse après le passage de la mer Rouge fait partie, chaque semaine, de l’Office du Jeudi à Laudes. Il emprunte un à-propos tout particulier aux approches du grand jour où nos catéchumènes obtiendront la régénération. La fontaine baptismale sera pour eux la mer Rouge, dans laquelle seront submergées toutes leurs iniquités, qui sont figurées par les Egyptiens. Les Israélites s'avancèrent à travers les flots suspendus pour leur laisser passage, après avoir offert le sacrifice de l'agneau pascal; nos catéchumènes se présenteront au bain sacré dans la confiance que leur inspirera le sacrifice de l'Agneau véritable, dont le sang divin a donné à l'élément de l'eau la vertu de produire la purification des âmes.

 

Ant. Vous nous avez ranimés, Seigneur, par votre puissance, et par le banquet sacré que vous nous avez offert.

 

CANTIQUE DE MOÏSE.

 

Exode, XV.

 

Chantons au Seigneur ; car il a fait éclater sa grandeur et sa gloire: il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier.

 

Le Seigneur est ma force et le sujet de mes chants : il est mon Sauveur.

 

Il est mon Dieu, et je publierai sa gloire; le Dieu de mon père, et je célébrerai ses grandeurs.

 

Le Seigneur s'est montré comme un guerrier invincible ;  son nom est le Tout-Puissant ; il a précipité dans la mer les chariots de Pharaon et son armée.

 

Les plus grands d'entre les princes ont été submerges dans la mer Rouge, ils ont été ensevelis dans les abîmes ; ils sont tombés comme une pierre au fond des eaux.

 

Votre droite, Seigneur, a fait éclater sa force ; votre droite, Seigneur, a frappé l'ennemi ; votre puissance a terrassé ceux qui osaient s'élever contre vous.

 

Vous avez envoyé votre colère ; elle les a consumés comme de la paille ; au souffle de votre fureur, les eaux se sont resserrées.

 

Les ondes qui coulaient sont demeurées suspendues; les abîmes ont ouvert un sentier au milieu de la mer.

 

L'ennemi a dit : Je les poursuivrai, je les atteindrai, je partagerai leurs dépouilles : je satisferai ma fureur ;

 

Je tirerai mon glaive ; ma main les percera.

 

Votre vent a soufflé, et la mer les a engloutis ; ils ont été  submergés comme le

plomb dans les ondes bouillonnantes.

 

Qui d'entre les forts est semblable à vous Seigneur? Qui vous est semblable, à vous le Dieu grand et saint, terrible et digne de louange, auteur des merveilles ?

 

Vous  n'avez fait qu'étendre votre main, et la terre les a dévorés. Par votre miséricorde, vous vous êtes fait le guide de ce peuple que vous avez racheté ;

 

Par votre puissance, vous le conduirez jusqu'au lieu de votre demeure sainte.

Les peuples se soulèveront et entreront en fureur; les Philistins seront saisis d'une douleur profonde.

 

Les princes de l'Idumée seront dans le trouble ; les chefs de Moab trembleront de frayeur ; tous les habitants de Chanaan seront glacés de crainte.

 

Que l'épouvante et l'effroi fondent sur eux, quand ils verront la puissance de votre bras.

 

Qu'ils deviennent immobiles comme une pierre, jusqu'à ce que votre peuple soit passé ; jusqu'à ce que soit passé ce peuple que vous vous êtes acquis.

 

Vous les introduirez, Seigneur, et vous les établirez sur la montagne de votre héritage, dans ce lieu que vous construirez pour vous servir de demeure ;

 

Dans ce sanctuaire que vos mains, Seigneur, affermiront. Le Seigneur régnera dans l'éternité, et au delà de tors les siècles.

 

Pharaon est entré à cheval dans la mer avec ses chars et ses cavaliers ; et le ! Seigneur a ramené sur eux les eaux de la mer ;

 

Et les enfants d'Israël marchaient à pied sec au milieu des eaux.

 

Ant. Vous nous avez ranimés, Seigneur, par votre puissance, et par le banquet sacré que vous nous avez offert.

 

Le dernier Psaume des Laudes, qui se répète chaque jour à cet Office, est formé par la réunion des trois derniers cantiques qui terminent le Psautier de David. Ils ont tous pour objet la louange divine ; et c'est d'eux que l'Office du matin emprunte son nom de Laudes.

 

Ant.

 

Il a été offert parce qu'il l'a voulu, et il a porte sur lui nos péchés.

 

PSAUME  CXLVIII.

 

Louez le Seigneur du haut des cieux ; louez-le dans les hauteurs célestes.

 

Vous tous , ses Anges, louez-le ; vous tous qui formez  ses armées, louez-le.

 

Soleil et lune , louez-le ; étoiles et lumière , louez-le.

 

Cieux des cieux, louez-le ; eaux qui êtes par delà les airs, louez le nom du Seigneur.

 

Car il a dit, et tout a été fait ; il a commandé, et tout a été créé.

 

Il a établi ses créatures à jamais, et pour les siècles des siècles : il en a porté le décret, et sa parole ne passera pas.

 

Louez le Seigneur, vous qui êtes sur la terre ; dragons, abîmes des eaux ;

 

Feux, grêle, neige, glaces, souffles des tempêtes, qui obéissez à sa parole ;

 

Montagnes et collines, arbres fruitiers et cèdres ;

 

Bêtes et troupeaux ; serpents et volatiles empennés;

 

Rois de la terre, et tous les peuples ; princes et juges de la terre ;

 

Jeunes hommes et vierges, vieillards et enfants, louez le nom du Seigneur ; car son

nom seul est grand.

 

Sa gloire éclate au ciel et sur la terre ; et il a relevé la puissance de son peuple.

 

Que sa louange soit dans la bouche de tousses saints, des fils d'Israël, du peuple qu'il daigne réunir autour de lui.

 

PSAUME CXLIX.

 

Chantez au Seigneur un cantique nouveau ; que sa louange retentisse dans l'Eglise des saints.

 

Qu'Israël se réjouisse en celui qui l'a fait ; que les fils de Sion tressaillent d'allégresse en leur roi.

 

Qu'ils louent son nom dans les chœurs ; qu'ils lui chantent des psaumes au son du tambour et de la harpe.

 

Car le Seigneur aime son peuple avec tendresse ; il glorifiera , il sauvera les humbles.

 

Les saints tressailliront d'allégresse dans leur gloire ; ils seront comblés de joie sur leurs couches d'honneur.

 

La louange de Dieu sera dans leur bouche, et le glaive à deux tranchants dans leurs mains,

 

Pour tirer vengeance des nations, pour châtier les peuples rebelles ;

 

Pour enchaîner les rois superbes, et contenir les puissants par des liens de fer ;

 

Pour exercer sur eux le jugement rendu par le Seigneur : telle est la gloire qu'il a réservée à tous ses saints.

 

PSAUME CL.

 

Louez le Seigneur dans son sanctuaire ; louez-le au firmament où éclate sa puissance.

 

Louez-le dans ses merveilles, louez-le à cause de sa grandeur sans bornes.

 

Louez-le au son de la trompette , louez-le sur le psalterion et la harpe.

 

Louez-le sur les tambours et dans les chœurs , louez-le sur les instruments à cordes et dans les concerts.

 

 

Louez-le sur les cymbales harmonieuses, louez-le sur les cymbales de l'allégresse; que tout ce qui respire loue le Seigneur.

 

Ant. Il a été offert parce qu'il l'a voulu, et il a porté sur lui nos péchés.

 

V/. L'homme qui m'était uni, et sur qui je me reposais ;

R/. Celui qui mangeait mon pain, a signalé contre moi sa trahison.

 

L'Eglise chante ensuite le beau Cantique de Zacharie qu'elle répète chaque matin. Il contraste en ces jours par son accent de jubilation avec les tristes ombres qui couvrent notre divin Soleil. Nous sommes au moment où la rémission des péchés s'opère par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu; mais le divin Orient ne se lève plus sur nous du haut du ciel ; l'astre de notre salut va s'éteindre dans la mort. Pleurons sur nous, en pleurant sur lui ; mais attendons avec confiance sa résurrection et la nôtre.

 

Ant. Le traître leur avait donné ce signal : Celui que je baiserai, c'est lui-même , emparez vous de lui.

 

CANTIQUE DE ZACHARIE.

 

Béni soit le  Seigneur,  le Dieu  d'Israël ; car il  a visité et racheté son peuple.

 

Et il nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de David, son serviteur ;

 

Comme il l'avait promis par la bouche des saints,de ses Prophètes, qui ont prédit, dans les siècles passés,

 

Qu'il nous sauverait de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent ;

 

Qu'il ferait la miséricorde promise à nos pères, et se souviendrait de son alliance sainte,

 

Du serment par lequel il avait juré à Abraham, notre père, de faire, dans sa bonté,

 

Que, délivrés de la main de nos ennemis, nous le puissions servir sans crainte.

 

Dans la sainteté et la justice, marchant devant lui tous les jours de notre vie.

 

Et vous, petit enfant, vous serez appelé prophète du Très-Haut ! car vous marcherez devant la face du Seigneur pour préparer ses voies,

 

Pour donner à son peuple la connaissance du salut, et annoncer la rémission des péchés,

 

Par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, ce divin Orient qui s'est levé sur nous du haut du ciel ;

 

Pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort ; pour diriger nos pas dans la voie du salut.

 

 

Ant. Le traître leur avait donné ce signal : Celui que je baiserai, c'est lui-même ; emparez-vous de lui.

 

Après cette Antienne, le chœur chante sur un mode touchant les paroles suivantes que l'Eglise, en ces trois jours, a sans cesse à la bouche :

 

Le Christ  s'est  fait obéissant pour nous jusqu'à la mort.

 

Ce chant ayant cessé de retentir, on dit à voix basse Pater noster suivi du Miserere, qui est récité à deux chœurs, sans chanter. Enfin, celui qui préside prononce pour conclusion l'Oraison qui suit:

 

 

Daignez, Seigneur, jeter un regard sur votre famille ici présente, pour laquelle notre Seigneur Jésus-Christ a bien voulu être livré aux mains des méchants, et souffrir le supplice de la Croix ;

Lui qui, étant Dieu, vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.

 

L'extinction successive des cierges, la réserve que l'on fait de l'un d'eux, sa disparition et son retour, le bruit qui se fait entendre à la fin : tous ces rites, qui sont propres à ces trois jours, sont expliqués ci-dessus, pages 333-335.

 

 

AU  MATIN.

 

Ce jour est le premier des Azymes. Au coucher du soleil, les Juifs doivent manger la Pâque dans Jérusalem. Jésus est encore à Béthanie; mais il rentrera dans la ville avant l'heure du repas pascal : ainsi le demande la Loi ; et jusqu'à ce qu'il l'ait abrogée par l'effusion de son sang, il veut l'observer. Il envoie donc à Jérusalem deux de ses disciples pour préparer le festin légal, sans rien leur faire connaître de la manière merveilleuse dont doit se terminer ce festin. Nous qui connaissons le divin mystère dont l'institution remonte à cette dernière Cène, nous comprenons pourquoi le Sauveur choisit de préférence, en cette occasion, Pierre et Jean pour remplir ses intentions (1). Pierre, qui confessa le premier la divinité de Jésus, représente la foi ; et Jean, qui se reposa sur la poitrine de l'Homme-Dieu, représente l'amour. Le mystère qui va être déclaré dans la Cène mystique de ce soir, se révèle à l'amour par la foi ; telle est l'instruction que le Christ nous donne par le choix des deux Apôtres ; mais ceux-ci ne pénétraient pas la pensée de leur Maître.

Jésus, qui savait toutes choses, leur indique le signe auquel ils reconnaîtront la maison à laquelle il veut accorder aujourd'hui l'honneur de sa présence. Ils n'auront qu'à suivre un homme qu'ils rencontreront portant une cruche d'eau. La maison où se rend cet homme est habitée par un Juif opulent qui reconnaît la mission céleste de Jésus. Les deux Apôtres transmirent à ce personnage les intentions de leur maître; et aussitôt on mit à leur disposition une salle vaste et ornée. Il

 

1. Luc. XXII, 8.

 

convenait, en effet, que le lieu où devait s'accomplir le plus auguste des mystères ne fût pas un lieu vulgaire. Cette salle, au sein de laquelle la réalité allait enfin succéder à toutes les figures, était bien au-dessus du temple de Jérusalem. Dans son enceinte allait s'élever le premier autel sur lequel serait offerte « l'oblation pure » annoncée par le Prophète (1). Là devait commencer dans peu d'heures le sacerdoce chrétien; là enfin, dans cinquante jours, l'Eglise de Jésus-Christ, rassemblée et visitée par l'Esprit-Saint, devait se déclarer au monde, et promulguer la nouvelle et universelle alliance de Dieu avec les hommes. Ce sublime sanctuaire de notre foi n'est pas effacé de la terre ; son emplacement est toujours marqué sur la montagne de Sion. Les infidèles l'ont profané par leur culte, car eux-mêmes le regardent comme un lieu sacré; mais comme si la divine Providence, qui conserve sur la terre les traces du Rédempteur, voulait nous annoncer des temps plus prospères, les portes de ce lieu à jamais béni se sont ouvertes, dans notre siècle, à plusieurs prêtres de Jésus-Christ ; et. par l'effet d'une tolérance toute nouvelle, le divin Sacrifice a été célébré dans le lieu même de son institution. Jésus s'est rendu dans la journée à Jérusalem avec ses autres disciples. Il a trouvé toutes choses préparées.

L'agneau pascal, après avoir été présenté au temple, en a été rapporté ; on l'apprête pour le repas légal; les pains azymes, avec les laitues amères, vont être servis aux convives. Bientôt, autour d'une même table, debout, la ceinture aux reins, le bâton à la main, le Maître et les disciples accompliront pour la dernière fois le rite solennel que Jéhovah

 

1. MALACH. I, II.

 

prescrivit a son peuple au moment de la sortie d'Egypte.

Mais attendons l'heure de la sainte Messe pour reprendre la suite de ce récit, et parcourons en détail les nombreuses cérémonies qui signaleront cette grande journée. Nous avons d'abord la réconciliation des Pénitents, qui de nos jours n'est plus qu'un souvenir; mais qu'il importe cependant de décrire, pour donner, sous ce point de vue, un complément nécessaire à la Liturgie quadragésimale. Vient ensuite la consécration des saintes Huiles, qui n'a lieu que dans les églises cathédrales, mais qui intéresse tous les fidèles. Après l'exposition abrégée de cette fonction, nous avons à traiter de la Messe de ce jour, anniversaire de l'institution du Sacrifice de la loi nouvelle. Il nous faut parler ensuite de la préparation de la Messe des Présanctifiés pour la Fonction de demain, du dépouillement des Autels, et du Mandatum, ou lavement des pieds. Nous allons donc développer successivement ces divers rites, qui font du Jeudi saint l'un des jours les plus sacrés de l'Année liturgique.

 

LA RÉCONCILIATION DES PÉNITENTS.

 

Dans l'antiquité, on célébrait aujourd'hui trois messes solennelles, dont la première était précédée de l'absolution solennelle des Pénitents publics et de leur réintégration dans l'Eglise. La réconciliation avait lieu en cette manière. Ils se présentaient aux portes de l'église, en habits négligés, nu-pieds, et ayant laissé croître leurs cheveux et leur barbe depuis le Mercredi des Cendres, jour où ils avaient reçu l'imposition de la pénitence. L'Evêque récitait dans le sanctuaire les sept Psaumes dans lesquels David épanche son regret d'avoir offensé la majesté divine; on ajoutait ensuite les Litanies des Saints.

Durant ces prières, les pénitents se tenaient prosternés sous le portique, sans oser franchir le seuil de l'église. Trois fois dans le cours des Litanies, l' Evêque leur députait plusieurs clercs qui venaient leur apporter en son nom des paroles d'espérance et de consolation. La première fois, deux Sous-Diacres venaient leur dire: «Je vis, dit le Seigneur ; je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. » La seconde fois, deux autres Sous-Diacres leur portaient cet avertissement : « Le Seigneur dit : Faites pénitence ; car le royaume des cieux approche. » Enfin, un troisième message leur était porté par le Diacre, qui leur disait: « Levez vos têtes ; votre rédemption est proche. »

 

Après ces avertissements qui annonçaient les approches du pardon, l'Evêque sortait du sanctuaire, et descendait vers les pénitents jusqu'au milieu de la grande nef ; en cet endroit, on lui avait préparé un siège tourné vers le seuil de la porte de l'église, où les pénitents demeuraient toujours prosternés. Le Pontife étant assis, l'Archidiacre lui adressait ce discours:

 

Pontife vénérable, voici le temps favorable, les jours où Dieu s'apaise, où l'homme est sauvé, où la mort est détruite, où la vie éternelle commence. C'estle temps où, dans la vigne du Seigneur des armées, on fait de nouveaux plants pour remplacer ceux qui étaient mauvais. Sans doute il n'est aucun jour sur lequel ne se répandent les largesses de la bonté et de la miséricorde de Dieu ; néanmoins le temps où nous sommes est marque plus spécialement par l'abondante rémission des péchés, et par la fécondité delà grâce en ceux qui reçoivent une nouvelle naissance. Notre nombre s’accroît, et par ces nouveau-nés, et par le retour de ceux qui s'étaient éloignés de nous. S'il y a le bain d'eau purifiante, il y a aussi le bain des larmes. De la double joie pour l'Eglise : l'enrôlement de ceux qui sont appelés, l'absolution de ceux qu'a ramenés le repentir. Voici donc vos serviteurs qui, ayant oublié les commandements célestes et transgressé la loi des saintes mœurs, étaient tombés dans divers crimes ; les voici maintenant humiliés et prosternés. Il crient au Seigneur avec le Prophète : « Nous avons péché, nous avons commis l'iniquité ; ayez pitié de nous, Seigneur ! » Ils ont compté avec une entière confiance sur cette parole de l'Evangile: « Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. » Ils ont, comme il est écrit, mangé le pain de la douleur ; leur couche a été arrosée de leurs larmes ; ils ont affligé leur coeur par la douleur et leur corps par le jeûne, afin de recouvrer la santé de l'âme qu'ils avaient perdue. La pénitence est une ; mais elle est à la disposition de tous ceux qui veulent y recourir.

 

L'Evêque se levait alors et se rendait auprès des pénitents. Il leur adressait une exhortation sur la miséricorde divine, et leur enseignait la manière dont ils devaient vivre désormais ; puis il leur disait : « Venez, mes enfants, venez ; écoutez-moi : je vous enseignerai la crainte du Seigneur. » Le Chœur chantait ensuite cette Antienne tirée du Psaume XXXIII° : « Approchez du Seigneur, et soyez illuminés ; et vos visages ne seront plus dans la confusion. » Alors les pénitents, se levant de terre, venaient se jeter aux pieds de l'Evêque ; et l'Archiprêtre, prenant la parole, lui disait :

 

Rétablissez en eux. Pontife apostolique, tout ce que les suggestions du diable avaient détruit ; par l'entremise de vos prières, par la grâce de la divine réconciliation, faites que ces hommes soient rapprochés de Dieu. Jusqu'à cette heure, le mal leur était à charge ; maintenant qu'ils triomphent de l'auteur de leur mort, ils jouiront du bonheur de plaire au Seigneur dans la terre des vivants.

 

L'Evêque répondait: « Mais savez-vous s'ils sont dignes d'être réconciliés ? » Et l'Archiprêtre ayant dit : « Je sais et j'atteste qu'ils en sont dignes », un Diacre leur ordonnait de se lever. Alors l'Evêque prenait l'un d'entre eux par la main ; celui-ci donnait son autre main au suivant, et successivement tous les autres pénitents se tenant de la même manière, on arrivait au siège dressé pour l'Evêque au milieu de la nef. On chantait pendant ce temps-là cette Antienne : « Je vous le dis, il y a de la joie parmi les Anges de Dieu, même pour un seul pécheur qui fait pénitence » ; et cette autre : « Il vous faut vous réjouir, mon fils; car votre frère qui était mort est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé. » L'Evêque ensuite, prenant la parole sur le ton solennel de la Préface, s'adressait ainsi à Dieu :

 

Il est juste de vous rendre grâces, Seigneur saint. Père tout-puissant, Dieu éternel, par Jésus-Christ notre Seigneur, à qui vous avez donné dans le temps une naissance ineffable, afin qu'il vint acquitter la dette d'Adam envers vous, détruire notre mort par la sienne. recevoir sur son corps nos blessures, effacer nos taches par son sang; en sorte que nous qui étions tombés par la jalousie de l'antique ennemi, nous revinssions a la vie par la miséricorde de ce Sauveur. C'est par lui. Seigneur, que nous vous supplions de nous exaucer au sujet des péchés d'autrui, nous qui sommes hors d'état de vous implorer suffisamment pour les nôtres. Rappelez donc. Seigneur très clément, ces hommes que leurs péchés avaient séparés de vous. Vous n'avez pas repoussé l'humiliation d'Achab ; mais vous avez suspendu, à cause de son amende honorable, la vengeance que méritaient ses crimes. Vous avez exaucé les larmes de Pierre, et vous lui avez ensuite confié les clefs du royaume des cieux. Daignez donc. Seigneur  miséricordieux, accueillir ceux-ci qui sont l'objet de nos prières ; restituez-les au giron de votre Eglise, afin que l'ennemi ne triomphe plus à leur sujet ; mais que votre Fils, qui vous est semblable, les purifie de tous leurs péchés; qu'il daigne les admettre au festin de cette très sainte Cène; qu'il les nourrisse de sa chair et de son sang, et qu'après le cours de cette vieil les conduise au royaume céleste.

 

Après cette Prière, toute l'assistance, clercs et laïques, se prosternait avec les pénitents devant la majesté divine; et l'on récitait les trois Psaumes qui commencent par le mot Miserere. L'Evêque se levait ensuite et prononçait sur les pénitents, toujours prosternés, ainsi que l'assistance tout entière, six Oraisons solennelles dont nous donnerons ici les principaux traits:

 

Ecoutez nos supplications, Seigneur, et quoique j'aie besoin plus que tous de votre miséricorde, daignez m'exaucer. Vous m'avez établi, non à cause de mes mérites, mais par le don de votre grâce, votre ministre dans cette œuvre de réconciliation ; donnez-moi la confiance nécessaire pour l'accomplir, et opérez vous-même dans mon ministère qui est celui de votre bonté. C'est vous qui avez rapporté au bercail, sur vos épaules, la brebis égarée; vous qui avez exaucé la prière du publicain. Rendez donc la vie a ces hommes, vos serviteurs, dont vous ne voulez pas la mort. Vous, dont la bonté nous poursuit quand nous errons loin de vous, reprenez à votre service ceux-ci qui sont corriges. Laissez-vous toucher de leurs soupirs et de leurs larmes; guérissez leurs blessures, tendez-leur une main salutaire. Ne permettez pas que votre Eglise éprouve une perte dans la moindre partie de ses membres, que votre troupeau souffre un détriment, que l'ennemi triomphe d'un désastre dans votre famille, que la seconde mort dévore ceux qui avaient pris une nouvelle naissance dans le bain sacré. Pardonnez, Seigneur, à ces hommes qui confessent leur iniquité; qu'ils échappent aux peines que décrète la sentence du jugement a venir ; qu'ils ignorent l'horreur des ténèbres, et le pétillement de la flamme. Ramenés du sentier de l'erreur et rentrés dans la voie de la justice, qu'ils ne reçoivent plus désormais de blessures ; mais que l'intégrité d'âme qu'ils avaient d'abord reçue de votre grâce, et que votre miséricorde va réparer, demeure en eux à jamais. Ils ont macéré leurs corps sous les livrées de la pénitence ; rendez-leur maintenant la robe nuptiale, et permettez-leur de s'asseoir de nouveau au festin royal dont ils étaient exclus.

 

A la suite de ces Oraisons, l'Evoque, étendant la main sur les pénitents, les réintégrait par cette formule imposante :

 

Que le Seigneur Jésus-Christ, qui a daigné effacer tous les poches du monde en se livrant pour nous, et en répandant son sang très pur ; qui a dit à ses disciples : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel » ; qui a bien voulu m'admettre, quoique indigne, parmi les dépositaires de ce pouvoir: qu'il daigne, par l'intercession de Marie. Mère de Dieu, du bienheureux Archange Michel, de l'Apôtre saint Pierre à qui a été donne le pouvoir de lier et de délier, de tous les Saints, et par mon ministère, vous absoudre, par les mérites de son sang répandu pour la rémission des péchés, de tout ce que vous avez commis en pensées, en paroles et en œuvres; et qu'ayant délié les liens de vos péchés, il vous conduise à la vie éternelle ; lui qui vit et qui règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

 

L'Evêque s'approchait ensuite des pénitents toujours prosternes; il répandait l'eau sainte, et faisait fumer l'encens sur eux. Enfin il leur adressait pour adieu ces paroles de l'Apôtre : « Levez-vous, vous qui dormez ; levez-vous d'entre les morts; et le Christ sera votre lumière ». Les pénitents se levaient alors, et en signe de la joie qu'ils éprouvaient d'être réconciliés avec Dieu, ils allaient promptement déposer leur extérieur négligé, et se revêtir d'habits convenables pour s'asseoir à la table du Seigneur, avec les autres fidèles.

 

Un vestige de cette imposante cérémonie s'est conservé dans plusieurs Eglises de France, où l'on récite sur les fidèles, le Jeudi  saint,  des prières expiatoires que l'on appelle l’Absoute. A Rome, l'antique absolution des pénitents, en ce jour, a donné origine à la magnifique cérémonie connue sous le nom de Bénédiction papale. Après la Messe du Jeudi saint, le Souverain  Pontife, en pluvial et la tiare en tête, virait à la loggia qui s'ouvre au-dessus de la porte principale de la Basilique Vaticane. Un peuple immense couvre la vaste place Saint-Pierre ;  d'innombrables  fidèles,  venus de toutes les régions du  monde, attendent  le moment où les mains  du Vicaire de Jésus-Christ vont  faire descendre  sur eux la rémission des peines dues à leurs péchés. Cependant, aux pieds du  Pontife assis sur son trône, un des  Prélats récite la formule générale de la Confession des péchés, au nom de l'immense famille que la foi a rassemblée sous les yeux du Père commun de la chrétienté. Après un moment de silence, le Pontife implore la miséricorde divine pour les pécheurs qui ont purifié leurs consciences dans le tribunal de la réconciliation ; il invoque sur eux le secours des saints Apôtres Pierre et Paul ; puis, se levant, il étend ses bras vers le ciel comme pour y puiser les trésors de l'éternelle indulgence, et les abaissant ensuite,  il bénit  ce peuple  composé en ce moment de tous les peuples de la terre. Cette bénédiction, qui porte avec elle la grâce de l'indulgence plénière, pour tous ceux qui ont rempli les conditions requises, et que l'on appelle si improprement Bénédiction Urbi et orbi, puisqu'elle ne s'adresse qu'aux fidèles présents, fut d'abord particulière au Jeudi saint ; elle s'est étendue ensuite au jour de Pâques ; enfin, le Pontife Romain la donne encore le jour de l'Ascension, à Saint-Jean-de-Latran, et le jour de l'Assomption, à Sainte-Marie-Majeure.

 

 

LA BÉNÉDICTION DES SAINTES HUILES.

 

La seconde Messe que l'on célébrait le Jeudi saint, dans l'antiquité, était accompagnée de la consécration des Huiles saintes, rite annuel  et qui requiert toujours le ministère de l'Evêque comme consécrateur. Depuis un grand nombre de siècles, cette importante cérémonie s'accomplit à l'unique Messe qui  se célèbre aujourd'hui en commémoration de la Cène du Seigneur. Cette bénédiction n'ayant lieu que dans les églises cathédrales, nous n'en donnerons point ici tous les détails ; nous ne voulons pas  cependant priver nos lecteurs chrétiens de l'instruction qui peut leur être utile sur le mystère des Huiles saintes. La foi nous enseigne que  si nous sommes régénérés dans l'eau, nous sommes confirmés et fortifiés par l'huile consacrée: enfin l'huile est un des principaux éléments que le divin auteur des Sacrements a choisis pour signifier à la fois et opérer la grâce dans nos âmes. L'Eglise  a fixé de bonne heure  ce jour,  en chaque année, pour renouveler cette liqueur mystique dont la vertu est si grande, sous ses différentes formes, parce que le moment approche où elle en doit faire un abondant usage sur les néophytes qu'elle enfantera dans la nuit pascale. Mais il importe aux fidèles de connaître en détail la doctrine sacrée sur un si haut sujet ; et nous l'expliquerons ici, quoique brièvement,  afin  d'exciter leur reconnaissance envers le divin Rédempteur, qui a appelé les créatures visibles à servir dans les œuvres de sa grâce, et leur a donné par son sang la vertu sacramentelle qui désormais réside en elles.

La première des Huiles saintes qui reçoit la bénédiction de l'Evêque, est celle qui est appelée l'Huile des Malades, et qui est la matière du sacrement de l'Extrême-Onction. C'est elle qui efface dans le chrétien mourant les restes du péché, qui le fortifie dans le dernier combat, et qui, par la vertu surnaturelle qu'elle possède, lui rend même quelquefois la santé du corps. Dans l'antiquité, la bénédiction de cette Huile n'était pas plus affectée au Jeudi saint qu'à tout autre jour, parce que son usage est, pour ainsi dire, continuel. Plus tard, on a placé cette bénédiction au jour où sont consacrées les deux autres Huiles, à cause de la similitude de l'élément qui leur est commun. Les fidèles doivent assister avec recueillement à la sanctification de cette liqueur qui coulera un jour sur leurs membres défaillants, et parcourra leurs sens pour les purifier. Qu'ils pensent à leur dernière heure, et qu'ils bénissent l'inépuisable bonté du Sauveur, « dont le sang coule si abondamment avec cette précieuse liqueur (1) ».

La plus noble des Huiles saintes est le Chrême ; c'est aussi celle dont la consécration s'opère avec plus de pompe et avec des circonstances plus mystérieuses. C'est par le Chrême que l'Esprit-Saint imprime son sceau ineffaçable sur le chrétien déjà membre de Jésus-Christ par le Baptême. L'Eau nous donne la naissance; l'Huile du Chrême nous confère la force, et tant que nous n'en avons pas reçu l'onction, nous ne possédons pas encore la perfection du caractère de chrétien. Oint de cette

 

1. Bossuet, Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre.

 

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huile sacrée, le fidèle devient visiblement un membre de l'Homme-Dieu, dont le nom de Christ signifie l'onction qu'il a reçue comme Roi et comme Pontife. Cette consécration du chrétien par le Chrême est tellement dans l'esprit de nos mystères, qu'au sortir de la fontaine baptismale, avant même d'être admis à la Confirmation, le néophyte reçoit sur la tète une première onction, quoique non sacramentelle, de cette Huile royale, pour montrer qu'il participe déjà à la royauté de Jésus-Christ.

Afin d'exprimer par un signe sensible la haute dignité du Chrême, la tradition apostolique veut que l'Evêque y mêle du baume, qui représente ce que l'Apôtre appelle « la bonne odeur du Christ (1) », dont il est écrit aussi « que nous courrons à l'odeur de ses parfums (2) ». La rareté et le haut prix des parfums dans l'Occident a obligé l'Eglise Latine d'employer le baume seul dans la confection du saint Chrême ; l'Eglise Orientale, plus favorisée par le climat et les produits des régions qu'elle habite, y fait entrer jusqu'à trente-trois sortes de parfums qui, condensés avec l'Huile sainte, en forment une sorte d'onguent d'une odeur délicieuse.

Le saint Chrême, outre son usage sacramentel dans la Confirmation, et l'emploi que l'Eglise en fait sur les nouveaux baptisés, est encore employé par elle dans le sacre des Evêques, pour l'onction de la tête et des mains ; dans la consécration des calices et des autels, dans la bénédiction des cloches ; enfin dans la dédicace des Eglises, où l'Evêque  en marque les  douze croix qui doivent

 

1. II Cor. II, 15.

2. Cant, I, 3.

 

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attester aux âges futurs la gloire de la maison de Dieu.

 

La troisième des Huiles saintes est celle qui est appelée l'Huile des Catéchumènes. Sans être la matière d'aucun sacrement, elle n'en est pas moins d'institution apostolique. La bénédiction que l'Eglise en fait aujourd'hui, quoique moins pompeuse que celle du Chrême, est cependant plus solennelle que celle de l'Huile des malades. L'Huile des Catéchumènes sert dans les cérémonies du Baptême, pour les onctions que l'on fait au catéchumène sur la poitrine et entre les épaules, avant l'immersion ou l'infusion de l'eau. On l'emploie aussi à l'ordination des Prêtres, pour l'onction des mains, et au sacre des Rois et des Reines.

Telles sont les notions que le fidèle doit posséder, pour avoir une idée de la solennelle fonction que remplit l'Evêque à la Messe d'aujourd'hui, où. comme le chante saint Fortunat dans la belle Hymne que nous donnerons tout à l'heure, il acquitte sa dette en opérant cette triple bénédiction qui ne peut venir que de lui seul.

La sainte Eglise déploie en cette circonstance un appareil inaccoutumé. Douze Prêtres en chasuble, sept Diacres et sept Sous-Diacres, tous revêtus des habits de leurs ordres, assistent à la fonction. Le Pontifical romain nous apprend que les douze Prêtres sont là pour être les témoins et les coopérateurs du saint Chrême. La Messe commence et se continue avec les rites propres à ce jour ; mais, avant de faire entendre l'Oraison Dominicale, l'Evêque laisse inachevée la prière du Canon qui la précède, et descend de l'autel. Il se rend au siège qui lui a été préparé, près de la table sur laquelle on apporte l'ampoule remplie de l'huile qu'il doit bénir pour le service des mourants. Il prélude à

 

4o2

 

cette bénédiction en prononçant les paroles de l'exorcisme sur cette huile, afin d'éloigner d'elle toute influence des esprits de malice, qui, dans leur haine pour l'homme, cherchent sans cesse à infecter les éléments de la nature ; puis il la bénit par ces paroles :

 

Envoyez, Seigneur, du haut des cieux, votre Esprit-Saint Paraclet sur cette huile que vous avez daigné produire d'un arbre fécond , et qu'elle devienne propre à soulager l'âme et le corps. Que votre bénédiction en fasse un médicament céleste qui nous protège, qui chasse nos douleurs, nos infirmités, nos maladies de L'âme et du corps ; car vous vous êtes servi de l'huile pour consacrer vos Prêtres, vos Rois, vos Prophètes et vos Martyrs. Que celle-ci devienne une onction parfaite que vous aurez bénie pour nous, Seigneur, et dont les effets nous pénétreront tout entiers. Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ.

 

Après cette bénédiction, l'un des sept Sous-Diacres qui avait apporté l'ampoule la remporte avec respect ; et le Pontife retourne à l'autel pour achever le Sacrifice. Lorsqu'il a distribué la sainte communion au clergé, il revient au siège prépare près de la table. Alors les douze Prêtres, les sept Diacres et les sept Sous-Diacres se rendent au lieu où sont déposées les deux autres ampoules. L'une contient l'huile qui doit devenir le Chrême du salut, et l'autre la liqueur qui doit être sanc-tifiée comme Huile des Catéchumènes. Bientôt le cortège sacré reparaît, et s'avance solennellement vers le Pontife. Les deux ampoules sont portées chacune par un des Diacres ; un Sous-Diacre tient le vase qui renferme le baume. L'Evêque bénit d'abord le baume, qu'il appelle dans sa prière « une larme odorante sortie de l'écorce d'une heureuse branche, pour devenir le parfum sacerdotal ». Puis il prélude à la bénédiction de l'Huile du Chrême

 

403

 

en soufflant sur elle trois fois en forme de croix. Les douze Prêtres viennent tour à tour faire cette même insufflation, dont nous voyons le premier exemple dans l'Evangile Elle signifie la vertu du Saint-Esprit, qui est figuré par le souffle, à cause de son nom, Spiritus, et qui va bientôt faire de cette huile un instrument de son divin pouvoir. Mais auparavant l'Evêque prononce sur elle l'exorcisme ; et, après avoir ainsi préparé cette substance à recevoir l'action de la grâce d'en haut, il célèbre la dignité du Chrême par cette magnifique Préface qui remonte aux premiers siècles de notre foi :

 

Il est juste et raisonnable que nous vous rendions grâces partout et toujours, Dieu tout-puissant, par Jésus-Christ notre Seigneur ; à vous qui, au commencement de toutes choses, entre autres dons de votre bonté, avez fait produire à la terre les arbres, et parmi eux l'olivier qui nous donne cette onctueuse liqueur qui devait servir au Chrême sacré. David, dans un esprit prophétique, prévoyant l'institution des Sacrements de votre grâce, chanta dans ses vers l'huile qui doit rendre la joie à notre visage ; et lorsque les crimes du monde eurent été expiés par le déluge, la colombe vint annoncer la paix rendue à la terre par le rameau d'olivier qu'elle portait, symbole des faveurs que nous réservait l'avenir. Cette figure se réalise aujourd'hui, dans ces derniers temps, lorsque , les eaux du baptême avant effacé tous nos échés, l'onction de l'huile vient donnera nos visages beauté et sérénité. C'est aussi en présage de cette grâce que vous ordonnâtes à Moïse votre serviteur, après qu'il aurait purifié dans l'eau son frère Aaron, de l'établir prêtre par une onction. Mais le plus grand honneur déféré à l’huile fut lorsque, votre Fils Jésus-Christ notre Seigneur ayant exigé de Jean qu'il le baptisât dans les eaux du Jourdain, vous envoyâtes sur lui l'Esprit-Saint en forme de colombe, désignant ainsi votre Fils unique, en qui vous déclariez, par une voix qui se fit entendre, avoir mis vos complaisances, et faisant connaître qu'il était celui que le prophète David  a  célébré comme devant  recevoir l'onction de l'huile de l'allégresse, au-dessus de tous ceux qui doivent y participer avec lui. Nous vous supplions donc, Dieu éternel, par le même Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur, de sanctifier par votre bénédiction cette huile votre créature, et de la remplir de la vertu du Saint-Esprit, par la puissance du Christ votre Fils, dont le Chrême sacré a emprunté son nom, ce Chrême par lequel vous avez consacré les Prêtres, les Rois, les Prophètes et les Martyrs. Faites que la sanctification étant répandue dans l'homme par l'onction, la corruption de la première nature soit anéantie, et que le temple de chacun exhale la suave odeur que produit l'innocence de la vie ; que, selon les conditions établies par vous dans ce mystère, ils y reçoivent la dignité de rois, de prêtres et de prophètes, avec l'honneur d'un vêtement d'immortalité ; que  cette huile enfin soit  pour ceux qui renaîtront de l'eau et du Saint-Esprit un Chrême e salut qui les rende participants de la vie éternelle, et les mette en possession de la gloire du ciel.

 

Le Pontife, après ces paroles, prend le baume qu'il a d'abord mêlé avec de l'huile sur une patène, et versant ce mélange dans l'ampoule, il consomme ainsi la consécration du Chrême. Ensuite, pour rendre honneur à l'Esprit-Saint qui doit opérer par cette huile sacramentelle, il salue l'ampoule qui la contient, en disant : « Chrême saint, je te salue! » Les douze Prêtres immédiatement suivent l'exemple du Pontife, qui procède ensuite à la bénédiction de l'Huile des Catéchumènes.

Après les insufflations et l'exorcisme, qui ont lieu comme pour le saint Chrême, l'Evêque s'adresse à Dieu par cette prière :

 

O Dieu, qui récompensez les progrès dans les âmes, et qui, par la vertu du Saint-Esprit, confirmez l'ébauche déjà commencée en elles, daignez envoyer votre bénédiction sur cette huile, et accorder par l'onction qui en sera faite, à ceux qui se présentent au bain de l'heureuse régénération, la purification de l'âme et du corps. Que les taches qu'auraient  imprimées sur eux les esprits ennemis de l'homme disparaissent au contact de cette huile sanctifiée ; qu'il ne reste plus à ces esprits pervers aucune place pour leur malice, aucun refuge pour leur pouvoir, aucune liberté pour leurs perfides embûches; mais que l'onction de cette huile soit utile à vos serviteurs qui arrivent à la foi et qui doivent être purifiés par l'opération de votre Esprit ; qu'elle les dispose au salut qu'ils obtiendront en naissant à la régénération céleste dans le sacrement du Baptême : par Jésus-Christ notre Seigneur, qui doit venir pour juger les vivants et les morts et détruire le monde par le feu.

 

L'Evêque salue ensuite l'ampoule qui contient l'huile à laquelle il vient de conférer de si hautes prérogatives, en disant Huile sainte, jeté salue ! » Il est imite dans cet acte de respect parles douze Prêtres; après quoi deux des Diacres ayant pris, l'un le saint Chrême et l'autre l'Huile des Catéchumènes, le cortège se met en marche pour reconduire les deux ampoules au lieu d'honneur où elles doivent être conservées. Elles sont l'une et l'autre couvertes d'une enveloppe d'étoffe de soie : blanche pour le saint Chrême, et violette pour l'huile des Catéchumènes.

Nous n'avons donné qu'en les abrégeant les détails de cette grande cérémonie; mais nous ne voulons pas priver le lecteur catholique de la belle Hymne composée par saint Venance Fortunat, Evêque de Poitiers, au vie siècle, et dont les strophes majestueuses, empruntées par l'Eglise romaine à l'antique Eglise des Gaules, accompagnent si noblement l'arrivée et le retour des saintes ampoules.

 

HYMNE.

 

O Rédempteur, agréez les cantiques de ce chœur qui vous célèbre.

 

On répète : O Rédempteur.

 

Juge des morts , espoir unique des mortels, écoutez les voix de ceux qui s'avancent portant le suc de l'olive, svmbole  de paix.

O Rédempteur.

 

Un arbre fertile, sous un soleil fécond , l'a produit pour qu'il devînt sacré ; ce cortège vient humblement l'offrir au Sauveur du monde.

O  Rédempteur.

 

Debout à l'autel, où il offre ses prières, le Pontife paie sa dette annuelle en consacrant le Chrême.

O Rédempteur.

 

Roi de l'éternelle patrie, daignez bénir cette huile , symbole de vie, instrument de victoire contre les démons.

O Rédempteur.

 

L'Onction du Chrême renouvelle l'un et l'autre sexe; elle rétablit dans l'homme sa dignité violée.

O Rédempteur.

 

Quand l'âme est lavée dans la fontaine sacrée, le péché la quitte ; quand le front est marqué de l'huile sainte, les dons divins descendent en elle.

O Rédempteur.

 

Vous qui, sorti du sein du Père, avez habité le sein d'une Vierge, maintenez dans la lumière et préservez de la mort ceux qu un même Chrême a unis.

O Rédempteur.

 

Que cette journée demeure pour nous à jamais une journée de fête; qu'elle soit sainte et glorieuse, et que son souvenir résiste au temps.

O  Rédempteur.

 

LA MESSE DU JEUDI-SAINT.

 

La sainte Eglise se proposant aujourd'hui de renouveler, avec une solennité toute particulière, l'action qui fut accomplie par le Sauveur dans la dernière Cène, selon le précepte qu'il en fit à ses Apôtres, lorsqu'il leur dit : « Faites ceci en mémoire de moi », nous allons reprendre le récit évangélique que nous avons interrompu au moment où Jésus entrait dans la salle du festin pascal.

Il est arrivé de Béthanie ; tous les Apôtres sont présents, même le perfide Judas, qui garde son affreux secret. Jésus s'approche de la table sur laquelle l'agneau est servi ; ses disciples y prennent place avec lui ; et l'on observe fidèlement les rites que le Seigneur prescrivit à Moïse pour être suivis par son peuple. Au commencement du repas, Jésus prend la parole, et il dit à ses Apôtres: « J'ai désiré ardemment de manger avec

 

408

 

vous cette Pâque, avant de souffrir (1). » Il parlait ainsi, non que cette Pâque eût en elle-même quelque chose de supérieur à celles des années précédentes, mais parce qu'elle allait donner occasion à l'institution de la Pâque nouvelle qu'il avait préparée dans son amour pour les hommes ; car « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, dit saint Jean, il les aima jusqu'à la fin » (2).

Pendant le repas, Jésus, pour qui les coeurs n'avaient rien de caché, proféra cette parole qui émut les disciples : « En vérité, je vous le dis, l'un de vous me trahira; oui, l'un de ceux qui mettent en ce moment la main au plat avec moi est un traître (3). » Que de tristesse dans cette plainte! que de miséricorde pour le coupable qui connaissait la bonté de son Maître! Jésus lui ouvrait la porte du pardon ; mais il n'en profite pas : tant la passion qu'il avait voulu satisfaire par son infâme marché avait pris d'empire sur lui ! Il ose même dire comme les autres: « Est-ce moi, Seigneur? » Jésus lui répond à voix basse, pour ne pas le compromettre devant ses frères : « Oui, c'est toi ; tu l'as dit ». Judas ne se rend pas; il reste, et va souiller de sa présence les augustes mystères qui se préparent. Il attend l'heure de la trahison.

Le repas légal est terminé. Un festin qui lui succède réunit encore à une même table Jésus et ses disciples. Les convives, selon l'usage de l'Orient, se placent deux par deux sur des lits qu'a préparés la munificence du disciple qui prête sa maison et ses meubles au Sauveur pour cette dernière Cène. Jean le bien-aimé est à côté de Jésus, en sorte qu'il peut,  dans sa tendre familiarité,

 

1. LUC. XXII, 15.

2. JOHAN.  XIII, I.

3. MATTH.XXVI, 21, 23.

 

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appuyer sa tête sur la poitrine de son Maître. Pierre est placé sur le lit voisin, près du Seigneur, qui se trouve ainsi entre les deux disciples qu'il avait envoyés le matin disposer toutes choses, et qui représentent l'un la foi, l'autre l'amour. Ce second repas fut triste; les disciples étaient inquiets par suite de la confidence que leur avait faite Jésus; et l'on comprend que l'âme tendre et naïve de Jean eût besoin de s'épancher avec le Sauveur, sur le lit duquel il était étendu, par les touchantes démonstrations de son amour.

Mais les Apôtres ne s'attendaient pas qu'une troisième Cène allait succéder aux deux premières. Jésus avait gardé son secret; mais, avant de souffrir, il devait remplir une promesse. Il avait dit en présence de tout un peuple : « Je suis le pain vivant descendu du ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde. Ma chair est vraiment nourriture, et mon sang est vraiment breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui (1). » Le moment était venu où le Sauveur allait réaliser cette merveille de sa charité pour nous. Mais comme il avait promis de nous donner sa chair et son sang, il avait dû attendre l'heure de son immolation. Voici maintenant que sa Passion est commencée ; déjà il est vendu à ses ennemis ; sa vie est désormais entre leurs mains ; il peut donc maintenant s'offrir en sacrifice, et distribuer à ses disciples la propre chair et le propre sang de la victime.

Le second repas finissait, lorsque Jésus se levant tout à coup, aux yeux des Apôtres étonnés, se

 

I. JOHAN. VI, 41-59.

 

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dépouille de scs vêtements extérieurs, prend un linge, s'en ceint comme un serviteur, met de l'eau dans un bassin, et annonce par ces indices qu'il s'apprête à laver les pieds à des convives. L'usage de l'Orient était qu'on se lavât les pieds avant de prendre part à un festin ; mais le plus haut degré de l'hospitalité était lorsque le maître de la maison remplissait lui-même ce soin à l'égard de ses hôtes. C'est Jésus qui invite en ce moment ses Apôtres au divin repas qu'il leur destine, et il daigne agir avec eux comme l'hôte le plus empressé. Mais comme ses actions renferment toujours un fonds inépuisable d'enseignement, il veut, par celle-ci, nous donner un avertissement sur la pureté qu'il requiert dans ceux qui devront s'asseoir à sa table. « Celui qui est déjà lavé, dit-il, n'a plus besoin que de se laver les pieds » (1) ; comme s'il disait : Telle est la sainteté de cette divine table, que pour en approcher, non seulement il faut que l'âme soit purifiée de ses plus graves souillures; mais elle doit encore chercher à effacer les moindres, celles que le contact du monde nous fait contracter, et qui sont comme cette poussière légère qui s'attache aux pieds. Nous expliquerons plus loin les autres mystères signifiés dans le lavement des pieds.

Jésus se dirige d'abord vers Pierre, le futur Chef de son Eglise. L'Apôtre se refuse à permettre une telle humiliation à son Maître; Jésus insiste, et Pierre est contraint de céder. Les autres Apôtres qui, ainsi que Pierre, étaient restés sur les lits, voient successivement leur Maître s'approcher d'eux et laver leurs pieds. Judas même n'est pas excepté. Il avait reçu un second et miséricordieux avertissement  quelques  instants  auparavant,

 

1. JOHAN.  XIII, 10.

 

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lorsque Jésus, parlant à tous, avait dit: « Pour vous, vous êtes purs, mais non pas tous cependant (1). » Ce reproche l'avait laissé insensible. Jésus, ayant achevé de laver les pieds des douze, vient se replacer sur le lit près de la table, à côté de Jean.

            Alors, prenant du pain azyme qui était resté du repas, il élève les yeux au ciel, bénit ce pain, le rompt et le distribue à ses disciples, en leur disant: « Prenez et mangez ; ceci est mon corps ». Les Apôtres reçoivent ce pain devenu le corps de leur Maître; ils s'en nourrissent; et Jésus n'est plus seulement avec eux à la table, il est en eux. Ensuite, comme ce divin mystère n'est pas seulement le plus auguste des Sacrements, mais qu'il est encore un Sacrifice véritable, qui demande l'effusion du sang, Jésus prend la coupe; et, transformant en son propre sang le vin dont elle est remplie, il la passe à ses disciples, et leur dit: « Buvez-en tous; car c'est le sang de la Nouvelle Alliance, qui sera répandu pour vous. » Les Apôtres participent les uns après les autres à ce divin breuvage, et Judas à son tour; mais il boit sa condamnation, comme tout à l'heure, dans le pain sacré, il a mangé son propre jugement (2). L'inépuisable bonté du Sauveur cherche cependant encore à faire rentrer le traître en lui-même. En donnant la coupe aux disciples, il a ajouté ces terribles paroles : « La main de celui qui me trahit est avec moi à cette table (3). »

Pierre a été frappé de cette insistance de son Maître. Il veut connaître enfin le traître qui déshonore le collège apostolique ; mais n'osant interroger Jésus, à la droite duquel il est place, il fait signe à Jean, qui est à la gauche du Sauveur, pour

 

1. JOHAN. XIII, IO.

2. I Cor. XI, 29.

3. LUC. XXII, 21.

 

412

 

tâcher d'obtenir un éclaircissement. Jean se penche sur la poitrine de Jésus et lui dit à voix basse : « Maître, quel est-il ? » Jésus lui répond avec la même familiarité : « Celui à qui je vais envoyer un morceau de pain trempé. » Il restait sur la table quelques débris du repas ; Jésus prend un peu de pain, et l'ayant trempé, il l'adresse à Judas. C'était encore une invitation inutile à cette aine endurcie à tous les traits de la grâce ; aussi l'Evangéliste ajoute : « Après qu'il eut reçu ce morceau, Satan entra en lui (1). » Jésus lui dit encore ces deux mots : « Ce que tu as à faire, fais-le vite (2). » Et le misérable sort de la salle pour l'exécution de son forfait.

Telles sont les augustes circonstances de la Cène du Seigneur, dont l'anniversaire nous réunit aujourd'hui ; mais nous ne l'aurions point suffisamment racontée aux âmes pieuses, si nous n'ajoutions un trait essentiel. ,Ce qui se passe aujourd'hui dans le Cénacle n'est point un événement arrivé une fois dans la vie mortelle du Fils de Dieu, et les Apôtres ne sont pas seulement les convives privilégiés de la table du Seigneur. Dans le Cénacle, de même qu'il y a plus qu'un repas, il y a autre chose qu'un sacrifice, si divine que soit la victime offerte par le souverain Prêtre. Il y a ici l'institution d'un nouveau Sacerdoce. Comment Jésus aurait-il dit aux hommes : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez point la vie en vous (3) », s'il n'eût songé à établir sur la terre un ministère par lequel il renouvellerait, jusqu'à la fin des temps, ce qu'il vient d'accomplir en présence de ces douze hommes ?

 

1. JOHAN. XIII,  27.

2.  Ibid.

3.  Ibid. VI, 54.

 

413

 

Or voici ce qu'il dit à ces hommes qu'il a choisis : « Vous ferez ceci en mémoire de moi (1). » Il leur donne par ces paroles le pouvoir de changer, eux aussi, le pain en son corps et le vin en son sang ; et ce pouvoir sublime se transmettra dans l'Eglise, par la sainte ordination, jusqu'à la fin des siècles. Jésus continuera d'opérer, par le ministère d'hommes mortels et pécheurs, la merveille qu'il accomplit dans le Cénacle ; et en même temps qu'il dote son Eglise de l'unique et immortel Sacrifice, il nous donne, selon sa promesse, par le Pain du ciel, le moyen de «demeurer en lui, et lui en nous ». Nous avons donc à célébrer aujourd'hui un autre anniversaire non moins merveilleux que le premier : l'institution du Sacerdoce chrétien.

Afin d'exprimer d'une manière sensible aux yeux du peuple fidèle la majesté et l'unité de cette Cène que le Sauveur donna à ses disciples, et à nous tous en leur personne, la sainte Eglise interdit aujourd'hui aux Prêtres la célébration des Messes privées, hors le cas de nécessité. Elle veut qu'il ne soit offert dans chaque église qu'un seul Sacrifice, auquel tous les Prêtres assistent ; et au moment de la communion, on les voit tous s'avancer vers l'autel, revêtus de l'étole, insigne de leur sacerdoce, et recevoir le corps du Seigneur des mains du célébrant.

La Messe du Jeudi saint est une des plus solennelles de l'année ; et quoique l'institution de la fête du Très-Saint-Sacrement ait pour objet d'honorer avec plus de pompe le même mystère, l'Eglise, en l'établissant, n'a pas voulu que l'anniversaire de la Cène du Seigneur perdit rien des honneurs auxquels il a droit. La couleur adoptée

 

1. Luc. XXII, 19.

 

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à cette Messe pour les vêtements sacrés est le blanc, comme aux jours mêmes de Noël et de Pâques ; tout l'appareil du deuil a disparu. Cependant plusieurs rites extraordinaires annoncent que l'Eglise craint encore pour son Epoux, et qu'elle ne fait que suspendre un moment les douleurs qui l'oppressent. A l'autel, le Prêtre a entonné avec transport l'Hymne angélique : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! » Tout à coup les cloches ont retenti en joyeuse volée, accompagnant jusqu'à la fin le céleste cantique ; mais à partir de ce moment elles vont demeurer muettes, et leur silence durant de longues heures va faire planer sur la cité une impression de terreur et d'abandon. La sainte Eglise, en nous sevrant ainsi du grave et mélodieux accent de ces voix aériennes, qui chaque jour parcourent les airs et vont jusqu'à notre cœur, veut nous faire sentir que ce monde, témoin des souffrances et de la mort de son divin Auteur, a perdu toute mélodie, qu'il est devenu morne et désert ; et joignant un souvenir plus précis à cette impression générale, elle lions rappelle que les Apôtres, qui sont la j voix éclatante du Christ, et sont figurés par les cloches dont le son appelle les fidèles à la maison de Dieu, se sont enfuis et ont laissé leur Maître en proie à ses ennemis.

Le Sacrifice poursuit son cours; mais au moment où le Prêtre élève l'Hostie sainte et le Calice du salut, la cloche reste déjà dans son silence, et rien n'annonce plus au dehors du temple l'arrivée du Fils de Dieu. La communion générale est proche, et le Prêtre ne donne pas le baiser de paix au Diacre, qui, selon la tradition apostolique, doit le transmettre aux communiants par  le Sous-Diacre. La pensée se reporte

 

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alors sur l'infâme Judas, qui, aujourd'hui même, a profané le signe de l'amitié, et en a fait l'instrument du meurtre. C'est pour cela que l'Eglise, en exécration du traître, et comme si elle craignait de renouveler un si fatal souvenir en un tel moment, s'abstient aujourd'hui de ce témoignage de la fraternité chrétienne qui fait partie essentielle des rites delà Messe solennelle.

Mais un rite non moins insolite s'est accompli à l'autel, dans l'action même du Sacrifice. Le Prêtre a consacré deux hosties, et, après en avoir consommé une, il a réservé l'autre, et l'a placée dans un calice qu'il a soigneusement enveloppé. C'est que l'Eglise a résolu d'interrompre demain le cours du Sacrifice perpétuel dont l'offrande sanctifie chaque journée. Telle est l'impression que lui fait éprouver ce cruel anniversaire, qu'elle n’osera renouveler sur l'autel, en ce jour terrible, l'immolation qui eut lieu sur le Calvaire. Elle restera sous le coup de ses souvenirs, et se contentera de participer au Sacrifice d'aujourd'hui, dont elle aura réservé une seconde hostie. Ce rite s'appelle la Messe des Présanctifiés, parce que le Prêtre n'y consacre pas, mais consomme seulement l'hostie consacrée le jour précédent. Autrefois, comme nous le dirons plus tard, la journée du Samedi saint se passait aussi sans qu'on offrît le saint Sacrifice ; mais on n'y célébrait pas, comme le Vendredi, la Messe des Présanctifiés.

Toutefois, si l'Eglise suspend durant quelques heures l'offrande du Sacrifice éternel, elle ne veut pas cependant que son divin Epoux y perde quelque chose des hommages qui lui sont dus dans le Sacrement de son amour. La piété catholique a trouvé le moyen de transformer en un triomphe pour l'auguste Eucharistie ces instants  où l'Hostie sainte semble devenue inaccessible à notre indignité. Elle prépare dans chaque temple un reposoir pompeux. C'est là qu'après la Messe d'aujourd'hui l'Eglise transportera le corps de son Epoux ; et bien qu'il y doive reposer sous des voiles, ses fidèles l'assiégeront de leurs vœux et de leurs adorations. Tous viendront honorer le repos de l'Homme-Dieu ; « là où sera le corps, les aigles s'assembleront (1) » ; et de tous les points du monde catholique un concert de prières vives et plus affectueuses qu'en tout autre temps de l'année, se dirigera vers Jésus, comme une heureuse compensation des outrages qu'il reçut en ces mêmes heures de la part des Juifs. Près de ce tombeau anticipé se réuniront et les âmes ferventes en qui Jésus vit déjà, et les pécheurs convertis par la grâce et déjà en voie de réconciliation.

A Rome, la Station est dans la Basilique de Latran. La grandeur de ce jour, la réconciliation des Pénitents, la consécration du Chrême, ne demandaient pas moins que cette métropole de la ville et du monde. De nos jours cependant, la fonction papale a lieu au palais du Vatican, et ainsi que nous l'avons dit plus haut, la bénédiction apostolique est donnée par le Pontife Romain, à la loggia de la Basilique de Saint-Pierre.

Dans l'Introït, l'Eglise se sert des paroles de saint Paul pour glorifier la Croix de Jésus-Christ; elle célèbre avec effusion ce divin Rédempteur qui, en mourant pour nous, a été notre salut; qui, par son Pain céleste, est la vie de nos âmes, et, par sa Résurrection, l'auteur de la nôtre.

 

1. MATTH. XXIV, 28.

 

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INTROÏT

 

GLORIFIONS-nous dans la Croix de Jésus-Christ notre Seigneur ; c'est lui qui est notre salut, notre vie et notre résurrection, lui par qui nous sommes sauvés et délivrés.

Ps. Que Dieu ait pitié de nous, et qu'il nous bénisse ; qu'il fasse luire sur nous la lumière de son visage, et qu'il ait pitié de nous. Glorifions-nous.

 

Dans la Collecte, l'Eglise nous remet sous les yeux le sort si différent de Judas et du bon larron : tous deux coupables, mais l'un condamné, tandis que l'autre est pardonné. Elle demande pour nous au Seigneur que la Passion de son Fils, dans le cours de laquelle s'accomplissent cette justice et cette miséricorde, soit pour nous la rémission des péchés et la source de la grâce.

 

COLLECTE

 

O Dieu, de qui Judas a reçu la punition de son crime, et le larron la récompense de sa confession : faites-nous ressentir l'effet de votre miséricorde, afin que, comme notre Seigneur Jésus-Christ, dans sa Passion, a traité l'un et l'autre selon son mérite, de même il détruise en nous le mal qui procède du vieil homme, et nous accorde d'avoir part à sa résurrection, Lui qui, étant Dieu, vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.

 

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Lecture de l'Epître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. I, Chap. XI.

 

Mes Frères, lorsque vous vous assemblez comme vous faites, ce  n'est  plus manger la Cène du Seigneur. Car chacun se hâte de manger son  souper à part,  en sorte que l'un n'a  rien  à manger, tandis que  l'autre fait des excès. N'avez-vous pas  vos maisons pour y manger et y boire ? Méprisez-vous l'Eglise de Dieu? Voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres ? Que vous irai-je? Faut-il vous louer? Non, certes; je  ne vous louerai pas. C est du  Seigneur  lui-même  que j'ai appris ce  que je  vous ai enseigné, savoir que le Seigneur  Jésus, dans la  nuit même    il fut  livré, prit du pain, et  ayant  rendu grâces, le rompit  et  dit : Prenez et mangez; ceci est mon  corps  qui sera livré pour vous ; faites  ceci  en mémoire de moi. Il prit de même le calice, après avoir soupe, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang; faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez ; car tous les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice,  vous annoncerez  la mort du  Seigneur,  jusqu'à ce qu'il vienne. Ainsi donc, celui qui mangera ce pain, ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur! Que l'homme donc s'éprouve soi-même, et qu'il mange ainsi de ce pain, et boive de ce calice ; car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement qu'il doit faire du corps du Seigneur. C'est pour cela que parmi vous beaucoup sont malades et languissants, et que beaucoup même sont morts. Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés; mais lorsque nous sommes jugés de la sorte, c'est le Seigneur lui-même qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde.

 

Le grand Apôtre, après avoir repris les chrétiens de Corinthe des abus auxquels donnaient lieu ces repas nommés Agapes, que l'esprit de fraternité avait fait instituer, et qui ne tardèrent pas à être abolis, raconte la dernière Cène du Sauveur. Il appuie son récit, conforme en tout a celui des Evangélistes, sur le propre témoignage du Sauveur lui-même, qui daigna lui apparaître et l'instruire en personne après sa conversion. L'Apôtre insiste sur le pouvoir que le Sauveur donna à ses disciples de renouveler l'action qu'il venait de faire, et il nous enseigne en particulier que chaque fois que le Prêtre consacre le corps et le sang de Jésus-Christ, «il annonce la mort du

 

420

 

Seigneur », exprimant par ces paroles l'unité de sacrifice sur la croix et sur l'autel. Nous avons expliqué cette doctrine fondamentale de la sainte Eucharistie au chapitre VI, en tête de ce volume. La conséquence d'un tel enseignement est facile a déduire. L'Apôtre nous la propose lui-même : « Que l’ homme donc s'éprouve, dit-il, et qu'ensuite il mange de ce pain et boive de ce calice. » En effet, pour être initié d'une manière si intime au sublime mystère de la Rédemption, pour contracter une telle union avec la divine Victime, nous devons bannir de nous tout ce qui est du péché et de l'affection au péché. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui », dit le Sauveur. Se peut-il rien de plus intime? Dieu devient l'homme, et l'homme devient Dieu, dans cet heureux moment. Avec quel soin devons-nous purifier notre âme, unir notre volonté à celle de Jésus, avant de nous asseoir à cette table qu'il a dressée pour nous, à laquelle il nous convie ! Demandons-lui de nous préparer lui-même, comme il prépara ses Apôtres, en leur lavant les pieds. Il le fera aujourd'hui et toujours, si nous savons nous prêter à sa grâce et à son amour.

 

Le Graduel est formé de ces belles paroles que l'Eglise répète à chaque instant durant ces trois jours, et dans lesquelles saint Paul ranime notre reconnaissance envers le Fils de Dieu qui s'est livré pour nous.

 

GRADUEL.

 

Le Christ s'est fait  obéissant  pour nous  jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix.

 

V/. C'est pourquoi Dieu l'a exalté, et lui a donné un nom qui est au- dessus de tout nom.

 

ÉVANGILE.

 

La suite du saint Evangile selon saint Jean. Chap. XIII.

 

Avant le jour de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la  fin. Et le souper  étant fini,  lorsque  déjà le diable avait mis dans le cœur de Judas Iscariote de le trahir, Jésus sachant que son Père avait tout remis entre  ses mains, et qu'il était sorti de Dieu, et retournait à Dieu, se leva de  table, ôta  ses vêtements, et, ayant pris un linge, il se ceignit. Ensuite il mit de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. Il vint donc à Simon Pierre; et Pierre lui dit : Vous,  Seigneur, vous me laveriez les pieds ! Jésus lui dit: Ce que je fais, tu l'ignores présentement; mais tu le sauras plus tard. Pierre lui dit : Jamais vous ne me laverez les pieds. Jésus lui répondit : Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moi. Simon Pierre lui dit : Seigneur, non seulement les pieds, mais encore les mains et la tète. Jésus lui dit: Celui qui est déjà lavé n'a besoin que de laver ses pieds, et il est pur et net dans tout le reste ; pour vous, vous êtes purs; mais non pas tous. Car il savait qui le trahirait ; c'est pourquoi il dit: Vous n'êtes pas tous purs. Après qu'il leur eut lavé les pieds, et qu'il eut repris ses vêtements, s'étant remis à table, il leur dit : Savez-vous ce que je vous ai fait? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien ; car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi Maître et Seigneur, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Car je vous ai donné l'exemple, afin que, comme je vous ai fait, vous fassiez aussi.

 

L'action du Sauveur lavant les pieds à ses disciples avant de les admettre à la participation de son divin mystère, renferme une leçon pour nous. Tout à l'heure l'Apôtre nous disait : « Que l'homme s'éprouve lui-même»; Jésus dit à ses disciples : « Pour vous, vous êtes purs ». Il est vrai qu'il ajoute : « mais non pas tous ». De même l'Apôtre nous dit « qu'il en est qui se rendent coupables du corps et du sang du Seigneur ». Craignons le sort de ceux-là, et éprouvons-nous nous-mêmes ; sondons notre conscience avant d'approcher de la table sacrée. Le péché mortel, l'affection au péché mortel, transformeraient pour nous en poison l'aliment qui donne la vie à l'âme.

 

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Mais si nous devons respecter assez la table du Seigneur, pour ne pas nous y présenter avec la souillure qui fait perdre à l'âme la ressemblance de Dieu et lui donne les traits hideux de Satan, nous devons aussi, par respect pour la sainteté divine qui va descendre en nous, purifier les taches légères qui la blesseraient. » Celui qui est déjà lavé, dit le Seigneur, n'a besoin que de laver ses pieds. » Les pieds sont les attaches terrestres dans lesquelles nous sommes si souvent exposés à pécher. Veillons sur nos sens, sur les mouvements de notre âme. Purifions ces taches par une confession sincère, par la pénitence, par le regret et l'humiliation; afin que le divin Sacrement, entrant en nous, soit reçu dignement, et qu'il opère dans toute  la plénitude de sa vertu.

 

Dans l'Antienne de l'Offertoire, le chrétien fidèle, appuyé sur la parole du Christ qui lui a promis le Pain de vie, se livre à la joie. Il rend grâces pour cet aliment divin qui sauve de la mort ceux qui s'en nourrissent.

 

OFFERTOIRE.

 

La droite du Seigneur a signalé sa force; la droite du Seigneur m'a élevé en gloire. Je ne mourrai point; mais je vivrai, et je raconterai les œuvres du Seigneur.

 

 

L'Eglise, dans la Secrète, rappelle au Père céleste que c'est aujourd'hui même qu'a été institue l'auguste Sacrifice qu'elle célèbre en ce moment.

 

SECRÈTE.

 

Seigneur saint. Père tout-puissant, Dieu  éternel , que notre  Sacrifice vous soit rendu agréable par Jésus-Christ , votre Fils , notre Seigneur , qui, en l'instituant en ce jour, a enseigné à ses disciples de le célébrer en mémoire de lui; Qui, étant Dieu, vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Amen.

 

Le Prêtre, après avoir communié sous les deux espèces, et placé dans un calice l'Hostie réservée pour le lendemain, distribue au clergé la sainte Eucharistie ; et lorsque les fidèles l'ont reçue à leur tour, le chœur chante l'Antienne suivante qui rappelle le mystère du lavement des pieds :

 

COMMUNION.

 

Le Seigneur Jésus, quand il eut soupe avec ses disciples, leur lava les pieds, et leur dit : Vous savez ce que je viens de vous faire, moi votre Seigneur et Maître? Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez de même.

 

La sainte Eglise demande pour nous, dans la Postcommunion, que nous conservions jusque dans l'éternité le don qui vient de nous être confère.

 

POSTCOMMUNION.

 

Faites, s'il vous plaît, Seigneur notre Dieu, qu'étant rassasiés de cette nourriture de vie, nous recevions par votre grâce, au sein de l'immortalité, ce que nous célébrons dès le temps même de notre vie mortelle. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

 

La Messe étant terminée, une Procession solennelle se dirige vers le lieu où doit reposer l'Hostie sainte, qui sera consommée demain. Le célébrant la porte sous le dais, comme à la fête du très saint Sacrement ; mais aujourd'hui le corps sacré du Rédempteur contenu dans le calice est voilé, et non entouré de rayons comme au jour de ses triomphes. Adorons ce divin Soleil de justice, dont nous saluâmes le lever avec tant d'allégresse; il décline vers son couchant ; encore quelques heures, et sa lumière va s'éteindre. Les ombres alors couvriront la terre ; et ce ne sera que le troisième jour que nous le verrons reparaître tout brillant d'un éclat nouveau.

Pendant la marche vers le reposoir, le chœur chante l'Hymne du Saint-Sacrement si connue des fidèles.

 

HYMNE.

 

Chante, ô  ma langue, le mystère du glorieux corps et  du  sang  précieux que le Roi des nations, fils d’une noble mère, a versé pour la rédemption du monde.

 

Il nous fut donné ; pour nous il naquit de la Vierge sans tache ; il vécut avec les hommes, et après avoir jeté la semence de sa parole, il termina son pèlerinage par une admirable  merveille.

 

Dans la nuit de la dernière cène, étant à table avec ses frères, après avoir observé ce que prescrivait la loi pour les nourritures légales, il se donne lui-même de ses propres mains, pour nourriture, aux douze qu'il a choisis.

 

Le Verbe fait chair change d'une seule parole le pain en sa chair divine ; le vin devient le propre sang du Christ ; et si la raison défaille à comprendre un tel prodige, la foi suffit pour rassurer un cœur fidèle.

 

Adorons prosternés un si grand Sacrement; que les rites antiques cèdent la place à ce nouveau mystère ; et que la foi supplée à la faiblesse de nos sens.

 

Gloire, honneur et louange, puissance, actions de grâces et bénédiction soient au Père et au Fils ; pareil hommage à celui qui procède de l'un et de l'autre.

 

Amen.

 

Arrivé au lieu où doit être déposée l'Hostie sainte , le célébrant l'ayant encensée, le diacre prend le calice qui la contient et le renferme pour le soustraire à tous les regards. On prie quelques instants, et bientôt le cortège retourne au chœur en silence. Tout aussitôt commencent les Vêpres.

 

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Aujourd'hui et demain, cet Office si solennel aux jours de fêtes a perdu sa pompe accoutumée. Les Psaumes y sont récités sans chant, sans même une inflexion. C'est l'Eglise veuve de son Epoux s'enveloppant de son deuil comme d'un vêtement.

 

A VÊPRES

 

Le premier Psaume renferme une allusion au Calice du salut que le Rédempteur a préparé pour son Eglise, en répandant son propre sang, qu'il lui donne aujourd'hui pour breuvage.

 

Ant. Je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur.

 

 

PSAUME CXV.

 

J’ai cru : c’est pourquoi j’ai parlé , malgré l'excès d'humiliation ou j'étais réduit.

 

J'ai dit dans mon trouble : Il n'est point d'homme qui ne soit trompeur.

 

Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il a répandus sur moi ?

 

Je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur.

 

En présence de son peuple, j'acquitterai mes vœux au Seigneur : aux yeux du Seigneur, la mort de ses saints est précieuse.

 

O Seigneur! je suis votre serviteur; oui, je le suis, et le fils de votre servante.

 

Vous avez brisé mes liens, je vous offrirai un sacrifice de louange, et j'invoquerai le nom  du  Seigneur.

 

J'acquitterai mes vœux au Seigneur, en présence de tout son peuple , dans les parvis de la maison du Seigneur, au milieu de toi, ô Jérusalem !

 

Ant. Je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur.

 

Le deuxième Psaume exprime la patience du Sauveur en butte aux calomnies de ses ennemis, et les angoisses de son exil sur la terre.

 

Ant. Je suis demeuré pacifique avec les ennemis de la paix; quand je leur parle, ils en prennent occasion de me poursuivre injustement.

 

PSAUME CXIX

 

Dans ma tribulation, j'ai crie vers le Seigneur, et il m'a exaucé.

 

Délivrez-moi , Seigneur , des lèvres méchantes et de la langue trompeuse.

 

Quel sera ton salaire? que te reviendra-t-il, langue de mensonge ?

 

Tu es semblable à la flèche aiguë lancée par un bras puissant, aux charbons qui désolent par l'incendie.

 

Hélas! que mon exil est long ! je suis au milieu des habitants de Cédar; que l'exil de mon âme dure longtemps !

 

Je suis demeuré pacifique avec les ennemis de la paix: quand je leur parle , ils en prennent occasion de me poursuivre injustement.

 

Ant. Je suis demeuré pacifique avec les ennemis de la paix; quand je leur parle, ils en prennent occasion de me poursuivre injustement.

 

Dans le troisième Psaume, le Messie se plaint de la perfidie de Judas et des persécutions de la Synagogue; il prédit la juste vengeance qui doit éclater

 

Ant. Délivrez-moi, Seigneur, des hommes injustes.

 

PSAUME CXXXIX.

 

Arrachez-moi, Seigneur, à l'homme mauvais ; délivrez-moi de l'homme injuste.

 

Ils forment dans leurs cœurs des desseins iniques ; tout le jour, ils me livrent des combats.

 

Ils aiguisent leurs langues comme des serpents ; un venin d'aspic est sur leurs lèvres.

 

Défendez-moi, Seigneur, des attaques du pécheur, et délivrez-moi des hommes injustes.

 

Ils cherchent le moyen de me renverser par terre ; ces superbes  m'ont dressé  secrètement des pièges.

 

Ils ont tendu des filets, et préparent des embûches sur ma route.

 

J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu ; exaucez, Seigneur, mon humble prière.

 

Seigneur, Seigneur, ma force et mon salut : c'est vous qui couvrez ma tête de votre bouclier, au jour du combat.

 

Ne livrez pas, Seigneur, à la haine des pécheurs celui qui vous implore ; ils ont résolu ma perte ; ne m'abandonnez pas, de peur qu'ils n'en triomphent.

 

Mais tous leurs détours, tout l'artifice de leurs propos retomberont sur eux.

 

Des charbons ardents tomberont sur leur tête ; vous les précipiterez dans un feu dévorant, et ils ne se relèveront pas de leur chute.

 

Le calomniateur ne prospérera pas sur la terre ; l'homme injuste sera accablé de maux à sa mort.

 

Je sais que le Seigneur jugera la cause du faible, et qu'il vengera les pauvres.

 

Les justes loueront votre nom, Seigneur ; et ceux qui ont le cœur droit habiteront avec vous.

 

Ant. Délivrez-moi, Seigneur, des hommes injustes.

 

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Le quatrième Psaume nous montre le Sauveur élevant sa prière vers Dieu comme l'encens du soir, les bras étendus sur la croix. Ses os sont disloqués, il penche vers le tombeau; mais il espère dans le secours promis.

 

Ant. Gardez-moi   des pièges que me tendent  ceux qui commettent l'iniquité ;  préservez-moi de leurs embûches.

 

 

PSAUME  CXL.

 

Seigneur , je crie vers vous , exaucez-moi ; écoutez ma voix lorsqu'elle s'élève vers vous.

 

Que ma prière monte comme l'encens en votre présence ; que l'élévation de mes mains vous soit comme le sacrifice du soir.

 

Mettez ,  Seigneur , une garde à ma bouche, et à mes èvres une porte qui en défende l'entrée.

 

Ne laissez pas mon cœur descendre à d'injustes détours , pour chercher des excuses à mes péchés,

 

Ainsi que font ceux qui commettent l'iniquité ; je n'entretiendrai pas de liaisons avec ceux qui les gouvernent.

 

Le juste me reprendra avec miséricorde et me corrigera ; l'huile du pécheur ne parfumera point ma tête.

 

Ma prière sera que vous daigniez éloigner de moi les objets  de leur convoitise ; leurs chefs seront renversés et brisés contre la pierre ;

 

Ils céderont enfin à la force de mes discours, comme la terre rompue par le soc se répand sur le sillon.

 

Mes os sont disloqués : je penche vers le tombeau ; mes veux sont tournés vers vous, Seigneur! j'espère en vous, ne  m'ôtez pas la  vie.

 

Gardez-moi des pièges que me tendent ceux qui commettent l'iniquité ; préservez-moi de leurs embûches.

 

Les pécheurs tomberont dans leur propre filet ; et moi , je marcherai séparé d'eux durant toute ma route.

 

Ant. Gardez-moi des pièges que me tendent ceux qui commettent l'iniquité; préservez-moi de leurs embûches.

 

Dans le cinquième Psaume, le Christ se plaint d'être abandonné de tous. Personne ne se déclare pour lui ; ses ennemis le tiennent, et ne le laisseront pas fuir. Il se tourne vers son Père, et lui demande de le tirer de la prison du tombeau où bientôt il va descendre.

 

Ant. Je regardais à  ma droite, et je considérais ; mais il n' y avait personne qui me connût.

 

PSAUME CXLI.

 

J’ai élevé la voix, et  j'ai crié vers le Seigneur  ; j'ai élevé la voix, et je l'ai supplié.

 

J'ai répandu ma prière en sa présence, et je lui ai exposé mon affliction.

 

Lorsque mon âme tombait dans la défaillance , vous avez daigné être attentif à ma situation.

 

Ils m'ont tendu un piège sur la route où je marchais.

 

Je regardais à ma droite et je considérais ; mais il n'y avait personne qui me connût.

 

La fuite m'était devenue impossible ; et nul ne se mettait en peine de ma vie.

 

J'ai crié vers vous, Seigneur ; je vous ai dit : Vous êtes mon espérance, mon partage dans la terre des vivants.

 

Daignez être attentif à ma prière ; car je suis réduit à la dernière humiliation.

 

Délivrez-moi de mes persécuteurs : car ils sont devenus plus forts que moi.

 

Tirez mon âme de la prison , afin que je bénisse votre nom ; les justes attendent que vous preniez en main ma cause.

 

Ant. Je regardais à ma droite, et je considérais ; mais il n'y avait personne qui me connût.

 

Antienne de Magnificat.

 

Ant. Pendant  le souper, Jésus prit le pain ; il le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples.

 

Après le Cantique Magnificat et la répétition de l'Antienne, on dit :

 

V/. Le Christ  s'est  fait  obéissant pour nous jusqu'à la mort.

 

On récite ensuite, sur un ton très bas, le Psaume Miserere, ci-dessus, page 373, et l’on finit par l'Oraison suivante :

 

Daignez, Seigneur, jeter un regard sur votre famille ici présente, pour laquelle notre Seigneur Jésus-Christ a bien voulu être livré aux mains des méchants, et souffrir le supplice de la Croix; Lui qui, étant Dieu, vit et règne avec vous dans les siècles des siècles.  Amen.

 

LE DÉPOUILLEMENT DES AUTELS.

 

Les Vêpres étant terminées, le Célébrant reparaît assisté du Diacre et du Sous-Diacre, et se dirige vers l'autel majeur. Il y monte avec eux, et aidé de leur secours, il enlève les nappes qui couvrent et ornent la table sainte. Ce rite lugubre annonce que le Sacrifice est suspendu. L'autel doit demeurer nu et dépouillé, jusqu'à ce que l'offrande journalière puisse être de nouveau présentée à la Majesté divine ; mais il faut pour cela que l'Epoux de la sainte Eglise, vainqueur de la mort, s'élance vivant du sein de la tombe. En ce moment, il est aux mains des Juifs qui vont le dépouiller de ses vêlements, comme nous dépouillons son autel. Il va être exposé nu aux outrages de tout un peuple : c'est pourquoi l'Eglise a choisi pour accompagner cette triste cérémonie le Psaume XXI°, dans lequel le Messie expose d'une manière si frappante l'action des soldats romains qui, au pied de sa croix, partagent ses dépouilles.

 

Ant. Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont jeté le sort sur ma robe.

 

PSAUME XXI

 

O Dieu ! mon Dieu ! jetez les yeux sur moi : pourquoi m'avez-vous abandonné ? sont-ce donc mes péchés qui éloignent de moi votre secours?

 

Mon Dieu, je crie vers vous durant le jour, et vous ne m'exaucez pas ; durant la nuit, et ma crainte était fondée.

 

Mais vous , la gloire d'Israël, vous habitez dans votre sanctuaire.

 

Nos pères espérèrent en vous ; ils mirent en vous leur confiance, et ils furent délivrés par vous.

 

Ils crièrent vers vous, et ils furent sauvés ; ils espérèrent en vous , et leur espoir ne fut pas confondu.

 

Pour moi, je ne suis qu'un ver, et non pas un homme : l'opprobre des hommes et le mépris du peuple.

 

Tous ceux qui me voient me couvrent d'injures : ils parlent contre moi, et ils branlent la tête.

 

Il a espéré, disent-ils. dans le Seigneur ; que le Seigneur le délivre, qu'il le sauve, puisqu'il lui est si cher.

 

C'est vous, Seigneur, qui m'avez tiré du sein de ma mère ; vous avez été mon espérance dès le temps que je suçais ses mamelles.

 

J'ai été jeté entre vos bras au sortir de ses entrailles ; vous êtes mon Dieu dès le sein de ma mère : ne vous éloignez pas de moi.

 

Car la tribulation me presse ; et il n'y a personne pour me secourir.

 

Une bande de taureaux m'a environné ; mes ennemis, comme des taureaux forts et furieux , m'ont assiégé.

 

Ce sont des lions affamés et rugissants qui ouvrent leur gueule contre moi.

 

Je suis sans force comme l'eau que l'on répand ; tous mes os sont disjoints.

 

Mon cœur est comme la cire : il se fond au milieu de ma poitrine.

 

Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile qui a passé par le fourneau ; ma langue s'est attachée à mon palais; et vous m'avez réduit à la poussière du tombeau.

 

Une troupe de chiens affamés m'a environné ; une foule de furieux m'a assiège.

 

Ils ont percé mes mains et mes pieds; ils ont compté tous mes os.

 

Ils sont là à me regarder, à me considérer ; ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont jeté le sort sur ma robe.

 

Mais vous, Seigneur , ne vous éloignez pas de moi, hâtez-vous de venir à mon secours.

 

O Dieu !  détournez  le glaive qui menace ma vie : délivrez de la fureur  des

chiens  mon âme qui  est seule à lutter contre eux.

 

Sauvez-moi de la gueule du lion : soutenez ma faiblesse contre les attaques des licornes.

 

J'annoncerai votre nom à mes frères : je vous louerai au milieu de l'assemblée.

 

Louez le Seigneur, vous qui le craignez ; enfants d'Israël, glorifiez-le.

 

Postérité d'Israël, crains le Seigneur ; car il n'a jnoint méprisé ni dédaigné l'humble prière du pauvre.

 

Il n'a pas détourné de moi son visage, et il m'a exaucé lorsque j'ai crié vers lui.

 

Vos bienfaits , Seigneur, seront le sujet de mes louanges dans la grande assemblée; je remplirai mes vœux en présence de ceux qui vous craignent.

 

Les pauvres mangeront et seront rassasiés ; ceux qui cherchent le Seigneur le glorifieront ; et leurs cœurs vivront éternellement.

 

Toutes les contrées de la terre se ressouviendront du Seigneur et se convertiront à lui.

Et toutes les familles des nations adoreront sa présence ;

 

Car c'est au Seigneur de régner ; et il exercera son empire sur les nations.

 

Tous les puissants de la terre mangeront à sa table et l'adoreront ; tous les mortels se prosterneront devant lui.

 

Mon âme vivra pour lui, et ma postérité le servira.

 

On célébrera devant le Seigneur la génération qui doit venir ; et les cieux annonceront sa justice à ce peuple qui doit naître, à ce peuple que le Seigneur créera.

 

An. Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont jeté le sort sur ma robe.

 

Après avoir dépouillé l'autel majeur, le Célébrant se rend aux autres autels de l'église, et enlève pareillement les nappes qui les couvraient. L'image de la désolation est partout. Le saint tabernacle

 

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lui-même a perdu son hôte divin. Le ciboire, dans lequel est réservée la divine hostie pour le viatique des mourants, a été transporté au reposoir, près du calice qui contient le corps du Seigneur. Tout est muet, tout est glacé dans le saint temple. La majesté de notre Dieu s'est retirée dans le sanctuaire écarté où repose la Victime universelle ; et on n'approche de cet asile mystérieux qu'avec le silence du respect et de la componction.

L'après-midi, en quelques églises, selon un usage antique, le Prêtre vient laver les autels dépouillés avec du vin et de l'eau, qu'il étend au moyen de quelques branches d'hysope réunies en faisceau. Cette coutume, qui s'observe encore dans la Basilique de Saint-Pierre, au Vatican, et qui a cessé presque partout, est, selon le témoignage de saint Isidore de Séville (1), et de saint Eloi, évêque de Noyon (2), un hommage rendu au Christ, en retour de l'humilité qu'il a daigné faire paraître en lavant aujourd'hui les pieds de ses disciples.

 

LE LAVEMENT DES PIEDS.

 

Le Sauveur, aujourd'hui, après avoir lavé les pieds à ses disciples, leur a dit : « Savez-vous « ce que je vous ai fait ? Vous m'appelez Maître et « Seigneur, et vous dites bien ; car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi Maître et Seigneur, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; car je vous ai donné l'exemple, afin que, comme je vous ai fait, vous fassiez

 

1.  De Ecclesiasticis Officiis, l. I, c. XXVIII.

2.  Homil. VIII. de Cœna Domini.

 

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« aussi. » L' Eglise a recueilli et mis en pratique cette parole; et quoique le précepte qu'elle contient n'ait pas d'autre portée obligatoire que de nous astreindre, par l'exemple même de l'Homme-Dieu, aux procédés de la charité fraternelle, dans tous les siècles on a vu les chrétiens suivre cet exemple à la lettre, et se laver les pieds les uns aux autres.

A l'origine du christianisme, cette action d'humble charité était fréquente ; saint Paul, énumérant les qualités de la veuve chrétienne, recommande à Timothée d'observer si elle a été empressée « à laver les pieds des saints (1) », c'est-à-dire des fidèles. Nous voyons, en effet, cette pieuse pratique en usage au temps des martyrs, et même plus tard, dans les siècles de la paix. Les Actes des Saints des six premiers siècles, les Homélies et les traités des Pères y font mille allusions Dans la suite, la charité se refroidit, et le lavement des pieds tendit à n'être plus qu'une pratique pour les monastères. Toutefois de grands exemples étaient donnés de temps en temps, et jusque sur le trône, comme pour empêcher la prescription que l'orgueil humain cherchait à établir contre l'exemple du Rédempteur. La France vit son pieux roi Robert, et plus tard son incomparable saint Louis, laver avec délices les pieds des pauvres. De saintes princesses, une Marguerite d'Ecosse, une Elisabeth de Hongrie et tant d'autres, tinrent à honneur d'imiter à la lettre l'action du Christ. Enfin l'Eglise, qui ne peut rien laisser perdre des traditions que lui a recommandées celui qui est son Chef et son Epoux, a voulu que du moins une fois dans l'année la représentation de l'humilité sublime du Sauveur envers ses serviteurs fût mise sous les

 

1. I Tim. V, 10.

 

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yeux des fidèles. Elle veut que, dans chaque église importante, le Prélat, ou le supérieur, honore les abaissements du Fils de Dieu, en accomplissant le rite touchant du lavement des pieds. Le Pontife suprême donne aujourd'hui, comme il convient, l'exemple à toute l'Eglise, dans le palais du Vatican ; et son action est répétée, par ses frères les Evèques, dans le monde entier ; bien plus, dans les cours catholiques, on voit les rois et les reines s'agenouiller aux pieds de leurs sujets, leur laver humblement les pieds, et les combler de pieuses largesses.

Douze pauvres sont ordinairement choisis pour représenter, en cette occasion, les douze Apôtres; mais le Pontife Romain lave les pieds à treize prêtres de treize nations différentes : ce qui a porté la sainte Eglise, dans son Cérémonial, à exiger ce nombre pour la fonction du lavement des pieds dans les Eglises cathédrales. Cet usage a été diversement interprété. Les uns y ont vu l'intention de représenter le nombre parfait du Collège Apostolique, qui est de treize : le traître Judas ayant été remplacé par saint Mathias, et une disposition extraordinaire du Christ ayant adjoint saint Paul aux Apôtres antérieurement choisis. D'autres sont plus fondés à dire, avec le savant pape Benoit XIV (1), qu'il faut aller chercher la raison de ce nombre dans un fait de la vie de saint Grégoire le Grand, dont Rome a voulu conserver le touchant souvenir. Cet illustre Pontife lavait chaque jour les pieds à douze pauvres qu'il admettait ensuite à sa table. Un jour, un treizième pauvre se trouva mêlé avec les autres, sans que personne l'eût vu entrer ;  ce personnage était un Ange que Dieu

 

1. De Festis D. N. J. Lib. I, cap. VI, n° 57.

 

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avait envoyé afin qu'il témoignât, par sa miraculeuse présence, combien était agréable au ciel la charité de Grégoire.

La cérémonie du lavement des pieds, qui est aussi appelée le Mandatum, à cause du premier mot de l'Antienne que l'on chante à cette fonction, commence par la lecture de l'Evangile de la Messe du Jeudi saint, ci-dessus, page 421. Après cet Evangile, où est racontée l'action du Sauveur, le Célébrant se dépouille du pluvial ; on le ceint ensuite d'un linge, et il se dirige vers ceux dont il doit laver les pieds. Il s'agenouille devant chacun d'eux, et baise le pied après l'avoir lavé Pendant ce temps-là,le Chœur chante les Antiennes suivantes :

 

Ant. Je vous donne un commandement nouveau, qui est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés, dit le Seigneur.

 

V/. Heureux ceux dont la voie est pure, et qui marchent dans la loi du Seigneur.

 

On répète l'Antienne Mandatum, et ainsi chacune des suivantes après son Verset.

 

Ant. Quand le  Seigneur se fut levé de table, il mit de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples : il leur laissa ceci en exemple. V/. Le Seigneur est grand et digne de toute louange, dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte. Quand le Seigneur, etc.

Ant. Le Seigneur Jésus, lorsqu'il eut soupe avec ses disciples, leur lava les pieds et leur dit : Vous savez ce que je viens de vous faire, moi votre Seigneur et Maître? Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez de même.V/. Vous avez. Seigneur, répandu vos bénédictions sur la terre qui est à vous ; vous avez affranchi Jacob delà captivité. Le Seigneur Jésus, etc.

 

Ant. Seigneur, vous me laveriez les pieds ! Jésus répondit, et lui dit : Si je ne te lave les pieds, tu n'auras point de part avec moi. V/. Il vint donc à Simon Pierre, et Pierre lui dit : Seigneur, etc. V/. Ce que je fais, tu l'ignores présentement, mais tu le sauras plus tard. Seigneur, etc.

 

Ant.  Si moi  votre Seigneur et Maître je vous ai lavé les pieds, combien plus devez-vous vous laver les pieds l'un à l'autre ! V/. Nations,entendez cette parole; écoutez-la, habitants de la terre. Si moi votre Seigneur, etc.

 

Ant. Tous les hommes connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. V/. Jésus dit à ses disciples: Tous les hommes, etc.

 

Ant. Que la foi, l'espérance et la charité, ces trois vertus, demeurent en vous; mais  la charité est la plus grande des trois. V/. Présentement, sont la foi, l'espérance , la charité , trois vertus ; mais la plus grande est la charité. Que la foi,etc. Ant. Bénie soit la sainte Trinité et l'unité indivisible : nous chanterons se louanges, car elle a exerce sur nous ses miséricordes. V/.Bénissons le Père , le Fils et le Saint-Esprit. V/.Que vos tabernacles sont aimés, Dieu des armées ! En songeant aux parvis du Seigneur , mon âme se laisse aller aux transports de l'amour. Bénie  soit.

 

Après ces Antiennes, on chante le Cantique suivant, qui est une exhortation touchante à la charité fraternelle dont le lavement des pieds est le symbole :

 

CANTIQUE.

 

La où sont la charité et l'amour,Dieu y est aussi.

V/. C'est l'amour du Christ qui nous a rassemblés.

V/. Réjouissons-nous et prenons en lui nos délices.

V/. Craignons et aimons le Dieu vivant ;

V/. Et aimons-nous d'un cœur sincère.

Là où sont la charité et l'amour, Dieu y est aussi.

V/. Réunis en une seule assemblée.

V/. Gardons-nous de ce qui pourrait diviser nos cœurs.

V/. Loin de nous les rixes et les dissensions :

V/. Que le Christ notre Dieu soit au milieu de nous.

Là où sont la charité et l'amour, Dieu y est aussi.

V/. Faites-nous voir avec les bienheureux,

V/. Votre visage dans la gloire, ô Dieu Christ!

V/. Faites-nous goûter cette joie qui est immense et pure,

V/. Durant les siècles éternels. Amen.

 

Le Célébrant, s'étant revêtu de nouveau du pluvial, conclut la fonction par les prières suivantes :

 

Notre Père.

 

Le reste de l'Oraison Dominicale se continue à voix basse jusqu'aux deux dernières demandes.

 

V/. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation ;

R/. Mais délivrez-nous du mal.

V/. Vous avez ordonné, Seigneur,

R/. Que vos commandements fussent gardés.

V/. Vous avez lavé les pieds de vos disciples;

R/. Ne méprisez pas en nous l'œuvre de vos mains.

V/. Seigneur, exaucez ma prière,

R/. Et que mon cri s'élève jusqu'à vous.

V/. Le Seigneur soit avec vous ;

R/. Et avec votre esprit.

 

PRIONS.

 

Recevez favorablement, Seigneur, les humbles devoirs que nous vous rendons; et puisque vous n'a pas dédaigné délaver vous-même les pieds de vos disciples, ne méprisez pas cette œuvre de vos mains dont vous nous avez imposé l'imitation ; afin qu'après avoir lavé nous-mêmes les taches extérieures de nos corps, nous ayons le bonheur d'être purifies par vous des souillures intérieures de nos péchés. Accordez-nous cette grâce, vous qui, étant Dieu, vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

 

L'OFFICE DES TENEBRES.

 

Dans les dernières heures de l'après-midi, on anticipe, comme hier, l'Office de nuit du lendemain. Les fidèles s'y rendent sans être avertis par le son des cloches, qui demain encore sera suspendu durant tout le jour.

On trouvera l'Office des Ténèbres pour aujourd'hui, ci-après au Vendredi saint, à l'Office de la nuit, page 459.

 

LE  SOIR.

 

Judas est sorti de la salle, et il s'est dirigé, à la faveur des ténèbres, vers les ennemis du Sauveur. Jésus, s'adressant alors à ses Apôtres  fidèles, a dit : « C'est maintenant que le Fils de l'homme va être glorifié (1) ». Il parlait de la gloire qui devait suivre sa Passion; mais cette douloureuse Passion commençait déjà, et la trahison de Judas en était le premier acte. Cependant les Apôtres, oubliant trop la tristesse dont ils avaient été saisis, lorsque Jésus leur avait annoncé que l'un d'eux devait le trahir, se laissèrent aller à une contestation. Ils disputaient pour savoir qui d'entre eux était le plus grand. Ils se souvenaient des paroles que Jésus avait adressées à Pierre, lorsqu'il le créa fondement de son Eglise; ils venaient devoir leur Maître lui laver les pieds avant tous les autres ; mais la familiarité de Jean avec Jésus, durant la Cène, les avait frappés; et ils se demandaient si enfin le suprême honneur ne serait pas pour celui qui semblait être le plus aimé.

Jésus met fin à ce débat en donnant à ces futurs Pasteurs des peuples une leçon d'humilité. Il y aura parmi eux un Chef; mais «celui de vous, dit-il, qui est le plus grand, doit être comme le moindre, et celui qui gouverne, comme celui qui sert. Ne suis-je pas moi-même au milieu de vous comme celui qui sert (2) ? » Puis, s'adressant à Pierre: « Simon, Simon, lui dit-il, Satan vous a demandés pour vous cribler comme le froment; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas ; et toi, quand tu seras converti, confirme tes frères (3). » Ce dernier entretien est comme le testament du Sauveur ; il pourvoit au sort de son Eglise, avant delà quitter. Les Apôtres seront les frères de Pierre; mais Pierre sera leur Chef. Cette qualité sublime sera relevée en lui par

 

1. JOHAN. XIII, 31.

2.  LUC. XXII. 26, 27.

3.  Ibid. 31. 32.

 

448

 

l'humilité; il sera le « serviteur des serviteurs de Dieu ». Le collège apostolique aurait tout à craindre de la fureur de l'enfer ; mais Pierre seul suffira à confirmer dans la foi ses frères. Son enseignement sera toujours conforme à la vérité divine, toujours infaillible; Jésus a prié pour qu'il en soit ainsi. Cette prière est toute-puissante, et par elle l'Eglise, toujours docile à la voix de Pierre, gardera à jamais la doctrine du Fils de Dieu.

Jésus, après avoir ainsi assuré l'avenir de son Eglise par ces paroles qu'il adressait à Pierre, leur dit à tous avec une incomparable tendresse: « Mes petits enfants, je suis encore avec vous un peu de temps. Aimez-vous les uns les autres. On connaîtra que vous êtes mes disciples à l'amour que vous vous porterez mutuellement. » Pierre lui dit: « Seigneur, où allez-vous ? — Tu ne peux maintenant me suivre où je vais, répondit Jésus; mais tu me suivras plus tard. — Et pourquoi, dit  Pierre, ne vous suivrais-je pas dès cette heure? Je donnerais ma vie pour vous. —Tu donnerais  ta vie pour moi ! répondit Jésus. En vérité, en vérité ; je te le dis : le coq ne chantera pas que tu ne m'aies renié trois fois (1). » L'amour de Pierre pour Jésus était trop humain; car il n'était pas fondé sur l'humilité. La présomption vient de l'orgueil; elle ne sert qu'à préparer nos chutes. Afin de disposer Pierre à son ministère d'indulgence, et aussi pour nous donner à tous une leçon utile, Dieu permit que celui qui devait bientôt devenir le prince des Apôtres tombât dans une faute aussi honteuse qu'elle était grave. Mais recueillons encore quelques traits dans les paroles si pénétrantes de notre Sauveur, à ce moment d'adieu.

 

1. JOHAN. XIII, 33-38.

 

449

 

« Je suis, dit-il encore, la Voie,  la Vérité et la Vie. Si vous m'aimez, gardez  mes commandements. Je prierai mon Père, et il vous enverra un autre consolateur qui restera avec vous toujours. Je ne vous laisserai  point  orphelins, je reviendrai vers vous. Je vous laisse  la paix ; je vous  donne ma paix ; je ne vous donne  pas une paix comme celle  que donne le monde. Que votre cœur ne  se  trouble donc pas; qu'il  ne craigne rien.  Si vous m'aimez, vous vous réjouirez  de  ce que  je  vais à mon  Père. Je n'ai plus que peu de temps à vous parler ; car voici le  prince  de  ce monde qui approche ; il n'a  rien pour lui en moi. Mais  afin que le monde sache que j'aime mon  Père, et que  je fais ce qu'il  me commande, levez-vous; sortons d'ici (1). » Les disciples émusse levèrent; on récita  l'hymne  d'action  de grâces, et Jésus, toujours accompagné  de ses Apôtres, se dirigea vers le mont des Oliviers.

Durant le trajet, le Sauveur continue ses divins épanchements, et la rencontre d'une vigne lui fournit occasion d'en tirer une précieuse comparaison qui nous apprend la relation que la grâce divine établit entre lui et nos âmes. « Je suis, dit-il, la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Toute branche qui ne porte point de fruit en moi, il la retranchera ; et toute branche qui en portera, il la taillera, afin qu'elle en porte davantage. Demeurez en moi, et moi en vous. Comme la branche ne peut porter de fruit qu'autant qu'elle adhère au cep, ainsi vous n'en pouvez a porter qu'autant que vous demeurez en moi. Je suis le cep, et vous êtes les branches; celui qui

 

I. JOHAN. XIV.

 

45o

 

demeure en moi et moi en lui, porte beaucoup de fruit ; car sans moi vous ne pouvez rien faire. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera retranché comme une branche, et se desséchera ; on le ramassera, on le jettera au feu, et il brûlera. Ce n'est pas vous qui m'avez choisi : c'est moi qui vous ai choisis, et je vous ai établis afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure (1). »

Il leur parla ensuite des persécutions qui les attendaient, et de la haine que le monde aurait pour eux. Il renouvela la promesse qu'il leur avait faite de leur envoyer son Esprit consolateur, et leur dit qu'il était avantageux pour eux qu'il les quittât ; mais qu'ils obtiendraient tout en le demandant au Père en son nom. « Le Père, ajouta-t-il, vous aime, parce que vous m'aimez et que vous croyez que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde, et je m'en retourne à mon Père. » Les disciples lui dirent: « Nous connaissons maintenant que vous savez toutes choses, et que vous n'avez pas besoin que l'on vous interroge ; c'est pour cela que nous croyons que vous êtes sorti de Dieu. — Vous croyez maintenant ? leur répondit Jésus ; voici l'heure cependant où vous allez vous disperser tous, et vous me laisserez seul (2). Vous serez tous scandalisés cette nuit à mon sujet ; car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées ; mais lorsque je serai ressuscité, j'irai devant vous en Galilée (3). »

Pierre essaya  de protester de sa fidélité qui,

 

1 . JOHAN.  XV.

2. Ibid. XVI.

3. MATTH. XXVI, 31, 32.

 

431

 

disait-il, serait plus grande encore que celle des autres. lien eût dû être ainsi, puisqu'il était de la part de son Maître l'objet d'une distinction particulière ; mais Jésus répéta l'humiliante prédiction qu'il avait faite à cet Apôtre ; puis élevant les yeux au ciel avec un calme tout divin, il dit : « Mon Père, l'heure est venue; glorifiez votre Fils, afin qu'il vous glorifie. J'ai consommé l'ouvrage que vous m'aviez donné à faire ; j'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés. Ils savent maintenant que je suis sorti de vous ; maintenant ils croient véritablement que c'est vous qui m'avez envoyé. Je prie pour eux ; mais je ne prie pas pour le monde. Déjà je ne suis plus dans le monde ; je viens à vous ; mais eux, ils restent dans le monde. Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un, comme nous sommes un. Pendant que j'étais avec eux, je les conservais en votre nom; j'ai conserve ceux que vous m'aviez donnés, et aucun d'eux n'a péri, si ce n'est le fils de perdition, afin que l'Ecriture fût accomplie. Je leur ai donné votre parole ; et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme moi aussi je ne lui appartiens pas. Je ne vous prie pas cependant de les ôter du monde, mais de les garder du mal. Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole : afin que tous ils soient un, comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous ; afin que le monde croie que vous m'avez envoyé. O Père, je veux que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi ; et qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée, parce que vous m'aimiez déjà avant que le monde fût créé. Père juste, le monde

 

452

 

ne vous a point connu ; mais moi je vous ai connu; et ceux-ci savent que vous m'avez envoyé. Et je leur ai manifesté votre nom, et je le leur manifesterai encore, afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et moi en eux (1). »

Tels étaient les élans d'amour qui s'échappaient du cœur de Jésus, lorsqu'il traversait le torrent de Cédron, et gravissait avec ses disciples la montagne des Oliviers. Arrivé au lieu nommé Gethsémani. il entre dans un jardin, où souvent il avait conduit ses Apôtres pour s'y reposer avec eux. A ce moment, un saisissement douloureux s'empare de son âme ; sa nature humaine éprouve comme une suspension de cette béatitude que lui procurait l'union avec la divinité. Elle sera soutenue intérieurement jusqu'à l'entier accomplissement du sacrifice, mais elle portera tout le fardeau qu'elle peut porter. Jésus se sent pressé de se retirer à l'écart ; dans son abattement, il veut fuir les regards de ses disciples. Il ne prend avec lui que Pierre, Jacques et Jean, témoins naguère de sa glorieuse transfiguration. Seront-ils plus fermes que les autres en face de l'humiliation de leur Maître ? Les paroles qu'il leur adresse montrent assez quelle révolution subite vient de s'accomplir dans son âme. Lui dont le langage était si calme tout à l'heure, dont les traits étaient si sereins, la voix si affectueuse, voici maintenant qu'il leur dit: « Mon âme est triste jusqu'à la mort ; restez ici et veillez avec moi (2). »

Il les quitte, et se dirige vers une grotte située à un jet de pierre, et qui conserve encore aujourd'hui la mémoire de la terrible scène dont elle fut témoin. Là Jésus se prosterne la face contre terre,

 

1.  JOHAN. XVII.

2.  MATTH. XXVI. 38.

 

453

 

et s'écrie : « Mon Père, tout vous est possible ; éloignez de moi ce calice ; néanmoins que votre volonté se fasse, et non la mienne (1). » En même temps une sueur de sang s'échappait de ses membres et baignait la terre. Ce n'était plus un abattement, un saisissement : c'était une agonie. Alors Dieu envoie un secours à cette nature expirante, et c'est un Ange qu'il charge de la soutenir. Jésus est traité comme un homme ; et son humanité, toute brisée qu'elle est, doit, sans autre aide sensible que celle qu'il reçoit de cet Ange que la tradition nous dit avoir été Gabriel, se relever et accepter de nouveau le calice qui lui est préparé. Et pourtant, quel calice que celui qu'il va boire ! toutes les douleurs de l'âme et du corps, avec tous les brisements du cœur ; les péchés de l'humanité tout entière devenus les siens et criant vengeance contre lui ; l'ingratitude des hommes qui rendra inutile pour beaucoup le sacrifice qu'il va offrir. Il faut que Jésus accepte toutes ces amertumes, en ce moment où il semble, pour ainsi dire, réduit a la nature humaine ; mais la vertu de la divinité qui est en lui le soutient, sans lui épargner aucune angoisse. Il commence sa prière en demandant de ne pas boire le calice; il la termine en assurant son Père qu'il n'a point d'autre volonté que la sienne. Jésus se lève donc, laissant sur la terre les traces sanglantes de la sueur que la violence de son agonie a fait couler de ses membres ; ce ne sont là cependant que les prémices de ce sang rédempteur qui est notre rançon. Il va vers ses trois disciples et les trouve endormis. « Quoi ! leur dit-il, vous n'avez pu veiller une heure avec moi (2) ? » L'abandon des

 

1. MARC, XIV, 36.

2. MATTH. XXVI, 40.

 

454

 

siens commence déjà pour lui. Il retourne deux fois encore à la grotte, où il fait la même prière désolée et soumise ; deux fois il en revient, et c'est pour rencontrer toujours la même insensibilité dans ces hommes qu'il avait choisis pour veiller près de lui. «Dormez donc, leur dit-il, et reposez-vous ; voilà l'heure où le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs. » Puis, ranimant toutes ses forces avec un courage sublime : « Levez-vous, dit-il; marchons, celui qui me trahit est près d'ici (1). »

Il parlait encore, et tout à coup le jardin est envahi par une troupe de gens armés, portant des flambeaux et conduits par Judas. La trahison se consomme par la profanation du signe de l'amitié. « Judas ! tu trahis le Fils de l'homme par un baiser (2) ! » Paroles si vives et si touchantes qu'elles auraient dû abattre ce malheureux aux pieds de son Maître; mais il n'était plus temps. Le lâche n'eût pas ose braver la soldatesque qu'il avait amenée. Mais les gens du grand-prêtre ne mettront pas la main sur Jésus qu'il ne l'ait permis. Déjà une seule parole sortie de sa bouche les a renversés par terre; Jésus permet qu'ils se relèvent ; puis il leur dit avec la majesté d'un roi : « Si c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-ci se retirer. Vous êtes venus avec des armes pour me saisir,moi qui tous ces jours me tenais dans le Temple sans que vous ayez tenté de m'arrêter ; mais c'est maintenant votre heure et le règne des ténèbres. » Et se tournant vers Pierre qui avait tiré l'épée : « Est-ce que je ne pourrais pas, si je le voulais, prier mon Père qui m'enverrait aussitôt

 

1. MATTH. XXVI, 46.

2. LUC. XXII, 48.

 

455

 

plus de douze  légions d'Anges ? Mais alors comment s'accompliraient les Ecritures (1) ? »

Après ces paroles, Jésus se laisse emmener. C'est alors que les Apôtres, découragés et saisis de frayeur, se dispersent ; et pas un ne s'attache aux pas de son Maître, si ce n'est Pierre qui suivait de loin, avec un autre disciple. La vile soldatesque qui entraînait Jésus lui faisait parcourir cette même route qu'il avait suivie le dimanche précédent, lorsque le peuple vint au-devant de lui avec des palmes et des branches d'olivier. On traversa le torrent de Cedron ; et la tradition de l'Eglise de Jérusalem porte que les soldats y précipitèrent le Sauveur qu'ils traînaient avec brutalité. Ainsi s'accomplissait la prédiction de David sur le Messie : « Il boira en passant de l'eau du torrent (2) ».

Cependant on est arrivé sous les remparts de Jérusalem. La porte s'ouvre devant le divin prisonnier ; mais la ville, enveloppée des ombres de la nuit, ignore encore l'attentat qui vient de s'accomplir. C'est demain seulement qu'elle apprendra, au lever du jour, que Jésus de Nazareth, le grand Prophète, est tombé entre les mains des princes des prêtres et des pharisiens. La nuit est avancée ; cependant le soleil tardera longtemps encore à paraître. Les ennemis de Jésus ont projeté de le livrer dans la matinée au gouverneur Ponce-Pilate, comme un perturbateur de la tranquillité publique ; mais en attendant ils veulent le juger et le condamner comme un coupable en matière religieuse. Leur tribunal aie droit de connaître des causes de cette nature, bien que ses sentences ne puissent pas s'élever jusqu'à la peine capitale. On  conduit

 

1.  JOHAN. XVIII, 8. LUC. XXI, 52,53. MATTH. XXVI, 53.

2. PSALM. CIX.

 

456

 

donc Jésus chez Anne, beau-père du grand-prêtre Caïphe, où, selon les dispositions qui avaient été prises, devait avoir lieu un premier interrogatoire. Ces hommes de sang avaient passé la nuit sans prendre aucun repos. Depuis le départ de leurs gardes pour le jardin des Oliviers, ils avaient compté les moments, incertains qu'ils étaient de l'issue du complot; on leur amène enfin leur proie; leurs désirs cruels vont être satisfaits.

Suspendons ce récit douloureux, pour le reprendre demain, lorsque la marche du temps aura ramené les heures auxquelles s'opérèrent les augustes mystères qui sont pour nous instruction et salut. Cette journée est assez remplie des bienfaits de notre Sauveur : il nous a donné sa chair pour nourriture ; il a institué le sacerdoce nouveau ; son cœur s'est ouvert pour nous dans les plus tendres épanchements. Nous l'avons vu aux prises avec la faiblesse humaine, en face du calice de sa Passion, triompher de lui-même pour nous sauver. Maintenant le voilà trahi, enchaîné, conduit captif dans la ville sainte, pour y consommer son sacrifice. Adorons et aimons ce Fils de Dieu, qui pouvait, par la moindre de ces humiliations, nous sauver tous, et qui n'est encore qu'au début du grand acte de dévouement que son amour pour nous lui a fait accepter.

 

Nous plaçons ici cette belle Préface du Missel gothique des Eglises d'Espagne, qui a pour objet l'un des mystères de cette sainte journée.

 

ILLATION.

 

Il est digne et juste, Seigneur saint, Père tout-puissant, que  nous  vous rendions grâces, à vous et à Jésus-Christ  votre Fils, dont la bonté  a recueilli notre misère, dont  l'humilité a relève notre bassesse ; qui étant livré nous a dégagés, étant  condamné  nous a rachetés , étant crucifié nous  a  sauvés ! Son  sang nous purifie, sa chair nous nourrit. C'est aujourd'hui qu'il s'est livré  pour nous, aujourd'hui qu'il a délié les liens de nos péchés. Pour signaler sa bonté et son humilité sublime  aux yeux de ses fidèles, il n'a pas dédaigné de laveries pieds du traître,  dont il voyait déjà la main engagée dans le crime. Mais quoi d'étonnant si, la veille de sa mort, remplissant l'office d'un  serviteur,  il dépose ses vêtements, lui qui,  étant dans la nature  même de  Dieu, avait daigné s'anéantir lui-même? Quoi d'étonnant, si nous le voyons  ceint d'un linge,  lui qui,  prenant la forme d'esclave, a paru dans la nature  humaine ? Quoi d'étonnant s'il verse de l'eau dans  un bassin pour laver les  pieds  de ses disciples, lui qui a répandu son sang sur la terre pour enlever les souillures des pécheurs ? Quoi d'étonnant si, avec le linge dont  il était ceint, il essuya les pieds qu'il avait lavés, lui qui,  revêtu de la chair, a affermi les pas de ceux qui devaient annoncer son Evangile  ?  Avant  de s'entourer de ce  linge,  il déposa  les  vêtements qu'il avait  ; lorsqu'il s'anéantit en  prenant la  nature  d'esclave, il ne déposa pas ce qui était en lui, mais il prit ce qu'il n'avait pas. Quand on le crucifia,  il fut  dépouillé de ses vêtements ; mort, il  fut  enveloppé de linceuls ; et sa Passion tout entière a été la purification des croyants. Avant de souffrir la  mort,  il donna des marques de sa bonté, non seulement à  ceux auxquels sa mort devait être utile, mais à celui même qui  devait le livrer à la mort. Certes, l'humilité  est utile à l'homme, puisque la majesté divine daigne la recommander par un tel exemple. L’homme superbe était perdu  à jamais ,  si un Dieu humble  ne se  fût  mis à sa recherche ; si celui qui avait péri en partageant l'orgueil de son séducteur, n'eût  été sauvé  par l'abaissement de son   miséricordieux   Rédempteur, à qui les Anges et les Archanges ne cessent de chanter tout d'une même voix : Saint ! Saint ! Saint!

 

 

 

 

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