II - CHAPITRE XVIII

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II - APPENDICE
II - ADDITION

CHAPITRE XVIII : DE LA  LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU  XVIII° SIECLE. AUDACE   DE   L’HÉRÉSIE  JANSENISTE.     SON   CARACTERE  ANTI-LITURGISTE   PRONONCÉ  DE  PLUS   EN  PLUS.  —   QUESNEL.   — SILENCE  DU  CANON   DE  LA   MESSE   ATTAQUÉ.   —    MISSEL   DE MEAUX. —  MISSEL   DE  TROYES.   —  LANGUET,   SA   DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE.   — JUBÉ,  CURÉ  d'ASNIÈRES.

 

NOTES DU CHAPITRE XVIII.

NOTE A

NOTE B

NOTE C

NOTE D

NOTE E

NOTE F

NOTE G

NOTE H

 

 

Les atteintes portées à la Liturgie, durant la seconde moitié du XVII° siècle, doivent faire pressentir au lecteur les scandales qui l'attendent dans le cours de la période que nous venons d'ouvrir. La scène se passera exclusivement en France ; c'est le seul pays où l'on ait cru devoir protester contre l'unité liturgique du XVI° siècle. Toutes les autres églises d'Occident sont demeurées fidèles aux traditions du culte divin, et leur voix, unanime avec celle de Rome, leur mère et maîtresse, continue de faire retentir les nobles et mélodieux chants de l'Antiphonaire et du Responsorial grégoriens.

A l'entrée du XVIII° siècle, nous apercevons, victorieux et de plus en plus menaçant, le jansénisme que ses triomphes passés ont rendu comme invincible. On a contenu, exilé même ses principaux chefs; mais il est partout, et c'est pour cela qu'on a dû ménager les innombrables membres du parti. Ils ont la science de l'antiquité ecclésiastique, la gravité des mœurs (sauf certaines exceptions); en un mot, ils séduiraient les justes, si  les justes,

 

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comme dit le Sauveur, pouvaient être séduits (1). Tous les remèdes employés contre un si grand mal sont rendus inutiles par les doctrines qu'on laisse circuler, ou plutôt qu'on oblige d'enseigner dans les écoles. Écoutez le cri du Siège apostolique, dans ces fortes paroles de Clément XI aux évêques de l'Assemblée de 1705 : « Nous voyons, vénérables Frères, et nous ne pouvons le dire sans une intime douleur de notre cœur paternel, que, chaque jour, des gens qui se professent catholiques publient des écrits tendant à diminuer et à renverser les droits du Saint-Siège, et, certes, pour ne rien dire de plus, avec une telle liberté et une telle licence que ce ne peut être qu'un sujet de joie aux hétérodoxes ennemis de l'Église, de scandale et de deuil pour les orthodoxes et les âmes pieuses, sans nul avantage, ni utilité pour personne (2). »

En effet, les constitutions d'Innocent X, d'Alexandre VII, de Clément IX, de Clément XI lui-même, n'ont rien guéri : les sectaires leur appliquent à toutes une fin de non-recevoir dans ce qu'ils appellent les maximes de l'Église de France. Et comment les évêques pourront-ils contraindre les fidèles à une adhésion antérieure d'esprit et de cœur aux jugements du Siège apostolique, quand ils enseignent eux-mêmes que les jugements du Pontife romain ne sont point irréformables par là même qu'il les a prononcés; quand ils jugent eux-mêmes après le Siège apostolique ?   Que si l'on  dit que  le consentement des

 

(1)  Matth. XXIV, 24.

(2)  Videmus enim, venerabiles Fratres (quod non sine intimo paterni cordis nostri mœrore loqui compellimur), plurimos in dies ab iis qui se Catholicos profitentur, palam scribi minuendis, convellendisque hujus Sanctae Sedis, ea profecto, ut minimum dicamus, libertate ac licentia quae nonnisi heterodoxis Ecclesis hostibus gaudio, orthodoxis vero piisque acandalo ac luctui, nemini certe fructui ac utilitati esse possint. (Epistola Clementis XI, Archiepiscopis, Episcopis et aliis ecclesiasticis Viris Conventus anni 1705.)

 

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pasteurs unis à leur chef forme une définition irréfragable, ceci suffira sans doute pour le catholique fidèle; mais comment saisir, dans ses inextricables détours, l'hérésie qui fuira toujours, tant qu'on ne lui opposera pas une répression efficace ? Aujourd'hui, le jansénisme est mort; mais il faut convenir qu'on l'a laissé vivre tout ce qu'il avait de vie, et ses influences dans la longue durée de son règne ont été assez grandes et assez profondes pour laisser encore dans l'esprit et les mœurs des catholiques français des traces qui ne s'effaceront entièrement qu'après bien des années.

A l'époque de l'Assemblée du clergé de 1705, Fénelon développait ainsi l'état de la France sous le rapport du jansénisme dans un Mémoire confidentiel, adressé à Clément XI : « Je n'encourrai pas sans doute le soupçon de ressentiment, si je découvre au seul  Saint-Père, avec franchise, en présence de Dieu et dans l'extrême péril de la religion, des choses qui sont  publiques dans les rues et dans les carrefours. M. le cardinal de  Noailles, archevêque de Paris, se trouve formellement envahi par certains chefs de la faction, sous couleur de piété et de discipline plus stricte, que, depuis dix ans, il est devenu impossible de le tirer des filets des jansénistes. Il n'écoute rien, ne voit rien, n'approuve rien que ce que lui suggèrent M. Boileau, M. Dugué, le P. de La Tour, général de  l'Oratoire,  M.   Le Noir, l'abbé   Renaudot, et plusieurs autres que tout le   monde connaît pour être imbus du jansénisme. Bien plus, on sait généralement que les principaux d'entre les quarante docteurs (signataires du fameux cas  de conscience) lui  ont  reproché publiquement de les avoir contraints à donner leur adhésion.On le croira facilement, pour peu qu'on lise le mandement dans lequel  l'évêque de  Châlons, après s'être entendu avec son frère le cardinal, enseigne qu'on satisfait aux  constitutions par le silence  respectueux.   En

 

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outre, le cardinal archevêque se déclare l'adversaire déclaré de tous les théologiens opposés au jansénisme, et les poursuit avec rigueur.

« M. le cardinal de Coislin, grand aumônier de France, homme bienfaisant, pieux, digne d'être. aimé de tout le monde, se conduit avec plus de douceur et de précaution; mais manquant lui-même de science, il a, jusqu'ici, laissé toute l'administration du diocèse aux seuls docteurs jansénistes, lesquels font l'objet de son  admiration.

« Quoique M. le cardinal Le Camus ait écrit, dans une lettre familière à un ami, certaines choses qui diriment expressément la question du fait, néanmoins il conste de beaucoup d'autres arguments que la doctrine et lafaction jansénistes lui ont toujours souri. Les archevêques de Reims et de Rouen ne sont pas moins déclarés pour l'une et pour l'autre. L'un, proviseur de Sorbonne, l'autre, collateur d'un grand nombre de cures dans la ville de Paris; tous deux riches en biens tant d'église que de famille,rpréposés à de vastes diocèses et à des provinces considérables.

« A ces chefs se joignent un grand nombre d'évêques; par exemple, en Languedoc, ceux de Rieux et de SaintPons, celui de Montpellier, frère de M. de Torcy, celui de Mirepoix; dans la province de Lyon, celui de ChâIon ; dans celle de Sens, celui d'Auxerre ; dans celle de Reims, celui de Châlons-sur-Marne; dans celle de Rouen, celui de Séez; dans celle de Tours, ceux de Nantes et de Rennes; dans notre province (de Cambrai), celui de Tournay qui a donné sa démission, et auquel je vois avec joie qu'on a donné un successeur excellent. Dans notre province encore, l'évêque d'Arrasest pieux, à la vérité, et sincèrement attaché au Siège apostolique, mais par le conseil et l'habileté des docteurs auxquels il a livré en entier et sa personne et ses affaires, il s'est

 

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laissé entraîner dans le   parti, séduit  qu'il  est par le rigorisme.

« La plupart des autres, incertains, flottants, se précipitent aveuglément du côté vers lequel incline le roi; et cela n'a rien d'étonnant. Ils ne connaissent que le roi, aux bontés duquel ils doivent leur dignité, leur autorité et leur fortune. Dans l'état présent des choses, ils n'ont rien à craindre ni à espérer du Siège apostolique : ils voient toute la discipline entre les mains du roi, et ils répètent qu'on ne peut ni établir, ni condamner les doctrines que d'après les influences de la cour.

« Il est cependant de pieux évêques qui suffiraient à confirmer le plus grand nombre dans la voie droite, si la multitude ne se trouvait entraînée dans le mauvais parti par ses chefs mal disposés (1). »

Telle fut l'influence de cet état de choses que l'opinion des catholiques dut nécessairement se modifier, se fausser même, en présence des contradictions sans nombre qui se montraient en tous lieux. Nous ne parlons pas ici des diocèses gouvernés par des prélats qui affichaient le Jansénisme ; les catholiques devaient y être dans l'oppression; mais n'est-il pas vrai que dans les diocèses dont les évêques avaient accepté les bulles et faisaient signer le formulaire, n'est-il pas vrai que les opposants aux constitutions apostoliques étaient admis à célébrer la messe dans les églises, bien qu'on ne leur permît pas d'entendre les confessions ? N'est-il pas vrai que les ouvrages du parti censurés à Rome (2) circulaient librement entre les mains du clergé et des fidèles ? N'est-il pas vrai que les fauteurs de doctrines condamnées, s'ils   avaient du talent, ou s'ils

 

(1)   Vid. la note A.

(2)  Outre le Missel de Voisin, le Nouveau Testament de Mons, le Rituel d'Alet, on pourrait citer plus de trente autres ouvrages du parti condamnés par brefs apostoliques, décrets du Saint-Office, ou de l'Index.

 

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pouvaient être utiles, étaient favorisés, employés, considérés; que leur influence était subie et qu'on acceptait même quelquefois les services qu'ils pouvaient rendre en leur qualité d'hommes de parti ? Voici ce qu'écrivait Bossuet à son neveu, dans l'affaire du quiétisme, au sujet d'un des examinateurs de la doctrine de Fénelon : « J'ai appris qu'il y a deux nouveaux consulteurs, dont l'un est M. l'archevêque de Chieti, et l'autre le sacriste de Sa Sainteté. On dit que ce dernier est habile homme et fort porté au jansénisme (1). Il y a vingt traits semblables dans la correspondance de Bossuet. Au reste, il suffit de connaître la biographie des principaux- personnages ou fauteurs de la secte (si l'on en excepte toujours les coryphées proprement dits comme Arnauld, Quesnel, Gourlin, etc.), pour voir comment ils ont été l'objet, presque continuel des faveurs et de la considération. Nous avons déjà montré, au chapitre précédent, la haute distinction qu'avait accordée François de Harlay à Sainte-Beuve, Chastelain, Le Tourneux, Santeul, etc., dans la correction de la Liturgie parisienne. Nous verrons la suite de ce scandale au XVIII° siècle, et nous nous rappellerons alors la parole du Christ : A fructibus eorum cognoscetis eos. Mais il est temps d'ouvrir notre récit.

Nous trouvons d'abord ce grand fait dont retentit le XVIII° siècle tout entier : la publication des Réflexions morales sur le Nouveau Testament, par le P. Pasquier Quesnel de l'Oratoire. Il était impossible que ce manifeste de la secte ne renfermât pas des principes dont l'application dût rejaillir sur la Liturgie. On y retrouvait en effet les doctrines d'Antoine Arnauld sur la lecture de l'Écriture sainte, doctrines qui avaient déjà produit directement la traduction du Nouveau Testament dit de Mons, et celles du missel par de Voisin, et du

 

(1) Œuvres de Bossuet. Tom. XLI, page 24,

 

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bréviaire par Le Tourneux; et indirectement le projet audacieux de remplacer dans la Liturgie, par des passages de la Bible, toutes les formules traditionnelles destinées à être chantées. Voici les propositions condamnées dans la Bulle Unigenitus :

 

Propositio 79. Utile et necessarium est omni tempore, omni loco et omnipersonarum generi, studere et cognoscere spiritum, pietatem et mysteria sacrœ Scripturœ.

Propositio 80. Lectio sacrœ Scripturœ est pro omnibus.

Propositio 81. Obscuritas sancti Verbi Dei non est laïcis ratio dispensandi seipsos ab ejus lectione.

Propositio 82. Dies dominicus a christianis debet sanctificari lectionibus pietatis et super omnia sanctarum Scripturarum. Damnosum est velle christianum ab hac lectione retrahere.

Propositio 83. Est illusio sibi persuadere quod notitia mysteriorum religionis non debeat communicari feminis lectione sacrorum librorum. Non ex feminarum simplicitate, sed ex superba virornm scientia ortus est Scripturarum abusus et natœ sunt hœreses.

Propositio 84. Abripere e christianorum manibus Novum Testamentum, seu eis illud clausum tenere, auferendo eis modum illud intelligendi, est illis Christi os obturare.

Propositio 85. Interdicere christianis lectionem sacrœ Scripturœ, prœsertim Evangelii, est interdicere usum luminis filiis lucis, et facere ut patiantur speciem quamdam excommunicationis.

Il suit de ces propositions, si chères à la secte, que l’Écriture sainte étant pour tous, et son obscurité ne devant point dispenser les laïques de la lire, on ne saurait trop encourager les traductions de la Bible en langue vulgaire ; que la Liturgie étant aussi un enseignement dogmatique, on doit la mettre, par une version, à la portée du peuple;

 

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inductions justifiées par la publication du Nouveau Testament de Mons, et la traduction du Missel et du Bréviaire romains, condamnées l'une et l'autre par le Saint-Siège.

Il suit encore de ces propositions que, puisque le dimanche doit être sanctifié par les chrétiens, au moyen de la lecture des saintes Ecritures, et que interdire, même aux simples femmes,  l'usage de cette lecture, c'est faire souffrir aux enfants de lumière une sorte d'excommunication,  il est à propos de retrancher du corps des offices divins, qui sont la principale lecture des fidèles, les jours de dimanche et de  fêtes, d'en retrancher toutes ces formules composées d'une parole humaine  qu'on  appelle Tradition, et   de   les remplacer par des passages  de l'Écriture choisis avec intention, et dont les fidèles auront l'intelligence au moyen de traductions qu'on fera à leur usage.

Mais comme ces traductions n'obtiendraient qu'imparfaitement leur but, et que le texte latin des offices divins est le seul qui puisse jusqu'ici retentir chanté dans les églises, Quesnel émet la proposition suivante:

Propositio 86. Eripere simplici populo hoc solatium jungendi vocem suam voci totius Ecclesiœ, est usus contrarius praxi apostolicœ et intentioni Dei.

Peut-être   jusqu'ici le lecteur avait-il  peine à saisir la liaison des sept propositions que nous venons  de  citer avec la Liturgie; peut-être trouvait-il nos conclusions un peu forcées, et blâmait-il la sévérité par laquelle  nous semblions vouloir, à tout prix, trouver un coupable. Nous aurions pu, pour  le rassurer,  faire appel à l'histoire et aux faits  qui nous   montrent  le  jansénisme en action dans  toute l'innovation  liturgique  du XVIII° siècle;   le P. Quesnel nous épargne lui-même la peine d'anticiper ainsi sur les événements. Voilà le but avoué de ses insinuations au  sujet de  l'Écriture sainte. Il veut demander

 

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compte à l'Église des motifs qui la portent à exclure la langue vulgaire de ses offices ; il se plaint qu'on arrache au peuple la consolation de joindre sa voix à celle de toute l'Église, et cela contrairement à la pratique apostolique et à l'intention de Dieu même.

C'est là, sans doute, un des points nombreux sur lesquels le jansénisme s'accorde avec son père le calvinisme; mais toutes les assertions  de la   secte  n'ont pas d'autre issue.  Seulement,  comme cette hérésie   est  destinée   à agir dans  l'intérieur de  l'Église, elle  a différents degrés d'initiation, ainsi que nous l'avons dit  au chapitre précédent. Les uns savent où ils vont : elle amuse les autres en flattant,   soit leur   amour-propre   national, soit  leur faible pour les nouveautés, et les destine à former, dans leur innocente docilité, les degrés où elle établira bientôt son   trône.   Plusieurs   des   évêques qui   publièrent  les nouveaux bréviaires et missels du XVIII° siècle  avaient condamné l'appel de la bulle  Unigenitus; mais  les faiseurs de ces  missels et de ces bréviaires, hommes à  la fois prudents et  passionnés, regardaient les Réflexions morales de Quesnel comme un livre d'or, adhéraient à sa doctrine, et dans le fond de leur cœur, et dans leur conduite.   Naturellement, tout leur soin devait être de faire pénétrer dans leurs compositions tout ce  qu'ils y pourraient glisser du venin de la secte. Nous verrons  comment ils s'y prirent.

En attendant, la secte antiliturgiste avait imaginé un moyen assez efficace, si l'autorité des évêques orthodoxes n'en eût arrêté l'usage ; un moyen assez efficace, disons-nous, de porter les peuples à désirer l'emploi de la langue vulgaire dans les offices divins : ce moyen était de ne plus observer le secret des mystères, mais d'introduire la récitation du Canon à haute voix. Ce fait, peu grave aux yeux des gens légers et non accoutumés à voir l'importance de la Liturgie, renfermait le germe d'une révolution

 

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tout entière. Si on lisait le Canon à haute voix, le peuple demanderait  qu'on le lût en français ; si la Liturgie et l'Écriture sainte se lisaient en langue vulgaire, le peuple deviendrait juge de l'enseignement de la foi sur les matières controversées; si le peuple avait  à prononcer entre Rome et Jansénius,  les  disciples de  l'évêque  d'Ypres comptaient  bien agir en  faveur de sa doctrine par leur influence, leurs prédications, leurs   sophismes.  Luther, Calvin et leurs premiers disciples n'avaient pas suivi une autre tactique, et l'on voit qu'elle leur avait grandement réussi sur  les masses. Aussi le concile de Trente avait-il jugé à propos de prémunir les fidèles contre la séduction,  par un double  anathème  lancé à la fois contre les partisans de la langue vulgaire   dans les offices divins, et contre ceux de la récitation du Canon à haute voix (1).

A l'époque de la réforme  du XVI° siècle, il se trouva des docteurs qui, partie par amour des nouveautés, partie par cette espérance aveugle et trop commune de ramener  les hérétiques en amoindrissant la doctrine ou les usages catholiques, crurent arrêter les effets  de l'audace des réformateurs, en blâmant la coutume vénérable de réciter en secret le Canon de la messe. Ce furent Gérard Lorichius et  George  Cassander : le premier, dans son traité intitulé de  Missa publica proroganda, publié  en 1536; le second, dans son livre que nous avons cité ailleurs sous ce titre: Liturgica de ritu et ordine Dominicœ Coenœ (Cologne,   1561).  Ce que  ces  deux docteurs avaient imaginé dans un but louable, sans doute,  mais peu  éclairé, fut exhumé au XVIII° siècle et choisi par la secte janséniste pour servir à la fois de moyen d'attaque

 

(1) Si quis dixerit Ecclesiae Romanae ritum quo submissa voce pars Canonis et verba consecrationis proferuntur, damnandum esse; aut lingua tantum vulgari  Missam  celebrari   debere,   anathema  sit. Conc. Trid. Sess. XXII. Can. .

 

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extérieure contre l'autorité de la Liturgie, et de signe de ralliement entre les adeptes.

Dans le  courant  du   XVII°   siècle, plusieurs savants, traitant du sacrifice de la Messe, avaient eu occasion, sans blâmer   la pratique de   l'Église, de   faire  la   remarque qu'à leur avis, l'usage de réciter le Canon à voix inintelligible n'était  pas de la première  antiquité et  ne s'était pas introduit dans l'Église avant l'an 1000. Le cardinal Bona affirme ce sentiment (1), et Bossuet l'insinue à propos du mot secreta qu'il cherche à expliquer dans le sens de séparation plutôt que dans celui d'oraison secrète (2). Nous avons dit plus haut que tel avait été aussi  le sentiment  de Nicolas Le  Tourneux.   Nous ne  voyons pas que, dans le cours du XVII° siècle, les jansénistes   aient fait   déjà   de grandes   démonstrations    sur cet  article; cependant il semblerait  que la question pratique aurait été dès lors débattue dans un certain degré, puisque nous trouvons, sous la date du 16 mai 1698, un mandement de Mathurin Savary, évêque de Séez, qui défend, sous peine de suspense, de prononcer le Canon de la messe autrement qu'à voix basse. Nous avons cité plus haut, dans la bibliothèque liturgique du XVII°  siècle, un ouvrage rempli d'une  certaine couleur  polémique  et  composé par le   docteur Robbes, sous  ce titre : Dissertation sur la manière dont on doit prononcer le Canon et quelques antres parties de  la Messe. (Neufchâteau,   1670.) L'auteur se prononce pour la pratique des missels.

Dès les premières années du XVIII° siècle, la question revint sur le tapis et se formula promptement en question de parti. Nous retrouvons encore ici dom Claude de Vert, le grand promoteur du trop fameux Bréviaire de Cluny.  Dans son livre intitulé: Explication simple,

 

(1) Rerum Liturgicarum, lib. II, cap. XIII, § I.

(2) Explication de quelques difficultés sur la Messe, page 503.

 

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littérale et historique des cérémonies de l’Église, il se prononce en faveur de la récitation du Canon à haute voix, comme plus conforme à l'antiquité; mais cependant, nous devons le dire, il reconnaît, quant à la pratique, que la rubrique des missels est trop claire pour qu'on puisse s'y méprendre, et trop expresse pour qu'on puisse licitement s'en écarter.

Un grand scandale ne tarda pas à éclater sur ce sujet, dans l'église de Meaux. François Ledieu, chanoine de la cathédrale et autrefois secrétaire intime de Bossuet, sur lequel il a laissé des mémoires d'un grand intérêt, ayant été chargé de diriger l'impressiondu Nouveau Missel de Meaux, qui parut en 1709,0sa, de son autorité privée, trancher la question par la plus criante des innovations. Au mépris de l'intégrité de la Liturgie, il introduisit des Amen précédés d'un R/ rouge à la suite des formules de la consécration et de la communion, et plaça le même signe avant chacun des Amen qui se trouvaient déjà dans le Canon. Son but, comme il est aisé de le voir, était de contraindre le prêtre à réciter le Canon à voix haute, pour que le peuple, ou du moins les clercs, pussent répondre Amen dans les endroits désignés par ce R/. On reconnaît à ces moyens subtils et ingénieux l'astuce du parti dont François Ledieu était alors l'organe plus ou moins intelligent. Il fit en même temps paraître une Lettre sur les Amen du Nouveau Missel de Meaux. Cependant ces Amen firent un bruit terrible dans toute l'Église de France; mais Dieu avait placé sur le siège de Meaux un pasteur orthodoxe qui ne tarda pas à désavouer avec éclat l'œuvre audacieuse à laquelle on avait voulu associer son nom. Henri de Thyard de Bissy, successeur immédiat de Bossuet, et qui se montra toujours ferme dans la lutte contre le jansénisme, rendit, en date du 22 janvier 1710, un mandement vigoureux dans lequel il interdisait, sous peine de suspense, l'usage du Nouveau Missel publié sous son nom, jusqu'à ce que des corrections par

 

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lui indiquées eussent fait disparaître les dernières traces des scandaleuses innovations dont ce livre avait été souillé. Il signalait ces innovations comme contraires à l'usage immémorial, non-seulement du diocèse de Meaux et de tous ceux de la métropole (de Paris), mais encore de toute l’Église, et comme tendantes à favoriser la pratique de dire le Canon de la sainte Messe à voix haute et intelligible aux assistants ; et finissait par défendre la lecture de la Lettre de l'abbé Ledieu.

De son côté, le Chapitre de la cathédrale de Meaux s'assembla extraordinairement, et rédigea la déclaration suivante qui fut imprimée à la suite du mandement de l'évêque de Meaux :« Messieurs assemblés extraordinairement........déclarent par la présente que, dans les principaux changements rapportés et approuvés en termes généraux par ladite conclusion, il n'a été question que de quelques rites et cérémonies particulières à l'église de Meaux, et non point du mot Amen, précédé d'un R/ rouge aux paroles de la consécration et de la communion du Prêtre, ni d'un autre R/ rouge avant tous les Amen qui sont à la fin des oraisons de l'ordre de la Messe et du Canon ; non plus que des paroles submissa voce expliquées par celle-ci : id est sine cantu, dans les rubriques qui traitent de la Messe haute ; ledit sieur Ledieu n'en ayant jamais parlé au Chapitre, dont Messieurs ont marqué leur surprise à Monseigneur l'évêque et à leurs députés, aussitôt qu'ils ont eu connaissance de ces changements et additions par l'impression du Nouveau Missel de Meaux (1). »

Telle fut la fin de cette triste affaire dans le diocèse de Meaux. On dit que François Ledieu fut tellement affecté

 

(1) Le P. Le Brun. Dissertation sur l'usage de réciter en silence une partie des prières de la Messe dans toutes les églises et dans tous les siècles. Dans l'Avertissement, page iij et suivantes.

 

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du déplaisir que lui causa l'humiliante issue de son entreprise, qu'il en mourut de chagrin (1).

Mais ni la mort de François Ledieu, ni l'énergique conduite de l'évêque de Meaux, ne ralentirent l'ardeur de la secte à demander la récitation du Canon à haute voix. Une polémique très-vive s'engagea entre les deux camps qui partageaient alors le clergé en France. Les droits de l'orthodoxie furent d'abord soutenus par Pierre Le Lorrain, plus connu sous le nom de l'abbé de Vallemont. Dans un ouvrage assez mal rédigé, mais toutefois remarquable par la science incontestable dont l'auteur y faisait preuve, il démontra jusqu'à l'évidence la témérité des novateurs qui voulaient faire prévaloir leur système contre une des règles les plus antiques et les plus vénérables de l'Eglise. Son livre, qui est intitulé: Du secret des mystères, ou l'Apologie de la rubrique des missels (2), fut vivement combattu par un chanoine de Laval, nommé Baudouin, qui publia des Remarques critiques sur le livre de l'abbé de Vallemont, ou apologie de D. Claude de Vert (3).

Le trop fameux Ellies Dupin n'avait pas non plus fait défaut dans cette grave circonstance. Il avait donné une Lettre sur l'ancienne discipline de l'Église touchant la célébration de la Messe (4), dans laquelle il se prononçait avec son audace ordinaire pour la prétendue antiquité, contre la rubrique des missels. Nous trouvons, plusieurs années après, une brochure intitulée : L'Esprit de l'Église

 

(1)  Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIII° siècle. Tome IV, page 56.

(L'affaire du Missel de Meaux a paru si importante à dom Guéranger, à cause de la participation de Bossuet, qu'il y est revenu dans une note de plusieurs pages que nous reportons du tome III à la fin de celui-ci.)

(2)  Trévoux, 1710. Trois vol. in-12.

(3)  Bruxelles, 1712. In-12.

(4)   Paris, 1710. In-12.

 

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dans la célébration de ses mystères, où l'on traite cette question : Doit-on lire le Canon submissa voce (1) ?

Tous ces écrits appelaient une réfutation complète, et l'on convenait que le livre de l'abbé de Vallemont était insuffisant pour terminer la controverse. Il est vrai qu'aux yeux des fidèles enfants de l'Église elle était terminée, il y avait déjà longtemps, et par le canon du concile de Trente, et par la rubrique expresse  du Missel romain ; toutefois il était à propos qu'un bon livre fût composé sur une matière aussi importante. Déjà, on connaissait le sentiment des deux plus illustres liturgistes bénédictins de l'époque, dom Mabillon et dom Martène; on savait qu'ils flétrissaient le nouveau système de toute l'autorité de leur érudition si vaste sur la matière des rites sacrés. Le P. Le Brun, de l'Oratoire de France, personnage connu déjà par sa science liturgique et son irréprochable orthodoxie, entra dans la lice, et publia, en 1725, à la suite de son bel ouvrage sur la Messe, une dissertation de trois cents pages sur l'usage de réciter en silence une partie des prières de la Messe dans toutes les Églises et dans tous les siècles (2). Le docte oratorien traita la question sous toutes ses faces, examina dans le plus grand détail, et discuta de la manière la plus victorieuse les faits tirés de l'antiquité, sur lesquels on croyait pouvoir appuyer l'accusation de nouveauté intentée aux missels. Nous n'entrerons point ici dans le détail des arguments proposés de part et d'autre, puisque la question,  vue dans ce détail, n'appartient point à l'histoire générale, mais bien à l'histoire spéciale de la Liturgie ; il nous suffira de dire pour le présent que l'ouvrage du P. Le Brun obtint, non-seulement le suffrage des savants, mais encore l'approbation de tout ce  que  l'Église de France renfermait  alors  de

 

(1)   1724. in-4°.

(2)  Paris, 1725. In-8°.

 

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prêtres orthodoxes ; cependant, ni ce livre, ni le zèle de plusieurs prélats qui se joignirent aux évêques de Séez et de Meaux, pour interdire la récitation du Canon de la messe à haute voix, n'arrêtèrent l'audace des novateurs.

Parlons maintenant d'un fait capital qui se passa peu d'années après la publication du Missel de Meaux, et qui, s'il dut servir d'encouragement à l'audace des sectaires, dut aussi dévoiler aux yeux des moins prévenus la liaison intime qui réunissait dans l'esprit des jansénistes la récitation du Canon à haute voix avec les doctrines chères au parti. Nous venons de constater tout à l'heure les effets du zèle de l'ancien secrétaire et commensal de Bossuet; maintenant, c'est le neveu du grand homme que nous allons considérer à l'œuvre. En devra-t-on conclure la complicité de l'illustre évêque de Meaux ? Le lecteur sévère et impartial considérera peut-être avec quelque attention un fait aussi étrange ; s'il a lu la correspondance de Bossuet avec son neveu, s'il y a observé les ménagements gardés envers les jansénistes comme jansénistes, il plaindra le grand homme qui a eu le malheur d'attacher son nom aux opérations des assemblées de 1682 et de 1700. Il se rappellera, peut-être, ces paroles de Benoît XIV : « Si l'on s'est abstenu de proscrire la Défense de la déclaration du Clergé de France, ce n'a point été seulement par égard pour la mémoire de l'auteur qui, sur tant d'autres chefs, a bien mérité de la religion, mais encore par la juste crainte d'exciter de nouvelles dissensions (1). »

Si, au contraire, le lecteur est un de ceux qui persistent à voir dans Bossuet un Père de l'Église, il aura la ressource de dire que ce n'est pas la première fois que les sectaires

 

(1) Tandem conclusum fuit ut a proscriptione abstineretur, nedum ob memoriam auctoris, ex tot aliis capitibus de Religione bene meriti, sed ob justum novorum dissidiorum timorem. (Bened. XIV. Epist. ad supremum Hispanice Inquisitorem. Opp., tome XV, pag. 117.)

 

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ont cherché à cacher la malice de leurs innovations sous le manteau révéré des docteurs les plus orthodoxes.

Quoi qu'il en soit, Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Troyes, ayant annoncé à son clergé et aux fidèles de son diocèse, la publication d'un nouveau missel, par un mandement du 20 septembre 1736, le Chapitre de la cathédrale assemblé, le 10 octobre suivant, résolut, à la majorité de dix-sept voix contre cinq, d'interjeter appel comme d'abus à l'archevêque de Sens, métropolitain. Le siège de l'illustre église de Sens était alors occupé par Jean-Joseph Languet de Gergy, prélat zélé, qui s'opposa comme un mur pour la maison d'Israël, et dont le nom fera à jamais la consolation de l'Église, en dépit des calomnies et des malédictions dont les jansénistes l'ont couvert. Déjà il avait eu occasion de paraître dans la lutte pour défendre les vrais principes de la Liturgie contre les novateurs, dans l'affaire de la récitation du Canon. Un ouvrage contre dom Claude de Vert, publié en 1715, et dont nous parlerons bientôt, avait témoigné de la pureté des sentiments de Languet sur cet article. Le scandale du Missel de Troyes anima donc au plus haut degré le zèle du prélat, et,en effet, il était difficile qu'un évêque aussi orthodoxe ne fût pas révolté de l'audace des novateurs qui avaient rédigé ce livre.

Le Missel de Troyes de 1736 portait, entre autres rubriques, que le Canon de la messe devait être récité, non secrètement, secreto, submissa voce, suivant les missels antérieurs, mais simplement submissiori voce, à voix plus basse que les autres parties de la messe. On n'avait pas osé placer les R/ qui avaient si mal réussi à Meaux ; d'autre part, il eût été trop hardi de formuler une rubrique entièrement franche. Le parti avait choisi les mots submissiori voce, pour submissa voce, et la pratique donnait l'interprétation à ceux qui n'auraient pas eu une connaissance suffisante de la grammaire pour démêler le sens de la rubrique.

 

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On avait supprimé, dans l'administration de la communion aux fidèles, l'usage déjà si ancien de réciter le Confiteor, les prières Misereatur et Indulgentiam, et même ces paroles du prêtre : Ecce Agnus Dei, et Domine, non sum dignus.

Contre l'usage actuel de l'Eglise, observé même dans là Messe pontificale, le Missel de Troyes abrogeait la rubrique qui prescrit au prêtre qui célèbre une messe solennelle, de réciter en particulier les prières et les lectures qui se font au chœur.

Une autre rubrique du missel de Troyes, plus scandaleuse que celles que nous venons de citer, témoignait le désir de voir abolir dans les églises du diocèse l'usage de placer une croix et des chandeliers sur l'autel; on devait se borner à y mettre ce qui est requis pour le sacrifice, c'est-à-dire le calice, la patène et l'hostie.

Enfin, à l'exemple du missel de Harlay, le missel de Bossuet, évêque de Troyes, supprimait toutes les pièces chantées qui n'étaient pas tirées de l'Écriture sainte, et,

, ce qui lui appartient en propre, les remplaçait par des textes choisis dans un but évidemment janséniste. D'autre part, ses innovations étaient dirigées dans l'intention évidente de diminuer le culte de la sainte Vierge et la vénération due à saint Pierre et au Siège apostolique.

Tel était le Missel de Troyes, bien digne, comme l'on voit, d'enflammer le zèle d'un aussi intègre gardien de l'orthodoxie que le parut toujours l'archevêque Languet. Il reçut avec joie l'appel du Chapitre de Troyes, et lui adressa un mandement plein de science et de vigueur qui fut bientôt suivi de deux autres, adressés en général au clergé soumis à la juridiction de l'archevêque de Sens. Ces trois pièces, pour la rédaction desquelles le prélat emprunta l'aide du P. de Tournemine, savant jésuite, avec lequel il était dans une étroite liaison, sont trop importantes et résument d'une manière trop précise les

 

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divers points de la controverse catholique contre les anti-liturgistes, pour que nous puissions nous dispenser d'en placer une analyse dans cette histoire de la Liturgie. On verra que si nous mettons une grande importance à certaines choses, nous n'exagérons rien, et que nous avons pour nous, dans notre lutte contre les innovations qui ont désolé nos sanctuaires, non-seulement l'autorité des pontifes romains, mais encore celle d'un des plus grands prélats que l'Église gallicane ait possédés dans les temps modernes.   Les mandements originaux de l'archevêque Languet sont devenus fort difficiles à trouver aujourd'hui: heureusement qu'il eut l'idée de pourvoir à cet inconvénient en les faisant traduire en latin et les publiant, en 2 volumes in-folio, sous ce titre : J. J. Languet, archiepiscopi Senonensis, antea episcopi Suessionensis, opéra omnia  pro   defensione    Constitutionis   Unigenitus   et adversus ab ea appellantes successive edita,  in latinam linguam conversa a variis Doctoribus Parisiensibus, et ab auctore recognita et emendata (1). C'est dans cette collection qui jouit d'une si grande estime que nous puiserons les paroles de l'archevêque de Sens ; nous placerons dans les notes le texte latin des morceaux que nous aurons traduits.

Le prélat commence par signaler avec sagacité la double tendance des novateurs en matière de Liturgie : « Il y en a, dit-il, et c'est une chose déplorable, qui osent introduire des changements dans les rites sacrés, tantôt pour faire revivre, disent-ils, les usages de l'antiquité, tantôt pour donner une plus grande perfection à des usages  nouveaux (2).   »   En effet, toute l'innovation

 

(1)  Sens, 1752.

(2)   Sunt   tamen   identidem ( et  hoc dolendum ) qui hos Sacros ritug immutare  audent ;  modo   ut  antiquitatis usus, ut aiunt, reviviscant modo ut novelli ad majorem perfectionem adducantur. ( J. J. Languet opera,  tom.  II Mandatum   et   Pastoralis   institutio  de  novo  Missali Trecensi, pag. 1218.)

 

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liturgique des XVII° et XVIII° siècles repose sur cette double et contradictoire prétention, et c'est déjà l'avoir réfutée que de l'avoir signalée.

Languet reproche ensuite à l'auteur du Missel d'avoir introduit de nouveaux rites sans le consentement de l'église métropolitaine, à laquelle, dit-il, d'après les conciles, toutes celles de la province doivent se conformer dans les divins offices (1). Le lecteur trouvera sans doute que le centre d'unité auquel l'archevêque rappelle son suffragant, est d'une autorité bien minime, surtout quand on se souvient que toutes les églises d'Occident ont joui des bienfaits de l'unité romaine dans la Liturgie ; mais, plut à Dieu que nos diocèses de France, partagés comme ils le sont entre tant de Liturgies diverses, s'accordassent du moins dans celle qu'ils ont choisie, avec leur église métropolitaine ! Mais on ne s'arrête pas où l'on veut.

Venant ensuite à la rubrique du Missel de Troyes qui favorise la récitation du Canon à haute voix, l'archevêque de Sens s'exprime ainsi : « On ne peut mettre en doute que l'auteur du Missel n'ait eu l'intention d'introduire la récitation, à haute voix, du Canon et des oraisons appelées secrètes. S'il ne l'a pas proféré ouvertement, il s'est efforcé d'insinuer subtilement et avec adresse cette pratique qui, depuis environ quarante ans, semble avoir été introduite dans nos églises par certains prêtres sans mission et sans autorité, et qu'affectent spécialement ceux-là mêmes qui se sont montrés indociles et désobéissants aux Constitutions apostoliques (2).  » Le

 

(1)   Pag. 1219 et seq.

(2)  In dubium revocari non potest quin auctor Missalis recitationem Canonis et Orationes qua: Secretae vocantur, alta et intelligibili voce inducere tentaverit. Si id aperte non pronuntiat, subtiliter et callide instillare conatus est praxim hanc quae a quadraginta circiter annis in nostras Ecclesias introducta videtur a nonnullis Sacerdotibus sine missione et autoritate, et speciatim ab iis aftectatur qui Constitutionibus apostolicis indociles se et inobedientes praebuerunt. (Pag. 1229.)

 

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prélat, après avoir fait ressortir la mauvaise tendance de ces mots submissiori voce, et dénoncé le fait d'un grand nombre de prêtres du diocèse de Troyes qui prenaient occasion de cette rubrique pour réciter le Canon à haute voix, combat avec vigueur les principes des jansénistes sur cette matière (1) : mais nous ne devons pas nous y arrêter ici.

Il signale aussi avec zèle l'audace du Missel de Troyes dans la suppression des prières qui accompagnent l'administration de la communion aux fidèles, et la défense qui y est faite de donner la communion hors le temps de la messe. « Ainsi, dit-il, le peuple récitera désormais la messe avec le prêtre ; il participera avec lui, et de la même manière, au sacrifice ; il recevra la communion, comme les calvinistes prennent la cène dans leurs assemblées (2) ! » L'archevêque de Sens allègue ensuite tous les missels en usage aujourd'hui dans l'Église latine, et le pontifical romain lui-même qui prescrit la récitation du Confiteor dans l'administration de la communion à tous les ordinands, sauf les prêtres qui viennent de concélébrer avec l'évêque. Il montre que cet usage de confesser ses péchés par une formule liturgique, avant de recevoir la communion, bien qu'il ne soit pas de la première antiquité, a été suggéré, du moins quant à l'esprit, par Origène et saint Jean Chrysostome, et que, dans tous les cas, dès qu'un usage est établi et gardé universellement dans l'Église, un catholique ne saurait se dispenser de le considérer comme institué dans le Saint-Esprit (3). S'il fallait supprimer les choses de la Liturgie qui ne sont pas de la première antiquité, on devrait donc abolir la récitation

 

(1) Pages 1229-1244, 1304-1317.

(2)  Plebs infima missam cum sacerdote recitabit ; et cura eo, et eodem modo sacrificio participabit, communionem accipiet sicut ccena porrigitur in Calvinianorum coetu. (Pag. 1222.)

(3)   Page 1226.

 

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du Gloria in excelsis, qui, au temps de saint Grégoire, n'était récité que par l'évêque seul; supprimer l'usage du Symbole de Constantinople qui n'a été introduit dans l'Église romaine que sous le Pape Benoît VIII; célébrer la messe à l'heure du souper, comme au temps des apôtres ; ramener la messe au rite que décrit saint Justin dans sa seconde Apologie, etc. (1) ?

Languet passe à cette autre rubrique du Missel de Troyes qui supprime l'usage déjà ancien dans l'Église latine, par lequel le célébrant de la messe solennelle est obligé de lire à l'autel, en son particulier, les prières et lectures qui se font au chœur. Il se plaint de l'esprit d'innovation audacieuse qui a produit cette nouvelle dérogation aux usages reçus, et après avoir montré combien est futile cette prétention à retracer les usages de l'antiquité, quand on est si éloigné soi-même de l'esprit des temps primitifs du christianisme, il conclut ainsi : « C'est faire illusion à un peuple simple par ce non d'antiquité, que de se borner à l'invoquer pour autoriser le prêtre à s'abstenir de lire les choses qui sont chantées ; pour supprimer des prières qui ont été prescrites par un motif d'édification dans l'administration de la communion ; pour faire réciter, dans la messe, à voix haute, des prières que l'Église ordonne de réciter secrètement (2). »

Venant ensuite à la coupable entreprise du Missel de Troyes tendant à supprimer l'usage de la croix et des chandeliers sur l'autel pendant la messe, Languet dénonce

 

(1)  Page 1227.

(2)  Sub nomine antiquitatis populo simpliei illuditur, cum tam venerandum nomen ad nihil aliud adhibetur, nisi ut sacerdos a legendo ea quae cantantur, abstineat ; ut preces quae in communione ad aedificationem praescriptae sunt, tollantur ; ut clara voce in missa recitentur quae secreto recitanda Ecclesia praecipit. Hœc enim sub antiquitatis nomine tentare, est ipsi venerandae derogare, et illam contemptui exponere. (Page 1247.)

 

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les instincts calvinistes qui se traduisent si maladroitement dans cette rubrique. « Déjà, dit-il, plusieurs églises se sont réduites à cette rustique nudité que cherche à inspirer l'auteur de l'innovation. Ce sont celles qui ont pour pasteurs quelques-uns de ces prêtres qui sont aujourd'hui en lutte avec le souverain Pontife pour la constitution apostolique, et qui, en même temps qu'ils affectent une doctrine singulière, ont entrepris de se donner un culte singulier ; c'est là le scandale dont nous gémissons, le péril qui nous fait craindre. Le schisme qui doit son origine à une désobéissance aux décrets apostoliques, se consommera par les variations du culte extérieur (1). »

L'infatigable prélat attaque ensuite les changements faits par l'évêque de Troyes au Missel romain, la suppression des formules grégoriennes, et la substitution arbitraire ou malveillante de certains passages de l'Écriture sainte aux antiennes formées des paroles de la tradition, ou même empruntées, dès la plus haute antiquité, à l'Écriture elle-même. C'est ici que nous n'avons plus à combattre, nous seul, contre les audacieuses réformes de François de Harlay, de Nicolas Le Tourneux et de dom Claude de Vert. L'illustre archevêque descend avec nous dans la lice, et démasque l'esprit novateur qui a déjà produit en plusieurs lieux le scandaleux abandon des saints cantiques grégoriens, et qui se prépare à inonder la France de bréviaires et de missels dressés sur le même plan. Ce ne sera

 

(1) Jam quasdam ecclesias reperies quae ad illam rusticam nuditatem quam innovator inspirat, rediguntur. Sunt autem illae quibus praesident sacerdotes qui hodie cum summo Pontifice de Constitutione pugnant, sibique suam fidem fingunt, et similiter suum peculiarem cultum sibi quoque fingere aggrediuntur, singularitatem in cultu sicut in doctrina affectantes. Hoc dolemus propter scandalum, hoc timemus propter periculum. Schisma quod per inobedientiam circa decretum Apostolicum oriri cœpit, per cultus exterioris diversitatem consummabitur. (Pag. 1249.)

 

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plus seulement un pape, saint Pie V, qui protestera contre ces Liturgies particulières, fabriquées sans autorité, et qui déchireront la communion des prières catholiques, discerpere communionem (1); c'est un des plus grands prélats de l'Église de France dont nous ne ferons plus, pour ainsi dire, que répéter la doctrine et proclamer le jugement.

« Cette vénérable antiquité,dit-il, que l'auteur du Nouveau Missel se glorifie d'imiter, il la foule aux pieds dans la composition des nouvelles messes qu'il substitue aux anciennes : ce qui prouve que cet auteur, dans les nouveautés qu'il a voulu introduire, a choisi l'antiquité pour prétexte et non pour règle. En effet, les   introït,  graduels, offertoires, etc., que l'on chante, depuis tant de siècles, dans l'Église romaine, sont tellement changés dans le nouveau Missel, qu'à peine en trouve-t-on un très-petit nombre qui appartiennent aux livres liturgiques de saint Grégoire, d'où ils ont passé, comme d'une source pure,  dans le missel romain, et ont été employés par presque  toutes   les   églises   particulières. Notre nouveau faiseur (fabricator novus) n'a pas épargné davantage les oraisons et les collectes qu'il n'avait fait les introït et les graduels. Confiant à l'excès dans son génie, se jugeant plus docte et plus prudent  que l'Église entière, il a supprimé des choses qui étaient consacrées par une si grande antiquité et universalité, pour leur substituer ses inventions et ses idées, sous le seul et frivole prétexte qu'il n'employait que le pur texte de l'Écriture. Je dis avec assurance que les innovations du missel n'ont point d'autre source que les idées et les inventions propres de leur auteur ; car c'est lui-même qui,  dans   la composition   de   la  nouvelle Liturgie, employant certains textes de l'Écriture, les a

 

(1) Vid. tome I, page 5o2.

 

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adaptés aux dimanches et aux diverses fêtes, suivant son gré et sa volonté, et quelquefois même contre le sens véritable et original des Livres saints. Cette composition, imaginée par un simple particulier, a-t-elle donc dû être préférée et subrogée à des formules que l'Église universelle a approuvées par son usage durant tant de siècles ? Il n'a pas même fait grâce aux fêtes les plus solennelles, ni à ces jours, du carême par exemple, dans lesquels l'office public est plus assidûment fréquenté par les fidèles. Il a changé presque en totalité les messes de Pâques, de Noël, de l'Avent, ou du Carême.

« Il n'a pas compris, cet auteur, quelle confirmation la foi orthodoxe retire de l'antiquité et de l'universalité de nos Liturgies sacrées. Cependant, les Liturgies qui dès les premiers siècles de l'Eglise, même longtemps u. avant saint Grégoire, se lisent dans toute l'Église, sont autant de monuments précieux de la tradition qui étayent et confirment notre croyance. C'est leur témoignage que la foi catholique emploie comme une arme contre les novateurs ; cette foi qui est une, perpétuelle et universelle. Si donc une église particulière supprime ces monuments sacrés, elle dépose les armes qui lui servaient à combattre les novateurs, elle les enlève des mains des fidèles. Que notre faiseur orne, tant qu'il voudra, ses Liturgies nouvelles de cantiques élégamment composés, de textes de l'Écriture sainte ingénieusement trouvés, habilement adaptés aux fêtes et aux solennités ; que sont toutes ces choses ingénieuses et élégantes, quelle est leur autorité, si on les compare aux formules qui, employées et chantées par tout l'univers, depuis quinze siècles au moins, sont pour les fidèles un enseignement de la même foi ? Le dernier laïque, en quelque lieu du monde que ce soit, prêtant l'oreille aux chants qui se font entendre dans l'église

 

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a qu'il fréquente, connaît, sans aucun effort, qu'en tous lieux et toujours, les mêmes mystères et les mêmes jours de fête ont été et sont encore célébrés ; que le monde entier professe unanimement, et a constamment professé par la tradition la plus ancienne, cette même foi, ces vérités capitales qui sont exprimées dans les Liturgies. Ce qu'on voudrait introduire de nouveau, dans une église particulière, au mépris de l'antiquité et de l'universalité, ne peut avoir d'autre autorité que celle d'un prélat particulier, homme sujet à l'erreur, et d'autant plus sujet à erreur qu'il est seul, qu'il introduit des choses nouvelles, qu'il méprise l'antiquité et l'universalité. Or une chose consacrée par l'usage antique et universel, est gardée d'erreur par les promesses mêmes de Jésus-Christ, est fondée sur l'autorité même de Jésus-Christ, qui assiste toujours son épouse et lui garantit la foi par sa propre vérité, et la sagesse du gouvernement par sa propre prudence.

« Mais voici quelque chose qui n'est pas moins grave. Celui qui a introduit tant d'innovations dans sa Liturgie, changeant et effaçant des choses qui avaient été imitées et empruntées de la Liturgie de l'Église romaine, paraît n'avoir pas du tout compris l'intention qu'eurent nos pères dans cette imitation de la Liturgie romaine. Par honneur pour |le premier siège, et pour resserrer l'union sainte avec lui, ils crurent en devoir adopter les rites, après avoir renoncé à l'antique Liturgie nationale. Il est advenu de là que l'ancien rite de l'Église gallicane, le mozarabique en Espagne, l'ambrosien en Italie, ont presque entièrement péri. Nos pères savaient que l'unité dans la vraie foi dépend totalement de l'union avec le Saint-Siège et avec le vicaire de Jésus-Christ et que les églises qui sont d'accord avec l'Église romaine, mère et maîtresse de toutes les églises et centre commun,  sont garanties de  toute séduction

 

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d'erreur et de schisme. Or cette union se forme et se conserve par l'usage d'une même Liturgie, et le lien entre tant de nations isolées les unes des autres, et souvent même en guerre entre elles, paraît toujours dans l'unité des prières, des fêtes et du culte public (1). »

Languet rappelle la sollicitude de Pépin et de Charle-magne pour établir la Liturgie romaine en France, et le zèle de saint Grégoire VII pour la faire prévaloir en Espagne; après quoi il ajoute: « Alors, on mettait du prix à garder l'unité avec l'Église romaine, et chacun concourait avee joie aux moyens de la corroborer en toute manière; car tous sentaient l'utilité et la nécessite de cette union. On ne portait point envie à la supériorité de cette Église mère; on n'avait pas honte de lui être soumis et de lui obéir ; que dis-je ? on s'en faisait gloire et on sentait que cette obéissance était le moyen de maintenir et de fortifier l'unité. On jugeait nécessaire de réunir le rameau au tronc, de ramener le ruisseau à la source, et comme la gloire et la solidité de l'Église consistent dans son unité, on pensait que cette unité devait être produite et confirmée par une légitime subordination. Ainsi pensèrent nos pères, ceux-là mêmes  par lesquels la foi est venue jusqu'à nous.  Ils ont bien d'autres idées, ceux qui aujourd'hui n'ont pas de honte d'appeler l'Église romaine une église étrangère, et d'affirmer que l'usage des livres liturgiques de cette Église n'a été introduit que par tolérance dans le diocèse de Troyes. Ainsi, sous le voile d'une Liturgie plus élégante, on cache le mépris de la Liturgie romaine; ainsi on affaiblit la sainte et précieuse unité ; ainsi les liens qui nous unissaient à la Mère-Église se brisent peu à à peu; ainsi on prépare de loin les peuples à la séparation.

 

(1) Vid. la Note B.

 

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«De la différence des rites naîtra peut-être le mépris, et même la haine qui finit souvent par le schisme. Qui ne serait saisi de crainte en considérant le schisme des Grecs, et en se rappelant qu'un des motifs de cette funeste séparation fut que l'Église romaine ne chantait pas alleluia durant le Carême : ce que les Grecs reprochaient comme un grand crime au pontife romain et aux évêques d'Occident (1). »

L'archevêque de Sens mentionne ensuite la condamnation du Bréviaire du cardinal Quignonez, et de ceux de Soissons et d'Orléans, par la Sorbonne, au xv1° siècle, condamnation motivée, ainsi que nous l'avons raconté en son lieu (2), sur la nouveauté et la témérité qui paraissaient dans ces bréviaires, sur le scandale que le peuple ne manquerait pas d'y prendre, sur le schisme que pouvaient amener de semblables innovations ; puis il continue en ces termes : « Tel était le jugement qu'on portait autrefois sur les innovations dans la Liturgie, même quand elles n'avaient lieu que dans cette partie des offices qui, étant plus spécialement entre les mains des prêtres, est moins familière aux laïques. Quel jugement auraient porté ces graves et très-sages maîtres, s'ils eussent découvert des innovations importantes jusque dans la célébration de la messe et dans l'administration de la communion aux fidèles ? S'ils eussent vu les introït et les graduels de l'antique missel entièrement changés, la vénérable antiquité foulée aux pieds, pour mettre en place les idées singulières et les inventions d'un particulier (3) ? »

(1)   Vid. la Note C.

(2)  Tome I, chap. XV, pag. 364 et 439.

(3)  Tale olim ferebatur judicium de qualibet innovatione circa Liturgiam, etiam in Officiorum parte quœ Sacerdotes spectatpraecipue, quaeque laïcorum manibus minus teritur. Quid judicassent graves illi et sapientissimi magistri, si majoris momenti innovationes deprehendissent in ipsius  Missœ celebratione,   et  communione  fidelibus  distribuenda ?  Si vidissent Missalis antiqui Introitus, et Gradualia omnino immutata, atque antiquitatem venerandam conculcatam, ut eis substituerentur singulares ideae et hominis particularis inventa. (Ibidem, page 1255.)

 

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Dans un autre mandement sur le Missel de Troyes, l'archevêque discute avec une grande sagacité le prétexte qu'on  a mis en avant pour justifier tant  d'innovations scandaleuses : « On n'a voulu, dit-on, rien admettre dans les prières de la messe qui n'ait été emprunté, de mot à mot, aux saintes Écritures. » « Mais d'abord, répond Languet, cela est impossible , autrement,  il faudrait changer toutes les oraisons, de même qu'on a changé tous les introït et tous les graduels. En effet, ces antiques oraisons qui, presque toutes, sont extraites du Sacramentaire de saint Grégoire, ne sont point compote sées de textes de l'Écriture. D'après le même principe, on devrait aussi changer le Gloria in excelsis, le Credo, le Confiteor, et nombre d'autres prières consacrées par leur antiquité. L'auteur du Nouveau Missel n'a pas osé aller jusque-là ; mais cela seul aurait dû faire comprendre la fausseté de cette  règle imaginaire  qui, n'étant appuyée  sur aucun fondement   solide,  est  tellement impraticable qu'on est obligé de s'en écarter dans un grand nombre d'occasions. »

« En second lieu, qui a prescrit cette règle ? Est-ce un i concile, ou quelque autre monument de la vénérable antiquité ? N'est-il pas manifeste, au contraire, que la plus respectable des prières de l'Église, le Canon de la messe, n'a pas été tirée des paroles de l'Écriture? » Le prélat cite ensuite le canon du quatrième concile de Tolède, en 633, que nous avons rapporté ailleurs, et montre combien cette sainte et savante assemblée, présidée par saint Isidore, mettait d'importance à conserver les formules traditionnelles de la Liturgie. Puis il continue ainsi :

« En troisième lieu, pourquoi, au nom de cette prétendue

 

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règle, tous les anciens introït, graduels, etc., ont-ils été changés ? N'est-ce pas de l'Écriture sainte qu'a été tirée la plus grande partie des introït, des graduels et des autres chants de la messe contenus dans l'Antiphonaire de saint Grégoire ? Pourtant on les a remplacés, sous prétexte d'un plus grand bien, et ce bien consistait à insérer frauduleusement des nouveautés dans le missel.

« En quatrième lieu, la tradition n'est-elle donc pas aussi une sorte de parole de Dieu, une règle de foi ? Mais en quel monument nous apparaît plus sûrement et plus efficacement cette sainte tradition, que dans ces prières composées dans l'antiquité la plus reculée, employées par la coutume la plus universelle, conservées dans la plus constante uniformité ? Si ces prières ne sont pas formées des propres paroles de l'Ecriture, les fidèles ne leur doivent-ils pas la même révérence, proportion gardée, qu'à l'Écriture sainte ? Il est plusieurs dogmes de notre foi dont nous ne pouvons prendre la connaissance distincte que dans la tradition, et il n'y a pas de monuments à la fois plus précis et plus sûrs, pour défendre ces dogmes, que les prières mêmes de la messe. Trouve-t-on dans les Écritures saintes le dogme de la perpétuelle intégrité de la sainte Vierge, aussi clairement que dans les prières de l'Église et principalement dans ces paroles que nous lisons dans les livres liturgiques de saint Grégoire: Post partum, virgo, inviolata permansisti. N'est-ce pas dans la Liturgie qu'on trouve la preuve de la tradition de l'Église sur la canonicité des livres saints, et sur un grand nombre d'autres points?

« Au reste, et c'est là notre cinquième observation, ce sont le plus souvent les idées d'un esprit individuel qu'on a ainsi revêtues de l'apparence de textes de l’Ecriture, et subsituées aux antiques prières, A la vérité,  les

 

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paroles sont prises dans l'Écriture sainte; mais leur accommodation arbitraire à certaines fêtes, ou aux éloges de certains saints, est une production de l'esprit particulier. » Ici Languet cite en exemple plusieurs de ces fameux contre-sens bibliques que renfermait le Missel de Meaux, et dont regorgent avec tant de fierté nos nouveaux missels et bréviaires, et il reprend ainsi : « Quelque belles et ingénieuses que paraissent ces allusions, elles n'offrent pas le sens naturel des textes de l'Écriture, mais tout simplement le sens de l'auteur qui les a imaginées. Si cet auteur est moderne, sans nom, s'il n'a autorité que dans un seul diocèse, quelle force, quel poids pourra-t-il donner à ces productions de son propre génie ? Les prières de l'ancienne Liturgie, toutes simples et sans ornements qu'elles soient, n'auront-elles pas plus d'autorité, ne seront-elles pas plus utiles, bien qu'elles ne soient pas tirées des Écritures saintes ? »

« Ce n'est  pas  cependant que nous prétendions condamner ces accommodations et ces allusions ; l'exemple des saints Pères est là pour les défendre.|Mais nous prête tendons  que ce n'est  pas enrichir l'Église que de supprimer les chants antiques pour substituer en leur place des allusions d'une  invention récente ; c'est bien plutôt la   scandaliser que d'employer ces accommodations au moyen desquelles l'Écriture est détournée à  des  sens étrangers, quelquefois   suspects  et   dangereux dans la foi. Quelqu'un  ignore-t-il que, par le moyen de textes des   Écritures   mutilés et   cités   à faux,  il n'est pas d'erreur   qu'on   ne   puisse   insinuer  et   même enseigner par les propres paroles de la Bible. Il est inutile de rapporter des exemples :  chacun les trouvera aisément dans sa mémoire (1). »

Plus loin, Languet,qualifiant énergiquement la maladie

 

(1)  Vid. la Note D.

 

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de son siècle, s'exprime ainsi : « Ces messes modernés avec leurs allusions bibliques, variées au gré de leurs auteurs et suivant la fécondité de leur génie, auront-elles le même poids, la même autorité, la même utilité que les anciennes? D'abord, c'est en vain qu'on y cherche l'antiquité, puisqu'elles sont le produit d'une manie que le siècle où nous vivons a vue naître. En vain y cherchera-t-on aussi l'autorité que donne l'universalité; puisque cette démangeaison de fabriquer de nouvelles messes n'a affecté que la France: c'est chez nous seulement qu'elle règne. Que dis-je ? dans ce même royaume, les divers missels diffèrent les uns des autres. Chacun de ces faiseurs de messes nouvelles veut donner du sien, et beaucoup moins imiter ce qui existe déjà que de surpasser les autres par de plus heureuses allusions (1).»

Le prélat emploie une partie de ses trois mandements sur le Missel de Troyes, à signaler un grand nombre de passages de l'Écriture qu'on a présentés dans ce livre de manière à leur donner un sens favorable à l'hérésie janséniste. Nous n'insistons pas ici sur ces passages, attendu que le missel de Troyes n'a eu, comme livre, qu'une influence locale; nous préférons proposer à l'attention du lecteur la doctrine de l'Archevêque de Sens, sur les dangers que peut courir l'orthodoxie, du moment qu'il est permis aux hérétiques de populariser à leur gré tous

 

(1) An vero Misse illae recentiores cum allusionibus quae in eis inseruntur, et pro uniuscujusque autoris arbitrio aut ingenii fecunditate variantur, idem pondus, eamdem autoritatem, eamdem utilitatem habebunt ? Primo quidem in illis desiderabitur antiquitas, siquidem fabricatae sunt novo quodam instinctu quem nascentem vidit hoc seculum. Desiderabitur universalitatis autoritas ; siquidem Gallias solas afflavit haec novarum missarum fabricandarum prurigo. Solis dominatur in Galliis. Quin etiam hoc ipso in regno unumquodque missale ab aliis discrepat; unusquisque enim novarum missarum artifex vult aliquid dare de suo, minusque quod jam inventum est imitari, quam felicioribus allusionibus alios superare cogitat. (Ibidem, 1396.)

 

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les versets de l'Ecriture qu'ils jugent propres à inculquer leurs sentiments.

« N'est-ce pas, dit-il, une licence très-dangereuse et digne d'être soigneusement réprimée par les premiers pasteurs, que de remettre aux mains des fidèles les armes mêmes avec lesquelles les novateurs combattent les dogmes catholiques ; que d'accoutumer les peuples à réciter et à chanter des textes qu'ils ne comprennent pas ou qu'ils comprennent mal, et qui peuvent devenir une source de disputes, ou peut-être d'erreurs ? L'Église s'est-elle donc conduite ainsi jusqu'à présent ? Au temps des ariens, eût-on affecté de placer parmi les cantiques de la liturgie, cette phrase de l'Évangile : Pater major me est ? Au temps de Bérenger, qui niait la présence réelle, eût-on affecté de placer parmi les chants de la messe cette sentence de Jésus-Christ dont tous les hérétiques sacramentaires ont abusé : Verba quœ ego locutus sum vobis spiritus et vita sunt : caro non prodest quidquam (1) ? On veut justifier cette conduite susse pecte, et toute la justification consiste à expliquer, à exposer les témoignages bibliques dont nous reprochons l'emploi affecté. A quoi bon ce commentaire ? S'agit-il d'expliquer les passages en question ? Il n'est pas de théologien qui n'en puisse venir à bout facilement. Mais le peuple qui lira ces textes dans la messe, qui

 

(1) Nonne periculosissimœ et a primis Pastoribus sedulo refraenanda: licentiae est, permittere fidelium manibus illa arma quibus catholica dogmata a novatoribus impugnantur ; populosque assuefacere recitandis canendisque textibus quos aut nullatenus, aut perperam intelligent, et qui ipsis disputationum ac fortasse errorum seminarium existent ? Itane ergo hactenus se gessit Ecclesia ? Quis Arianorum temporibus affectasset, inter sacrae Liturgiœ Cantica proponere liane Evangelii sententiam : Pater major me est ? Quis Berengarii tempore qui prœsentiam realem negabat, affectasset Missas Canticis intertexere hanc Christi sententiam, quibus omnes hœretici Sacramentarii abusi sunt : Verba quœ ego locutus sum vobis, spiritus et vita sunt : caro non prodest quidquam? (Ibidem, pag. 1373.)

 

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les chantera, qui les apprendra par cœur, qui bientôt peut-être les verra traduits en langue vulgaire, le peuple n'aura pas votre commentaire sous les yeux. Ce que ces passages renferment d'obscur et de difficile infectera l'esprit des fidèles de faux principes qui leur sembleront basés sur ces textes eux-mêmes, et lorsqu'il plaira à un novateur d'en abuser, pour répandre et confirmer ses erreurs, il trouvera les peuples déjà préparés et disposés à prêter l'oreille et à ajouter foi (1). »

Nous avons dit que le Missel de Troyes portait aussi atteinte au culte de la  sainte Vierge, et que le prélat qui avait publié ce livre s'était empressé de suivre les errements de François de Harlay, dont l'œuvre a droit d'être considérée comme l'initiative de tous ces scandales. Écoutons l'archevêque Languet réclamer contre son suffragant les droits sacrés de la Mère de Dieu: « Dès les premiers siècles de l'Église, dit-il, le culte de la Mère de Dieu a été du plus grand prix pour le peuple fidèle. On en trouve la preuve dans les anciennes Liturgies des dite verses églises qui s'accordent toutes sur ce point, et concourent à honorer la Mère du Christ. Celui donc qui a composé la nouvelle Liturgie a dû, sans doute, cultiver avec grand soin tout ce qui a rapport à cette dévotion, conformément à l'intention et aux usages de la sainte Église; il a dû mettre tous ses soins, non-seulement

 

(1) Respondere igitur conatur,totaque ejus responsio consistit in explicatione atque expositione testimoniorum quorum usus ipsi exprobatur ; at quid ad rem facit commentarium hoc ? An igitur de expositione illorum textuum ? Enim vero sine ejus ope textus illos sensu catholico quo intelligi debent facile quisquis exposuisset Theologus. Sed populus qui eos textus in missa leget, qui cantabit, qui ediscet memoriter, qui eos cito fortasse vernaculo sermone redditos videbit, commentarium istud non habebit ob oculos. Quod in eis obscurum est et difficile, fidelium mentes inficiet falsis principiis quae his textibus stabiliri videntur, et cum novatori libuerit iisdem textibus abuti, quo errores suos spargere ac eonfirmare possit, populos paratos jam et instructos reperiet, ut ipsi aures fidemque praebeant. (Pag. 1374.)

 

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à la conserver, mais à l'accroître, à la rendre, tout à la fois, plus fervente et plus utile. Que s'il s'est trouvé à propos de changer quelque chose dans les anciens cantiques, ce changement, pour être louable, a dû se faire au moyen d'additions plutôt que de retranchcments. Celui-là dérogerait à la piété qui tenterait de diminuer les louanges par lesquelles l'Église célèbre la maternité de Marie, ou les honneurs dont elle aime à l'environner (1). »

Languet parcourt ensuite le Missel de Troyes et signale les diverses innovations qu'il présente, au détriment du culte de la sainte Vierge. Dans ce livre, on n'a pas osé, il est vrai, supprimer les fêtes de la Conception, de la Nativité, de la Présentation, de la Visitation et de l'Assomption de Marie; mais sa Purification et son Annonciation, restreintes désormais à la seule qualité de fêtes de Notre-Seigneur, n'offrent plus dans les prières du Missel que quelques mots de souvenir pour la Mère de Dieu. Le nom de Marie a même été retranché du titre de la fête de l'Annonciation; ce n'est plus que l’Annonciation du Seigneur. En vain, Pévêque de Troyes prétend-il que l'archevêque de Sens voudrait qu'on oubliât dans cette fête l'incarnation du Verbe, pour ne parler que de la sainte Vierge. Languet répond avec énergie: L'archevêque de Sens n'a d'autre désir que celui que lui inspire l'Église   universelle:  il   ne   réclame que  ce que cette

 

(1) A primis Ecclesiae seculis cultus beatae Maria; Virginis plebi pretiosus fuit et commendabilis. Hujus probatio eruitur ab antiquioribus Liturgiis variarum Ecclesiarum quaa in hoc omnino conveniunt, et ad honorandam Christi matrem concurrunt. Qui novam Liturgiam adornavit, debuit cultum hunc omni observantia colere secundum Ecclesia; sanctas intentionem et usum ; curare omni sua opera ut, si fieri potest, non modo servetur, sed et crescat, fiatque devotior et utilior : et si aliquid in antiquis Canticis immutare conveniat, laudabilius forsan fuisset addere aliquid quam aliquid detrahere. Proinde pietati derogat qui et laudes quibus Ecclesia Mariae Maternitatem Divinam praedicat, et honores quibus illam colere solet, imminuere tentat. (Pag. 1262.)

 

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même Église a établi, institué, observé depuis tant de siècles. Elle n'oublie point, dans la messe grégorienne, ni Jésus-Christ, ni son incarnation; mais elle veut que nous honorions la Mère avec le Fils, que nous allions au Fils par la Mère, de même que par la Mère le Fils est venu à nous. En cela, rien n'est enlevé au Fils, puisque ce sont seulement ses dons divins que nous honorons dans sa Mère. Etait-ce donc à l'Église de Troyes de  réformer l'Église universelle (1) ? »

Languet signale successivement les divers attentats du Missel de Troyes contre le culte de la sainte Vierge. On y a changé la messe de la Circoncision qui, dans le Missel romain et les  anciens sacramentaires, a pour objet non moins spécial la vénération de la Mère de Dieu. Le Missel de Troyes, dans la messe de la Visitation, parle beaucoup plus de saint Jean-Baptiste que de la sainte Vierge. Les messes de la Conception et de la Nativité sont   muettes sur les louanges, et même sur le nom de cette Reine du ciel. Les messes votives de Beata, pareillement fabriquées de textes de l'Écriture, taisent profondément les louanges de Marie, célébrées avec tant d'amour et de poésie dans les introït, graduels, offertoires, etc., qu'on a supprimés. En faut-il davantage pour convaincre l'auteur du Missel de Troyes d'être entré dans la conspiration formée par un  certain parti, contre  le culte de la sainte Vierge si exagéré par ses dévots indiscrets ?

 

(1) Hoc loco respondet autor documenti : Velletne D. Archiepiscopus Senonensis, ita in beata Virgine defixam fuisse compositoris cogitationem, ut Incarnationem Christi omnino oblitus videretur ? Nihil aliud vult Archiepiscopus Senonensis quam, quod ipsi inspirat universa Ecclesia, quam quod fecit, quod instituit, quod tot a seculis observavit. Nec illa Christum, nec Incarnationem ejus in Missa Gregoriana obliviscitur ; sed vult ut Matrem una cura Filio honoremus, ut per Matrem eamus ad Filium, quemadmodum  per Matrem ad nos venit Filius.  Nihil Christo detrahitur, siquidem   Divina   tantum ejus dona in Maria  honorantur. An   vero   Ecclesiae   Trecensis   erat   universam   Ecclesiam   reformare ? (Pag. 1383.)

 

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Venant ensuite aux atteintes portées dans le Missel à l'autorité  du   Siège   apostolique,   l'archevêque de  Sens déplore que dans un diocèse dont la cathédrale est sous l'invocation du Prince des apôtres, il se soit rencontré un évêque qui ait retranché dans les messes de la Chaire de saint Pierre, de la  fête même de ce grand apôtre, les versets populaires et grégoriens : Tu es Petrus et super hanc petram, etc.; Quodcumque ligaveris, etc.; Petre, diligis me, etc., pour les remplacer par des passages de l'Écriture qui ne peuvent avoir qu'un sens accommodatice, et cela sous le prétexte affecté que ces paroles se trouvent déjà dans l'évangile de la fête. « Cependant, dit Languet, saint Grégoire et les autres souverains pontifes ont jugé que ces textes déjà récités dans l'évangile du jour devaient encore en être extrajîs pour être mis en chant et proposés au peuple de cette seconde manière, afin qu'ils se gravassent plus avant dans   sa   mémoire.   Que  dans l'évangile même ils aient un caractère plus authentique, j'en conviens; mais on les retiendra moins, si on ne les voit que là. Au contraire, ils seront plus souvent dans la bouche et dans le souvenir des fidèles, quand les fidèles auront appris à les répéter parmi les chants de la messe. Tel était le but de saint Grégoire, but approuvé par l'Église universelle, qui pendant  douze siècles a observé cet usage, et l'observe encore aujourd'hui en tous lieux (1).

« Les fidèles du diocèse de Troyes trouveront-ils

 

(1) Sed dicimus S. Gregorium aliosque summos Pontifices judicassa eos in evangelio jam recitatos in quo continebantur, ex eo mutuandos esse ut inter cantica populis proponerentur, et sic in eorum animis altius defigerentur. Magis authentici sunt in evangelio. Esto sane. At minus memoria tenebuntur, cran hic duntaxat reperientur ; sed frequentius in fidelium ore ac memoria versabuntur, cum fideles eos in canticis missae canere ac repetere didicerint. Hoc erat quod volebat S. Gregorius, quod universa probavit Ecclesia, quod duodecim a seculis constanter observavit, et etiamnum ubique observat. (Pag. 1381.)

 

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maintenant dans les versets qu'on a si ingénieusement accommodés à la louange du Prince des apôtres, y trouveront-ils des armes toujours prêtes pour combattre les hérétiques qui chercheront à les séparer de la chaire d'unité? Ils les trouveraient, ces armes, dans les textes supprimés dans les nouvelles messes, et principalement dans cette sentence : Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam. Pourra-t-on réfuter avec avantage et, solidité un hérétique, quand, à la place de ce témoignage, on  lui  opposera en faveur  du  Siège apostolique, ce texte d'Isaïe dont on a formé l’introït de la fête de saint Pierre : Vocabo servum meum et dabo ei clavem David, et le reste; toutes choses qui s'entendent de Jésus-Christ et n'ont d'autre rapport à saint Pierre que celui d'un sens accommodatice, produit d'un génie tout humain (1).

« C'est dans le même esprit et avec une perfidie semblable, dit ailleurs le courageux prélat, qu'on a omis aux messes fériales d'indiquer l'oraison d'usage pour le souverain Pontife. Elle est marquée au Missel romain, comme troisième oraison, dans les endroits convenables, Ce missel a aussi une messe pro eligendo  Pontifice, sede Romana vacante, et cette messe se trouvait pareillement dans  l'ancien Missel de Troyes. Â peine rencontre-t-on dans le nouveau une oraison pour le Pape, à savoir, parmi les oraisons communes, à la fin du

 

(1) Et  sane  num populus in eis versiculis  ingeniose accommodatis  Apostolorum principi, semper   parata tela   reperiet   quibus   debellare possit hœreticos qui  eum a Cathedra  unitatis  divellere   conarentur ? Quod reperiret in illis textibus   qui novis in missis  neglecti sunt,   ac praesertim in hac sententia : Tu es Petrus, et super hanc petram   œdificabo Ecclesiam   meam.  Nunquid belle et  solide  revincetur    hœreticus, cum ei in hujus testimonii locum, pro Sede   apostolica opponetur Isaïae textus   unde   formatus   est   Introïtus   festi   S.  Petri :   Vocabo   servum meum, et  dabo  ei   clavem  David ;   et  caetera  quae ad litteram de Jesu Christo intelliguntur, et ad S. Petrum non pertinent, nisi ope accommodatinis quae humani fœtus est ingenii ? (Ibid. pag. 1382.)

 

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missel. De pareilles nouveautés serviront-elles beaucoup à la piété des fidèles et à  l'édification des peuples (1) ? »

Après  avoir  relaté tous les  scandales du  Missel de Troyes, l'archevêque de Sens terminait ainsi son premier mandement : « A quoi aboutiront de pareilles nouveautés ? quel en sera le fruit ? C'est en tremblant pour vous, Nos très-chers Frères, et pour l'Église, que Nous osons envisager l'avenir. Déjà, parmi vous, un grand nombre ce méprise les décrets du Saint-Siège; il est des gens qui vous apprennent à gémir sur les erreurs du souverain ce  Pontife,et sur les ténèbres qui couvrent l'Église universelle. On nous dénonce comme livré à l'erreur le Siège ce apostolique, centre nécessaire de la communion catholique; on vous prêche que les évêques qui concourent ce avec lui pour la publication de ses décrets s'écartent de la foi et la trahissent. Certes, ce n'est pas sans horreur ce que Nous avons appris par  nos yeux que les  livres liturgiques de l'Église romaine sont appelés chez vous des livres étrangers, comme si l'Église mère pouvait être réputée étrangère pour quelqu'un des chrétiens; comme si le trône où siège le Père commun des fidèles pouvais être réputé étranger pour quelqu'un des enfants de son ce immense famille.

« Mais c'est en vain que Nous voulons rappeler à des Fils qui ignorent ou repoussent leur Père commun, ces célèbres promesses par lesquelles Jésus-Christ s'est engagé au corps des premiers Pasteurs, lui promettant

 

 

(1) Eodem animo et sane doloso omissa fuit in missis pro feriis indicari solita oratio pro summo Pontifice. Haec indicatur in missali Romano pro oratione tertia ubi opus est. Ibidem legitur missa pro eligendo Pontifice, sede Romana vacante : haec legebatur in antiquo missali Trecensi. Vix in novo reperitur alicubi juna oratio pro summo Pontifice, in collectione scilicet orationum ad calcem Missalis. Numquid novitates illas ad pietatem fidelium et ad populorum aedificationem possunt conferre ? (Ibid. pag. 1261.)

 

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de l'assister dans son enseignement, tous les jours, jusqu'à  la  consommation  des siècles ;  c'est-à-dire, sans interruption et sans fin. C'est en vain que nous cherchons à exciter la confiance des fidèles envers cette Église qui est la mère des autres, parce qu'elle les a enfantées; leur maîtresse, parce qu'elle les instruit. C'est en vain que nous leur alléguons ce passage de l'Évangile, dans lequel Jésus-Christ atteste qu'il a prié pour Pierre afin que sa foi ne défaille point, et le précepte donné au même  apôtre de confirmer  ses frères.  Ces  paroles sacrées qui  ont  été  dans tous les siècles le principe d'une humble et tendre confiance de la part des fidèles pour leurs pasteurs, et principalement pour le premier et le prince d'entre eux; ces vérités ne sont plus de mise, et c'est à peine si on les entend. Chacun s'en tient à ses préjugés, et se prescrit à soi-même  sa foi et sa règle de foi.  Pendant ce temps-là, au sein même de cette confusion d'opinions et de disputes, on vient vous présenter des singularités, des nouveautés dans le  culte extérieur; singularités qui  tendent à la division, et la rendent sensible et palpable dans les formes du service divin;  singularités  qui  offensent  la piété  d'un grand nombre de fidèles, excitent leur indignation et ouvriront quelque jour la porte du schisme.

« Vous isolant ainsi de l'Église mère, et vous détournant à la fois de sa Liturgie et de ses décrets, où prétendent-ils vous entraîner, ces nouveaux chefs? Les protestants qui vivent encore au milieu de nous applaudissent à ces nouveautés; ils espèrent que ceux qui déjà professent des dogmes condamnés par l'Église et voisins des erreurs calvinistes se joindront bientôt à leur communion, au moyen des changements introduits dans l'extérieur du culte. Déjà, plus d'une fois, ils ont déclaré n'avoir point d'autres principes, ni d'autres dogmes que les jansénistes sur la grâce, la liberté, le mérite des bonnes

 

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œuvres, la prédestination, la réprobation et les devoirs de la charité. Qu'arrivera-t-il, si déjà rapprochés de ces hérétiques par les dogmes, ils s'en rapprochent encore par le mépris du Saint-Siège et par les changements dans le culte extérieur ? Si, comme les protestants, ils se constituent arbitres de leur foi, soumettant à leur examen privé les jugements du souverain Pontife et des évêques, les confrontant, d'après leur propre lumière, avec l'Écriture et avec les prières d'une Liturgie nouvelle (1) ? »

Ainsi ce grand évêque appréciait dans toute leur étendue et signalait sans faiblesse les périls de l'orthodoxie au milieu des embûches tendues par les nouvelles liturgies ; ainsi il en dénonçait les auteurs et les intentions. Il terminait son mandement par une sentence juridique contre le Missel de Troyes, qu'il s'abstenait néanmoins, disait-il, de proscrire, par égard pour la personne de l'évêque dont ce livre portait en tête le nom, et défendait sous peine de suspense à tous les prêtres de sa juridiction d'employer les rites nouveaux du Missel de Troyes dans la célébration des saints mystères, ou même de réciter les nouvelles messes que ce livre renfermait. Le mandement et la sentence portaient la date du 20 avril 1737.

Languet, avant d'effectuer la publication de son mandement, l'avait soumis à plusieurs de ses collègues dans l'épiscopat. Il en reçut les adhésions les plus expressives, et en particulier de Pierre de Tencin, archevêque d'Embrun, depuis cardinal ; de Charles de Saint-Albin, archevêque de Cambrai ; de Jean-Baptiste de Brancas, archevêque d'Aix; de François Madot, évêque de Chalon-sur-Saône ; de Jacques-Charles-Alexandre L'Allemand, évêque de Séez, et de Hardouin de Châlons, évêque de Lescar. Nous citerons, en particulier, la lettre de

 

( 1 ) Vid. la Note E.

 

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l'archevêque de Cambrai, dans laquelle ce digne successeur de Fénelon, en exprimant ses sympathies à Languet, atteste, non moins clairement que lui, l'existence et la nature d'une conspiration janséniste contre l'orthodoxie, au moyen des innovations liturgiques. Voici cette lettre précieuse, écrite sous la date du 15 avril 1737 :

« Monseigneur, je vous retourne votre mandement contre le Nouveau Missel de Troyes. J'ai lu cet ouvrage avec l'attention que méritait la matière, avec l'avidité que j'éprouve pour toutes les productions de votre plume. Cet ouvrage m'a plu infiniment ; car non-seulement il prouve, mais il démontre jusqu'à l'évidence que1 ce missel est rempli tout entier de nouveautés condamnables. Vos savantes recherches sur les antiquités ecclésiastiques ont rendu manifeste que l'auteur de ce missel, sous le faux prétexte de rétablir l'antiquité, a abandonné et même cherché à abolir l'usage constant de l'Église dans la célébration des divins offices. Pour ce qui est du dogme catholique, vous avez dévoilé les artifices dont l'auteur s'est servi dans le choix, la distribution, le rapprochement des textes de l'Écriture, dans un sens contraire à celui qui est reçu, et à la doctrine de l'Église, afin de favoriser par là les erreur des novateurs de ce siècle. Le zèle qui vous anime à la défense de la foi, et qui, dans toutes les occasions, brille dans vos écrits, me semble digne de tous les éloges.

« Il n'est pas d'art, ni d'entreprise, qu'on emploie aujourd'hui pour attaquer notre sainte religion; mais il n'est pas pour cet effet de moyen plus efficace que celui qu'a employé l'auteur du Nouveau Missel; il n'en est pas de plus dangereux. Jusqu'à présent, c'est-à-dire depuis un siècle entier, les novateurs, méprisant l'Église mère et maîtresse, ont cherché à se faire des disciples, par leurs déclamations contre le Saint-Siège, contre les

 

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souverains Pontifes qui y président, contre les évêques unis à leur chef; mais ils étaient en trop petit nombre et trop faibles pour tenter quelque chose de plus hardi. Dans le secret, ils préparaient les moyens d'opposer, dans la sainte Église, l'autel de Baal à l'autel de Jésus-Christ. Maintenant leur dessein éclate au grand jour et reçoit un commencement d'exécution. Déjà, contrairement aux lois de l'Église, au mandement de l'archevêque, ils se sont mis à honorer, à Paris, un nouveau saint de leur secte. Ils ont fait des miracles pour appuyer la sainteté d'un homme qui, à leur rapport, est mort dans la révolte contre le Saint-Siège. Enfin, pour accroître le petit troupeau des élus, ils ont fait prophétiser à des femmes fanatiques, au milieu de leurs convulsions, que les juifs sont sur le point de se convertir et de s'adjoindre à eux ; tandis que, dans le but de s'isoler de l'assemblée profane des catholiques, ils imaginent un culte nouveau, de nouveaux rites, des cérémonies nouvelles, au mépris des rites de l'Église romaine qu'ils ne craignent pas d'appeler rites étrangers. Ainsi, le peuple illettré qui, jusqu'ici, était garanti d'erreur par la simplicité de sa foi et par l'ignorance des disputes sera entraîné au parti des novateurs par ces innovations ce dans la Liturgie, et bientôt, à l'occasion d'un culte particulier, il ne craindra pas de prendre une nouvelle religion. C'est là ce qui nous oblige d'être attentifs et vigilants à l'égard de toutes les entreprises des novateurs. Et plût à Dieu qu'il s'agît ici de vaines terreurs ! etc. (1). »

Le mandement de l'archevêque de Sens porta coup. L'évêque de Troyes, blessé au vif, emprunta pour se défendre la plume d'un des plus zélés écrivains de la secte, un de ceux qui avaient travaillé au Missel. Nicolas Petit-

 

(1) Vid. la Note F.

 

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pied, docteur de Sorbonne, fameux par son exil dans l'affaire du Cas de conscience, par plusieurs mandements qu'il avait déjà fabriqués sous le nom de divers éveques favorables au jansénisme (1), mais surtout par les innovations liturgiques qu'il avait implantées dans la paroisse d'Asnières, près Paris, ainsi que nous le raconterons tout à l'heure, composa, dans le style le plus violent, trois mandements au nom de l'évêque de Troyes, sous la date du 8 septembre 1737, 28 du même mois et 1er mai 1738. L'archevêque de Sens répliqua aux factums de son suffragant ; plusieurs traits de cette controverse sont d'un trop haut intérêt, à notre point de vue, pour que nous les passions sous silence.

L'évêque de Troyes s'était défendu sur les chefs d'accusation élevés par Languet, et, dans sa défense, il n'avait fait pour l'ordinaire que soutenir avec audace les principes de son missel et leurs applications ; son adversaire répondit en fortifiant par de nouveaux arguments la doctrine orthodoxe dont nous avons présenté une analyse au lecteur. Voici d'autres assertions de l'évêque de Troyes qui survinrent, dans la chaleur de la dispute. Il se retrancha tout d'abord sur ce principe, que les évêques jouissent du dirait de disposer les offices et de régler les cérémonies et les rites, dans leur diocèse, de l’avis et du consentement du clergé (2).

A cette grave sentence, l'archevêque de Sens répliqua : Il est vrai que les éveques ont un droit incontestable sur les rites et les cérémonies de leur diocèse, mais ce droit est-il donc sans limites ? n'est-il soumis à aucune mesure, à aucune règle? Ce qu'un usage antique et

 

(1)  Picot. Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique du XVIII° siècle, tome IV, pag. 207.

(2)  Episcopi jure gaudent ac fruuntur officia disponendi, et ordinandi caeremonias ac ritus in sua diœcesi, ex cleri sententia atque consensu. (Pag. 1276.)

 

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universel, ce que la coutume de toute l'Église a approuvé, et, pour ainsi dire, consacré et prescrit, sera-t-il laissé à l'arbitraire de chaque évêque ? Chaque évêque pourrat-il, à sa volonté, le changer dans son diocèse? Pourrat-il, par exemple, changer les prières du Canon de la messe, ou supprimer une partie considérable des offices publics, faire chanter vêpres le matin, et la messe à huit heures du soir ? Pourra-t-il abolir la loi de comte munier sous une seule espèce, ou celle qui prescrit d'être à jeun pour approcher de la sainte table , faire que l'on puisse communier après souper, comme au temps de saint Paul ? Quel que soit, et si grand que soit le pouvoir d'un évêque dans son diocèse, ces usages sont de telle nature par leur antiquité et leur universalité, qu'ils nous semblent supérieurs à l'autorité de tout évêque. Or, parmi ces usages, il en est qui appartiennent à la classe des rites et des cérémonies. Maintenant, si ces rites, ces cérémonies, à raison de leur antiquité et de leur universalité, sont au-dessus du pouvoir d'un évêque particulier, comment d'autres rites et cérémonies confirmés par une égale antiquité et universalité, ne seront-ils pas également sacrés et inviolables ?

« Et quand bien même on accorderait qu'un évêque a ce pouvoir, il faudrait du moins avouer que l'usage en devrait être tempéré par la prudence: Omnia mihi licent, disait l'apôtre, sed non omnia expediunt. Si un évêque, pour faire éclater à la fois son pouvoir et son zèle pour la vénérable antiquité, osait supprimer à la messe l'hymne angélique Gloria in excelsis, et le symbole ; à matines, l'hymne Te Deum laudamus ; à vêpres, le cantique Magnificat, n'abuserait-il pas de son autorité ? Assurément, celui-là n'outrepasserait pas moins les limites de son pouvoir, et, qui plus est, de la prudence, qui détruirait des rites d'un usage universel, supprimerait

 

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des choses dont le but est d'exciter la piété, et en place des prières usitées, en substituerait d'autres dont le sens rappellerait en quelque chose le génie des erreurs présentes (1). »

L'évêque de Troyes, pour asseoir son droit sur  les changements dans la Liturgie, avait voulu s'appuyer sur un canon du concile de Sens, en 1528, qui prescrivait aux évêques de corriger et réformer les bréviaires et les missels.  « Rien de plus sage que cette ordonnance, lui répond Languet ; la prudence doit en effet faire disparaître les abus que la licence ou l'ignorance ont introduits. Mais le concile pouvait-il supposer qu'il arriverait un jour que des choses appuyées sur l'usage le plus ancien et le plus universel seraient assimilées, à Troyes, aux choses superflues et disconvenantes à la dignité de l'Église (2) que le concile enjoint d'abolir ? L'intention du concile a-t-elle donc été que chaque évêque, sous prétexte d'agir plus sagement que l'Église universelle, dût bouleverser toutes les parties de la messe, violer par des nouveautés suspectes l'uniformité de la Liturgie, consacrée par la coutume ancienne et constante durant tant de siècles ? Le concile eût-il rendu cette loi, s'il eût prévu qu'un jour à venir, sous couleur de la réforme qu'il prescrivait, on en viendrait jusqu'à substituer à ces anciens cantiques qui   remontent à l'antiquité la plus reculée, des textes de l'Écriture sainte mutilés, altérés, détournés à des sens étrangers, au grand détriment de la saine doctrine (3) ? »

 

(1)   Vid. la Note A.

(2)  Superflua, aut non satis pro Ecclesiœ dignitate convenientia. Ce sont les paroles du concile. Le lecteur se rappellera qu'elles avaient aussi servi de prétexte aux innovations de François de Harlay.

(3)  Nihil ea lege sapientius, et prudentia resecare debet quae licentia invexit, vel ignorantia. Num vero Concilium suspicari potuit eventurtim esse quondam, ut quae usu antiquissimo et universalissimo stabiliuntur, ea  Trecis   recenserentur   inter  superflua, aut non satis pro Ecclesiœ dignitate convenientia, quas Synodus aboleri praecipit : Num Synodi mens fuit ut unusquisque Episcopus, sub specie sapientius agendi quam universa Ecclesia, omnes missa; partes perturbaret, sus-pectisque novitatibus violaret uniformitatem Liturgia; prisca constan-tique tôt seculorum consuetudine consecratam '. Num legem hanc sanci-visset, si fore praevidisset, quod aliquando sub obtentu prœscriptas reformationis, veteribus canticis remotisshna antiquitate venerandis substituerentur sacrae Scriptura; textus mutilati, depravati, ad sensus alienos detorti, unde sana doctrina plurimum detrimenti caperet . (Pag. 1329.)

 

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Forcé dans ses retranchements, et convaincu d'attentat contre  l'unité liturgique,  l'évêque de Troyes  avait osé soutenir, dans  sa  réplique,  que l'unité dans les offices divins n'avait jamais été dans l'intention de l'Eglise. Écoutons l'archevêque de Sens réfuter avec sa science et son éloquence ordinaires, cette scandaleuse assertion que, plus d'une fois, nous avons nous-même entendue de nos oreilles : « Rien ne rendait le Nouveau Missel plus suspect que  le changement affecté de presque tous les introït, les graduels et autres pièces qui depuis tant de siècles se chantent dans toute l'Église, aux messes solennelles. Connaissait-il bien l'antiquité,  l'auteur du nouveau mandement ? Connaissait-il bien le véritable esprit de la sainte Église, quand, voulant défendre ce changement universel des cantiques de la messe, il ne craignait pas d'affirmer que l'uniformité des offices divins n'a jamais a. été dans l'intention de l'Église ? Le père Mabillon connaissait bien autrement l'antiquité, quand il établissait un axiome diamétralement opposé à ce nouveau principe,  que l'embarras d'une cause perdue a arraché à l'auteur du mandement.  En effet, ce savant homme, parlant du changement arrivé sous Charlemagne dans la Liturgie  gallicane, quand la France presque tout entière la quitta pour embrasser la romaine, expose a ainsi les causes de ce changement : Hœc semper fuerunt summorum Pontificum ardentissima studia, ut

 

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Romanœ ecclesice ritus aliis ecclesiis approbarent, ac persuaderent ; rati, id quod res erat, eas facilius in una fidei morumque concordia, atque in ecclesiae Romanœ obsequio perstituras, si eisdem cœremoniis eademque sacrorum forma continerentur (1). Le docte religieux n'avance point gratuitement son sentiment ; il l'appuie sur les plus graves autorités. »

Languet cite un nouveau passage de D. Mabillon, dans lequel le bénédictin rappelle la lettre de saint Innocent Ier à Decentius, évêque d'Eugubium, et les divers conciles des V°, VI°, VII° siècles, qui ont porté des canons pour préparer l'unité liturgique : après quoi il ajoute :

« L'auteur du mandement ignore ces choses, ou il les méprise. Cet homme fait peu de cas de cette concorde, de cette conformité avec le Saint-Siège dont nos pères se sont montrés si jaloux, et qui vient de recevoir tant d'atteintes dans le diocèse de Troyes. Pour donner quelque autorité au changement qu'on y a fait de presque toutes les pièces de chant que l'Église mère emploie dans la célébration des saints mystères, il ose attribuer à l'Eglise universelle un sentiment dont la fausseté est montrée par tant de monuments, affirmant avec audace que ce n'a jamais été l'intention de l'Eglise de prescrire l'uniformité dans les offices divins. Cette uniformité, l'Église l'a gardée tant qu'elle l'a pu ; de là est venu cet admirable accord que l'on remarque sur les prières du canon qui sont presque les mêmes dans toutes les églises, malgré leur nombre et leur diversité. Cette uniformité, l'Église s'en est approchée le plus qu'elle l'a pu ; quand elle n'a pu y parvenir, elle l'a désirée ardemment ; elle témoigne de ce désir dans les monuments les plus sacrés ; certes, elle s'est bien donné

 

(1) De Liturgia Gallicana. Prœfat. n° 2.

 

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de garde de la détruire dans les points sur lesquels elle la voyait établie.

« C'est en vain  que l'auteur du mandement observe que cette uniformité est empêchée par les différentes Liturgies,  et que chaque église a certains usages qui lui sont propres et particuliers. Nous verrons bientôt dans le cardinal Bona, que cet auteur cite très-infidèlement, que cette variété est venue, en grande partie, de la téméraire licence de certains évêques qui, abondant dans leur sens, ont préféré leur sentiment individuel et les productions de leur génie particulier, aux coutumes gardées avec  utilité  dans les autres églises, et qui se sont mis peu en peine de suivre les coutumes de cette église principale qui, pour son excellente dignité, est pour toutes les églises une maîtresse qui les enseigne, une mère qui les a engendrées (1). »

Nous avons suffisamment fait connaître l'importante discussion de l'archevêque de Sens et de l'évêque de Troyes ; le lecteur a pu voir quelle supériorité de raison, quelle orthodoxie de principes caractérise la doctrine de Languet. Mais nous manquerions à l'impartialité nécessaire à tout historien, et nous n'aurions pas mis dans tout son jour la fausse position où se trouvait, au XVIII° siècle, l'Église gallicane, par rapport à la Liturgie, si nous ne faisions pas connaître le seul instant de cette grande controverse dans lequel Languet se trouve, à notre avis, battu par son adversaire.

En effet, l'évêque de Troyes, pressant son métropolitain par un argument ad hominem, avait dit : On ne doit pas moins conserver la tradition dans les bréviaires que dans les missels. Cependant, que de choses ont été changées dans le Bréviaire de Sens (2) ! » A cela, l'archevêque répond : « Ce n'est pas seulement le

 

(1)   Vid. la Note H.

(2)  Deuxième Instruction Pastorale de l'Evêque de Troyes. Pag. 6.

 

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Bréviaire de Sens qu'il fallait nous objecter,mais encore ceux de plusieurs autres églises du royaume. Sans prendre la peine de peser les avantages et les inconvénients de ces nouveaux bréviaires, sans prétendre attaquer la conduite de nos frères dans l'épiscopat, il nous suffira, pour résoudre l'objection, d'observer qu'il en est autrement des bréviaires que des missels. Le bréviaire est destiné principalement aux prêtres et aux pasteurs; ce livre ne doit pas seulement les édifier, mais les instruire. C'est peut-être la raison pour laquelle plusieurs évêques ont cru qu'en composant un bréviaire formé des seules paroles de l'Écriture, les prêtres, au moyen de l'office qu'ils récitent chaque jour, deviendraient plus habiles dans la science des livres saints. En effet, le prêtre doit apprendre la doctrine de l'Église et la tradition autrement que par son bréviaire ; il n'éprouve pas le besoin, comme le peuple, d'avoir entre les mains tous les monuments que renferment les prières de l'Église. En outre, le peuple ne récite pas d'ordinaire l'office divin, et sans qu'il en puisse souffrir, on peut changer les prières des matines et des heures du jour. Le peuple, au contraire, assiste à la messe avec assiduité-, les uns la chantent, les autres la lisent tous les dimanches : c'est ainsi qu'ils gardent dans leur mémoire des vérités qu'ils ont apprises dès l'enfance, et qu'ils trouvent exposées et expliquées dans la messe du jour, Ces vérités, le peuple les croit avec une ferme confiance, parce qu'il sait qu'en tous lieux on les chante dans les mêmes cantiques, qu'on les a chantées dans tous les temps. Le peuple du diocèse de Troyes lira-t-il maintenant avec la même confiance et la même sécurité des messes qu'il saura n'être pas récitées dans d'autres  lieux (1) ? »

 

(1) Hic vero non solum breviarium Senonense objicere debebat, sed etiam aliarum  hujus Regni   Ecclesiarum   nova   breviarta, Verum ut recentium illorum breviariorum utilitates et incommoda ponderare omittamus, nec attentemus fratrum nostrorum Episcoporum agendi rationem in ea re condemnare, ad solvendam objectionem quae ex novis breviariis eruitur, sufficit observare, longe aliter judicari posse de breviariis quam de missalibus. Breviarium presbyteris prœsertim ac pastoribus destinatur, et eos non tantum eedificare debet, sed etiam edocere, hac fortasse de causa multi episcopi fore crediderunt ut, si ipsis elaborarent breviarium quod ex solis Scripturae textibus comporrerentur, in scientia SS. Librorum peritiores evaderent ope Officii quod singulis diebus recitant. Aliter enim ac per breviarium suum, doctrinam Ecclesiae scire debet presbyter, traditionemque cognoscere quam per breviarii sui usum : nec indiget, seque ac populus, ut habeat prae manibus cuncta illa monumenta quae nobis in Eeclesiae precibus exbibentur. Praîterea populus divinum Officium vulgo non récitât, et sine ullo populi incommodo verba et preces horarum nocturnarum et diurnarum mutari possunt. Missae autem populus assistit assidue ; alii eam cantant, alii singulis diebus dominicis illam legunt ; sicque in memoriam suam revocant veritates quas a pueritia didicerunt, et in missa diei expositas et explicatas vident. Veritates illas firma fiducia credit populus, quas scit ipsas in omnibus locis omnibusque temporibus in iisdem canticis fuisse decantatas ; eademne fiducia, eademne securitate in diœcesi Trecensi a populo legentur missae quas sciet nullo alio in toco recitari ? (Pag. 1334.)

 

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Nous oserons pourtant observer à l'illustre archevêque que si la tradition est l'élément principal de la Liturgie, elle doit être autant ménagée dans le bréviaire que dans le missel; que les confessions de foi consignées par saintra Grégoire, ou même ses prédécesseurs, dans les répons et les antiennes, sont d'une égale autorité, d'une utilité pareille contre les sectaires, que celles que nous avons dans les introït, les graduels et les offertoires , que si les passages de l'Écriture choisis par des particuliers sont dangereux, sans autorité, dans les missels, ils ne le sont pas moins dans les bréviaires , que le désir de transformer le bréviaire d'un diocèse particulier en un livre d'études sacerdotales ne justifie pas l'inconvénient d'altérer par là l'uniformité liturgique que l'on vient de démontrer conforme au vœu de l'Église, que toute opération tendant à isoler les prières privées du prêtre d'avec celles du reste

 

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de l'Église, est contraire au but des heures canoniales et a ' été réprouvée dans le Bréviaire de Quignonez; qu'il n'est pas exact de dire que l'on peut impunément changer les prières des heures, pourvu qu'on laisse au peuple celles de la messe, puisque le peuple assiste et chante aux vêpres, tous les dimanches, aux Petites Heures fréquemment, et quelquefois même à matines; qu'enfin, les changements introduits dans ces offices vraiment populaires, en révélant aux fidèles des variations dans le culte divin, leur feront la même impression fâcheuse que les altérations ou substitutions de prières dans le missel.

Tout ceci est d'une évidence si matérielle, que l'on ne s'expliquerait pas l'inconséquence dans laquelle l'évêque de Troyes a entraîné son adversaire, si l'on ne réfléchissait à la fausse position dans laquelle se trouvait Languet. Le Missel de Sens était encore le Missel romain à très-peu de choses près ; le bréviaire avait été réformé à la moderne, depuis quelques années. Languet était innocent de ces changements, mais il hésitait à les blâmer et se jetait à les justifier à tout hasard. Toutefois, il souffrait de cette fausse position, témoin ces paroles que nous trouvons plus loin: « Si cependant, dans un nouveau bréviaire, quelqu'un affectait de composer des antiennes avec les textes obscurs de l'Ecriture dans lesquels les hérétiques vont puiser les objections que les théologiens réfutent. l'artisan d'un tel bréviaire ne mériterait-il pas d'être repris ? Et, dans ce royaume, combien de bréviaires, SANS EN EXCEPTER LE NÔTRE, dans lesquels cette misérable affectation s'est glissée (1)! » Languet pouvait-il réprouver plus fortement les nouveaux bréviaires ?

 

 

(1) Si tamen in novo breviario affectaret aliquis antiphonas componere obscuris Scripturae textibus, unde hœretici depromunt objectiones quas theologi diluunt (quam multa autem in hoc regno breviaria, ne excepto quidem nostro, in quae misera hase irrepsit affectatio !), nonne breviarii illius artifex jure posset reprehendi ? (Pag. 1376.)

 

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ne donnait-il pas gain de cause à son adversaire? Nous le plaindrons donc; mais sa faiblesse contre un abus dont il gémissait et qu'il condamnait si sévèrement, ne donnera que plus de poids à sa doctrine liturgique, en la montrant plus désintéressée. Reprenons l'histoire du Missel de Troyes.

A la fin de son troisième mandement, l'archevêque de Sens renouvelait les prohibitions qu'on avait lues à la fin du premier. L'évêque de Troyes, de son côté, avait défendu la lecture des mandements de son métropolitain. Au milieu de cette anarchie, la cause avait été saisie, non par le primat, non par le Siège apostolique, mais par le roi, dont nous avons vu ailleurs les officiers proclamer les droits sur la Liturgie. Telles étaient les libertés de l'Église gallicane.

Cependant, le Chapitre de la cathédrale de Troyes, dont dix-sept membres, sur vingt-deux présents (1), avaient déféré le Nouveau Missel au métropolitain, n'était point demeuré inébranlable dans sa courageuse résolution. A la suite d'un de ses mandements, l'évêque avait pu produire devant le public l'adhésion de vingt-deux membres de ce corps à son missel, et leur désaveu de la démarche qui avait amené l'intervention de l'archevêque de Sens dans cette affaire. Languet donne l'explication de cette variation dans une lettre à son frère, le fameux curé de Saint-Sulpice. On avait employé les menaces et les caresses pour porter plusieurs des membres à se désister de leur appel ; d'autres, d'ailleurs, moitié par conscience, moitié par intérêt, s'étaient retranchés dans le silence. De plus, les chanoines commensaux de l'évêque s'étaient adjoints aux signataires de l'acte de rétractation de l'appel ; en sorte que le nombre des dix-sept réclamants était tombé à douze qui supportaient toutes les conséquences

 

(1)   Le Chapitre de Troyes était composé de trente-sept chanoines.

 

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de leur généreuse résistance, au moment où Languet écrivait à son frère la lettre dont nous parlons (1). Nous devons faire connaître dans cette histoire liturgique les noms de ces vénérables champions de la tradition de l'Église sur le culte divin. Nous les trouvons à la fin d'une adresse à leur métropolitain, dans laquelle ils protestent contre l'irrégularité des choses qui s'étaient passées dans la rétractation de l'appel. Cette pièce, qui est du 29 juin 1738, porte les signatures suivantes: J. Coullemier, Berthelin, Labrun, Jaillant, Angenoust, de la Rivey, Collis, Breyer, Faudrillon, H. Langlois, de la Chasse, et Doé.

Dieu ne permit pas que la courageuse résistance de ces dignes prêtres demeurât absolument sans effet. Quelques mois après, il intervint un ordre de la cour à l'évêque de Troyes, lui enjoignant de rétracter par acte public plusieurs des dispositions de son missel, et bientôt, sous la date du 15 octobre 1738, on vit paraître un mandement du Prélat, dont le dispositif était conçu en ces termes :

« A ces causes, et après avoir fait toutes les considérait tions qu'exigeait la matière; à l'effet de montrer l'équité

 

(1) Variis artibus usum est ut partim terrerentur, partim allicerentur plurimi ex canonicis, ut a prima sententia desciscerent. Quidam ut conscientiae simul et utilitati suae consulerent, timidi silentii partes amplexi sunt. Praevaluere tandem novitatis amatores, quorum vires ac numerum auxerant Praesulis ministri ac convictores, ceu, ut aiunt, commensales ; qui ubi agitur de rebus ad Episcopum pertinentibus, juxta usum Capituli, jus dicendae sententiae nullum habent. Remanent nihilominus duodecim qui generose defendunt tum privilegia Capituli, tum ritus Ecclesiae suae antiquitate conscecratos et quas inducere tentat Episcopus scandalosas novitates aversantur. Digna aureis Ecclesia; temporibus magnitudine animi obtulerunt se omnibus molestiis ac vexationibus quas canonicis potest afterre Praesulis, collegarumque suorum infensus animus, cujus habetur specimen in stylo quo erga Metropolitanum utuntur. (Languet. Epist. ad D. Parochum S. Sulpitii Parisiorum. Opp., tom. II, pag. 1412.)

 

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et la sincérité qui président à nos délibérations; désirant conserver la paix et abolir les dissensions qui sont une source de contention et non d'édification ; expliquant par les présentes les rubriques de notre missel et voulant suppléer à ce qui leur manque, nous statuons et ordon nons ce qui suit :

« 1° Les mots submissiori voce employés dans lesdites rubriques, devront être entendus dans le sens des mots submissa voce et secreto employés dans les autres missels.Nous défendons à tout prêtre de notre diocèse de prononcer à voix haute et intelligible les paroles du Canon de la Messe et les oraisons appelées secrètes.

« 2° Nous enjoignons à tous les prêtres qui célèbrent des messes chantées, de lire et réciter en particulier l’introït, le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis, l'épître, le graduel, l'évangile, le Credo, et les autres parties de la Messe qui se chantent au choeur.

« 3° Nous ajoutons à la rubrique qui prescrit le mode de distribuer la communion aux fidèles, l'injonction expresse de réciter le Confiteor et les autres prières d'usage avant la communion ; ce qui devra être inviolablement observé dans tout le diocèse, même pour la communion qui se donne intra Missam.

« Quœ pacis sunt sectemur, ea quœ œdijîcaiionis sunt in invicem custodiamus (Rom. XIV). Sera notre présent mandement lu et publié à la grand'messe, dans toutes les paroisses de notre diocèse; et afin que notre volonté soit connue de tous ceux qui célébreront la messe dans notre diocèse, nous ordonnons que ce dispositif de notre mandement soit imprimé à part et placé en tête de chaque exemplaire de notre missel (1). »

L'évêque de Troyes publia ce mandement de Paris, où

 

(1) J.-J. Languet Oper., tom. II, pag. 1415.

 

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il s'était rendu pour accommoder l'affaire. On doit remarquer dans cette honnête rétractation, outre l'injonction royale qui en fut la cause, que l'évêque de Troyes ne révoque pas la scandaleuse rubrique de son missel qui tend à transformer l'autel du sacrifice catholique en une simple table, par la suppression des chandeliers et de la croix; il est vrai que cette rubrique semble être'plutôt directive que préceptive. Ce fut sans doute l'excuse que fit valoir son auteur pour échapper sur ce point à la rétractation.

Mais ce qui est plus grave, à raison des conséquences, c'est qu'il ne fut demandé à l'évêque aucun désaveu sur le changement des messes signalé par Languet, œuvre de séparation, insulte à la tradition dont on avait repoussé les saintes et graves formules, pour les remplacer par des phrases de l'Écriture sainte produites arbitrairement, ou dans un but hérétique. Deux raisons empêchèrent d'apercevoir toute la gravité de cette manœuvre. La première est qu'on se préoccupa trop des modifications que le Missel de Troyes établissait dans les cérémonies, parce qu'elles étaient de nature à choquer plus gravement les yeux et les oreilles du peuple, tandis qu'on ne voyait pas la même importance à la substitution d'un introït,ou d'un graduel. La seconde raison, c'est qu'on n'eût pu sévir sous ce prétexte contre le Missel de Troyes, sans condamner un grand nombre de prélats français qui, depuis François de Harlay jusqu'en 1738, avaient déjà remanié toute la Liturgie, suivant le même système. Cependant tout le danger était là; Languet et l'archevêque de Cambrai l'avaient signalé; nous entendrons bientôt d'autres voix rares, mais courageuses, s'unir à celles de ces deux grands prélats; mais ces voix se perdirent au milieu du fracas d'applaudissements qui accueillit, dans la plus grande partie de la France, les nouvelles théories liturgiques. Qu'importait de veiller avec tant de soin à la conservation

 

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de certaines cérémonies extérieures, quand l'âme de toute la Liturgie, la tradition, l'unité, l'antiquité, l'autorité des formules saintes s'éteignaient; car si le fond de la Liturgie est le sentiment religieux, sa forme première est et doit être la parole, et si le geste accompagne la parole, il ne la supplée qu'imparfaitement.

La longue et instructive histoire du Missel de Troyes a causé dans notre récit une inversion chronologique que nous allons réparer maintenant. L'ordre des temps eût exigé que nous racontassions d'abord l'apparition de l'ouvrage de dom Claude de Vert, intitulé : Explication simple, littérale et historique des cérémonies de la Messe, et du système trop fameux sur lequel repose ce livre tout entier. Le désir de réunir les divers faits qui ont rapport au complot janséniste pour la récitation du Canon à haute voix, nous a engagé à réunir dans notre récit l'histoire du Missel de Troyes à celle du Missel de Meaux ; maintenant que nous en avons fini sur cette matière, nous allons faire connaître la nouvelle atteinte portée à la Liturgie par le célèbre promoteur et rédacteur du Bréviaire de Cluny.

C'est un principe dans toute religion que les cérémonies renferment un supplément aux formules du culte ; la religion chrétienne elle-même, qui fonde ses moyens de salut pour le peuple fidèle sur les sacrements, proclame la nécessité, l'importance des rites sacrés, comme divinement institués, renfermant la grâce qu'ils signifient. Elle voit dans la matière et la forme de ces sacrements des circonstances extérieures, non choisies arbitrairement et dans un but de commodité, mais imposées immédiatement dans le but de signifier et d'opérer tout à la fois. Dire que l'origine du baptême n'est autre que le besoin de se laver le corps par motif de propreté, ce serait tout à la fois dire une impiété et mentir à l'histoire de l'institution de ce premier des sacrements.

 

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Néanmoins, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs (1), rien n'a été plus violemment poursuivi par la secte anti-liturgiste que ce symbolisme chrétien qui donne une valeur mystique à un geste, à un objet matériel, qui spiritualise la création visible et accomplit si magnifiquement le but de l'Incarnation, exprimé d'une manière sublime dans cette admirable phrase liturgique : Ut dum visibiliter Deum cognoscimus per hunc in invisibilium amorem rapiamur (2). Quand l'hérésie a pu agir directement, elle a écrasé le symbolisme : témoin les iconoclastes, témoin Luther et plus encore Calvin, qui, détruisant tous les sacramentaux et même les sacrements, à l'exception d'un seul, ont placé le protestantisme, nous ne dirons pas au-dessous du judaïsme qui avait ses symboles divins quoique muets, mais au-dessous du gentilisme, qui renfermait et renferme encore tant de traits empruntés à la divine religion des patriarches.

Nous avons déjà remarqué cent fois que toutes les manœuvres que l'hérésie opère hors de l'Eglise, se répètent sur une échelle moins vaste, mais avec une diabolique intelligence, au sein du peuple fidèle, au moyen des influences de la secte antiliturgiste qui s'est montrée de nos jours sous la forme du jansénisme. Rappelons-nous encore une fois que la secte ne nie jamais formellement le dogme qu'elle déteste ; son succès, son existence même dépendent de sa discrétion. Elle doit garder un point de contact avec l'orthodoxie, en même temps qu'elle s'entend, par-dessous terre, avec l'hérésie.

Or il était facile de prévoir que le même mouvement qui avait produit le renversement de la tradition dans les Missels et Bréviaires de Paris, de Cluny, de Troyes, qui avait failli corrompre le Canon de la messe dans le Missel de Meaux, qui poussait à la traduction de la Bible et des

 

(1)  Chap. XIV, pag. 400.

(2)   Préface de Noël, au Missel romain.

 

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livres liturgiques en langue vulgaire, qui portait un grand nombre de prêtres à violer le secret des mystères dans la célébration de la messe, tendrait, dans cette universelle sécularisation de la Liturgie, à matérialiser les cérémonies dont l'antique mysticisme se trouvait en contradiction trop flagrante avec tout cet ensemble de naturalisme. Déjà, chez les Français, peuple frivole, le protestantisme, préludant aux sarcasmes de la philosophie du XVIII° siècle, avait déversé le ridicule sur un grand nombre de cérémonies, et, certes, on peut dire que ce n'avait pas été sans succès. La seule comparaison des rituels du XVI° siècle avec ceux de nos diocèses d'aujourd'hui, nous montre assez combien de pieux et vénérables rites pratiquaient nos pères qui sont aujourd'hui tellement oubliés, que c'est presque de la science que de savoir les rappeler.

Généralement, nos docteurs se placèrent trop exclusivement sur la défensive vis-à-vis de la prétendue Réforme ; ils amoindrissaient le dogme, ils élaguaient du culte tout ce qui leur semblait difficile à défendre au point de vue de leurs adversaires. Ils voulaient ne pas choquer, contenter même, s'il eût été possible, la raison des protestants ; ils leur accordaient la victoire en petit, convenant ainsi tacitement que la Réforme avait eu certains griefs contre l'Église qui avait péché par exagération. Tactique imprudente que les succès n'ont jamais justifiée. Quels sont, par exemple, les protestants que la déclaration de 1682 ait réconciliés avec le Siège apostolique, réduit désormais aux proportions d'autorité qu'il plaisait aux Français de lui laisser? Ne sait-on pas que les protestants de Hollande adressèrent des félicitations aux évêques de l'assemblée, de ce qu'enfin ils se rapprochaient d'eux ? Ne sait-on pas que la généralité des protestants convertis en notre siècle (et notre siècle est celui qui a vu le plus grand nombre d'abjurations), ne veut point connaître d'autre interprète

 

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des prérogatives du Siège-apostolique que le Siège apostolique lui-même ?

Le XVII° siècle avait fini dans cet esprit de tolérance que le XVIII° ne devait pas démentir. La réforme profitait, ainsi que de raison, de ces avances maladroites, et vers 1690, un célèbre ministre calviniste, Jurieu, écrivait qu'un savant homme de l'Église romaine, chanoine (1) de Cluny, préparait un ouvrage qui ferait tomber les Durands, les Biels, les Innocents et leurs disciples, qui ont écrit touchant les mystères de la messe; et qu'il prouverait que toutes ces cérémonies sont sans mystères, et qu'elles ont été instituées uniquement par des raisons de commodité, ou par occasion (2). Ce savant homme était dom Claude de Vert ; c'est notre trésorier de Cluny qui s'était ainsi chargé de naturaliser les cérémonies de la messe, et cette nouvelle avait fait tressaillir dans sa grotesque Pathmos le fanatique prophète du calvinisme.

Dom de Vert, dans un voyage qu'il avait fait à Rome, vers 1662, et dans lequel il fut témoin de la pompe des cérémonies qui se pratiquent dans cette capitale du monde chrétien, loin d'en goûter les mystères, conçut dès lors l'idée d'un ouvrage dans lequel, dédaignant d'expliquer les symboles de la Liturgie par des raisons mystiques, comme l'avait fait jusqu'alors toute la tradition des liturgistes de l'Église d'Orient et de celle d'Occident, il en rechercherait seulement les raisons physiques, à l'aide desquelles il se promettait de rendre raison de tout. Le projet de cet ouvrage, déjà fort avancé en 1690, avait percé dans le public, et la nouvelle en était parvenue jusqu'à Jurieu. D. de Vert ayant eu connaissance de l'assertion du ministre, en fut embarrassé et résolut de lui répondre sur-le-champ, sans attendre la publication de

 

(1)  C'est moine qu'il voulait dire.

(2)  Jurieu cité par D. de Vert, dans sa Lettre à ce Ministre, page 1.

 

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son grand ouvrage. Il adressa à Jurieu une Lettre sur les cérémonies de la messe, qui parut à Paris, en 1690, et dans laquelle il avait pour but de détruire la mauvaise impression que les paroles du ministre auraient pu laisser contre lui dans le public, et de réfuter plusieurs sarcasmes de ce calviniste contre les rites du plus sacré et du plus profond de nos mystères.

Dom de Vert commence donc par protester de son respect pour les interprètes mystiques des cérémonies de l'Église, dont il révère, dit-il, jusqu'aux moindres explications ; mais il soutient que chaque cérémonie de l'Église a son histoire et ses raisons d'institution. « Je ne vois pas même, continue-t-il, pourquoi on ne pourrait pas dire que, comme le Saint-Esprit a dans l'intention tous les différents sens catholiques dont l'Écriture est capable, de même l'Église peut, dans l'usage de ses cérémonies, outre les raisons d'institution, avoir encore en vue les différents sens spirituels que les Pères et les auteurs mystiques donnent communément à ces cérémonies, et se proposer en cela d'aider par des choses sensibles la piété des fidèles, et relever même la majesté de ses divins offices. On ne détruit pas pour cela les raisons d'institution, qui sont comme le sens de la lettre au contraire, on le suppose, puisque c'est dans la lettre même que se rencontre l'analogie et le fondement de ces rapports et de ces allégories. Ce n'est point une soustraction de ce sens, mais une addition à ce sens. Pourquoi donc rejeter ces sens spirituels et mystiques, quand ils ne ruinent point celui de la lettre, quand on les contient dans de justes bornes, qu'on ne les donne que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour des pensées pieuses et édifiantes, et des idées arbitraires, si vous voulez, mais où on ne laisse pas de trouver de quoi s'instruire et se nourrir; qu'enfin, on établit et on suppose la lettre comme le fondement de tout? On voit,par exemple, un

 

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ruisseau couler, qui empêche qu'à l'occasion de ce ruisseau qui coule, on ne s'applique à considérer la fragilité des choses humaines, et qu'on ne fasse attention que nos années s'écoulent sans retour comme ces eaux ? Cette idée ne se présente-t-elle pas d'elle-même à l'esprit ? Et cette pensée si nécessaire et si utile, n'est-ce elle pas fondée sur des rapports très-justes de cet effet physique avec ce qu'il nous représente? Enfin l'Ecriture ne fait-elle pas elle-même la comparaison de l'un à l'autre ? Il n'y a donc qu'à en demeurer là; et pourvu qu'on convienne de la cause naturelle de cet effet, qu'on ne la perde point de vue, qu'on la suppose, qu'on la regarde comme une pure cause occasionnelle de nos réflexions qui les renferme par un simple rapport allégorique;et qu'enfin on n'aille pas jusques à dire que ces eaux ne coulent que pour nous représenter et nous faire envisager cette fragilité ; tout est bon, et il est permis d'en tirer toute l’instruction qu'on pourra (1). »

On peut dire que ces quelques lignes contiennent toute la doctrine de Dom de Vert, doctrine d'autant plus dangereuse qu'elle paraît plus innocente, au premier abord. Ainsi, l'Eglise, instituant les cérémonies, n'a point eu pour but l'instruction et l'édification des fidèles ; les raisons mystiques ne sont admissibles que dans l’usage de ces cérémonies et comme par surabondance. Ces raisons mystiques ne doivent pas être rejetées, quoique arbitraires en elles-mêmes ; mais l'essentiel est d'avoir dans l'esprit la cause naturelle de chaque rite sacré, et de se garder bien d'aller jusqu'à dire que ces rites ne sont accomplis que pour nous représenter des pensées morales ou mystiques. Voilà donc, encore une fois, l'Église ravalée au-dessous du judaïsme, et convaincue de ne pas savoir, ou de ne pas vouloir enseigner les fidèles par les formes

 

(1)   Pages 3 et suiv.

 

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extérieures qui, cependant, ont été, de tout temps, si puissantes pour opérer l'initiation aux mystères.

La comparaison tirée du ruisseau dont l'aspect rappelle des pensées graves est  bien maladroite. D'abord,  il est incontestable   pour   tout  être   raisonnable,   éclairé  des lumières de  la révélation,  que ce monde visible  n'est qu'une forme du monde invisible, et que chaque partie de la nature sensible a reçu la mission de nous introduire à la connaissance d'un  rayon  des  perfections  divines. L'Écriture, en cent endroits, nous révèle cette vérité, et les  saints  Pères, les théologiens, dans l'explication de l'œuvre des six jours, et dans tout leur enseignement en général, n'ont cessé  de  nous  l'inculquer.  Nous dirons donc à dom de Vert: Oui,  ce ruisseau a été créé par l'auteur de toutes choses à l'intention expresse de fournir à l'homme   une  occasion  de  s'élever,  par  son   simple aspect, aux choses célestes. Si le firmament, par ordre de Dieu, raconte à l'homme la gloire du Créateur, pourquoi le cours d'un ruisseau ne serait-il  pas aussi,   par ordre de Dieu, une leçon pour l'homme de se défier des moments qui passent et ne reviennent plus, et de s'élever vers la seule chose qui dure ? Or l'Église est en possession de la divine Sagesse ; pourquoi agirait-elle matériellement dans l'institution de ses  cérémonies, sans avoir la force d'agir à la fois matériellement et spirituellement ? Pourquoi ses institutions ne seraient-elles vivifiées par l'Esprit que dans un acte second, qui leur laisserait toute l'imperfection d'une conception grossière et charnelle?

Mais ce n'est point ici que nous devons traiter de la symbolique en matière de Liturgie ; une des divisions de cet ouvrage est exclusivement consacrée à ce magnifique objet. Nous arrêterons donc ici ces considérations qui ne perdent rien de leur force par les minces objections de détail que D. de Vert et ses partisans voudraient y opposer, et nous reprendrons le fil de notre histoire.

 

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Dans sa préface, D.  de Vert exprime la plus grande confiance de voir son système accélérer le retour des protestants à la foi de l'Église, par ce motif que désormais les cérémonies leur paraîtront sans mystères.  C'est par une raison du même genre que le clergé de France, peu d'années après avoir sollicité d'Alexandre VII une condamnation solennelle de la traduction du missel par de Voisin, répandit lui-même de nombreux exemplaires du Canon de la messe traduit littéralement en français, entre les mains des nouveaux catholiques.  Sans doute, il faut reconnaître dans de telles mesures une intention du zèle pastoral ; mais la contradiction n'y est pas moins palpable.   Au  reste,  si   les huguenots du  XVII° siècle   ne revenaient à la vraie Église que lorsqu'on avait pu les convaincre que les  formes du   culte catholique étaient sans mystères,   aujourd'hui, les protestants d'Angleterre et  ceux  de  l'Amérique  du Nord y rentrent par une autre   voie.   Les   lettres  des missionnaires nous   répètent sans cesse, ainsi que nous l'avons rappelé ailleurs, que rien   n'est plus efficace  pour ramener ces  victimes de l'erreur,  que  de leur faire comprendre  l'esprit qui vivifie  chacune  des actions du prêtre  catholique,   qui anime   des détails  en  apparence les plus matériels du culte.   Que conclure de  cette différence, sinon que les nouveaux   convertis  du  XVII°  et du  XVIII°   siècle,   tout en abjurant le rationalisme  de la réforme, en voulaient retrouver encore  quelque trace  dans les mœurs  de la nouvelle société qui les recevait, tandis que, dans notre "temps,  les âmes fatiguées de la  sécheresse du protestantisme viennent, avides de foi et d'amour, demander à l'Église qu'elle veuille bien les initier aux secrets du monde invisible,  caché sous les  harmonies du monde extérieur ?

La Lettre de   D. Claude de  Vert à Jurieu obtint  un grand succès dans l'école à laquelle appartenait ce

 

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personnage (1). Outre l'approbation de Henri-Félix de Tassy, évêque de Chalon-sur-Saône,  elle  est décorée de celles de plusieurs docteurs de Paris, parmi lesquels on remarque sans étonnement Lamet, curé de Saint-Eustache, l'un des commissaires du Bréviaire de François de Harlay ; Hideux, curé des Saints-Innocents, le même qui donna, en 1695, son approbation au livre du sieur Baillet sur la dévotion à la sainte Vierge, dont Bayle a dit qu'il était écrit aussi raisonnablement qu'une personne de sa profession le puisse faire; Ellies  Dupin, que Ton a toujours trouvé disposé à se mettre en avant dans toutes les occasions scandaleuses ; Phelippeaux, grand vicaire de  Bos-suet, si  connu par  sa violence   contre la  personne de Fénelon dans l'affaire du  Quiétisme, etc;  Il est remarquable, au  reste, que l'approbation donnée à la Lettre de D. de Vert, à l'évêché  de  Meaux, ne porte point  la signature de Bossuet. Il semble qu'il ait craint de se compromettre par une sympathie trop éclatante. Cette approbation est signée simplement de l'abbé Phelippeaux, dont nous venons de parler, et d'un chanoine de la cathédrale. Néanmoins, on sait que Bossuet portait une estime toute particulière  à  D. Claude de Vert, et qu'il l'encouragea dans la composition de son grand ouvrage sur les cérémonies.   Feu   M. Bossuet, évêque de Meaux, dit D. de Vert (et chacun sait quelle idée de savoir, d'éloquence, de beauté de génie et de zèle pour l'Église, ce seul nom nous présente), m'a souvent fait l'honneur de me presser de vive voix et par écrit, d'expliquer et de développer

 

(1) Nous ne pensons pas faire tort à D. de Vert en le comptant au nombre des jansénistes. Ses relations personnelles, ses œuvres, ses systèmes, tout trahit ses doctrines. Voici comme il s'exprime dans la préface du premier tome de son trop fameux ouvrage sur l'abbé de Saint-Cyran, Barcos, hérétique non moins déclaré que son oncle Duvergier de Hauranne : « Cet auteur, profond théologien d'ailleurs et très-versé dans la science de l'Église, était en même temps grand spirituel et grand mystique.  »

 

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toute cette matière à fond; jusqu'à désirer que je lui fisse part de mes vues et de mes recherches. Ce que j'exécutai quelque temps avant sa mort, en deux ou trois conférences qu'il voulut bien m'accorder, et dans lesquelles il eut la bonté de se prêter tout entier à moi, me faisant ses objections, me donnant ses avis et me communiquant ses lumières sur les endroits les plus difficiles et les plus délicats. Et je me souviendrai toujours qu'il m'exhorta à ne point m'élever contre les auteurs mystiques, ni contre leurs raisons ; disant qu'il n'y avait qu'à poser les faits et les bien établir, et qu'aussitôt la vérité se ferait sentir d'elle-même (1). »

Au reste, si dom de Vert sut mériter des approbations semblables, il n'obtint pas du moins celle de l'illustre père Mabillon. « Lorsque M. de Vert vint me voir la première fois, dit dom Martène, dans une lettre au P. Le Brun (2), le P. Mabillon vint lui-même m'avertir qu'il me demandait, et m'avertit en même temps que c'était un homme hardi et qu'il fallait lui résister ; qu'il savait quelque chose ; mais qu'il n'était pas si savant qu'on s'imaginait. »

L'ouvrage tant désiré parut enfin dans les premières années du XVIII° siècle. Les deux premiers volumes virent le jour en 1706 et 1707, sous ce titre: Explication simple, littérale et historique des cérémonies de l'Église. Les deux derniers tomes ne furent imprimés qu'en 1713, après la mort de l'auteur. On ne peut nier que l'ouvrage, quoique rédigé sans ordre et sans goût, ne renfermât une foule d'observations curieuses et n'annonçât dans son auteur une rare érudition ; mais on doit convenir que le scandale y était porté à son comble par l'audace et le cynisme des interprétations. Le lecteur en jugera tout à l'heure.

 

(1)  Explication des cérémonies de l'Eglise, tom. I, Préface, pag. V.

(2)  Explication de la Messe, XVe Dissertation, tom. IV, pag. 351.

 

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Les principes étaient les mêmes que nous venons de signaler dans la Lettre à Jurieu ; mais du moins, dans cette Lettre, D. de Vert gardait encore quelque mesure. Il ne dissimulait plus rien dans son grand ouvrage. On prétendit même qu'il avait attendu la mort de Bossuet pour publier le premier volume, parce qu'il craignait que ce grand éveque, tout en partageant ses théories, ne trouvât qu'il avait outre-passé les bornes légitimes dans les applications.

Quoi qu'il en soit, D. de Vert s'en allait interprétant avec son système tout l'ensemble de la Liturgie, et matérialisant par les vues les plus ignobles tout ce qu'il y a de plus spirituel et de plus relevé dans les rites du catholicisme. S'agissait-il, par exemple, d'expliquer l'usage de l'encens à l'autel, D. de Vert n'attribuait cette institution qu'à la nécessité de corriger l'insalubrité de l'air dans les assemblées souterraines de la primitive Église. Préoccupé de sa découverte, il oubliait l'encens du tabernacle mosaïque, du temple de Jérusalem, l'encens que toutes les religions ont brûlé devant la Divinité en signe de prière et d'adoration, et non pour corriger l'air corrompu des temples. Cette seule assertion suffirait sans doute pour caractériser l'ouvrage de D. de Vert. Nous irons plus loin, et nous dévoilerons sans pitié les turpitudes dans lesquelles l'amour du naturalisme dans les choses sacrées peut faire descendre une âme d'ailleurs honnête et religieuse à sa manière.

Nous dirons donc qu'aux yeux du trésorier de Cluny, « l'immersion du baptême prend son origine dans la coutume de laver les enfants, au moment de leur naissance, pour des raisons physiques; que les vues spirituelles et symboliques de saint Paul, qui ont pour objet de représenter l'ensevelissement du fidèle avec Jésus-Christ comme signifié par l'immersion, ne sont point la cause et le principe de cette immersion, ne paraissant point

 

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qu'elles soient en effet entrées dans le dessein de son institution ; mais c'est au contraire l'immersion qui a donné lieu à ces idées (1).   »

Si le chrétien baptisé reçoit l'onction du chrême en sortant de l'eau, D. de Vert nous dit « que cette onction n'était point une pratique particulière à l'Église. On sait que chez toutes les nations, surtout parmi les Juifs et les Orientaux, comme après s'être lavé et baigné, l'eau dessèche et ride la peau, on avait soin de frotter d'huile les parties qui avaient été mouillées, d'où vient que l'onction est presque toujours jointe aux bains dans l'Écriture. C'est pour ce sujet que les femmes en plusieurs lieux, après avoir fait la lessive, se frottent aussitôt les mains et les bras d'huile, pour empêcher, disent-elles, que la peau ne se ride (2). »

Tout le monde sait que les nouveaux baptisés étaient, pendant huit jours, revêtus de robes blanches, et qu'il est resté encore un vestige de cet usage dans les rites actuels du baptême. Voici, suivant D. de Vert, l'origine présumée de ce rite : « Il y a quelque apparence que le linge dont on s'enveloppait pour s'essuyer, se tourna bientôt en un vrai vêtement blanc (3). » Le cierge qu'on mettait et qu'on met encore dans la main du baptisé, « ne servait d'abord, selon toutes les apparences, qu'à éclairer les néophytes pour aller des fonts à l'autel (4). » Le cierge pascal lui-même n'a été établi que pour éclairer physiquement, et, si on l'ôte enfin tout à fait à l'Ascension, c'est qu'il ne peut pas toujours durer, et que le mot assumptus, par où finit l'évangile de ce jour, détermine à a enlever alors cette lumière et à la retirer (5). »

 

(1)  Tome II, page XVI.

(2)  Ibid., p. 386.

(3)  Ibid., p. 379.

(4)  Ibid., p. 399.

(5)  Ibid., p. 34.

 

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Dom de Vert veut-il expliquer la cérémonie de l'onction dans la consécration d'un évêque, il fait dériver les formes rituelles les plus graves de la nécessité de mettre les gestes d'accord avec les paroles. A l'endroit de ces mots : Comple in sacerdote tuo ministerii tui summam et ornamentis totius glorifications instructum, cœlestis unguenti  rore sanctifica,   on fait  à  l'évêque  élu des  onctions sur la tête.......  C'est-à-dire,   suivant   notre système et notre idée, que pour rendre encore plus sensible et plus palpable la signification du mot unguenti,. et l'exprimer par l'action même, on aura fait une onction à l'évêque; et on la lui aura faite à la tête, à l'occasion de ces autres paroles : Hoc copiose in caput ejus influat. A ces autres paroles : Unguentum in capite quod descendit in barbam, etc., on lui a oint les mains, vraisemblablement à cause du mot descendit qui aura déterminé à faire descendre et découler sur les mains l'huile d'abord répandue sur la tête (1). »

Les rites sacramentels de l'extrême-onction sont soumis au même système d'explication rationaliste. « Comme en priant pour les malades, dit D. de Vert, on demandait toujours de l'adoucissement à leurs maux, aussi ne manquait-on guère d'employer en même temps des lénitifs, et d'adoucir en effet les parties malades par des onctions d'huiles; ce qui provenait de l'ancienne tradition des Juifs, qui souvent aussi joignaient- les actions aux paroles. Bien plus, les prières de l'extrême-onction, telles qu'elles se trouvent dans les plus anciens rituels ou sacramentaires, tendant au soulagement du corps aussi bien qu'à la guérison de l'âme, attiraient aussi par conséquent des onctions sur toutes les parties malades, réduites communément dans la suite aux organes des  cinq sens, et encore aux pieds et aux reins (2). »

 

(1) Tome II, pag. 156-159

(2) Ibid. 66-68

 

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Mais comment notre auteur eût-il consenti à reconnaître du mystère dans l'institution primitive des rites sacramentels, quand les actions même de Jésus-Christ, les plus miraculeuses, et en même temps les plus mystiques, ne lui donnent que des idées grossières dignes des docteurs protestants d'outre-Rhin? Dom de Vert traite-t-il du miracle de la guérison du sourd-muet et de l'aveugle-né, que l'Église a toujours considérée comme un des grands symboles de l'Évangile, voici les explications simples, littérales et historiques qu'il en donne : « On sait qu'un peu de terre détrempée avec de la salive était une manière d'onguent ou cataplasme que les anciens appliquaient sur les parties malades ; c'était, au rapport de Plutarque, un de leurs cathartiques. Surtout ils regardaient la salive comme ayant d'excellentes qualités et une vertu spécifique, ainsi que nous l'apprend Pline, au livre XXVIII de son Histoire naturelle, chap. IV. Le Fils de Dieu se servit donc apparemment, dans la guérison du soud-muet et de l'aveugle-né, de salive, comme d'une espèce de médicament qui pouvait être usité alors pour les maladies des yeux, des oreilles et de la langue (1). »

Dom de Vert convient, cependant, que Jésus-Christ fortifia ce prétendu remède appliqué à un sourd-muet et à un aveugle-né,  de la vertu de sa toute-puissance ; mais il ne lui vient même pas en pensée que ce collyre usitée il est vrai, chez les anciens, et hors de toute proportion avec les effets qu'on en attendait, pouvait bien déjà renfermer un symbole, antérieurement à l'application qu'en fit le Sauveur. Le lecteur doit sentir qu'il nous est impossible de réfuter ici ces étranges interprétations ; le développement de la doctrine des Pères sur le symbolisme demanderait trop de place, et d'ailleurs nous aurons à y

 

(1) Tome II, pag. 46 et 47.

 

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revenir. Citons encore quelques-unes des découvertes de l'école rationaliste, dans l'Église de France, au XVIII° siècle. Il faut avouer qu'aujourd'hui, nous catholiques français, nous valons mieux sous ce rapport que nos pères. Si nous ignorons beaucoup, du moins nous ne blasphémons pas ce que nous ignorons.

L'insufflation et l'imposition des mains, ces deux rites évangéliques qui tiennent à ce qu'il y a de plus profond dans l'économie du christianisme, ne sont pas traités avec plus de respect et d'intelligence par D. de Vert. « L'insufflation, dit-il, n'est qu'un pur geste déterminé par le terme aspira, ou spiritus ; c'est-à-dire, une action qui n'a d'autre effet que d'accompagner certaines paroles, dont la lettre est l'expression même de cette action. Tel est le souffle que le Fils de Dieu répandit sur ses disciples, en leur donnant le Saint-Esprit (1). » Quant à l'imposition des mains, voici comment l'explique notre auteur : « Toute prière qui se fait sur quelque créature présente, demande naturellement d'être accompagnée de l'imposition des mains, comme pour désigner et marquer en même temps, par ce geste et cet attouchement, de quelle personne on parle, et que c'est de celle-là même qu'on touche : que c'est elle qu'on a dessein de bénir, et pour qui, en effet, on prie, et non pour une autre ; en un mot, pour déterminer et fixer palpablement et sensiblement, et, si j'ose hasarder ce mot, individualiser le sujet (2). »

Nous ne finirions pas, si nous voulions approfondir les étranges interprétations par lesquelles le trésorier de Cluny semble avoir pris à tâche de déshonorer les cérémonies de la religion. Nous répugnons à raconter en détail comment il ose avancer que Jacob, consacrant avec l'huile la pierre  qui devait servir de   monument de la

 

(1)  Tome II, pag.  125-126.

(2)  Ibid., p. 13o.

 

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vision céleste dont il avait été favorisé, n'avait point d'autre intention, en accomplissant ce rite, que de reconnaître le lieu de la vision quand il repasserait par là (1) ; que s'il est permis de manger de la viande le jour de Noël, quelque jour que tombe cette fête, c'est par allusion à l'Incarnation du Verbe qui s'est fait chair (2); que si on se prosterne, durant la lecture de la Passion, à l'endroit où il est dit que le Sauveur expira, c'est qu'on se laisse aller à terre, et on incline et baisse la tête, à la manière de ceux qui expirent et qui tombent morts (3) ; que si on se met à genoux, au mot, ou plutôt, après le mot descendit du Credo, il est aisé de s'apercevoir que cette cérémonie n'est que l'effet de l'impression du son et de la lettre du mot descendit, car c'est en quelque sorte descendre que de s'agenouiller (4); que si le prêtre, se revêtant des habits sacrés pour célébrer le saint sacrifice, croise l'étole sur sa poitrine, c'est afin que les deux bandes, venant à se rencontrer vers le haut de la poitrine, pussent couvrir l'aube, à l'endroit où l'ouverture de la chasuble laisse un vide, et qu'ainsi tout fût de même parure (5); que si on place le pape sur l'autel, dans la cérémonie de son exaltation, c'est afin que ses pieds, étant ainsi à une hauteur raisonnable, se trouvent par conséquent plus à portée d'être commodément baisés par ceux qui vont à l'adoration (6); que si, à la fin de chaque nocturne, le choeur, qui était assis pendant les leçons, se lève au Gloria Patri du dernier répons, ce n'est point, comme dit saint Benoît dans sa règle, ob reverentiam sanctissimœ Trinitatis ; mais on se lève ainsi pour s'en aller et sortir du chœur,

 

(1)  Tome II, pag. 64.

(2)  Ibid., p. 11.

(3)  Ibid., p. 22.

(4)  Tome I, p. 155.

(5)  Tome II, p.  384.

(6)  Ibid., p. 187.

 

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parce qu'on en sortait autrefois à la fin de chaque nocturne, etc., etc., etc.

Qu'on s'imagine l'effet que dut produire l'apparition d'un pareil ouvrage dans les premières années du siècle rationaliste. Il en fut tiré plusieurs éditions, et bien qu'il ne fût- lui-même que le résultat des doctrines de l'école française du  XVII° siècle,  il  influa  comme   cause   sur l'époque qui le vit paraître au jour. Désormais, on ne pouvait plus faire attention au symbolisme de la Liturgie,  sans courir le risque de passer pour vide de science ou pour un homme attaché aux imaginations mystiques des bas siècles. Les livres liturgiques, refaits de toutes parts d'après un type conçu par ces hommes sans tradition ni symbolisme, n'avaient plus en effet de mystères à garder ; les cérémonies, devenues de simples usages tout humains, n'avaient bientôt plus d'autre importance dans l'Eglise qu'elles n'en ont dans les cours et les assemblées séculières; l'Église catholique, se vidant peu à peu de ses mystères,  tendait à  ne plus devenir qu'un temple où, comme nous allons voir tout à l'heure, on n'entendrait plus une langue sacrée. En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer comment il advint que la France,  pays où la science liturgique avait été cultivée encore avec tant d'éclat dans la seconde moitié  du XVII° siècle, vit cette science pâlir et s'éteindre dans le siècle suivant. Si quelques écrivains doivent encore se montrer à nous comme les dignes anneaux de la grande chaîne que nous avons déroulée    jusqu'ici   avec   tant   de   complaisance,   nous aurons le bonheur de pouvoir signaler en eux le zèle de la maison de Dieu, et une généreuse opposition aux scandales de leur temps. Parmi eux, nous désignerons tout d'abord comme adversaires de D. Claude de Vert et du naturalisme dont il fut l'apôtre, l'illustre prélat Joseph Languet, et le P. Pierre Le Brun, de l'Oratoire, dans son excellente Explication de la messe.

 

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Languet n'était point encore monté sur le siège de Sens, du haut duquel nous l'avons vu foudroyer, avec tant de zèle et de doctrine, les innovations du Missel de Troyes, lorsqu'il dénonça aux catholiques les honteuses et sacrilèges  tendances  du système  de dom  de Vert.  Ce  fut en 1715, au moment même où il allait être appelé par Louis XIV au siège de Soissons, qu'il déposa ses réclamations en faveur des traditions liturgiques, dans un ouvrage assez court, mais substantiel, intitulé : Du véritable esprit de l'Église dans l'usage de ses cérémonies, ou Réfutation du Traité de dom de Vert. Ce livre est écrit avec chaleur, comme il convenait au sujet et aux périls que courait la doctrine. C'était bien là le cas de répéter ce que  Bossuet avait dit avec raison dans une autre circonstance, qu'il ne s'agissait de rien moins que de la Religion tout entière. C'était « une de ces occasions, dit Languet, dans sa préface, où le lévite doit s'armer, sans égard, pour défendre le sanctuaire du Seigneur qu'on a entrepris de dépouiller de sa beauté, en défigurant ses mystères !  On ne pouce vait se borner à une réfutation froide et à des preuves languissantes, en écrivant contre un homme qui impose par son air décisif, par les applaudissements qu'il donne à ses frivoles conjectures, et par le ridicule qu'il semble vouloir répandre sur ce que nos cérémonies ont de plus respectable. Le monde, d'ailleurs, est plein d'esprits forts qui, ennemis du mystère, autant que du prodige, et de tout ce qui peut en quelque manière captiver la raison, reçoivent avec avidité les maximes qui paraissent favoriser  leur  incrédulité. Le mépris des allusions pieuses des rubricaires réjouit ces  incrédules. Ils  s'en autorisent dans les railleries qu'ils en font, et c'est avec joie qu'ils croient trouver de quoi justifier à eux-mêmes le peu de cas qu'ils ont coutume de faire de tout ce qu'on appelle mystique, ou symbole, qui ne sert qu'à nourrir la piété. Il faut les détromper, ou les confondre.

 

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Il faut arracher les armes à celui qui leur en a fourni, et faire sentir tout le ridicule de ses principes. Comment le peut-on faire sans employer cette vivacité de style qu'une juste indignation inspire, et qui ne sert qu'à donner plus de jour et de grâce à la vérité ? Si l'auteur te qu'on attaque est mort, son livre ne meurt point. Il vit entre les mains du public. Les hommes avides de la nouveauté en ont déjà épuisé deux éditions. Non-seulement les incrédules s'en autorisent, mais les hérétiques même et croient y trouver de quoi s'armer contre nous, et de quoi insulter à nos théologiens et à nos mystiques. Ce n'est pas avec une réfutation languissante qu'on vient à bout de détruire les préventions, de confondre les esprits forts, de désarmer les hérétiques, et de réveiller le zèle de ceux qui aiment la religion. »

La discussion de Languet est lumineuse et concluante; mais l'espace nous manque pour analyser son travail. Nous nous bornerons donc à relater ici quatre points principaux auxquels il ramène toute la question, et qu'il se propose, dans sa préface, comme l'objet de toute sa démonstration, savoir :

« Premièrement, que de tout temps l'esprit de toutes les religions du monde et en particulier celui de l'Église de Jésus-Christ, a été d'instituer des cérémonies par des raisons de culte et de symbole, et que c'est par cette vue que l'Église a institué la plupart des siennes.

« 2° Que si, dans l'administration des sacrements, ou dans la solennité des offices de l'Église, il y a quelques cérémonies qui ne doivent leur origine qu'à la nécessité, ou à la bienséance, il y en a du moins autant, et même encore plus, qui n'ont d'autres raisons d'institution que cet esprit allégorique et symbolique, que M. de Vert ne peut souffrir.

« 3° Que lorsque l'Église a retenu des cérémonies qui

 

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doivent leur première origine à la nécessité, elle ne l'a pas fait par hasard, ou par pure habitude, mais parce qu'elle a vu que les fidèles pourraient tirer du fruit des sens figurés et instructifs qu'elle y avait attachés.

« 4° Que plusieurs de ces sens allégoriques, ou symboliques, ne doivent point être regardés comme des idées pieuses de quelques mystiques; mais qu'ils sont adoptés par l'Église entière, par la tradition la plus ancienne, et confirmés par le langage de tous les auteurs ecclésiastiques. »

Telle est la synthèse de Languet sur le symbolisme ; on peut l'étendre sans doute à de plus vastes proportions ; mais telle qu'elle est, il eût été grandement à désirer que les Français, au XVIII° siècle, s'y fussent tenus. Ce n'est pas une médiocre gloire à Languet d'avoir élevé la voix dans cette circonstance, en faveur des antiques traditions de notre culte, qu'il devait bientôt défendre sur un autre terrain. Ce grand prélat vit d'un coup d'œil tous les plans de la secte janséniste, et ne se lassa jamais de dénoncer au peuple fidèle les manœuvres diverses qu'elle essaya ; que sa mémoire demeure donc à jamais en vénération à tous les vrais catholiques !

Pendant que les jansénistes de France tendaient des pièges honteux à la simplicité des fidèles et inoculaient sourdement le génie du calvinisme par des changements dans l'antique Liturgie, par le mépris déversé sur l'élément mystique des cérémonies, par la récitation du canon à haute voix, en Hollande, ils tiraient plus hardiment les conséquences de leurs principes. On doit savoir que, trahissant les intérêts de la foi et du Saint-Siège, de Néercassel, évêque de Castorie et vicaire apostolique dans les Provinces-Unies, avait semé des doctrines hétérodoxes au milieu du troupeau qui lui était confié, et jeté ainsi les premiers fondements de cette société janséniste qui est devenue depuis la petite église d'Utrecht. Étant mort en

 

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1686, Codde, oratorien comme lui, fut choisi pour lui succéder, sous le titre d'archevêque de Sébaste, et parut tout aussitôt vouloir continuer le système de son prédécesseur. Il suffira de dire que ce prélat fut déposé par Clément XI, qui défendit aux catholiques de Hollande de prier pour lui après sa mort, arrivée en 1710. Entre autres innovations qui eurent lieu sous son gouvernement, l'une des principales fut l'emploi de la langue vulgaire dans l'administration des sacrements. Plusieurs prêtres hollandais se permirent cet énorme attentat, et toute la mission des Provinces-Unies retentit du scandale qu'il causa (1). Mais ce grand fait, qui est le couronnement des efforts de la secte, comprimé d'abord, prit bientôt de l'importance, et nous allons en marquer la suite dans cette histoire. De ce moment où nous l'enregistrons accompli, que le lecteur veuille bien le considérer comme le centre de toute l'innovation liturgique, centre désiré, cherché, rarement atteint; il aura la clef de notre histoire.

Pendant que les jansénistes de Hollande levaient ainsi le masque, en abdiquant la langue sacrée, la langue de Rome; moins libres qu'eux, mais non moins zélés pour l'avancement du calvinisme, des prêtres français, aux portes de Paris, prostituaient la Liturgie aux plus énormes innovations, sous les yeux du cardinal de Noailles, qui se gardait bien de fermer la bouche à ces prophètes d'un nouveau genre.

Le docteur Nicolas Petitpied, celui même qui devait plus tard prêter le secours de son savoir liturgique à Bossuet, évêque de Troyes, étant de retour de Hollande, où son opiniâtreté dans l'affaire du Cas de conscience l'avait fait exiler, vint établir son domicile dans le village d'Asnières, aux portes de Paris. Jacques Jubé, curé de cette paroisse, zélé janséniste, l'accueillit avec joie, et ils

 

(1) D'Avrigny.   Mémoires  chronologiques et dogmatiques pour servir à l'Histoire ecclésiastique, depuis 1600 jusqu'en 1716. Tom.IV, page 214.

 

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concertèrent ensemble le plan d'une nouvelle Liturgie qui, tout en conservant les avantages des livres de l'édition de Harlay, quant à l'isolement à l'égard de Rome, offrît un modèle vivant de la transformation qu'on projetait. Le Missel de Troyes que Petitpied rédigea depuis, n'était, comme on va le voir, qu'une initiation, pour ce diocèse, aux mystères de la Liturgie plus parfaite que l'église d'Asnières avait vu célébrer.

Un seul autel s'élevait dans cette église, décoré du nom d'autel dominical, parce qu'on n'y devait célébrer que les dimanches et fêtes. Hors le temps de la messe, cet autel était tout aussitôt dépouillé, comme ils le sont tous, dans l'Eglise latine, le jeudi saint, après l'office du matin. Au moment d'y célébrer les saints mystères, on le couvrait d'une nappe, et alors même il n'y avait ni cierges ni croix. Seulement, en marchant à l'autel, le prêtre était précédé d'une grande croix, la même qu'on portait aux processions et la seule qui fût dans l'église. Arrivé au pied de l'autel, il disait les prières d'ouverture auxquelles le peuple répondait à voix haute. Puis il allait s'asseoir dans un fauteuil, du côté de l'épître, et là il entonnait le Gloria in excelsis et le Credo, sans les réciter ni l'un ni l'autre, pas plus que l'épître ni l'évangile. Il disait seulement la collecte; mais, en général, il ne proférait aucune des formules que chantait le chœur. Le pain, le vin et l'eau étaient offerts au célébrant, en cérémonie ; en quoi il n'y avait rien de répréhensible, cet usage s'étant conservé jusqu'à cette époque, dans plusieurs églises de France ; mais, à cette offrande de la matière du sacrifice, on joignait celle des fruits de la saison, qu'on plaçait sur l'autel, malgré l'inconvenance de cette pratique.

Après l'offrande, on apportait de la sacristie le calice sans voile. Le diacre le tenait élevé conjointement avec le prêtre, et disait avec lui les paroles de l'offrande, suivant l'usage de Rome et de Paris ; mais ils prononçaient l'un

 

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et l'autre la formule à haute voix, pour marquer qu'ils offraient au nom du peuple. Le canon tout entier était pareillement récité à haute voix, comme on doit bien s'y attendre; le célébrant laissait au chœur le soin de dire le Sanctus et l’Agnns Dei. Les bénédictions qui accompagnent ces paroles : Per qnem hœc omnia, Domine, semper bona creas, sanctificas, etc., se faisaient sur les fruits et légumes placés sur l'autel, et non plus sur les dons sacrés. La communion du peuple n'était précédée d'aucune des prières ordonnées par la discipline actuelle. Le sous-diacre, bien que revêtu de la tunique, communiait avec les laïques. Toutefois, l'église d'Asnières n'avait pas jugé à propos d'inaugurer encore la langue vulgaire dans la Liturgie. Seulement, avant les vêpres, une espèce de diaconesse lisait publiquement l'évangile du jour en français (1).

Telle était la singulière parade que jouèrent les jansénistes, au milieu de la France, grâce à la tolérance d'un archevêque prévaricateur. Ainsi trahissaient-ils, aux yeux les plus pacifiques, le but de ces innovations liturgiques qui avaient commencé d'après leurs suggestions, et qui n'étaient pourtant pas encore arrivées à leur dernier développement.

Quant au curé d'Asnières, il quitta sa paroisse en 1717, pour s'en aller en Russie remplir la mission qu'il avait reçue des docteurs appelants, pour la réunion de l'Eglise moscovite ; car ces intrépides réformateurs avaient de grands projets. Dans le même temps, leur confrère Ellies Dupin était en pourparlers avec plusieurs docteurs anglicans, pour opérer le retour de l'Angleterre à la communion, non de l'Église romaine, mais de la Sorbonne représentée par les nombreux adeptes du jansénisme qu'elle comptait dans son sein. Dans les mémoires présentés par

 

(1) Lafitau. Histoire de la Constitution Unigenitus, page 423.

 

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ces hommes sans mission comme sans probité, on se faisait un grand mérite d'avoir aplani les difficultés principales, au moyen des maximes françaises en général, et des modifications liturgiques en particulier. Ces tentatives pour rétablir l'unité, opérées par des hommes qui étaient eux-mêmes hors de l'unité, ne pouvaient avoir et n'eurent, en effet, aucun succès. Pour la Russie en particulier, Pierre le Grand, qui n'avait jamais attaché grande importance au projet des docteurs, ne jugea pas à propos de le traiter longtemps comme une idée sérieuse. Jubé fut donc bientôt obligé de s'en revenir, sans avoir rien fait ; il ne rentra pas néanmoins à Asnières. Le cardinal de Noailles n'existait plus, et son successeur n'eût pas souffert la reprise des scandales dont cette église avait été trop longtemps le théâtre.

Mais arrêtons-nous ici, pour résumer les principes que la secte antiliturgique a appliqués dans les diverses entreprises racontées dans ce chapitre.

Haine de la tradition, manifestée dans la suppression du plus grand nombre des messes de saint Grégoire, au Missel de Troyes ; dans le mépris affecté pour la doctrine des Pères sur les sens mystiques des cérémonies, par dom Claude de Vert.

Substitution de passages de l'Ecriture, choisis dans la lumière individuelle et dans un but hérétique, aux formules de style ecclésiastique ; le Missel de Troyes présente d'innombrables applications de ce système.

Fabriquer et introduire des formules nouvelles, pleines de venin ; c'est un des reproches adressés par Languet au même missel.

Tomber en contradiction avec ses propres principes ; en effet, le Missel de Troyes, comme les Missels et Bréviaires de François de Harlay et de Cluny, ne parle que de rétablir la véritable antiquité, et regorge de nouveautés.

 

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Retrancher dans le culte toutes les cérémonies, toutes les formules qui expriment des mystères. Dom de Vert consent, il est vrai, qu'on nous laisse nos cérémonies; mais c'est après les avoir vidées complètement de l'élément mystique dont elles n'étaient que la forme. D'autre part, l'église de Troyes, réformée à l'instar de la paroisse d'Asnières, n'a bientôt plus qu'une table pour autel.

Extinction totale de cet esprit de prière qu'on appelle onction dans le catholicisme ; lisez plutôt l'ouvrage de dom Claude de Vert, et voyez ce qu'il vous restera d'esprit de foi et de prière dans le cœur, quand vous assisterez aux cérémonies de la messe ou des sacrements, interprétées à l’aide de son commentaire. Quant à l'onction des prières du Missel de Troyes (nous pourrions ajouter des autres missels et bréviaires qui doivent leur origine aux mêmes hommes et aux mêmes causes), on ne l'a point encore vantée, que nous sachions.

Diminuer les marques de la dévotion à la sainte Vierge. Nous avons vu que telle est l'intention expresse du Missel de Troyes, qui sanctionne les réductions faites au culte de la Mère de Dieu dans les livres liturgiques de François de Harlay et de Cluny.

Revendiquer l'usage de la langue vulgaire dans le service divin. Quesnel le réclame expressément. Les Missels de Meaux et de Troyes y préludent par leurs rubriques sur la récitation du Canon à voix intelligible. En Hollande, terre de liberté pour nos néo-calvinistes, ils développent toute leur pensée sur cet article. L'église d'Asnières présente aussi son essai.

Atteintes portées à l'autorité du Siège apostolique. Au Missel de Troyes, suppression des oraisons pour le pape; mutilation de la Messe de saint Pierre.

10° Autorité du prince temporel dans les choses de la Liturgie, reconnue par le clergé. Languet étant impuissant à réduire son suffragant à une doctrine liturgique plus

 

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saine, le Roi intervient et contraint l'évêque de Troyes à rétracter une partie des témérités de son missel, les autres étant jugées, par le Roi, ne pas devoir offrir matière à désaveu.

Tels sont les principaux traits que nous avons à résumer des faits liturgiques qui font la matière du présent chapitre. Sur les douze caractères assignés à l'hérésie antiliturgiste, dix s'y rencontrent expressément : il nous eut été facile de justifier des deux autres, en étendant notre récit.

On ne doit pas s'étonner de ce résultat, quand on se rappelle que la réforme liturgique coïncide précisément avec l'accroissement le plus menaçant du jansénisme, qui, résumé dans le livre des Réflexions morales, ne garde plus de mesure et pénètre avec autorité là même où, au XVII° siècle, il s'infiltrait sourdement;

Que cette hérésie, la plus souple, comme la plus ignoble de toutes, a eu la propriété de se plier à toutes les exigences des lieux, sachant à la fois lever le masque à Utrecht, et se rendre présente à Meaux et ailleurs, sous les paroles d'une antienne, d'une collecte ou d'un répons ;

Que les auteurs de la réforme liturgique continuèrent d'être pris dans les rangs des hérétiques disciples de l'évêque d'Ypres et de leurs fauteurs, en sorte que la liste sur laquelle nous avons inscrit déjà Sainte-Beuve, Le Tourneux, D. de Vert, Santeul, etc., s'accroît à la fin de ce chapitre de ceux de Ledieu, Ellies Dupin, Baudouin, Bossuet, évêque de Troyes, Petitpied et Jubé.

Pour délasser les lecteurs de la fatigue que ne peut manquer de leur causer ce dégoûtant spectacle, et aussi pour faire voir le triomphe de la lumière sur les ténèbres, de la vérité sur l'erreur, nous ne connaissons rien de plus efficace que la doctrine liturgique de l'archevêque Languet : doctrine pure et orthodoxe dont nous nous déclarons

 

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les disciples et les plus humbles champions, remerciant Dieu qui, non-seulement voulut que cette grande lumière brillât dans l'Église de France, à cette ère de confusion, mais a daigné permettre que de si beaux enseignements soient parvenus jusqu'à nous, pour nous confirmer dans la lutte que nous avons entrepris de soutenir contre les nouveautés qui ont altéré, en France, la pureté du culte divin.

 

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NOTES DU CHAPITRE XVIII.

 

NOTE A

 

Procul esto omnis odii suspicio, si ea ipsa quas in triviis et compitis decanlantur, candide coram Deo, solo sanctissimo Patri in extremo religionis periculo dixerim ! D. Cardinalis Noallius, Archiepiscopus Parisiensis, a quibusdam factionis ducibus, pietatis et severioris disciplinoe studio, in tantum praeoccupatus est, ut jam a decennio nihil sit quod Jansenistarum laqueis eum expediat. Nihil audit, nihil videt, nihil ratum facit, nisi quod suggerunt aut D. Boileau, aut D. Dugué, aut Pater de La Tour, Oratoriensium praepositus generalis, aut D. Lenoir, aut Abbas Renaudot, aut nonnulli alii, quos Jansenismo imbutos esse nemo jam nescit. Quin etiam vulgo constat praecipuos inter quadraginta doctores ipsi palam exprobrasse, quod ad scribendam responsionem illos compulisset. Id autem facile credideris, si legas mandatum pastorale, quo Catalaunensis Episcopus, conscio fratre Cardinali, apertissimis verbis docuit, obsequioso silentio constitutionibus satis lieri. Insuper eos omnes theologos, qui Jansenismo infensi sunt, acerrime aversatur et increpat Cardinalis Archiepiscopus.

Mitius quidem et cautius sese gerit D. Cardinalis de Coislin, magnus Francia; eleemosynarius, vir beneficus, pacificus, pius, dignus denique qui a cunctis ametur ; sed, deficiente doctrina, totam dicecesis administrationem solis doctoribus Jansenistis, quos admiratur, hactenus permisit.

D. vero Cardinalis Le Camus, etiamsi in familiari ad amicum epistola quaedam scripserit, quibus ea, quam facti vocant, quaestio expressissime dirimitur, nihilo tamen minus ex multis aliis argumentis plane constat Jansenianam doctrinam et factionem semper ipsi  arrisisse.

Utramque impensissime colunt Rhemensis et Rothomagensis Archiepiscopi. Alter quidem Sorbonae provisor, alter vero collator multorum in urbe Parisiensi pastoratuum; uterque tum Ecclesiae tum familiae fortunis abundans, vastae dioecesi atque provinciae praeest.

His ducibus adjunguntur complures episcopi, exempli gratia, in Occitania Rivensis, et Sancti Pontii Tomeriarum, Monspessulanus D. de Torcy frater, et Mirapicensis ; in Lugdunensi, Cabillonensis; in Senonensi, Altissiodorensis; in Rhemensi, Catalaunensis ; in Rothomagensi, Sagiensi ; in Turonensi, Nannetensis et Redonensis ; in nostra autem provincia, Tornacensis, qui sponte sua loco cessit, et cui optimum suffectum esse gaudeo. Insuper et in nostra, Atrebatensis pius quidem est, et vere addictus Sedi apostolicae, sed consilio et arte doctorum,

 

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quibus se suaque omnia commisit, et immoderata rigidioris disciplinae studio, in hanc partem sensim abreptus est. Plerique alii incerti et fluctuantes, quoquolibet Rex se inclinaverit, caeco impetu ruunt. Neque id mirum est, siquidem Regem solum norunt, cujus beneficio dignitatem, auctoritatem, opesque nacti sunt. Neque, ut res se nunc habent, quidquam incommodi metuendum, aut praesidii sperandum ex apostolica Sede existiment. Totam disciplinoe summam penes Regem esse vident, neque ipsa dogmata aut adstrui, aut reprobari posse dictitant, nisi aspiret aulicae potestatis aura.

Supersunt tamen pii antistites, qui cajteros plerosque in recto tramite confirmarent, nisi multitudo a ducibus male affectis in pejorem partem raperetur. (Fénelon. Memoriale Sanctissimo D.N. clam legendum, § IX et X. (Oeuvres complètes, tome XII, page 6o3.)

 

NOTE B

 

Quam novi   Missalis autor venerandam antiquitatem imitari curasse se gloriatur, hanc omnino contemnit in expositione novarum Missarum quas antiquis substituit.  Quod quidem probat autorem illum, antiquitatis  imitationem  pro  praetextu in suis novitatibus habuisse, non  pro regula. Etenim Introitus,  Gradualia, Offertoria, etc, quae a  tot seculis in   ecclesia Romana cantantur,  ita immutata sunt in novo Missali, ut vix paucissima reperiantur quae ex libris liturgicis S. Gregorii  extracta

sint, quaeque a tam puro fonte in missale Romanum fluxerant, et a fere omnibus Ecclesiis particularibus usurpata fuere. Non magis Orationibus ac Collectis pepercit fabricator novus, quam Introitibus, Gradualibusque. De suo   genio   nimium praesumens,   seque   Ecclesia  universa doctiorem   prudentioremque   reputans,   ea  quae   tanta   antiquitate et universitate erant consecrata suppressit, ut inventus suos suasque ideas substitueret, sub hoc  solo et frivolo  praetextu quod  purum Scripturas textum  adhiberet.  Dico  confidenter  innovationes    Missalis  non alium habere  fontem,  quam  ideas  inventusque  proprios  autoris.   Ille enim ipse est qui in novas liturgias compositione certos Scripturae textus adhibens, illos singulis Festis Dominicisque aptavit pro suo nutu et voluntate, imo et aliquando contra veros et nativos sensus textuum Scripturas quos adhibebat. Porro compositio  illa ab homine peculiari excogitata, debuitne iis praeferri et subrogari iis quae Ecclesia universa suo usu per tot secula approbaverat ? Nequidem   ille pepercit festis solemnioribus aut diebus aliis, verbi gratia, Quadragesimae, in quibus Officium publicum magis assidue frequentatur a fidelibus.  Fere totaliter missas Paschalis,  et Nativitatis Christi, aut illas quae   in  usu  erant   temporibus Adventus aut Quadragesimoe immutavit.

Hoc autem non advertit autor ille, quantum fidem orthodoxam con-firmet sacrarum nostrarum Iiturgiarum antiquitas universalitasque. Siquidem liturgiae   quae a   primis  Ecclesiae  seculis, etiam   longe ante

 

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sanctum Gregorium, quaeque in tota Ecclesia unanimiter leguntur,  fidem eamdem pretioso traditionis certas monumento astruunt et confirmant. Harum testimonio contra quoslibet novatores fides catholica invincibiliter astruitur et armatur; fides, inquam, una et ubique et semper. Si autem quaedam Ecclesia particularis haec sacra monumenta supprimit, arma quibus novatores impugnabat, deponit, et a manibus suorum fidelium removet.

Ornet ille suas novas liturgias canticis belle et eleganter conscriptis, textibus Scriptura; sacra; ingeniose inventis et concinne festis et solemnitatibus aptatis, quid sunt haec etiam ingeniosa et elegantia, aut cujus autoritatis, si comparentur iis qua; a quindecim seculis et amplius forsan itt orbe universo usurpata et decantata, fideles omnes de eadem fide edocent ? Quilibet ex laicis qua late patet terra, audiens ea qua; cantantur in Ecclesia quam frequentat, sine labore cognoscit ubique et semper eosdem festos dies, eadem mysteria celebrata fuisse et adhuc celebrari, orbemque universum eamdem fidem et veritates praecipuas quae in liturgiis exprimuntur, profiteri unanimiter et professum fuisse similiter traditione constanti et antiquissima.

Quod autem in Ecclesia particulari, antiquitate et universalitate spreta, de novo induceretur, non aliam sortitur autoritatem quam illam quam a Prselato suo mutuatur, errori sane obnoxio, et eo ipso obnoxio quo solus est, quo nova introducit, quo antiquitatem et universalitatem spernit. Quod autem usu antiquo et universali consecratum est, ab errore per promissa Christi servatur, atque in ipsa autoritate Christi fundatur, qui Sponsae suas semper assistens, ejus fidei per suam veritatem, ejus administrationi et politicae per suam prudentiam invigilat.

Aliud adverto quod grave est. Qui tot innovationes in suam liturgiam introduxit, mutando et delendo ea quas ex liturgia ecclesiae Romanae imitando mutuata erant, minime intellexisse videtur quis fuerit Patrum nostrorum animus in illa liturgia; Romana; imitatione. Propter primas Sedis honorem, et ut cum illa sanctam unionem conglutinarent, illius ritus adoptandos senserunt, omisso propriae nationis antiquo ritu. Hinc factum est ut prisci ritus ecclesias Gallicanae, Mozarabicus in Hispania, Ambrosianus in Italia fere aboliti fuerint, et oblivioni traditi. Sciebant Patres nostri unitatem in vera fide, ab unione cum sancta Sede, et cum Christi vicario pendere omnino : atque illas Ecclesias ab omni erroris et schismatis seductione immunes fore, quae cum Romana ecclesia, omnium Ecclesiarum matre et magistra centroque communi, convenirent. Haec unio ejusdem liturgia; usu coagmentatur servaturque, atque tot nationum diversarum loeo dissitarum, saepe bello adversarum, unio sancta manifestatur per unitatem precum, festorum, cultusque publici. (Mandatum J. J. Languet, Archep. Senonen. de novo Missali Trecensi. Opp., tom. II, pag. 1251-1253.)

 

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NOTE C

 

Tunc unitas cum ecclesia Romana erat in pretio, atque ad illam omnimode corroborandam omnes concurrebant libenter; quia illius unionis utilitatem necessitatemque cognoscebant. Hujus Ecclesiae matris eminentiae minime invidebant, ei subjici et obedire eos non pudebat; imo gloriabantur, et obedientia sua unitatem servari et corroborari sentiebant. Etenim necessarium judicabant ut ramus trunco cohaereret et rivus fonti ; et cum Ecclesiae gloria et firmitas in unitate ns a consistat, unitatem hanc sua unione et subordinatione legitima coalescere et confirmari credebant. Sic censuerunt Patres nostri per quos fides ad nos derivavit. Verum aliter nunc sentire videntur qui ecclesiam Romanam nomine Ecclesiae peregrinae donare non erubuerunt, atque affirmare librorum liturgicorum illius Ecclesiae usum nonnisi per tolerantiam introductum in Trecensi dioecesi.

Sic sub velo liturgia; concinnius lucubratae, contemptus liturgiae Romana; obtegitur; sic unitas illa sancta et pretiosa infirmatur; sic vincula quae Ecclesiae matri annectebant, paulatim dissolvuntur; sic populi ad divisionem separationemque a longe praeparantur. Ex diversitate enim nascetur forsan contemptus, atque etiam odium, quod schismate aliquando consummari proclive est. Quis non pertimescat, cum schisma Graecorum conspicit, atque unum ex motivis tam funesta; separationis hoc fuisse, quod ecclesia Romana alleluia non cantare tempore Quadragesimae ; quem usum quasi grande piaculum Romano pontifici et episcopis Occidentalibus exprobrabant? (Ibidem, pag. 1254.)

 

NOTE D

 

Nihil quidquam, inquit, in precibus Missae adhiberi placuit, nisi quod ex sacris Scripturis de verbo ad verbum exscriptum esset.

At primo, id nullatenus fieri potest; alioquin mutandae essent omnes Orationes, quemadmodum Introitus ac Gradualia mutata sunt. Nam antiquae illas orationes quae fere omnes ex S. Gregorii Sacramentario excerpta; sunt, ex ipsis Scriptura; textibus non componuntur. Juxta idem principium, mutari quoque deberent Gloria in excelsis, Credo, Confiteor, multaeque alia; preces antiquitate consecratae. Non est ausus eo usque progredi novi Missalis autor. Sed hoc ipso intelligi debuerat falsitas aut incommoditas commentitia; illius regula; quae, cum nullo solido fundamento innitatur, obnoxia est manifesto incommodo; quod quidem tale est ut ab ea multis in occasionibus cogat recedere.

2° Quis hanc regulam praescribit ? Conciliumne aliquod, aut alia veneranda; antiquitatis monumenta ? Nonne e contra manifestum est vetustissimam, maximeque omnium venerandam Ecclesiae precem, sacrum  scilicet missas Canonem, ex  ipsis  Scripturae verbis non  esse

 

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desumptam ?..............

3° Cur sub obtentu hujus regulae omnes antiqui Introitus, Gradualia, etc, mutata sunt ? Nonne ex Scriptura sacra excerpta est magna pars Introituum, Gradualium, ceterorumque Missae canticorum in Antiphonario S. Gregorii conservatorum ? Tamen mutata sunt sub specie majoris boni ; quod bonum eo totum recidit ut Missali furtim ac fraudulenter insinuatae novitates  insererentur,

4° Nonne traditio est alia quaedam verbi divini species, fideique regula ? At quo monumento nobis tutius et efficacius exhibetur sancta Traditio, quam his precibus in remotissima antiquitate compositis, universalissima consuetudine usurpatis, constantissima uniformitate conservatis ? Nonne, licet ex ipsis Scripturae verbis desumptae non sint illae preces, eis ut Scripturae sacrae, servata tamen convenienti proportione, reverentia debetur a fidelibus ? Plurima sunt fidei nostras dogmata quae perspicue non cognoscimus, nisi ope Traditionis. Nulla porro clariora sunt tutioraque monumenta quibus ea tueri possimus, quam Missae preces. Reperiturne in sacris Scripturis dogma perfectae integritatis beatae Mariae, ut reperitur in precibus Ecclesiae, ac praesertim in his verbis quae leguntur in libris liturgicis S. Gregorii : Post partum Virgo inviolata permansisti ? Nonne in sacra liturgia reperitur probatio Traditionis Ecclesiae circa canonicitatem sacrorum Librorum, aliaque plurima ?

Ceterum, et haec est quinta nostra observatio, saepe saepius privati ingenii commenta hac specie textuum Scripturae vestiuntur, et antiquis illis precibus substituuntur. Verba quidem e Scriptura sacra desumpta sunt;  sed arbitraria eorum accommodatio  quibusdam festis  aut quorumdam sanctorum praeconiis, foetus est privati ingenii................. Quantumlibet pulchroe et ingeniosse videantur istae allusiones, non exhibent naturalem sensum illorum Scripturae textuum, sed merum sensum autoris qui eas excogitavit. Si autor ille nuperus est, si sine nomine, si nullam nisi in una dioecesi autoritatem habet; quod pondus, quam vim ingenii sui fcetibus addere poterit ? Nonne multo plus autoritatis atque utilitatis habebunt simplices et inornatoe veteris liturgiae preces, licet ex Scripturis sacris excerptae non sint ?

Neque tamen nobis est animus accommodationes et allusiones illas condemnare. Ipsorum enim SS. PP. exemplo defenduntur. Sed contendimus Ecclesiam non ditari, cum antiqua cantica supprimuntur, ut in eorum locum substituantur allusiones inventi recentioris ; quin potius eam scandalizari, cum adhibentur accommodationes quibus Scriptura ad sensus alienos, et interdum suspectos, atque in fide periculosos detorquetur. Ac quis est qui nesciat, sic mutilatis falsoque translatis sacrarum Librorum textibus, quemlibet errorem ipsis Scripturae verbis insinuari ac doceri posse ? Exempla referre supervacaneum est. Unicuique enim in mentem facile venient. (Ibidem, pag. 1331-1333.)

 

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NOTE E

 

Etenim quo tot novitates possunt ducere ? Quis erit illarum fructus seu terminus ? Non nisi timore perciti, pro vobis, pro Ecclesia a longe prospicimus. Jam apud vos et a pluribus inter vos sanctae Sedis Decreta contemnuritur. Vobis suadetur, et fere solis in orbe, super summi Pontificis errores et super Ecclesiae universae tenebras ingemiscere. Sedes apostolica quae centrum est necessarium catholicae communionis, vobis exhibetur quasi erroribus tradita ; exhibentur episcopi qui cum ea concurrunt in eodem decreto publicando, ut a fide deficientes, et eam deserentes. Et non sine horrore legimus quod apud vos Libri ecclesiae Romanae liturgici nominantur Libri exotici, quasi si ecclesia Romana mater alicui ex Christianis posset reputari exotica, et thronus in quo sedet pater communis fidelium, cuilibet ex filiis amplissimae suae familiae reputari posset exoticus.

Frustra filiis qui patrem communem aut ignorant aut respuunt, exhibemus celebres illas sponsiones quibus Christus corpori primorum Pastorum sese quasi oppignoravit, promittens ei docenti adfuturum omnibus diebus usque ad consummationem seculi; ac proinde sine intermissione et sine fine. Frustra fidelium fiduciam excitamus erga communem Ecclesiam quae ceterarum mater est quia genuit, et magistra quia edocet. Frustra illud obtrudimus ex Evangelio in quo Christus testatur se rogasse pro Petro ut non deficeret ejus fides, atque praeceptum illi impositum confirmandi fratres suos. Hae sacrae voces quae omnibus seculis teneram et humilem fiduciam generant in corde fidelium erga Pastores suos, ac praecipue erga primum et Pastorum Pastorem ; hae veritates obsolescunt et vix audiuntur. Quilibet suis praejudiciis inhaeret; et suam sibi fidem et fidei regulam praescribit. Interea in tanta opinionum et disputationum discordia, vobis exhibentur cultus exterioris partes singulares et novoe : cujus discrepantia ad divisionem tendit, et eam in externo cultu sensibilem et palpabilem reddet quae denique multorum pietatem offendet, et eorum indignationem excitando, schismatis aliquando portam aperiet. Porro avellendo vos ab Ecclesia matre, et ab ejus liturgia et decretis simul avertendo; novi duces illi quo trahent vos ? Protestantes qui inter nos adhuc vivunt, his novitatibus plaudent, et facile sperabunt illos qui jam dogmata ab Ecclesia damnata et Calvinistarum erroribus vicina defendunt, per ritus exterioris immutationem propius ad illorum communionem brevi accessuros. Jam saepius declaraverunt palam se non habere circa gratiam, libertatem, bonorum operum meritum, praedestinationem, reprobationemque, et officia charitatis, alia principia et dogmata quam ea quae Janseniani profitentur. Quid eveniet si jam adeo per dogmata vicini, viciniores fiant, et sanctae Sedis contemptu, et cultus exterioris immutatione ? Si ut illi, unusquisque de sua fide judicet, et judicem

 

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controversiarum spernat, sibi ipsi tribunal constituat in quo sedens Pastorum decreta judicet et contemnat ? Ergo Protestantium more unusquisque se fidei arbitrum constituet, summi Pontificis et Episcoporum judicia examini proprio subjiciet, ea cum Scriptura et liturgiae novae precibus comparando, quarum sibi arrogabit intelligentiam ? (Ibidem, pag. 12G8-1269.)

 

NOTE F

 

PRAESUL   ILLUSTRISSIME,

 

Ad te Mandatum vestrum adversiis missale  novum Trecense  remitto. Hoc opus legi cum  illa  attentione quam materia merebatur, cum  illa aviditate  quae me trahit  ad ea omnia   scrutanda  quae e manibus tuis fiuunt. Omnino mihi placuit opus; quippe quod non probet modo, sed etiam demonstret cum evidentia, Missale hoc novitatibus improbandis scatere totum. Doctis tuis  indagationibus circa antiquos Ecclesiae ritus palam fit autorem illius Missalis sub antiquitatis innovandae falso praetextu, constantem  Ecclesias  usum in divinorum  mysteriorum  celebratione   relinquere et abolere tentasse.   Quod autem  dogma  catholicum spectat, ejusdem  autoris artes denudasti, quibus in proponendis, distribuendis, uniendis textibus Scripturae sacras, etiam spreto legitimo sensu et Ecclesiae dogmate utitur;  ut novatorum  hujus  seculi faveat erroribus. Zelus quo pro fide vindicanda flagras; quique,  quoties sese praebuit occasio, in tuis operibus emicuit, omni encomio dignus mihi videtur. Omni enim arte et omni modo hodie Religio sancta impugnatur ; sed nullus efficacior adhiberi potest modus illo quem Missalis autor adhibuit, ac proinde periculosior nullus. Hucusque, id est, a seculo integro novatores nostri contra sanctam Sedem, contra summos Pontifices in ea praesidentes,  contra   Episcopos   capiti    suo  adhierentes   et   Ecclesiam, matrem  et magistram contemnentes, declamitando, discipulos sibi adscire tentaverunt. Verum pauciores erant, et infirmiores quam ut aliquid audacius tentare auderent. Sed tacite vias parabant  sibi ut possent tandem altare Baal altari Christi in Ecclesia sancta opponere. Nunc propositum manifestatur, et executioni tradi incipit. Jam contra leges Ecclesiae, contra Mandatum Archiepiscopi,  novum  suae  sectas Sanctum   Parisiis publice  colere aggressi sunt. Tum huic miracula finxerunt ut   sanctitatem assererent  hominis qui,   ut ipsi narrant, in ipsa contra sanctam Sedem rebellione  demortuus   est.   Denique  ut grex exiguus electorum crescat, auctus Judaeorum numero quos brevi ad fidem reversuros fanaticae mulieres in suis convulsionibus vaticinatae sunt,  utque a Catholicorum coetu   profano  segregetur,  cultum novum,   novos ritus, caeremonias novas lex cogitant, spretis ritibus Romanae ecclesiae, quos  exoticos vocare non verentur. Sic simplex populus qui usque nunc prae simplicitate suae fidei et Ignorantia disputationum ab errore tutabantur, novitate  cultus ad  novatorum coetum  trahetur,   et  brevi   occasione  cultus

 

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singularis novam induere Religionem non timebit. Hoc est quod erga omnia quae novatores tentare aggrediuntur, nos attentos et cautos esse jubet. Utinaro vanus nos incitet timor ! etc, (Ibidem, pag. 1271-1272.)

 

NOTE G

 

Constat quidem Episcopos jus certum habere in ritus ac caeremonias in sua Dioecesi. An vero jus illud nullis terminis, nullis limitibus circumscriptum est ? nulla regula, nullo modo definitum ? An quod antiquo et universali usu, quod totius Ecclesia? consuetudine comprobatur atque, ut ita dicam, consecratur et praecipitur, id uniuscujusque Episcopi judicio permissum est ? Idne pro arbitrio suo quivis Episcopus mutare potest in sua Dioecesi ? Potesne, verbi gratia, preces Canonis Missas mutare, aut magnam publicorum Officiorum partem supprimere ? jubere Vesperas mane cantari; Missam vero octava post meridiem hora? Potestne abolere legem sub unica specie communicandi, aut eam qua vetatur ne quis nisi jejunus communicet ? et in sua Dioecesi permittere ut sub utraque specie communicetur, aut post aliquam coenam piam, ut moris erat S. Pauli temporibus ? Quanta qualisve sit Episcopi in sua Dioecesi autoritas, tales sunt usus illi, ut nobis antiquitate sua et universalitate uniuscujusque Episcopi potestatem prorsus exsuperare videantur. Ex illis usibus quidam ad ritus caeremoniasque pertinent. Quod si tales ritus, institutionis antiquitate aut observationis universalitate, uniuscujusque Episcopi potestatem exsuperant, nonne pariter ritus et caeremoniae quae pari antiquitatis aut universalitatis autoritate confirmantur, sacra et inviolabilia esse debent ?                                  

Deinde etiamsi concederetur Episcopum hanc habere potestatem, fatendum esset saltem ipsius usum prudentia moderandum esse. Omnia mihi licent, aiebat Apostolus, sed non omnia expediunt. Si quis Episcopus jus suum ac venerandae antiquitatis aemulationem obtendens, attentaret tollere e Missa Hymnum angelicum Gloria in excelsis, et symbolum; e Matutinis vero Hymnum Te Deum Laudamus, e Vesperis Canticum Magnificat; nonne autoritate sua abuteretur ? Profecto potestatis Episcopalis, atque adeo multo magis prudentiae limites excederet qui everteret quae usurpantur ab omnibus, qui supprimeret quae pietatem excitant, et in locum precum earum quae in usu sunt, substitueret preces quarum sensus praesentium errorum saporem aliquem videretur referre. (Ibidem, pag. 1276-1277.)

 

NOTE H

 

Nihil erat quo magis novum Missale suspectum redderetur quam hac curiose affectata mutatione omnium fere Introituum, Gradualium, ceterorumque, quae tot a seculis tota in Ecclesia canuntur in Missis solemnibus. An antiquitatem probe noverat autor documenti pastoralis Trecensis ?

 

216

 

An probe noverat, cum, ut defenderet generales illas mutationes canticorum Missae, affirmare non verebatur, nunquam fuisse sanctae Ecclesiae animum ut in divinis Officiis servaretur uniformitas ? Longe aliter antiquitatem noverat P. Mabillon, cum statueret axioma e diametro oppositum huic novo principio, quod autori pastoralis hujusce documenti deperditae causae necessitas extorsit. Etenim vir ille doctissimus agens de mutatione quos Caroli Magni temporibus contigit in liturgia Gallicana, cum ab ea tota fere Gallia descivit ut Romanam amplecteretur, sic loquitur de causis illius mutationis : Haec semper fuerunt summorum Pontificum ardentissima studia, ut Romanae ecciesiae ritus aliis Ecclesiis approbarent ac persuaderent; rati, id quod res erat, eas facilius in una fidei morumque concordia atque in ecclesiae Romanae obsequio perstituras, si eisdem coeremoniis eademque sacrorum forma continerentur. Nec vero haec gratis asserit doctissimus ille Monachus. Sententiam suam gravissimis autoritatibus confirmat. Sic autem pergit : Ea mens fuit Innocentii I in Epistola ad Decentium Eugubinum. Eadem etiam omnium cujusque Regni aut Provincimpra?cipuorum Antistitum, quibus haec imprimis curafuit, ut ad uniformem modum omnes sibi subdita: Ecclesia? componerentur. Ita Patribus Concilii IV Toletani, Bracarensis I et Gerundensis apud Hispanos; atque Venetici et Epaonensis apud Gallos visum est. Hanc rituum in divinis Officiis concordiam magnopere curarunt, teste Cassiano, etiam primi vitae religiosae Institutores : verentes scilicet, ne qua in quotidianis solemnitatibus inter viros ejusdem culturae consortes dissonantia vel varietas exorta, quandoque in posterum erroris vel asmulationis seu schismatis noxium germen emitteret, ut ipse scribit in Libro 2° Institutionum, capite quinto.

Haec omnia vel ignorat, vel floccifacit auctor documenti pastoralis. Haec cum sancta Sede concordia uniformisque consensio, cujus adeo retinentes erant majores nostri, sed quae jam in Dioecesi Trecensi tam varie violata est, apud hominem hunc parvipenditur, quod iterum postea probabimus.

Hic ut autoritatis aliquid conciliet huic mutationi omnium fere Canticorum quibus in celebratione sanctorum mysteriorum utitur haec ceterarum mater Ecclesia, adscribit universae Ecclesiae sententiam quae tot monumentis falsi convincitur ; et audacter asserit numquam fuisse Ecclesiae animum, ut in Officiis divinis servaretur uniformitas. Uniformitatem hanc servavit Ecclesia quoad potuit; atque hinc est quod tam mirabilis reperiatur in precibus Canonis, quae tot ac tam variis in Ecclesiis fere eaedem sunt. Ad hanc uniformitatem, cum potuit, accessit; ubi non potuit, ad eam ardenter anhelavit; desiderium suum sanctissimis monumentis suis testificata est : certe pretiosam illam uniformitatem non deseruit in eis in quibus eam stabilitam videbat.

Frustra igitur observat autor documenti pastoralis, uniformitatem hanc variis in liturgiis non reperiri ; et singulas Ecclesias habere quosdam usus sibi proprios ac peculiares. Videbimus   mox apud Cardinalem

 

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Bona qui ab isto autore infidelissime citatur, varietatem illam natam esse imprimis ex temeraria quorumdam Episcoporum licentia, qui in suo sensu abundantes, propriam sententiam privatique ingenii commenta praeferebant iis quae utiliter in aliis Ecclesiis observabantur; parumque curabant sequi exemplum primariae illius Ecclesiae, quae pro excellenti sua dignitate vocatur Ecclesiarum ceterarum magistra quae illas docet, materquae genuit. (Ibidem., pag. 1327-132q.)

 

 

 

 

 

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