LES MARTYRS

 

Recueil de pièces authentiques sur les martyrs depuis les origines du Christianisme jusqu'au XXe siècle

TRADUITES ET PUBLIÉES

Par le R. P. Dom H. LECLERCQ

Moine bénédictin de Saint-Michel de Farnborough

 

TOME I

Les Temps Néroniens

ET

Le Deuxième Siècle

 

 

PRÉCÉDÉ D'UNE INTRODUCTION

QUATRIÈME ÉDITION

 

Imprimi potest.

FR. FERDINANDUS CABROL,

Prior Sancti Michaelis Farnborough.

Die 4 Maii 1903.

 

Imprimatur.

Turonibus, die 18 Octobris 1920. P. BATAILLE,

vic. gén.

 

ANIMULAE NECTAREAE EORGINAE FRANCISCAE STUART

 

LES MARTYRS

TOME I

Les Temps Néroniens

ET

Le Deuxième Siècle

PRÉFACE

I. — LES DOCUMENTS. Les lois. — Commentaires des jurisconsultes. — Sources littéraires. — Épigraphie. — Monuments figurés.

II. — LES « ACTES DES MARTYRS » ET LEURS SOURCES. Établissement. — Rédaction. — Conservation. — Expéditions. — Valeur judiciaire. — Modes de destruction. —« Actes » et « Passions ». — Notaires ecclésiastiques. — Fortune des Actes. — Collections d'Actes des martyrs. Martyrologes. — Du dessein de ce recueil.

III.— LE RÉGIME DES PERSÉCUTIONS. — La procédure suivie contre les chrétiens. — Les édits de persécution. — Néron. — Les rescrits de Trajan et d'Hadrien. — Apparition de la torture comme moyeu d'obtenir l'abjuration. — Les édits restrictifs du IIIe siècle. — Septime Sévère. — Dèce. — Valérien. —L'édit de Gallien. — Aurélien. — Les édits de 303-304.

IV. — LA PRÉPARATION AU MARTYRE. — Statistique du régime de persécution. — L'athlète. — Préoccupation de la souffrance physique. — L'impression produite et à produire sur les païens. — Inconvénients de l'apostasie. — L'instruction orale, les manuels de préparation au martyre. — Les représentations artistiques. — La préparation physique. — L'exemple. — Les récompenses, le paradis, le jugement.

V. — LA PROMULGATION DE L'ÉDIT DE PERSÉCUTION. — Rédaction. — Notoriété. — Affichage. — Proclamation publique. — Acclamations. — Transcription et copie du texte. — Lacération.

VI. — LA FUITE DEVANT LA PERSÉCUTION. — Circonstances qui provoquèrent le livre de Tertullien. — Thèse soutenue dans ce livre. — Le parti opposé. — Multitude et triste condition des fugitifs.— Leur situation légale. — Règles pour la fuite concernant le clergé.

VII. — LE ZÈLE TÉMÉRAIRE — Règle générale. — Les téméraires. — Le martyr typique. — Législation : de ceux dont la fuite expose le prochain, de ceux qui détruisent les idoles. — Règle spéciale pour les apostats repentants. — Les débiteurs insolvables.

VIII. — L'APOSTASIE

IX. — L'ARRESTATION

X. — LA DÉTENTION

XI. — L'INCARCÉRATION

XII. — LE RÉGIME DES PRISONS

XIII. — L'INSTRUCTION

XIV. — L'AUDIENCE

XV. — LES ASSESSEURS

XVI. — L'ACTE D'ACCUSATION. — LE NON-LIEU

XVII. — L'INTERROGATOIRE

XVIII. — LE PLAIDOYER

XIX. — LA DÉGRADATION

XCVII

XX. — LES ADJURATIONS

XXI. — LA TORTURE. — Innovation dans les causes chrétiennes. — A quelle époque. Exception. — Les rôles mythologiques. — La nudité. — Le vÊtement de haillons. — Degrés. — Personnel. — Cris. — Le héraut.— Prières. — Aggravations. — Procès-verbal. — L'apostasie. — L'insensibilité. — Maléfices. — Stupéfiants.

XXII. — LE JUGEMENT — Le délibéré. — Rédaction et lecture de la sentence. — Considérants.— Sentence.— Réponses. — Acquittements. — Renvoi de juridiction.

XXIII. — L'APPEL

XXIV. — LES SUPPLICES

XXV. — L'INVENTAIRE — LA CONFISCATION

XXVI. — LE DEVOIR DANS LES TEMPS TROUBLÉS

LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

LE MARTYRE DE SAINT ÉTIENNE DIACRE A JÉRUSALEM, VERS L'AN 37

ACTES DE SAINT ÉTIENNE, DIACRE

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES LE MAJEUR APOTRE A JÉRUSALEM, L'AN 44

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES LE MAJEUR, APOTRE

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES PREMIER ÉVÊQUE DE JÉRUSALEM A JÉRUSALEM L'AN 62

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES

LES MARTYRS DES JARDINS DE NÉRON A ROME VERS LE Ier AOUT DE L'AN 64

1° TACITE (Annales, XV, 44)

2° SAINT CLÉMENT ROMAIN (Epître, I, 6)

LE MARTYRE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL A ROME VERS L'AN 64 [66]

SAINT CLÉMENT ROMAIN (Épître, I, ch. V)

SAINT JEAN (XXI, 18-19)

DENYS DE CORINTHE (dans Eusèbe, Hist. eccl., 1. II, c. 24)

TERTULLIEN (de Praescript., c. 36)

LE MÊME (Scorpiace, C. 15)

ORIGÈNE (dans Eusèbe, ouvr. cité, 1. III, c. I)

GAIUS, prêtre de Rome (commencement du IIIe siècle)

LE MARTYRE DE FLAVIUS CLÉMENT CONSUL ET DE PLUSIEURS AUTRES, L'AN 95

I° DION CASSIUs (LXVII. 13)

2° EUSÈBE (Hist. eccl., III, 18)

3° SAINT JÉRÔME (Lettre 108 à Eustochium)

LE MARTYRE DE SAINT JEAN ÉVANGÉLISTE A ROME, L'AN 95

LE MARTYRE DE SAINT JEAN

TERTULLIEN (ouvr. cité)

SAINT JÉRÔME (De Viris illustribus, 9)

LES MARTYRS DE L'ASIE-MINEURE ET DE BITHYNIE SOUS DOMITIEN

ASIE-MINEURE

BITHYNIE

LE MARTYRE DE SAINT SIMÉON ÉVÊQUE DE JÉRUSALEM. A. JÉRUSALEM, L'AN I07

Martyre de saint Siméon

LE MARTYRE DE SAINT IGNACE ÉVÊQUE D'ANTIOCHE A ROME, L'AN 107

ÉPITRE DE SAINT IGNACE D'ANTIOCHE AUX ROMAINS

LES MARTYRS DE BITHYNIE SOUS TRAJAN (111-112)

PLINE A L'EMPEREUR

L'EMPEREUR A PLINE

NOTE SUR L'ÉDIT DE PERSÉCUTION

LES MARTYRS D'ASIE, SOUS HADRIEN. L'AN 124-125

GRANIANUS A L'EMPEREUR

L'EMPEREUR A MINUCIUS FUNDANUS

LE MARTYRE DE SAINT POLYCARPE, ÉVÊQUE DE SMYRNE. A SMYRNE, L'AN 155

MARTYRE DE SAINT POLYCARPE, EVEQUE DE SMYRNE

LES ACTES DE CAMPOS, PAPYLOS ET AGATHONICÉ. A PERGAME, SOUS MARC-AURÈLE

ACTES DE CARPOS, PAPYLOS ET AGATHONICÉ

LE MARTYRE DE SAINT PTOLÉMÉE ET DE SES COMPAGNONS. A ROME, L'AN 160

LE MARTYRE DE SAINT PTOLÉMÉE

LE MARTYRE DE SAINT JUSTIN. A ROME, EN L'ANNÉE 163

ACTES DE SAINT JUSTIN, PHILOSOPHIE, ET DE SES COMPAGNONS

LES MARTYRS DE LYON. L'AN 177

LETTRE DES ÉGLISES DE LYON ET DE VIENNE AUX ÉGLISES D'ASIE ET DE PHRYGIE

CATALOGUE DES MARTYRS DE LYON

LES MARTYRS SCILLITAINS. A CARTHAGE, LE 17 JUILLET 180

PASSION DES MARTYRS SCILLITAINS

LES ACTES DE SAINT APOLLONIUS. A ROME, VERS 183

MARTYRE DU SAINT ASCÈTE APOLLONIUS

PASSION DE SAINTE PERPÉTUE ET DE SAINTE FÉLICITÉ. A CARTHAGE, LE 6 MARS 203

PASSION DES SAINTES PERPÉTUE ET FÉLICITÉ ET DE LEURS COMPAGNONS

Préface

Ici commence la passion.

APPENDICE (1). PIÈCES INTERPOLÉES ET RÉDACTIONS POSTÉRIEURES

LES ACTES DE SAINTE THÈCLE. A. ICONIUM, VERS L'AN 47

LE MARTYRE DE SAINTE THÈCLE, VIERGE.

LES ACTES DE SAINT ANDRÉ APÔTRE. EN ACHAIE, VERS 70

LES ACTES DE SAINT ANDRÉ, APOTRE

LES ACTES DE SAINT CLÉMENT, PAPE.  EN CHERSONÈSE, SOUS TRAJAN

LE MARTYRE DE SAINT CLÉMENT, PAPE ET MARTYR

LES ACTES DU MARTYRE DES SAINTS NÉRÉE ET ACHILLÉE. A TERRACINE, SOUS TRAJAN (?)

LE MARTYRE DE LA VIERGE SAINTE FLAVIA DOMITILLA ET DES SAINTS NÉRÉE ET ACHILLÉE

LES ACTES DU MARTYRE DE SAINT IGNACE, ÉVÊQUE D'ANTIOCHE. A ROME, L'AN 107

LE MARTYRE DE SAINTE SYMPHOROSE ET DE SES SEPT FILS. A TIBUR, VERS 135-138

LE MARTYRE DE SAINTE SYMPHOROSE ET DE SES SEPT FILS

LE MARTYRE DE SAINTE FÉLICITÉ ET DE SES SEPT FILS. A ROME L'AN 162

LE MARTYRE DE SAINTE FÉLICITÉ ET DE SES SEPT FILS

LES ACTES DES SAINTS ÉPIPODE ET ALEXANDRE. A LYON, L'AN 177

LE MARTYRE DE SAINT ÉPIPODE ET DE SAINT ALEXANDRE

LE MARTYRE DE SAINTE CÉCILE. A ROME ENTRE JUIN 177 ET MARS 180

LES ACTES DE SAINTE CÉCILE, VIERGE ET DES SAINTS VALÉRIEN, TIBURCE ET MAXIME

TABLE DES MATIÈRES

 

PRÉFACE

 

J'éprouve une réelle satisfaction à présenter au public la troisième édition d'un livre auquel ses débuts ne faisaient pas augurer ce succès. Plusieurs personnes s'étaient montrées mécontentes d'un recueil dans lequel elles ne trouvaient presque rien de ce qu'elles comptaient, sur la foi du titre, y rencontrer. En effet, la part faite aux légendes qui sont, depuis des siècles, en possession du droit de remplacer l'histoire véritable était si réduite, les documents sincères choisis avec tant de rigueur, que le contenu du volume ne répondait pas à l'idée qu'on avait pu s'en faire à l'avance.

Cependant, le premier mouvement de surprise et d'humeur passé, le plus grand nombre ne fit pas difficulté de reconnaître l'avantage d'une méthode dont les défaillances tenaient à l'état imparfait de la critique plutôt qu'aux opinions personnelles de l'auteur. C'est bien à tort, en effet, qu'on s'imagine que les chrétiens fervents qui cherchent dans l'exemple des saints des modèles pour leur propre conduite, qu'on s'imagine, dis-je, que ces âmes très pures ne sont pas très délicates à l'égard des objets de leur admiration. Bien loin de s'accommoder des supercheries à condition que ces supercheries

 

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soient dévotes, beaucoup d'entre elles entendent ne laisser inspirer leur conduite que par des exemples certains. La critique ne saurait avoir de récompense plus choisie que d'assigner ainsi à plusieurs la règle et la limite du sacrifice. Cette considération, à elle seule, suffirait à me faire persévérer dans la voie que j'ai ouverte et où l'approbation la plus haute m'invite à ne plus m'arrêter.

Je ne me fais aucune illusion sur la portée scientifique du présent recueil. Il n'en a aucune et je le veux ainsi. Seules quelques traductions anciennes qui nous conservent des écrits dont l'original a disparu peuvent prétendre à une valeur documentaire. Les traductions que contient ce volume et ceux qui le suivent ne se trouvent pas dans ce cas. Elles n'ont d'autre but que de répondre à leur manière à l'antique sollicitude qu'inspira de tous temps à l'Église chrétienne l'instruction des fidèles. Les bons livres sont aussi efficaces pour le bien que les mauvais livres le sont pour le mal. C'est en conformité avec cette maxime que, dès les premiers temps du christianisme, des efforts furent tentés dans le but de procurer aux fidèles les connaissances qui éclairassent leur intelligence et affermissent leur volonté.

Vers la seconde moitié du IIe siècle apparaissent les traductions latines des principaux écrits de la littérature chrétienne : la version de la Bible dite Itala, celle de l'Épître du pseudo-Barnabé, celles du Pasteur d'Hermas, du Traité contre les Hérésies par saint Irénée, de l'Épître de saint Clément. Ces traductions — et d’autres sans doute qui ne nous sont pas parvenues — sont très habilement choisies et, dès cette époque reculée, nous présentent une sorte de « Bibliothèque théologique» dans

 

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laquelle les ouvrages fondamentaux de la théologie, de l'apologétique, de l'ascèse et de la controverse contemporaines se trouvent représentés (1).

On pourrait, en suivant l'histoire littéraire des traductions faites au point de vue doctrinal depuis les origines de l'Église jusqu'à nos jours, écrire un livre neuf et curieux ; mais ce travail, pour être démonstratif, doit être complet ; nous ne pouvons rien faire de plus ici qu'en suggérer la pensée et en signaler l'intérêt.

Nul doute que dans la primitive Église l'enseignement donné aux fidèles ne comprît l'exposition du dogme et de la morale. Nous ne savons pas jusque dans son détail minutieux de quelle façon cet enseignement était distribué. Cependant nous savons que la charge de l'exposer aux frères était la fonction principale, peut-être même l'unique fonction, en un sens, du prêtre (2), qui, à ce titre, était regardé comme le représentant des Apôtres (3). C'est dans le but de reconnaître le zèle déployé par le prêtre dans l'enseignement de la doctrine qu'un honoraire double lui était accordé (4). La formule de l'ordination

 

 

1. M. SCHANZ, Geschichte der römischen Literatur bis zum Gesetzgebungswerk des Kaiser Justinian, 3e partie : Die Zeit von Hadrian (117 n Ch.) bis auf Constantin (324 n. Ch.), 1896. Un chapitre spécial est consacré aux traductions : traductions bibliques et hiéronymiennes. trad. de Clément, Barnabé, Ignace, Polycarpe, Hermas, Irénée, Chronique d'Hippolyte (Liber generationis et barbarus Scaligeri), Anatolius, Didaché, Évangile de Thomas, canon de Muratori (?). Il faut ajouter à cette liste les traductions des ouvrages d'Origène.

2. CH. DE SMEDT, L'organisation des Églises chrétiennes jusqu'au milieu du IIIe siècle, dans la Revue des Quest. hist., Ier oct. 1888, p. 329-384; 1er oct. 1892, p. 1-37.

3. Constit. Apost., 1. II, c XXVI.

4. III., 1. II, c. XXVII

 

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presbytérale ne reconnaît explicitement au prêtre que l'office d'enseigner la doctrine et d'assister l'évêque dans le gouvernement spirituel des fidèles (1). De quels Manuels faisait-il usage pour s'acquitter de sa tâche ? Nous l’ignorons, puisque aucun écrit de ce genre ne nous a été conservé avec son titre. Toutefois, il n'y a aucune témérité à supposer que la Bible, adaptée suivant les divers pays aux tempéraments des races, devait former le fond de tout l'enseignement Si l'on compare la Didachè, l'épître de saint Clément aux Corinthiens, la lettre de saint Irénée à Florinus, aux homélies d'Origène, on pourra se rendre compte aisément de la distance qui existe entre les différentes méthodes d'utilisation et d'ex-position du texte des livres saints par les vieux docteurs du christianisme à ses débuts.

Une autre source d'enseignement se trouvait dans les Actes des Martyrs. Ces pièces étaient en possession, dans plusieurs Églises, particulièrement en Afrique, d'une dignité liturgique officielle (2). On les lisait publiquement, le jour anniversaire de la mort des martyrs, à la messe solennelle. En ces temps le martyre n'était pas comme de nos jours une exception, c'était une menace et une promesse pour tous les fidèles ; c'était le caractère essentiel du christianisme, c'est-à-dire une qualité dont toutes les autres, ou du moins beaucoup d'autres, dérivaient suivant des liaisons fixes. D'après l'enseignement des maîtres, le martyre était la perfection de la charité ; l'on s'y

 

1. Constit. Apost., l. VIII, C. XIX.

2. L. DUCHESNE, Sainte Salsa, vierge et martyre à Tipasa, en Algérie, lecture faite le 2 avril 1890 à la réunion trimestrielle des cinq Académies.

 

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préparait par la réformation physique et morale de l'individu soumis à une sorte de préparation et d'ascèse, qui paraît même avoir fait l'objet d'une rédaction officielle (1).

Dans ces conditions, le récit du combat de ceux qui avaient triomphé prenait dans la formation morale de la société chrétienne une importance considérable.

Les conditions politiques nouvelles amenées par la paix de l'Église laissèrent au martyre sa dignité éminente et surnaturelle, son attrait mystérieux et austère et sa valeur absolue. C'est que l'instrument par le moyen duquel chaque martyr a consommé son sacrifice est une parcelle de l'autel sur lequel le Christ est immolé. Chacune de ces parcelles, en venant s'ajouter à la croix de Jésus-Christ, achève de parfaire « ce qui manque à sa passion ».

 

I. — LES DOCUMENTS. Les lois. — Commentaires des jurisconsultes. — Sources littéraires. — Épigraphie. — Monuments figurés.

 

Les sources à l'aide desquelles nous pouvons reconstituer ce qui a trait au martyre à l'époque impériale sont de trois sortes : ce sont les pièces judiciaires, les ouvrages littéraires, les monuments épigraphiques et figurés. La valeur des documents compris dans ces sources diverses est bien loin d'être la même pour tous. On pourrait dire sans exagération que chaque document présente une valeur distincte. Les textes juridiques et législatifs et les pièces de greffe forment une première catégorie, la

 

 

1. E. LE BLANT, La préparation au martyre dans les premiers siècles de l'Église, dans les Mém. de l'Acad. des inscr., t. XXVIII, 1re part., p. 53 sq., réimprimé dans Les Persécuteurs et les Martyrs, ch. IX.

 

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plus précieuse incontestablement et probablement la plus riche. Parmi ces textes il importe de distinguer : 1° les lois proprement dites, qui, pour la plupart, ne peuvent être restituées aujourd'hui que d'une manière conjecturale ; 2° les écrits des jurisconsultes, principalement de Domitius Ulpianus, qui avait rassemblé et expliqué, au livre VII de son traité De officio Proconsulis, les constitutions édictées par les empereurs contre le christianisme (1). Afin de parer aux difficultés du texte, il avait colligé les avis des Prudentes (2), qui, au dire de Gaius, servaient de fondement au droit public (3).

Le traité d'Ulpien nous a été conservé en partie sous forme de citations dans le Digeste et dans la compilation intitulée Collatio mosaicarum romanarum legum. Quand furent établies les Pandectes, la persécution légale contre les chrétiens était depuis longtemps terminée ; aussi les compilateurs ne s'embarrassèrent pas de conserver les constitutions impériales désormais abolies, et on ne saurait dire, même d'une manière approximative, l'étendue de ce qui nous manque. En ce qui concerne l'oeuvre personnelle d'Ulpien, le dommage paraît devoir être peu considérable. Les livres VIIe et VIIIe du traité De officio Proconsulis sont ceux dont le Digeste contient le plus d'extraits, et, au point de vue de la poursuite des chrétiens, ces fragments d' Ulpien nous représentent son oeuvre presque complète. Il faut rappeler encore les Sententiae du jurisconsulte Paul, qui nous ont été transmises par les compilateurs de la loi romaine des Wisigoths, et ces

 

1. LACTANCE, Divinae institutiones, l. V, c. XI.

2. Peut-être aussi ses propres Commentaires.

3. Gaius, Comment., I. § 7 : Responsa Prudentium sunt sententiae et opiniones eorum quibus permissum est jura condere.

 

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Responsa Prudentium, c'est-à-dire les commentaires des hommes de loi, disputationes jurisperitorum, dont le sentiment précisait la jurisprudence romaine. — 3° Les constitutions, édits ou rescrits des empereurs. Outre ceux qui sont cités au Digeste, nous possédons deux recueils principaux, quoique incomplets, de ces actes impériaux : le Code Théodosien (438), qui ne contient pas les actes antérieurs à la paix de l'Église, et le Code Justinien (528-534), dont les matériaux remontent un peu au delà, niais ne présentent pas tous un égal degré de certitude. Les constitutions impériales rendues contre les chrétiens n'avaient plus alors qu'un intérêt d'érudition et d'archéologie, ce qui était, aux yeux des hommes du VIe siècle, une médiocre recommandation. On les a donc manipulées avec quelque sans-gène ou bien on les a complètement écartées.

Les oeuvres littéraires contiennent un nombre relativement minime de traits historiques , sur les martyrs, et ces indications sont disséminées dans plusieurs ouvrages. Aucun écrivain de l'antiquité avant Eusèbe Pamphile — sauf peut-être Hégésippe — ne paraît s'être préoccupé de traiter les martyrs d'une manière historique, au point de vue de l'Église universelle. Tous se sont bornés à enregistrer les fastes des Églises particulières. Quant aux écrits où il est traité du martyre, ce sont des compositions oratoires comme celles d'Origène, de saint Cyprien et de quelques autres. Cependant, telles quelles, ces observations faites par les contemporains sont dignes d'une sérieuse attention et demanderaient d'être réunies dans un recueil spécial (1).

 

1. Le meilleur travail sur les persécutions est celui de M. P. ALLARD au titre général d'Histoire des persécutions, 5 vol., 1884-1890.— On peut trouver plusieurs de ces textes dans RENAN, Origines du Christianisme ; voy. l'Index général au mot Martyrs, et AUBÉ, dont l'ouvrage est resté inachevé. Les livres de MM. RENAN et AUBÉ sont à l'index.

 

XIV

 

L'épigraphie ne tient pas un rôle égal en tous pays pour l'histoire du martyre. Aucune Eglise ne peut balancer à ce point de vue l'Eglise de Rome. Néanmoins les pierres funéraires des catacombes ne fournissent pas, dans le sujet qui nous occupe, un contingent de faits comparable à celui qu'elles représentent dans diverses autres parties de l'histoire de l'antiquité (1).

 

1. Voyez DE ROSSI, Roma sotterranea cristiana. Roma, 1864, 1867, 1877, in-folio — Bullettino di archeologia cristiana (1863-1894) et le Nuovo bulletino (1895-...). — Inscriptiones christianae urbis Romae, saeculo septimo antiquiores, 2 vol. (1861 et 1888) in-folio. — E. LE BLANT,

, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, 2 vol. (1857-1864), en tenant compte des lectures de O. HIRSCHFELD dans le tome XII du Corp. inscr. lat., et Nouveau recueil des inscript. de la Gaule, 1 vol. (1892) in-4°. Voyez aussi la bibliographie d'épigraphie chrétienne, imprimés et manuscrits, dans LE BLANT, Manuel d'épigraphie chrétienne (Paris, 1869, in-12), p. 223 suiv., reproduite et mise à jour dans L'Épigraphie chrétienne en Gaule et dans l'Afrique romaine (Paris, 1890, in-8°.), p. 125 et suiv. — HÜBNER, Inscr. christ. Hispaniae (Berolini, 1871, in-4°.) et le Supplementum (1900, in-4°). — HÜBNER, Inscr. Britanniae christianae (Berolini, 1876, in-4°.). — F. X. KRAUS, Die Christi. Inschriften des Rheinlandes (Freiburg im Br., in-4°). — A. MAÏ, Inscript. christianarum pars I, dans Script. vet. nova coll. (1831), t. V, p. 1-472. — BAVET, De titulis Atticae christianis antiquissimis (Lutetiae, 1877, in-8°). — F. CUMONT, Les Inscript. chrétiennes d'Asie-Mineure dans les Mélanges de l'Ecole de Rome (1895). — Enfin le Corp. inscr. latinarum, ses divers Suppléments et l'Ephemeris epigraphica ; le Corp. inscr. graec., t. IV, fasc. II, en vérifiant les tituli dispersés dans les tomes I, II et III dont KIRCHHOFF donne le relevé dans la préface an fascicule II du tome IV. Cf. la bibliographie donnée par U. CHEVALIER, Répertoire des sources historiques. — Topo.- bibl. ad voc. Inscriptions et les bibliographies du Corp. inscr. latinarum. — Ces indications ne sont destinées qu'à mettre à même les personnes désireuses de travailler dans cette voie de se renseigner sur quelques recueils fondamentaux dont la consultation les familiarisera avec les titres, le contenu et la valeur des sources moins compactes qui ne sauraient cependant être négligées.

 

XV

 

Les monuments figurés ne sont mentionnés que pour mémoire. Les types sont trop rares et trop divers pour supporter un essai de classement. Sauf quelques exceptions, les artistes ne représentaient guère que des symboles gracieux, des figures fraîches ; ils évitaient l'horreur du supplice. Cette pratique toutefois n'est pas un canon, de là quelques essais isolés dignes d'attention et sur lesquels nous reviendrons (1).

Ces documents le cèdent tous en importance aux « Actes des Martyrs » qui sont « la transcription exacte, ou à peu près, des procès-verbaux judiciaires dressés par les païens et vendus aux fidèles par les agents du tribunal (2) ». Par extension on a attribué ce nom à des documents rédigés dans des circonstances un peu différentes, tels que les « passions » et les « relations non officielles de témoins oculaires », L'importance de ces documents dépasse de beaucoup le domaine de l'histoire. Ils appartiennent sans doute à l'historien et à l'archéologue, mais ils appartiennent aussi au théologien, au psychologue, au physiologiste. A s'en tenir au point de vue de l'histoire, nous pourrons, à l'aide des sources qui ont été indiquées, éclairer plusieurs points demeurés obscurs. Il faudra s'en tenir à ces résultats et ne pas tenter de faire dire

 

1. ROSSI, Rom. sott., t. II, pl. XIX, 2 ; XX, 2 ; XXI ; Bullettino, 1875.

LE BLANT, Les pers. et les mort., ch. XXIV. — L. LEFORT, Les monuments primitifs de la peinture en Italie. — GARUCCI, Storia dell’ arte cristiana. Voir la préface du t. III du présent Recueil.

2. EDM. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, supplément aux « Acta sincera » de Dom Ruinart (extrait des Mémoires de l'Acad. des Inscr. et Bell.-Lettr., t. XXX, 2 partie.), Paris (1882), tirage à part, p. 16.

 

 

XVI

 

aux textes ce qu'ils ne disent pas. Agir autrement est le fait de l'illusion ou de la mauvaise foi. L'historien digne de ce nom ne prête pas attention aux intérêts mesquins et aux querelles tendancieuses. Les faits tout seuls comptent pour lui, c'est pourquoi il aperçoit plus vite que d'autres les lacunes des documents dont il fait usage. Dans plusieurs cas l'induction employée avec une rigoureuse circonspection pourra l'autoriser à suppléer à coup sûr à l'insuffisance des textes. Mais c'est là un procédé exceptionnel, qui ne peut suffire à combler des vides fâcheux. La loyauté intellectuelle demande qu'on les signale et qu'on les respecte (1).

 

 

II. — LES « ACTES DES MARTYRS » ET LEURS SOURCES. Établissement. — Rédaction. — Conservation. — Expéditions. — Valeur judiciaire. — Modes de destruction. —« Actes » et « Passions ». — Notaires ecclésiastiques. — Fortune des Actes. — Collections d'Actes des martyrs. Martyrologes. — Du dessein de ce recueil.

 

L'existence et la pureté des sources primitives sont assurées. Saint Astère, évêque d'Amasée, vit au IVe siècle une peinture sur toile sur laquelle était retracée l'histoire

 

1. Les textes cités dans cette préface ont été, pour la plupart, mis en courre dans les dissertations de M. Edmond Le Blant, qui, disséminées dans un grand nombre de revues, ont été en partie rassemblées et publiées de nouveau dans le volume intitulé : Les persécuteurs et les martyrs (1893). Dans cette préface, j'ai omis la citation des textes originaux et je me suis borné a la référence, afin d'alléger d'autant le volume. On trouvera la plupart de ces textes transcrits dans l'ouvrage que je viens de citer et dans Les Actes des Martyrs, supplément aux « Acta sincera » de Dom Ruinart, du même auteur.

 

XVII

 

du martyre de sainte Euphémie. « Le juge, dit-il, est assis sur un siège élevé ; il regarde la vierge d'un oeil farouche. Autour de lui sont ses doryphores et de nombreux soldats, puis des greffiers (notarii) tenant leurs tablettes et leurs styles à écrire. L'un de ces hommes, levant la main de la planchette enduite de cire, regarde fixement la chrétienne en se tournant vers elle comme pour lui enjoindre de parler plus distinctement, afin d'éviter toute erreur dans la transcription des réponses (1). » Ces greffiers faisaient partie de l'administration romaine, ainsi que nous le voyons par ce dialogue: « Pendant que Magnilien, le greffier, écrivait les réponses des chrétiens, ]e proconsul Gabinius lui dit : « As-tu inscrit les noms de tous ? » Magnilien répondit : « Si ta Puissance l'ordonne, je lirai mon texte. » Le proconsul Gabinius dit : « Lis-le. » Alors Magnilien, le greffier, dit et lut : « Les noms que j'ai notés sont les suivants : Maxime, Dadas et Quintilien (2). » Afin de suivre l'interrogatoire, sans rien omettre, les greffiers usaient d'une écriture sténographique appelée notes tironiennes (3). Les pièces ainsi établies étaient transcrites ultérieurement en caractères vulgaires. Elles n'entraient que sous cette dernière forme dans les archives judiciaires.

Nous connaissons plusieurs greffiers dont les transcriptions nous sont parvenues. Ce sont d'abord Néon et Eustrate, qui se convertirent à la vue des violences soutenues par les chrétiens, puis Cassien (4). Celui-ci, indigné

 

1. COMBEFIS, Sancti Patris nostri Asterii aliorumque orationes, p. 209.

2. Acta SS. Maximi, Quintiliani, Dadae, § 4. (Act. SS., 13 avril, t. II, p. 974.) Voy. encore Geste collationis Carthag., dies 2, § 1, 8.

3. Voy. les travaux de CARPENTIER, TARDIF, SCHMITZ, HAVET.

4. Acta S. Speusippi, § 19, dans Acta SS., 17 janvier — Martyrium Eustratii, § 6 (Seines, Vitae Sanctorum, 12 déc.). — Passio S. Cassiani dans Ruinart, Acta sincera, p. 315.

 

 

XVIII

 

par une sentence de mort, lança à terre son registre et son stylet. Dans les Actes du diacre Habib, martyrisé sous Licinius, à Édesse, nous voyons que a les notaires écrivaient tout ce qu'ils avaient entendu à l'audience et les Sharirs de la ville (gens de police) écrivaient le reste, c'est-à-dire ce qui avait été dit en dehors du prétoire. Suivant l'usage, ils rapportaient au juge tout ce qu'ils avaient entendu, et leurs dépositions étaient rappelées dans les Actes (1). » Plusieurs pièces, d'une valeur malheureusement très médiocre, parlent des Acta écrits devant le tribunal (2) et sur l'ordre du président (3).

Les archives fonctionnaient régulièrement (4). Dès que les pièces y avaient été versées, elles étaient à l'abri de toute altération ; il n'en était pas ainsi tandis qu'elles se trouvaient entre les mains du commentariensis. Un martyr nommé Victor, ébranlé par la torture et craignant d'y être appliqué de nouveau, « aborda en secret le commentariensis et fit humblement appel à sa pitié, le suppliant de rayer son nom des Actes et de le délivrer; il lui offrait en récompense un petit fonds de terre qu'il possédait. Le

 

1. CURETON, Ancient syriac Documents (1864), p. 72, sqq. — RUBENS DUVAL, La littér. syr. (1899), p. 127 suiv. — Ce document est donné dans le tome deuxième.

2. Acta S. Paphnutii, § 22. (Act. SS., 24 sept.) Acta S. Eupli, § 1, 2, (la version grecque) dans COTELIER, Monumenta Ecclesiae graecae, t. I, p. 193.

3. Passio S. Mariae, § 4. (BALUZE, Miscellanea, t. I, p. 27.)

4. Voy. FUSTEL. DE COULANGES, Institutions politiques de l'ancienne France, t. I. — De l'Administration romaine, p. 202 (édit. JULLIAN, 1891).

 

XIX

 

commentariensis accepta, et fit sortir Victor de prison pendant la nuit (1). »

Les archives étaient dépositaires de pièces auxquelles on avait à recourir fréquemment. Tertullien renvoie ses contradicteurs aux archives de Rome (2). Pour le cas particulier du martyre, nous avons plusieurs témoignages. Eusèbe a conservé un fragment d'Apollonius qui contient ces mots : « En ce qui regarde Alexandre, il faut que la vérité soit connue; cet homme a comparu devant Aemilius Frontinus, proconsul d'Asie, non pas comme chrétien, mais pour des vols commis, alors qu'il avait déjà apostasié. Ceux qui voudront s'instruire complètement de cette affaire n'auront qu'à recourir aux archives publiques de la province d'Asie (3). » Dans la même province, Théodore, évêque d'Iconium, parle d'une pièce de cette nature établissant le martyre de saint Cyricus et de sainte Julitte, sa mère (4). Eusèbe a dû être un assidu aux archives romaines ; il leur emprunte les termes du procès-verbal de la comparution de saint Denys d'Alexandrie (5). En Afrique, où les archives portaient le nom d'archivum proconsulis (6), plusieurs documents incomparables nous aident à reconstituer le formulaire des Acta martyrum. La pièce la plus voisine de l'original est connue sous le titre d' « Actes proconsulaires de saint Cyprien » ; nous

 

 

1. Passio Hieronis, dans LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. II, d'après un ms. de la Bibi. nat, n° 1020, fol 106, Ve.

2. TERTULL., Contr. Marc., L. IV, C. VII.

3. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 18.

4. Epist. Theodorici ep. De passione S. Quirici et Julittae. (Act. SS., t. III, juin, p.. 25.)

5. EUSÈBE, ibid., VII, 11. Voir la note de Valois.

6. AUGUST., Contr. Cresconium, I. III, C. 70.

 

XX

 

savons par l'attestation d'un contemporain, le diacre Pontius, qu'elle a fait partie des archives (1). Saint Augustin écrit à l'occasion du procès de Félix d'Aptonge : « Si tu veux lire le dossier entier, adresse-toi aux archives proconsulaires (2). » Nous n'avons aucun texte pour l'Espagne. En Gaule, vers l'an 250, l'archive de Toulouse reçoit le procès de l'évêque Saturnin (3).

Les pièces mises aux archives y étaient conservées indéfiniment. Outre les témoignages cités de Tertullien, d'Apollonius, de saint Augustin et du rédacteur de la Passion de saint Saturnin, nous entendons saint Jérôme sommer Rufin de produire des Actes constatant ce qu'il dit avoir souffert pour la foi du Christ (4). Lors de la paix de l'Église, on procéda contre les « traditeurs » accusés d'avoir livré les Écritures, les vases se Grés ou les noms des frères pendant les dernières persécutions. A cette occasion, on produisit les « Actes publics » qui constataient officiellement le fait (5).

L'instruction du procès des martyrs se prolongeait quelquefois pendant des mois (6), parfois encore la cause était reprise après un premier jugement (7) ; il arriva plusieurs fois que, le magistrat devant lequel avait eu lieu la

 

1. Passio S. Cypriani auctore Pontio diacono, dans RUINART, Act. sinc., p. 130. Cf. P. MONCEAUX dans la Revue archéologique (1900).

2. AUGUST., Ouvr. cité, III, 70.

3. Passio S. Saturnini, ep. Tolosani, dans RUINART, p. 211.

4. Advers. Rufinum, lib. I, édit. des Bénédictins, t. I, p. 391.

5. Concile d'Arles, en 414, canon 13e. — S. AUGUST., Contra Crescon.,

1. III, c. 29 et 70 ; Contr. litteras Petiliani, II, 20, 45.

6. Acta SS. Tarachi, Proli et Andronici, dans RUINART. p. 456 et suiv., Cyprien, Epist., 8, 16, 33, 35, 53 ; EUSÈBE, h. e. XI, 39.

7. Acta proconsularia S. Cypriani, § 2.

 

 

XXI

 

première comparution étant mort (1), le procès venant à échoir à son successeur ou à l'intérimaire, celui-ci se faisait rendre compte des affaires ouvertes. On communiquait, en pareil cas, au nouveau magistrat les procès-verbaux (2). Enfin ces actes étaient parfois transmis à une juridiction supérieure ; ce fut le cas de ceux de l'évêque Acace, dont l'interrogatoire eut le don de faire rire l'empereur Dèce et lui valut sa grâce (3). Aucun texte ne nous permet de dire si on communiquait la minute du texte ou bien une expédition. Quoi qu'il en soit, nous sommes surtout redevables à la ferveur des fidèles des copies parvenues jusqu'à nous. Ceux-ci ne reculaient devant aucun sacrifice ni aucun péril pour se procurer la transcription des actes. Ce fait nous met sur la voie d'une mesure administrative dont il ne reste pas d'autre trace. La communication des procès-verbaux des causes criminelles devait être interdite pendant les trois premiers siècles, car, sans cette réserve, il eût été inutile de recourir aux voies détournées dont plusieurs Actes nous instruisent. Divers textes nous apprennent que les Acta étaient placés régulièrement sous la garde du commentariensis (4), qui en trafiquait sans vergogne. On lit en effet au début des Actes de saint Tarachus : « Nous,

 

 

1. Voy. la Passion de sainte Perpétue, les Actes de saint Cyprien.

2. Acta S. Thyrsi, e. VI, § 31. (Acta SS., 28 janvier.) Acta S. Januarii (6 septembre) ; Passio S. Christinae (24 juillet) ; Passio S. Quirini, dans RUINART, p. 499, § 4. Voy. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 110, § 41.

3. Acta S. Acacii, § 5; Martyrium S. Myronis, § 7. (Act. SS.. 8 mai et 17 août) ; Acta S. Paphnutii, § 23 (24 septemb.) ; Acta S. Clementis Ancyrani, § 42 (22 janvier).

4. Digeste, L. 45, § 7. De jure fisci (L. XLIX, tit. XIV) ; Acta S. Canionis, § 17 (Act. SS., 22 mai).

 

XXII

 

Pamphile, Marcien, Lysias, Agathocle,... et tous les frères qui sont à Iconium, fidèles dans la vérité, et d'un seul coeur en Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous avons recherché ce qui s'est accompli en Pamphylie, à l'égard des martyrs ; et comme il importait de recueillir tous les témoignages relatifs à leur confession, nous avons obtenu de transcrire ces documents, au prix de deux cents deniers, payés à Sabaste, l'un des greffiers (1).» On retrouve un fait analogue dans la vie de saint Pontius (2). Le rédacteur de la Passion du diacre Habib, à Édesse, semble ne s'être pas heurté aux mêmes difficultés : « Les notaires, dit-il, écrivaient tout ce qu'ils avaient entendu à l'audience... Moi, Théophile, qui étais païen de naissance et qui ai confessé le Christ dans la suite, je me suis empressé de prendre copie des actes de Habib, comme j'avais autrefois écrit les Actes des martyrs Gouria et Schamouna, ses compagnons (3).

Une fois en possession de ces copies, les chrétiens les reproduisirent sans changements, ou bien en firent la base de relations d'une allure plus littéraire ; tantôt on reproduisait divers fragments sans aucun changement, tantôt le procès-verbal était remanié presque entièrement. A ce point de vue, chaque document réclamerait une monographie séparée.

Les églises se servaient de procès-verbaux pour toucher

 

1. Acta SS. Tarachi, Probi et Andronici ; dans RUINART, p. 422

2. Vita et Passio S. Pontii, dans BALUZE, Miscellanea, t. I, p. 33.

3. CURETON, Ancient syriac Documents, et R. DUVAL, La littérature syriaque (1899), p. 127. Cf. IGNATIUS EPHRAEM II RAHMANI, Acta sanctorum confessorum Guriae et Shamonae exarata syriaca lingua a Theophilo Edesseno anno Christi 297. Rome, 1899.

 

XXIII

 

cher les infidèles et affermir les frères. Les païens le savaient et s'efforçaient de s'opposer à cette propagande. Prudence nous apprend que des Actes furent saisis chez des fidèles et détruits (1). Mais une telle mesure était illusoire ; les perquisitions domiciliaires de la persécution de Dioclétien montrent le courage et l'adresse luttant avec succès contre ces violences administratives. Certains magistrats adoptèrent une mesure plus radicale. Dans le procès de saint Vincent, diacre de Saragosse, le gouverneur interdit de noter les débats, qui ne nous sont parvenus que par une relation rédigée d'après les souvenirs de témoins oculaires (2). Dans la Passion de saint Victor le Maure, nous lisons que « Anulinus fit saisir tous les exceptores qui se trouvaient dans le palais pour s'assurer qu'ils ne cachaient aucune note, aucun écrit. Ces hommes jurèrent par les dieux et par le salut de l'empereur qu'ils ne feraient rien de semblable ; tous les papiers furent apportés, et Anulinus les fit brûler en sa présence parles mains de l'exécuteur. L'empereur approuva fort cette mesure (3). » Le même trait se retrouve dans plusieurs autres pièces (4). Ces mesures étaient d'autant plus douloureuses aux frères qu'elles étaient irrémédiables ; et nous savons quel respect ils avaient pour les Actes, qui leur paraissaient à peine moins sacrés que le propre sang des martyrs (5).

 

1. PRUDENCE, Peristeph. I, Hymn. SS. Hemet. et Celed., v. 75-78.

2. Passio S. Vincentii, levitae, § I, dans RUINART, p. 366.

3. Acta S. Victoris Mauri, § 6. (Acta SS., 8 mai.)

4. Passio S. Firuii et Rustici, dans MAFPEI, Instit. diplom., p. 310; Acta martyrii S. Alexandri episcopi, § 14. (Acta SS., 21 septemb. )

5 Acta S. Felicis, § I (Act. SS , 1er août) : De eius cruora una cum gestis reliquias nobiscum detulimus.

 

XXIV

 

Une autre source des Actes des Martyrs, ce sont les relations des témoins oculaires : la relation du martyre de saint Vincent de Saragosse (1), celle de sainte Perpétue. Dom Ruinart explique les légères variantes qui différencient les versions de cette dernière passion parle fait que les fidèles présents à l'interrogatoire, ou à la lecture liturgique, avaient tiré copie en leur particulier de ce qu'ils venaient d'entendre (2).

Quoi qu'il en soit, tous les documents dignes de confiance doivent être répartis en trois groupes : les Actes, les Passions et les Relations non officielles de témoins oculaires.

Le premier terme est presque sans application dans l'état actuel de nos documents si on le réserve aux seules transcriptions exactes, ou à peu près, des procès-verbaux judiciaires ; le second terme, dont les Acta proconsularia S. Cypriani nous offrent un modèle achevé, doit s'entendre des rédactions composées par des chrétiens à l'aide de procès-verbaux, par exemple : la lettre des martyrs de Lyon ; enfin, il faut ranger dans le troisième groupe, des pièces dont nous avons dans les Passions de sainte Perpétue, des saints Saturnin et Dativus, des saints Jacques et Marien, des saints Montan et Lucius, des modèles achevés. A ce propos, on remarquera que ce procédé semblait alors très légitime, et les rédacteurs mentionnaient cette adaptation des pièces du greffe (3).

 

1. Passio S. Vincentii, § I, dans RUINART, p. 366. Voy. Le BLANT, Les Pers. et les Mart., p. 5, et DUCHESNE, Le Lib. pontif., introd., p. CI, note I.

2. RUINART, Acta sinc. (édit. Paris, 1689), p. 79-81.

3. Acta SS. Saturnini, Felicis, Dativi, Ampelii et aliorum, § I, dans BALUZE, Miscellanea, t. I, p. 14; Acta S. Cantii, § I (Act. SS., 31 mai). Acta S. Dorotheae, § I, 6 février ; cf. Passio S. Saturnini, episcopi Tolosani, § 2, dans RUINART, p. 120.

 

XXV

 

Une note du Liber pontificales appartient à notre sujet. On y lit que le pape Clément, deuxième successeur de saint Pierre, « partagea les diverses régions de Rome entre de fidèles notaires de l'Eglise, lesquels, chacun dans son quartier, devaient rechercher avec sollicitude et curiosité les Gestes des Martyrs (1). » Ensuite Antéros « fit rechercher avec soin, par les notaires, les Gestes des Martyrs et assura leur conservation, in ecclesia recondit (2). » Fabien, successeur d'Antéros, « créa sept sous-diacres qui surveillaient l'exactitude des collations faites par les sept notaires (3) ». Ces textes sont plus curieux que véridiques. Il faut observer que les Acta parvenus jusqu'à nous ne proviennent jamais de ces prétendus notaires ecclésiastiques, et aucun document contemporain ne mentionne leur existence ni leur présence, Devant une institution dont il ne trouve ni les preuves dans son fonctionnement, ni la trace d'aucun individu en ayant fait partie, l'historien doit se tenir en garde et attendre, pour mettre à profit des textes trop clairs, une confirmation qui ne lui a pas été fournie (4). L'acharnement déployé contre les archives des chrétiens pendant la persécution de Dioclétien nous a

 

1. L. DUCHESNE, Le Liber pontificalis (1886, t. I, p. 123) ; FUNK, Patres apostolici, t. II, p. 30, lignes 6, 7, Cf. HINRICS, Quellenstudien zur Geschichte der römischen Märtyrer, dans le Texte und Untersuchungen N. F. IV, 3 (1901). — A. DUFOURCQ, Étude sur les Gesta martyrum romains, Paris, 1900.

2. Ibid., p. 147.

3. Ibid., p. 148.

4. L'auteur du Lib. pont. semble croire qu'à la paix de l'Église les notaires changèrent d'attributions, c'est aussi l'opinion de l'auteur du Constitutum Silvestri.

 

XXVI

 

privés sans doute d'un grand nombre de ces pièces. Mais a l'Église, après la tourmente, sut pourvoir à la réfection de ses archives dévastées. Ce fut souvent à l'aide de souvenirs, de traditions orales, que l'on dut reconstituer alors nombre d'Acta et de Passiones, et souvent, sans en excepter les pièces dites « sincères », ces rédactions nouvelles furent accommodées, pour le détail, à la mode du temps où elles étaient faites (1). Il arriva donc que des pièces de la plus rare valeur, les Actes de sainte Thècle, par exemple, furent coulées dans le cadre d'une composition inventée de toutes pièces, comme quelques parcelles de bon métal dans une gangue pâteuse et grossière (2).

Il en résulta, au moins dans certaines Eglises, un discrédit complet jeté sur toute cette littérature. En Afrique, un concile général des Églises africaines tenu à Hippone, en 393, constatait et autorisait l'usage de lire les Acta au jour anniversaire des martyrs (3). A Rome, au contraire, ils disparurent complètement de la liturgie et d'assez bonne heure. A la fin du VIe siècle, ils y étaient à peu près inconnus (4). A Milan, nous les retrouvons en possession d'un rang éminent, car on continua de leur emprunter les leçons de la messe De même en Gaule, à l'époque

 

1. LE BLANT, Les A. d.M., p. 25, cité par VAN DEN GHEYN, dans le Dictionnaire de théologie catholique, fasc. 3° (1900) à l'art. Acta martyrum, col. 322.

2. Sur les Actes de sainte Thècle, voyez la bibliographie et la notice à l'Appendice.

3. HARDODIN, Conc., t. I, p. 886;MANSI, t. III, p. 924 (can. 36).

4. Voy. DUCHESNE, ouvr. cité, t. I, introd., p. CI, et le « Décret de Gélase » dans E. PREUSCHEN, Analecta (1893), p. 147-155.

5. Paléographie musicale, t. V, Avant-propos à l'Antiph. ambros. dernière page.

 

XXVII

 

mérovingienne (1). Ces usages différents sont comme le commentaire pratique de l'opération délicate de réfection des archives primitives dans chaque Église.

L'époque des persécutions ne présente aucun cas de Passions inventées. C'est plus tard que certains auteurs du Moyen-Age se livreront à cette littérature frauduleuse qui détourne l'attention et parfois même le culte sur des personnages dont l'existence même peut être mise en doute. « Les Actes de sainte Barbe, de sainte Catherine d'A-lexandrie, de saint Georges, dit un Bollandiste, fournissent le type de cette sorte de documents. » Quant aux Vies de « Barlaam et Joasaph et d'un certain Alban, dérivées. l'une de la légende indienne de Bouddha, l'autre du mythe grec d'Oedipe (2) », elles ne s'appuient que sur la légende.

Il faut se garder de condamner en bloc la littérature hagiographique, dans laquelle un critique avisé peut ressaisir des traces incontestables de récits anciens (3) ; mais ce travail doit être entrepris sur chaque document pris à part, et un recueil de la nature de celui que l'on donne ici au public ne saurait attendre les résultats lointains de ces enquêtes presque innombrables.

Le prix que l'on attachait à la possession du récit authentique du combat des martyrs (4), l'usage que l'on en faisait dans la liturgie à des offices et à des jours déterminés,

 

1. Voy. le Lectionnaire gallican et MABILLON, De liturg. gallic., I, V, 7, p. 39.

2. VAN DEN GHEYN, loc. cit., avec les références sur lesquelles s'appuient ces assertions, et Anal. boll. (1902), t. XXI, p. 205.

3. Outre les travaux cités de EDM. BLANT, on trouvera des recherches dans ce sens chez P. ALLLARD, Hist. des persécutions, t. I, Examen critique de quelques Passions des martyrs, p. 164 à 175, 202 à 230, et Introd., p. VIII à XIII du t. I, et p. VIII à XXII du t. IV.

4. CYPRIEN, Lettres, surtout la 37°.

 

XXVIII

 

imposaient l'adoption d'un classement qui dut donner la première idée des collections. Une préoccupation analogue semble avoir inspiré la lettre de Denys sur les martyrs d'Alexandrie (1), et plus certainement Eusèbe de Césarée, qui ouvre la liste des hagiographes grecs. Eusèbe composa deux ouvrages : une Collection des anciennes passions (2) qui n'a pas été retrouvée et un abrégé sur Les Martyrs de Palestine d'après une rédaction plus étendue et portant le même titre.

Le récit des martyrs de Palestine comprenait les exécutions dont Eusèbe avait été le témoin de 303 à 310, à Césarée ; l'autre recueil était une collection de martyres antérieurs à la persécution de Dioclétien. On y racontait « en vingt et un livres les souffrances de presque tous les martyrs, les évêques et les confesseurs de la foi qui ont combattu dans les diverses provinces ; l'auteur y avait écrit en particulier tous les combats que, par la grâce du Christ leur maître, des vierges ont livrés avec un courage viril, malgré leur sexe ». En plusieurs endroits de son Histoire ecclésiastique, Eusèbe renvoie à sa Collection sur les anciens martyrs qui devait contenir, entre autres pièces, les passions de saint Polycarpe,de saint Pothin, d'Apollonius et

 

 

1. DENYS D'ALEX., Lettres.

2. Voyez CURETON, History of the Martyrs of Palestina (1861).EUSÈBE, Hist. ecclés., suppl. au livre VIII — B. VIOLET,Die Palästinensischen Martyrer des Eusebius von Caeserea dans les Texte und Untersuchungen, XIV, 4 (1895). — VITEAU, De Eusebii caesariensis duplici opusculo Peri ton Palaistine marturesanton (1893). — La fin perdue des Martyrs de Palestine (Compte rendu du troisième congrès international des savants catholiques, à Bruxelles, 1895). — PREUSCHEN, dans HARNACK, Geschichte der Altchristlichen Litteratur, t. I, 800-11. Anal boll., t. XVI (1897), p. 113 à 139. — VAN DEN GHEYN, article cité, col. 323.

 

 

XXIX

 

d'autres écrits du second siècle (1). La Collection d'Eusèbe a servi à établir un document hagiographique fort précieux, le martyrologe d'Asie Mineure, qui nous est parvenu dans une traduction syriaque très abrégée, par un manuscrit daté de l'an 412 (2). Ce texte est dans un rapport évident (3) avec le Martyrologe hiéronymien qui appartient à l'histoire des collections par un lien moins tenu que les martyrologes tels que nous les lisons ordinairement avec leurs notices réduites à quelques mots.

A vrai dire, on ne connaît qu'un seul manuscrit martyrologique hiéronymien offrant des notices historiques étendues sur les martyrs (4). Les indications qui accompagnent le nom du saint sont empruntées aux actes, elles font partie de la rédaction originale. Dans son état

 

1. EUSÈBE, Hist. ecclés., IV, 15, 47; V, préface, 2; V, 4, 3 ; V, 21, 5; COMBEFIS, Illustrium Christi martyrum triumphi (1660), p. 258.

2. Cod. add. brit. 12.150. — WRIGHT dans le Journal of Sacred Litterature, t. VIII (1865-66), p. 45 et suiv., publié de nouveau par DE ROSSI et DUCHESNE dans leur préface au Martyrologium Hieronymianum (Acta SS. (1895, p. 9 et suiv. (tirage à part. Les deux éditeurs ont publié parallèlement le syriaque et le latin, et restitué par conjecture le grec.

3. V. DE BUCK, Acta SS. Octobr., t. XII, p. 185. Voyez aussi du même auteur: Recherches sur les calendriers ecclésiastiques, p. 7; H. STEVENSON, Studi in Italiaa.1879, p. 439, 458. —DE ROSSI, Bullettino di arch. crist. (1878), p. 102. — DUCHESNE, Les sources, etc., p. 10 et suiv. —A. HARNACK, Theologische Literaturzeitung, t. XIII (1887), p. 350. — BATTIFOL, La littérature grecque (1897), p. 229 et suiv. — EGLI, Martyrien und Martyrologien aeltester Zeit. et Zeitschrift f. wiss. Theologie, t. XXXIV, p. 273-93, enfin DE ROSSI et DUCHESNE, ouvr. cité.

4. Cod. Vaticanus, 238 (olim Laureshamensis), VIII-IX s. ; voy. STEVENSON, Bull. di archeol. crist. (1882), p. 109 ; DE ROSSI et DUCHESNE, ouvr. cité, p. x-XI. — MONUMENTA ECCLESIAE LITURGICA, t. I, préface, ch. dernier, où l'on rapproche le texte des notices du cod. lauresham de la rédaction du martyrologe romain actuel.

 

XXXI

 

actuel, le fragment que l'on possède comprend quinze jours ; l'on y relève quatre notices historiques (1). Ces brèves notices servaient sans doute de lecture ascétique dans les monastères. Elles expliquent le conseil donné par Cassiodore aux religieux, « de lire les passions des martyrs qui ont germé par toute la terre, et particulièrement, dans la lettre de saint Jérôme à Chromate et à Héliodore (2) », qui ne peut être que le recueil même auquel elle sert d'introduction. Ainsi la lecture visée par Cassiodore serait celle des notices empruntées aux actes des martyrs et insérées dans ce recueil (3). Peut-être aussi existait-il un livre liturgique spécial, une sorte de martyrologe-lectionnaire, au moins dans certaines églises. Adon, archevêque de Vienne (au milieu du IXe siècle), rassembla partout où il put les atteindre les actes des martyrs dont il tirait un court résumé pour l'insérer dans la compilation martyrologique qui porte son nom. Cette pratique semble nous mettre sur la trace d'un livre liturgique composé suivant la même ordonnance que le martyrologe et comprenant le texte intégral des actes dont le martyrologe ne donnait qu'un abrégé. Cette conjecture s'appuie sur un feuillet détaché d'un manuscrit du XIe siècle portant au recto le calendrier d'une église et au verso la notice qui suit : « Que celui qui s'appliquera à lire les vies ou les passions des saints dont nous avons tracé les

 

1. De institutione divinarum litterarum, c. XXXII. Voyez DE ROSSI

DUCHESNE, ouvr. cité, p. XI.

2. Quelques vestiges en ont subsisté dans divers manuscrits ; cod. Vatic. Reg., 435 ; cod. Parisinus. Nouu. acquisitions lat., n. 1604 ; cod. Vatic. Reg., 567; cod. Bern., 288; voy. DE ROSSI-DUCHESNE, ouvr. cité, dans la notice de ces différents manuscrits.

3. DE ROSSI et DUCHESNE, ouvr. cité, p. XXII

 

XXXI

 

noms à la page précédente, sache que ce n'est pas sans raison qu'on les répète ici. Ici, en effet, ils occupent la place qui leur est due d'après leur rang dans le calendrier au jour de leur natale. Ailleurs, au contraire, ils sont le plus souvent entremêlés, suivant qu'ils sont pris dans des exemplaires différents, rassemblés de tous côtés. » Cette indication paraît avoir son, commentaire naturel dans une formule, souvent répétée, du martyrologe hiéronymien ; par exemple : Fête de saint Plato, dont on conserve les actes (1). Cette dernière phrase paraît être un renvoi à une collection distincte, tout comme dans le Lectionnaire gallican, parmi les lectures du deuxième jour dès Rogations, à none, on lit : Liber Judith — asque in finem — postea Evangelium, et le troisième jour, à none : Liber Hester — usque in finem — postea Evangelium (2), simples renvois à des livres transcrits séparément.

A partir du VIe siècle, les recueils hagiographiques admettent le mélange des actes des martyrs et de la vie des saints, ils cessent donc de nous appartenir ; à plus forte raison les collections de Panade, de Timothée, d'Alexandre, de Théodoret, de Cyrille de Scythopolis et de Jean Moschus, qui écrivent en grec la vie des cénobites de la Thébaïde, de la Palestine, de la Syrie, de l'Égypte.

Les Églises orientales soutiennent mieux la tradition des recueils composés exclusivement des actes des martyrs. Dans la Mésopotamie occidentale on trouve un

 

1. Cod. Wissemb., aujourd'hui à Wolfenbüttel — XI kat. Aug. Nat. Sci. Platonis, cuius gesta habentur.

2. MABILLON, De liturgia gallicane libri tres, ou bien cod. Paris. n° 9127 B. N. fol. 178 v°, et fol. 184 r°.

 

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écrit peu volumineux qui comprend des actes d'époques assez différentes (1). La rédaction des pièces ne paraît pas postérieure au Ve siècle. Dès le IVe siècle, un personnage considérable, Maruthas de Maikerpat, compose le Livre des martyrs en syriaque, dans lequel il recueille les actes des martyrs de la Perse, sous Sapor II (2). Quant aux textes syriaques sur les martyrs en dehors de la Mésopotamie et de la Palestine, ils paraissent n'avoir jamais été réunis (3). II en est de même pour les actes éthiopiens et coptes.

Dans l'Église latine, les actes composèrent de bonne heure le passionnaire ou livre renfermant les gesta martyrum.

A l'époque suivante, depuis le IXe siècle jusqu'au XVIe, on rencontre quelques compilations comme celle du Métaphraste et celle de Jacques de Voragine dans lesquelles la science et la vérité n'ont souvent rien à voir. Au XIVe siècle, Bernard Gui consacra la troisième partie de son Sanctorale aux actes des martyrs (4) ; en Arménie, le

 

1. CURETON, Ancient syriac Docunments, p. 41, et BEDJAN. Acta rnartyrum et sanctorum (1890). Voy. Humas Duan., La littérature syriaque, p. 121 et suiv. (1899).

2. Publiés par ASSEMANI, Acta sanctorum martyrum Orientalium et Occidentalium, t. I, Rome (1748).

3. Voy. ROBENS DUVAL, ouvr. cité, p. 157 et suiv.

4. L. DELISLE, dans Notices et extraits des manuscrits de la Bibi. Nat., t. XXVII (1879), p. 169-455. « Le Sanctoral est un grand recueil hagiographique divisé en quatre parties. La première est consacrée aux fêtes de Notre-Seigneur, aux fêtes de Notre-Dame, aux fêtes de la Croix, aux fêtes des anges, à la Toussaint, à la Commémoration des Morts et à Dédicace des églises. La deuxième partie se rapporte à saint Jean-Baptiste, aqx apôtres, aux évangélistes et à quelques-uns des soixante-douze disciples. La troisième contient. les actes des martyrs. Dans la quatrième sont les vies des confesseurs et des vierges »

 

XXXIII

 

patriarche Grégoire II, dit Veghajazer (+ 1105), c'est-à-dire l'ami des martyrs, compila et traduisit du grec et du syriaque un grand nombre d'actes.

La collection des Bollandistes donna le branle à divers travaux d'hagiographie concernant les martyrs, le premier en date et le plus célèbre fut le recueil de dom Ruinart, moine bénédictin ; Acta primorum martyrum sincera et selecta (1689). Les progrès accomplis dans les sciences auxiliaires et quelques pièces récemment découvertes imposeraient plusieurs modifications à ce travail. Un demi-siècle plus tard, S. E. Assemani publiait les biographies jadis recueillies par Maruthas, dans les Acta sanctorum martyrum Orientalium et Occidentalium(1748). Les collections se succèdent assez nombreuses depuis cette époque ; les plus notables sont celles de Luchini : Atti sinceri (1777) ; de Zingerlé : Echte Akten der hh. Märtyrer des Morgenlands übersetzt (1835) ; Hoffmann : Anszüge aus syrischen Akten persischer Märtyrer (1880) Hyvernat : Les Actes des martyrs de l'Égypte (1886) ; Bedjan : Acta martyrum et sanctorum , en syriaque (1891) Amelineau: Actes des martyrs de l'Eglise Copte (1890) ; F. C. Conybeare, The Armenian Apology and Acts of Apollonius and other Monuments of early Christianily (1896) (1).

 

1. D. GUÉRANGER commença la publication du recueil intitulé : Les Actes des Martyrs depuis l'origine de l'Eglise chrétienne jusqu'à nos temps, traduits et publiés par les RR. PP. Bénédictins de la Congrégation de France, 4 vol. in-8° (1856-1863), 2e édit. (1879). Cette compilation est restée inachevée. — A ces collections il faut ajouter celles que les ordres religieux ont données des personnages martyrisés qui ont appartenu respectivement auxdits ordres. Th. BOURCHIER, De martyribus fratrum ordinis minorum S. Francisci, Ingolstadt, 1582. — LEYDANUS, Historia martyrum ordinis S. Francisci. Ingolstadt, 1588. — HAVENSIUS, Relatio martyrum Carthusianorum, Ruremonde, 1508. — MAIGRETIUS, Martyrographia Augustiniana, Anvers, 1625. — M. MANCANO, Insigne martyrii relig. de la orden de S. Domingo, Madrid, 1629. — Voyez D. CARROL. Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie,1902, au mot Actes des martyrs.

 

 

XXXIV

 

Je ne pense pas que l'on attende de ce livre une bibliographie des travaux provoqués par les Actes des martyrs. Je signalerai simplement la littérature romanesque qui s'en est inspirée, ce sujet est traité longuement dans la préface du tome V. Corneille a mis sur la scène Polyeucte et l'épisode de Didyme et Théodore avec un art et un succès inégal, saint Genest a inspiré Rotrou, et Goethe à trouvé dans les Actes de Cyprien et Julitte le thème du docteur Faust. Alexandre Dumas père composa (1837) un drame intitulé Caligula, M. de Bornier n'a pu faire représenter L'Apôtre sur aucune scène, enfin un religieux de la Compagnie de Jésus a écrit Les Flavius. La prose est moins bien partagée que la poésie. Entre les Martyrs de Chateaubriand et Quo Vadis de Henryk Sienkiewicz se place une littérature de rapsodies très inférieures à Fabiola de Wiseman et Callista de Newman. Ce sont : Lydia, Epagathus, Cesonia, Marcia (1).

 

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

 

La présente collection est exclusivement composée des Actes authentiques des martyrs. J'ai pensé qu'un ouvrage dont le dessein premier est d'aider à l'édification des fidèles ne pouvait atteindre son but en faisant usage de moyens équivoques, tels que celui qui consisterait à reproduire, une fois de plus, les légendes qui déparent malheureusement en trop grand nombre certains recueils

 

1. Voir la préface du tome V. : Les martyrs dans la littérature, de d'Aubigné à Sienkiewicz.

 

XXXV

 

hagiographiques. Car, quoi qu'on fasse, de telles compositions doivent appartenir nécessairement à l'une ou à l'autre des deux catégories d'arguments : ceux qui touchent des intelligences mutilées et superficielles, et ceux qui comptent pour les esprits impartiaux. Sans doute, un grand nombre d'esprits se tiennent pour satisfaits sur de pauvres raisons : cela ne prouve pas qu'il faille leur en donner de telles, ni qu'ils soient incapables d'être touchés par des raisons solides, ni surtout que nous puissions donner à autrui des preuves qui ne nous satisfont pas nous-mêmes. C'est là, pour ceux qui enseignent, leur devoir strict de raison et de loyauté. « Le devoir de la loyauté intellectuelle s'étend — non pas seulement à ne rien dire qu'on n'estime matériellement vrai, — non pas même à ne fonder ces vérités que sur des arguments dont nous approuvions la validité formelle pour nous, — mais encore à ne rien omettre pour que ces affirmations et ces preuves soient valables en soi (1). »

Faudra-t-il donc renverser la fragile palissade légendaire qui semble à quelques-uns une fortification historique inexpugnable? Oui, sans doute ! Quant à dire comment l'on s'y prendra, ceci n'est pas mon affaire. Quoi qu'il en soit, il faut donc résolument abandonner le système qui consiste à s'indigner plutôt qu'à réfuter, et à condamner plutôt qu'à convaincre. Seul, l'homme vulgaire ne doute de rien, parce qu'il ne se doute de rien. L'histoire des lointains passés a toujours quelque teinte mythique , les noms des personnages, les aventures de leur vie

 

1. MAURICE BLONDEL, Lettres sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d'apologétique et sur la méthode de la philosophie dans l'étude du problème religieux, dans les Annales de philosophie chrétienne, janvier 1896, tirage à part, p. 5.

 

XXXVI

 

et le mystère de leur fin forment une architecture dans laquelle tout n'est pas bien solide. En histoire, il y a deux sortes de vérités, toutes deux certaines ; ce sont les vérités connues et les vérités conclues. Une collection de documents comme sont ceux qui composent le présent recueil fournit les vérités connues (1), ce sont là ces « tout petits faits bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés », qui sont « aujourd'hui la matière de toute science (2) ». Leur réunion, la détermination de leur valeur particulière, et leur classement représentent une période empirique dont nulle science ne peut se dispenser. Dans certaines sciences récemment créées, et même dans plusieurs autres très anciennes, mais auxquelles ont été appliqués des procédés récents d'investigation, il faut se résoudre à ne pas voir se lever le jour de l'histoire conclue ou, si l'on veut, de la synthèse. Plusieurs esprits éminents surent s'y résigner, et d'autres, grâce à l'ampleur grandiose de leurs hypothèses, firent autant avancer la science par leur respectueuse probité que, sur des sujets différents, on la faisait reculer par les affirmations d'une inconcevable crédulité (3). Il faut être de son temps et non pas d'un temps

 

1 . J'ai dit une fois pour toutes que la collection était « exclusivement composée des Actes authentiques ». Quant aux quelques pièces de moindre autorité que l'on a rejetées en appendice, elles ne laissent pas de contenir plusieurs détails dignes de foi.

2. TAINE, De l'intelligence, préface, p. (2).

3. CLAUDE BEDNARD, Eloge de M. Magendie. « M. Magendie avait pour l'esprit de système une répulsion vraiment extraordinaire. Toutes les fois qu'on lui parlait de doctrine ou de théorie médicale, il en éprouvait instinctivement une espèce de sentiment d'horreur... M. Magendie a conservé toute sa vie cette antipathie pour le raisonnement en médecine et en physiologie... Il n'a jamais voulu entendre parler que du résultat expérimental brut et isolé, sans qu'aucune idée systématique intervint ni comme point de départ, ni comme conséquence… Chacun, me disait-il, se compare dans sa sphère à quelque chose de plus ou moins grandiose, à Archimède, à Michel-Ange, à Newton, à Galilée, à Descartes... Louis XIV se comparait au soleil. Quant à moi, je suis beaucoup plus humble, je me compare à un chiffonnier ; avec mon crochet à la main et ma hotte sur le dos, je parcours le domaine de la science et je ramasse ce que j'y trouve. » Mettons-y le correctif qu'y ajoutait Claude Bernard : « Il faut bien se garder de proscrire l'usage des idées et des hypothèses. »

 

 

XXXVII

 

qui n'est plus ; il ne sert de rien d'opposer en toute circonstance le passé au présent , et puisque, bon gré mal gré, on vit dans le présent par la pratique, mieux vaut encore essayer de l'améliorer que de le fuir. Qu'on le veuille on non, la société à laquelle nous appartenons est celle sur laquelle nous agissons efficacement; dans quelques cas il faut ajouter les sociétés qui viendront, jamais celles qui ont précédé. Les élégies sur le bon vieux temps ne servent de rien aux âmes disparues depuis dix siècles, et ce qui importe c'est de sauver les âmes. — Et comment les sauverons-nous ? En disant la vérité, toute la vérité et la vérité toute seule.

Quelques-uns me blâmeront, je le crains, mais je continuerai à penser que, « parce que l'Église se compose d'un élément divin et d'un élément humain, ce dernier doit être exposé avec une grande probité, comme il est dit au livre de Job : « Dieu n'a pas besoin de nos mensonges (1). »

C'est suivant cette pensée que je me suis efforcé de faire parler les martyrs comme ils l'eussent fait, de nos jours, parmi nous. L'étrange prétention que celle qui

 

1.LÉON,XIII, Lettre encyclique aux archevêques, évêques et au clergé de France, du 8 septembre 1899.

 

XXXVIII

 

entend estropier la langue française sous prétexte de la couleur de l'original ! Fort bien, mais outre la couleur, il y a les teintes et les simples reflets, et les sons et les timbres et la cadence des mots et peut-être jusqu'à leur parfum, cette senteur flottante du dialecte ionien et du dialecte dorien, de la langue de l'Ombrie et de celle de Smyrne. « Il n'y a pas de raison pour s'arrêter dans une telle voie, et si l'on se permet, sous prétexte de fidélité, tel idiotisme qui ne se comprend qu'à l'aide d'un commentaire, pourquoi n'en pas venir franchement à ce système de calque, où le traducteur, se bornant à superposer le mot sur le mot, s'inquiète peu que sa version soit aussi obscure — souvent plus — que l'original, et laisse au lecteur le soin d'y trouver un sens? La langue française est puritaine : on ne fait pas de conditions avec elle. On est libre de ne point l'écrire ; mais dès qu'on entreprend cette tâche difficile, il faut passer les mains liées sous les fourches caudines du dictionnaire autorisé et de la grammaire que l'usage a consacrée. Toute traduction est essentiellement imparfaite, puisqu'elle est le résultat d'un compromis entre deux obligations contraires, d'une part l'obligation d'être aussi littéral qu'il se peut, de l'autre l'obligation d'être français. Mais de ces deux obligations, il en est une qui n'admet pas de moyen terme, c'est la seconde. Le devoir du traducteur n'est rempli que quand il a ramené la pensée de son original à une phrase française parfaitement correcte (1). »

Des interpolations sans nombre ont failli discréditer pour toujours la littérature des Acta martyrum, elles ont

 

 

1. ERN. RENAN, Le livre de Job (1860), préface, p. III-IV.

 

XXXIX

 

compromis pour longtemps la valeur historique et la portée apologétique des miracles qui y sont rapportés. A ce point de vue, les indications contenues dans les documents liturgiques eux-mêmes ne sont pas toujours de première valeur, soumises qu'elles ont été à toutes les violences, philologiques ou historiques, par suite d'intérêts divers et du défaut de critique (1). L'histoire cependant est « assez belle pour qu'on ne s'efforce pas de l'orner. S'y appliquer, comme on le fit, à dessein ou par simplicité; y introduire des prodiges s'accomplissant pour soutenir la constance des victimes et terrifier les persécuteurs, c'est, sans en avoir conscience, s'associer au sentiment des païens qui, incapables de comprendre la puissance du courage soutenu par la foi, attribuaient la victoire des saints à des secours d'un ordre surnaturel, c'est-à-dire souvent à la magie (2) ».

On ne saurait rencontrer le Moyen-Age sur un terrain plus défavorable que celui de la transcription des textes dont il a souvent méconnu le caractère historique. Il a fallu le persévérant effort de la pléiade de savants qui, depuis quatre siècles, s'efforce de réparer tant de mal pour rendre aux Actes des martyrs une part de l'autorité que leur accordaient les premiers chrétiens.

 

1. Il suffit, pour se rendre compte de ce fait, de se rappeler les corrections faites dans les légendes des martyrs au bréviaire par les papes eux-mêmes, et récemment encore par le Pape Léon XIII, comme on peut le voir dans l'Histoire du bréviaire de Mgr Battifol et dans celle de Dom Bäumer, O. S. B.

2. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 40.

 

XL

 

III.— LE RÉGIME DES PERSÉCUTIONS. — La procédure suivie contre les chrétiens. — Les édits de persécution. — Néron. — Les rescrits de Trajan et d'Hadrien. — Apparition de la torture comme moyeu d'obtenir l'abjuration. — Les édits restrictifs du IIIe siècle. — Septime Sévère. — Dèce. — Valérien. —L'édit de Gallien. — Aurélien. — Les édits de 303-304.

 

Il a existé dans l'Empire romain un droit qui prévoyait le crime dont la profession de christianisme rendait coupable. Nous avons dit qu'Ulpien avait rassemblé et expliqué au livre VII de son traité De officio Proconsulis les constitutions impériales portées contre le christianisme. Ces actes ayant été rejetés tout entiers par ceux qui établirent le texte des Pandectes, il ne nous reste que des informations fragmentaires soutenues dans les textes anciens. Tels quels, ils peuvent nous aider à ressaisir quelques traits essentiels à cette législation.

Néron inaugura les persécutions. On a paru croire que « ses actes odieux envers les chrétiens furent des actes de férocité, et non des dispositions législatives (1) ». Plusieurs faits semblent induire le contraire. Un document contemporain dont la date exacte demeure incertaine est adressé de Rome aux fidèles du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce, de l'Asie, de la Bithynie. Parmi les conseils qu'on donne aux Églises, on lit ces paroles :

« TRÈS CHERS, NE VOUS TROUBLEZ PAS DANS LA CALAMITÉ

 

1. RENAN, Les Apôtres, p. 349.

 

XLI

 

(littéral, l'incendie) QUI FOND SUR VOUS POUR VOUS ÉPROUVER, comme s'il vous arrivait quelque chose d'extraordinaire.

« Mais vous unissant aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin de vous réjouir et de tressaillir un jour dans la révélation de sa gloire.

«Si vous êtes insultés au nom du Christ, vous serez heureux...

« Qu'aucun de vous ne soit châtié comme homicide, ou voleur, ou malfaisant, ou comme avide du bien d'autrui.

« Mais SI L'UN DE VOUS EST CHATIÉ COMME CHRÉTIEN, qu'il ne  rougisse pas ; qu'il glorifie Dieu en cette qualité. « Car le temps vient où le jugement commence par la maison de Dieu (1). »

Ce texte dispense de toute discussion. La calamité est certaine et ses effets se réalisent au moment même dans la province d'Asie. Voilà ce que l'histoire constate. Faut-il faire coïncider ces indications avec la persécution de l'an 64, ou bien faut-il les appliquer à des vexations administratives exercées à une époque antérieure contre les Juifs? Nul ne le sait; les arguments qui se tirent du ton de l'épître de saint Pierre, des expressions élimes ou symboliques qui s'y rencontrent ont une valeur subjective, rien de plus.

Un autre texte contemporain nous apprend que, par l'ordre de Néron, « des supplices furent infligés aux chrétiens, race d'hommes d'une superstition nouvelle et malfaisante (2). « Cette phrase de Suétone ne se rattache

 

1. I Petri, IV, 12-16.

2. SUÉTONE, Nero, § 16.

 

XLII

 

d'aucune manière à l'épisode de l'incendie de Rome; elle se lit au paragraphe 16° de la biographie de Néron, et il n'est fait mention de l'incendie qu'au paragraphe 38e. Il y a peu d'état à faire du témoignage de Méliton, d'après lequel, seuls entre tous les empereurs, Néron et Domitien « ont mis en accusation » la foi chrétienne (1). La thèse soutenue par cet évêque, de l'intolérance des seuls mauvais empereurs à l'égard du christianisme, ne permet pas de donner à son affirmation une valeur historique rigoureuse. Tertullien reprit la théorie de Méliton, mais, en la négligeant comme il convient de le faire nous ne laissons pas de rencontrer dans plusieurs de ses écrits des traces d'informations non tendancieuses cette fois. C'est ainsi qu'il nous parle de mandata (2) et d'un Institutum Neronianum (3). Nous ne savons rien de plus sur cette loi, car c'est le nom que lui donne un historien fort postérieur, Sulpice Sévère, qui écrivait en 400. Après avoir fait le récit des actes de férocité des jardins du Vatican, cet écrivain ajoute : « Tel fut le commencement des persécutions contre les chrétiens; ensuite la religion fut interdite par la loi, et, en vertu d'édits officiellement rendus, il ne fut plus permis d'être chrétien (4). » Quelque valeur que l'on accorde à ce texte tardif, il importe de rappeler qu'il paraît contenir la formule de la législation primitive contre les chrétiens (5). Cette circonstance lui mérite une sérieuse attention.

De cet édit primitif plusieurs points peuvent être

 

1. MÉLITON, dans Eusèbe, Hist. eccl., VI, 24

2. TERTULL., Ad Scapul.

3. TERTULL., Ad nationes, I, II.

4. SULP. SEV., Sacra historia, II, 41.

5. G. BOISSIER. Voyez plus bas.

 

XLIII

 

établis : 1° Les chrétiens étaient recherchés d'office 2° Ils devaient être décapités Cette dernière circonstance qui semble en contradiction avec les « flambeaux vivants » des jardins de Néron, confirme l'information de Sulpice Sévère : après ces premiers sévices la religion fut interdite par la loi, post etiam datis legibus religio vetabatur. Ce ne serait qu'après les piacula du mois d'août de l'an 64 que la loi aurait été portée.

Pendant un long espace de temps les Églises vécurent donc sous le régime promulgué par la « loi » de Néron, si, comme l'affirme Tertullien, cette constitution fut seule exceptée de l'abrogation formelle prononcée par le Sénat sur tous les actes de cet empereur La persécution de Domitien, qui n'a laissé aucune trace juridique, s'expliquerait naturellement par le rappel de la législation toujours en vigueur. Mais cette deuxième persécution dura peu, et l'empereur calmé, la loi dut retomber dans le silence. Elle ne paraît pas avoir été abolie. Ce fut sous son régime que se produisit la dénonciation anonyme dont Pline fut saisi pendant sa légation en Bithynie. Nous voyons que le libelle est conforme à la législation néronienne ; en effet, il ne contient que des noms avec l'accusation générale d'être chrétiens. Mais la procédure sommaire suivie par Pline dans les premières informations est elle-même conforme à la loi de Néron, d'après laquelle « il ne fut plus permis d'être chrétien ».

Il semble qu'à la date de la lettre à Trajan (112), les

 

1. TERTULL., Apol., c. v.

2. TERTULL., Ad Scapul., Apol., 5.

3. TERTULL., Ad nationes, I, 7

 

XLIV

 

procès contre les chrétiens passaient inaperçus, et la législation, s'il en existait une, était peu connue. Pline n'avait jamais, dit-il, assisté à l'instruction d'un procès de cette sorte ; ses bureaux paraissent n'avoir pu le renseigner, bien que « le devoir de l'officium fût de noter les précédents pour les rappeler au gouverneur et assurer le maintien des traditions dans l'administration de la justice ».

« Je ne sais ce qu'il faut punir ou rechercher, ni jusqu'à quel point il faut aller. » Ce qui suit montre la nature des incertitudes de Pline : « Par exemple, dit-il, je ne sais s'il faut distinguer les âges ou bien si, en pareille matière, il n'y a pas de différence à faire entre la plus tendre jeunesse et l'âge mûr, s'il faut pardonner au repentir ou si celui qui a été tout à fait chrétien ne doit bénéficier en rien d'avoir cessé de l'être, si c'est le nom lui-même, abstraction faite de tout crime, ou les crimes inséparables du nom que l'on punit. En attendant, voici la règle que j'ai suivie envers ceux qui m'ont été déférés comme chrétiens ; ceux qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde, une troisième fois, en les menaçant du supplice ; ceux qui ont persisté, je les ai fait conduire à la mort (1). »

C'est la pure législation néronienne. Nous lisons encore : « Un libelle anonyme a été déposé, contenant beaucoup de noms. Ceux qui ont nié qu'ils eussent été chrétiens, j'ai cru devoir les faire relâcher... D'autres, nommés par le dénonciateur, ont dit qu'ils étaient chrétiens... » Sur les uns ni sur les autres on ne tente rien pour obtenir une abjuration, on se borne à imposer

 

1. PLINE, Epist., X, 98.

 

XLV

 

poser à tous des sacrifices aux dieux de l'Empire.

C'est donc une marque probable de la plus haute antiquité que la mention de condamnation pour la profession de christianisme. Nous trouvons dans une pièce célèbre entre toutes, les actes de sainte Thècle, ces paroles adressées à un accusateur de l'apôtre Paul (1) : Lege auton khristianon, kai apoleitai suntomos.

« Les archives de la métropole, fait observer M. Le Blant, n'étaient pas plus riches que celles de la Bithynie en documents sur la question posée. » « En pareille matière, répond Trajan, on ne peut établir une règle fixe pour tous les cas. » Elle n'existait donc pas et il ne la crée point. Pline a suivi les principes du droit commun, et il en est loué.

La lettre de Trajan et un texte de Tertullien qui en rapporte une disposition particulière nous permettent de placer vers l'an 112 l'abrogation de la règle néronienne prescrivant la recherche des fidèles (2). Un rescrit de l'empereur Hadrien au proconsul d'Asie, Minucius Fundanus, en 152, précisait un peu plus la situation : « Si des personnes de votre province veulent ouvertement soutenir leurs dires contre les chrétiens, et les accuser en quelque chose devant le tribunal, je ne leur défends pas de s'en tenir à des pétitions et à des clameurs. Il est en effet beaucoup plus juste, si quelqu'un se porte accusateur, que vous connaissiez des imputations. Si donc quelqu'un accuse les personnes désignées, et prouve qu'elles commettent des infractions aux lois, ordonnez même des supplices, selon la gravité

 

1. GRABE, Spicilegium SS. Patrum, t. I, p 102.

2. TRAJAN, Epist. ad Plin., Tertull., Apol., c. v.

 

XLVI

 

du délit (1). » L'infraction à la loi consistant dans la simple profession de christianisme, on continuait donc, sauf pour le point prévu par la règle de procédure de Trajan, à vivre sous le régime néronien. Antonin le Pieux écrivit aux cités et particulièrement aux Larissiens, aux Thessaloniciens et aux Athéniens de ne pas faire d'émeutes, meden neoteridzein, au sujet des chrétiens (2). C'était une simple mesure de police.

Dans le procès de Bithynie, nous avons assisté à une procédure tout entière de droit commun. Le rescrit de Trajan inaugure une jurisprudence et Tertullien, qui nous en montre l'illogisme, témoigne du maintien de cet état de choses au début du III° siècle. Dans l'intervalle, une monstruosité légale a pris place à l'instruction. « Vous violez contre nous toutes les formes de l'instruction criminelle, dit Tertullien. Vous torturez les autres accusés pour leur arracher un aveu (3) ; les chrétiens seuls sont mis à la question pour leur faire nier ce qu'ils confessent à grands cris (4). » Nous ne savons quand ni comment s'introduisit la torture afin d'arracher l'abjuration. Nous en voyons l'emploi à Lyon, en 177 ; mais dans ce procès fameux, la torture est mise en oeuvre, tantôt pour obtenir des aveux, et ceci était conforme au droit commun, tantôt pour obtenir l'abjuration, comme dans le cas de Blandine et de Ponticus, dont on

 

1. S. JUSTIN, I Apol., 68.

2. MÉLITON, dans EUSÈBE, Hist. eccl., IV, 26. Sur la persécution sous Antonin, voyez la bibliographie du « Martyre de saint Polycarpe ».

3. C'est encore le cas dans la procédure de Bithynie à l'égard de deux diaconesses.

4. TERTULI., Apolog., 2.

 

XLVII

 

interrompait la torture de temps à autre pour leur dire : Jurez. Ils refusaient et l'on recommençait à travailler leurs pauvres corps.

Le règne de Marc-Aurèle semble marquer, au moins pour un temps, l'abandon de la jurisprudence de Trajan. A Lyon, nous voyons le tribun de la treizième cohorte et les magistrats de la ville faire arrêter tous ceux que la voix publique désigne comme chrétiens. L'année suivante, 178, Celse s'écrie dans son Discours véritable que l'on voit les chrétiens « traqués de toutes parts, errants, vagabonds, recherchés, parce que l'on veut en finir avec eux (1) ». Dans une étude basée sur des textes très morcelés, il faut se garder de rien conclure de trop général sur le vu de quelques faits remarquables. Les pièces les plus graves nous montrent tout ce que les causes criminelles, dans l'antiquité, recélaient d'épisodes imprévus. A Smyrne, la procédure contre Polycarpe est en partie conduite par la populace ; à Lyon, la faiblesse des magistrats autorise toutes les exigences de la foule, « alors qu'un rescrit spécial vient d'ordonner que, suivant la règle commune, les citoyens romains soient décapités, l'un de ces hommes est livré aux bêtes pour complaire à la multitude. »

L'impulsion donnée par Marc-Aurèle se continua sous le règne de Commode, son successeur. Nous possédons un monument de la procédure suivie en l'an 180. Les Actes des martyrs Scillitains, en Afrique, remettent en mémoire la forme primitive de la procédure contre les chrétiens. On leur propose le pardon à condition d'offrir un sacrifice, et, sur leur refus, ils

 

1. ORIGENE, Contr. Cels., VIII, 69.

 

XLVIII

 

sont condamnés pour le même délit que les martyrs de Bithynie, l’ « obstination ». L'arrêt est ainsi conçu : « Attendu que Speratus, Nartallus, Cittinus, Donata, Vestia , Secunda ont déclaré vivre à la façon des chrétiens, et, sur l'offre qui leur était faite de revenir à la manière de vivre des Romains, ont persisté dans leur obstination, nous les condamnons à périr par le glaive (1). » Le procès d'Apollonius, à Rome, montre que l'accusation portait sur la religion seule et qu'il n'y eut pas d'autre motif à la condamnation (2). Le règne de Commode inaugura une époque nouvelle à divers points de vue. L'Etat romain sembla se prêter à quelque indulgence à l'égard des chrétiens, et peut-être ce caprice, qui donnait le repos aux Églises, procura-t-il une recrudescence de conversions (3). On a fait observer que cet accroissement de la « secte » exerça une influence capitale sur la forme des poursuites. Comment frapper de telles multitudes ? Pline écrivait à Trajan : « Suspendant l'instruction, j'ai résolu de vous consulter. L'affaire m'a paru le mériter, surtout à cause du nombre de ceux qui sont en péril. » Pendant la persécution du pro-consul d'Asie, Arrius Antoninus, les chrétiens de toute une ville se présentèrent ensemble devant son tribunal. Quelques-uns furent mis à mort, on renvoya le reste en leur disant : « Insensés, manquez-vous de cordes et de précipices, si vous voulez mourir (4) ?»

Les persécutions du IIIe siècle paraissent toutes —

 

1. Acta MM. Scillitanorum, § 5.

2. Acta Apollonii, dans Analecta Bollandiana, t. XIV,1895, p. 284-294.

3. TERTULL., Apol., 18. Cf. De test. anim., I.

4. TERTULL., Ad Scapul., 5.

 

 

XLIX

 

sauf une seule — influencées par la préoccupation de faire un choix parmi les coupables. La mention de ce choix en vue « d'un exemple » abonde dans les documents authentiques et dans ceux d'une valeur moins assurée (1).

A partir de Septime Sévère, le mot de Tertullien « nomen in causa est » ne s'applique plus à la jurisprudence nouvelle. La « confessio nominis », comme on disait à la première époque, n'a plus une criminalité absolue. Cette observation est très importante pour permettre aux personnes peu familières avec la période des persécutions de prendre une idée exacte de la situation des fidèles. Plusieurs s'imaginent que partout et toujours la vie du chrétien était menacée. On se représente un régime analogue, sinon semblable de toua points, au régime de la Terreur pendant la Révolution française. La vérité est très différente. L'ordonnance de Septime Sévère (202) ne proscrit que les païens qui se feront chrétiens. Aussi les plus illustres victimes de la persécution seront des catéchumènes ou des néophytes, Perpétue, Félicité, Révocatus et leurs compagnons. Nous sommes probablement alors en présence de deux procédures : l'une, celle du rescrit de Trajan, n'a pas été abrogée, elle subsiste donc et fonctionne, bien que nous ne puissions y rapporter aucune pièce certaine ; l'autre, prescrite pour le cas d'un délit spécial : la conversion. Ainsi, à l'égard des catéchumènes et des néophytes on

 

1. Passio S. Pionii, § 20 ; Acta S. Cypriani, 4 ; Passio S. Philippi Heraclaei, § 4 ; Passio S. Quirini, § 4 ; — Acta S. Speusippi, § 5 ; Acta S. Clementis. § 8 ; Acta S. Callixti, § 5. (Acta SS., 13 janvier, 23 janvier,14 octobre.)

 

 

L

 

semble être revenu à la loi néronienne de la poursuite d'office. Le début de la Passion de sainte Perpétue semble le dire : Apprehensi sunt adolescentes catechumeni. Les complices de la conversion semblent être également décrétés de prise de corps (1).

L'extension du droit de cité romaine à tous les provinciaux sous Caracalla entraîna une légère modification dans la situation des chrétiens. L'appel à César contre les jugements des gouverneurs fut abrogé. Depuis les origines du christianisme, nous ne l'avons vu revendiquer que par saint Paul et par quelques habitants de la province de Bithynie.

L'édit de Dèce (250) n'a pas été conservé. Ce que nous savons de son application permet de le reconstituer en partie. Ce fut un édit de proscription universelle. Tous les chrétiens sans exception étaient convoqués individuellement devant une commission locale. Les moindres villages eurent la leur. A l'appel de son nom, chacun devait offrir une victime, ou au moins brûler de l'encens sur l'autel et faire une libation. Il prononçait ensuite une formule blasphématoire dans laquelle il reniait le Christ. La cérémonie se terminait par un repas idolâtrique. La commission délivrait un acte constatant ce qui s'était passé. Cette pièce se compose de deux parties. La première est une requête adressée aux « préposés aux sacrifices» de la localité par celui qui veut faire acte de soumission. Il décline ses noms, âge, lieu de naissance, signes d'identité, déclare qu'il a de tout temps offert des sacrifices et que « récemment en leur présence, conformément

 

1. Passio S. Perpetuae, § 2 et 4 en ce qui regarde Saturas, le catéchiste.

 

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aux prescriptions de l'édit, il a offert l'encens, fait la libation et goûté aux victimes ». Il demande certificat de tout ceci. La commission ou l'un de ses membres appose son visa et date le certificat. Il est tout à fait probable qu'il y eut un formulaire unique pour tout l'empire (1).

La persécution dura moins de dix-huit mois. Les hostilités de Gallus et d'Émilien ne semblent avoir rien changé à la jurisprudence en vigueur. Les édits de Valérien témoignent d'un grand changement survenu. Pour la première fois l'Église est traitée en association. Le texte du premier édit (257) est perdu. Plusieurs pièces nous révèlent ses dispositions. Il ordonne de traduire en justice non les chrétiens indistinctement, mais les principaux membres du clergé, évêques, prêtres (2) et diacres (3) ; à ceux-là seuls s'appliquera la procédure que le droit commun réserve aux duces factionum (4). Les simples fidèles pourront manifester leur religion en toute liberté (5). Nous voyons les chrétiens de Carthage accompagner leur évêque saint Cyprien au tribunal et au lieu de l'exécution. Dès lors, pour être martyrisé, il fallut fournir les preuves de son rang dans la hiérarchie ecclésiastique (6). Ces restrictions avaient le double avantage d'épargner la population

 

1. KREBS, dans Sitzungsberichte d. K. Pr. Akademie d. Wissensch. (1893), p. 1007-1014 ; WESSELY, Kaiserliche Academied. Wissensch. in Wien (1894), p. 3-9 ; FRANCHI DE CAVALIERI, dans le Nuovo Bullettino di archeologia cristiana (1895), p. 63, 73, et Theol. Literaturzeitung (1891., t. XIX, p. 37 et 162.

2. Acta proconsularia S. Cypriani.

3. Acta S. Montani, 12, 15, 20.

4. L. 16. De Appellationibus (Digest., XLIX, I).

5. Voy. Acta Cypriani, §§ 2, 5.

6. CYPRIEN, Epist. LXXXII, Successo fratri.

 

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et de la contenir. On lit en effet dans les Actes d'un évêque nommé Hilaire qu'il fut torturé pour servir de leçon à tous : ut ipso tormentato universi ejus corrigantur exemplo (1).

Le premier édit de Valérien inaugurait des dispositions nouvelles. Le crime de religion est maintenant secondaire, il est puni par l'exil ; au contraire, les réunions illicites sont punies par la mort ou les travaux forcés (2).

L'année suivante (258), Valérien porta un nouvel édit qui aggravait le premier. Tous les évêques, prêtres ou diacres qui refuseraient d'abjurer sur-le-champ seront mis à mort : Episcopi et presbyteri et diacones incontinenti animadvertantur ; les nobles et chevaliers convaincus de christianisme seront dépouillés de leur dignité et décapités, les femmes du même rang exilées, les chrétiens de la maison de César seront assimilés aux esclaves des ergastules, les plus misérables,de tous. Un point qui n'est pas entièrement nouveau (on en signale des exemples au temps de Dèce), mais qui se généralise avec Valérien et se trouve énoncé dans l'édit de 238, c'est la confiscation des biens. L'édit de Gallien mit fin à la persécution. « Jusque-là, plusieurs persécutions avaient cessé de fait, sans que le droit ait été changé. On laissait vivre les chrétiens et tomber en désuétude les lois d'exception rendues contre eux, mais le christianisme demeurait une religion illicite, toujours punissable en théorie. Gallien semble avoir voulu effacer cette tache originelle. Un édit général rendit aux évêques et à leur clergé — « aux

 

1. Acta S. Hilarii, § 5 (Act. SS., 16 mars). Voy. Acta S. Nestorii, § 2, 26 février.

2. Digeste, XLVII, XXII, 2; XLVIII, IV, I, 3 ; Cyprien, Epist., 77, 78, 79.

 

LIII

 

magistrats du Verbe », selon son expression — la liberté de leur ministère. Puis des rescrits, envoyés à plusieurs évêques, réglèrent les mesures d'exécution. On a conservé un de ces rescrits. Il est adressé à Denys d'Alexandrie et à ses collègues orientaux et les remet en possession des « lieux religieux » saisis par le fisc. D'autres rescrits lèvent le séquestre établi sur les cimetières et permettent aux évêques d'en recouvrer l'usage. L'importance de ces actes éclate à tous les yeux. Les chefs des Églises et leurs ministres, supprimés par Valérien, reçoivent de son fils une sorte d'investiture et comme un titre officiel (1). » Nous ne savons rien de la jurisprudence de l'édit d'Aurélien (274). La mort de l'empereur, survenue peu après, empêcha en partie son effet. Bien que tombé en désuétude, l'édit d'Aurélien n'était pas formellement abrogé, il suffisait à détruire l'effet de la reconnaissance légale par Gallien et à replacer les chrétiens sous le coup de l'ancien droit qui les proscrivait en théorie.

Pendant le laps d'un quart de siècle environ qui s'étend entre l'édit d'Aurélien et celui de Dioclétien, on signale quelques martyrs, soit à Rome, soit dans les provinces. Le IIIe siècle, qui finissait alors, avait profondément changé la situation de l'Eglise chrétienne dans l'État. « Pendant la première moitié du siècle, dit M. Allard, l'Église avait réussi, en se faisant accepter, soit comme collège funéraire légalement autorisé, soit au moins comme association de fait, à constituer le patrimoine nécessaire pour le culte, la sépulture et tous les besoins matériels ou spirituels d'une société organisée Toute fiction légale avait même fini par devenir inutile,

 

1. P. ALLARD, Le Christianisme et l'Empire romain (1897).

 

 

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puisqu'une décision impériale, aux environs de l'an 225, avait traité l'Église de Rome comme une corporation reconnue, et même comme une religion licite, en lui concédant un terrain avec permission d'y adorer Dieu. Il fallut le cruel édit de Dèce pour rendre de nouveau illicite la religion chrétienne ; mais, même alors, la situation de l'Église comme corporation propriétaire ne fut point ébranlée. Cette situation était si forte au milieu du siècle, que Valérien la prit pour but principal d'une persécution nouvelle, et s'usa en vains efforts pour dissoudre l'association chrétienne. L'échec de sa tentative amena une seconde reconnaissance de l'Église, plus formelle encore que la première, par Gallien. De nouveau cette reconnaissance fut abrogée par l'édit de persécution d'Aurélien. L'Église retomba alors dans une situation juridique qui avait été la sienne au siècle précédent, jouissant le plus souvent d'une paix précaire, que des accusations individuelles ou même de nouvelles persécutions générales pouvaient interrompre à tout moment. Mais, au moins, l'expérience a été faite; il a été démontré que le pouvoir impérial peut s'entendre avec l'Église, et que le droit d'adorer un autre Dieu que les divinités officielles peut être accordé sans péril pour l'État. Par deux fois, l'antique législation de Rome a été mise en échec (1). »

Les violences préliminaires à l'édit de persécution ne sont pas de notre sujet. L'édit de Dioclétien fut promulgué à Nicomédie le 24 février de l'an 303. Il ne contenait pas la peine de mort, mais seulement les dispositions suivantes : 1° Cessation des assemblées chrétiennes ;

 

1. P. ALLARD, ouvr. cité, p. 118.

 

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2° destruction des églises ; 3° destruction des Livres sacrés ; 4° abjuration de tous les chrétiens. Les sanctions étaient, pour les personnes d'un rang élevé, la dégradation et la mort civile ; pour les personnes libres mais d'humble condition, l'esclavage ; pour les esclaves, l'incapacité à l'affranchissement.

L'exécution de l'édit varia beaucoup suivant les provinces.

L'édit semblait ne prendre aucune mesure pour contraindre à l'abjuration. Diverses circonstances haineusement interprétées provoquèrent, dans le courant de 303, un nouvel édit prescrivant l'incarcération des membres de la hiérarchie ecclésiastique : évêques, prêtres, diacres, lecteurs, exorcistes. Un troisième édit, rendu fort peu de temps après le second, commanda de rendre à la liberté tous ceux qui sacrifieraient et de mettre à mort ceux qui refuseraient. Au commencement de l'année 304, un quatrième édit commanda en termes généraux que tous, en tous pays, dans chaque ville, offrissent publiquement des sacrifices et des libations aux idoles (1). » Ces dispositions sont fort claires, la procédure cependant nous est peu connue. De nombreux traits, peu d'accord entre eux, semblent devoir faire accorder une large part à l'initiative des magistrats. Accepta potestate, dit Lattante, pro suis moribus quisque saeviit (2). La Passion de Théodote nous montre qu'en certains lieux toutes les denrées alimentaires étaient consacrées aux idoles avant d'être mises en vente (3); ailleurs, on expose à l'entrée des marchés des

 

1. EUSÈBE, De mart. Palaest., 3.

2. LACTANCE, Instit. divin., l. V, c. II.

3. Passio S. Theodoti dans RUINART, p. 357.

 

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statues des dieux auxquelles tous doivent sacrifier avant de faire leurs achats (1) ; même obligation aux gens qui veulent puiser à la fontaine publique (2). La dernière persécution fut un effroyable carnage présidé par l'arbitraire des magistrats que stimulaient les empereurs. L'iniquité fut sans mesure. On ne peut essayer de ramener à des règles de procédure ce qui en fut la négation. « Contraindre par tous les moyens, » tel avait été le cri de guerre de la persécution suprême ; telle fut sa constante

visée (3).

On sait que l'ère des persécutions fut close par la victoire de Constantin au pont Milvius (29 octobre 312) et l'édit promulgué à Milan au commencement de l'an 313.

 

IV. — LA PRÉPARATION AU MARTYRE. — Statistique du régime de persécution. — L'athlète. — Préoccupation de la souffrance physique. — L'impression produite et à produire sur les païens. — Inconvénients de l'apostasie. — L'instruction orale, les manuels de préparation au martyre. — Les représentations artistiques. — La préparation physique. — L'exemple. — Les récompenses, le paradis, le jugement.

 

Si l'on tente de dresser la double statistique des années où l'Église fut proscrite et de celles où elle fut tolérée, on ne saurait prétendre qu'à l'exactitude d'une simple

 

1. Acta S. Sebastiani, § 65 (Act. SS., 20 janvier).

2. Ibid. EUSÈBE, Hist. ecclés., VIII, 2 : pase mekhane, cf. LE BLANT, Les

Persée. et les Mart., p. 176.

 

LVII

 

approximation. Il s'en faut que les persécutions aient sévi partout et toujours dans l'Empire avec la même intensité ; aussi pour être tout à fait concluante, cette question voudrait être longuement étudiée à l'aide de statistiques minutieuses. Cependant nous pouvons, en négligeant le détail, entre Néron et Constantin, de l'an 64 à l'an 313, sur un espace de 249 années, compter les intervalles que voici :

 

Au Ier siècle : 6 années de persécution, 28 années de repos ;

Au IIe siècle : 86 années de persécution, 15 années de repos;

Au III° siècle : 24 années de persécution, 76 années de repos ;

Au IVe siècle : 13 années de persécution sur 13 années écoulées.

 

L'Église fut donc persécutée 129 années et jouit de 120 années de repos. La répartition des périodes de persécution dans chaque siècle nous fait voir que toutes les générations ont dû connaître l'alarme du martyre ; de là à s'y préparer, il n'y avait qu’un pas. Voici comment on le franchissait.

Une des comparaisons les plus fréquentes dans les textes anciens est celle qui rapproche le martyr de l'athlète (1). Peut être l'idée venait-elle de l'apôtre saint Paul, qui s'y complaisait. Quoi qu'il en soit, elle semble avoir eu un fondement moins fragile que des symboles toujours

 

1. S. GREG. NAZ., Orat. XLIII. In Laud. Basilii, § 5 ; S. CHRYSOST., Laudes omnium martyrum, § 2 ; Homil. III, in Osiam, § 1 ; CONSTANT. DIACON., Laudat. omn. mart., § 8 ; A. Mai, Spicil. rom., t. X, p. 108.

 

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un peu subjectifs. Le métier d'athlète exigeait une moralité de vie, des habitudes sévères, un régime rigoureux, presque austère, tout ce que nous nommons entraînement. Le martyr devra donc fortifier sa volonté par le jeûne, la mortification, la prière ; la célèbre lettre des Églises de Lyon et de Vienne est écrite presque tout entière sur ce ton (1).

Les expressions être prêt, être exercé, s'appliquent, suivant les auteurs, tantôt aux martyrs, tantôt aux chrétiens. Eux-mêmes sont pleins de ces images. « On prépare des hommes aux combats singuliers et on les y exerce, dit saint Cyprien ; l'Apôtre nous enseigne d'être prêts nous aussi et exercés (2). » Et ailleurs : « Nous sommes armés nous aussi et préparés pour le combat que nous livre l'ennemi (3). » Quelquefois aussi on empruntait la métaphore aux choses de la guerre (4). Cependant ce n'était pas sans une secrète appréhension que beaucoup envisageaient les heures d'atroce souffrance qui ouvraient le paradis. Plusieurs témoignages montrent naïvement le rang que tenait dans les âmes, même bien trempées, la préoccupation de la souffrance physique. Un martyr africain, Flavien, raconte ainsi une vision : « Il me sembla que j'interrogeais notre évêque Cyprien, le premier qui eût été immolé avant nous pour le Christ. Je lui demandais si le coup de la mort causait une grande douleur. Appelé au martyre, je m'inquiétais de savoir ce que

 

1. Ceux qui faiblirent sont appelés anetoimoi kai agumnastoi. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 1.

2. CYPRIEN, Epist. LVI. Ad Thibaritanos, § 8.

3. Epist. LIV. Ad Cornelium, De lapsis, § 1.

4. Acta S. Tarachi, § 5, dans RUINART, p. 436.

 

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j'aurais à endurer. Il me répondit : Lorsque l'âme est toute dans le ciel, la chair qui souffre n'est plus la nôtre ; le corps reste insensible quand l'esprit est en Dieu (1). » Le fait qui contient ce texte se rapporte à l'année 259, la doctrine était bien plus ancienne. Soixante années plus tôt environ, Tertullien exprimait la même pensée dans les mêmes termes : « Les tortures, dit-il, nous trouvent insensibles lorsque l'âme est toute dans le ciel, (2)» et nous voyons que cet enseignement faisait très probablement partie de l'instruction des catéchumènes puisque sainte Félicité déclarait que dans l'amphithéâtre ce ne serait pas à elle de souffrir, mais au Seigneur, qui serait en elle pour souffrir à sa place (3). En Gaule, nous retrouvons la même doctrine ; à Lyon, il est dit que « le Christ souffrit pour Sanctus, (4) » et la lettre de cette Église nous explique qu'une source d'eau vive s'échappait du flanc de Notre-Seigneur, apportant au martyr rafraîchissement et force. On lisait à ce sujet des récits merveilleux. Un martyr racontait qu'un adolescent l'assistait pendant la torture, essuyant d'une étoffe blanche la sueur de son corps sur lequel il répandait une eau fraîche et réparatrice. Cette onction lui procurait un tel bien-être qu'il ne se vit qu'à regret détacher du chevalet (5).

Ces enseignements, ces exemples avaient une portée morale surtout. L'Église, sachant que tout nous vient du

 

1. Passio S. Montani, § 21.

2. TERTULL., Ad martyres, c. 2.

3. Passio S. Perpetuae, § 15.

4. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 1.

5. RUFIN. Hist. eccl., L 36 a cf. THÉODORET, Hist. eccl., III, II. M. Le Blanta a cité d'autres textes sur cette question, V. Les Actes des Martyrs, p. 99, § 38.

 

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secours divin et de la volonté surnaturelle, n'avait pas négligé cependant cette partie dans la préparation au martyre. Une sorte d'esprit de corps épuré, sanctifié, raidissait les âmes. Les païens eux-mêmes admiraient cette vaillance. On croit en voir quelque chose dans une lettre de Sénèque à Lucilius, alors malade: « Qu'est-ce que cela, lui dit-il, auprès de la flamine, et du chevalet, et des lames ardentes, et des fers appliqués aux blessures à peine cicatrisées pour les renouveler et les creuser plus avant? Parmi ces douleurs, quelqu'un n'a pas gémi, c'est peu ; il n'a pas supplié, c'est peu ; il n'a pas répondu, c'est peu ; il a souri, et souri de bon coeur (1). » Celse rendait hommage à ceux qui, pour leur foi, ont su mourir (2). « Lorsque des mains cruelles torturaient les membres du saint, lorsque le bourreau lui déchirait les chairs, sans pouvoir abattre sa constance, j'ai entendu, racontait un contemporain, parler les assistants. L'un disait : C'est une grande chose et dont je me trouble fort que de voir maîtriser ainsi la douleur (3). » Le traitement fait aux apostats par les païens ne pouvait manquer d'être rappelé. Les railleries qui les poursuivaient n'étaient pas le pire des maux : à Lyon, on avait vu les apostats torturés plus cruellement que les confesseurs. Dès qu'ils eurent convenu des crimes infâmes dont on les accusait, ils tombèrent sous le droit commun et furent torturés, non plus à titre de chrétiens, mais comme s'ils eussent été les plus monstrueux des hommes (4).

 

1. SÉNÈQUE, Epist. 78.

2. ORIGÈNE, Contr. Cels., I, p. 8.

3. Liber de laude martyrii, § 15.

4. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 1.

 

LXI

 

La préparation au martyre semble avoir fait l'objet d'un essai de réglementation. Outre les instructions orales dont nous trouvons la trace dans ce que nous savons de la vie de saint Cyprien de Carthage (1), de saint Apollinaire d'Égypte (2), du diacre Habib à Édesse (3), il a dû exister de petits traités destinés à rappeler aux fidèles menacés les commandements et les promesses d'en haut, en même temps qu'ils les pénétraient de quelques maximes brèves et saisissantes propres à ce que l'on devait attendre d'un chrétien en ce moment.

Saint Cyprien dut composer un de ces manuels. On lit, en effet, dans la préface d'une Exhortation au martyre écrite par lui : « Au moment où la persécution et ses angoisses vont nous atteindre, où la fin du monde et la venue de l'antéchrist sont proches, tu as souhaité, mon cher Fortunat, que, pour préparer et affermir les âmes des frères, je choisisse, dans les saintes Écritures, des exhortations qui excitent au combat les soldats de Jésus-Christ. Dans la mesure de ma faiblesse qu'assistera l'Esprit d'en haut, je tirerai des paroles du Seigneur des armes destinées aux fidèles... Pour ne pas fatiguer de longs discours celui qui lira ou écoutera mes paroles, je n'ai fait ici qu'un abrégé. Des divisions, faciles à apprendre et à retenir, comprendront les préceptes divins, et je t'envoie moins un traité de ma main que des matériaux mis en ordre pour ceux-là qui voudraient écrire

 

1. PONTIUS, Vita et passio S. Cypriani, § 14. Voy. S. AUGUST. Sermo CCCXII, De Sanctis.

2. RUFIN, De vitis Patrum, c. 19.

3. CURETON, Ancient syriae Documents. Voy. LE BLANT, Les Actes des Martyrs p. 233 et suiv.

 

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eux-mêmes (1)» Il est probable que l'Exhortation au martyre de saint Cyprien et un opuscule d'Origène portant un titre semblable représentent aujourd'hui cette littérature. Cinq autres traités, dont deux de Tertullien, deux de saint Cyprien et celui d'un auteur anonyme, paraissent se rapporter au même genre littéraire qui semble avoir été tout à fait spécial au christianisme naissant.

Un autre élément de préparation au martyre fut la reproduction sensible de plusieurs épisodes fameux racontés dans l'Ancien Testament. La fresque, la pierre, l'ivoire, le verre, les médailles, représentent à l'envi les trois jeunes Hébreux dans la fournaise, Daniel dans le repaire des lions (2). De cette formation morale il faut rapprocher un texte de Tertullien: « Voilà, dit-il, parlant du jeûne, comment on s'endurcit à la prison, à la faim, à la soif, aux privations et aux angoisses, voilà comment le martyr sortira du cachot, tel qu'il y est entré, n'y rencontrant point de douleurs inconnues, mais ses macérations de chaque jour, certain de vaincre dans le combat parce qu'il a tué sa chair et que sur lui les tourments ne trouveront point à mordre. Son épiderme desséché lui sera une cuirasse, les ongles de fer y glisseront comme sur une corne épaisse. Tel sera celui qui, par le jeûne, a vu souvent de près la mort et s'est déchargé de son sang, fardeau pesant et importun pour l'âme impatiente de s'échapper (3). » On a tant parlé des exagérations de Tertullien

 

1. CYPRIEN, De exhortatione martyrii, Praefatio.

2. LEFORT, Les monuments primitifs de la peinture en Italie; GARUCCI, Storia dell'arte crist. DE ROSSI. Roma sotterranea, et la collection du Bullettino di archeol. cristiana depuis 1863.

3. TERTULL., De jejunio, c. 12.

 

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qu'il est nécessaire d'illustrer son texte par des faits assurés et de rappeler Alcibiade à Lyon, qui ne se soutenait qu'à l'aide de pain et d'eau (1) ; Procope de Scythopolis, qui espaçait parfois d'une semaine entière les jours où il prenait sa nourriture composée de pain et d'eau (2).

Un dernier et puissant moyen de préparation au martyre était la société des confesseurs. A Lyon, elle suffit à reconquérir de pauvres apostats (3), et nous voyons en Numidie les persécuteurs isoler le groupe des laïques du groupe des clercs, destinés tous deux à la mort, dans l'espoir d'arracher aux laïques, ainsi désemparés, un acte de faiblesse (4). Les frères connaissaient cette source des exhortations. La sentence capitale qui condamnait saint Cyprien faisait allusion à cette influence de l'évêque sur son peuple; les fidèles, en l'entendant, s'écrièrent : « Que l'on nous décapite tous avec notre évêque (5). »

Plus haut que l'exemple, il y avait la promesse des récompenses éternelles.

« Le prix du martyre, comme on l'enseignait, était immense. Salomon et David l'avaient dit au nom du Seigneur, et Jésus-Christ l'avait répété lui-mêmes. Le ciel, qui, selon quelques-uns, devait rester fermé pour tous jusqu'à la consommation des temps, s'ouvrait sur l'heure pour les saintes victimes. Les mains des Anges les portaient

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 1.

2. RUINART, p. 373 (éd. Paris, 1689).

3. EUSEBE, Hist. eccl., V, 1.

4. Passio SS. Jacohi et Mariani, § 10.

5. Acta S. Cypriani, § 4 et 5.

6. S. CYPRIEN, Ad mart., XII; Testim., III, 17 ; CLEM. ALEX., Strom . IV, 9, etc.

 

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vers l'Orient, et devant elles s'étendait un jardin resplendissant de fleurs, ombragé de rosiers gigantesques. La chair des bienheureux, devenue immatérielle et diaphane, laissait voir la pureté de leurs coeurs. Une atmosphère de parfums les entourait et leur donnait la vie. A leur entrée, la troupe des Séraphins les accueillait avec des cris d'admiration et de triomphe. Puis, dans un rayonnement immense, au milieu d'une large enceinte aux murailles faites de lumière, leur apparaissait le divin Maître, tel que saint Jean l'avait rêvé. Ses cheveux étaient blancs comme la neige et ses traits étaient ceux d'un jeune homme. Les martyrs le saluaient par un baiser, et, au toucher de sa main, leurs âmes s'emplissaient d'une allégresse inconnue.

« C'était ainsi que, dans leurs visions, les saints entrevoyaient les joies du paradis et ses splendeurs (1). Lus à l'église, comme l'Évangile même, leurs Actes publiaient ces merveilles et fortifiaient les coeurs mal affermis (2). » Toute cette gloire promise était accompagnée d'un suprême triomphe sur les bourreaux. « Notre patience, écrivaient les Pères, nous vient de la certitude d'être vengés (3) ; elle amasse des charbons ardents sur la tête de nos ennemis (4). Quel grand jour que celui où le Très-Haut comptera ses fidèles, enverra les coupables aux enfers et jettera nos persécuteurs dans l'abîme des feux éternels (5) ! Quel spectacle immense! quels seront ma joie,

 

1. Acta S. Perpetuae, § 11, 12, 13 ; Acta S. Montani, § 11 ; Apocal., c. 1 ; Mém. de la Miss. archéol. au Caire, t. IX, p. 143, 144.

2. LE BLANT, Les Perséc. et les Mart., p. 104.

3. CYPR., Ad Demetr., XVII. Cf. TERTULL., Ad Scapul., 2.

4. TERTUL., De fuga, 12.

5. CYPR., Epist. LVI, ad Thibarit., § 10.

 

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mon admiration et mon rire ! Que je triompherai à contempler, gémissants dans les ténèbres profondes, avec Jupiter et leurs adorateurs, ces princes, si puissants, si nombreux, que l'on disait reçus au ciel après leur mort ! Quel transport que de voir les magistrats, persécuteurs du saint nom de Jésus, consumés par des flammes plus dévorantes que celles des bûchers allumés pour les chrétiens (1) ! »

Je ne puis omettre le rôle des sacrements. Des actes tenus pour suspects «nous montrent l'évêque Philéas armant par le baptême et l'eucharistie saint Thyrse, qui va combattre pour la foi (2). La justification de ce trait existe dans un passage mystique de la Passio de sainte Perpétue (3), dans les Actes des saints Jacques et Marie (4) et dans ces mots d'une lettre de saint Cyprien : « Puisqu'une nouvelle persécution est proche et que de fréquentes révélations l'annoncent, soyons prêts et armés pour le combat... Ne laissons pas nus et sans défense ceux que nous encourageons à la lutte ; munissons-les par la protection du corps et du sang de Jésus-Christ, rassasiés de la nourriture divine qu'ils trouvent dans l'eucharistie, leur sauvegarde, leur rempart contre l'ennemi (5). »

Ainsi Dieu fortifiait le chrétien par le don d'une grâce surnaturelle qui le soutenait au milieu de ces terribles tortures et lui donnait la couronne du vainqueur.

 

1. TERT., Despect., § 30 ; S. CYPR., Ad Demetr., i 24. Dans LE BLANT, ouvr. cité, p. 105-106.

2. Acta S. Thyrsi, § 20. (Acta SS., 28 janv.)

3. § 4.

4. § 8.

5. Epist. LIV, Cornelio, fratri §§ 1 et 2. — Les citations sont empruntées à Env. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 235.

 

 

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V. — LA PROMULGATION DE L'ÉDIT DE PERSÉCUTION. — Rédaction. — Notoriété. — Affichage. — Proclamation publique. — Acclamations. — Transcription et copie du texte. — Lacération.

 

Les Actes des martyrs et leurs auteurs nous renseignent d'une façon assez complète sur la promulgation de l'édit, promulgation qui était l'objet d'un cérémonial bien circonstancié.

L'édit impérial est du nombre de ces actes dont parle Ulpien, qui devaient être placardés dans les,lieux apparents, et lisiblement écrits en caractères grecs ou latins, suivant le pays (1). Aussi, dans la plupart des cas, les accusés répondent à l'interrogatoire qu'ils avaient connaissance de l'édit (2). Parfois cependant on force les martyrs à en prendre connaissance. A cet effet, on conduit Pionius au Forum, où le texte est affiché (3). Cet affichage se faisait en grande pompe, car le texte, émané de la personne divine des empereurs prenait un caractère religieux (4). On lui prodiguait donc cet appareil superstitieux dont on retrouve l'ordonnance dans la promulgation de certains actes royaux sous l'ancien régime et dont on peut voir de nos jours encore, en Angleterre, le déploiement extraordinaire. Tantôt on le proclamait au son de la

 

1. ULPIEN, L. 11, § 3. De institutoria actione (Digest., L. XIV, tit. III). Cf. AUSON., Gratiarum actio (éd. Vinet), p. 395 ; Corp. inscr. lat., t. I, na 198, p. 16, lignes 652, 66, etc.

2. Acta S. Maximi, § 1 (RUTNART, éd. 1689, p. 145) et alibi.

3. Passio S. Pionii, § 3.

4. Voyez LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 263 et p. 75, § 24

 

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trompette (1), tantôt on le faisait clamer par un héraut dans tous les carrefours (2), tantôt on le lisait au peuple solennellement convoqué au cirque (3) ou dans le temple de la Fortune. Les Actes de saint Terentianus mentionnent cette cérémonie. Le proconsul assemble les notables de la ville et leur lit un ordre impérial, aussitôt retentissent les acclamations :

«Tous s'écrièrent: A l'Auguste, sois toujours vainqueur (4)! Ceci fut répété dix-sept fois de suite.

« Le proconsul Lucianus ajouta : Gloire aux dieux propices (5)! »

La proclamation se passait sans doute d'une manière peu différente de ce qu'elle était au IVe siècle : « Lorsqu'on nous lit les décrets de l'Empereur, il se fait partout un grand silence; chacun prête l'oreille, avide d'entendre. Malheur à qui oserait faire le moindre bruit et troubler une pareille lecture (6). »

Le texte était transcrit sur l'Album exposé au Forum. Il devait exister des expéditions parmi les archives du tribunal, car nous voyons le président en donner communication à l'accusé (7) ou bien encore le faire lire devant le tribunal (8).

 

1. BASILE, Orat. de S. Gordiano, § 2.

2. Martyrium S. Martyris D. N. J. C. Sancti Apa Anub. de Nassi, dans ZOEGA, Catalogus codicum copticorum, p. 32.

3. THÉODORET, Hist. ecclés., II, 17 ; SYMMACH., Epist., X, 83 ; Passio S. Mariae dans BALUZE, Miscellanea, I, p. 27 ; Acta S. Pontiani. § 1 ; Acta S. Sergii, § 1 (Acta SS., 14 janv., 24 févr.).

4. Mart. Samos., dans ASSEMANI, Act. Mart. orient., t. Il, p. 1.24.

5. Act. S. Terenliani, § 4 (Act. SS., 1er sept.).

6. S. CHRYSOST., Hom. II sur le ch. II de la Genèse, § 2.

7. Acta S. Paphnutii, § 14 (Acta SS., 24 sept.).

8. Passio S. Symphoriani, § 2 ; Passio S. Genesii, § 2.

 

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Le cardinal Wiseman a introduit dans son livre célèbre, Fabiola, une scène intitulée l'Édit (1). On y voit un jeune chrétien lacérer pendant la nuit l'édit de persécution de Dioclétien. Cet épisode n'est pas imaginaire. Ce ne fut pas de nuit, mais en plein jour, à Nicomédie, devant la foule, qu'un chrétien dont le nom est inconnu mit en lambeaux l'édit récemment affiché (2). Un fait semblable se serait passé vers le même temps, dans la même ville : un fidèle nommé Eulampius, venu acheter des provisions, vit l'édit affiché sur la porte même de la ville et le déchira (3).

 

 

VI. — LA FUITE DEVANT LA PERSÉCUTION. — Circonstances qui provoquèrent le livre de Tertullien. — Thèse soutenue dans ce livre. — Le parti opposé. — Multitude et triste condition des fugitifs.— Leur situation légale. — Règles pour la fuite concernant le clergé.

 

Vers l'an 203 se répandit en Afrique un traité écrit par le prêtre Tertullien, de Carthage. Il portait le titre : De la fuite pendant la persécution. Ce pamphlet prenait parti dans une controverse dont l'enjeu était la vie ou l'honneur. Dans aucun autre de ses traités Tertullien n'a dépassé la fougue de paradoxes du traité de De la fuite. La situation précaire des Églises avait engagé leurs chefs à une politique que l'on pourrait nommer « opportuniste » Si le terme était moins décrié ou mieux oublié

 

1. Fabiola ou l'Église des Catacombes, 2e partie, ch. XIII.

2. EUSEBE, Hist. eccl., VIII, 5 ; LACTANCE, De morte persecut. XIII.

3. Acta SS. Eulampi et Eulampiae 1-3 (Act. SS., 10 octobre). Cette pièce paraît fortement remaniée.

 

 

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qu'il ne l'est. Un parti considérable se ralliait à leur manière de voir. Loin d'irriter le pouvoir par une opposition irréductible ou par une offensive continue, ils jugeaient plus sage et plus avantageux de le ménager, de l'apaiser même à l'aide de concessions effectives, toutes les fois que les questions fondamentales n'étaient pas mises en jeu. Courageux et prudents, ils fuyaient la persécution, s'efforçaient de la désarmer ou de l'esquiver; quand l'un et l'autre étaient pour diverses raisons devenus impossibles, ils mouraient. A Alexandrie (1) et en Afrique, les individus qui ne se sentaient pas la force d'affronter le martyre prenaient la fuite. En Afrique, les fidèles usaient encore d'un autre moyen : ils achetaient à prix d'argent le silence des gens de la police. On vit les chefs des Églises employer ce procédé pour éviter la persécution à leur peuple.

Dès que Tertullien connut le fait, il bondit : « La fuite est un rachat gratuit, le rachat à prix d'argent est une fuite, l'une et l'autre est une apostasie... Mieux vaut apostasier pendant la torture, au moins aura-t-on lutté. J'aime mieux vous témoigner la pitié que le dégoût. A la guerre, mieux vaut un tué qu'un fuyard. » Monté à ce diapason, il n'entend plus, c'est une pâmoison de cris, avec des larmes, des ricanements, des outrages. « Le Seigneur a commandé de fuir de ville en ville, bon pour les apôtres, mais pas pour nous. La fuite, l'apostasie, c'est tout un. Payer pour éviter le juge et arguer de ce mot : et Faites-vous des amis de Mammon », c'est un lâche refus de l'immolation, c'est aller de pair avec les misérables agents qui se font acheter, c'est s'égaler aux

 

1. CLEMEN. ALEX., Stromat., IV, 4.

 

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voleurs, aux filous, aux souteneurs qu'ils rançonnent. Puis proclamant l'infériorité chrétienne du riche, il répète avec le Seigneur : « Bienheureux les pauvres, car le royaume des cieux leur appartient»; eux du moins ne peuvent se racheter, ils n'ont pour payer que leur sang (1). » Cette dialectique frénétique eut peu d'effet. Ceux qui étaient en cause continuèrent à chercher dans les Livres saints, dans saint Paul, dans les maîtres du Didascalée d'Alexandrie, dans Cyprien, dans l'évêque Pierre d'Alexandrie, la règle de leur conduite (2).

La situation des malheureux exilés volontaires eut ses douleurs. Beaucoup tombaient dans les mains des brigands, on ne les revoyait jamais ; d'autres, enlevés par les Bédouins, par les Sarrasins, disparurent pour toujours. Un de ces fugitifs, Égyptien de naissance, s'enfuit dans la Thébaïde, où il vécut et inaugura la vie des anachorètes. On vivait à la belle étoile, pourchassé, affamé, haletant ; un grand nombre pouvait s'appliquer les paroles célèbres de l'apôtre Paul : « Voyages sans nombre, dangers au passage des fleuves, dangers des voleurs, dangers de la part des Juifs, dangers de la part des gentils, dangers dans les villes, dangers dans le désert, dangers sur mer, dangers de la part des faux frères ; labeurs, fatigues, veilles innombrables, faim, soif, jeûnes, froid, nudité, j'ai tout souffert (3)... errant çà et là, vêtu de peaux

 

1. TERTULL., De fuga, passim.

2. EUSÈBE, Hist. ecclés., VI, 42. Voy. les lettres de S. CYPRIEN ; Passio S. Agapes, Chioniae, Irenes, § 2 ; S. BASIL., Homil. XIX in Gordium ; Gesta apud Zenophilum ; Passio S. Theadoti Ancyrani, § 5, 6 ; Passio S. Polycarp., § 5, 6 ; Passio S. Quirini, § 2 ; Passio S. Genesii Arelatensis ; Passio S. Philippi Heracl., § 9.

3. II Cor. XI, 26.-27.

 

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de brebis et de chèvres, pauvre, affligé, maltraité... retiré dans les déserts, sur les montagnes, dans les antres et dans les cavernes de la terre (1). » La situation légale des fugitifs offrait quelques analogies avec celle des émigrés avant le Consulat. Dans certains cas, on ne se bornait pas à confisquer leurs biens, plusieurs fois on les fit poursuivre. Ce fut le cas pour saint Polycarpe, saint Grégoire de Néocésarée, saint Denys d'Alexandrie, saint Quirin, saint Sevère, trois jeunes filles, Agape, Chionia et Irène ; un jour, les policiers atteignent les fugitifs : Dommina et ses deux filles, afin d'échapper aux soldats païens, se jettent dans le fleuve et disparaissent. Je trouve deux circonstances où l'on contraint le fugitif à se rendre par l'emprisonnement des siens : c'est d'abord le cas de saint Arcadius; celui d'Habib d'Édesse, dont on avait emprisonné la mère et les gens du hameau où le saint avait son domicile.

La fuite n'était pas une poussée pêle-mêle comme d'un troupeau. Des évêques contraints à fuir ou exilés par mesure administrative, comme Cyprien, Denys d'Alexandrie, sont en communication presque ininterrompue avec leur Église ; d'autres, acculés, font tête à la meute d'hommes qui voulaient leur vie : tels sont Nestor de Magyda (2) et Philippe d'Héraclée (3). Cependant la discipline dut châtier quelques lâchetés : saint Rogatien de Nantes ne put être, baptisé que dans son sang, le prêtre avait fui (4) ; en Afrique, on signale quelques abandons de leur poste par les clercs (5).

 

1. Hebr., XI, 37-38.

2. Acta S. Nestorii, § 1 (Act. SS., 26 février).

3. Passio S. Philippi Heracl., § 2.

4. Passio SS. Rogatiani et Dottatiani, § 2.

5. S. AUGUST., Epist. XXVIII, ad presbyteros et diaconos, § 3.

 

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Une règle semble avoir été portée, au moins en ce qui concerne les clercs. M. Le Blant croit, avec raison, la retrouver dans une lettre de saint Augustin. La voici : « Fuir est permis, écrit-il, quand leur ministère n'est pas indispensable au salut des fidèles. Ils font légitimement alors ce que prescrit ou permet le Christ, car leur retraite même importe à ceux qu'au retour de la paix leur trépas laisserait sans pasteurs. Parfois, devant le péril, un combat généreux s'élevait entre les membres du clergé, tous également prêts à demeurer dans leur poste d'honneur. Que le sort décide alors entre eux, nous dit le grand évêque, car Dieu jugera mieux que les hommes, soit qu'il daigne appeler les meilleurs à la récompense du martyre et épargner les timides, soit qu'il veuille donner à ces derniers la force d'affronter les souffrances et retirer de ce monde ceux dont la vie importe le moins au bien de l'Église (1). »

 

VII. — LE ZÈLE TÉMÉRAIRE — Règle générale. — Les téméraires. — Le martyr typique. — Législation : de ceux dont la fuite expose le prochain, de ceux qui détruisent les idoles. — Règle spéciale pour les apostats repentants. — Les débiteurs insolvables.

 

L'Église eut encore à intervenir dans l'excès opposé à la fuite inspirée parla pusillanimité. Il n'est pas douteux que de très bonne heure elle régla ce point de discipline en repoussant le sacrifice de ceux qui, dans leur ardeur

 

1. S. AUGUST., lettre citée, § 12. Voy. Le BLANT, Les Perséc. et les Mart., p. 157.

 

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intempestive, provoquaient le martyre en proclamant leur croyance sans avoir été mis dans l'obligation de le faire.

Saint Grégoire de Nazianze résume dans une phrase cette discipline : « C'est témérité que de s'offrir, c'est lâcheté que de se refuser (1). » Les faits connus de tous alors prouvaient l'inopportunité ou le péril de cette conduite. On se transmettait avec horreur le nom de ces téméraires qu'une chute lamentable avait précipités des hauteurs du martyre dans l'abîme de l'apostasie.

A Smyrne, au temps de saint Polycarpe, un chrétien nommé Quintus réunit quelques fidèles; tous ensemble ils allèrent se déclarer chrétiens, tous moururent, à l'exception de Quintus, qui sacrifia (2). Ces tristesses étaient fréquentes, mais nous n'avons pas les éléments indispensables à une évaluation quelconque. Les documents nous apprennent que beaucoup de fidèles, bravant l'enseignement de l'Église, emportés par leur zèle, se livrèrent aux persécuteurs et persévérèrent dans leur confession. Néanmoins une sorte de défaveur planait sur leur souvenir. A côté de ces « enfants perdus » du martyre, se dressait ce que j'appellerai volontiers le type officiel : Polycarpe de Smyrne, Cyprien de Carthage. De Polycarpe on disait qu'il était martyr « selon l'ordre du Christ (3) », se dérobant d'abord devant le péril, puis, le moment venu, marchant à la mort sans faiblesse.

La discipline va, dans cette question du zèle téméraire,

 

1. Orat. XLII in laudem Basilii magni, § 5 et 6.

2. Ecclesiae Smyrnensis epistola de martyrio S. Polycarpi, § 4 ; voy. LE  BLANT, Les Persécut. et les Mart., 128.

3. Ibid. § 19.

 

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jusqu'au règlement de détail : un canon de saint Pierre d'Alexandrie déclare que, pour le cas où la fuite d'un chrétien compromettrait l'existence d'autres fidèles, il ne doit pas néanmoins se livrer. Cette législation semble avoir été mal observée ; saint Pierre d'Alexandrie lui-même paraît n'en avoir pas tenu compte (1). A Edesse, saint Habib, ayant connu l'arrestation de sa mère et de tous les habitants du hameau qu'il habitait, vint se livrer. Le vétéran à qui il s'adressa lui dit : « Vous a-t-on vu entrer chez moi ? — Personne. — Eh bien, tâchez de fuir de même. Votre mère et vos concitoyens sont pris en otages, mais vous savez bien qu'on ne peut rien leur faire, car l'édit des empereurs ne les atteint pas, mais vous seul (2). »

A la passion du martyre,que les évêques étaient obligés de modérer (3), s'ajoutaient certaines hardiesses qui conduisaient à la mort, comme il arriva à une jeune enfant, en Afrique, nommée Salsa. Ses parents l'avaient contrainte à assister à un sacrifice et au repas sacrilège qui le suivait. Quand elle vit tout le monde faire la sieste, la petite fille se leva sans bruit, entra dans le temple et tira à elle le gros dieu — un serpent doré — dont la tête lui resta entre les mains. Elle alla la jeter dans la mer qui battait le pied de la colline, puis, enhardie, joyeuse, se sentant très forte, elle revint au temple, emporta le dieu entier, courut à la falaise et le poussa dans la mer; le bruit que fit la bête de bronze en rebondissant sur les rochers

 

1. Voy. Acta dans Patrol. graec. XVIII, p. 460, 462, et Canon XIII.

2. CURETON, Ancient syriae Documents.

3. COMMODIEN, Instr. II, c. 21, éd. Dombart. Sur l'épiscopat de Commodien, voyez G. BOISSIER dans les Mélanges Renier.

 

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réveilla les païens ; on assomma la jeune fille sur place et on jeta son corps à la mer (1).

Un fait analogue est prévu et condamné par le canon 60e du concile d'lllibéris en Bétique (305) : si quelqu'un brise les idoles et est tué pour ce fait, il ne sera pas inscrit au nombre des martyrs ; car nous ne voyons pas dans l'Évangile que les Apôtres aient rien fait de semblable (2).

Vers le même temps, Lactance blâme ce chrétien qui déchira l'édit impérial, à Nicomédie (3). Plus anciennement, Origène fonde sur l'exégèse assez inattendue du texte de l'Exode : « Tu n'outrageras pas les dieux », une solution identique (4).

Je ne rencontre qu'une seule circonstance où l'Église concède aux fidèles le droit de se présenter d'eux-mêmes au martyre, c'est en ce qui concerne les apostats venus à résipiscence : « Puisqu'ils nous montrent tant de hâte à être réconciliés, dit saint Cyprien à son clergé, il est en leur pouvoir d'obtenir ce qu'ils souhaitent. Le temps où nous vivons est fait pour les combler ; la lutte dure encore et chaque jour voit de nouveaux combats. Si le repentir et la foi les dominent, ceux qui ne veulent pas attendre peuvent, dès à présent, remporter la couronne (5). »

Je ne saurais omettre de parler d'un motif qui donna occasion à quelques martyres. Un document hagiographique,

 

1. DUCHESNE, Sainte Salsa, vierge et martyre, lecture faite le 2 avril 1890 à la séance trimestrielle des cinq Académies.

2. Conc. Illiber., can. LX.

3. De mortib. persec., c. XIII.

4. Contr. Cels., 1. VIII.

5. Epist. XIII, ad Clerum.

 

 

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dont plusieurs parties sont remplies d'un charme exquis, nous fait voir un jeune marié soumis à la torture pour son refus de sacrifier. Le magistrat fait amener la femme de Timothée, qui le conjure d'obéir au nom de leur mutuel amour. Toute sa prière repose sur un long quiproquo : « Peut-être as-tu des dettes, dit-elle à son mari, c'est un créancier qui te pourchasse, et tu veux mourir ici de désespoir. Ecoute, rentrons à la maison, nous vendrons nos habits, et tu pourras payer. Ou bien est-ce à cause des impôts que tu as été arrêté par les licteurs parce que tu es insolvable ? Regarde, j'avais mis sur moi toute ma corbeille de noces, habits, bijoux ; prends tout, et nous payerons la taxe à l'empereur (1). »

Il n'est pas sans exemple de voir un débiteur insolvable profiter de la persécution pour fuir en héros une vie odieuse ; un juge dit à un chrétien : « Je sais que tu n'as pas payé les impôts et que tu cherches la mort pour échapper aux poursuites (2).»

 

VIII. — L'APOSTASIE

 

On peut distinguer deux formes dans l'apostasie : celle qui se produisait dans l'excès de souffrances de la torture et pour laquelle Tertullien lui-même se sentait incliné à quelque indulgence, et l'apostasie consentie avant l'exécution des menaces de l'ennemi. L'édit de Dèce succédant à une longue paix fut celui qui provoqua le plus grand nombre d'apostasies. Quand parut l'édit de l'empereur, l'épouvante, raconte Denys d'Alexandrie, fut extrême. Beaucoup de ceux qui occupaient à Alexandrie

 

1. Acta SS. Timothaei et Maurae (Act. SS., 3 mai).

2. Passio S. Theodoriti presbyteri, § 3.

 

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le premier rang accoururent frappés de terreur. Les hommes revêtus d'emplois publics vinrent où les appelaient les devoirs de leur charge. D'autres, amenés par leurs familiers, par leurs proches, et personnellement cités, s'approchèrent des autels maudits. Quelques-uns, pâles, tremblants. semblaient être plutôt des victimes que des gens venus pour sacrifier. La foule raillait ces malheureux qui ne savaient trouver ni la résolution de se soumettre, ni le courage de mourir. Il en était qui couraient aux idoles, jurant avec audace que jamais ils n'avaient été chrétiens. Il en était qui s'enfuyaient et parmi lesquels quelques-uns étaient repris. Plusieurs de ces derniers supportaient pendant quelques jours les misères de l'emprisonnement, puis abjuraient avant même d'être conduits devant le juge. On en voyait qui, courageux d'abord au milieu des tortures, fléchissaient sous la menace de nouveaux supplices (1).

Les malheureux tombés dans l'apostasie épiloguaient sur leur cas. Le Christ avait dit : « Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai devant Dieu » ; les apostats disaient : «Nier qu'on soit chrétien n'est pas renier le Christ (2). » D'autres niaient la faute à cause du défaut d'intention ; en invoquant Jupiter, ils tournaient, disaient-ils, leur esprit vers le Dieu véritable (3), ou bien en adorant le soleil, ils adressaient leur prière à Dieu, « Soleil de l'éternelle justice (4) ». Toutes ces escobarderies ne trompaient personne, mais les païens se contentaient

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 41

2. TERT, Scorpiac., § 9.

3. ORiGÈNE, Exhort. ad mart., § 46 ; Contr. Cels. I.

4. ELISÉE VARTABED, Soulèvement national de l'Arménie chrétienne au Ve siècle, p. 57.

 

 

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de l'accomplissement matériel des rites : Consens des lèvres, conserve, si tu veux, ta croyance. Sacrifie comme l'a fait Moïse ; sacrifie à qui tu voudras, à ton Dieu même, au Dieu unique, si tu n'en veux reconnaître qu'un seul (1). » Le sacrifice fut parfois omis. On disait à saint Platon : a Renie seulement le Christ, ou laisse croire à la foule que tu l'as fait par écrit (2). » Ou encore on insinuait à l'accusé que la violence l'excusait de toute faute : « Quel mal y a-t-il à sacrifier pour sauver ta vie, à saluer du nom de Seigneur l'empereur qui est notre maître (3) ? » « Mille moyens, dit M. Le Blant, étaient cherchés pour échapper à la pression des païens. On achetait à prix d'argent la faveur de n'être pas inquiété ; au lieu de cette renonciation écrite qu'à l'heure du jugement dernier des anges accusateurs produiraient devant le tribunal de Dieu, on obtenait de ne remettre au magistrat que quelques lignes insignifiantes ; pour se soustraire, au moins de sa personne, à la douleur de renier le Christ, on faisait sacrifier à sa place ou un païen ou quelque esclave, parfois chrétien lui-même et désespéré d'obéir ; ainsi que l'avait fait David menacé par Saül en fureur, on feignait d'être frappé d'une attaque d'épilepsie (4). »

 

IX. — L'ARRESTATION

 

Il n'y avait pas lieu de décerner contre chaque chrétien un mandat d'amener, puisque, selon la teneur de l'édit,

 

1. S. BASILE, Homil. in Gordianum martyrem, § 7. Act. S. Tarachi, § 5; Act. S. Phileae, §1; Act. S. Marciani,§ 1, etc. Voy. LE BLANT, Les Perséc. et les Martyrs, p. 145.

2. Passio Platonis, § 11.

3. Martyr. Polycarpi, § 8.

4. LE BLANT, Les Perséc. et les Mart., p. 146.

 

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il était de prise de corps du moment qu'il se trouvait visé par le texte. Les actes nous montrent plusieurs cas d'arrestation. Le plus ordinairement c'est un piquet de gens de police qui fait la besogne. Le magistrat envoie un strator arrêter sainte Thècle ; une escouade va arrêter saint Polycarpe; le proconsul d'Afrique fait amener saint Cyprien par des stratores. Au IVe siècle, sous Dioclétien, quatre protectores sont chargés de saisir un chrétien.

Il faut ajouter à cela les arrestations tumultuaires. A Lyon, pendant la comparution des martyrs, un jeune chrétien, connu de tous, Vettius Epagathus, qui assistait à l'interrogatoire, fut saisi d'indignation à la vue des tortures qu'on infligeait aux inculpés ; il s'avança au pied du tribunal et dit : « Je demande qu'on me permette de plaider la cause de mes frères ; je montrerai clairement que nous ne sommes ni athées, ni impies. » Il se fit alors une grande rumeur. Le légat dit : « Es-tu chrétien ?

— Oui. » Il fut mis sur-le-champ au nombre des martyrs (1).

Au moment où les magistrats de Cirta, en Numidie, renvoyaient Jacques et Marien au gouverneur, l'un des frères qui entouraient les martyrs attira les regards des gentils, car, par la grâce du martyre prochain, le Christ rayonnait sur son visage. « Es-tu aussi, lui cria-t-on, es-tu du nom et du culte chrétien ? » Il confessa sur l'heure et il fut réuni aux martyrs.

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., V, L

 

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X. — LA DÉTENTION

 

Les prévenus pouvaient subir deux sortes de détention. L'une d'elles était la « garde libre », custodia libera ou privata.

« En ce monde, dit saint Augustin, suivant ce qu'a lait le prévenu, la condition varie ; les uns sont placés sous la garde peu rigoureuse des licteurs ; d'autres sont confiés aux optiones. D'autres enfin sont mis en prison, et, là encore, les grands coupables sont seuls jetés dans les cachots les plus profonds (1). »

Le régime de la custodia libera comportait une demi-liberté et il pouvait se prolonger longtemps, Saint Paul attendit pendant près de deux ans sa comparution devant Néron. Il vivait pendant ce temps-là sous la custodia militaris (2), c'est-à-dire sous la garde d'un frumentaire prétorien ; le geôlier et le prisonnier habitaient un logement particulier loué par l'Apôtre. Tout le monde pouvait le visiter librement (3). Quand Paul sortait, il était attaché à son gardien par une chaîne (4).

La remise de prisonniers à la garde de citoyens était un usage ordinaire (5). C'était la custodia libera ou privata. Les chrétiens en eurent le bénéfice, comme le montrent divers actes, entre autres ceux de sainte Thècle et de

 

1. S. AUGUST., In Johannem, c. xt, tract. XLIX, § 9.

2. Digeste, XLVIII, VIII,1, 12, 14 ; FL. JOSÈPHE, Antiq. Jud., XVIII, 6; SÉNÉQUE, Epist., 5 ; De tranquill. animi, 10.

3. Act. Apost., XXVII, 30, 31.

4. Philipp., I, 7, 13, 14, 17, 30 ; Coloss., IV, 3, 4, 18 ; Ephés., III, 7 ; VI, 19-20 ; Act. Apost., XXVIII, 20.

5. SALL., Catil., XLVII, Suet., Vitell., II; Sm. APOLL., Epist. 1, 7.

 

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saint Cyprien (1). En cas d'évasion, le gardien avait tout à craindre. Nous voyons les gens de police, mentionnés dans l'évasion de saint Pierre, mis à mort (2) ; le gardien de Paul et Silas, les croyant en fuite, est au moment de se frapper de son épée (3).

Enfin les textes juridiques confirment ces épisodes historiques (4).

 

XI. — L'INCARCÉRATION

 

La custodia publica était l'incarcération effective (5). Elle s'ouvrait par l'inscription de l'accusé sur le registre d'écrou. Dans les derniers temps de la république, ils étaient fort soigneusement tenus. On notait avec exactitude les dates d'incarcération, de décès, d'élargissement ou d'exécution (6). Quelques témoignages, espacés sur un long espace de siècles, montrent que cette administration n'a dû subir que peu de changements. Eusèbe mentionne un gardien qui s'enquiert du nom du chrétien qu'on vient de lui amener (7). En 380, une constitution impériale prescrivit l'inspection mensuelle des registres d'écrou par le commentariensis, chargé de faire connaître le nom,

 

1. Acta S. Theclae dans GRARE, Spicil. SS. Patrum, t. I. (Sans préjuger quoi que ce soit du personnage de Tryphena. Voy. RAMSAY, qui utilise les recherches de MOMMSEN, The Church in the roman Empire before 170.) Voy. encore Act. S. Juliani, § 56 (Act. .SS., 9 janv.). Act. S. Stephani, § 6, 7 (Act. SS., 2 août).

2. Act. Apost., XII, 19.

3. Act. Apost., XVI, 27. Voy. aussi ch. XXXVII, 92.

4. L. 12 (Digeste, XLVIII, m.) PAUL, Sententiae, L V, c. XXXI, § 1.

5. CALLISTRATE, ULPIEN, I, IX, V ; Ex quib. caus. (Digest., IV, VI) ; Collat. leg. Mos., IX, II, etc.

6. CICÉRON, Verr., Il, v, 57.

7. EUSÈBE, De resurr. et ascens. lib. II.

 

 

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l'âge des prisonniers et la date de leur incarcération (4).

L'incarcération n'était pas incompatible avec l'emprisonnement sur parole. Un martyr nommé Basilisque demande quatre jours de liberté conditionnelle à ses gardiens afin d'aller visiter ses parents. Le geôlier refuse, car on attend le gouverneur, et Basilisque est inscrit sur le registre d'écrou. A force d'instances, Basilisque obtient sa demande et part sous escorte. Le gouverneur arrive le lendemain, prend place au tribunal et se renseigne sur les détenus. On nomme Basilisque, qui est absent; les gens du greffe (scrinarii) cependant lisent son nom sur le registre. Le porte-clefs, qui ne peut le représenter, est garrotté, amené devant le gouverneur, qui le déclare responsable sur sa tête si le chrétien ne reparaît pas (2).

 

XII. — LE RÉGIME DES PRISONS

 

Dans l'empire, le régime des prisons était atroce. Ces lieux privés d'air et de lumière ont été témoins d'indicibles douleurs. L'infection dépassait toute mesure. C'était quelquefois la plus redoutable épreuve dans la voie du martyre. Sainte Perpétue, cette vaillante femme, se sentit un frisson d'horreur à l'instant où la porte du cachot se referma sur elle. « Jamais, raconta-t-elle ensuite, elle n'avait imaginé semblables ténèbres (3).» Un autre saint africain ajoute : « Mais cela ne nous fit pas peur (4) ». On ne trouve que de rares mentions de la mise au secret (5); les

 

1. C. 6, De Custodia reorum (Cod. Theod., IX, III).

2. Vita S. Basilisci, § 2, 3, 4 (Act. SS., 3 mars).

3. Passio SS. Perpetuae et Felicitatis, § 3.

4. Passio S. Montani. § 4.

5. Passio Tarachi.

 

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frères étaient ordinairement poussés dans des locaux où s'entassaient pêle-mêle morts et vivants. A Lyon, plusieurs confesseurs, le vieil évêque Pothiri entre autres, moururent en prison; on ne se pressait pas d'enlever les cadavres. Après l'audience, on apportait ceux à qui l'épuisement amené par la torture ne laissait plus la force de se traîner, on les jetait sur le sol, et la fièvre, la purulence des plaies, achevaient de vicier un peu plus l'atmosphère.

Lors des grandes razzias, on manquait de place ; alors les confesseurs étaient empilés véritablement « comme une nuée de sauterelles », dit un vieil auteur (1). Dans certains réduits on descendait l'accusé par une échelle qu'on retirait ensuite. Partout les deux sexes étaient réunis (2).

La prison était une longue torture, même elle avait ses raffinements. Certaines souffrances attachées à la durée d'un état ne pouvaient être subies devant le tribunal, par exemple: les ceps, consistant en une longue pièce de fer munie de créneaux dans lesquels une barre mobile venait enserrer les pieds des captifs (3). Ou bien on parsemait de tessons aigus le sol sur lequel couchait le chrétien enchaîné (4).

Mais c'étaient là des aggravations ; le régime ordinaire semble avoir eu comme principe l'alimentation insuffisante pour les prisonniers. On espérait venir à bout, par l'exaspération de la faim et de la soif, des volontés que la torture n'entamait pas (5).

 

1. VICTOR DE VIT., Hist. persec. vandalic., lib. II, c. x.

2. HUMBERT. art. Cancer, dans le Dictionn. des Antiquités, p. 919,

3. Act. SS. Scillitan., § 2 ; EUSÈBE, Hist. eccl., V, 1.

4. Act. S. Vincentii ; S. DAMASUS, Carmen XVII, de S. Eutychio.

5. Acta S. Montani.

 

LXXXXIV

 

Plusieurs moururent de cette privation. Un détenu écrivait: Fortunio, Victorinus, Victor, Herennius, Credula, Herena, Donatus, Firmus, Venustus, Julia, Martial, Ariston, « sont morts en prison. Nous les suivrons bientôt, car depuis huit jours nous venons d'être remis au cachot. Auparavant, on nous donnait tous les cinq jours un peu de pain et de l'eau à volonté (1) ».

A prix d'or, les diacres, les fidèles, pouvaient parvenir jusqu'aux prisonniers Parfois cependant, pour empêcher ces visites que la vénalité des geôliers rendait faciles, le gouverneur scellait de son cachet les portes des prisons (2). Mais le plus souvent on parvenait jusqu'aux confesseurs moyennant une somme donnée aux gardiens. Une sainte émulation poussait les fidèles à cette oeuvre de charité. On apportait des vivres, quelques friandises, mais surtout on apportait l'aliment inépuisable, le corps du Christ. Parfois un prêtre, accompagné du diacre, s'aventurait jusqu'à célébrer le saint sacrifice dans la prison (3). Saint Cyprien témoigna une sollicitude particulière à l'égard des prisonniers. Il recommandait aux visiteurs de ne pas venir en foule, afin de ne pas éveiller l'attention (4), et il s'ingéniait à soulager les confesseurs à l'aide de la caisse ecclésiastique, dont l'un des objets essentiels était l'assistance des captifs (5).

Les gardiens poussaient quelquefois à ces visites. Saint

 

1. CYPRIEN, Epist. XII, § 2, Celerino ; EUSÈBE, Hist. eccl., VIII, 8.

2. Passio S. Philippi, § 3 ; Acta S. Theogenis, § 7 , Potiti. § 15; Faustini et Jovitae, § 15; Secundi, § 14, etc. (Act. SS.. 3 et 13 janv., 15 févr., 25 mars).

3. CYPRIEN, Epist., Iv.

4. Ibid.

5. Ibid. et TERTULL., Apolog., 39.

 

 

LXXXV

 

Pionius refusa les aliments qu'on lui apportait : « Je n'ai jamais été à charge à personne, disait-il, il est bien tard pour commencer ! » Mais les geôliers, vexés de se voir frustrés des bénéfices prélevés habituellement sur les visiteurs des chrétiens, mirent au cachot Pionius et ses compagnons (1).

Ce cachot souterrain, où nous voyons enfermer un évêque de Tibiuca, en Afrique (2), pouvait être aggravé par d'autres sévérités. Plusieurs textes autorisent à penser que parfois on ajoutait des poids accablants aux fers dont étaient chargés les martyrs (3).

 

XIII. — L'INSTRUCTION

 

L'instruction se prolongeait très longtemps. Si le magistrat en référait à l'empereur, comme nous le voyons en Bithynie (112) et à Lyon (177), le délai dépendait de l'éloignement de la province. Dans une pièce célèbre concernant saint Éphrem, d'Édesse, nous voyons le détail d'un procès criminel romain à une époque très voisine des persécutions. L'accusé est mis en prison. Après 42 jours il comparaît, mais la cause est remise; il attend 70 jours, seconde comparution et remise de la cause ; enfin après 38 autres jours dernière comparution et mise en liberté. La détention provisoire avait duré cinq mois (4).

Dans le cas où l'accusé avait été mis en arrestation par les magistrats municipaux, des rescrits impériaux

 

1. Passio S. Pionii, § II.

2. Acta S Felicis Tibiucensis : in ima parte carceris.

3. Voy. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 185.

4. EPHREM, Opp. graec., t. III, p. 42 et suiv. Voy. LE BLANT, ouvr. cité, p. 13, note 2, sur une instruction préliminaire.

 

LXXXVI

 

réglaient la procédure à suivre : « Lorsque les irénarques auront arrêté des brigands, ils les interrogeront sur leurs complices et leurs receleurs; ils enverront ensuite l'interrogatoire au juge par lettre close et scellée. Les accusés qui seront transmis avec un elogium devront être entendus ex integro, bien qu'il y ait eu lettre de renvoi et même s'ils ont été conduits par l'irénarque. Ainsi ont répondu le divin Pius et d'autres princes, afin que ceux-là mêmes qui ont été recherchés par ordre ne soient pas, à l'avance, tenus pour condamnés, et que leur procès s'instruise à fond (1). »

Nous voyons que plusieurs martyrs sont renvoyés à une juridiction différente ou bien que le juge se dessaisit de la poursuite (2).

Il arrivait encore que le juge se fît suivre, pendant ses tournées d'assises, de plusieurs accusés à l'abjuration desquels il mettait une passion particulière. Les saints Tarachus, Probus et Andronicus furent traînés par le gouverneur de Cilicie, de Tarse à Siscia, de Siscia à Anazarbe, interrogés et torturés dans chaque ville et enfin mis à mort. D'autres martyrs supportèrent un pareil traitement (3).

 

XIV. — L'AUDIENCE

 

Plusieurs textes nous apprennent que la convocation du peuple à l'audience se faisait par la voix du crieur public,

 

1. L. 6, De custod et exhib. reorum (Digest., XLVIII, 3).

2. Acta S. Acacii, dans RUINART. Martyr. S. Myronis, § 7 ; Acta S. Paphnutii, § 23 (Act. SS., 24 sept.) ; Acta S. Clementis Ancyrani, § 42 (Act. SS., 22 janvier).

3 Acta SS. Tarachi, Probi et Andronici, § 1, 4 et 7. Voy. Acta S. Tatiani Dulae, § 13 (Acta SS., 15 juin) ; Acta S. Naboris, § 8 (12 juill.) ; Acta S. Maximi, §§ 2, 8 (15 sept.); Acta S. Januarii, § 6 (19 sept.); Acta SS. Sergii et Bacchi, § 20, 23, 25 (7 oct.); Acta S. Caesarii, § 4 (1er nov ). Le BLANT, Les Actes des Martyrs, pp. 50, 109.

 

 

LXXXVII

 

praeco, ou au son de la trompette (1). « Tous les citoyens étaient contraints de venir assister au jugement », dit le document sur Éphrem, que j'ai cité (2). Les actes de saint Cyprien, dont tous les détails sont assurés, relatent aussi le fait d'une convocation (3).

L'audience comportait une grande solennité. Le juge et les assesseurs occupaient des sièges élevés. A l'entour se trouvaient les officiales. «Regarde, écrit saint Cyprien, décrivant le tribunal, les lois des douze tables s'y voient gravées, mais le droit est violé en leur présence ; l'innocence succombe en ce lieu même où elle devrait trouver protection ; les adversaires y font rage, la guerre est enflammée parmi ces citoyens en toge, et le forum retentit de leurs grandes clameurs. Voici la lance et l'épée, le bourreau prêt à donner la torture, les ongles de fer, le chevalet, le feu, pour brûler, disloquer, déchirer : plus d'instruments de supplice, en un mot, que le corps humain n'a de membres (4). »

Quand les accusés étaient chrétiens, nous voyons, dès le temps de Pline, les instruments de sacrifice, le vin, l'encens, les images des dieux et de l'empereur parmi les objets mis en évidence dans le prétoire (5).

Le lieu varie : nous voyons des procès dans le cirque, dans le théâtre, dans le stade, au bord de la mer. Cela

 

1 SENÈQUE, De Ira, I, XVI ; TACITE, Anal., II, XXXII.

2. EPHREM, Opp., éd. Quirini, t. III, p. XXIX.

3. Acta S. Cypriani.

4. CYPRIEN, Epist., I, ad Donatum.

6. PLINE. Epist., s, 97.

 

LXXXVIII

 

varie suivant la coutume des villes et peut-être aussi suivant quelques circonstances minuscules dont nous ne savons rien (1).

Il ne faut pas se représenter les audiences d'après ce que nous pouvons voir aujourd'hui. Il y régnait une liberté assez voisine du désordre. Le premier venu pouvait interpeller l'accusé, le railler; les appariteurs se livraient à ces facéties d'un goût douteux qui ont fait dans tous les temps la joie des gens de bureau (2). Parfois ce sont des cris au magistrat, de qui l'on réclame des peines plus sévères, ou bien des objurgations aux martyrs dont on voudrait sauver la vie (3). Des soldats, des appariteurs, des avocats, le peuple, crient, raillent, clament sans réserve, sans pudeur. Plusieurs fois le magistrat est débordé par la foule, et, dans ces circonstances, le type poltron de Pilate reparaît trop souvent dans les représentants de la force romaine (4).

L'accusé, qui était le point de mire de tous, devait monter sur une petite estrade posée en face du siège du président. C'était la catasta, élevée de plusieurs degrés au-dessus du sol ; l'accusé répondait de cette place à l'interrogatoire et c'est là qu'il subissait la question (5).

L'audience s'ouvrait de grand matin, au lever du

 

1. LE BLANT, ouvr. cité, p. 60.

2. EPHREM, Opp., éd. Quirini, t. III, p. XXVII, XXIX. Voy. Passio S. Pionii, § 6, 17, 18.

3. Voy. les Acta S. Theclae et, pour tous ces différents cas, LE BLANT, Les Actes des Martyrs, § 28 et les notes.

4. LE BLANT, Les Perséc. et les Martyrs, p. 181.

5. Passio S. Perpetuae, § 6 ; Passio SS. Jacobi et Mariani, § 6 ; Acta S. Philae, § 1 ; Acta MM. Scillit., § 1.

 

LXXXIX

 

soleil (1); cependant on trouve des séances de nuit ; mais, d'après l'ensemble des documents, elles paraissent fort rares (2) .

 

XV. — LES ASSESSEURS

 

Les assesseurs formaient le conseil naturel du juge, nous le voyons souvent en fonctions. Festus délibère sur l'appel à César formulé par saint Paul (3). D'autres textes, en grand nombre, montrent le président ne prononçant sa sentence qu'après un long délibéré (4).

Des actes curieux montrent un juge se réjouissant avec son assesseur de l'apostasie d'un martyr, apostasie préjugée et qui n'existait que dans leur imagination (5).

Au-dessous des assesseurs venait un nombreux personnel d'hommes de bureau et d'agents qui entouraient le gouverneur; c'était ce qu'on nommait l'officium (6). Ce groupe de fonctionnaires ne suivait pas le proconsul dans ses mutations, il était attaché au pays (7). Les principales fonctions consistaient « à informer le nouveau magistrat de l'état des affaires pendantes, lui faire connaître les actes de ses prédécesseurs, et le rappeler, au besoin, à l'exécution de la loi (8) ».

 

1. JUVENAL, XIII, 188 ; JEAN XVIII, 28 ; PHILOSTR., Vita Apoll., VIII, I , Acta S. Cypriani, § 6; Acta S. Felicis, § ; Passio S. Bonifacii, § II ; et plusieurs autres textes dans LE BLANT, ouvr. cité, p. 59.

2. Acta S. Felicis, § 4; Acta S. Irenaei, § 4, dans RUINART, p. 356, 402.

3. Acta Apostol., XXV, 12.

4. Passio S. Mariae, § 6, dans BALUZE, 1, 2; Passio S. Pionii, § 20 Passio S. Philippi Heracl., § II. Voy. LE BLANT, ouvr. cité, p. 54, § 12.

5. Acta SS. Marciani et Nicandri, § 2.

6. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 61

7. PAUL, Sentent., u, I, 5.

8. Le BLANT, ouvr. cité, p. 124.

 

XC

 

XVI. — L'ACTE D'ACCUSATION. — LE NON-LIEU

 

Cette pièce capitale était représentée par l'inscriptio, dont le jurisconsulte Paul nous a laissé la formule (1).

A cette pièce répond l'abolitio, par laquelle l'inculpé était renvoyé pour une raison prévue, le décès de l'accusateur, une nullité de forme dans le libelle d'accusation.

« Les poursuites contre les chrétiens étaient conduites par des règles spéciales, qu'il est plus facile aujourd'hui d'entrevoir que de préciser. Au contraire des autres accusés, dont le crime, s'il était constant et avoué, ne pouvait disparaître en un instant par le fait de leur seule déclaration, le chrétien mettait à néant, s'il le voulait, la cause de la poursuite. Faire acte public d'idolâtrie, c'était en arrêter l'effet, et le juge avait, sans nul doute, le droit et le pouvoir de renvoyer absous le prévenu qui, en sacrifiant, obéissait aux ordres impériaux (2).

 

XVII. — L'INTERROGATOIRE

 

Nous possédons plusieurs interrogatoires des martyrs. Le plus ancien se rencontre dans la lettre des Eglises de Vienne et Lyon en 177 ; nous retrouvons le même questionnaire en Asie, à la veille de la paix de l'Église, en 312 (3). Un troisième document, de l'an 320, se rapporte à l'affaire des traditeurs (4). Divers autres textes permettent de contrôler la rigidité typique du formulaire.

 

1. L. 3. De accusationibus et inscriptionibus (Digest., XLVIII, II).

2. LE BLANT, ouvr. cité, p. 56, 57.

3. CHRYSOST., Homil. in S. Lucianum, § 3.

4. OPTAT DE MILÈVE (éd. E. Dupin), Gestu apud Zenophilum. p. 261

 

XCI

 

L'interrogatoire débute par la constatation d'identité, même si l'inculpé est connu du juge (1). Ces formalités diffèrent à peine de celles en usage de nos jours.

 

« Amenez Acace », dit le magistrat.

« Il est présent », répond l'officium.

« Comment te nommes-tu ? » demande le juge. Autre cause :

« Quand Proculus eut pris place sur son tribunal, il dit : Appelez la vierge Théodora. »

« L'officium dit : Théodora est présente. »

« Le juge dit : Quelle est ta condition ? »

 Théodora répondit : Je suis chrétienne. »

« Le juge dit : Es-tu libre ou esclave ? »

« Théodora répondit : Je te l'ai déjà dit, je suis chrétienne ; la venue du Christ m'a faite libre, car, en ce monde, je suis née de parents ingénus.»

« Appelez le curator civitatis », dit le juge.

Les réponses des fidèles, qui s'inspiraient le plus souvent de sentiments et de notions inconnus des païens, amenaient quelquefois d'indéchiffrables énigmes. On entend un juge s'écrier : « Frappez-le sur la bouche, cela lui apprendra à répondre une chose pour une autre (2). »

« Les mots, si souvent répétés dans les interrogatoires : « Garde ta vie, sauve-toi de la mort ! » semblaient aux fidèles un avertissement divin donné par la bouche même de l'ennemi. » — « Je sauve ma vie, répliquaient-ils au juge, et je me garde de la mort. » — « Je ne souhaite

 

1. Passio S. Pionii, § 4 ; § 9 ; Acta Zenonis, § 5 (Act. SS., 3 juin) ; Trophimi, § 2 (19 sept.) ; Acatii, § 4 (8 mai) ; S. Ceciliae (ed. Bosio, p. 23).

2. Acta SS. Didymi et Theodora, § 1.

 

XCIII

 

rien autre chose, répondit l'un d'eux, que mon salut », et le gouverneur crut que le saint parlait de la vie de ce monde. « Cet homme, pensait-il, va sacrifier. » Il s'en réjouissait avec son assesseur, quand le martyr se mit à prier à voix haute, suppliant le Seigneur de le garder de toute chute et des tentations d'ici-bas. « Comment ! s'écria le païen surpris, tu viens de dire que tu voulais vivre, et voici maintenant que tu veux mourir! » Le fidèle répliqua : «Je veux vivre, mais dans l'éternité, et non point en ce siècle périssable (1). »

La préoccupation des martyrs tournée tout entière vers les choses du ciel explique comment ils se livraient à ces réponses inattendues des païens qui troublaient l'instruction et n'éclairaient pas les auditeurs. Certains magistrats, moins irascibles, prenaient leur parti de ces réponses ; d'autres, intrigués, profitaient de la circonstance pour s'éclairer un peu sur le langage mystérieux qu'on leur débitait et les réalités qu'il pouvait recouvrir.

Je cite quelques-uns de ces interrogatoires.

A Sabbatius : Je ne te demande pas si tu es chrétien, dis-moi seulement quel est ton rang (2). »

« Assez de vaines paroles », dit-on à un autre (3).

A Ignace, surnommé Théophore : a Ainsi donc tu portes en toi le crucifié (4) ?»

A Tarachus : « De quelle armure parles-tu, maudit ? te voilà nu et couvert de blessures (5). »

Plusieurs interrogatoires montrent le chemin fait par

 

 

1. LE BLANT, Les Persécuteurs et les Martyrs, p. 193.

2. Acta S. Trophimi (Act. SS., 19 sept.).

3. Acta S Phileae, § 1.

4. Martyrium S. Ignatii, § 1.

5. Acta S. Tarachi, § 7.

 

XCIII

 

les doctrines chrétiennes dans les courants d'idées de l'époque :

« Qu'est-ce que la vie éternelle (1) ? »

« Qu'est-ce que cette lumière, cette illuminatio dont tu parles (2)? »

« Qui nommes-tu Seraphim (3) ? »

« Qui est celui que tu dis avoir souffert pour nous (4) ? »

« Qu'est-ce à dire : sacrificium mundum (5) ? »

« Que signifie Amen (6) ? »

« Quand les juges nous sollicitent de sacrifier; dit Tertullien, il nous répètent : « Sauve ta vie, ne va pas la perdre follement ! » Le Christ s'exprimerait-il de la sorte ? N'a-t-il pas dit :

« Celui qui conserve sa vie la perdra ;

« celui qui la perd pour l'amour de moi, la sauvera (7) ? » Parfois les magistrats essayent de se servir de leur connaissance superficielle des choses du christianisme.

« Qui t'empêche de renier ton Dieu ? Paul lui-même (il confond avec Pierre) ne l'a-t-il pas renié (8) ?

A Philéas : « Sacrifie donc ! Moïse a sacrifié... (9) »

A un autre : « Obéis à l'Empereur que le ciel inspire, car il est écrit dans vos livres : Cor Regis in manu Dei (10). »

A une femme : « Quand tu auras été violée, le Saint-.

 

1. Acta S. Irenoei et Mustiolae, § 2.

2. ROSSI, Rom sott.. t. III, 205

3. Acta disputationis S. Acatii, § 1.

4 Passio SS. Firmi et Rustici, dans MAPPEI, Istoria diplomatica, p. 304.

5. Acta SS. Getulii, § 6 (Acta SS., 10 juin).

6. Martyrium S. Anastasiae, § 28 (Suams, 25 décemb.).

7. TERTULL., Scorpiac., 11.

8. Acta S. Phileae, § 1.

9. Acta S. Phileae. § 1.

10. Passio S. Theodoriti, § 2.

 

 

XCIV

 

Esprit que tu crois être en toi abandonnera ton corps souillé (1).» A des accusés très riches : « Comment pouvez-vous servir le Christ parmi tant de trésors? Votre maître n'a-t-il pas répété que, pour le suivre, il fallait renoncer à tous les biens (2) ?» A d'autres chrétiens de désir, on objecte qu'ils ne seront pas martyrs, n'ayant pas le baptême (3).

A quelques réponses inintelligibles pour eux, on entend des magistrats demander au sujet du Christ ressuscité : « Vit-il encore ? (4) »; au sujet du sacrifice non sanglant du Christ dans l'eucharistie : « On le tue donc souvent ? (5)»

M. Le Blant, qui semble n'avoir voulu laisser rien de nouveau à noter après lui, ajoute d'autres traits que je ne saurais omettre. « C'était, dit-il, contre le Christ que s'aiguisaient les traits les plus acérés. Comme le philosophe que réfute Origène, les juges objectaient aux chrétiens la naissance de leur Maître enfanté par une femme. En serait-il ainsi d'un dieu ? S'il était de race divine, aurait-il été laid, ainsi que l'enseignaient les Pères ? Serait-il mort? Se serait-il laissé mettre en croix? On n'eût point touché impunément à Bacchus,à Hercule. Ce sang mêlé d'eau sorti de son flanc sous le coup de lance d'un soldat, est-ce là le sang incorruptible qu'Homère nous montre coulant de la blessure d'un dieu ? Pilate, qui l'a fait mettre à mort, a-t-il été puni ? On raille la résurrection du Seigneur : où est-il, répète-t-on sans cesse, celui qui devrait protéger ses fidèles et qui, puissant, disent-ils, à les faire

 

1. Historia S. Lucae, SURIUS, 13 déc.

2. Acta SS. Eusebii, Marcelli, dans DE ROSSI, Rom. soft., m, 207.

3. Acta SS. Philemonis, Apollonii, § 3 (Acta SS., 8 mars).

4. Acta SS. XLV mart. § 3 (Acta SS., 10 juillet).

5. Acta S. Terentiani, § 8 (Acta SS., 1er sept.)

 

XCV

 

renaître après la mort, ne peut les préserver en ce monde? Les chrétiens n'ont-ils pas honte d'adorer un homme ignominieusement souffleté, crucifié, un homme que ses disciples ont abandonné à l'heure du péril ?

« On raillait les fidèles sur leur foi en une vie glorieuse ; sur l'espoir de la récompense céleste que la flagellation devait leur mériter ; sur la folie d'attendre une couronne, alors que leur tête serait tombée. « Je vais, disent les juges à des martyrs, vous envoyer rejoindre votre Christ, et vous ressusciterez comme lui. » Un chrétien qui déclare ses réponses dictées par le Seigneur est taxé de mensonge. «As-tu donc, lui réplique-t-on,conversé avec Dieu ? » Sainte Lucie, sommée de se taire, répond : « On n'arrête pas la parole de Dieu. — Tu es donc Dieu ? » lui dit le juge. A saint Philéas rapportant que saint Paul a écrit une parole divine, on demande : « Paul était-il un Dieu ? » Comme au jour où le grand apôtre avait enseigné dans l'Aréopage, on parle avec dérision du jugement dernier, de la renaissance future (1). »

Je rapprocherai de ces faits une question qu'un chevalier romain crut entendre son frère encore païen lui poser : « Vous allez bientôt mourir. Dites-moi, tous recevront-ils cette récompense céleste dans une mesure égale ou variée ? Quels sont ceux qui sont avantagés (2) ? »

 

XVIII. — LE PLAIDOYER

 

Le plaidoyer est rarement mentionné dans les actes. A Lyon, le droit de défense fut enlevé aux accusés (3). S'il se

 

1. LE BLANT, Les Persécuteurs et les Martyrs, p. 197 et suiv.

2. Passio SS. Jacobi et Mariani, § 8.

3. Eusèbe, Hist. eccl., V, I.

 

 

XCVI

 

pratiquait, il pouvait se prolonger pendant un temps assez long, car c'était l'usage, aussi bien en Grèce qu'à Rome, de donner lecture intégrale des documents à produire. En ce cas, l'orateur interrompait son plaidoyer pour requérir le greffier de lire une loi ou quelque document important (1).

 

XIX. — LA DÉGRADATION

 

La dégradation ne peut être assignée avec une entière certitude à tel ou tel moment de l'audience. Il semble qu'elle ne puisse être antérieure à l'interrogatoire et au prononcé du jugement. La dégradation est rarement mentionnée dans les Actes des martyrs. Il est difficile d'en faire remonter l'origine aux dispositions des édits de 250 et de 258, mais ce point importe peu à un travail comme celui-ci et ne saurait être tranché sans une discussion préalable. Nous connaissons un cas de dégradation par les Actes du martyre de saint Dorymédon, qui \avait été membre de l'ordo de Synnade en Phrygie. Sommé d'imiter ses collègues et de sacrifier aux dieux, il refuse. Le gouverneur charge l'officium d'apporter, séance tenante, l'album decurionum. Quand il l'a reçu, il efface le nom du martyr et prononce ces paroles : « Que l'impie Dorymédon soit déchu de sa dignité ; c'est justice, car les princes l'avaient revêtu de cet honneur, et il a méprisé ceux qui le lui avaient conféré. Que maintenant l’adjutor commentariensis le présente au tribunal comme un simple plébéien. » L'agent désigné prononce alors la formule d'usage : « Dorymédon est présent. » Et

 

1.       Voyez La BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 130, § 55.

 

XCVII

 

l'interrogatoire commence (1). Nous avons ici un cas particulier à la magistrature municipale et qui, je le répète, ne permet pas de conclure avec assurance sur le moment du procès où il doit être placé ; car il se peut que dans d'autres juridictions, et lorsqu'il s agissait de dégrader, non plus d'une situation municipale, mais du rang de clarissime ou de chevalier, on ne soit venu à cette extrémité qu'après avoir constaté le refus définitif d'obéissance à la loi.

 

XX. — LES ADJURATIONS

 

C'est là un sujet qui a prêté à plusieurs difficultés. Je ne m'y arrêterai pas, puisque mon dessein n'est pas de disputer, mais d'exposer quelques traits dont la probabilité approche de la certitude, si elle n'y atteint pas, et dont la connaissance doit faciliter la lecture des actes contenus dans ce volume.

Certaines adjurations sont fort naturelles et se représentent fréquemment : Pense à ta jeunesse ; épargne ton grand âge; aie compassion de toi-même et des tiens.

Sous le radieux climat de Smyrne, un magistrat dit à saint Pionius : « Écoute, tu as tant de motifs d'aimer la vie ! Tu mérites de vivre, homme pur et doux. Vivre est bon. Il est bon de respirer cet air lumineux (2). »

Parfois, on cherchait à influencer le fidèle : « D'autres ont sacrifié.

— Chacun agit comme il l'entend, répond le martyr: Je m'appelle Pionius et je ne m'occupe pas des

 

1. LE BLANT, Les Actes des Martyrs.

2. Passio S. Pionii, § 5.

 

XCVIII

 

autres (1). » Certains juges cherchent à profiter d'une équivoque. Le martyr Philéas ayant récité ce verset: « Celui qui sacrifie aux dieux sera déplanté, je sacrifie à Dieu seul » ; le juge reprend : « Eh bien ! sacrifie au Dieu unique (2). »

A saint Probus, qui a attaqué le polythéisme : « Sacrifie donc au grand Jupiter, et non, comme tu viens de le dire, à tous les dieux (3). »

A saint Platon : « Si tu ne veux pas sacrifier, renie seulement le Crucifié, et tu seras libre (4). »

A saint Basilisque : « Sacrifie à qui tu voudras (5). » A saint Phocas : « Sacrifie à ton Dieu (6). »

Parfois, on organise une bousculade, les gens de police se démènent, crient et chassent un groupe de fidèles en déclarant, malgré les dénégations de ceux-ci, qu'ils ont sacrifié.

Les promesses faites se ressentent de l'éducation des juges: l'un d'eux promet à une chrétienne de la marier avec un centurion qu'il a sous ses ordres. Une des promesses les plus fréquentes est celle de l'amitié de César ; il y avait là plus qu'une phrase sonore : le titre d' « ami de César », amicus Augusti, était, depuis l'établissement de l'empire, une sorte de titre officiel (7).

 

1. Passio S. Pionii, § 6. Voy. Acta S. Acatii, § 4, et Act. S. Agathepi, § 7 (Act. SS. 4 avril).

2. Acta S. Phileae et Philoromi, § 1.

3. Acta S. Tarachi, § 5.

4. Passio S. Platonis, § 11 (Act. SS., 22 juill.).

5. Vita S. Basilisci, § 15 (Act. SS., 3 mars).

6. Martyrium S. Phocae, § 16 (Act. SS., 14juill.).

7. HUMBERT, art. Amici Augusti dans le Dict. des Antiq. gr. et rom., p. 227 ; WILMANNS, ExempLa 2842 et 639 Orelli-haenzen, 5477; C. L. L, t. V, 5811; LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 77 et suiv.

 

XCIX

 

Un autre titre proposé, principalement aux évêques, est celui de grand prêtre des dieux (1) ; nous avons l'exemple d'un misérable apostat qui exerça cette fonction.

XXI. — LA TORTURE. — Innovation dans les causes chrétiennes. — A quelle époque. Exception. — Les rôles mythologiques. — La nudité. — Le vÊtement de haillons. — Degrés. — Personnel. — Cris. — Le héraut.— Prières. — Aggravations. — Procès-verbal. — L'apostasie. — L'insensibilité. — Maléfices. — Stupéfiants.

 

Nous avons dit que l'application de la torture, en vue d'amener les chrétiens à abjurer, apparaît pour la première fois d'une manière certaine à Lyon, sous Marc-Aurèle (2). Peut-être faut-il rapprocher vers ce temps un souvenir historique que raconte saint Augustin.

D'abord, dit-il, les princes du inonde, croyant pouvoir faire disparaître par la violence le nom du Christ et celui des fidèles, ont ordonné de mettre à mort ceux qui se déclareraient chrétiens. Or, écoutez ce qui advint ensuite. Quand nos ennemis virent la foule se précipiter au martyre et le nombre des croyants augmenter avec celui des victimes, ils se dirent : « Si nous les tuons tous, ce sera dépeupler la terre. » Après donc avoir ordonné la mort de ceux qui se confesseraient chrétiens, ils décrétèrent : « Quiconque l'aura fait sera torturé, et il subira les tourments jusqu'à ce qu'il ait renié le Christ (3). »

 

1. Passio S. Nestoris ; S. Theodoti, § 23 ; Passio S Quirini, § 2.

2. EUSÈBE, Hist. eccl., V, I.

3. S. AUGUST., In Psalm. XC enarratio, Sermo 1, § 8.

 

C

 

Une fois encore, il faut se rappeler la variété qui existait d'une province à l'autre; nous en avons un nouvel exemple. Les atroces violences de Lyon n'ont pas de répercussion en Afrique. En 180, les martyrs scillitains, en 202, sainte Perpétue et ses compagnons ne sont pas appliqués à la torture. Cependant, vers le même temps, à Carthage même, Tertullien reproche au proconsul Scapula l'emploi de la torture (1). Observons que le Liber ad Scapulam est daté de l'an 212, et cette période de dix ans pourra peut-être coïncider avec l'introduction de la torture en Afrique. A Rome, Minucius Félix se plaint de la même dérogation aux principes de la justice criminelle (2). Le martyre d'Apollonius, sous Commode, n'en offre cependant aucune trace, et l’Octavius étant probablement du commencement du IIIe siècle, nous arrivons à des limites chronologiques sensiblement les mêmes en Afrique et à Rome, pour l'introduction de ce moyen illégal.

En 249, Dèce prescrivit ouvertement, et sous les peines les plus graves, d'employer la torture contre les chrétiens jusqu'à désaveu de leur foi. Cependant saint Cyprien n'y fut pas soumis (3). Et dans la dernière persécution, alors que toute garantie avait été abolie; nous voyons un martyr déjà condamné à la torture excusé par l'officium au titre de son origine noble (4).

Le spectacle de la torture infligée à l'homme a été une des distractions préférées du monde antique. Les chrétiens fournirent un aliment inépuisable à cette curiosité,

 

1. TERTULL., Ad Scapul., § 4.

2. MINUCIUS FELIX, Octavius, 28.

3. S. GREG. DE NYSSE, Opp.. t. III, 657.

4. LE BLANT, Les Persécuteurs et les Martyrs, p. 216.

 

 

CI

 

Néanmoins, il semble que l'attitude toute de résignation des fidèles ait enlevé quelque chose à l'intérêt des jeux. Certaines représentations mythologiques étaient impraticables, celles où la victime devait combattre, celles encore où le rôle réclamait d'elle quelque geste obscène ; les fidèles ne pouvaient servir qu'à représenter les victimes passives. Parfois, cependant, on leur donnait l'ordre de prendre les armes, de combattre; ou bien, on voulait leur imposer un déguisement mythologique (1). Ces horreurs devaient servir à ébranler non seulement les martyrs, mais leurs frères prisonniers que l'on amenait à ce spectacle afin que chacun d'eux pût réfléchir sur le sort qui lui était réservé (2). La relation sur les martyrs lyonnais raconte que Blandine et Ponticus furent conduits à l'amphithéâtre pendant la durée des jeux afin d'assister à la torture des,frères. Les victimes étaient, selon le supplice auquel on les appliquait, dépouillées de leurs vêtements. Toutefois, la nudité n'était pas complète. Des textes législatifs auxquels font allusion divers auteurs à des époques diverses interdisaient aux acteurs et aux condamnés des deux sexes de se montrer en public sans une légère ceinture. Les monuments s'accordent avec les textes pour montrer que cette règle était observée. Une pièce célèbre sur saint Éphrem, que j'ai déjà mentionnée, contient un détail qui s'accorde avec le texte des actes de saint Adrien. L'empereur ordonne que le martyr livré à la torture soit vêtu selon l'usage. Ce vêtement semble indiqué dans le texte d'Éphrem: « Les appariteurs, m'ayant alors dépouillé

 

1. CLÉMENT, Epist. I ad Cor., § 6; Passio S. Perpetuae, 18.

2. EUSÈBE, Hist. eccl., V, ; Acta S. Adriani, 18 (Acta. SS., 8 sept.).

 

CII

 

de mes vêtements, me couvrirent de haillons et me présentèrent ainsi devant le tribunal (1).»

La torture comportait une gradation de douleurs, la flagellation, la traction des membres sur le chevalet; les ongles de fer ne passaient pas pour tourments de premier ordre. Prudence dit que l'épreuve du feu était la plus terrible (2).

Le martyr livré à l'équipe de bourreaux devenait la proie de raffinements de souffrance inouïs. L'art du bourreau avait ses spécialistes (3) et ses apprentis. Un de ces derniers, troublé, frappa sainte Perpétue au hasard, dans les côtes; la matrone prit la pointe de l'épée et la plaça sur sa gorge, l'homme enfonça (4). Il y avait des bourreaux illustres ; l'un d'eux, en Afrique, nommé Mucapor, provoquait chez les fidèles le même dégoût qu'une bête féroce (5). Le même personnel fournissait les tortionnaires et les bourreaux chargés des exécutions capitales (6). Pendant la torture, les bourreaux hurlaient autour de la victime: Tiens bien ! Serre ! Ferme ! Enlève ! Tene ! Claude! Comprime ! Abde ! (7) Pendant ce temps, retentissait le cri monotone du héraut rappelant le motif du châtiment. Divers récits, des textes législatifs nous rapportent quelques-uns de ces cris :

Pendant qu'un faux témoin est bâtonné, le héraut crie: Ne jure pas inconsidérément (8).»

 

1. S. EPHREM, Opera, t. III, p. XXIX et XXX.

2. PRUDENCE, Hymn. V, v. 205-208. Voy. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 80.

3. CASS. SEVERUS, dans SÉNÈQUE, Controv., IV XXV.

4. Passio S. Perpetuae, cap. tilt.

5. Passio S. Philippi Heraclaei, § 4.

6. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 131.

7. AMMIEN MARCELLIN, XXIX, I.

8. L. 13, De jurejurando, § 6 (Digest., lib. XII,       II).

 

CIII

 

Pour un calomniateur : « Tu as calomnié (1). »

Dans les Actes des martyrs, nous relevons les cris suivants :

« Ne blasphème pas les dieux. »

« Ne sois pas si sotte, approche, sacrifie aux dieux. »

« Ne réponds pas une chose pour une autre. »

« Ne méprise pas les édits impériaux. »

« Ne blasphème pas les dieux et les empereurs. »

« Ne blasphème pas les dieux et les déesses (2). »

Pendant que leur chair et leurs os étaient tordus, déchiquetés, les chrétiens semblent ne laisser échapper un cri de faiblesse. Ils poussent des cris vers le ciel : Christ, garde-moi ! — Garde mon âme ! — Christ, l'endurance ! — Fils de Dieu, au secours ! — Je ne serai pas confondu ! — Grâce à toi... Christ ! — A moi, Christ ! (3) »

Les monuments et les textes concernant la torture des païens peuvent nous servir dans les causes de chrétiens, C'est ainsi que parmi les supplices connus de tous, comme le chevalet, les tenailles, les fouets armés de balles de plomb, la chaise de fer rougi, les griffes de fer, il faut rappeler d'autres cruautés. Caligula, importuné par les cris des victimes livrées aux bêtes, les faisait bâillonner, ou bien on leur coupait la langue. Quelquefois on blessait le condamné afin de l'empêcher de se défendre. Nous voyons Pionius cloué au poteau où il allait être brûlé ; l'homme condamné au crucifiement portait sa croix.

La torture faisait l'objet d'un procès-verbal détaillé;

 

1. L. 16, Ex quibus causis infamia irrogatur (Cod. Iust., IX, XII).

2. LE BLANT, ouvr. cité, p. 92.

3. Passio SS. Saturnini et Dativi, § 7, 9, 10, 11, 14 ; Acta S. Eupli,

§2.

 

 

CIV

 

cette pièce, dont nous n'avons aucun exemplaire, pourrait bien être confondue avec celle que nous appelons les Acta (1).

Pendant la torture, le juge épiait la victime, renouvelait ses adjurations, s'ingéniait à arracher un consentement qui lui faisait plus d'honneur que l'intraitable refus de sa victime. a Mettre à mort un accusé qui, de lui-même, demandait à périr pour le Christ, n'était qu'une marque d'impuissance et un dénouement misérable; la victime triomphait, et de ces assises sanglantes l'autorité sortait amoindrie ; réussir par persuasion ou par contrainte, amener les chrétiens à faiblir, tel était le but ambitionné (2).»

« Les juges, dit Origène, s'affligent si les tourments sont supportés avec courage, mais leur allégresse est sans bornes lorsqu'ils peuvent triompher d'un chrétien (3). »

« Ils ne songent, ajoute Lactance, qu'à remporter la victoire, car il y a là pour eux joute réelle ; j'ai vu, en Bithynie, un gouverneur transporté d'une joie aussi grande que s'il eût dompté quelque nation barbare; il s'agissait d'un chrétien qui, après avoir opposé pendant deux ans une généreuse résistance, paraissait avoir cédé (4). »

Quelquefois ils venaient à leurs fins. Des fidèles « mal exercés et mal entraînés » avaient faibli : cela s'était vu à Lyon (5), en Afrique (6), où des apostats surent réparer leur crime par une nouvelle confession.

 

1. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p.

2. Ibid., p. 71.

3. ORIGÈNE, Contra Cels., V111.

4. LACTANCE, Instit. divin.; V, n.

5. EUSÈBE, Hist. eccl , V, s.

6. CYPRIEN, De lapsis, § 4 ; S. AUGUSTIN, Sermo CCLXXXV, § 4.

 

CV

 

La formule dont on se contentait était très variable. « Une malédiction proférée contre le Seigneur était, dès le temps de Trajan, de Marc-Aurèle, l'une des formes de la renonciation. On la voulait dite à haute voix, afin que le peuple pût l'entendre; d'autres fois, c'était une acclamation en l'honneur des faux dieux ou du génie du prince, une renonciation écrite, une formule sacramentelle répétée mot pour mot après celui qui la dictait. Les chrétiens vaincus par la terreur devaient venir au capitole de leur ville, la tête voilée et couronnée; ils s'avançaient pâles et défaits au milieu d'une foule ennemie ; arrivés près des autels païens, il leur fallait sacrifier et accepter des viandes immolées, ces idolothyta dont la fumée était, enseignait on, la nourriture des démons de l'Olympe (1). »

Ces malheureux étaient traités par les frères avec rigueur, mais avec pitié. La pénitence leur était ouverte, et beaucoup voulaient suivre cette voie malgré sa rudesse.

Les Actes mentionnent assez fréquemment le fait des chrétiens faisant preuve dans la torture d'une insensibilité absolue.

Ce phénomène, à ne tenir compte que des faits où l'intervention surnaturelle n'est pas constatée, n'était pas particulier aux fidèles. Des esclaves, des stoïciens supportèrent la série des tourments avec une constance qui ne se démentit pas (2). On attribuait leur vaillance à la grandeur d'âme. Peut-être l'orgueil avait-il une part prépondérante dans cette revanche de la volonté demeurée

 

1. LE BLANT, Les Perséc. et les Martyrs, p. 148.

2. CIC. Pro Cluentio, § 63 , SILVIUS ITALICUS, Bell. Punic., 1. I, 179 ; FL. JOSÈPHE, Ant. Jud., L. XIX, c. I, § ; Voyez WALLON, Histoire de l'Esclavage dans l'antiquité, passim.

 

CVI

 

libre sous la tyrannie de la force. Plus d'un de ces misérables qui voyaient leur corps tomber en lambeaux autour d'eux a dû, dès lors, dire aux spectateurs curieux de savoir le motif de cette constance le mot du maire Bailly: « Mépris de la mort et de vous-mêmes. Ulpien constate le fait en ces termes, « La dureté des accusés, leur force à supporter les tourments, rendent souvent la torture inefficace (1) » ; et saint Augustin ajoute: Dureté chez les coupables, mais sainte patience chez les chrétiens (2).

Les païens ne l'attribuent qu'aux maléfices. A leurs yeux, le fidèle qui brave l'effort du bourreau doit sa force à l'emploi de moyens mystérieux, formules répétées sans relâche (3), onctions magiques (4). Pendant qu'on conduisait mourir Ptolémée et Romain, Épictète et Astion, les deux premiers chantaient : « Droite est la voie des justes, et le chemin leur est frayé. — « Que disent ces hommes ? » demanda le juge ; l'assesseur répondit : « Ils chantent des paroles magiques, afin de résister et de te vaincre. » Pendant la torture, les deux autres saints répétaient : « Nous sommes chrétiens ! que la volonté de Dieu soit faite en nous ! » Le bourreau ne doutait pas que ce ne fût une forme d'incantation propre à préserver de la douleur. Pour rompre le charme, on faisait appel à toutes les folies, onctions de graisse de porc sur la victime et même des affusions d'urine (5).

 

1. L. I De quaestionibus § 23 (Digeste. LXVIII, 18).

2. Sermo 274.

3. Vita SS. Epicteti et Astionis, c. 14 (Act. SS., 8 juillet).

4. Acta S. Thyrsi, § 7 (Act. SS., 28 janvier). Voy. LE BLANT. De l'ancienne croyance à des moyens de défier la torture, dans les Mém. de l'Acad. des Inscr., t. XXXIV, 1ère part., p. 289.

5. LE BLANT, Les Actes der Martyrs, p. 103.

 

CVII

 

Les hérétiques eurent eux aussi leurs martyrs insensibles : les compagnons de Marculus disaient que le Christ leur avait donné la grâce de ne pas sentir les angoisses de la torture (1).

Il n'est pas impossible, bien que nous n'ayons aucun cas historiquement certain, que l'insensibilité ait été produite une fois ou l'autre par l'usage des stupéfiants. Nous voyons offrir au Sauveur un vin aromatisé de myrrhe (2) ; le même breuvage reparaît dans la passion de l'évêque Fructueux (3). Tertullien dit d'un certain Pristinus que, lorsqu'il parut devant le tribunal, il était visible que le vin d'aromates qu'on lui avait versé pour soutenir ses forces avait égaré son esprit. « Sous les ongles de fer, dont son ivresse ressentait à peine les morsures, il ne put répondre au proconsul et se dire l'esclave du divin Maître (4). »

 

XXII. — LE JUGEMENT — Le délibéré. — Rédaction et lecture de la sentence. — Considérants.— Sentence.— Réponses. — Acquittements. — Renvoi de juridiction.

 

Le jugement était quelquefois précédé d'une délibération du juge avec son conseil. Le renvoi de saint Paul devant César n'est prononcé qu'après délibération (5). Nous retrouvons ce détail de procédure dans la condamnation

 

1. Passio Marculi sacerdotis donatistae, à la suite des oeuvres de S. OPTAT édit. 1700), p. 304-305.

2. Marc., XV, 23

3. Passio S. Fructuosi, § 3.

4. TERTULIEN, De jejunio, 12.

5. Act. Apost , XXV, 12.

 

CVIII

 

de saint Cyprien, de Pionius, de Philippe d'Héraclée, et dans plusieurs pièces d'une valeur moins assurée (1).

La délibération avait lieu dans le secretarium, dont on rabattait, les rideaux pour la circonstance. C'était là que s'élaborait et se rédigeait la sentence. La sentence devait être écrite de la main du juge, divers indices très solides permettent du moins de le conjecturer (2). C'était encore au juge à en donner lecture, exception faite pour les préfets du prétoire et les illustres, qui pouvaient se faire suppléer par l'officium ; dans toute l'étendue de l'Empire les sentences étaient rendues en latin. Elles étaient transcrites sur l'heure, et la copie était versée aux archives de la province. Désormais, rien, ni personne n'en pouvait altérer le texte. La sentence rendue contre saint Cyprien, celle des martyrs Scillitains offrent ce que nous appellerions aujourd'hui les considérants, mais cette partie n'était pas écrite. Voici les considérants de la condamnation de saint Cyprien : « Tu as montré longtemps un esprit sacrilège. Autour de toi tu as groupé de détestables conjurés. Tu t'es fait l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois saintes. Les pieux et sacrés empereurs Valérien et Gallien Auguste et le très noble César Valérien n'ont pu te ramener à célébrer les rites de leur culte. Tu as donc été le fauteur de crimes abominables et le porte-enseigne des scélérats. Tu serviras d'exemple à ceux que tu as faits tes complices et tu scelleras de ton sang la discipline (3). »

 

1. Acta S. Cypriani, § 4 ; Passio S. Pionii, § 20 ; Passio S. Philippi, § 11.

2. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 111, 120; Les Perséc. et les Martyrs, ch. 20.

3. Acta proconsulat.. S. Cypriani, § 4.

 

CIX

 

Suivait la sentence, très brève d'ordinaire : Que Thascius Cyprianus soit frappé du glaive — soit mis à mort — soit livré aux bêtes — soit mis à mort par le glaive (1). Elle était souvent accueillie par une formule comme celle-ci : Deo gratias.

Nous ne trouvons que de très rares sentences d'acquittement. Saint Denys d'Alexandrie raconte qu'un jeune garçon de quinze ans, nommé Dioscore, après avoir confessé dans la torture, fut renvoyé libre par le juge qui dit : «Je veux accorder à cet enfant le temps de se repentir. » Les actes de sainte Thècle rapportent un acquittement dont on ne saurait admettre la réalité historique (2).

Les actes de saint Acace nous font voir la cause renvoyée à une juridiction supérieure, celle de l'Empereur ; c'était Dèce en ce temps, qui s'amusa des réponses de l'accusé et ordonna de le mettre en liberté.

Le renvoi à une autre juridiction n'était pas chose extrêmement rare. Nous l'avons vu en Bithynie sous le proconsulat de Pline. Les martyrs étaient alors conduits soit avec une garde attachée à la personne, comme nous le savons de saint Ignace d'Antioche, ou bien enchaînés, comme saint Félix de Tibiuca, dans la cale d'un vaisseau ; enfin, et ce dernier cas devait être le plus fréquent, des hommes de l'officium menaient les martyrs jusqu'aux limites de la province, où d'autres appariteurs les recevaient pour les transmettre à leur tour (3).

 

1. TERTULL., Ad nationes, L. II, c. 3. Pour le Deo gratias, voy. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 237 ; TERTULL., Apol., I, XLVI ; LE BLANT, Les Perséc, et les Martyrs, p. 226.

2. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 118.

8. Acta SS. Sergii et Bacchi, § 10.

 

CX

 

XXIII. — L'APPEL

 

Le condamné avait le droit d'appeler de la condamnation qui le frappait (1), non seulement lui ou son mandataire, mais quiconque croyait la sentence réformable. Nous ne trouvons rien de semblable dans toute l'histoire des martyrs. Cela s'explique aisément. La loi excluait du droit d'appel les voleurs qualifiés, les fauteurs de sédition, les chefs des complots (2). Des chrétiens — Cyprien par exemple — tombaient sous cette disposition, et pour ceux-là le recours à l'empereur était impossible; d'ailleurs, à partir de Caracalla, qui étendit le droit de cité à tous les provinciaux, ce droit fut périmé. La masse des fidèles n'était pas poursuivie sur les chefs d'accusation que je viens de citer, et il n'est pas possible, en l'absence des constitutions impériales, de savoir si le crime de lèse-majesté et de sacrilège pour lequel ils étaient poursuivis entraînait la perte du droit d'appel. M. Le Blant incline vers cette opinion et attribue à la force d'âme des martyrs l'absence de tout recours contre le jugement. Il est plus prudent de réserver un jugement sur un point que nous ne pouvons éclairer tout à fait. Dans le procès de saint Philéas, à Alexandrie, le frère du condamné interjette appel au nom de son frère, mais celui-ci le dément. Il ressort de là que l'accusé jouissait du droit d'appel, puisque sans sa dénégation le recours était formé. Mais il faut le répéter une fois de plus, l'Empire offre autant

 

1. L. 6 De appell. (Digest., XLIX, t. I).

2. Ibid.

 

CXI

 

de coutumes que de provinces, que de villes, que de juges dans chaque ville.

Le condamné, une fois la sentence prononcée, était chargé d'un écriteau. Thècle portait cet écriteau avec le seul mot : SACRILÈGE ; Attale en portait un autre avec ces mots : ATTALE CHRÉTIEN. Enfin Pilate avait fait placer sur la croix du Sauveur une planchette avec cette inscription : JÉSUS DE NAZARETH, ROI DES JUIFS (1).

 

XXIV. — LES SUPPLICES

 

Les fidèles n'étaient pas distingués des malfaiteurs vulgaires, ils ne faisaient pas l'objet de « fournées » spéciales. Sainte Félicité de Carthage, que son rang d'esclave ne laissait pas, depuis qu'elle était chrétienne, d'égaler aux matrones, répugnait à périr avec ces scélérats (2). D'autres, faisant taire leurs répugnances, voyaient dans cet outrage une ressemblance avec le Christ qui allait être leur récompense (3).

Les principales espèces de supplices furent : le crucifiement, le supplice du feu, l'exposition aux bêtes féroces, la décollation.

Je crois superflu d'entrer ici dans des explications qui n'ont été données que pour suppléer à l'obscurité des textes.

Il n'y a pas lieu de le faire là où les Actes que l'on va lire atteignent à une précision presque irréprochable.

La destination de ce recueil m'engage en outre à omettre

 

1. LE BLANT, Les Actes des Martyrs, p. 115.

2. Passio S. Perpetuae, § 15.

3. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 41.

 

CXII

 

toute explication sur un supplice infâme qui demeure la honte du pouvoir qui en fit un moyen de châtiment.

 

Les questions très délicates que soulève ce sujet ne pourraient être traitées avec un détail minutieux élue dans une étude purement scientifique. C'est ici un spectacle où les larmes tiennent la place du sang; mais il suffit de l'avoir rappelé. Il n'y a pas cependant d'autre moyen d'en parler, sinon pour condamner les procédés de certains scribes du moyen âge.

Des rédactions postérieures, qui portent un caractère d'interpolation incontestable, ont pris à tâche de faire intervenir toujours un être surnaturel pour sauvegarder la pureté des vierges chrétiennes. Il est certain, pour tous ceux qui prendront la peine d'étudier les documents primitifs et les actes sincères, que si pareille intervention surnaturelle a pu se produire, d'ordinaire il n'en était pas ainsi, et la vierge était livrée à de lamentables outrages. Les chrétiennes apportaient d'ailleurs dans cette extrémité une force. d'âme extraordinaire. Le juge dit à la vierge Théodora : « Je te donne trois jours [pour sacrifier] et je te ferai conduire ensuite dans une chambre de lieu mal famé. » Théodora répondit : « Le Dieu qui est aujourd'hui ne change pas ; il ne souffrira pas que je l'abandonne. Tiens, je te livre mon corps, regarde les trois jours comme écoulés. Fais ce que tu voudras, je ne réclame qu'une chose, donne des ordres pour qu'on ne me touche pas jusqu'après la sentence que tu rendras. » Et elle persévère à trois interrogations différentes dans cette confiance et cette conduite.

 

CXIII

XXV. — L'INVENTAIRE — LA CONFISCATION

 

Les biens des coupables de lèse-majesté étaient confisqués. Ceux des chrétiens, assimilés à cette catégorie de condamnés, avaient le même sort. Il en fut ainsi pour le martyr Léonide, père d'Origène (1). Des actes de valeur discutable font allusion à la confiscation. Un assesseur d'Almachius dans le procès de Valérien, le mari de sainte Cécile, lui fait observer que si on ne s'y prend de suite, la fortune de l'accusé aura bientôt disparu en prodigalités (2). Ce n'est là qu'une allusion, tandis qu'on peut citer nombre de faits assurés (3). La confiscation frappait le condamné dans sa postérité, qui n'avait aucun recours sur l'héritage paternel. On croit, avec quelque raison, retrouver une allusion à cette jurisprudence dans plusieurs formules d'adjuration : « Épargne tes enfants et ta femme », et ailleurs : « Souviens-toi de ton fils et évite de grands maux. Songe à toi-même, à ta famille, à tes biens et à tes enfants (4). » Dans ces heures d'angoisses, Léonide reçut de son fils Origène des billets dans lesquels l'enfant le conjurait d'être martyr : « De grâce, père, lui disait-il, ne renie pas à cause de nous (5). »

Le soin d'inventorier et de saisir ce que laissaient les

 

1. EUSÈBE, Hist. Eccl., VI, 2.

2. Passio S Caeciliae.

3. Passio S. Theodoti, Ancyrani, § 4 et 8 ; Acta S. Agathae, § 14 Acta S. Dorotheae et Theophili, § 16 ; Acta S. Bergii, § 3 ; Acta S. Stephani papae, § I et 15 ; Acta S. Aureae, § 17.

4. EUSÈBE, Hist. eccl., VIII, 9 ; Passio S. Philippi Heracl., § 9 ; Act. S. Phileae, § I, 2.

5. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 2.

 

CXIV

 

condamnés revenait à l'officium. Nous voyons, aussitôt après l'exécution de sainte Agathe, le juge se rendre avec l'officium dans la maison de la martyre faire l'inventaire de ses meubles et immeubles (1).

Les condamnés à mort n'étaient pas les seuls qui fussent frappés par la confiscation. Un décret de 258 prononce cette peine contre plusieurs classes de fidèles : les sénateurs, les chevaliers romains, les femmes de même rang et les chrétiens de la maison de César (2). Les fugitifs n'évitaient pas la ruine : « Pendant un an, les possessions des contumaces, est-il dit au Digeste, sont placées sous séquestre, elles sont ensuite confisquées (3).» Saint Cyprien, qui avait dans son église un grand nombre de fidèles atteints de la sorte, estimait que ce dépouillement total consenti pour la conservation de la foi était le second degré dans le martyre. Cet évêque avait donné l'exemple du détachement de tous les biens. On a conservé le détail de ce qui se passa alors. On voit que la saisie légale était précédée d'un avertissement colporté par le crieur public sous la forme suivante : « Quelqu'un détient-il ou possède-t-il quelque part des biens de Caecilius Cyprianus, l'évêque des chrétiens (5) ? »

Les biens saisis étaient mis sous scellés. Les scellés apposés consistaient en bandes de pourpre portant des inscriptions.

 

1. Acta S. Agathae, § 14. Cf. C. 7 De bonis proscriptorum (Cod. Theod., IX, 42)

2. CYPRIEN, Epist. LXXXII, § 1, Sucesso fratri.

3. L. 5, De requirendis vel absentibus damnandis (XLVIII, 17).

4. CYPRIEN, De lapsis, § 8.

5. Captura, Epist., LXIX, § 5, ad Florentium ; voy. Epist. LV, § 6, ad Cornelium.

 

CXV

Le délai légal écoulé, les biens confisqués étaient liquidés par les soins des procuratores ad bona damnatorum, qui les vendaient aux enchères, sauf divers lots que le fisc ou l'empereur se réservaient.

Aussi, à leur retour d'exil, le dénuement des confesseurs était absolu ; «il en est parmi eux, dit saint Cyprien, qui manquent de vêtements (1).»

Nous ne voyons pas un seul cas de restitution (2) jusqu'au règne de Constantin, qui fit rendre aux fidèles les biens que gardait le fisc, et accorda des indemnités pour le reste (3).

 

XXVI. — LE DEVOIR DANS LES TEMPS TROUBLÉS

 

Toute tyrannie est haïssable. La subir c'est la mériter, car les peuples n'ont que la liberté dont ils sont dignes. L'homme juste doit résister et ne céder jamais, jusqu'à l'exil, jusqu'à la mort; mais c'est le grand sacrifice que seules les âmes élevées conçoivent et accomplissent. Il n'y a pas de limite mieux marquée que celle où finit l'honneur et où la honte commence ; il faudrait plaindre ceux qui ne la distingueraient pas. Si la mort est impossible, sachons au moins périr en quelque façon. Ce monde et ce temps ne sont pas si aimables qu'on puisse souhaiter y demeurer quelques heures de plus. Notre enfance a vu des jours d'oppression, et peut-être la vie ne nous montrera-t-elle

 

1. CYPRIEN, Epist. V, ad presb. et diac., § 2.

2. Deux cas de restitution, les seuls signalés, ne s'appliquent peut-être pas à des chrétiens On pourrait eu tous cas, étudier de près le texte de saint Paulin de Nole.

3. EUSÈBE. Const.. II, 21.

 

CXVI

 

que liberté violée. Si les temps où nous vivons sont pleins de tristesse et de menace, ils ne doivent pas troubler la sérénité de notre jugement, ni obscurcir le but de notre action. Dans la lutte inégale il suffit d'être égal à son devoir.

 

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LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

 

On a donné le récit de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ en une seule histoire, où sont rassemblés les traits différents, épars dans les écrits des quatre évangélistes. On a suivi dans ce travail la première concordance de ce genre qui ait été faite, celle du philosophe Tatien, disciple de saint Justin. Ce personnage vivait dans la seconde moitié du second siècle (150-200 après J.-C.), il destinait son oeuvre aux lectures liturgiques des églises syriennes où elle fut en usage pendant plusieurs siècles sous le nom célèbre de Diatessaron ou « harmonie des quatre ». Le principe qui réglait la composition de se livre était de n'y introduire pas un seul mot qui ne fût pris dans le texte de l'Evessgile. Ce genre de recueils obtint dans les anciennes liturgies un succès général.

 

CIASCA, Tatiani Evangeliorum Harmonie, arabice (1888). M. l'abbé MARTIN estime que « la version arabe, ne représenterait-elle pas le livre de Tatien, elle aurait encore pour nous un très grand prix, parce que cette Harmonie paraît représenter assez exactement l'ouvrage composé au second siècle ». Voyez sur cette question notre préface aux Monumenta Ecclesiae Liturgica, tome I.

 

 

PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

 

Après que Jésus eut dit ces choses, il s'en alla avec ses disciples au delà du torrent de Cédron, où il y avait un jardin dans lequel il entra avec ses disciples. Judas, qui le

 

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trahissait, connaissait aussi ce lieu-là, parce que Jésus s'y était souvent trouvé avec ses disciples (1). Quand il y fut arrivé il leur dite (2): « Demeurez ici pendant que j'irai là pour prier (3). Priez afin que vous ne tombiez pas dans la tentation (4). » Et ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à être saisi de tristesse et plongé dans une profonde affliction ; alors il leur dit : « Mon âme est triste jusqu à la mort ; attendez ici et veillez avec moi (5). » Et, s'étant éloigné d'eux à la distance d'un jet de pierre, il se mit à genoux (6) priant pour que, s'il était possible, cette heure s'éloignât de lui, et il disait : « Père, Père, tout vous est possible (7); s'il vous plaît, éloignez de moi ce calice; néanmoins que ma volonté ne s'accomplisse pas, mais la vôtre (8). »

Et il retourna à ses disciples qu'il trouva endormis, il dit à Pierre (9) : « Simon, vous dormez (10)? Quoi ! vous n'avez pu veiller une heure avec moi ? Veillez et priez, afin que vous ne tombiez point dans la tentation (11) ; car l'esprit est prompt, mais la chair est faible (12). »

Il s'en alla encore prier une seconde fois, en disant .. « Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite (13). » Il revint à ses disciples de nouveau, et les trouva endormis ; car leurs yeux étaient appesantis, et ils ne savaient que lui répondre (14).

Et les ayant laissés, il s'en alla encore prier, pour la troisième fois, disant les mêmes paroles (15). Alors un ange du ciel lui apparut, et le fortifia ; et, étant tombé en agonie, il redoublait ses prières, il lui vint aussi une sueur qui découlait comme des gouttes de sang jusqu'à terre. Et lorsque, après sa prière, il se fut levé et qu'il fut revenu

 

1. Io. 18. 1-2. — 2. Lc. 22. 40a. — 3. Mt. 26. 36b. — 4. Lc. 22. 40b. — 5. Mt. 26. 37-48. — 6. Lc. 22. 41. — 7. Mc. 15. 35b-36a. — 8. Lc. 22. 40b. — 9. Mt. 26. 40. — 10. Mc. 14. 37b. — 11. Mt. 26. 40b-41a. — 12. Mc. 14. 38b. — 13. Mt. 26 42. — 14. Mc. 14. 40. — 15. Mt. 26. 44.

 

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vers ses disciples. il les trouva qui s'étaient endormis, accablés par la tristesse, et il leur dit (1) : « Dormez maintenant et reposez-vous (2) ; c'est assez, l'heure est venue : voilà que le Fils de l'homme va être livré entre les mains des pécheurs. Levez-vous, allons (3); celui qui doit me trahir est près d'ici. » Comme il parlait encore, Judas, l'un des douze, arriva, et avec lui une grande troupe de gens armés d'épées et de bâtons, qui avaient été envoyés par les princes des prêtres et par les anciens du peuple. Or, celui qui le trahissait leur avait donné ce signal, en leur disant : « Celui que je baiserai, c'est lui-même : saisissez-vous de lui (4); arrêtez-le et gardez-le bien (5). »

Cependant Jésus, sachant tout ce qui devait arriver, vint à eux (6) et aussitôt s'approchant de Jésus, il lui dit : « Maître, je vous salue ; » et il le baisa.

Jésus lui répondit (7) : « Judas! vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser (8) ; mon ami, qu'êtes-vous venu faire ici (9)? »

Alors Jésus dit aux princes des prêtres, aux officiers du temple, et aux anciens qui étaient venus pour se saisir de lui (10) : « Qui cherchez-vous ? »

Ils lui répondirent : « Jésus de Nazareth. »

Jésus leur dit : « C'est moi.

Or Judas, qui le trahissait, était lui-même avec eux. Aussitôt donc que Jésus leur eut dit : « C'est moi », ils reculèrent et tombèrent renversés à terre.

Il leur demanda une seconde fois : « Qui cherchez-vous?»

Et il lui dirent : « Jésus de Nazareth. »

Jésus leur répondit : « Je vous ai dit que c'est moi. Si

 

1. Lc. 22. 43-46a. — 2. Mt. 26. 45 a. — 3. Mc. 14. 4,b-42a. — 4. Mt. 26. 46b-48. — 5. Mc. 14. 44b. —. 6. Io. 18. 4. — 7. Mt. 26. 49-50. — 8. Lc. 22. 48b. — 9. Mt. 26. 50b. — 10. Lc. 21. 52a.

 

 

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donc c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-là s'en aller. »

C'était afin que cette parole qu'il avait dite fût accomplie : Je n'ai laissé périr aucun de ceux que vous m'avez donnés (1).

En même temps ils s'avancèrent, et, mettant la main sur Jésus, ils l'arrêtèrent (2) ; ceux qui étaient autour de lui, voyant ce qui allait arriver, lui dirent : « Seigneur, frapperons-nous de l'épée (3)? » Alors Simon-Pierre, qui avait une épée, la tira, en frappa un serviteur du grand-prêtre, et lui coupa l'oreille droite : et cet homme s'appelait Malchus; mais Jésus dit à Pierre : « Remettez votre épée dans son fourreau ; ne faut-il pas que je boive le calice que mon Père m'a donné (4) ? tous ceux qui se serviront de l'épée périront par l'épée. Croyez-vous que je ne puisse point prier mon Père, et ne m'enverrait-il pas aussitôt plus de douze légions d'anges? Comment donc s'accompliront les Ecritures d'après lesquelles tout cela doit arriver (5)? » et lui ayant touché l'oreille, il le guérit (6).

Ensuite Jésus dit à cette troupe : « Vous êtes venus avec des épées et des bâtons pour me prendre comme un voleur; cependant j'étais tous les jours assis parmi vous, enseignant dans le temple, et vous ne m'avez pas arrêté', mais c'est ici votre heure et la puissance des ténèbres (8). Cela s'est fait afin que ce que les prophètes ont écrit fût accompli. » Alors les disciples l'abandonnèrent et tous s'enfuirent (9); aussitôt les soldats, le tribun qui les commandait et les gens envoyés par les Juifs, se saisirent de Jésus et le lièrent (10).

Or, il y avait là un jeune homme qui le suivait, couvert seulement d'un suaire ; ils voulurent l'arrêter, mais il leur

 

1. Io. 18. 4b-9. — 2. Mt. 26. 50b. — 3. Lc. 22-49. — 4. Io. 18, 10-11. — 5. Mt. 26. 52b-54. — 6. Lc. 22. 51b. — 7. Mt 26. 55. — 8. Lc. 22. 53b. — 9 . Mt. 26. 56. — 10. Io. 18. 12.

 

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laissa le suaire entre les mains et il s'échappa nu du milieu d'eux (1).

Et ils amenèrent Jésus d'abord chez Anne, qui était beau-père de Caïphe, grand-prêtre cette année-là. Or, Caïphe était celui qui avait donné ce conseil aux Juifs, qu'il était expédient qu'un seul homme mourût pour le peuple. Cependant Simon-Pierre suivait Jésus avec un autre disciple, qui, étant connu du grand-prêtre, entra dans la cour de sa maison avec Jésus ; mais Pierre était demeuré dehors, à la porte. L'autre disciple, qui connaissait le grand-prêtre, sortit donc et, ayant parlé à la portière, il le fit entrer. Cette servante, qui gardait la porte, dit donc à Pierre : « N'êtes-vous point (3) aussi, vous, un des disciples de cet homme (2)? » Mais Pierre le renonça, en disant : « Femme, je ne le connais pointa, et je ne sais ce que vous dites (4). »

Or les serviteurs et les officiers du grand-prêtre étaient là auprès du feu, à cause du froid (5), et Pierre s'étant assis auprès (6), se chauffait avec eux (7), pour voir la fin (8).

Cependant le grand-prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine. Jésus lui répondit : « J'ai parlé publiquement au monde; j'ai toujours enseigné, dans la synagogue et dans le temple, où tous les Juifs s'assemblent, et je n'ai jamais parlé en secret. Pourquoi m'interrogez-vous ? Interrogez ceux qui m'ont entendu, et demandez-leur ce que je leur ai dit. Ceux-là savent ce que j'ai enseigné. » A ces mots, un des gens qui étaient là présents donna un soufflet à Jésus, en lui disant : « Est-ce ainsi que vous répondez au grand-prêtre? » Jésus lui répondit : «Si j'ai mal parlé, faites voir le mal que j'ai dit; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous? » (Or Anne l'avait envoyé lié chez Caïphe, le grand-prêtre.)

 

1. Mc. 14. 51-52. — 2. Io. 18. 13-17. — 3. Lc. 22. 57. — 4. Mc. 14, 68b. — 5. Io. ,8. 18a. — 6. Lc. 22. 55a. — 7. Io. 18-18b. — 8. Mt. 26. 58b.

 

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Cependant Simon-Pierre se tenait toujours là et se chauffai (1), une servante l'aperçut, elle commença à dire à ceux qui étaient présents (2), comme il était à la porte pour sortir : « Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. » Pierre le nia une seconde fois, en disant avec serment : « Je ne connais pas cet homme (3), et un peu après (4) un des serviteurs du grand-prêtre, qui était parent de celui à qui Pierre avait coupé l'oreille, lui dit (5), assurant la même chose : « En vérité, cet homme était aussi avec lui (6), son langage le fait assez connaître (7) ; ne vous ai-je pas vu avec lui dans le jardin (8)? » Alors il se mit à faire des imprécations, et à dire avec serment : « Je ne connais point cet homme dont vous me parlez (9). » Au même instant, comme il parlait encore, le coq chanta. Alors le Seigneur, se retournant, regarda Pierre, et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite (10) : « Avant que le coq ait chanté deux fois, vous m'aurez renoncé trois fois (11)» ; et étant sorti, il pleura amèrement (12).

Dès qu'il fut jour, les anciens du peuple, les princes des prêtres et les scribes s'assemblèrent (13); ils cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mourir ; et ils n'en trouvèrent pas, quoique plusieurs faux témoins se fussent présentés (14), mais leurs témoignages ne s'accordaient pas (15). Enfin, il vint deux faux témoins (16), disant : « Nous lui avons entendu dire : Je détruirai ce temple bâti par la main des hommes, et en trois jours j'en rebâtirai un autre, qui ne sera point fait de main d'homme (17). »

Mais Jésus se taisait (18).

Alors le grand-prêtre, se levant au milieu de l'assemblée,

 

1. Io. 18. 19—25. — 2. Mc. 14. 69. — 3. Mt. 26. 71b. — 4. Lc. 22. 58a. — 5. Io. 18. 26a. — 6. Lc. 22. 59b. — 7. Mt. 26. 73b. — 8. Io. 18. 26b. — 9. Mc. 14. 71. — 10. Lc. 22. 60b-61a. — 11. Mc. 14. 30. — 22. Lc. 22. 62. — 13. 66. — 14. Mt 26. 39b. Goa. — 15. Mc. 14. 59. — 16. Mt 26. 20b. — 17. Mc. 14. 57b-58. — 18. Mt. 26. 63a.

 

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interrogea Jésus et lui dit (1) : « Vous ne répondez rien à ce que ceux-ci déposent contre vous (2) ? »

Mais Jésus gardait le silence et ne faisait aucune réponse (3).

Et l'ayant introduit dans leur conseil, ils lui dirent : « Si vous êtes le Christ, dites-le-nous. »

Il leur répondit : « Si je vous le dis, vous ne me croirez point, et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas, et vous ne me laisserez point aller (4). »

Et le grand-prêtre lui dit : « Je vous adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. » Jésus lui répondit : « Vous l'avez dit (5). »

Alors tous lui dirent: « Vous êtes donc le Fils de Dieu ?»

Il leur répondit : « Vous le dites, je le suis (6). Au reste je vous déclare qu'un jour vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la majesté de Dieu, et venant sur les nuées du ciel (7). »

Aussitôt le grand-prêtre, déchirant ses vêtements, s'écria (8) : « Il a blasphémé (9). »

Et ils criaient : « Qu'avons-nous encore besoin de témoignage, puisque nous l'avons entendu nous-mêmes de sa propre bouche (10) ? Que vous en semble (11)? »

Ils répondirent : « Il mérite la mort (12). »

Et quelques-uns commencèrent à lui cracher au visage et à le frapper (13), ils se jouaient de lui (14), et les valets lui donnaient des soufflets (15), disant : « Christ, prophétise qui est celui qui t'a frappé (16) ? »

Et ils proféraient encore contre lui beaucoup d'autres injures et blasphèmes (17).

 

1. Mc. 14. 60a. — 2. Mt. 26. 62b. — 3. Mc. 14. 61a. — 4. Lc. 22. 66b-68. — 5. Mt. 26. 63b-64a. — 6. Lc. 22. 70. — 7. Mt. 26. 641). — 8. Mc. 14. 63a. — 9. Mt. 26. 65b.— 10. Lc. 22. 71. — 11. Mc. 14. 64b. — 12. Mt. 26. 66.b. — 13. Mc. 14. 65a. — 14. Lc. 22. 63b. — 15. Mc. 14. 65b. — 16. Mt. 26. 68. — 17. Lc. 22. 65.

 

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Ils menèrent donc Jésus de la maison de Caïphe au prétoire. Or, c'était le matin (1), et ils le livrèrent à Pilate (2), mais ils n'entrèrent pas dans le prétoire, de peur de devenir impurs, et afin de pouvoir manger la pâque (3).

Or, Jésus parut devant le gouverneur (4) ; et Pilate, étant sorti, vint à eux et leur dit : « De quel crime accusez-vous cet homme ? » Ils lui répondirent : « Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas livré (5). Nous l'avons trouvé pervertissant notre nation, empêchant de payer le tribut à César et se disant Roi et Christ (6). »

Pilate leur dit : « Prenez-le vous-mêmes, et jugez-le selon votre loi ». Mais les Juifs lui répondirent : « Nous n'avons pas le droit de faire mourir personne », afin que la parole que Jésus avait dite fût accomplie, pour marquer de quelle mort il devait mourir.

Pilate rentra donc dans le prétoire, et, ayant fait amener Jésus, lui dit : « Etes-vous le roi des Juifs ? »

Jésus répondit : « Dites-vous cela de vous-même, ou d'autres vous l'ont-ils dit de moi ? »

Pilate lui répliqua : « Est-ce que je suis Juif ? Ceux de votre nation et les princes des prêtres vous ont livré entre mes mains : qu'avez-vous fait ? »

Jésus lui répondit : « Mon royaume n'est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, mes sujets ne manqueraient pas de combattre pour que je ne sois point livré aux Juifs ; mais mon royaume n'est point d'ici-bas. »

Pilate lui dit alors : « Vous êtes donc roi ! »

Jésus lui répondit : « Vous le dites ; je suis roi, et c'est pour rendre témoignage à la vérité que je suis né, et que je suis venu dans le monde. Quiconque aime la vérité entend ma voix. »

Pilate lui dit : « Qu'est-ce que la vérité ?

 

1. Io. 18. 28a. — 2. Mc. 15. Ib. — 3. Io. 18. 28b. — 4. Mt. 27. 11a. — 5. Io. 18. 29-39. — 6. Lc. 23. 2b.

 

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A peine eut-il dit ces paroles qu'il retourna vers les Juifs (1).

Alors Pilate dit aux princes des prêtres et au peuple : Je ne trouve aucun sujet de condamnation en cet homme. »

Mais eux insistaient avec plus de force, et disaient : « Il soulève le peuple, semant sa doctrine par toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu'ici. »

Pilate, entendant nommer la Galilée, demanda s'il était Galiléen ; et quand il eut su qu'il était de la juridiction d'Hérode, il le renvoya à Hérode, qui pour lors se trouvait lui-même à Jérusalem. Hérode fut ravi de voir Jésus, car il le désirait depuis longtemps, d'après tout ce qu'il avait entendu dire de lui, et il espérait lui voir faire quelque prodige. Il lui fit donc un grand nombre de questions ; mais Jésus ne lui faisait aucune réponse.

Cependant les princes des prêtres et les scribes étaient là, qui poursuivaient constamment leur accusation contre lui ; mais Hérode avec sa cour ne le traita qu'avec mépris, et lui ayant fait mettre une robe blanche, il se joua de lui, et le renvoya à Pilate, et dès ce jour, Hérode et Pilate, d'ennemis qu'ils étaient auparavant, devinrent amis.

Or Pilate, ayant assemblé les princes des prêtres, les magistrats et le peuple, leur dit : « Vous m'avez présenté cet homme comme soulevant le peuple ; et vous voyez que je l'ai interrogé devant vous, sans trouver en lui aucun sujet de condamnation sur les chefs dont vous l'accusez. Hérode n'en a point trouvé non plus, car je vous ai renvoyés à lui, et vous êtes témoins qu'il ne l'a reconnu coupable d'aucun crime qui mérite la mort. Je le laisserai donc aller, après l'avoir fait châtier (2). »

Or, les princes des prêtres l'accusaient sur plusieurs

 

1. Io. 18. 31-38a — 2. Lc. 23. 4-18a,

 

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chefs (1), et étant accusé par les princes des prêtres et les anciens, il ne répondit rien.

Pilate lui dit alors : « N'entendez-vous pas toutes les accusations dont ils vous chargent ? »

Et il ne lui répondit rien, de sorte que le gouverneur en était tout étonné. Or le gouverneur avait coutume au jour de la fête de Pâques de délivrer au peuple celui des prisonniers qu'il voulait ; et il y en avait alors un fameux, nommé Bar-Abbas. Comme ils étaient donc tous rassemblés, Pilate leur dit (2) : « C'est la coutume parmi vous, qu'à la fête de Pâques je vous relâche un criminel : voulez-vous donc que je relâche le roi des Juifs ? »

Tous alors se remirent à crier, et dirent : « Non, pas celui-là, mais Bar-Abbas. » Or, Bar-Abbas était un voleur (3) qui avait été mis en prison à cause d'une sédition excitée dans la ville, et d'un meurtre qu'il avait commis (4). Et le peuple, étant venu, commença à demander ce qu'il leur accordait toujours. Pilate leur répondit (5) : « Lequel voulez-vous que je vous délivre, Bar-Abbas, ou Jésus qu'on appelle Christ ? » Car il savait bien que c'était par envie qu'ils l'avaient livré. Or, pendant qu'il était assis sur son tribunal, sa femme lui envoya dire : « Ne vous mêlez point dans l'affaire de ce juste, car j'ai aujourd'hui beaucoup souffert dans un songe à cause de lui. »

Mais les princes des prêtres et les anciens persuadèrent au peuple de demander Bar-Abbas.

Pilate leur dit : «Que ferai-je donc de Jésus qu'on appelle

Christ (6) ? »

Ils crièrent de nouveau : « Crucifiez-le (7) ! »

Pilate, qui voulait délivrer Jésus, leur parla de nouveau, mais ils criaient de leur côté : « Crucifiez-le ! crucifiez-le ! »

 

1. Mc. 15. 3. — 2. Mt. 7. 12-17a. — 3. Io. 18. 39-40. — 4. Lc. 23. 19. — 5. Mc. 15. 8-sa. — 6. Mt. 27. 17b. 22. — 7. Mc. 15. 18.

 

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Il leur dit pour la troisième fois : « Mais quel mal a-t-il fait ? Je ne trouve rien en lui qui mérite la mort. Je vais donc le faire châtier, après quoi je le laisserai aller. »

Mais ils redoublaient leurs instances, demandant avec de grands cris qu'il fût crucifié, et leurs clameurs allaient toujours croissant (1).

Pilate (2) leur relâcha, selon leurs désirs, celui qui avait été mis en prison pour un meurtre et une sédition (3), et ayant fait flageller Jésus, il le leur abandonna.

Les soldats du gouverneur emmenèrent ensuite Jésus dans le prétoire, et rassemblant autour de lui toute la cohorte, après lui avoir ôté ses habits, ils le couvrirent d'un manteau d'écarlate (4), et ils entrelacèrent une couronne d'épines, la lui mirent sur la tête (5), et un roseau dans la main droite ; et, fléchissant le genou devant lui, ils se moquaient, et lui disaient : « Je te salue, Roi des Juifs. » Et en lui crachant au visage, ils prenaient son roseau, et lui en donnaient des coups sur la tête (6) ; et ils lui donnaient des soufflets.

Pilate sortit donc de nouveau, et dit aux Juifs : « Voici que je vous l'amène, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime. » Jésus sortit donc, portant une couronne d'épines et un manteau d'écarlate ; et Pilate leur dit : « Voilà l'homme. »

Dès qu'ils le virent, les princes des prêtres et leurs serviteurs se mirent à crier, en disant : « Crucifiez-le ! crucifiez-le ! » Pilate leur dit : « Prenez-le, et crucifiez-le vous-mêmes, car pour moi je ne trouve en lui aucun crime. » Les Juifs lui répondirent : « Nous avons une loi, et d'après cette loi il doit mourir, parce qu'il s'est donné pour le Fils de Dieu. »

 

1. Lc. 23. 20-23. — 2. Mc. 15. 15a. — 3. Lc. 23. 25a. — 4. Mt. 27, 26b-28. — 5. Io. 59. 7. — 6. Mt. 27. 29b-30.

 

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Pilate, entendant ces paroles, fut encore plus effrayé, et, rentrant dans le prétoire, il dit à Jésus : «D'où êtes-vous? Mais Jésus ne lui fit aucune réponse.

Pilate lui dit alors : « Vous ne me parlez point? Ne savez-vous pas que j'ai le pouvoir de vous faire crucifier et que j'ai le pouvoir aussi de vous délivrer ? »

Jésus lui répondit : « Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi, s'il ne vous avait été donné d'en haut. Voilà pourquoi celui qui m'a livré entre vos mains est coupable d'un plus grand crime. »

Et depuis ce moment Pilate cherchait à le délivrer, mais les Juifs criaient : « Si vous le délivrez, vous n'êtes point ami de César, car quiconque se fait roi se déclare contre César. »

Alors Pilate, entendant ces cris, fit amener Jésus hors du prétoire, et prit place sur son tribunal, dans le lieu appelé en grec Lithostrotos, et en hébreu Gabbatha. Or, on était à la veille du sabbat de Pâques, vers la sixième heure ; et il dit aux Juifs : « Voilà votre roi. » Mais ils se mirent à crier : « Prenez-le, prenez-le ! Crucifiez-le ! » Pilate leur dit : « Crucifierai-je votre roi ? » Les princes des prêtres lui répondirent : « Nous n'avons pas d'autre roi que

César (1). »

Pilate, voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte croissait de plus en plus, demanda de l'eau, et se lavant les mains devant le peuple, il leur dit : « Je suis innocent du sang de ce juste : c'est vous qui en répondrez. » Et tout le peuple lui répondit : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants (2). »

Et il le leur abandonna pour être crucifié (3).

Alors Judas, qui l'avait livré, voyant qu'il était condamné, fut touché de repentir ; et reportant aux princes des prêtres

 

1. Ia. 19 3b. 15 — 2. Mt. 27. 24-25. — 3. Io. 19. 16a

 

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et aux sénateurs les trente pièces d'argent, il leur dit : « J'ai péché en livrant le sang innocent » ; mais ils lui répondirent : « Que nous importe ? c'est votre affaire. »

Judas, avant jeté l'argent dans le temple, se retira et alla se pendre ; mais les princes des prêtres, ayant pris cet argent, dirent : « Il n'est pas permis de le mettre dans le trésor, parce que c'est le prix du sang » ; et après avoir délibéré entre eux, ils en achetèrent le champ d'un potier, pour la sépulture des étrangers ; c'est pour cela que ce champ est appelé encore aujourd'hui Haceldama, c'est-à-dire le champ du sang.

Alors fut accomplie cette parole du prophète Jérémie : « Ils ont pris les trente pièces d'argent, pour lesquelles on a vendu celui qui avait été mis à prix par les enfants d'Israël, et ils en ont acheté le champ d'un potier, comme le Seigneur me l'a fait prédire (1). »

Ils s'emparèrent donc de Jésus (2), et l'emmenèrent pour être crucifié (3), et l'ayant chargé de sa croix, ils lui ôtèrent le manteau d'écarlate, et lui remirent ses habits (4).

Or, comme ils sortaient, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, nommé Simon (5), père d'Alexandre et de Rufus (6) et le contraignirent de porter la croix de Jésus (7), derrière lui.

Jésus était suivi d'une grande foule de peuple, et de femmes qui pleuraient sur lui avec de grandes marques de douleur. Mais, se tournant vers elles, Jésus leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car bientôt viendront les jours où l'on dira : Heureuses les femmes stériles, et les entrailles qui n'ont pas enfanté et les mamelles qui n'ont point allaité ; ils commenceront alors à dire aux montagnes : « Tombez sur nous », et aux collines : « Couvrez-

 

1. Mt. 27. 3. 10. — 2. Io. 19. 16b. — 3. Mc. 15. 20c. — 4. Io. 19. 17a. —. 5. Mt. 27. 31b-32a. — 6. Mc. 15. 21b. — 7. Mt. 27. 32b.

 

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« nous. » Car s'ils traitent de la sorte le bots vert, comment le bois sec sera-t-il traité ? »

Il y avait aussi deux criminels qu'on menait avec lui pour être mis à mort.

Lorsqu'ils furent arrivés au lieu qu'on appelle Calvaire (1), en hébreu : Golgotha (2), on y crucifia Jésus ; et les deux voleurs aussi furent crucifiés, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche (3). Ainsi fut accomplie cette parole de l'Ecriture : « Et il a été mis au rang des scélérats (4) » ; et ils lui donnèrent à boire du vin mélangé avec de la myrrhe (5), mais il n'en voulut pas boire (6), et n'en prit pas (7).

Après qu'ils eurent crucifié Jésus, les soldats s'emparèrent de ses vêtements, et en firent quatre parts, une pour chacun d'eux. Ils prirent aussi sa tunique, et comme elle était sans couture, et d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas, ils se dirent entre eux : « Ne la partageons point, mais tirons au sort à qui l'aura. » Afin que cette parole de l'Ecriture fût accomplie : « Ils ont partagé entre eux mes vêtements et ils ont jeté ma robe au sort. » En effet, c'est ce que firent les soldats (8), et, s'étant assis, ils le gardaient (9).

Pilate fit aussi faire une inscription, et la plaça au haut de la croix. On y avait écrit : « JÉSUS DE NAZARETH, ROI DES JUIFS .» Comme le lieu où l'on avait crucifié Jésus était près de la ville, un grand nombre de Juifs lurent cette inscription, qui était écrite en hébreu, ex grec et en latin. Mais les princes des prêtres dirent à Pilate : «Ne mettez pas : Roi des Juifs ; mais qu'il a dit : Je suis le roi des Juifs. » Pilate leur répondit : « Ce qui est écrit est écrit (10). »

Cependant le peuple était là qui regardait (11), et ceux qui passaient le blasphémaient en branlant la tête, et lui

 

1. Lc. 23. 26b.-33b. — 2. Io. 19. 17c. — 3. Lc. 23. 33b. — 4. Mc. 15. 28. — 5. Mc. 15. 23a. — 6. Mt. 27. 34b. — 7. Mc. 15. 23c. — 8. Io. 19. 23-24. — 9 Mt. 27. 36. — 10. Io. 19. 19-22. — 11. Lc. 23-35a

 

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disant (1) : « Toi qui détruis le temple et le reconstruis en trois jours (2), sauve-toi toi-même. Si tu es le Fils de Dieu. descends de la croix !»

Les princes des prêtres se moquaient aussi de lui, avec les scribes et les anciens, en disant : « Il a sauvé les autres, il ne peut se sauver lui-même (3) ; qu'il se sauve lui-même; s'il est le Christ, élu de Dieu (4), qu'il descende maintenant de la croix et nous croirons en lui ! Il met sa confiance en Dieu, que Dieu donc, s'il l'aime, le délivre maintenant, car il a dit : « Je suis le Fils de Dieu (5). » Les soldats aussi l'insultaient, et s'approchaient de lui, et lui présentaient du vinaigre, en lui disant : « Si tu es le Roi des Juifs, sauve-toi toi-même (6) ! » Les voleurs qui étaient crucifiés avec lui l'insultaient de même (7). Or l'un des deux voleurs, qui étaient crucifiés avec lui, blasphémait contre lui, en disant : « Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même, et nous avec toi. » Mais l'autre, le reprenant, lui disait : « Tu n'as donc pas non plus de crainte de Dieu, toi qui vas mourir du même supplice ? Encore, pour nous, c'est avec justice, puisque nous souffrons la peine due à nos crimes ; mais celui-ci n'a fait aucun mal », et il disait à Jésus : « Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez entré dans votre royaume. »

Et Jésus lui répondit : « Je vous le dis, en vérité, vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis (8). »

Cependant la mère de Jésus, et la soeur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Madeleine, se tenaient debout auprès de sa croix. Jésus ayant donc aperçu sa mère et auprès d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : « Femme, voilà votre fils. » Puis il dit au disciple : « Voilà votre mère. » Et depuis ce moment, le disciple la recueillit dans sa maison (9).

Or, depuis la sixième heure les ténèbres couvrirent toute

 

1. Mt. 27. 39-40a. — 2. Mc. 15. 29b. — 3. Mt. 17. 40b. 42a. — 4. Lc. 23. 35b. — 5. Mt. 27. 42b-43. — 6. Lc. 23. 36-37. — 7. Mt. 27. 44. — 8. Lc. 23. 39-43. — 9. Io. 19. 25-27.

 

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la terre (1), jusqu'à la neuvième heure, le soleil s'obscurcit (2), et à la neuvième heure, Jésus jeta un grand cri, en disant : « Eloï, Eloï, lamina sabacthani ? », c'est-à-dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (3) ? » Quelques-uns de ceux qui étaient là l'entendirent, et ils disaient : « Il appelle Elie (4). »

Ensuite Jésus, voyant que tout était accompli, afin de réaliser encore une parole de l'Ecriture, dit : « J'ai soif ! » Et comme il y avait là un vase plein de vinaigre (5), aussitôt l'un des soldats courut en emplir une éponge (6), et, l'ayant mise au bout d'un roseau, il la lui présenta (7) ; après que Jésus eut pris le vinaigre, il dit : « Tout est consommé (8) », mais les autres disaient : « Attendez, voyons si Elie viendra le délivrer (9) », et Jésus cria : « Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font (10). » Alors Jésus jeta un grand cri et dit : « Père, je remets mon âme entre vos mains. » Et ayant dit cela (11), il inclina la tête et rendit l'esprit (12).

En même temps le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu'en bas, la terre trembla, les roches se fendirent, les tombeaux s'ouvrirent et plusieurs corps des saints qui étaient morts ressuscitèrent ; et sortant de leurs tombeaux après sa résurrection, ils vinrent dans la ville sainte et apparurent à plusieurs. Le centurion et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, ayant vu le tremblement de terre et tout ce qui se passait, furent saisis d'une extrême frayeur (13) ; ils glorifiaient Dieu en disant : « Certainement, cet homme était un juste (14), il était vraiment le Fils de Dieu (15) »; et toute la multitude de ceux qui avaient été témoins de ce spectacle, et qui considéraient tout ce qui arrivait, s'en retournaient en se frappant la poitrine (16)

 

1. Mt. 27. 45a. — 2. Lc. 23. 44c-45a. — 3. Mc. 15. 34. — 4. Mt. 27. 47. — 5. lo. 19. 28—29a. — 6. Mt. 27. 48a. — 7. Mc. 15. 36b. — 8. Io. 19. 30a. — 9. Mt 37. 49. — 10. Lc. 23. 34a. — 11. Lc. 23. 46a. — 12. Io. 19. 30b. — 13. Mt. 27. 51. 54a. — 14, Lc., 23.— 15. Mt. 27. 54b. — 16. Lc. 23. 48.

 

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Comme c'était la veille du sabbat, et que ce sabbat était fort solennel, afin que les corps ne demeurassent pas sur la croix pendant ce jour, les Juifs prièrent Pilate de leur faire rompre les jambes et de les faire enlever. Il vint donc des soldats qui rompirent les jambes au premier, et à l'autre qu'on avait crucifié avec Jésus ; puis, étant venus à Jésus, et le voyant déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes; mais l'un deux lui ouvrit le côté d'un coup de lance ; et aussitôt il en sortit du sang et de l'eau.

Celui qui l'a vu en rend témoignage, et son témoignage est véritable ; et il sait qu'il dit la vérité afin que vous aussi vous croyiez, car tout cela s'est ainsi fait afin que cette parole de l'Ecriture fût accomplie : « Vous ne briserez aucun de ses os » ; et cette autre parole qui est encore écrite : « Ils verront celui qu'ils ont percé (1). »

Tous ses amis, et les femmes qui l'avaient suivi de la Galilée (2) et qui avaient eu soin de lui (3), parmi lesquelles étaient Marie-Madeleine (4), et Marie, mère de Jacques le Mineur et de Joseph (5), et la mère des fils de Zébédée (6), et Salomé (7), et plusieurs autres qui étaient venues avec lui à Jérusalem (8), se tenaient à l'écart et regardaient ce qui se passait (9). Le soir étant venu, comme c'était le jour de la préparation et la veille du sabbat (10), il se trouvait un décurion nommé Joseph, homme juste et vertueux (11) qui était disciple de Jésus, mais disciple caché, parce qu'il craignait les Juifs (12), et qu'il n'avait point consenti au dessein des autres, ni à ce qu'ils avaient fait (il était d'Arimathie, ville de Judée, et de ceux qui attendaient le royaume de Dieu (13)), alla hardiment trouver Pilate, et lui demanda le corps de Jésus. Pilate, étonné qu'il fût mort si tôt, fit venir le centurion, et lui demanda s'il était déjà mort, et le centurion l'en ayant

 

1. Io. 19. 31—37. — 2. Lc. 23. 49a. — 3. Mc. 15. 41b. — 4. Mt. 27. 56a. — 5. Mc. 15. 40b. — 6. Mt 27. 56c. — 7. Mc. 15. 40c. — 8. Mc. 15. 41c. — 9. Lc. 23. 49e. — 10. Mc. 15. 42. — 11. Lc. 23. 50. — 12. 10. 19. 38b. — 13. Lc. 23. 51.

 

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assuré (1), Pilate ordonna de le remettre (2) à Joseph ; ayant acheté un linceul celui-ci vint et enleva le corps de Jésus.

Ils prirent donc le corps de Jésus, et l'enveloppèrent de linges avec les aromates selon la manière d'ensevelir qui est en usage parmi les Juifs.

Or, il y avait un jardin au lieu où il avait été crucifié ; et dans ce jardin un sépulcre nouvellement fait, où personne n'avait encore été mis ; comme donc c'était la veille du sabbat des Juifs, et que ce sépulcre était proche, ils y déposèrent Jésus (4). Et ayant roulé une grande pierre à l'entrée du sépulcre, Joseph se retira (5).

 

1. Mc. 15. 43b. 45a. — 2. Mt. 27. 28b. — 3. Mc. 15. 46a. — 4. Io 19. 38b. 42. — 5. Mt. 27. 60b.

 

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LE MARTYRE DE SAINT ÉTIENNE DIACRE A JÉRUSALEM, VERS L'AN 37

 

Pendant les premières années qui suivirent la mort de Jésus, un grand nombre de convertis, appartenant à toutes les classes de la société juive et même au sacerdoce, portèrent l'Eglise de Jérusalem à un haut point de faveur dans la ville ; par leur assiduité au temple, leur étroite observance de la loi, les fidèles étaient un sujet d'édification pour le peuple. Tout fut changé le jour où l'on soupçonna chez ceux en qui l'on ne voyait que des pharisiens plus parfaits que les autres, l'intention de soustraire la foi nouvelle à l'autorité de la Synagogue. L'introduction e', es diacres hellénistes dans la hiérarchie précipita les événements. Parmi les apôtres nul ne songeait alors à détacher l'Eglise du tronc sur lequel Jésus l'avait entée. Moins subjugués par les grands souvenirs du passé, les hellénistes avaient compris les premiers certaines paroles du Maître qui annonçaient la séparation des deux Testaments. Le diacre Etienne provoqua un éclat terrible. On ne sait trop quel personnage il était autrefois, l'histoire ne commence pour lui qu'au moment de son élection. Dès lors, son zèle le portait à prêcher beaucoup, et son talent lui amenait des auditoires nombreux. Il soutenait la dispute contre les habitués de la synagogue des Libertini ou affranchis de Rome, des gens de Cyrène, d'Alexandrie, de Cilicie, d'Ephèse, et l'on s'animait fort à ces disputes, dont le sujet était le caractère messianique de Jésus, le crime de ceux qui l'avaient fait mourir, et de tous les Juifs qui refusaient de le reconnaître

 

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pour le Messie. Les autorités juives résolurent de perdre ce prédicateur ; elles profitèrent d'un gouvernement intérimaire de Marcellus pour entrer en possession de leurs droits méconnus par les procurateurs. La mort de Tibère et l'éloignement du légat de Syrie poussaient à hâter une entreprise qui rendait au Sanhédrin son autonomie d'autrefois. Des témoins furent apostés pour surprendre dans les discours d'Etienne quelque parole contre Moïse ; ayant trouvé ce qu'ils étaient venus chercher, ils se répandirent dans la ville, répétant qu'Etienne avait proféré des blasphèmes contre Moïse et contre Dieu.

 

[Actes des Apôtres, chap. VI, verset 12, au chap. VIII, verset 2.] Voy. FOUARD, Saint Pierre, ch. IV ; — BEURLIER, Les Juifs et l'Eglise de Jérusalem dans la Revue d'Histoire et de Littérature religieuses (1897), t. II, p. I suiv.

 

 

ACTES DE SAINT ÉTIENNE, DIACRE

 

Ils émurent donc le peuple, les anciens et les scribes et se jetant sur [Etienne], ils l'enlevèrent et l'amenèrent devant le conseil; ils produisirent même de faux témoins contre lui, qui dirent : « Cet homme ne cesse de parler contre le lieu saint et la Loi, car nous lui avons entendu dire que Jésus de Nazareth détruira ce lieu et changera les traditions que Moïse nous a laissées. »

Alors tous ceux qui étaient assis dans le conseil arrêtèrent les yeux sur lui, et crurent voir le visage d'un ange.

Le pontife demande à Etienne si ces accusations sont vraies. Celui-ci répondit : « Mes frères et mes pères, écoutez ! Le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham quand il était en Mésopotamie, avant qu'il s'établît à Charan, et il lui dit : « Sors de ton pays et de ta parenté, et « viens dans la terre que je te montrerai. » Alors, sortant du pays des Chaldéens, il habita à Charan. Et après la mort de son père, Dieu le fit passer dans cette terre que vous habitez aujourd'hui, où il ne lui donna aucun héritage, pas même où poser le pied, mais il promit de lui en donner la possession et, après lui, à sa postérité, alors qu'il n'avait point encore d'enfant, et Dieu lui prédit que ses descendants iraient demeurer dans un pays étranger, qu'ils y seraient réduits en servitude et qu'on les y traiterait avec dureté pendant quatre cents ans ; mais Dieu ajouta : « J'exercerai mes jugements sur la nation qui les aura rendus esclaves, ensuite ils sortiront de là, et me serviront dans cette terre. »

« Depuis il contracta avec lui l'alliance de la circoncision, et ainsi Abraham, ayant engendré Isaac, le circoncit le huitième jour. Isaac circoncit Jacob, et Jacob les douze patriarches. Les patriarches, poussés par l'envie, vendirent Joseph pour être mené en Egypte ; mais Dieu, qui était avec lui, le délivra de toutes ses afflictions, et par ta sagesse qu'il lui donna, le rendit agréable au Pharaon, roi d'Egypte, qui l'établit gouverneur de l'Egypte et de toute sa maison. En ce temps survinrent une famine et une grande désolation dans toute l'Egypte et dans le pays de Chanaan, en sorte que nos pères n'avaient pas de quoi vivre. Jacob apprit qu'il y avait du blé en Egypte, il envoya une première fois nos pères, puis une seconde fois, et ils reconnurent Joseph, et sa race fut découverte au Pharaon. Alors Joseph envoya un message à Jacob son père, et le fit venir avec toute sa parenté, qui était de soixante-quinze personnes. Jacob donc descendit en Egypte. Après leur mort, Jacob et nos pères furent transférés à Sichem, et déposés dans le sépulcre qu'Abraham avait acheté à prix d'argent des enfants d'Hémor, fils de Sichem.

« Le temps de la promesse que Dieu avait faite à Abraham s'approchant, le peuple s'augmenta et se multiplia dans l'Egypte, jusqu'à ce que Pharaon eût pour successeur un prince qui ne connaissait pas Joseph. Ce roi, usant d'un artifice pervers contre notre nation, affligea nos pères, en

 

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les obligeant d'exposer leurs enfants, afin d'en perdre toute la race. Moïse naquit pendant ce temps-là et fut aimé de Dieu, on le nourrit pendant trois mois dans la maison de son père, et puis on l'exposa ; la fille du Pharaon l'emporta, et l'éleva comme son fils. Il fut instruit dans toute la sagesse des Egyptiens, et devint puissant en paroles et en oeuvres. A l'âge de quarante ans, il eut la pensée d'aller visiter les enfants d'Israël ses frères ; or, il en vit un qui était maltraité ; il le défendit, et pour le venger, tua l'Egyptien qui lui avait fait outrage. Il croyait que ses frères comprendraient que Dieu les voulait mettre en liberté par son moyen ; mais ils ne le comprirent pas. Le lendemain, il se trouva présent lorsque deux Hébreux se querellaient, et les voulant mettre d'accord, il leur dit : « hommes, vous êtes frères, pourquoi vous faites-vous injure l'un à l'autre ? » Mais celui qui avait tort l'écarta en disant . « Qui vous a établi prince et juge sur nous ? Ne voudriez-vous point aussi me tuer, comme vous tuâtes hier cet Egyptien ?» Cette parole fit résoudre Moïse à s'enfuir; il alla demeurer comme étranger dans le pays Ce Madian, où il eut deux fils.

Quarante ans après, un ange lui apparut dans les déserts de la montagne de Sina, dans la flamme d'un buisson qui était tout en feu. Etonné de ce spectacle, Moïse s'approcha pour considérer ce que c'était, et entendit la voix du Seigneur qui lui dit : « Je suis le Dieu de vos pères, le « Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. » Moïse fut si effrayé qu'il n'osait considérer ce feu, mais le Seigneur lui dit : « Otez vos souliers de vos pieds, parce que  le lieu où vous êtes est une terre sainte. J'ai vu l'affliction de mon peuple qui est en Egypte ; j'ai entendu ses gémissements, et je suis descendu pour l'en tirer : venez donc maintenant, afin que je vous envoie en Egypte. »

« Ce Moïse qu'ils écartèrent, en disant : « Qui vous a établi prince et juge », c'est celui-là même que Dieu leur envoya pour être leur prince et leur libérateur, sous la

 

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conduite de l'ange qui lui apparut dans le buisson, c'est lui qui les retira de la servitude en faisant des prodiges et des miracles clans l'Egypte, dans la mer Rouge, et dans le désert pendant quarante ans. C'est ce Moïse qui dit aux enfants d'Israël : « Dieu vous suscitera d'entre vos frères un prophète semblable à moi ; c'est lui que vous devez écouter. » C'est ce même Moïse qui fut avec toute l'assemblée du peuple dans le désert, avec l'ange qui lui parlait sur la montagne de Sinaï, et avec nos pères, et qui reçut les paroles de vie pour nous les donner. C'est lui que nos pères ne voulurent point écouter, mais qu'ils rejetèrent, retournant de coeur en Egypte, en disant à Aaron : « Faites-nous des dieux qui marchent devant nous, car pour ce Moïse qui nous a tirés du pays d'Egypte, nous ne savons ce qu'il est devenu. » Alors ils fondirent un veau et sacrifièrent à l'idole, et mirent leur joie dans cet ouvrage de leurs mains, mais Dieu se détourna d'eux et les abandonna jusqu'à leur laisser adorer les étoiles du ciel, ainsi qu'il est écrit dans les livres des prophètes : « Maison d'Israël, m'avez-vous offert des victimes, des hosties dans le désert pendant quarante ans ? Non ! mais vous avez élevé le tabernacle de Moloch et l'astre de votre dieu Rempham, qui sont des figures que vous avez faites pour les adorer : c'est pourquoi je vous transporterai au delà de Babylone. »

« Nos pères eurent avec eux le tabernacle du témoignage dans le désert, ainsi que Dieu le leur avait ordonné, en disant à Moïse de le construire selon le modèle qu'il lui avait fait voir. Aussi nos pères le reçurent et le portèrent du temps de Josué dans la terre qui avait été possédée par les peuples que Dieu chassa devant eux ; et il y fut jusqu'au temps de David. Comme il était agréable à Dieu, celui-ci lui demanda de pouvoir bâtir une maison au Dieu de Jacob ; mais ce fut Salomon qui édifia le temple, quoique le Très-Haut n'habite point dans les temples faits de la main des hommes, selon la parole du Prophète : « Le ciel est mon trône, et la

 

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terre l'appui de mes pieds. » « Quelle maison m'édifiez-vous, dit le Seigneur, ou quel sera le lieu de mon repos ? N'est-ce pas ma main qui a fait toutes ces choses ? »

« O hommes, à la tête dure, incirconcis de coeur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit, et vous êtes tels que vos pères ont été ! Quel est le prophète que vos pères n'aient point persécuté ? Ils ont tué ceux qui prédisaient l'avènement du juste que vous venez de trahir et de mettre à mort, vous qui avez reçu la loi par le ministère des anges, et qu,i ne l'avez point gardée. »

Ces paroles les remplirent d'une rage qui leur déchirait le coeur et ils grinçaient les dents contre Etienne ; mais lui, rempli du Saint-Esprit, leva les yeux au ciel, vit la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite du Père, et dit : « Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'homme qui est debout à la droite de Dieu. »

Alors ils poussèrent de grands cris en se bouchant les oreilles et se jetèrent avec impétuosité sur lui, et le traînèrent hors de la ville, où ils le lapidèrent ; les témoins déposèrent leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme qui s'appelait Saut. Pendant qu'on le lapidait, Etienne invoquait Dieu en disant : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit », et il se mit à genoux, éleva la voix et dit : « Seigneur, ne leur imputez point ce péché ! »

Et après avoir dit cette parole, il s'endormit dans le Seigneur.

Cependant quelques hommes qui craignaient Dieu prirent soin d'ensevelir le corps d'Etienne et conduisirent ses funérailles avec un grand deuil.

 

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LE MARTYRE DE SAINT JACQUES LE MAJEUR APOTRE A JÉRUSALEM, L'AN 44

 

La rivalité politique qui séparait les familles illustrées par le souverain pontificat se traduisait par des iniquités destinées à détourner pour un temps la faveur du peuple au profit du parti victorieux. Les translations du pouvoir de la famille de Hanap à celle de Boëthus amenaient de nouvelles concessions au goût populaire, qui, en ce temps, à Jérusalem, était tourné aux disputes religieuses. Hérode Agrippa devint, par l'entraînement de cet état de choses, un violent persécuteur. Quelque temps avant la Pàque de l'an 44, il fit couper la tête à l'apôtre Jacques, fils de Zébédée, frère de Jean. L'exécution ne paraît pas avoir été ordonnée par le Sanhédrin, mais par Hérode lui-même, qui jouissait du ius gladii, ou croit de faire mourir par le glaive. C'était la répétition de ce qui s'était passé pour Jean-Baptiste. Les circonstances de ce martyre sont inconnues, à la réserve d'un seul trait qui nous a été conservé par Clément d'Alexandrie.

 

Eusèbe, Hist. ecclés., livre II, ch. IX. — BOLL., Julii VI, 5-47, 69-114. — Anal. Boll. (1885), IV, app. 467-8.

 

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES LE MAJEUR, APOTRE

 

Dans le même temps, c'est-à-dire sous le règne de l'empereur Claude, le roi Hérode entreprit de persécuter

 

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quelques membres de l'Eglise, et fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean. Dans le septième livre de ses Institutions, Clément rapporte du même Jacques une chose tout à fait digne de mémoire, qu'il avait apprise des anciens. Il dit donc que celui qui avait mis Jacques en jugement, voyant avec quelle liberté il confessait la foi du Christ, fut touché de sa constance, et confessa lui-même qu'il était chrétien. Ils furent, dit-il, l'un et l'autre conduits ensemble au supplice. Dans le trajet. cet homme ayant prié Jacques de lui pardonner, l'apôtre s'arrêta un instant, puis il lui dit en l'embrassant : « La paix soit avec toi. » Et ils furent ainsi tous deux décapités en même temps.

 

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LE MARTYRE DE SAINT JACQUES PREMIER ÉVÊQUE DE JÉRUSALEM A JÉRUSALEM L'AN 62

 

Jacques fut sacrifié à la haine d'Anne le Jeune, cinquième fils d'Anne, le grand-prêtre qui avait contribué plus que personne à la mort de Jésus, et grand-prêtre lui-même. Nanan le Jeune ou Anne était un homme hautain, dur, audacieux. C'était la fleur du sadducéisme, la complète expression de cette secte cruelle et inhumaine, toujours portée à rendre l'exercice de l'autorité insupportable et odieux. Jacques, frère du Seigneur, était connu dans Jérusalem comme un âpre défenseur des pauvres, et un prophète à la façon antique, on l'avait surnommé le Juste et il se montrait un des plus exacts observateurs qu'il y eût alors de la Loi. On avait une grande admiration pour ce vieillard (il avait, dit-on, quatre-vingt-seize ans quand il mourut), qui pratiquait la vie des ascètes dans toute sa rigueur : abstinence des nazirs, abstention de tout breuvage enivrant et de la chair des animaux, ne coupant jamais ses cheveux, s'interdisant les onctions et les bains, ne portant jamais de sandales ni d'habits de laine et se vêtissant de simple toile. On le voyait toujours prosterné dans le temple. Ses genoux avaient contracté des talus comme ceux des chameaux. Hanap résolut sa mort.

 

BOLL., ACTA SS. I mai. — KOESSING, Dissertatio de anno quo mortem obierit Jacobus frater Domini, 1857. — LUCHINI, Atti sinceri (1777), pp. 991-6.— RUINART, Acta Martyr. sinc. (1689), 1-5. — RENAN, Origines du Christianisme, passim. Voyez l'Index général; pp. 120 et suiv. Avec les réserves ordinaires quand il s'agit de cet auteur. — STILTING, S. J., dans ACTA SS.

 

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Dissertatio de fratribus Domini Jacobo, Josepho, Juda et Simone qua quaritur an allas ex illis fuerit inter XII Apostolos (1757), septemb. VI, p. I-XXII. — TILLEMONT, Mém. h. e. (1693), I, 365-83 ; 610-639, app. (19 p). — MOMBERT, James the son of Alphaeus and James the brother of the Lord are they identical ? dans Princet. Rev. (1865), XXXVII, 1. — SCHAF, Das Verhaeltniss des Jacobus Bruders des Kern Zu Jakobus Alphai (1843), 8°, 99 pp. — De plus on peut consulter les introductions aux nombreux commentaires à l'épître qu'il a écrite. — Le récit que l'on donne ici est un fragment conservé par EUSÈBE, Hist. eccl., II, 23, du livre V des HYPOMNEMATA d'Hégésippe, auteur de la seconde moitié de second siècle (vers 180), sorte de touriste primitif, qui circulait dans les diverses églises dont il recueillait sur place les traditions

 

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES

 

Jacques, frère du Seigneur, qui depuis les temps du Christ Jésus jusqu'à nos jours a reçu le surnom de Juste, exerça, en même temps que les autres Apôtres, le gouvernement de l'Eglise. Plusieurs, il est vrai, ont porté ce nom de Jacques ; mais celui-ci fut sanctifié dès le sein de sa mère. Il ne but jamais de vin ni de boisson fermentée, s'abstint de la chair des animaux, ne coupa jamais ses cheveux, s'interdit les onctions et les bains. Seul entre tous, il jouissait du droit d'entrer dans le té'mple jusque dans le « Saint ». Son vêtement était de toile, jamais il ne portait de tissu de laine. Il avait coutume de pénétrer dans le temple et d'y prier longtemps agenouillé, pour obtenir le pardon des péchés du peuple, à tel point que, par suite de ces longues stations, ses genoux avaient pris des calus comme on en voit aux chameaux. A cause de sa vertu éclatante on lui donna le nom de Juste et de Oblias, c'est-à-dire u rempart du peuple », suivant ce qu'avaient prédit les prophètes à son sujet.

Plusieurs sectaires des sept hérésies juives lui demandèrent

 

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à quoi servait Jésus. Il répondit que Jésus était le Sauveur. Là-dessus, plusieurs d'entre eux confessèrent que Jésus était le Christ.

Ces sectaires niaient la résurrection, le second avènement du Christ dans lequel il doit rendre à chacun selon ses oeuvres; tous ceux d'entre eux qui crurent Jacques, crurent les oeuvres de Jacques. Mais comme un grand nombre et jusqu'aux plus signalés se mettaient à croire les Juifs, les scribes et les pharisiens commencèrent à s'agiter, disant qu'il s'en fallait de bien peu que tout le peuple ne crût que Jésus était le Christ.

Ils s'assemblèrent donc auprès de Jacques et lui dirent : « Nous t'exhortons à t'opposer à la folie du peuple, qui s'égare en allant vers Jésus comme s'il était le Christ. Persuade donc à tous ceux qui se trouvent ici à cause des fêtes de Pâques de ne penser de Jésus que ce qui est conforme à la vérité. Tous nous avons pleine confiance en toi, et souscrivons au jugement du peuple, que tu es un homme d'une justice éprouvée, qui ne fais acception de personne. Par conséquent détourne le peuple de son erreur au sujet de Jésus, car il t'obéit volontiers, comme nous-mêmes d'ailleurs. Monte sur la plate-forme du temple, afin que l'élévation du lieu te permette d'être vu et entendu par tous, car la solennité de Pâques a attiré toutes les tribus et une grande quantité de gentils. »

Après cela les mêmes scribes et pharisiens transportèrent Jacques sur la plate-forme du temple et lui adressèrent ces paroles : « O Juste, en qui nous tous avons pleine confiance, puisque tout le peuple est abusé par sa foi au crucifié Jésus, apprends-nous à quoi sert ce Jésus pendu à une croix. »

Alors Jacques haussa la voix et répondit : « Pourquoi m'interrogez-vous au sujet de Jésus le Fils de l'homme ? Il est assis dans le ciel à la droite du Tout-Puissant, et il viendra sur les nuées du ciel. »

 

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Et un grand nombre, affermis par le témoignage de Jacques, se mirent à rendre gloire à Jésus et dirent : « Hosanna au fils de David ! » Alors les scribes et les pharisiens présents se concertèrent. « Nous avons mal fait, dirent-ils, de procurer ce témoignage à Jésus ; montons donc, jetons-le en bas, afin que les spectateurs terrifiés cessent de se confier à lui. »

Alors ils vocifèrent et disent : « Oh ! oh ! le Juste lui-même qui s'abuse ! »

Ainsi furent accomplies ces paroles du prophète Isaïe : « Enlevons du milieu de nous le Juste qui nous est à charge, c'est pourquoi ils mangeront le fruit de leurs mains. » Et tout aussitôt ils montèrent sur la plate-forme et le précipitèrent en bas, et se dirent entre eux : « Lapidons Jacques le Juste. » Il se mirent donc à lui lancer des pierres, car il n'était pas mort de la chute, mais il priait agenouillé ainsi et disait : « Seigneur et Dieu le Père, je te prie de leur pardonner, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Et comme ils l'accablaient de pierres, un homme de race sacerdotale, fils de Rechab, Rechabite (famille dont parle Jérémie), leur cria : « Arrêtez ! Que faites-vous ? Le Juste prie pour nous ». Mais l'un d'eux, foulon de son métier, lui cassa la tête avec le bâton qui lui servait à apprêter les étoffes.

Tel fut le martyre de Jacques ; il fut enterré sur la place même, et le monument qui le recouvre se voit encore près du temple.

Jacques fut devant les Juifs et les gentils un témoin inébranlable de la divinité de Jésus. Le siège de Jérusalem par Vespasien et la captivité de Juifs suivirent sa mort de près.

 

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LES MARTYRS DES JARDINS DE NÉRON A ROME VERS LE Ier AOUT DE L'AN 64

 

Le 59 juillet 64, commença l'incendie de Rome, qui dura neuf jours. Quand il fut éteint, une immense population réduite au plus complet dénuement s'entassa aux enviions du Champ de Mars, où Néron fit dresser des baraques et distribuer du pain et des vivres. D'ordinaire, ces oisifs acclamaient l'empereur; maintenant qu'ils avaient faim, ils le haïrent. Des accusations persistantes poursuivaient le pitre impérial. On savait qu'il était venu d'Antium pour jouir de l'effroyable spectacle dont la sublime horreur le transportait; on racontait même, ou du moins on insinuait, que lui-même avait ordonné ce spectacle, tel qu'on n'en avait jamais vu de pareil. Les accusations se haussaient jusqu'à la menace. Néron, qui le sut, essaya de détourner les soupçons en jetant à la foule un nom et une proie. Il y en avait un tout trouvé. En brûlant Rome, Néron avait blessé au vif les préjugés tenaces d'un peuple conservateur au plus haut degré de ses monuments religieux. Toute la friperie liturgique du paganisme, trophées, ex-votos, dépouilles opimes, pénates, tout le matériel religieux du culte avait flambé. L'horreur avait sa source dans le sentiment très vif de la religion et de la patrie outragées. Or il y avait, à Rome même, un groupe de population que son irréductible protestation contre les dieux de l'empire signalait à tous, c'était la colonie juive ; une circonstance semblait accablante contre eux dans l'enquête sur la responsabilité des récents désastres. Le feu avait pris dans les échoppes du Grand-Cirque, occupées par des marchands orientaux, parmi lesquels étaient beaucoup de

 

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Juifs. Mais il avait épargné la région de la porte Capène et le Transtevère, dont les Juifs formaient presque exclusivement la population. Ils n'avaient donc souffert quelque dommage qu'au Champ de Mars. De là à inculper les Juifs il y avait peu à faire, cependant ils échappèrent ; c'est que Néron était entouré de Juifs : Tibère Alexandre et Poppée étaient au plus haut point de leur faveur ; dans un rang inférieur, des esclaves, des actrices, des mimes, tous juifs et fort choyés. Est-ce trop s'avancer, que d'attribuer à ce groupe l'odieux d'avoir fait tomber sur les chrétiens la vengeance menaçante? Il faut se rappeler l'atroce jalousie que les Juifs nourrissaient contre les chrétiens, et si on la rapproche « de ce fait incontestable que les Juifs, avant la destruction de Jérusalem, furent les vrais persécuteurs des chrétiens et ne négligèrent rien pour les faire disparaître », on y trouvera le commentaire authentique d'un mot de saint Clément Romain, qui, faisant allusion aux massacres de chrétiens ordonnés par Néron, les attribue « à la jalousie, dia Zelon ».

Quand la rumeur se répandit, à l'aide de ce que nous appellerions aujourd'hui « la pression officielle », on fut surpris de la multitude de ceux qui suivaient la doctrine du Christ, laquelle n'était autre chose, aux yeux du plus grand nombre, qu'un schisme juif. Les gens sensés trouvèrent l'artifice pitoyable; l'accusation d'incendie portée contre ces pauvres gens ne tenait pas debout; « leur vrai crime, disait-on, c'est la haine du genre humain ».

Néanmoins on ne s'apitoya pas longtemps, car on allait s'amuser. En effet, les jeux que l'on donna dépassèrent en horreur tout ce que l'on avait jamais vu. Tacite et le pape saint Clément nous ont laissé quelques traits de ces jeux, qui durèrent peut-être plusieurs jours; nous donnons plus loin leurs trop courts récits, dont la brièveté ne peut se passer du commentaire que l'on va lire.

« A la barbarie des supplices, cette fois, on ajouta la dérision. Les victimes furent gardées pour une fête, à laquelle on donna sans doute un caractère expiatoire. Rome compta peu de journées aussi extraordinaires. Le ludus matutinus, consacré aux combats d'animaux, vit un défilé inouï. Les condamnés, couverts de peaux de bêtes fauves, furent lancés dans l'arène, où on

 

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les fit déchirer par des chiens ; d'autres furent crucifiés ; d'autres, enfin, revêtus de tuniques trempées dans l'huile, la poix ou la résine, se virent attachés à des poteaux et réservés pour éclairer la fête de nuit. Quand le jour baissa, on alluma ces flambeaux vivants. Néron offrit pour le spectacle les magnifiques jardins qu'il possédait au delà du Tibre et qui occupaient l'emplacement actuel du Borgo, de la place et de l'église de Saint-Pierre. Il s'y trouvait un cirque, commencé par Caligula, continué par Claude, et dont un obélisque, tiré d'Héliopolis (celui-là même qui marque de nos jours le centre de la place Saint-Pierre), était la borne. Cet endroit avait déjà vu des massacres aux flambeaux. Caligula, en se promenant, y fit décapiter, à la lueur des torches, un certain nombre de personnages consulaires, de sénateurs et de clames romaines. L'idée de remplacer les falots par des corps humains, imprégnés de substances  inflammables, put paraître ingénieuse. Comme supplice, cette façon de brûler vif n'était pas neuve; mais on n'en avait jamais fait un système d'illumination. A la clarté de ces hideuses torches, Néron, qui avait mis à la mode les courses du soir, se montra dans l'arène, tantôt mêlé au peuple en habit de jockey, tantôt conduisant son char et recherchant les applaudissements. Il y eut pourtant quelques signes de compassion. Même ceux qui croyaient à la culpabilité des chrétiens et qui avouaient qu'ils avaient mérité le dernier supplice eurent horreur de ces cruels plaisirs. Les hommes sages eussent voulu qu'on fit seulement ce qu'exigeait l'utilité publique, qu'on purgeât la ville d'hommes dangereux, mais qu'on n'eût pas l'air de sacrifier des criminels à la férocité d'un seul.

« Des femmes, des vierges furent mêlées à ces jeux horribles. On se fit une fête des indignités sans nom qu'elles souffrirent. L'usage s'était établi, sous Néron, de faire jouer aux condamnés, dans l'amphithéâtre. des rôles mythologiques entraînant la mort de l'acteur. Ces hideux opéras, où la science des machines atteignait à des effets prodigieux, étaient chose nouvelle ; la Grèce eût été surprise si on lui eût suggéré une pareille tentative pour appliquer la férocité à l'esthétique, pour faire de l'art avec la torture. Le malheureux était introduit dans l'arène, costumé en dieu ou en héros voué à la mort, puis

 

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représentait, par son supplice, quelque scène tragique des fables consacrées par les sculpteurs et les poètes. Tantôt c'était Hercule furieux brûlé sur le mont Oeta, arrachant de dessus sa peau la tunique de poix enflammée ; tantôt Orphée mis eu pièces par un ours, Dédale précipité du ciel et dévoré par les bêtes, Pasiphaé subissant les étreintes du taureau, Atys meurtri ; quelquefois c'étaient d'horribles mascarades, où les hommes étaient accoutrés en prêtres de Saturne, le manteau rouge sur le dos, les femmes en prêtresses de Cérès, portant les bandelettes au front ; d'autres fois enfin, des pièces dramatiques, au courant desquelles le héros était réellement mis à mort, comme Lauréolus, ou bien des représentations d'actes tragiques, comme celui de Mucius Scaevola. A la fin, Mercure, avec une verge de fer rougie au feu, touchait chaque cadavre pour voir s'il remuait; des valets masqués, représentant Pluton ou l'Orcus, traînaient les morts par les pieds, assommant avec des maillets tout ce qui palpitait encore.

« Les dames chrétiennes les plus respectables durent se prêter à ces monstruosités. Les unes jouèrent le rôle des Danaïdes, les autres celui de Dircé. Il est difficile de dire en quoi la fable des Danaïdes pouvait fournir un tableau sanglant. Le supplice que toute la tradition mythologique attribue à ces femmes coupables, et dans lequel on les représentait, n'était pas assez cruel pour suffire aux plaisirs de Néron et des habitués de son amphithéâtre. Peut-être défilèrent-elles portant des urnes et reçurent-elles le coup fatal d'un acteur figurant Lyncée. Peut-être vit-on Amymone, l'une des Danaïdes, poursuivie par un satyre et violée par Neptune. Peut-être enfin ces malheureuses traversèrent-elles successivement devant les spectateurs la série des supplices du Tartare et moururent-elles après des heures de tourments.

« Quant aux supplices des Dircés, il n'y a pas de doute. On connaît le groupe colossal désigné sous le nom de Taureau Farnèse, maintenant au musée de Naples. Amphion et Zethus attachent Dircé aux cornes d'un taureau indompté, qui doit la traîner à travers les rochers et les ronces du Cithéron. Ce médiocre marbre rhodien, transporté à Rome dès le temps d'Auguste, était l'objet de l'universelle admiration. Quel plus

 

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beau sujet pour cet art hideux que la cruauté du temps avait mis en vogue et qui consistait à faire des tableaux vivants avec les statues célèbres? Un texte et une fresque de Pompei semblent prouver que cette scène terrible était souvent représentée dans les arènes, quand on avait à supplicier une femme. Attachées nues par les cheveux aux cornes d'un taureau furieux, les malheureuses assouvissaient les regards lubriques d'un peuple féroce. Quelques-unes des chrétiennes immolées de la sorte étaient faibles de corps ; leur courage fut surhumain; mais la foule infâme n'eut d'yeux que pour leurs entrailles ouvertes et leurs seins déchirés. »

 

TACITE, Annales, liv. XV, ch. XLIV. — CLÉMENT ROMAIN, Epître aux Corinthiens, I, ch. III, V et VI. — SUÉTONE, Néron, 16. — Pour la discussion des textes, leur valeur critique, voyez : RENAN, Origines du christianisme, t. IV (cité ici pour le commentaire du texte), p. 152 et suiv. — P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. 1, p. 33 et suiv.: « L'incendie de Rome et les martyrs d'août 64. » — Douais, La persécution des chrétiens de Rome en l'année 64, dans la Rev. des Quest. hist. du 1er octobre 1885, en réponse à Recasa : : La persécution des chrétiens sous Néron (1884).—Ramsay, The Church in the Roman Empire (1884), p. 232 et suiv., et les ouvrages de DOULCET, MILMAN, NEUMANN, traitant des rapports de l'Eglise avec l'Etat Romain. — BAUER, Christus und die Caesaren (1877), p. 273. — ARNOLD, Die Neronische Christenverfolgung, p. 105. — SCRILLER, Gesch. d. Kaiserrechts enter der Regierung des Nero, p. 437. — Voyez la note de HOLBROOKE ad Tacit., Annal. XV, 44. — ATTILIO PROFUMO, Le fonti ed i tempi dell' incendio neroniano, in-4°, Roma, 1904.

 

 

1° TACITE (Annales, XV, 44)

 

Ni les efforts humains, ni les largesses du prince, ni les prières aux dieux, ne détruisirent la persuasion que Néron avait eu l'infamie d'ordonner l'incendie. Pour faire taire cette rumeur, Néron produisit des accusés et livra aux supplices le plus raffinés les hommes odieux à cause de leurs crimes que le vulgaire nommait « chrétiens ». Celui dont ils tiraient ce nom, Christ, avait été sous le règne de Tibère

 

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supplicié par le procurateur Ponce-Pilate. Réprimée d'abord, l'exécrable superstition faisait irruption de nouveau, non seulement en Judée, berceau de ce fléau, mais jusque dans Rome, où reflue et sé rassemble ce qu'il y a partout ailleurs de plus atroce et de plus honteux. On saisit d'abord ceux qui avouaient; puis, sur leur déposition, une grande multitude, convaincue moins du crime d'incendie que de la haine du genre humain. On ajouta la dérision au supplice ; des hommes enveloppés de peaux de bêtes moururent déchirés par les chiens, ou furent attachés à des croix, ou furent destinés à être enflammés et, à la chute du jour, allumés en guise de luminaire nocturne. Néron avait prêté ses jardins pour ce divertissement et y donnait des courses, mêlé à la foule en habit de cocher, ou monté sur un char. Aussi, quoique coupables et dignes des derniers supplices, on avait pitié de ces hommes, parce qu'ils étaient sacrifiés, non à l'utilité publique, mais à la barbarie d'un seul.

 

2° SAINT CLÉMENT ROMAIN (Epître, I, 6)

 

[A Pierre et à Paul] on joignit une grande multitude d'élus qui endurèrent beaucoup d'affronts et de supplices, laissant aux chrétiens un illustre exemple. Par l'effet de la jalousie, des femmes, les Danaïdes et les Dircés, après avoir souffert de terribles et monstrueuses indignités, ont atteint leur but dans la course sacrée de la foi, et ont reçu la noble récompense, toutes faibles de corps qu'elles étaient.

 

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LE MARTYRE DES SAINTS APOTRES PIERRE ET PAUL A ROME VERS L'AN 64 [66]

 

On ne sait avec certitude le nom d'aucun des chrétiens qui périrent à Rome pendant le divertissement du mois d'août 64. Il se pourrait cependant qu'il fallût rattacher à cet épisode le martyre des apôtres Pierre et Paul. Le fait du martyre est incontestable, malgré la végétation légendaire qui l'envahit de bonne heure. « Une chose certaine, c'est que Pierre est mort martyr. On ne conçoit guère qu'il ait été martyr ailleurs qu'à Rome, et, à Rome, le seul incident historique connu, par lequel on puisse expliquer sa mort, est l'épisode raconté par Tacite. Quant à Paul, des raisons solides perlent aussi à croire qu'il est mort martyr et mort à Borne. » L'étude des récits légendaires de la mort des Apôtres relève d'un travail dans lequel nous avons donné nos conclusions (1) ; je n'essayerai pas d'extraire, pour le présent recueil, ce que ces récits peuvent renfermer de vérité historique. Je n'indiquerai que l'incontestable dans l'histoire de ce double martyre.

 

RENAN, Origines du Christianisme, t. IV, p. 185 et suiv. — P. ALLARD, Histoire des Perséc., t. I, p. 73 et suiv. — La première épître de SAINT PIERRE aux fidèles d'Orient est évidemment postérieure à l'épisode de juillet-août, mais rien absolument ne permet d'aller plus avant dans la voie de la précision. —EUSÈBE, Chron., ann. 13 de Néron, se trouve, quant à la date, parfaitement

 

 

1. Monumenta Ecclesiae liturgica. Voyez l'Avant-propos.

 

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d'accord avec Clément Romain, dont le Polu Plettos eklelekton, les Danaïdes et les Dircés, sont réunis, comme en tas (Sunethroisthe), aux apôtres Pierre et Paul; de plus, toutes ces arrestations ont une cause commune : « la jalousie ». — Pour les passions légendaires des deux Apôtres, voyez DE ROSSI, Bullettino di archeologia cristiana (1867), p. 70, 71; (1869), p. 86. — DUCHESNE, Le Liber Pontificalis (1884), introd. et page 119, ch. IV, S 9 ; notes 12 et 13. — NEANDER, Geschichte der Pflanzung and Leitung der Kirche durch die Apostel, edit. (1847); II, 601 et suiv.—H. PLEGENFELD, Historisch-kritische Enleitung in das N. T. (1875), p. 620 et suiv. — LE MÊME, Zeitschrift fur wiss. Theol. (1872), p. 353 et suiv. ; (1876), p. 59-64. — SEYERLEN, Enstehung und erste Schicksale der Chrislengemeinde zu Rom (1874), p. 61 et suiv. et les divers éditeurs de la Lettre de saint Clément. — Voyez. U. CHEVALIER, Répertoire des sources historiques, aux mots saint Pierre et saint Paul. — DUCHESNE, Les Origines chrétiennes, p. 86 et suiv. — ART. STAPL. BARNES, Saint Peter in Rome and his Tomb on the Vatican Hill. (London, 1900), p. 1-105. — LIPSIUS, Die apokryphen Apostelgeschichlen und Apostellegenden, II, p. 391. — ERSES, dans Zeitschrift f. Kirchengesch., VII, p. n. — ZISTERER, dans Theol. Quartalschr. (1892), LXXrv, p. 121-33 ; — LIGHTFOOT, Aposlolic Fathers. Clement, t. 1, p. 381. — GRISAR, dans Römisch. Quartalschr. (1892), VI, p. 119-153. — Anal. Bolland., XII, 1893, p.. 294.

 

 

SAINT CLÉMENT ROMAIN (Épître, I, ch. V)

 

Mais laissons là les anciens exemples, et venons aux athlètes qui ont combattu depuis peu. Prenons les illustres exemples de notre génération. C'est par suite de la jalousie et de la discorde que les hommes grands et justes qui furent les colonnes de l'Eglise ont été persécutés et ont combattu jusqu'à la mort. Mettons-nous devant les yeux les saints Apôtres, Pierre, par exemple, qui. par suite d'une jalousie injuste, a souffert non pas une ou deux fois, mais plusieurs fois, et qui, après avoir souffert le martyre, est allé dans le lieu de gloire qui lui était dû. C'est par l'effet de la jalousie et de la discorde que, après avoir montré jusqu'où peut aller la patience, sept fois mis aux fers, banni, lapidé, et que,

 

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après avoir été le héraut de la vérité en Orient et en Occident, il a reçu la noble récompense de sa foi, après avoir enseigné le martyre souffert devant les puissances terrestres, il a été délivré du monde et il est allé. dans le saint lieu, nous donnant un grand exemple de patience.

 

 

SAINT JEAN (XXI, 18-19)

 

[Jésus dit à Pierre] : « Quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te conduira tu ne veux pas. » Il dit cela pour faire connaître par quel genre de mort il devait glorifier Dieu.

 

DENYS DE CORINTHE (dans Eusèbe, Hist. eccl., 1. II, c. 24)

 

[Pierre et Paul] étant venus à Corinthe, nous instruisirent dans-la doctrine de l'Evangile; ils partirent ensemble pour l'Italie et après vous avoir, Romains, instruits comme nous-mêmes, ils furent martyrisés vers le même temps.

 

TERTULLIEN (de Praescript., c. 36)

 

O heureuse Eglise de Rome, à laquelle les Apôtres léguèrent leur enseignement et leur sang, clans laquelle Pierre souffrit une passion semblable à celle du Sauveur, et Paul obtint d'être couronné comme Jean-Baptiste l'avait été !

 

LE MÊME (Scorpiace, C. 15)

 

Pierre fut crucifié, Paul décapité.

Lisons les vies des Césars ; Néron le premier, à Rome, ensanglanta la foi naissante. Ce fut alors que Pierre eut les reins ceints par un autre que lui-même, lorsqu'il fut mis

 

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en croix ; alors que Paul obtint par le martyre une naissance nouvelle.

 

ORIGÈNE (dans Eusèbe, ouvr. cité, 1. III, c. I)

 

On dit que Pierre aborda enfin à Rome, où il fut, sur sa prière, crucifié la tête en bas. Paul souffrit le martyre à Rome, sous Néron.

 

GAIUS, prêtre de Rome (commencement du IIIe siècle)

 

Je puis montrer les trophées des Apôtres ; si vous allez soit au Vatican soit sur la voie d'Ostie, vous apercevrez les trophées de ceux qui ont fondé l'Eglise de Rome.

 

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LE MARTYRE DE FLAVIUS CLÉMENT CONSUL ET DE PLUSIEURS AUTRES, L'AN 95

 

On a peu de détails sur la persécution de Domitien, car il ne nous reste aucun acte authentique des martyrs qu'elle fit, mais seulement deux phrases d'écrivains contemporains. On y voit la mort d'un groupe de personnages d'un rang ires élevé sur lesquels planait l'accusation d'athéisme, car c'est le nom que l'on donnait alors à la profession du christianisme et l'adoption de moeurs juives. Formule abrégée qui, à la fin du premier siècle, résumait tous les griefs des gouvernants et du peuple contre les chrétiens.

 

SUÉTONE, Domit., 15. — DION, LXVII, 13. — RENAN, Origines du Christianisme, t. V, p. 226 et suiv., 286 et suiv. — P. ALLARV, Hist. des Perséc., t. I, ch. II ; Les Chrétiens sous les premiers Flaviens et la Condamnation de Flavius Clément et des deux Domitille. — TILLEMONT, Mém., t. H, p. 194. — MERIVALE, Romans under the Empire, vol. VII, ch. LXII, p. 383. — LIGHTFOOT, Philippians, p.22. — ROSSI, Bullettino (1865), p. 17-24; (1875), p. 69-77. — GSELL, Essai sur le règne de Domitien (1894), p. 996-999. — RAMSAY, The Church in the Roman Empire, p. 259; The persecution of Domitian. — (Ch. Flavian policy towards the Church. — Confirmation of Nero's policy.)

 

I° DION CASSIUs (LXVII. 13)

 

En cette année (95), Domitien mit à mort, avec beau-coup d'autres, Flavius Clemens, alors consul, son cousin, et la femme de celui-ci, Flavie Domitille, sa parente. Tous

 

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deux furent condamnés pour crime d'athéisme. De ce chef furent condamnés beaucoup d'autres qui avaient adopté les coutumes juives : les uns furent mis à mort, les autres punis de la confiscation. Domitille fut seulement reléguée dans l'île de Pandataria. — Domitien fit tuer Glabrion, qui avait été consul avec Trajan, accusé, entre autres choses, des mêmes crimes.

 

2° EUSÈBE (Hist. eccl., III, 18)

 

La doctrine de notre foi jeta un tel éclat que même les historiens éloignés de nos idées ne refusèrent pas de mentionner dans leurs écrits la persécution et les martyres auxquels elle donna lieu, et indiquent avec exactitude la date, racontant que, dans la quinzième année du règne de Domitien, avec un grand nombre d'autres, Domitille, fille de la soeur de Flavius Clemens, un des consuls de Rome en cette année-là, fut, pour avoir confessé le Christ, reléguée dans l'île de Pontia.

 

3° SAINT JÉRÔME (Lettre 108 à Eustochium)

 

[Paule] fut conduite à l'île de Pontia, ennoblie sous Domitien par l'exil de la plus noble des femmes, Ravie Domitille, et, visitant les petites chambres dans lesquelles celle-ci avait enduré son long martyre, sentit croître les ailes de sa foi et s'allumer le désir de voir Jérusalem et les saints lieux.

 

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LE MARTYRE DE SAINT JEAN ÉVANGÉLISTE A ROME, L'AN 95

 

Jean, dernier survivant de la première génération chrétienne, se trouvait à Rome au temps où la persécution de Domitien était dans son fort. Le fait paraît incontestable, seules les circonstances qui l'accompagnèrent demeurent dans le vague. Il faut donc s'en tenir à ce que nous savons et laisser dans l'oubli qu'elles méritent les fantaisies légendaires dora on a entouré le martyre du vieil apôtre. Il paraît avoir souffert vers l'endroit où exista plus tard la porte Latine, laquelle ne reçut ce nom que dans l'enceinte d'Aurélien commencée en 271. A la suite de cet événement miraculeux, l'administration romaine déporta Jean dans l'île de Patmos.

 

TERTULLIEN, Praescript., 36. (Voyez S. JERÔME, in Matth., XX, a3; Adv. Jovinian., I, 26; EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 5.) — APOCALYPSE, I, 9. — S. IRÉNÉE, adv. Haeres., V, 30. — RENAN, Origines du Christianisme, t. IV, p. 197, 198, 209            , qui admet le fait, mais en lui donnant une explication rationaliste et en le plaçant eu l'an 64. — P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. I, p. 113 et suiv.

 

LE MARTYRE DE SAINT JEAN

 

TERTULLIEN (ouvr. cité)

 

O heureuse Eglise de Rome,… où Jean, plongé dans l'huile bouillante, n'y reçut aucun mal, et fut relégué (ensuite) dans une île.

 

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SAINT JÉRÔME (De Viris illustribus, 9)

 

Après la mort de Domitien et l'annulation des édits cruels de son règne, sous le gouvernement de Nerva, Jean put regagner la ville d'Ephèse.

 

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LES MARTYRS DE L'ASIE-MINEURE ET DE BITHYNIE SOUS DOMITIEN

 

 

Tout ce que l'on sait sur ce sujet se réduit à quelques vagues

désignations et un seul nom. L'Apocalypse et la Lettre de Pline

à Trajan sont les deux seuls documents qui fassent allusion

aux effets de la persécution en Asie-Mineure et en Bithynie.

Les Actes de saint Ignace sont trop postérieurs pour donner au renseignement qu'ils nous fournissent sur le même sujet une égale autorité; néanmoins»ils sont recevables, et nous sommes, d'après ces pièces, autorisés à étendre la persécution de Domitien à tout le littoral de l'Asie-Mineure : à Antioche, en Syrie; à Smyrne, en Lydie; à Pergame, en Mysie; et au nord, sur les rives du Pont-Euxin.

Nous savons le nom d'un martyr à Pergame, Antipas, « lequel paraît avoir souffert près du fameux temple d'Esculape, peut-être dans un amphithéâtre en bois non loin du temple, à propos de quelque fête a. Quant aux apostasies de Bithynie dont parle Pline, il est permis de les reporter à la persécution de Domitien. La lettre à Trajan peut dater de la fin de l'année 112, c'est-à-dire dix-huit ans après la persécution. Or Pline

fait remontrer les apostasies qu'il relate à une vingtaine

d'années auparavant.

 

[ASIE–MINEURE.]

 

Apocalypse, VI, 9-11 ; XX, l ; II, 9-Io, 13. — Acta Ignatii, édition Funk, t. II, p. 260. — TILLEMONT, Mém., t. II, note II sur la persécution de Domitien. — RENAN, Origines du Christianisme, t. IV, p. 183 et suiv. Il rapporte ces martyrs à la persécution de

 

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Néron afin de les faire rentrer dans son système chronologique (aujourd'hui généralement abandonné. Voy. HARNACK, Gesch. der altchr. Litt., t. II, p. 145). — P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. I, p. 114 et suiv. — BOLL., April., II, 3.

[BITHYNIE.]

PLINE, Epist. X, 97. — Pour la discussion de Pline, voyez : DIERAUER, dans BUDINGER, Untersuchungen zur roemischen Kaiscrgeschichte, I (1868), p. 113, 126, note s. — MOMMSEN, dans l'Hermès (1868), p. 59. — LE MÊME, Etude sur Pline le Jeune, trad. MOREL (1873), p. 70 (Bibl. de l'Ec. des Hautes-Etudes, XVe fasc. (1873), p. 25-30, 70-73). —KEIL, Plinii Epislolae (Leipzig, 1870). — NOËL DESVERGERS, Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. (1866), p. 83-84. — Biograph. gén., art. Trajan, col. 593-596. — RENAN, Origines du Christianisme, V, p. 472. — P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. I, p. 114 et suiv.

 

 

ASIE-MINEURE

 

J'ai vu sous l'autel les âmes de ceux qui ont été tués à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu'ils ont rendu. — Je vis aussi les âmes de ceux à qui l'on avait tranché la tête pour avoir rendu hommage à Jésus, et pour avoir annoncé la parole de Dieu. — Je connais tes tribulations, dit le Seigneur à l'ange de l'Église de Smyrne. Ne crains rien des choses que tu dois souffrir. Voici que le diable va envoyer quelques-uns d'entre vous en prison, afin que vous soyez tentés, et vous souffrirez une tribulation qui durera dix jours. — Et à l'ange de l'Église de Pergame : Je sais en quel lieu tu habites, en quel lieu siège Satan ; je sais que tu restes fidèle à mon nom et que tu n'as pas renié ma foi. Et dans ces jours s'est montré mon témoin fidèle Antipas, qui a été tué chez vous, où Satan habite.        

(Apocalypse.)

 

Ignace, successeur d'Evode sur le siège d'Antioche, gouvernait cette Église, qu'il avait conduite jadis comme un sage pilote, pendant les tempêtes et les persécutions. Il

 

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opposait aux assauts ses prières, ses jeûnes, la force de sa parole ou la pureté de sa doctrine, et détournait le péril par la fermeté de son âme, car sa principale crainte était de voir succomber la faiblesse ou l'extrême naïveté de quelques-uns. Voyant l'orage apaisé, il se réjouissait.

(Martyre de saint Ignace.)

 

BITHYNIE

 

Quelques individus, dit Pline, nommés par le dénonciateur, ont avoué qu'ils étaient chrétiens, et bientôt ils ont nié qu'ils le fussent. Ils avouaient qu'ils l'avaient bien été, mais ils assuraient qu'ils avaient cessé de l'être, les uns il y a trois ans, d'autres depuis plus longtemps encore, certains même depuis vingt ans.

(Lettre de Pline.)

 

 

LE MARTYRE DE SAINT SIMÉON ÉVÊQUE DE JÉRUSALEM. A. JÉRUSALEM, L'AN I07

 

Siméon, fils ou petit-fils de Cléopas, et cousin du Sauveur, était àgé de cent vingt ans. Depuis quelques mois on avait provoqué dans diverses villes de Judée des mouvements populaires dirigés contre les chrétiens. A Jérusalem, la haine des Juifs fit cause commune avec celle des hérétiques ébionites, esséens, elkasaïtes, dont plusieurs étaient à peine chrétiens. Ces malheureux dénoncèrent l'évêque au double titre de chrétien et de descendant de David. Déjà, sous Domitien, l'autorité romaine avait poursuivi quelques pauvres gens apparentés à l'ancienne famille royale, mais ces poursuites s'étaient vite arrêtées devant l'inanité de l'accusation; sous Trajan, on reprit l'affaire, et la double accusation intentée contre le vieil évêque fut accueillie par le légat consulaire de la Palestine Tiberius Claudius Atticus.

 

HEGESIPPE, Hypomnemata, dans EUSEBE, Hist. ecclés., III, 32. — BOLLAND., Comm. hist., dans les ACTA SS. (1658), févr., III, 53-5 (3e éd. 54-7). — LUCHINI, Alti sinceri (1777), 1, 238-9. — RENAN, Origines du Christianisme, t. V, p. 496 et suiv. — RUINART, Acta sinc. (1688), p. 7-8. — TILLEMONT, Mem. h. e. (1694), II, 186-9o, 575-6. — P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. I, p. 177. — LIGHTFOOT, Ignatius, I, 15, 21, suiv., 39, 58, 60, 66; II, 443-449 Epistle to the Galatians, p. 262. — MIEL, Pantheistic Principles, pp. 234, 238, 253. — BURTON, Lectures on Eccl. Hist., vol. I, p. 290, 341, 357; II, 14, 17. — On a voulu faire de Siméon l'auteur de la Didachè (SPENCE), mais cette attribution parait peu probable.

 

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Martyre de saint Siméon

 

Parmi ces hérétiques, il s'en trouva qui accusèrent Siméon, fils de Clopas, d'appartenir à la famille de David et d'être chrétien. Siméon subit le martyre à l'âge de cent vingt ans, sous le règne de Trajan Auguste et l'administration d'Atticus, légat consulaire pour la Syrie. Siméon fut donc appelé à comparaître devant Atticus, et torturé pendant plusieurs jours de la façon la plus cruelle, Il ne laissa pas un instant de confesser sa foi, à ce point qu'Atticus lui-même et tous les assistants admirèrent grandement son courage. étonnés qu'un homme âgé de cent vingt ans pût supporter de si nombreuses tortures. On finit par le mettre eu croix.

 

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LE MARTYRE DE SAINT IGNACE ÉVÊQUE D'ANTIOCHE A ROME, L'AN 107

 

Au début du second siècle, l'Église d'Antioche avait pour chef un personnage entouré du plus profond respect, qu'on nommait Ignatius, dont la réputation était répandue dans toutes les Églises, surtout en Asie-Mineure. Dans des circonstances que nous ignorons, probablement à la suite de quelque mouvement populaire; il fut arrêté, condamné à mort et, comme il n'était pas citoyen romain, désigné pour être conduit à Rome et livré aux bêtes dans l'amphithéâtre. On choisissait d’ordinaire pour ce spectacle de beaux hommes, dignes d'être montrés au peuple romain. Le voyage de ce courageux confesseur d'Antioche à Rome, le long des côtes d'Asie, de Macédoine et de Grèce, fut une sorte de triomphe. Les Églises des villes où il passait s'empressaient autour de lui, lui demandaient des conseils. Lui, de son côté, leur écrivait des épîtres pleines d'enseignement, auxquelles sa position, analogue à celle de saint Paul, prisonnier de Jésus-Christ, donnait la plus haute autorité. A Smyrne, en particulier,Ignace se trouva en rapport avec toutes les Églises de l'Asie. Polycarpe, évêque de Smyrne, put le voir et garda de lui un profond souvenir. Ignace eut à cet endroit une correspondance étendue ; ses lettres étaient accueillies avec presque autant de respect que des écrits apostoliques. Entouré de courriers d'un caractère sacré qui allaient et venaient, il ressemblait plus à un personnage puissant qu'à un prisonnier. Ce spectacle frappa les yeux des païens eux-mêmes. Parmi ces lettres, la plus célèbre est adressée de Symrne aux Romains. Je la cite en entier, bien qu'elle soit

 

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dans toutes les mémoires. L'antiquité chrétienne, aucune antiquité sans doute, n'offre rien de plus beau. Les défauts de la forme littéraire, obscurité, longueurs, répétitions, disparaissent devant la grandeur incomparable du fond. Nous n'avons pas le récit authentique du martyre d'Ignace ; nous avons, mieux que cela, l'image vive, sincère, originale, de l'âme de ce grand chrétien, à la veille du martyre, quand lui apparaissent de loin les lions qui doivent le dévorer, et derrière les lions, la gloire même du Christ, dont les rayons, comme un splendide soleil couchant, l'embrasent et le transfigurent. (E. RENAN ; P. ALLARD.)

 

La littérature presque infinie à laquelle la discussion de l'authenticité des épîtres de saint Ignace a donné naissance ne saurait être indiquée ici. On trouvera une bibliographie de ce sujet dans RICHARDSON, Bibliographie Synopsis, supplément à I'édition américaine de la collection « The Ante-Nicene Fathers » (1887, Buffalo), p. 10 à 15 inclus. Voyez aussi CHEVALIER, Répertoire des sources historiques, au mot Ignace ; et les prolégomènes aux éditions des épîtres par Funk, Opera Patrum apostolicorum, 2° édit. (1881), t. I, p. XLIX-LXXXIII. LIGHTFOOT, Apostolic Fathers, II (1885), II , 15-360; 708-857. — ZAHN, dans Patrum apostolicorum opera, III, II (1876), V-XLII. Sur les questions de date, de lieu du martyre et la critique du « Martyrium Ignatii », voyez P. ALLARD, Hist. des Perséc., I, p. 169 et suiv. — RENAN, Origines du Christianisme, t. V, p. 485 et suivantes, et les sources ordinaires, ACTA. SS., janvier. — TILLLEMONT, Men. h. é. (1694), II, 190-213; 576-83. (Pour la date : 107. EUSEBE, Chroniq., ROSSI, Inscript. chr. urbis Romae, p. 6, RUINART, Act. sinc., P. ALLARD, ouvr. cité. USHER, TILLEMONT, CEILLIER, GALLANDI, BUSSE, WIESELER, MOEHLER, FUNK, ROBERTS and SCHMIOT. pour 110. DE GOLTZ. pour 110-117, HARNACK; pour 112, RENAN. pour 114, BORGHESI, CHRONICON PASCHALE; VOLKMAR, UEBERWEG, KURTZ. pour 115-6, LLOYD, PAGI, CRABE, ROUTH, GIESELER. pour 98-117, LIGHTFOOT. pour 116, PEARSON). FUNK, Die Echtheit der ign. Briefe (1883); RÉVILLE, Les origines de l'épiscopat, t. I, (1894). VON DER GOLTZ, Ignatius von Antiochen als Christ und Theologe (1890).— HARNACK, Gesch. der altchristlichen Litteratur, t. II, p. 381. — BOLLANDISTES, Biblioth. hag. gr., p. 57. — Bulletin critique, t. VII (1887), p. 124. — Dictionn. of Christ Biograph. art. S. Ignatius.

 

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ÉPITRE DE SAINT IGNACE D'ANTIOCHE AUX ROMAINS

 

Ignace, porte-Dieu, à l'Église qui a reçu la miséricorde de la munificence du Père Très-Haut et de Jésus-Christ, son Fils unique ; à l'Église sanctifiée et illuminée par la volonté de Celui qui a créé toutes choses, qui sont selon la foi et l'amour de Jésus-Christ notre Dieu et notre Sauveur ; à l'Église qui siège à Rome même, à la divine, à l'éclatante, à la bienheureuse, à la glorieuse, à la désirable, à la chaste, à celle enfin qui préside à l'universelle assemblée de la charité, qui a le nom du Christ, le nom du Père et qui porte le Saint-Esprit; celle que je salue au nom du Dieu tout-puissant et de Jésus-Christ, Fils de ce Père ; à ceux qui sont unis à tous ses ordres par la même chair et l'esprit, remplis de la grâce de Dieu et purifiés de toute couleur étrangère, j'adresse mes salutations les plus abondantes et les plus délicates dans le Christ notre Dieu.

 

A. force de prières, j'ai obtenu de voir vos saints visages ; j'ai même obtenu plus que je ne demandais; car c'est en qualité de prisonnier de Jésus-Christ que j'espère aller vous, saluer, si toutefois Dieu me lait la grâce de demeurer tel jusqu'au bout. L'affaire est bien entamée, pourvu seule-ment que rien ne m'empêche d'atteindre le lot qui m'est échu. C'est de votre charité, à vrai dire, que je crains quelque dommage. Vous autres, vous ne risquez rien ; mais pour moi il m'est difficile d'atteindre Dieu, si, sous le prétexte d'une amitié charnelle, vous n'avez pas pitié de moi. Je ne veux pas que vous cherchiez à plaire aux hommes, mais que vous continuiez à plaire à Dieu. Jamais je ne retrouverai une pareille occasion, et vous, à condition que vous ayez la charité de rester tranquilles, jamais vous n'aurez contribué à une oeuvre meilleure. Si vous ne

 

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dites rien, en effet, j'appartiendrai à Dieu; si, au contraire, vous m'aimez d'un amour charnel, me voilà de nouveau rejeté dans la lutte. Laissez-moi immoler pendant que l'autel est prêt, pour que, réunis tous en choeur par la charité, vous chantiez au Père dans le Christ Jésus : « Dieu a daigné envoyer du levant au couchant l'évêque de Syrie ! » Il est bon, en effet, de se coucher du monde en Dieu pour se lever en lui.

Vous n'avez jamais fait de mal à personne ; vous avez été des maîtres pour tant d'autres. Je veux seulement réduire en pratique ce que vous enseignez, ce que vous prescrivez. Demandez seulement pour moi la force du dedans et du dehors, afin que je ne fasse pas que parler, mais que je sache vouloir, afin que je ne sois pas seulement appelé chrétien, mais que je sois trouvé tel, quand j'aurai disparu du monde. Rien de ce qui est apparent n'est bon. Notre Dieu Jésus-Christ, existant dans son Père, ne paraît plus. Le christianisme n'est pas seulement une oeuvre de silence, mais une oeuvre d'éclat quand il est haï du monde.

J'écris aux Églises, je mande à tous que je suis assuré de mourir pour Dieu, si vous ne m'en empêchez. Je vous conjure de ne pas me montrer une tendresse intempestive. Laissez-moi être la nourriture des bêtes, grâce auxquelles il me sera donné de jouir de Dieu. Je suis le froment de Dieu; il faut que je sois moulu par la dent des bêtes pour que je sois trouvé pur pain du Christ. Caressez-les plutôt, afin qu'elles soient mon tombeau, qu'elles ne laissent rien subsister de mon corps, et que mes funérailles ne soient à charge à personne. Alors je serai vraiment disciple du Christ, quand le monde ne verra plus mon corps. Priez le Christ pour moi, afin que par ces membres je devienne un sacrifice à Dieu. Je ne vous commande pas comme eussent fait Pierre ou Paul. Ils étaient apôtres; je suis un condamné. Ils étaient libres; je suis maintenant un esclave. Mais si je souffre, je deviendrai affranchi de Jésus-Christ,

 

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et je renaîtrai libre. Aujourd'hui dans les chaînes, j'apprends à ne rien désirer.

Depuis la Syrie jusqu'à Rome, sur terre, sur mer, de jour, de nuit, je combats déjà contre les bêtes, enchaîné que je suis à dix léopards (je veux parler des soldats mes gardiens, qui se montrent d'autant plus méchants qu'on leur fait plus de bien). Grâce à leurs brutalités, je me forme, « mais je ne suis pas pour cela justifié ». Je gagnerai, je vous l'assure, à me trouver en face des bêtes qui me sont préparées. J'espère les rencontrer dans de bonnes dispositions ; au besoin je les flatterai de la main, pour qu'elles me dévorent sur-le-champ, et qu'elles ne fassent pas comme pour certains qu'elles ont craint de toucher. Si elles y mettent du mauvais vouloir, eh bien, je les forcerai.

Pardonnez-moi, je sais ce qui m'est préférable. C'est maintenant que je commence à être un vrai disciple. Non; aucune puissance, ni visible, ni invisible, ne m'empêchera de jouir de Jésus-Christ. Feu et croix, troupes de bêtes, dislocation des os, mutilation des membres, broiement de tout le corps, que tous les supplices du démon tombent sur moi, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ.

Le monde et ses royaumes ne me sont rien. Mieux vaut pour moi mourir pour Jésus-Christ que régner sur toute la terre. Je cherche celui qui est mort pour nous; je veux celui qui est ressuscité pour nous. Ma délivrance est proche. De grâce, mes frères, ne me privez pas de la vie; ne me condamnez pas à mort. Je veux être à Dieu ; ne me livrez pas au monde, ne m'attirez pas avec la matière. Laissez-moi recevoir la pure lumière; c'est quand j'arriverai là que je serai vraiment un homme. Laissez-moi reproduire la passion de mon Dieu. Si quelqu'un le porte en son coeur, il comprendra ce que je veux; il compatira à ma peine, connaissant ce qui m'entrave.

Le prince de ce siècle veut me ravir et corrompre ma volonté d'être à Dieu. Qu'aucun de vous ne l'aide ; soyez

 

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de mon parti, c'est-à-dire, du parti de Dieu. N'ayez pas Jésus-Christ dans la bouche et le monde dans le coeur. Que la jalousie n'habite pas en vous. Si, quand je serai avec vous, je vous supplie, ne me croyez pas ; croyez plutôt à ce que je vous écris aujourd'hui. Je vous écris vivant et souhaitant mourir. Mon amour est crucifié, et il n'y a plus en moi d'ardeur pour la matière, il n'y a qu'une eau vive, qui murmure au dedans de moi et me dit : « Viens vers le Père. » Je ne prends plus de plaisir à la nourriture corruptible, ni aux joies de cette vie. Je veux le pain de Dieu, qui est la chair de Jésus-Christ, né de la race de David; et je veux pour breuvage son sang, qui est l'amour incorruptible.

Je ne veux plus vivre comme les autres hommes. Il en adviendra ainsi, si vous le voulez bien. Puisse cela vous plaire, afin que vous-mêmes plaisiez à Dieu. Je vous le demande en peu de mots : croyez-moi. Jésus-Christ vous fera connaître que je dis vrai. Il est la bouche de vérité par qui le Père a vraiment parlé. Demandez que ma demande soit comblée. Ce n'est pas selon la chair, mais selon la pensée de Dieu que je vous ai écrit. Si j'ai le bonheur de souffrir, vous l'aurez voulu ; si je suis rejeté, vous m'aurez traité en ennemi.

Souvenez-vous dans vos prières de l'Église de Syrie, laquelle en mon absence a Dieu pour son pasteur. Que le seul Jésus-Christ et votre charité y remplacent l'évêque absent. Je rougis de m'avouer comme étant l'un d'entre eux ; j'en suis indigne, moi le dernier de tous, un simple avorton, mais la miséricorde m'a pénétré, afin de faire de moi quelque chose dans le cas où je serai fidèle à Dieu. Je vous salue en esprit et par moi la charité des Églises qui m'ont reçu au nom du Christ, et non pas en simple voyageur. En effet les Églises qui ne se trouvaient pas sur mon chemin, mais qui vivaient du même esprit, accouraient à moi dans chaque cité.

 

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Je vous écris de Smyrne par l'intermédiaire de quelques Ephésiens fort respectables qui sont du nombre des saints. Parmi mes compagnons en grand nombre se trouve Crocus, le tant aimé. Touchant ceux qui m'ont précédé de la Syrie jusqu'à Rome pour la gloire de Dieu, je crois que vous les connaissez, annoncez-leur que j'approche. Tous sont dignes, et de vous-mêmes, vous devez les réconforter en toutes choses.

Je vous ai écrit avant le IX des Calendes de septembre.

Que tout aille bien, vaillant jusqu'au bout, souffrant pour le Christ Jésus

 

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LES MARTYRS DE BITHYNIE SOUS TRAJAN (111-112)

 

Le christianisme prit dès le début une extension singulière dans les diverses provinces qui composaient l'Asie-Mineure. Saint Pierre et saint Paul les avaient sillonnées en plusieurs directions et les Eglises étaient aussi prospères qu'elles étaient nombreuses, particulièrement en Phrygie. Les cultes païens avaient partout beaucoup souffert ; dans le Pont, la Galatie, la Bithynie, la Cappadoce, la Pamphylie, la Lydie, la Mysie, « la religion officielle n'avait pour se soutenir que l'appui qu'elle recevait de l'empire. Abandonnée à elle-même par les préfets indifférents, elle était tombée tout à fait bas. En certains endroits, les temples passaient à l'état de ruines. Les associations professionnelles et religieuses, les hétéries, qui étaient si fort dans le goût de l'Asie-Mineure, s'étaient développées à l'infini ; le christianisme, profitant des facilités que lui laissaient les fonctionnaires chargés de l'arrêter, gagnait de toutes parts. Nous avons vu que l'Asie et la Galatie étaient les pays du monde où la religion nouvelle avait trouvé le plus de faveur. De là, elle avait fait des progrès surprenants vers la mer Noire. » (Renan). Sans doute les conversions en masse avaient quelquefois de tristes revers, maïs l'heure des grandes crises passées, les Eglises présentaient un spectacle fort consolant pour les chrétiens, mais fort inquiétant aux yeux de l'empereur Trajan. Car ce fut lui l'auteur véritable de toutes les réformes dont Pline se fit l'exécuteur dans les limites de son gouvernement. On frappa les hétéries et toutes les corporations. Aussi, chaque jour le légat de Bithynie retrouvait-il dans quelque affaire nouvelle la secte des chrétiens. Il les connaissait peu ; néanmoins les délations

 

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étaient si pressantes, si nombreuses, que Pline ne pouvait, malgré son désir, se dérober aux lois de l'empire. Il ordonna quelques arrestations, décida l'envoi à Rome des inculpés qui,jouissaient du titre de citoyens romains, et fit mettre à la question deux diaconesses. Tout cela n éclaircit pas la situation. Vers l'automne de l'an ria, les enterras étaient devenus inextricables; le légat impérial se trouvant à Amisus écrivit à l'empereur.

 

PLINE, Epist., X, 37. Une longue controverse a divisé les érudits à propos de l'authenticité de cette lettre. Elle a été contestée par B. AUBÉ, Revue contemporaine, 2e série, t. LXVII, p. 401. — Histoire des persécutions, p. 219. — DE LA BERGE, Essai sur le règne de Trajan (1877), p. 209. — DESJARDINS, Les Antonins d'après l'épigraphie, dans la Revue des Deux Mondes ( 1er déc. 1874), p. 657. — ERNEST HAVET, Le Christianisme et ses Origines, t. IV (1884), p. 425-431. — L'authenticité est universellement reconnue aujourd'hui. Voy. G. BOISSIER, dans la Revue archéologique, t. XXXI (1876), p. 114-125. — RENAN, Les Evangiles (1877), p. 476, note 3. — Jos. VARIOT, dans Rev. des Quest. historiques, juillet 1878, p. 80-153. — F. DELAUNAY, dans Revue de France, juin 1879, p. 527-533. — LIGHTFOOT, Apostolic Fathers, pars II, I, 51.— P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. 1, p. 116, 142 et suiv. — HARNACK, Gesch. der altchr. Litter., I, 11, p. 866. « Seine Echtheit

ist mit unzureichenden Gründen bestritten worden. » (Voir HARNACK, Texte und Untersuchungen, VIII, 4 S., r et suiv. — CURETON, Ancient Syriac Documents, p. 70 et p. 186. — RAMSAY, The Church in the Roman Empire before 170, ch X, p. 196 et suiv. Pliny's report and Trajan's rescript. —CHATEAUBRIAND a donné une traduction parmi les éclaircissements au Génie du Christianisme, note 2. Je ne sais si elle est de lui. On trouvera l'indication de quelques autres écrits plus anciens et moins importants au cours des dissertations qui viennent d'élire énumérées.

 

 

PLINE A L'EMPEREUR

 

(Extrait)

 

Voici la règle que j'ai suivie envers ceux qui m'ont été déférés comme chrétiens.

Je leur ai posé la question s'ils étaient chrétiens ; ceux

 

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qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois, en les menaçant du supplice ; ceux qui ont persisté, je les ai fait conduire à la mort ; un point est en effet hors de doute pour moi, c'est que, quelle que soit la nature délictueuse ou non du fait avoué, cet entêtement, cette inflexible obstination méritaient d'être punis. Il y a eu quelques autres malheureux atteints de la même folie que, vu leur titre de citoyens romains, j'ai marqués pour être renvoyés à Rome. Puis, dans le courant de la procédure, le crime, comme il arrive d'ordinaire, prenant de grandes ramifications, plusieurs espèces se sont présentées. Un libelle anonyme a été déposé, contenant beaucoup de noms. Ceux qui ont nié qu'ils fussent ou qu'ils eussent été chrétiens, j'ai cru devoir les faire relâcher quand ils ont invoqué après moi les dieux, et qu'ils ont supplié par l'encens et le vin votre image, que j'avais pour cela fait apporter avec les statues des divinités, et qu'en outre ils ont maudit Christus, toutes choses auxquelles, dit-on, ne peuvent être amenés par la force ceux qui sont vraiment chrétiens. D'autres, nommés par le délateur, ont dit qu'ils étaient chrétiens, et bientôt ils ont nié qu'ils le fussent, avouant qu'ils l'avaient bien été, mais assurant qu'ils avaient cessé de l'être, les uns il y a trois ans, d'autres depuis plus longtemps encore, certains il y a au moins vingt ans. Tous ceux-là ont aussi vénéré votre image et les statues des dieux, et ont maudit Christus. Or, ils affirmaient que toute leur faute ou toute leur erreur s'était bornée à se réunir habituellement à des jours fixés, avant le lever du soleil, pour chanter entre eux alternativement un hymne à Christus comme à un Dieu, et pour s'engager par serment non à tel ou tel crime, mais à ne pas commettre de vols, de brigandages, d'adultères, à ne pas manquer à la foi jurée, à ne pas nier un dépôt réclamé ; que, cela fait, ils avaient coutume de se retirer, puis de se réunir de nouveau pour prendre ensemble un repas, mais un repas ordinaire et parfaitement

 

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innocent ; que cela même ils avaient cessé de le faire depuis l'édit par lequel, conformément à vos ordres, j'avais interdit les hétéries.

Cela m'a fait regarder comme nécessaire de procéder à la recherche de la vérité par la torture sur deux servantes, de celles qu'on appelle diaconesses. Je n'ai rien trouvé qu'une superstition mauvaise, démesurée. Aussi, suspendant l'instruction, j'ai résolu de vous consulter. L'affaire m'a paru le mériter, surtout à cause du nombre de ceux qui sont en péril. Un grand nombre de personnes, en effet, de tout âge, de toute condition, des deux sexes, sont appelées en justice ou le seront ; ce ne sont pas seulement les villes, ce sont les bourgs et les campagnes que la contagion de cette superstition a envahies. Je crois qu'on pourrait l'arrêter et y porter remède. Ainsi il est déjà constaté que les temples, qui étaient à peu près abandonnés, ont recommencé à être fréquentés ; que les fêtes solennelles, qui avaient été longtemps interrompues, sont reprises, et qu'on met en vente la viande des victimes, pour laquelle on ne trouvait que de très rares acheteurs. D'où il est facile de concevoir quelle foule d'hommes pourrait être ramenée, si on laissait de la place au repentir.

 

L'EMPEREUR A PLINE

 

Tu as suivi la marche que tu devais, mon cher Secundus, dans l'examen des causes de ceux qui ont été déférés à ton tribunal comme chrétiens. En pareille matière, en effet, on ne peut établir une règle fixe pour tous les cas. Il ne faut pas les rechercher ; si on les dénonce et qu'ils soient convaincus, il faut les punir, de façon cependant que celui qui nie être chrétien et qui prouve son dire par des actes, c'est-à-dire en adressant. des supplications à nos dieux, obtienne le pardon comme récompense de son repentir, quels           

 

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que soient les soupçons qui pèsent sur lui pour le passé. Quant aux dénonciations anonymes, dans quelque genre d'accusation que ce soit, il n'en faut pas tenir compte; car c'est là une chose d'un détestable exemple et qui n'est plus de notre temps

 

NOTE SUR L'ÉDIT DE PERSÉCUTION

 

Le rescrit de Trajan « n'était pas une loi, mais elle supposait des lois et en fixait l'interprétation » (Renan). Or ces lois ne sauraient être que les édits de persécution de Néron et de Domitien dont nous parlent Méliton et Tertullien, car ce dernier auteur affirme que l'édit de Néron ne fut pas abrogé après sa mort, et ainsi Domitien n'eut qu'à remettre en vigueur ses dispositions. Ce fut néanmoins le rescrit de Trajan qui fixa la jurisprudence au sujet des chrétiens. Bien que l'étude critique de ce point d'histoire judiciaire n'appartienne pas rigoureusement à notre sujet, nous voulons reproduire ici un travail remarquable, modèle de divination historique, dans lequel on a reconstitué les termes mêmes du premier édit de persécution, modèle de tous ceux qui ont suivi.

Ce travail magistral est dû à M. Gaston Boissier (La lettre de Pline au sujet des chrétiens, dans la Revue archéologique, t. XXXI (1876), p. 119 et 120).

« Sulpice Sévère, après avoir raconté les premières rigueurs exercées par Néron contre les chrétiens, ajoute : Post etiam dans legibus religio vetabatur, palamque edictis propositis CHRISTIANOS ESSE NON LICEBAT (1). Cette expression est précisément

 

1. Sulp. Sevère, Chron., II, 41.

 

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la même dont se sert Tertullien, dans un passage où, s'adressant à des gens qu'il appelle les défenseurs de la loi, il tient sans doute à la leur citer exactement : De legibus primum concarram vobiscam, ut eum tutoribus legam. Jam pridem quam dure definitis, dicendo : NON LICET ESSE VOS (1) ! Origène parle tout à fait comme Tertullien : Decreverunt (reges terrae) legibus suis ut NON SINT CHRISTIANI (2). Lampride, voulant parler de la tolérance d'Alexandre Sévère, dit : Judaeis privilegia reservavit ; christianos ESSE passus est (3); et ce qui prouve qu'il s'est servi des termes officiels et législatifs, c'est que l'édit promulgué par Galère pour arrêter la persécution commençait ainsi : Denuo SINT christiani (4). Cette coïncidence ne peut pas être tout à fait fortuite ; ce n'est pas un simple effet du hasard que tant d'écrivains d'âge différent emploient des expressions entièrement semblables ; on est tenté de voir dans ces expressions celles mêmes d'un édit de persécution, probablement le plus ancien de tous, de celui qui le plus longtemps a servi de base à toutes les poursuites. Il devait donc contenir à peu près ces termes : NON LICET ESSE CHRISTIANOS, et ne contenait guère autre chose. Il ne formulait point d'accusations précises , il ne s'appuyait sur aucun considérant ; il n'indiquait pas de procédure régulière : c'était une sorte de mise hors la loi, un décret brutal d'extermination. Les apologistes s'en plaignent amèrement, et si le décret était autrement rédigé, on ne pourrait rien comprendre à leurs plaintes. Ils répètent partout qu'on ne les accuse que d'être chrétiens qu'on ne leur reproche quo leur nom et Tertullien affirme à diverses reprises que la sentence qui les condamne ne vise d'autre crime que celui-là (1). Le magistrat rappelait à l'accusé ce décret sommaire et terrible : NON LICET ESSE CHRISTIANOS ; à quoi l'accusé répondait, s'il était fidèle : Christianus sum ; et la cause était entendue. »

 

1. Tertullien, Apolog., 4.

2. Origène, Hom. 9 (In Josue).

3. Lampride, Alex. Sevère, 22.

4. Lactance, De mortib. persec., 34.

5. S. Justin, I Apol., 4.

6. Tertull., Adv. Gent., 3 ; Athénagore, Legat. pro Christ., 2,

7. Tertull., Apol. 2 ; ad Nat., I, 3, 5 ; Justin, II Apol. 2.

 

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LES MARTYRS D'ASIE, SOUS HADRIEN. L'AN 124-125

 

Les accusations odieuses que l'on répandait contre les chrétiens n'obtenaient plus au second siècle l'aveugle assentiment de tous les gens éclairés. La lettre de Pline met la probité de son auteur en matière de morale fort au-dessus de celle de Suétone et de Tacite. En l'an 124, un sentiment analogue à celui qui avait inspiré à Pline sa lettre si honorable, provoqua un autre écrit non moins glorieux pour celui qui en fut l'auteur. Quintus Licinius Silvanus Granianus, proconsul d'Asie, écrivit à l'empereur Hadrien une lettre où, non content de solliciter des ordres comme Pline, il exprimait aussi ses sentiments. Peu après que cette lettre eut été écrite, eut lieu le tirage au sort des provinces consulaires, la province d'Asie échut à un personnage distingué, Gains Minucius Fundanus, La lettre de Granianus étant purement administrative, la réponse fut adressée à son successeur en charge ; ce fut la pièce connue sous le nom de rescrit à Minucius Fundanus, dont l'authenticité est non moins certaine que celle de la lettre de Pline. Il parait qu'à d'autres consultations du même genre, Hadrien répondit de la même manière.

 

Le cas de Granianus envoyant un mémoire au sujet des chrétiens de sa province n'est pas isolé. Voyez MELITON dans EUSEBE, Hist. Eccl., IV, 26 (10) ; TERTULLIEN, Apolog., 5. — Sur le personnage de Granianus voyez : WADDINGTON, Fastes des provinces asiatiques (1872), p. 197—199. — Sur Minucius, voy. : PLINE Lettres, I, 9 ; IV, 15 ; V, 16 ; PLUTARQUE, De cohib. ira, en tête, De tranquillitate anima, 1. — Pour le rescrit, voy. : S. JUSTIN, Apol., I, 68. — CAVEDONI, Cenni cronologici interne alla dala preciso delle principali apologie e dei rescritti imperiali di Traiano e Adriano riguardanti i cristiani (Modène, 1858), p. 5. — BAYET, De titulis

 

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Atticae christiants antiquissimis, Paris (1878), p. 9, note 2. — AUBÉ. Hist. des Perséc., p. 265-273. — RENAN, Origines du Christianisme, VI, p. 31 et suivantes. — P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. I, p. 235 et suiv. — LIGHTFOOT, Apostolic Fathers, Ignatius I, 461 et suiv. — HARNACK, Gesch. d. altchr. Lett. I, II, p. 866. — Voy. aussi les notes de Dom MARAN et OTTO dans les éditions de saint Justin (Corp. apolog., 1, 190, note), et KEIM dans Theol. Iahrb., t. XV (1856), Tubingen, p. 387.

 

GRANIANUS A L'EMPEREUR

 

Granianus proconsul, personnage appartenant à la grande noblesse, manda à l'empereur qu'il était inique de livrer aux clameurs de la canaille la vie d'innocents, et de condamner à cause de leur nom seul et de leur religion des hommes qui n'étaient coupables d'aucun crime. (Extrait de la Chronique de saint Jérôme.)

 

L'EMPEREUR A MINUCIUS FUNDANUS

 

J'ai reçu la lettre que m'a écrite Licinius Granianus, homme illustre, à qui tu as succédé. L'affaire ne me paraît pas pouvoir être laissée sans enquête, de_ peur que des gens, paisibles d'ailleurs, ne soient inquiétés et qu'un champ libre ne soit ouvert aux calomniateurs. Si donc des per-sonnes de ta province ont, comme elles le prétendent, des griefs solides à alléguer contre les chrétiens, et qu'elles puissent soutenir leur accusation devant le tribunal, je ne leur défends pas de suivre la voie légale : mais je ne leur permets pas de s'en tenir à des pétitions et à des cris tumultuaires. En pareil cas, le mieux est que tu prennes toi-même connaissance de la plainte. Si quelqu'un donc se porte accusateur et démontre que les chrétiens commettent des infractions aux lois, ordonne même des supplices selon la gravité du délit. Mais, par Hercule, si quelqu'un dénonce calomnieusement l'un d'entre eux, punis le dénonciateur de supplices plus sévères encore, proportionnés à sa méchanceté.

 

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LE MARTYRE DE SAINT POLYCARPE, ÉVÊQUE DE SMYRNE. A SMYRNE, L'AN 155

 

Le christianisme avait pris un grand développement dans la péninsule d'Asie-Mineure. En Phrygie, au second siècle, la ville d'Eumenia ne comptait que des chrétiens; un siècle plus tard, il n'y avait dans la ville de Néocésarée que dix-sept païens; dans un grand nombre de localités la population chrétienne était en majorité, et pour l'ensemble de la province d'Asie la proportion était à peu près la moitié de la population totale. Cependant la patience à toute épreuve des chrétiens les rendait malgré leur nombre l'objet des brutalités de la foule. L'administration païenne encourageait les agresseurs. L'évêque de Smyrne, Polycarpe, fut victime d'une de ces agitations populaires provoquées par les ennemis des chrétiens; cela se passait en l'an 155, sous le proconsulat de Titus Statius Quadratus et le gouvernement de l'empereur Antonin. Le proconsul d'Asie se rencontra à Smyrne avec l'asiarque annuel, nommé Philippe, personnage dont la charge principale était de diriger et de défrayer, au moins en partie, les jeux qui se donnaient à tour de rôle dans les grandes villes. Au programme des jeux de Smyrne se trouvait le supplice de plusieurs chrétiens. Un Phrygien, nommé Quintus, qui s'était livré lui-même avec quelques autres qu'il avait entraînés à l'imiter, faiblit à la vue des bêtes et sacrifia ; ses onze compagnons confessèrent leur foi jusqu'à la fin. La mort de l'un d'eux, le seul dont on nous ait conservé le nom, Germanicus, dépassa la mesure ordinaire d'horreur. Le martyr, c'était un jeune garçon, voyant que la bête tardait à le tuer, marcha au-devant d'elle, l'appela, la

 

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frappa, la contraignit à le dévorer, afin qu'il sortît plus vite d'un monde pervers. Ce spectacle exaspéra la foule, qui se sentit vaincue par tant de force; des Juifs et des païens qui s'y trouvaient donnèrent le signal, on cria : « A mort les athées! Qu'on cherche Polycarpe! » Depuis la mort d'Ignace, Polycarpe était le premier personnage chrétien de l'Orient. Il avait connu saint Jean et plusieurs de ceux qui avaient vu le Sauveur. Les païens eux-mêmes lui donnaient le titre de Docteur de l'Asie. Sa grande renommée d'intelligence et de sainteté était parvenue jusqu'à Rome; lorsqu'il vint dans cette ville, en 154, le pape Anicet lui céda l'honneur de prononcer à sa place et en sa présence, dans l'assemblée des fidèles, les paroles de la consécration eucharistique. Polycarpe revint à Smyrne, dans l'automne de 154. Une mort digne de lui l'y attendait.

Les actes du martyre sont une pièce excellente et qui défie la critique, ils furent écrits moins d'un an après l'événement.

 

 

USHER; COTELIER; RUINART, Act. sinc. mart. (1689), p. 23. — FUNK, Patr. apost. opp. (1881), I, 282-309; (1887), I, 282-309..—LIGHTFOOT, Apostolic Fathers, II (1885), II, 935-98; 1005 — 1014. — AMELINEAU, Les actes coptes du martyre de S. Polycarpe, dans Proceedings of the Soc. of biblical Archaeology, X (1888), 391-417, et compte rendu de HARNACa, dans la Theolog. Litteraturz., XIV (1889), p. 30 et suiv. — Voyez la bibliographie des éditions, traductions et dissertations dans ZAHN, Patr. apost. opp. XLVIII-LV; 132 à 168. — LIGHTFOOT, Ouvr. et références cit. ajoutez, l, 588-702. — RICHARDSON, Bibliographical Synopsis, p. 10. — CHEVALIER, Répertoire des sources historiques et supplément. — La date de l'événement a été longtemps discutée, elle a été fixée par WADDINGTON, Mém. de l'Acad. des Inscr , XXVI (1867), p. 232 et suiv. Cette date, malgré quelques dissentiments, est universellement admise. Toute la discussion se trouve résumée dans C. SALMON, à l'article Polycarpus of Smyrna du Dict. of Christ. Biography. Voyez enfin les sources ordinaires. ACT, SS. 26/1, janv. 11, 691-707. — P. ALLARD, Hist. des Perséc., 1, p. 296 et suiv. — RENAN, Origines du Christianisme, t. VI, chap XXIII. — TILLEMONT, Mém. h. é., II (1694), 327-344. — EGLI, Das martyrium des Polycarp und seine Zeitbestimmung, dans Zeitschrift f. wiss. Theol. Bd. XXV (1882), p. 227-249. — LE MÊME, meme revue, t. XXXIV (1891), p. 96-102. — T. RANDELL., The date of S. Polycarp's martyrdom,

 

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dans Studia biblica (1885), p. 175-207. — C. H. TURNER, The day and year of S. Polycarp's martyrdom, dans Studia biblica et ecclesiastica, II (1890), p. 105-155. — A. ROBINSON, Liturgical Echoes Polycarp's Prayer, dans The Expositor (1899), p. 63-72 et MONUMENTA ECCL. LITURGICA, t. I (1890), préface, chap. VI. Enfin les prolégomènes de Fusa, Opera PP. apostolicorum (2° édit.), p. XCIII-XCIX. — Studio biblica, t. I (Oxford, 1885), p. 175, et t. II (1890), p. 105. — G. LACOUR-GAYET, Antonin le Pieux et son temps, p. 383-4, maintient la date 166. Voyez : J. RÉVILLE, De anno dieque quibus Polycarpus Smyrnae martyrium tulerit (1881). — LE MEME, Etude critique sur la date du martyre de saint Polycarpe, dans la Revue de l'Histoire des religions, III (1881), p. 369-381, qui se rallie aussi à la date 166. — K. WIESELER, Das Todesjahr Polykarps, dans les Theologische Studien und Kritiken (1880), pp. 141-,65. — NIRSCHL, Lehrbuch des Patrologie und Patristik, I (1881), p. 124, n. 2. — Louis SALTET, L'édit d'Antonin, dans Rev. d'Hist. et de Litt. relig. (1896), I, p. 383. RACINE a donné une traduction de cette lettre.

 

MARTYRE DE SAINT POLYCARPE, EVEQUE DE SMYRNE

 

L'Église de Dieu établie à Smyrne, à l'Église de Dieu établie à Philomelicum et à toutes les parties de l'Église sainte et catholique répandue dans le monde entier : que la miséricorde, la paix et la charité de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ surabonde en vous.

Mes frères, nous vous écrivons au sujet de nos martyrs et du bienheureux Polycarpe, dont le martyre, comme le sceau d'un homme puissant, a mis fin à l'état de persécution. Presque tout ce qui l'a précédé est arrivé afin que Dieu eût occasion de nous témoigner combien ce martyre était en conformité avec l'Évangile. Car Polycarpe a attendu d'être trahi, comme l'a été le Seigneur lui-même, afin que nous soyons ses imitateurs u et que chacun regarde plutôt l'intérêt des autres que le sien propre ». C'est en effet le propre d'une charité véritable et profonde que de chercher à procurer non seulement son salut, mais encore celui de ses frères

 

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Tous les témoignages rendus furent heureux et courageux, ils sont arrivés selon qu'il a plu à Dieu. Il convient que dans notre grande ferveur nous attribuions à Dieu la force des événements. Qui donc n'admirerait pas leur vaillance, leur patience et leur amour pour Dieu ? Ils étaient tellement déchirés par les fouets que leurs veines, leurs artères, tout le dedans de leur corps était à nu. Ils furent si fermes, néanmoins, que les assistants s'attendrissaient et pleuraient tandis qu'eux-mêmes ne faisaient entendre ni un murmure ni une plainte, nous montrant à tous qu'à cet instant où on les torturait, les martyrs du Christ étaient ravis hors du corps, ou plutôt, que le Christ lui-même les assistait et causait avec eux. Impatients de la grâce du Christ, ils méprisaient les tourments, et en une heure ils se rachetaient de la mort éternelle. Le feu leur faisait l'effet d'une fraîcheur délicieuse. Leur pensée était occupée de ce feu éternel et inextinguible, auquel ils échappaient ainsi ; leur coeur considérait les biens que l'oreille n'a jamais entendus, que l'oeil n'a pas vus, que l'esprit de l'homme n'a pu concevoir, qui sont réservés à ceux qui auront souffert. Le Christ les leur faisait entrevoir, et cela suffisait à les enlever à l'humanité pour en faire des anges par avance. Enfin livrés aux bêtes, ils subirent d'effroyables tortures, furent traînés sur un sable composé de coquillages pointus, et plusieurs autres horreurs leur furent infligées comme pour arracher l'apostasie à leur lassitude. Le diable s'ingénia à raifiner contre eux. Grâce à Dieu, il n'en put vaincre aucun. Germanicus, vaillant entre tous, relevait par des paroles intrépides le courage des autres ; son combat contre les bêtes fut sublime. Le proconsul le conjurait d'avoir pitié de lui-même, de son jeune âge, mais lui, avide de sortir d'un monde pervers, marcha droit à la bête et la frappa. La foule entière, confondue par cette bravoure, hurla : « A mort les athées ! Qu'on cherche Polycarpe ! »

Un seul faiblit, c'était un Phrygien nommé Quintus,

 

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récemment sorti de sa province. A la vue des bêtes, il se mit à trembler. Et c'était justement celui qui avait poussé es autres à venir se dénoncer avec lui. Le proconsul vint à bout de lui faire prêter serinent et de sacrifier. C'est pourquoi, mes frères, nous ne louons pas ceux qui vont s'offrir d'eux-mêmes ; l'Évangile d'ailleurs n'enseigne rien de pareil. L'admirable Polycarpe ne s'émut point et même ne voulut pas quitter la ville, quoiqu'on fît auprès de lui de vives instances pour qu'il s'éloignât. Enfin il céda, et se retira avec quelques compagnons dans une petite maison de campagne, située non loin de la ville ; il y passa les jours et les nuits dans une prière continuelle, selon sa coutume, pour l'Église universelle. Tandis qu'il priait, il aperçut dans une vision son oreiller qui brûlait. Il vint à ses compagnons et leur dit : « Je serai brûlé vif. » Ceci se passait trois jours avant son arrestation.

Averti de l'approche de la police, il changea de retraite. Les gens de police, n'ayant rien trouvé, mirent la main sur deux jeunes esclaves; l'un deux, mis à la torture, trahit son maître. Il ne pouvait plus songer à se dérober, maintenant que c'était son propre entourage qui le livrait. L'irénarque Hérode voulait le faire conduire dans le stade, afin qu'il pût achever sa vie en véritable disciple du Christ. Quant aux traîtres, ils partageraient le sort de Judas.

Un des deux jeunes gens consentit à servir de guide à une escouade de gens d'armes à pied et à cheval que l'on aurait pu croire à la poursuite de quelque bandit. C'était un vendredi — 22 février — à l'heure du dîner. Vers le soir ils arrivèrent à sa nouvelle retraite. Polycarpe pouvait encore fuir ; il ne le voulut pas : « Que la volonté de Dieu soit faite », dit-il. Les gens le trouvèrent dans la chambre haute d'une maisonnette; il s'était couché. Averti de leur arrivée par le bruit qu'ils faisaient, il descendit et se mit à causer avec les soldats. Sa vieillesse et son sang-froid les frappèrent d'admiration, ils ne s'expliquaient pas qu'on se

 

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fût donné tant de mal pour prendre ce vieillard. Polycarpe leur fit servir à boire et à manger à volonté, et demanda seulement une heure pour prier librement. Ils y consentirent. Deux heures durant il pria, debout et à hante voix. Ses auditeurs étaient stupéfaits, plusieurs éprouvèrent des remords d'avoir marché contre un si saint vieillard.

Après qu'il eut terminé sa prière, dans laquelle il recommandait au Seigneur tous ceux qu'il avait connus dans sa longue vie, petits et grands, illustres et obscurs, et toute l'Eglise catholique répandue dans le monde, l'heure du départ arriva. On le mit sur un âne et l'on prit la route qui conduisait à Smyrne; c'était le jour du grand sabbat, samedi 23 février.

Chemin faisant, on rencontra l'irénarque Hérode et son père Nicetas, qui firent monter Polycarpe dans leur voiture. Ils le mirent au milieu d'eux et essayèrent de le gagner : « Quel mal y a-t-il à dire Kyrios Kaesar, à faire un sacrifice et le reste et à se sauver ainsi ? » D'abord Polycarpe ne répondit pas; puis sur leurs instances, il dit ces seules paroles : « Je ne ferai pas ce que vous me conseillez. » Ses deux compagnons, désappointés, lui dirent des paroles outrageantes et le poussèrent si- brutalement hors de la voiture qu'il tomba sur la route et s'écorcha la jambe. Il se releva, et, toujours leste et de bonne humeur, suivit à pied avec les soldats. On se dirigea vers le stade. Le peuple y était déjà rassemblé. C'était un vacarme infernal.

Au moment où Polycarpe fut introduit dans le stade, le tumulte était indescriptible, mais les chrétiens ne laissèrent pas d'entendre ces paroles qui semblaient venir du ciel : « Sois fort, sois viril, Polycarpe. » On mena l'évêque au proconsul, qui lui demanda s'il était Polycarpe. Sur sa réponse affirmative, le proconsul l'importunait pour lui faire renier sa foi : « Au nom du respect que tu dois à ton âge », lui disait-il et d'autres choses de ce genre qui sont

 

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ordinaires en pareille circonstance, « jure par le Génie de César, repens-toi ; crie : Plus d'athées. »

Polycarpe alors, promenant un regard sévère sur la foule qui couvrait les gradins, la montra de la main : « Oui, certes, dit-il, plus d'athées ! » Et il leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir.

Statius Quadratus lui dit : « Jure et je te renvoie, insulte le Christ. »

Polycarpe répondit : « Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a jamais fait de mal, comment pourrais-je insulter mon Roi et mon Sauveur ? »

Le proconsul revint à la charge et dit : « Jure par le Génie de César »

Polycarpe répondit : « Si tu te fais un point d'honneur de me faire jurer par le Génie de César, comme tu t’appelles ; et si tu feins d'oublier qui je suis, écoute : Je suis chrétien. Veux-tu savoir ce qu'est la religion chrétienne ? Accorde-moi un jour de répit et prête-moi attention. »

Le proconsul : « Persuade le peuple. »

Polycarpe : « Avec toi, cela vaut la peine de discuter. Nous avons pour maxime de rendre aux puissances et aux autorités établies par Dieu les honneurs qui leurs sont dus, pourvu que ces marques de respect n'aient rien de blessant pour notre conscience. Quant à ces gens-là, je ne daignerai jamais entrer en explication avec eux.

— J'ai des bêtes féroces, je vais te faire jeter à elles si tu ne te repens.

— Fais-les venir. Nous ne reculons pas, nous autres, pour aller du mieux au pire ; il m'est bon, au contraire, de passer des maux de cette vie à la suprême justice.

— Puisque tu méprises les bêtes, je te ferai brûler, si tu ne changés d'avis.

— Tu me menaces d'un feu qui brûle une heure, et s'éteint aussitôt ; ne sais-tu pas qu'il y a le feu du juste jugement et de la peine éternelle, qui est réservé aux

 

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impies ? Vraiment pourquoi tous ces retards ? Apporte ce que tu voudras ! »

Polycarpe dit ces choses et d'autres encore avec une fermeté et une joie débordantes ; la grâce divine illuminait son visage, à ce point que ce n'était pas lui que l'interrogatoire avait troublé, mais le proconsul. Celui-ci confondu envoya le héraut au milieu du stade crier par trois fois : «Polycarpe s'est avoué chrétien. »

Aussitôt la foule des païens et des Juifs très nombreux à Smyrne hurla : « Le voilà, le docteur de l'Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux, celui qui enseigne à pas sacrifier, à ne pas adorer ! »

En même temps ils demandaient à Philippe de Tralles, asiarque en exercice, de lancer un lion sur Polycarpe. Philippe s'en défendit; les jeux d'animaux étaient terminées. « Au feu donc ! » cria-t-on de toutes parts. C'était la vision des jours précédents qui allait s'accomplir, lorsqu'après avoir vu le coussin sur lequel il reposait la tête entouré de flammes, il avait dit aux fidèles qui l'entouraient : « Je serai brûlé vif. »

Tout cela se passa en moins de temps qu'on n'en met à le dire, la foule se répandit dans les boutiques et les bains pour y chercher du bois et des fagots ; les Juifs montraient à cette besogne, selon leur habitude, un zèle tout particulier. Quand le bûcher fut prêt, Polycarpe se dépouilla de tous ses vêtements, ôta sa ceinture, essaya aussi de se déchausser. Il ne le fit pas sans quelque difficulté.; car, en temps ordinaire, les fidèles qui l'entouraient avaient coutume de s'empresser pour lui éviter cette peine, tant ils étaient jaloux du privilège de toucher son corps vénérable. Même avant le martyre on l'honorait déjà à cause de sa sainteté. On le plaça au milieu de l'appareil qui servait à fixer le patient et on allait l'y clouer, mais il dit : « Laissez-moi. Celui qui me donne la force de supporter le feu m'accordera aussi la force de rester immobile sur le

 

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bûcher, sans qu'il soit besoin pour cela de vos clous. »

On ne le cloua donc pas, mais on le lia. Debout contre un poteau, les mains attachées derrière le dos, il semblait un bélier de choix pris dans le troupeau et destiné à l'oblation. Il leva les yeux au ciel et dit :

« Seigneur Dieu tout-puissant, Père de Jésus-Christ, fils aimé et béni, par lequel nous avons appris à te connaître, Dieu des anges, des puissances, de toute créature, et de toute la race des justes qui vivent sous ton regard; je te bénis, parce qu'en ce jour, à cette heure même, tu as daigné m'admettre, avec tes martyrs, à boire le calice de ton Christ, afin que je ressuscite à la vie éternelle de l'âme et du corps, incorruptible par le Saint-Esprit. Daigne me recevoir aujourd'hui parmi eux en ta présence, comme un sacrifice abondant et agréable ; puisque le sort que tu me réservais et que tu m'as montré dans une vision s'accomplit en ce moment, ô Dieu, qui dis la vérité, et ne connais pas le mensonge. C'est pourquoi je te loue, je te bénis, je te rends gloire pour tous les bienfaits par le Pontife éternel et céleste, par Jésus-Christ, ton Fils tant aimé, par lequel à Toi avec Lui et l'Esprit-Saint, gloire maintenant et dans les siècles futurs. Amen. »

Après qu'il eut dit Amen et qu'il eut achevé sa prière, les valets du bourreau mirent le feu au bois. Dès que la flamme commença à briller, nous fûmes témoins d'un miracle; et nous avons été épargnés afin que nous puissions en faire aux autres le récit. La flamme sembla s'arrondir en voûte au-dessus du corps du martyr et présenter l'aspect d'une voile de navire gonflée par le vent. Le vieillard, placé au centre de cette chapelle ardente, nous apparaissait non comme une chair qui brûle, mais comme un pain doré dans le four ou comme un lingot d'or ou d'argent dans la fournaise. Nous sentions pendant ce temps une odeur délicieuse comme celle de l'encens ou des plus précieux parfums.

 

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Cependant les impies voyaient que les flammes ne consumaient point le condamné ; on donna ordre au confector d'aller lui donner un coup de couteau. Le sang jaillit avec tant d'abondance que le brasier en fut éteint. Et le peuple voyait avec étonnement la différence qu'il y a entre les infidèles et les élus. Parmi ces derniers nous comptons l'incomparable martyr Polycarpe, qui fut parmi nous notre docteur tout rempli de l'esprit des apôtres et des prophètes, évêque de l'Église catholique de Smyrne. Toute parole sortie de sa bouche a été ou sera accomplie.

Cependant l'ennemi, haineux et méchant, l'adversaire de la race des justes voyait ce glorieux martyre, il savait la pureté irréprochable du saint dès son enfance, et ne pouvait douter qu'il eût reçu la couronne immortelle et la récompense promise; aussi s'efforça-t-il de nous priver de ses reliques, quoique un grand nombre voulussent les recueillir et souhaitassent de posséder ses précieux restes. Le démon suggéra donc à Nicétas, père d'Hérode et frère d'Alcé, d'aller trouver le proconsul afin qu'on refusât aux chrétiens l'autorisation d'enlever le corps du martyr, de crainte, ajoutait-il, qu'ils n'abandonnassent pour lui le Crucifié. Tout ceci se passait à l'instigation des Juifs, qui, montant la garde auprès du bûcher, avaient aperçu les chrétiens qui s'empressaient de retirer ce qui pouvait l'être de ce saint corps. Ces malheureux ignoraient que nous ne pouvons délaisser le Christ, qui, pour le salut de tous ceux qui seront sauvés, a souffert malgré son innocence à la place des coupables, et que nous ne pouvons adorer que lui. Nous l'adorons comme Fils de Dieu; pour les martyrs, nous les honorons comme disciples et imitateurs du Christ, et à cause de leur incomparable tendresse pour le Roi et Maître.

Daigne le Seigneur nous faire les compagnons de leur sort et de leur fidélité !

Le centurion, voyant la turbulence des Juifs, fit replacer

Le martyre de saint Polycarpe

 

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le corps sur le bûcher et, comme c'était l'usage, fit brûler le cadavre. Nous vînmes recueillir les os, plus précieux pour nous que les pierres précieuses et l'or le plus pur, et ils furent déposés dans un lieu convenable. C'est là que nous nous réunirons dès que nous le pourrons, dans l'allégresse et la joie, et Dieu nous fera la grâce de célébrer le jour anniversaire de son martyre, pour honorer, d'une part, la mémoire de ceux qui ont déjà combattu, et de l'autre, former et préparer les générations suivantes à faire de même.

Voici tout ce que nous savons touchant Polycarpe, qui souffrit le martyre à Smyrne avec onze compagnons originaires de Philadelphie. Toutefois sa mémoire est l'objet de plus de vénération que celle des autres martyrs, à ce point qu'il n'est pas de lieu où les païens eux-mêmes ne s'entretiennent de ce docteur incomparable, de ce martyr fameux dont nous souhaitons tous d'imiter la confession tout imprégnée de l'esprit de l'Évangile. Après avoir affronté un juge inique, il fut vainqueur et reçut la couronne d'immortalité ; réuni aux apôtres et à tous les justes, il glorifie Dieu le Père tout-puissant, rend grâces à Jésus-Christ, au Sauveur de nos âmes, au Maître de notre corps et au Pasteur de l'Église catholique répandue dans le monde entier.

Vous nous aviez demandé le récit détaillé des événements, nous vous envoyons un tableau abrégé de la situation de notre frère Marcion. Après que vous aurez lu la lettre, faites-la parvenir aux frères les plus éloignés, afin qu'eux aussi rendent gloire à Dieu de ce qu'il a fait un choix parmi ses serviteurs.

A Celui qui peut nous conduire tous par sa grâce et sa miséricorde dans son éternel royaume par son Fils unique Jésus-Christ, à Lui, gloire, honneur, puissance, majesté dans les siècles. Saluez tous les saints en notre none.

Ceux qui sont avec nous et le scribe lui-même, Evariste, avec toute sa famille vous saluent.

 

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Polycarpe souffrit le martyre le second jour du mois de Xanthice, sept jours avant les calendes de mars, le jour du grand sabbat, à la huitième heure. Il fut fait prisonnier par Hérode, sous le pontificat do Philippe de Tralles. Statius Quadratus était proconsul de la province d'Asie et Notre-Seigneur Jésus-Christ régnait dans tous les siècles, à

qui soit gloire, honneur, majesté, royauté éternelle pendant toutes les générations. Amen !

Nous vous en prions, mes frères, allez, marchez dans la parole évangélique de Jésus-Christ, avec qui gloire soit au

Père et au Saint-Esprit à cause du salut des saints qu'il a appelés, comme il a accordé le martyre au bienheureux Polycarpe. Puissions-nous à sa suite parvenir dans le royaume de Jésus-Christ!

Caius a écrit tout ceci d'après la copie qui appartenait à Irénée, disciple de Polycarpe, avec qui il vécut longtemps

Moi Socrate, Corinthien, j'ai transcrit sur la copie de Caius. La grâce pour tous.

Et moi Pione, j'ai écrit tout ceci d'après l'exemplaire qui vient d'être ainsi signalé. Je l'avais cherché, mais le bienheureux Polycarpe m'en fit révélation comme je le dirai ailleurs. J'ai recueilli ces faits dont le temps avait presque amené la disparition, afin que Notre-Seigneur Jésus-Christ me réunisse moi aussi avec ses élus dans son royaume céleste. A lui, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire dans les siècles des siècles. Amen.

 

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LES ACTES DE CAMPOS, PAPYLOS ET AGATHONICÉ. A PERGAME, SOUS MARC-AURÈLE

 

Carpos était évêque, sans doute de Pergame; Papylos, diacre de Thyatire; Agathonicé était une femme de qualité que les gens de Pergame tenaient en considération. On ne connaît pas avec exactitude le nom du proconsul dont parlent les actes, si ce fut Optimus ou son successeur Valerius ou Valerianus, mais le martyre eut lieu sous le règne de Marc-Aurèle. Les actes, longtemps conservés, vinrent entre les mains de l'historien Eusèbe. lls avaient disparu depuis lors, on les a retrouvés il y a quelques années seulement; ils sont de tous points excellents.

 

EUSEBE, Hist. Eccl., l. IV, c. 15. — ACT. SS., avril, t. II, p. 120-6. — AUBÉ, dans Revue archéologique, décembre 1881, p. 350, reproduit dans LE MÊME, l’Eglise et l'Etat dans la seconde moitié du III° siècle (1885), p. 499 et suiv. — DUCHESNE dans Bulletin critique (mai 1881), p. 471. — P. ALLARD t. II, p. 398 et suiv. — HARNACK, dans Texte und Untersuchungen, III, 3, 4 (1888), p. 433-66. — ZAHN, Forschungen des Gesell. des Kanons, I, 279 — LIGHTFOOT, Apost. Fathers, 1, 615 et suiv. Diction. of Christian biography, art : Carpus. — RAMSAY,     The Church in the Roman Empire before 170, pp. 202, 249, 379, 391 n, 399 n, 433, 434 n, 435.

 

 

ACTES DE CARPOS, PAPYLOS ET AGATHONICÉ

 

Pendant le séjour du proconsul d'Asie à Pergame, on lui amena Carpos et Papylos,

 

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Le proconsul s'assit et commença l'interrogatoire : « Ton nom?

— Mon nom est Chrétien, c'est le plus beau ; mais dans le monde c'est Carpos.

— Tu connais les ordres des empereurs en vertu desquels

vous devez sacrifier aux dieux tout-puissants. Approche donc et sacrifie.

— Je suis chrétien. J'adore le Christ Fils de Dieu, qui, de notre temps, est venu sur la terre et nous a délivrés des pièges du diable. Je ne sacrifie pas. Agis comme bon te semblera. Je ne puis sacrifier aux simulacres abjects des démons dont les adorateurs se font les semblables. De même que ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité se rendent semblables au Dieu de gloire, partagent son immortalité et participent par le Verbe à la vie éternelle, ainsi ceux qui adorent ces simulacres se rendent aussi vains que les démons et dignes de leur compagnie dans l'enfer. Un juste jugement les y retient.

Tu sais maintenant pourquoi je ne sacrifie pas. — Assez de sottises, sacrifiez.

— Aux dieux qui n'ont fait ni le ciel ni la terre? dit Carpus en riant.

— Sacrifiez, l'empereur le veut.

— Les vivants ne sacrifient pas aux morts.

— Alors, tu crois que ces dieux sont morts ?

— Veux-tu m'écouter ? Ces dieux n'ont-ils pas en leur temps été des hommes mortels? Cesse de les adorer, et tu verras qu'ils ne sont rien, qu'ils sont faits de matériaux périssables et que le temps détruira.

Notre Dieu à nous, qui échappe à la limite du temps et qui a fait le temps, échappe à la corruption ; il est éternel et immuable, on ne peut lui ajouter ni lui retrancher quoi que ce soit. Ces dieux, au contraire, sont de fabrication humaine et le temps en vient à bout. Quant au témoignage des oracles, qu'il ne compte pas pour toi. Dès le commencement

 

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le diable, déchu du sommet de sa gloire, inspiré par sa perversité, porte envie à l'amour de Dieu pour l'homme. Foulé aux pieds par les saints, il combat contre eux, leur fait la guerre, les tient en haleine et l'annonce à

ses compagnons.

De même, étant plus ancien que nous, il prévoit ce qui nous arrive quotidiennement, et il lui est facile de prédire le mal qu'il compte nous faire. Dieu lui-même nous apprend qu'il fait le mal et — dans la mesure où Dieu le lui permet — il nous tente, s'efforçant de nous détourner de la piété. Sois bien assuré que tu croupis dans une profonde erreur.

— Comme je savais que tu allais accumuler les sottises, je t'ai poussé à des injures envers les dieux et envers les princes. Min que cela ne recommence plus, sacrifie, ou qu'as-tu à dire ?

— Impossible ; je ne l'ai jamais fait. »

Sur-le-champ on le suspendit et on commença de l'écorcher avec des ongles de fer. « Je suis chrétien », criait Carpos, jusqu'au moment où, s'évanouissant dans l'excès de la souffrance, il perdit la voix.

Le proconsul le laissa et se tourna vers Papylos :

— Tu es sénateur ?

— Je suis citoyen.

— D'où?

— De Thyatire.

— As-tu des enfants ?

— Beaucoup, grâce à Dieu. »

Une voix dans la foule : « Ce sont les chrétiens qu'il nomme ses enfants. »

Le proconsul : « Pourquoi mentir et me dire que tu as des enfants ?

— Apprends que je ne mens pas, je dis la vérité. Dans chaque province, dans chaque ville, j'ai des enfants en Dieu.

— Sacrifie ou qu'as-tu à dire ?

 

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— Je sers Dieu depuis ma première enfance, je n'ai jamais sacrifié aux idoles. Je suis chrétien, je n'en dirai pas plus. D'ailleurs je n'ai rien de meilleur ni de plus agréable à dire. »

Suspendu à son tour, il lassa trois bourreaux armés des ongles de fer. Loin de perdre connaissance, il semblait redoubler de vigueur. A cette vue, le proconsul ordonna de les brûler vifs. Aussitôt on se mit en route pour l'amphithéâtre.

Papylos fut d'abord attaché au poteau, puis on le dressa debout, mais à peine le feu avait-il été allumé, que le martyr rendit l'âme dans une douce prière.

Tandis qu'on liait Carpos au poteau, il se mit à rire. Bourreaux et spectateurs demeurèrent stupéfaits. « Pourquoi ris-tu ? dirent-ils.

— J'ai vu la gloire du Seigneur et je me suis réjoui, me voilà maintenant délivré de vous et de vos crimes. »

Au soldat qui rangeait le bois du bûcher, Carpos, déjà dressé en l'air, dit ces mots : « Nous sommes nés d'une même mère, Eve, nous avons une chair semblable, mais quand nous fixerons les yeux sur le tribunal suprême, nous supporterons tout. »

On alluma le feu, Carpos se mit à prier : « Sois béni, Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui as daigné me faire, moi pécheur, compagnon de ton héritage.» Puis il mourut.

Parmi les spectateurs, une femme nommée Agathonicé avait vu la gloire du Seigneur dont parlait Carpos (quelques instants auparavant) ; comprenant l'appel divin, elle dit à haute voix : « Moi aussi j'ai aperçu le glorieux festin. il faut que je m'y assoie et que j'y prenne part. »

On lui cria de tous côtés : « Aie pitié de ton enfant.

— Dieu, qui veille sur tous, la gardera. Je le confie à Celui pour qui je suis (1).»

 

1. Il y a ici évidemment une lacune dans les actes.

 

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Elle enleva son vêtement et toute joyeuse, monta dans le bûcher.

On s'apitoyait autour d'elle : C'est une cruauté, c’est une injustice.

Mais elle, dès qu'elle sentit la flamme courir sur son corps, cria à trois reprises :

« Seigneur, Seigneur, Seigneur, aidez-moi, je me suis réfugiée près de vous. »

Puis elle rendit l'esprit. Son corps acheva de brûler avec les deux autres.

Les fidèles dérobèrent les reliques et les mirent en lieu sûr pour la gloire du Christ et l'honneur de ses saints.

Au Père, au Fils, au Saint-Esprit gloire et puissance dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

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LE MARTYRE DE SAINT PTOLÉMÉE ET DE SES COMPAGNONS. A ROME, L'AN 160

 

Saint Justin entame sa deuxième Apologie par le récit d'un petit drame domestique qui rentre dans notre sujet. Les personnages appartiennent tous à la bourgeoisie, et l'épisode n'en est que plus curieux par la lumière qu'il jette sur cette classe intermédiaire, moins oonnue de nous, car d'ordinaire les littérateurs contemporains préfèrent choisir des modèles d'un relief bien marqué, parmi les grands ou dans les basses couches de l'humus populaire. La tragédie bourgeoise rapportée par l'apologiste fait partie d'un écrit dont e l'authenticité a été mise en doute pour des raisons insuffisantes ».

 

Voyez Dom MARAN, Opp. Justini, Apol. II, 2, et OTTO, Corp. Apologet., vol. I. — EUSÈBE, Hist. eccl., IV, 17. — DODWEL, Dissert. Cyprian., XI, 33. — Il faut probablement (voy. les § 2 et 15 de l'Apologie) rapporter cet écrit au règne d'Antonin, ceci est d'accord avec le cursus honorum de Lollius Urbicus (NOEL DES VERGERS, Essai sur Marc-Aurèle, p. 54. AUBÉ, Saint Justin, p. 30-33, 68 et suiv. ; CAVEDONI, Cenni (1855 et 1858), Sentenza diffinitiva (1856) ; BORGHESI, Oeuvres, VIII, p. 585 et suiv., voyez aussi 503 et suiv.) — RENAN, Origines du Christianisme, t. VII, p. 486, note. — P. ALLARD, Hist. des Perséc., t. I, p. 318 et suiv. — HARNACK, Gesch. der altchr. Litt., I, n, 99 et suiv. — BARDENHEWER, Patrologie (éd. all.), p. 98, donne une bibliographie copieuse que l'on peut compléter avec KRUGER, Grundriss der Theolog. Wissensch., p. 65. — BATIFFOL, La littérature grecque, p. 95 et suiv., et les répertoires CHEVALIER et RICHARDSON. — LIGHTFOOT, Ignatius,I, p. 509, propose la date 155-160, en s'appuyant sur BORGHESI,

 

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t. VIII, mais dans le dernier volume des oeuvres complètes (1884), BORGHESI incline vers une date plus ancienne. — RAMSAY, The Church in the roman Empire, 152.

 

LE MARTYRE DE SAINT PTOLÉMÉE

 

Il y avait à Rome une femme qui avait vécu avec son mari dans une honteuse débauche. Mais elle reçut la doctrine du Christ et renonça à ses désordres ; elle devint modeste et entreprit de persuader à son mari de vivre d'une manière plus réglée. Elle lui parlait de la doctrine de Jésus-Christ, et lui montrait dans l'avenir les feux éternels réservés à ceux qui déshonorent leur corps par des souillures que la raison condamne. Mais cet homme, sourd aux sages conseils de sa femme, continuait à rechercher des plaisirs illégitimes.

Sa femme résolut donc de se séparer de lui, mais soucieuse de l'autorité de son père et de ses parents, qui lui conseillaient de prendre patience, dans l'espoir qu'il se produirait quelque changement chez son mari, elle y consentit avec répugnance. Mais enfin, ayant appris que, dans un voyage qu'il avait fait à Alexandrie, il s'était jeté dans des désordres encore plus révoltants, elle craignit que si elle demeurait plus longtemps avec lui, elle ne se rendît complice de ses crimes ; elle lui envoya des lettres de divorce et s'éloigna du domicile conjugal, Alors cet homme, qui aurait dû se réjouir de voir sa femme, qui avait renoncé aux excès d'autrefois, s'efforcer de l'en retirer lui-même, au lieu de respecter l'action en divorce, il l'accusa d'être chrétienne. Elle eut d'abord recours à la justice de l'empereur ; elle lui présenta une requête, sollicitant la liquidation de ses affaires domestiques et promettant de répondre ensuite à l'accusation qu'on avait intentée contre elle ; ce qui lui fut accordé. Son mari, ne pouvant plus rien contre elle, tourna sa haine contre un nommé Ptolémée,

 

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qui avait donné à cette femme les premiers enseignements de notre religion. Il obtint, d'un centurion de ses amis, de s'en saisir et de ne l'interroger que sur un seul chef, savoir s'il est chrétien. Ptolémée, homme loyal et dont l'âme candide ne pouvait souffrir le moindre déguisement, répondit sans hésiter qu'il était chrétien. Là-dessus le centurion le traita avec une extrême dureté et le retint longtemps dans une obscure prison. Enfin, Ptolémée comparut devant le préfet Urbicius, qui ne lui demanda que cette seule chose, s'il était chrétien. Lui, qui était persuadé que la doctrine de Jésus-Christ est une source féconde de toute sorte de biens, répondit pour la seconde fois qu'il était chrétien. Au reste, quiconque désavoue la religion chrétienne ne le peut faire que par deux motifs : ou parce qu'il la croit indigne de lui, ou parce que ses moeurs le rendent indigne d'elle. Or, ni l'un ni l'autre de ces motifs ne peut agir sur un véritable chrétien.

Comme on conduisait Ptolémée au supplice, Lucius, qui était chrétien comme lui, fut touché d'un jugement si inique; il alla aussitôt trouver Urbicius : « Quelle est donc cette justice, lui dit-il en l'abordant, qui te fait condamner un homme à perdre la vie, parce qu'il porte un nom qui t'est odieux ? Quoi ! sans être ni adultère, ni homicide, ni ravisseur du bien d'autrui, ni coupable d'aucun crime! Un pareil jugement est indigne de l'empereur, du philosophe fils de César et du Sénat.

— Tu m'as bien l'air d'être un chrétien toi aussi, dit le préfet.

— Oui, dit Lucius.

Le préfet l'envoya au supplice. « Je rends grâces de ce qu'on m'ôte au plus méchant de tous les maîtres, pour rue donner au meilleur de tous les Pères et au Roi du ciel. » Un troisième chrétien étant survenu partagea la mort des deux premiers.

 

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LE MARTYRE DE SAINT JUSTIN. A ROME, EN L'ANNÉE 163

 

Saint Justin, qui faisait profession de philosophie, adressa aux empereurs deux Apologies pour les chrétiens. Non seulement il établissait l'innocence de ses coreligionnaires, mais il s'attaquait à leurs contradicteurs. Cette polémique lui attira la haine d'un groupe de lettrés qui dominaient alors sans contrôle le inonde des beaux esprits et qui, embarrassés par l'argumentation de leurs adversaires, « n'avaient pas toujours la force de se mettre au-dessus des jugements d'un peuple ignorant et passionné » (II Apol., 12) ; ainsi ils remettaient la cause aux soins des licteurs. « Je m'attends, écrit saint Justin, à me voir quelque jour dénoncé et mis aux fers, à l'instigation de quelques-uns de ceux que l'on appelle philosophes, peut-être à l'instigation de Crescent. » Celui-ci, d'ailleurs, laissait prévoir cet excès lorsqu'il menaçait ses"adversaires de les traduire un jour devant les tribunaux, comme coupables « d'athéisme et d'impieté ». Ce fut ce qui arriva. Quand il fut à bout de raisons, il dénonça son contradicteur. La date de ce supplice a été contestée sans raison sérieuse, elle résulte avec certitude des indications fournies par les Actes, qui disent que Justin fut condamné par le préfet Rustique, lequel fut préfet de Rome en 163, c'est-à-dire dans la seconde année de Marc-Aurèle, qui ne s'éloigna pas de Rome pendant toute cette année.

 

ACT. SS., avril, II, 104-119. — RUINANT, Act. sinc. (1689), p. 38 et suiv. GALLANDI, Bibl. vet. patr. (1765), I, 19. — OTTO, Corp. Apologet., III (1879), 266—78, voy. XLVI-L. —MIGNE, Patr. graec., VI (1857), 1563-72. — Pour la bibliographie, voyez CHEVALIER, ouvr. cité, et RICHARDSON, ouvr. cité, p. 26. — P. ALLARD, Hist. des

 

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Perséc., t. I, p. 365. — DUCHESNE, Etude sur le Liber Pontificalis, p. 192; Le Liber Pontificalis, introduction, p. ci. — RENAN, Origines du Christianisme, t. VI, p. 480 et suiv., 491-492.

 

ACTES DE SAINT JUSTIN, PHILOSOPHIE, ET DE SES COMPAGNONS

 

Justin et ceux qui demeuraient avec lui furent amenés au préfet de Rome, Rustique. Dès qu'ils furent devant le tribunal, Rustique dit à Justin : « Soumets-toi aux dieux et obéis aux empereurs. »

Justin répondit : « Personne ne peut être blâmé ou con-damné pour avoir suivi les lois de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

Rustique : « Quelle science étudies-tu ?

— J'ai successivement étudié toutes les sciences. J'ai fini par m'arrêter à la doctrine des chrétiens, bien qu'elle déplaise à ceux qui sont entraînés par l'erreur.

— Et voilà, malheureux, la science que tu aimes?

— Eh ! oui. Je suis les chrétiens parce qu'ils possèdent la vraie doctrine.

— Quelle est cette doctrine ?

— C'est la doctrine que les chrétiens suivent religieusement, et la voici : « Croire en un seul Dieu, créateur de « toutes les choses visibles et invisibles. Confesser Jésus-Christ, Fils de Dieu, autrefois prédit par les prophètes, juge futur du genre humain, messager du salut, maître pour tous ceux qui veulent bien se laisser enseigner par lui. Moi, homme débile, je suis trop faible pour pouvoir parler dignement de sa divinité infinie ; c'est l'oeuvre des prophètes. Depuis des siècles, par l'inspiration d'en haut, ils ont annoncé la venue dans le monde de Celui que j'ai appelé le Fils de Dieu. »

Le préfet demanda en quel lieu les chrétiens s'assemblaient.

 

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« Là où ils peuvent le faire », répondit Justin. « Crois-tu, continua-t-il, que nous nous rassemblons tous dans un même lieu ? Pas le moins du monde. Le Dieu des chrétiens n'est pas enfermé quelque part; invisible, il remplit le ciel et la terre, en tous lieux ses fidèles l'adorent et le louent.

— Allons, dis-moi le lieu de vos réunions et où tu rassembles tes disciples.

— J'ai demeuré jusqu'à ce jour près de la maison d'un nommé Martin, à côté des Thermes de Timothée. C'est la seconde fois que je viens à Rome, et je n'y connais pas d'autre demeure que celle-là. Tous ceux qui ont voulu venir m'y trouver, je leur ai fait part de la vraie doctrine.

— Tu es donc chrétien ?

— Oui, je suis chrétien. »

Le préfet à Chariton : « Es-tu chrétien, toi aussi? Avec l'aide de Dieu je le suis. »

Le préfet dit à Charita : « Suis-tu aussi la foi de Christ? » Elle répondit : « Par la grâce de Dieu, moi aussi, je suis chrétienne. »

Rustique à Evelpiste : « Et toi, qui es-tu?

— Je suis esclave de César; mais, chrétien, j'ai reçu du Christ la liberté ; par ses bienfaits, par sa grâce, j'ai la même espérance que ceux-ci. »

Rustique à Hiérax : « Es-tu chrétien ?

— Assurément, je suis chrétien; j'aime et j'adore le même Dieu que ceux-ci. »

Rustique : « Est-ce Justin qui vous a rendus chrétiens ? » Hiérax : « J'ai toujours été chrétien et je le serai toujours. »

Paeon se leva et dit : « Moi aussi, je suis chrétien. » Le préfet : «Qui t'a instruit? »

Paeon : « Je tiens de mes parents cette bonne doctrine. »

Evelpiste reprit : « Moi j'écoutais avec grand plaisir les leçons de Justin, mais j'avais appris de mes parents la religion chrétienne.

 

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Le préfet lui dit : « Où sont tes parents ? »

Evelpiste : « En Cappadoce. »

Le préfet à Hiérax : « Et toi, de quel pays sont tes parents ? »

Hiérax : « Notre vrai père, c'est le Christ, et notre mère, la foi, par laquelle nous croyons en lui; mes parents selon la chair sont morts. Du reste, je fus amené ici d'Iconium en Phrygie. »

Le préfet dit à Libérien : « Comment t'appelles-tu? Es-tu chrétien, toi aussi, et impie envers les dieux? »

Libérien : « Je suis chrétien, j'aime et j'adore le vrai Dieu. »

Le préfet revint à Justin : « Ecoute-moi, toi que l'on dit éloquent, et qui crois posséder la doctrine véritable; si je te fais fouetter, puis décapiter, croiras-tu que tu doives ensuite monter au ciel. »

Justin dit : « J'espère recevoir la récompense destinée à ceux qui gardent les commandements du Christ si je souffre les supplices que tu m'annonces. Je sais que ceux qui auront vécu de la sorte, conserveront la faveur divine jusqu'à la consommation du monde. »

Rustique : « Tu penses donc que tu monteras au ciel, pour y recevoir une récompense?

— Je ne le pense pas, je le sais, et j'en suis si assuré que je n'en doute d'aucune façon.

— Au fait ; approchez et tous ensemble sacrifiez aux dieux. »

Justin : « Personne, dans son bon sens, n'abandonne la piété pour l'erreur.

— Si vous n'obéissez pas à nos ordres, vous serez torturés sans merci.

Justin : « C'est là notre plus vif désir, souffrir à cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ et être sauvés. De la sorte nous nous présenterons assurés et tranquilles au terrible tribunal de notre même Dieu et Sauveur, où, selon l'ordre divin, le monde entier passera. »

 

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Tous ensemble : « Fais vite ce que tu veux, nous sommes chrétiens et nous ne sacrifions pas aux idoles. »

Là-dessus le préfet rendit la sentence : « Que ceux qui n'ont pas voulu sacrifier aux dieux et obéir aux ordres de l'empereur soient fouettés et emmenés pour subir la peine capitale, conformément aux lois. »

En conséquence, les saints martyrs, glorifiant Dieu, furent conduits au lieu ordinaire des exécutions, et après la flagellation ils furent décapités, consommant ainsi le martyre dans la confession du Christ.

Quelques fidèles enlevèrent leurs corps secrètement et, les placèrent dans un lieu convenable, soutenus par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui revient la gloire dans les siècles des siècles. Amen.