SAINTE  CECILE ET LA SOCIETE ROMAINE

AUX DEUX PREMIERS SIECLES

 

DOM   GUERANGER

 

TOME PREMIER ; TOME SECOND ; Accueil

 

PARIS VI°

PIERRE TÉQUI, LIBRAIRE-EDITEUR

82, rue BONAPARTE, 82

1933

 

 

 

 

SAINTE  CECILE  ET LA SOCIETE ROMAINE  AUX DEUX PREMIERS SIECLES

CHAPITRE XIII (161-170)

CHAPITRE XIV (170-177)

CHAPITRE XV (177)

CHAPITRE XVI (178)

CHAPITRE XVII  (178)

CHAPITRE XVIII (178-197)

CHAPITRE XIX (IIIe SIÈCLE)

CHAPITRE XX ( DU IV°AU VIII° SIÈCLE)

CHAPITRE XXI (du IX° au XV° siècle)

CHAPITRE XXII (XVI°SIÈCLE)

CHAPITRE XXIII (XVII° ET XVIII° SIÈCLES)

CHAPITRE XXIV (XIX° siècle)

 

Sainte   Cécile et la Société Romaine aux deux Premiers Siècles

 

CHAPITRE XIII (161-170)

 

Enfance de Cécile. — Elle est élevée dans le christianisme. — L'ardeur de sa foi. — Rome souterraine et ses enseignements. — Peintures des catacombes. — Leur ensemble doctrinal. — Série des faits qui sont le corps du christianisme. — Disgrâce de la Synagogue et vocation des gentils. — Le Christ et ses apôtres. — L'Eglise, — La dogmatique chrétienne. — Mission du Fils de Dieu, suivie de celle du Saint-Esprit. — L'Agneau et la Colombe. — La Croix. — Le Baptême et la Chrismation. — Le Poisson et l'Eucharistie. — La rémission des péchés. — La morale chrétienne. — Le Martyre. — La théologie mystique. — Le dogme de la résurrection des corps affirmé dans les catacombes.

 

Nous savons par le témoignage de Cécile elle-même, qu'elle fut, nourrie dans le christianisme

 

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dès son berceau. La maison où elle fut élevée et -où elle passa ses années jusqu'à l'âge nubile était située au Champ de Mars. La piété romaine érigea de bonne heure une église sur l'emplacement de cette maison, et cette église fut appelée Sainte-Cécile in Domo. (Fonseca, de Basil. S. Laurentii in Dam.) Elle fut rebâtie dans de moindres proportions, au siècle dernier, par la munificence de Benoît XIII, et une inscription qui provient de l'ancienne église, et qui est gravée en caractères de la fin du moyen âge sur un cippe antique, porte ces mots :

 

HAEC   EST   DOMVS
IN   QVA   ORABAT
SANCTA   CAECILIA

 

Le titre populaire (Sancta Maria del divino amore) qui s'est attaché à cette église relie le monument moderne à la maison des Caecilii, qui fut véritablement, durant les années que la vierge passa sous son toit, un temple auguste de l'amour divin.

On ne doit pas s'étonner de trouver déjà, sous les Antonins, une maison patricienne établie au Champ de Mars. Quoique les auteurs anciens donnent à entendre que ce vaste emplacement fut destiné aux exercices militaires, sous les empereurs, il était déjà envahi dans sa plus grande partie par des temples et des édifices publics, et

 

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l'on vit Auguste, dès son sixième consulat, faire construire son  célèbre mausolée  entre  la  voie Flaminienne et la rive gauche du Tibre, au delà même du lieu où s'éleva le palais des Caecilii. Ce mausolée était environné de bosquets  que l'empereur avait destinés à l'agrément du peuple. On sera moins étonné encore que les Caecilii aient choisi le Champ de Mars pour y établir leur  demeure,   lorsqu'on  se  rappellera que  le Numidique avait sa maison sur le Palatin. Personne n'ignore les bouleversements que Néron opéra sur cette colline, lorsqu'il bâtit sa maison dorée. Il réduisit par là même les anciens habitants du Palatin à aller chercher ailleurs l'emplacement de leur demeure, et le Champ de Mars, déjà envahi depuis Auguste,  offrait assez d'espace pour que l'on fût à même de choisir. C'est donc à l'antique règle ecclésiastique, qui fut en vigueur si longtemps dans la construction des églises,   que nous devons de pouvoir constater aujourd'hui l'emplacement du palais des Caecilii, au temps de l'Empire. Le souvenir de l'enfance et de l'habitation de Cécile au Champ de Mars a protégé, en le déterminant, le lieu où les Metelli, descendus du Palatin, étaient venus se poser, de même que son église de la voie Tiburtine nous éclaire sur l'emplacement de la villa du Numidique. Des fouilles, nécessitées par quelques réparations vers le milieu de ce siècle, dans les substructions de la petite église de Sancta Maria

 

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del divino amore, ont mis à découvert les restes d'importantes constructions qui attestent qu'un somptueux édifice s'élevait autrefois en ces lieux.

On ignore à quel âge Cécile fut régénérée dans l'eau baptismale. Hors le cas où la vie de l'enfant pouvait courir des risques, l'Eglise d'alors retardait le plus souvent ce grand acte jusqu'au moment où, l'intelligence et la volonté étant éveillées, le néophyte pouvait comprendre l'étendue des engagements contractés avec le Dieu des chrétiens. Soumise aux influences des membres de la famille qui adoraient le Christ, Cécile n'eut point à chercher la voie qui conduit l'homme à Dieu. Elle fut de bonne heure à même de connaître d'autres aïeux, auprès desquels pâlissait la gloire de ceux que Rome païenne lui avait donnés. Elle sut que, par son baptême, elle avait eu part à l'adoption divine, et qu'elle était devenue la propre fille de l'Eglise qui est l'Epouse du Fils de Dieu. Sa première gloire fut de se sentir disciple des apôtres qu'il a envoyés aux hommes, comme son Père l'avait envoyé lui-même. A ses yeux, la Rome dont ses pères avaient porté si haut la puissance et si loin la domination, était déjà transformée en une Rome nouvelle, mère et nourrice des élus dans le monde entier. Les tombeaux de Pierre et de Paul étaient là comme les témoins impérissables de la foi qu'ils avaient annoncée : Pierre, dans la crypte Vaticane, sous la garde des Cornelii; Paul, sur

 

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la voie d'Ostie, dans le sanctuaire souterrain que lui avait consacré Pomponia Graecina. Dès ses jeunes années, les yeux de Cécile avaient pu contempler la chaire vénérable sur laquelle Pierre s'était assis, et ses lèvres avaient pu baiser respectueusement les chaînes qu'il avait portées dans le Carcer Tullianus.

La jeune fille n'ignorait donc pas à quelles dures conditions la foi qu'elle professait s'était implantée, au prix de quelles épreuves elle se maintenait et se propageait, dans ce centre de l'idolâtrie et de tous les vices d'une monde dégradé. Elle savait que l'Eglise issue de la croix obtenait son accroissement par le glaive, et tout aussitôt elle se sentit prête. L'espérance du martyre reposa dans son cœur, jusqu'au jour où elle put en cueillir la palme. Avec quel enthousiasme elle repassait dans son souvenir les glorieux combats livrés au paganisme par les fidèles sous la tyrannie de Néron! Avec quel pieux respect son regard s'arrêtait sur le cirque Vatican, fameux par tant de victoires chrétiennes! L'amphithéâtre Flavien lui redisait le triomphe d'Ignace, qui avait suivi de si près les immolations commandées par Domitien. En descendant la série des Césars plus voisins de son temps, elle sentait avec transport que, si le martyre était devenu plus rare, les règnes des Trajan, des Hadrien, des Antonin, avaient eu cependant leurs privilégiés, et un pressentiment semblait lui annoncer

 

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que le César sous lequel elle avait vu le jour ouvrirait plus largement la carrière aux soldats du Christ.

Cécile était fière de la part que son sexe avait eue à tant de victoires. Elle connaissait mieux que nous la liste des héroïnes qui l'avaient précédée dans l'arène; mais nous ne pouvons douter que ceux des glorieux noms qui ont pu descendre jusqu'à nous n'aient fait battre son cœur d'une  noble envie.  Ainsi,  au milieu des  sanglantes hécatombes de Néron, son œil discernait les  deux héroïques  femmes,   Danaïs  et Dyrcé, dont la renommée était allée jusqu'à Corinthe. Sous Domitien, là" gracieuse Flavia Domitilla lui apparaissait s'envolant, vers l'Epoux céleste, du milieu des  flammes.   Sous  Trajan,   Balbine  et Théodora payaient avec joie Je tribut du  sang au Christ qui les avait choisies; Sérapie conduisait au triomphe Sabine, sa noble mère, à qui elle donnait ainsi la vie céleste, en retour de la vie  naturelle  qu'elle en  avait reçue; sous  Hadrien,  c'était Symphorose,  le front ceint d'un diadème où brillaient sept rubis; sous Marc-Au-rèle, Félicité, seconde émule de la mère des Macchabées,  entourée d'un  nouveau septénaire de héros; et à l'heure où Cécile, mûrie par la grâce, repassait ainsi les glorieux fastes de son sexe, il était à espérer que l'invincible phalange des chrétiennes martyres ne tarderait pas à s'enrichir de nouvelles recrues. La superbe forteresse

 

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du paganisme, Rome la déesse, se sentait assiégée; mais elle ne devait se rendre qu'après de sanglants combats, dont la durée s'étendrait à plus d'un siècle encore.

C'est au sein de cette ville impure que Cécile devait attendre son départ pour sa vraie patrie, et, jusqu'à cette heure fortunée, il lui fallait rencontrer à chaque pas ces odieuses idoles auxquelles les esprits infernaux semblaient s'être incorporés, ces pompes, ces cérémonies de tous les jours, où Satan se faisait rendre hommage par un peuple enivré de toutes les erreurs et voué à toutes les corruptions. Plus d'une fois, dans les calamités publiques, ce cri féroce : « Les chrétiens aux lions! » digne écho des clameurs du cirque et de l'amphithéâtre, avait retenti aux oreilles de la jeune femme. On avait peut-être lieu de s'attendre de la part du pouvoir à des ménagements envers les classes élevées de la société. Le christianisme, on l'a vu, avait jeté de profondes racines dans l'aristocratie romaine, et ses progrès, de ce côté, paraissaient au grand jour. En même temps, ceux entre les mains desquels se trouvaient à ce moment les destinées de l'Empire avaient quelque intérêt à ne pas se déclarer hostiles à certaines familles, dont au besoin ils auraient réclamé l'alliance. Aussi verrons-nous que la haine du christianisme, qui était un sentiment intime dans Marc-Aurèle, sévit de préférence sur les rangs inférieurs de la

 

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société. Les choses devant se passer ainsi, on aurait eu lieu de penser que l'ambition de Cécile pour le martyre pourrait être déçue; et en effet, si un jour elle fut satisfaite, notre héroïne le dut, après la grâce divine, à cette grandeur d'âme, à cette sublime ardeur qui la fit courir au-devant du sacrifice.

Un puissant stimulant vers le martyre s'offrait de lui-même aux chrétiens de cette génération, dans les fréquentes visites qu'ils faisaient aux catacombes pour les réunions religieuses, les anniversaires déjà si multipliés des martyrs, la sépulture des morts et le culte de leur mémoire. Rome souterraine n'était plus réduite aux hypogées primitifs qui dataient de l'époque apostolique; l'immense labyrinthe avait rayonné en tous sens, ayant, sur chaque voie romaine, pour point de départ quelque sépulture historique. Des escaliers nouvellement creusés conduisaient à des étages inférieurs; de toutes parts, grâce à l'opulence de la communauté chrétienne, les galeries s'étendaient, et leurs alvéoles recevaient journellement les corps des fidèles du Christ que la mort enlevait à l'Eglise militante. De nombreux cubicula se couvraient de fresques, œuvres d'un pinceau que n'avait pas encore trop affaibli la décadence de l'art. Sur la voie Ardéatine, les salles auxquelles accédaient les corridors qui partaient de la tombe des martyrs Nérée et Achillée donnent encore, par leurs élégants plafonds et

 

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leurs peintures murales, une idée de la magnificence avec laquelle ces demeures sépulcrales étaient ornées. Les cryptes de la voie Nomentane autour du cimetière Ostrianum, celles de Prétextat, n'étaient point au-dessous. Celles de la voie Salaria, des voies Latine et Lavicane, rivalisaient souvent avec ces types d'un art qui savait fondre ensemble le génie classique et l'intention chrétienne. Passé l'époque des Antonins, le style s'affaiblit et se perd dans les catacombes comme ailleurs.

Les regards de Cécile durent fréquemment rencontrer, en ces lieux sacrés, la représentation émouvante des scènes et des symboles dans lesquels se résumaient les dogmes de sa croyance. En dépit des ravages du temps, cette synthèse animée de la foi chrétienne peut encore être suivie aujourd'hui. En étudiant dans les cimetières de Lucine, de Domitille, de Priscille et des voies que nous venons de nommer, les fresques du premier et du deuxième siècle, sur lesquelles la peinture conserve encore cette pureté de lignes et celte manière antique que celles du troisième siècle ne retracent plus que par exception, on se sent avec attendrissement en face des mêmes scènes si souvent contemplées par ces chrétiens qui, sous le règne des deux Césars Marc-Aurèle et Commode, lorsque la persécution sourde et cruelle sévissait dans tout l'empire, venaient étudier à leur source les traditions du martyre

 

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Quant à l'intention et au choix des représentations qui ornent les parois et les plafonds des cubicula, on ne saurait y méconnaître un enseignement officiel et garanti par l'autorité compétente. Sans cesse les prêtres de l'église romaine, les papes eux-mêmes,  étaient amenés dans les cimetières, soit pour la célébration des mystères, soit pour les sépultures; ils n'eussent pas souffert que cet enseignement contredît la doctrine prêchée   par   les   saints   apôtres,   et   conservée comme  un   dépôt  inviolable   dans   l'église   de Rome. On a donc le droit de considérer le cycle des peintures cémétériales comme ayant été exposé aux regards des fidèles avec la sanction de l'autorité.  Par suite des destructions  à jamais déplorables qui ont eu lieu,  il est indubitable que plusieurs des sujets de cette vaste synthèse nous manquent aujourd'hui; mais assez d'éléments nous sont restés pour nous mettre à même d'y retrouver sans effort le symbole presque entier de la foi catholique. Une réserve qui s'explique aisément par la loi de l'arcane, et par le danger où l'on était sans cesse de voir la police païenne descendre dans ces souterrains pour les explorer,  a  fait employer plus d'une fois des types usités avec une signification différente dans la gentilité, et reproduire comme ornement des motifs profanes que leur qualité accessoire rendait insignifiants; mais les représentations directement et exclusivement chrétiennes,   quoique

 

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toujours mesurées dans l'expression, y sont en telle majorité, qu'un œil investigateur ne saurait s'y tromper. Les illusions de M. Raoul Rochette n'ont eu d'autre raison d'être que l'inconvénient dans lequel il est tombé, de prendre l'accessoire pour le principal.

La police impériale, pénétrant dans ces sombres galeries, n'aurait eu du moins aucune raison de poursuivre comme provocatrices à la révolte ces inoffensives peintures, qui traduisaient la pensée chrétienne sur les murailles des cryptes, Tout y respirait la paix, et rien n'annonçait qu'une réaction politique fût à craindre de la part de ceux qui venaient déposer dans les alvéoles de ces labyrinthes les corps de tant de personnes chères et si souvent victimes de la férocité païenne. Les effigies de ces nobles victimes apparaissent plus d'une fois sur les fresques des cimetières, mais rien ne dénote en elles la résistance : c'est par la patience qu'elles ont vaincu; rien ne rappelle les tortures par lesquelles elles ont passé. En contemplant ces héros, on voit seulement qu'ils sont arrivés et qu'ils sont dans la paix : IN PACE, EN EIPHNH, ainsi qu'il est écrit sur leurs tombes.

Oui, ils sont là comme les vainqueurs, et nous verrons que les palmes et les couronnes ne leur manquent pas; mais, comme le dit l'apôtre saint Jean, « c'est par la foi qu'ils ont vaincu le monde ». (I JOHAN., V.) Rien n'est donc plus intéressant

 

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que de saisir au vif le principe qui les a soutenus et armés, et, sans tarder davantage, nous allons en rechercher la trace, interrogeant celles des peintures cémétériales que leur style nous montre contemporaines des événements que nous avons à raconter. Le désir de ne pas franchir l'époque où Cécile subit son glorieux martyre nous interdit le secours que nous auraient fourni les sarcophages chrétiens par les bas-reliefs dont ils commencent à paraître ornés dès le siècle suivant, et surtout au quatrième. Il nous faut renoncer pareillement à l'emploi de plusieurs peintures du plus haut intérêt que produisit le troisième siècle dans les catacombes; mais nous avons préféré conserver à cette monographie son  cachet particulier.  A. l'époque où Cécile  donna sa vie pour le  Christ,  l'antique société romaine est encore reconnaissable; le troisième siècle,  avec ses empereurs asiatiques et tout ce qu'ils entraînent après eux, lui enlève par trop  cette physionomie dont les  Antonins essayèrent de lui conserver quelques restes.

Il entrait dans notre plan de commencer cette investigation des fresques cémétériales par une description générale des catacombes, ramenant le sujet à certains principes fondamentaux, à laide desquels il est aisé de saisir tout le système de Rome souterraine, au point de vue géologique, architectonique et chronologique; On sait que Mabillon créa un jour la science diplomatique

 

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qui n'existait pas avant lui. Il y avait eu jusqu'alors des essais plus ou moins heureux; mais, lorsque le maître eut paru, on entendit un homme aussi érudit que modeste, Papebrock, témoigner hautement de son admiration, et rendre grâces, au nom du monde lettré, au moine français qui avait ainsi reculé les bornes du savoir humain. Notre siècle aura vu quelque chose de semblable. On avait écrit beaucoup et doctement sur les catacombes; il était réservé à M. de Rossi d'en fonder la science. Nous n'aurions fait, après tout, que répéter les leçons que nous avions prises, non seulement dans la lecture des écrits si lumineux du puissant archéologue romain, mais dans nos relations intimes avec lui. Quant au résultat quelconque de nos études personnelles, il n'a jamais fait que confirmer ce que le moderne Bosio a enseigné dans ses savants écrits. Au reste, les travaux récents de M. Desbassayns de Richemont, de MM. Northcote et Brownlow, et du docteur Kraus, suffisent abondamment pour initier tout lecteur de bonne volonté à une branche si importante de l'archéologie chrétienne, et dans leurs excellents travaux chacun peut prendre une idée exacte de la Rome souterraine.

Avant de nous enfoncer dans ses sombres galeries, pour retrouver a la lueur des torches les fresques qui retraçaient aux yeux des chrétiens du deuxième siècle les faits et les symboles

 

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auxquels la foi les avait initiés, nous payerons un tribut de reconnaissance à ces humbles fossores qui par leurs travaux gigantesques ont créé cette nécropole aux détours infinis, et dont l'étendue réelle ne sera probablement jamais connue. Les effigies de ces constructeurs à la pioche, à I'équerre et au ciseau, se rencontrent de temps en temps sur les peintures murales; hommage légitimement dû aux hommes laborieux qui préparaient ainsi des tombeaux aux martyrs, des sépultures aux fidèles, des sanctuaires et des lieux de réunion pour les membres de la chrétienté romaine. Il est à regretter que les peintres dont nous admirons les scènes historiques, les symboles et les élégants plafonds, n'aient pas songé à nous léguer aussi quelqu'un de leurs portraits, reconnaissable à la postérité.

 

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Au début de la synthèse doctrinale qu'offrent les peintures des deux premiers siècles dans les catacombes, il est naturel de placer les faits dont la succession historique constitue la base du christianisme. Nous citerons donc d'abord une fresque du cimetière de la voie Nomentane représentant Adam et Eve au pied de l'arbre de la science du bien et du mal. (Bosio, p. 455, II.)

 

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L'unité de la race humaine, sa descendance d'une même famille, l'épreuve à laquelle furent soumis nos premiers parents, la tentation du serpent : tout est compris dans cette importante peinture.

Le cimetière de la voie Lavicane (Bosio, p. 38g, II) offrait aux chrétiens le spectacle de la catastrophe amenée par la désobéissance : Le péché commis, le mal et par lui la mort introduite sur cette terre, Adam et Eve dans la honte et la désolation, le serpent détaché de l'arbre et triomphant de sa victoire; mais, en face de cette scène désolante, le fidèle avait à se rappeler la miséricordieuse promesse d'un rédempteur pour les coupables et pour leur race, la tête du serpent ennemi brisée par le pied de la femme.

Un sujet répété maintes fois sur les fresques des catacombes, le déluge et le rôle de Noé, nous est offert sur les belles peintures du cimetière de la voie Ardéatine, comme l'un des jalons de l'enseignement chrétien. (Bosio, p. 231, II.) La justice de Dieu punissant les crimes de la terre, et la miséricorde conservant une famille de la race humaine, afin que la grande promesse s'accomplisse en ce monde repeuplé, au temps marqué par les décrets divins.

L'histoire du sacrifice d'Abraham continue l'instruction du chrétien. Pour prix de son obéissance envers Dieu, le patriarche apprend que de sa race naîtra un fils, et que, dans ce fils d'Abraham. « toutes les nations de la terre seront

 

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bénies ». (Genèse, XXIII.) Rome a déjà part à cette bénédiction par le grand nombre de chrétiens qui se pressent dans son enceinte. Le sacrifice d'Abraham a valu à celui-ci la gloire d'être non plus seulement le père d'Israël, mais le père de tous les croyants, môme dans la gentilité, comme l'a enseigné saint Paul aux Romains eux-mêmes. Ce sujet revient souvent sur nos fresques.

C'est maintenant le rôle passager d'Israël qui va se dessiner. Il faut à Dieu un peuple qui conserve son nom et son culte, jusqu'à l'avènement du Sauveur promis, un peuple au sein duquel s'accomplissent les figures dont les réalités sont réservées au peuple cosmopolite des chrétiens. Saluons donc Moïse et le Sinaï, sur les sommets duquel est donnée la loi de crainte dont le juif est encore si fier, bien qu'elle ait croulé avec les murs de Jérusalem et de son temple. (Voie Lavicane. Rosio, p. 393, V.)

Le peuple israélite ne pouvait se maintenir dans la réaction contre le polythéisme et l'idolâtrie, que par le secours d'une Providence occupée sans cesse à multiplier les prodiges; autrement, il retournait au veau d'or et à d'autres divinités plus odieuses encore. Un échantillon de ces merveilles est le miracle de l'eau sortant du rocher, au contact de la verge de Moïse. Nous le trouvons reproduit dans un des compartiments du très beau plafond de l'Ardéatine ayant Orphée pour centre. (Bosio, p. 239, IV.)

 

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Il est temps que paraisse David, roi et prophète, ancêtre direct du libérateur. Le livre de ses cantiques a passé tout entier de la Synagogue dans l'Eglise. Sans cesse, dans ses strophes inspirées, il montre le Christ, tantôt dans les souffrances, tantôt dans la gloire. Il convie toutes les nations de la terre à l'adoration du Dieu unique et véritable. C'est à David même que résiste le juif qui s'obstine à vouloir éloigner le gentil. Sur ce même plafond de la voie Ardéatine, on a peint le jeune David marchant, avec sa fronde, à l'attaque de Goliath. (III.)

L'esprit de prophétie, qui est un des principaux traits de l'Ancien Testament, est représenté par Elie dans les catacombes, comme il le fut sur le Thabor. Le cimetière de Domitille (Bosio, p. 227, IV) en fournit un intéressant exemple. Elie monte sur le char céleste qui va l'enlever, et laisse à Elisée son manteau de prophète. Il est à regretter que la dévotion indiscrète d'un chrétien ait mutilé celte belle fresque en creusant un loculus, afin d'ensevelir un enfant plus près du martyr qui reposait sous l'arcosolium.

Enfin le moment est venu où la promesse faite au commencement va s'accomplir. Un ange est envoyé à la Vierge, fille de David, pour lui annoncer qu'elle concevra, sous l'influence de l'Esprit-Saint, un fils qui, tout en étant le sien, sera appelé le Fils du Très-Haut. Une scène si imposante ne pouvait manquer d'être placée, quoique

 

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avec mystère, sous les yeux des fidèles. Le cimetière de Priscille nous fournit ce beau plafond, où la  Vierge,  assise  sur un  siège  d'honneur, ainsi que nous la montrent presque toujours les fresques des catacombes, afin de marquer sa supériorité sur tous les autres personnages, reçoit de Gabriel l'intimation du décret divin par lequel elle va devenir la mère de Dieu. (Bosio, p. 541.)

Une  autre peinture,   continuant  cette  divine histoire, nous montre la Vierge-Mère allaitant le Créateur de toutes choses, qui a pris chair dans son chaste sein. Un personnage tenant à la main le rouleau qui contient les prophéties d'Israël la désigne aux gentils.  L'étoile annoncée par Balaam, et qui guida les mages de l'Orient à Bethléem, scintille au ciel. Le style primitif de cette fresque, dont la gravure ne peut donner qu'une imparfaite idée, la fait remonter, aux yeux des connaisseurs, jusqu'à l'âge des Flaviens. On la voit au cimetière de Priscille, où elle semble se dérober aux regards,  et par sa dimension très restreinte et par la manière mystérieuse avec laquelle elle a été placée. Sur cette peinture, malheureusement  détériorée  par  l'humidité,   nous possédons le plus antique monument de Rome chrétienne en  l'honneur de  la Mère de Dieu. (De Rossi, Bulletino, III, 27.)

La même catacombe de Priscille nous offre dans une autre salle, célèbre sous le nom impropre de Capella graeca, une autre image de la

 

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Vierge-Mère, assise sur le trône, et se disposant à allaiter le divin enfant. Cette peinture, ainsi que celles qui l'accompagnent, remonte au temps de Marc-Aurèle. C'est dans le même compartiment que se trouve le groupe de la vierge Pudentienne cité plus haut dans cet ouvrage. Praxède a dû veiller à l'exécution de cette fresque, dans cette crypte des Pudens.

Mais ces deux images de la Madone à l'usage des chrétiens de l'Eglise primitive ne sont pas les seules qui se rapportent aux deux premiers siècles. Au cimetière de Nérée et Achillée, s'en présente une autre, entourée des plus classiques peintures de l'âge des Àntonins. Le trône désigne, selon la coutume, la majesté et la puissance de celle qui est assise et tient entre ses bras l'Enfant-Dieu. Autour d'elle sont les mages offrant au souverain Roi, son fils, les présents de l'Orient. Il est à regretter que cette peinture ait souffert de graves détériorations.

La série des peintures historiques retrace quelques-uns des prodiges de l'Homme-Dieu, de ces prodiges auxquels Cécile fera appel dans sa harangue à Tiburce, comme aux irréfragables arguments de la divinité du fils de Marie. Telle est la guérison de l'aveugle-né reproduite par une autre fresque de Nérée et Achillée. (BOSIO, p. 249, I.) Quant aux épisodes relatifs à la Passion du Sauveur, ils manquent, sauf peut-être celui du couronnement d'épines, au cimetière de Prétextat,

 

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et encore y serait-il tellement déguisé, qu'on aurait peine à trouver des arguments pour répondre au contradicteur. Rien d'étonnant d'ailleurs, lorsque nous rencontrons si souvent les martyrs sur nos fresques, toujours placides et n'annonçant leur triomphe que par la sérénité de leurs traits.

La résurrection de Lazare revient souvent sur nos peintures, et comme fait historique et comme symbole; car les traits de l'Evangile, ainsi que l'ont remarqué les Pères, servent à la fois d'arguments   dans  la  démonstration   chrétienne  et d'instruction morale aux fidèles. Dans cette première   partie   de   notre   exposé,   nous   insérons d'abord ce qui tient au positif des faits sur lesquels s'appuie la croyance. Les gentils de Rome et de l'Empire ont cru à Jésus-Christ, parce qu'il a ressuscité à Jérusalem un mort nommé Lazare, enseveli depuis quatre jours. Le sens moral que l'on peut tirer de ce fait les eût peu intéressés, si, avant tout, le fait n'eût pas été certain à leurs yeux.  Tenons-nous donc pour assurés qu'ils y ont regardé  de  fort près,  avant  d'accepter  le récit dans sa teneur; car personne n'ignorait les conséquences qui pouvaient résulter du passage d'un païen au christianisme. Quant à la société polie de Rome au sein de laquelle nous avons signalé et nous signalerons tant de conversions à la foi prêchée par les apôtres, on conviendra qu'elle s'affirme suffisamment par le luxe

 

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colossal de ces innombrables  peintures dont les débris sont encore si imposants et si précieux pour l'histoire de l'art. Ne faudrait-il pas être insensé, pour prétendre encore que le christianisme,  réduit aux ressources d'une agrégation formée au sein des classes vulgaires, eût pu concevoir et exécuter ces oeuvres d'une si haute distinction, et qui souvent rivalisent d'élégance avec les fresques si admirées des tombeaux des Nasons ? Non; c'est bien l'aristocratie chrétienne de Rome qui a cru la résurrection de Lazare par le Christ, et qui a reconnu pour un Dieu le Nazaréen, maître de la vie et de la mort. Le plafond d'Orphée nous donne aussi ce sujet si souvent répété dans les cryptes chrétiennes.  Lazare est représenté en momie, et la baguette dont le Sauveur le touche figure le pouvoir divin qui seul peut rendre un mort à la vie.

La foi chrétienne est désormais établie sur le fondement des miracles. Les apôtres reçoivent la mission d'enseigner toutes les nations : que va devenir le judaïsme? Après avoir recruté d'une faible partie de ses membres la nouvelle société, il s'irrite de voir les gentils admis à l'alliance de Dieu. Par son dépit inhumain contre le christianisme, il renouvelle la jalousie de Jonas contre Ninive pénitente. Il fallait que ce trait tînt bien fortement à coeur aux premiers chrétiens pour qu'ils l'aient reproduit si souvent, non seulement sur leurs fresques murales, mais jusque sur les

 

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bas-reliefs de leurs sarcophages.  La fureur des juifs contre la loi nouvelle, le bonheur, chez les gentils convertis, de se sentir héritiers des promesses, et d'avoir éprouvé les miséricordes de Dieu, nous donnent la raison de cette insistance. Le livre sacré nous apprend que Jonas, après avoir dénoncé aux Ninivites l'arrêt divin qui condamnait leur ville à une destruction violente dans le terme de quarante jours, s'irrita de voir Dieu pardonner à cette ville infortunée, qui l'avait désarmé par la prière et par l'expiation. Dans son dépit d'avoir proféré une menace que la bonté divine avait daigné retirer, il alla se placer sur une montagne située à l'orient de Ninive, et de là il considérait avec indignation  la ville  qui venait de faire l'épreuve de la miséricorde céleste. Le soleil était ardent au ciel, et dardait vivement ses rayons sur le prophète. Une des fresques du cimetière de Domitille nous le représente dans l'accablement physique et moral qu'il éprouvait. (BOSIO, 243, V.)

Il se leva cependant, et chercha à se construire un abri en ce lieu où sa colère le retenait. Dieu, qui lui ménageait une leçon, fit croître à l'instant sur l'appentis une plante grimpante aux larges feuilles que l'ancienne Vulgate appelle cucurbita, ce qui a donné lieu aux premiers chrétiens d'en mêler les fruits au-dessus de la tête du prophète. Sous cet ombrage, Jonas put goûter le repos de ses membres,  garanti qu'il

 

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était des ardeurs du soleil. Les fresques du même cimetière, avec leur allure classique, nous le représentent dans cette attitude. (BOSIO, 225, III.)

Mais Dieu, qui voulait donner aux juifs une leçon d'humanité, envoya dès le matin un ver qui coupa la racine du bienfaisant arbrisseau; les feuilles séchèrent tout à coup et tombèrent, et les premiers feux du soleil dont l'ardeur montait toujours vinrent donner d'aplomb sur la tête de Jonas. Le courage l'abandonna, et, dans sa déception, il en vint jusqu'à souhaiter la mort. Le peintre chrétien du deuxième siècle l'a représenté dans cette situation. (BOSIO, 226, III.)

Dieu se fit entendre alors à son prophète infidèle : « As-tu raison de t'irriter contre cet arbrisseau qui te refuse service? — Oui, répondit le prophète; je suis irrité à en mourir. » Et le Seigneur lui dit : « Tu te fâches au sujet d'une plante que tu n'as pas fait pousser. Née dans la nuit, elle a disparu dans une nuit, et moi je n'aurais pas le droit de pardonner à Ninive, cette immense cité, où plus de cent vingt mille hommes ne savent pas discerner leur main droite de leur main gauche? » (JONAS, IV.)

Saint Augustin explique ce type de Jonas si populaire dans les premiers siècles, et si inintelligible pour les chrétiens qui ne lisent plus la Bible. « Jonas, dit-il, figurait le peuple charnel d'Israël. Ce peuple était triste du salut des Ninivites, c'est-à-dire de la rédemption et de la délivrance

 

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des gentils. Pourtant, le Christ est venu appeler, non les justes, mais les pécheurs à la pénitence. Cette ombre de la cucurbite, qui s'étendait sur la tête du prophète, signifiait les promesses du Vieux Testament qui ne garantissaient, pour  récompense,   que   l'exemption   des   maux temporels, et dont les bienfaits, dans la terre de promission, n'étaient qu'une ombre des récompenses futures. Ce ver qui, dès le matin, vient ronger la racine de la cucurbite,  est le Christ qui, par sa parole, par la prédication de l'Evangile, a desséché ce feuillage temporel, à l'ombre duquel l'Israélite avait cru trouver un repos sans fin. Maintenant ce peuple expulsé de Jérusalem, privé de sa royauté, de son sacerdoce,  de son sacrifice, toutes choses qui n'étaient que l'ombre des biens futurs,  est esclave et dispersé; il est brûlé, comme Jonas, des ardeurs de la tribulation. » (Epist. ad Deogratias.)

Nous arrêtons ici la première série des peintures cémétériales, qui conduisaient les fidèles de la création et de la chute de l'homme à la réparation par le Christ, et se terminaient par la substitution de la gentilité au peuple d'Israël. Nous allons suivre maintenant l'enseignement dogmatique de la foi chrétienne; mais, auparavant, il est nécessaire d'établir l'Eglise par laquelle la foi et la grâce nous sont transmises.

 

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II

 

La mission du Christ sur la terre ne devait être que temporaire, et l'application des moyens par lesquels l'homme s'unit à Dieu devait être confiée à d'autres hommes. Jésus en choisit douze, auxquels il dit : « Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé. Allez, enseignez toutes les nations et les baptisez. » (JOHAN., XX; MATTH., XXVIII.) La crypte Ardéatine nous offre, sur une de ses fresques, le Sauveur assis sur un trône, et entouré de ces douze hommes, entre les mains desquels il va laisser la race humaine. Il les enseigne, et il leur donne l'investiture de leur pouvoir. Deux d'entre eux sont assis sur un pliant, comme préférés aux autres : c'est Pierre, pasteur des agneaux et des brebis, qui doit entrer en fonctions lorsque son maître sera monté au ciel; c'est Paul, docteur des gentils, exprimant par son office spécial la vocation de tous les peuples. Au centre sont placés les rouleaux des Ecritures sacrées, qui contiennent la parole de Dieu, et l'annonce prophétique de tout ce qu'il a daigné opérer par le genre humain. (BOSIO, 221.)

Mais la notion ne serait pas complète, si l'on se bornait à nous montrer ces douze dépositaires de la parole et des mystères du Christ. Ces hommes passeront, comme ont passé les prophètes;

 

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mais ils ont une oeuvre à établir avant de disparaître.  Ce sont eux que la sainte Liturgie célèbre, quand elle chante : « Les voici, ceux qui, vivant encore dans la chair, ont planté l'Eglise par leur sang.  » Ils sont les ministres de l'alliance que le Fils de Dieu veut contracter avec le genre humain. Cet Homme-Dieu a résolu de se donner une épouse sur la terre, et cette épouse sera l'Eglise. En elle vivront jusqu'à la fin des siècles les prérogatives qu'il a départies à ces douze hommes. Elle sera bâtie sur le fondement des apôtres (EPHES., II), et en elle résideront les dogmes de la foi, les grâces qui opèrent le salut de l'homme; hors de son sein il n'y aura pas de salut. Une seconde fresque, empruntée à la catacombe de Sainte-Agnès, sur la voie Nomentane, exprime d'une manière saisissante ce passage des apôtres à l'Eglise. Là encore, le Christ est assis au milieu de ses disciples; mais l'exiguïté du lieu n'a pas permis   à   l'artiste   de   représenter ceux-ci au delà du nombre de six.  Au-dessous apparaît une femme,  les bras étendus pour la prière; les festons suspendus au-dessus de sa tête annoncent les noces que le Fils de Dieu a célébrées avec elle. La Colombe, portant dans son bec le rameau d'olivier, l'assiste; c'est l'Esprit-Saint sous l'influence duquel elle est placée. Le parallélisme a obligé le peintre de répéter ce symbole à droite et à gauche. (BOSIO, 457.)

Les apôtres avaient été institués pour l'enseignement;

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l'Eglise est en même temps enseignante et enseignée. Les apôtres avaient tous reçu le don de sanctifier les hommes par les sacrements; l'Eglise possède le même don de sanctification, mais seulement dans un certain nombre de ses membres qui ont reçu un caractère spécial. Le baptême, à cause de sa nécessité, est le seul qui puisse être conféré sans ce caractère. Cette division entre l'Eglise enseignante et enseignée, sanctifiante et sanctifiée, n'altère point son unité, mais elle la resserre. Le moyen dont le Christ s'est servi pour établir et conserver cette unité, est l'établissement d'un des membres de l'Eglise comme base essentielle de l'édifice tout entier. Pour entrer dans la construction de l'Eglise, tous les autres membres doivent poser sur cette base. C'est Pierre, auquel Jésus, qui est la pierre angulaire, a communiqué sa propre solidité, et qui doit vivre dans ses successeurs jusqu'à la fin des temps. Les peintures du troisième siècle expriment déjà la prérogative de ce chef des apôtres.

Le Christ s'est présenté comme le pasteur universel. Les peintures cémétériales le retracent sans cesse avec ce caractère. L'homme qui doit tenir sa place a reçu de sa bouche, en la personne de Pierre, le pouvoir de paître brebis et agneaux. (JOHAN., XXI.)

Les brebis reposent tranquilles à l'ombre de ce pasteur qui les protège, en maintenant l'unité

 

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du bercail. Une hiérarchie descend du pasteur suprême, source divine de l'unité pastorale, et place à portée de chaque fidèle, au moyen de l'épiscopat, un représentant de l'autorité même du Christ. Mais le lien des chrétiens entre eux étant d'abord l'unité d'une même foi, et la foi, comme l'enseigne l'apôtre, pénétrant par l'ouïe (ROM., X), le pouvoir pastoral est représenté par la Chaire, de laquelle descendent les enseignements. De là, dans l'antiquité, cette vénération pour la propre chaire sur laquelle s'était assis le fondateur d'une Eglise, et qu'occupaient ensuite ses successeurs. Tertullien et saint Cyprien sont d'une grande éloquence sur l'incommutabilité de cette chaire, et telle était l'idée qu'en avaient les premiers chrétiens, qu'on l'a trouvée, non seulement peinte, mais gravée sur le marbre, au cimetière de la voie Lavicane. Elle y apparaît avec pompe, dominée par la colombe divine qui dirige les enseignements qui en descendent. Son importance et sa dignité sont marquées par les draperies qui l'entourent. (BOSIO, 327.)

La hiérarchie de puissance figurée ainsi par un trône, et de laquelle descend l'enseignement de la foi, d'où les chrétiens sont appelés fidèles, n'est pas la seule dans l'Eglise. Elle est appelée à s'unir à une autre qui se transmet par voie sacramentelle, et est appelée hiérarchie d'Ordre. C'est par celle-ci que la sanctification découle sur

 

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les fidèles. On entre dans ces rangs par l'imposition des mains du pontife, lequel communique par degrés la vertu divine, qui chez lui a sa source dans le caractère suprême de l'épiscopat. Un plafond du cimetière de Domitille représente ce grand acte d'une façon expressive. Le pontife est assis; deux ministres l'accompagnent, et il impose ses mains sur trois fidèles qui sont à ses pieds. Les rouleaux des saintes Ecritures sont là, et rendent témoignage de la réalité de ce qui s'opère dans cette auguste transmission du sacerdoce même du Christ. (BOSIO, 231.)

Régie par la hiérarchie de pouvoir, et sanctifiée par la hiérarchie d'Ordre, l'Eglise ne ferme qu'une grande personnalité, une, sainte, catholique, apostolique. Elle est l'élite de l'humanité. Elle tend vers tous les hommes, et, tous les hommes ont un chemin pour arriver à elle. C'est pour s'unir à elle que le Fils de Dieu est descendu du ciel en terre. Une partie d'elle est déjà triomphante et glorifiée au ciel; l'autre est encore ici-bas, et se nomme militante, parce qu'il lui faut lutter contre les obstacles qui l'entravent de toutes parts dans son oeuvre. Elle n'a rien à craindre cependant, car elle a été établie pour être la colonne inébranlable sur laquelle repose pour nous la vérité. (I Tim., III.) C'est cette expression de saint Paul qu'a voulu rendre le peintre du cimetière de la voie Lavicane lorsqu'il nous fait voir deux colombes posant avec tant de

 

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sécurité au pied d'une colonne mystérieuse. (BOSIO, 367.)

Dans son passage sur la terre, les épreuves ne manquent pas a l'Eglise. Elle a deux sortes d'ennemis. Les premiers sont les persécuteurs qui espèrent l'anéantir par la violence; mais l'amour de son Epoux lui fait tout souffrir avec patience, et par sa douceur elle triomphe de la force brutale. Ainsi se montra-t-elle à l'époque où nos peintres chrétiens la représentaient sur les murs des catacombes. Quoi de plus touchant que cet arcosolium du cimetière de la voie Lavicane où l'artiste a réuni l'Epoux et l'Epouse! (BOSIO, 387, I, II.) Le Christ est sous les traits du bon Pasteur; l'Eglise modeste et tranquille prie les bras étendus. Près d'elle, d'un côté, est le fouet garni de plomb dont la puissance des Césars l'a meurtrie; de l'autre, le lis qui figure sa virginité. Sur un arbre, les colombes aspirent vers elle, tandis que les agneaux caressent le Pasteur ou se complaisent en lui.

Les hérétiques forment la seconde classe des ennemis de l'Eglise. Ils ont juré de la corrompre, comme les deux vieillards de Babylone le tentèrent vainement à l'égard de Suzanne; mais elle garde avec une fidélité complète le dépôt de la vérité qu'elle a reçu de son Epoux. Elle a horreur de la moindre nouveauté en matière de doctrine, elle ne sait que mettre en pratique le commandement du Christ qui est la Vérité  : Est, est ;

 

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Non, non. (MATTH., V.) Au cimetière de Prétextât, le peintre l'a représentée sous la forme d'une innocente brebis, au-dessus de laquelle est écrit : Susanna. Deux loups s'approchent d'elle, espérant en triompher. Sur la tête de l'un d'eux est écrit Senioris, pour Seniores. Par la pureté inviolable de sa foi, l'Eglise triomphe de toutes les séductions, et mérite le bel éloge que lui donne saint Paul, de n'avoir en elle « ni tache ni ride ». (Ephes., v.) Cette peinture n'appartient qu'au troisième siècle; mais elle nous était si utile pour achever de caractériser l'Eglise, que nous nous sommes permis de la citer ici.

Mais là ne se borne pas le rôle de l'Eglise en ce monde. Elle est la mère commune, et, sans cesse, elle intercède pour les enfants que son sein a portés.  Yoyons-la suppliante au cimetière de Priscille. (BOSIO, 549, I.) Le laticlave décore sa tunique; on sent en elle l'Epouse du roi. Son attitude exprime l'ardeur de sa prière. Elle demande le retour des brebis perdues, la persévérance des brebis fidèles, l'éloignement des fléaux, les effusions nouvelles de la miséricorde. Vit-on jamais plus de grandeur unie à plus de majesté?

Un plafond du cimetière de la voie Lavicane nous montre encore l'Eglise dans son rôle d'intercession. Elle n'a plus la même grandeur qu'au cimetière de Priscille; sa tunique est néanmoins ornée du laticlave; une sorte de diadème apparaît sous son voile. Inspiré par les visions d'Hermès

 

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que nous avons citées plus haut, le peintre a affecté de lui donner les traits de la jeunesse, afin d'exprimer qu'elle ne saurait vieillir. (BOSIO, 393, III.)

 

III

 

La notion de l'Eglise étant ainsi établie, nous avons à suivre maintenant sur nos peintures les traces de son action. C'est elle qui met le chrétien en plein rapport avec le Christ dont elle est l'Epouse, et le chrétien, une fois initié, se trouve faire partie lui-même de l'Eglise. Nous avons montré la chaire de l'enseignement comme l'organe de la vérité révélée. Un dogme primordial en descend; c'est que Dieu s'est manifesté à l'égard des hommes par deux missions divines qui ont eu lieu : mission du Fils par le Père, mission du Saint-Esprit par le Père et le Fils. Dans la mission qu'il a reçue, le Fils est symbolisé par un agneau. Or l'agneau est destiné à l'immolation. On l'offre en sacrifice par l'effusion du sang, et ce sang est destiné à apaiser la colère du ciel. Mais l'Agneau divin triomphe de la mort, et saint Jean, dans sa prophétie, nous le montre royalement établi sur l'autel, portant la trace glorieuse de son immolation; et les choeurs célestes chantent éternellement : « Il est digue, l'Agneau, qui a été immolé, de recevoir

 

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la gloire et les hommages dus à la divinité. » (Apoc, V.)

Dans la mission qu'il est venu remplir, non temporaire ainsi que celle du Fils, mais permanente jusqu'à la fin des siècles, l'Esprit-Saint qui est comme l'âme de l'Eglise, ainsi que l'enseignent les Pères, de même que le Fils en est l'Epoux, opère en même temps sur chaque fidèle par la grâce dont il est le dispensateur et l'instrument. Le symbole sous lequel il s'est manifesté est la colombe. Son attribut visible est la branche d'olivier, autre signe d'amour et de paix. L'olive donne l'huile qui, avec le pain et le vin, est le troisième bienfait que Dieu a départi aux hommes dans l'ordre de nature et dans l'ordre de grâce. (Psalm., IV.) Sanctifié par les rites sacrés, l'huile devient le chrême, qui est le moyen de l'action sacramentelle de l'Esprit-Saint sur l'homme.

De la diversité des missions et des opérations du Fils et du Saint-Esprit, nous apprenons à connaître la distinction des personnes en l'essence divine, sans qu'il sait porté atteinte à l'unité de cette essence. Le Fils, que représente l'agneau, nous a révélé le Père. L'Esprit, qui s'est manifesté sous l'image de la colombe, nous a donné par son action le troisième terme des relations divines. Les peintres des catacombes ne pouvaient avoir l'idée de représenter la personne du Père qui n'est pas envoyé; mais ils ont

 

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exprimé la seconde et la troisième personne sous les traits à l'aide desquels les saintes Ecritures ont caractérisé leur mission. C'est ainsi que nous trouvons au cimetière de Priscille l'Agneau et la Colombe, posés hiératiquement sur le pied d'égalité, comme la base de toute la croyance chrétienne. (BOSIO, 547, II)

Or c'est par son immolation sur la croix que l'Agneau a racheté les péchés du monde. C'est par la substitution de l'arbre du Calvaire qu'a été réparé le désastre dont l'arbre de la science du bien et du mal avait été l'occasion dans le paradis terrestre. La croix, « scandale pour les juifs, folie aux yeux des gentils » ( I Cor., I), est donc le point de départ du christianisme. Les peintures des catacombes ne pouvaient pas demeurer muettes sur ce signe sacré, et, s'il importait de ne pas l'exposer trop visiblement aux regards des païens qui pouvaient pénétrer tôt ou tard dans ces sanctuaires souterrains, il n'en avait pas moins le droit d'être exprimé aux yeux des fidèles, pour lesquels d'ailleurs il était l'objet de tant d'amour et de tant d'espérances.

Aucun sujet en effet, si ce n'est le divin mystère de l'Eucharistie, ne s'offrait aussi fréquemment dans les catacombes aux regards des futurs martyrs, que le signe de la croix sur laquelle l'Agneau de Dieu a offert le sacrifice de la rédemption. Les plus anciennes peintures de Rome souterraine sont celles du cimetière de Lucine.

 

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Entrons dans l'une de ses chambres les plus primitives. Au centre du plafond, on aperçoit encore l'image demi-effacée du bon Pasteur, qui se retrouve sur les pendentifs de la voûte, croisant avec l'image de la femme qui prie, les bras étendus. Le reste appartient au pur agrément de la décoration. Des têtes selon le goût antique, des génies dessinés dans toute la pureté classique; tous ces motifs secondaires sont de ceux que le sévère Tertullien permet aux chrétiens d'employer  « comme simple ornement », simplex ornamentum. (Adv. Marcionem, Mb. II, cap. XXII.) Le style est celui des peintures de Pompéi, et des connaisseurs d'un goût incontestable ne font aucune difficulté de rapporter cette fresque au temps des Fia viens. Pour un oeil tant soit peu attentif, le sujet n'est autre que le triomphe de la croix, et le jeu des compartiments n'a d'autre but que de la représenter tout en la dissimulant. Le centre du plafond l'exprime de la manière la plus sensible. Les pendentifs la présentent encore d'une façon plus développée, et pour la troisième fois, on la trouve projetant ses quatre lignes à la retombée de la voûte. On dirait un défi lancé par Lucine au paganisme de Rome. (De Rossi, Roma solteranea, I, tav. X.)

Un autre plafond qui descend à l'âge des Antonins, au cimetière de Priscille, présente la croix d'une manière non moins expressive, ayant aussi le bon Pasteur au centre. (BOSIO, 537, I)

 

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L'ornementation simple et animée donne à cette charmante peinture le cachet de l'époque; et, à son aspect, on éprouve quelque chose du bonheur que devaient ressentir les chrétiens, en voyant ainsi le signe du salut, qu'ils osaient très rarement risquer sur les pierres sépulcrales, arboré d'une façon si significative, et dominant la salle tout entière.

Le plus souvent la croix n'est pas arborée avec cette pompe. Elle est simplement un arbre dont la vue doit rappeler celui qui fut l'instrument du salut du monde. Toute l'antiquité des Pères, et le concert de toutes les liturgies de l'Orient et de l'Occident, célèbrent le choix que le ciel a fait du bois pour réparer le dommage causé par le bois à l'humanité tout entière. Une jolie peinture du cimetière de la voie Ardéatine nous présente une âme symbolisée sous la forme d'une colombe, et aspirant avec tout son amour vers l'arbre qui lui redit le dévouement de son libérateur divin. (BOSIO, 243.)

Une autre colombe, dans un des compartiments du même plafond, contemple le mystère du bois dans toute son étendue. Les deux arbres sont devant elle; le premier n'est plus qu'un bois mort, auquel le second arbre, par la réparation du péché de l'homme, a ôté la vie.

Toujours au même cimetière, dont les fresques occupent par leur nombre et par leur importance la première place dans les merveilles de la Rome

 

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souterraine, nous devons signaler l'arbre mystérieux trahissant sa signification d'une façon plus sensible encore. Pour signe de la vie qui est en lui, il lance deux rameaux verdoyants, et son tronc est accompagné d'une traversée horizontale qui donne à cette peinture sa signification complète. A droite et à gauche, une colombe le contemple, et chacune d'elles a devant les yeux le tronc dénudé de l'arbre fatal. (BOSIO, 247.)

D'autres fois, l'intention est plus cachée, et, sous l'apparence d'un paysage, la même région des catacombes nous offre l'arbre étendant deux rameaux, comme pour embrasser le monde. A son ombre bienfaisante, le troupeau, représenté tantôt par la brebis, tantôt par le boeuf, goûte le repos et la sécurité.

Ainsi la croix d'où est descendue la réconciliation du ciel avec la terre, et par laquelle a été renouée l'alliance entre Dieu et l'homme, planait sur toutes les pensées et sur tous les sentiments des fidèles qui se réunissaient dans ces lieux sacrés. Tous les bienfaits divins avaient émané de la croix par le sang rédempteur dont l'Agneau l'avait arrosée. Ce sang précieux était la source d'où découlaient les moyens mystérieux par lesquels Dieu s'unit à l'homme, c'est-à-dire les sacrements.

 

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IV

 

Le premier de tous était le baptême, qui montrait l'eau devenue puissante pour laver, non plus seulement les corps, mais les âmes. Le sang du Christ lui a donné cette vertu, et elle s'est écoulée avec lui du flanc du Rédempteur ouvert par la lance. Mais le prélude de l'emploi de l'eau pour purifier le monde a été le déluge, oeuvre de justice, en attendant l'oeuvre de la miséricorde qui ne devait paraître qu'après l'arrivée du Rédempteur. La représentation de Noé dans l'arche flottant sur les eaux est fréquente sur nos peintures; mais elle s'y complète toujours par la présence de la colombe apportant le rameau d'olivier. Dans notre nouvelle naissance, la Colombe opère avec l'Agneau. L'eau régénère l'homme, et l'huile le fait parfait chrétien. C'est ce que chante l'Eglise, le jeudi saint, lorsqu'elle célèbre la dignité du chrême sacré. « Lorsque les crimes du monde, dit-elle, eurent été expiés par le déluge, la colombe vint présager la paix rendue à la terre, par le rameau d'olivier qu'elle portait, annonce des faveurs que nous réservait l'avenir. Cette figure se réalise aujourd'hui, lorsque, les eaux du baptême ayant effacé tous nos péchés, l'onction de l'huile vient donner beauté et sérénité à nos visages. » (PONTIFICALE ROM.)

 

 

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On sent que c'est en face dune de ces représentations du mystère que Tertullien a écrit ces lignes : « De même qu'après les eaux du déluge qui fut comme le baptême du monde, l'antique iniquité étant effacée, la colombe sortit de l'arche, et y rentrant avec la branche d'olivier, signe de paix chez les  gentils  eux-mêmes,  annonça l'apaisement  du  courroux  céleste;   ainsi,   dans l'ordre   spirituel,   lorsque la terre,  c'est-à-dire notre  chair,  remonte du lavoir sacré,  laissant derrière elle ses anciens péchés, la Colombe de l'Esprit-Saint,  envoyée du ciel,  vole sur nous, apportant la paix de Dieu, en sorte qu'il nous est aisé   de   voir   que   l'arche   a   été   la   figure  de l'Eglise. » (De Baptismo, cap. VII.)

Sur les fresques de l'une des chambres primitives du cimetière de Lucine, les paroles de Tertullien sont appliquées à la lettre. Le ministre du baptême, après avoir plongé trois fois son néophyte dans l'eau purifiante, l'en retire régénéré, et du ciel, la Colombe divine descend, apportant l'olivier dont l'huile confirmera le nouveau chrétien. (De Rossi, Roma sotterranea, I, tav. XIV.)

Quoi d'étonnant si le catéchumène, instruit des merveilles qu'il a plu à Dieu d'opérer par l'élément de l'eau, aspirait ardemment à la fontaine sacrée où il devait perdre toutes ses souillures, et si, pour peindre son ardent désir, il empruntait avec transport les paroles de David,

 

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au psaume XLI : « Comme le cerf altéré désire l'eau des fontaines, ainsi mon âme aspire vers son Dieu? » De là, les représentations de l'âme haletante au baptême sous la forme d'un jeune cerf, ainsi que nous la rencontrons au cimetière des saints Marcellin et Pierre, inter duas lauros. (BOSIO, 335.)

 

V

 

Le Christ ayant ainsi régénéré le néophyte, et l'Esprit-Saint l'ayant marqué de son sceau, il lui faut désormais une nourriture qui soit en rapport avec son origine. « Ce n'est pas de la chair et du sang, dit saint Jean, qu'il est né, mais de Dieu. » (JOHAN., II.) Il faut que Dieu même devienne son aliment. Ce sera encore le fruit de l'arbre de la croix, sur lequel l'Agneau est immolé pour être ensuite mangé dans le festin pascal, et la Colombe divine aura encore son rôle. Mais, rien n’était plus merveilleux et plus surhumain que cette nutrition que le Christ avait annoncée, lorsqu'il disait : « Ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage » (Ibid., VI), la représentation d'un tel mystère sur les peintures chrétiennes devait être l'arcane par excellence. Dès l'origine, les fidèles, pour l'exprimer, eurent recours à une anagramme qui renfermait tout, et

 

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ne trahissait rien aux yeux des profanes. Cette anagramme, composée de chacune des premières lettres d'une formule exprimant le dogme de la foi, donnait un mot significatif en rapport avec le mystère et représentant les figures bibliques qui l'avaient annoncé. La formule était : ІΗΣΟΥС ΧΡΙΣΤΟС ΘΕΟΥ ΥΙΟС ΣΩΤΗΡ Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur. L’anagramme donnait ΙΧΘΥС ,  Poisson. Dès lors, le nom et l'image du poisson devinrent la tessère des chrétiens, et on le retrouve dès l'origine, sur leurs inscriptions, sur leurs pierres gravées et sur leurs peintures. L'inscription d'Autun, celle de saint Abercius, mille autres débris de l'antiquité chrétienne ont donné matière à écrire, avec autant de profondeur que d'intérêt, sur le symbole chrétien du poisson; et des savants, comme S. Em. le cardinal Pitra et M. de Rossi, ont laissé peu à dire sur un point de si haute importance.

Pour rester dans notre sujet, nous nous bornons aux représentations du poisson dans les catacombes romaines. Nous citerons d'abord une pierre sépulcrale du cimetière de Priscille, reproduite par M. de Rossi en son Bulletin d'archéologie chrétienne (1864, février).

Nous avons là un monument en parfait rapport avec celui que nous avons relevé ci-dessus, représentant les deux personnes divines envoyées pour le salut de l'homme, avec cette différence que le Fils de Dieu ne paraît pas sous la forme

 

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de l'agneau, mais sous celle du poisson. L'un et l'autre symbole a la même signification; mais l'agneau est pour être immolé, et le poisson pour servir de nourriture. Cette tombe qui n'a pas d'autre inscription, et qu'un oeil distrait pourrait aisément négliger, n'a pas été relevée, et la réunion des deux symboles n'en est pas moins d'une haute importance, si on la rapproche de l'autre peinture du même cimetière, sur laquelle la colombe est unie à l'agneau.

La peinture chrétienne des catacombes ne pouvait manquer de remonter jusqu'à l'Ancien Testament, pour y chercher la première manifestation du poisson mystérieux qui doit être à l'homme nourriture et remède. Or voici sur les fresques du cimetière de Nérée et Achillée le jeune voyageur Tobie rapportant triomphalement le poisson, qui doit opérer d'une manière si efficace en faveur de lui-même et des siens. BOSIO, 243, II)

Mais pour servir à la fin bienfaisante à laquelle il est destiné, il faut préalablement que le poisson meure comme l'agneau. Le fer l'a traversé, et il a été soumis à l'action du feu avant de devenir l'aliment mystique des âmes. De là, est-il représenté, au même cimetière de l'Ardéatine, dans l'état de souffrance et de mort qui a fait de lui la victime du sacrifice, à laquelle participe le chrétien comme à l'aliment de sa vie. (BOSIO, 247)

 

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Ainsi  préparé  pour le  besoin  de l'homme,  l’ίχτυς  (Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur) apparaît maintes fois servi sur la table,  uni au pain et nourrissant ses convives.  La plus ancienne de ces peintures, malheureusement plus qu'à demi  ruinée,  se trouve dans l'ambulacre du cimetière de Domitille. Elle est dans le style des fresques contemporaines de Pompéi. On y voit servi sur une table élégante un poisson entouré de petits pains, et deux convives assis qui vont s'en nourrir.

Les fresques du troisième siècle, au cimetière de Calliste, sont plus expressives encore et plus détaillées; mais étant postérieures à l'époque à laquelle nous nous arrêtons, nous avons dû les négliger, malgré leur importance dogmatique, dans ce travail auquel nous voulons laisser jusqu'à la fin sa couleur historique. Nous sommes plus que dédommagés par la précieuse peinture que nous offre le cimetière de Lucine dans un cubiculum que sa forme et son ornementation font aisément remonter au règne des Flaviens.

Sur la paroi de l'une des chambres primitives de cette catacombe, dans l'intervalle qui sépare l'un de l'autre deux loculi superposés, est peint le poisson portant sur son dos une corbeille identifiée avec lui dans un même symbole. Cette corbeille est remplie de petits pains qui s'accumulent jusqu'à son orifice; au centre de la corbeille est une ouverture fermée par un léger treillis,

 

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à travers lequel on aperçoit un vase de cristal rempli d'un vin dont la transparence est encore sensible. Ce symbole eucharistique est répété deux fois, deux poissons ainsi chargés de la corbeille se correspondant l'un à l'autre. (De Rossi, Roma sotterranea, I, tav. VIII.)

Il est aisé de reconnaître que cette peinture n'a rien  d'historique,  et qu'elle est exclusivement dogmatique. Désormais le poisson eucharistique est expliqué.   L' ίχτυς, c'est-à-dire « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur », est ici identifié avec le pain et le vin eucharistiques,  et la parole du Christ est prise à la lettre, lorsqu'il a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel. Ma chair est véritablement nourriture et mon sang est véritablement breuvage.  » (JOHAN., VI.) Sur d'autres fresques,  le poisson apparaît mort et préparé comme pour un repas; ici il est vivant et l'on  ne peut nier que,  dès la fin du premier siècle, la relation personnelle du Christ avec le pain et le vin consacrés n'ait été reconnue.  Il n'est pas jusqu'à la corbeille contenant les dons eucharistiques qui n'ait son fondement dans les usages primitifs, comme étant usitée pour renfermer le pain et le vin consacrés. (HIERONYM., ad Rusticum.) En présence de cette peinture de si grande importance, M. de Rossi relève la légèreté avec laquelle M.  Renan a osé dire que le poisson ne paraît dans les catacombes qu'à l'état de mets, servi sur une table où le Christ prend

 

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un repas avec ses disciples. D'abord, la peinture d'un tel repas n'existe pas dans les catacombes, et si plusieurs fois des convives y apparaissent se nourrissant de poisson, c'est une application de l'arcane, tandis qu'ici c'est l'arcane lui-même antérieur à toute représentation historique. La peinture du cimetière de Lucine constate irréfragablement ce fait, que la foi de l'Eglise catholique représentée sur ce monument de l'âge apostolique n'a pas varié, et que l'identité du pain et du vin eucharistiques avec la personne même du Christ fut reconnue dès l'origine du christianisme.

Après les symboles dans lesquels se déclare cette identité, viennent les figures où l'on voit le Christ, sous la forme humaine, dispensant lui-même le pain vivant. Telle est une fresque du cimetière de l'Ardéatine, où il est représenté ayant les pains dans le pan de sa robe. (BOSIO, 245, II.)

La multiplication miraculeuse du pain eucharistique qui ne s'épuise jamais, quel que soit le nombre de ceux qui y participent, est marquée plus d'une fois dans les cimetières par les sept corbeilles qui demeurèrent pleines de pain, après que les cinq mille hommes eurent été rassasiés. Ces peintures sont à la fois historiques et symboliques.

Nous retrouvons le pur symbole dans une autre série de peintures, où l'aliment divin est présenté

 

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sous la forme mystérieuse du lait, qui est la première nourriture de l'homme. L'emploi de cette figure de l'Eucharistie se trouve déjà dans les Actes de sainte Perpétue, écrits aux premières années du troisième siècle. La martyre raconte que le pasteur représenté, comme le personnage des sept corbeilles, sous les traits d'un homme en cheveux blancs, lui a mis dans la bouche un lait délicieux. Sur une peinture du cimetière de la voie Lavicane (BOSIO, 363), le vase contenant ce lait divin est placé sur le dos de l'agneau lui-même, pour figurer son identité avec lui, comme la corbeille contenant le pain et le vin est incorporée au poisson sur les peintures de Lucine.

Le même agneau reparaît sur une fresque du cimetière de l'Ardéatine, mais le vase ne pose pas immédiatement sur lui. Il en apparaît comme le dispensateur et le gardien, comme celui auquel il faut s'adresser pour obtenir cet aliment qui procède de lui; c'est dans cette intention qu'il le tient suspendu à sa houlette. On voit combien ce symbolisme est à la fois plein de grâce et de doctrine. (BOSIO, 249, III, IV.)

Outre une fresque du cimetière de Lucine où le pasteur lui-même tient le vase de Sait, nous en signalerons une autre encore au cimetière de la voie Nomentane, où ce même pasteur est représenté entre deux de ces vases, sur l'un desquels pose sa houlette. (BOSIO, 455, I.)

Nous terminerons la déclaration du symbole

 

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du lait eucharistique, en signalant une représentation tirée des peintures primitives du cimetière de Lucine. On y voit le vase de lait établi sur une sorte de monticule. A droite et à gauche, deux brebis le gardent respectueusement, comme un dépôt dont elles connaissent le prix, et qui semble avoir été placé là pour elles. (De Rossi, Roma sotterranea, I, tav. XII.)

Nous avons dû nous étendre longuement sur les manifestations d'un point aussi capital de la doctrine catholique que l'est celui de l'Eucharistie. On a été à portée de constater la croyance primitive sur l'essence de cette nourriture divine, et, après avoir contemplé le chrétien régénéré dans l'eau et rendu parfait par l'huile sainte, nous le voyons maintenant mis en possession du Christ lui-même qui s'incorpore à lui. Mais il nous faut explorer encore la série des grâces dont le sacerdoce chrétien, que nous avons vu ci-dessus conféré par le pontife, est le moyen.

 

VI

 

L'homme régénéré dans le Christ n'est pas pour cela devenu impeccable. Si, après le baptême, après la réception de l'Esprit-Saint, et la participation au Poisson divin qui est le même que l'Agneau, il lui arrive de retomber dans le péché, sera-t-il perdu sans retour? La miséricordieuse

 

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prévoyance du  Christ est venue  à son secours, en établissant un autre sacrement, dont l'effet est de remettre les fautes commises après le baptême.  L'église  romaine  n'eut pas seulement à consigner l'expression de ce dogme sur les représentations patentes dans les lieux de réunion des chrétiens. Elle dut protester avec une insistance  particulière  contre les  orgueilleuses tendances des sectes rigoristes qui prétendaient borner le pouvoir sacramentel à établir l'homme dans l'amitié de Dieu, sans plus aucun moyen de le restituer dans cet heureux état, s'il avait le malheur d'en déchoir.

Ces pharisiens de la loi nouvelle se scandalisaient des paroles que le Sauveur avait dites à ceux de la Synagogue : « Le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés. » (MATTH., IX.) Semblables à d'autres hérétiques qui n'ont pas voulu prendre à la lettre les paroles du Christ, quand il dit : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », ils refusaient d'accepter la portée de son langage, lorsqu'il déclara qu'il remettait les péchés « en tant que Fils de l'homme ». Ils entendaient par là borner la puissance du caractère sacerdotal conféré dans l'ordination, comprenant très bien que si le Christ, en tant que Fils de l'homme, a pu remettre les péchés, d'autres fils de l'homme peuvent recevoir de lui le même pouvoir. Pour protester contre cette odieuse hérésie, l'église romaine fit peindre fréquemment

 

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dans les catacombes l'image du paralytique emportant son lit, parce que ce fut dans la guérison de ce malade que le Christ prononça ces solennelles paroles, qu'il interpréta plus tard, en disant : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. »

Mais, transportons-nous au cimetière de Priscille, et contemplons-y ce gracieux plafond. (BOSIO, 547, A.) Le pasteur en occupe le centre; mais ce n'est plus une brebis qu'il porte sur ses épaules; c'est la chèvre qui ne semblait pas appelée à un tel honneur. Aux pieds du pasteur, le troupeau est représenté par l'agneau et la chèvre, afin de donner à entendre que, dans sa miséricorde, le Sauveur, qui n'a parlé que d'agneaux, consent à recevoir près de lui cette espèce inférieure qui figure les pécheurs, ayant perdu la sainteté de leur baptême, et l'ayant recouvrée par le ministère des clefs. Ils sont rentrés au bercail, et il ne tient qu'à eux de n'en plus sortir. Avec quel amour cette humble chèvre, réhabilitée dans le troupeau, contemple le Fils de l'homme, auquel elle doit son heureuse rentrée sous les ombrages dans lesquels se jouent des colombes!

L'église romaine, lorsque le montanisme fit irruption dans son sein, ne se borna plus à faire peindre le bon Pasteur sur les murailles des cimetières; Tertullien, dans son dépit, se plaint que le pape Zéphyrin fût allé jusqu'à faire graver ce signe d'espérance pour les pécheurs sur les

 

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calices, où, après avoir été réconciliés par le sacrement de la pénitence, ils venaient aspirer le sang du Christ. Mais, pour revenir à nos fresques, l'Evangile y avait déjà été mis à contribution quant aux types de la réhabilitation, témoin la coupable mais humble Samaritaine, si gracieusement représentée sur une des fresques du cimetière de Domitille. (BOSIO,  245, III.)

La scène de Lazare enseveli depuis quatre jours, et répandant déjà l'odeur de la corruption, est sans cesse représentée, non seulement comme un monument du pouvoir du Christ sur la vie et la mort, mais le plus ordinairement comme le symbole du pouvoir sacramentel qu'il a laissé à son Eglise, de rendre la vie de l'âme au pécheur le plus invétéré, par la rémission des péchés.

C'est ainsi que la mission du Fils de Dieu et de l'Esprit-Saint, de l'Agneau et de la Colombe, au moyen du baptême, de la chrismation, de l'eucharistie et de la pénitence, a restitué à l'homme, malgré sa chute, l'être surnaturel, et, selon l'expression hardie de saint Pierre, l'a fait « participant de la nature divine ». (II PETR., I.)

 

VIl

 

Il s'agit maintenant de montrer ce que doit être cet homme  renouvelé,  et pour cela nous

 

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avons à chercher les traits de la vie morale du chrétien sur nos peintures.

La première chose qui nous frappe, c'est cette sorte d'identité qui semble désormais établie entre le médiateur divin et ceux qu'il est venu rattacher à Dieu. Elle avait déjà apparu, lorsque l'appellation de Christianus fut décrétée à Antioche, pour désigner désormais les disciples du Christ. Dans les catacombes et sur les antiques représentations chrétiennes, le poisson apparaît fréquemment, mais il ne signifie pas toujours le Christ; souvent c'est le fidèle même qu'il exprime. Qu'est le fidèle en effet, sinon un poisson? Le Christ n'a-t-il pas dit à ses apôtres  : « Je vous ferai pêcheurs d'hommes? » (MATTH., IV.) Aucune des peintures de l'époque à laquelle nous nous arrêtons ne représente cette pêche, si ce n'est peut-être celle par trop effacée de l'ambulacre du cimetière de Domitille; mais le chrétien-poisson lui-même abonde déjà sur les fresques du second siècle.

De même, le Verbe incarné étant dépeint sous les traits de l'agneau, son disciple devra revêtir aussi le caractère de l'agneau. « Je vous envoie, dit le Sauveur, comme des agneaux au milieu des loups. » (Luc, X.) Dans la parabole où il se représente comme le pasteur, il parle sans cesse des fidèles comme de ses brebis « qu'il connaît et dont il est connu ». (Johan., X.) Les peintres des cimetières n'ont eu garde d'oublier cette

 

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assimilation touchante. Il n'est pas jusqu'au pauvre pécheur réhabilité après le baptême dont il avait perdu la grâce, qui ne reparaisse plus d'une fois sous les traits de la chèvre, il est vrai, mais agile et régénéré.

La manifestation de l'Esprit-Saint, sous la forme de la colombe, amenait un nouveau type pour désigner le chrétien par imitation. Au-dessus des eaux du Jourdain, c'est l'Esprit-Saint qui se manifeste sous un signe sensible : Spiritus Sanctus; mais l'âme humaine est désignée aussi, dans les Ecritures, sous le nom de spiritus. Le Psautier se termine par ces paroles : Omnis spiritus laudet Dominum. (Psalm. CL.) L'antiquité païenne avait consacré la colombe à Cypris; le christianisme s'en empare désormais et l'inscrit de toutes parts, dans son sens nouveau, sur ses monuments primitifs. Tantôt elle vole, tantôt elle repose, tantôt elle tient dans ses pattes le laurier de sa victoire, tantôt elle le porte à son bec; rien de plus répété aux catacombes.

Avant d'aller plus loin, il nous faut parler du symbolisme des fleurs sur les peintures cémétériales. Nous y rencontrons souvent la rose et le lis réunis ensemble comme sur une même tige : le lis, signe de la pureté de l'âme; la rose consacrée par les païens à l'amour profane, et devenue pour les chrétiens l'expression de cet amour suprême qui les conduisait au martyre. Minucius Félix, dans son Octavius (cap. XXXVIII),

 

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répond aux païens qui accusaient les sectateurs du christianisme de dédaigner les fleurs, parce qu'ils ne s'en couronnaient pas : « Bien que toute créature, étant un don inviolable de Dieu, ne puisse être souillée en elle-même par le mauvais usage, nous nous abstenons, il est vrai, de certain emploi de ces créatures, pour ne pas donner lieu de penser que nous accordons quelque chose aux démons dans ce qui leur est consacré, ou que nous rougissons de notre religion. Mais est-il permis d'ignorer le goût que nous professons pour les fleurs, nous qui faisons tant de cas de la rose du printemps et du lis, et généralement de ce que les fleurs offrent de charme, soit dans leurs couleurs, soit dans leur parfum? Nous savons nous en servir, soit pour en joncher la terre, soit pour en former de fraîches guirlandes, dont nous entourons notre cou. Si nous n'en couronnons pas nos têtes, excusez-nous, c'est par l'odorat et non par les cheveux de l'occiput que nous aspirons le parfum des fleurs. » Ce goût des premiers chrétiens pour les plantes et les arbres odoriférants paraît sur les peintures cémétériales, dans les rinceaux dont elles sont décorées si souvent. Quant à la rose et au lis emmêlés, il ne se peut rien voir de plus gracieux que les échantillons qui nous sont fournis par les fresques du cimetière de l'Ardéatine. (BOSIO, 241, 247.)

Le laurier, symbole de cette victoire qui ne

 

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s'acquiert que par une lutte au champ d'honneur, et qui est sans cesse célébré dans l'antiquité ecclésiastique comme l'emblème du martyre, ne pouvait manquer de figurer parmi les symboles en faveur dans Rome souterraine. La même catacombe qui vient de nous donner la rose et le lis, nous fournit aussi le laurier accompagnant le collier de perles qui sera le prix du vainqueur. (BOSIO, 245.)

Mais il faut entrer maintenant dans la série des actes de vertu que le chrétien devra pratiquer pour être digne de son divin caractère. Avant tout, il lui faut mettre en Dieu une confiance inaltérable. Son espérance dans le secours d'en haut doit être cette ancre que recommande l'Apôtre. (Hebr., VI.) Aussi voyons-nous fréquemment sur les pierres gravées pour l'usage des fidèles, et qui sont arrivées jusqu'à nous, le poisson, figure du chrétien, se serrant fortement contre cette ancre de salut, qui, terminée par la croix, montre que toute l'espérance de l'homme repose dans le Christ, qui a délivré le genre humain par l'effusion de son sang sur le bois de la rédemption.

A côté de l'espérance apparaît l'humilité; l'homme était d'autant moins disposé à mettre sa confiance en lui-même, qu'il sent tout ce que Dieu opère en sa faveur. De là cette simplicité héroïque, caractère d'une nouvelle génération que l'on aurait crue descendue du ciel et se révélant

 

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à la terre. Un jour le Christ avait béni un enfant, et il avait dit à ceux qui l'entouraient : « Si vous ne devenez comme cet enfant, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » (MATTH., XVIII.) La simplicité devait donc faire le caractère de la nouvelle société appelée à triompher de l'ancienne, au sein de laquelle l'orgueil et toutes les convoitises étaient déchaînés. Cette vertu respire de toutes parts dans les nombreuses figures qu'a produites l'art des catacombes. On sent que tous ces personnages ont traité avec Dieu, et qu'il leur en reste l'impression douce et profonde du néant de l'homme. Clément d'Alexandrie, dans son délicieux Carmen au Christ, Roi des enfants, épanche l'enthousiasme qu'inspirait à ses contemporains cette paix, fruit de l'humilité chrétienne. Nous citerons ici le Christ bénissant un enfant, d'après une fresque du cimetière de la voie Latine. (BOSIO, 307, II.) Ceux qui voudraient y voir la guérison de l'aveugle-né n'ont évidemment pas considéré avec attention cette peinture qui retrace un enfant et non un homme, en même temps qu'elle est en parfait rapport avec le récit évangélique.

La confiance envers Dieu et l'humilité produisent la prière; et l'on peut dire que le grand nombre des figures chrétiennes des catacombes représente le chrétien dans l'exercice de cet acte de piété envers Dieu. La révérence avec laquelle l'homme doit aborder ce souverain Seigneur est

 

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exprimée par le type de Moïse qui vient d'ôter sa chaussure par respect avant de s'approcher du buisson ardent, près duquel il doit s'entretenir avec Dieu. Les belles peintures du cimetière de Nérée et Achillée nous fournissent encore cet intéressant sujet. (BOSIO, 259, III.)

Quant à la prière elle-même, ainsi que nous venons de le dire, elle est partout dans les catacombes. Ces hommes, ces femmes, recueillis et immobiles, qui ont reçu le nom d'orantes, se retrouvent à chaque pas. On sent que c'est avec Dieu qu'ils traitent. Leur attitude représente le Christ, les bras étendus sur la croix et offrant sa prière pour le salut du genre humain. Ils savent que c'est par lui que leur prière monte jusqu'au ciel et est agréée, et ils persévèrent dans l'application à Dieu avec lequel la contemplation les unit. Que leur importe le fracas qui accompagne les convulsions de l'Empire au-dessus de leur tête! Leur âme repose en Dieu,  leur corps exprime la figure de la croix; sous quelques jours peut-être ils seront immolés; mais la Rome nouvelle, grâce à la prière silencieuse, s'établira par eux, et les temples des faux dieux, s'écroulant, verront s'élever du sol de la ville éternelle les basiliques qui porteront jusqu'aux cieux le nom et la gloire des martyrs. Soit que les orantes des catacombes  expriment   la  prière   éternelle  des bienheureux au sein de Dieu, soit qu'ils rendent la prière de ceux qui sont encore dans la voie de

 

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l'épreuve, il est à remarquer que le caractère et l'expression demeurent toujours les mêmes.

Le détachement des choses temporelles et la patience sous la main de Dieu dans les épreuves, entraient aussi dans le caractère du chrétien. Il lui fallait se défendre des charmes de la vie présente dont il avait reconnu la vanité et trop souvent le danger, depuis qu'il avait écouté les enseignements de l'Evangile. L'exemple de Job soumis à Dieu au sein même des plus grandes tribulations, était rappelé aux premiers fidèles par saint Jacques dans sa solennelle épître. (Cap. V.) L'effigie de ce héros de la patience ne pouvait donc être omise dans la série des peintures catéchétiques des cimetières. (BOSIO, 259, I.)

Au reste, ils devaient être prêts à la tribulation, ces chrétiens des générations premières, obligés qu'ils étaient de compter sans cesse sur le martyre, comme sur le dénouement plus ou moins prochain de leur existence. Ils n'allaient pas au baptême sans avoir entendu lire, durant les heures solennelles qui précédaient, l'histoire des trois enfants jetés à Babylone dans une fournaise ardente, pour avoir refusé d'adorer la statue de Nabuchodonosor. Ces trois héros furent miraculeusement préservés; mais les chrétiens n'ignoraient pas que Dieu ne s'était pas engagé à répéter le prodige, chaque fois que ses serviteurs de la loi nouvelle seraient appelés à confesser leur foi. Pierre avait dit aux chrétiens dans sa

 

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première épître : « Le Christ a souffert dans sa chair; armez-vous de cette pensée. » (Cap. IV.) Le martyre ou l'apostasie, telle était l'alternative qui pouvait s'offrir à eux d'un moment à l'autre. C'est pour cette raison que la représentation des trois enfants dans la fournaise est une des plus fréquentes sur les fresques des catacombes. Au cimetière de Priscille, la divine Colombe se fait remarquer planant au-dessus des trois martyrs, et portant dans son bec le rameau d'olivier, pour rappeler l'huile sacrée de la confirmation, qui donne au chrétien la force de confesser la foi du Christ, au milieu même des supplices. (BOSIO, 551, II)

Un autre type du martyre, non moins expressif et non moins fréquent sur nos fresques, est Daniel dans la fosse aux lions. Le courage tranquille avec lequel le prophète affronta ces bêtes féroces devait accompagner le chrétien, lorsqu'il aurait à descendre dans l'amphithéâtre pour y être à son tour dévoré par les lions; et si quelquefois par exception, il plaisait à Dieu de donner la leçon aux païens, en contraignant ces animaux féroces à demeurer immobiles et respectueux aux pieds des athlètes de la foi, le chrétien ne devait pas compter sur le prodige, mais se tenir toujours prêt à sentir la dent de ces animaux affamés s'enfoncer dans sa chair et dévorer ses membres. Le nombre des martyrs de l'amphithéâtre dépasse de beaucoup, on le sait, celui des martyrs du

 

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bûcher. Les jeux publics étaient fréquents et ils avaient besoin d'être alimentés. Dans une peinture des cryptes Ardéatines (BOSIO, 235), saint Pierre et saint Paul, fondateurs de l'église romaine, ayant près d'eux les saintes Ecritures, sont assis de chaque côté du martyr, pour soutenir sa foi, et lui rappeler la constance dont ils lui ont donné la leçon par leurs écrits et par leurs exemples.

Qu'ils fussent appelés ou non à sortir de cette vie d'une manière précipitée et violente, les chrétiens devaient toujours se tenir prêts, gardant dans leurs âmes l'alliance qu'ils avaient scellée avec Dieu par le baptême, et pratiquant jusqu'à la fin les oeuvres qu'inspire une foi vivante. La parabole de l'Evangile leur était connue. (MATTH., XXV.) C'est au milieu de la nuit, au sein même de leur sommeil, que devait retentir le cri qui les appellerait devant le juge. A ce moment, leurs lampes devaient être non seulement allumées, mais garnies de cette huile, sans laquelle la lumière ne saurait briller. Le Christ donne à entendre que, parmi les hommes, les uns se trouvent prêts pour ce moment solennel, et les autres en retard. Il met en scène dix vierges, dont cinq sont pourvues de l'huile nécessaire qui manque aux cinq autres. Dans les riches galeries de la voie Nomentane, on voit les cinq vierges sages qui viennent d'entendre le cri. Elles se sont levées, leur provision d'huile est faite, et, le

 

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flambeau à la main, elles s'avancent vers la lumière éternelle qui va les recevoir pour toujours. (BOSIO, 461, V.)

Le Sauveur avait établi sa loi sur le double fondement de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain; les peintures cémétériales ne pouvaient donc manquer d'offrir leurs enseignements sur la pratique du second commandement, que le Christ déclare être exigible de nous aussi bien que celle du premier. (MATTH., XXII.) Le symbole de cette charité fraternelle était exprimé par les agapes, festins communs institués par les apôtres et continués après eux, pour unir ceux qui étaient frères par le baptême, dans une étroite familiarité. Les mêmes cryptes de la voie Nomentane nous donnent sur ce sujet une charmante fresque, où brille, avec la simplicité chrétienne, tout le charme de la peinture antique. (BOSIO, 447.)

Mais l'union entre les frères ne suffirait pas à l'accomplissement du grand précepte de l'amour du prochain. Le chrétien doit subvenir par l'aumône aux besoins de ses frères. Cette charité, qui porte à s'imposer des privations pour soulager les autres hommes dans leurs nécessités, fut un des caractères du christianisme qui émurent davantage les païens, d'autant plus qu'ils voyaient les chrétiens non seulement se secourir entre eux, mais encore prendre à leur charge ceux qui n'avaient pas le bonheur de partager leurs croyances. Nous trouvons au cimetière de

 

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la voie Lavicane une charmante expression de la charité chrétienne. (BOSIO, 395, VIII.) Trois chrétiens sont à une table : l'un enlève un mets, et s'empresse de le donner à un pauvre; l'autre, voyant arriver un serviteur chargé d'un autre mets, lui fait signe de l'aller porter à quelque indigent; en sorte que la table restera à peine servie. Une chrétienne préside à cette table et approuve par sa présence et par son geste les largesses que font ses deux convives.

 

VIII

 

Nous avons parcouru dans cette revue des peintures de Borne souterraine un nombre considérable de sujets exprimant, tantôt dans leur réalité, tantôt sous des symboles, les principaux points du dogme et de la morale du christianisme. Notre investigation, nous l'avons dit, ne devait avoir pour objet que les fresques dont le style nous reporte généralement à la période qui a précédé le troisième siècle. Sans les pertes à jamais regrettables qu'a éprouvées Borne souterraine, il est à croire que notre synthèse eût été beaucoup plus complète. Nous pouvons cependant l'enrichir encore de quelques sujets que nous avons réservés pour la fin, parce qu'ils

 

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sont le complément de l'instruction catholique, et ouvrent la voie à la théologie mystique qui, recherchant l'union toujours plus intime avec Dieu, est le sommet de la perfection chrétienne. Cette tendance supérieure, qui ne s'écarte jamais de la stricte orthodoxie dogmatique, a son point de départ dans les écrits de saint Denys et de Clément d'Alexandrie, et elle continue de se manifester dans les livres des auteurs mystiques canonisés par l'Eglise.

Au cimetière de Domitille, le Christ est représenté assis au milieu de ses disciples. (BOSIO, 261.) La peinture de l'arcosolium a été gâtée malheureusement par l'indiscrète dévotion d'un chrétien, qui, pour être plus près du martyr enseveli dans le tombeau servant d'autel, a fait creuser son loculus de manière à tronquer toutes les figures. La voûte de cet arcosolium est tapissée d'une vigne, sur laquelle le peintre a fait figurer avec beaucoup de grâce les génies de la vendange que reproduisait le pinceau antique. Le but de l'artiste sera demeuré secret à plus d'un spectateur; mais un sentiment plus intime du christianisme en donne la clef. Sur les rameaux de la vigne sont multipliées les  colombes,  qui,  ainsi que nous l'avons vu, figurent les âmes. La pensée chrétienne est donc tout entière ici; seulement elle est plus mystérieuse.  Quelle est la vigne, quelle est la grappe que nous avons sous les yeux? C'est le Christ lui-même, connu et goûté

 

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par l'âme, qu'un amour profond et encouragé attire à une union plus étroite. L'Epouse du Cantique des cantiques, chargée par l'Esprit-Saint d'exprimer cette union, le fait en ces paroles : « Mon bien-aimé est une grappe dans les vignes d'Engaddi. » (Cap. I.) Ainsi la décoration de cet arcosolium n'est pas seulement un ornement capricieux entourant la scène du centre; elle a pour objet de rendre une des principales figures de l'épithalame sacré.

Après avoir parlé de ce gracieux rinceau sur lequel se déploient si richement l'aisance et la richesse du pinceau antique, mises au service du plus intime sentiment chrétien, nous citerons cet autre plafond symbolique emprunté au même cimetière, et sur lequel le spectateur non initié pourrait  croire,   au  premier abord,   que  l'idée chrétienne ne fait pas le centre de la composition. (BOSIO, 239.) Orphée jouant de la lyre n'est évidemment pas un emprunt fait aux figures bibliques. Pourtant, il est là entouré des symboles habituels que les peintures cémétériales puisent dans les saintes Ecritures. On est donc obligé de recourir à l'idée, si l'on veut s'expliquer comment le mythe antique a pu s'unir ainsi au symbole chrétien, et il faut avant tout distinguer la forme païenne ou idolâtrique d'avec le sens nouveau que voient en lui les disciples du Christ.

Il s'agit ici d'un être supérieur, centre du concert de tous les êtres, et les attirant tous autour

 

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de lui par la mélodie de ses accords. Pour le chrétien qui a appris à le connaître et à le goûter comme principe de l'harmonie universelle, qu'est le Fils de Dieu incarné, sinon le véritable Orphée? On comprend alors l'admirable langage de Clément d'Alexandrie, contemporain de notre peinture, faisant allusion à l'Orphée des païens. « Combien, dit-il, est différent le chantre merveilleux dont j'ai à vous parler! Il est venu, et à l'instant il a brisé nos chaînes, il a détruit la cruelle servitude sous laquelle nous tenaient les démons; il nous a fait passer sous un autre joug, le plus doux, le plus facile à porter, celui de la piété. Nous rampions sur la terre, il nous rappelle au ciel. Lui seul a su attendrir la barbarie, apprivoiser l'homme, de tous les animaux le plus féroce. Déjà, comme créateur, le Verbe, ce chantre des cieux, avait mis ce bel ordre dans l'univers, enseignant aux éléments discordants à former un concert admirable, de même que le musicien sait tempérer le mode dorien par celui de la Lydie. Tels ne sont pas les accords du chantre de Thrace, semblables à ceux dont Tubal fut l'inventeur; mais tels furent ceux de David, qui, dans l'harmonie de ses chants, fut en accord avec le Dieu créateur. Le Verbe de Dieu, né de David, bien qu'il fût avant lui, a rejeté la lyre et la harpe, instruments inanimés, et, saisissant ce monde avec l'homme qui est le microcosme, il a su accorder notre corps et notre âme au moyen

 

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de l'Esprit-Saint, et en faire un instrument à plusieurs voix pour célébrer Dieu. Il a dit à cet instrument : « Tu es ma harpe, ma flûte, mon « temple »; harpe par l'harmonie des sons, flûte par le souffle qui t'inspire, temple pour le Verbe qui résidera en toi.

« Mais le Verbe qui a fait de l'homme un si bel instrument, n'est-il pas lui-même une lyre plus sainte, plus complète, plus dégagée de toute discordance, celui dont Dieu se sert, la Sagesse qui est au-dessus du monde? Quel est ce nouveau cantique qui a retenti? La vue rendue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, les boiteux redressés, les égarés remis dans la ligne de la justice, Dieu a montré à ceux qui étaient insensés, la corruption détruite, la mort vaincue, les fils rebelles réconciliés avec le Père. Car la lyre de Dieu aime le genre humain; le Verbe est rempli de compassion; il exhorte, il avertit, il châtie, il conserve, il protège, et promet pour récompense le royaume des cieux, lui qui n'a d'autre avantage à retirer de nous que notre salut.

« Ce cantique dont je parle, n'allez pas le croire nouveau, dans le sens d'un vase que l'on façonne ou d'un édifice qu'on élève. Il était avant l'aurore, ce cantique. (Psalm. CIX.) Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. (JOHAN., I.) Mais il a voulu paraître sur la terre en ces derniers temps, et être appelé du nom sanctifié et auguste

 

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de Christ, et c'est en ce sens que je l'appelle k Cantique nouveau. Dieu et homme tout ensemble, il a apparu récemment aux hommes, pour nous apporter la félicité complète. Formés par ses enseignements à bien vivre, nous passons à l'éternelle vie. » (Cohortatio ad Gentes.)

Le Christ est donc l'Orphée véritable, et les chrétiens craignaient d'autant moins d'invoquer en lui un personnage du paganisme, qu'il circulait des vers qu'on lui attribuait, et dans lesquels l'unité de Dieu était célébrée. Il n'était pas nécessaire que tous les chrétiens qui étaient appelés à contempler le centre de ce beau plafond, eussent conscience du Christ comme étant la lyre divine, le principe de l'harmonie de tous les êtres, qu'ils saisissent en propres termes la distinction du Cantique éternel au sein du Père et du Cantique nouveau au milieu des hommes; une égale participation aux mystères divins les mettait suffisamment en rapport avec celui qui se donne aux grands et aux petits, aux parfaits et aux imparfaits.

Le mythe d'Orphée, type du Christ en tant qu'il est le principe et l'auteur de l'harmonie universelle, nous conduit à celui de Psyché, adopté par les chrétiens de Rome, à l'époque primitive. Sur les peintures des catacombes, il ne se rencontre qu'en un seul endroit, et c'est encore au cimetière de Domitille, dans la partie qui remonte évidemment au siècle des apôtres.

 

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Un cubiculum, qui ouvre sur le grand ambulacre, présente jusqu'à trois fois ce sujet caractéristique. On n'a pas droit de s'étonner de voir la fable antique préoccuper l'attention des chrétiens qui arrivaient à connaître l'amour du Fils de Dieu pour sa créature, qu'il a aimée jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Un mythe qui plaçait en scène l'Amour et ses divines recherches à l'égard de l'âme, ne pouvait manquer d'intéresser, comme une sorte de prophétie, les néophytes d'un esprit cultivé, qui abordaient à la foi chrétienne. N'avaient-ils pas d'ailleurs, pour préparer leur pensée au divin mystère des noces de l'Epoux céleste avec l'Epouse terrestre, le cantique sacré qui en est l'épithalame, et qui fait partie des saintes Ecritures? Le beau mythe que l'Orient avait transmis, et que la philosophie platonicienne avait complété, se présentait donc de lui-même, comme une expression toute choisie, à cette fraction élue de la société romaine qui avait donné au Christ Aurélia Petronilla et Flavia Domitilla. Quoi d'étonnant d'en rencontrer la trace, en cette région où furent leurs tombeaux?

La synthèse des peintures cémétériales, autant qu'on en peut juger par les débris à l'aide desquels nous essayons de la former, ne conserva pas ce délicat et mystérieux sujet. Probablement l'oeuvre d'Apulée, qui dénatura et souilla ce chaste symbole dans un livre obscène, en rendit l'usage chrétien moins convenable et moins libre.

 

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C'est une raison de plus pour nous de le signaler ici dans sa simplicité primitive, où il n'offre que modeste familiarité et tendresse.

Dans l'un des sujets que nous avons relevés, l'Amour et Psyché sont occupés à cueillir des fleurs qui doivent remplir une corbeille. Ces fleurs signifient le parfum et la pureté de leur union. Psyché porte ses ailes de papillon, auxquelles on la reconnaît toujours sur les monuments de l'art antique; mais elle est modestement vêtue et la corbeille de fleurs qu'elle a préparée pour l'Amour est déjà remplie.

Les deux autres fresques respirent la même simplicité et la même tranquillité. On sent que le peintre a voulu seulement rendre l'idée, laissant à compléter par l'âme, la vraie Psyché, ce qui manque à l'expression des sentiments qu'elle éprouve envers celui qui, étant le Roi éternel, a daigné « convoiter sa beauté ». (Psalm. XLIV.) L'imperfection artistique de ces peintures saute aux yeux; mais leur manière ne nous reporte pas moins à l'époque la plus classique.

 

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Avant de terminer cette investigation de Rome souterraine à l'époque des Antonins, il nous reste à mettre en lumière un sujet que nous n'avons

 

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pas introduit plus tôt afin de ne pas interrompre notre marche. Il s'agit du dogme chrétien de la résurrection des corps, qu'il ne faut pas confondre avec celui de l'immortalité de l'âme. La croyance à cette restitution que le tombeau doit faire un jour de notre dépouille mortelle, est un des points fondamentaux du christianisme. Le dernier effet de la rédemption ne sera obtenu, la mort ne sera complètement vaincue, que lorsque le tombeau aura rendu à notre âme ce corps, dont elle n'est désunie que pour un temps, en expiation du péché. Le paganisme, sensuel pardessus tout, avait en horreur, comme nous l'avons dit, cette croyance chrétienne, qui, pour les martyrs, était un motif de plus de dédaigner le corps, que rien ne peut soustraire à sa juste et inévitable dissolution. L'apôtre Paul leur avait enseigné que le Christ, dans sa résurrection, est u le premier-né d'entre les morts » (Col., I), et que la chair est confiée à la tombe, « pour en sortir un jour comme le plus noble froment ». ( I Cor., XV.) De là il était aisé de conclure que, pour ce qui est du corps, la mort n'est qu'un sommeil; et ce fut pour cette raison que les chrétiens, dans toute l'Eglise, s'accordèrent à donner le nom de cimetière, qui en grec signifie dortoir, aux divers lieux où se trouvaient réunies leurs sépultures.

Les signes de leur foi dans la résurrection des corps ne pouvaient donc être omis sur les peintures

 

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cémétériales, et l'on peut même dire que rien n'y est plus fréquent. Tout est mis à contribution pour rendre l'idée de cette palingénésie sur laquelle le chrétien compte fermement. Souvent,  comme au cimetière de Priscille (BOSIO, 531, IV; 557, I), il y est fait appel par la représentation antique du paon, à la chair duquel les naturalistes de ces temps attribuaient l'incorruptibilité.

La succession des saisons fut employée aussi comme le symbole de cette reviviscence sur laquelle nous devons compter. « L'hiver et l'été, écrivait Tertullien à l'époque que nous racontons, le printemps et l'automne, se remplacent avec leurs énergies, leurs caractères et leurs produits. La règle assignée par le ciel est que les arbres dépouillés revêtent de nouveau leur feuillage, que les fleurs reprennent leurs riches couleurs, que les céréales reproduisent la semence absorbée par la terre. Cette succession des choses est une figure de la résurrection des morts. » (De resurrect. carnis, cap. XII.) Origène s'exprime de la môme manière dans  son  Commentaire sur l'Epître aux Romains. L'inépuisable cimetière de l'Ardéatine renferme une gracieuse peinture où les quatre saisons sont groupées autour du bon Pasteur. (BOSIO, 223.)

Au cimetière de Prétextat, dans la crypte de saint Januarius, l'évolution des saisons est exprimée d'une autre manière.   Au-dessus  de  la

 

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niche, le pinceau a tracé un arc occupé par des moissonneurs   qui   accomplissent la récolte du père de famille. Quant à la voûte elle-même, elle est partagée entre quatre zones circulaires destinées à rappeler le mouvement des saisons, sans l'intervention d'aucun personnage, en employant seulement des enroulements de feuillages et quelques accessoires. Les roses du printemps, les épis de l'été, les grappes de l'automne, le laurier toujours vert, même sous la neige, s'enroulent dans les plus gracieux rinceaux, peuplés de nids et de colombes. (De Rossi, Bulletin, janvier 1863.)

Enfin le dogme de la résurrection des corps s'affirme dans les catacombes, par la reproduction incessante, jusque sur le marbre des sarcophages, de l'histoire de JONAS, que le Christ lui-même a donné comme le type de sa propre résurrection, prélude de la nôtre. (MATTH., XII.)

Ainsi s'affirme, par les signes les plus expressifs, le grand dogme que le christianisme devait faire prévaloir au milieu du monde païen,  en renouvelant   le   sentiment   de   la   dignité   de l'homme jusque dans son corps. Ainsi s'explique le zèle pieux qui porta dès l'origine les chrétiens à attacher une si haute importance aux sépulcres, à conserver avec tant de respect les débris de ces corps qui avaient été les temples du Saint-Esprit,  et devaient ressusciter glorieux.   Rome souterraine, l'une des merveilles de ce monde, et peut-être la plus grande, dut son existence au

 

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dogme de la résurrection des corps. Sous l'inspiration de cette vérité primordiale, elle devint la cité mystérieuse et sacrée, la nécropole des martyrs, le lieu de réunion des fidèles, l'école où l'on apprenait à vivre et à mourir pour le Christ.

 

 

CHAPITRE XIV (170-177)

 

Hérésies. — Le montanisme. — Hérode Alticus. — Le pagus Triopius. — Les Caecilii entreprennent un nouveau cimetière sur la voie Appienne. — Saint Urbain dans ces parages   — Miracle de la légion Fulminante. —  Adoucissement de la persécution. — Extension du christianisme dans le monde entier, et en particulier dans la Gaule. — Caractère peu élevé de Marc-Aurèle. —  Il se laisse aller de nouveau à son antipathie contre les chrétiens. — Mauvaises passions contre eux dans l'Empire. — Insulte au Christ à propos d'Alexamène au Palatin. — Marc-Aurèle associe son fils Commode à l'Empire. — Le préfet de Lyon consulte le Palatin sur le sort des chrétiens dénoncés et arrêtés. — Réponse sanguinaire. — Apologies d'Athénagore, d'Apollinaire et de Miltiade. — Jeunesse de Cécile. — Elle consacre secrètement à Dieu sa virginité. — Son zèle pour la conversion des païens. — Ses relations avec saint Urbain. — On songe à la marier. — Fausse position de la femme chrétienne avec un mari infidèle. — Les Valerii. — Valérien est destiné à recevoir la main de Cécile. — Son frère Tiburce.

 

Après cette longue excursion à travers les monuments

 

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primitifs   du   christianisme,   dans   laquelle nous avons touché successivement les éléments de cette vitalité qui animait nos martyrs, nous revenons au saint pontife qui présidait au gouvernement général de l'Eglise. Les sollicitudes de Soter étaient grandes, dans un moment où il fallait faire face à cette persécution sournoise, qui, semblable à un incendie mal éteint, lançait à chaque instant ses flammes sur les fidèles du Christ. Un autre sujet d'inquiétude préoccupait le chef de la chrétienté. La persécution ne pouvait tuer que le corps; mais l'hérésie était bien autrement à redouter pour l'âme qu'elle séparait de la foi qui est sa vie. Le gnosticisme continuait ses ravages dans l'Eglise, et si la vigilance du pontife veillait plus particulièrement sur Home, afin de l'en garantir, il était impossible d'extirper totalement cette ivraie maudite.

A cette  époque,  Tatien,   qui  avait  remplacé saint Justin dans l'école romaine où celui-ci avait enseigné la philosophie chrétienne,  se montra infidèle à la succession que lui avait laissée le martyre. Enivré des succès qu'avait d'abord recueillis son enseignement, son esprit vain et susceptible d'exaltation s'égara dans les rêveries de Valentin et de Marcion. Il avait pu s'échapper des liens de la philosophie profane, et finit en sectaire.  Il n'osa cependant enseigner ses systèmes d'erreur si près de la chaire de Pierre et partit pour l'Orient, où il alla fonder en toute

 

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liberté l'hérésie vulgaire des encratites qui lui survécut peu.

Une secte plus vivace qui s'éleva pareillement sous le pontificat de Soter, fut l'hérésie de Montan. Les allures de cette école étaient différentes de celles qu'affectaient les diverses familles du gnosticisme. Montan mettait en avant la réforme morale comme but de son nouveau système, et il tendait à élever la pratique du christianisme h une rigueur sous laquelle disparaissait la limite qui sépare les préceptes des conseils. Né en Phrygie, cet hérésiarque, peu après son baptême, se jeta dans des aberrations qui rappelaient celles auxquelles les hommes de son pays s'étaient trop souvent montrés sujets. Il se fit appeler le Paraclet et se mit tout d'abord à prophétiser. Deux femmes de la même contrée, Maximille et Priscille, s'attachèrent à lui, et annoncèrent la prétention au sacerdoce et à l'épiscopat, dont elles enseignaient que leur sexe devait jouir désormais. Le thème continuel des improvisations de ces voyants et de ces voyantes était l'établissement d'un rigorisme qui ne craignait pas de démentir jusqu'à l'Evangile lui-même. Pas de rémission pour les péchés commis après le baptême, interdiction du mariage, du service militaire, et même de la fuite en temps de persécution : nous nous bornons à ces traits. Il ne paraît pas cependant que Montan ait osé venir en personne répandre ces nouveaux dogmes jusque dans

 

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Rome, comme l'avaient fait Valentin et Marcion; mais ses émissaires y pénétrèrent bientôt

Soter acheva sa carrière en 171, dans la neuvième année de son pontificat. Il fut enseveli près de saint Pierre dans la crypte Vaticane, et eut pour successeur Eleuthère, né à Nicopolis, d'un père nommé Abundius. Nous apprenons d'un passage de l'histoire d'Hégésippe, cité par Eusèbe, qu'il avait été archidiacre de l'église romaine sous Anicet. Il occupa quinze années la chaire apostolique, et vit la fin de la persécution de Marc-Aurèle.

On ne saurait raconter la vie des pontifes romains,  si abrégé qu'en soit le récit,  sans être amené sans cesse à descendre aux catacombes, et l'on peut dire que tous les chemins y conduisent.  Le personnage profane dont nous  allons parler,  était loin de se douter que le site des grands travaux qu'il exécutait sur la voie Appienne  deviendrait  célèbre  dans  les   fastes  de l'Eglise  chrétienne  à  Rome,  comme  l'un  des théâtres des plus belles victoires qu'elle ait remportées. Hérode Atticus, rhéteur athénien, avait été, comme tant d'autres, au nombre des précepteurs de Marc-Aurèle et de Lucius Verus. Cette impériale éducation, aussi bien que son immense fortune, l'avait fait monter,  en  143,  aux honneurs  du  consulat.   Ayant  perdu,   en   161,   sa femme Annia Attilia Regilla, qui était de la famille   Julia, et pour   laquelle il professait   un

 

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grand attachement, il résolut d'en éterniser la mémoire, en élevant, près de la voie Appienne, tout un ensemble de monuments qui devaient donner naissance à un nouveau pagus. La villa qu'il se construisit était située sur la gauche, dans les terres qu'Annia Regilla avait apportées en dot à Hérode Atticus. On la trouvait au delà de la plaine que jonchent aujourd'hui les débris du cirque de Maxence, et que domine, du même côté, le tombeau de Caecilia Metella.

Au troisième mille, à l'endroit où la colline s'élève vers les monts Albains, sur les lieux qu'on nomme de nos jours la Caffarella, et où le voyageur visite le nymphée qui a usurpé le nom d'Egérie, l'opulent Athénien construisit non seulement le tombeau de son épouse, mais des portiques et des temples avec l'accompagnement d'un bois sacré. Un champ sépulcral, dédié à Minerve et à Némésis, était destiné à recevoir d'autres tombeaux. Annia Regilla avait professé un culte fervent envers les deux Cérès, l'ancienne et la nouvelle; ces déesses eurent là aussi leur temple, et c'est après avoir dédié tous les joyaux qu'elle aimait aux divinités éleusines, Cérès et Proserpine, dans leurs sanctuaires les plus vénérés, qu'Hérode Atticus s'occupa de consacrer à sa mémoire les splendides monuments dont nous parlons. Il donna à cet ensemble le nom de Triopius, toujours en l'honneur de Cérès, dont un sanctuaire à Argos portait ce nom. (VISCONTI,

 

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Iscrizioni Greche Triopie.) Autour des constructions que nous venons d'énumérer, le pagus ne tarda pas à se former. On y rencontrait d'abord un temple dédié à Jupiter, près duquel était une place où les chrétiens furent exécutés en si grand nombre, qu'on l'appela Locus trucidatorum. Le pagus Triopius n'en portait pas moins le nom d'hospitalier, comme on le lit sur l'une des belles inscriptions en marbre pentélique qui en ont été apportées et se conservent au musée du Louvre.

Etalant ainsi ses splendeurs au soleil, le pagus Triopius confinait au cimetière de Prétextât où la touchante mémoire du jeune martyr Januarius nous a fait descendre tout à l'heure. Félicité et ses sept fils avaient souffert le martyre l'année qui suivit la mort d'Annia Regilla; mais la dédicace du pagus Triopius fut différée jusqu'en 175. Dans l'intervalle, le cimetière de Prétextât déjà ouvert sous Hadrien, et qui du même côté de la voie dirigeait ses rameaux vers le Nord, s'était accru encore, et, lorsqu'il eut pris tous ses développements au siècle suivant, il venait terminer ses galeries aux abords mêmes du pagus. Une  coïncidence  remarquable   avait   réuni   sur un même rayon les principaux monuments de Rome souterraine. Les cryptes de Lucine, l'immense cimetière de Domitille,  et celui de Prétextat, déjà devenus sacrés par les mémoires des martyrs   qu'ils   avaient   reçus,   s'enrichissaient chaque jour de nouveaux trophées, et ouvraient

 

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leurs galeries à d'innombrables sépultures. Sur le sol, des deux côtés de la voie, les familles chrétiennes sous la propriété desquelles s'ouvraient des hypogées qui devenaient bientôt des cimetières, avaient leurs villae plus ou moins étendues, qui protégeaient les travaux d'excavation, et garantissaient les galeries de toute incursion profane. Il est naturel de penser que le pagus Triopius, situé dans de tels parages, dut posséder dès l'origine une population chrétienne, zélée et empressée de témoigner sa foi sur ces lieux illustrés chaque jour par tous les dévouements. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que l'église romaine ait entretenu, au sein de cette vaste région, un dignitaire ecclésiastique chargé à la fois de veiller sur cette immense nécropole des martyrs, et de satisfaire aux besoins spirituels des chrétiens. On lit dans les Actes du pape saint Alexandre, qui, sans être absolument historiques dans tous leurs détails, n'en renferment pas moins des particularités que la science ne saurait dédaigner, que le pape saint Sixte I6r établit un évêque sur la voie Nomentane, à sept milles de Rome, au tombeau du même saint Alexandre, afin que lui et les autres martyrs qui reposaient en ce lieu fussent honorés par l'oblation du sacrifice chrétien.

Un évêque nommé Urbain remplit un rôle principal dans les Actes de sainte Cécile. Son existence y paraît liée à cette région de la voie Appienne que nous explorons en ce moment.

 

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Les Actes le montrent en rapport le plus intime avec Cécile. Il est constant que les Caecilii avaient une propriété sur la voie Appienne, en face du cimetière de Prétextât; des relations devaient naturellement s'ensuivre entre eux et le représentant d'Eleuthère. On voit aussi par les Actes que, dans les moments où sévissait la persécution, des moyens étaient établis et connus des Caecilii pour communiquer avec Urbain sur la voie Appienne. On ne doit pas oublier non plus que la sépulture d'Urbain, après son martyre, eut lieu au cimetière de Prétextat, et que l'unique temple du pagus Triopius qui soit demeuré debout, transformé en église, porte de temps immémorial le vocable du saint évêque.

Dès le siècle dernier, le savant jésuite Lesley, dans les notes de son édition du missel mozarabe dédiée à Benoît XIV, ne fait aucune difficulté de reconnaître dans l'Urbain des Actes de sainte Cécile un évêque dont la résidence aurait été, sous Marc-Aurèle, un pagus de la voie Appienne. Le P. du Sollier, dans son commentaire du Martyrologe d'Usuard, et le docte Mazzochi, dans son précieux travail sur le calendrier napolitain, avaient déjà pressenti l'incompatibilité du récit des Actes de sainte Cécile avec les événements du pontificat de saint Urbain Ier, sous Alexandre Sévère. Nous avions exposé leur sentiment dans la deuxième édition de notre Histoire de sainte Cécile, sans cependant abandonner l'opinion

 

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vulgaire. L'évidence des faits nous a contraint depuis à changer d'avis; mais nous ne nous étions pas permis de mépriser l'autorité de ces savants hommes; bien moins encore, nous serions-nous scandalisé à propos d'une pure question de chronologie, qui ne tient ni de près ni de loin à la révélation.

On ne doit pas s'étonner qu'Eleuthère apparaisse ainsi accompagné d'un vicaire revêtu du caractère épiscopal, quand on se rappelle que saint Pierre lui-même avait ordonné évêques Linus, Cletus et Clément. Le savant Bianchini a prouvé assez clairement que plusieurs des papes que nous avons vus se succéder, avaient d'abord servi en qualité de vicaires de leur prédécesseur. Avant lui, le P. Papebrock, dans ses travaux sur la chronologie papale, avait proposé ce système, et plus d'une fois il l'a justifié par des arguments très plausibles. La liberté avec laquelle Urbain agit dans Rome d'après le récit des Actes, dénote en lui trop expressément la qualité de représentant du pontife, pour qu'il soit possible de douter qu'il ait joui de toute la confiance d'Eleuthère. Les Actes de saint Urbain lui-même nous apprennent qu'il était d'un âge avancé, et que déjà à deux reprises, il avait confessé la foi. On voit par ceux de sainte Cécile que la notoriété de ce saint personnage était assez grande pour que les païens fussent conduits à voir en lui le chef du christianisme dans Rome.

 

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Nous venons de rappeler les propriétés que les Caecilii possédaient sur la droite de la voie Appienne. Dans les années où nous sommes arrivés, la piété de certains membres de cette famille y avait fait entreprendre un nouvel hypogée chrétien appelé aux plus hautes destinées. Peut-être l'initiative de ce travail vint-elle de Cécile elle-même; dans tous les cas, c'est là qu'elle devait reposer bientôt, et attirer autour d'elle toutes les grandeurs de l'église romaine.  La voie Appio-Ardéatine, qui a disparu sous les terrains de la vigne Amendola, isolait ce nouveau cimetière de celui de Lucine; plus tard, ils furent mis en communication au moyen de galeries creusées sous la voie. Jusque-là, les Caecilii chrétiens avaient eu leurs sépultures dans les cryptes de Lucine, et nous verrons une partie de la famille demeurer fidèle à cette tradition. Nous allons avoir à suivre les développements du nouveau cimetière, qui débuta,  selon l'usage, par une salle sépulcrale destinée aux membres de la famille qui le faisait construire. Ainsi se préparait sans bruit celui des cimetières de Rome souterraine qui devait approcher le plus de la gloire dont le cimetière des Cornelii était en possession dès l'an 67; ainsi le christianisme, objet de répulsion pour les uns et  d'un   héroïque   dévouement   pour   d'autres, poursuivait de toutes parts l'occupation du sol romain. Quant à la personne des chrétiens, les exécutions à mort allaient leur train, à la volonté

 

 

 

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des dénonciateurs; la liberté et la vie n'étaient plus assurées; mais on circulait, on entretenait ses relations jusqu'à ce que l'on fût appelé au prétoire. L'autorité avait des moyens d'arrêter une cause trop compromettante, et aussi d'accélérer l'issue fatale d'un procès, auquel souvent il arrivait qu'elle n'était pas étrangère.

C'est au milieu de cette situation qu'en l'année 174 Marc-Aurèle passa le Danube à la tête de ses troupes, dans une expédition contre les barbares qui ravageaient la frontière de l'Empire. Les légions romaines firent reculer les Marcomans; mais quand l'empereur se fut avancé dans le pays des Quades, son armée se trouva enveloppée par ces barbares, dont le nombre était de beaucoup supérieur à celui des Romains. Un soleil ardent faisait ressentir aux soldats une soif dévorante, la lutte était devenue impossible pour l'armée romaine, et un désastre était à craindre. En ce moment redoutable pour l'Empire, Dieu tenta par un dernier effort d'enlever Marc-Aurèle à son orgueil et à ses préjugés, en accordant aux prières des chrétiens un miracle qui sauvera l'armée et l'empereur. Celui-ci avait eu recours inutilement aux incantations de ses magiciens, lorsque la douzième légion appelée la Fulminante, formée tout entière de chrétiens et recrutée dans le district de Mélitène en Cappadoce, sortit du camp, et, fléchissant le genou, implora le secours du vrai Dieu. Les barbares furent dans la stupeur

 

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à la vue de ces six mille hommes priant immobiles; les bras étendus; mais ils furent bien autrement surpris, lorsqu'un épais nuage se forma tout à coup au-dessus des deux armées, versant les flots d'une pluie rafraîchissante sur les Romains et éclatant en grêle et en foudre sur eux-mêmes. La déroute des Quades fut promptement décidée; ils se ruaient sous l'incendie céleste, et, loin de poursuivre désormais les Romains, ils se jetaient dans leurs lignes, désespérés et implorant la clémence de Marc-Aurèle.

Tout l'Empire demeura persuadé qu'un secours surnaturel était descendu sur l'armée romaine. Les auteurs païens, Dion Cassius, Lampridius, Capitolinus, Themistius, Claudien, s'accordent sur le fait en lui-même avec les écrivains de l'antiquité chrétienne. II est hors de doute que l'intervention pieuse de la légion de Mélitène fut non seulement connue, mais consentie par Marc-Aurèle, qui avait recours en même temps à ses dieux. Dans une lettre au sénat que rappellent aux païens Apollinaire et Tertullien, auteurs contemporains, et qui n'a rien de commun avec la pièce apocryphe qui a été fabriquée à ce sujet, Marc-Aurèle mentionnait la prière des chrétiens, entre les secours à l'aide desquels un tel bienfait avait été obtenu du ciel. Quant aux auteurs païens, ils cherchent à en rendre compte, en invoquant les uns les ressources de la magie, les autres la piété de l'empereur.

 

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Il est indubitable, par le témoignage de Tertullien dans son Apologétique, que Marc-Aurèle crut devoir, à cette occasion, faire quelque chose en faveur des chrétiens. Il se garda bien, à la vérité, d'abolir la pénalité décernée contre eux par les lois de l'Empire, mais il renouvela et aggrava même les ordonnances d'Antonin, qui punissaient de mort leurs dénonciateurs. L'avenir de la persécution demeurait toujours réservé, et on avait l'air de faire quelque chose pour une partie nombreuse de la population. Comme les chrétiens ne se défendaient pas, on serait toujours à même de tourner contre eux l'un des tranchants de ce glaive qui en avait deux. En attendant, l'Eglise profitait de la demi-liberté qui lui était laissée. C'était beaucoup pour elle de n'avoir à redouter que la persécution de fait, et elle en profitait pour étendre indéfiniment ses conquêtes. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, d'après le témoignage des anciens, malgré tant de violences et un si grand nombre de martyrs dans tout l'Empire, l'époque des Antonins vit, plus que toute autre, la propagation du christianisme. Trajan, Hadrien et Marc-Aurèle lui-même furent loin de tenter contre les chrétiens tout ce qu'ils auraient pu, et l'on sait combien le zèle de la foi a toujours été empressé de profiter des moindres libertés pour répandre jour et nuit la parole divine.

On entend dire quelquefois,  aujourd'hui encore,

 

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que le christianisme ne fut pas propagé dans les Gaules  avant le  milieu du troisième siècle. Les soutenants de cette opinion, qu'a vue naître   le   dix-septième   siècle,   devraient   enfin s'apercevoir qu'ils montrent trop gratuitement la légèreté de leur savoir. Est-il possible d'ignorer que saint Irénée, Tertullien et Origène s'accordent à nommer la Gaule parmi les contrées où florissait déjà l'Evangile? Qu'il nous soit permis d'ajouter à ces trois grands témoins Lactance, qui n'a point été cité dans la controverse, et qui, en ruinant de fond en comble le système, a l'avantage de confirmer directement ce que nous venons de dire. On pourra y prendre une idée de l'extension du christianisme sous les Antonins, et par là même du progrès qu'il dut faire alors dans la Gaule si voisine de Rome. « Après l'acte du sénat qui cassa toutes les sentences du tyran Domitien,  dit cet auteur,   l'Eglise reprit non seulement son état antérieur (celui qu'elle avait eu sous les Flaviens); mais elle brilla et fleurit toujours davantage. A l'époque qui suivit, durant laquelle plusieurs princes ornés de bonnes qualités tinrent le gouvernail  de l'Empire romain, elle se trouva garantie des assauts de ses ennemis, et put étendre ses bras tant à l'Orient qu'à l'Occident. Il n'y eut plus un coin de terre, si éloigné qu'il fût, où le culte de Dieu ne pénétrât; il n'y eut plus une nation, si féroce qu'elle fût, qui n'eût accepté la vraie religion, et adouci

 

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ses moeurs au moyen des oeuvres saintes. » (De mortibus persec, cap. III.) Lactance flatte un peu trop ici les Antonins, réservant sa sévérité pour Decius qu'il appelle l'exécrable animal, et pour ceux qui le suivirent; mais le passage n'en est pas moins précieux, comme témoignage de la rapide propagation de la foi chrétienne à cette époque dans l'Empire, et ceux qui prétendraient excepter les Gaules auraient besoin d'y réfléchir encore. Il n'est pas de notre sujet de nous étendre davantage sur ce point.

Marc-Aurèle, en quittant la Germanie, ne devait pas être rassuré sur l'avenir de l'Empire. On pouvait refouler pour un temps les barbares sur la rive gauche du Danube; mais il y avait tout lieu de craindre qu'un jour ou l'autre, leur marche ne s'arrêtât plus. L'Orient était-il plus fidèle à Rome? La révolte de Cassius fit voir le contraire. La Syrie et l'Egypte se donnèrent à ce soldat de fortune, et la nouvelle en vint chercher Marc-Aurèle jusqu'au fond de la Pannonie. Cassius, il est vrai, succomba sous le glaive d'un centurion, et l'Orient resta assujetti au joug de Rome. Quant à Marc-Aurèle, délivré encore une fois du péril, il sentit qu'il devait se montrer à Antioche et à Alexandrie, et partit pour l'Orient. Il s'était donné les airs d'un chrétien par la clémence dont il avait usé envers la mère, le gendre et les enfants de Cassius, comme s'il eût voulu montrer   que   la   philosophie   pouvait   élever

 

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l'homme aussi haut que l'Evangile. Les applaudissements et les acclamations ne lui manquèrent pas. Il dit à ce sujet : « Je n'ai pas assez mal vécu, ni assez mal servi les dieux, pour que Cassius eût jamais pu être vainqueur. » Un chrétien eût dit simplement : « J'ai fait ce que je devais faire. » (LUC, XVII.) Il y a ici toute la différence qui sépare deux doctrines, l'une fondée sur la glorification de Dieu et l'autre sur l'exaltation de l'homme.

Le philosophe couronné, traversant la Grèce, ne manqua pas l'occasion de se faire initier au sanctuaire de la Minerve d'Athènes et aux mystères de Cérès à Eleusis. Son spiritualisme, nous l'avons dit, ne le garantissait pas de la superstition, et c'est une des raisons pour lesquelles le christianisme, qui ne pactise pas avec la superstition, était particulièrement odieux à l'école stoïcienne, qui avait toujours soin de ménager ce mauvais côté de l'homme. Mais on ne tarda pas à voir jusqu'où allait chez le plus sage des Césars le mépris de la nature humaine, sous le voile d'un culte religieux. Faustine avait suivi son mari en Orient. Elle mourut inopinément au pied du mont Taurus, laissant peser sur elle le soupçon d'une complicité avec Cassius, dont elle eût espéré le titre d'Auguste pour prix de sa main. Les honneurs de l'apothéose n'en attendaient pas moins la nouvelle Messaline. Marc-Aurèle les sollicita du sénat, en présence duquel

 

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il prononça l'éloge de cette femme décriée : le sénat s'empressa d'accorder la demande. Cette ignoble faiblesse du mari excita plus tard les railleries de Julien l'Apostat, cet autre philosophe couronné. Rome compta donc une divinité de plus, et le sénat vota un autel à Faustine, ordonnant que désormais toute Romaine nouvellement mariée y viendrait offrir un sacrifice, accompagnée de son époux.

Tel était l'appui que donnait aux moeurs politiques le sage tant vanté qui trouvait le christianisme trop dangereux pour lever l'arrêt de mort porté par Néron contre ses adhérents. Dans les rues de Rome, un chrétien conduit au martyre en vertu des lois maintenues par Marc-Aurèle, pouvait tous les jours rencontrer la pompe nuptiale de deux jeunes époux, se rendant à l'autel de Faustine, pour brûler l'encens aux pieds de sa statue d'argent, en vertu d'un sénatus-consulte rendu sur la demande du même César.

Que pouvait attendre l'Eglise sous un tel régime, sinon la persécution moins franche, mais tout aussi haineuse que celle qu'elle eut à subir de la part des empereurs qui lui furent le plus hostiles? Après l'événement de la légion Fulminante, une sorte de pudeur politique assura aux chrétiens quelque répit, mais cette paix ne devait pas être de longue durée. Au fond, une rivalité d'école travaillait le philosophe couronné. Par un heureux plagiat, il avait su, comme plusieurs

 

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de ses prédécesseurs, emprunter au christianisme, qui s'infiltrait bon gré mal gré, certains principes plus conformes à l'humanité, et s'en servir pour modifier la législation de l'Empire; mais le stoïcien, avec son orgueilleuse théorie du suicide, jalousait, on l'a vu, la mort humble et courageuse du martyr. Il eût voulu extirper de la terre cette race d'hommes, dont la philosophie supérieure voyait chaque jour s'accroître le nombre de ses partisans, tandis que les disciples du Portique ne devaient jamais arriver à la popularité. Invoquer la raison d'Etat contre les chrétiens aurait été intempestif. On venait de constater que dans la vaste conspiration de Cassius, qui avait failli embraser tout l'Orient, pas un seul d'entre eux ne s'était trouvé compromis. (TERTULL., Apolog., XXXV.) L'abstention des chrétiens dans une telle crise avait été pour l'Empire un service plus grand que le miracle de la légion Fulminante. Restait donc une seule ressource : celle de ne pas trop contrarier les instincts haineux dont une partie de la population de l'Empire était animée envers les chrétiens. Les calomnies les plus atroces, les fables les plus ridicules, circulaient de toutes parts sans obstacles, st l'émeute n'était pas moins à craindre que les dénonciateurs. Les récits contemporains les plus authentiques ne nous laissent aucun doute à ce sujet. Un trait direct, que nous sommes à même de vérifier,  constate aujourd'hui

 

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encore le mépris brutal des païens pour les fidèles, et cela jusque dans le palais de César.

On a découvert, en ces dernières années, une caricature grossièrement tracée sur le mur d'une salle basse dans les ruines du Palatin. Le local était occupé, vers les temps que nous racontons, par un poste de gardes impériaux, et l'un d'eux s'est laissé aller à l'envie de ridiculiser quelque camarade chrétien. Il a représenté un personnage à tête d'âne attaché à une croix. A côté est une figure de magot témoignant sa vénération pour le personnage crucifié. Comme explication, on lit ce graphite grec peu élégant de forme et peu correct : ΑΛΕΞΑΜΕΝΟС СΕΒΕΤΕ ΘΕΟΝ ; « Alexamène adore son Dieu ». On sait par Tertullien que les païens accusaient les fidèles d'adorer l'âne. Minucius Félix en parle aussi dans son Octavius. Cette absurdité se rencontre déjà dans Tacite qui, prenant la chose de plus haut, étend l'accusation à la nation juive tout entière. Il arrivait dès lors ce qui arrive encore aujourd'hui, où l'on trouve des gens qui imputent à la croyance catholique des excentricités qui n'ont aucun fondement dans son symbole. Il ne tiendrait qu'à eux de s'assurer de la chose, mais on peut être sûr qu'ils ne le feront pas.

Plus récemment une nouvelle découverte est venue compléter la première. A quelque distance, gravé aussi sur l'enduit, est apparu cet autre graphite : ΑΛΕΞΑΜΕΝΟС, FIDELIS.

 

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Cet Alexamène, confessant ainsi sa foi, a-t-il voulu répliquer à l'outrage que l'on faisait à son Dieu? ou la déclaration de sa foi a-t-elle provoqué l'insulte ? Il est difficile de le dire; mais ces insultes personnelles n'étaient rien auprès du déchaînement dont les chrétiens étaient l'objet de la part du peuple superstitieux. Les calomnies odieuses et absurdes auxquelles les crimes des carpocratiens avaient donné occasion, trouvaient toujours la même créance, et l'on ne peut qu'être étonné du sérieux avec lequel les divers apologistes, dans leurs mémoires aux empereurs, sont obligés de discuter de si absurdes accusations. Au Palatin, on savait parfaitement à quoi s'en tenir sur ces fables. La haute moralité des chrétiens n'y faisait pas doute, et c'était même la principale raison d'une rivalité qui devait toujours être fatale au plus faible.

On était encore, il est vrai, au lendemain des mesures indulgentes prises à la suite de l'événement merveilleux qui avait signalé la campagne contre les Quades et les Marcomans; mais si les dénonciations contre les chrétiens arrivaient par trop nombreuses, il était à prévoir que les magistrats, occupés à sévir contre les dénoncés, n'auraient bientôt plus assez de loisirs pour faire le procès des dénonciateurs. D'ailleurs l'émeute dispensait de toute formalité, et l'on savait bien qu'elle était toujours au moment d'éclater contre les chrétiens dans toutes les villes de l'Empire.

 

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Marc-Aurèle ne pouvait-il pas donner en preuve de ses sentiments pleins d'humanité l'impopularité qu'il n'avait pas craint d'encourir lorsque, empruntant, sans le dire, l'idée chrétienne, il s'était permis de marchander le sang des gladiateurs dans l'amphithéâtre, au point d'irriter le peuple qui voyait en lui un ennemi de ses plaisirs? Etait-ce donc sa faute, si les barrières qu'il avait posées sur la fin de son règne pour protéger les chrétiens, et derrière lesquelles ceux-ci se multipliaient de plus en plus, étaient parfois renversées par le peuple au nom de la religion de l'Empire? Ajoutons que des encouragements et des excitations à la rigueur pouvaient bien aussi lui venir de son entourage. N'avait-il pas près de lui une tourbe de sophistes, de littérateurs, de jurisconsultes, tous stoïciens à la manière du maître et ennemis jurés des chrétiens? Junius Rusticus, le meurtrier de saint Justin, n'avait-il pas été entre tous le favori et le conseil ordinaire de l'empereur, qui alla jusqu'à solliciter du sénat une statue en son honneur? Un trait du caractère de Marc-Aurèle qui vient à notre sujet, est ce mot que lui attribue son historien Capitolinus : « Il vaut mieux, aurait-il dit, que je me conduise d'après le conseil de tels et tels amis, que de contraindre tels et tels amis à suivre la volonté de moi seul. »

En 176, dès son retour de l'Orient, il associa à l'Empire son fils Commode, âgé de quinze ans,

 

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Ce jeune prince, digne fils de Faustine, n'avait aucune des qualités de son père, dont la philosophie n'était pas descendue jusqu'à lui. C'en était fait de la dynastie des Antonins; l'impuissance du stoïcisme se déclarait, et l'Empire asiatique allait commencer bientôt. A celte môme époque, d'affreuses calamités éclataient dans plusieurs provinces : Ephèse et Smyrne s'affaissaient dans les tremblements de terre, et de toutes parts le peuple, surexcité par les prêtres des idoles, accusait les chrétiens d'être les auteurs de tant de maux. Entre les villes où des soulèvements populaires eurent lieu, il faut compter celle de Lyon dans les Gaules. L'Eglise y était très florissante, et la réaction qui s'éleva contre elle en l'année 177, va nous éclairer sur la manière dont Marc-Aurèle entendait les adoucissements qu'il avait apportés au sort des chrétiens,

De nombreuses arrestations avaient eu lieu. Au nombre des accusés se trouvait le saint évêque Pothin, vieillard nonagénaire qui mourut en prison, après avoir confessé la foi. On employa les plus affreuses tortures pour abattre le courage des confesseurs, parmi lesquels on remarquait Sanc-tus, diacre de l'église de Vienne, avec des laïques, tels que Maturus, Attale, et une jeune esclave nommée Blandine. Avant de prononcer la peine capitale contre les accusés que les tourments n'avaient pu vaincre, le préfet de la cité crut devoir écrire à César pour en recevoir une

 

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direction. La réponse ne se fit pas attendre. Elle portait que <c ceux qui s'avoueraient chrétiens devaient être frappés du glaive, et ceux qui le nieraient, renvoyés sans aucun mal ». (Actes Mart. Lugd.) D'autres rescrits dans les mêmes termes furent expédiés aux diverses provinces, en réponse aux consultations des magistrats, et nous verrons bientôt que la minute officielle avait force de loi dans Piome même. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner en voyant les apologies chrétiennes se multiplier autour de cette année 177, manifestant avec évidence la reprise demi-avouée de la persécution. Ces apologies eurent pour auteurs : Apollinaire, évêque d'Hiérapolis; Miltiade, qui donna à son plaidoyer ce titre significatif sous Marc-Aurèle : Pour la philosophie chrétienne; enfin Athénagore, dont nous avons encore la remarquable Défense pour les chrétiens.

Cependant la sécurité de l'Empire était loin d'être complète du côté des barbares, et Marc-Aurèle se vit bientôt réduit à marcher vers le Danube, pour s'opposer à ces mêmes peuples, qu'il combattait depuis l'année 169, et qu'il avait vaincus avec le secours du ciel. Avant de marquer son départ pour cette nouvelle campagne, il est temps de revenir à notre héroïne, dont le rôle si important commence à se dessiner. L'âge nubile est arrivé pour elle, et la société romaine est à même de reconnaître dans la fille des Metelli une jeune patricienne dont le joug du Christ

 

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a adouci la fierté, sans lui rien enlever de cette énergie et de cette décision qui ont signalé si longtemps dans ceux de sa race les vainqueurs du monde. Le mépris de la vie, l'indépendance à l'égard de tout ce qui passe, la laissent tout entière au service de ses frères, dont elle n'a en vue que les destinées immortelles. Quelque chose indique en elle, non la néophyte récemment initiée, mais le rejeton vigoureux d'une famille dont plusieurs générations ont déjà produit des disciples au Christ. A l'aisance de sa parole, à la fermeté de sa démarche, on reconnaît en elle la femme forte que les grandeurs mondaines ont laissée intacte, qui a mesuré, dès ses premières années, les conséquences de son baptême, et qui puise dans son ardent désir du martyre un dégagement et une liberté, capables non seulement d'étonner, mais de subjuguer ceux qui en feront l'épreuve. Rome avait eu, peu d'années auparavant, sous les yeux, le spectacle de la noble matrone Félicité, ce type de la veuve chrétienne, décrite par saint Paul ( I Tim., V), ne soupirant qu'après les biens célestes, à travers toutes les immolations; l'heure était venue où elle allait contempler la jeune femme victorieuse de toutes les séductions de l'âge, du rang et de la fortune, enivrée de l'amour du crucifié, ardente au salut de ses frères, et bravant le paganisme de cette antique cité dont elle n'avait  hérité que  l'indomptable courage.

 

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Initiée par l'Esprit-Saint à toutes les vertus qui font la chrétienne accomplie, Cécile développait de jour en jour ce caractère de force et de générosité, qui se révèle dans les moments de crise que l'Eglise doit avoir à traverser. Les aspirations de cette âme virile ne pouvaient s'arrêter à la lettre du précepte; la perfection du conseil sollicitait son courage. De bonne heure elle avait compris les enseignements du christianisme sur l'excellence de la virginité. Elle savait qu'il était écrit : « La vierge est sainte dans le corps et dans l'esprit. En elle il n'y a pas partage. » (I Cor., VII.) Les fastes de l'église romaine lui redisaient les beaux noms de Petronilla, de Domitilla, de Pudentienne et de Praxède, et une invincible émulation avait tout d'abord enflammé son coeur. En même temps l'Epoux céleste daignait l'attirer à lui; car sa main pouvait seule prétendre à cueillir cette fleur qui s'élevait si fraîche et si suave du sein des épines de la gentilité. Il inspira donc à la fille des Caecilii un amour digne de celui dont il l'avait aimée sur la croix. La vierge répondit aux avances d'un Dieu, et jura dans son coeur que jamais elle n'appartiendrait à un homme. Celui qui l'avait invitée aux noces du ciel accepta ses serments, et attendit dans son éternité le moment où il s'unirait à elle.

C'est par de tels dévouements qui, comme nous l'avons vu, étaient nombreux,  que le

 

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christianisme avançait l'affranchissement de la nature humaine courbée sous le joug de la première faute. L'état d'esclavage dans lequel était retenue la femme, arrêtait l'essor de la famille; mais la dignité de la femme elle-même ne pouvait se révéler que par la virginité à l'état permanent et sacré. Le paganisme en avait quelque conscience, et il avait tenté quelques essais; mais pour cette réhabilitation du sexe féminin, il fallait au monde le type sublime de Marie, de cette reine mystérieuse qu'a chantée David, son aïeul, et dont il dit que « des vierges seront amenées après elle, et introduites avec elle dans le temple du roi ». (Ps. XLIV.) L'émancipation du joug des sens pour rechercher un amour supérieur, arracha tout d'un coup la femme à la servitude, et la gloire que conquérait la vierge rejaillit sur son sexe tout entier, qui en fut ennobli jusqu'au sein de la vie conjugale.

La vérité que nous énonçons ici a été reconnue par un des hommes de notre temps les plus hostiles à l'Eglise. Nous citerons ici ses propres paroles, priant le lecteur de ne pas se choquer du style voltairien, en considération du fond. « La pudeur, cette mère de l'amour, dit-il, est un des fruits du christianisme. Les louanges exagérées de l'état de virginité furent une des folies des premiers pamphlétaires chrétiens; ils sentaient bien que ce qui fait la force d'un amour ou d'un culte, ce sont les sacrifices qu'il impose. Mais

 

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par l'effet de leurs discours, une vierge chrétienne eut un genre de vie indépendant et libre; elle put traiter de pair avec l'homme qui la sollicitait au mariage, et l'émancipation des femmes fut accomplie. » (De Stendhal, Promenades dans Rome, tome II)

L'Eglise ne tarda pas à embellir et à sanctifier par des rites touchants et mystérieux, et surtout par l'imposition solennelle du voile, cette consécration des vierges à l'unique amour du Fils de Dieu; mais pour la plupart d'entre elles, principalement aux deux premiers siècles, leur dévouement à l'Epoux céleste s'accomplissait dans le secret de leur âme. II en fut ainsi pour Cécile, et ses parents, parmi lesquels se trouvaient des chrétiens, n'eurent pas connaissance de l'acte suprême qu'elle avait accompli. Les motifs qu'eut la sainte vierge de couvrir ainsi du mystère le mobile de sa vie tout entière se devinent aisément; mais dès lors elle dut s'attendre à voir disputer au Christ le trésor qu'elle lui avait confié. Quel défenseur trouvera-t-elle dans les luttes qu'elle aura à subir, la jeune fille dont l'âme habite au ciel, et dont les pieds foulent encore la terre? L'Epoux divin qu'elle a choisi a donné ordre a l'ange qui veille à sa garde de se manifester à elle. Cet esprit céleste l'a assurée pour toujours de sa protection; il l'aidera à vaincre le monde et ses attraits. Elle sait même que ce gardien fidèle, qui veille à ses côtés, frapperait

 

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de son bras vengeur le téméraire qui oserait manquer au respect dû au Christ dans son épouse.

Elevée au-dessus des préoccupations terrestres, Cécile, nous disent ses Actes, vivait au fond de son coeur dans la compagnie de son Epoux divin, et ses entretiens avec lui ne cessaient ni le jour, ni la nuit. Ravie par le charme de sa parole intérieure, elle le retrouvait encore dans la lecture des saintes Ecritures, et le livre des Evangiles, caché sous ses vêtements, reposait continuellement sur sa poitrine. Cécile recevait de ce contact sacré une force qui l'élevait au-dessus de la faible nature, et la vertu des paroles qui sont « esprit et vie » (JOHAN., VI), se communiquait toujours plus intimement à elle.

Mais le charme de la contemplation n'enlevait point la vierge à la pensée du salut des autres. Le règne du Christ, qui faisait chaque jour de nouveaux progrès, ne s'étendait pas assez vite encore au gré de ses désirs. Elle eût voulu voir accourir au baptême tous ceux que le Rédempteur universel avait rachetés de son sang. L'esprit de conquête qui avait rendu sa race si illustre dans les annales de Rome, revivait en elle; mais, à l'exemple des apôtres, c'étaient les âmes qu'elle brûlait de conquérir. Sa parole éloquente et vive pénétrait comme un glaive dans les coeurs, et les ministres de l'Eglise se promettaient en elle un auxiliaire puissant dans les labeurs de leur zèle.

 

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Urbain, qui la chérissait d'une tendresse paternelle, assistait avec admiration aux débuts de cette carrière d'apôtre; mais le ciel ne lui avait pas révélé encore l'insigne gloire à laquelle Cécile serait bientôt appelée, ni l'éclat que sa victoire devait jeter sur l'église romaine. Pour lui-même, il vivait dans l'attente continuelle du dernier combat; mais il ignorait que le martyre de la jeune vierge serait le prélude de son propre sacrifice.

Le rang qu'occupaient dans Rome les Caecilii, mettait notre héroïne en rapport avec la plus brillante société de cette grande ville. Fidèle au précepte de l'Apôlre qui ordonne aux chrétiens d'user de ce monde comme n'en usant pas ( I Cor., VII), son extérieur était celui d'une patricienne arrivée à l'âge nubile, supérieure aux vanités de la parure, mais assujettie aux convenances de son rang et aux volontés de sa famille. Ses Actes nous apprennent qu'avant même son mariage elle portait une robe brodée d'or. Ornée des grâces de la nature, faible image de la beauté de son âme, elle semblait mûre pour un hymen terrestre. Ses parents, fiers d'une telle fille, aspiraient à contracter par elle une alliance choisie, dont sa main serait l'heureux gage. La connaissance et la pratique du christianisme, qui ne leur étaient pas étrangères, n'avaient pas semblé à la jeune fille un motif suffisant pour leur révéler le mystérieux amour qui enchaînait son coeur.

 

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L'Epouse du Christ, allait donc se voir contrainte d'accepter un fiancé parmi les hommes, et ce fiancé était un jeune païen. La loi romaine donnait tout pouvoir aux parents sur les enfants, lorsqu'il s'agissait du mariage. Cécile n'ayant pas jugé opportun de manifester aux siens l'obstacle secret que pouvait rencontrer leur dessein dans la condition qu'elle avait vouée, dirigée d'ailleurs par l'Esprit divin qui habitait en elle, s'en était remise à son Epoux céleste pour toutes les suites de sa déférence à l'injonction impérative qu'elle avait reçue.

Les mariages entre chrétiens et païens étaient encore fréquents au deuxième siècle, et, s'ils amenaient parfois des situations difficiles, souvent aussi ils étaient le moyen dont Dieu se servait pour gagner à la foi chrétienne la partie infidèle. Les païens, au reste, ne l'ignoraient pas, et l'on trouve dans Plutarque, cet auteur qui s'est fait une loi de ne jamais nommer le christianisme dans ses écrits, un passage qui exprime avec clarté le mécontentement qu'avaient causé plus d'une fois les conversions que ces mariages mélangés pouvaient entraîner après eux. « La femme, dit-il, ne doit pas avoir d'amis à elle, mais les amis de son mari doivent être les siens. Or, comme les dieux réclament le premier rang parmi les amis, la femme ne doit ni connaître ni honorer d'autres dieux que ceux de son mari. Il faut qu'elle ferme sa porte aux religions

 

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superflues et aux superstitions étrangères. Aucun des dieux n'a pour agréable un culte que la femme lui rendrait en cachette et furtivement. » (Conjugialia praecepta.)

La mauvaise humeur de Plutarque est ici patente; quant à la gêne qui devait résulter de la dissemblance de religion dans les ménages où l'un des époux était chrétien et l'autre païen, nous en trouvons chez Tertullien, contemporain de Cécile, un tableau trop expressif pour qu'il nous soit possible de l'omettre. « Comment la femme, dit-il, pourra-t-elle être aux ordres de son mari? Assurément., elle sera dans l'impuissance de satisfaire à ses propres devoirs, ayant près d'elle un serviteur du diable, chargé par son maître de traverser les fidèles dans l'accomplissement de leurs obligations. La chrétienne doit-elle se rendre à une station? ce sera ce jour-là que le mari aura fixé pour aller aux bains. Se rencontre-t-il un jeûne prescrit? c'est précisément le jour où le mari doit donner un festin. Le moment est-il venu de se rendre à quelque réunion? le soin de la famille n'a jamais été plus instant. Trouvera-t-on un mari païen qui laissera sa femme visiter librement les frères, pénétrer çà et là dans les plus pauvres demeures, qui tolérera qu'elle le quitte, pour se rendre à quelque convocation à une heure nocturne, qui ne concevra pas d'inquiétude en la voyant passer hors de la maison la nuit entière de la Pâque? Quel mari

 

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laissera sans soupçon partir sa femme pour aller prendre part au festin du Seigneur, sur lequel les païens débitent tant d'infamies? Comment souffrira-t-il qu'elle se glisse dans les plus étroits cachots pour aller baiser les chaînes d'un martyr? »

Tertullien s'étend ensuite sur les oeuvres de miséricorde que doit remplir une chrétienne, et pour lesquelles elle manquera totalement de liberté. Puis il ajoute, s'adressant à la femme elle-même : « Comment te sera-t-il possible de dérober à la vue d'un mari païen ces pratiques quotidiennes qui sont comme les perles de ta vie? Plus tu chercheras à les cacher, plus tu les rendras suspectes. Lorsque tu feras le signe de la croix sur ton lit et même sur ta personne, lorsque tu souffleras pour expulser quelque influence immonde, lorsque tu te lèveras la nuit pour prier, ne lui semblera-t-il pas que tu te livres à quelque opération magique? Ton mari ignorera-t-il cet aliment que tu goûtes secrètement avant toute autre nourriture, ou ne sera-t-il pas tenté de le croire tel que la calomnie le prétend? Il faudra donc que la servante de Dieu habite avec des lares qui lui sont étrangers, qu'elle soit témoin de tous les honneurs rendus aux démons, qu'elle ait le dégoût de respirer l'encens à toutes les fêtes du prince, au début de l'année, au commencement de chaque mois. Elle passera sous le seuil de sa porte  garnie  de  lampes  et de  lauriers,

 

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comme un établissement de débauche; elle ira s'asseoir avec son mari dans les rassemblements de buveurs. Elle qui était accoutumée à servir les saints, sera quelquefois condamnée à être la servante des impies, de ceux-là mêmes qu'elle devra juger un jour. A qui présentera-t-elle sa main? à quelle coupe pourra-t-elle boire? Quels couplets lui adressera son mari, et quelles strophes aura-t-elle à lui chanter? Que sera devenu le souvenir de Dieu? où est l'invocation du Christ, la parole des Ecritures qui nourrissait la foi, rafraîchissait l'âme, attirait la bénédiction de Dieu? Tout est étranger, tout est ennemi, tout est condamné, tout est l'oeuvre de l'esprit de malice pour arrêter le salut. » (Ad uxorem, lib. II.)

Il y a tout lieu de penser que la connaissance et l'estime que l'on avait du christianisme dans la famille Caecilia, avait fait prévoir les inconvénients de l'alliance mixte qui était projetée, et que la jeune femme n'aurait pas trop à souffrir de l'accomplissement des devoirs de sa religion; aussi n'était-ce pas de ce côté que se portait l'anxiété de Cécile.

Le mariage qui lui était imposé devait créer un nouveau lien entre sa famille et la gens Valeria. Issue de Valerius Publicola, cette famille était une des anciennes gloires de Rome, et, plus d'une fois, dans le passé, ses membres s'étaient unis aux Metelli. Nous avons vu ci-dessus que

 

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jusque sur le sol d'Espagne, dans cette dernière période, des adoptions et des mariages avaient resserré les liens entre les Valerii et les Caecilii. A Rome même, nous avons constaté le mariage d'un Valerius Bassus avec une Gaecilia. Il est donc aisé de comprendre comment la pensée d'unir leur fille au jeune Valerianus avait pu séduire les parents de Cécile.

La maison qu'habitaient les Valerii, et qui devait être celle des deux époux, était située en la XIVe région de Rome, dans le Transtévère. De glorieux souvenirs se rapportaient à son emplacement, et expliquaient comment il se faisait qu'une si illustre famille avait placé sa demeure dans une région de Rome aussi peu considérée que l'était ce quartier. Le motif de ce choix remontait aux premiers temps de la république. Selon les traditions antiques, au moment du siège de Rome par les Tarquins et Porsenna leur allié, Valérie, fille du consul Publicola, partagea avec éclat les exploits de Clélie, sa compagne. La fuite courageuse de cette dernière rentrant dans Rome à la nage, illustra pour jamais son nom; mais Valérie ne rendit pas le sien moins glorieux, lorsque, se faisant jour valeureusement à travers la milice des Tarquins, elle regagna, sur l'ordre paternel, le camp étrusque, où la rappelait la foi d'un traité. Le fait se passa au lieu même où s'éleva la demeure des Valerii, au débouché du pont Sublicius illustré dans la même

 

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guerre  par l'intrépidité d'Horatius  Coclès.  La mémoire de ces deux jeunes filles était restée populaire dans Rome,  et une statue équestre de femme avait été élevée au sommet de la voie Sacrée, en mémoire de ces événements. Au témoignage de Denys d'Halicarnasse (lib. V), Pline l'Ancien (lib. XXXIV), et Plutarque (Vita Publicolae. De virtutib. mulierum), on était incertain dans la ville sur celle des deux vierges romaines que représentait cette statue. Sous les empereurs, la question fut tranchée, et on éleva à Valérie une statue au Transtévère, sur le lieu même qui rappelait sa courageuse obéissance à son père et son respect pour la foi jurée. L'érection de ce monument par lequel la yens Valeria rétablissait un si noble souvenir sur l'emplacement même du fait, dut avoir lieu au plus tard sous le règne d'Hadrien,  auquel  se rapporte une inscription donnée par Gruter (261), sur laquelle est signalé un vicus Statuae Valerianae, entre le vicus des Lares ruraux et le vicus Salutaris. Les anciens monuments topographiques de Rome signalant aussi, dans la région Transtibérine, un quartier qu'ils désignent sous le nom de Statuae  Valerianae, on en doit conclure que le monument fut élevé par les Valerii avec une certaine magnificence. Gomme on sait, par le même Denys d'Halicarnasse et par Sénèque (Consolat. ad Marciam), que le monument de la voie Sacrée ayant été détruit dans un incendie fut rétabli dans le cours du

 

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premier siècle, il est naturel de penser que le désir d'éviter désormais l'incertitude qui planait sur l'intention qui l'avait fait élever, aura engagé les Valerii à ériger à leur aïeule cette statue, qui laissait sa compagne délie en possession du monument de la voie Sacrée. C'est ainsi que le lieu où devait un jour habiter Cécile, était déjà marqué d'avance par le souvenir d'une des femmes héroïques de l'ancienne Rome.

Le jeune Valérien se présentait donc avec les plus nobles titres pour obtenir la main de Cécile, et les qualités de son âme, en même temps que les charmes de sa personne, semblaient le rendre digne plus qu'un autre de sceller une telle alliance. L'heureux fiancé avait un frère nommé Tiburce qui jusqu'alors avait été l'objet unique de son affection, et ils pensaient l'un et l'autre avec bonheur que son union avec Cécile resserrerait encore ces liens si chers, en associant à leur mutuelle amitié la tendresse d'une soeur si accomplie. Les deux frères ne se trompaient pas dans leur espérance; mais Dieu seul savait combien l'amour que Cécile verserait dans leurs coeurs l'emporterait sur ces affections terrestres qu'ils devaient si rapidement dépasser, et combien prompte serait la migration des deux frères et de la soeur vers la région où les âmes pures s'unissent au sein de l'amour infini.

 

CHAPITRE XV (177)

 

Mariage de Cécile et de Valérien. — Cécile déclare sa résolution à Valérien. — Conversion de celui-ci par saint Urbain. — Il est couronné par un ange avec Cécile. — Arrivée de Tiburce. — La harangue de Cécile. — Conversion de Tiburce. — Vie intime des deux époux. — Tenue extérieure des dames romaines sur la fin de Marc-Aurèle. — La cyclade en broderies d'or.

 

Cécile n'avait donc pas été libre de repousser les avances de Valérien. Pleine d'estime pour les qualités de ce jeune païen, elle l'eût aimé comme un frère; mais elle était sa fiancée, et le jour clés noces approchait avec toutes ses alarmes. Qui pourrait dépeindre les angoisses de la vierge? La volonté irrésistible des parents, la fougue du jeune homme la glaçaient de crainte, et elle ne pouvait que refouler au fond de son âme le chaste secret de cet amour qui avait obtenu l'irrévocable empire sur son coeur.

Elle savait que son ange veillait près d'elle;

 

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mais bientôt elle allait avoir à lutter elle-même; l'heure était venue de se préparer au combat. Sous le luxe de ses vêtements, un cilice meurtrissait sa chair innocente. Cette armure sévère assujettissait les sens à l'esprit; la chair serait moins rebelle, si, bientôt victime de l'amour du Christ, Cécile devait paver de son sang l'honneur d'avoir été préférée par cet époux divin. Condamnée à vivre au sein de la mollesse patricienne, elle prenait ses sûretés envers elle-même; elle émoussait par la souffrance volontaire l'attrait du plaisir qui tyrannise les enfants d'Eve, et qui révèle trop souvent à l'âme imprudente et inattentive les abîmes du coeur de l'homme.

Si, à l'exemple de la veuve de Béthulie, Cécile dissimulait sous ses habits somptueux l'instrument de sa pénitence, comme David elle affaiblissait encore sa chair par des jeûnes rigoureux. Selon l'usage des premiers chrétiens, lorsqu'ils voulaient fléchir le ciel ou obtenir quelque grâce signalée, elle s'abstenait de toute nourriture pendant deux jours, quelquefois pendant trois jours, ne prenant que le soir l'austère repas qui devait soutenir sa vie. Ces avances courageuses par lesquelles elle cherchait à assurer sa victoire, étaient rendues plus efficaces encore par la prière ardente et continuelle qui s'échappait de son coeur. Avec quelles instances elle recommandait au Seigneur l’heure pour laquelle elle tremblait! Avec combien de larmes et de soupirs elle implorait

 

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les esprits célestes qui coopèrent au salut de nos âmes, les saints apôtres, patrons et fondateurs de Rome chrétienne, les bienheureux habitants du ciel qui protègent nos combats!

La grâce que sollicitait Cécile était accordée; mais l'Epoux céleste se plaisait à éprouver sa noble fiancée, afin que sa vertu s'élevât plus mâle et plus épurée. Ne devait-elle pas bientôt, en retour de tant d'alarmes, entrer dans le repos de l'éternelle possession? D'ailleurs la lutte qui approchait, et dont Cécile devait sortir avec tant de gloire, n'était que le prélude d'autres combats pour lesquels il faudrait plus encore que le courage et la grandeur d'âme d'une fille de l'ancienne Rome.

Enfin le jour est venu où Valérien va recevoir la main de Cécile. On était dans l'hiver de 177 à 178. Tout s'ébranle dans la demeure des Caecilii; le coeur du jeune homme tressaille de bonheur, et les deux familles, fières de s'unir dans de si chers rejetons, saluent l'espoir d'une postérité digne des aïeux.

Cécile est amenée : elle s'avance dans la parure nuptiale des patriciennes. Une tunique de laine blanche, unie, ornée de bandelettes et serrée d'une ceinture aussi de laine blanche, est son vêtement et figure la candeur de son âme. Cette tenue modeste, dernière trace de l'antique simplicité des moeurs romaines, était en même temps un glorieux souvenir dans la maison des

 

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Caecilii. La robe sans luxe des nouvelles épouses était destinée à rappeler celles que tissait de ses mains la royale matrone Caïa Caecilia. Les cheveux de la vierge, partagés en six tresses, imitent la coiffure des vestales, touchant symbole de la consécration de Cécile. Un voile couleur de flamme, appelé pour cela flammeum, dérobe ses traits pudiques aux regards des profanes, sans les ravir à l'admiration des anges. En ce moment solennel, le coeur de la vierge reste ferme et sans trouble; elle s'appuie sur le secours de l'ange qui a reçu du ciel la mission de la protéger.

Etrangère jusqu'alors aux rites païens, Cécile est contrainte d'en subir le spectacle. Tertullien demande si un chrétien peut prendre part aux noces, toujours accompagnées de ces rites idolâtriques qui enserraient de toutes parts l'existence des Romains. Il répond que la présence du chrétien est licite en ces occasions, s'il est là par égard pour les hommes, et non par honneur pour l'idole. (De idololat., cap. XVI.) L'offrande du vin et du lait s'accomplit donc en présence de la vierge, qui détourne ses regards. Le gâteau, symbole de l'alliance, est rompu, et la tremblante main de Cécile, ornée de l'invisible anneau des épouses du Christ, est placée dans celle de Valérien. Tout est consommé aux yeux des hommes, et la vierge sur qui veille le ciel a fait un pas de plus vers le péril.

 

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A la chute du jour, selon l'usage antique, la nouvelle épouse est conduite à la demeure de son époux. La maison de Valérien était située, comme nous l'avons dit, dans la région Transtibérine, près de la voie Salutaris, à peu de distance du pont Sublicius, auquel se rattachait le glorieux souvenir de Valérie.

Les torches nuptiales précédaient le cortège qui conduisait Cécile à son époux. La foule applaudissait aux grâces de la jeune vierge; quant à Cécile, elle conversait dans son coeur avec le Dieu puissant qui préserva des flammes les enfants de la fournaise et sauva Daniel de la fureur des lions. Ces souvenirs de l'ancienne alliance si souvent retracés sur les peintures murales des cryptes, qui avaient été familières à Cécile dès son enfance, soutenaient son courage, comme ils avaient fortifié celui de tant de martyrs.

On arrive enfin au palais des Valerii. Sous le portique orné de blanches tentures sur lesquelles ressortent en festons des guirlandes de fleurs et de verdure, Valérien attendait Cécile. Selon la coutume des aïeux, l'époux préludait par cette interrogation : « Qui es-tu? » disait-il. L'épouse répondait : « Là où tu seras Caïus, je serai Caïa. » L'allusion était plus vive encore au mariage d'une fille des Caecilii; car cette formule était aussi un souvenir de Caïa Caecilia, vénérée par les Romains comme le type de la femme vouée aux soins du ménage. Mais la Cécile chrétienne

 

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trouvait un modèle plus accompli encore dans le portrait que l'Esprit-Saint a tracé de la femme forte, et bientôt Valérien connaîtrait la vérité de cet oracle divin qui devait s'accomplir dans son épouse : « La force et la grâce sont sa parure, et elle sourira à sa dernière heure. Sa bouche s'est ouverte pour donner les leçons de la sagesse, et la loi de miséricorde est sur ses lèvres. Son époux s'est levé, et il l'a comblée de louanges. » (Proverb., XXXI.)

Cécile franchit le seuil de la maison. Le respect de Valérien pour son épouse fit sans doute qu'on lui épargna, en sa qualité de chrétienne, les rites superstitieux dont les Romains accompagnaient le moment où l'épouse entrait sous le toit conjugal. Ces rites ne tenaient en rien à la célébration du mariage qui avait eu lieu dans la demeure de l'épouse et sous les yeux des parents. Les usages qui s'accomplissaient ensuite avaient plus de convenance. On présentait de l'eau à l'épouse, en signe de la pureté dont elle devait être ornée; on lui remettait une clef, symbole de l'administration intérieure qui désormais lui était confiée; enfin, elle s'asseyait un instant sur une toison de laine, qui lui rappelait les travaux domestiques auxquels elle devait se rendre familière.

Les époux passèrent ensuite dans le triclinium, où le souper des noces était servi. Durant le festin, on chanta l'épithalame qui célébrait l'union

 

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de Valérien et de Cécile, et un choeur de musiciens fit retentir la salle du son harmonieux des instruments. Au milieu de ces protanes concerts, Cécile chantait aussi, mais dans son coeur, et sa mélodie s'unissait à celle des anges. Elle redisait au Seigneur cette strophe du Psalmiste qu'elle adaptait à sa situation : « Que mon coeur et mes sens demeurent purs, ô mon Dieu! que ma pudeur ne souffre pas d'atteinte! » (Psal. CXVIII.) La chrétienté qui chaque année redit ces paroles de la vierge, au jour de sa fête, en a gardé fidèle mémoire,  et,  pour honorer le sublime concert que Cécile exécutait avec les anges bien au delà des mélodies de la terre, elle l'a saluée pour jamais reine de l'harmonie.

Après le festin, des matrones guidèrent les pas tremblants de Cécile jusqu'aux portes de la chambre nuptiale, décorée dans tout le luxe romain, mais rendue plus imposante par le silence et le mystère. Valérien suivait les traces de la vierge.

Quand ils furent seuls, tout à coup Cécile, remplie de la vertu d'en haut, adressa à son époux ces douces et naïves paroles : « Jeune et tendre ami, j'ai un secret à te confier; mais jure-moi que tu sauras le respecter. » Valérien jure avec ardeur qu'il gardera le secret de Cécile, et que rien au monde ne pourra forcer sa bouche à le révéler. — « Ecoute, reprend la vierge : j'ai pour ami un ange de Dieu qui veille sur mon

 

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corps avec sollicitude. S'il voit que, dans la moindre chose, tu oses agir avec moi par l'entraînement d'un amour sensuel, soudain sa fureur s'allumera contre toi, et, sous les coups de sa vengeance, tu succomberas dans la fleur de ta brillante jeunesse. Si, au contraire, il voit que tu m'aimes d'un coeur sincère et d'un amour sans tache, si tu gardes entière et inviolable ma virginité, il t'aimera comme il m'aime, et te prodiguera ses faveurs. »

Troublé jusqu'au fond de son âme, le jeune homme, que la grâce maîtrise déjà à son insu, répond à la vierge : « Cécile, si tu veux que je croie à ta parole, fais-moi voir cet ange. Lorsque je l'aurai vu, si je le reconnais pour l'ange de Dieu, je ferai ce à quoi tu m'exhortes; mais si tu aimes un autre homme, sache que je vous percerai de mon glaive l'un et l'autre. » La vierge reprend avec une ineffable autorité : « Valérien, si tu veux suivre mon conseil, si tu consens à être purifié dans les eaux de la fontaine qui jaillit éternellement, si tu veux croire au Dieu unique, vivant et véritable, qui règne dans les cieux, tu pourras alors voir l'ange qui veille à ma garde. — Et quel est celui qui me purifiera, afin que je voie ton ange? » reprit Valérien. — Cécile répondit : « Il existe un vieillard qui purifie les hommes, après quoi ils peuvent voir l'ange de Dieu. — Ce vieillard, où le trouverai-je? dit Valérien. — Sors de la

 

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ville par la voie Appienne, répondit Cécile; va vers la troisième colonne milliaire. Là, tu trouveras des pauvres qui demandent l'aumône à ceux qui passent. Ces pauvres sont l'objet de ma constante sollicitude, et mon secret leur est connu. Quand tu seras près d'eux, tu leur donneras mon salut de bénédiction, tu leur diras : Cécile m'envoie veus vous, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain; j'ai un message secret à lui transmettre. Arrivé en présence du vieillard, tu lui rendras les paroles que je t'ai dites; il te purifiera et te revêtira d'habits nouveaux et blancs. A. ton retour, en rentrant dans cette chambre où je te parle, tu verras le saint ange devenu aussi ton ami, et tu obtiendras de lui tout ce que tu lui demanderas. »

Poussé par une force inconnue, le jeune Romain, naguère si bouillant, quitte sans effort la vierge dont les accents si doux ont changé son coeur. Il se met en marche, et aux premières lueurs du jour il arrive près d'Urbain, ayant trouvé toutes choses comme Cécile lui avait annoncé. Il raconte au saint évêque l'entretien de la chambre nuptiale, qui seul peut expliquer la présence de Valérien dans ces lieux. Le vieillard est ravi de joie; il tombe à genoux, et, levant ses bras vers le ciel, il s'écrie, les veux pleins de larmes : « Seigneur Jésus-Christ, auteur des chastes résolutions, recevez le fruit de la divine semence que vous avez déposée au coeur de Cécile.

 

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Bon pasteur, Cécile, votre servante, comme une éloquente brebis, a rempli la mission que vous lui aviez confiée. Cet époux, qu'elle avait reçu semblable à un lion impétueux, elle en a t'ait, en un instant, le plus doux des agneaux. Si Valérien ne croyait pas déjà, il ne serait pas venu jusqu'ici. Ouvrez, Seigneur, la porte de son coeur à vos paroles, afin qu'il reconnaisse que vous êtes son Créateur, et qu'il renonce au démon, à ses pompes et à ses idoles. »

Urbain pria longtemps, et Valérien était ému dans toutes les puissances de son âme. Tout à coup apparaît, aux regards du jeune homme et du saint évêque, un vieillard vénérable couvert de vêtements blancs comme la neige, et tenant à la main un livre écrit en lettres d'or. C'était le grand Paul, l'apôtre des gentils. A cette vue imposante, Valérien, saisi de terreur, tombe comme mort, la face contre terre. L'auguste vieillard le relève avec bonté, et lui dit : « Lis les paroles de ce livre et crois; tu mériteras d'être purifié et de contempler l'ange dont la très fidèle vierge Cécile t'a promis la vue. »

Valérien lève les yeux et commence à lire sans prononcer de paroles. Le passage était ainsi conçu : Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu, Père de toutes choses, qui est au-dessus de tous et en nous tous. (EPHES., IV.) Quand il eut achevé de lire, le vieillard lui dit : « Crois-tu qu'il en est ainsi?  » Valérien

 

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s'écria avec force : « Rien de plus vrai sous le ciel; rien qui doive être cru plus fermement. »

Comme il achevait ces paroles, le vieillard disparut, et laissa Valérien seul avec Urbain. Le saint évêque s'empressa de donner au jeune homme le symbole de la foi; il le régénéra dans l'eau baptismale, et après que le néophyte eut participé aux mystères augustes des chrétiens, il lui dit de retourner vers son épouse.

Il n'avait donc fallu que quelques heures pour transformer Valérien en un disciple complet du Christ. Sollicitée par Cécile, une grâce était descendue du ciel sur le jeune Romain, et sa conversion subite venait accroître le nombre de celles que la bonté de Dieu opérait d'une manière immédiate en ces jours. Souvent des visions merveilleuses venaient triompher de toute résistance, et abattre le païen aux pieds du Christ; Tertullien en rend témoignage dans son Apologétique. (Cap. XXIII.) Nous apprenons d'Eusèbe que saint Basilide fut gagné à la foi dans une apparition de la vierge Potamienne, qui lui plaça une couronne sur la tête, et lui prédit qu'il la suivrait dans le martyre. Le savant Arnobe, au rapport de saint Jérôme, fut appelé au christianisme par une grâce du même genre, dont on trouve aussi de nombreux exemples dans les Actes les plus authentiques des martyrs.

Origène se joint à Tertullien pour proclamer le fait de ces prodigieuses  vocations à la foi.

 

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« Je ne doute pas, dit ce grand philosophe chrétien, que Celse ou le juif qu'il fait parler ne me tourne en dérision; mais cela ne m'empêchera pas de dire que beaucoup de personnes ont embrassé la foi chrétienne comme malgré elles, leur coeur s'étant trouvé tout à coup tellement changé par quelque esprit qui leur apparaissait, tantôt le jour, tantôt la nuit, qu'au lieu de l'aversion qu'elles avaient eue jusqu'alors pour notre doctrine, elles l'ont aimée jusqu'à mourir pour elle. Il est beaucoup de ces sortes de changements dont nous sommes témoins, et que nous avons vus nous-mêmes. » (Contra Cels., lib. I, cap. XLVI.)

Cécile avait vaincu, et le premier trophée de sa victoire était le coeur de Valérien offert pour jamais au Sauveur des hommes. Durant l'absence de son époux, elle n'avait pas quitté la chambre nuptiale toute retentissante encore du célèbre entretien de la nuit, tout embaumée des célestes parfums de la virginité. Elle avait prié sans relâche pour la consommation du grand oeuvre que sa parole avait commencé, et elle attendait avec confiance le retour de cet époux qui lui serait plus cher que jamais.

Valérien, couvert encore de la tunique blanche des néophytes qu'il venait à peine de revêtir, est arrivé à la porte de la chambre. Il entre et ses regards respectueux rencontrent Cécile prosternée dans la prière et près d'elle l'ange du

 

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Seigneur, au visage éclatant de mille feux, aux ailes brillantes des plus riches couleurs. L'esprit bienheureux tenait dans ses mains deux couronnes entrelacées de roses et de lis. Il en pose une sur la tête de Cécile, l'autre sur celle de Valérien, et, faisant entendre les accents du ciel, il dit aux deux époux : « Méritez de conserver ces couronnes par la pureté de vos coeurs et par la sainteté de vos corps; c'est du jardin du ciel que je vous les apporte. Ces fleurs ne se faneront jamais,   leur parfum  sera toujours  aussi  suave; mais  personne ne les  pourra voir qu'il  n'ait mérité comme vous, par sa pureté, les complaisances du ciel. Maintenant, ô Valérien, parce que tu as acquiescé au désir pudique de Cécile, le Christ, Fils de Dieu, m'a envoyé vers toi pour recevoir toute demande que tu aurais à lui adresser. »

Le jeune homme, saisi de reconnaissance, se prosterne aux pieds du divin messager, et ose ainsi exprimer son désir : « Rien en cette vie ne m'est plus doux que l'affection de mon frère; il serait cruel à moi, qui suis maintenant affranchi du péril, de laisser ce frère bien-aimé en danger de se perdre. Je réduirai donc toutes mes demandes à une seule : je supplie le Christ de délivrer mon frère Tiburce, comme il m'a délivré moi-même, et de nous rendre tous deux parfaits dans la confession de son nom. » Alors l'ange, retournant vers Valérien un visage rayonnant de

 

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cette joie dont tressaillent au ciel les esprits bienheureux, lorsque le pécheur revient à Dieu, lui répond : « Parce que tu as demandé une grâce que le Christ est encore plus empressé de t'accorder que tu ne l'es toi-même de la désirer, de même qu'il a gagné ton coeur par Cécile, sa servante, ainsi toi-même tu gagneras le coeur de ton frère, et tous deux vous arriverez à la palme du martyre. »

L'ange remonta aux cieux, et laissa les deux époux dans la plénitude de leur bonheur. Cécile glorifiait le maître des coeurs qui avait déployé avec tant d'éclat les richesses de sa miséricorde; elle tressaillait à la vue des roses mêlées aux lis sur la couronne de Valérien comme sur la sienne, pour annoncer que lui aussi aurait part aux honneurs du martyre. Tiburce partagerait la palme avec son frère; mais la prédiction fortunée ne s'était pas étendue jusqu'à elle. La vierge devait donc survivre aux deux frères, et les assister dans le combat; jusque-là, le ciel n'avait point manifesté plus avant ses décrets. Les deux époux s'épanchèrent dans un entretien que l'amour du Christ rendait semblable à un festin délicieux, et ils s'encouragèrent à mériter toujours la couronne dont l'ange avait ceint leurs fronts. Le néophyte, rempli du feu divin qu'avaient allumé dans son coeur les mystères auxquels Urbain l'avait fait participer, savourait à longs traits cette vie nouvelle révélée tout à coup à son âme.

 

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Cécile, initiée dès son enfance à la doctrine du salut, parlait avec l'expérience et l'autorité d'une chrétienne éprouvée.

Leur conversation sainte durait encore, lorsque Tiburce, impatient de revoir son frère, entra et vint suspendre ce colloque digne des anges. Epouse de son frère chéri, Cécile était devenue sa soeur. Tiburce l'aborda par un baiser fraternel; mais quelle fut sa surprise de sentir émaner des cheveux de la vierge un parfum qui rappelait celui des fleurs les plus fraîches du printemps! L'hiver régnait encore à ce moment, ou, s'il tempérait déjà ses rigueurs, la nature n'avait pas repris sa vie et son éclat. « D'où vient, Cécile, cette odeur de roses et de lis en la saison où nous sommes? s'écrie le jeune homme. Quand je tiendrais en ce moment dans mes mains le plus odorant faisceau de ces fleurs, il ne répandrait pas un parfum égal à celui que je respire. Cette merveilleuse senteur me transporte; il me semble qu'elle renouvelle tout mon être.

«  — C'est moi, ô Tiburce ! répond Valérien, c'est moi qui ai obtenu pour toi la faveur de sentir cette suave odeur; si tu veux croire, tu mériteras même de voir de tes yeux les fleurs dont elle émane. C'est alors que tu connaîtras celui dont le sang est vermeil comme les roses, et dont la chair est blanche comme le lis. Cécile et moi, nous portons des couronnes que tes yeux ne peuvent apercevoir encore; les fleurs dont elles

 

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sont tressées ont l'éclat de la pourpre et la pureté de la neige.

« — Est-ce un songe, ô Valérien, s'écria Tiburce, ou parles-tu selon la vérité? — Jusqu'ici, répond l'époux de Cécile, notre vie n'a été qu'un songe; maintenant, nous sommes dans la vérité, et il n'y a rien de menteur en nous; car les dieux que nous adorions ne sont que des démons.

« — Comment le sais-tu? » répondit Tiburce. — Valérien reprit : « L'ange de Dieu m'a instruit, et tu pourras voir toi-même cet esprit bienfaisant, si tu veux te purifier de la souillure des idoles. — Et combien de temps, répliqua Tiburce, devrai-je attendre cette purification qui me rendra digne de voir l'ange de Dieu? — Elle sera prompte, reprit Valérien; jure-moi seulement que tu renonces aux idoles, et qu'il n'est qu'un seul Dieu dans les cieux. — Je ne comprends pas, dit Tiburce, à quelle fin tu exiges de moi cette promesse. »

Cécile avait gardé le silence durant ce dialogue des deux frères; elle avait dû laisser la parole au néophyte, dans l'ardeur du zèle qui le pressait. D'ailleurs, il était juste que Valérien parlât le premier à Tiburce; mais la vierge, nourrie dès ses plus jeunes années de la doctrine évangélique, possédait mieux que son époux le langage qu'il fallait tenir à un païen pour le détacher des idoles. Empruntant donc les arguments

 

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des anciens prophètes, des apologistes chrétiens, et des martyrs devant leurs juges, sur la vanité de ces simulacres aux pieds desquels le monde se prosternait, elle prit ainsi la parole :

« Je m'étonne, ô Tiburce, que tu n'aies pas compris déjà que des statues de terre, de bois, de pierre, d'airain ou de tout autre métal, ne sauraient être des dieux. Ces vaines idoles sur lesquelles les araignées tendent leurs toiles, et les oiseaux déposent leurs nids et leurs ordures, ces statues dont la matière est tirée des entrailles de la terre par la main des malfaiteurs condamnés aux mines, comment peut-on les estimer des dieux, et placer sa confiance dans de tels objets? Dis-moi, Tiburce, y a-t-il une différence entre un cadavre et une idole? Un cadavre a encore tous ses membres, mais il n'a plus ni souffle, ni voix, ni sentiment; de même l'idole a aussi tous les membres, mais ces membres sont inhabiles à l'action, et encore au-dessous de ceux d'un homme mort. Du moins, pendant que l'homme jouissait de la vie, ses yeux, ses oreilles, sa bouche, son odorat, ses pieds, ses mains, remplissaient leur office; mais l'idole a commencé par la mort, et demeure dans la mort; elle n'a jamais vécu ni même pu vivre. »

Tiburce, frappé tout à coup de la vanité des simulacres auxquels il avait jusque-là brûlé son encens, s'écria vivement : « Oui, il en est ainsi, et qui ne le comprend pas est descendu jusqu'à

 

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la brute. » Transportée de joie à cette réponse, Cécile se lève et serre dans ses bras ce païen qui commence à goûter la lumière : « C'est aujourd'hui, lui dit-elle, que je te reconnais pour mon frère. L'amour du Seigneur a fait de ton frère mon époux; le mépris que tu professes pour les idoles fait de moi ta véritable soeur. Le moment est venu où tu vas croire; va donc avec ton frère pour recevoir la régénération. C'est alors que tu verras les anges, après avoir obtenu le pardon de toutes tes fautes. »

Alors Tiburce, s'adressant à Valérien : « Quel est l'homme vers lequel tu vas me conduire? — Un grand personnage, reprend Valérien; il se nomme Urbain, vieillard aux cheveux blancs, au visage angélique, aux discours véritables et remplis de sagesse. — Ne serait-ce pas, dit Tiburce, cet Urbain que les chrétiens appellent leur pape? J'ai entendu dire qu'il a déjà été condamné deux fois, et qu'il est réduit à se tenir caché. S'il est découvert, il sera livré aux flammes; et nous, si l'on nous trouve avec lui, nous partagerons son sort. Ainsi nous aurons voulu chercher une divinité qui se cache dans les cieux, et nous rencontrerons sur la terre un supplice cruel. »

Pour avoir appris à dédaigner les idoles, Tiburce n'en était pas encore à dédaigner les souffrances d'ici-bas; Cécile vint à son secours. « En effet, lui dit-elle, si cette vie était la seule, s'il

 

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n'en était pas une autre, ce serait avec raison que nous craindrions de la perdre; mais s'il est une autre vie qui ne finira jamais, faut-il donc tant redouter de perdre celle qui passe, quand, au prix de ce sacrifice, nous nous assurons celle qui durera toujours?

Un tel langage était bien nouveau à un jeune homme élevé dans cette société romaine du deuxième siècle, où régnaient à la fois les plus humiliantes superstitions, la corruption des moeurs la plus éhontée, et toutes les aberrations d'une philosophie sceptique. Il répondit donc à la vierge : « Jamais je n'ai rien entendu de semblable; y aurait-il donc une autre vie après celle-ci? — Mais, reprit Cécile, peut-on même appeler vie celle que nous passons en ce monde? Jouet de toutes les douleurs du corps et de l'âme, elle aboutit à la mort qui met fin aux plaisirs comme aux angoisses. Quand elle est terminée, on dirait qu'elle n'a pas même été; car ce qui n'est plus est comme rien. Quant à cette autre vie qui succède à la première, elle a des joies sans fin pour les justes et des supplices éternels pour les pécheurs. — Mais, répliqua Tiburce, qui est allé dans cette vie? qui en est revenu pour nous apprendre ce qui s'y passe? sur quel témoignage pouvons-nous y croire? »

Alors Cécile, se levant avec la majesté d'un apôtre, fit entendre ces imposantes paroles : « Le Créateur du ciel, de la terre et des mers,

 

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l'auteur du genre humain et de tous les êtres que nous voyons, a engendré de sa propre substance un Fils, avant toute création, et il a produit par sa vertu divine l'Esprit-Saint; le Fils par lequel il devait créer toutes choses, l'Esprit-Saint par lequel il les vivifie. Tout ce qui existe, le Fils de Dieu, engendré du Père, l'a créé; tout ce qui est créé, l'Esprit-Saint, qui procède du Père, l'a animé. »

« — Comment, s'écria Tiburce, tout à l'heure tu disais, ô Cécile, que l'on ne doit croire qu'un seul Dieu, qui est dans le ciel, et maintenant tu parles de trois! » Cécile répondit : « Il n'est qu'un seul Dieu dans sa majesté, et si tu veux concevoir comment ce Dieu existe dans une Trinité sainte, écoute cette comparaison. Un homme possède la sagesse; par sagesse nous entendons le génie, la mémoire et l'intelligence : le génie qui découvre les vérités, la mémoire qui les conserve, l'intelligence qui les explore. Reconnaîtrons-nous pour cela plusieurs sagesses dans le même homme? Si donc un mortel possède trois facultés dans la seule sagesse, devrons-nous hésiter à reconnaître une Trinité majestueuse dans l'essence unique du Dieu tout-puissant? »

Tiburce, ébloui de l'éclat d'un si haut mystère, s'écria : a 0 Cécile! la langue humaine ne saurait s'élever à de si lumineuses explications : c'est l'ange de Dieu qui parle par ta bouche. » Tant   était   vive   la   reconnaissance   du   jeune

 

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homme envers cette divine lumière dont les rayons commençaient à descendre jusqu'à lui : il n'osait plus s'adresser à la vierge, interprète du ciel; mais se tournant vers son frère : « Valérien, lui dit-il, je le confesse, le mystère d'un seul Dieu n'a plus rien qui m'arrête; je ne désire qu'une chose, c'est d'entendre la suite du discours qui doit satisfaire à mes doutes. — C'est à moi, Tiburce, que tu dois t'adresser, reprit Cécile. Ton frère, encore revêtu de la robe blanche, n'est pas en mesure de répondre à toutes tes demandes; mais moi, instruite dès le berceau dans la sagesse du Christ, tu me trouveras prête sur toute question qu'il te plaira de proposer. — Eh bien! dit Tiburce, je demande quel est celui qui vous a fait connaître cette autre vie que vous m'annoncez l'un et l'autre? »

La vierge, reprenant son discours avec un enthousiasme tout divin, continua ainsi : « Le Père a envoyé des cieux sur la terre son propre Fils unique, et une vierge l'a conçu. Ce Fils de Dieu, debout sur la montagne sainte, a fait entendre à haute voix ces paroles : « Peuples, venez tous à moi. » Alors sont accourus vers lui tous les âges, les deux sexes, toutes les conditions. Il leur a dit à tous : Faites pénitence pour l'ignorance dans laquelle vous êtes tombés; car le royaume de Dieu, qui doit mettre fin au règne des hommes, est arrivé. Dieu veut faire part de son  royaume à ceux qui croiront, et celui qui

 

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sera le plus saint y recevra le plus d'honneurs Les pécheurs seront tourmentés par des supplices éternels, et des feux les dévoreront sans relâche. Quant aux justes, ils seront environnés d'une éternelle splendeur de gloire, et des délices sans fin seront leur partage. Ne cherchez donc plus, enfants des hommes, les joies fugitives de cette vie; mais assurez-vous l'éternelle félicité de la vie à venir. La première est courte, la seconde dure toujours.

« Les peuples ne crurent pas d'abord à cet oracle, et ils dirent aussi : « Quel est celui qui est entré dans cette vie, et en est revenu pour nous certifier la vérité de ce que vous dites? » Le Fils de Dieu leur a répondu : « Si je vous fais voir des morts que vous-mêmes avez vu ensevelir, rendus à la vie, persévérerez-vous à ne pas croire la vérité? Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez du moins à mes prodiges. »

« Afin doter tout prétexte au doute, il se rendait avec les peuples près des tombeaux, et il rappelait à la vie des morts ensevelis depuis trois et quatre jours, et exhalant déjà l'odeur des cadavres. Il marchait à pied sec sur les flots de la mer; il commandait aux vents; il apaisait les tempêtes. Aux aveugles il rendait la vue, aux muets la parole, l'ouïe aux sourds, l'usage de leurs membres aux boiteux et aux paralytiques; il délivrait les possédés, il mettait en fuite les démons.,

 

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« Mais les impies s'irritèrent de ces prodiges; car les peuples les quittaient pour s'attacher à sa suite, et jetaient leurs vêtements sous ses pas, en criant : « Béni soit celui qui vient au nom « du Seigneur! » Des hommes appelés pharisiens, jaloux de ses triomphes, le livrèrent au gouverneur Pilate, disant qu'il était un magicien et un homme couvert de crimes. Ils excitèrent une sédition tumultueuse, au milieu de laquelle ils le crucifièrent. Lui, connaissant que sa mort devait opérer le salut du monde, se laissa prendre, insulter, fouetter et mettre à mort. Il savait que sa Passion seule pouvait enchaîner le démon, et retenir dans les flammes de leurs supplices les esprits immondes.

« Il fut donc chargé de chaînes, celui qui n'a point commis Je péché, afin que le genre humain fût affranchi des liens du péché. Il fut maudit, celui qui est béni à jamais, afin que nous fussions arrachés à la malédiction. Il souffrit d'être le jouet des méchants, afin de nous enlever à l'illusion des démons dont nous étions le jouet nous-mêmes. Il reçut sur la tête une couronne d'épines, pour nous soustraire à la peine capitale que les épines de nos péchés avaient méritée. Il laissa porter le fiel à sa bouche, pour rétablir dans l'homme le sens du goût que le premier père avait faussé, au jour où la mort envahit le monde. Il fut abreuvé de vinaigre pour attirer en lui toute l'âcreté dont notre sang

 

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était brûlé, voulant boire lui-même le calice que nous avions mérité. Il fut dépouillé, pour couvrir d'un vêtement éclatant de blancheur la nudité produite chez nos premiers ancêtres, par leur docilité aux perfides conseils du serpent. Il fut suspendu au bois de sa Passion, pour enlever la prévarication qui était venue par le bois. Il laissa la mort approcher de lui, afin qu'elle fût renversée dans la lutte, et que celle qui avait régné par le serpent devînt la captive du Christ, ainsi que le serpent lui-même.

« Enfin, lorsque les éléments contemplèrent leur créateur élevé sur la croix, un tremblement d'horreur les saisit : la terre s'ébranla, les rochers se fendirent, le soleil épouvanté s'obscurcit, et un voile lugubre couvrit le monde. Un nuage sanglant intercepta les pâles rayons de la lune, et les étoiles s'enfuirent du ciel. Gémissante comme d'un enfantement, la terre rendit les corps de plusieurs saints qui sortirent de leurs sépulcres, pour attester que le Sauveur était descendu aux enfers, qu'il avait arraché le sceptre au démon, et qu'en mourant il avait dompté la mort, désormais enchaînée et abattue sous les pieds de ceux qui croiraient en lui.

« Voilà pourquoi nous nous réjouissons lorsque nous sommes maltraités pour son nom, pourquoi nous trouvons notre gloire dans les persécutions. Il en doit être ainsi, puisque nous savons que notre vie caduque et misérable fait

 

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place à cette vie éternelle que le Fils de Dieu, ressuscité d'entre les morts, a promise à ses apôtres qui l'ont vu monter au ciel. Le témoignage de trois personnes suffit pour asseoir la conviction d'un homme sage; mais le Christ ressuscité ne s'est pas montré seulement à ses disciples qu'il avait choisis au nombre de douze, il s'est fait voir à plus de cinq cents personnes, et n'a pas voulu laisser le plus léger prétexte au doute sur un si étonnant prodige. Ses disciples, envoyés par lui pour prêcher toutes ces merveilles dans le monde entier, ont appuyé leur prédication sur les plus évidents miracles. Ils ont, en son nom, guéri toutes les maladies, mis en fuite tous les démons et rendu la vie aux morts.

« Maintenant, ô Tiburce, je pense n'avoir rien omis pour satisfaire à ta demande. Vois s'il n'est pas juste de mépriser du fond de son coeur cette vie présente, et de rechercher avec ardeur et courage celle qui doit la suivre. Celui qui a la foi dans le Fils de Dieu et qui s'attache à ses commandements, ne sera pas même touché par la mort, quand il déposera ce corps périssable; il sera reçu par les saints anges, et conduit dans l'heureuse région du paradis. Mais la mort s'unit au démon pour enchaîner les hommes par mille distractions, et préoccuper leur imprudence d'une foule de nécessités qu'elle leur suggère. Tantôt c'est un malheur à venir qui les intimide, tantôt un gain à saisir qui les captive;

 

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c'est la beauté sensuelle qui les charme,  c'est l'intempérance qui les entraîne; enfin, par tous genres d'appâts, la mort fait en sorte que, pour leur malheur,  ils ne songent qu'à la vie présente, afin que leurs âmes, à la sortie du corps, soient trouvées entièrement nues, et n'ayant sur elles que le poids de leurs péchés.  Je le sens, ô Tiburce! je  n'ai  fait  que  toucher  quelques points d'un si vaste sujet; si tu veux m'entendre davantage, je suis prête. »

Ainsi parla la vierge. Cette sublime harangue, dans laquelle respire toute l'énergie de la foi et toute l'ardeur du  zèle,   nous  révèle  en  entier l'âme de la fille chrétienne des Caecilii. A travers ces flots d'éloquence et de poésie, on suit le travail de la pensée chez la jeune vierge qui, dès ses premières années, a jugé toutes choses à la lumière du saint Evangile, s'assurant en même temps de la certitude de sa croyance et de la réalité des devoirs qu'impose la foi du Christ. On retrouve dans son langage la trace des impressions que devait déposer dès l'enfance dans l'âme des chrétiens le langage muet et expressif des peintures murales des catacombes. Ainsi préparée, Cécile devait vaincre, et son discours rapide avait renouvelé l'âme de Tiburce. Les larmes du jeune païen coulaient avec abondance, et il éclatait en sanglots. Son âme encore neuve n'avait point cette écorce impénétrable que le vice forme et entretient chez les hommes blasés par les

 

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plaisirs ou par la cupidité. « Oh ! si jamais, s'écria-t-il, en se jetant aux pieds de Cécile, mon coeur et ma pensée s'attachent à la vie présente, je consens à ne pas jouir de celle qui doit lui succéder. Que les insensés recueillent, s'il leur convient, les avantages du temps qui passe; moi, qui jusqu'à cette heure ai vécu sans but, je ne veux plus qu'il en soit ainsi. »

Après cette promesse faite entre les mains de la vierge dont le coeur d'apôtre tressaillait de bonheur, Tiburce se tourna vers Valérien : « Frère chéri, lui dit-il, prends pitié de moi. Point de délai : tout retard m'effraye, et je ne puis plus supporter le poids qui m'accable. Conduis-moi tout de suite à l'homme de Dieu, je t'en supplie, afin qu'il me purifie, et me rende participant de cette vie dont le désir me consume. »

Deux jours ne s'étaient pas écoulés depuis les noces dont l'approche avait causé tant d'alarmes à Cécile, et déjà la virginité chrétienne, toujours féconde pour les âmes, avait produit de si glorieux fruits. « La femme fidèle, comme parle l'Apôtre, avait sanctifié le mari infidèle » (I Cor., VII), et celui-ci, par le mérite de sa foi, avait obtenu l'âme de son frère.

Valérien et Tiburce prirent congé de Cécile, dont la présence en cette maison, naguère encore païenne, avait été le gage de tant de faveurs, et ils partirent en hâte pour se rendre auprès

 

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d'Urbain. Qu'elle était belle aux yeux des anges, cette marche des deux frères se dirigeant sur la voie Appienne, l'un couvert encore de la robe blanche   de   son   baptême,   et   l'autre   haletant comme le cerf après l'eau de la fontaine! Arrivés aux pieds  du  saint évoque,   ils  racontèrent ce qui s'était passé depuis le retour du néophyte auprès de son épouse, et le vieillard rendit grâces au Seigneur qui avait ménagé de si doux triomphes à sa fidèle servante. Il reçut Tiburce avec allégresse, et le jeune homme descendit bientôt dans la piscine du salut, d'où il remonta purifié, et. respirant avec délices l'air pur de cette nouvelle vie qu'il avait si ardemment ambitionnée.

Valérien  revint auprès de son épouse; mais Urbain retint Tiburce, les sept jours entiers durant lesquels  les  néophytes  devaient porter  la robe blanche. L'onction du Saint-Esprit, dans le sacrement de confirmation,  consacra soldat du Christ le jeune athlète, et il goûta cette nourriture mystérieuse qui divinise l'homme, et dont Valérien   lui  avait  révélé  l'ineffable  harmonie avec le lis et la rose. Devenu un homme nouveau, Tiburce fit enfin ses adieux au vieillard, et vint retrouver Cécile et Valérien.  Il  était tout rayonnant de la grâce céleste; une ardeur inconnue transportait son âme, et un ineffable pressentiment l'avertissait que de hautes destinées lui étaient réservées.  En  attendant ce dénouement glorieux,  les anges de Dieu se faisaient

 

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voir à lui, et il conversait avec eux. S'il témoignait au ciel un désir, ces aimables messagers s'empressaient de l'obtenir pour celui qu'ils regardaient déjà comme leur frère. Cécile et Valérien admiraient les merveilles de la puissance et de la bonté de Dieu dans ce jeune patricien que le paganisme et l'amour de cette vie semblaient avoir captivé pour jamais, et les liens qui unissaient les trois amis devenaient de jour en jour plus étroits et plus doux. Cécile dominait tout cependant par l'autorité de son caractère et par la mâle éloquence de sa parole. Armée pour tous les genres de lutte, prête à tous les combats comme à tous les dévouements, elle était plus que jamais, malgré sa jeunesse, l'un des plus solides appuis de la chrétienté de Rome.

Avant de voir s'ouvrir la lice dans laquelle devaient vaincre et triompher les trois héros, arrêtons-nous un moment à contempler le sublime spectacle qu'offrait au ciel et à la terre l'amour des deux époux que l'ange était venu couronner. La grâce par laquelle Dieu sanctionne l'union conjugale était descendue sur eux; elle avait confondu leurs coeurs dans une ineffable tendresse, forte comme la mort, affranchie de la servitude des sens; affection plus intime que celle qui lie le frère à une soeur chérie, et semblable en quelque chose à celle qui au ciel unit les anges épris en commun de la beauté divine. Nous avons entendu saint Justin révéler aux Césars, dans son

 

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Apologie, qu'un tel amour se rencontrait souvent alors chez des époux chrétiens, et déclarait ainsi l'indépendance de l'âme à l'égard de l'attrait sensuel. L'Eglise chrétienne devait garder en son sein ce mystérieux élément qui fait apparaître la dignité humaine dans tout son éclat, et renverse les vulgaires pensées de l'homme charnel.  Aux yeux du chrétien, le mariage est avant tout l'alliance de deux âmes; le monde n'y voit et,n'y cherche que le côté sensuel. Il a fallu que l'humanité, redressée par le Christ, en vînt à comprendre que l'essence de l'amour est dans les sentiments, et qu'on en profane le nom en l'appliquant exclusivement à  un  attrait si souvent volage et toujours passager. C'est pour cela que l'Esprit-Saint a semé sur la route de l'Eglise les exemples les plus éloquents : au sein de Rome païenne, Valérien et Cécile; sur le trône impérial de Constantinople, sainte Pulchérie et Marcien; sur celui d'Occident, l'empereur saint Henri et sainte Cunégonde; en Angleterre, saint Edouard et Edith; en Pologne, Boleslas V et une autre sainte Cunégonde; en Hongrie, Coloman et Salomé; au midi de la France, saint Elzéar de Sabran et sainte Delphine de Glandève; en Bretagne, le duc Pierre II et la bienheureuse Françoise d'Amboise; dans le Maine, le comte Robert de Sillé et la bienheureuse Jeanne de Maillé, etc.

Telle fut l'alliance plus angélique qu'humaine dont la demeure des Valerii  fut l'heureux témoin.

 

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Valérien et Cécile y goûtèrent cet amour qui procède de Dieu même, auteur du lien conjugal. Là véritablement se réalisait ce tableau de l'union des époux chrétiens tracé par Tertullien, peu d'années après. « Ensemble ils prient, ensemble ils se prosternent, ensemble ils jeûnent; l'un l'autre ils s'instruisent, ils s'exhortent, ils se soutiennent. De compagnie on les voit à l'église, de compagnie au banquet divin; les épreuves et les joies, ils les partagent également. Nul secret à se dérober, jamais d'isolement, jamais de dégoût. Ils n'ont pas à se cacher l'un de l'autre pour visiter les malades, pour assister les indigents. Leurs aumônes sont sans discussion, leurs sacrifices sans froissement, leurs pratiques pieuses sans entraves. Chez eux pas de signes de croix furtifs, pas de timidité dans leurs pieux transports, pas de muettes actions de grâces. Ils chantent à l'envi les psaumes et les cantiques, et s'ils sont rivaux en quelque chose, c'est à qui célébrera le mieux les louanges de son Dieu. » (Ad uxorem, lib. II.)

La situation des deux époux dans Rome leur imposait nécessairement des habitudes en rapport avec leur rang. Riche de grands biens, parmi lesquels était la villa du Numidique, sur la voie Tiburtine, Cécile était devenue la dispensatrice d'une opulente fortune, et elle en profitait pour satisfaire son ardent amour envers les pauvres du Christ. Sans rien perdre de l'humilité

 

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et de la modestie d'une chrétienne, elle retint les parures dont usaient les dames romaines de sa condition. Les Actes nous apprennent qu'elle portait une robe brodée d'or, dès le temps qui précéda son mariage. Ce vêtement qui fut empourpré de son sang a reparu deux fois aux regards attendris des fidèles, en 821 et en 1099. A cette dernière date, on prit soin d'en prendre le dessin en couleur, et il en existe au moins deux peintures, de mains diverses, mais conformes pour le fond et les détails. L'une, sur marbre, se conserve à Rome au musée Kircher; l'autre, sur bois, de plus petite dimension et plus soignée, se garde à l'abbaye de Solesmes, où elle, est arrivée après avoir séjourné plus ou moins longtemps à Cologne.

Il est certain que, sous les premiers Césars, les dames romaines n'étaient pas autorisées à porter des tuniques brodées ou brochées d'or. Ce luxe ne commence à s'établir que sous les Antonins. Le premier exemple qu'on en trouve est celui de l'impératrice Faustine, femme de Marc-Aurèle. En 172, à la veille de l'expédition contre les Quades et les Marcomans, cet empereur, voulant subvenir aux besoins de la guerre, mit en vente un grand nombre de choses précieuses, entre lesquelles se trouvaient des joyaux et des objets de parure à l'usage de l'impératrice. Parmi ceux-ci, Julius Capitolinus (in Antonin. Philosoph., cap. XVII) signale des robes de

 

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soie brodées d'or. Il ajoute que, ces vêtements ayant sans doute tenté d'imitation les dames romaines, Marc-Aurèle, trois ans après, dérogeant à la sévérité des lois somptuaires, permit aux femmes du plus haut rang d'en user désormais. Qu'une fille des Metelli, entourée d'une famille qui devait être fière d'un tel rejeton, ait dû se conformer aux exigences de son rang, rien n'est plus naturel; nous verrons d'ailleurs les circonstances les plus ordinaires de la vie de notre héroïne s'encadrer constamment avec les usages du temps où elle a vécu.

Sur les deux peintures dont nous parlons, la teinte du vêtement de Cécile, gravement altérée par le temps, paraît avoir été la couleur verte; et il est à remarquer que cette couleur est maintenue par Paul Véronèse dans son touchant tableau de la mort de la martyre. La robe est celle que les anciens nommaient cyclade, à cause du cercle en broderie qu'elle avait dans sa partie inférieure; mais on voit que le luxe de Faustine et de ses imitatrices avait enchéri sur la cyclade primitive, qui d'abord était unique au bas du vêtement. La robe de la martyre reproduit ce cercle de distance en distance dans toute la hauteur. Les manches offrent aussi la cyclade, répétée plusieurs fois dans leur longueur. Au rapport de Bosio, l'or de toutes ces broderies jetait encore un éclat très vif en 1599.

Sainte Agnès, qui appartient au siècle suivant,

 

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rend grâces à l'Epoux divin, dans ses Actes, de l'avoir revêtue d'une cyclade tissue d'or. Plus d'un siècle écoulé depuis l'époque où nous sommes arrivés, avait dû étendre l'usage de cette parure.

En se prêtant ainsi aux convenances de la société à laquelle elle appartenait, Cécile, toujours vigilante et forte contre elle-même, continuait de mortifier son corps par l'âpreté du cilice qu'elle cachait sous la richesse et la mollesse apparente de ses vêtements. Valérien rendait grâces à Dieu de l'avoir uni à une épouse dont toute la vie était pour lui comme un éclatant flambeau qui lui révélait toutes les vertus, et Cécile, témoin des saintes oeuvres de son époux, bénissait le ciel d'avoir créé pour eux deux ce lien chaste et sacré qui les établissait dès ce monde dans les conditions de la vie céleste.

 

CHAPITRE XVI (178)

 

Violences à Rome contre les chrétiens. — Turcius Almachius, chargé de les poursuivre, n'a point été préfet de Rome. — Altération que son nom a subie. — Valérien et Tiburce cités au tribunal de ce personnage, pour avoir donné leurs soins à la sépulture des martyrs. — Fermeté des deux frères. — Almachius les condamne à avoir la tête tranchée. — Noble conduite du greffier Maxime. — Il conduit les martyrs à sa maison. — Entrevue de Cécile et de Valérien. — Nuit passée dans l'instruction des néophytes et l'administration du baptême. — Les deux frères sont immolés au pagus Triopius. — Sépulture que leur donne Cécile. — Martyre de Maxime. Cécile l'ensevelit près des deux frères. — Le phénix.

 

Au début de l'année 178, le charme d'une telle union ne s'offrait pas aux deux époux avec le calme qui, dans d'autres siècles, a entouré l'existence de leurs imitateurs. Nous avons vu, dès l'année précédente, les dispositions du Palatin à l'égard des chrétiens de Lyon. Les Actes de saint  Symphorien  d'Autun,   qui  sont  comptés

 

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parmi les sincères, contiennent un rescrit impérial de la même époque, qui traduit parfaitement les dispositions et le caractère du chef de l'Empire à l'égard de l'Eglise. « Nous avons reconnu, y est-il dit, que les préceptes légaux sont violés de notre temps par les chrétiens. Punissez-les de supplices divers, quand ils ont été arrêtés, à moins qu'ils ne sacrifient à nos dieux, afin que la sévérité vienne à l'appui de la justice, et que cette rigueur qui consiste à couper court au crime arrive promptement à son terme. » Cette recrudescence de la persécution qui paraissait se montrer avec un certain regret hypocrite, avait pour ministre, ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois, l'irritation populaire qui fournissait au besoin un prétexte à la violation des engagements quelconques, pris à l'occasion du miracle de la légion Fulminante. On fut sourd aux réclamations d'Athénagore et, jusque dans Rome, les sévices recommencèrent avec parti pris. Marc-Aurèle tenait à terminer sa carrière comme il l'avait commencée, et naturellement il ne devait pas rencontrer d'obstacles chez son jeune fils Commode.

La liste des préfets de Rome présente malheureusement beaucoup de lacunes au temps où nous sommes arrivés. Les Actes de sainte Cécile nous donnent un Turcius Almachius, qui aurait géré cette haute magistrature à l'époque du martyre de l'illustre Romaine. Comme la plupart des

 

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monuments de cette nature, ces Actes qui s'encadrent si parfaitement dans l'histoire et sont confirmés jusque dans les détails les plus minutieux par les faits archéologiques, reçurent, de la part de leur compilateur, quelques légères interpolations qu'il est aussi aisé de corriger que de reconnaître. Dom Ruinart, dans ses Acta sincera, en a relevé grand nombre du même genre, qui ne diminuent point la valeur et l'autorité des documents qu'un copiste malhabile a cru quelquefois perfectionner, en ajoutant de son fonds certaines particularités, soit sur la chronologie, soit sur les offices dont furent revêtus les personnages qu'il met en scène d'après les monuments certains et originaux.

Constatons d'abord que Turcius Almachius n'a pu être préfet de Rome. Le savant Borghesi a prouvé que cette charge, l'une des plus importantes du régime impérial, n'était jamais conférée qu'à des personnages de la plus haute distinction, et honorés, au moins une fois déjà, de la dignité consulaire. Dion Cassius (lib. LXXVIII, 14) rapporte qu'une des mesures qui révoltèrent le plus la noblesse romaine contre le gouvernement éphémère de Macrin (217), fut qu'il avait confié la préfecture urbaine à un personnage qui n'avait pas encore été consul, comme s'il eût voulu, dit l'historien, « souiller ainsi le sénat ». Personne n'ignore que le nom de Turcius Almachius est complètement absent des fastes consulaires

 

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durant les trois premiers siècles. Le Turcius des Actes de sainte Cécile n'a donc pu être qu'un magistrat inférieur, préteur peut-être, ou mieux encore délégué du préfet de Rome aux causes religieuses. 11 est même possible que cette délégation soit venue à Turcius du propre mouvement de Marc-Aurèle qui, au rapport de Capitolinus (in M. Anton., X), confiait volontiers la décision  de  certaines  affaires  à  d'anciens  préteurs. Le même historien nous apprend que ces favoris du prince ne se recommandaient pas toujours par l'illustration de leur origine. Ainsi un certain Vetrasinus, ancien gladiateur, se voyant éconduit de la préture sous le prétexte que l'opinion publique était à ménager,   osa  répondre, sans être démenti par Marc-Aurèle, qu'il retrouvait parmi les préteurs bon nombre de ses anciens camarades de l'arène. A l'appui de ce que nous disons,  certains traits  de  l'interrogatoire de Cécile témoignent dans le juge d'une vulgarité qui ne se fût pas rencontrée chez un préfet de Rome,  et dans les réponses de Cécile elle-même un accent qui dénote en celle qui parle le sentiment de la supériorité du rang.

Le nomen Turcius se trouve encore assez aisément au quatrième siècle, et une fois même vers lia fin du troisième; mais on s'accorde assez généralement à regarder le cognomen Almachius comme étranger par sa conformation même au génie de la langue latine.  Sirmond et Mazochi

 

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en ont été frappés. M. de Rossi produit l'inscription d'un certain Amachius dont peut-être le nom altéré aurait produit celui qu'on lit dans les Actes. Nous devons signaler ici, sur l'un des monuments de la tribu Succusana, le nom d'un L. Lartius Aoemachus. Ce nom traduit du grec  ('Αεί μάχη , qui combat sans relâche), forme une appellation qui, passée au moule romain, n'a du moins rien d'étrange. Amachius (qui ne combat pas) est peut-être une corruption en même temps qu'un contresens d'Aoemachus. Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que ce cognomen, devenu avec le temps Almachius, ne sente un peu le gladiateur. Dans notre récit nous maintiendrons, ces réserves faites, l'appellation vulgaire.

Ce personnage fut donc choisi, vers l'année 178, pour présider aux violences qui s'exercèrent contre les chrétiens dans Rome, et donnèrent lieu aux réclamation d'Athénagore. Ces violences sont exprimées d'une façon très énergique dans les Actes de sainte Cécile. Elles avaient de préférence pour objet des chrétiens d'une condition inférieure. M. de Rossi établit qu'une hécatombe entre autres eut lieu sur la voie Appienne. C'était non loin des cryptes de Prétextat, de celles de Lucine et du cimetière que l'on creusait à ce moment même aux frais des Caecilii chrétiens, dans la région fameuse en martyrs sur laquelle Urbain exerçait sa sollicitude.

 

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Après chaque exécution, venait pour les chrétiens le soin de la sépulture des victimes de la foi. Almachius, disent les Actes, non content de déchirer par toutes sortes de tortures les membres des chrétiens, voulait que leurs corps demeurassent sans sépulture.

Valérien et Tiburce, animés par Cécile, se dévouèrent à recueillir les saintes dépouilles des soldats du Christ, et à les entourer d'honneurs. Souvent il leur fallait racheter à prix d'or ces corps immolés par la fureur païenne, et rien n'était épargné pour rendre la sépulture complète. On réunissait avec amour les membres séparés par le glaive, on recherchait jusqu'aux instruments du supplice, afin de conserver à la postérité chrétienne le témoignage complet de la victoire. Le sang de ces glorieuses victimes était gardé avec un soin particulier. On le recueillait avec des éponges, que l'on pressait ensuite sur des fioles ou des ampoules. Aucun péril n'arrêtait la sollicitude fraternelle des deux jeunes patriciens envers ces morts vénérés, pauvres, la plupart, selon la chair, mais déjà rois dans les palais du ciel. Jaloux de témoigner leur respect envers de si glorieuses dépouilles, ils n'épargnaient pas même les parfums les plus précieux, en même temps qu'ils subvenaient par d'abondantes aumônes, et par toutes les oeuvres de la miséricorde, aux familles chrétiennes que la perte de leurs chefs ou de leurs principaux membres avait

 

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laissées dépourvues des ressources nécessaires à la vie.

Les corps des nombreuses victimes de la cruauté d'Almachius furent recueillis furtivement dans les divers cimetières déjà ouverts sur la plupart des voies qui sortaient de la ville; mais il paraît certain que celui qui se construisait à ce moment par les soins des Caecilii, sur la voie Appienne, en reçut un certain nombre dans ses galeries à peine ébauchées. Le feu ayant été le supplice d'une partie de ces chrétiens, leur sépulture devait exiger moins de place. Tous les anciens Martyrologes ont conservé la mémoire de plusieurs centaines de martyrs qui auraient ainsi reposé dans ces cryptes nouvelles, qui sont appelées ad sanctam Caeciliam. Avec quel tendre respect Cécile accueillait les restes inanimés de ces valeureux athlètes, avec quelle ardeur elle enviait le sort de ceux qui avaient déjà rendu au Christ le témoignage du sang, avec quelle sainte fierté elle contemplait le courage de son époux et de son frère, initiés seulement depuis quelques jours à la foi chrétienne, et déjà si dévoués aux oeuvres laborieuses qu'elle imposait alors aux plus généreux de ses disciples! Valérien et Tiburce ne tardèrent pas à être dénoncés à Almachius, et pour leurs largesses envers des personnes viles, et pour l'infraction qu'ils osaient faire à la défense d'inhumer les corps des martyrs. Ils furent donc accusés l'un et l'autre, et

 

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conduits devant le tribunal. Almachius n'avait pas l'intention de sévir contre ces deux jeunes patriciens qu'il avait fait mander à sa barre; il voulait les intimider, et obtenir une satisfaction pour la violation publique qu'ils avaient osé faire de ses ordres.                                     « Comment ! leur dit-il, vous qui, par votre naissance, avez droit au titre de clarissimes, pouvez-vous avoir dégénéré de votre sang, jusqu'à vous associer à la plus superstitieuse des sectes? J'apprends que vous dissipez votre fortune en profusions sur des gens de condition infime, et que vous vous abaissez jusqu'à ensevelir avec toute sorte de recherches des misérables qui ont été punis pour leurs crimes. En faut-il conclure qu'ils étaient vos complices, et que c'est là le motif qui vous porte à leur donner ainsi une sépulture d'honneur? »

Le plus jeune des deux frères prit la parole. « Plût au ciel, s'écria Tiburce, qu'ils daignassent nous admettre au nombre de leurs serviteurs, ceux que tu appelles nos complices! Us ont eu le bonheur de mépriser ce qui paraît être quelque chose et cependant n'est rien. En mourant, ils ont obtenu ce qui ne paraît pas encore, et qui néanmoins est la seule réalité. Puissions-nous imiter leur vie sainte, et marcher un jour sur leurs traces! »

Almachius, déconcerté par la fermeté de cette réponse,  chercha un incident pour rompre le

 

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discours du jeune homme. Il crut l'avoir trouvé, en relevant la ressemblance frappante qui existait entre les deux frères. « Dis-moi, Tiburce, quel est le plus âgé de vous deux? » Telle fut la question du juge. Tiburce répondit : « Ni mon frère n'est plus âgé que moi, ni moi plus jeune que lui; le Dieu unique, saint et éternel, nous a rendus tous deux égaux par la grâce. »

« — Eh bien! dit Almachius, dis-moi ce que c'est, ce qui parait être quelque chose et n'est rien. — Tout ce qui est en ce monde, repartit vivement Tiburce, tout ce qui entraîne les âmes dans la mort éternelle, à laquelle aboutissent les félicités du temps. — Maintenant, dis-moi, reprit Almachius, qu'est-ce que ce qui ne paraît pas encore et est néanmoins la seule réalité? — C'est, dit Tiburce, la vie future pour les justes, et le supplice à venir pour les injustes. L'un et l'autre approchent, et par une triste dissimulation nous détournons les yeux de notre coeur, afin de ne pas voir cet inévitable avenir. Les yeux de notre corps s'arrêtent aux objets du temps, et, mentant à notre propre conscience, nous osons employer pour flétrir ce qui est bien les termes qui ne conviennent qu'au mal, et décorer le mal lui-même de ceux qui servent à désigner le bien. »

Almachius interrompit le jeune homme : « Je suis sûr, dit-il, que tu ne parles pas selon ton esprit. — Tu dis vrai, reprit Tiburce; je ne parle

 

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pas selon l'esprit que j'avais lorsque j'étais du siècle, mais selon l'esprit de celui que j'ai reçu au plus intime de mon âme, le Seigneur Jésus-Christ. — Mais sais-tu même ce que tu dis P repartit Almachius, contrarié d'entendre sortir de la bouche du jeune homme ce nom sacré qui attestait la profession du christianisme dans celui qui le proférait avec tant d'amour. — Et toi, dit Tiburce, sais-tu ce que tu demandes? — Jeune homme, répondit Almachius, il y a chez toi de l'exaltation. » Tiburce répondit : « J'ai appris, je sais, je crois que tout ce que j'ai dit est réel. — Mais je ne le comprends pas, repartit le magistrat, et je ne saurais entrer dans cet ordre d'idées. — C'est, dit le jeune homme, empruntant les paroles de l'Apôtre, c'est que « l'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l'esprit de Dieu : mais l'homme spirituel juge toutes choses, et n'est jugé lui-même par personne. » ( I Cor., II.)

Almachius sourit avec dépit, dissimulant l'injure qu'il venait de recevoir, et, ne voulant pas laisser le jeune homme se compromettre davantage, il le fit écarter, et ordonna de faire avancer Valérien.

« — Valérien, lui dit-il, la tête de ton frère n'est pas saine; toi tu sauras me donner une réponse sensée. — Il n'est qu'un seul médecin, répondit Valérien : c'est lui qui a daigné prendre soin de la tête de mon frère et de la mienne, en

 

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nous communiquant sa propre sagesse; c'est le Christ, Fils du Dieu vivant. — Allons, dit Almachius, parle-moi raisonnablement. — Ton oreille est faussée, répondit Valérien; tu ne saurais entendre notre langage. »

Le magistrat se contint, et, refusant toujours d'accepter la confession spontanée du christianisme que les deux frères aspiraient à faire devant son tribunal, il essaya l'apologie du sensualisme païen, auquel les Césars avaient été redevables de la soumission passive que leur prêtait l'Empire. « C'est vous-mêmes, dit-il, qui êtes dans l'erreur, et plus que personne. Vous laissez les choses nécessaires et utiles pour suivre des folies. Vous dédaignez les plaisirs, vous repoussez le bonheur, vous méprisez tout ce qui fait le charme de la vie; en un mot vous n'avez d'attrait que pour ce qui est contraire au bien-être et opposé aux plaisirs.  »

Valérien répondit avec calme : « J'ai vu, au temps de l'hiver, des hommes traverser la campagne au milieu des jeux et des ris, et se livrant à tous les plaisirs. En même temps, j'apercevais dans les champs plusieurs villageois qui remuaient la terre avec ardeur, plantaient la vigne et écussonnaient des roses sur les églantiers; d'autres greffaient des arbres fruitiers, ou écartaient avec le fer des arbustes qui pouvaient nuire à leurs plantations; tous enfin se livraient avec vigueur aux travaux de la culture.

 

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« Les hommes de plaisir, ayant considéré ces villageois, se mirent à tourner en dérision leurs travaux pénibles, et ils disaient : « Misérables que vous êtes, laissez ces labeurs superflus; venez vous réjouir avec nous, venez partager nos jeux et nos délices. Pourquoi se fatiguer ainsi à de rudes travaux? Pourquoi user le temps de votre vie à des occupations si tristes? » Ils accompagnaient ces paroles d'éclats de rire, de battements de mains et d'insultantes provocations.

« À la saison des pluies et de la froidure succédèrent les jours sereins, et voilà que les campagnes, cultivées par tant d'efforts, s'étaient couvertes de feuillages touffus, les buissons étalaient leurs roses fleuries, la grappe descendait en festons le long du sarment, et aux arbres pendaient de toutes parts des fruits délicieux et agréables à l'oeil. Ces villageois, dont les fatigues avaient paru  insensées,   étaient  dans  l'allégresse;  mais les frivoles habitants de la ville,  qui s'étaient vantés d'être les plus sages, se trouvèrent dans une affreuse disette, et regrettant, mais trop tard, leur molle oisiveté, ils se lamentèrent bientôt, et se disaient entre eux : « Ce sont là pourtant ceux que nous poursuivions de nos railleries. Les travaux auxquels  ils  se livraient nous semblaient une honte; leur genre de vie nous faite sait horreur, tant il nous paraissait misérable. Leurs personnes nous semblaient viles, et leur

 

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société sans honneur. Le fait cependant a prouvé qu'ils étaient sages, en même temps qu'il démontre combien nous fûmes malheureux, vains et insensés. Nous autres, nous n'avons pas songé à travailler; loin de venir à leur aide, du sein de nos délices nous les avons bafoués, et les voilà maintenant environnés de fleurs et brillants de l'éclat du succès. »

C'est ainsi que le jeune patricien, dont le caractère grave et doux formait un si aimable contraste avec le naturel impétueux de son frère, imitait le langage de Salomon, et flétrissait les vanités du monde au sein même de la plus vaine et de la plus voluptueuse des cités. Almachius avait écouté jusqu'au bout le discours de Valérien; reprenant à son tour la parole, il lui dit : « Tu as parlé avec éloquence, je le reconnais; mais je ne vois pas que tu aies répondu à mon interrogation. — Laisse-moi achever, reprit Valérien. Tu nous as traités de fous et d'insensés, sous le prétexte que nous répandons nos richesses dans le sein des pauvres, que nous donnons l'hospitalité aux étrangers, que nous secourons les veuves et les orphelins, enfin que nous recueillons les corps des martyrs, et leur faisons d'honorables sépultures. Selon toi, notre folie consiste en ce que nous refusons de nous plonger dans les voluptés, en ce que nous dédaignons de nous prévaloir aux yeux du vulgaire des avantages

 

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de notre naissance. Un temps viendra, où nous recueillerons le fruit de nos privations. Nous nous réjouirons alors; mais ils pleureront, ceux qui tressaillent maintenant dans leurs plaisirs. Le temps présent nous est donné pour semer; or ceux qui, en cette vie, sèment dans la joie, moissonneront dans l'autre le deuil et les gémissements, tandis que ceux qui aujourd'hui sèment des larmes passagères recueilleront dans l'avenir une allégresse sans fin.

« — Ainsi, répliqua Almachius, nous et nos invincibles princes, nous aurons pour partage un deuil éternel, tandis que vous, vous posséderez à jamais la vraie félicité? — Et qui êtes-vous donc, vous et vos princes? s'écria Valérien. Vous n'êtes que des hommes, nés au jour marqué, pour mourir quand l'heure est venue. Encore aurez-vous à rendre à Dieu un compte rigoureux de la souveraine puissance qu'il a placée entre vos mains. »

L'interrogatoire avait dépassé le but que le juge s'était proposé. En voulant seconder les mauvaises dispositions de l'Etat contre les chrétiens, et produire un effet sur les membres de la haute société romaine qui appartenaient à la religion proscrite, il avait dépassé le but et amené une complication inattendue. Deux patriciens avaient comparu devant lui, et bientôt, par l'imprudence du magistrat, des paroles offensantes pour la dignité impériale étaient sorties de leur

 

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bouche. La profession du christianisme était flagrante dans les deux frères; elle avait retenti jusque dans le sanctuaire des lois. Almachius songea à sortir de cette situation difficile, en faisant à Tiburce et à Valérien une proposition qui, s'ils l'acceptaient, allait tout aussitôt les mettre hors de cause. Il leur dit donc : « Assez de ces discours inutiles; plus de ces longueurs qui font perdre le temps. Offrez des libations aux dieux, et vous vous retirerez sans avoir subi aucune peine. »

Il ne s'agissait ni de brûler de l'encens aux idoles, ni de prendre part à un sacrifice; une simple libation, à peine aperçue des assistants, dégageait les deux frères de toutes poursuites, et mettait à couvert la responsabilité du magistrat et l'honneur des lois de l'Empire. Valérien et Tiburce répondirent à la fois : « Tous les jours nous offrons nos sacrifices à Dieu, mais non pas aux dieux. — Quel est, demanda Almachius, le dieu auquel vous rendez ainsi vos hommages? » Les deux frères répondirent : « Y en a-t-il donc un autre, que tu nous fais une pareille question à propos de Dieu? En est-il donc plus d'un? — Ce dieu unique dont vous parlez, répliqua Almachius, dites-moi du moins son nom. — Le nom de Dieu, dit Valérien, tu ne saurais le découvrir, quand bien même tu aurais des ailes, et si haut que tu pusses voler. — Ainsi, répondit le magistrat, Jupiter, ce n'est pas le nom d'un

 

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dieu? — Tu te trompes, Almachius, dit Valérien; Jupiter, c'est le nom d'un corrupteur, d'un libertin. Vos propres écrivains nous le donnent pour un homicide, un personnage rempli de tous les vices, et tu l'appelles un dieu! Je m'étonne de cette hardiesse; car le nom de Dieu ne saurait convenir qu'à l'être qui n'a rien de commun avec le péché, et qui possède toutes les vertus. — Ainsi, reprit Almachius, le monde entier est dans l'erreur; ton frère et toi, vous êtes les seuls à connaître le véritable Dieu? »

A ces paroles, une noble et sainte fierté s'émut au coeur de Valérien, et, proclamant les immenses progrès de la foi chrétienne, il osa répondre : « Ne te fais pas illusion, Almachius; les chrétiens, ceux qui ont embrassé cette doctrine sainte, ne peuvent déjà plus se compter dans l'Empire. C'est vous qui formerez bientôt la minorité; vous êtes ces planches disjointes qui flottent sur la mer après un naufrage, et qui n'ont plus d'autre destination que d'être jetées au feu. »

Almachius, irrité de la généreuse audace de Valérien, commanda qu'il fût battu de verges; il hésitait encore à prononcer contre lui la peine de mort que requéraient les lois de l'Empire. Les licteurs dépouillèrent aussitôt le jeune homme, et sa joie de souffrir pour le nom de Jésus-Christ éclata par ces courageuses paroles : « Voici donc arrivée l'heure que j'attendais avec tant d'ardeur;

 

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voici le jour qui m'est plus agréable que toutes les fêtes du monde! » Pendant qu'on frappait cruellement l'époux de Cécile, la voix d'un héraut faisait retentir ces paroles : « Gardez-vous de blasphémer les dieux et les déesses ! » En même temps, et à travers le bruit des coups de verges, on entendait la voix énergique de Valérien, qui s'adressait à la multitude : « Citoyens de Rome, s'écriait-il, que le spectacle de ces tourments ne vous empêche pas de confesser la vérité. Soyez fermes dans votre foi; croyez au Seigneur qui seul est saint. Détruisez les dieux de bois et de pierre auxquels Almachius brûle son encens; réduisez-les en poudre, et sachez que ceux qui les adorent seront punis par des supplices éternels. »

Durant cette exécution, qui avait lieu en dehors du prétoire, les passions s'agitaient au dedans. Quelle serait la fin de cette cause, que l'inhabile magistrat avait menée avec tant d'imprudence? Au lieu de deux jeunes gens qu'il n'avait voulu qu'intimider, il avait en face deux chrétiens, dignes, par leur mâle courage, d'être comparés aux plus héroïques martyrs qu'il venait d'envoyer à la mort. Laisserait-il se retirer, après un châtiment passager, ces hommes qui avaient insulté les divinités de l'Empire, bravé les lois, et défié un représentant de la puissance publique jusque sur son siège; ou sévirait-il contre eux jusqu'à la peine capitale? Un conseil

 

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perfide, qui faisait appel à sa cupidité, fixa les incertitudes d'Almachius. Tarquinius, son assesseur, lui dit en particulier : « Finis-en avec eux : l'occasion est bonne. Si tu mets du retard, ils continueront de distribuer leurs richesses aux pauvres jusqu'à ce qu'elles soient épuisées, et, quand ils auront été enfin punis de la peine capitale, tu ne trouveras plus rien.  »

Almachius comprit ce langage. Ses intérêts pouvaient être mêlés jusqu'à un certain point avec ceux du fisc; il résolut donc de ne pas laisser échapper la proie. Les deux frères furent de nouveau amenés devant lui, Valérien, le corps ensanglanté par les verges, et Tiburce, saintement jaloux que son frère lui eût été préféré dans l'honneur de souffrir pour le Christ. La sentence fut immédiatement rendue; elle était commune aux deux jeunes patriciens, et portait qu'ils seraient conduits au pagus Triopius, situé sur la voie Appienne, entre la troisième et la quatrième borne milliaire. Au bord de la route, s'élevait le temple de Jupiter, qui servait comme d'entrée au pagus. Valérien et Tiburce seraient invités à brûler de l'encens devant l'idole, et, s'ils refusaient de le faire, ils auraient la tête tranchée.

C'en était fait : les deux frères, entraînés par la soldatesque, se mettaient en marche pour le lieu de leur martyre. Ils allaient s'éloigner de Rome, sans qu'il eût été donné à Valérien de revoir un

 

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instant son épouse, à Tiburce de prendre congé de sa soeur; tant était rapide le mouvement qui les emportait l'un et l'autre vers la patrie des anges. Cécile n'avait pas été présente à l'interrogatoire des deux confesseurs; mais l'ardeur de ses prières les avait assistés devant le juge, et ils s'étaient montrés dignes d'elle et de leur baptême. Dieu, cependant, qui voulait que la vierge survécût à leur départ pour le ciel, ménageait, à ce moment même, une entrevue pleine de consolation pour les trois amis.

Maxime, greffier d'Almachius, avait été désigné pour accompagner les martyrs au lieu de l'épreuve. C'était à lui de rendre compte au juge de l'issue du drame. Il devait ramener libres Tiburce et Valérien, s'ils sacrifiaient aux dieux, ou certifier leur exécution, s'ils persistaient dans la profession du christianisme. A la vue de ces deux jeunes hommes qui marchaient d'un pas si léger vers le supplice, et s'entretenaient ensemble avec une joie tranquille et une ineffable tendresse, Maxime ne put retenir ses larmes, et leur adressant la parole : « O noble et brillante fleur de la jeunesse romaine! s'écria-t-il; ô frères unis par un amour si tendre! vous vous obstinez donc dans le mépris des dieux, et, au moment de perdre toutes choses, vous courez à la mort comme à un festin! »

Tiburce lui répondit : « Si nous n'étions pas assurés que la vie qui doit succéder à celle-ci

 

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durera toujours, penses-tu donc que nous montrerions tant d'allégresse à celte heure? — Et quelle  peut  être  cette  autre  vie?  dit Maxime. — Comme le corps est recouvert par les vêtements, reprit Tiburce, ainsi l'âme est revêtue du corps; et de même que l'on dépouille le corps de ses vêtements, ainsi en sera-t-il de l'âme à l'égard du corps. Le corps, dont l'origine grossière est la terre, sera rendu à la terre; il sera réduit en poussière pour ressusciter, comme le phénix, à la lumière qui doit se lever. Quant à l'âme, si elle est pure, elle sera transportée dans les délices du paradis, pour y attendre, au sein des plus enivrantes félicités, la résurrection du corps, »

Ce discours inattendu fit une vive impression sur Maxime.  C'était la première fois qu'il entendait un langage opposé au matérialisme, dans lequel l'ignorance païenne avait plongé sa vie tout entière. Il fit un mouvement vers cette lumière nouvelle qui se révélait à lui : « Si j'avais la certitude de cette vie future dont tu me parles, répondit-il à Tiburce, je sens que moi aussi je serais disposé à mépriser la vie présente. » Alors Valérien, plein d'une sainte ardeur que lui communiquait   l'Esprit   divin,    s'adressa   ainsi   à Maxime   :  «  Puisqu'il ne te faut plus  que la preuve de la vérité que nous t'avons annoncée, reçois la promesse que je te fais en ce moment. A. l'heure où le Seigneur va nous faire la grâce

 

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de déposer le vêtement de notre corps pour la confession de son nom, il daignera t'ouvrir les yeux, afin que tu voies la gloire dans laquelle nous entrerons. Une seule condition est mise à cette faveur, c'est que tu te repentes de tes erreurs passées. — J'accepte, dit Maxime, et je me dévoue aux foudres du ciel, si, dès l'heure même, je ne confesse pas le Dieu unique qui fait succéder une autre vie à celle-ci. C'est maintenant à vous de tenir votre promesse, et de m'en faire voir l'effet. »

Par cette réponse, Maxime offrait déjà son nom à la milice chrétienne; mais les deux frères ne voulaient pas quitter la terre avant qu'il eût obtenu, sous leurs yeux, le bienfait de la régénération. Ils lui dirent donc : « Persuade aux gens qui doivent nous immoler de nous conduire à ta maison; ils nous y garderont à vue; ce n'est que le retard d'un jour. Nous ferons venir celui qui doit te purifier, et, dès cette nuit, tu verras déjà ce que nous t'avons promis. » Maxime ne balança pas un instant. Tous les calculs de la vie présente, ses craintes et ses espérances, n'étaient déjà plus rien à ses yeux. Il conduisit à sa maison les martyrs avec l'escorte qui les accompagnait, et tout aussitôt Tiburce et Valérien commencèrent à lui expliquer la doctrine chrétienne. La famille du greffier, les soldats eux-mêmes, assistaient à la prédication des deux apôtres, et tous,   divinement éclairés  par  leur  langage si

 

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vrai et si solennel,  voulurent croire en Jésus-Christ.

Cécile avait été avertie de ce qui se passait par un message de Valérien. Ses ferventes prières avaient sans doute contribué à obtenir du ciel une si grande effusion de grâces; mais il s'agissait de consommer l'oeuvre divine dans ces hommes si rapidement conquis à la foi chrétienne. Cécile disposa toutes choses avec cette vigueur et cette sagesse qu'elle savait mettre en tout, et, quand la nuit fut arrivée, elle entra dans la maison de Maxime, suivie de plusieurs prêtres qu'elle amenait avec elle.

Le langage des anges pourrait seul rendre la douceur de l'entrevue que la bonté de Dieu avait préparée pour les deux époux, sur la route de la patrie céleste.  Les roses prophétiques de la couronne de Valérien allaient bientôt s'épanouir au soleil de l'éternité; celles qui ornaient le front de Cécile devaient,  quelques jours encore,  exhaler leur parfum sur la terre. 11 dut leur être doux de repasser ensemble la suite des desseins de Dieu sur eux, et les voies que la grâce leur avait fait parcourir,  depuis  l'entretien  mystérieux de la chambre nuptiale, jusqu'à ce moment où  Valérien   n'avait  plus  qu'à  saisir la palme qui s'offrait à lui. Tiburce, le favori des anges, la seconde conquête de Cécile, ne pouvait manquer  de  mêler  à  ces   colloques   suprêmes toute l'effusion de son âme tendre et dévouée.

 

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Mais les deux frères, mais la vierge, ne perdaient pas de vue cette moisson fortunée qui avait surgi tout a coup sur le chemin du martyre; le moment pressait de la recueillir pour les greniers du Père céleste. Sous les yeux de Cécile, de son époux et de son frère, au milieu des vives actions de grâces qu'ils rendaient au Seigneur, Maxime et sa famille, tous les soldats, professèrent solennellement la foi chrétienne, et les prêtres répandirent sur leurs têtes l'eau qui purifie et renouvelle les âmes. Cette maison du greffier d'Almachius était devenue un temple, et tous ceux qui l'habitaient, durant ces heures dérobées au ciel, n'avaient entre eux qu'un coeur et qu'une âme.

Cependant la nuit avait achevé son cours, et l'aurore paraissait au ciel. C'était le jour du martyre pour Valérien et pour Tiburce, le 18 des calendes de mai (14 avril). Un silence solennel mit fin aux transports que la foi faisait naître dans ces coeurs unanimes. La voix de Cécile le rompit tout à coup, donnant par ces paroles du grand Paul le signal du départ : « Allons, s'écria-t-elle, soldats du Christ, rejetez les oeuvres de ténèbres, et revêtez-vous des armes de la lumière. Vous avez dignement combattu, vous avez achevé votre course, vous avez gardé la foi. Marchez à la couronne de vie; le juste juge vous la donnera, à vous et à tous ceux qui se réjouissent de son avènement. » (Rom., XIII, 12; II Tim., 1.)

 

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La troupe héroïque se mit en marche aux accents inspirés de la vierge, dont la puissance surhumaine dominait encore cette scène sublime. Les deux confesseurs étaient conduits par le nouveau chrétien Maxime, escortés par des soldats dont le front était encore humide de la rosée baptismale. Les Actes ne nous disent pas si la vierge suivit son époux et son frère jusqu'au lieu du triomphe. Il est à croire qu'après les adieux d'une séparation qui ne devait pas durer un long temps, Cécile demeura dans Rome. En peu d'heures elle allait être appelée à rendre les derniers honneurs aux martyrs du Christ que le glaive aurait immolés. Depuis l'ouverture de la persécution, ce pieux devoir marquait pour ainsi dire chacune de ses journées; mais les martyrs dont elle allait bientôt recueillir et honorer la sainte dépouille, n'intéresseraient plus seulement sa foi; ils devaient représenter les plus tendres affections de son coeur d'épouse et de soeur. Ce ne fut donc pas un sentiment de faiblesse ou de timidité qui retint la vierge dans la ville, au départ des deux jeunes héros. Que pouvait craindre Cécile sur la terre, elle qui, pour la garde de sa virginité, avait su braver le courroux d'un époux païen, et qui, sous peu de jours, défierait sur son tribunal le représentant de la loi romaine?

Les martyrs et leur pieuse escorte s'acheminèrent vers la voie Àppienne. Le long des tombeaux

 

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dont le luxe accompagnait cette voie durant plusieurs milles, leur marche se dirigeait vers le pagus Triopius. Le souvenir de Pierre rencontrant en ces mêmes lieux le Christ chargé de sa croix, redoubla l'ardeur des deux frères. A. droite et à gauche, derrière la haie somptueuse des mausolées, les cryptes chrétiennes étendaient silencieusement sous terre leurs vastes et profondes galeries, et les martyrs purent saluer en passant le lit de leur glorieux repos. En prenant sur la gauche pour descendre vers le pagus, ils laissaient à droite le tombeau de Caecilia Metella qui rappelait à Valérien le nom de l'épouse qu'il avait reçue du ciel, et à laquelle il devait bien plus que le bonheur d'ici-bas. C'était de quelques jours seulement qu'il la devançait, et bientôt elle se réunirait à lui pour jamais dans leur unique patrie. Les fureurs d'Almachius faisaient assez pressentir que l'heure approchait pour la noble vierge. Le seul désir de Valérien en ce monde, à cette heure suprême, était désormais de reposer non loin d'elle, après la victoire, dans la cité des martyrs, loin du faste profane de leurs aïeux.

On fut bientôt arrivé au pagus. Sur l'une des inscriptions d'Hérode Atticus en l'honneur d'Annia Regilla, il était appelé Hospitalier, ainsi que nous l'avons dit plus haut; mais aux chrétiens il n'avait alors à offrir que le glaive ou l'apostasie. Les prêtres de Jupiter attendaient avec l'encens.

 

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Tiburce et Valérien furent invités à rendre leurs hommages à l'idole. Ils refusèrent, se mirent à genoux et tendirent le cou aux bourreaux. Les soldats devenus chrétiens ne pouvant tirer ie glaive sur des martyrs, d'autres bras s'offrirent, car il y avait là des exécuteurs en permanence, et ces deux têtes glorieuses reçurent du môme coup la mort et la couronne de vie. À ce moment, le ciel s'ouvrit aux yeux de Maxime, et il entrevit un instant la félicité des saints. Il fut aisé à cet officier chrétien d'Almachius de soustraire les  corps  des  deux héros  et de les consigner aux mains de Cécile, en qui il vénérait la mère spirituelle qui, la nuit précédente, l'avait présenté au baptême. Cécile, qui s'était rendue dans sa villa de la voie Appienne, attendait avec transport l'arrivée  des  dépouilles triomphales. Elle les reçut avec une tendre vénération; mais l'hypogée chrétien des Caecilii n'était pas encore assez avancé pour leur offrir un asile convenable. De l'autre côté de la voie, au cimetière de Prétextat, non loin de la tombe de Januarius, un cubiculum pouvait les recevoir. Cécile jugea que les martyrs y reposeraient avec plus d'honneur, et ce fut là  qu'elle ensevelit les corps de son époux et de son frère. Rien ne manqua à cette sépulture  chrétienne,  ni les larmes d'adieu et d'espérance, ni les parfums, ni la palme, ni la couronne,   symboles  de  la plus  éclatante  victoire.

 

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Les heureux témoins du martyre de Valérien et de Tiburce étaient rentrés dans Rome, pleins d'admiration pour le courage de ceux qui avaient été leurs initiateurs aux secrets de la vie éternelle, et tous aspiraient à les suivre au plus tôt. Maxime surtout se sentait brûler d'un feu divin, et il ne cessait de répéter qu'il avait entrevu l'aurore du jour éternel. « Au moment même où le glaive frappait les martyrs, disait-il en l'affirmant avec serment, j'ai vu les anges de Dieu resplendissants comme des soleils. J'ai vu l'âme de Valérien et celle de Tiburce sortir de leurs corps, semblables à de jeunes épouses parées pour la fête nuptiale. Les anges les recevaient dans leur sein, et, s'envolant vers le ciel, les emportaient avec eux. » En disant ces paroles, il versait des larmes de joie et de désir. Beaucoup de païens se convertirent après l'avoir entendu; ils renoncèrent aux idoles et se soumirent avec une foi sincère au Dieu unique, créateur de toutes choses.

La conversion du greffier Maxime parvint aux oreilles d'Almachius. Il en fut d'autant plus irrité que cette défection courageuse avait eu de nombreux imitateurs, non seulement dans la famille de Maxime, mais encore au dehors. Le sort de cet officier de la justice romaine fut bientôt décidé. Il n'eut pas la tête tranchée comme les deux patriciens; le juge ordonna qu'il fût assommé   avec   des   fouets   armés   de   balles   de

 

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plomb : c'était le supplice des personnes d'un rang inférieur.

Le martyr rendit généreusement à Dieu l'âme dont Valérien et Tiburce lui avaient révélé le prix et les destinées. Cécile voulut l'ensevelir de ses propres mains. Sur le sarcophage qu'elle lui destina, la vierge fit sculpter l'emblème du phénix, en souvenir de l'allusion que Tiburce avait empruntée de cet oiseau merveilleux, pour donner à Maxime l'idée de la résurrection de nos corps. Par ses ordres, ce tombeau fut placé au cimetière de Prétextat, dans la crypte où reposaient déjà Valérien et Tiburce.

 

 

CHAPITRE XVII  (178)

 

Cécile est poursuivie par Almachius au sujet des biens de son mari. — Elle convertit les envoyés de ce magistrat, et passe la propriété du Transtévère au sénateur Gordien. — Elle est enfin citée et comparaît devant Almachius. — L'église Sainte-Cécile de Lupo Pacho, appelée aussi de Turre campi. — Interrogatoire de Cécile. — Elle attaque le paganisme et confesse la foi chrétienne. — Almachius la fait reconduire à sa maison, où il ordonne qu'elle soit étouffée par la vapeur du caldarium. — Elle est miraculeusement préservée de la mort. — Un licteur est envoyé pour lui trancher la tête. — Il se retire après avoir frappé trois coups, et laisse la vierge baignée dans son sang. — Elle obtient de Dieu trois jours pour revoir Urbain, et remettre à l'église romaine, par les mains du saint évêque, la propriété de sa maison. — Elle meurt. — Son corps est déposé sur la voie Appienne, dans la crypte commencée par les Caecilii. — Urbain est l'objet des poursuites d'Almachius. — Il est arrêté et mis à mort. — Sa sépulture au cimetière de Prétextat.

 

La sensation que dut produire dans la haute société de Rome l'exécution des deux jeunes

 

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patriciens était de nature à inquiéter le Palatin, où l'on ne pouvait se dissimuler l'action du christianisme sur un  grand nombre de membres  de l'aristocratie. Après l'application d'une sentence de mort,  avait lieu la confiscation  des biens; mais cette sentence de mort avait été à peine prévue. Pour la provoquer, il avait fallu l'attitude méprisante que Tiburce et Valérien avaient témoignée envers le paganisme; un procès capital avait remplacé ce qui ne devait être qu'une solennelle1 remontrance. On ne jugea donc pas à propos de mettre immédiatement la main sur les biens personnels des deux martyrs. Le palais des Valerii au ïranstévère, avec son riche mobilier,  tentait l'avidité du fisc; mais Cécile était héritière de la fortune de son époux. Le moyen efficace d'atteindre cette proie était d'amener la veuve du martyr à quelque démonstration hostile aux lois de l'Empire contre les chrétiens. On ne provoquerait pas Cécile à sacrifier aux dieux : son caractère était trop connu pour qu'on osât risquer une telle imprudence; mais on pouvait essayer  de  la  compromettre,   en  même  temps qu'on emploierait les pièges de la légalité pour la dépouiller. L'appréhension d'avoir à se mesurer avec cette jeune veuve dont l'énergie et l'indépendance chrétienne n'étaient ignorées de personne, fut cause que plusieurs mois s'écoulèrent avant que Cécile eût reçu aucune citation à comparaître   devant   Almachius,   à   qui   le   Palatin

 

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laissait le soin de terminer cette odieuse affaire.

Dans sa prévoyance, Cécile profita du répit qui lui était donné, pour distribuer aux pauvres les richesses mobilières qu'elle trouvait sous sa main. A la veille de son départ pour le ciel, elle voulait, selon l'Evangile, envoyer devant elle ses trésors. (Luc, XII.) Quant à la maison qu'elle avait habitée avec Valérien, sa pieuse ambition était, en imitant Praxède et Pudentienne, d'en faire un nouveau Titre pour le service de l'église romaine.

Almachius, qui sentait le besoin de réparer son honneur compromis en pleine audience par les rudes répliques de Tiburce et de Valérien, imagina d'abord de tendre un piège à Cécile, en cherchant à provoquer de sa part, sans puhlicité, un acte de complaisance envers l'idolâtrie, espérant s'en couvrir comme d'un succès. S'il réussissait, le fisc pouvait, il est vrai, se trouver frustré d'une partie de ses espérances; mais on aurait du moins l'avantage d'éviter un jugement dont la fin peut-être serait tragique, et causerait de l'agitation dans le public. Il imagina donc de traiter avec Cécile de puissance à puissance, et, au lieu de la mander à son prétoire, l'idée lui vint d'envoyer au domicile de l'épouse de Valérien des officiers de justice, pour lui proposer de se prêter sans bruit sous leurs yeux à quelque pratique, si insignifiante qu'elle fût, de la religion de l'Empire. On en prendrait acte, et le

 

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danger de se commettre en public avec une chrétienne telle que Cécile serait éloigné.

Les gens d'Almachius se transportèrent au palais des Valerii, et présentèrent à Cécile la proposition de ce magistrat. La vierge démêla aisément l'émotion que leur inspirait sa contenance pleine de douceur et de gravité. Le respect, la déférence, l'embarras d'avoir à remplir près d'elle une telle mission, paraissaient dans leurs paroles et jusque dans leur attitude.

Elle leur répondit avec un calme céleste : « Concitoyens et frères, écoutez-moi. Vous êtes les officiers de votre magistrat, et au fond de vos coeurs vous avez horreur de sa conduite impie. Pour moi, il m'est glorieux et désirable de souffrir tous les tourments pour confesser le nom du Christ; car je n'ai jamais eu la moindre attache à cette vie. Mais je vous plains, vous qui êtes encore dans la fleur de la jeunesse, du malheur que vous avez d'être ainsi aux. ordres d'un juge rempli d'injustice. » A ce discours, les appariteurs d'Almachius ne purent retenir leurs larmes, et ils se lamentaient de voir une jeune dame si noble, si belle et si sage, courir à la mort avec un tel empressement; ils la suppliaient de ne pas permettre qu'une si brillante fortune, embellie de tant de charmes, devînt la proie du trépas.

La  vierge  les  interrompit par  ces  paroles   : « Mourir pour le Christ, ce n'est pas sacrifier sa

 

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jeunesse, mais la renouveler; c'est donner un peu de boue pour acquérir de l'or, échanger une demeure étroite et vile contre un palais magnifique, offrir une chose périssable et recevoir en retour un bien immortel. Si aujourd'hui quelqu'un mettait à votre disposition un amas de pièces d'or, à la seule condition de lui donner en retour autant de pièces d'une vile monnaie de même poids, ne vous montreriez-vous pas empressés pour un échange aussi avantageux? n'engageriez-vous pas vos parents, vos alliés, vos amis, à profiter comme vous de cette bonne fortune? Ceux qui voudraient vous en détourner, en viendraient-ils jusqu'aux larmes, vous les réputeriez fous et malavisés. Cependant, tout votre empressement n'aurait abouti qu'à vous procurer un métal plus précieux, mais terrestre, en échange d'un autre métal plus grossier et à poids égal. Jésus-Christ, notre Dieu, ne se contente pas de donner ainsi poids pour poids; mais ce qu'on lui offre, il le rend au centuple, et il ajoute encore la vie éternelle. »

Subjugués par ce discours, les assistants ne pouvaient plus contenir leur émotion. Dans le transport de son zèle d'apôtre, Cécile monte sur un marbre qui se trouvait près d'elle, et d'une voix inspirée, elle s'écrie : « Croyez-vous ce que je viens de vous dire? » Tous répondent à la fois : «  Oui, nous croyons que le Christ, Fils de Dieu, qui possède une telle servante, est le Dieu

 

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véritable. — Allez donc, reprit Cécile, et dites à ce malheureux Almachius que je demande un délai, que je le prie de retarder quelque peu mon martyre. Durant cet intervalle, vous reviendrez ici, et j'y aurai fait venir quelqu'un qui vous rendra participants de la vie éternelle. » Les officiers d'Almachius, déjà chrétiens dans le coeur, lui portèrent la nouvelle du refus qu'avait fait Cécile d'accéder à sa proposition et en même temps la demande qu'elle faisait d'un délai de comparution. Almachius s'abstint de donner l'ordre immédiat d'amener la vierge devant son

tribunal.

Urbain ne tarda pas à recevoir un message de Cécile qui l'instruisait de son prochain martyre, et des nouvelles conquêtes qui se préparaient pour la foi du Christ. Non seulement les appariteurs d'Almachius, mais un grand nombre d'autres personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition, principalement de la région transtibérine, avaient ressenti l'ébranlement de la grâce divine, et aspiraient au baptême.

Urbain vint en personne recueillir une si riche moisson, et bénir une dernière fois la vierge héroïque qui, dans peu de jours, devait tendre du haut des cieux sa palme au saint vieillard, dont la présence fut pour elle, à un tel moment, une sensible consolation. Le baptême fut célébré avec splendeur et plus de quatre cents personnes

reçurent la grâce de la régénération. Telle était

 

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la riche offrande que Cécile présentait au Christ, si peu d'heures avant d'aller au martyre. Un dernier soin la préoccupait, celui d'assurer à l'église romaine la possession de sa maison. Elle n'avait d'autre moyen pour cela, que d'en céder la propriété à une personne de confiance qui l'appliquerait à la destination fixée par la vierge. Elle arrêta son choix sur un des nouveaux baptisés, nommé Gordien, qui était décoré du titre de Clarissime. Ce fut avec ce patricien que Cécile, libre encore, passa le contrat qui garantissait à l'Eglise, sous la garde d'un nom nouveau, la jouissance du don que lui avait préparé la vierge. Un arrêt de confiscation des biens de Cécile après son martyre ne pouvait plus, dès lors, atteindre ce palais, que sa présence et celle de Valérien avaient sanctifié.

Urbain, malgré les périls, fixa sa demeure sous le toit de Cécile; mais à peine y était-il établi, que la vierge reçut l'ordre formel de comparaître. On était à la veille des ides de septembre (12 septembre). Cécile, heureuse d'être arrivée au moment de confesser sa foi, s'était parée comme une noble patricienne. Le lieu où Almachius tenait son audience était situé au champ de Mars, à peu de distance de la maison des Caecilii, près de l'amphithéâtre de Statilius Taurus, dont les décombres ont formé l'éminence que l'on appelle Monte Giordano. Une église y fut bâtie pour rappeler le lieu où Cécile avait

 

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confessé la foi. Sur les anciens diplômes cités par Fonseca (de Basilica S. Laurentii in Damaso), on voit qu'elle était appelée, au moyen âge, Sainte-Cécile de Lupo Pacho, et aussi de Turre Campi.

C'est là que, la première et unique fois, notre héroïne vit en face l'homme dont les mains étaient teintes du sang de son époux et de son frère; qu'elle se trouva au milieu d'un prétoire, où l'on apercevait de toutes parts les images impures des faux dieux; mais jamais l'épouse du Christ, qui tenait le monde sous ses pieds, n'avait paru plus imposante par la dignité et la simplicité de son maintien. Ravie en celui qui possédait tout son coeur, et qui l'appelait enfin aux noces de l'éternité, ses regards s'abaissaient sur la terre avec un dédain sublime. Elle allait ouvrir la bouche pour répondre; mais sa parole n'allait être qu'une protestation contre cette force brutale qui tentait d'arrêter les âmes dans leur essor vers le bien infini. Sa mission d'apôtre était accomplie; les martyrs qu'elle avait formés l'avaient précédée au ciel; d'autres devaient bientôt l'y suivre; il ne lui restait plus qu'à rendre le dernier témoignage dont le prix était la palme.

L'interrogatoire de Cécile nous est parvenu en son entier, portant la trace visible de son authenticité, dans le style parfaitement contemporain qui y règne d'un bout à l'autre, et qui contraste si évidemment avec la diction vulgaire du

 

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compilateur des Actes. Les paroles de la martyre et d'Almachius furent recueillies par les greffiers du tribunal, comme on avait coutume de le faire, et la Providence divine a veillé sur la conservation d'un document de si haut intérêt. Mais, comme tant d'autres monuments, ce précieux interrogatoire avait souffert en certains endroits d'indiscrètes superfétations, qui sans doute n'en altéraient pas la substance, mais en rompaient l'unité et parfois le caractère. Ces additions, dues à quelques copistes peu éclairés du moyen âge, ont été reproduites dans les éditions des Actes données par Bosio et par Laderchi. Nous devions avant tout donner dans sa pureté primitive un texte si capital. Pour cela, nous avons trouvé le travail déjà tout fait par M. de Rossi, à qui l'histoire de sainte Cécile est si redevable. Ses additions maladroites et invraisemblables ont pu être constatées par la confrontation avec de nombreux manuscrits des Actes. Une trentaine de ces manuscrits, pris dans les bibliothèques de l'Italie, de la France et de la Suisse, s'accordent à repousser ces fourrures qui du reste, nous en convenons, laissent subsister le texte entier de l'interrogatoire. On a été à même de constater l'époque à laquelle elles ont été insérées, par la traduction grecque que Siméon Métaphraste fit des Actes de sainte Cécile au dixième siècle. Cette traduction, très exacte d'un bout à l'autre, est totalement exempte des

 

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superfétations que les nombreux manuscrits latins dont nous venons de parler ne contiennent pas. Au seizième siècle, Mombritius et Surius donnèrent dans leurs collections des Actes des saints ceux de sainte Cécile, en retraduisant en latin la version de Métaphraste, et en se conformant aux plus anciens manuscrits. Ce sont eux que nous allons suivre, désireux de laisser dans toute sa pureté un monument aussi sacré, qui a fait partie de ces actes publics dont les chrétiens se procuraient des copies, et qui étaient ensuite transcrits par les notaires de l'église romaine.

Almachius frémit à la vue de sa victime si douce et si fière. Cherchant à se donner de l'assurance, il feignit de ne pas reconnaître l'héritière des Caecilii, et il osa ouvrir ainsi l'interrogatoire :

 

ALMACHIUS. — Jeune fille, quel est ton nom?

CÉCILE. — Caecilia.

ALMACHIUS. — Quelle est ta condition?

CÉCILE. — Libre, noble, clarissime.

ALMACHIUS. — C'est sur ta religion que je t'interroge.

CÉCILE. — Ton interrogation n'était donc pas précise, si elle donnait lieu à deux réponses.

ALMACHIUS. — D'où te vient cette assurance?

CÉCILE, se servant d'un texte de saint Paul. — « D'une conscience pure et d'une foi sans déguisement. » (I Tim., I.)

 

 

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ALMACHIUS. — Ignores-tu quel est mon pouvoir?

CÉCILE. — C'est toi-même qui ignores ce qu'est ton pouvoir. S'il te plaît de m'interroger à ce sujet, je puis te montrer la vérité avec évidence.

ALMACHIUS. — Eh bien ! parle; je serai charmé de t'entendre.

CÉCILE. — La puissance de l'homme est semblable à une outre remplie de vent; qu'on vienne à percer l'outre avec une simple aiguille, soudain elle s'affaisse, et tout ce qu'elle semblait avoir de consistance a disparu.

ALMACHIUS. — Tu as débuté par l'injure, et tu continues sur le même ton.

CÉCILE. — Il n'y a injure que lorsqu'on allègue des choses qui n'ont pas de fondement. Démontre que j'ai dit une fausseté, je conviendrai alors de l'injure; autrement, le reproche que tu m'adresses est une calomnie.

Ce début de l'interrogatoire montre à quel point l'antique fierté romaine vivait encore à Rome chez les chrétiens de grande race, au moment où toute dignité tendait à disparaître sous l'abaissement de l'Empire. En face du parvenu qui osait tenir à sa barre la fille des Metelli, le Numidique eût reconnu son sang. Une des additions au texte de l'interrogatoire consiste à faire donner par Cécile à Almachius le titre de préfet. Ni les trente manuscrits, ni la version grecque de Métaphraste, ne reproduisent ce mot qui n'a pu

 

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se trouver sur l'interrogatoire, puisque Turcius Almachius ne fut jamais préfet de Rome, mais un simple magistrat subalterne. Au reste, son ton et la maladresse de son langage dénotent assez l'homme vulgaire qui n'a rien de commun avec le Praefectus urbis, lequel, à cette époque et longtemps après, était toujours, comme nous l'avons dit, un personnage consulaire.

Almachius changea de discours, et s'adressant à Cécile : « Ignores-tu donc, lui dit-il, que nos maîtres, les invincibles empereurs, ont ordonné que ceux qui ne voudront pas nier qu'ils sont chrétiens, soient punis, et que ceux qui consentiront à le nier soient acquittés? »

Le lecteur doit remarquer que les termes dont se sert ici Almachius, en citant le texte officiel qui frappait les chrétiens, sont identiques à ceux qu'on lit dans les Actes des martyrs de Lyon, comme étant la réponse officielle du Palatin consulté sur le sort des confesseurs retenus dans les prisons. Cette relation entre les deux documents est une preuve de plus de l'authenticité et de la contemporanéité de l'un et de l'autre.

CÉCILE. — Vos empereurs se trompent, et ton Excellence avec eux. L'ordre que tu attestes toi-même avoir été porté par eux, prouve seulement que vous êtes cruels et que nous sommes innocents. Si le nom de chrétien était un crime, ce serait à nous de le nier, et à vous de nous obliger par les tourments à le confesser.

 

 

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ALMACHIUS. — Mais c'est dans leur clémence que les empereurs ont statué cette disposition; ils ont voulu par là vous assurer un moyen de sauver votre vie.

CÉCILE. — Est-il une conduite plus impie et plus funeste aux innocents que la vôtre? Vous employez les tortures pour faire avouer aux malfaiteurs la qualité de leur délit, le lieu, le temps, les complices; s'agit-il de nous, tout notre crime est dans notre nom; car vous savez que nous sommes innocents. Mais nous connaissons tous la grandeur de ce nom sacré, et nous ne pouvons en aucune façon le renier. Mieux vaut donc mourir pour être heureux, que vivre pour être misérables. Vous voudriez nous extorquer un mensonge; mais, en proclamant la vérité, c'est nous qui vous infligeons la plus cruelle torture.

ALMACHIUS. — Choisis l'un de ces deux partis : ou sacrifie aux dieux, ou nie simplement que tu sois chrétienne, et tu pourras te retirer.

A cette proposition, un sourire de compassion parut sur les lèvres de CÉCILE. « Quelle humiliante situation pour un magistrat! dit-elle; il veut que je renie un nom qui témoigne de mon innocence, et que je me rende coupable d'un mensonge. Il consent à m'épargner, et il est prêt à sévir contre moi; il semble ne rien voir, et rien n'est plus précis que son regard. Si tu as envie de condamner, pourquoi exhortes-tu à nier le délit ? Si ton intention est d'absoudre, pourquoi

 

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quoi ne te donnes-tu pas la peine de t'enquérir?

ALMACHIUS. — Mais voici les accusateurs; ils déposent que tu es chrétienne. Nie-le seulement, et toute l'accusation est mise à néant; mais si tu persistes, tu reconnaîtras ta folie, lorsque tu auras à subir la sentence.

CÉCILE. — Une telle accusation était l'objet de mes vaeux, et la peine que tu me réserves sera ma victoire. Ne me taxe pas de folie; fais-toi plutôt ce reproche, pour avoir pu croire que tu me ferais renier le Christ.

ALMACHIUS. — Malheureuse femme, ignores-tu donc que le pouvoir de vie et de mort m'a été conféré par les invincibles princes? Comment oses-tu me parler avec orgueil?

CÉCILE. — Autre chose est l'orgueil, autre chose est la fermeté; j'ai parlé avec fermeté, non avec orgueil; car nous avons ce vice en horreur. Si tu ne craignais pas d'entendre encore une vérité, je te montrerais que ce que tu viens de dire est faux.

ALMACHIUS. — Voyons, qu'ai-je dit de faux?

CÉCILE. — Tu as prononcé une fausseté, quand tu as dit que tes princes t'avaient conféré le pouvoir de vie ou de mort.

ALMACHIUS. — Comment ai-je menti en disant cela?

CÉCILE. — Oui, et si tu me l'ordonnes, je prouverai que tu as menti contre l'évidence même.

ALMACHIUS. — Alors, explique-toi. le martyre

 

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CÉCILE. — N'as-tu pas dit que tes princes t'ont conféré le pouvoir de vie et de mort? Tu sais bien cependant que tu n'as que le seul pouvoir de mort. Tu peux ôter la vie à ceux qui en jouissent, j'en conviens; mais tu ne saurais la rendre à ceux qui sont morts. Dis donc que tes empereurs ont fait de toi un ministre de mort, et rien de plus; si tu ajoutes autre chose, c'est mentir, et mentir en vain.

ALMACHIUS. — Assez d'audace : sacrifie aux dieux, » En prononçant ces paroles, le juge désignait les statues qui remplissaient le prétoire.

CÉCILE. — Je ne sais vraiment ce qui est arrivé à tes yeux, où et comment tu en as perdu l'usage. Les dieux dont tu parles, moi et tous ceux qui ici ont la vue saine, nous ne voyons en eux que de la pierre, de l'airain ou du plomb.

ALMACHIUS. — En philosophe, j'ai dédaigné tes injures, quand elles n'avaient que moi pour but; mais l'injure contre les dieux, je ne la puis supporter.

CÉCILE. — Depuis que tu as ouvert la bouche, tu n'as pas dit une parole dont je n'aie fait voir l'injustice, la déraison, la nullité; maintenant, afin que rien n'y manque, te voilà convaincu d'avoir perdu la vue. Tu appelles des dieux ces objets que nous voyons tous n'être que des pierres, et des pierres inutiles. Palpe-les plutôt toi-même, tu sentiras ce qu'il en est. Pourquoi t'ex-poser ainsi à la risée du peuple? Tout le monde

 

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sait que Dieu est au ciel. Quant à ces statues de pierre, elles feraient meilleur service si on les jetait dans une fournaise pour les convertir en chaux; elles s'usent dans leur oisiveté, et sont impuissantes à se défendre des flammes, aussi bien qu'à t'arracher toi-même à ta perte. Le Christ seul sauve de la mort, seul il délivre du feu l'homme coupable. »

Ce furent les dernières paroles de Cécile devant l'homme qui représentait la puissance païenne. Elle voulut flétrir publiquement le grossier fétichisme qui, depuis si longtemps, asservissait le monde racheté du sang d'un Dieu. Libre à l'égard de tout ce qui passe, le martyre était sa seule ambition; mais avant de présenter sa tête au glaive, elle voulut faire un dernier et solennel appel à la conscience de ceux qui l'entendaient. Ses paroles demeurèrent après elle, et éveillèrent dans plus d'un coeur des sentiments qui ne pouvaient trouver leur expansion que dans le christianisme. Elles devinrent un héritage pour les fidèles de Rome; et, peu d'années après, l'argument qu'avait fait valoir Cécile contre l'injustice et la déraison de la loi qui régissait les procès des chrétiens, reparaissait dans l'Apologétique de Tertullien, relevé encore, mais non créé, par le génie et l'éloquence du célèbre Africain.

Almachius et ceux qui le mettaient en

 

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mouvement n'avaient pas été sans prévoir l'issue d'une cause dont Rome tout entière devait retentir. Quelle peine imposer à une jeune dame romaine d'un tel caractère et d'un tel rang? Il avait été résolu que Cécile ne périrait pas sous le glaive. On l'enfermerait dans la salle des bains de son palais, que les Romains appelaient le caldarium. On maintiendrait un feu violent et continu dans l'hypocauste, et la vierge, laissée sans air sous la voûte ardente, aspirerait la mort avec la vapeur embrasée, sans qu'il fût besoin de l'épée d'un licteur pour l'immoler. Ce supplice arbitraire qui n'avait pas, il est vrai, son fondement exprès dans la pénalité romaine, avait l'avantage de faire éviter l'éclat et le tumulte. La philosophie couronnée triomphait dans l'extermination d'une chrétienne, dont le rang, l'éloquence vive et le caractère sympathique étaient dans Rome une gêne pour le paganisme. Le patriciat d'ailleurs ne pourrait voir un déshonneur dans ce supplice employé déjà contre une impératrice. Octavie n'avait-elle pas été ainsi livrée aux ardeurs dévorantes du caldarium par ordre de son mari Néron? On sait que cette manière privilégiée de sortir violemment de la vie fut plus tard imposée par Constantin à sa femme Fausta.

Cécile fut donc reconduite à cette maison que le Ciel avait prédestinée à devenir le théâtre de toutes ses gloires. En la léguant à l'Eglise, il y

 

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avait peu de jours, la vierge ignorait qu'elle devait d'abord la consacrer par son sang. En la quittant tout à l'heure pour se rendre à l'audience d'Almachius, elle pensait n'avoir plus à en franchir le seuil. Son coeur tressaillait en saluant l'arène, quelle qu'elle fût, où elle allait avoir à soutenir la lutte contre l'ennemi de Dieu; et voici qu'on l'entraînait vers cette demeure sacrée, où son zèle avait conquis au Christ Valérien et Tiburce; où, verni du ciel, un ange avait ceint son front d'une fraîche et odorante couronne. Ce fut donc avec une sainte allégresse qu'elle se vit enfermée dans l'étroit réduit où elle devait laisser cette vie mortelle et commencer la vie qui ne finit pas.

Mais une si grande martyre ne pouvait être immolée sans l'effusion de son sang, et le stratagème dont s'applaudissait la politique n'était pas appelé à réussir.  Cécile,  enfermée dans le caldarium, y passa le reste du jour et la nuit suivante,    sans    que   l'atmosphère   enflammée qu'elle respirait eût seulement fait distiller de ses membres la plus légère moiteur. Une rosée céleste, semblable à celle qui rafraîchit les trois enfants dans la fournaise de Babylone, tempérait délicieusement les feux de cet ardent séjour, et l'on pouvait dire de la vierge ce que, plus tard, saint Léon le Grand a dit de l'intrépide archidiacre Laurent, « que le feu de l’ amour, qui le consumait au dedans ôtait sa force au feu matériel

 

 

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qui l'environnait au dehors ». En vain les ministres de la cruauté légale attisaient l'incendie par le bois dont ils alimentaient sans cesse le brasier; en vain un souffle dévorant s'échappait sans relâche par les bouches de chaleur, et versait dans l'étroite enceinte les bouillantes vapeurs des chaudières; Cécile demeurait invulnérable, et attendait avec calme qu'il plût à l'Epoux divin de lui ouvrir une autre route pour monter jusqu'à lui.

Ce prodige renversa l'espoir qu'on avait conçu de ne pas en venir jusqu'à verser le sang d'une si illustre dame; mais il n'était plus possible de s'arrêter dans la voie funeste où l'on s'était engagé. Un licteur fut envoyé avec ordre de trancher la tête de Cécile, dans ce lieu même où elle se jouait avec la mort. La vierge le vit entrer pleine de joie comme celui qui venait lui apporter la couronne nuptiale. Elle s'offrit au martyre sanglant, avec l'empressement que l'on pouvait   attendre   de   celle   qui,   jusqu'alors,   avait triomphé de tout ce qui effraye et de tout ce qui séduit la nature humaine.

Le licteur brandit son glaive avec vigueur; mais son bras mal assuré n'a pu, après trois coups, abattre encore la tête de Cécile. Il laisse étendue à terre et baignée dans son sang la vierge sur laquelle la mort semble craindre d'exercer son empire, et il se retire mec terreur. Une loi défendait au bourreau qui, après trois coups,

 

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n'avait pas achevé sa victime, de la frapper davantage.

Les portes de la salle du bain étaient demeurées ouvertes, après le départ du licteur; la fouie des chrétiens qui attendaient au dehors la consommation du sacrifice, s'y précipite avec respect. Un spectacle sublime et lamentable s'offre à leurs regards : Cécile, aux prises avec le trépas et souriant à ces pauvres qu'elle aimait, à ces néophytes auxquels sa parole avait ouvert le chemin de la véritable vie. On s'empresse de recueillir sur des linges le sang virginal qui s'échappe de ses blessures mortelles; tous lui prodiguent les marques de leur vénération et de leur amour. D'un instant à l'autre, ils s'attendent à voir s'exhaler cette âme si pure, brisant les faibles et derniers liens qui la retiennent encore. La couronne est suspendue au-dessus de la tête de Cécile; elle n'a plus qu'à étendre la main pour la saisir, et cependant elle tarde. Les fidèles ignoraient encore le délai qu'elle avait sollicité et obtenu.

Durant trois jours entiers, ils l'entourèrent gisante sur les dalles du caldarium inondées de son sang. Partagés entre l'espoir et la crainte, ils adoraient en silence les mystérieuses volontés du Seigneur sur son héroïque servante. De temps en temps la voix affaiblie de Cécile se faisait entendre; elle les exhortait à demeurer fermes dans le Christ. D'autres fois, la martyre faisait approcher

 

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d'elle les pauvres; elle leur prodiguait les marques les plus touchantes de son affection, et veillait à ce qu'on leur distribuât ses dernières aumônes. Les agents de l'autorité ne se présentèrent pas; ils savaient que la victime respirait encore; et d'ailleurs cette maison ensanglantée devait paraître aussi redoutable aux païens, qu'elle semblait auguste aux fidèles qui la vénéraient comme la glorieuse arène où Cécile avait conquis la palme.

Il y eut un moment où le flot du peuple fidèle s'écoula. La vierge mourante allait enfin recevoir la visite d'Urbain qui, depuis quelques jours, comme nous l'avons dit, abritait son exil dans la maison de Cécile. Jusqu'à cette heure désirée, la prudence n'avait pas permis au vieillard d'approcher de la martyre qui l'attendait avec ardeur pour monter au ciel. Cécile voulait faire une remise solennelle, entre les mains d'Urbain, de celte maison devenue sacrée à tant de titres. Avant de partir pour le prétoire, elle en avait assuré la propriété légale au fidèle Gordien; elle désirait la consigner elle-même à l'église romaine en la personne du vicaire d'Eleuthère. Urbain pénétra dans la salle du bain, et ses regards attendris s'arrêtèrent sur Cécile étendue comme l'agneau du sacrifice sur l'autel inondé de son sang.

La vierge tourna vers lui son oeil mourant, où se peignaient encore la douceur et la fermeté de

 

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son âme : « Père, lui dit-elle, j'ai demandé au Seigneur ce délai de trois jours, afin de remettre entre vos mains et ces pauvres que je nourrissais, et cette maison pour être consacrée en église à jamais. »

Après ces paroles, la vierge se recueillit en elle-même, et ne songea plus qu'à la félicité de l'Epouse qui va être admise auprès de l'Epoux. Elle remercia le Christ de ce qu'il avait daigné l'associer à la gloire de ses athlètes, et réunir sur sa tête les roses du martyre aux lis de la virginité. Les cieux s'ouvraient déjà au-dessus d'elle, et une dernière défaillance annonça les approches du trépas. Elle était couchée sur le côté droit, les genoux réunis avec modestie. Au moment suprême, ses bras s'affaissèrent l'un sur l'autre; et, comme si elle eût voulu garder le secret du dernier soupir qu'elle envoyait au divin objet de son unique amour, elle tourna contre terre sa tête sillonnée par le glaive, et son âme se détacha doucement de son corps. On était au 16 des calendes d'octobre (16 septembre)

Il appartenait à Urbain, l'hôte de Cécile, de rendre les derniers devoirs à la fille des Metelli. Assisté du ministère des diacres, il présida aux funérailles d'une si grande martyre. On ne toucha pas aux vêtements de la vierge, plus riches encore par la pourpre du sang glorieux dont ils étaient imbibés que par les broderies d'or dont ils étaient relevés; on respecta jusqu'à l'attitude

 

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dans laquelle elle avait expiré. Le corps, réduit par la souffrance, fut déposé dans un cercueil formé de planches de cyprès que l'on avait eu le loisir de préparer à l'avance, et l'on plaça aux pieds de la jeune matrone les linges et les voiles dans lesquels les fidèles avaient recueilli son sang.

La sépulture de Cécile devait consacrer le nouveau cimetière de la voie Appienne. Cette crypte des Caecilii n'avait pas semblé suffisamment disposée encore pour recevoir les corps de Valérien et de Tiburce après leur martyre, et Cécile avait dû les ensevelir de préférence au cimetière de Prétextat. C'est là aussi qu'elle avait déposé avec un intérêt tout maternel la dépouille de Maxime. Les corridors du nouveau cimetière étaient à peine ébauchés. Une seule salle funéraire, appelée bientôt aux plus hautes destinées, et dépourvue encore de tout ornement, se trouvait assez achevée pour recevoir l'auguste dépôt. Au fond de cette salle, dans le lieu principal, en face de la porte, s'ouvrait à fleur de terre une arcature légèrement cintrée et destinée à recevoir un sarcophage. Le lecteur apprendra plus tard le motif pour lequel cette arcature, vide de son précieux dépôt, fut ensuite fermée par une cloison de briques qui, en s'écroulant, a révélé la destination première.

Urbain fit établir le sarcophage sous cette arcature,  et il y renferma l'arche de cyprès où

 

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dormait la martyre. Le couvercle de marbre fut ocellé sur le sarcophage, et protégea le mystérieux trésor. En attendant d'autres honneurs, Cécile devint ainsi le centre d'un groupe de martyrs que la persécution de Marc-Aurèle accroissait chaque jour, et dont les restes étaient admis dans les loculi des galeries que l'on creusait à la hâte. C'est pour cette raison que celte région de Rome souterraine fut appelée par les chrétiens : Ad sanctam Caeciliam, jusqu'au moment où un nom plus solennel lui fut imposé : mais les anciens martyrologes conservèrent la trace de cette appellation première.

Les événements que nous venons de raconter s'accomplirent pendant qu'Eleuthère occupait la chaire apostolique. Si nous ne l'y voyons pas figurer en personne, c'est que nous n'avons pas d'autres mémoires que les Actes eux-mêmes, dont le rédacteur, selon l'usage de ceux qui l'ont précédé et suivi, se concentre uniquement sur le personnage dont il a entrepris de raconter le martyre, et ne s'inquiète aucunement de donner à son récit l'encadrement historique que la science devra suppléer dans les âges postérieurs. Ce système regrettable s'applique aux Actes les plus authentiques des martyrs de Rome, tels que ceux de sainte Félicité et de saint Justin, dont il faut que l'historien de l'Eglise comble les lacunes par de laborieuses recherches.

Au milieu de la tempête qui agitait l'église

 

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de Rome, Eleuthère, qui représentait les intérêts du christianisme tout entier, put tenir le gouvernail de l'Eglise durant quinze ans, sans être atteint par les poursuites de la puissance publique. Urbain, son vicaire, semble avoir été plus à découvert, et ses relations avec les Caecilii chrétiens l'exposaient en première ligne aux recherches de la police impériale, à la suite des événements tragiques qui venaient d'avoir lieu. La précaution qu'avait prise Cécile de disposer de sa maison, rendait illusoire de ce côté la sentence de confiscation. L'argent et le riche mobilier distribués aux pauvres par Cécile ne s'y trouvaient plus; Almachius dut croire qu'elle pouvait avoir consigné ses trésors entre les mains d'Urbain. Il  fallait donc à tout prix mettre la main sur ce vieillard, qui deux fois déjà avait comparu devant la justice romaine sous la prévention de christianisme. On finit par le découvrir avec deux prêtres et trois diacres dans une grotte où il se tenait caché.

Les Actes de saint Urbain sont trop récents pour avoir dans toute leur teneur une valeur historique; mais, comme tant d'autres, ils renferment diverses particularités qui viennent de plus haut, et ont leur prix pour l'historien. Ainsi Almachius insiste sur le grand nombre de chrétiens qui ont été suppliciés depuis quelque temps, et nous avons vu les traces de ce carnage dans les Actes mêmes de la martyre, Almachius

 

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en vint bientôt à réclamer les richesses de Cécile, dont il accuse Urbain d'être dépositaire. « C'est, dit-il, le vain espoir d'une autre vie, qui a si tristement séduit Cécile, son mari et son beau-frère, et leur a fait sacrifier l'existence la plus brillante. En mourant, ils t’ont laissé, dit-il en s'adressant à Urbain, d'immenses trésors; il s'agit de les restituer. — Insensé, répondit le vieillard, rends plutôt hommage au Créateur, pour lequel ceux dont tu parles ont donné leur vie, après avoir distribué aux pauvres tous leurs biens. » A la suite d'un interrogatoire, dans le cours duquel Almachius fit battre les compagnons d'Urbain pour les punir de la fermeté de leurs réponses, les martyrs furent reconduits en prison. Peu après on les ramena de nouveau devant le juge, et, par son ordre, ils furent conduits au pagus Triopius, dans l'espoir qu'ils consentiraient à brûler de l'encens devant l'idole de Jupiter. Il est évident que le motif d'Almachius, en choisissant de préférence ce pagus, était de donner plus d'éclat à l'apostasie d'Urbain, s'il venait à abjurer le christianisme dans les lieux mômes qui étaient le centre de son action, et aussi sans doute plus de solennité à son exécution, s'il refusait de sacrifier aux dieux dans une région si fréquentée par les chrétiens.

L'essai tenté par Almachius n'ayant pas réussi à son gré, on ramena dans Rome Urbain et ses compagnons, et la sentence définitive fut qu'ils

 

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seraient conduits à un temple de Diane, avec ordre aux soldats de leur trancher la tête, s'ils refusaient de sacrifier. Urbain et ses compagnons s'étant montrés fermes jusqu'à la fin, ils furent aussitôt mis à mort. Il est probable que ce temple de Diane était lui-même situé sur la voie Appienne; car les Actes de saint Urbain, d'accord en cela avec tous les monuments, affirment que le corps du saint évêque fut enseveli au cimetière de Prétextat. Une riche chrétienne que les Actes désignent sous le nom de Marmenia, et qui possédait un praedium sur le sol même au-dessous duquel s'étendaient les cryptes chrétiennes, fit disposer une vaste salle en maçonnerie, dont le tombeau du saint évêque occupait le centre. Elle y employa les marbres les plus précieux, et la salle tout entière en était revêtue avec le plus grand luxe. Les fouilles récentes de M. de Rossi, au cimetière de Prétextat, qui nous ont déjà rendu le tombeau de saint Januarius, et ouvert un vaste ambulacre du deuxième siècle où se trouvent les débris de tombeaux d'une grande importance, nous restitueront, espérons-le, lorsqu'elles pourront être reprises, l'important hypogée que Marmenia construisit pour Urbain.

Sur les débris du pagus Triopius, près du nymphée d'Egérie, s'élève encore de nos jours un temple païen, transformé depuis de longs siècles en une église dédiée à saint Urbain. Ainsi

 

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que nous l'avons dit, cette appellation jointe au fait incontestable de la sépulture du saint évêque à quelques pas de là, au cimetière de Prétextat, est un monument du séjour qu'il fit dans ces parages, et vient confirmer les relations qu'il fut à même d'entretenir avec les Caecilii chrétiens. On ne s'accorde pas sur le nom de la divinité à

laquelle cet édifice fut dédié. Longtemps on l'a appelé le temple des Camènes, maintenant on le désigne sous le nom de temple de Bacchus. Nous ferons plus loin mention des peintures relatives à saint Urbain, dont il fut décoré au moyen âge.

 

CHAPITRE XVIII (178-197)

 

Mort de Marc-Aurèle. — Commode seul empereur. — Nouvelles conversions dans l'aristocratie romaine. — Urania, fille d'Hérode Atticus, chrétienne. — Le sénateur Apollonius. — La colonne Antonine et le Jupiter Plavius. — Sollicitudes du pape saint Eleuthère. — Le montanisme dans les Gaules. — Saint Irénée à Rome. — L'historien Hégésippe. — Lucius, roi de Bretagne, demande des missionnaires à saint Eleuthère. — Florin et Blastus. — Saint Irénée, devenu évêque de Lyon, écrit son livre Adversus haereses. — L'enseignement de l'église romaine, règle de la foi pour toutes les autres églises. — Pontificat de saint Victor. — Marcia, femme de Commode. — Son influence favorable au christianisme. — Les Philosophumena. — Calomnies de ce pamphlet contre saint Calliste. — Intrigues des montanistes. — Commencements de Sabellius. — Tertullien passe au montanisme. — Septime Sévère empereur. — Sa bienveillance pour les chrétiens au commencement de son règne. — Travaux de saint Victor pour l'unité dans la célébration de la Pâque. — Fin de notre étude sur la société romaine aux deux premiers siècles.

 

Dès le mois d'août 178, Marc-Aurèle s'était vu obligé de repartir pour les bords du Danube, où les Quades et les Marcomans recommençaient à

 

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inquiéter l'Empire. Il ne fut donc pas présent à Rome,  lorsque le juge  Almachius termina au mois de septembre, par l'immolation de Cécile, la tragédie qu'il avait ouverte au mois d'avril par la mort de Valérien et de Tiburce. L'empereur ne revint pas de cette campagne, mais il mourut loin de Rome, en 180, laissant l'Empire à Commode. Depuis Vespasien, nul César n'avait transmis le sceptre du monde à son fils; mais le rejeton de l'empereur philosophe ne fit pas plus d'honneur à son père, que Domitien n'avait recommandé le sien par sa manière de vivre et de régner. Toutefois le nouvel empereur, entre ses défauts, ou ses vices pour mieux parler, n'avait pas celui d'aimer à poser en sage, et il ne se piquait pas de rivalité avec les gens vertueux. Les progrès du christianisme n'étaient pas de nature à inquiéter beaucoup son indifférence, et, sans les excitations de son père, il eût volontiers laissé les chrétiens en paix.

Aussitôt après la mort de Marc-Aurèle, le feu de la persécution se ralentit de lui-même. Eusèbe (lib. V, cap. XXI) atteste, au moment même de l'avènement de Commode comme seul empereur, la conversion  simultanée à Rome d'un  grand nombre de personnes illustres par leur naissance et puissantes par leurs richesses. Il raconte même que des familles entières du patriciat se déclarèrent tout à coup pour la religion proscrite. Nul doute que la mort glorieuse de Cécile et l'exemple

 

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de Valérien et de Tiburce, n'eussent profondément ébranlé la société romaine en ces années, et n'aient eu la principale influence dans ces éclatantes conversions que l'historien enregistre dès le début du règne de Commode.

Les inscriptions de la première area du cimetière de Calliste offrent en si grand nombre les noms des Aurelii et des Aelii, qu'il est naturel de penser que ces familles impériales auront eu grande part dans le mouvement attesté par Eusèbe. Quant aux Annii que nous avons signalés comme ayant donné leurs noms au christianisme vers ce temps, ils avaient leurs sépultures au cimetière de Lucine, en union avec les Pomponii, premiers propriétaires de ce cimetière.

Nul doute que les familles simplement opulentes n'aient ressenti à ce moment une impulsion du même genre. M. de Rossi a récemment découvert au cimetière de Prétextat, dans une salle monumentale, une inscription concernant la propre fille d'Hérode Atticus, le fondateur du pagus Triopius. Ce personnage, s'ennuyant de son veuvage, avait fini par épouser une Vibullia Alcia, dont il eut plusieurs enfants. Le marbre récemment découvert nous apprend qu'une de ses filles, nommée Uranie, fut chrétienne. Voici l'inscription :

 

 

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Cette inscription où le mot  ευμοιρείτω est écrit selon la prononciation,  doit être lu comme  il suit  : Bonam  sortem  habeat  Vrania,  filia  Herodis. Quoi de plus touchant que de voir une fille d'Hérode Atticus lui-môme devenue chrétienne, et ensevelie près des martyrs du pagus Triopius! Et si l'on  fait réflexion au nom de sa mère, Vibullia, il est impossible de ne pas se rappeler que le L. Caecilius Pius,  consul en 137, et qui dut être au moins l'aïeul, sinon le père de Cécile, portait aussi parmi ses noms celui de Vibullius. Celte parenté entre Cécile et Urania jetterait un intérêt de plus sur cette récente découverte, et n'offrirait rien  d'étonnant à ceux  qui  se  sont donné la peine d'étudier Rome souterraine au point de vue des généalogies.

Une autre découverte de M. de Rossi au cimetière de Prétextat, a eu pour objet l'inscription d'une Armenia. Elle est ainsi conçue :

 

 

 

Ne serait-il pas permis de reconnaître ici, soit la pieuse dame qui ensevelit  Urbain, soit quelqu'un de sa famille? Les Actes de saint Urbain, rédigés fort tard, écrivent Marmenia; mais, outre que le nom n'est pas romain et a été certainement défiguré, Marini et M. Letronne ont constaté

 

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l'existence d'une famille Armenia honorée et illustre aux siècles de l'Empire.

Le glaive cependant n'était pas rentré dans le fourreau, et le baptême pouvait encore être le chemin du martyre. Un sénateur nommé Apollonius, probablement un des néophytes dont nous venons de parler, fut déféré comme chrétien au préfet Perennis qui renvoya sa cause devant le sénat.  Apollonius lut, en présence de cette assemblée,   un  mémoire  dans  lequel  il  exposait avec force et éloquence les motifs de sa conversion au christianisme. Cette harangue, dont Eusèbe loue la beauté,  et qu'il dit avoir insérée dans ses Passions des anciens martyrs, ouvrage malheureusement perdu, fut la confession de foi par laquelle le généreux sénateur scella sa conversion.  On  l'écouta;  mais la loi de l'Empire contre les chrétiens lui fut appliquée, et il eut la tête tranchée par ordre du sénat. On doit cependant remarquer dans la suite du récit d'Eu-sèbe, que le dénonciateur, nommé Sévère, s'attira le châtiment dont le décret d'Antonin avait frappé les délateurs. Du vivant de Marc-Aurèle, les martyrs eussent été moins nombreux, s'il eût fallu payer de sa tête chaque dénonciation faite au magistrat; elles étaient non seulement impunies, mais encouragées, comme nous l'avons vu dans  l'interrogatoire de  Cécile,    Almachius parle avec une sorte de  bienveillance de ceux dont la délation avait amené devant lui la

 

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martyre. Cette seule différence dans la manière d'agir vis-à-vis de ceux qui poursuivaient les chrétiens devant les magistrats, a fait regarder dans l'antiquité le règne de Commode comme ayant été favorable à l'Eglise, de môme qu'il n'a fallu à Marc-Aurèle, pour mériter le titre de persécuteur, que d'assurer, contrairement à l'édit d'Antonin, l'impunité aux dénonciateurs.

Le génie païen de l'Empire n'en était pas moins vivace. Il parut, entre autres, dans une circonstance solennelle sous le règne de Commode. Cet empereur avait à inaugurer la colonne Antonine, destinée à rappeler les victoires de son père. L'un des épisodes qu'on y devait retracer, était la défaite des Quades et des Marcomans, en 17/i, défaite qui fut attribuée, comme on l'a vu, par Marc-Aurèle lui-même à la pieuse intervention des chrétiens. Il y avait lieu de se demander sous quels traits serait représenté le prodige qui s'accomplit aux regards de toute l'armée, lorsqu'on vit le ciel lancer ses foudres sur les Barbares, et répandre sur les Romains par torrents une pluie bienfaisante. Le monument élevé par Commode décrivait l'épisode dans un sens uniquement païen, et l'on ne fera pas tort à Marc-Aurèle en supposant que de bonne heure il en avait, sinon suggéré, du moins approuvé l'idée. La scène est rendue d'une façon assez dramatique, et conforme à l'histoire. Les foudres du ciel éclatent sur les Barbares, la pluie vient

 

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rafraîchir les Romains; mais au-dessus de la scène plane, avec ses grandes ailes, le Jupiter Pluvius à qui et non à tout autre dieu, est déféré l'honneur du prodige. Il fallait y compter; mais Rome païenne, qui persistait à être insensible au progrès que le christianisme faisait dans son sein, pouvait bien s'attendre qu'un jour, de moins en moins éloigné, elle verrait ces mêmes barbares que le bras seul de Dieu pouvait comprimer, s'installer dans son sein, et se partager les dépouilles du monde entier qu'elle y avait accumulées.

Le pontificat d'Eleuthère, sous lequel les chrétiens avaient eu tant à souffrir, se poursuivit sous ces jours de paix relative; mais l'Eglise n'avait pas seulement à sentir le glaive des persécuteurs, l'hérésie suscitait dans son sein d'autres ravages. Le montanisme se glissait adroitement dans les chrétientés, sous couleur d'une plus haute perfection morale. La Gaule n'en fut pas exempte, et l'intrigue de ces sectaires avait cherché à faire des ravages jusque chez les confesseurs qu'attendait un si glorieux martyre dans la ville de Lyon. Les relations d'origine qu'entretenait l'Eglise de cette ville avec les chrétientés de l'Asie Mineure, amenaient fréquemment ces communications, dont nous voyons un exemple dans la lettre des églises de Vienne et de Lyon à celles de l'Asie et de la Phrygie, sur le martyre du saint évêque Pothin et de ses glorieux

 

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compagnons. L'hérésie de Montan était née en ces contrées de l'Orient, et, à la faveur des relations fraternelles qui n'avaient jamais cessé, une dangereuse estime à l'endroit des  nouveaux prophètes s'était introduite jusque dans nos régions. Les confesseurs de la foi attendant le martyre dans les prisons de Lyon, et d'autres chrétiens gaulois, au rapport d'Eusèbe, s'inquiétèrent de ces nouveautés, et avec d'autant plus de fondement qu'il était aisé de voir, au milieu des prophéties de ces prétendus contemplatifs, certaines doctrines qui étaient loin de s'accorder avec la foi de l'Eglise. Le prêtre Irénée fut donc envoyé à Rome, et chargé de plusieurs lettres de consultation. Eusèbe nous a conservé un court fragment de celle des confesseurs lyonnais. Ils recommandaient leur envoyé à Eleuthère comme « un fervent défenseur du Testament du Christ », et priaient le pontife d’employer son autorité à rétablir la paix troublée par les novateurs de l'Asie Mineure et de la Phrygie. L'esprit de parti pourrait seul ne pas reconnaître ici encore la conviction répandue dans la société chrétienne tout entière, que les controverses de doctrine devraient être amenées au tribunal de l'évêque de Rome, et terminées par sa sentence.

L'église romaine avait déjà connaissance de l'hérésie de Montan; Soter l'avait directement combattue. Eleuthère porta contre elle une nouvelle   décision.   Un   des   confesseurs  de   Lyon,

 

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nommé Alcibiade, affectait un genre d'abstinence systématique qui pouvait l'entraîner dans les aberrations des gnostiques. Déjà le martyr Attale, après sa première épreuve dans l'amphithéâtre, avait appris d'une révélation céleste, « qu'Alcibiade n'agissait pas selon la rectitude, en n'usant pas des créatures que Dieu a faites ». La décision d 'Eleuthère contre le montanisme confirma la même doctrine. Le Liber pontificalis nous apprend que le pontife donna un décret, dans lequel il enseignait que « les chrétiens ne devaient repousser aucune sorte d'aliments, Dieu les ayant tous créés ».

Irénée put rencontrer à Borne le célèbre Hégé-sippe, premier historien de l'Eglise, dont les écrits ont malheureusement péri, sauf les rares et courts fragments qui nous ont été conservés par Eusèbe. Ce pieux personnage avait entrepris de démontrer par les témoignages la perpétuité de la doctrine des apôtres dans les églises, et en ce but il avait visité les plus célèbres parmi celles qu'ils avaient fondées. C'était en recueillant les noms des évêques qui s'étaient succédé sur les divers sièges, et en constatant la doctrine de chacun d'eux, qu'il arrivait à démontrer la permanence de l'enseignement apostolique. Mais il importait surtout à Hégésippe de constater la foi de l'église romaine, mère et maîtresse de toutes les autres; c'est ce qui le porta à se rendre à Rome dès le temps d'Anicet, et il y séjourna sous

 

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le pontificat de Soter et sous celui d'Eleuthère. Le futur docteur de l'église des Gaules qui devait plus tard, dans son grand ouvrage contre les Hérésies, s'appuyer sur l'argument d'Hégésippe, et confondre les novateurs par le seul fait de la tradition conservée dans les églises de fondation apostolique, fut à même de conférer avec ce pieux pèlerin des origines chrétiennes. A l'ombre de la chaire de saint Pierre, l'un et l'autre sentirent que là est la vraie solidité du christianisme. Si l'avenir eût été ouvert à leurs yeux, ils auraient vu toutes ces églises qui devaient leur création aux apôtres sombrer dans l'hérésie, sauf celle que Pierre lui-même avait choisie pour siège. Mais leur foi n'aurait pas été ébranlée, parce qu'ils reconnaissaient dans l'église de Rome un don spécial et incommunicable, émanant d'une promesse positive du Christ, sur laquelle est fondé le christianisme tout entier. Irénée, ayant accompli sa légation, revint à Lyon et ne tarda pas à monter sur le siège épiscopal de cette ville, devenu vacant par le martyre de saint Pothin.

Vers ce même temps, arrivait à Eleuthère une députation venue de l'île des Bretons, et chargée de lui demander des prédicateurs de l'Evangile pour cette terre isolée par la mer du reste de l'Empire. Elle était envoyée par Lucius, qui portait le titre de roi dans cette île dont il gouvernait une portion,  sous l'investiture de la puissance

 

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romaine. Ce recours au successeur de Pierre de la part d'un prince dont le nom seul est resté, reporte la pensée vers les origines apostoliques de la foi dans cette île. Le succès qu'y obtinrent les missionnaires envoyés par Eleuthère est attesté par le témoignage des plus illustres contemporains, saint Irénée, Tertullien, Origène. Mais tandis que le saint pape étendait ainsi dans l'Occident le domaine de la foi, il avait la douleur de voir l'ivraie de l'hérésie s'implanter dans la mission si florissante qu'il cultivait dans Rome. Non seulement le montanisme faisait çà et là des victimes, mais les dernières années du pontife virent la chute lamentable de deux prêtres de l'élise romaine. L'un était Florin, autrefois attaché comme officier à la cour des Antonins. Il  avait eu en Asie des rapports intimes avec saint Polycarpe, auprès duquel il avait connu saint Irénée. Celui-ci fut à même de le retrouver à Rome, durant le séjour qu'il y fit. Florin était alors honoré du sacerdoce; mais bientôt Eleuthère se vit contraint de l'écarter des fonctions sacrées. L'infidèle disciple du grand Polycarpe, s'égarant à la suite d'un si grand nombre de ses contemporains sur la question de l'origine du mal, osa lui donner Dieu même pour auteur, et devint chef d'une secte obscure dont les restes existaient encore au temps de saint Augustin. Irénée adressa du fond des Gaules à son ancien ami une lettre polémique,

 

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dont Eusèbe nous a conservé un fragment. Florin ne se rendit pas, et bientôt il alla se perdre dans les systèmes fantastiques des valentiniens. Le zèle d'Irénée l'y poursuivit encore, en opposant à ses erreurs un livre également disparu.

L'autre prêtre infidèle était Blastus, qu'Eleuthère dut aussi dégrader de l'honneur du sacerdoce. Sa tendance le poussait vers le judaïsme. Elle l'entraîna dans la rébellion sur la question de la Pâque, et il ne craignit pas de faire schisme sur ce point au sein même de l'église romaine. Cette question de la Pâque avait pris des proportions considérables, et elle éclata sous le pontificat suivant. Blastus semble d'ailleurs avoir eu des tendances favorables au montanisme, dont les sectateurs affectaient aussi de judaïser dans la Pâque. Irénée s'émut du scandale, et publia contre le prêtre romain un écrit dont nous avons à regretter la perte.

Mais ces polémiques de détail n'épuisaient pas la vigueur du grand évêque de Lyon. On le vit bientôt déclarer une attaque générale contre toutes les hérésies à la fois, lorsqu'il publia ses cinq livres Adversus Haereses. Il y réfute l'un après l'autre tous les systèmes d'erreur que l'enfer avait tenté d'opposer a la véritable doctrine du Christ et des apôtres. Il y montre l'Eglise toujours une, toujours pure, au milieu de ces défections continuelles qui n'altèrent jamais son symbole,  parce qu'elle  chasse  immédiatement

 

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de son sein quiconque porte la plus légère atteinte à la vérité dont elle est dépositaire. Il relève le principe d'unité, qui exige essentiellement l'accord de toute église particulière et de tout fidèle avec l'église romaine, « à cause de sa puissante principauté, par laquelle l'enseignement divin se maintient immuable et en son entier sur la terre ». (Lib. III, cap. III.) Ce témoignage célèbre sur la monarchie pontificale dans le christianisme, énonçait la tradition doctrinale non seulement de l'église des Gaules, mais aussi des églises d'Asie que représentait Irénée. On voit, par la liste des papes insérée dans cet ouvrage, qu'Eleuthère occupait encore le siège apostolique. Le saint pontife survécut peu de temps à la publication du livre de l'évêque de Lyon. Il mourut en 185, ayant occupé la Chaire de saint Pierre durant quinze années. Le Liber pontificalis ne dit pas qu'il ait été martyr, et en effet, au moment où il mourut, il ne paraît pas que l'église romaine ait été agitée par la persécution. On l'ensevelit dans la crypte Vaticane comme ses prédécesseurs, et Victor fut élu pour lui succéder.

Ce pontife était africain de naissance, et son père se nommait Félix. Sous son administration, qui fut d'environ douze années, l'église de Rome vit s'accroître encore la tranquillité dont elle avait joui dans les derniers jours d'EIeuthère. L'insouciance de Commode avait pu déjà ralentir

 

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la persécution; elle cessa totalement, grâce à l'influence d'une femme que cet empereur affectionnait. Après avoir exilé, puis fait périr sa femme Crispina coupable d'adultère, il se passionna pour Marcia, qu'avait laissée libre en mourant le sénateur Quadratus, victime d'une conspiration dans laquelle il s'était trouvé impliqué. Marcia était douée d'une grande beauté qui fit sa fortune; mais, étant sortie d'une famille d'affranchis, elle n'obtint ni le titre d'Auguste, ni certains honneurs réservés aux impératrices. Elle fut la seule femme en titre auprès de Commode depuis l'an 183 jusqu'à la mort de ce prince. Il l'aima jusqu'à changer en son honneur le nom du mois de décembre en celui d'Amazonius, parce que Marcia, pour lui complaire, aimait à paraître en costume d'amazone. Il nous est resté une médaille de la dix-septième année tribunitienne de Commode, sur laquelle sont réunies les deux têtes de cet empereur et de Marcia; celle-ci est coiffée d'un casque.

Dion Cassius nous apprend que cette femme, qui sut se maintenir si longtemps dans la familiarité et les bonnes grâces de Commode, portait le plus vif intérêt aux chrétiens, et s'employa avec efficacité à adoucir leur sort. Au témoignage de cet historien païen, est venu se joindre celui de l'anonyme contemporain, dont le livre, connu sous le nom de Philosophumena et publié pour la première fois en 1851, a fait connaître

 

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diverses particularités qui se rapportent aux pontificats de Victor, de Zéphirin et de Calliste. Cet auteur raconte, dans le neuvième livre de son ouvrage, « que Marcia, femme de Commode, personne aimant Dieu, voulant accomplir une bonne action, appela auprès d'elle le bienheureux Victor, évêque de l'église à cette époque, et lui demanda les noms des confesseurs exilés en Sardaigne; que Victor lui en ayant remis la liste, elle obtint de l'empereur des lettres de délivrance qu'elle confia à un vieil eunuque nommé Hyacinthe, qui l'avait élevée elle-même dans son enfance; qu'enfin Hyacinthe, après avoir signifié les lettres au gouverneur de Sardaigne, rendit à la liberté les martyrs qui étaient employés dans cette île au travail des mines. » (Lib. IX.)

L'accord de ces deux sources historiques ne laisse aucun doute sur l'influence bienfaisante de Marcia dans les affaires des chrétiens, et les années de paix dont ils jouirent sous le reste du règne de Commode s'expliquent d'autant plus aisément. Marcia elle-même était-elle chrétienne, ou simplement favorable aux chrétiens? La réponse est plus difficile. Il n'y aurait pas lieu de s'étonner qu'elle eût embrassé le christianisme, à ce moment où les conversions devenaient de plus en plus nombreuses dans la société romaine, ainsi que nous venons de le constater par le témoignage d'Eusèbe. Le vieil eunuque qui l'avait élevée, et qui exécute ses commissions en faveur

 

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des chrétiens, pourrait bien avoir été chrétien lui-même, et ce fait expliquerait l'attachement de Marcia pour une religion qu'elle aurait vu pratiquer dès son enfance. M. de Rossi démontre que l'on ne pourrait tirer un argument de l'épithète Φιλόθεος que l'auteur applique à cette princesse; cette qualification ayant été donnée plus d'une fois à des païens par le seul motif qu'ils avaient rendu service à la cause du vrai Dieu. Quoi qu'il en soit, la faveur que Marcia accordait aux chrétiens fut utile à l'Eglise, et lui valut la tranquillité; c'est plus que jamais un point acquis à l'histoire.

Parmi les confesseurs exilés en Sardaigne, se trouvait un  homme  appelé  dans la suite  aux plus hautes  destinées  dans l'Eglise,   et que le neuvième livre des Philosophumena est employé tout entier à décrier de la manière la plus atroce. Son  nom  était  Calliste.  Il  nous  serait impossible de  discuter  ici  les  charges  que le pamphlétaire accumule contre lui,  sous le rapport de la morale comme sous celui de la foi. La passion et les froissements de l'orgueil paraissent trop visiblement dans cette diatribe,  pour que l'historien en puisse tenir un compte sérieux, et d'ailleurs les faits donnent un trop solennel démenti aux calomnies de l'ennemi de Calliste, pour qu'il soit possible d'ajouter foi à ses récits. Zéphyrin succéda à Victor et ses premières faveurs furent pour Calliste. Après la mort de ce

 

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pontife, Calliste fut appelé à lui succéder dans le pontificat. Il faudrait ignorer la gravité avec laquelle s'accomplissait à Rome par le clergé et par le peuple l'élection des diacres, des prêtres et du pontife lui-même, pour croire qu'un personnage aussi décrié que l'aurait été Calliste ait pu s'élever, sous les yeux et avec le concours de la société chrétienne de Rome, au faîte des honneurs et de la puissance. Le bon sens et l'équité la plus vulgaire obligent donc de renvoyer aux calomnies les charges que le diffamateur anonyme a voulu faire peser sur sa victime. L'Eglise lui a répondu en accordant les honneurs du culte religieux à Calliste, et l'histoire, aidée même des renseignements fournis par le pamphlet, a droit de l'enregistrer parmi les pontifes qui ont le mieux mérité de la société chrétienne. Il nous est impossible de nous étendre ici davantage sur Calliste dont le pontificat appartient au troisième siècle, au delà, par conséquent, de l'époque où nous nous arrêtons. Il ne figurera désormais dans nos récits qu'en ce qui touche directement l'histoire posthume de la vierge Cécile.

La tranquillité dont jouissait l'Eglise de la part des païens sous Victor, continuait d'être troublée au dedans par les hérésies, dont le îlot montait sans cesse. Les montanistes intriguaient pour obtenir du pontife quelques marques de bienveillance dont ils auraient abusé; ils furent repoussés. Le danger de cette secte exaltée et rigoriste

 

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dut être considérable lorsqu'on voit un homme aussi éminent que Tertullien, prêtre de Cartilage, venu à Rome comme au centre du christianisme pour en approfondir mieux la doctrine, glisser à son tour dans l'erreur, et perdre au profit des nouveaux illuminés la plus grande partie des talents qu'il avait reçus pour être le soutien et la lumière de l'Eglise.  D'autre part,  une attaque plus  formidable encore  se préparait.   Sabellius commençait déjà ses ravages en Asie, et dans son système, il ne s'agissait de rien moins que d'enlever la distinction des personnes dans l'essence divine, et d'abolir la foi à la Trinité sur laquelle le christianisme s'appuyait tout entier. Le troisième siècle vit ces grands combats, et Calliste eut la gloire de formuler la profession de foi qui conciliait  l'unité  de  la divine essence  avec la distinction des personnes. Son ennemi se trouva frappé par cette sentence doctrinale, et, s'il ne se soumit pas, son aveu n'en est pas moins formel, que le monde entier accepta la définition de Calliste. C'est tout ce qu'il fallait à l'Eglise. Il était à prévoir que l'arianisme naîtrait un jour de ces discussions sur la Trinité; mais, en attendant le symbole de Nicée, la formule que Calliste élabora dans son concile romain suffit à préserver dans toute l'Eglise la foi qu'avaient enseignée les apôtres, et que la formule même du baptême instituée par le Christ devait protéger toujours. Trois personnes distinctes dans une

 

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essence unique, tel avait été, tel resta le symbole du christianisme en tous lieux.

En attendant, l'église romaine, sous Victor ne manquait ni de vigilance ni de lumière. Le pontife avait la science en partage; il sut démêler un précurseur direct d'Arius dans la personne d'un certain Théodote, venu de Byzance, et qui, après avoir renié le Christ durant la persécution  de Marc-Aurèle,  avait trouvé moyen  de  se mêler parmi les fidèles de l'église de Rome. Théodote niait expressément la divinité de Jésus-Christ, et Victor le sépara de l'Eglise.  Un ancien auteur contemporain, cité par Eusèbe au sujet de cette nouvelle école de blasphème,  fait appel contre elle au témoignage des auteurs chrétiens qui ont précédé, et invoque en passant le témoignage des chants liturgiques.   «  Les  psaumes  et les  cantiques de nos frères, composés depuis longtemps déjà,   ne  célèbrent-ils  pas  le  Christ,   Verbe de Dieu?  ne  reconnaissent-ils  pas  sa  divinité?   » (Hist.   eccles.,  lib.  V,  cap.  XXXVIII.)  Cet appel fait aux chants liturgiques, comme exprimant la foi, est digne de remarque, en même temps qu'il rappelle ces hymnes au Christ que chantaient le dimanche les chrétiens de Bithynie, selon le rapport de Pline le Jeune, dans sa lettre à Trajan.

Cependant le triste règne de Commode touchait à sa fin. L'année 192 vit périr honteusement le fils de Marc-Aurèle, et la dynastie des Antonins s'éteindre dans la honte et l'impuissance.

 

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Si l'on s'en rapporte aux historiens, Marcia n'aurait pas été exempte de complicité dans la mort de Commode; elle l'eût fait tuer pour sauver sa propre vie. En ce cas, la question de savoir si cette princesse a appartenu au christianisme se trouverait résolue par la négative, Tertullien n'ayant pas craint, peu d'années après, d'avancer, dans son Apologétique, que nul chrétien n'avait jamais trempé dans le meurtre d'un

César.

L'Empire, après avoir vu passer comme des ombres Helvius Pertinax, Didius Julianus et Pescennius Niger, se donna enfin à Septime Sévère, soldat africain, ami des lettres, et en même temps assez fort et assez habile pour relever un moment l'Empire affaissé.

Ce nouveau César montait sur le trône avec des dispositions presque favorables à la religion chrétienne. Dans son enfance, il avait été guéri d'une maladie  grave par un  esclave  chrétien, nommé Proculus Torpacion,  qui avait fait sur lui une onction au nom du Christ. Devenu empereur, il se souvint de ce chrétien, le fit chercher, et le garda dans son palais tant qu'il vécut. L'influence  de  Proculus  fit  choisir  une  chrétienne pour nourrice de Caracalla, fils aîné de Sévère.   Cet empereur n'avait pas  été sans remarquer qu'aucun chrétien ne s'était trouvé môle aux mouvements politiques de Niger et d'Albin, qui lui  avaient disputé l'Empire.  D'un  autre

 

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côté, le nombre considérable des membres de la haute société romaine, qui avaient donné leurs noms au christianisme, surtout depuis l'immolation de Cécile, faisait comprendre à un homme nouveau le besoin d'avoir quelques égards pour une croyance dont les adhérents devenaient toujours plus nombreux, et se recrutaient autant dans l'aristocratie que dans le peuple. L'importance qu'il mettait à ménager cet élément avec lequel l'Empire, s'il avait une politique sensée, devait songer à compter désormais, l'amena au début de son règne (190) jusqu'à risquer sa popularité, ainsi que nous l'avons dit déjà, en lui faisant couvrir de sa protection des sénateurs et des sénatrices contre lesquels des cris menaçants se faisaient entendre. (Tertull., Ad Scapulam.) L'abstention de ces clarissimes, à l'égard de certaines fêtes civiques entachées de paganisme, avait sans doute irrité le vulgaire idolâtre. Tels furent les débuts de l'empire de Sévère à l'égard du christianisme; dix ans après, il s'inscrivait parmi ses plus ardents persécuteurs, et publiait un édit qui produisit dans toute l'Eglise un nombre immense de martyrs.

Durant la trêve, Victor poursuivait le cours de son tranquille pontificat. Ce fut dans ses dernières années qu'il résolut de terminer enfin la grande affaire de la Pâque. Depuis le Constitutum de Pie Ier, les pontifes auxquels succédait Victor  avaient   préparé   les   voies.   Nous   avons

 

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dit les ménagements  dont Anicet crut devoir user envers le vénérable évoque de Smyrne; mais Soter et Eleutbère, qui vinrent après, reprirent la ligne de conduite que Pie avait tracée, et s'ils ne crurent  pas  devoir presser les  évêques  de l'Asie   Mineure,   il   était,   aisé   de   voir   qu'ils n'avaient rien de plus à coeur que de faire disparaître cette tache de judaïsme qui déparait encore   plusieurs   des   florissantes   chrétientés   de l'Orient. Avant de renouveler le Constitutum de Pie, dont l'indulgence d'Anicet avait suspendu l'effet,  Victor résolut de provoquer une manifestation du sentiment des diverses églises, afin de confondre les récalcitrants par la vue de leur petit nombre. Il ordonna donc que l'on tînt de nombreux conciles dans l'Eglise. Eusèbe, de qui nous tenons ces faits, a eu entre les mains les Actes de plusieurs de ces assemblées. Nous savons en particulier par cet historien,  que l'on réunit à ce sujet plusieurs conciles dans les Gaules; ce qui renverse de fond en comble le système de ceux qui voudraient faire croire que le christianisme n'a été prêché dans ce pays qu'au milieu du troisième siècle. Le dissentiment sur le jour de célébration de la Pâque se manifesta seulement dans l'Asie Mineure, et des plaintes se rirent jour par une lettre de Polycrate, évêque d'Ephèse, qui voulait à tout prix conserver la tradition judaïque. Victor pensa qu'il ne pouvait plus hésiter, et il déclara retranchés de l'unité de

 

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l'Eglise les évêques de cette contrée. Cette sentence parut trop rigoureuse à plusieurs, entre autres à saint Irénée. Eusèbe a conservé un fragment de la lettre par laquelle le saint évêque de Lyon essaya d'adoucir la sévérité du pontife.

Au reste, les églises de l'Asie Mineure ne persévérèrent pas longtemps dans leur pratique erronée, et la sentence de Victor obtint le but que se proposait le pontife. Dès le commencement du troisième siècle, selon le témoignage de saint Athanase, les restes de la secte des quartodécimans ne se rencontraient plus que dans la Syrie, dans la Cilicie et dans la Mésopotamie. (Epist. de Synod. Ariminensi et Seleuciensi.) Victor survécut peu de temps à cette grave mesure, dans laquelle il n'avait fait que suivre la ligne tracée par ses prédécesseurs. Il mourut en 197, après douze années de pontificat, et il fut le dernier des papes ensevelis dans la crypte Vaticane.

L'église romaine lui donna pour successeur Zéphyrin, romain de naissance et fils d'un certain Abundius. Les premières années de ce nouveau pontife s'écoulèrent dans la paix dont l'Eglise avait joui au temps de Victor. Les dispositions favorables de Sévère envers les chrétiens duraient encore, et en l'année 197 rien ne faisait présager la tempête.

Nous arrêtons ici l'essai que nous nous étions proposé d'écrire sur la société romaine aux deux premiers siècles, dans ses rapports avec le                                                                                             

 

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christianisme.  Les faits que nous avons rassemblés nous semblent avoir mis dans tout son jour l'influence providentielle, par laquelle Dieu voulut que le patriciat romain aidât à l'avènement du christianisme.   Nul   homme   de   bonne   foi   ne pourra dire,  en  présence de tels faits,  que le christianisme ne fut dans ses débuts qu'une secte vulgaire,  ignorante et superstitieuse.  Les Ecritures du Nouveau Testament, soumises aux regards de tant de personnes appartenant à la plus haute civilisation, et recevant de leur part un respect et une adhésion qu'on ne saurait contester, apparaissent désormais comme originales et authentiques. Il n'était pas permis d'oublier que la civilisation romaine ne s'éleva jamais plus haut qu'au siècle d'Auguste et au siècle des Antonins, et il faut, bon gré, mal gré, convenir que l'élite de cette société fournit dès le début et sans interruption des fidèles à l'Eglise chrétienne.

S'il nous eût été possible de continuer les mêmes études sur le troisième siècle, nul doute que nous n'eussions eu à signaler une foule de traits dans lesquels se fût révélée la prépondérance pacifique du christianisme, à cette époque qui touche de si près à son triomphe définitif. Mais les adversaires que nous avons en vue, consentant à reconnaître qu'alors le christianisme s'organise enfin et commence à prendre la forme qu'il conservera désormais, nous avons préféré montrer que, dès son origine jusqu'au troisième siècle

 

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exclusivement, il avait été en tout semblable à lui-même, complet dans ses croyances, intègre dans ses monuments, et fixé dans son organisation. Nous voulions aussi faire voir à quel degré la Rome antique fut providentiellement chargée de donner la main à la Rome nouvelle.  Cette thèse demandait que nos récits ne s'étendissent pas au delà du terme où nous nous arrêtons. L'extinction   successive   des   anciennes   familles du patriciat romain est un fait dans la nature des choses comme dans la réalité historique, et l'aristocratie du troisième siècle n'est déjà plus celle des beaux temps de Rome. Une narration, qui s'étend du centurion Cornélius à Cécile, se trouve  donc  renfermer dans  les  noms  qu'elle relate la dernière époque de la vraie aristocratie romaine.   Désormais,   rentrant  dans  les  limites d'une monographie, il ne nous reste plus qu'à suivre les traces de notre héroïne à travers les âges,  montrant tout ce que sa mémoire a recueilli d'hommages dans la suite des siècles, tout ce qui est demeuré attaché de charme et de grandeur au souvenir de celle qui ne résuma en elle-même toutes les splendeurs de Rome antique, que pour en faire l'un des plus insignes trophées de la Rome nouvelle.

 

CHAPITRE XIX (IIIe SIÈCLE)

 

Commencement de l'histoire posthume de sainte Cécile. —   Saint Calliste, archidiacre de saint Zéphyrin, est chargé du cimetière papal. — Ce cimetière est transféré du Vatican sur la voie Appienne, dans la catacombe des Caecilii. — Le corps de sainte Cécile est changé de place. — Nouveau cubiculum de la martyre. —  La salle des pontifes. — La première area du cimetière des Caecilii achevée par saint Calliste. — Pontificat de saint Calliste. — Saint Urbain. Son épitaphe. —  Saint Pontien. — Saint Antéros. Son épitaphe. — Saint Fabien. Basilique qu'il construit au dessus du cimetière de Calliste. Son épitaphe. — Saint Cornélius. Sa sépulture au cimetière de Lucine. Son épitaphe. — Dernier coup d'ceil sur les inscriptions céciliennes des cimetières de Lucine et de Calliste. — Saint Lucius. Son épitaphe. — Saint Etienne. — Saint Sixte II. Son martyre dans le cimetière de Prétextat Translation de son corps dans l'hypogée des pontifes. — Saint Denys. —  Saint Félix. — Saint Eulychien. Son épitaphe. — Saint Caïus. — Les papes saint Eusèbe et saint Melchiade ensevelis les  derniers au cimetière de Calliste. —  Paix de Constantin.

 

L'église romaine avait à peine installé Zéphyrin sur le siège apostolique, qu'elle le vit tout

 

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aussitôt choisir pour sou archidiacre  Calliste, l'exilé d'Antium,  et,   durant son pontificat  de dix-huit ans, il l'entoura de sa confiance. C'est ce qu'attestent les Philosophumena, mais l'histoire n'a aucun besoin d'épouser les colères personnelles de l'auteur d'un pamphlet; il lui suffit de se tenir sur le terrain des faits. L'auteur anonyme nous apprend que Calliste, entre les attributions de sa charge, fut préposé au Cimetière. Cette expression, commentée à l'aide des documents archéologiques par M. de Rossi, jette une vive lumière sur l'histoire de Rome souterraine. On savait que,  durant la période des persécutions,  les cimetières  chrétiens  furent l'un des principaux objets de la sollicitude du clergé et des fidèles de Rome. Ils étaient désignés tantôt par le nom de la personne qui les avait fait construire, tantôt par celui d'un martyr principal que l'on y avait enseveli. Il s'agit ici du Cimetière sans appellation secondaire, et ce cimetière est tellement réservé, que l'archidiacre en reçoit la direction des mains du pontife lui-même.  Les autres   catacombes   se   rattachaient   chacune   à quelqu'un des titres de la ville,  et les prêtres chargés   de   desservir   celui-ci   étendaient   leurs soins sur celle qui était ainsi unie à leur église. Il est aisé de reconnaître à la désignation qu'emploient les Philosophumena l'hypogée principal, celui  dans lequel  reposaient les  pontifes.  Jusqu'ici nous avons vu chacun des successeurs de

 

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saint Pierre, après les labeurs de sa charge pastorale, aller tour a tour prendre place au cimetière Vatican, ouvert dès le premier siècle par les soins des Cornelii chrétiens. Désormais, dans le cours du troisième siècle, nous n'en verrons plus un seul enseveli dans cet hypogée vénérable. Les papes de ce siècle iront reposer sur la voie Appienne, dans un autre cimetière qui deviendra ainsi, jusqu'à la paix de l'Eglise, la nécropole des pontifes. C'est là le Cimetière proprement dit, qui fut achevé, décoré et disposé par les soins de Calliste, dont le nom lui demeurera attaché.

Il est difficile aujourd'hui d'assigner le motif qui porta les papes, dès le commencement du troisième siècle, à renoncer à l'honneur d'avoir leur sépulture autour de la tombe du prince des apôtres. Il nous faudrait entrer dans les récits de cette époque pour raconter à loisir et apprécier une telle mesure. Il eût été intéressant de parler aussi des corps de saint Pierre et de saint Paul transférés sur la voie Appienne par Calliste devenu souverain pontife, de raconter leur déposition dans le lieu même où ils furent cachés par les Orientaux au lendemain du martyre des deux apôtres, ainsi que de leur rétablissement à leurs places respectives par le pape Cornélius; mais ces narrations, si émouvantes d'ailleurs, nous entraîneraient trop loin; et la nécessité seule de retrouver les traces de notre héroïne nous oblige

 

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à quelques excursions dans ce siècle qui n'est déjà plus le sien. Il se trouve que la salle où reposeront désormais les pontifes est celle-là même où Urbain a déposé, il y a vingt ans, le corps de Cécile. Par une attraction mystérieuse, la tombe de la grande martyre appellera près d'elle le sénat majestueux des vicaires du Christ, durant une période tout entière de l'histoire des catacombes. Il a fallu pour cela que les Caecilii, ayant connaissance de la nécessité où se trouvait l'église romaine de changer le domicile funéraire des pontifes, aient mis à la disposition du pape leur propre hypogée, qu'ils ont ouvert et qu'ils poursuivent à leurs frais, et sur lequel plane déjà avec une gloire incomparable le grand nom de Cécile.

La modeste area qu'avait préparée cette famille, longe la voie Appio-Ardéatine, et s'étend sur un espace de 25o pieds de face sur cette voie, et de 100 pieds de largeur dans la campagne : In fronte pedes CCL, in agro pedes C, pour nous servir du texte officiel dans le mesurage des areae funéraires. Plus régulière que les autres, cette catacombe inachevée a tracé ses corridors en ligne directe, et jusque-là les cubicula y apparaissent à peine.

Le travail de Calliste va consister maintenant à disposer cet hypogée pour la fin à laquelle il devra désormais servir. Il faut qu'on y célèbre les saints mystères au milieu des tombes sacrées

 

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que la mort remplira successivement, et que le lieu soit digne de la majesté des pontifes. Au fond de la salle, en face de la porte d'entrée, repose le sarcophage de Cécile. Il est devenu nécessaire de le transférer, afin d'établir à cette même place l'autel et la chaire du pontife qui viendra célébrer les divins mystères dans cet imposant sanctuaire; Calliste aura donc à faire construire en dehors de la salle des pontifes un nouveau cubiculum contigu à celui-ci, et destiné à recevoir le corps de la martyre. Mais il convient de donner tout d'abord au lecteur une idée de la disposition première.

Si l'on jette les yeux sur la planche XXIX du tome II de la Rome souterraine (De Rossi), le spectateur a devant soi la porte de l'hypogée. Sa vue le traverse, et va s'arrêter au fond de la salle sur un réduit à fleur de terre, longtemps intercepté par une cloison en brique, en partie écroulée. C'est là que reposa d'abord le sarcophage de Cécile; c'est de là qu'il a été tiré pour être placé dans le voisinage. On voit avec évidence que l'arcature ne contenait plus rien, quand elle fut murée, et qu'elle n'avait eu d'autre raison d'être que celle de recevoir un sarcophage. Cécile a laissé la place d'honneur aux pontifes, et le lieu où elle a reposé primitivement est devenu le point central de la noble crypte, l'endroit où s'élèveront la chaire et l'autel.

Lorsque la crypte papale, si longtemps ignorée

 

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des explorateurs des catacombes, apparut tout à coup, ainsi que nous le racontons plus loin, aux regards de la commission d'archéologie sacrée, la  dévastation y était au comble; mais,  chose merveilleuse! tout était reconnaissable. Le lucernaire étant débouché, on pouvait suivre, à l'aide des débris de toutes sortes, le plan et la disposition de cet auguste sanctuaire, tel qu'il était lorsqu'il sortit des mains de Calliste.  Au fond de l'hypogée, sur la gauche, s'ouvrait une porte qui conduisait à la crypte contiguë que Calliste avait fait creuser pour recevoir dignement le corps de Cécile; et là, peintures et inscriptions, tout annonçait le séjour de la martyre jusqu'au neuvième siècle.  Aidé par les débris considérables demeurés en  place,  plus encore par ceux qui jonchaient le sol, M. de Rossi a pu dresser le plan exact de ce sanctuaire tant visité par les pèlerins des premiers siècles dont les noms innombrables, gravés au poinçon sur le stuc, se lisent encore aux deux côtés de la porte d'entrée et sur les murs voisins.   C'est donc avec une pleine certitude d'avoir rencontré la véritable disposition d'un lieu si vénérable, que le savant archéologue   a   pu   donner   l'intéressante   restitution qu'il en a faite. (Roma sotterr., t. II, tav. I, A.)

Calliste ne se borna pas à préparer la crypte des pontifes avec son autel, sa chaire, ses niches à fleur de sol, ses loculi superposés, ses peintures et ses revêtements en marbre, tout ce luxe

 

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d'ornementation qui fut plus tard complété par Damase; il ne se contenta pas d'avoir établi la dépouille de Cécile dans une demeure digne d'elle, et aussi voisine que possible de son premier tombeau;  il acheva de  creuser l’area tout entière qu'avaient préparée les Caecilii,  continuant de suivre les longues avenues qui correspondent aux ambulacres avec une régularité, on peut même dire une monotonie,  que l'on ne retrouve pas dans les autres cimetières,  ainsi qu'on peut le voir dans la Rome souterraine. (T. II, tav. LIII, fig. 2.)

L'area cécilienne était trop insuffisante pour le cimetière principal de Rome : deux autres lui furent adjointes successivement dans la première moitié du troisième siècle. Il est naturel que l'importance des travaux de Calliste ait fini par attacher son  nom à l'ensemble de cette vaste

nécropole.

Après un pontificat de dix-huit ans, Zéphyrin alla jouir du bonheur des justes, et, selon l'expression remarquable du Liber pontificalis, « il fut enseveli dans son propre cimetière auprès du cimetière de Calliste ». Ces expressions annoncent que l'on faisait à l'origine une distinction entre l'hypogée cécilien qui forma la crypte papale où Zéphyrin fut déposé le premier, et les chambres et corridors qui avaient dû leur origine ou leur continuation aux travaux de son archidiacre.

 

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L'église romaine, après la mort de Zéphyrin, appela  Calliste  sur le  siège apostolique  (215). Nous ne pouvons nous étendre sur les événements si pleins d'intérêt de son pontificat, ni sur les luttes qu'il eut à subir; mais, dans cet ouvrage consacré en grande partie aux traditions de Rome souterraine, nous devons rappeler que c'est lui-même qui, dans un moment de péril, leva de leurs tombeaux les corps de saint Pierre et de saint Paul, et les transporta sur la voie Appienne, au lieu même où les avaient cachés les Orientaux, lorsqu'ils  voulurent  les  enlever  à   la   ville  de Rome. Comme il s'agissait de prendre toutes les précautions pour soustraire ce trésor aux profanes, Calliste ne plaça point les dépouilles des saints apôtres dans quelque cubiculum apparent; il fit fabriquer un puits, au fond duquel se trouve une chambre sépulcrale, où l'emplacement des deux sarcophages est encore visible aujourd'hui, par la disposition des dalles employées dans le carrelage de ce mystérieux réduit. Autour de ce monument s'ouvrirent bientôt des galeries et des cubicula, et cette région de Rome souterraine, située autour de l'espace qu'occupe la basilique de Saint-Sébastien,  fut enviée,  comme lieu de sépulture, par un grand nombre de fidèles qui désiraient reposer près  des  tombes  des  saints apôtres. Cette dévotion persista même après que leurs dépouilles sacrées eurent été rapportées dans les cryptes d'où elles avaient été tirées. Ce lieu

 

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fut appelé dans la plus haute antiquité Ad Catacumbas (Kata tumbas), c'est-à-dire près des tombes des Apôtres, et ce n'est qu'improprement que l'on a étendu beaucoup plus récemment l'appellation générale de catacombes aux cimetières de Rome.

Tant de travaux sur la voie Appienne semblaient donner à Calliste un droit spécial de reposer dans le noble hypogée où l'attendait Zéphyrin.

La divine Providence en avait autrement disposé. Sous le règne bienveillant d'Alexandre Sévère, il perdit la vie au quartier du Transtévère, dans une sédition des païens contre lui. La cause de cet attentat fut sans doute l'acquisition qu'il avait faite d'une ancienne taberna meritoria, située dans cette région, et qu'il consacra en église. C'est l'auguste basilique de Sainte-Marie trans Tiberim. La propriété en fut disputée à Calliste, et la cause référée à l'empereur, qui décida pour les chrétiens. (LAMPRIDIUS, in Alexandre Severo, cap. XIX.) La mort violente de Calliste semble une vengeance de ses adversaires, et elle eut lieu tout près de l'édifice que sa fermeté avait conservé à l'Eglise. Les séditieux précipitèrent le pontife dans un puits, que l'on voit encore dans l'église de Saint-Calliste, à quelques pas seulement de la basilique Transtibérine. La sédition ne permit pas, à ce qu'il paraît, de transporter le corps du martyr sur la voie Appienne, et on alla

 

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le déposer dans un cimetière déjà ouvert sur la voie Aurélia, où sa sépulture donna origine à un nouveau centre historique dans cette partie de Rome souterraine.

Le successeur de Calliste fut Urbain (222), dont le pontificat s'écoula tout entier sous Alexandre Sévère. La ressemblance des noms l'a fait prendre pour l'évêque Urbain, qui figure dans la vie de Cécile; nous expliquerons bientôt comment et à quelle époque la confusion eut lieu. L'Urbain dont il est question dans les Actes de la martyre reposait depuis cinquante ans déjà au cimetière de Prétextat, et l'on ne saurait assigner la raison pour laquelle on n'eût pas enseveli un pape dans la crypte des pontifes qui est en face de ce cimetière. Un monument précis vient confirmer cette conclusion. Dans l'hypogée papal, M. de Rossi a trouvé le fragment d'un bord de sarcophage, sur lequel on lit : ΟΥΡΒΑΝΟС (Roma sotterr., t. II, tav. II, 3.) Tout porte à croire que le trait arqué qui vient après le nom est le commencement de la première lettre du mot ΕΠΙ СΚΟΠOC. La forme même du fragment montre avec évidence qu'il a été détaché du couvercle d'un sarcophage. Les autres inscriptions de la crypte papale que l'on a retrouvées, ont servi à fermer les simples loculi qui sont en bien plus grand nombre dans la salle, ainsi qu'on peut le voir sur le plan général. (Ibid., tav. I, A.) Celui-ci, étant détaché d'un sarcophage, annonce une des

 

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premières sépultures faites dans l'hypogée, et pour lesquelles on aura employé les alvéoles ouvertes près du sol, dans lesquelles seules il était possible d'établir les sarcophages. Pour peu que l'on se rappelle qu'à la mort d'Urbain, Zéphyrin reposait encore seul dans la crypte papale, il est aisé de comprendre que le corps du successeur immédiat de Calliste ait été placé dans un sarcophage de préférence à un loculus. D'autres arguments viendront confirmer l'existence du tombeau du saint pontife en ce lieu, et non sur la gauche de la voie Appienne, où la présence d'un autre Urbain est aussi formellement constatée.

Pontien succéda à Urbain (23o). L'Empire changea de mains, et passa au pouvoir de Maximin dès le 18 mars 235. Une sentence impériale déporta le pontife des chrétiens, avec le prêtre Hippolyte, dans l'île de Bucina, où il souffrit d'indignes traitements qui lui valurent la couronne du martyre. De bonne heure il avait voulu pourvoir au gouvernement de l'église romaine, en abdiquant la papauté. Son corps demeura dans cette île de la Méditerranée jusqu'au pontificat de saint Fabien qui l'alla chercher, accompagné de ses prêtres, et le réunit aux autres papes qui dormaient déjà sous les voûtes de l'hypogée cécilien.

Anteros (235), qui ne fit que passer sur le siège de Rome, eut la même sépulture. On a pu réunir les fragments de l'inscription de son loculus,

 

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et son nom Anteros s'y lit aisément. (Ibid., tav. III, 2.) Il eut pour successeur Fabien (236), duquel le Liber pontificalis raconte qu'il fit faire de nombreuses constructions dans les cimetières. La crypte des pontifes dans laquelle il fut enseveli nous a rendu son inscription tumulaire, fracturée comme celles que nous avons citées jusqu'ici, mais non moins importante. (Ibid., 3.) Parmi ses constructions, il est permis de compter le petit édifice à trois absides qui s'élève au-dessus de la seconde area callistienne, et qui, par les pèlerins du quatrième siècle et des suivants, fut appelé la basilique de Sainte-Cécile et de Saint-Sixte, à cause du voisinage de leurs tombeaux, les plus célèbres de tous.

Le successeur de Fabien fut un Cornélius (251). Dans ce rapide parcours de l'histoire pontificale du troisième siècle, il nous est agréable de rencontrer ce grand nom. Une seconde Lucine apparaît aussi auprès de ce nouveau pontife, zélée comme la première pour la sépulture des martyrs, et exerçant des droits sur le cimetière qu'avait creusé la première Lucine. Nous ne faisons aucun doute qu'elle n'appartînt également aux Pomponii qui, comme nous l'avons dit plus haut, avaient des liens avec les Cornelii. Dans ce récit abrégé, où nous ne parlons des pontifes que dans leurs rapports avec les cimetières de la voie Appienne, nous ne devons pas cependant omettre l'acte important que Cornelius

 

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accomplit, à l'instigation de Lucine (Liber pontific.) : ce fut de retirer du puits où les avait placés Calliste les corps des deux grands apôtres de Rome, qui avaient reposé plus de trente ans dans ce sombre asile. Cette translation s'opéra secrètement et à la faveur des ombres de la nuit. Lucine se chargea de faire replacer le corps de saint Paul dans son ancienne Confession, située près de la voie d'Ostie, sur le praedium de la première Lucine. Quant au corps de saint Pierre, Cornélius prit soin de le faire replacer dans l'antique crypte des Cornelii au Vatican, où l'attendaient ses successeurs du premier et du second siècle, et où, depuis lors, il est demeuré immobile dans toute la majesté apostolique : « près du lieu où il avait été crucifié », ainsi que le répète pour la seconde fois, à cette nouvelle occasion, le Liber pontificalis.

Saint Cyprien a célébré l'intrépidité avec laquelle Cornélius accepta et occupa la chaire pontificale, dans un moment où Decius était possédé d'une telle fureur contre l'Eglise,  « qu'il eût préféré voir s'élever dans l'Empire un compétiteur, que de laisser remplacer dans Rome le pontife des chrétiens ». (Epist. ad Antonian.) La carrière du saint pape ne pouvait se terminer que par le martyre, mais le crédit de Lucine était tel en ces lieux, qu'elle obtint que ce membre de la race des Cornelii ne serait pas enseveli dans la crypte ordinaire des pontifes : elle lui

 

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donna donc la sépulture au cimetière voisin, décoré d'un nom qui rappelait de si grands souvenirs.

Le seul fait de cette sépulture insolite pour un pape au troisième siècle, suffirait à attester le lien de parenté qui devait exister entre Cornélius et la noble héritière de Pomponia Graecina, et il confirme pleinement ce que nous avançons ici sans aucun doute sur l'origine du saint pontife, L'épitaphe tumulaire placée sur son monument particulier au cimetière de Lucine, était en langue latine. Il est permis de penser que, de même que Lucine avait voulu que Cornélius fût enseveli au milieu des siens, elle aura repoussé la langue grecque, lorsqu'il se sera agi de tracer l'épitaphe d'un pontife dont le nom seul rappelait ce que le Latium avait produit de plus illustre. On pourra voir dans M. de Rossi (t. I, tav. IV, 2) ce précieux marbre, qui se rapporte plus directement encore que les autres au sujet spécial que nous avons traité dans cet ouvrage.

Le retour que nous venons de faire au cimetière de Lucine nous donne lieu de jeter un regard sur les marbres céciliens du troisième siècle qu'on y a retrouvés. La sépulture de Cécile dans une crypte nouvelle n'entraîna pas l'abandon de la catacombe de Lucine par les familles qui déjà y étaient représentées dans leurs membres chrétiens. Ainsi, vers la fin du deuxième siècle, on y ensevelit une Caeciliana Paulina, dont le marbre

 

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s'est retrouvé récemment. Au troisième siècle, c'est le tombeau d'un enfant qualifié de puer clarissimus, et nommé Q. Caecilius Maximus. La gens Valeria est une des rares familles, et la première, qui furent honorées par le peuple romain du surnom de Maximus. Il est peut-être permis de reconnaître ici une suite de l'alliance des Valcrii Maximi et des Caecilii dans la personne de Cécile et de Valérien. Avant cette époque, on ne rencontre pas sur les inscriptions le cognomen Maximus donné aux Crecilii. Au quatrième siècle, les Caecilii font défaut dans les cryptes de Lucine; mais les premières années du cinquième nous donnent l'inscription d'une enfant qui ne vécut que quelques mois. Elle est appelée Pom-peïa Octavia Attica Cseciliana, c. p. (clarissima puella). Les épitaphes du père et de la mère ont été presque en même temps découvertes par M. de Rossi, au cimetière de Calliste, l'un et l'autre ayant voulu reposer près de la grande martyre. Le père est appelé Octavius Caecilianus, v. c. et la mère Pompeïa Attica, c. f. (clarissima faemina) : l'enfant avait réuni les noms de l'un et de l'autre. On voit par d'autres monuments encore que les Caecilii se partagèrent entre les deux cimetières jusqu'à la fin. Les uns étaient attirés par les sépultures antérieures de la famille dans les cryptes de Lucine, les autres optaient pour le voisinage de Cécile. Parmi ces derniers, il faut compter une Caecilia Fausta du troisième

 

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siècle, dont l'inscription est encore entière à sa place. Elle est ainsi conçue :

 

SERGIVS   ALEXANDER

CAECILIE   FAVSTAE

CONIVGI   SVE   BENE

MERIENTI   FECIT.

 

Cette épitaphe, dont nous avons conservé l'orthographe fautive, montre la continuité de l'alliance entre les Sergii et les Caecilii. Nous avons déjà mentionné comme ayant eu sa sépulture, au même siècle, près du tombeau de Cécile, un Septimius Praetextatus Caecilianus. Le quatrième siècle nous donne, dans la même région, les inscriptions d'une Caeciliana, C. F., et d'une Caecilia, H. F. (honesta faemina). Nous terminerons cette énumération des Caecilii chrétiens ensevelis dans ces cryptes, par un Caecilius Cornelianus retrouvé dans la seconde area callistienne, et qui se trouve réunir en sa personne les deux plus grands noms de notre histoire. Jusqu'ici Rome souterraine ne nous a plus rien transmis en fait de monuments funéraires des Caecilii.

Les Pomponii chrétiens, si intimement liés aux cryptes de Lucine, ne pensèrent pas leur être infidèles en choisissant parfois leur sépulture hors de ce cimetière pour se rapprocher davantage de Cécile. Ainsi M. de Rossi a découvert parmi les inscriptions du cimetière de Calliste,

 

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se rapportant à la première partie du troisième siècle, celle d'un Pomponius Bassus, le mari sans doute d'Annia Faustina, et, ce qui est encore d'un plus grand prix, celle tant désirée d'un

 

ΠΟΜΠΩΝΙΟС

ΓPHKEINOC

 

Nous ne quittons qu'à regret ces augustes souterrains, où tant de noms historiques, et noms chrétiens en môme temps, voudraient nous retenir encore. Au cimetière de Lucine, un Aemilius in pace; un Saloninus, surnom d'une branche des Cornelii célèbre au troisième siècle; une nouvelle Φαυστείνα,  et surtout une Iallia Clementina, fille de Iallius Bassus, dont la science archéologique vient de recouvrer la généalogie et qui nous reporte au deuxième siècle, auraient droit de nous arrêter. Au cimetière de Calliste, nous prenons congé avec un regret non moins vif des nombreux Aemilii et Aemiliae, des Aurelii, des Maximi, des Attici, des Valeriani, des Claudiani. Nous eussions aimé à approfondir ces épitaphes d'une Φελίκτας  Φαυστείνα, d'un Bufus, époux d'une Valeria, d'un Aelius Saturninus, et de tant d'autres qui montrent si éloquemment les riches conquêtes de l'Eglise dans l'aristocratie romaine, ainsi que la permanence au sein du christianisme, des alliances constatées par les monuments de l'ancienne Rome, entre les plus

 

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illustres familles de la république. Mais il nous faut bien plutôt demander pardon au lecteur de cette digression à laquelle la sépulture insolite du pape Cornélius a donné occasion, et reprendre le fil de notre narration malheureusement trop rapide.

Lucius succéda à Cornélius sur la chaire de saint Pierre (253). Il fut moissonné par le glaive du martyre, et s'en vint reposer en la compagnie de ses prédécesseurs dans la crypte papale. Son marbre est aussi du nombre de ceux qu'a retrouvés M. de Rossi. (T. II, tav. III, 4.)

Nous n'avons point conservé l'épitaphe d'Etienne qui succéda à Lucius (254), et fut comme lui déposé, après son martyre, dans l'hypogée des papes. Sixte II, successeur d'Etienne (257), a laissé une mémoire plus imposante que les autres pontifes qui sont venus, depuis Zéphyrin, reposer dans ce cimetière. Il eut la gloire de lui donner son nom, et c'est ainsi que cette région est si souvent appelée Ad sanctum Xystum, Ad sanctum Systam ou Sustum. La grandeur du martyre de Sixte avait ému les peuples, et un témoignage unique aux catacombes, celui d'une chaire de marbre teinte du sang pontifical, contribuait à maintenir ce sentiment d'admiration qu'attestent les nombreux graphites, tracés à l'entrée de la salle funéraire, et sur lesquels le nom de Sixte est si souvent répété avec l'accent de l'admiration et de la confiance.

 

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L'empereur Valérien avait compris que le centre de vie pour le christianisme, à Rome, était dans les cimetières, et, le premier des princes persécuteurs de l'Eglise, il avait fini par publier un édit qui en interdisait l'accès aux fidèles. Les catacombes, n'étant plus désormais inviolables, allaient courir les plus grands dangers de la part des païens, si une active prévoyance ne faisait prendre des mesures pour en rendre impossible l'envahissement. On trouva moyen de couper les escaliers, d'obstruer les voies dans tous les quartiers importants, et de mettre par là en sûreté les trésors sacrés qui s'étaient accumulés durant deux siècles entiers dans les sanctuaires de Rome souterraine. Pour pénétrer désormais dans les cimetières, il fallut d'autres itinéraires, et des guides auraient été nécessaires aux païens s'ils avaient tenté sérieusement d'y pénétrer. Cet état de choses dura, sauf de courts intervalles, jusqu'à la paix de l'Eglise, qui restitua à la fois aux chrétiens et les cimetières qu'ils avaient creusés sous le sol et les églises que, depuis la première moitié du troisième siècle, ils bâtissaient déjà au grand jour, particulièrement en Orient. Les édits qui interdisaient les réunions dans les cimetières ne portaient rien moins que la peine de mort contre les infracteurs; mais certaines fonctions qu'avait à remplir le pontife l'obligeaient souvent d'enfreindre de telles prohibitions. La prudence exigeait par-dessus tout que la crypte

 

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papale fût mise hors d'atteinte; elle fut donc interdite, au moins momentanément, par une soigneuse interception de l'entrée et des voies.

Le cimetière de Prétextat n'était pas, comme celui  de  Calliste,   désigné  aux  recherches  des persécuteurs par un caractère officiel.  Un jour du mois d'août 258, Sixte y présida une réunion qui devait laisser un souvenir ineffaçable dans la mémoire des fidèles. Il était assisté des diacres Félicissime et Agapit, et vaquait à une fonction sacrée dans une des salles principales de cet important cimetière. Tout à coup, le lieu de réunion est envahi par des soldats envoyés par le préfet de Rome. Sixte occupait la chaire de marbre, du haut de laquelle il adressait une allocution aux fidèles. Le spectacle si nouveau de ces hommes armés qui venaient mettre la main sur le pontife, saisit de terreur toute l'assemblée, mais sans arrêter l'élan de la foi de ces généreux fidèles. Ils offraient tous leur tête pour sauver celle de leur père. Sixte fut entraîné dans Rome, il comparut et fut condamné à recevoir la mort au lieu même où il avait bravé les édits de César. Comme on l'entraînait par la voie Appienne, son archidiacre Laurent lui reprocha de se rendre sans lui au lieu du sacrifice. — « Dans trois jours tu me suivras », lui répondit le saint pontife. L’escorte qui conduisait Sixte au supplice envahit le cimetière où on l'avait surpris, et ce fut sur la chaire même d'où il avait présidé la sainte

 

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assemblée qu'on lui trancha la tête. Cette chaire toute teinte du sang du martyr fut plus tard apportée dans la crypte papale; elle était adossée, ainsi que nous l'avons dit, au premier tombeau de Cécile. Dès qu'il fut possible, on transféra le corps de Sixte auprès de ses prédécesseurs du troisième siècle; mais les circonstances si glorieuses de son immolation le firent considérer comme le plus illustre de tous par le peuple fidèle.

Denys succéda à Sixte (259), et il vit l'Eglise jouir quelque temps d'une heureuse trêve par l'influence de Cornelia Salonina, femme de l'empereur Gallien, qui était chrétienne et parvint à arrêter la persécution. Nous avons signalé tout à l'heure la tombe d'un Saloninus, visible encore près du tombeau de saint Cornélius, au cimetière de Lucine. La sépulture de Denys eut lieu dans la crypte papale, ainsi que celle de son successeur Félix (269), comme en fait preuve l'inscription de Sixte III. Eutychien, qui succéda à Félix (275), vint reposer auprès d'eux, et son épitaphe est une de celles qu'a retrouvées M. de Rossi. (T. II, tav. III, 5.)

Caïus, qui siégea ensuite (283), fut inhumé pareillement dans la crypte cécilienne; mais ses deux successeurs Marcellin et Marcel furent ensevelis au cimetière de Priscille.

A cette époque figure une troisième Lucine, non moins zélée pour l'Eglise que les deux premières;

 

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mais on ne voit pas que son nom soit lié avec le cimetière primitif de la voie Appienne. Un trait qui se rapporte à la persécution de Dioclétien, et que nous ne devons pas omettre dans la recherche que nous faisons des monuments chrétiens de cette voie, est la sépulture du grand martyr Sébastien près du puits au fond duquel avaient été cachés les corps des saints apôtres. C'est là aussi que la troisième Lucine fut inhumée, à la suite d'une vie toute consacrée au service de l'Eglise.

Au commencement du quatrième siècle, nous trouvons encore deux papes, saint Eusèbe et saint Melchiade, ensevelis au cimetière de Calliste; mais leurs corps ne furent pas déposés dans la crypte papale, sans doute encore inaccessible par suite des mesures qu'on avait dû prendre pour en interdire l'entrée aux païens, durant les années orageuses de la persécution. Ils eurent chacun leur cubiculum particulier, et celui de saint Eusèbe, heureusement retrouvé, garde encore les traces de son élégante ornementation.

A la suite de ces vicissitudes, Rome souterraine et les cryptes de la voie Appienne en particulier entendirent proclamer la paix de l'Eglise. L'édit de Milan rendait la liberté à leurs sentiers et la sécurité à leurs sanctuaires. Par les ordres de Constantin, la croix paraissait au grand jour; mais nul n'ignorait dans tout l'Empire, nul homme de bonne foi  ne pouvait disconvenir,

 

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qu'une telle victoire était due au courage et au sang des martyrs. Le sol de la ville éternelle vit s'élever de splendides basiliques comme autant de trophées de la religion du Christ; mais, durant de longs siècles encore, les catacombes demeurèrent en honneur. Les anniversaires des martyrs y ramenèrent constamment la population romaine; et de nouveaux travaux, galeries, peintures, constructions, annoncèrent que l'histoire de Rome souterraine se continuait, tandis que la ville éternelle, retenant encore debout les monuments du passé qui devaient succomber sous les coups des barbares, se purifiait et s'embellissait sous une parure chrétienne.

 

CHAPITRE XX ( DU IV°AU VIII° SIÈCLE)

 

La double fête de sainte Cécile à Rome. — Solennité des anniversaires des martyrs. — Saint Damase et ses travaux dans les catacombes. — Inscription de saint Sixte III à l'entrée de la crypte papale. — Rédaction des Actes de sainte Cécile. — Solennité du culte de sainte Cécile dans les liturgies, à Rome, dans les Gaules et en Espagne. — Mosaïque de Ravenne. — Basilique des saints Tiburce, Valérien et Maxime, au cimetière de Prétextat. — Ravages des Goths dans les catacombes. — Les huiles de Monza. — Les Itinéraires des pèlerins dans les catacombes. — Leur importance historique et topographique.

 

La délivrance de l'Eglise par Constantin enleva tout à coup les ombres sous lesquelles la Rome nouvelle s'était construite, et ses fastes qu'elle avait tenus cachés aux regards profanes parurent au grand jour. Le plus ancien document qui nous reste du calendrier chrétien de Rome est celui de l'année 364) dont nous avons eu déjà l'occasion de parler plusieurs fois. Tout

 

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incomplet qu'il est, il nous renseigne très utilement sur la manière dont étaient disposées, quant aux lieux et quant aux jours, les stations aux tombeaux des martyrs; mais ce précieux monument est loin de retracer tous les anniversaires que célébraient en l'honneur des martyrs les chrétiens de Rome à cette époque. Non seulement sainte Cécile manque sur ce calendrier, mais on n'y trouve pas davantage les noms de la plupart des plus illustres martyrs de Rome, dont la mémoire cependant ne pouvait manquer d'être célébrée à jour fixe dans les cimetières. Ainsi on y cherche en vain les noms de saint Linus et de saint Cletus, ceux de pontifes aussi célèbres qu'Alexandre, Télesphore, Eleuthère, etc., ceux des saints Processus et Martinien, Nérée et Achillée, et de tant d'autres non moins illustres dans l'église romaine; ceux enfin des vierges Flavia Domitilla, Praxède, Pudentienne, etc., et des saintes femmes Symphorose et Félicité.

Pour avoir des détails complets sur les fêtes que les fidèles célébraient annuellement dans les cimetières, il faut recourir à l'ancien Martyrologe appelé Hieronymianum, parce que sa rédaction fut attribuée à saint Jérôme. Il n'existe plus nulle part dans sa teneur originale, ayant dû subir des additions journalières, selon les divers lieux où on le transcrivit; mais les traces de la rédaction primitive peuvent encore être suivies

 

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sur un grand nombre de martyrologes anciens, en tête desquels il faut distinguer, parmi les imprimés, celui qu'a publié Fiorentini, et parmi les manuscrits, celui que M. de Rossi a découvert à la bibliothèque de Berne. D'après ces sources, la station en l'honneur de sainte Cécile avait lieu le 16 des calendes d'octobre, qui correspond au 16 septembre, et elle est indiquée par ces mots : Via Appia, Passio sanctae Caeciliae.

On cessera d'être étonné que l'église romaine célèbre aujourd'hui la fête de l'illustre martyre au 22 novembre, qui est le 10 des calendes de décembre, si l'on consulte les manuscrits plus ou moins hiéronymiens des anciens martyrologes; il suffit de remarquer les termes dans lesquels cette fête y est indiquée. On y lit simplement, ainsi que sur le martyrologe actuel : Romae, sanctae Caeciliae, virginis. Dans cette formule, rien n'annonce le jour de la mort de sainte Cécile. Selon le style des martyrologes, si ce jour était l'anniversaire du martyre, on lirait : Natalis, ou Passio, ou Depositio, qui sont les termes usités. Dès le lendemain, 23 novembre, la fête de saint Clément est ainsi formulée : Natalis sancti clementis, Papae. Au 14 avril, les saints Tiburce, Valérien et Maxime ont aussi le Natalis. Il faut donc qu'une raison particulière ait fait assigner dans Rome la fête de sainte Cécile au 22 novembre, au temps même où l'on célébrait encore sa passion sur la voie Appienne le

 

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16 septembre. On sait que la maison de Cécile, consacrée par son sang et par la destination qu'elle lui avait donnée en mourant, comptait parmi les églises de Rome; sa dédicace, accomplie un 22 novembre, aura motivé ce second anniversaire, qui a fini par demeurer le seul, lorsque la dévastation des cimetières contraignit de transférer le corps de la martyre dans la basilique construite sur le palais des Valerii. On voit, par les Sacramentaires Léonien et Gélasien, que la fête du 22 novembre était précédée d'une Vigile, qui avait à la Messe sa Préface et ses Oraisons propres; distinction que l'église de Rome, dans la célébration de ses martyrs, n'a accordée qu'à saint Laurent. Ni saint Sébastien ni sainte Agnès n'en ont joui, et Dom Martène, dans son grand ouvrage, De antiquis Ecclesiae ritibus, montre que cette prérogative accordée à la fête de sainte Cécile a laissé sa trace jusqu'au neuvième siècle.

Afin de témoigner sa vénération pour la basilique qui fut d'abord la demeure de Cécile et, qui était déjà Titre cardinalice au cinquième siècle, l'église de Rome choisit pour lecture de l'Ancien Testament, à la Messe du 22 novembre, un texte du chapitre m du livre de l’Ecclésiastique qui renfermait une allusion touchante à la destinée de ce sanctuaire. On lisait dès les premiers siècles, et on lit encore au Missel romain, ces touchantes paroles : « Seigneur mon Dieu,

 

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vous avez glorifié ma maison sur la terre; c'est là que je vous ai adressé ma prière, au moment où la mort arrivait sur moi. » Il est regrettable qu'à l'époque très tardive où l'on introduisit dans le Missel des Messes pour les Communs, cette lecture, qui ne se rapportait qu'à la fête du 22 novembre et à sainte Cécile, ait été rendue banale par son insertion dans ces mêmes Communs qui ne sont devenus nécessaires que par suite de l'accession continuelle de nouveaux saints au calendrier.

Saint Jérôme atteste, au quatrième siècle, que nulle église n'était aussi démonstrative que celle de Rome dans le culte de ses martyrs (In Epist. ad Gal., lib.  Il),  et Prudence, dans un de ses poèmes, nous a donné une idée de l'enthousiasme du peuple fidèle en ces rencontres. A propos de la fête de saint Hippolyte, prêtre romain, il décrit le pieux concours des chrétiens aux cryptes des martyrs. « Lorsque, dit-il, après avoir parcouru le cercle de ses mois, l'année se renouvelle, et ramène avec la fête du martyr le jour de son Natalis, quelles troupes innombrables de fidèles se pressent à l'envi ! Quels concerts immenses de voeux et de prières à la gloire de Dieu! L'auguste cité envoie là ses enfants, quirites et patriciens, tous ensemble, poussés par un saint désir : tous, et les grands et la phalange plébéienne, confondus sous le bouclier de la foi qui précipite leurs pas.   Avec  non moins d'ardeur,  des bataillons

 

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d'Albains sortent des murs de leur ville, et déploient en longues lignes la blancheur de leurs toges. De tous côtés, sur toutes les routes, on entend les frémissements d'une joie bruyante; c'est le Picenum et l'Etrurie qui arrivent. Avec eux accourt le Samnite sauvage et le Campanien de la superbe Capoue, et l'habitant de Noie; tous, avec leurs épouses et leurs tendres enfants, sont heureux et s'empressent. A. peine les vastes campagnes suffisent à l'ardeur joyeuse de la foule qui se multiplie; même au milieu de la plaine, on voit des bandes trop compactes réduites à s'arrêter. La sainte caverne sans doute sera trop étroite pour ces troupes sans nombre, quelque large que soit son accès. » (Peristephanon. Carmen S. Hippolyti.)

Pour ce qui est de la chambre sépulcrale de Cécile, il fallut en effet agrandir de bonne heure, en faveur des pieux visiteurs, le cubiculum que Calliste avait fait construire,  et cette nouvelle disposition entraîna la nécessité d'ouvrir un lucernaire pour donner un jour plus abondant à cette crypte devenue l'une des plus vastes que l'on rencontre dans les catacombes. La divine Providence avait donné de bonne heure à Rome, au quatrième siècle, un pontife qui avait hérité de l'amour des anciens papes martyrs pour les sacrés cimetières. Ce fut Damase, homme pieux et cultivé, qui voulut avoir saint Jérôme pour secrétaire. Sa mission sembla avoir été de reconnaître

 

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dans toute l'étendue des catacombes les principales Mémoires des martyrs, et de les constater par l'autorité apostolique aux yeux de la postérité. Mais il ne se borna pas à ces soins juridiques; il voulut que chaque sépulture notable fût ornée d'un marbre, témoignage de vénération, ainsi que nous l'avons vu au tombeau de saint Januarius.

Pour d'autres tombeaux, sa piété ne se contenta pas de cette simple forme d'hommage. Il composa lui-même en vers hexamètres de longues épitaphes qui, en même temps qu'elles témoignent de son culte pour le martyr, ont plus d'une fois servi de documents pour l'histoire.; Naturellement il dut payer le tribut de sa veine poétique à la crypte papale.  Il l'orna de deux grandes inscriptions : l'une, en souvenir du martyre de Sixte II, et destinée à accompagner sa chaire  ensanglantée;  l'autre  à  la  louange  des nombreux martyrs qui reposaient près de ce pontife sur la droite de la voie Appienne.  On ne saurait douter que la crypte voisine où dormait Cécile n'ait possédé aussi son marbre de Damase; mais les dévastations dont cette salle fut l'objet lors des invasions barbares ne l'ont pas laissé arriver jusqu'à nous. A peine a-t-on pu trouver dans les décombres qui jonchaient la salle quelques fragments portant une ou deux lettres, que l'on pourrait peut-être rapporter à l'inscription damasienne de Cécile. On ne s'en étonnera pas,

 

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lorsqu'on saura que, pour rétablir la grande inscription de la crypte papale, il a fallu réunir au delà de cent fragments; tant avait été féroce la barbarie qui sévit dès le sixième siècle contre les monuments aussi sacrés qu'inoffensifs de nos martyrs! Nous regrettons d'être contraints à nous borner sur un sujet aussi intéressant que les travaux de Damase dans les cimetières; il y a là tout un épisode de l'histoire de Rome souterraine, une transition de leur gloire ancienne à leur gloire nouvelle. Il était beau qu'un pape eût été chargé d'en haut d'initier les générations de la paix aux sublimes exemples qui avaient signalé la brillante et terrible époque de la lutte. Damase laissa un solennel monument de sa mission par l'inauguration d'un nouveau caractère épigraphique plein de grandeur et d'élégance, pour lequel il employa le calligraphe Furius Dionysius Philocalus, soupçonné d'abord par M. de Rossi d'avoir été l'exécuteur de cette splendide épigraphe, et désigné plus tard comme son auteur direct, dans la découverte de l'inscription de saint Eusèbe.

Les nombreux pèlerins que la piété attirait à Rome pour y visiter les tombeaux des saints apôtres, durant les siècles qui suivirent la paix de l'Eglise, auraient regardé leur pieux voyage comme incomplet, s'ils s'étaient bornés à vénérer les sanctuaires de la ville. Un attrait particulier les portait à se répandre dans les cimetières, afin

 

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d'y prier aux Mémoires des saints martyrs, qui par  leur  sang  avaient  obtenu  la  victoire   de l'Eglise.  Mais aucun lieu de Rome souterraine n'attirait  autant  leur  dévotion  que  la  célèbre crypte papale où reposaient autour de Sixte II ses vaillants prédécesseurs et successeurs. Leur enthousiasme pour cet auguste sanctuaire les portait à inscrire leurs noms au poinçon sur l'enduit des murailles qui avoisinent son entrée. M. de Rossi a pu nous donner une idée de ces innombrables graphites,  qui respirent une foi si ardente envers les  saints martyrs,  mais on voit que leur principale vénération était pour saint Sixte. Un pontife du cinquième siècle qui portait le même nom,  Sixte III, voulant instruire les pieux voyageurs sur les grands martyrs dont les dépouilles faisaient l'illustration de cette salle, eut la pensée d'en inscrire au-dessus de la porte d'entrée la liste glorieuse. Ce détail transmis par le Liber pontificalis, et confirmé par l'emplacement encore visible du marbre sur lequel  on lisait cette  solennelle inscription,   inspirait des regrets aux amis de Rome souterraine. La divine Providence a daigné les consoler, lorsque l'infatigable   archéologue   romain,   recherchant  jusqu'aux derniers vestiges des martyrs dans les catacombes, s'est trouvé en mesure de restituer la teneur tout entière de cette précieuse inscription. Sur deux manuscrits, l'un de Closter-Newbourg, l'autre de Gotwich, à la suite de la grande

 

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inscription de saint Damase, on lit une suite de noms qui se trouvent être précisément ceux des pontifes du troisième siècle qui reposaient dans la crypte papale. Plusieurs noms qui ne désignent pas des papes y sont ajoutés. La découverte de l'inscription damasienne a démontré que le pèlerin avait pris ailleurs cette nomenclature, car elle n'est pas gravée sur ce marbre. Il faut donc reconnaître dans celte addition une copie de l'épigraphe tant désirée de Sixte III. Plusieurs autres manuscrits   des   martyrologes,   compulsés   par M. de Rossi, sont venus confirmer cette précieuse liste, que nous transcrivons ici comme le complément de l'histoire de la crypte cécilienne.

 

XYSTVS

CORNELIVS

FELIX

EVTYCHIANVS

GAIVS

MILTIADES

STEPHANUS

PONTIANVS

FABIANVS

LVCIVS

ANTEROS

LAVDICEVS

POLYCARPVS

VRBANVS

EVSEBIVS

DIONYSIVS

MANNO

NVMIDIANVS

IVLIANVS

OPTATVS

 

 

                                 

                           

                                          

                          

                                     

                        

             

 

On voit que, parmi les pontifes énumérés par Sixte III, Urbain a sa place marquée avec les autres. Nous en prenons note en ce moment sur ce document solennel du cinquième siècle, et nous prions le lecteur de se rappeler que les Actes mêmes du martyre de l'évêque Urbain qui figure dans l'épisode de sainte Cécile, racontent expressément

 

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qu'il fut enseveli au cimetière de Prétextat, où d'autres documents nous ramèneront tout à l'heure pour y constater la présence de son tombeau.

Le culte si fervent des saints martyrs,  ainsi ravivé, devait faire désirer aux fidèles d'entendre la lecture de leurs Actes aux jours qui leur étaient consacrés.  Des écrivains spéciaux s'adonnèrent à ce travail, et ce fut à l'église romaine de juger si leur oeuvre était digne d'un usage officiel et public. De ces Actes, rédigés au quatrième siècle avec sérieux et gravité, il nous reste ceux de sainte Symphorose et de saint Justin, avec ceux de   sainte   Félicité,   auxquels   saint   Grégoire  le Grand reconnaît expressément le caractère d'un document authentique. (Homil. III, In Evang.) Les actes de sainte Cécile, tels que nous les avons, attendirent leur rédaction jusqu'au commencement du cinquième siècle. On sent que l'auteur, peu fait à l'élégance du style,  a eu entre les mains des documents antérieurs qu'il a fondus dans son récit. Il se plaint dans son prologue de ce que l'on a tant fait pour conserver la mémoire des grandes actions des héros profanes et si peu pour relever la gloire des héros du christianisme. Sa narration commence aux préparatifs du mariage de Cécile avec Valérien, et s'étend jusqu'à son martyre et sa sépulture. Ces Actes étant destinés à être lus le jour de la fête avec une certaine solennité, le rédacteur a cherché à

 

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donner, autant que possible, une marche uniforme à son récit; mais il est aisé de discerner ce qui lui appartient de ce qu'il a trouvé déjà rédigé sur des mémoires. Ce qui lui appartient, ce sont surtout les liaisons, dont le style un peu vulgaire contraste vivement avec celui dans lequel sont exprimées tant de scènes et de paroles délicates, qui lui ont été évidemment transmises sur des fragments qu'il a eu l'heureuse pensée de rassembler et de fondre ensemble. Le ton de candeur qui règne dans toute son oeuvre est déjà une garantie de sa probité et de l'entière bonne foi de sa narration.

La partie principale des Actes de sainte Cécile est celle qui contient son interrogatoire par Almachius. Là, le style a tous les caractères d'un document original et n'offre rien de commun avec la latinité personnelle du compilateur. La harangue de Cécile à Tiburce, si remplie de verve, et conduite avec une logique inflexible qui obtient son effet sur le lecteur, comme elle l'obtint sur Tiburce lui-même, ne saurait appartenir non plus au rédacteur, qui, lorsqu'il est livré à ses seules forces, retombe dans sa prose incolore et sans élévation. Il suffit de lire son prologue pour sentir qu'il lui eût été impossible de conduire à lui seul cette superbe argumentation, si colorée et si vive, et parfois interrompue par les réclamations de Tiburce. On ne rencontre rien de pareil dans les faux Actes, assez

 

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nombreux pour que l'on puisse déduire la théorie de leur rédaction. En quelques rares endroits, on sent que le rédacteur s'est permis d'entrer tant soit peu dans les discours de ses héros au moyen de verbes accumulés et d'épithètes naïves; mais la trame originale du texte primitif demeure toujours reconnaissable. Mazochi avait déjà deviné la présence des originaux sous cette forme un peu inculte du rédacteur. (In vetus Neapolitanae Eccl. Kalendar.) Nous devons du moins à celui-ci l'immense service de nous avoir conservé aussi peu altéré que possible, avec de précieux documents originaux, un ensemble de faits qui, soumis à l'épreuve, ont triomphé, et sont une solide garantie pour les autres

On conçoit que la harangue de Cécile, qui amena la conversion de Tiburce, ait été recueillie par celui-ci ou par son frère, et qu'elle ait été conservée chèrement dans la famille Csecilia. L'interrogatoire de la martyre a été levé au greffe comme une foule d'autres, dont quelques-uns se sont conservés, et dont le plus grand nombre a péri sous Dioclétien. Quant au reste, il est évident que le rédacteur n'a pu ni voulu inventer, et sa probité mise à l'épreuve sur un grand nombre de détails encore accessibles à l'examen sévère de la science en est sortie victorieuse, ainsi que nous venons de le dire. La bonne foi oblige de reconnaître qu'il a eu entre les mains des récits antérieurs sur le sujet qu'il avait à traiter.

 

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Maintenant, en quel degré l'histoire et la chronologie lui étaient-elles familières? Le récit des Actes ne nous le révèle pas par lui-même. Autre chose est une narration, autre chose l'encadrement historique et chronologique de cette narration, et, sur ce dernier point, quelques assertions du rédacteur ont eu besoin d'être discutées, ainsi qu'il y a lieu pour un grand nombre d'Actes sincères d'autres martyrs.

Ayant rencontré sur ses documents un personnage nommé Urbain, et n'ignorant pas qu'un des anciens pontifes de l'église romaine avait porté ce nom, il est arrivé à notre pieux compilateur de confondre l'un avec l'autre. Ayant besoin d'une date pour clore son récit, selon l'usage d'un grand nombre d'Actes des martyrs, il est allé prendre innocemment celle qu'il trouvait sur l'interrogatoire officiel de Cécile, sans se douter qu'à ce compte il faisait vivre Cécile cinquante ans avant le pontificat d'Urbain. Plusieurs copistes des Actes ont senti l'anachronisme, et ont fait disparaître d'un trait de plume celte phrase de la fin des Actes : Passa est Marco Aurelio et Commodo imperatoribus; mais il était trop tard. Adon et Usuard, auxquels personne ne peut refuser d'avoir compulsé avec le plus grand soin les Actes des martyrs à l'époque où ils rédigèrent leurs célèbres martyrologes, ont lu et transcrit fidèlement cette date avec la contradiction qu'elle exprime. Deux manuscrits de la

 

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bibliothèque de la Vallicella à Rome, vus par Baronius, la portent encore, et nous-même, dans la bibliothèque du Mont-Cassin, nous avons retrouvé Marc-Aurèle et Commode sur deux beaux manuscrits en lettres lombardes. Tout cet ensemble oblige de conclure que si l'auteur des Actes est entraîné vers le troisième siècle par son préjugé, la réalité le ramène forcément au deuxième.

Une autre considération l'eût retenu, s'il eût été plus familier avec l'histoire du passé.  Son récit nous montre le feu de la persécution sévissant avec violence dans Rome. Or le pape saint Urbain siégeait sous Alexandre Sévère, que tout le monde sait avoir été favorable aux chrétiens. En   outre,    les   poursuites   judiciaires   dirigées d'abord contre le mari et le beau-frère de Cécile, et plus tard contre Cécile elle-même, seraient de toute invraisemblance sous un prince qui avait la prétention de descendre des Metelli, cherchant ainsi à se rattacher à la haute aristocratie romaine. (LAMPRIDIUS, In Alex., cap. XLIV.) Nous avons relevé ci-dessus la méprise dans laquelle est encore tombé le rédacteur des Actes, en attribuant à Turcius Almachius la charge de Praefectus Urbi.  Son peu de connaissances en fait d'histoire paraît encore lorsque, dans les interrogatoires qu'il transcrit, il nous montre l'Empire gouverné par plusieurs,  et en effet Marc-Aurèle  et  Commode  régnaient  ensemble  à  ce

 

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moment; mais il devient d'autant plus évident que le compilateur ne s'est pas rendu compte que le pape saint Urbain a siégé sous Alexandre Sévère qui régna seul.

Ces défectuosités ne sauraient étonner que les personnes peu accoutumées  à traiter avec les originaux, et formant d'ordinaire leurs convictions d'après des livres de seconde ou de troisième main. L'auteur des Actes de sainte Cécile n'y perd rien en autorité quant à ses récits eux-mêmes, en ce qui concerne la personne de notre héroïne.   S'il est tombé dans  quelques erreurs innocentes,  sur des points très secondaires,  la même chose est arrivée souvent aux rédacteurs d'autres Actes des plus authentiques, ainsi qu'on peut le voir en étudiant la collection de Ruinart. La vraie science n'a pas l'habitude de repousser un historien pour quelques méprises dans lesquelles il est tombé, et les historiens de l'antiquité profane les plus autorisés ne sont pas plus à couvert du contrôle de la critique que les pieux rédacteurs des Actes des saints.  Quelques personnes, à ce qu'il paraît, ont été choquées d'entendre dire que l'évêque Urbain qui figure dans les Actes de sainte Cécile ne serait pas le même que le pape saint Urbain. Le doute sur ce point ayant été d'abord mis en avant par Tillemont, il leur a semblé  qu'il  ne pouvait y  avoir là qu'une erreur. Sans doute, cet auteur a combattu les Actes de sainte Cécile en eux-mêmes, par des

 

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arguments empruntés au génie de la secte à laquelle il appartenait, et auxquels nous croyons avoir répondu dans notre première et dans notre deuxième édition de l'Histoire de sainte Cécile, mais la question chronologique sur le temps où Cécile a vécu est d'une nature fort différente. Personne n'a été plus éloigné des faux systèmes de Tillemont, que le savant jésuite Du Sollier, que Mazochi, le docte chanoine de Naples, que l'érudit P. Lesley, de la Compagnie de Jésus. Tous trois, ainsi que nous l'avons déjà dit, ont senti l'embarras chronologique. Mazochi a supposé qu'à l'époque de ses relations avec nos martyrs, Urbain était jeune encore, et qu'après la mort de Calliste il aurait été élevé sur le siège apostolique. Cette hypothèse concilierait tout; mais les monuments, comme on va le voir, sont venus confirmer celle du P. Lesley, qui le premier a indiqué la solution du problème, en déclarant l'existence de deux Urbains, l'un sous Marc-Aurèle et l'autre sous Alexandre Sévère; l'un simple évêque dans un pagus près de Rome, et l'autre pape.

Le vénérable rédacteur des Actes de la vierge romaine ne perdra donc rien de l'estime et de la reconnaissance qu'il mérite aux yeux de la postérité, pour les quelques taches qui se rencontrent dans son précieux récit. Il a eu le sort de beaucoup d'autres auteurs, qui, pour s'être mépris en quelque chose en se laissant aller à leur

 

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idée personnelle, n'ont en rien diminué l'étendue du service qu'ils rendaient : non ego paucis offendar maculis.

Tandis que le préjugé relatif à la date du martyre de Cécile s'implantait, la beauté des Actes, désormais complétés de tous les détails qui montrent dans sa splendeur le plus brillant épisode de l'âge des persécutions, était reconnue de toutes parts. L'église romaine elle-même, si grave dans ses démonstrations, relevait le caractère de Cécile par de poétiques et touchants éloges, dans les mélodieuses Préfaces que contenaient à son honneur les Sacramentaires de saint Léon et de saint Gélase. Le célèbre concile tenu à Rome en 4o4 et présidé par Gélase lui-même, nous apprend avec quelle réserve l'église mère et maîtresse procédait dans l'admission des Actes des Martyrs; à peine en reconnaissait-elle quelques-uns; mais en même temps, on est en droit de conclure que ceux de Cécile étaient de sa part l'objet de la plus haute estime, quand on la voit s'en inspirer jusque dans la composition des formules les plus solennelles du Sacrifice. Il n'est pas jusqu'à la fête des saints Tiburce, Valérien et Maxime, qui n'eût aussi son élégante Préface suggérée par la lecture des Actes. Cette impulsion, donnée de si haut, s'étendit aux autres églises de l'Occident, et nous voyons les Missels gallican et mozarabe s'enrichir tour à tour de nouvelles et pompeuses formules également

 

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inspirées par les nobles souvenirs que l'église romaine avait jugés dignes d'être rappelés jusqu'à l'autel. Cécile n'était plus seulement la martyre dont on venait autrefois, à travers les périls, visiter le silencieux sarcophage dans les cryptes de la voie Appienne; sa gloire et son culte étaient partout, et tout chrétien, dans la Gaule et dans la péninsule ibérique, rivalisait d'enthousiasme avec le romain envers la fille des Caecilii.

La plus ancienne des oeuvres que l'on connaisse en l'honneur .de Cécile se rapporte au sixième siècle. Elle existe encore aujourd'hui, sur les mosaïques de la basilique de Saint-Apollinaire à Ravenne, terminée vers 570 par les soins de l'archevêque Agnellus. Une suite de vingt-cinq martyrs s'avance vers le Christ pour lui faire hommage des couronnes qu'ils tiennent à la main, et parallèlement vingt-deux saintes se dirigent vers la Mère du Sauveur qui tient son divin Fils sur ses genoux. Le nom de chacune de ces vierges est écrit au-dessus de sa tête, et Cécile a sa place entre Lucie et Eulalie. Toutes ces figures sont en pied, et parées d'un costume riche et élégant. Selon le style des mosaïques byzantines, un arbre est placé entre chaque personnage, pour marquer que celles qu'on a voulu représenter habitent les jardins célestes, et toutes ces saintes tiennent une couronne à la main dans les plis de leur voile. Ciampini a donné le dessin,

 

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malheureusement trop  restreint,   de  cette  mosaïque. (Vetera monimenta, t. II.)

Au cinquième siècle, la voie Appienne avait vu s'élever un nouveau sanctuaire au-dessus du cimetière de Prétextat. Il répondait à celui qui s'élevait sur la droite en l'honneur de Sixte et de Cécile, et il fut destiné à recevoir les sarcophages de Tiburce, de Valérien et de Maxime. L'inscription votive aux trois martyrs sur un marbre de vaste dimension, s'est conservée jusqu'aujourd'hui. Elle fut transportée au neuvième siècle à Rome, dans la basilique de Sainte-Cécile. Nous la donnons ici avec les incorrections qu'elle présente :

 

SANCTIS   MARTYRIBVS   TIBVRTIO

BALERIANO   ET   MAXIMO   QVORVM

NATALES   EST   XVIII   KALEDAS   MAIAS

 

Ce fut dès le sixième siècle que commença la série des épreuves lamentables dont les catacombes romaines n'ont pour ainsi dire cessé d'être l'objet après les deux siècles de gloire qui suivirent pour elles l'avènement de Constantin. La paix des martyrs fut tout à coup troublée par les barbares, et le bruit des armes retentit jusque sous les voûtes sacrées où reposaient les vainqueurs de Rome païenne. En 536, sous le pontificat de saint Silvère, Rome se vit assiégée un an entier par l'armée des Goths, sous la conduite de

 

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Vitigès. Non contents de ruiner les magnifiques aqueducs qui, se déroulant sur les voies Appienne, Latine et Tiburtine, portaient dans Rome, depuis tant de siècles, le tribut inépuisable de leurs eaux, ces barbares étaient descendus dans les cimetières, et leur main sacrilège s'était plu à renverser les décorations dont la piété des pontifes et des fidèles avait embelli les cryptes sacrées. Les inscriptions en l'honneur des martyrs, placées près de leurs tombeaux, éprouvèrent surtout les effets de cette rage aussi aveugle qu'impie.

Le pape Jean III, qui gouverna l'Eglise jusqu'en 572, entreprit de restaurer ces dévastations, et de nos jours nous avons pu revoir, au tombeau du pape saint Eusèbe, l'inscription damasienne qui fut refaite alors pour remplacer l'ancienne, brisée par les Goths; mais, hélas! cette seconde inscription était dans le même état où Jean III avait trouvé la peinture. Les Lombards ne furent pas moins les dévastateurs de Rome souterraine que ne l'avaient été les Goths. Dans l'intervalle, grâce aux restaurations des pontifes, Rome souterraine retrouva quelque chose de son ancienne,gloire; la piété des fidèles n'était pas refroidie, et les pèlerins de la chrétienté tout entière n'auraient pas regardé comme complet leur voyage aux tombeaux des saints apôtres, s'ils n'eussent pieusement parcouru, comme ceux du quatrième et du cinquième siècle,

 

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l'immense série des cimetières, et vénéré les tombeaux des principaux martyrs qui reposaient encore pour quoique temps dans les cryptes. Les stations aux anniversaires avaient repris leur cours et certaines basiliques de la ville étaient chargées de pourvoir à l'entretien des cimetières qui leur étaient attribués. L'ornementation des sanctuaires, qui avait tant souffert, fut même restaurée, mais avec les ressources d'un art qui contrastait par trop cruellement avec les belles et classiques peintures heureusement restées intactes dans un grand nombre de

salles.

La fureur des barbares semble  s'être portée principalement sur les centres historiques, où ils reconnaissent les traces d'un culte plus solennel. C'est ainsi que la crypte de sainte Cécile, ayant souffert plus qu'une autre, parut avoir besoin que les artistes du temps fussent mis a contribution pour la décorer. Les fresques grossières que l'on y exécuta du sixième au neuvième siècle, ont reparu en  1854. La divine Providence avait conservé  cette oeuvre  d'un  pinceau trop inexpérimenté,  afin de désigner d'une manière irréfragable la tombe où avait reposé le corps de Cécile, depuis le jour où Calliste le transféra dans cette salle contiguë à la crypte papale. On y voit l'image d'une jeune femme parée à la mode byzantine, et tenant les bras étendus en orante; ses pieds se perdent dans un parterre de roses. Une

 

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autre peinture placée au-dessous, et que nous rapportons au neuvième siècle, offre, à côté d'une tète de Christ, l'image d'un personnage revêtu de l'antique casula, et son nom est inscrit près de lui. Les lettres superposées, se lisant de haut en bas, forment cette inscription en capitales : S. VRBANUS. On trouvera reproduite dans toute sa naïveté au tome II du grand ouvrage de M. de Rossi (tav. VI), cette fresque dont la découverte est venue tout d'un coup résoudre l'un des plus importants problèmes de Rome souterraine.

Au premier rang des soins pieux que l'on prodiguait encore aux tombeaux des martyrs sous le pontificat de saint Grégoire le Grand, et même après lui, était le maintien du luminaire. Des lampes innombrables étaient entretenues dans les centres historiques, ainsi que cela avait eu lieu dans des temps meilleurs. Les fidèles avaient grande dévotion à l'huile qui remplissait ces lampes, Dieu ayant souvent récompensé leur foi par des faveurs miraculeuses. Saint Grégoire le Grand, qui professait un intérêt paternel pour la reine des Lombards Théodelinde, voulut satisfaire sa piété par l'envoi de plusieurs fioles remplies de l'huile des lampes qui brûlaient ainsi dans les cimetières des martyrs. Afin que la piété de Théodelinde se représentât plus vivement les voies sacrées de Rome souterraine, toutes remplies des trophées de la victoire des soldats du

 

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Christ, il joignit à l'envoi des huiles saintes une indication topographique des divers tombeaux auprès desquels elles avaient été prises.

Cette liste précieuse, écrite sur un papyrus, et signée par un personnage nommé Jean, qui n'y prend pas d'autres qualifications que celles de pécheur et indigne, se conserve encore dans le trésor de l'église de Saint-Jean-Baptiste à Monza. On y  suit avec  un vif intérêt l'itinéraire des catacombes à la fin du sixième siècle. Une voie succède à l'autre et les noms des saints sont groupés selon la place qu'occupaient leurs tombeaux dans les diverses cryptes.  Outre la liste tracée sur le papyrus, le même ordre se retrouve sur les étiquettes spéciales attachées à chaque fiole, et qui  sont encore  aujourd'hui  conservées en grande partie,  soit adhérentes  aux vases,  soit détachées. L'huile qui remplissait la plupart de ces fioles était, pour l'ordinaire, empruntée aux lampes de plusieurs tombeaux.  Celle qui contient un souvenir de celui de sainte Cécile porte cette inscription :

 

SCA   SAPIENTIA.   SCA   SPES.   SCA   FIDES.   SCA
CARITAS.   SCA   CAECILIA.   SCS   TARSICIVS.
SCS   CORNILIVS.  
ET  MULTA   MILLIA   SCORVM.

 

Voici d'abord les noms de quatre saintes martyres : sainte Sagesse, sainte Espérance, sainte Foi et sainte Charité; la mère et les trois filles,

 

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qu'il ne faut pas confondre avec les quatre martyres qui portent les noms grecs de même signification. Celles-ci, ayant souffert sous Hadrien, reposèrent sur la voie Aurélia; celles-là eurent leur sépulture sur la voie Appienne, entre les cryptes de sainte Soteris et de sainte Cécile. Après leurs noms paraît le nom de Cécile elle-même, suivi de celui de Tarsicius, que l'on sait avoir reposé non loin d'elle au cimetière de Calliste. Saint Cornélius est nommé ensuite, et l'on sait que son tombeau est à peu de distance, au cimetière de Lucine. Quant au grand nombre de martyrs indiqués ici collectivement, nous le retrouverons bientôt signalé sur d'autres documents. Nous avons donc ici un monument de l'époque grégorienne relatif à Cécile. Cette humble fiole a traversé les siècles, et une partie de l'huile qu'elle contient fut extraite, au temps de saint Grégoire, d'une lampe qui brûlait près du tombeau de la vierge. Depuis, la crypte papale et celle de Cécile ont été dévastées; les marbres et les lampes ont disparu; Cécile est remontée en triomphe dans Rome; la solitude et la désolation ont pesé de tout leur poids, durant de longs siècles, sur ces souterrains autrefois l'objet d'une si ardente vénération; mais ce vase rempli par une main pieuse à la lampe qui veillait près d'un tombeau, existe encore aujourd'hui, attestant la religion des Romains du sixième siècle envers l'Epouse du Christ.

 

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Ce n'est pas tout encore. Une autre fiole du trésor de Monza conserve l'huile des lampes qui brûlaient près des tombeaux de l'époux et du frère de Cécile. Voici l'inscription :

 

SCI   SEVASTIAM.   SCS   EVTYCIVS.   SCS   QVIRINVS

SCS   VALERIANVS.   SCS   TIBVHTIVS.   S.   MAXI

MVS.   SCS   ORBANUS.   SCS   IANVARIVS.

 

On voit que celui qui a recueilli les huiles de cette fiole est parti de la basilique de Saint-Sébastien, où près de cet illustre martyr, reposait saint Eutychius,  dont le marbre damasien est encore en place. Revenant vers Rome, il est descendu au cimetière de Prétextat, et s'est arrêté au tombeau de saint Quirinus, que nous savons avoir été enseveli dans cette catacombe, sous le règne d'Hadrien. De là, il a continué de remplir sa fiole avec l'huile de la lampe qui brûlait devant les tombeaux des saints Valérien, Tiburce et Maxime. Le sépulcre de saint Urbain établi dans le voisinage a arrêté ses pas, et il a achevé de remplir sa fiole avec l'huile du tombeau de saint Januarius. Nous sommes donc encore au cimetière de Prétextat,  puisque  les  Actes  de  saint Urbain nous apprennent qu'il fut enseveli dans ce cimetière et non dans la crypte papale, comme il eût convenu s'il  eût été  souverain  pontife. Quant à saint Januarius, son tombeau récemment retrouvé atteste assez que le lieu de son repos fut

 

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en effet au cimetière de Prétextat. C'est ainsi que cette humble liste de l'abbé Jean se trouve devenir un véritable itinéraire des catacombes, et vient jeter une lumière inattendue sur des questions qui intéressent à la fois l'histoire et la topographie. C'est à ce document incontestable que nous sommes redevables, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, d'un solide argument en faveur de la première Chaire de saint Pierre, au cimetière Ostrianum.

On peut dire que le flambeau de Rome souterraine, qui a brillé tout à coup dans ces derniers temps, et à l'aide duquel on a pu dès lors discerner et classer chaque région, était providentiellement conservé dans les Itinéraires,  où les pèlerins consignaient à la hâte ce qui les avait frappés dans chaque cimetière. Nous venons d'interroger le plus ancien de tous, la liste des huiles de   Monza,   rédigée   sans   autre   intention   que d'énumérer les pieuses Mémoires près desquelles avaient été cueillis des souvenirs destinés à être transmis à une reine par un pape. Dès le siècle suivant, nous nous trouvons en face de véritables Guides des Catacombes, dont la science jusqu'ici n'avait non plus fait aucun usage. Les bons pèlerins  qui  les ont tracés  ne  sont pas  toujours doctes, ils se méprennent quelquefois sur les détails secondaires. Ajoutons qu'ils ont passé par de très mauvais copistes; mais leurs notes, dans l'état où nous les trouvons, n'en sont pas moins

 

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du plus haut prix. Les deux plus anciens proviennent d'un manuscrit de la bibliothèque de Salzbourg, publié par Froben en 1777, dans son édition d'Alcuin. Ils se rapportent à la première moitié du septième siècle. Voici ce que nous rencontrons dans le premier. Le pèlerin, étant sorti de la basilique de Saint-Sébastien, reprend la voie Appienne, et se retourne vers Rome. « Sur cette voie, dit-il, en te dirigeant vers le nord, tu descendras aux saints martyrs Tiburce, Valérien et Maxime. En ce même lieu, tu rencontreras une vaste grotte, et là tu trouveras saint Urbain évêque et confesseur, et dans un autre endroit Félicissime et Agapit, martyrs et diacres de Sixte, et dans un troisième endroit le martyr Cyriuus; enfin, dans un quatrième, le martyr Januarius. » Il était impossible de mieux décrire le cimetière de Prétextat, tel que la découverte du tombeau de saint Januarius nous l'a révélé. Les Actes de saint Urbain et ceux de saint Quirinus sont aussi parfaitement d'accord avec les données du pèlerin.

Il continue : « Sur la même voie, tu iras à Sainte-Cécile, où est une multitude innombrable de martyrs. Le premier est Sixte, pape et martyr; Denys, pape et martyr; Julien, pape et martyr; Flavien, martyr; sainte Cécile, vierge et martyre; quatre-vingts martyrs reposent au-dessous. A l'étage supérieur repose Geferinus (Zéphyrin), pape et confesseur. Eusèbe, pape et martyr,

 

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repose plus loin dans une grotte. Cornélius, papa et martyr, repose dans une autre grotte beaucoup plus éloignée. Puis tu arriveras à sainte Soteris, vierge et martyre. » Une addition marginale porte ces mots : « Sur la même voie, tu arriveras à la petite église, où saint Sixte a été décollé avec ses diacres; son corps repose plus au nord. »

Sorti du cimetière de Prétextat, le pèlerin a donc pris la gauche de la voie Appienne, et s'est dirigé vers le cimetière de Calliste qu'il appelle Ad sanctam Caeciliam. Il est entré dans la crypte papale où Sixte II a les plus grands honneurs. L'énumération qu'il fait des pontifes est aussi courte qu'elle est inexacte. Il a lu l'épitaphe de saint Denys; il s'est trompé à l'égard d'un martyr Julianus, dont il a fait mal à propos un pape; au lieu de Fabianus, il a lu Flavianus. Le cubiculum de sainte Cécile a reçu sa visite. Il est allé de là à la crypte de saint Eusèbe qui, dit-il, est plus  éloignée,  ainsi  que  nous pouvons le constater depuis son heureuse découverte. Passant sous la voie Appio-Ardéatine, il a pénétré jusqu'au cimetière de Lucine, comme on peut encore le faire maintenant, et il a rencontré le tombeau de saint Cornélius. L'addition relative au lieu de la décollation de saint Sixte au cimetière de Prétextat n'est pas moins précieuse, ainsi que la remarque du pèlerin sur la translation du corps du saint martyr au cimetière de Calliste,

 

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dont l'entrée est en effet plus au nord que celle par où il avait pénétré au cimetière de Prétextat. Qui ne reconnaîtrait ici avec admiration la contre-épreuve des découvertes que nous avons vues s'opérer d'une façon si merveilleuse depuis vingt-cinq ans?

Un autre Itinéraire que Guillaume de Mal-mesbury a inséré dans son histoire d'Angleterre, sans y rien comprendre, se rapporte également au septième siècle. Le pèlerin s'exprime ainsi : « La onzième porte et la onzième voie sont appelées Appiennes. Là reposent saint Sébastien et saint Quirinus, et ont reposé les corps des apôtres. Plus près de Rome (à Prétextat), sont les martyrs Januarius, Urbain, Xénon (Zénon), Quirinus, Agapit, Félicissime. Dans une autre église, Tiburce, Valérien, Maxime. Non loin de là (à Calliste) est l'église de Sainte-Cécile, martyre. Là sont ensevelis Etienne, Sixte, Zefferinus, Eusèbe, Melchiade, Marcel, Eutychien, Denys, Anteros, Pontien, Lucius, pape; Optatus, Julianus, Calocerus, Parthenius, Tharsitius, Policamus, martyrs. Là aussi est l'église de Saint-Cornelius et son corps. Dans une autre église, sainte Soteris. »

On voit que ce nouveau pèlerin, ainsi que le précédent, a débuté sur la voie Appienne par Saint-Sébastien, et il atteste aussi le séjour qu'y ont fait les corps des saints apôtres. Il est ensuite revenu sur Rome, passant par le cimetière

 

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de Prétextat, et il a trouvé là les mômes martyrs qu'a énumérés son prédécesseur. Au cimetière de Calliste, outre sainte Cécile, il a reconnu les tombes d'un certain nombre de papes, mêlant mal à propos ceux qui reposaient dans la crypte cécilienne avec ceux qui avaient leur sépulture à part, tel que saint Eusèbe et saint Melchiade. Ces confusions sont pardonnables à un voyageur, qui les avait tous vus à peu de distance les uns des autres.

 

Le second manuscrit de Salzbourg, pareillement du septième siècle, commence par le cimetière de Calliste : « Sur la voie Appienne, à l'orient de la ville, est l'église de Sainte-Suteris (Soteris), martyre, où elle repose avec un grand nombre de martyrs. Près d'elle, sur la môme voie, est l'église de Saint-Sixte, pape, où il dort. Là dort aussi la vierge Cécile. Là saint Tarsicius et saint Geferinus reposent dans un même tombeau. Là saint Eusèbe et saint Colocerus (Calocerus), avec saint Parthenius, tous trois ensevelis à part; huit cents martyrs reposent là. Non loin, au cimetière de Calliste, Cornélius et Cyprien dorment dans une église. » Le naïf pèlerin ayant vu la peinture de saint Cyprien qui accompagnait celle de saint Cornélius, en souvenir de l'amitié qui unit ces deux grands évoques, a cru que le corps de l'évêque de Carthage reposait près de celui du pontife de Rome. Sur le cimetière de Prétextat il continue ainsi : « On

 

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trouve aussi sur la même voie l'église de plusieurs saints, savoir Januarius, qui fut l'aîné des sept fils de Félicité, Urbain, Agapit, Félicissisme, Cyrinus (Quirinus), Zenon, frère de Valentin; Tiburce, Valérien et Maxime, ainsi que beaucoup de martyrs, reposent là. Et près de la même voie est l'église de Saint-Sébastien, martyr, où il dort, et où sont les sépultures des apôtres qui y ont reposé quarante ans. »

Un autre Itinéraire publié par Mabillon dans ses Veterum analecta, tome IV, sur un manuscrit d'Einsiedeln, est du huitième siècle.