Chapitre II
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CHAPITRE II LOUIS RICHEOME (1544-1625)

 

 

I. La littérature pieuse en France avant l'Introduction à la vie dévote. —  Importance de Richeome parmi les autres précurseurs de François de Sales. — Sa naissance et son éducation. — Jean Maldonat. — L'imago primi saeculi. — Carrière de Richeome.

II. Oeuvres polémiques. — La Compagnie de Jésus et ses adversaires. — Richeome, les jésuites et le siège de Henri IV.

III. Les dauphins du Catéchisme royal. — Caractère littéraire et attrayant des ouvrages spirituels de Richeome. — La Peinture spirituelle. — Promenade pittoresque autour d'un couvent. — Le roman de Lazare. — L'esprit d'enfance.

IV. Les images religieuses. — Tableaux et estampes de saint André au Quirinal. — Richeome et ses illustrateurs. — Les Tableaux sacrés. — Le cheval d'Abraham. — L'ange d'Elie.

V. Plaisir et piété. — Esprit d'émerveillement et de joie. — Les merveilles des jardins. — Le glaïeul et le lys. — L'arche de Noë. — Le coeur des bêtes. — Bataille d'abeilles. — La « lézarde » et le singe.

VI. Richeome moraliste. — Clairvoyance et bienveillance. — L'humour de Richeome. — Orgueil des théologiens. — Vanité des habits. — Le banquet burlesque.

VII. Optimisme chrétien. — Beauté de l'homme. — Le visage et les mains, — Hymne au franc-arbitre. — Excellence du désir de la gloire. — La concupiscence. — Richeome et Bossuet. —L'appareil de l'âme au combat. — L'adieu de l'âme laissant le corps.

VIII. Richeome écrivain. — Diversité de ses dons. — Son ars dicendi. — Son amour pour tous les mots de la langue. — Richesse de son lexique. — Fascination du détail. — Richeome et le génie de François de Sales.

 

I. On admet communément que saint François de Sales enseigna, le premier chez nous, aux simples fidèles, la « vie dévote », c'est-à-dire, la vie parfaite. « Quand il composait son admirable Introduction à la vie dévote, écrit Jacquinet, saint François de Sales faisait une chose entièrement nouvelle; il écrivait en français, pour les mondains,

 

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sous forme familière et dans le langage du monde lui-même, un traité de morale pratique, s'appliquant à tous les détails de la vie, dans toutes les conditions sociales... Ce genre d'écrit religieux était encore à créer (1). » Etrange assertion et qui paraîtrait plus que paradoxale si l'on prenait garde aux conséquences qu'elle renferme. Ainsi, depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à 1609, tous les moralistes chrétiens de langue française n'auraient écrit, ou à peu près, que pour les couvents ! Rien de plus invraisemblable, rien de moins exact. Avant François de Sales, on a vu des centaines d'introductions à la vie dévote, écrites en français et qui s'adressaient à tout le monde. fendant les trente dernières années du XVI° siècle et les toutes premières du XVII°, des prêtres, des religieux, — notamment les Chartreux de Bourgfontaine, des laïques enfin ont mis en notre langue presque tous les grands mystiques, de saint Denis à sainte Thérèse. Nous reviendrons en son lieu sur ce point d'une importance capitale. Mais, en dehors de ces textes plus sublimes qui atteignaient alors jusqu'à de simples villageoises, une foule de livres pieux circulaient par toute la France. Ajoutez à cela quantité de cahiers manuscrits ou de feuilles volantes. François de Sales ne faisait rien non plus de nouveau lorsqu'il rédigeait, pour l'usage particulier de ses pénitentes, ces petits « écrits », qui, à peine retouchés et complétés, sont devenus l'Introduction à la vie dévote.

Original, certes, unique, mais à la façon de Corneille qui ne fut pas le premier à écrire des tragédies. Le génie et la sainteté renouvellent tout. Pour le reste, objet, méthode, esprit, doctrine, François de Sales a eu, non seulement dans le passé chrétien, mais chez les modernes, de très nombreux précurseurs. Parmi ces derniers, un seul me semble mériter vraiment d'être remis en lumière. C'est le jésuite Louis Richeome, jadis fameux et que ses

 

(1) JACQUINET. Des prédicateurs au XVII° siècle avant Bossuet, p. 77.

 

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frères appelaient le Cicéron français. En lui; je voudrais peindre, sinon le premier — sait-on jamais qui est le premier en quoi que ce soit? — du moins le plus remarquable représentant de l'humanisme dévot avant François de Sales. Celui-ci du reste n'a pas ignoré ce devancier qu'il devait si vite et si complètement éclipser. « Cet auteur, dit-il, dans la préface du Traité de l'Amour de Dieu, est tant aimable en sa personne et en ses beaux écrits qu'on ne peut douter qu'il le soit encore plus écrivant de l'amour même (1). » « Aimable » va bien à Richeome et je ne doute pas qu'on le trouve, en effet, assez attachant. Nous lui demanderons surtout de nous renseigner sur l'orientation, sur les disciplines pieuses et de son époque et des jésuites français.

Né à Digne en 1544, et de vingt-trois ans plus âgé que le futur évêque de Genève, Richeome s'est toujours fait gloire de sa qualité de provençal qu'il mentionne ordinairement à la première page de ses livres. C'était, si l'on veut, la mode du temps, mais il s'y tient plus que d'autres, évoquant d'ailleurs volontiers les souvenirs de son pays. Il oppose quelque part, et non sans fierté, aux citrons italiens les prunes de Brignoles et les figues de Marseille (2) Son style ne perdra jamais l'accent natal. Richeome avait pourtant quitté Digne d'assez bonne heure, attiré par les écoles de Paris. En 1564, on le voit au collège de Clermont parmi la jeunesse universitaire qui se presse aux leçons de Maldonat. Un an après, il entre chez les jésuites où, par un insigne privilège, il retrouve le même Maldonat, comme directeur spirituel et comme professeur de théologie. A cette date, la Compagnie de Jésus, canoniquement fondée en 1640 par la Bulle de Paul III, Regimini militantis, n'avait pas encore atteint le milieu de ce « premier siècle »

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, t. IV, p. 6.

(2) La Peinture spirituelle, pp.471-472. N'ayant pu me procurer les premières éditions de ce livre, je renvoie au t. II des Oeuvres complètes de Richeome.

 

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dont l'imago étalée par elle avec trop de faste en 1640, égaiera si joliment et si méchamment le début de la cinquième Provinciale. « Allez, anges prompts et légers ! (1) » Que Port-Royal et ses amis en pensent ce qu'ils voudront il y eut alors, coup sur coup, chez les jésuites, trois générations de géants dont les fabuleuses prouesses éclateront à tous les yeux, lorsque, soit la Compagnie, soit le catholicisme moderne auront enfin trouvé leur historien. Après tout, l'imago primi sæculi n'avait fait que développer; avec une emphase un peu ridicule, ce que Montaigne, un assez bon juge, avait écrit dans ses notes de voyage. « C'est merveille, dit-il, combien de part ce Collège (le Collège romain, séminaire et forteresse de la Compagnie) tient en la chrétienté ; et crois qu'il ne fut jamais confrérie et corps parmi nous qui tint un tel rang... Ils possèdent tantôt toute la chrétienté; c'est une pépinière de grands hommes en toute sorte de grandeur. (2) »

Inférieur à ses maîtres et à ses modèles des deux premières générations, mais digne d'être célébré tout après eux, Richeome avait vécu dans leur intimité et n'était pas homme à négliger une telle grâce.

 

J'ai noté en cette compagnie, écrira-t-il sur ses vieux jours.., plusieurs savants personnages. J'ai connu, en France, Jean Maldonat, espagnol, réputé à bon droit un des plus doctes de son temps. J'ose assurer qu'il avait l'humilité en plus haut degré encore que la science. C'était un lion en chaire, un agnet en conversation ; plus que docteur, enseignant et disputant, moindre que novice, conférant avec ses frères... J'ai connu Jacques Tyrius, écossais, qui a enseigné à Paris, de même temps, plusieurs années, la philosophie... Il était aussi très humble, même à confesser ce qu'il ne savait pas. J'étais alors écolier théologien et ayant un jour demandé à mes régents de m'éclaircir de certain doute, je m'adressai encore à lui. Il me

 

(1) Sur la fameuse Imago primi saeculi, Maynard a dit tout ce qu'il fallait dire, dans son édition des Provinciales, t. I, pp. 215-217.

(2) Édition Querlon,t. II. p, 177. Cf. PRAT, Maldonat et l'Université de Paris, p. 482.

 

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répondit net qu'il ne l'entendait pas lui-même, réponse qui me contenta plus que les autres qu'on m'avait données... J'ai connu Jacques Salès, d'Auvergne... J'ai connu ici, à Rome, Christophe Clavius, allemand... J'ai vu tous ceux-là de mes propres yeux (1).

 

 

Mais celui qu'il a vu de plus près et le plus longtemps, à l'âge avide et souple où le culte de nos héros nous façonne, c'est bien le grand homme dont il a placé le nom en tête de sa liste glorieuse. L'humanisme dévot n'a pas à rougir de ses origines, puisque, par l'intermédiaire de Richeome, il se relie à Jean Maldonat.

Ses études achevées, Richeome fut envoyé à l'Université de Pont-à-Mousson qui était alors un des foyers de la renaissance catholique, puis à Dijon où il fonda le collège qui devait plus tard compter Bossuet parmi ses élèves. Fin, sage, ferme et bénin, ce provençal était né pour gouverner. Pendant les quarante dernières années de sa vie, il n'a pas cessé d'occuper les plus hautes charges de son ordre, à Lyon, à Bordeaux, à Rome où il résida comme « assistant » de France, de 1607 à 1616. Il mourut à Bordeaux en 1625. Je n'ai pas vu de portrait de lui, mais ses ouvrages nous le montrent au naturel et ce naturel me paraît charmant (2).

 

(1) L'Académie d'honneur, pp. 89-90.

(2) La bibliothèque de Bordeaux garde plusieurs des lettres que lui adressaient ses frères, plus jeunes que lui et qui avaient vécu sous ses ordres. M. Bertrand en a publié plusieurs. Elles nous montrent que Richeome était bien l'homme de ses livres. Tous lui parlent avec une vénération attendrie et la plus affectueuse franchise. On en peut juger sur ces ligues touchantes que lui envoie un jésuite bordelais, le P. Fr. Mosnier. Sachant son vieux maître installé à Bordeaux, Mosnier aurait eu double joie à revenir dans sa ville natale, mais l'obéissance le fixant à Lyon lui-même « ne me suis pas voulu transporter si loin, écrit-il, sans prier l'ange gardien de mon pays, par le crédit que m'y peut avoir donné la nature, d'y traiter et conserver Votre Révérence mieux que moi-même, faisant pour moi-même je n'y révère pas ses cendres en un tombeau, devant que j'aie longuement joui de sa présence en sa chambrette, et renouvelé l'usufruit de nos entretiens de Rome. C'est le voeu que j'appends volontiers ou à l'autel de l'Eglise ou à l'oratoire de V. R., ici ou de là ; car aussi bien n'en suis-je ici éloigné que d'un pas, ayant été logé en ce collège de Lyon, dans la chambre de V. R., que m'attendrit grandement en la mémoire de l'avoir vue par le passé ou le désir de la voir à l'avenir ». A. DE LANTENAY (BERTRAND). Mélanges de biographie et d'histoire, Bordeaux, 1885, p. 303.

 

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II. Dans ses dernières années, Richeome avait préparé une édition-revue de ses Oeuvres complètes qui parut, après sa mort, et qui est dédiée à Richelieu (1628). Le second de ces énormes in-folio renferme les écrits spirituels ; le premier, les Oeuvres de combat contre les ennemis de l'Église et surtout des jésuites. C'est par ces dernières Oeuvres que Richeome garde, aujourd'hui encore, l'ombre d'une place dans notre histoire littéraire et religieuse, ayant constamment ferraillé contre des personnages qui survivent eux aussi tant bien que mal, Étienne Pasquier, Servin et Arnauld, Arnauld le burgrave, « le père de tous les nôtres » comme dit Sainte-Beuve. Quand je faisais le tour des bouquinistes pour leur demander du Richeome, au lieu de la rarissime Peinture spirituelle ou de l'Académie d'honneur, on m'offrait invariablement la Plainte apologétique, la Chasse du renard Pasquin, ou d'autres écrits d'où se dégageait une même odeur de poudre et dont mes études pacifiques n'avaient que faire. Non pas que ces livres-là manquent de saveur. Richeome fut un des bons polémistes de son temps. Charles Nisard, libéral, érudit, mais qui lisait vite, le trouve d'une violence inouïe'. Je n'ai pas eu la même impression. Moins truculent et moins extravagant que Garasse, Richeome me paraîtrait plutôt courtois et discret. Aussi bien, plusieurs oublient-ils que, dans ces duels homériques, les jésuites ne faisaient que se défendre et contre des querelleurs sans scrupules, décidés à les étrangler par tous les moyens, d'ailleurs maladroits en diable et qui allaient au-devant des verges. De quoi se mêlent-ils, par exemple, lorsqu'ils reprochent aux Constitutions des jésuites — c'est

 

(1) CHARLES NISARD. Les gladiateurs de la république des lettres... II, p. 293 : « Affreux libelle dit-il au sujet de la Chasse du renard Pasquin découvert et pris en sa tanière, dont Pasquier s'est amusé à compter les injures, doutant « s'il fut jamais p... au plus débordé b... du monde qui se débordât tant en injures que ce jésuite. » — Gracchus de seditione quaerens. Je n'ai pas lu le renard Pasquin, l'autre in-folio de Richeome m'ayant assez occupé. Mais les quatre ou cinq écrits polémiques de lui que je connais bien, me paraissent relativement modérés.

 

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leur leit motiv — d'être contraires à la doctrine et au droit de l'Église? Qu'en savent-ils et qu'est-ce que cela peut bien leur faire? Pasquier ne semble-t-il pas assez ridicule lorsqu'il adjure les jésuites de « ne rien innover à notre Église catholique, apostolique et romaine » ; Richeome n'a-t-il pas les rieurs pour lui, lorsque, ayant cité cette ligne essoufflée, il ajoute : « Oh ! qu'il a de la peine de bien prononcer ces trois mots » ? (1)

 

Il se glorifie, écrit ailleurs Richeome, d'avoir dit que notre ordre n'est ni séculier, ni régulier, et partant qu'il est hermaphrodite, qui est tirer une affirmation de deux négations par une dialectique non ouïe ; autant que si quelqu'un disait : l'homme n'est ni cerf, ni biche, donc il est cerf et biche ensemble, car l'hermaphrodite contient les deux sexes. Aussi bonne logique que celle de l'avocat Arnauld qui avait dit sur un même sujet : les jésuites ne sont ni séculiers, ni réguliers ; que sont-ils donc ? Ils sont espagnols. Il pouvait aussi rondement fermer sa conclusion et dire : ils sont donc suisses ou péruviens (2).

 

 

S'il y a plus fin, à qui la faute? Quoi qu'il en soit de ces discussions fastidieuses, ce qui fait le plus d'honneur à la stratégie de Richeome et des jésuites, est d'avoir hardiment saisi de leur cause le roi lui-même, qui ne les connaissait pas encore et ne leur voulait aucun bien. Très humble remontrance et requête des religieux de la Compagnie de Jésus, au roi très chrétien de France et de Navarre, Henri IV, en 1598, au lendemain de la Ligue, ce titre d'un des premiers livres de Richeome était, à lui seul, un trait

 

(1) Plainte apologétique, p. 347.

(2) Plainte apologétique, pp. 3,5-316. Les jésuites sont un Ordre mendiant. Le Pape leur reconnaissant ce caractère, ni Pasquier ni moi nous n'y pouvons rien. Là-dessus l'imprudent Pasquier leur oppose qu'onques de sa vieil ne les a rencontrés en posture de demander l'aumône. « Cuidant obscurcir ce qu'il voit être louable, répond Richeome, il déclare sa vergogne et le peu de soin qu'il a eu de bien faire aux pauvres ; car, non seulement, il n'a donné aucune aumône à nos profès de Saint-Louis, à Paris, où ils l'ont demandée l'espace de quatorze ans, sin il n'a pas su s'ils la demandaient. » Plainte apologétique, p. 363. Naïveté voulue et revanche anticipée du jésuite des Provinciales.

 

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de génie. Suspects de longue date au fils de Jeanne d'Albret, chassés de plusieurs provinces après l'attentat de Châtel, les jésuites s'adressent tout haut, publiquement, librement, cordialement, à la sagesse, aux meilleurs instincts de ce diable d'homme, duquel on pouvait à la fois et tout craindre et tout espérer. Richeome avait deviné le roi. Ecoutez comme il lui parle :

 

Sommes-nous, pour être religieux, plus barbares que les barbares mêmes., que les cannibales et mamelus, qui, ne sachant rien faire que haïr, néanmoins aiment leur prince ?

 

Il l'aime vraiment, déjà, et cela se sent rien qu'au rythme de la phrase. Le livre entier respire la même fierté confiante. Plus rusé à lui seul que tous les jésuites, Henri IV ne peut se tromper à de tels accents.

 

Qu'ils disent hardiment, qu'ils publient ces millions , ces gazes, ces draps d'or, ces richesses orientales qu'ils ont trouvées (dans nos maisons)... Nous confessons néanmoins que nous avions deux grands trésors, et aussi opulents et riches qui fussent, non seulement en votre royaume, mais encore en toute l'Europe. C'étaient deux bibliothèques... notre arsenal, notre munition, notre grand magasin, notre grand trésor et richesse. Ces deux trésors, Sire, nous avons perdus avec un extrême regret. Pour le reste nous avons été réduits bien avant à la besace, et c'est ainsi que nous sommes riches, en n'ayant rien et en perdant tout (2).

 

N'est-ce pas ainsi que parle la nature ? On ne saurait être, en l'espèce, ni plus émouvant, ni plus adroit. Que redouterait Henri IV de ces hommes qui n'ont pas d'autre passion

 

(1) Très humble remontrance..., p. 27.

(2) Ib., pp. 76-77. Il parle des deux bibliothèques de Paris, celles de la maison professe de Saint-Louis, léguée aux jésuites par le cardinal de Bourbon, celle du collège. On sait que la maison professe hérita plus tard des livres de Huet. Sur le pillage des bibliothèques dont parle Richeome. cf. Prat, Recherches historiques sur la C. de Jésus en France du temps du P. Coton, Lyon, 1876, I, p. 191. Passerat eut, dit-on, sa bonne part du butin.

 

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que leurs livres ? Plus direct et plus vif, ce qui suit est encore plus fort.

 

Il (un des libellistes anti-jésuites avise Votre Majesté de se garder de nous mieux que Jules César ne se garda de Brutus... L'avis calomnieux et la comparaison criminelle ! Car, combien que Votre Majesté ait la vaillance et clémence commune avec César, si n'a-t-elle rien de commun avec lui en ce qui fit tramer la conjuration contre lui, ni nous, Dieu merci ! avec les conspirateurs. César, ayant envahi la majesté de t'empire romain et asservi la liberté de sa patrie, contre le droit des gens, il jeta le flambeau de haine dans le coeur de ses compatriotes impatients et arma leur audace et leur main contre sa personne. Votre Majesté est entrée par la porte qu'il fallait entrer en son royaume et n'a rien envahi d'autrui, rien acquis par son épée en France qu'elle ne tînt par droit héréditaire de sang royal. Nous vous comparions à César en clémence et vaillance qui sont les seules qualités qui l'ont rendu recommandable. Celui-ci, contre le commun langage de tous, appelle cette clémence, sotte bonté et lie la comparaison en ce qui est seul odieux, vous avertissant de vous garder plus sagement que César, comme s'il y avait une même cause de craindre! Et vous garder, Sire, de qui ? Des jésuites, des religieux, gens de bréviaire, de livre et de plume, aussi semblables à ces romains, les ennemis de César que les brebis aux lions et les tourterelles aux sacres !

Mais qu'a cet homme à composer telles comparaisons, à si souvent inculquer ces mots de tyran, odieux à tout prince et peuple bien né et notamment aux français ? Mots qui ne peuvent être proférés, comme il les profère, sans injure devant un roi. Et toutefois il n'y a presque page en ce franc discours où il ne fasse quelque mention de tyran, aussi bien que d'assassin, d'attentat et de meurtre. Et semble voir qu'il est en délices quand il trempe sa plume au sang et qu'il est marri que vous soyez bénin (1).

 

Qu'on lise ce passage à haute voix et qu'on en remarque la composition, le mouvement, le rythme. « Nous vous

comparions à César... Et vous garder, Sire, de qui ?... » Ne dirait-on pas d'un discours de Tite-Live? Rhétorique

 

(1) Plainte apologétique..., pp. 185-187.

 

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supérieure, mais d'un homme qui regarde bien dans les yeux et celui qu'il veut convaincre, et l'adversaire qu'il veut perdre ; qui sait admirablement le point faible d'un roi soupçonneux ; qui devine enfin tout le programme de cette politique pacificatrice à laquelle Henri IV va se rallier. Tyrans et couteaux, il faut que jusqu'au vocabulaire de la Ligue, tous ces maudits souvenirs soient effacés de la mémoire du peuple. Honte à l'imprudent, au mauvais français qui remue ces images dangereuses ! Avec cela nulle platitude. Sous la plume d'un jésuite, cette quasi-absolution de Brutus est bien remarquable. Mais quoi! Richeome ne discute pas, dans l'abstrait, sur le régicide, comme Mariana va bientôt le faire. Châtel n'est pas Brutus : le roi de France, en chair et en os, n'est pas un tyran.

Ainsi commença, dès 1598, le siège de Henri IV par les jésuites. Lorsque nous en viendrons au grand ami de Richeome, au P. Coton, nous raconterons la seconde phase de cette histoire et nous verrons mieux alors que ces incidents, menus en apparence, touchent en réalité de très près aux destinées religieuses de notre pays. Si je parle d'un siège et dans les règles, je n'y mets aucune malice. Il est très clair que cette opération, entamée par les écrits de Richeome, poursuivie, achevée par le génie et la séduction personnelle du P. Coton, a été savamment concertée entre les principaux de la Compagnie. Très délibérément, et non pas, je le crois, sans avoir rencontré chez leurs propres frères d'assez vives résistances, Richeome, Coton et les autres, oubliant le passé de Henri de Navarre, ont pressenti, ont escompté l'avenir de Henri IV. Rompant d'un geste décisif avec les défiances hargneuses qui sévissaient encore partout et qui menaçaient d'ergoter sans fin sur la sincérité du nouveau catholique, ils ont fait un large crédit, non seulement à la grâce divine, mais encore à la riche nature, aux nobles instincts du béarnais. Quoi de plus intelligent, de plus patriotique et même de plus chrétien! Pour moi, loin de trouver à reprendre dans cette

 

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politique encore plus généreuse q l'habile, je suis ravi de la voir s'accorder si parfaitement avec les belles idées qui triomphaient alors parmi l'élite du monde chrétien. On peut, je crois, sans trop de subtilité, discerner des analogies profondes entre les initiatives de Richeome auprès du roi, et les autres manifestations sociales, morales, littéraires, pieuses de l'humanisme. Si la conversion du roi restait jusque-là plus ou moins douteuse, la confiance de ces bons français l'aura converti pour de lion. Ainsi, avant eux, d'autres renaissants avaient obligé Platon et Virgile à parler chrétien (1).

III. En 1605, Richeome était venu à la Cour, Coton ayant désiré l'avoir auprès de lui pour le règlement de certaines affaires délicates. On le conduisit chez le Dauphin qui fit en sa présence « la montre de guerre, marchant le premier en chef d'armes » et qui lui dit, en lui montrant le portrait du Pape : « C'est lui qui gouverne l'Église » (2). Jolis souvenirs qui, précieusement ruminés, suggérèrent au jésuite la pensée d'écrire un Catéchisme royal à l'usage du Dauphin. Dans ce livre, Richeome met en scène le Roi, le Dauphin et un Docteur, penchés tous les trois sur des gravures doctrinales qu'on fait

 

 

(1) Je n'avais pas le droit d'en dire plus long sur les écrits apologétiques de Richeome qui resta, jusqu'à sa mort, le défenseur officiel de ses frères, répondant avec une verve infatigable, soit à l'Anti-Coton, soit aux autres libelles de ce genre. Tous ses écrits s'adressent invariablement à Henri IV, ou à Marie de Médicis, ou à Louis XIII. Un des plus curieux est la Consolation envoyée à la Reine, mère du Roi et régente en France, sur la mort déplorable du feu Roi très chrétien de France et de Navarre, son très honoré seigneur et mari. Ce livre, composé à Rome et approuvé dans cette ville, le 15 juillet 1510, est à la fois un panégyrique du prince et un plaidoyer pour la Compagnie. Oraison funèbre, et non sans défauts, mais souvent d'une pénétration et d'une vie singulières. L'éloquence de Henri IV, écrit Richeome « n'était pas une tissure de phrases mignardes et de fleurs de rhétorique, mais un discours nerveux, d'un langage mâle et martial, laconique et sentencieux, prenant sa source d'une profonde prudence et subtilité naturelle. » Pouvait-on mieux dire ? Richeome mériterait aussi d'occuper les historiens. Il fut à Rome un des agents officieux du roi et comme son garant auprès du gouvernement pontifical. L'Espagne veillant au grain, ce n'était pas là une sinécure pour le jésuite français. Cf. Prat. Recherches. III, pp. s94, sq.

(2) Prat. Recherches, II, p. 251

 

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expliquer au petit prince. Soit, par exemple, les dauphins qui prennent leurs ébats dans l'encadrement des gravures.

 

LE Roi. — Mais, mon fils, vous laissez l'exposition de ces petits dauphins qui s'égaient aux ondes, au bas du tableau, et suivent un grand dauphin.

MONSIEUR LE DAUPHIN. —Monsieur, il est aisé de voir que c'est

le peintre qui a donné ce fond du tableau en faveur du Dauphin de France, avec un sens caché et bien notable que j'expose comme et je l'ai appris. Les petits dauphins sont les chrétiens, poissons spirituels et royaux, engendrés es sacrés fonts du baptême... Ce grand dauphin, c'est Jésus-Christ, notre grand poisson, notre roi et conducteur en la mer orageuse de cette vie; et tous ses enfants s'égaient en lui et le suivent, afin de trouver par lui, le port de repos et le salut sur les eaux du ciel. Monsieur, je désire fort être un jour tel dauphin en ce magnifique et éternel royaume.

LE Roi. — C'est un souhait digne de vous, mon fils, je le souhaite encore pour moi-même (1).

 

N'est-ce pas là une jolie méthode et déjà fénélonienne d'apprendre la religion à un enfant. Cette page nous montre du reste assez exactement la manière habituelle de Richeome dans ses ouvrages spirituels. Il regarde ses lecteurs comme de grands enfants que la doctrine, sèche et nue, ferait bâiller. Pas un de ses livres qui ne cherche à captiver l'imagination, qui ne se présente comme une Oeuvre d'art. On trouve deux longs poèmes et quantité de belles histoires dans l'Adieu de l'âme dévote laissant le corps, livre singulier qui me paraît le chef-d'Oeuvre de Richeome (2). La peinture spirituelle ou l'art d'admirer,

 

(1) Le Catéchisme royal, très court, et malheureusement sans les images, de l'édition séparée, se trouve au tome II des Oeuvres, pp. 1025-1037.

(2) Il avait eu le dessein d'insérer dans son livre Le jugement général, toute une tragédie de sa façon et en vers français. Nous le savons par un de ses amis qui lui parle de ce projet et le presse de l'exécuter (cf. les lettres publiées par Bertrand, 1. c., pp. 300-301). L'érudit M. Bertrand dit n'avoir pu retrouver trace de ce drame. Moi non plus, mais ce devait être une Jérusalem détruite dont Richeome cite plusieurs vers dans le Jugement général, p. 205. Pièce de collège, vraisemblablement, et qui par suite a dû être composée avant 1599, puisque, à cette date, le Ratio studiorum ne permet plus que les pièces latines,

 

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aimer et louer Dieu en toutes ses Oeuvres a tirer de toutes profit salutaire, a déjà un titre assez alléchant. Le contenu l'est bien davantage. Promenade à travers le noviciat des jésuites à Saint-André du Quirinal, le livre décrit et commente les « divers tableaux spirituels de grâce et de nature qui se voient » dans cette maison. Viennent d'abord les tableaux de l'église Saint-André; puis ceux du réfectoire « avec les considérations spirituelles du repas corporel » ; puis les chambres et corridors ; puis l'infirmerie et des réflexions sur « les causes morales et naturelles des maladies » ; puis, une longue et délicieuse visite aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux et aux insectes des divers jardins ; enfin, une dernière station dans la petite église Saint-Vital qui se trouvait alors à l'extrémité de la propriété des jésuites. Un très aimable coin de la Rome de 1611 ressuscite ainsi à nos yeux, et nous apprenons, par surcroît, tout ce que l'on peut apprendre de la perfection chrétienne, en faisant le tour de ce paradis (1). Un autre livre de Richeome nous est offert comme une Académie d'honneur, dressée par le Fils de Dieu, au royaume de son Église sur l'humilité, selon les degrés d'icelle, opposés aux marches de l'orgueil. Fastueuse façade à laquelle répond fort convenablement l'édifice. Car Richeome ne ressemble pas à la plupart de ses contemporains ou devanciers — à Pierre Doré par exemple — dont les enseignes enflammées, enluminées ou cocasses couvrent souvent de très abstraites ou d'insignifiantes marchandises. Il tient exactement les promesses de ses titres et souvent il les dépasse. Ainsi dans

 

(1) Tout cela a bien changé depuis Richeome. L'église Saint-André qu'il nous montre a fait place à l'église berninesque de Saint-André du Quirinal. A-t-on placé dans cette nouvelle église quelques-uns des tableaux de l'ancienne, je le croirais, mais je n'ai pas eu le temps de m'en assurer sur place. Saint-Vital est toujours le même ; on l'aperçoit, dans un trou, en descendant de la gare des Thermes, à deux pas du musée. Le livre de Richeome à la main, on peut encore assez aisément reconstituer la maison et les jardins qu'il nous présente, en regardant le Quirinal des fenêtres neuves du Collegio Angelico.

 

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son Pèlerin de Lorette. Les deux premiers tiers du livre sont médiocres. L'âme dévote, représentée par un pèlerin, fait en cheminant les Exercices de saint Ignace. Ombre de fiction que nul détail ne vient rendre vivante. Il n'y a là que des méditations banales, mais soudain, sans que l'on sache pourquoi et lorsqu'on laissait tomber le livre, ce pèlerin, anonyme et fantôme jusque-là, prend un nom, Lazare, un état civil, des yeux, une voix. Il a des compagnons qu'il sème en route et qu'il retrouve dans des circonstances tragiques. Il rencontre des brigands dont l'un, Tristan, finit par se convertir. Du haut d'un arbre, il assiste au plus authentique sabbat. Bref, chacune de ses méditations — car il garde le temps d'en faire et de nous les résumer — est précédée ou suivie de quelque nouvelle aventure, tant qu'enfin, étant rentré au château paternel, il embrasse les siens et court s'enfermer dans un couvent (1).

Pour ne pas tenir certains lecteurs en suspens, je dois vite avouer que ce roman de Lazare est moins amusant que les Trois mousquetaires et le voyage autour de Saint-André du Quirinal, moins attachant que le Voyage autour de ma chambre. Bien qu'ils renferment nombre de morceaux curieux ou même excellents, ces livres n'ont pas été écrits pour l'éternité. Mais là n'est pas la question. Que Richeome ait plus ou moins réussi à égayer la dévotion, peu importe ; l'intéressant pour nous est qu'il ait voulu et constamment voulu l'égayer. Un jésuite, soudant, bon gré mal gré, un roman aux Exercices de saint Ignace, voilà sûrement un fait remarquable et d'autant

 

(1) Pour se déguiser pendant son voyage, le pèlerin a avait changé le nom qu'il portait de son enfance, qui était Aime-Dieu et s'était fait appeler Lazare ». Le Pèlerin de Lorette, p. 333. Cet Aime-Dieu de Richeome ne serait-il pas le frère et le parrain de Philothée. Le livre de Richeome a paru en i6oa et j'ai des raisons de croire que François de Sales l'avait lu. Le rapprochement n'a pas d'autre importance, mais il serait amusant que l'auteur de l'Introduction eût délibérément voulu donner à son héroïne le nom que Richeome avait enlevé à son héros. Dans le fameux Pilgrim's progress de Bunyan — qui n'offre avec le livre de Richeome que des ressemblances très lointaines — le pèlerin s'appelle Chrétien.

 

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plus que, dans ce jésuite, l'Ordre entier consent à se reconnaître. Richeome n'est pas un excentrique, un enfant terrible comme Garasse. Tour à tour et longtemps supérieur de deux des provinces françaises, il a depuis vécu de longues années à Rome, dans l'intimité du général Claude Aquaviva, l'un des personnages les plus marquants de la Compagnie. C'est d'abord pour les novices romains que Richeome a composé sa Peinture spirituelle, et c'est à Claude Aquaviva qu'il a dédié ce livre. Du reste, qu'on ne croie pas qu'en donnant à ses écrits spirituels une forme humainement délectable, cet homme grave cherche simplement à se faire petit avec les petits. Richeome se prend le premier aux fictions qu'il imagine. Ses histoires, ses tableaux, ses promenades, non seulement ne le distraient pas d'une occupation plus sévère, mais encore se mêlent aisément, spontanément à sa prière personnelle. Les aventures de Lazare, comme les jardins du Quirinal l'enchantent, le soutiennent dans sa dévotion elle-même. Enfant, dira-t-on! Mais justement, il se fait gloire de l'être. Quand le vaste mouvement de piété que présentement nous voyons naître atteindra son apogée, l’« esprit d'enfance » ne paraîtra-t-il pas aux Bérulle, aux Renty et à tant d'autres mystiques, l'idéal suprême de la perfection?

Les images religieuses sont une des joies, un des jeux ordinaires de l'enfance spirituelle. Elles enseignent, elles rappellent « profitablement, vivement et délicieusement », disait Richeome, « les vertus, les fruits et les délices » de nos mystères.

 

Il n'y a rien, disait-il encore, qui plus délecte et qui fasse plus suavement glisser une chose dans l'âme que la peinture, ni qui plus profondément la grave en la mémoire, ni qui plus efficacement pousse la volonté pour lui donner branle et l'émouvoir avec énergie

 

(1) Les tableaux sacrés, p. 7. L'avant-propos de ce livre est tout un traité de symbolisme religieux.

 

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A ce mot de « peinture », qui revient souvent sous sa plume, il donnait trois sens, distinguant d'abord la « peinture muette », celle des peintres ou des graveurs; puis la peinture parlante, c'est-à-dire les descriptions littéraires, enfin la «peinture de signification », qui s'applique à dégager des deux premières une leçon morale ou mystique. La division n'est pas nouvelle mais ce qui paraît beaucoup plus original, c'est le goût très vif que montre Richeome pour l'Oeuvre des artistes chrétiens et pour les tableaux imaginaires, pour les visions de l'esprit. Simple, trop jeune de coeur pour s'aventurer volontiers dans la forêt des symboles, les images l'attirent le plus ordinairement par leur beauté propre. Il les regarde ou il les évoque avec une sorte de passion, longuement curieux de leurs moindres détails, même de ceux que d'autres que lui jugeraient profanes. Contemplez, dit-il à ses novices, ce tableau du martyre de saint André, dans votre église, et n'allez pas négliger

 

ce porte-enseigne qui est là debout en morgue et posture d'homme de guerre, ayant la main droite portée derrière et tenant en sa gauche le drapeau romain... Il montre la cour et suite du proconsul qui, possible, n’est guères loin de là. Ce gendarme ne semble pas se soucier beaucoup des paroles et des tourments du martyr (1).

 

Intéressez-vous et par le menu, dit-il encore aux mêmes novices, intéressez-vous à ces belles estampes de la vie de saint Ignace qui ornent vos corridors de Saint-André, à celle-ci par exemple, où l'artiste a représenté l'humiliation du saint fondateur, battu de verges dans une salle de Sainte-Barbe.

 

Ces quatre petits morveux, qui sont là-haut dans cette chaire comme geais en cage, dont les deux assis sur le pupitre, branlent les jambes en enfants sans souci, qu'attendent-ils là ? (2)

 

(1) La Peinture spirituelle, p. 369.

(2) Ib., p. 400.

 

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Il aime si fort à voir des images et à les décrire que lorsqu'il n'en trouve pas assez dans cette maison où il nous promène, il en invente de sa grâce. Il montrera, écrit-il à propos des tableaux qui égaient l'infirmerie de Saint-André, « tant ceux qui y sont, comme autres qui n'y sont pas, que l'auteur décrit néanmoins comme s'ils y étaient (1) ».

Car il était peintre, lui aussi. Par la fécondité, le détail minutieux et l'éclat de ses conceptions, il devait faire l'envie, la joie et le désespoir des artistes qu'il employait à l'illustration de ses livres. En cet heureux temps, éloquence, poésie, peinture, tous les beaux-arts collaboraient aux livres dévots. Richeome envoyait à ses illustrateurs des canevas, des cartons inépuisables. Il disposait des premiers graveurs de l'époque, de Léonard Gaultier, par exemple, mais ceux-ci n'arrivaient jamais à le satisfaire. Il lui aurait fallu un Pinturrichio ou un Gozzoli. Ne les ayant pas, il les supplée, invitant ses lecteurs à enrichir de mille nouveaux traits, à colorier mentalement ces gravures impuissantes (2). Dans l'illustration des Tableaux sacrés de Richeome, Gaultier certes a fait de son mieux pour nous représenter Abraham — ou plutôt Alexandre — rendant hommage à Melchisedech, mais comment aurait-il rendu, avec du noir sur du blanc et dans un espace fort exigu, le bucéphale que Richeome prête au patriarche.

 

(1) La Peinture spirituelle. Table des matières. Aussi ne saurons-nous

jamais si, dans l'infirmerie de Saint-André, parmi les a tableaux des remèdes » était, oui ou non, a cet oiseau égyptien, appelé ibis (lequel) avec son bec se met de l'eau dans les entrailles pour se purger et enseigner la syringue aux apothicaires », ib., p. 433.

 

(2) A la fin des Tableaux sacrés, se trouve un curieux « avertissement » de Richeome qui éclaire les relations entre auteurs et dessinateurs, et le joli problème de l'illustration des livres. « S'il y a quelque chose es tableaux gravés qui ne corresponde aux tableaux parlants (au texte), le lecteur suppléera le défaut de la peinture, s'il lui plaît, la corrigeant avec la parole du texte qu'il suivra en tout, comme meilleure guide du sens de l'histoire » (à la fin, après l'achevé d'imprimer). Hélas ! Richeome aurait-il pu le prévoir? Aujourd'hui, on n'achète plus ses livres que pour les images. Encore se trouve-t-il des brocanteurs sacrilèges pour déchirer et briller le texte, ne garder que les images!

 

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C'est, écrit le jésuite, ce coursier de poil bai-doré, balzan des deux pieds qui montre par la belle façon de tout son corsage qu'il est bien maniant et adroit et digne d'être monté d'un grand capitaine. Contemplez un peu sa tète petite, ses oreilles de rat accrestées, le front décharné et large, marqué d'une étoile droit au remoulin ; le col de moyenne longueur, grêle joignant la tête, gros vers la poitrine et doucement voûté par le milieu ; voyez comment en mâchant superbement son frein, il jette l'écume blanche, ouvrant ses naseaux enflés et montrant le vermeil du dedans (1).

 

Et il continue, dessinant avec la même ferveur paisible les moindres particularités de ce cheval merveilleux, jusqu'à « la corne des ongles lisses, bien arrondie et large ». Telle est sa manière descriptive, deux fois remarquable si l'on se rappelle qu'il écrivait sous Henri IV et que ces

enluminures minutieuses entretiennent sa dévotion. Le genre du reste quoiqu'un peu dur au lecteur moderne est moins monotone qu'on ne croirait. Richeome varie et dose ses effets pittoresques au gré de sa fantaisie personnelle — ainsi pour le cheval d'Abraham — ou selon les convenances du sujet. Ayant par exemple à représenter l'ange qui apporte un pain à Élie, on trouvera presque naturel qu'il donne une page entière à l'ambassadeur céleste et qu'il dessine le prophète en très peu de mots. Voici d'abord l'ange et ses deux ailes.

 

Le peintre lui a fait (aurait dû lui faire, s'il avait été fidèle au carton de Richeome) le visage lumineux, en forme d'éclair représentant par cet éclat, sa nature spirituelle et subtile ; sa perruque volante en arrière est de couleur d'or : il lui a mis aussi des ailes au dos... Vous les voyez étendues en l'air inégalement, l'une montrant le dedans et l'autre le dehors, merveilleusement belles. Les guidons d'icelles et les deux grosses pennes premières sont de couleurs de ver-luisant, comme celles d'un paon ; les autres de même rang sont entremêlées de jaune, orange, rouge et bleu à guise d'arc-en-ciel; les cerceaux et petites plumes qui revêtissent les tuyaux de celles-ci et les autres qui suivent en divers ordres sont riopiolées à

 

(1) Les Tableaux sacrés..., pp. 74, 75.

 

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proportion des premières ; le duvet qui couvre le dos de l'aile est comme une entassure de menues et petites écailles de diverses couleurs mises sur du coton.

 

Ne vous étonnez pas qu'il ait pris le temps de le contempler; le sujet lui commandait une longue pause; en effet, nous dit-il « ce pendant que je parle, le bon vieillard (Élie) dort toujours ». L'ange aura fort à faire pour le réveiller. Une fois sur pied, une fois en route, Richeome ne songe plus qu'à évoquer allègrement les grandes enjambées de ce vif départ.

 

S'il vous plait attendre qu'il soit debout, vous le verrez ceint de sa grande ceinture de cuir sur une soutane cendrée, longue jusques à mi-jambe, couvert d'un petit manteau volant, et qui ne faudra d'obéir... Le voilà debout qui tire ja à grand erre pour gagner la montagne d'Horeb (1).

 

Imaginez une bible illustrée par Richeome dans le goût de cette dernière vignette. Ce serait exquis. Pour les peintures plus travaillées — les naseaux vermeils du cheval ; les plumes « riopiolées » des anges — Richeome a du moins la sagesse et la franchise de ne les compliquer d'aucun symbolisme. Il ne cherche qu'à s'égayer « sur quelque digne sujet... avec honnête récréations ». Dieu, qui veut notre joie, nous a donné, dans la bible et dans l'histoire des saints, un album inépuisable d'images. Le plaisir que nous prenons à contempler, à colorier ces images n'est-il pas, lui-même, une prière ?

V. Cette façon de mêler ainsi les délices naturelles à la vie chrétienne, de faire servir les premières à la seconde, les sanctifiant ainsi et les rendant encore plus délectables, nous aide à saisir l'intime philosophie que Richeome ne formule point mais qui baigne tous ses ouvrages. Le jésuite dirait volontiers de la piété ce que Fénelon a dit de l'éducation : « Il faut que le plaisir fasse

 

(1) Les Tableaux sacrés..., pp. 303-305.

(2) Ib pp. 7, 8.

 

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tout », ou du moins qu'il seconde tout, qu'il germe de tout, qu'il achève tout. Richeome n'élargit pas le chemin étroit, mais il le voit fleuri même aux passages les plus rocailleux. Disposition sainte, héroïque que nous retrouverons chez François de Sales et tant d'autres, jusqu'à la victoire de Port-Royal sur l'humanisme dévot. Dans la cellule où Richeome nous fait méditer, pas une place qui ne soit ou fresque ou vitrail. Libre à vous de préférer le fond d'un puits, mais ne dites pas que l'Arena de Padoue ou que la Sainte Chapelle gênent le vol de la prière. Ainsi encore Richeome nous propose bien les degrés les plus rebutants de l'humilité, mais comme les étapes glorieuses d'une Académie d'honneur : l'honneur, ce roi des plaisirs pour les hommes de son temps. Du reste, ce n'est pas là pour lui un arsenal de recettes, une méthode pédagogique, le dessein un peu naïf d'enduire de miel les bords d'une coupe amère, mais l'expression spontanée de toute l'âme. Cet optimisme chrétien qu'il a appris de Maldonat, et la nature et la grâce avaient préparé Richeome à le comprendre, à l'accueillir, à le vivre. Il aurait eu des peines infinies, il aurait dû se renier lui-même, s'il avait trouvé dans l'enseignement de l'Église quelque raison de mettre en doute la bonté divine, et, ce qui revient au même, la bonté essentielle des Oeuvres de Dieu. « Mon Dieu, je suis content de vous », s'écriait, avec une familiarité sublime, Bourdaloue, Bourdaloue que Sainte-Beuve annexerait volontiers aux jansénistes. Content de Dieu, Richeome l'est plus encore, avec une allégresse plus jeune et plus tendre. « Mes bien-aimés », écrit-il aux novices de Saint-André, vous remercierez Dieu

 

nuit et jour, en santé, en maladie, en prospérité, en adversité, aux champs, aux villes, aux églises, aux cabinets, à chaque pas que vous faites.., prenant matière d'admiration, de dilection et de louange de tout ce que vous oyez et touchez en l'école de sou Eglise et de la nature

 

(1) La Peinture spirituelle.., p. 524

 

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De pareils accents ne trompent pas. Il voudrait envelopper de joie la vie entière des jeunes religieux auxquels il s'adresse. « Son Église », c'est-à-dire, tout le divin révélé, « la nature », c'est-à-dire tout le créé — l'homme compris — s'ils ont le coeur assez pur et assez bon, chacun de leurs pas leur fera trouver quelque nouvelle matière « d'admiration, de dilection et de louange ».

Une pareille disposition correspond sans doute à ce que l'Écriture appelle « l'esprit des enfants » lequel ne peut être qu'un esprit de joie. Joie des yeux, joie de l'esprit, joie du coeur. Mais, chez Richeome et la plupart de ses contemporains, fils de la renaissance raffinée et savante, cet émerveillement joyeux est plus complexe, plus longuement et minutieusement savouré. Certaines de ses « peintures » ressemblent aux aquarelles patientes du premier Ruskin. Sensible à mille beautés, mais surtout, dirait-on, aux plus exiguës, à celles qu'il peut tenir dans la main, caresser de tous ses yeux.

 

N'avez-vous jamais admiré la figure des glaïeuls violets quand ils sont épanis? Avez-vous considéré la posture de leurs feuilles dont trois alternativement courbées en arcade et jointes à la pointe, et trois autres, recourbées et couchées alternativement aussi vers la tige, faisant trois espaces vides, représentent une couronne impériale ? Avez-vous contemplé le velours violet de celles qui se courbent avec les petites broches rangées en long sur le mitan comme ouvrage de frise ou canatil (1).

 

Il renonce à « déchiffrer dignement les figures des tulipes », mais non pas les lys

 

posés dessus leur tige comme dessus un sceptre, épanis à six feuilles, ayant au dedans leurs verges d'argent aux martelets d'or qui sortent du coeur (2).

 

Du lys il décrit aussi les feuilles, les feuilles que nul ne regarde et dont il a suivi, saison par saison, les multiples

 

(1) La Peinture spirituelle..., p, 484.

(2) Ib., p. 464.

 

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aventures (1). Les fruits, les cerises, par exemple, « ces morceaux de gelée délicate (2) », ne l'arrêtent pas moins. Sa plume se fait gourmande pour les célébrer (3). Encore ne dit-il pas tout, car, dans son livre de la Peinture spirituelle où sont les passages qu'on vient de lire, il se borne au seul jardin du Quirinal. Mais que les romains sachent qu'il est d'autres paradis au monde.

 

Combien, leur dit-il, que votre jardin soit riche en une infinité de belles fleurs, si n'en a-t-il pas une infinité d'autres qu'on voit ailleurs... Il vous faudrait au moins être en France, en la bonne ville de Bordeaux, chez ce pieux, docte et grave président Cheysac, qui a fait venir les Indes orientales et occidentales et les richesses de leurs fleurs en son jardin... ou à Montpellier, au jardin du Roi (4).

 

Rapprochés de vingt autres passages analogues, ces derniers mots, d'ailleurs d'un si joli ton, sont plus révélateurs qu'on ne croirait. Ils nous disent en effet la curiosité passionnée de Richeome. Merveilles des plantes, des insectes, des oiseaux, bref de la nature universelle, il se désole de ne pouvoir tout embrasser. Une fleur et la première venue suffit à François de Sales. Richeome les voudrait toutes. Une mouche l'occupe, l'amuse, l'émeut et le désespère.

 

Quel philosophe sera si savant qu'il voie clair la nature, le corps et l'âme d'icelle ; la façon de ses ailerons ; les jointures de ses membres..., les ressorts intérieurs qui lui font remuer et rouler sa tête et ses yeux et mouvoir son petit corcelet ? Qui saura... comment elle se porte droit avec des pieds tortus, comment elle glisse sur une table, ou fond à marches mesurées, comme une galère poussée des avirons sur la surface de la mer ; comment elle entortille ses jambettes devant et derrière, les faisant passer sur sa tête et sur sa croupe, pour donner le fil à son bec et force à son vol ?

 

(1) L'Adieu de l'âme..., pp. 69-70.

(2) La Peinture spirituelle..., p. 471.

(3) L'abricot « gracieux à la bouche » sans doute, mais « moins succulent » que la pèche. La Peinture spirituelle, p. 471.

(4) La Peinture spirituelle..., p. 465.

 

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Et quant on aurait éclairci les mystères d'une seule mouche,

 

qui pourra savoir l'essence de mille autres sortes de mouches et moucherons que nous ne vîmes jamais (1)?

 

Joie des yeux et de l'esprit, mais aussi du coeur, disions-nous. Cette passion de voir et de connaître se tourne à aimer. Qui? Dieu, sans doute, plus que tout le reste et dans tout le reste, mais aussi les créatures, chacune avec le degré de tendresse qu'elle mérite et qu'elle semble nous demander. Richeome veut du bien à toute fleur, mais davantage encore à la plus insignifiante des bêtes. Que l'on compare à sa description du glaïeul ou du lys celle de la mouche ; la première, appliquée, superficielle, un peu froide ; la seconde, vivante, chantante, ailée, attendrie. Ici et là, ce n'est plus la même plume, le même pinceau ; ou mieux, ici, un pinceau, là, une plume ; ici, l'échec fatal du pur descriptif qui ne nous fera jamais voir ce que nous n'avons pas déjà vu — et si nous l'avons vu, à quoi bon nous le faire voir ? là, le plein succès d'un véritable écrivain. Avec des mots, qu'on le veuille ou non, on ne peindra jamais convenablement que des âmes et sur le modèle de la nôtre. Prêter une sensibilité à la plante ou à la pierre, on y viendra plus tard. Le simple Richeome n'y pense pas. Comme un enfant, il colorie son album. Mais les enfants eux-mêmes, les enfants surtout, conversent fraternellement avec les bêtes ; ils les humanisent, si l'on peut ainsi parler. Ainsi feront plus tard, dans l'ordre littéraire, La Fontaine et Francis Jammes. Enfant, poète, artiste comme eux, Richeome, dans l'ordre dévot, les a devancés. Sa « lézarde », que nous verrons bientôt, ferait tout à fait bien dans le Roman du lièvre; son moucheron, que nous allons voir et entendre, vaut celui de La Fontaine.

 

Il n'y a si petit animal que Dieu n'ait armé de quelque

 

(1) L'Académie d'honneur..., pp. 85, 86.

 

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instrument naturel, jusques aux moucherons lesquels nous voyons être montés dessus leurs petites ailes comme sur leur coursier et savoir très bien donner la carrière, sonner la trompette et la lance baissée, joindre et piquer l'adversaire (1).

 

De tels croquis ne sont pas rares dans l'Oeuvre ascétique de Richeome où l'on trouve, au contraire, toute une arche de Noé, ou, pour mieux dire, toute une ménagerie tapageuse, amusante, et, pour nous, bien curieuse. Que l'on puisse en effet découper, dans une série d'ouvrages pieux, les tableaux et les scènes que Richeome va nous offrir et que je prends entre vingt autres du même genre, voilà certainement qui nous aide à mieux connaître la piété même du jésuite et de son époque. Il n'y a pas de ménagerie dans les Essais de Nicole. Sous Louis XIV, on affectera de se voiler la face parce qu'on aura trouvé, parmi les livres de Mme Guyon, deux ou trois comédies de Molière et un volume dépareillé du Don Quichotte. Plus heureux les dévots des générations précédentes qui, sans craindre le scandale, trouvaient matière à récréations innocentes jusque dans leurs livres de dévotion.

Les bêtes de Richeome ont, pour la plupart, un mérite qui n'est pas commun et qui manque souvent, par exemple, aux amies, plus ou moins fabuleuses ou lointaines de Théotime et de Philothée. Le jésuite ne les a pas rencontrées seulement dans l'in-folio de Pline. Il les a vues de ses yeux. Pour les françaises et familières, on peut s'en rapporter à lui. Il les aimait trop pour dédaigner de les regarder : quant aux exotiques, lions et autres, il avait avidement saisi toutes les bonnes fortunes qui les lui montraient, chaque rencontre nouvelle faisant date dans sa vie.

 

Je vis en Avignon, l'an 1592, un caméléon qu'on avait apporté du Portugal (2).

 

(1) L'Adieu de l'âme..., 13o, 131. Rien ne prouve, mais il n'est pas non plus impossible que « le confrère Jean de la Fontaine s, quand il était encore à l'Oratoire, ait feuilleté ce livre de Richeome. L' «excrément de la terre » y est aussi, mais il vient de beaucoup plus loin.

(2) La Peinture spirituelle..., p. 528.

 

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Il écrit ainsi dix ans après cet événement et sans doute il voit encore la longue langue sinistre dardée sur sa proie. Pour peu que des histoires lui paraissent difficiles à croire, il donne ses références. Les sceptiques n'auront qu'à y aller voir (1).

Autre qualité, plus rare encore, ces bêtes ne parlent pas, je veux dire, ne prêchent pas, ou si peu que rien. Leur mérite naturel leur suffit. On pense bien que Richeome a toujours quelque bonne raison pour nous les présenter, mais cette raison, il l'oublie vite (2). Du reste. dans l'utilisation de ses bêtes, il préfère les grandes et simples leçons morales ou philosophiques, aux symboles, ou, comme il dit, aux « hiéroglyphes », en cela beaucoup plus semblable à La Fontaine qu'à François de Sales. Chose amusante, il ne charge guère de symboles officiels que les rares créatures qu'il n'aime pas. C'est ainsi qu'en deux lignes, il congédie le moineau

 

criard, lascif et importun, de peu de vie et de peu de profit, hiéroglyphe d'une âme babillarde, lascive et pécheresse (3).

 

Le plus souvent, il est sobre dans ses descriptions (4). Comme La Fontaine, il se contente de quelques traits

 

(1) « Pour n'être trop long, écrit-il, en une matière si fertile — l'obéissance que nous rendent les bêtes — je veux dire seulement ce que je vis naguères. A Saint-Vaīlier, en Dauphiné, un bon seigneur avait un barbet nommé Gaillard, si bien appris à obéir que, lui baillant un loupin de pain et lui disant : garde, il ne l'eût osé toucher, tout affamé qu'il eût été, et le gardait fidèlement entre ses pattes et jetant parmi quelques soupirs et plaintes sourdes qui montraient bien sa peine, jusqu'à ce que le maître lui disait : pille, auquel mot il était aussi fort obéissant. » (L'Adieu de l'âme..., pp. 92, 93). — Il a dans la Peinture spirituelle (p. 495) une très jolie page sur le fourmi-lion, symbole du diable. Il prend bien soin de dire qu'il a été « spectateur » et « avec plaisir » du manège de ce petit animal « à Loubeinz, maison champêtre de M. de Lancre, conseiller et noble membre du noble parlement de Bordeaux ».

(2) Dans le roman du pèlerin, il raconte, en chasseur passionné, toutes les péripéties d'une chasse. Le récit fini, il songe enfin a à nous relever de terre et tirer de notre chasse corporelle un profit immortel » auquel profit, ajoute-t-il naïvement, « à la vérité nous ne pensions pas. » Cf. le Pèlerin de Lorette, p. 516-531.

(3) La Peinture spirituelle..., p. 489.

(4) Il se hasarde bien encore à colorier, mais certains oiseaux rares et qui ne semblent pas avoir d'autre âme que leurs plumes, « l'oiseau cardinal du Brésil » par exemple et l'oiseau du Paradis. Voici ce dernier tout éblouissant : « petit de corps, aux grandes et longues pennes partout et divinement colorées : sa tête est jaune, son col émaillé d'un vert gai, ses ailes teintes de tanné pourprin et le reste du corps d'or paillé » (Les Tableaux sacrés, p. 25). Plus tard, dans l'Académie d'honneur, Bicheome a ramassé cette peinture en deux mots « jaune-vert, aux ailes de pourpre tanné et sans pieds » (p. 262). Voici le cardinal. « De la grandeur d'une aigrette, au col et bec long et courbé en faucille, et aux jambes longues à proportion, portant le manteau de ses plumes d'une écarlate plus vive et plus éclatante qui se puisse trouver; ayant les bouts de quatre grosses pennes teints du violet de pareille vivacité, etc., etc. » (Académie d'honneur, p. 262).

 

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saisissants. Il va droit à l'âme et, comme il dit, au « cœur » de ses bêtes. Ainsi, de l'autour, de l'épervier et autres semblables, il admire

 

les entreprises belles, le vol grand et hautain, avec un certain sentiment de l'honneur (1).

 

En deux lignes dune noblesse et d'une vigueur peu communes, il nous fait admirer

 

la majesté du gerfaut, ses pointes hautes, ses descentes roides, ses griffades serrées, ses beccades pénétrantes (2).

 

Volontiers, il les met aux prises, racontant ces petits drames avec un mélange charmant d'humour, d'admiration et de pitié. Au début du roman de Lazare, deux essaims d'abeilles se livrent une bataille qui commence, semblable aux jolies images des Münchener Bilderbogen, et qui s'achève dans un fracas d'épopée :

 

Chacun avait son roi qui voltigeait au milieu de ses troupes, beau, luisant et plus gros de corps la moitié qu'aucun de ses soldats et, bourdonnant, les exhortait gravement de se montrer vaillants en la nécessité présente. Il y avait, d'un côté et d'autre, plusieurs bataillons de diverse figure, les uns ronds, les autres carrés, quelques-uns triangulaires, les autres en forme de croissant, tous armés des mêmes armes, qui était une cote d'écailles, et de même courage, tous lanciers montés dessus leurs ailerons.

Le signe donné par un confus bourdonnement de l'un et de

 

(1) Le Pèlerin de Lorette, p. 528.

(2) Ib., p. 528.

 

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l'autre côté, le choc commença, escadron contre escadron, donnant tantôt de front, tantôt par les flancs, ores repoussant ores agressant, d'une si furieuse mêlée et tuerie qu'on voyait en l'air comme une grêle de fèves ou de balles de harquebuse donnant les unes contre les autres et tombant à terre, dru et menu.

 

« C'était fait de ces deux peuples », si Lazare ne les avait

pas séparés, « lui faisant mal » de voir ces bonnes bêtes « se couper la gorge et perdre leur état par cette guerre

civile » (1).

Plus humaines et plus naïvement profondes, les peintures de la « lézarde » et du singe résument presque toute la théologie de la mystérieuse amitié que nous avons, ou que nous devrions avoir pour les animaux.

 

(1) Le Pèlerin de Lorette, pp. 347, 348. Je ne puis me tenir de citer encore, au moins en note, une de ces belles anecdotes. e Un de nos pères me contait, ces jours passés, qu'ayant exposé une fourmi qui était demeurée enclose dans une fiole trois jours, à la bouche de la caverne dont elle était sortie, elle fut aussitôt attaquée de plusieurs qui la pinçaient aussi rudement que la colère de fourmi leur donnait de force à la châtier de son absence et oisiveté. Et tandis qu'on la harassait, quelques-unes rentrèrent dans la caverne, comme allant accuser au consistoire leur débauchée. Enfin en sortit une plus grande de toutes qui saisit de son bec l'échine de cette pauvrette et la porta demi-morte loin de la caverne, comme la banissant de la république. » (La Peinture spirituelle, pp. 493, 494.) Ici, Richeome est pris tout à fait en flagrant délit d'oublier la morale de ses fables. Il a voulu d'abord nous détourner de la paresse, mais bientôt il ne laisse plus parler que sa pitié pour la fourmi victime d'une république sectaire. Il y a plusieurs autres combats d'animaux. Le plus admirable de tous — celui du serpent et de la belette — est malheureusement trop long pour que j'aie le droit de le reproduire. Le serpent est « étendu en plusieurs cercles aux rayons du soleil ». Avant qu'il ait achevé de se « désengourdir », la belette l'a vivement attaqué. Elle « rondait légèrement, sautillant çà et là ». Le serpent s'échauffe enfin à l'escrime a et déjà enflait le col et le levait un pied sur terre, se virait, se traînait, sifflant et dardant la langue à traites et saillies redoublées. La belette.., lui passait dessus et dessous et à travers si vitement qu'elle semblait voler..., enfin la belette... lui planta les dents sur le col joignant la tète et le serra de si près, criant et jetant son urine, que le serpent ayant fait plusieurs tours et retours de son corps, demeura mort sur la place ». (Le Pèlerin de Lorette, pp. 410, 411.) C'est ici le symbole que Richeome oublie, mais tout à fait. D'après Aristote et Pline, c'est pour avoir mâché de la rue que la belette se trouve ainsi de force à vaincre le serpent. On voit les mille symboles possibles. François de Sales aurait comparé cette rue à l'eucharistie qui nous donne la force de terrasser le démon. Richeome a entrevu quelque chose de ce genre, mais l'histoire même l'a bientôt passionné tout entier et, en achevant, il ne sait plus qu'admirer la sagesse du Créateur.

 

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Vous voyez souvent de petites lézardes ramper sur les arbres, parois et parterres de votre jardin. Ce sont hôtesses sans malice et sans dommage. Elles ne vous coûtent rien à nourrir; c'est aux dépens de mouches et de quelques autres bestioles dont elles prennent leur pension, et, pour louage de la maison et usufruit de votre jardin, elles vous donnent sujet de plaisir, en l'inspection de leurs petits corps et en la science que vous apprenez de leur gaillardise, habileté et légèreté à se porter sur terre, et en la muraille contremont, en droite ligne, comme un trait.

Elles se plaisent à regarder l'homme au visage. C'est pourquoi vous les voyez s'arrêter parfois â vous regarder fixement. Ce sont vos lézardes. Je ne veux pas faire venir ici les lézards verts qui courent les champs et les haies, plus gros et plus vaillants beaucoup que ces petites femelles. Seulement, je vous avise, quand vous en verrez, qu'ils sont amis de l'homme et se plaisent fort à le contempler et le défendre contre les serpents (1).

 

Heureux, les novices que de tels préceptes auront formés à la perfection ; heureuses, les bêtes qu'ils auront rencontrées sur leur chemin, et plus encore les âmes qui seront venues leur confier leurs doutes ou leurs angoisses. Tout se tient en effet. A leur discrète façon, les lézardes de Richeome sont molinistes. Port-Royal les accuserait de ne rien comprendre à Saint Augustin.

Le singe gambade et fait ses grimaces dans un chapitre de l'Adieu de l’âme dévote où Richeome a voulu prouver que Dieu, ayant fait « symboliser le corps de chaque chose avec sa forme », notre corps doit être immortel.

 

Les singes, dit-il là-dessus, ont une âme folâtre et ridicule ; ils ont le corps tout propre pour faire rire, retiré au portrait de leur âme. Les uns l'ont du tout escoué (sans queue) et pelé en cet endroit; les autres, comme les guenons, avec une longue et difforme tirasse de queue ; leurs pieds ne sont ni pieds ni mains, semblables néanmoins à tous les deux ; leur face n'est ni visage d'homme ni face de bête, difformément ridée, perlée de verrues, enveloutée de poil follet, la gueule fendue

 

(1) La Peinture spirituelle..., p. 497.

 

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jusqu'aux oreilles, et en somme extrêmement difformes d'une très artificielle et plaisante laideur (1).

 

Négligeons la beauté et limitons-nous à la métaphysique de ce merveilleux tableau. En effet, tout cela va plus loin que l'on ne pense. Richeome admet donc que la mission naturelle et providentielle du singe, que sa raison d'être, est de faire rire. C'est pour ce but que Dieu lui a donné, d'abord une âme « ridicule », c'est-à-dire risible, ensuite le corps le mieux fait pour exprimer cette âme. Sa laideur est « artificielle », c'est-à-dire encore, savamment combinée par le Créateur et toujours en vue de nous amuser. Laideur « très plaisante ». D'où il suit que rire est non seulement toléré, mais encore simplement bon. N'en déplaise à l'auteur des Maximes sur la comédie, Dieu nous le permet, il nous y invite même, sachant mieux que nous ce qui nous convient et ce qu'exige le sérieux de la vie chrétienne. Ainsi, amis ou bouffons, les animaux travaillent à nous rendre le paradis terrestre. Les lézardes ont regardé Adam des mêmes yeux qu'elles nous regardent ; les singes l'ont fait rire. La faute originelle n'a pas plus envenimé tous les animaux qu'elle n'a mortellement corrompu nos coeurs. Un jardin, aussi beau peut-être que l'Éden, est encore ouvert à ceux qu'anime et que réjouit l'esprit des enfants.

VI. Le spectacle du monde moral n'altérait pas la sérénité joviale et tendre de Richeome. Non pas qu'il fût un naïf ni un bénisseur à outrance. Il avait beaucoup d'esprit et de franchise, des yeux excellents. Il connaissait le fort et le faible du coeur humain pour l'avoir étudié sur le vif, à « l'école de l'expérience prise tant sur ses périls et actions, que sur celles d'autrui ». « Chères âmes, dit-il au début de l'Académie d’honneur, vous avez en cette Oeuvre de l'humilité, les enseignements que j'ai pu tirer des trésors des saints livres et les expériences que j'ai

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 82, 83

 

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faites l'espace de quarante-huit ans. » (1) Dans son roman du pèlerin, nous assistons à un grand repas où se trouvent des convives très mêlés, y compris un ministre protestant. Dès avant le rôti, Lazare qui « parlait peu, mais qui notait tout, sans faire de l'étonné... savait déjà les qualités et la portée de tous les conviés » (2). Je le crois sans peine, Lazare ayant de qui tenir. Pour n'être pas misanthrope, un moraliste ne manque pas fatalement de clairvoyance. Chose curieuse et rare en matière de littérature pieuse, Richeome ne semble écrire que pour l'une des deux moitiés de l'univers. Sauf « la bonne mère » Eve qu'il ne peut pas ne pas rencontrer dans le tableau du Paradis terrestre, il ne s'adresse presque jamais au sexe dévot'. Sans doute, ayant habituellement vécu dans les charges, il avait peu confessé les femmes. Cela expliquerait, en partie du moins, que la vogue de ses livres n'ait pas duré plus longtemps. Philothée aime fort qu'on lui parle d'elle. En revanche, il a beaucoup regardé les milieux universitaires, religieux et parlementaires, à Pont-à-Mousson, à Lyon, à Bordeaux, à Rome. Dès qu'il ne s'occupe plus de l'âme dévote en soi, dès que ses observations morales s'appliquent à une classe déterminée, il vise directement les gentilshommes, les savants, les novices de la Compagnie, les théologiens, les prédicateurs et, — c'est déjà son mot — « les gens de lettres ». Aux uns

 

(1) L'Académie d’honneur. Avant-propos non paginé.

(2) Le Pèlerin de Lorette, p. 517. Toute cette scène du repas est très curieuse, à qui veut se représenter un jésuite de 1600 dans le beau monde. Lazare surveille, conduit et spiritualise la conversation avec une maîtrise consommée et très amusante.

(3) Cf. Tableaux sacrés, p. 28. Dans sa « peinture parlante » de la gravure du paradis, il fait un petit discours à Eve et conclut ainsi : « Excusez-moi, spectateurs, la peinture me transporte et me fait parler à cette image comme si c'était Eve même ». Ib. Encore un joli mot pris dans cette mime description : a Il y a là, dit-il, plusieurs belles pierres précieuses, mais personne ne les ramasse parce qu'il n'y a encore qu'Adam et Eve au monde ; leurs enfants les cueilleront après », p. 22. — Je dois ajouter néanmoins qu'un des premiers livres de Richeome, L'Adieu, est dédié à deux dames, Louise d'Ancezune et Diane de Crussol. Louise d'Ancezune venait de fonder le Noviciat d’Avignon. Cf. FOUQUERAY. Histoire de la Compagnie de Jésus, t. II, Paris, 1913, pp. 309-310.

 

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et aux autres, il montre, et vivement parfois, qu'il les connaît bien, mais sa morale n'est jamais amère, méprisante ou décourageante . Impitoyable à la vanité plus qu'aux vaniteux, surtout à la vanité des orateurs, même quand il s'abandonne le plus librement à sa verve satirique, il ne se départ jamais de l'optimisme foncier que nous avons déjà remarqué chez lui et sur lequel nous devrons bientôt revenir.

Il se distingue du commun des moralistes par de certaines saillies périodiques et qui me paraissent tout à fait curieuses. Ce n'est exactement ni l'esprit français ni le provençal, mais une sorte d'humour. Il s'agit bien toujours de nous représenter les misères ou les ridicules de l'humanité pécheresse. Mais, au lieu de nous faire réaliser ce néant par des éclairs brusques, comme Pascal, ou par de longues analyses exclusivement morales, comme Nicole, Richeome a recours à des évocations concrètes, menues, insistantes, souvent comiques et qui rappellent d'assez près la manière des grands anglais.

Soit le néant de la gloire :

 

Qu'on prenne, dit Richeome, le plus renommé de la France. Il est certain que le tiers de la France ne le connaît point. Je dis davantage, que la dixième partie de Paris ne connaît point celui qui est plus renommé dans Paris... Mille et mille artisans, femmes et petits enfants, ne les connaissent en aucune façon (1).

 

C'est bien la méthode, mais ici, comme on le voit, l'étincelle n'a pas jailli; la voici maintenant et qui va faire une belle flamme.

 

Les Thomistes tiennent leur fort et leurs pièces de batterie en une école; les Scotistes en l'autre, et chacun pense être le plus fort... Je me suis trouvé souvent aux disputes et ouï subtilement colleter diverses questions et, entre autres, oyant parfois parler, à grandes boutades, de la nature et des actions des anges, me suis représenté les bons anges présents qui,

 

(1) Académie d’honneur, p. i53.

 

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possible, se riaient et portaient compassion à ceux qui parlaient tout autrement de leur essence, de leur façon d'entendre et d'agir que la vérité ne portait. M'a semblé aussi de voir les démons se moquer et se rire superbement, voyant les disputants échauffés en l'escarmouche de leur ignorance (de celle des démons), principalement s'ils les voyaient s'enfler de l'opinion de leur savoir. Or que l'orgueilleux soit un de ces disputants de haute lutte et qu'il sache mettre au sac... les plus huppés... de quoi peut-il faire trophée, sinon de l'ignorance d'autrui qui ne lui sait répondre, et d'une vaine opinion de son savoir qui n'est en vérité qu'une mêlée de plusieurs ignorances (1)?

 

Ces tribunes soudain visibles au-dessus d'une dispute scolastique, ces démons ricanant d'entendre un théologien hâbleur qui s'échauffe à démontrer leur ignorance, ce savoir « une mêlée de plusieurs ignorances », il est fort heureux que le sourire compatissant des bons anges domine la scène et en atténue la cruauté.

On savait déjà que notre science des anges est courte. mais où a-t-on vu que l'humour se piquât de nouveauté ? Les truismes le ravissent. A lui de les débanaliser, si l'on peut dire, par quelque tour imprévu, par une façon bout:-forme, absurde parfois de découvrir, de rendre nouvelles, irritantes même et par là franchement saisissantes, les vérités les plus simples.

 

Si nous voyons un singe couvert d'un hoqueton, ou une autruche portant un haut-de-chausses, nous nous prenons à rire, car ce n'est pas leur habit naturel, ains un parement façonné en la boutique d'un couturier, à la mode humaine ; et si, étant mis sur des bêtes, il y a pour rire, à cause de la disproportion, nous en sommes auteurs et nous rions de noire propre solécisme, ce pauvre animal n'en pouvant mais, qui n'est que le faquin et la butte de la risée. Mais si toutes les bêtes pouvaient noter les incongruités de nos habits en nous, et faits par nous, si elles pouvaient aussi bien rire et se gausser des vêtements pris de leur dos et chargés sur le nôtre, que diraient-elles, je vous prie ?... Que diraient les brebis de le

 

(1) Académie d’honneur, pp. 214, 215.

 

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voir faire bravade de leur toison? Que diraient les loups, les renards et tout le monde des bêtes de le voir vêtir, chausser et piaffer de leurs peaux ? Que diraient les autruches, les paons et les autres oiseaux, leur voyant porter leurs chapperons, leurs queues, leurs ailes sur la tête? Et si chaque bête, selon le droit, prenait le sien où il se trouve, que deviendrait ce pauvre piaffeur habillé d'emprunt et de friperie...?

 

Ainsi lancé, l'occasion de dire leur fait aux coquettes était bien tentante. Pour une fois, Richeome se tournera donc de leur côté. On peut douter néanmoins que ces dames trouvent la digression de leur goût.

 

Mais que peut dire le ciel voyant des dames chrétiennes de notre temps, spécialement en leurs têtes, chargées de pierres et de métaux, et parées d'une façon, non seulement vaine, mais encore monstrueuse ? Leurs cheveux entortillés en serpent, étendus en chauve-souris, frisés à la moresque ; leurs habits déchiquetés, balafrés, mouchetés, bigarrés, vertugadés, hausse-pliés... Que fera Jésus de ces têtes enserpentées, enchauvesourisées et emmoresquées ? N'en fera-t-il pas une butte de confusion, au jour de jugement? (1)

 

Dans le fond, il n'y a rien là que n'aient répété mille prédicateurs, mais un tour rare — les bêtes pillées ou copiées par nous — a rajeuni le couplet classique. Richeome a sa façon d'ouvrir les yeux sur le monde, de voir ce qu'on ne voit pas. En face d'un théologien orgueilleux,

il évoque des diables moqueurs. Il déshabille un fat et invite, une à une, les bonnes bêtes à rentrer en possession de leurs biens volés. Une coiffure ridicule s'anime pour lui, devient serpent ou chauve-souris. Curieuse méthode, qui, si elle n'était maîtrisée par une charité compatissante, rappellerait l'idéalisme cynique de l'auteur du Gulliver. Voici encore de lui une imagination bouffonne que l'on voit très bien illustrée par Jean Veber. Richeome s'adresse ici aux novices de Saint-André et veut leur montrer que a le manger et le boire » est bas et abject.

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 68, 69.

 

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Représentez-vous plusieurs hommes assemblés en quelque grande salle comme est la vôtre, et assis en une ou plusieurs tables couvertes de soles, de saumons, de perdrix, de chapons et d'autres pièces inconnues à votre cuisine et fort désirées de la gueule des friands... De ces hommes, les uns coupent la viande..., les autres portent la main au plat et, après, le morceau à la bouche ; les autres... mâchent à rencontre de mâchoires ce qu'ils ont emboetté, remuant le menton ; les autres... ouvrent et serrent les lèvres et avalent la boisson, baissant ou fermant les yeux et perdant la parole.

Ces gestes et actions, connus par l'expérience et naïvement représentés quelquefois par Homère... ne sont-elles pas dignes (le risée ? Si on y prend bien garde... Prenez-moi quelqu'un qui n'ait jamais vu manger ni boire... Si cet homme entrait en une salle garnie de tels hôtes, jouant à l'escrime avec telles armes, faisant tels carnages et telles gesticulations, ne serait-il pas énormément étonné? Ne dirait-il pas en soi-même : que font-ils donc, maintenant... écartelant ces corps morts et rôtis ; tirant de ces sépulcres de pâte les morceaux de mort et portant toutes ces pièces dans un trou et remuant le menton et les extrémités de ce trou ; versant encore dans ce trou les verres ou gobelets ? En quel abîme jettent-ils ces étoffes ? Sont-ce des magiciens qui font des tours de leur art? Ainsi dirait cet homme... autant alors ébahi comme vous seriez de présent, si vous voyiez une grande tablée de gens buvant et mangeant par les oreilles (1).

 

Je ne dis pas que le tableau soit d'un goût très éthéré. Quant au reste, on ne pouvait mieux rendre, je ne dis pas, encore une fois, le procédé, mais un des mouvements les plus spontanés de cet esprit. C'est d'abord une impression de vaste dégoût devant ces gourmands attablés. Manger est laid. Ainsi Byron ne voulait-il pas assister au repas de ses maîtresses. Alors, soudain, jaillit le cocasse. « Si l'on y prend bien garde », c'est-à-dire si l'on revêt, par fantaisie, les sentiments de quelqu'un qui n'aurait jamais rien vu de pareil, et par suite, si l'on rend à la scène son étrangeté, son horreur native. Laid toujours, mais encore risible, absurde, incompréhensible. « Ces

 

(1) La Peinture spirituelle, p. 380.

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corps morts et rôtis », ce trou béant et mouvant. Pourquoi pas les oreilles ? Ainsi tantôt de la vue d'une autruche en haut-de-chausses. « Si l'on y prend bien garde », ne sera-t-on pas encore plus « énormément surpris a devant un homme habillé ?

VII. Comme on a pu le voir, l'humour de Richeome n'a rien d'acide. Plus tapageuses que sanglantes, les vives sorties où l'entraîne parfois sa verve d'écrivain et son zèle, ne nous invitent jamais à désespérer de la condition humaine, à nous mépriser tout entiers. On n'est pas moins janséniste que lui, moins décidément contraire, — humeur, doctrine, — aux formes diverses du pessimisme.

 

Considérez, s'écrie-t-il quelque part, combien est inique la plainte, combien grande l'ignorance, combien détestable l'ingratitude des enfants d'Adam qui murmurent contre ce bon et grand Seigneur, l'accusant comme eschars et chiche envers l'homme, au lieu d'adorer d'une profonde humilité et révérence son infinie bonté, reconnaissant ses largesses, et accuser plutôt la perversité de ceux qui si iniquement emploient les dons et grâces à eux faits sur tous les animaux du monde (1).

 

Tout Richeome est dans cette splendide phrase où l'on retrouve l'écho à peine affaibli du plus grand écrivain du XVI° siècle, et un clair pressentiment de Bossuet. Semi-pélagien, soupirerait Sainte-Beuve. Laissons-le faire et n'allons pas perdre le temps à venger l'orthodoxie plus que manifeste du jésuite. Dans l'homme, diminué sans doute par la faute originelle, mais depuis, enrichi divinement, Richeome voit une merveille et de grâce, et même encore de nature. Il le contemple, il l'exalte. Son Adieu de l’âme dévote laissant le corps, n'est qu'un long cantique d'admiration, de confiance et de joie.

« Le créateur... a marié l'âme divinement belle à un corps divinement beau (2). » Cette vive phrase résume

 

(1) L'Adieu de l'âme, p. 236.

(2) Ib., p. 107.

 

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l'Adieu, indique l'unité profonde d'une Oeuvre, d'ailleurs capricieuse et diffuse. Membre par membre, puissance par puissance, Richeome, dans ce livre, fait cent fois le tour de l'homme, cette « cité royale », ce « grand monde » qui a toutes les perfections du reste de l'univers et qui les dépasse.

 

N'y a créature vivante sous le ciel de la grosseur de l'homme dont le corps, à proportion, touche moins, en marchant, la terre que lui, et bien peu s'en faut que le corps en son mouvement ne s'élève du tout en l'air et soit céleste en certaine manière, portant en cela l'image de la beauté divine de l'âme sa consorte (1).

 

 

Os homini sublime. Ovide l'avait déjà dit, mais Richeome avait-il lu dans La Fontaine

 

Une herbe n'aurait pas

Porté l'empreinte de ses pas?

 

Aussi bien, notre humaniste avait-il beaucoup de lecture. Aristote et Pline lui sont familiers; mais ce que les livres lui ont appris à mieux voir, il l'a regardé de ses yeux, à la loupe, au microscope, longuement et passionnément. Peu nous importe d'ailleurs que sa ferveur lui inspire parfois les métaphores les plus saugrenues. C'est cette ferveur même qui nous intéresse et non pas son goût littéraire, bon ou mauvais.

 

En tout le corps, il n'y a rien de plus beau que le visage... Y a-t-il partie au corps humain où tant de pièces soient rapportées ensemble si diversement et avec plus bel accord ?... Le front doucement arrondi tient le haut bout, comme le trône de la raison ; les yeux suivent après comme torches, flambeaux et étoiles d'icelle; les oreilles...; le nez est le quatrième en rang, comme le canal des odeurs, gouttière du cerveau et huissier pour introduire le souffle aux poumons...

Les sourcils limitent le front par deux belles arcades, servant de toit et couverture aux yeux..., le nez, élevé comme

 

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une tournelle, les divise et les flanque, aboutissant au milieu des sourcils. Les oreilles sont arrière, élevées en coquilles, immobiles en l'homme seul... Les joues et le menton, par spéciale prérogative donnés au seul homme, sont l'accomplissement des parties de ce beau frontispice et excellent écusson.

Quant est des couleurs, il y en a plus ici qu'en tout le corps... Pour le regard de la proportion et symétrie, elle y est aussi admirable... et cette proportion est si belle et si divine qu'elle a servi et sert encore de moule à tous les architectes... pour compasser leurs moulures, frises, architraves et autres pièces (1).

 

Ce n'est là qu'un premier crayon d'ensemble, une première série d'émerveillements. Richeome reprend ensuite chacun de ces traits pour montrer leur valeur expressive, leur admirable « correspondance » avec l'âme. De ce point de vue, la main l'occupe encore plus longuement que le visage. Elle aussi, elle est l'image de l'âme

 

voire plus divine que n'est la face, à cause qu'elle la représente non par des traits et figures plates, mais par des vives actions tirées en relief (2) ;

 

à cause aussi qu'elle figure ce qu'il y a de plus divin en nous, à savoir la volonté.

 

Y a-t-il rien de plus gaillard, plus libre, ni plus à soi des membres apparents, que le bras et la main ? Tout le corps de l'homme, à cause de la droiture, est fort libre, car il se hausse, s'abaisse et se tourne plus facilement qu'aucun animal ; mais, en tout le corps, il n'y a partie extérieure plus gaie et plus démêlée que le bras avec la main ; il se joue à tout mouvement ; il s'avance ; il se retire ; il monte ; il descend ; il se contourne ; il se forme en rond, en triangle, en demi-cercle ; il s'entrelace ; il se joint; il se met derrière le corps ; il se met devant, à côté, sur la tête, sous les pieds, et n'y a endroit au corps où il ne commande. N'est-ce donc pas un vrai portrait du franc arbitre et d'une liberté vraiment seigneuriales (3).

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 105, 106.

(2) Ib., p. 129.

(3) Ib., pp. 104, 105.

 

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Laissez quelques détails enfantins ; ce passage n'en demeure pas moins capital. Il répond d'avance à l'Augustinus. Qu'est-ce en effet que le bras et la main, sinon l'image, et très imparfaite, du franc arbitre, et celui-ci qu'est-il à son tour, sinon, de toutes nos facultés, celle en qui « reluit principalement l'image de Dieu ? »

 

Cette puissance est l'argent vif, l'or, le coeur, le nerf de l'âme et le propre fond où Dieu a couché au vif ce divin tableau de son image et semblance... Le franc arbitre... est, en certaines manières, tout-puissant, car il peut résister à toute puissance, tant soit-elle haute, en tant qu'il ne reçoit du ciel ni de la terre aucune influence ni sorte de contraintes... Dieu même ne le force point... car s'il forçait la volonté, il détruirait son image et ferait que la volonté ne serait plus volonté... (Dieu veut que l'homme) soit maître au ménage de ses actions... La volonté est à soi et maîtresse de soi.

 

En elle reluit aussi la souveraine bonté, la toute sagesse,

 

et comme, par cette faculté, l'homme peut toujours croître en bonté, aussi peut-il acquérir plus grande sagesse sans pause, quand il vivrait dix mille ans en ce monde... Il peut, avec la grâce de Dieu, d'un côté s'échauffer de plus grande charité, et de l'autre s'illuminer de plus grand savoir, s'employer à meilleurs usages, et devenir toujours plus sage et plus parfait, sans terme et sans fin, à la semblance d'une bonté et sagesse infinie (2).

 

Eh! sans doute, Richeome n'a pas inventé le franc arbitre. Mais la manière est bien de lui, jeune, sonore, lyrique, entraînante. Tout ce chapitre de l'Adieu sonne comme un hymne triomphal à la louange de la volonté.

Les nobles et divins objets qui l'attirent donnent à cette faculté de l'homme un lustre nouveau. Où va-t-elle d'abord, invinciblement, quand elle est bien faite, sinon à la gloire, et qu'y a-t-il de plus beau qu'un pareil attrait ?

 

(1) On entend bien que Richeome ne nous soustrait pas à l'influence de la grâce, mais bien à toute « contrainte ».

(2) L’Adieu de l’âme..., pp. 97-99. Cf. L'Académie d’honneur, pp. 264-266.

 

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Dieu a donné cet instinct à l'homme, parce qu'il l'a créé à la gloire, comme il dit; c'est pourquoi il invite à la vertu... par cette amorce. « Je glorifierai, dit-il, celui qui m'honorera et rendrai roturier celui qui me deprisera... » Le Fils de Dieu, venu en ce monde..., commença ses leçons par la gloire et en fit ses premiers serinons... (1)

 

Louable aussi et magnifique, le désir de la gloire humaine, pourvu qu'il s'ordonne à la vertu, à la science, au u bien

public ». Il semble, dit Richeome,

 

que la Providence divine fait tenir en pied les états et conserve les gouvernements de ce monde par l'esprit et sentiment des honneurs, sans lesquels il n'y aurait ni roi, ni capitaine..., ni écolier, ni aucun noble membre de monarchie ou république. Nulle royauté, nulle communauté bien réglée, et la sentence qui dit : L'honneur entretient les arts est très véritable et doit s'entendre pour toutes les communautés... Où il n'y a point de gloire pour la vertu... il n'y a personne qui s'efforce de devenir vaillant, ou savant, ou même bon artisan... Nous voyons nos petits écoliers être excités à mieux étudier par les titres qu'on leur donne de roi, de président, de sénateur... quand ils ont bien fait ; et par telles ombres puériles d'honneur s'avient au chemin de la gloire solide. Raisons et expériences qui montrent que, non seulement il est loisible, mais encore nécessaire de mettre ces amorces en toutes vacations, pour donner le fil aux esprits gaillards, et la pointe aux gens bien nés à bien faire et soutenir l'Etat (2).

 

Port-Royal murmure. D'autres comme lui. Voilà, pensent-ils, un théologien qui en prend à l'aise avec le vieil Adam

 

 

(1) L'Académie d’honneur, p. 321.

(2) Ib., pp. 3a3, 324. Ces mêmes idées reprises plus tard et amplifiées burlesquement par Garasse ont beaucoup scandalisé Pascal (IY° provinciale). Rien de plus naturel et logique si l'on part de la théologie de Jansénius, mais il est prodigieux qu'un si beau génie n'ait pas reconnu la parfaite, l'aimable et spirituelle innocence du texte de Garasse. R Quand un pauvre esprit travaille beaucoup, pour ne rien faire qui vaille... Dieu lui en donne une satisfaction personnelle qu'on ne peut lui envier sans une injustice plus que barbare. C'est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction de leur chant. » Comme le remarque Maynard « la morale sera-t-elle perdue si on souffre un pauvre poète se complaire dans des vers sifflés de tout le monde ». Maynard, Provinciales, I, 416.

 

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et la triple concupiscence. J'y venais, répond le jésuite, et vous n'aurez rien perdu pour attendre. Là-dessus, il entame un nouveau chapitre, où il prouve avec la même joie débordante que « les restes du péché originel » contribuent glorieusement à la beauté du monde moral.

 

Le Philosophe. — (Le péché originel) est-il du tout effacé par le baptême ?

Le Théologien. — Du tout (c'est-à-dire, tout à fait).

Le Philosophe. — D'où vient donc la rébellion de la chair à

ceux qui sont baptisés et nettoyés de cette ordure ?

Le Théologien. — De l'amorce qui en est restée?

Le Philosophe. — Je n'entends pas ceci : car puisqu'il n'y a aucun venin de péché résidu... d'où vient l'enflure de notre âme et de notre corps ? Si la racine de corruption est arrachée, et la sentine vidée, d'où bourgeonnent tant d'épines, de quelle source coulent tant d'infirmités?

 

 

Mon Dieu ! que tout cela est simple, explique alors le théologien ! Nous admettons, n'est-il pas vrai, que cette

concupiscence n'est point péché, mais simplement amorce de péché. La miséricorde divine est donc sauve puisqu'elle a ôté « le mal, qui seul est si formidable, à savoir l'infection du péché ». Quant à « ces quelques pointures de la plaie guérie » (1), il est trop certain qu'elles piquent; elles nous sont bonnes pourtant. D'ailleurs n'allez pas vous exagérer la cuisson de cette bienheureuse cicatrice. Dieu, ayant remis « en sa force et beauté » la partie supérieure de l'âme

 

permet demeurer l'inférieure avec quelque rébellion, qui, facilement est réglée avec l'assistance divine et la raison maîtresse, par ceux qui veulent être soigneux de leur salut. Il écrase la tête du serpent, où consiste le venin et le danger, et laisse le tronçon du corps et la queue, qui peut bien se remuer et faire

 

 

(1) Cette plaie guérie est sûrement le péché originel, et non la concupiscence. On voit d'ailleurs dans tout ce chapitre, le « coup de pouce » d'un optimiste décidé, mais pour le fond, images, doctrine, tout est conforme aux canons de Trente, comme me l'affirme un théologien éminent de qui j'ai voulu prendre l'avis en cette matière délicate.

 

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voir que c'était un serpent, mais non pas nuire, si l'on n'en veut prendre sa réfection.

 

Ces tronçons et cette queue, « engeance et race mutine du péché originel » ; cet aiguillon dont les pointes « font rougir une âme gaillarde, comme si elle recevait des soufflets », ont une foule d'avantages. Ils nous maintiennent dans l'humilité; ils nous donnent chaque jour des occasions de victoire. Et Richeome de réciter les triomphes de Pompée, de Mithridate, de Titus et des autres si fiers d'attacher à leur char l'ennemi vaincu et vivant.

 

Octavian eût mieux aimé Cléopâtre, reine d'Egypte, vive en son entrée triomphale que toutes les autres magnificences.

 

 

Dieu nous laisse à nous notre Cléopâtre, la concupiscence toute vive, pour que notre triomphe en devienne plus glorieux. Il la laisse « pour les vaillants ».

 

Si les lâches et les paresseux s'en fâchent, et y ont de la confusion, les vertueux s'en réjouissent, non pour sentir telle amorce, mais parce que c'est la volonté et ordonnance divine qu'ils soient prouvés en tel feu et d'autant qu'ils en espèrent de la gloire et ne demandent pas mieux, tant qu'il plaira à Dieu. Un coeur noble et hardi s'ennuie s'il n'a quelque sujet pour s'exercer.

Alexandre le Grand, autant de fois qu'il oyait dire que son père avait pris quelque grosse ville, il se fâchait... disant que son père ne lui laisserait aucun ennemi (1).

 

Il y a loin de ces pages triomphantes au petit livre, sublime, certes, mais accablant que Bossuet écrira près d'un siècle plus tard, sur les trois concupiscences, qu'il écrira, dis-je, pour des religieuses. On entend bien que je ne compare ni les styles, ni les doctrines, mais les tendances profondes. Sauf quelques divergences théologiques sur lesquelles nous n'avons pas à nous expliquer (2), ils

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 165-17o.

(2) Malgré le concile de Trente que du reste, il semble avoir curieusement négligé, Bossuet ne s'est jamais franchement décidé à abandonner la vieille théorie qui assimile plus ou moins péché originel et concupiscence. Très certainement il aurait grondé plusieurs fois en lisant les explications de Richeome sur les restes du péché originel. S'il n'était pas de Port-Royal, doctrinalement, il voisinait avec lui, mais chez Bossuet, comme d'ailleurs chez tout le monde, la doctrine formulée et oratoirement orchestrée n'est pas toujours l'expression de la vie profonde. On l'a montré, jusqu'à l'évidente, aussi « quiétiste », que Fénelon (cf. mon Apologie pour Fénelon, Parie, 1910, dernier chap.). Nous montrerons de même plus tard que, par le fond de sa vie intérieure, il était beaucoup plus près de « l'esprit des enfants a que nombre de ses écrits doctrinaux ne le feraient croire.

 

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admettent bien tous les deux le même dogme, mais pas toujours dans le même esprit. Ce que l'un a écrit, l'autre aurait pu l'écrire, l'a écrit même, mais d'un autre accent. De l'un à l'autre, l'horizon des âmes pieuses s'est assombri. Nous verrons monter ces tristes nuages. La morale y gagnera-t-elle? Je n'en sais rien, mais je vois mal à quelles enseignes? Richeome nous permet-il de faire bon ménage avec ce qui resté en nous du vieux serpent? Il n'y parait pas. Au lieu de nous hypnotiser de terreur devant

« cette race maudite », il nous invite à la mépriser comme une bête qui n'a plus ni tête ni venin et qui n'est que sale. Au lieu de nous déprimer par une peinture outrée de notre corruption, il s'adresse aux plus nobles instincts de notre nature. Il nous hausse jusqu'à l'héroïsme en nous traitant comme des héros.

Dès qu'il en vient au détail, Richeome ne nous prêche pas la vie commode, mais ce qu'il nous propose de plus affreux, il semble toujours le faire en chantant, j'allais même dire, en jouant. Quelque âge qu'il nous prête, il nous parle comme si nous avions quinze ans. Que ne puis-je citer, en son entier, un des derniers chapitres de l'Adieu : De l'appareil de l'âme au combat. Le titre sonne comme une fanfare guerrière ; tout le chapitre est une longue suite d'images qui pourraient illustrer un roman de Walter Scott. Il y a là du précieux, du puéril, mais balayés par une allégresse extraordinaire. On nous mène vraiment à une fête, tour à tour belle comme un tournoi, amusante, comme la visite d'un vieux château.

 

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Aussitôt retirée en sa citadelle (l'âme tentée) pourvoira de garnisons nécessaires à toutes les avenues... contre-minera tous les lieux suspects avec les engins de prudence ; fermera les cinq portes des sens extérieurs, la grille des sens intérieurs abaissée, bouchant les entrées aux espions de curiosité, et à toutes mettra leurs corps de garde des vertus ; ... n'oubliera de faire la patrouille sur la nuit de cette tentation, marchant premier l'examen de conscience ; et visitera tous les forts et défenses, pour reconnaître si d'aventure il y aurait quelque enfant de paresse ou de vaine gloire caché... lequel, elle trouvant, le fera aussitôt ou corriger, ou déloger par la secrète porte de confusion, pour ne donner l'alarme sans fruit.

 

Par là-dessus, jeûne, cilice et le reste. Enfin, le démon paraît. L'âme

 

marchera aux murailles avec ses saintes compagnes, plus fortes amazones que jadis les anciennes ne furent, qui sont les vertus... La pénitence ira des premières portant le drapeau aux armoiries de sable, semé de larmes, avec un Tau d'argent, le chef des armoiries d'azur et une couronne d'or chargée de douze pierres précieuses, de pourpre, de gueule, de sinople et d'azur, trois de chaque couleur entremêlées par art (1).

 

On nous expliquera ce blason symbolique. Mais tel quel, il nous suffit. L'éblouissement de ces couleurs donnerait au plus lâche du courage et de la joie. N'oubliez pas que le démon grimpe déjà sur le rempart. L'âme le voit bien, mais pendant qu'il fait rage en pure perte, elle se délecte à contempler ses propres armes et sa bannière. Peut-elle

craindre qu'il la séduise? Non, la grâce est là, et notre nature qui esta de haïr ce qui est laid et mauvais comme, au contraire, d'aimer ce qui est beau et bon ». Que si le démon « fait plus grande violence »,

 

la raison dira, parlant en son silence à la volonté : ... Donneras-tu ton amour à celui qui est extrêmement laid et méchant, coquin et pauvre en tout, sinon en ruses, iniquités et

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 209-211. Un autre tableau féodal avait précédé celui-ci. On y voyait « la sensualité... qui toujours épie de la basse guérite » par le moyeu des sens, « la raison qui en est la haute tour », etc., p. 2o5.

 

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supplices... Le serviras-tu à tels gages? Abandonneras-tu la souveraine beauté... qui, de rien, a fait ce beau monde pour toi, gravant l'image de sa sainte divinité en toi, afin de te faire capable d'un plus beau monde (1).

 

D'émerveillement en émerveillement, de fête en fête, de victoire en victoire, Pâmé arrive enfin au dernier combat, facile, joyeux comme tous les autres. Mais ici, devant la mort, Richeome parait encore plus humain, s'il est possible. Certains passages de son noble poème : L’Adieu de l’âme dévote laissant le corps, égalent presque l'Oeuvre fameuse de Newman, ce Dream of Gerontius qui fut la dernière lecture de Gordon mourant. L'heure a passé des jeux enfantins et des prouesses de plume. Il n'y a plus là que gravité, sérénité et tendresse. Le « cher compagnon » de l'âme essaie d'abord de la retenir.

 

Le Corps.        Hélas ! qui te contraint te départir de moi?

L’Ame.            De Dieu, juste et puissant, l'irrévocable loi.

Le Corps.        Cette loi nous a-t-elle unis pour nous dissoudre ?

L’Ame.            Elle veut que tout corps mortel devienne poudre.

Le Corps.        Dieu me forma pour t'être un logis éternel.

L’Ame.            Ce dessein fut rompu par Adam criminel...

Le Corps.        Et qui me recevra, délaissé de toi, Dame ?

L’Ame.            La mère des mortels en dépôt sous la lame.

Le Corps.        Que ferai-je reclus en tel hébergement?

L’Ame.            Sans douleur, dormiras jusques au Jugement.

 

Pour le consoler, elle lai promet une résurrection, certaine, prochaine. « Le terme n'est pas loin » où sa « dissoute nature », « ralliée » par Dieu, il deviendra

 

Impassible, subtil, léger, resplendissant,

Comme le ciel, l'esprit, l'éclair, l'astre luisant.

 

Bientôt, doucement, il cesse de se plaindre, il accepte, il bénit l'épreuve suprême.

 

Le Corps.        Adieu donc, jusqu'alors, puisqu'il est nécessaire,

L’Ame.            Adieu, chère partie, adieu, mon aîné frère.

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 207, 208.

 

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Le Corps.        Adieu, ma douce vie, adieu mes vrais amours..

Va, prends possession de ce noble héritage.

Désormais dedans moi tu languis, ta langueur

Me dérobe les sens et flétrit ma vigueur.

Mon oreille, mon oeil manquent à leur office ;

De mes membres aucun ne te prête service;

La glace entre en mes os, pour la mort y loger,

Chez moi tu ne peux pas longuement héberger.

Adieu, ma vie, adieu, je consens, prends la voie

Selon ton grand désir, de l'immortelle joie.

L’Ame.            Adieu, ne sois marri si, première, je vais,

Te laissant ici-bas, voir le grand Roi des rois.

Ton jour viendra un jour, sans longuement attendre.

Que, dévalant des cieux, viendrai pour te reprendre.

Jusques à ce jour-là, toi, sépulcre marbré,

Garde fidèlement ce mien gage sacré.

Garde-le jusqu'alors que la claire trompette

Du monde et des mondains sonnera la retraite,

Proclamant les Etats des âmes et des corps...

 

 

Ici, l'âme qui se voit déjà elle-même a d'un trait plus pénétrant », a une seconde d'angoisse, mais la confiance revient aussitôt. Vois, dit-elle à Dieu,

 

Vois mes iniquités rayées par ta grâce,

Vois le sang de ton fils qui tous péchés efface...

 

enfin c'est le grand adieu.

 

Adieu, ma chair, je sors, sans plus te donner peine,

Portée par le vol de ta dernière haleine,

Et vole à toi, mon Dieu, suprême charité.

Niche-moi dans le sein de ta félicité (1)

 

(1) L’Adieu de l’âme, pp. 2-6. Ce poème que Richeome avait sans doute déjà dans ses papiers est devenu le prélude et la matière de tout l'ouvrage qui est censé le commenter. Dans les derniers chapitres, l'auteur a placé un autre poème parallèle : Le débat angoissant de l'âme désespérée sortant du corps, pp. 182-585. Ce n'est ni très bon ni tout à fait mauvais. Ces deux poèmes, avec la tragédie mentionnée plus haut, les vers du Catéchisme royal et quelques cantiques, insérés dans le Pèlerin de Lorette, forment, je crois, tout le bagage poétique de Richeome. Encore ne suis-je pas sûr que les cantiques lui appartiennent. En tout cas, ils ne méritent pas d'être cités.

 

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VIII. Notre but principal étant ici d'analyser la pensée, l'imagination et la sensibilité religieuse du XVII° siècle commençant, nous n'avons pas à' nous étendre sur le mérite littéraire ou sur les défauts de Richeome. Très lu, très admiré de ses contemporains, son influence, qui fut grande, paraît d'autant plus significative qu'elle représente plus exactement une des maîtresses forces du catholicisme français à cette; époque, la Compagnie de Jésus. Comme écrivain, il n'était, me semble-t-il, ni des plus grands, ni des ,moindres ; ni Rabelais, ni Amyot — ces incomparables

ni même Henri Estienne, mais au moins l'égal de Pasquier, ce dernier plus savant, certes, que Richeome et peut-être plus intelligent, mais aussi moins artiste, moins alerte et moins divers. Je crois en effet que le jésuite vaut surtout par la richesse et la variété de ses dons. Il n'est le premier en rien, mais le troisième ou le quatrième en tout. Il devise, il décrit, il raisonne, il raconte en homme qui fait de sa plume tout ce qu'il veut. Copieux et truculent à l'insigne manière du XVI° siècle, il annonce aussi déjà la discrétion, la retenue qui vont bientôt triompher et sur tant d6 ruines ! Moins parfait, mais combien plus français que Bouhours ! On trouve chez lui tour à tour la fraîcheur, le tumulte de la jeunesse et la sagesse malicieuse d'un vieillard indulgent. Du reste il avait eu de bons maîtres; s'il avait peu lu, semble-t-il, ses contemporains de langue française — il ne les cite presque jamais, lui très exact à donner ses sources — il avait appris à écrire dans le commerce de Cicéron. Il mettait Homère et Platon au-dessus de tout, Homère que les jésuites prochains sacrifieront souvent à Virgile. Avec cela, une foule de pressentiments, de curiosités modernes, ou même modernistes. Ses rythmes sont beaux, expressifs, souples et sonores. Il y aurait même un certain profit à les étudier en détail. Qui ne goûterait, par exemple, l'orchestration verbale de cette brève anecdote :

 

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(Saint Macaire), une fois, emmy le désert, surpris du tard, prit son logis dedans un sépulcre où il soupa a souhait de la méditation de la mort; et qui fut plus, le diable, toute la nuit bruyant et faisant craquer d'une effroyable façon les os des corps, ne le sut jamais faire déloger, et demeura, ce bon champion, maître du logis, en dépit de trois hôtes épouvantables, du diable, de la mort et de la nuit (1).

 

Il se fait ou se laisse lire. Don royal qui prime tous les autres, il n'est jamais ennuyeux. J'ignore s'il raturait beaucoup ses brouillons et je lui prêterais plutôt un grain de paresse. Mais écrire lui est un plaisir. Comme François de Sales, il adorait le métier et comme lui, il en savait les mille secrets. Primesaut, joie, science, en faut-il davantage ? Ayant longuement réfléchi sur l'art d'écrire, et à sa façon menue, infinitésimale, il avait ou croyait avoir découvert la pierre philosophale, « l'artifice pour acquérir une belle, une riche et une copieuse élocution ». Nous savons ce détail alléchant par la lettre d'un jeune jésuite qui supplie Richeome de lui passer la clef d'or. Richeome fit la sourde oreille et brûla, sans doute, son ars dicendi. Un scrupule candide et touchant lui défendait de livrer au public un secret si beau mais si dangereux. Il craignait « que quelque tète plus ingénieuse que vertueuse » n'en « mésusât» « pour battre l'innocence » (2). C'est grand dommage. Du moins ai-je découvert une de ses recettes littéraires, égarée, avec d'autres perles, dans l'Académie d’honneur. Elle se résume ainsi: Aimez les mots, tous les mots de votre langue, et non seulement les abstraits, chargés d'orgueil et vides de moelle, mais les concrets, les mots de l'atelier, de la rue, des champs. Pour les mots des prédicateurs et des philosophes — deux ou trois cents, et encore ! — vous les avez au bout de la plume. Sortez de cette prison et de ce désert. Gagnez le pays où l'on parle dru,

 

(1) L’Adieu de l’âme, p. 65.

(2) Cf. Bertrand, op. cit., pp. 301, 302.

 

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où naissent et pullulent les beaux proverbes. Mettez-vous à l'école des humbles, de tous les humbles, bêtes et gens.

 

La soumission à recevoir instruction des bêtes comme des gens simples et de petite condition, avec le fruit d'humilité, porte encore louange de prudence et de sagesse (1),

 

et de style. Prenez-moi, écrit-il encore, le plus parfait orateur,

 

combien de mots et façons de parler ignore-t-il en sa propre langue ? Combien trouvera-t-on de gens simples qui lui enseigneront ce qu'il ne sait en son langage maternel? Qu'il parle à un laboureur, à un vigneron, à un marinier, à un veneur; qu'il entre dans la boutique d'un orfèvre, d'un peintre, d'un serrurier, d'un cordonnier et d'autres artisans d'une bonne ville ; qu'il nomme, s'il peut, leurs outils, leurs actions et ouvrages et leurs parties, et s'il se trouve muet en mille et mille rencontres, n'apprendra-t-il pas, s'il sait apprendre, qu'il est ignorant d'autant de langages et mots en sa patrie et en sa terre?... Et s'il use de ces mots... sans savoir leur signification, et emphase, ne se rendra-t-il pas ridicule à autant de gens qui oyront son ignorance éloquente et son éloquence ignorante?... Et laissant les mots propres des arts et sciences, combien y en a-t-il en la nature des créatures, au ciel et en la terre, qu'on ne saurait nommer ! Combien d'os et de pièces au seul corps humain, ains en la moindre bestiole, dont les noms sont inconnus, aussi bien que l'essence, aux plus éloquents ! Pourquoi donc trancheras-tu du Mercure... et lèveras la tête ramée des corps de ta vanité, te voyant admiré par une populace ignorante, encore que tu sentes ta conscience endurer la disette d'une infinité de mots? (2)

 

Est-ce Rabelais qui parle de la sorte, ou Théophile Gautier ? Richeome aurait voulu tout connaître et pouvoir tout dire. Son vocabulaire me parait beaucoup plus riche que celui de François de Sales lequel l'est encore beau-

coup plus que celui de Fénelon ou de Racine. Ainsi notre

 

(1) L'Académie d’honneur, p. 394.

(2) Ib., 101-103.

 

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langue ira-t-elle s'appauvrissant. Sa ruine, nous assure-t-on, a fait sa gloire. Qui le nie? La gaillarde fille est devenue reine. Vaugelas, Bouhours ont surveillé sa toilette, Voltaire et Rivarol, corrigé ses discours du trône. Belle toujours, mais d'une autre beauté. Dieu fasse qu'elle n'ait pas payé trop cher le sceptre du monde que doit lui décerner un jour l'Académie de Berlin !

De tous les secrets du métier, il en est un qui manque à Richeome et le principal. Il compose fort bien une page, il ne sait pas faire un livre (1). Il cause, il cause. Moins spirituel, moins sérieux et moins touchant, il bavarderait. Comme un enfant, il est tout entier dans la minute présente. Tableaux, contes, malices, jamais il ne résiste aux mille tentations du chemin. Veut-il prouver que tout le monde craint la mort, et que cette « crainte naturelle nous est donnée pour sauvegarde de la vie », il songe soudain à « divers exemples de l'industrie des bêtes pour détraper leur vie de danger ». Tout un chapitre là-dessus. Mais ayant ouvert la porte de l'Arche de Noé, il ne peut plus la fermer. Encore un chapitre : « deux exemples sur le même propos, d'un lion tué par une jument, et d'un homme échappé du danger d'une ourse ». Cette dernière aventure remplit quatre pages et d'un mouvement superbe (2). Ainsi toujours et ce défaut n'est que l'indice d'une faiblesse plus fâcheuse. Richeome a l'esprit myope, comme les yeux. Aucune ampleur, aucune envergure. Nous avons dégagé de son Oeuvre une sorte de philosophie, simple, noble et bienfaisante. Elle y est, je crois, elle traduit exactement sa propre vie intérieure. Mais ces vues d'ensemble qui ne sont même pas des principes, il en est

 

(1) Le seul de ses livres qui soit vraiment composé est l'Académie d’honneur, mais ici Richeome tombe dans un autre excès. Ce livre est divisé comme un sermon, et il a plus de six cents pages, un sermon unique, à la Bourdaloue et d'une symétrie désespérante. La formation littéraire que Richeome avait reçue était, semble-t-il, exclusivement oratoire mais, très libre et plein de verve, il s'abandonne, le plus souvent.. à son naturel.

(2) L’Adieu de l’âme, pp. 23, 28.

 

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pénétré, il les respire, si j'ose dire, plutôt qu'il ne les conçoit. La vie, chez lui, bien qu'assez intense, n'est pas encore devenue doctrine. François de Sales, tout au contraire. Lui aussi, il a commencé par vivre son livre avant de l'écrire, mais lorsqu'il met la main à la plume, il sait nettement ce qu'il veut faire et l'esprit qu'il veut répandre. Comme Richeome, comme tout écrivain digne de ce nom, il aime, il caresse le détail, mais il ne perd jamais de vue la fin qu'il s'est proposée. Non pas que l'Introduction soit un aussi rare chef-d’oeuvre d'ordonnance que le Traité de l'amour de Dieu. L'auteur était jeune, il n'avait pas eu le temps de mieux construire son livre et le sujet souffrait un cadre moins rigoureux. L'oeuvre est une, pourtant et son caprice même cache une direction très consciente, très décidée. Richeome a ébauché, sans le savoir, quatre ou cinq introductions à la vie dévote. Lorsque parut la véritable Introduction, l'unique, il ne s'est pas dit : voilà donc le livre que je portais en moi, que j'aurais dû faire, que je n'ai pas fait. Dans ce beau portrait de lui-même, dans cette expression achevée et définitive de son propre génie, sans doute, il ne s'est pas reconnu (1).

 

(1) Pierre de Deimier, dans son Académie de l'art poétique (1610) place Richeome parmi les maîtres de ce temps-là. « L'on voit qu'aujourd'hui, écrit-il, les plus célèbres écrivains pour la prose ont un style clair, doux et majestatif et du tout vide de figures étranges... on peut connaître clairement que M. le cardinal du Perron, les R. P. Richeome, Coton et Coëffeteau. M. le Président du Vair, le marquis d'Urfé et M. Renouard ont leurs oeuvres toutes remplies de cette parfaite façon d'écrire. » Cité par M. G. Replier, Le roman sentimental avant l'Astrée, p. 339. Voici maintenant de quelle façon Richeome sera jugé par ses propres frères en l'an de grâce 1655. « Il mérita d'être appelé de son temps le Cicéron français, mais les beaux esprits trouvent déjà fade et insipide cette éloquence qui est, à leur sens, remplie d'expressions vieillies et surchargée de métaphores. » Abram, H. de l'Université de Pont-à-Mousson, dans les mélanges Carayon, t. XXII, p. 137. — D'après Alegambe, cité par Abram (ib., p. 138) Richeome aurait écrit 4 volumes de confessions. Qui retrouvera ce trésor ?

 

 

 

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