II - CHAPITRE XX

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II - PRÉFACE
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II - CHAPITRE XXIV
II - APPENDICE
II - ADDITION

CHAPITRE XX : SUITE   DE   L'HISTOIRE   DE   LA   LITURGIE,   DURANT   LA  PREMIÈRE MOITIÉ   DU  XVIII°   SIÈCLE.   —  RÉACTION    CONTRE   L'ESPRIT JANSÉNISTE DES NOUVELLES LITURGIES. — BRÉVIAIRE D'AMIENS. — ROBINET.— BREVIAIRE DU MANS.— CARACTERE GÉNÉRAL DE L'INNOVATION LITURGIQUE SOUS LE RAPPORT DE LA POÉSIE, DU CHANT ET DE L'ESTHÉTIQUE EN GÉNÉRAL. — JUGEMENTS CONTEMPORAINS SUR CETTE GRAVE REVOLUTION ET  SES  PRODUITS.

 

Le lecteur a vu, sans doute avec satisfaction, dans le chapitre précédent, les manifestations de l'esprit catholique, en France, à l'occasion des nouveautés qui se produisaient de toutes parts dans la Liturgie. Toutefois, une chose doit étonner,c'est que de pareilles réclamations, inspirées par des intentions si droites et revêtues de toute l'énergie nécessaire, n'aient fait tout au plus que ralentir la marche de l'innovation, sans la suspendre. Pour se rendre compte de ce fait, il ne faut que se rappeler les considérations dont nous avons fait précéder notre chapitre XVII. La déviation était universelle dans les doctrines admises par la plupart des catholiques français, et l'innovation liturgique, destinée à devenir un si puissant moyen d'accroître cette déviation, n'en était d'autre part que le résultat. Ainsi, tandis que certains jansénistes donnaient plus ou moins ouvertement la main aux calvinistes, il y avait des fauteurs de la même secte qui n'embrassaient que partiellement ses doctrines, et plusieurs même qui ne

 

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sympathisaient expressément avec elle que sur des points relatifs aux institutions ecclésiastiques, lesquels n'avaient encore fourni matière à aucune condamnation de la part du Saint-Siège. Ces derniers vivaient assez en paix avec les catholiques sincères qui adhéraient aux bulles et formulaires, quoique ceux-ci se crussent en droit de leur reprocher une certaine hardiesse  de sentiment  dans des choses qu'ils regardaient pourtant comme libres. Mais les uns comme les autres gardaient au fond de leur esprit une conviction, savoir : que l'Église des premiers siècles avait joui d'une perfection qui a manqué aux suivants ; que les institutions ecclésiastiques du moyen âge étaient le résultat de principes moins purs que celles de l'âge primitif; qu'il y avait quelque chose à faire pour mettre les habitudes religieuses plus en harmonie avec les besoins de la société ; enfin, tranchons le mot, que Rome, qui doit être suivie pourtant, était en arrière du mouvement que la France du XVIII° siècle avait conçu et préparé. Ces idées, nous les trouvons traduites avec plus ou moins de ménagements dans toutes les œuvres de l'autorité ecclésiastique, depuis la moitié du XVII° siècle, jusqu'à la veille de la grande catastrophe qui signala la fin du XVIII° siècle et ouvrit les yeux d'un si grand nombre de personnes. Cette liberté de juger les institutions actuelles de l'Église, liberté d'autant plus inquiétante qu'elle avait pour base les trop fameuses maximes qui nous isolaient sur plusieurs points du reste de la catholicité, affaiblissait dans l'opinion non seulement l'autorité du Saint-Siège, mais même celle de l'Église dispersée qui avait jugé avec Rome dans l'affaire de Jansénius et de Quesnel ; et c'est ce qui nous explique comment des évêques non jansénistes, tels que François de Harlay et Charles de Vintimille, employaient publiquement des jansénistes à des missions de haute confiance, comme le remaniement de la Liturgie, et toléraient les autres à la communion in divinis, pourvu qu'ils fussent

 

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simplement réfractaires aux bulles, mais non pas séditieux. Il est vrai que l'Église de France renfermait des évêques plus francs dans leur orthodoxie, plus jaloux d'imiter, quant à la fuite des hérétiques, cette antiquité dont on parlait tant : mais parmi ceux-là il s'en trouvait qui, tout en protestant que jamais un hérétique ne recevrait d'eux la commission de travailler sur la Liturgie, tout en fermant leur diocèse au bréviaire de Paris, songeaient néanmoins à remettre à neuf la Liturgie, sans se demander à eux-mêmes si ce n'était pas donner une atteinte au principe traditionnel qui fait la seule force de l'Église, et briser un des derniers liens extérieurs qui rattachaient l'Église de France au Siège apostolique. Il va sans dire que les bréviaires renouvelés par des prélats animés d'un zèle sincère pour la doctrine de la bulle, devaient renfermer une confession énergique des dogmes attaqués par les nouvelles erreurs, et, par là, contraster grandement avec les nouveaux livres parisiens; mais, encore une fois, quelle étrange contradiction que celle de rompre avec la tradition sur tant de points, pour la faire triompher sur un seul !

Le premier bréviaire qui se distingue par cette bizarrerie est celui d'Amiens, publié en 1746 par l'évêque Louis-François d'Orléans de La Motte. Ce vénérable prélat, qui' se montra toujours si zélé pour la pureté de la foi dans son diocèse, auquel il donna d'ailleurs l'exemple de toutes les vertus, avait sacrifié aussi à cet amour universel des nouveautés liturgiques qui transportait son siècle. Pendant que-les jansénistes s'attachaient à faire disparaître les formes romaines de la Liturgie, parce qu'ils les trouvaient incompatibles avec leurs maximes, il crut apercevoir du danger dans un certain nombre de formules du Bréviaire romain, à raison des erreurs du moment, et, sans prendre l'avis du Saint-Siège, ou plutôt oubliant que les formules qui reposent sur la tradition sont inviolables, et que

 

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quand on parviendrait à les supprimer dans un diocèse particulier, l'Église, en tous lieux, ne cesserait pas pour cela de leur prêter son universelle autorité, il osa, dans son zèle, supprimer une grande partie des collectes des dimanches après la Pentecôte. Cette proscription tomba sur celles dans lesquelles il est parlé de la puissance de la grâce. Le prélat craignait qu'on n'en abusât auprès de son peuple : mais, malgré ses intentions toujours droites, il n'en donnait pas moins une leçon indirecte à l'Église romaine, leçon dont elle pouvait d'autant moins profiter qu'elle est inviolablement attachée à ces belles prières composées par les Léon et les Gélase, sanctionnées par une tradition solennelle, et dont, après tout, les hérétiques n'abuseront ni plus ni moins qu'ils n'abusent des Écritures. Une entreprise aussi hardie prêtait le flanc aux jansénistes, et ils ne manquèrent pas de la signaler dans les Nouvelles Ecclésiastiques (1). Au reste, c'était la première fois que, dans l'Église, la vérité se défendait par un moyen analogue à ceux que les sectaires ont si souvent employés pour la combattre : mais tel était le jugement de Dieu sur l'innovation liturgique du XVIII° siècle, qu'elle devait être tantôt exploitée par des hérétiques, tantôt favorisée par des catholiques, et toujours au détriment du respect dû au langage de l'Église.

Dans les nouveaux livres d'Amiens, on avait cherché à dissimuler les intentions qui avaient amené la suppression des collectes dont nous parlons, en rédigeant le missel sur un nouveau plan. On avait pris pour base de chaque messe des dimanches, la leçon de l'évangile au missel romain, et, pour le reste, on avait cherché à mettre toutes les autres formules en rapport avec cette leçon qui devenait ainsi le centre obligé de chaque messe. Les introït, graduels,  offertoires, communions,  épîtres même, tout

 

(1) 13 Février 1758.

 

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avait été bouleversé, renouvelé, suivant le besoin. Par suite de cet arrangement, on conçoit tout de suite que les collectes avaient pu aisément être sacrifiées, et sans qu'on eût trop le droit de s'en plaindre, pour peu qu'on accordât le principe (1). Mais ce principe, inouï jusqu'alors, était en lui-même si contraire à toute tradition, que le Missel de Vintimille lui-même était là pour réclamer contre, ainsi que nous l'avons remarqué au chapitre précédent. Nous retrouverons ailleurs encore en action le système du Missel amiénois; mais le lecteur ne pourra sans doute s'empêcher de trouver bizarre ce privilège accordé à la leçon de l'évangile des dimanches, aux dépens des autres leçons choisies par la même autorité et dans une antiquité non moins reculée. Bien plus, n'est-ce pas une chose triste de voir de ses yeux que le pieux Louis de La Motte, en remuant ainsi arbitrairement la Liturgie de son Église, plaçait sous un rapport son missel au-dessous même de celui de l’Église anglicane, qui a jugé à propos de conserver dans la Liturgie des dimanches, non-seulement les évangiles du missel romain, mais aussi les épîtres et surtout les collectes. Et nunc intelligite !

Quant à l'aspect général des nouveaux livres d'Amiens, il était semblable en tout à celui du nouveau parisien. La réforme du psautier avait été faite dans le même sens. Le calendrier, le propre du temps, le propre des saints, les communs, tout, en un mot, présentait les mêmes analogies à la surface : si l'on pénétrait plus avant, on trouvait, il est vrai, de nombreuses marques des intentions catholiques qui avaient présidé au choix ou à la rédaction des différentes pièces. Enfin, ces livres étaient aussi bons qu'ils

 

(1) Quelques-unes de ces collectes avaient été simplement transposées d'un dimanche à l'autre ; mais un grand nombre, et des plus belles, avaient été entièrement biffées. On peut voir entre autres les messes des dimanches 5e, 6 e, 7 e, 14 e, 15 e, 16 e, 17 e, 18 e, 19 e, 20 e, 21 e, 22 e, 24 e, après la Pentecôte.

 

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pouvaient l'être, pourvu qu'on passât condamnation sur le fait de leur existence et sur les résultats déplorables qu'ils étaient appelés à produire, tout aussi bien que les autres, en aidant à la destruction des traditions dans le culte divin, et, par là, à la ruine des anciennes mœurs catholiques.

L'année 1744, qui précéda de deux ans celle de la publication du nouveau Bréviaire d'Amiens, avait été remarquable dans les fastes de la Liturgie française, par un fait du même genre que celui que nous venons de raconter, et qui eut des suites plus étendues encore. Ce fut en cette année que le docteur Urbain Robinet publia son Breviarium ecclesiasticum. Les intentions qui le portèrent à marcher ainsi sur les traces de Foinard, étaient pures, sans aucun doute. Il voulait opposer un corps de Liturgie, rédigé dans un sens tout catholique, au Bréviaire de Vigier et Mésenguy, contre lequel nous avons dit qu'il avait énergiquement réclamé. Au reste, sur les principes généraux de l'innovation liturgique, c'était toujours la même doctrine; toujours la manie de refaire le langage de l'Église à la mesure d'un siècle en particulier et des idées d'un simple docteur; l'Écriture sainte admise comme matière unique des antiennes, versets et répons; la réduction du bréviaire à une forme plus abrégée. Sous ces divers aspects, nous livrons Robinet au jugement sévère de la postérité, avec tous les autres faiseurs de l'époque. Mais, ces réserves une fois faites, il faut reconnaître dans ce docteur un de ces honnêtes catholiques qui subissaient la loi que le siècle leur avait faite, et qui, tout en voyant clairement qu'on devait embrasser avec soumission les jugements du Saint-Siège sur les nouvelles erreurs, ne comprenaient pas également que c'était un mal de se séparer de l'unité et de l'universalité, dans une chose qui tient de si près aux entrailles du catholicisme que la Liturgie,

 

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La carrière de Robinet, comme compositeur liturgiste, avait commencé de bonne heure. Nous l'avons vu, dès 1728, rédiger le Bréviaire de Rouen, le même qui est encore aujourd'hui en usage dans cette métropole. Les Nouvelles ecclésiastiques insinuent que ce docteur n'aurait marqué une si vive opposition au Bréviaire de Vigier et de Mésenguy, que par dépit de n'avoir pas été choisi pour composer la nouvelle Liturgie parisienne. C'est une pure calomnie. Robinet, sans doute, n'eût pas été fâché de se voir chargé d'une mission aussi honorable, mais son zèle bien connu pour la pureté de la foi suffit pour expliquer l'ardeur avec laquelle il joignit ses réclamations à celles qui se firent entendre, lors de l'invasion du jansénisme dans les nouveaux livres de Paris. Quoi qu'il en soit, Robinet, jugeant qu'il y avait quelque chose à faire pour arrêter les progrès du Bréviaire de Vigier et Mésenguy, et voulant aussi donner au public ses idées sur un plan de liturgie, fit paraître son Breviarium ecclesiasticum. On trouvait dans ce livre une partie des choses que contenait le Bréviaire de Rouen de 1728, avec un grand nombre d'additions et quelques variétés dans le plan général. Les hymnes qui étaient de la composition de Robinet lui-même dans le Bréviaire de Rouen, avaient été avantageusement retouchées, et on en remarquait plusieurs nouvelles (1). Le Psautier était divisé en la manière du nouveau

 

(1) Nous ne faisons aucune difficulté de placer Robinet à côté de Coffin, en qualité d'hymnographe, avec cette différence que le docteur, à notre avis, l'emporte sur le principal du collège de Beauvais, sous le rapport de l'onction, autant que sous celui de l'orthodoxie. Les plus belles hymnes de Robinet sont celles de Noël : Jam terra mutetur polo, et Umbra sepultis lux oritur nova; de l'Ascension : Christe, quem sedes revocant paternœ ; de saint Pierre : Petre, bisseni caput es senatus ; des Saints de l'Ancien Testament : Antiqui canimus lumina fœderis; de la Présentation de la Sainte Vierge : Quam pulchre graditur filia principis ! En faisant ainsi l'éloge des hymnes de Robinet, nous n'entendons nullement approuver l'usage qu'on en a fait en les introduisant dans l'office, en place de celles que toute l'Église chantait depuis tant de siècles.

 

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Bréviaire de Paris.  Les antiennes et les répons étaient toujours tirés de l'Écriture sainte. Le choix des leçons, qui montrait d'ailleurs une rare connaissance de l'Écriture dans l'auteur, était empreint  d'une bizarrerie dont on n'avait point encore vu de preuve. Le célèbre canon de saint Grégoire VII, qui détermine l'ordre dans lequel on lira les livres de l'Écriture dans l'office, et qu'on avait respecté, même dans le nouveau Bréviaire de Paris, était violé de la manière la plus étrange. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, dans le cours   des six  semaines  après l'Epiphanie, Robinet avait placé Tobie,   les Actes des Apôtres et Job. Dans l'office de la plupart des dimanches, le second nocturne, au lieu d'être rempli par un sermon de quelque saint Père, suivant l'usage de tous les bréviaires (à part celui de Rouen), offrait un ou plusieurs passages de la Bible plus ou moins parallèles aux leçons de l'Écriture occurrente qu'on venait de lire au premier nocturne. Le troisième nocturne présentait encore le même sujet développé d'une manière plus ou moins complète, dans les épîtres des Apôtres. On ne trouvait d'homélie des saints Pères que dans la neuvième leçon. Les offices du Propre des saints, que Robinet laissait à neuf leçons, étaient proportionnellement soumis à la même règle. La septième et la huitième leçon étaient de l'Écriture sainte, et la neuvième seulement renfermait l'homélie, à moins que l'office ne fût du nombre de ceux auxquels on lit un sermon en place de la vie du saint.  Enfin, les doubles mineurs  étaient réduits à six leçons ;  c'était  l'idée  de Foinard, et, certes, une des plus étranges qui pût tomber dans l'esprit de ce novateur.

Ce n'étaient pas là les seules singularités que présentait le Bréviaire de Robinet, sous le rapport des leçons. Le Docteur avait trouvé moyen de faire lire, même dans l'office férial, plusieurs livres de l'Écriture à la fois. Ainsi, dans l'Avent, le temps pascal, etc., la  troisième leçon

 

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était tirée d'un autre livre que les deux premières, dans le but fort louable, sans doute, de faire sentir au prêtre la connexité des divers livres des Écritures, et leur accord sur les même mystères. Quant aux leçons tirées des ouvrages des Pères, jamais aucun bréviaire n'en avait offert un si petit nombre ; mais, en revanche, on y en rencontrait plusieurs que Robinet avait empruntées à l'arien Eusèbe de Césarée. Encore, parmi celles-ci, s'en trouvait-il que l'historien Josèphe aurait pu revendiquer, attendu qu'elles n'avaient d'autre but que d'amener certains passages des Antiquités judaïques. C'étaient là autant de nouveaux produits de l'esprit individuel, au milieu de cette anarchie liturgique. Le calendrier, sans être aussi hardi dans ses suppressions que celui du nouveau parisien, avait avec lui plus d'un rapport. Les fêtes de la Purification et de l'Annonciation de la sainte Vierge avaient souffert les mêmes altérations dans leur titre. Les deux Chaires de saint Pierre étaient réduites à une seule ; toutefois l'octave de saint Pierre et saint Paul, et celle de saint Jean, étaient conservées. Les légendes avaient été rédigées plus ou moins suivant le goût du Bréviaire de Paris. Les communs, l'office de la sainte Vierge, celui des Morts, n'offraient qu'un amas de nouveautés.

Tant de défauts ne pouvaient être rachetés par les excellentes intentions de Robinet, par ses hymnes pieuses et orthodoxes, son choix d'antiennes et de répons totalement exempts de jansénisme, ses passages de l'Écriture et des Pères recueillis avec intelligence et bonne foi : car, après tout, un bréviaire n'est pas simplement un recueil de prières et de lectures ; c'est le livre de l'Église, et si jamais il pouvait être permis à un particulier de le compiler, ce devrait être d'abord à la condition de faire cette compilation en harmonie avec des règles fixes et anciennes. Mais telle était sans cesse la préoccupation de ces nouveaux

 

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liturgistes, qu'ils  ne voyaient que leur système leur siècle, leur pays.

Un seul trait du Bréviaire de Robinet fera voir clairement l'étrange distraction dans laquelle l'auteur était plongé. Dans l'office de saint Louis, roi de France, il s'était avisé de composer des répons et des antiennes dans lesquels il supposait que la famille de ce saint Roi demeurerait toujours et gouvernerait à jamais la France. — Domus servi tui, Deus Israël, erit stabilita coram Domino. — Nunc ergo, Domine Deus, benedic domui servi tui ut sit in sempiternum coram te. — Benedictione tua benedicetur domus servi tui. — Domine Deus, verbum quod locutus es super servum tuum et super domum ejus suscita in sempiternum, ut magnificetur nomen tuum. Que signifiait tout ceci ? Dans le cas que la race de saint Louis eût reçu du ciel la promesse solennelle de durer autant que l'Église, ces prières auraient, il est vrai, un sens très-beau et très-légitime ; mais dans le cas contraire, dont il faut bien admettre au moins la possibilité, les inspirations tout humaines, toutes mortelles qui avaient produit l'innovation liturgique, pouvaient-elles se trahir d'une manière plus naïve ? C'était, certes, la première fois que les prières de l'Église la laissaient voir inféodée à une dynastie humaine, et si étroitement que, cette dynastie venant à s'éteindre, il deviendrait nécessaire de retoucher le bréviaire. Il est vrai que jusqu'alors de simples particuliers ne s'étaient pas avisés encore de rédiger des prières à l'usage de l'Église.

Nous ne signalons ici que quelques particularités du Bréviaire de Robinet ; nous aurons le temps de le considérer en détail dans l'étude générale de l'office divin. Il  nous reste maintenant à raconter sa destinée. Elle fut loin . d'atteindre à l'éclat de celle du Bréviaire de Vigier et Mésenguy. Ce dernier était une œuvre du parti, et d'ailleurs, apparaissant aux yeux du public comme le bréviaire

 

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de l'Église de Paris, il semblait appelé à conquérir une plus grande considération. Quant à la valeur respective de ces deux bréviaires, puisqu'il faut juger  du mérite d'un  travail de  ce genre comme  d'une  œuvre individuelle, nous pensons que s'il y avait une meilleure doctrine et une science plus variée dans le Bréviaire de Robinet, il y avait aussi moins de formes étranges, plus, d'harmonie, plus de goût dans celui de Vigier et Mésenguy. Le Breviarium ecclesiasticum ne devait donc faire qu'une fortune médiocre. Les seuls diocèses du Mans, de Cahors et de Carcassonne l'adoptèrent ; encore ne fut-il reçu  au Mans qu'à certaines conditions qui sont trop remarquables pour ne pas trouver place dans notre récit.

Cette église était alors gouvernée par  un prélat zélé contre le jansénisme, et dont la mémoire est demeurée précieuse devant Dieu et devant les hommes (1). Charles-Louis de Froullay, bien qu'il eût subi, comme l'évêque d'Amiens, l'influence de son siècle sur les choses de la Liturgie, plus heureux que ce prélat,  avait goûté  les

 

(1) Nous nous tenons d'autant plus obligé à rendre ce trop juste témoignage à la mémoire de ce prélat, que nous habitons un monastère à l'égard duquel il donna l'exemple d'une piété et d'une générosité qu'on peut considérer comme un véritable prodige, à l'époque où il le fit paraître. Il tenait en commende l'abbaye de Saint-Pierre de la Couture du Mans, et avait droit en cette qualité de pourvoir d'un titulaire le prieuré de Solesmes, qui était la principale dépendance de la Couture. La congrégation de Saint-Maur, introduite à Solesmes en 1663, avait en vain cherché à obtenir la réunion de la mense priorale à la mense conventuelle ; tout ce qu'elle avait pu faire avait été de procurer de temps en temps la collation du prieuré à quelques religieux. Mais, à chaque vacance, la commende était toujours sur le point d'envahir de nouveau le monastère. Charles de Froullay voulant user de son autorité pour traiter favorablement le prieuré de Solesmes, sur la requête des moines, envoya au Roi des lettres de consentement à l'extinction du titre prioral et à sa réunion à la mense conventuelle. Louis XV fit expédier, sous la date du 9 février 1753, un brevet que le prieuré, aujourd'hui abbaye de Solesmes, possède encore dans ses archives, et qui autorise le prieur et les moines à poursuivre ladite extinction.

 

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saintes maximes de l'archevêque Languet sur l'inimitable valeur de la tradition dans les prières de la Liturgie,  et sur le danger qu'il y aurait à considérer l'Écriture sainte comme l'unique élément des sacrés cantiques. Au milieu de la défection générale, il eut le courage de faire entendre sa voix en faveur des antiques formules grégoriennes, et il déposa, dans la lettre pastorale même par laquelle il annonçait à son diocèse le nouveau bréviaire, un témoignage solennel en faveur de la tradition liturgique. Dans cette pièce, qui est du 25 mars 1748, après avoir dit qu'on avait puisé la matière des antiennes et des répons dans les passages des Écritures qui avaient semblé les plus convenables pour rendre les sentiments de la piété, Charles de Froullay ajoutait ces paroles remarquables :  « Mais  comme l'Église emploie de temps en temps sa propre  voix,  pour parler à  son époux  céleste,  nous avons  retenu certaines antiennes qui n'ont pas été extraites  des livres sacrés, mais qu'une piété docte a enfantées  et qu'une tradition sans tache a consacrées. Par leur  secours,  les   dogmes catholiques   cessent de paraître   nouveaux ; les fidèles les sucent avec le lait, et se les  approprient par un usage journalier. Insérés dans des  formules de prières, ces dogmes s'attachent plus fortement au cœur du chrétien, et se transmettent aux générations futures à l'aide de la récitation et du chant (1). »

Voilà bien la doctrine du concile de Tolède, la doctrine des   livres   grégoriens,  la   doctrine  de   Languet  contre l'évêque de Troyes. On  conserva donc dans le nouveau Bréviaire manceau quelques traces de l'ancienne Liturgie,

 

(1) Cum autem Ecclesia specialem aliquando adhibeat vocem qua sponsum supernum alloquatur, retentae sunt quaedam Antiphonas quas e sacris codicibus licet non deductas, pietas docta parturiit, et consecravit illibata traditio. Illarum subsidio dogmata Catholica videntur non esse peregrina, sed accepta cum lacte et usu quotidiano recepta ; inseruntur enim precibus, ut animo Christiano fortius inhaereant, et futuris generationibus recitatione et cantu transmittantur.

 

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et ces traces, si rares qu'elles fussent, plaçaient ce bréviaire dans une classe à part, et demeurèrent comme une réclamation en faveur des usages de l'antiquité, dont la suppression ne serait peut-être pas sans retour. Seul entre tous les nouveaux bréviaires de France, celui de Froullay garda donc plusieurs des magnifiques antiennes de Noël, de la Circoncision, de l'Ascension, de la Trinité, du Saint Sacrement, de l'Assomption, de la Nativité de la sainte Vierge ; les absolutions et bénédictions romaines, etc.

On y remarquait aussi avec étonnement et édification que, dans cette époque de licence liturgique, lorsque tant de mesures avaient été prises pour diminuer le culte de la sainte Vierge et des Saints, principalement au moyen du privilège affecté au dimanche de ne céder désormais qu'aux fêtes de Notre-Seigneur, ou tout au plus qu'à celles du degré solennel, les rubriques du nouveau Bréviaire manceau portaient que le dimanche céderait à toutes les fêtes du rite double majeur (les seules après tout, qu'on eût conservées à neuf leçons), ce qui maintenait la célébration populaire, non-seulement des fêtes moins solennelles de la sainte Vierge, mais de celles des apôtres, de la Sainte-Croix, de plusieurs saints, etc. Il y avait, sous ce rapport, un siècle entier de distance entre le Bréviaire de Froullay et ceux qu'on introduisait journellement dans la plupart des diocèses de France.

Sous le point de vue de l'orthodoxie dans les matières de la grâce, le travail de Robinet non-seulement était irréprochable, mais en plusieurs endroits le zélé docteur avait su amener des protestations dans le sens des récentes décisions de l'Église. Charles de Froullay avait conservé tous ces détails ; ce qui fut cause que son bréviaire fut violemment attaqué dans les Nouvelles ecclésiastiques (1). Les jansénistes  reprochaient surtout certaines strophes

 

(1) 27 février 1751.

 

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des hymnes du psautier, qui sont toutes de la composition du docteur Robinet, et, dans ces strophes, les vers suivants :

 

Vires ministras arduis

Non impares laboribus.

 

Et encore ceux-ci :

 

Donis secundans gratiœ

Quem lege justus obligas.

 

Mais la manière dont la trop fameuse strophe de Santeul, dans l'hymne des évangélistes, avait été retouchée, causait plus de chagrin encore aux sectaires. Au Mans, on ne s'était pas contenté de la correction d'Évreux; on avait mis :

 

Insculpta saxo lex vetus

Præcepta, non vires dabat ;

Inscripta cordi lex nova

Præcepta dat cum viribus.

 

Notre but n'étant point, dans ce coup d'oeil sur l'histoire liturgique, de réunir tous les détails du sujet qui nous occupe, nous nous bornerons à cette brève excursion sur les Bréviaires d'Amiens et du Mans. Elle suffira pour constater le fait d'une réaction courageuse, mais impuissante, contre les efforts de la secte janséniste sur les principes de la Liturgie : malheureusement, comme on le voit, cette réaction n'eut pour théâtre que d'étroites localités, et se paralysa elle-même, parce que ceux qui la dirigeaient convenaient sur la plupart des principes avec leurs adversaires.

Suspendons maintenant le récit des événements de la réforme liturgique, et livrons-nous à quelques considérations sur le caractère de cette révolution dans ses rapports

 

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avec le goût, la poésie et l'esthétique en général. Chez tous les peuples, et principalement dans la religion chrétienne, les choses du culte divin ont toujours eu une relation intime avec la poésie et les arts : toute révolution qui les concerne a du par conséquent offrir des phénomènes importants à étudier sous le point de vue de la forme.  Tout est poésie dans la Liturgie,  aussi procède-t-elle presque toujours avec le  secours du chant. Si le mètre ne distingue pas toutes ses formules, le nombre, la cadence, la rime même le supplée, et toujours l'enthousiasme   lyrique domine l'œuvre  tout entière.   C'est cet enthousiasme qui éclate dans les répons, après que le chœur a écouté en silence la lecture des leçons, dans les antiennes qui suivent les psaumes et les cantiques,  et réunissent dans un chant à l'unisson les voix jusqu'alors divisées dans un chant alternatif. Ces hommes donc qui s'imposaient la rude tâche de refaire en masse le répertoire des chants chrétiens à l'usage des églises de France, devaient être doués d'un  miraculeux don de poésie et d'une abondance que rien ne pourrait épuiser. C'était là, certes, l'acte d'un grand courage, que de se dévouer à . remplacer l'œuvre successive des peuples chrétiens par les simples ressources d'une inspiration unique et individuelle. Leur cœur, comme celui du Prophète, avait sans doute conçu avec plénitude la parole toute-puissante, et ils sentaient, dans  un sacré  délire, que leur diction allait s'élancer rapide comme la plume  de l'écrivain le plus exercé (1). On ne devait pas moins attendre d'eux,  et la gloire du XVIII° siècle était à jamais fondée au-dessus de tout ce que  l'on  vit jamais de plus éclatant.  Il en fut néanmoins   autrement. Des hommes impuissants à toute poésie, étrangers par tempérament, par éducation, par système, à ce mens divinior qui nous ravit non seulement

 

(1) Psalm. XLIV, 2.

 

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dans les écrivains sacrés, mais dans les Pères de l'Église, s'étaient imposé la tâche dont nous parlons, et se mirent à refaire la Liturgie de fond en comble, sans s'être jamais doutés que c'était sur la plus haute poésie qu'ils s'exerçaient.

Voyons-les à l'œuvre, mais entendons d'abord leurs jugements sur les monuments de l'ancienne Liturgie. La Providence a permis que quelque chose de leurs théories nous ait été conservé dans le fameux Commentaire de Grancolas sur le Bréviaire romain, ouvrage d'où nous avons déjà extrait son Projet de bréviaire. Voici donc quelques-uns des oracles rendus par ce grave docteur, sur un certain nombre de morceaux caractéristiques de la Liturgie romaine.

Dans les matines du jour de Noël, l'Eglise chante les répons suivants en manière d'intermèdes, à la lecture des prophètes :

 

Hodie nobis cœlorum Rex de Virgine nasci dignatus est, ut hominem perditum ad cœlestia regna revocaret : * Gaudet exercitus angelorum quia salus œterna humano generi apparuit. V/. Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonœ voluntatis. * Gaudet.

Hodie nobis de cœlo pax vera descendit : * Hodie per totum mundum melliflui facti sunt cœli. V/ Hodie illuxit nobis dies redemptionis novœ, reparationis antiquœ, felicitatis œternœ. * Hodie.

O magnum mysterium et admirabile sacramentum ut animalia viderent Dominant nattim, jacentem in prœcepio : * Beata Virgo cujus viscera meruerunt portare Dominum Christum.

 

Les autres répons sont tous sur ce ton d'inspiration tendre et de majestueuse jubilation. Voyons maintenant comment le docteur Grancolas les apprécie.  Ces répons,  dit-il, sont de pieux mouvements de l'Église en considérant la naissance de Jésus-Christ. » Ainsi, Grancolas

 

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reconnaît que ces répons sont la parole de l'Église ; c'est la parole de l'Eglise même qu'il s'agit de juger sous le rapport du bon goût. Il continue donc :  « Tantôt elle y  loue Dieu qui nous donne son Fils dans sa naissance :  quelquefois elle s'adresse à la sainte Vierge qui l'a mis  au monde. Il aurait été à souhaiter que ces répons et  les antiennes des laudes eussent tous été tirés de l'Écriture, comme le sont les antiennes des matines et des  vêpres. On voit que ceux qui ont composé cet office se  sont abandonnés aux pieux mouvements que leur inspirait ce mystère. » Ceux-là, Grancolas vient d'en convenir, sont pourtant l'Église; c'est elle qui a ressenti, en présence du mystère, ces mouvements d'inspiration qui paraissent si déplacés au grave sorboniste. Sa critique descend ensuite dans le détail.  « On pourrait, dit-il, retoucher le second répons : Melliflui facti sunt cœli, pour  exprimer les biens que le ciel procure au monde en  donnant Jésus-Christ. » (Grancolas a peur que les fidèles ne se croient à la veille d'être inondés d'un déluge de miel ) ;  « aussi bien que le Verset Dies redemptionis novœ, reparationis antiquœ. N'est-ce pas la faute  qui est ancienne, qui demandait à être réparée? et  cette réparation s'est faite par la Rédemption. » On voit que le Docteur persiste à ne pas vouloir appliquer les règles du style poétique aux prières de la Liturgie, sans doute parce qu'il ne saurait s'imaginer que ce qui n'est pas en vers proprement dits, peut cependant être de la poésie.

« Dans le quatrième répons, l'auteur ( c'est probablement l'Église qu'il veut dire ) avait sans doute en but le  bœuf et l'âne, avec lesquels on peint ordinairement la  naissance de Jésus-Christ, ut animalia viderent Dominum natum jacentem in prœsepio. C'est une imagination qui n'a point d'autre fondement qu'un passage  d'Isaïe, qui n'a aucun rapport à la naissance de Jésus-Christ.

 

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L'Évangile, ni les anciens n'ont rien dit de ces deux animaux à la crèche ; ce n'est que vers le Ve siècle  qu'on trouve cette application au lieu où Jésus-Christ  est né (1). » Ici Grancolas fait défaut non seulement au sens poétique, mais, qui pis est, à la science de l'antiquité. Saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme, le poëte Prudence, sont comptés parmi les anciens et sont des Pères du IVe siècle; cependant, ils rendent témoignage sur la tradition du bœuf et de l'âne à la crèche du Messie.

Nous citerons ici trois des antiennes de l'octave de Noël, in Circumcisione Domini ; on jugera mieux de l'ingénieuse critique de Grancolas. Elles ont été composées dans l'Église romaine, au temps des hérésies de Nestorius et d'Eutychès, pour confirmer la créance des fidèles, et elles ont été environnées de la plus profonde vénération dans tous les âges. Voici la première :

 

O admirabile commercium ! Creator generis humani animatum corpus sumens de Virgine nasci dignatus est, et procedens homo sine semine largitus est nobis suam Deitatem.

 

« Les Pères de l'Oratoire, dit Grancolas qui les  approuve en cela, changent la fin de l'antienne O admirabile, et au lieu de procedens homo sine semine, ils  disent nostrae factus mortalitatis particeps, qui est une expression PLUS CHATIEE. » Admirez l'extrême pudeur de Grancolas et des Pères de l'Oratoire. Le siècle de Louis XV était bien choisi pour une semblable expurgation du langage de l'Église !

Le Docteur attaque ensuite en homme de goût les deux antiennes suivantes :

Ecce Maria genuit  nobis Salvatorem quem Joannes

 

(1)   Grancolas.   Commentaire    historique   sur   le   Bréviaire romain, tome II, pag. 71, 72.

 

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videns exclamavit dicens : Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi !

Rubum quem viderat Moyses incombustum, conservatam agnovimus tuam laudabilem ; Dei Genitrix, intercede pro nobis.

« Cette Antienne  Ecce  Maria...   quem  Joannes...... Cela est bien distant l'un de l'autre, la naissance de  Jésus-Christ par Marie, et sa manifestation par saint  Jean dans la même antienne; comme aussi rubum,  l'allégorie entre le buisson et la virginité dans une  antienne ! » Ainsi, dix-huit siècles après l'accomplissement, on ne peut, sans un anachronisme qui révolte le docteur, rappeler, en présence du berceau de l'Enfant Jésus, sa touchante qualité d'Agneau de Dieu, ni les rapports qu'il aura avec saint Jean. Grancolas ne se doute pas qu'il attaque ici l'iconographie chrétienne de tous les siècles ; car la peinture catholique n'est qu'un reflet de la Liturgie. Quant à sa répugnance à voir le rapport du buisson qui brûle sans se consumer, avec la virginité de Marie que sa maternité n'altère pas, on ne peut que plaindre de pareils hommes et déplorer le sort de la poésie catholique, livrée à la merci de leur brutalité.

Écoutons pourtant encore notre critique : rien ne saurait être plus instructif. C'est à propos de ce beau répons des matines de la Circoncision :

Confirmatum est cor Virginis in quo divina mysteria Angelo nuntiante concepit : tunc speciosum formœ prae filiis hominum castis suscepit visceribus * et benedicta in œternum Deum nobis protulit et hominem.

Grancolas se croit obligé de prévenir qu'il ne faut pas conclure de ces paroles, cor virginis in quo concepit, que Marie aurait conçu le Sauveur dans son cœur et non dans ses entrailles, et il a le courage d'en appeler aux paroles de l'Ange : Concipies in utero (1).

 

(1) Commentaire historique, etc., page 121.

 

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Mais voici quelque chose de plus pitoyable encore. Le huitième   répons du même office est formé de ces gracieuses et nobles paroles :

Nesciens Mater Virgo virum peperit sine dolore Salvatorem sœculorum : ipsum Regem Angelorum sola Virgo lactabat ubere de cœlo pleno.

Qui jamais se serait imaginé qu'il fût besoin d'avertir ceux qui chantent ce répons, que l'allaitement du divin Enfant n'avait pas lieu au moyen d'un canal de communication par lequel le lait serait descendu du ciel au sein de la Vierge ? C'est pourtant contre cette interprétation burlesque et indécente que Grancolas cherche gravement à prévenir son lecteur (1). Ces délicatesses de poésie et de piété le dégoûtent et le font soupirer sans cesse après le jour où tous ces pieux mouvements seront remplacés par des phrases de la Bible.

Notre réformateur liturgique ne montre pas plus d'indulgence pour les inspirations de l'Église sur le mystère de la croix, qu'il n'en a fait paraître sur celui de la naissance du Sauveur. Il dénonce la célèbre strophe : O Crux, ave, spes unica !  Cette expression, dit-il, paraît un peu forte; on pourrait l'adoucir, en disant :

 

« O Christe, nostrae victima 

Salutis, et spes unica : 

Serva pios, per hanc Crucem 

Reisque dele crimina (2).  »

 

C'est tout à fait le système de Coffin, quand il adoucissaitAve maris Stella. Heureusement, la strophe de Grancolas n'a été adoptée nulle part. Le sentiment qu'il exprime dans ces vers ne rappelle que trop le mot de Luther dans sa Liturgie : Nous avons en horreur les fêtes

 

(1)  Commentaire historique, etc., page 124.

(2)  Ibid., page 224.

 

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de la Croix (1). Voici encore des paroles de Grancolas qui témoignent de son opposition au culte des instruments de la Passion du Sauveur : « Ne serait-il pas à propos  de recommander un silence perpétuel sur la couronne  d'épines, les clous, le suaire et autres instruments de la  Passion ; choses inconnues dans la belle antiquité,  et dont on n'a presque point ouï parler avant le  XII° siècle (2) ? » Ici, au mauvais goût se joint encore l'ignorance, car les monuments les plus graves et les plus anciens déposent en faveur de l'existence et de l'authenticité de la sainte couronne d'épines, des clous, etc. Pour être juste, nous devons dire que Grancolas ajoute :  « On  peut honorer le saint sépulcre et la vraie croix (3). »

Parmi les nombreux monuments de l'inspiration liturgique, la chrétienté admire avec transport le beau chant connu sous le nom de Prœconium paschale, et qui, commençant par ces mots : Exultet jam angelica turba cœlorum, éclate avec une si ineffable jubilation, à l'office du Samedi saint. Voici l'avis de Grancolas sur cette magnifique pièce, qui n'a pas, il est vrai, le mérite d'être composée de versets de la Bible :  Cette prière est fort  obscure et très-difficile à expliquer pour lui donner un  bon sens (4). »

S'agit-il de l'immortel office du Saint Sacrement, l'œuvre du Docteur angélique, notre critique nous dit avec un imperturbable sang-froid :  Quand on voudra examiner  de près cet office, on ne trouvera point qu'il mérite de  si grands éloges ; car, outre qu'il ne serait pas difficile  d'en faire un plus exact, c'est que l'hymne Pange, lingua,  est très-plate. On y voit Jésus-Christ appelé fructus

 

(1)  Le Brun. Explication de la Messe, tome IV. Liturgie luthérienne, page 14.

(2)  Commentaire historique, etc., t.  Il, page 286.

(3)  Ibidem.

(4)  Ibidem, page 294.

 

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ventris generosi ! Le Sacris solemniis est celle où il y  a le plus de feu et d'élévation. Ces hymnes n'ont ni  pieds, ni cadence, et ne sont qu'une pure rime ou rimaille ! La prose Lauda, Sion, serait plus complète, si on en retranchait plusieurs des premières  strophes (1) ! » Nous espérons qu'on nous dispensera d'un commentaire sur ces monstruosités non moins énormes, en fait de poésie, que scandaleuses en fait de Liturgie.

Encore un trait : c'est le jugement de Grancolas sur les antiennes à la sainte Vierge, Alma Redemptoris, Ave Regina cœli, Salve Regina.  « Ces antiennes, dit-il, faites  par des moines et ajoutées à leur office, ne méritaient  guère d'entrer dans nos bréviaires, tant pour leurs  expressions assez peu mesurées, que pour leur composition, qui était des plus plates (2). »

Telle était la critique littéraire sur la Liturgie, au XIII° siècle, non sous la plume de Voltaire, mais sous celle d'un savant docteur de Sorbonne, d'un auteur qui a exercé une influence considérable sur la révolution que nous racontons, d'un auteur dont le livre, fort remarquable d'ailleurs, a obtenu, au siècle dernier, les honneurs d'une traduction latine, en Italie. Nous ne pouvions, ce nous semble, prouver par des faits plus expressifs que sous le point de vue de l'appréciation de la Liturgie antérieure, le sens poétique avait totalement manqué aux auteurs de l'innovation. Montrons maintenant qu'ils en ont été tout aussi dépourvus dans leurs propres compositions.

Dans les offices, non-seulement de l'Église romaine, mais des Églises ambrosienne, gothique, orientale, les différents chants forment  un  ensemble lyrique et, par

 

(1)  Commentaire historique, etc., t. II, page 394.

(2)  Ibidem, tome I, page 265.

 

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conséquent, éloigné de toute progression calculée. Dans les diverses solennités, ces offices ont pour but de célébrer des événements accomplis, et jamais saint Grégoire, ni les autres liturgistes anciens, n'eurent l'intention de les disposer de manière qu'une partie de l'office préparât à l'autre. La plupart du temps, l'objet principal de la solennité éclate dès le début par quelque forte aspiration et vient tout d'abord ouvrir passage à l'enthousiasme que les fidèles gardaient dans leur cœur. Nos graves sorbonistes ne se doutèrent jamais que cette apparence de désordre fût tout simplement la nature même, et une de leurs plus chères préoccupations fut celle de rétablir l'harmonie dans les offices divins, et d'en disposer les diverses parties avec un aussi exact enchaînement que les syllogismes d'une argumentation théologique. Tous les nouveaux bréviaires déposent de cette naïve intention des très-sages Maîtres : voyons maintenant leurs théories.

Foinard s'est donné la peine de les exposer de sang-froid dans son Projet d'un nouveau Bréviaire, et voici la méthode suivant laquelle il entend à l'avenir faire procéder l'Église. D'abord, dit-il, que tout soit bien lié et se rapporte dans le corps entier de chacun des nouveaux offices (1). Que l'enthousiasme, l'inspiration n'aient rien à y faire. Tout s'enchaînera, sans qu'il y ait le plus petit intervalle à franchir entre les antiennes, les capitules et les répons ; rien ne sera plus tranquille qu'une pareille marche. Malheureusement pour le système de Foinard, non-seulement tous les liturgistes ont procédé autrement, mais David et les Prophètes qui avaient pourtant l'Esprit de Dieu, n'ont guère tenu compte de cette allure compassée.

Pour en venir à l'application du principe, le curé de Calais déclare que, dans un office en particulier, les

 

(1) Foinard. Projet d'un nouveau Bréviaire, page 75.

 

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antiennes des premières vêpres devront être formées de versets tirés des prophéties sur le mystère, et suivies d'un capitule conçu en forme d'instruction préparatoire. Les matines et les laudes offriront le développement du fait, enfin, les antiennes des secondes vêpres seront composées de réflexions sur la fête (1). Et comme tout doit être chanté dans l'Église, on chantera des réflexions; ce qui sera tout aussi propre à l'enthousiasme musical, que le bel ensemble que nous promet Foinard sera conforme aux habitudes lyriques. Aussi, faut-il voir comment le grotesque docteur, transformé en poète, sans le savoir, fait bon marché de l'Église romaine qui, dans la fête de l'Ascension, s'écrie étourdiment dès le début des premières vêpres : Viri Galilœi, quid aspicitis in coelum : hic Jesus qui assumptus est a vobis in cœlum sic veniet, alleluia ! et dans la solennité de l'Assomption : Assumpta est Maria in cœlum, gaudent Angeli, laudantes benedicunt Dominum ; et dans la fête de saint André : Salve, Crux pretiosa! suscipe discipulum ejus qui pependit in te, magister meus Christus (2). Doit-on s'étonner, après cela, que le siècle qui vit mettre au jour et s'établir d'aussi plates théories, soit devenu le siècle du rationalisme et ait cherché, en finissant, à étouffer pour jamais l'esprit sous la matière ?

C'est avec la même ingénuité que Foinard demande qu'on ne fasse plus lire dans les offices divins des passages de l'Écriture qui renferment les imprécations des Juifs contre le Sauveur. Il signale principalement, dans le Bréviaire romain, le capitule des laudes, dans l'office de la férié, au temps de la Passion :

Venite mittamus lignum in panem ejus, et eradamus eum de terra viventium, et nomen ejus non memoretur amplius.

 

(1)  Projet d'un nouveau Bréviaire, page 93.

(2)  Ibidem.

 

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Le docteur trouve de l'inconvenance à mettre ces paroles dans la bouche de l'officiant. Il a peur sans doute qu'on ne le prenne au mot, et que le peuple fidèle ne le confonde avec ces prêtres juifs qui criaient : Tolle, crucifige (1).

C'est avec une aussi rare intelligence des nécessités de la poésie lyrique, dans les offices divins, que le docteur Robinet, dans la composition de son bréviaire, crut devoir s'interdire tous les passages de l'Ecriture que celui qui récite ne pourrait s'appliquer à lui-même. Son but, tel qu'il l'expose dans une brochure intitulée : Lettre d'un Ecclésiastique à lin Curé sur le plan d'un nouveau Bréviaire, est de choisir pour antiennes et pour répons des textes qui, prononcés par ceux qui récitent l’Office, deviennent des mouvements de leur cœur vers Dieu (2). Un texte ne convient qu'autant qu'il s'accommode aux expressions d'un homme qui croit, qui craint, qui espère ; d'un homme, en un mot, QUI EXPRIME SES PROPRES SENTIMENTS et qui, en qualité de suppliant, remplit les devoirs essentiels de la prière (3).

Remarquons ici l'aveu précieux du docteur. Le bréviaire est une œuvre si individuelle, qu'on a tout fait pour sa perfection, quand on l'a mis en état de servir d'expression aux sentiments, à la prière personnelle d'un homme. De plus, quel oubli du génie des livres saints, du psautier lui-même, dans lequel on entend tour à tour la voix majestueuse du Père céleste, les soupirs et les chants de triomphe de l'Homme-Dieu, les blasphèmes et les complots des méchants ! Tel est pourtant le système du docteur Robinet, et il en est si content, que, dans son outrecuidance, il ose dire, en parlant de son propre

 

(1)  Projet d'un nouveau Bréviaire, page 61.

(2) Robinet. Lettre d'un  Ecclésiastique à un Curé  sur  le plan  d'un nouveau Bréviaire, page 2.

(3)  Ibid., page 4.

 

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bréviaire :  « Il a fallu pour réussir autant de patience que  d'application. Le travail a été adouci par l'espérance que  j'ai conçue de ramener notre siècle au but que l'Église  se propose dans ses offices (1). » Voilà bien, encore, un de ces traits qui prouvent mieux que tout ce que nous pourrions dire, les intentions expresses des réformateurs delà Liturgie ; habemus confitentem reum. Ils ne se proposent ni plus ni moins que de RAMENER LEUR SIECLE au but que l'Église se propose dans la Liturgie. Mais qu'est-ce que leur siècle, si ce n'est l'Église de leur temps, puisque ces nouveaux bréviaires qu'ils veulent établir diffèrent totalement, non seulement du Bréviaire romain, mais de tous ceux qui ont été suivis jusqu'alors dans la chrétienté ?

Robinet, s'apercevant pourtant que son système de n'employer que des textes formés de prières, appauvrirait par trop son bréviaire, et qu'il lui serait difficile d'en remplir le cadre, eut recours à un expédient ingénieux, mais peu sincère. Il imagina d'assimiler aux textes renfermant des supplications, ceux qui sont en style narratif, et, par là, il décupla ses ressources, puisque tous les livres historiques de la Bible et les passages narratifs des autres livres se trouvaient ainsi à sa disposition. Mais quel étrange prosaïsme que de s'interdire, à plaisir, les grands effets liturgiques que produisent au Bréviaire romain, et même dans le parisien moderne, les antiennes et les répons formés soit des paroles de Jésus-Christ enseignant, souffrant, ou triomphant, soit des sublimes monologues delà divine Sagesse dans l'Ancien Testament ! L'œuvre de Robinet était le produit du génie particulier qui, non content d'avoir jugé la Liturgie de l'Église et de l'avoir trouvée au-dessous d'elle-même, voulait la réhabiliter à lui tout seul, et parler en son nom jusque dans la moindre

 

(1) Lettre d'un Ecclésiastique à un Curé, etc.,  page 6.

 

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parcelle de son œuvre humaine et nouvelle. Robinet fut vivement attaqué sur son étrange système, par un anonyme qui composa une brochure sous ce titre : Lettre d'un ancien bénéficier de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, à un chanoine de l'église cathédrale d'Agen sur le nouveau Bréviaire du Mans (1).

Si donc l’on considère les principes  généraux de la composition liturgique des modernes successeurs de saint Grégoire, on voit que le sens poétique  leur a manqué complètement. Sur les détails, ils y ont paru tout aussi étrangers : car nous ne saurions considérer comme un mérite le style classique et païen d'un grand nombre d'hymnes de Santeul.  Ces  pastiches, d'Horace   sont hors de leur place dans un   bréviaire.   Nous  conviendrons toutefois qu'un nombre considérable des nouveaux répons  et des nouvelles antiennes présente des   accidents  d'une haute poésie ; mais on doit l'attribuer à la divine magnificence des Livres saints, dont les fragments,   si   mutilés qu'ils soient, gardent souvent encore une partie de leur  éclat. C'est donc à l'inspiration de l'écrivain sacré  qu'il faut en faire honneur, et non au goût   de  nos docteurs, qui  en est demeuré totalement innocent.

Leur grand principe de composition était, comme on sait, de tirer de l'Écriture sainte tous les matériaux des nouveaux répons et antiennes ; mais, pour cela, il eût été bon de sentir la différence des styles de l'Écriture. Ainsi, il ne pouvait pas être égal de tirer un Répons de Salomon, d'Isaïe, des Psaumes, etc., ou de l'emprunter, par exemple, aux endroits familiers des Épîtres des Apôtres dans lesquels le style s'embarrasse de conjonctions, d'adverbes, d’inversions qui le rendent difficile même pour la simple lecture. La pensée que tous ces centons ne seraient utiles qu'autant qu'on les pourrait mettre en chant, et qu'on ne

 

(1) 34 pages in-12, 1752, sans lieu d'impression.

 

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les plierait aux règles de la musique qu'autant qu'ils en seraient susceptibles, ne leur vint même jamais dans l'esprit (1). Foinard ne trouvait-il pas tout naturel de faire changer des réflexions en antiennes ? Comment aurait-il été frappé des différences du style poétique et musical, avec le style d'une conversation familière ? Comment se serait-il aperçu que toutes les pièces de l’Antiphonaire grégorien ont été choisies suivant les règles dont nous parlons (2), et que le texte même de l'Écriture a souvent été remanié pour être adapté plus aisément aux nécessités musicales ? Mais le sens avec lequel on juge ces sortes de choses manquait entièrement à ces hommes aussi obtus que profondément pédants.

Jamais donc ils ne se doutèrent du prosaïsme de leur compilation, ni de l'impuissance de tous les musiciens du monde à revêtir d'un chant passable ces bouts de versets qu'ils entassaient avec tant de triomphe. Les exemples à citer seraient innombrables ; mais ce n'est pas ici le lieu de nous y appesantir. Nous citerons cependant comme échantillon du nouveau parisien, les antiennes des secondes vêpres de la fête de saint Pierre et de saint Paul. Il est difficile de choisir, dans toute l'Écriture, des passages moins faits pour être chantés, tant pour le ton qui y règne que pour la facture du style. Quand on pense que Vigier et Mésenguy avaient toute l'Écriture à leur disposition, on ne peut s'empêcher de reconnaître leur mauvaise

 

(1)  Le lecteur a vu, dans la lettre pastorale du missel de Vintimille, qu'on avait fini par s'apercevoir de cette distraction des rédacteurs du bréviaire. Les musiciens avaient sans doute réclamé sur leur impuissance à noter certains répons et antiennes.

(2)  Foinard et ses successeurs auraient bien dû se demander pourquoi .saint Grégoire qui, dans son responsorial, garde inviolablement la coutume d'extraire les répons de matines des livres de l'Écriture occurrente, a dérogé à cet usage durant les semaines après l'Epiphanie où on lit les Épîtres de saint Paul. Mais tous ces grands hommes qui rejetaient si loin l'office romain, comme au-dessous dès besoins de l'Église, s'étaient bien gardés d'y comprendre quelque chose.

 

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intention, d'aller chercher dans une seule épître la matière de ces cinq antiennes, eux qui savent si bien fouiller la Bible tout entière pour fournir aux diverses parties des nouveaux offices. On voit que, non contents d'avoir supprimé l'antique octave de la fête de saint Pierre, ils ont à cœur de retrancher de son office tout ce qui pourrait exalter l'enthousiasme des fidèles. Voyez plutôt :

 

1. Justum arbitror quandiu sum in hoc tabernaculo, suscitare vos in commonitione.

2. Velox est depositio tabernaculi mei, secundum quod et Dominus noster Jesus Christus significavit mihi.

3.  Dabo operam et frequenter habere vos post obitum meum, ut horum memoriam faciatis.

4.  Properantes in adventum diei Domini, satagite immaculati et inviolati ei inveniri in pace.

5.  Domini nostri longanimitatem salutem arbitremini; sicut et carissimus frater noster Paulus, secundum datam sibi sapientiam scripsit vobis.

 

Certes, le ton de ces cinq antiennes n'a rien qui ne soit parfaitement d'accord avec le style de ces réflexions que Foinard voulait placer aux secondes vêpres : mais assurément saint Grégoire lui-même se fût reconnu impuissant à mettre en chant : Justum arbitror — quandiu sum in hoc — secundum quod et — et frequenter habere vos post — immaculati et inviolati ei inveniri in, etc.

Un trait choisi entre mille dans le Bréviaire de Robinet, ne sera pas moins propre à réjouir le lecteur. C'est l'antienne solennelle des Laudes du jour même de Noël :

Pastores videntes cognoverunt de verbo quod dictum erat illis de puero HOC.

Après ce puero hoc, il nous semble que nous n'avons plus rien à ajouter pour le moment.

Voyons maintenant si, sur le fond, nos modernes liturgistes ont été plus heureux que sur la forme. On sait que leur prétention était de faire que, désormais,  on n'eût

 

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plus à prier Dieu qu'avec la parole de Dieu même : Deum de suo rogare. Cela voulait dire que répons, antiennes, versets, tout serait désormais tiré de la Bible. Sur les mystères dont l'accomplissement est rapporté dans les saintes Écritures, on conçoit encore qu'on pourrait trouver, tant bien que mal, un nombre suffisant de textes pour remplir les divers cadres, en bannissant les magnifiques pièces de style ecclésiastique qui exprimaient les mystères d'une manière bien plus précise, ayant souvent été composées contre les hérétiques. Mais quand il s'agirait de l'office des Saints, la Bible pourrait-elle fournir aussi abondamment ? ne serait-elle pas muette souvent dans ces occasions, en sorte qu'il n'y aurait plus d'autre ressource que le sens accommodatice ? Mais ce sens, qui n'est que dans les mots, est-il la parole de Dieu ? Est-ce là Deum de suo rogare ?

Ainsi le système croule de lui-même dans toutes les occasions où il s'agit de composer l'office et même le commun de la plupart des saints, à moins que l'on ne veuille étaler des impies maximes générales de morale qui ne sont employées qu'improprement à la louange de ces amis de Dieu. Nos faiseurs sentirent cette indigence de leur système et se mirent à bâtir des offices avec des textes qui semblaient faire allusion aux faits qu'ils voulaient célébrer, mais qui, en réalité, n'y avaient aucun rapport. En cela, ils allaient contre leurs engagements, et bien souvent encore l'irrévérence commise contre la parole sainte rejaillissait sur les saints eux-mêmes, qu'ils avaient prétendu louer mieux que l'Église romaine. Citons quelques exemples ; nous les tirerons du Bréviaire de Robinet qui est suivi, comme nous l'avons dit, dans trois églises de France.

Au jour de l'Assomption de la sainte Vierge, l'antienne des premières vêpres est ainsi conçue : Magna eris et nomen tuum nominabitur in universa terra.  Ce prétexte

 

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paraît fort beau, et on est tenté d'aller le chercher dans  la source d'où il est tiré, pour en admirer de plus près le merveilleux à-propos. Qu'on aille donc consulter le livre de Judith, chapitre XI, verset 21, suivant l'indication que Robinet en donne lui-même : qu'y trouvera-t-on ? Sont-ce les éloges des anciens de Béthulie à la libératrice de cette ville ? Non ; c'est Holopherne qui parle et qui dit à la pieuse veuve, pour la récompenser de ce qu'il estime être sa trahison : TU IN DOMO NABUCHODONOSOR magna eris, et nomen tuum nominabitur in universa terra. Certes, si l'application de ces paroles à la sainte Vierge n'est pas un blasphème, il faut dire alors que la parole d'Holopherne est la parole de Dieu, et la maison de Nabuchodonosor le royaume des cieux. Que les admirateurs des nouvelles Liturgies nous expliquent ce qu'il faut en croire.

Au commun d'un abbé ou d'un moine, le capitule de tierce est ainsi conçu : Descenderunt multi quœrentes judicium et justifiant in desertum, et sederunt ibi, avec l'indication suivante : I Machab., II, 29, Voilà un beau texte : c'est évidemment une prophétie sur l'état monastique. Cependant, si nous cherchons au lieu indiqué, nous voyons tout d'abord que Robinet n'a pas été plus sincère en cet endroit qu'en celui du livre de Judith ; car nous lisons : Et sederunt ibi ipsi, ET FILII EORUM, ET MULIERES EORUM ET PECORA EORUM. Voilà d'étranges moines avec leurs enfants, leurs femmes et leurs bestiaux! Encore une fois, ce n'est pas là de l’Écriture sainte sur l'état monastique ; c'est une supercherie déplacée et rien autre chose.

Voici quelque chose de pis encore ; car Robinet lance une grosse hérésie, sans s'en apercevoir. Du moins, on ne dira pas qu'en cela il abonde dans le sens du gallicanisme. C'est dans l'office de saint Pierre et de saint Paul, au cinquième répons.

 

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R/ Urbs fortitudinis nostrœ Sion ; Salvator ponetur in ea * Munis et antemurale. V/ Tu es Petrus et super hanc petram * Murus et antemurale.

Ainsi, Sion est la cité de notre force, le Sauveur en est la muraille et le rempart ; saint Pierre est la pierre, et sur cette pierre est la muraille et le rempart. Jésus-Christ est donc appuyé sur saint Pierre, et non saint Pierre sur Jésus-Christ. Si le répons n'a pas ce sens, il n'en a aucun. Et tout cela s'appelle : Deum de suo rogare !

Disons plutôt que ces hommes, en refaisant ainsi la Liturgie à la mesure de leur propre génie,bien qu'ils n'aient pas senti tout le mal qu'ils nous faisaient, à raison de leur complète ignorance dans les choses du goût, ont fait ce qu'ils ont pu, en France, pour l'extinction totale de la poésie catholique, en y abolissant les antiques chants de la chrétienté et nous jetant en place le décousu prétentieux de leurs antiennes et de leurs répons bibliques. Nous n'étendrons pas davantage ces considérations sur l'innovation liturgique sous le rapport littéraire, puisque nous devons traiter de la langue et du style de la Liturgie, dans une des divisions de cet ouvrage. Passons aux influences de la révolution liturgique sur le chant.

C'est encore ici une des plaies les plus profondes que nous ayons à signaler. On peut envisager la question sous le rapport purement esthétique de l'art, et sous celui bien autrement grave du sentiment catholique. Nous dénoncerons d'abord les barbares antiliturgistes du dix-huitième siècle, comme ayant privé notre patrie d'une des plus admirables gloires de la catholicité. On a vu ailleurs comment le dernier débris des richesses de la musique antique avait été déposé par les pontifes romains, et principalement par saint Grégoire, dans le double répertoire connu sous le nom d'Antiphonaire et de Responsorial romain. Ce recueil, formé de plusieurs milliers de

 

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pièces, la plupart d'un caractère fort et mélodieux, avait accompagné tous les siècles chrétiens dans la manifestation de leurs joies et de leurs douleurs ; de lui étaient sortis les inspirations de Palestrina et des autres grands artistes catholiques ; enfin, c'était un sublime spectacle pour la postérité, que ce génie de conservation inné dans l'Église catholique, au moyen duquel la fameuse musique des Grecs, l'harmonie des temps antiques, arrivait ainsi épurée, corrigée, devenue chrétienne, aux barbares oreilles des Occidentaux qu'elle avait tant contribué à adoucir et à civiliser.

Or, de la publication des nouveaux bréviaires et missels dans lesquels les anciennes formules étaient presque en totalité remplacées par d'autres toutes nouvelles, devait matériellement s'ensuivre la suppression de toutes ces antiques mélodies, la perte, par conséquent, de plusieurs milliers de morceaux antiques, dont un grand nombre était remarquable par un caractère noble et original. Voilà, certes, un acte de vandalisme s'il en fut jamais, et qu'on ne s'est pas encore avisé de reprocher à ce dix-huitième siècle qui avait la rage de tout détruire. Et quelle excuse donnait-on pour justifier une si monstrueuse destruction ? D'un côté, les faiseurs liturgistes, comme Foinard, disaient que rien ne serait plus aisé que de transporter les motifs des anciens répons, antiennes, etc. (1) sur les nouvelles formules, et nous avons vu comment ils s'entendaient à préparer le thème du compositeur. D'autre part, il y avait des forgeurs de plain-chant qui croyaient bonnement qu'en ne sortant point matériellement du caractère des huit modes .grégoriens dans la composition de nouveaux chants, on suffirait à tout ; comme si ce n'était rien que de perdre une immense quantité de pièces des  cinquième  et sixième siècles, vraies

 

(1) Projet d'un nouveau Bréviaire, page 189.

 

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réminiscences des airs antiques ; comme si, pour être parfaitement dans les règles de la tonalité grégorienne, on était assuré de l'inspiration ; car, encore une fois, il fallait faire mieux  que  les   Romains, ou  ne pas  s'en mêler.

Ce fut, certes, une grande pitié de voir successivement nos cathédrales oublier les vénérables cantiques dont la beauté avait si fort ravi l'oreille de Charlemagne, qu'il en avait fait,  de concert avec les pontifes romains, un des plus puissants instruments de civilisation pour son vaste empire, et d'entendre résonner à grand bruit un torrent de nouvelles pièces sans mélodie, sans originalité, aussi prosaïques, pour l'ordinaire, que les paroles qu'elles recouvraient. On avait calqué, il est vrai, un certain nombre de morceaux grégoriens, et plusieurs même assez heureusement ; quelques pièces nouvelles avaient de l'invention. ; mais la masse était d'une brutalité effrayante, et la meilleure  preuve, c'est qu'il était impossible de retenir par coeur ces chants nouveaux, tandis que   la mémoire du peuple était le répertoire vivant du plus grand nombre des chants romains, Assurément, pour faire passer ççs assommantes mélodies, ce n'était; pas trop des serpents, des basses et du contrepoint, sous le bruit desquels disparaissait  presque entièrement  le fond ; tandis que le técit  grégorien,  vif,   animé, souvent  syllabique,  étant déclamé avec sentiment, même à l'unisson, produisait de si grands effets et se gravait si avant,  avec les pensées qu'il exprimait, dans l'âme des fidèles.

Mais la suppression des livres de saint Grégoire n'était pas seulement une perte pour l'art, c'était une calamité pour la foi des peuples. Une seule considération le fera comprendre et dévoilera en même temps la responsabilité de ceux qui osèrent un tel attentat. Les offices divins ne sont utiles au peuple qu'autant qu'ils l'intéressent. Si le peuple chante avec les prêtres, on peut dire qu'il assiste

 

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avec plaisir au service divin. Mais, si le peuple a chanté dans les offices, et qu'il vienne tout d'un, coup à garder le silence, à laisser la voix du prêtre retentir seule, on peut dire aussi que la religion a grandement perdu de son attrait sur ce peuple. C'est pourtant là ce qu'on a fait dans la plus grande partie de la France ; aussi le peuple a-t-il, peu à peu, déserté les églises désormais muettes pour lui, du jour où il ne pouvait plus joindre sa voix à celle du prêtre. Et cela est si vrai, que si, dans nos églises toutes retentissantes des chants modernes, le peuple paraît quelquefois disposé à joindre sa voix à celle du clergé, c'est dans les moments où l'on exécute, et souvent encore en les défigurant, quelques-unes des anciennes pièces romaines, comme Victimae Paschali — Lauda, Sion — Dies irae, etc.; certains répons ou antiennes du saint Sacrement, etc. Mais, pour les répons nouveaux, les introït, les offertoires, etc., il les écoute sans les remarquer, ou plutôt il les subit passivement, sans y attacher une idée, ni un sentiment quelconque. Allez, au contraire, dans quelqu'une de ces dernières paroisses de la Bretagne qui ont encore, au chœur, l'usage du chant romain, vous entendrez le peuple entier chanter du commencement des offices jusqu'à la fin. Il sait par cœur les faciles mélodies du graduel et de l'antiphonaire. Ce sont là ses grandes jouissances du dimanche, et, durant la semaine, on les lui entend souvent répéter dans ses travaux. Oui, certes, ce sera quelque chose de bien grave que de les lui enlever; car ce sera diminuer grandement l'intérêt qu'il prend aux offices de l'Église.

Si, de ces réflexions affligeantes, nous passons à l'histoire de la révolution opérée dans le chant de nos églises au dix-huitième siècle, nous dirons des choses lamentables. Qu'on se représente l'effroyable tâche qui fut imposée aux compositeurs de plain-chant, du moment que du cerveau de nos docteurs furent éclos des nouveaux bréviaires et

 

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missels, et que la typographie, encombrée comme elle ne. l'avait jamais été en matière de ce genre, les eut enfin lancés au grand jour. On ne pouvait inaugurer ces chefs-d'oeuvre, sans prendre en même temps les mesures nécessaires pour que tout ce corps de pièces nouvelles pût être chanté dans le chœur des églises cathédrales, collégiales et paroissiales. C'étaient donc des milliers de morceaux qu'il fallait improviser. Qu'on se rappelle maintenant ce que c'est que l'Antiphonaire grégorien. Un résumé de la musique antique, un corps de réminiscences d'airs populaires graves et religieux, une œuvre qui remonte au moins à saint Célestin, recueillie, rectifiée par saint Grégoire, puis par saint Léon II, enrichie encore dans la suite à chaque siècle, présentant une variété merveilleuse de chants, depuis les motifs sévères de la Grèce, jusqu'aux tendres et rêveuses complaintes du moyen âge. Pour remplacer tout cela, qu'avait le dix-huitième siècle ? D'abord, c'était déjà, on ne saurait trop le répéter, une perte immense que celle de tant de morceaux remarquables, populaires et souvent historiques ; mais passons outre. Combien de centaines de musiciens emploiera-t-on pour ce grand œuvre ? Où prendra-t-on des hommes, au siècle de Louis XV, pour suppléer saint Grégoire ? Suffira-t-il de cinquante années pour une pareille tâche ? Hélas ! tant d'hypothèses sont inutiles. En deux ou trois années, tout sera prêt, composé, imprimé, publié, chanté, avec grand tapage de serpents, de basses, de grosses voix. Et veut-on savoir comment on s'y prit, dans plusieurs diocèses, pour couvrir de grosses notes les antiennes à réflexions, les inviolati inveniri in, etc. ? On fit appel aux gens de bonne volonté. Ceux qui conduisaient en grand l'opération, étant, comme on l'a vu, étrangers à tout instinct d'art et de poésie, ne pouvaient être difficiles ni exigeants sur l'article de la mélodie. Laissons parler un savant   auteur   de plain-chant  du   dix-huitième   siècle,

 

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Poisson, Curé de Marsangis, dans son  Traité historique et pratique du Plain-chant appelé Grégorien :

« De toutes les églises qui ont donné des bréviaires, les  unes, à la vérité, se sont pressées davantage d'en faire  composer les chants, et les autres moins ; mais chacune  d'elles aspirait à voir finir cet ouvrage, à quelque prix  que ce fût, et cherchait de toutes parts les moyens de  satisfaire l'empressement qu'elle avait de faire usage des nouveaux bréviaires. De là cette foule de gens qui se  sont offerts pour la composition du chant. Tout le monde a prétendu en composer et s'en est cru capable,  On a vu jusqu'à des maîtres d'école qui n'ont pas craint  d'entrer en lice. Parce que leur profession les entretient  dans l'exercice du chant, et qu'en effet ils savent ordinairement mieux chanter que les autres, ils se sont  mêlés aussi de composer.. N'est-il pas étonnant que les  pièces de pareils auteurs aient été adoptées par des  personnes qui, sans doute, n'étaient pas si ignorantes  qu'eux ? Car, pour savoir bien chanter, ces maîtres  n'en ignoraient pas moins la langue latine qui est celle  de l'Église ? et, dès là, chacun voit combien de bévues  un tel inconvénient entraîne nécessairement après  lui....

« On a donc choisi, pour composer les chants nouveaux, ceux que l'on a crus les plus habiles, et l'on s'est  reposé entièrement sur eux de l'exécution de ce grand q: ouvrage. Une entreprise de si longue haleine demandait  un temps qui lui fût proportionné, et on les pressait,  Pour répondre à l'empressement de ceux qui les avaient  choisis, ils ont hâté leurs travaux. Leurs pièces, à peine  sorties de leurs mains, ont été presque aussitôt chantées que composées. Tout a été reçu sans examen, ou  avec un examen très-superficiel et ce n'a été qu'après  l'impression sans en avoir fait l'essai, et qu'après les  avoir autorisées par un usage public, qu'on s'est aperçu

 

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de leurs défauts, mais trop tard, et lorsqu'il n'était plus  temps d'y remédier.

« On vit alors avec regret, ou qu'on s'était trompé dans  le choix des compositeurs de chant, ou qu'on les avait  trop pressés. On ne peut se dissimuler les défauts, sans  nombre et souvent grossiers, d'ouvrages qui naturellement devaient plaire par l'agrément de leur nouveauté, et qui n'avaient pas même ce médiocre avantage.

« Qui pourrait tenir, en effet, contre des fautes aussi  lourdes et aussi révoltantes que celles dont ils sont remplis pour la plupart ? Je veux dire des fautes de quantité, surtout dans le chant des hymnes des phrases confondues par la teneur et la liaison du chant, qui  auraient dû être distinguées, et qui le sont par le sens  naturel du texte ; d'autres mal à propos coupées ;  d'autres aussi mal à propos suspendues ; des chants  absolument contraires à l'esprit des paroles ;  graves, où les paroles demandaient une mélodie légère ;  élevés, où il aurait fallu descendre ; et tant d'autres  irrégularités, presque toutes causées par le défaut d'attention au texte.

« Qui ne serait encore dégoûté d'entendre si souvent  les mêmes chants, beaux à la vérité par eux-mêmes,  mais trop de fois imités, presque toujours estropiés, et  pour l'ordinaire aux dépens du sens exprimé dans  le texte, aux dépens des liaisons et de l'énergie du chant primitif, tels que ceux de tant de Répons, Graduels et d'Alleluias ?

« Que dire encore des expressions outrées et négligées,  des tons forcés, du peu de discernement dans le choix  des modes, sans égard à la lettre ; de l'affectation puérile  de les arranger par hombres suivis, en mettant du premier mode la première antienne et le premier répons  d'un office ; la seconde antienne et le second répons du

 

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second mode, comme si tout mode était propre à toutes paroles et à tout sentiment (1). »

Ainsi est jugée l'innovation liturgique sous le rapport du chant, par un homme habile dans la composition, nourri des meilleures traditions, et, d'autre part, plein d'enthousiasme pour la lettre des nouveaux bréviaires. C'est donc un témoin irrécusable que nous produisons ici. Nous n'ajouterons qu'un mot sur les nouvelles compositions de chant, c'est que si l'on était inexcusable de livrer à la merci de la multitude la fabrication des nouveaux chants dans certains diocèses,il n'était pas moins déplorable d'imposer à un seul homme la mission colossale de couvrir de notes de plain-chant trois énormes volumes in-folio. C'est cependant ce qui eut lieu pour le nouveau parisien. On chargea de ce travail herculéen l'abbé Lebeuf, chanoine et sous-chantre de la cathédrale d'Auxerre, homme érudit, laborieux, profond même sur les théories du chant ecclésiastique et versé dans la connaissance des antiquités de ce genre. C'était quelque chose ; mais l'étincelle du génie qui était en lui eût-elle été plus vive encore, devait être étouffée de bonne heure sous les milliers de pièces qu'il lui fallut mettre en état d'être chantées, en dépit de leur nombre et de leur étrange facture. Au reste, il s'acquitta de sa tâche avec bonne foi, et comme il goûtait les anciens chants, il s'efforça d'en introduire les motifs sur plusieurs des nouvelles pièces.  « Je n'ai pas toujours eu intention,  dit-il, de donner du neuf. Je me suis proposé de centoniser, comme avait fait saint Grégoire. J'ai déjà dit  que centoniser était puiser de tous côtés et faire un  recueil choisi de tout ce qu'on a ramassé. Tous ceux qui  avaient travaillé avant moi à de semblables ouvrages,  s'ils n'avaient compilé, avaient du moins essayé de parodier ; j'ai eu intention de faire tantôt l'un, tantôt l'autre.

 

(1) Poisson. Traité théorique et pratique du plain-chant appelé  Grégorien, pages 4 et 5.

 

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« Le gros et le fond de l'antiphonier de Paris est dans le  goût de l'antiphonier précédent, dont je m'étais rempli dès les années 1703,1704 et suivantes : mais comme Paris est habité par des ecclésiastiques de tout le royaume,  plusieurs s'apercevaient qu'il y avait quelquefois trop  de légèreté ou de sécheresse dans l'antiphonier de  M. de Harlay. J'ai donc rendu plus communes ou plus  fréquentes les mélodies de nos symphoniastes français  des neuvième, dixième et onzième siècles, surtout dans  les répons (1). »

Ces intentions étaient louables et méritent qu'on leur rende justice ; mais les résultats n'ont pas répondu aux intentions. A part du bien petit nombre de morceaux dont une partie encore appartient à l'abbé Chastelain, il faut bien avouer que le Graduel et l'Antiphonaire parisiens sont complètement vides d'intérêt pour le peuple, que les morceaux qui les composent ne sont pas de nature à s'empreindre dans la mémoire, que l'on a grande peine à saisir une mélodie d'ensemble dans les nouveaux répons, introït, offertoires, etc. Les imitations, les fit-on note pour note (ce qui ne saurait être) sont pour l'ordinaire impuissantes à reproduire l'effet des morceaux originaux qui, étant dépourvus de rythme, n'ont dû leur caractère qu'aux sentiments exprimés dans les paroles, aux paroles elles-mêmes, au son des voyelles qui s'y trouvent employées. Ajoutez encore que les syllabes, n'étant pas mesurées, il est comme impossible de trouver deux pièces parfaitement semblables pour le nombre du style : il faut donc retrancher, ou ajouter des notes, et par là même sacrifier l'expression entière de la pièce. Nous avons parlé ailleurs de l’introït de la Toussaint, Accessistis, si heureusement imité par Chastelain, du Gaudeamus romain : Lebeuf a bien rarement approché de ce modèle dans ses

 

(1) Lebeuf.   Traité historique et  pratique sur le Chant  ecclésiastique, pages 49 et 5o.

 

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imitations, et quant aux morceaux de son invention, on le trouve presque partout pauvre, froid, dépourvu de mélodie. Les nombreux chants d'hymnes qu'il lui fallut composer sont aussi d'une tristesse et d'une monotonie qui montrent qu'il n'avait rien de cette puissance qui suggéra à Chastelain le chant du Stupete gentes. Enfin, Lebeuf ne sut pas affranchir le chant parisien de ces horribles crochets appelés périélèses, qui achèvent de défigurer les rares beautés qui se montrent, parfois, dans sa composition. Peut-on se rappeler sans indignation que le verset alléluia Veni, sancte spiritus, cette tendre et douce mélodie grégorienne qui a été sauvée comme par miracle dans le Missel de Vintimille, est déchirée jusqu'à sept fois par ces crochets ; on eût dit que Lebeuf craignait que cette pièce, si on la laissait à sa propre mélodie, ne fît un contraste par trop énergique avec cet amas de morceaux nouveaux et insignifiants dont elle est encombrée.

La fécondité de Lebeuf lui fit une réputation. En 1749, étant plus que sexagénaire, il accepta l'offre qu'on lui fit de mettre en chant la nouvelle Liturgie du diocèse du Mans, et vint à bout, dans l'espace de trois ans, de noter les trois énormes volumes dont elle se compose. Ainsi, le même compositeur était en état de fournir un contingent de six volumes in-folio de plain-chant à l'innovation liturgique ! On remarqua, toutefois, que la dernière œuvre de Lebeuf était encore au-dessous de la première. La lassitude l'avait pris à la peine; mais on ne dit pas qu'il ait jamais ressenti de remords pour la part si active qu'il prit au vandalisme de son siècle.

C'est assez parler des nouveaux livres dé chant par lesquels furent remplacées les mélodies grégoriennes ; nous n'ajouterons plus qu'un mot au sujet du trop fameux plain-chant figuré, que nous avons signalé ailleurs à l'animadversion de nos lecteurs, et qui prit une nouvelle vogue à cette époque de débâcle universelle des anciennes

 

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traditions sur le chant. On vit éclore une immense quantité de compositions en ce genre ; d'abord des centaines de proses nouvelles, fades pour la plupart, quand elles n'étaient pas de pures chansonnettes, à la façon de la Régence. Cette époque produisit aussi l’insipide recueil connu sous le nom de la Feillée, qui est encore regardé comme le type du beau musical dans plusieurs de nos séminaires de province. Nous nous bornerons à insérer ici le jugement de Rousseau sur cette ignoble et bâtarde musique dont le charme malencontreux a si tristement contribué à distraire les chantres français de la perte désolante du répertoire grégorien :  « Les modes du plain-chant, tels qu'ils nous ont été transmis dans les anciens  chants ecclésiastiques ,  y conservent une beauté de  caractère et une variété d'affections bien sensibles aux  connaisseurs non prévenus, et qui ont conservé quelque  jugement d'oreille pour les systèmes mélodieux établis  sur des principes différents des nôtres : mais on peut  dire qu'il n'y a rien de plus ridicule et de plus plat  que ces plains-chants accommodés à la moderne, pretintaillés des ornements de notre musique, et modulés sur  les cordes de nos modes : comme si l'on pouvait jamais  marier notre système harmonique avec celui des modes  anciens, qui est établi sur des principes différents. On  doit savoir gré aux évêques, prévôts et chantres qui te s'opposent à ce barbare mélange, et désirer, pour le progrès et la perfection d'un art qui n'est pas, à beaucoup  près, au point où on croit l'avoir mis, que ces précieux  restes de l'antiquité soient fidèlement transmis à ceux  qui auront assez de talent et d'autorité pour en enrichir  le système moderne (1). »

Nous avons dit ailleurs que tous les arts sont tributaires de la Liturgie, et qu'ils prêtent à l'envi leur secours à ses

 

(1) J.-J. Rousseau. Dictionnaire de Musique, tome II, page 96.

 

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pompes sublimes. On vient de voir ce que l'innovation du dix-huitième siècle sut faire du chant ecclésiastique ; les autres arts suivirent la Liturgie dans sa dégradation. Déjà nous avons signalé une décadence dans la dernière moitié du dix-septième siècle ;   elle fut plus  profonde et plus humiliante encore quand les églises de France, en si grand nombre, eurent abjuré les traditions antiques de la Liturgie, pour  se  créer des formes dans le goût du   siècle.   La peinture religieuse, que le dix-septième siècle avait vue descendre de Le Sueur à Poussin et à Mignard, s'abrita sous les ateliers de Boucher et de son école, et on vit les mêmes pinceaux qui décoraient le boudoir des Pompadour et des Dubarri, au temps des petits vers de l'abbé de Bernis, dégrader, par les grimaces de l'afféterie et la mollesse des poses, la sévère majesté et le suave mysticisme des sujets catholiques. La statuaire, non moins appauvrie et tout aussi matérialisée, n'avait plus, pour représenter Marie, que les attitudes niaises de la Vierge de Bouchardon, ou   la grasse  et  forte   prestance   que   Bridan   a su donner à la Reine des Anges jusque dans sa céleste Assomption.

Mais comment de pareilles œuvres (et nous citons ici, par  pudeur, ce que  cette  époque produisit de moins grossier),   comment de pareilles  œuvres  pouvaient-elles être acceptées pour l'ornement des  églises, par les graves personnages qui se délectaient dans ces nouveaux bréviaires si sévèrement expurgés de toutes les licences charnelles du Bréviaire romain ? C'est ici qu'il faut admirer les jugements de Dieu. Il est écrit que  quiconque s'élève indiscrètement par l'esprit tombera dans la chair ;  c'est la loi universelle.   Seulement,  comme les partisans de l'innovation ne sentirent pas toute l'étendue de leur faute, à raison de leur complète impuissance sur les choses delà poésie, Dieu, en permettant que le sens du beau s'éteignît en eux, et les livrant à la merci des artistes dégradés du

 

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siècle  de   Louis XV,   ne permit pas   qu'ils eussent la conscience des profanations  qu'ils leur laissèrent accomplir.   Ils  se livrèrent si complètement et avec une telle abnégation à ces artistes de chair, que le Bréviaire parisien de 1736 lui-même montra sur son frontispice d'ignobles courtisanes affublées des attributs de la Religion. On avait même trouvé moyen de les varier à chacun des quatre volumes, comme pour montrer la richesse du pinceau abruti de ce temps-là.   Le Missel de   1738 offrait aussi à son frontispice une virago lourdement  assise sur des nuages et chargée pareillement de représenter la Religion. La collection de ces diverses  gravures deviendra précieuse un jour, et  comme  monument de  l'horrible familiarité avec laquelle   les artistes d'alors traitaient les sujets religieux, et  comme preuve de  l'indifférence du clergé pour tout ce qui tenait aux arts dans leurs rapports mêmes avec le culte divin. Mais nous devons signaler, comme le dernier    effort    du   scandale, le    frontispice du Missel de Chartres de  1782,   dans lequel la  Vierge immaculée, qui fait la gloire de cette ville et de son ineffable cathédrale, a été outragée avec  une impudeur qui nous interdit toute description.

Cette indifférence pour la forme, dont nous venons de signaler quelques-uns des désolants effets, entraîna aussi, dans les missels et bréviaires nouveaux, la suppression de ces riches et nombreuses gravures qui ornaient jusque-là ces livres,  à  l'endroit  de   l'office  des fêtes   solennelles. L'usage   s'en   était conservé jusqu'au dix-huitième siècle, comme un souvenir des riches miniatures qui animaient les anciens missels et antiphonaires.   Le nouveau Missel parisien de 1738 avait encore les images des fêtes,  mais composées de nouveau par les artistes du temps.  Dans la seconde  moitié  du   dix-huitième siècle,   les  missels du reste de la France gardèrent à grande peine un frontispice gravé, et la plupart se bornèrent au  Crucifix, dont

 

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on n'osa pourtant déshériter la première page du Canon ; heureux encore quand on ne s'avisa pas,comme au parisien de 1738,de rapprocher les bras de Jésus-Christ au-dessus de sa tête, pour l'empêcher d'embrasser tous les hommes. On sait que c'était un symbole cher aux jansénistes, et quelle influence ce parti exerçait, en France, sur le culte divin à cette époque.

Pour l'architecture, le plus divin des arts liturgiques, on s'imagine bien quel dut être son sort, dans ce malheureux âge. H déchut encore de ce qu'il avait été à la fin du dix-septième siècle.  On n'éleva plus de dômes comme celui des Invalides ; car l'église italienne, avec le luxe de ses peintures et de ses marbres, bien que déplacée sous notre climat froid et brumeux, est toujours, quoi qu'on en dise, une église chrétienne. Saint-Sulpice si muet, si nu, si dépourvu d'âme et de mystères, se trouva bientôt trop mystique.   Louis XV  posa la première   pierre de deux nouvelles  églises. L'une, Sainte-Geneviève, dut recevoir une coupole ; mais à condition que le portique du Panthéon d'Agrippa, bâti devant la porte, donnerait le change aux passants, en leur annonçant un temple païen. L'autre,  qu'on doit ouvrir incessamment, semble préparée pour Minerve ; Louis XV avait entendu la dédier à sainte Marie-Magdeleine ;  il est vrai cependant que le plan primitif était totalement différent de celui qu'on a adopté de nos jours. Qu'est-il  besoin de parler de Saint-Philippe-du-Roule,  qu'on bâtit un peu plus tard, sur le modèle parfait d'un temple antique, et de tant d'autres églises qui n'ont ni le caractère païen ni le caractère chrétien ! Mais tel était l'oubli des traditions sacrées, que pas une voix ne s'éleva, pas une réclamation n'eut lieu ; tant la religion, telle que la comprenaient  les  Français, était   devenue étrangère à la forme ; tant était profonde la scission qu'on avait faite avec les siècles de foi !

De là vint aussi cette dégradation des habits sacerdotaux,

 

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mais surtout du surplis, dont les manches, déjà fendues et renvoyées par derrière, vers le milieu du dix-septième   siècle,   s'allongèrent et se séparèrent entièrement, du corps du surplis lui-même, au dix-huitième siècle, et prirent le nom d'ailes, en attendant que le dix-neuvième s'amusât à les plisser de cette façon ridicule et incommode qu'elles ont de nos jours. Quant au bonnet de chœur qui, au commencement du règne de Louis XIII, était encore tel en France que dans les autres églises de la catholicité, le dix-septième siècle, en finissant, avait effacé la saillie de la partie supérieure, et l'avait allongé d'un tiers ; en attendant que le dix-huitième siècle, appointissant cette partie supérieure et allongeant encore le corps du bonnet, préparât cette coiffure ridicule  et gênante qui, de nos jours,  affectant la forme d'un éteignoir, compromet la gravité des fonctions sacerdotales, et fournit gratuitement aux esprits forts l'occasion de déclamer contre le mauvais goût de l'Église catholique.

Cet oubli de l'esthétique religieuse de la part du clergé, devait aussi être attribué à l'esprit rationaliste dont Claude de Vert, organe de son siècle,   s'était fait  l'apôtre.   Aux yeux d'une religion spiritualiste, il n'y a  qu'une seule chose qui puisse relever la  forme, c'est le mysticisme. Mais quand on a ôté aux cérémonies leur objet propre, qui est de sanctifier la nature visible en la faisant servir à signifier expressément les mystères du monde visible, il est facile de concevoir comment le clergé, privé d'ailleurs de l'élément poétique de l'ancienne Liturgie, peut en venir à l'indifférence sur l'art dans ses rapports avec le culte. C'est la raison inverse de ce qui arrivait au moyen âge, alors que le catholicisme spiritualisait la nature matérielle, comme il divinisait la science par le contact de la théologie, et sanctifiait  le gouvernement de la société par les conséquences de la royauté du Christ.

Nous pourrions étendre beaucoup ces considérations ;

 

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mais l'occasion se présentera d'y revenir. Maintenant, nous allons recueillir quelques jugements contemporains sut les nouvelles liturgies françaises, et montrer que les illustres prélats, Languet, de Saint-Albin, de Belzunce, de Fumel etc. ne furent pas les seuls, au dix-huitième siècle, à réclamer en faveur des traditions et à juger avec sévérité l'œuvre des réformateurs.

Le premier que nous avons à produire est, le croirait-on ? Foinard lui-même : il sera d'autant moins suspect Dans son Projet d'un nouveau Bréviaire, ayant à s'expliquer sur les nouveaux essais liturgiques tentés avant 1720, il les flétrit par ces observations qui ne s'appliquent pas moins aux bréviaires des années suivantes.

« Il ne paraît pas, dit-il, que ce soit l'onction qui  domine dans les nouveaux bréviaires. On y a, à la  vérité, travaillé beaucoup pour l'esprit, mais il semble  qu'on n'y a pas autant travaillé pour le cœur (1). » Plus loin, il ajoute ces paroles remarquables :  « Ne  pourrait-on pas dire que l'on a fait la plupart des  antiennes dans les nouveaux bréviaires, seulement  pour être lues des yeux par curiosité et hors l'office (2). »

Ecoutons maintenant l'abbé Robinet, auteur des Bréviaires de Rouen, du Mans, Carcassonne et Cahors. Voie: un aveu qui n'est pas sans prix:  « Ceux qui ont compost  le Bréviaire romain, dit-il, ont mieux connu qu'on ne  fait de nos jours le goût de la prière et les paroles qui  y conviennent (3). »

Le témoignage qui vient après celui de Robinet, dans l'ordre des temps, est celui de Collet, dans son Traité de l'Office divin, dont la première édition est de 1763. Parlant

 

(1) Foinard. Projet d'un nouveau Bréviaire, page 64.

(2)  Page 93.

(3)  Robinet.  Lettre d'un  Ecclésiastique à son Curé sur le plan d'un nouveau Bréviaire, page 2.

 

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de certains ecclésiastiques qui se faisaient autoriser par leurs évêques à dire d'autres bréviaires que celui qu'on suivait dans leur diocèse, sous le prétexte que les nouveaux bréviaires étaient mieux faits, il montre la futilité de ces sortes de caprices :  « L'Écriture, dit-il, les  psaumes, la plupart des homélies, sont les mêmes dans  tous les bréviaires. Si, pour nourrir sa dévotion, on a  besoin des légendes, ou de quelques autres semblables  morceaux, d'un bréviaire étranger, on peut s'en faire  une lecture spirituelle. Mais combien d'antiennes paraissent la plus belle chose du monde, quand elles sont  détachées ; et la plus pitoyable, quand on les rapproche  de la source (1) ! »

Plus loin, il ajoute ces paroles pleines de sens et de franchise :  Un jeune prêtre dira tout haut qu'il récite avec plus de piété le Bréviaire de Paris que celui de son diocèse : mais il dira tout bas que celui de son diocèse est beaucoup plus long que celui de Paris, et que, quoiqu'on ne changeât ni versets, ni répons, il retournerait au sien, si on le rendait beaucoup plus court que celui où il trouve tant de matière à sa dévotion. Après tout, et nous l'avons déjà dit, la vraie piété ne méconnaît point l'ordre. Une pensée commune lui sert d'aliment : moins elle frappe l'esprit, plus elle touche le cœur. Les antiennes de l'office de saint Martin ne sont, je crois, tirées que de Sulpice Sévère. En est-il une seule qui ne puisse servir de méditation pendant une année? Quelle force de sentiment dans ces paroles : Oculis ac manibus in cœlum semper intentus, invictum ab oratione spiritum non relaxabat.... Domine, si adhuc. populo tuo sum necessarius, non recuso laborem... O virum ineffabilem, nec labore victum, nec morte vincendum; qui nec mori timuit, nec vivere recusavit, etc. (2). »

 

(1)  Collet. Traité de l'Office divin, page 92.

(2)  Ibidem, page 106.

 

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L’Ami de la Religion, dans son vingt-sixième tome déjà cité par nous plusieurs fois, et la Biographie universelle, mentionnent un doyen du chapitre de la cathédrale de Montauban, nommé Bertrand de la Tour, homme fort attaché au Saint-Siège et zélé pour le bien de l'Église (1), qui lors de la publication du Bréviaire de Montauban par l'évêque Anne-François de Breteuil, en 1772, attaqua l'innovation liturgique et publia, sur les nouveaux bréviaires, un recueil en XXI articles, formant en tout 397 pages in-4°. L'auteur y traite spécialement des Bréviaires de Paris, de Montauban et de Cahors (2). Nos recherches pour nous procurer ce recueil ont été jusqu'ici infructueuses ; nous nous bornerons donc à insérer ici le jugement de l'Ami de la Religion, qui nous dit que l'Abbé de la Tour n'est pas généralement favorable aux nouveaux bréviaires, et regrette qu'on s'écarte de la simplicité du romain (3).

Nous n'avons pas d'autres témoignages d'auteurs français du dix-huitième siècle à produire contre les nouveautés dont nous faisons l'histoire ; mais ces quelques t lignes prouveront du moins que la révolution ne s'accomplit pas sans réclamations de la part de plusieurs personnes zélées qui unirent leurs voix à celles des illustres prélats dont nous venons de rappeler les noms. Les aveux de Foinard et de Robinet ne laissent pas non plus d'avoir leur mérite. Si, d'un autre côté, nous voulons rechercher quels jugements on porta, dans les pays étrangers, sur les graves changements que le dix-huitième siècle vit s'introduire dans le culte divin, chez les Français, nous avons

 

(1)  L’Ami de la Religion, tome XXVI. Sur la réimpression du Bréviaire de Paris, page 294.

(2)  On se rappelle que le Bréviaire de Cahors est celui de Robinet, suivi aussi à Carcassonne et au Mans.

(3)  L’Ami de la Religion. Ibidem. —Les mémoires canoniques et liturgiques de l'abbé de la Tour ont été publiés en 1855 dans le septième volume de ses œuvres, réimprimées par l'abbé Migne. (Note de l'édit.)

 

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peine à rassembler quelques témoignages exprimant ce jugement. La raison en est claire ; d'abord, parce que les étrangers ne sont pas obligés d'être au fait de toutes les fantaisies qui nous passent dans l'esprit ; ensuite, parce que, entendant parler d'usages liturgiques particuliers à la France, et n'ayant, la plupart, jamais eu entre les mains les nouveaux livres, ils s'imaginent, ainsi que nous avons été à portée de le voir nous-mêmes chez plusieurs personnes d'un haut mérite, et à Rome même, que ces usages sont, non seulement antérieurs à la Bulle de saint Pie V, mais remontent à l'antiquité la plus reculée. Néanmoins , nous sommes en mesure de produire l'avis de trois savants  étrangers, deux italiens et un espagnol.

Le premier est l'immortel Lambertini, depuis pape sous le nom de Benoît XIV. Dans son grand ouvrage de la Canonisation des Saints (1), il juge les nouveaux bréviaires sous le rapport de la compétence des évêques qui les ont promulgués, et reprend sévèrement Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons, Grancolas et Pontas, d'avoir soutenu d'une manière absolue qu'il est au pouvoir des évêques de changer et de réformer le bréviaire, sans distinction des diocèses où le Bréviaire romain a été suivi et de ceux dans lesquels la Bulle de saint Pie V n'a point été reçue. Cette question ayant rapport principalement au droit de la Liturgie, nous réservons l'explication et le développement de ce passage de Benoît XIV, pour la partie de notre ouvrage où nous devons traiter spécialement cette matière.

Catalani, dans son savant commentaire pontifical romain, publié en 1736, s'exprime avec une sévérité que nous ne saurions traduire, au sujet des évêques qui eurent le  malheur de donner  leur confiance à des hérétiques,

 

(1) De Servorum Dei Beatificatione et Beatorum Canonizatione, lib. IV, part. II, cap. XIII.

 

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pour rédiger le bréviaire de leurs églises : Jam praesertim pro auctoritate breviarii Romani plura possent afferri testimonia quibus abunde ostendi posset, quanta fuerit nuper quorumdam episcoporum insignis audacia atque insolentia, dum illud, inconsulto Romano pontifice, non modo immutarunt, sed et fœdarunt, hœreticisque ansam dederunt constabiliendi suas pravas sententias (1).

Enfin, l'illustre jésuite espagnol, Faustin Arevalo, dans la curieuse dissertation de Hymnis ecclesiasticis qu'il a placée en tête de son Hymnodia Hispanica, après avoir rapporté la doctrine de Benoît XIV sur le droit des évêques en matière de Liturgie, ajoute:  « J'ai feuilleté plusieurs de ces nouveaux bréviaires français, et j'y ai trouvé  beaucoup de choses qui m'ont semblé dignes d'approbation et de louanges ; cependant ces choses ne m'ont  point fait prendre en dégoût le Bréviaire romain ; j'ai  même commencé à l'en estimer davantage, depuis que  j'ai parcouru plusieurs de ces divers bréviaires, et je  ne sais comment il se fait que les parties les plus excellentes dans ces derniers sont tirés du Bréviaire romain  lui-même, ou composées sur son modèle (2). »

Le langage d'Arevalo est un peu moins doux sur les nouveaux bréviaires, dans cette critique des hymnes de Santeul que nous avons placée à la fin du présent volume.  Il a paru en France, dit-il, dans le cours de ce siècle,  tant de nouveaux bréviaires, et on indique dans le  Mercure de  France, dans le Journal de Dinouart et

 

(1)  Catalani. Commentarius in Pontificale Romanum, tome I,  p. 189.

(2)  Nonnulla ego istiusmodi breviaria pervolutavi, ac multa reperi in eis, quas approbatione, et laude digna mihi visa sunt; non idcirco tamen breviarii Romani me tœdet, imo pluris hoc habere cœpi, ex quo diversa alia perlcgi, ac nescio quo pacto partes illae, quse in ceteris potissimum eminent, aut ex breviario Romano desumptse sunt, aut ad hujus similitudinem effictae. (Arevalo, Hymnodia Hispan., page 211. Dissert. de Hymnis eccles., § XXXII. )

 

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dans la Bibliotheca ritualis de Zaccaria, un si grand  nombre d'opuscules et de dissertations sur des offices  particuliers, des formes d'heures canoniales, des litanies  et des hymnes récentes à la Vierge, qu'on serait tenté  de craindre qu'en France, de même que les femmes inventent sans cesse de nouvelles modes pour leurs habits,  ainsi les prêtres inventent chaque année de nouveaux  bréviaires qui leur plaisent par le seul attrait de la nouveauté. (1) »

Mais il est temps de mettre fin à ce chapitre par les conclusions suivantes :

1° Tel fut donc le bouleversement des idées au dix-huitième siècle, qu'on vit des prélats combattre des hérétiques, et en même temps, par un zèle inexplicable, porter atteinte à la tradition dans les prières sacrées du missel ; confesser que l'Église a une voix qui lui est propre, et faire taire cette voix pour donner la parole à quelque docteur sans autorité.

2° Telle fut la naïve outrecuidance des nouveaux liturgistes, qu'ils ne se proposèrent rien moins, et ils en convenaient, que de ramener l'Église de leur temps au véritable esprit de la prière ; que de purger la Liturgie des choses peu châtiées, peu exactes, peu mesurées, plates, difficiles à prendre dans un bon sens, que l'Église, dans les pieux mouvements de son inspiration, avait malencontreusement fabriquées ou adoptées.

3° Telle fut, par le plus juste de tous les jugements, la barbarie dans laquelle tombèrent les Français sur les choses du culte divin, l'harmonie liturgique étant détruite,

 

(1) Tot nova Breviaria hoc seculo in Gallia prodierunt, tot opuscula, et dissertationes de officiis singularibus, de precibus horariis universe, de litaniis, hymnisque recentibus Deiparae in Mercurio Gallico, in Diario Dinouartii, in Bibliotheca rituali Zachariae indicantur, ut possit aliquis subvereri ne in Galliis, ut feminœ novas vestium formas, ita sacerdotes nova breviaria quotannis inventant, in quibus vel sola novitas placeat.

 

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que la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture, qui sont les arts tributaires de la Liturgie, la suivirent dans une décadence qui n'a fait que s'accroître avec les années.

4° Telle fut la situation fausse dans laquelle les novateurs placèrent la Liturgie en France, qu'on les entendit eux-mêmes rendre témoignage contre leur œuvre, et s'unir aux partisans de l'antiquité qui regrettaient la perte des livres grégoriens.

 

 

 

 

 

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