I - CHAPITRE XII

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CHAPITRE XII : RÉVISION DE L'OFFICE ROMAIN PAR LES FRANCISCAINS. — BREVIAIRE DES DOMINICAINS, DES CARMES, ETC. — OFFICE DU SAINT SACREMENT CARACTERE DU CHANT ECCLÉSIASTIQUE, AU XIII° SIÈCLE. — AUTEURS LITURGISTES DE CETTE ÉPOQUE.

 

 

Saint Grégoire VII, en réformant les livres de l'office romain, avait eu principalement en vue la chapelle papale. La plupart des églises de Rome avaient pu adopter par le laps du temps, cette forme réduite de l'office; mais, ni ce grand Pontife, ni ses successeurs n'avaient exigé que les diverses Églises de l'Occident, soumises à la Liturgie romaine, réformassent leurs livres d'après cette dernière révision. Il en était donc résulté une sorte de confusion qui devait nécessiter plus tard une solennelle et dernière correction. Cette confusion était encore accrue par les offices des Saints que l'on ajoutait de toutes parts à l'ancien calendrier : ce qui, joint aux usages d'une Liturgie antérieure qui s'étaient conservés, quoiqu'en petit nombre, menaçait de plus en plus l'unité liturgique dans le patriarcat d'Occident, au moins pour les offices divins ; car, nous ne nous lassons pas de rappeler que le Sacramentaire grégorien, qui allait bientôt changer son nom en celui de Missel romain, était demeuré généralement intact.

En attendant les mesures vigoureuses qui ne devaient venir qu'au XVI° siècle, il était donc grandement à désirer que le bréviaire de la chapelle papale, qui, dès

 

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le XII° siècle, avait déjà conquis toutes les Églises de Rome, hors la basilique de Latran, et qui devait tôt ou tard succéder partout à l'ancien office, s'étendît de fait ou de droit dans le reste de l'Occident. La Providence, pour procurer cette fin si désirable, se servit de l'influence que prit tout à coup sur les sociétés du moyen âge un institut dont les humbles commencements ne montraient que mieux la sagesse admirable de Celui qui se sert de ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Saint François d'Assise parut sur la terre. Ce grand patriarche destinant ses nombreux enfants à la prédication apostolique, leur enjoignit expressément de garder inviolable fidélité à l'Église romaine, et afin de sanctionner cette loi fondamentale par un lien extérieur, il ordonna qu'ils garderaient en tout l'ordre de l'office suivi par cette mère et maîtresse de toutes les Églises (1).

Saint François ayant donné cette loi à ses enfants, dans l'année 1210, il était naturel que ceux-ci, demandant à Rome l'office qu'ils devraient suivre, elle leur assignât celui que gardaient et la chapelle papale et les diverses Églises de cette capitale du christianisme. C'est donc l'office abrégé, dit Raoul de Tongres, qu'ont suivi les frères mineurs. Ils intitulent leurs bréviaires et leurs divers livres d'office, selon la coutume de la Cour romaine, secundum consuetudinem Romance Curiœ (2). » En outre, cet office, étant plus court que l'ancien, susceptible par là même d'être transcrit à moins de frais, et son volume devant causer moins d'incommodité  dans  les voyages,   les   franciscains ne   pouvaient

 

(1) Regula S. P. Francisci, cap. III.

(2) Et istud Officium breviatum secuti sunt fratres minores. Inde est, quod breviaria eorum, et libros Officii intitulant secundum consuetudinem Romance curiœ; non autem curaverunt mores aliarum ecclesiarum urbis Romae recipere, et observare. (De Canonum observantia. Propositio XXII, pag. 313.)

 

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manquer   de  le  préférer  à l'ancien que gardait encore l'église de Latran.

Déjà   un   grand  nombre   d’églises   en   Italie avaient adopté l'office abrégé.   La propagation merveilleuse  de l'Institut des frères mineurs   par toute   l'Europe   et au delà, fit bientôt connaître en  tous lieux cette nouvelle forme de la Liturgie. Il serait difficile, impossible même, aujourd'hui,  d'apprécier  l'influence   que ce fait exerça dans les diverses contrées de l'Occident. Elle fut variable suivant les  lieux;  mais il est naturel  de croire que les franciscains que l'on vit en si grand nombre dès   le XIII§ et le XIV° siècle, élevés   à l’épiscopat,   n'oublièrent  pas tous, en changeant d'habit, là forme d'office divin qu'ils avaient jusqu'alors pratiquée. Quoi qu'il en   soit, qu'on l'attribue à l'influence des  franciscains, ou à la faveur qui devait, à la longue, s'attacher à l'office le plus abrégé, pour peu qu'on ait feuilleté les livres de Liturgie dans les bibliothèques,   on  doit   reconnaître   que   les   bréviaires de toutes ou presque toutes les églises de l'Europe, écrits ou imprimés au XIV° et au XV° siècle, ou  même dans la première moitié du XVI° par conséquent  avant la Bulle de saint Pie V, sont généralement distribués  suivant la forme de l'office abrégé, et  non plus  suivant celle qui était en usage antérieurement à saint Grégoire VII.

Mais les frères mineurs attachèrent leur nom au bréviaire romain, à un autre titre encore qu'à celui de simples propagateurs. Haymon, leur quatrième général, doit être compté en la liste des correcteurs, auxquels il est redevable de la forme qu'il a gardée depuis. Nous n'avons pas de détails précis sur les circonstances qui amenèrent ce fait ; mais il n'en est pas moins incontestable. Wading pense que cette commission fut donnée à Haymon par Grégoire IX (1). Quoi qu'il en soit, la

 

(1) Annales Minorum. Ad annum 1244 et Religionis 37.

 

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correction du bréviaire romain par ce général des franciscains, est expressément attestée par Jean de Parme, son — successeur, dans une lettre qu'il écrivit aux supérieurs de son ordre (1).

Maintenant, en quoi consista la correction que fit Haymon sur le bréviaire romain ? Cette question nous semble ce aujourd'hui insoluble ; mais si légers que fussent les changements ou améliorations introduits par Haymon, ils étaient néanmoins assez considérables pour que les livres en usage à cette époque dans les églises de Rome, quoique conformes, suivant le témoignage d'Abailard, à ceux de la chapelle papale, ne se trouvassent plus d'accord avec ceux des frères mineurs. C'est ce que nous apprend Raoul de Tongres, qui dit en parlant de Nicolas III : « Il fit ôter des églises de la ville cinquante antiphonaires, graduels, missels (2), et autres anciens  livres d'office, et ordonna que ces mêmes églises se servissent à l'avenir des livres et bréviaires des frères mineurs, dont il avait confirmé la règle ; c'est pourquoi aujourd'hui à Rome, tous les livres sont nouveaux et franciscains (3).   »   Plusieurs auteurs ont révoqué en

 

(1) Quia, sicut indubitanter cognovi,nonnulli fratres Officium divinum, qui (sic) de regula nostra secundum ordinem S. R. E. celebrare debemus in littera mutare interdum, sed id cantu maxime variare praesumunt, etc. duxi praesentibus injungendum, quod prœter id solum, quod ordinarium Missalis, et Breviarium a fratre Haymone sanctœ recordationis praedecessore nostro pio correctum studio per sedem apostolicam confirmatum, et approbatum postea nihilominus per generale capitulum noscitur continere, ut nihil omnino in cantu, vel littera sub alicujus festi seu devotionis obtentu in hymnis, seu responsoriis.... in choro mutari.... modo aliquo permittatis. (Wading. Annales Minorum. Ad annum 1249.)

(2)  Il  y a ici quelque exagération ; car nous ne voyons dans aucun autre historien que les frères mineurs aient touché au Missel, dont l'intégrité est clairement démontrée par les manuscrits.

(3)  Fecit (Nicolaus) in ecclesiis urbis amoveri Antiphonarios, Gradualia, Missalia et altos libros Officii antiquos quinquaginta, et mandavit, ut de cetero ecclesiae urbis uterentur libris, et Breviariis fratrum minorum, quorum regulam etiam confirmavit; unde hodie in Roma omnes libri sunt  novi et  franciscani, (Radulphus. Ibid., pag. 314.)

 

 

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doute cette assertion de Raoul de Tongres, appuyés 1 sur ce que dit Abailard, que, dès le XII° siècle, les églises de Rome, celle de Latran exceptée, ne suivaient plus l'ancien office; mais nous répondons qu'elles pouvaient néanmoins avoir retenu les anciens livres, en ayant soin d'omettre, dans le chant du choeur, les parties retranchées par saint Grégoire VII. La correction d'Haymon ayant entraîné de plus grands changements, des additions peut-être, ces livres, si on les eût conservés, pouvaient devenir un obstacle à l'uniformité.

Raoul de Tongres, qui, du reste,  se montre très-peu favorable aux   frères mineurs,  signale avec aigreur les défauts de la correction d'Haymon. Il accuse les franciscains d'avoir défiguré l'office romain, disant que leur bréviaire présente de grandes différences avec l'antiphonaire, tel qu'on le trouve dans Amalaire, Walafrid Strabon et les autres liturgistes du IX° et du X° siècle ; il leur reproche amèrement d'avoir^augmenté le nombre des fêtes doubles, inséré   beaucoup   de saints   qui  n'appartiennent qu'au calendrier local de Rome, etc. Sur ces dernières imputations, il est fondé, sinon en raison,   du moins  en fait ; quant à la première, elle tombe devant la réalité. Nous avons dans la collection liturgique du B. Tommasi, un Antiphonaire entier, à l'usage de l'église de Saint-Pierre, et écrit   sous le  pontificat d'Alexandre  III, qui siégea en 1159 : or, cet antiphonaire, qui renferme l'office réduit par saint Grégoire VII, est presque entièrement semblable au bréviaire   romain actuel,  lequel  est  tout à  la fois l'abrégé de l'antiphonaire grégorien et le bréviaire des frères mineurs. Si donc il existe des différences  entre les livres romains tels qu'on les voit dans Amalaire, et le bréviaire   des franciscains, il faut les   attribuer   principalement aux réductions faites par saint Grégoire VII, et se rappeler aussi que l'antiphonaire de Metz renfermait plusieurs pièces qui n'étaient pas d'origine romaine.

 

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Concluons donc de tout ceci que la correction   franciscaine n'a pas entraîné de grandes modifications dans la Liturgie romaine, et que l'ancien fonds grégorien est toujours demeuré le même.

Les frères mineurs ajoutèrent au propre du bréviaire les offices des saints que leur ordre ne tarda pas à enfanter, et particulièrement celui de saint François. Tous ces offices composés en prose cadencée et rimée, sont une des richesses littéraires du XIII° et du XIV° siècle. Nous regrettons que l'espace nous manque pour en insérer ici quelques traits d'une onction naïve, comme toutes les œuvres de l'ordre séraphique, à cette époque de sa grande gloire. Depuis, le XVIII° siècle a soufflé son vent glacé sur ces fleurs si fraîches et si tendres : les franciscains des provinces de France, avant de s'éteindre sous les coups de la sécularisation, élaborèrent pour leur ordre une série de nouveaux offices dans lesquels on ne trouve plus la moindre trace de ces touchants cantiques que l'âge héroïque des frères mineurs avait consacrés à la gloire de saint François, de sainte Claire, de saint Bonaventure, de saint Antoine de Padoue, etc. Clément XIV, Franciscain conventuel, accéda aux vœux de son ordre, en approuvant les offices réformés qu'on lui présenta.

Les frères prêcheurs que Dieu donna à son Église par le ministère de saint Dominique, quelques années avant les frères mineurs, méritent une place distinguée dans les annales de la Liturgie. Fondés en France et bientôt établis à Paris par saint Louis, dans leur illustre couvent de la rue Saint-Jacques, d'où ils ont pris le nom de jacobins, leurs usages liturgiques, auxquels ils sont demeurés fidèles, nous font connaître ceux des Églises de France et particulièrement de l'Église de Paris, au XIII° siècle. Pour la messe, ils ont gardé plusieurs rites et prières dont la plupart se retrouvent dans les missels français du XIII° au XV° siècle :    le texte du missel  est d'ailleurs le  romain

 

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pur, sauf quelques légères différences. Quant au bréviaire, il fut rédigé dans le couvent de la rue Saint-Jacques, en 1253, par Humbert de Romans, qui fut depuis général de l'ordre. A l'exception des fêtes d'ordre, et de quelques rites peu nombreux, tout ce qui, dans ce bréviaire, paraît surajouté au romain, se retrouve dans l'ancien parisien (1) : c'est ce qui rend ce bréviaire infiniment curieux, surtout depuis que l'Église de Paris a abjuré la masse de ses traditions.

Les offices des saints de l'ordre, au bréviaire dominicain, sont formés en totalité d'une prose mesurée et rimée, comme ceux des frères mineurs; mais l'accent de triomphe, la pompe du langage qui en font le principal caractère, contrastent d'une manière caractéristique avec la simplicité naïve des offices franciscains. Il faut dire, de plus, à la louange de l'ordre dominicain, qu'il a su défendre son bréviaire des tentatives de l'esprit d'innovation, et qu'il est le seul qui, dans ces derniers temps, ait conservé l'inspiration liturgique dans les compositions que les fêtes de ses nouveaux saints ont exigées. Les offices de saint Pie V, de sainte Rose de Lima, de saint Louis Bertrand, de sainte Catherine de Ricci, sont aussi parfaitement dans la couleur du XIII° siècle, que les plus anciens du Répertoire dominicain. L'office du saint Rosaire, rédigé dans ces dernières années, montre que cet ordre illustre n'a point perdu ses traditions; seulement, on regrette de ne plus retrouver en entier, dans la nouvelle édition du bréviaire dominicain, qui est de 1834, l'admirable office de tous les Saints de l'ordre, qu'on lisait dans les éditions précédentes. On a malheureusement changé plusieurs antiennes et huit leçons, inspirées par ce noble esprit de corps, qui doit animer tous les ordres religieux, mais qui est si bien à sa place dans

 

(1) Liturgia Domenicana spiegata in tutte le sue parti, da fra Luigi Vincenzo Cassitto. Tom. I, pag. 11.

 

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cette fête qui leur est commune à tous et qui est destinée à célébrer toutes les faveurs dont Dieu les a honorés, tous les grands hommes qu'ils ont produits.

Le bréviaire des carmes offre aussi beaucoup de rapports avec le bréviaire romain-parisien. Il est vrai que ces religieux ont prétendu que leur office était celui de l'Église latine de Jérusalem, qu'ils avaient reçu de saint Albert, leur restaurateur, et qu'ils avaient apporté avec eux, en passant en Occident. Mais cet office, pour avoir été celui de Jérusalem, n'en était pas moins d'origine française. Guillaume de Tyr rapporte expressément que Godefroy de Bouillon, instituant le rite latin dans l'église du Saint Sépulcre, établit l'office divin et les cérémonies, comme dans les grandes églises de France, et nomma chantre de la basilique, Anselme, chanoine de Paris (1).

Les trinitaires, les augustins, les religieux de Sainte-Croix et plusieurs autres corps fondés vers la même époque, ont pareillement fait l'office, pendant plusieurs siècles, suivant l'usage de Paris.

On comprendra aisément, d'après tous ces faits, l'extension donnée à la Liturgie romaine-française, bien au-delà des limites du royaume. Les instituts que nous venons de nommer, et qui, joints aux ordres de Cîteaux et de Prémontré, s'étendirent avec tant de rapidité, achevèrent de faire connaître à l'Europe les beaux chants que la France avait ajoutés aux mélodies grégoriennes; de toutes parts on les adopta, et ils se marièrent aisément au bréviaire réformé de saint Grégoire VII et des frères mineurs. Chaque Église puisa avec plus ou moins d'abondance à cette source féconde, et l'on vit, ce qui ne s'est jamais reproduit depuis, les nations qui avaient mis en commun les trésors de la foi et  de l'unité, cimenter

 

(1) Grancolas.   Commentaire   historique   sur   le    Bréviaire   Romain. Tom I, p. 93.

 

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cette merveilleuse union par un échange de cantiques religieux. Mais on ne saurait trop le dire, la France eut la principale part dans la suprématie des chants; il lui fut donné de compléter l'œuvre de saint Grégoire, et si, depuis, elle a oublié cette gloire, elle pourra, quand elle voudra, consulter les livres liturgiques des Églises étrangères, ou ceux encore des ordres religieux qu'elle a expulsés de son sein ; elle y retrouvera les douces mélodies que ses évêques, ses moines et ses rois, composaient pour l'Europe entière, durant le XI° et le XII° siècle.

C'est ici le lieu de parler plus en détail de la propagation de la Liturgie romaine-française. Nous venons de la voir établie, suivant l'usage de Paris, dans l'Eglise de Jérusalem, par Godefroy de Bouillon. Elle l'avait été, auparavant, en Sicile, par les princes normands, comme d'anciens manuscrits liturgiques en font foi. Les ducs d'Anjou l'y maintinrent, ainsi que le prouvent des missels et bréviaires contemporains de leur domination sur cette île (1); et, ce qui est plus remarquable, il existe encore plusieurs missels imprimés à Venise, dans la première moitié du XVI° siècle, qui portent ce titre : Missale Gallicanum juxta usum Messanensis Ecclesiœ, et un bréviaire de 1512, également imprimé à Venise, et intitulé : Breviarium Gallicanum ad usum Ecclesiarum Sicularum.

La bulle de saint Pie V, dont nous parlerons bientôt, put seule déraciner de cette contrée les usages liturgiques que nos armes y avaient introduits, et qui survécurent, comme l'on  voit, à la domination française.

Nous retrouvons encore ailleurs la liturgie parisienne. Des monuments positifs nous apprennent que les grands maîtres français de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem l'instituèrent   jusque dans les Églises de Rhodes et de

 

(1) Johannes de Johanne, De Divinis Siculorum Officiis. Cap. V, VIII, X, XII et seq.

 

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Malte (1). Saint Louis, dans ses voyages d'outre-mer, la faisait célébrer devant lui avec toute la pompe dans les cérémonies et toute l'exactitude dans les chants que comportait la commodité plus ou moins grande de ses divers campements.

L'estime que nos anciens rois faisaient de cette Liturgie les avait portés à en étendre l'usage à plusieurs lieux du royaume, en dehors même des limites du diocèse de Paris. D'abord, en quelque endroit qu'ils se trouvassent, ils faisaient célébrer devant eux, suivant l'ordre de ce rite observé minutieusement, et ne se contentaient pas des Liturgies des autres Églises qui mêlaient leurs usages à ceux de Paris. En outre, le bréviaire de cette Église était le seul que l'on pût suivre dans les saintes chapelles, du Palais, de Vincennes, de Dijon, de Champigny au diocèse de Chartres, de Châteaudun, et généralement dans toutes celles des châteaux royaux. Il faut ajouter encore à ce compte, les églises royales de Bourges, de Bourbon, du Gué-de-Maulny ou de Saint-Pierre-la-Cour, au Mans, de Saint-Clément de Compiègne, de Saint-Firmat de Mortain, au diocèse d'Avranches. Grancolas, à qui nous empruntons cette précieuse énumération, nomme encore plusieurs églises de la ville et du vicariat de Pontoise, comme la collégiale et les paroisses de Saint-André, de Saint-Maclou et de Saint-Pierre ; et enfin les paroisses d'Annery, de Nivelières, de Génicourt, d'Osny et de Pizeux, qui dépendaient du chapitre de Saint-Mellon (2). Nous verrons plus loin comment la Liturgie de Paris fut ôtée de la chapelle du roi, pour y faire place aux livres contenant l'office romain dans toute sa pureté.

Ce genre de détails nous amène naturellement à parler de la piété des rois à l'époque que nous décrivons, et à

 

(1) Paciaudi, De Cultu S. Joannis Baptistœ, pag. 413.

(2) Grancolas,    Commentaire   historique    sur    le   Bréviaire   romain, tom. I, pag. 64.

 

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raconter les actes de leur zèle pour la Liturgie. A la tête des souverains du XIII° siècle qui se sont montrés les plus dévots pour les saints offices, nous devons placer le plus dévot d'entre eux, saint Louis, d'héroïque mémoire. On peut dire que l'histoire de ce grand prince, sous le rapport de sa piété, n'a point encore été écrite : nous emprunterons à l'un de ses biographes contemporains quelques traits propres à le montrer sous le point de vue qui nous occupe. Geoffroy de Beaulieu, qui fut le confesseur de saint Louis, rapporte, entre autres choses, que ce pieux roi observa, pendant quelque temps, la coutume de se lever à minuit; s'étant ainsi arraché au sommeil, il chantait matines avec ses chapelains et restait ensuite en prière autant de temps qu'il savait que les mêmes matines avaient coutume de durer dans l'église cathédrale. Ces longues veilles devenant préjudiciables à sa santé, il prit le parti de se lever de manière à pouvoir entendre bientôt prime, la messe et les autres heures, sitôt qu'on aurait achevé le chant des matines. Il faisait assister les princes ses enfants, dès leur jeunesse, à toutes les heures canoniales. Après complies, on chantait l'antienne à la sainte Vierge, usage qui fut adopté depuis dans le reste de l'Église, et tout se terminait par l'aspersion de l'eau bénite. Il obligeait en outre ses fils à réciter en particulier le petit office de la sainte Vierge.

Pendant la navigation pour la croisade, il avait obtenu la permission de faire porter l'Eucharistie sur son vaisseau. Il y faisait chanter les heures canoniales, et la messe même : on omettait seulement le Canon; mais les prêtres et les ministres étaient revêtus de leurs ornements sacrés. Nous voudrions pouvoir suivre le royal chevalier dans la visite des saints lieux et raconter avec quelle ferveur il faisait célébrer les sacrés mystères dans les lieux mêmes où ils se sont accomplis. Nous nous contenterons de citer un seul trait du récit de Geoffroy de Beaulieu. Il raconte

 

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comment le saint roi célébra la fête de l'Annonciation à Nazareth, et dit ces paroles : « Combien dévotement il se comporta en ce lieu, combien solennellement et glorieusement il y fit célébrer vêpres, matines, la messe et les autres offices d'une si auguste solennité ! Ceux-là peuvent en témoigner qui y furent présents; et, certes, plusieurs ont pu dire en toute vérité, que depuis le jour auquel le Fils de Dieu, dans ce même lieu, prit chair de la glorieuse Vierge, jamais si solennel ni si dévot office n'y fut accompli (1). »

Le glorieux contemporain de saint Louis, roi et chevalier comme lui, saint Ferdinand, roi de Castille et de Léon, ne fut pas moins zélé pour les divins offices. Rodrigue rapporte en détail les actions de sa piété; comment il assistait à toutes les heures du jour et de la nuit, même dans ses campagnes ; comment il chantait avec les clercs les divins cantiques, et ne dédaignait pas de remplir lui-même quelquefois l'office de chantre (2).

Parlerons-nous de cet autre brillant chevalier, Richard Cœur de Lion, qui remplit l'Orient et l'Occident du bruit de sa gloire? Les chroniques d'Angleterre nous disent comment il se levait chaque jour de grand matin pour chercher d'abord le royaume de Dieu et sa justice; comment il se rendait à l'Église et n'en sortait point qu'il n'eût entendu tout l'office ecclésiastique (3).

Henri III, l'un de ses successeurs, entendait tous les jours   trois messes en note, c'est-à-dire en plain-chant,

 

(1)  Quam devote ibidem se habuerit, quam solemniter et gloriose fecerit celebrari vesperas, matutinas, missam, et cetera, quae ad solemnitatem tam celebrem pertinebant, testes esse possunt, qui affuerunt, de quibus nonnulli attestari veraciter, sive edere potuerunt, quod postquam Filius Dei in eodem loco de gloriosa Virgine carnem assumpsit, nunquam tam solemne, tamque devotum Officium fuerit ibi factum. (S. Ludovici vita per Gaufridum de Bello loco,   cap. IV.)

(2)  Roderic. Toletan. De, Rebus Hispan.

(3)  Roger. Pag. 753.

 

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outre les messes basses auxquelles il avait assisté. Saint Louis l'ayant exhorté à employer au moins une partie de ce temps à écouter des prédications, le pieux roi d'Angleterre lui fit cette admirable réponse qui peint si bien la tendre piété du moyen âge : « J'aime encore mieux voir plus souvent celui que j'aime, que d'entendre seulement parler de lui (1). »

Tels étaient encore au XIIIe siècle les rois de la catholicité. Comment les peuples n'auraient-ils pas eu une ineffable intelligence des choses de la vie mystique, quand un Louis IX et un Richard Ier, par exemple, princes si différents d'ailleurs, se réunissaient dans l'amour passionné des chants et de la prière liturgique, et passaient chaque jour de longues heures à vivre d'une vie de foi et d'amour des choses célestes ? Mais, après le XIII° siècle, cette génération de princes qu'on appelait liturgistes, et dont la série commence à Pépin et à Charlemagne, se brise tout à coup. Philippe le Bel avait bien autre chose à faire que de chanter des répons : les Pierre Flotte et les Guillaume de Nogaret lui semblaient recrues plus avantageuses que les frères prêcheurs et les frères mineurs de son aïeul.

Le XIII° siècle fut le théâtre d'un événement liturgique d'une si haute portée, que, depuis, un semblable ne s'est pas encore reproduit. Nous voulons parler de l'institution de la fête du saint Sacrement ; car les fêtes universelles établies dans la suite par le Siège apostolique ne sont point d'un degré aussi élevé, n'ont point d'octave, et n'emportent point l'obligation de cesser les œuvres serviles. On peut donc dire que c'est à l'époque que nous racontons dans le présent chapitre, que l'année chrétienne a reçu son complément, au moins pour les grandes lignes du calendrier.

 

(1) Thomas de Walsingham, tom. II, pag.   67.

 

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Cette solennité, si chère à toute la catholicité, fut établie pour être un solennel témoignage de la foi de l'Église dans l'auguste mystère de l'Eucharistie. L'hérésie de Bérenger, dès le XI° siècle, avait rendu nécessaire une nouvelle protestation liturgique en faveur de l'antique croyance : le rite de l'élévation de l'hostie et du calice, pour être adorés par le peuple, immédiatement après la s consécration, avait été promptement institué et s'était répandu en tous lieux. Au XIII° siècle, de nouvelles attaques se préparaient contre ce dogme capital d'une religion fondée sur le mystère du Verbe incarné pour s'unir à la nature humaine. Déjà les précurseurs des sacramentaires avaient paru ; les Vaudois, les Albigeois, préparaient la voie à Wicleff, à Jean Huss, précurseurs eux-mêmes de Luther et de Calvin. Il était temps que l'Église fit entendre sa grande voix : la fête du saint Sacrement fut donc décrétée par Urbain IV, en 1264, avec des circonstances merveilleuses qui seront racontées ailleurs: et, non-seulement une solennité du premier ordre fut ajoutée aux anciennes fêtes instituées par les Apôtres, mais une procession splendide, dans laquelle on porterait le Corps du Seigneur, ne tarda pas à être adjointe aux antiques processions du dimanche des Rameaux et des Rogations.

Pour célébrer un si grand mystère, il était nécessaire qu'un nouvel office fût composé qui répondît a l'enthousiasme de l'Église et à la grandeur du sujet. La Liturgie ne manqua point dans cette circonstance à l'attente du peuple chrétien, et l'office du saint Sacrement est un monument tellement imposant, que les novateurs du dernier siècle, qui ont renversé la Liturgie antique pour en créer une autre de fond en comble à l'usage des Églises de France, ont jugé à propos d'en conserver plusieurs parties, alors même qu'ils déchiraient sans pitié les offices que tout le reste de la chrétienté latine, moins l'Eglise   de Milan,  emploie    dans   la  célébration   des

 

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mystères de Noël, de Pâques, de l'Ascension et de la Pentecôte.

Mais il est arrivé au sujet de l'office du   saint Sacrement, ce qui arrive à l'égard de tous les grands monuments, objets de l'amour des peuples ; une sorte de mystère en a voilé l'origine. On a disputé pour en connaître le véritable auteur. Personne, il est vrai, n'a jamais douté que le docteur angélique, saint Thomas  d'Aquin, n'y eût eu la part principale; mais, en rédigeant cet office, n'avait-il point sous les yeux celui qui était déjà en usage dans l'Eglise de Liège, où la fête du saint Sacrement avait commencé ? C'est ce que les monuments du XIII° siècle ne nous ont point éclairci  suffisamment :  bien  qu'il  soit rendu indubitable, par tous les témoignages de l'histoire, que  saint  Thomas  fut chargé, par  Urbain IV, de rédiger pour l'Église universelle l'office de cette nouvelle fête (1).

Ce qui frappe principalement dans cet office, tel qu'il est sorti des mains de saint Thomas, c'est la forme majestueusement   scolastique qu'il présente.   Chacun des répons de  matines est composé de deux sentences, tirées l'une de l'Ancien, et l'autre du Nouveau Testament, qui rendent ainsi témoignage conforme sur le grand mystère qui fait l'objet de la solennité. Cette idée, qui a quelque chose de  grandiose, a été   inconnue  à saint Grégoire et aux autres auteurs de l'ancienne Liturgie; et on doit convenir  qu'autant elle  est  puérile et forcée dans les nouveaux bréviaires qui en font une règle générale, autant elle est belle et solide, si on ne l'applique qu'avec mesure et dans de grandes occasions.

Le même génie méthodique du XIII° siècle paraît dans la prose Lauda, Sion, œuvre étonnante qui est incontestablement de saint Thomas. C'est là que la haute  puissance

 

(1) Benedict. XIV, De festis D. N. J. C, lib. I, cap. XIII.

 

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d'une scolastique, non décharnée et tronquée, comme aujourd'hui, mais complète comme au moyen-âge, a su plier sans effort au rythme et aux allures de la langue latine, l'exposé fidèle, précis, d'un dogme aussi abstrait pour le théologien, que doux et nourrissant au cœur du fidèle. Quelle majesté dans l'ouverture de ce poème sublime! quelle précision délicate dans l'exposé de la foi de l'Église ! et avec quelle grâce, quel naturel sont rappelées, dans la conclusion, les figures de l'ancienne loi qui annonçaient le Pain des anges, l'Agneau pascal et la Manne ! Enfin, quelle ineffable conclusion dans cette prière majestueuse et tendre au divin Pasteur qui nourrit ses brebis de sa propre chair, et dont nous sommes ici-bas les commensaux, en attendant le jour éternel où nous deviendrons ses cohéritiers ! Ainsi se vérifie ce que nous avons dit plus haut, que tout sentiment d'ordre se résout nécessairement en harmonie. Saint Thomas, le plus parfait des scolastiques du XIII° siècle, s'en est trouvé par-là même le poète le plus sublime.

Nous avons encore une production du même temps, et dont l'appréciation doit être la même; c'est la séquence Dies irœ. On n'est pas d'accord sur le nom du poète inspiré qui dota la chrétienté de ce cantique si tendre et si sombre qui, sans doute, accompagnera l'Église, en ce dernier jour dont les terreurs y sont si lamentablement exprimées; mais quelle majesté, quelle onction, quel rythme digne d'un si redoutable sujet! On se sent porté à croire qu'une assistance spéciale de l'Esprit-Saint a dû conduire les auteurs du Dies irœ et du Lauda, Sion, et leur découvrir les accents célestes qui seuls étaient en harmonie avec de pareils objets.

Si, maintenant, nous en venons à considérer le chant lui-même dont ces incomparables poèmes sont revêtus et encore embellis, nous sommes forcés de reconnaître qu'aucun siècle n'a surpassé le XIII° dans l'art de rendre

 

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les passions de la Liturgie, avec les ressources en apparence si bornées du chant ecclésiastique. Nous ferons une seule remarque : c'est que le XIII° siècle a réussi principalement dans les séquences, plutôt que dans les répons et autres pièces en prose. Ceci tient aux observations que nous avons faites au chapitre XI. Les compositeurs du moyen âge étaient plus à l'aise, dans ces morceaux qu'ils pouvaient traiter en suivant le génie national, que dans les pièces sans rythme, que les réminiscences de la musique grecque, appliquées par saint Grégoire, ont revêtues d'ailleurs de tant de majesté. Déjà, un fait antérieur à l'office, du saint Sacrement avait attesté cette faculté musicale au XII° siècle; le beau chant de la prose d'Abailard, Mittit ad Virginem, n'était déjà plus de la famille des anciennes séquences. Il ne se peut rien voir de plus tendre et de plus mystiquement joyeux. Nous avons dit que ce chant appartient à la France, comme les paroles sur lesquelles il a été mis. L'Italie nous a, en revanche, donné le Lauda, Sion, et le Dies irœ; quant aux répons, antiennes, et autres pièces de l'office du saint Sacrement, la France et la Belgique les ont fournis.

On ne peut rien voir, sans doute, de plus remarquablement mélodieux que ces répons et ces antiennes; mais, pour être juste, il faut ajouter qu'elles ne sont rien moins qu'originales. Nous surprendrons même plus d'un lecteur en disant que toutes, ou presque toutes les pièces en prose de l'office du saint Sacrement ne sont que les pastiches de morceaux plus anciens, et presque tous du XI° et du XII° siècle. Ainsi, le répons Homo quidam est pris sur Virgo flagellatur de sainte Catherine; Immolabit, sur Te Sanctum Deum des saints Anges; Comedetis, de Stirps Jesse de la Nativité de la sainte Vierge; Unus Panis, de Ex ejus tumba de saint Nicolas; Misit me, de Verbum caro du jour de Noël ; l'antienne O quam suavis, est calquée sur O Christi pietas de saint Nicolas, etc.

 

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La messe, si belle et si mélodieuse, n'est pas plus originale. L'introït Cibavit appartient, en propre, au Lundi de  la  Pentecôte; le  graduel Oculi omnium, au vingtième dimanche après  cette fête;  l'offertoire Sacerdotes est pris sur Confirma hoc, et la communion Quotiescumque sur  Factus est repente, pièces  qui appartiennent toutes deux à la messe du jour de la Pentecôte. Ce n'est pas tout; plusieurs de ces pièces présentent, dans la composition, d'énormes contre-sens avec les paroles ; par exemple, les antiennes O quam suavis est ; Sapientia; O Sacrum convivium, etc. ; ce qui donne lieu de penser qu'elles ont été traitées par des compositeurs habiles dans la mélodie des sons, mais ignorants de la langue latine. De cette double observation, il est  permis  de conclure que le XIII° siècle, si divinement inspiré dans les compositions rythmiques,dédaigna de s'exercer sur les morceaux en prose, et ne fit guère d'autres frais que de transporter sur des paroles nouvelles des motifs déjà connus; travail presque matériel, et que des musiciens illettrés pouvaient remplir.

S'il est permis de rechercher les analogies que présentent les vicissitudes du chant ecclésiastique, au moyen âge, avec la marche de l'architecture religieuse, qui a toujours suivi les destinées de la Liturgie dont elle fait une si grande partie et comme l'encadrement, nous soumettrons à nos lecteurs les considérations suivantes. Le X° et le XI° siècle enfantèrent des pièces de chant graves, sévères et mélancoliques, comme ces voûtes sombres et mystérieuses que jeta sur nos cathédrales le style roman, surtout à l'époque de cette réédification générale qui marqua les premières années du XI° siècle. Ainsi, on retrouve encore la forme grégorienne dans les répons du roi Robert, comme la basilique est encore visible sous les arcs byzantins du même temps. Le XII° siècle, époque de transition, que nous appellerions, dans l'architecture,

 

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le roman fleuri et tendant à l'ogive, a ses délicieux - offices de saint Nicolas et de sainte Catherine, la séquence d'Abailard, etc., où la phrase grégorienne s'efface par degrés pour laisser place à une mélodie rêveuse. Vient ensuite le XIII° siècle avec ses lignes pures, élancées avec tant de précision et d'harmonie; sous des voûtes aux ogives si correctes, il fallait surtout des chants mesurés, un rythme suave et fort. Les essais simplement mélodieux, mais incomplets, des siècles passés, ne suffisent plus : le Lauda, Sion, le Dies irœ sont créés. Cependant cette période est de courte durée. Une si exquise pureté dans les formes architectoniques s'altère, la recherche la flétrit; l'ornementation encombre,embarrasse et bientôt brise ces lignes si harmonieuses; alors aussi commence pour le chant ecclésiastique la période de dégradation dont nous allons parler tout à l'heure. Malheureusement, tous nos lecteurs ne seront pas à même de suivre ces rapports et d'étudier les progrès et la décadence du chant; les livres où se trouvent les monuments que nous rappelons disparaissent chaque jour ; mais il faut pourtant que l'on fâche quels trésors de mélodie furent sacrifiés au jour où l'on inaugura dans nos églises des chants que n'avaient jamais entendus nos pères, et qui éclatent à grand bruit sous des voûtes longtemps accoutumées à en répéter d'autres.

Nous donnerons maintenant la bibliothèque des Liturgistes qui ont fleuri à la grande époque du XIII° siècle.

Nous trouvons d'abord Alain de Lille, moine de Cîteaux, qui florissait en l'Université de Paris, au commencement du XIII° siècle, et qui fut appelé le Docteur universel. On trouve parmi ses œuvres deux séquences, l'une sur l'Incarnation du Verbe, l'autre sur la fragilité de la nature humaine.

(1206). Hugues des Noyers, évêque d'Auxerre, composa plusieurs hymnes,  parmi  lesquelles Plaude, Cantuaria,

 

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en l'honneur de saint Thomas de Cantorbéry, qui fut longtemps en usage dans  le bréviaire d'Auxerre, dit Hurler. (Tableau des  institutions au moyen âge, t. I, p. 384.)

(1208). Jean, appelé le Scribe ou l'Acémète, patriarche des jacobites, paraît être l'auteur d'une anaphore insérée par Renaudot au deuxième tome de son recueil des Liturgies orientales.

(1215). Saint François d'Assise, patriarche de l'Ordre séraphique, a eu une influence marquée sur la Liturgie, en obligeant ses enfants à embrasser le rite de l'Église romaine. On trouve dans ses oeuvres un opuscule intitulé : Ordo recitandi officium dominicœ Passionis.

(1220). Guillaume de Seignelay, évêque d'Auxerre, puis transféré sur le siège de Paris, avait composé un livre, De Divinis Officiis, qui n'a point été imprimé.

(1222). Germain II, patriarche de Constantinople, est auteur d'un opuscule intéressant sur la Liturgie, intitulé : Théorie des choses ecclésiastiques. Malheureusement, nous ne l'avons point tel qu'il est sorti des mains- de son auteur ; il a subi de graves interpolations.

(1230). Godefroy, évêque de Cambrai, écrivit un livre De Divinis Officiis, que nous n'avons plus.

(1230). Jacques, évêque de Tagrite, de la secte des Nestoriens, est auteur  d'une Exposition des Offices et des Oraisons.

(1238). Guyard de Laon, chancelier de l'Université de Paris, et élevé plus tard à l'évêché  de Cambrai, paraît être auteur d'un opuscule De Officiis divinis, sive ecclesiasticis,et d'un autre De Officiis sacerdotum.

(1239). Haymon de Feversham, ministre général des frères mineurs, corrigea le bréviaire romain, ainsi que nous l'avons dit, et, en outre, écrivit un livre De Missœ cœremoniis.

(1240). Simon Taylor, dominicain, fut  habile dans la

 

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théorie du chant ecclésiastique, et composa deux livres De Pentachordis, deux De Tenore Musicali, et un De Cantu Ecclesiastico corrigendo.

(1251). Vincent de Coventer, franciscain, professeur à Cambridge, est auteur d'une Exposition de la messe.

(1253). Jean Bar-Maadani, patriarche des Jacobites, composa une anaphore qui se trouve au recueil de Renaudot.

(1254). Humbert de Romanis, cinquième général des dominicains, compilateur du bréviaire de son ordre, rédigea sur les offices qu'il contient, des Commentaires qui étaient gardés, au rapport de Schulting, dans la bibliothèque des frères prêcheurs de Cologne.

(1255). Théodore Lascaris II, empereur grec, a composé, en l'honneur de la sainte Vierge, un canon ou hymne qui se trouve dans le livre que les Grecs nomment Paraclétique.

(1260). Grégoire Bar-Hebraeus, primat d'Orient, pour la secte des jacobites, est auteur d'une anaphore qui se trouve au recueil de Renaudot, et d'un abrégé de la Liturgie de saint Jacques.

(1260). Hugues de Saint-Cher, dominicain, cardinal, auteur de la Concordance de la Bible, a aussi travaillé sur la Liturgie. Il composa un livre sous ce titre : Speculum sacerdotum et Ecclesiœ, de Symbolo et Officio missœ.

(1270). Latinus Frangipani, dominicain, cardinal, neveu du pape Nicolas III, passe pour être l'auteur de la séquence des morts, Dies irœ, et de plusieurs autres en l'honneur de la sainte Vierge.

(1270). Saint Thomas d'Aquin, docteur angélique, outre l'office du saint Sacrement, écrivit un livre intitulé : Expositio missœ.

(1270). Guibert de Tournay, franciscain, a laissé un ouvrage très-curieux sous ce titre : De officio Episcopi et Ecclesiœ cœremoniis. Il est dédié à Guillaume, évêque d'Orléans.

 

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(1270). Érard de Lésignes, cardinal, évêque d'Auxerre, étant allé à Rome, y entendit de si beaux répons de l'histoire de Noé et d'Abraham, pour les semaines de Sexagésime et de Quinquagésime, qu'il les introduisit dans son Église.

(1270). Sanche, infant d'Aragon, archevêque de Tolède, composa des litanies et des hymnes en l'honneur de la sainte Vierge.

(1272). Saint Bonaventure, docteur séraphique, est auteur d'une Exposition de la Messe et d'un office de la Passion de Jésus-Christ. On lui a attribué aussi l'office de saint François.

(1280). Peckam, franciscain, archevêque de Cantorbéry, laissa deux traités liturgiques intitulés, l'un De Ratione diei Dominicœ, l'autre Speculum Ecclesiœ de Missa.

(1290). Guillaume Durand, dominicain, évêque de Mende, composa le fameux Rationale divinorum Officiorum, ouvrage dans lequel il explique tout l'ensemble de la liturgie, à l'aide des auteurs qui l'ont précédé, en ajoutant ses propres observations. On peut considérer ce livre comme le dernier mot du moyen âge sur la Mystique du culte divin, et s'il est si oublié aujourd'hui, il ne le faut attribuer qu'à cette triste indifférence pour les formes religieuses qui avait glacé nos pères, jusque-là qu'au XVIII° siècle, on a pu renverser, en France, toute l'ancienne liturgie et en substituer une nouvelle, sans que les populations s'en soient émues. Les offices qu'expose Durand ne sont plus ceux qu'on célèbre dans nos églises, et c'est ce qui embarrassera tant soit peu nos modernes archéologues qui, ayant par hasard rencontré Durand, dans la poudre des bibliothèques, essayeront de s'en servir pour expliquer le culte exercé aujourd'hui dans nos cathédrales. Au reste, si quelqu'un d'entre eux devait un jour parcourir ces lignes, nous prendrons la liberté de lui dire que Durand, qui peut être d'un si grand secours pour

 

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l’interprétation des mythes (comme l'on dit) du Catholicisme au moyen âge, n'est que le compilateur des avis émis par les Liturgistes qui l'ont précédé, depuis l'âge des Pères de l'Église ; et que, dans la partie de son travail qui lui appartient en propre, il n'est pas toujours sûr de prendre, pour le génie de l'Église, les explications qu'il donne. Son livre est une Somme, il est vrai ; mais tout ce qu'il renferme doit être jugé dans ses rapports avec les traditions de l'antiquité. En un mot, le Rational de Durand est un monument dont, après tout, la science liturgique pourrait se passer; car l'origine de cette science remonte aux premières traditions du Christianisme, d'où elle est venue jusqu'ici de bouche en bouche, toute vivante, et sans avoir besoin que la science profane la restaure. L'état de la France, quant à la Liturgie, n'est qu'un fait isolé et passager, nous l'espérons du moins ; car s'il est vrai de dire que Durand, s'il revivait aujourd'hui, ne comprendrait plus rien à la Liturgie de Mende, sa propre Église, de Lyon, de Paris, etc., il pourrait, du moins, en franchissant les frontières de notre pays, retrouver en tous lieux de l'Occident ces formules saintes qu'il a commentées avec tant d'amour.

Nous devons dire, à la gloire de la science liturgique et à celle de Guillaume Durand, en particulier, que le Rationale divinorum Officiorum fut le premier livre imprimé avec des caractères métalliques, préférence qui montre grandement le respect qu'on lui portait. Il parut en 1459 à Mayence, et on lit, sur la dernière page de cette édition, les paroles suivantes : Prœsens Rationalis divinorum Codex Officiorum, venustate capitalium decoratus, rubricationibusque distinctus, adinventione artificiosa imprimendi ac caracteri candi, absque calami exaratione sic effigiatus, et ad Eusebiam Dei industrie est consummatus per Johannem Fust, civem Maguntinum, et Petrum Gernzheim Clericum Diœcesis  ejusdem,   anno  Domini

 

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millesimo quadringentesimo quinquagesimo nono. Sexto die octobris. On voit, par cette inscription que nous avons conservée avec toutes ses incorrections, comment les souvenirs de la science liturgique s'unissent à l'une des plus grandes et des plus glorieuses entreprises de l'humanité.

(1293). Ignace V, patriarche des jacobites, a composé une anaphore qui est comprise dans la collection de Renaudot.

(1296). Ébédiesu, métropolitain de Soba, pour la secte des nestoriens, a laissé un livre intitulé : Margaritœ de veritate fidei, dans lequel il traite un grand nombre de questions de liturgie.

(1297). Engelbert, abbé bénédictin en Styrie, écrivit une explication des sept grandes antiennes.

(1297). Jean Diacre, chanoine de la Basilique de Latran, dédia au Pape Alexandre IV un livre curieux intitulé : De Sanctis Sanctorum, dans lequel il parle des antiquités liturgiques de cette mère et maîtresse des Eglises.

(130o).   Pierre,  chantre  et  chancelier de l'Église   de Chartres, a laissé un traité sous ce titre : Speculum Ecclesiae, sive Manuale mysteriorum Ecclesiœ.

Nous conclurons ce chapitre par les remarques suivantes :

La Liturgie, au XIII° siècle, comme dans tous les autres, fut l'expression de l'Église. Les nouveaux Ordres religieux qu'elle enfanta montrèrent leur action sur la Liturgie, comme sur le principal théâtre des institutions ecclésiastiques : le bréviaire universel fut franciscain; la solennité nouvelle du saint Sacrement reçut de la main d'un dominicain une partie de sa grandeur.

Cette époque de synthèse théologique produisit aussi la synthèse liturgique de Durand.

L'antique dépôt de la Liturgie demeura intact dans toutes ses parties, et après la correction franciscaine, on put  dire  encore  que  l'Église d'Occident ne connaissait

 

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point, quant à la substance, d'autres formes liturgiques que celles qu'avait résumées saint Grégoire le Grand, et que Charlemagne et saint Grégoire VII avaient achevé d'établir dans l'Église latine.

Le chant ecclésiastique fit des progrès en rapport avec la beauté, la noblesse, l'harmonie des lignes de l'architecture de ce plus brillant des siècles de la Chrétienté occidentale.

 

 

 

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