LES MARTYRS

TOME II

LE TROISIÈME SIÈCLE

DIOCLÉTIEN

 

 

Recueil de pièces authentiques sur les martre depuis les origines du christianisme jusqu'au XXe siècle

TRADUITES ET PUBLIÉES

Par le B. P. DOM H. LECLERCQ

Moine bénédictin de Saint-Michel de Farnborough

 

 

Imprimi potest

FR. FERDINANDUS CABROL,

Abbas Sancti Michaelis Farnborough.

Die 15 Martii 1903.

 

Imprimatur.

Pictavii, die 24 Martii 1903.

+ HENRICUS, Ep. Pictaviensis.

 

LES MARTYRS

TOME II

LE TROISIÈME SIÈCLE

DIOCLÉTIEN

PRÉFACE

LÉGENDE DE THÉODOTE D'ANCYRE.

LES CHRÉTIENS CONDAMNÉS AUX MINES

1. — De la condamnation aux mines.

II. — Du régime des mines et des forçats.

III. — Du rang hiérarchique des condamnés aux mines.

IV. — De quelques reliques des condamnés aux mines.

COMMENT LE CHRISTIANISME FUT ENVISAGÉ DANS L'EMPIRE ROMAIN

I

II

III

IV

V

VI

MARTYRE DE SAINTE APOLLINE ET DE QUELQUES AUTRES A ALEXANDRIE, EN 249 ET 250

FRAGMENTS D'UNE LETTRE DE SAINT DENYS, ÉVÊQUE D'ALEXANDRIE, A FABIEN D'ANTIOCHE, SUR LE MARTYRE DE SAINTE APOLLINE, ET DE PLUSIEURS AUTRES, A ALEXANDRIE.

LA PERSÉCUTION DE DÈCE A ALEXANDRIE,VERS 250.

FRAGMENT D'UNE LETTRE DE SAINT DENYS, DANS LAQUELLE IL FAIT LE RÉCIT DE CE QUI LUI ÉTAIT ARRIVÉ DURANT LA PERSÉCUTION DE DÈCE.

FRAGMENT D'UNE AUTRE LETTRE DE SAINT DENYS, ADRESSÉE A DOMITIEN ET A DIDYME, SUR LE MÊME SUJET.

AUTRE FRAGMENT D'UNE TROISIÈME LETTRE DE SAINT DENYS D'ALEXANDRIE, SUR LA PERSÉCUTION DE VALÉRIEN.

PASSION DE SAINT PIONE ET DE SES COMPAGNONS, A SMYRNE, LE 12 MARS 250.

PASSION DE SAINT PIONE.

ACTES DU PROCÈS DE SAINT ACACE, ÉVÊQUE D’ANTIOCHE DE PISIDIE, EN 250.

ACTES DU PROCÈS DE SAINT AGACE, ÉVÊQUE ET MARTYR.

ACTES DE SAINT MAXIME, A ÈPHÈSE OU A LAMPSAQUE, L'AN 250.

LES ACTES DE SAINT MAXIME.

PASSION DES SAINTS LUCIEN ET MARCIEN, A NICOMÉDIE, PENDANT L'HIVER DE L'AN 2550-251.

ACTES DU MARTYRE DES SAINTS LUCIEN ET MARCIEN.

LES ACTES DE SAINT CYPRIEN, ÉVÊQUE, A CARTHAGE, L'AN 258.

LES ACTES PROCONSULAIRES DU MARTYRE DE THASCIUS CAECILIUS CYPRIEN.

LE MARTYRE DE SAINT FRUCTUEUX, ÉVÊQUE A TARRAGONE, LE 21 JANVIER DE L'ANNÉE 259.

ACTES DES SAINTS MARTYRS FRUCTUEUX, ÉVÊQUE DE TARRAGONE, AUGURE ET EULOGE, DIACRES.

PASSION DES SAINTS JACQUES, MARIEN ET PLUSIEURS AUTRES, A CONSTANTINE, LE 6 MAI DE L'AN 269.

LA PASSION DES SAINTS JACQUES ET MARIEN.

LA PASSION DES SAINTS MONTAN, LUCIUS ET PLUSIEURS AUTRES, A CARTHAGE, EN 259.

LA PASSION DES SAINTS MONTAN, LUCIUS ET DE LEURS COMPAGNONS.

LE MARTYRE DE SAINT NICEPHORE, A ANTIOCHE DE SYRIE, L'AN 260.

LA PASSION DE SAINT NICÉPHORE.

LES ACTES DE SAINT MAXIMILIEN, PRÈS DE CARTHAGE, EN 295.

LE MARTYRE DE SAINT MAXIMILIEN.

ACTES DE SAINT MARCEL, CENTURION, A TANGER, EN L'ANNÉE 298.

LES ACTES DE SAINT MARCEL, CENTURION.

LE MARTYRE DE SAINT CASSIEN, A TANGER, L'AN 298.

LES ACTES DE SAINT SATURNIN, ÉVÊQUE DE TOULOUSE, A TOULOUSE, EN 250.

LES ACTES DE SAINT SATURNIN.

DEUX MARTYRS DE LA PERSÉCUTION DE DÈCE, EN ÉGYPTE.

LE MARTYRE DE SAINT MARIN, SOUS-CENTURION A CÉSARÉE DE PALESTINE, L'AN 262 (2612)

LE MARTYRE DE LA LÉGION THÉBÉENNE. A AGAUNE, VERS L'AN 286.

LES ACTES DES MARTYRS D'AGAUNE.

LES ACTES DES SAINTS DIDYME ET THÉODORA, A ALEXANDRIE, L'AN 303.

LES ACTES DES SAINTS DIDYME ET TITÉODORA

LES ACTES DES SAINTS CLAUDE, ASTÈRE ET NÉON ET DES SAINTES DOMNINE ET THÉONILLE, A ÉGÉE, EN CILICIE, L'AN 303.

LE MARTYRE DES SAINTS CLAUDE, ASTÉRE ET NÉON, ET DES SAINTES DOMNINE ET THÉONILLE.

PASSION DE SAINT PROCOPE, A CÉSARÉE DE PALESTINE, LE 7 JUILLET 303

LES ACTES DU MARTYRE DE SAINT PROCOPE.

LES ACTES DE SAINT FÉLIX, ÉVÊQUE DE TIBIUCA, A VENOUSE, LE 30 AOUT 303.

LES ACTES DE SAINT FÉLIX.

LA PASSION DE SAINT SAVIN, ÉVÊQUE, A SPOLÈTE, SOUS MAXIMIEN.

LES ACTES DE SAINT SAVIN.

LE MARTYRE DE SAINT SATURNIN, DATIVE ET PLUSIEURS AUTRES. A CARTHAGE, LE 11 FÉVRIER 304.

LES ACTES DE SAINT SATURNIN, DATIVE ET LEURS COMPAGNONS

LE MARTYRE DE SAINT IRENÉE, ÉVÊQUE DE SIRMIUM, LE 25 MARS 304.

LES ACTES DE SAINT IRÉNÉE, ÉVÊQUE DE SIRMIUM EN PANNONIE.

LES ACTES DES SAINTES AGAPE, CHIONIE ET IRÈNE, A THESSALONIQUE, L'AN 304.

LES ACTES DES SAINTES AGAPE, CHIONIE ET IRÈNE

LE MARTYRE DE SAINT POLLION ET DE PLUSIEURS AUTRES. A CIBALIS, LE 28 AVRIL 304.

LA PASSION DE SAINT POLLION

LES ACTES DE SAINT EUPLE, DIACRE. A CATANE, L'AN 304.

LES ACTES DE SAINT EUPLE

LE MARTYRE DE SAINT PHILIPPE, ÉVÊQUE D'HÉRACLÉE. L'AN 304.

LES ACTES DE SAINT PHILIPPE D'HÉRACLÉE.

LE MARTYRE DES SAINTS TARAQUE, PROBE ET ANDRONIC, A ANAZARBE, L'AN 304.

LES ACTES DES SAINTS MARTYRS TARAQUE, PROBE ET ANDRONIC.

LE MARTYRE DE SAINTE CRISPINE, A THÉBESTE, LE 5 DÉCEMBRE DE L’AN 304.

LES ACTES DE SAINTE CRISPINE.

LES ACTES DES SAINTS PHILÉE ET PHILOROME, A ALEXANDRIE, L'AN 306.

LES ACTES DES SAINTS PHILÉE ET PHILOROME.

M. PASSION DE SAINT SÉRÈNE, JARDINIER, A SIRMIUM, L'AN 307 (?)

LA PASSION DE SAINT SÉRÈNE.

ACTES D'UN MARTYR INCONNU, EN ÉGYPTE ? SOUS DIOCLÉTIEN

ACTES DU MARTYR

LE MARTYRE DE HABIB, DIACRE D'EDESSE. A ÉDESSE, EN MÉSOPOTAMIE, L'AN 309.

LE MARTYRE DU DIACRE HABIB.

LE MARTYRE DE SAINT QUIRIN, ÉVÊQUE DE SCISCIA, A SABARIE EN PANNONIE, L'AN 310.

LA PASSION DE SAINT QUIRIN.

LE MARTYRE DE SAINT PIERRE BALSAME, A CÉSARÉE, LE 11 JANVIER 311.

LA PASSION DE SAINT PIERRE BALSAME.

TABLEAU DE LA PERSÉCUTION DE DIOCLÉTIEN ET MAXIMIEN, EN ORIENT, DE 303 A 310.

NOTE SUR LES ÉCRITS DE L HISTORIEN EUSÈBE TOUCHANT

LES MARTYRS DE LA PALESTINE

LA PASSION DES QUARANTE MARTYRS, A SÉBASTE, L'AN 320

LES ACTES DES QUARANTE MARTYRS.

LE TESTAMENT DES QUARANTE MARTYRS DE SÉBASTE

TESTAMENT DES XL MARTYRS DE SÉBASTE.

APPENDICE — RÉDACTIONS POSTÉRIEURES ET PIÈCES NON HISTORIQUES (1)

LES ACTES DES SEPT MARTYRS DE SAMOSATE: HIPPARQUE, PHILOTHÉE, JACQUES, PARAGRUS, HABIB, ROMAIN ET LOLLIEN.

LE MARTYRE DE STRATONICE ET DE SÉLEUCUS. A CYZIQUE, EN MYSIE, EN L'ANNÉE 297.

LES ACTES DE SAINT JULES, VÉTÉRAN, A DUROSTORE, EN MÉSIE, L’AN 302.

PASSION DE SAINT JULES, VÉTÉRAN.

LE MARTYRE DES SAINTS MARCIEN ET NICANDRE, SOLDATS EN MÉSIE, L'AN 302.

LES ACTES DE SAINT DASIUS, A DUROSTORE, LE 20 NOVEMBRE DE L'AN 303.

LES ACTES DE SAINT DASIUS.

LE MARTYRE DE SAINT GENÈS, COMÉDIEN. L'AN 303.

LES ACTES DE SAINT GENÈS.

PASSION DES SAINTS DONATIEN ET ROGATIEN A NANTES, VERS L'AN 303.

MARTYRE. DE SAINT VINCENT, DIACRE DE SARAGOSSE. A VALENCE, LE 22 JANVIER 304.

PASSION DE SAINT VINCENT, DIACRE.

LES ACTES DU MARTYRE DE SAINTE AFRA. A AUGSBOURG, en 304.

LE MARTYRE DE SAINTE AFRA, PÉNITENTE.

LE MARTYRE DE SAINT TIMOTHÉE, LECTEUR ET DE MAURE, SA FEMME EN ÉGYPTE, VERS L'AN 304.

LES ACTES DE SAINT TIMOTHÉE, LECTEUR, ET DE SAINTE MAURE, SON ÉPOUSE.

LE MARTYRE DE SAINTE AGNÈS, VIERGE. A ROME, LE 21 JANVIER 305.

ÉLOGE DE SAINTE AGNÈS PAR SAINT AMBROISE.

HYMME DE PRUDENCE SUR LE MARTYRE DE SAINTE AGNÈS.

LE MARTYRE DE SAINT CYR ET DE JULITTE, SA MÈRE. A TARSE, EN CILICIE, VERS 306.

MARTYRE DE SAINT CYR ET DE SAINTE JULITTE

PASSION DES SAINTS JEAN ET SIMÉON DE TCHÉNÉMOULOS

LE MARTYRE DES SAINTES HRIPSIMIENNES. VAGHARSCHABAD (ARMÉNIE), LES 26 ET 27 DU MOIS D'HORI.

LE MARTYRE DES SAINTES HRIPSIMIENNES.

ADDITIONS ET CORRECTIONS

TABLE DES MATIÈRES

 

 

PRÉFACE

 

Notre premier volume était consacré aux martyrs des deux premiers siècles. Dans le second, nous donnons les passions du IIIe siècle et celles de la grande persécution de Dioclétien.

Les réflexions et les renseignements, qui servaient d'introduction au précédent volume peuvent s'appliquer aussi bien à celui-ci, car le régime politiques, la procédure, les détails du jugement, de la condamnation et die la mort sont les mêmes. Nous donnerons seulement en plus une étude sur les condamnés ad metalla, qui furent plus nombreux au lue siècle. et surtout durant la persécution de Dioclétien. Pour n'être pas sanglant, le martyre de ces obscurs chrétiens n'en fut que plus long et plus douloureux.

Nous ne répéterons pas ce que nous disions dans cette introduction et qui n'a pas été très bien compris par quelques-uns, ou peut-être pas assez clairement expliqué par nous. Afin que l'autorité de cette collection soit plus grande, nous en avons écarté un certain nombre de pièces qui ne nous semblent pas présenter des garanties suffisantes d'authenticité. Libre à d'autres de se montrer moins sévères, c'est affaire d'appréciation.

Pour prévenir tout malentendu, nous répéterons que

 

VI

 

dire de certains actes qu'ils sont interpolés, ce n'est pas rejeter du même coup l'existence ou le martyre d'un saint. Prenons pour exemple sainte Cécile ; nous ne pensons pas qu'un seul historien admette aujourd'hui l'authenticité de ses actes; on peut s'en rapporter là-dessus à son plus illustre historien, Dom Guéranger. Mais ce n'est pas à dire que l'existence ou le martyre de la sainte patricienne, ni même que certains éléments de son procès ne soient pas authentiques. Ainsi des autres. En les admettant en appendice, nous avons bien pensé laisser entendre qu'à notre avis ils renfermaient' bien des traits véridiques et pouvaient servir à l'édification du lecteur. Il nous semble, du reste, que l'accueil fait à cette collection dans les revues les plus sérieuses comme les Analecta bollandiana (1), la Revue des Questions historiques (2), l'Ami du Clergé (3), la Revue du Clergé français (4), le Canoniste contemporain (5), la Revue historique(6), les Études des Pères Jésuites (7), la Revue de l'Instruction publique en Belgique (8), etc., est une preuve que ces principes de critique n'ont pas été jugés trop rigoureux.

On pourra, en outre, constater, quand on le voudra, que l'Église, en ces matières de légendes et d'actes des saints, ouvre elle-même la porte aux corrections et aux amendements. On sait que Sa Sainteté le Pape Léon XIII a fait

 

1. Tome XXI, p. 204, année 1902.

2. 1er avril 1902.

3. 18 sept. 1902.

4. 15 juillet 1902.

5. Avril 1902, p. 253.

6. Tome LXXIX, juillet-août 1902, p. 341-342.

7. 5 mars 1902, p. 627, et 20 sept. 1902, p. 808-814.

8. Tome XLV, 1902, p. 249

 

VII

 

retoucher et corriger à fond quelques-unes des légendes du bréviaire. Ses prédécesseurs firent de même ; on peut s'en assurer par l'étude de l'histoire du bréviaire (1). Et la commission historico-liturgique, récemment établie à Rome, a surtout pour but cette revision.

Il nous paraissait donc juste de donner une place à part aux actes qui défient la critique et sont admis même par les plus sévères. Notre but, nous le dirons encore, est de ramener le public, surtout le public catholique, à la lecture et à l'étude des actes des martyrs. Tous y trouveraient, nous en sommes convaincu, de grandes et utiles leçons: Pour les fidèles il est à peine besoin de le dire, l'exemple des martyrs les encouragera à supporter les épreuves de cette vie, et à lutter vaillamment contre leurs adversaires. Que sont leurs combats et leurs difficultés à côté de ceux des grands martyrs du IIIe siècle, un Cyprien, un Pionius, un Vincent, une Agnès? Mais surtout il leur sera une démonstration de l'opération de Dieu dans l'âme de ses fidèles, du secours surnaturel qui vient fortifier leur faiblesse, de la grâce de l'Esprit-Saint qui habite en eux, de la toute-puissance de la prière.

Mais en dehors de ce cercle malheureusement trop restreint, nous voudrions convier à cette lecture mime ceux qui, indifférents ou hostiles, pourraient y trouver, à défaut d'une lumière surnaturelle qu'ils ne cherchent pas, et qui peut-être les cherche, des pages d'une richesse

 

1. Cf. en particulier BATIFFOL, Hist. du bréviaire romain, Paris, 1893, surtout le ch. VI, et Dom SUIBERT BAUMER, Gesch. der romischen Breviers, Fribourg-en-Brisgau; Dom G. MORIN, Les leçons apocryphes de bréviaire romain, Revue Bénédictine de Maredsous, juin 1891, p 260-281.

 

VIII

 

incomparable au point de vue de la psychologie historique, de l'esthétique, de la littérature ou même de l'art chrétien.

Le lecteur me permettra de mettre sous ses yeux un récit tout à fait curieux, qui a parfois les allures d'une idylle ancienne, mais qui contient aussi les actes d'un martyr. C'est la légende d'un cabaretier d'Ancyre en Galatie, nommé Théodote, rédigée. par un contemporain. Je vais la résumer ici (1).

 

LÉGENDE DE THÉODOTE D'ANCYRE.

 

Théotecne avait obtenu le gouvernement de Galatie. C'était un débauché, cruel par instinct, méchant par nature ; de plus, il était apostat. Il devait sa place à sa réputation de méchanceté et s'était engagé à procurer l'abjuration de ses anciens coreligionnaires. Avant son arrivée, la terreur de son nom dépeupla les Églises les fugitifs remplirent les solitudes et couvrirent les sommets des montagnes. Ses courriers, qui le précédaient, répandaient des menaces de plus en plus précises jusqu'à ce que l'on connût le texte de la commission qui donnait au gouverneur les plus larges pouvoirs. Les églises seraient démolies, les prêtres et les fidèles mis ne demeure de sacrifier aux idoles. Les obstinés seraient mis en prison ainsi que leurs famille, et leur supplice abandonné à l'arbitraire du président en outre, leurs biens étaient confisqués au profit du trésor. Pendant ce temps la province était livrée à l'abandon. Tandis que les chrétiens les plus en vue étaient arrêtés et mis en prison, des bandes envahissaient les maisons qu'elles pillaient ; toute résistance, une simple plainte contre ces violences, constituaient le crime de rébellion. Les chrétiens se tenaient cachés, les chrétiennes s'attendaient aux pires outrages. Des calomnies et des trahisons achevaient

 

1. Cf. Pio Passau DE CAVALIERI, I martiri di S. Theodoto d'Ancira e di S. Adriadne, dans les Studi e testi, publicazioni della bibliotheca Vaticane, fascic. 6, anno 1901.

 

IX

 

de rendre le séjour des villes insupportable. La fuite présentait d'autres périls ; dans certaines régions Ies vastes solitudes n'offraient aucune ressource pour vivre, ou bien la grossièreté des aliments qu'elles fournissaient aux fugitifs faisait préférer à ceux-ci les chances du retour dans leurs maisons.

 

Dans ces circonstances, Théodote s'ingéniait à secourir les fugitifs et les prisonniers ; il ensevelissait les cadavres des frères malgré le péril qu'on encourait pour cette action, enfin son cabaret servait de lieu de réunion à plusieurs. Son zèle ingénieux déguisait, sous prétexte d'affaires, les démarches de sa charité. Théotecne avait ordonné de souiller par des rites idolâtriques tout ce qui peut servir d'aliment, le pain et le vin surtout, afin que les chrétiens ne pussent désormais offrir l'oblation eucharistique. Théodote achetait directement ces denrées à des chrétiens et les leur revendait au fur et à mesure de leurs besoins; ainsi la maison du cabaretier servait tout à la fois de lieu de prière, d'hospice pour les voyageurs et d'église pour l'oblation du sacrifice.

Vers ce temps-là, un ami de Théodote nommé Victor fut accusé par les prêtres païens d'avoir dit qu'Apollon avait violé sa propre soeur, Diane, devant l'autel de Délos ; crime inouï que les hommes, qui n'oseraient cependant le commettre, honoraient dans celui qui s'en était souillé. On s'efforça d'obtenir l'apostasie de Victor, mais Théodote le visitait pendant la nuit et fortifiait son courage. Le martyr se montra d'abord intrépide dans la torture, les fidèles lui appliquaient déjà comme un titre son nom de Victor (vainqueur) lorsque, au dernier moment, on le vit hésiter ; il demanda un délai pour réfléchir. Aussitôt les licteurs cessèrent de le frapper, il fut ramené en prison, où il mourut de ses blessures, laissant une mémoire douteuse.

Théodote fit alors un voyage à Maltes, qui est un bourg situé à quarante milles d'Ancyre. La rivière d'Halys passe en cet endroit, où elle est fort profonde et impétueuse les bourreaux venaient d'y jeter le corps du martyr Valentin; que les gens de Médrion avaient brûlé après lui avoir fait subir de nombreux supplices. Théodote put retirer le corps du saint et alla se cacher dans une grotte ouverte à l'Orient, d'où sortait un des affluents de l'Halys, à deux stades environ de Malos.

 

X

 

Dieu permit qu'il rencontrât des frères qui, après l'avoir salué, le comblèrent d'actions de grâces comme le bienfaiteur de tous les affligés. Ils lui rappelaient en détail quelles obligations ils avaient à sa charité ; comment, arrêtés et livrés au préfet par leurs parents pour avoir renversé un autel de Diane, il les avait, avec beaucoup de peines et de dépenses, délivrés de leurs chaînes. Théodote, regardant cette rencontre comme une heureuse occasion de mérite, les pria de partager son repas avant de continuer leur route. On s'assit sur l'herbe ; car il y avait là du gazon et tout alentour des arbres chargés de fruits mêlés aux arbres des forêts. Ajoutez-y le doux parfum de mille fleurs, les joyeux accents du rossignol et de la cigale au lever de l'aurore, et les chants variés des oiseaux. Il semblait que la nature avait réuni dans ce lieu tout ce qu'elle a de splendeurs pour embellir une solitude.

Dès qu'on fut assis, le saint envoya au village voisin quelques-uns de ses compagnons, pour inviter le prêtre à venir manger avec eux et à bénir les voyageurs; quant à lui, il ne prenait jamais son repas sans qu'un prêtre l'eût béni. En entrant dans le village, ceux qu'il avait envoyés rencontrèrent un prêtre qui sortait de l' église, après la prière de l'heure de secte. Ce prêtre, les voyant harcelés par des chiens, aida à les écarter, et, saluant les étrangers, les pria, s'ils étaient chrétiens, d'entrer chez lui, afin qu'ils pussent jouir ensemble des douceurs de la charité mutuelle qui les unissait dans le Christ. Ils répondirent : « Nous sommes chrétiens ; et c'est pour nous une joie de rencontrer des frères. » Alors le prêtre murmura en souriant : « O Fronton (c'était son nom), les visions qui s'offrent à toi dans le sommeil ne t'ont jamais trompé ; mais combien celle de cette nuit est surprenante ! J'ai vu deux hommes qui vous ressemblaient et me disaient qu'ils apportaient un trésor à ce pays. Puisque c'est bien vous que j'ai vu en songe, allons, remettez-moi le trésor. »

Ils dirent: « Vrai, nous avions mieux que tous les trésors, un homme d'une vertu singulière, Théodote, que tu verras si tu veux. Mais auparavant, père, montre-nous le prêtre de ce village. » Fronton répondit : « C'est moi. Mieux vaut l'amener dans ma maison ; car il ne convient pas, dans un lieu où il y a

 

XI

 

des chrétiens, qu'on laisse un homme dans les bois. » Il vint donc trouver le saint, le salua par le baiser aine que tous les frères, et les pria de venir dans sa maison. Théodote s'en excusa, parce qu'il avait hâte de rentrer à Ancyre. « La carrière, disait-il, y est ouverte aux combats des chrétiens pour leur foi je dois être prêt à secourir des frères menacés. » Après le pas, l'athlète du Christ dit au prêtre avec un léger sourire : « Que ce lieu me parait convenable pour y déposer de saintes reliques ! Qui peut t'arrêter ? » Le prêtre répondit : « Charge-toi de me procurer l'objet du travail que tu m'imposes (il parlait des saintes reliques) ; ensuite tu accuseras mes retards car il faut d'abord les avoir, avant de songer à leur élever un temple. » Théodote dit : « Cela c'est mon affaire, ou plutôt celle de Dieu, de te fournir des reliques; mais à toi d'apporter tout tin zèle à la préparation de l'édifice. C'est pourquoi père, ne laisse pas languir ce travail, je t'en conjure, mène-le à sa fin le plus tôt possible ; car les reliques t'arriveront bientôt. » En parlant ainsi, il détacha de son doigt un anneau, le remit au prêtre et lui dit : « Que Dieu nous soit témoin à toi et à moi que bientôt tu recevras des reliques. » Cela fait, il s'éloigna et revint à la ville.

Il y avait à Ancyre sept vierges formées à la vertu dès l'enfance. On leur avait inspiré l'amour de la continence , et la crainte de Dieu. Théotecne les fit arrêter, et ne put jamais par les tortures les faire tomber dans son impiété. Enfin, dans le transport de sa colère, il ordonna qu'on les abandonnât à de jeunes gens, pour outrager leur pudeur, au mépris de la religion. Conduites devant ces bourreaux d'un nouveau genre, elles disaient : « Seigneur Jésus-Christ, tant qu'il a été eu notre pouvoir de garder intacte notre virginité, tu sais avec quel zèle, nous l'avons préservée jusqu'à ce jour ; mais aujourd'hui ces jeunes débauchés ont reçu tout pouvoir sur nos corps. » Pendant qu'elles priaient et pleuraient, celui de la bande qui paraissait le plus impudent prit à part la plus âgée de ces vierges, nommée Técusa. Mais Técusa, lui embrassant les pieds et versant un torrent de larmes : « Mon fils, dit-elle, qu'espères-tu gagner avec moi ? Quelle jouissance te flattes-tu de goûter avec une chair déjà morte, consumée, comme tu vois, par la vieillesse, les jeûnes, les maladies et les tourments? »

 

XI

 

Elle avait, en effet, dépassé sa soixante-dixième année, et ses compagnes étaient à peu près du même âge. « Il vous serait honteux, continuait-elle, d'aimer une chair que la mort, pour ainsi dire, a déjà frappée, et que vous verrez bientôt déchirer par les bêtes sauvages et les oiseaux ; car déjà le gouverneur a prononcé que nous ne recevrions pas la sépulture. Que dis-je? à notre place recherchez le Seigneur Jésus-Christ ; il répondra à votre amour par de grandes faveurs. » Ainsi parlait Técusa, en pleurant ; soudain elle déchira son voile, et montrant au jeune homme ses cheveux blancs : « Ah ! du moins, mon fils, s'écria-t-elle, respecte l'ornement de ma vieillesse. Peut-être as-tu une mère dont la tête a blanchi sous le poids des années ; que son souvenir, vivante ou morte, nous défende. Laisse-nous pleurer et garde pour toi l'espérance que notre Sauveur Jésus-Christ te récompensera pansa grâce ; car ce n'est pas vainement qu'on espère en lui. » A ces paroles de Técusa, les jeunes gens, calmés et compatissants, se retirent en pleurant.

Théotecne, ayant appris son échec, renonça à ce moyen ; mais il ordonna qu'on les fit prêtresses de Diane et de Minerve. En cette qualité, elles devaient laver tous les ans les images des déesses dans un étang voisin.

On touchait au jour anniversaire de cette purification des dieux. Chaque idole, selon l'usage, devait être portée sur un chariot séparé. Le gouverneur, en tête du cortège, fit conduire à l'étang les sept vierges pour y être lavées de la même manière que les statues. On les avait contraintes à se tenir debout, toutes nues, sur les chariots, afin qu'elles fussent plus exposées à l'insolence de la populace, Derrière elles venaient les idoles. Les habitants de la cité se précipitaient en foule à leur spectacle. Au milieu de cette multitude, on entendait les sons des flûtes et des cymbales; on voyait des troupes de femmes courir les cheveux épars comme des bacchantes. Le bruit confus des pas ébranlait la terre, et se mêlait aux éclats retentissants des instruments de musique. Cependant les idoles s'avançaient, et le peuple accourait en foule pour les voir, quoique le plus grand nombre fussent attirés par le martyre des vierges. Les uns avaient pitié de leur vieillesse; quelques-uns admiraient leur constance, d'autres leur modestie; tous, en les voyant

 

XIII

 

couvertes de blessures, versaient des larmes. Théotecne, fruit impie d'une race de vipères, fermait la marche.

Cependant Théodote, le martyr de Dieu, était agité d'une grande inquiétude au sujet des saintes vierges ; il craignait que quelqu'une d'entre elles, par une faiblesse trop ordinaire à son sexe, ne vînt à défaillir dans le combat. Il demandait donc à Dieu, dans une ardente prière, de vouloir bien les assister à l'heure du danger. A ce dessein, il se tint renfermé dans une petite maison près de la Confession des Patriarches, et appartenant à un pauvre homme nommé Théocharis. Polychronios, neveu de la vierge Técusa, Théodote le jeune, fils d'une de ses parentes, et quelques autres chrétiens s'étaient réunis à lui dans ce réduit. Ils étaient en prière depuis les premières heures du jour, et l'on était déjà à l'heure de sexte, quand la femme de Théocharis vint leur annoncer que les vierges venaient d'être noyées dans l'étang .A cette nouvelle, le saint se releva un peu sur le pavé où il est prosterné ; puis à genoux, les mains au ciel et le visage inondé de larmes, il s'écria : « Je te rends grâces, ô Seigneur, de n'avoir pas voulu que mes larmes fussent inutiles. a Il demanda ensuite à cette femme les circonstances du martyre, dans quelle partie de l'étang, si c'était au milieu ou sur le rivage, qu'il avait eu lieu. La femme de Théocharis, qui, elle aussi, était sortie de la ville avec les autres, et s'était trouvée présente au lieu même du supplice, répondit : « Les conseils et les promesses de Théotecne ont été inutiles ; Técusa le re-poussait avec mépris. A leur tour, les prêtresses de Diane et de Minerve, ayant voulu leur offrir la couronne et la robe blanche, supposant que ces vierges allaient participer à leur sacerdoce en l'honneur des démons, furent rejetées de même. Alors le consulaire a commandé qu'on attachât des pierres au cou des sept vierges, et les a fait conduire sur une petite barque jusqu'à l'endroit où les eaux de l'étang sont le plus profondes. C’est à deux cents pas environ du bord ; c'est là qu'elles ont été noyées. »

Là-dessus, le saint demeura dans sa retraite jusqu'au soir, délibérant avec Polychronios et Théocharis sur le moyen de retirer de l'étang ces précieuses reliques. A la tombée du jour, un jeune homme vint dire que Théotecne avait placé des soldats

XIV

 

près de l'étang pour garder les corps. Le saint en fut très affligé ; car il paraissait évident qu'on ne pourrait les recueillir qu'avec beaucoup de difficulté, soit à cause de ces soldats qui les gardaient ,soit à cause de la grosseur des pierres, telles, assurait-on, que l'attelage d'un char aurait eu peine à remuer chacune d'elles. Quand la nuit fut venue, Théodote, laissant ses compagnons seuls dans leur retraite, se dirigea vers la Confession des Patriarches ; mais les impies en avaient muré la porte, pour empêcher les chrétiens d'y entrer.

Il se prosterna donc à rentrée, près de l'abside, et pria quelque temps. De là il se rendit à la Confession des Pères, qu'il trouva également murée, et il pria prosterné. Mais tout à coup il entend derrière lui un grand bruit ; il croit que ce sont des hommes qui en veulent à sa vie, et il revient à la demeure de Théoeharis. Il s'y endormit bientôt ; mais, après quelques instants de sommeil, la bienheureuse Técusa lui apparut et lui dit : « Théodote, mon fils, tu dors, et tu ne sembles pas songer à nous. As-tu donc oublié le soin que j'ai pris de ton enfance et comment, contre l'attente de tes parents, je t'ai formé à la vertu ? Pendant ma vie, tu m'honorais comme ta mère et tu m'entourais d'affection ; mais aujourd'hui que je suis morte, tu as oublié qu'un fils doit servir sa mère jusqu'à la fin. Ne laisse pas nos corps devenir au fond des eaux de l'étang la proie des poissons, d'autant plus que, toi aussi, dans deux jours tu auras un grand combat à soutenir. Lève-toi donc, et va à l'étang ; mais garde-toi du traître.» Et elle disparut.

Théodote se leva, et raconta sa vision aux frères. Tous partagèrent sa douleur, et demandèrent avec larmes à Dieu d'aider le saint à retrouver les corps. A la pointe du jour, ils envoyèrent, pour reconnaître plus exactement les lieux, Théocharis avec le jeune homme qui avait annoncé la présence des soldats sur les bords de l'étang. Ce jeune homme était chrétien; les deux envoyés devaient examiner ce que devenaient les soldats ; car on soupçonnait qu'ils s'étaient retirés à cause de la fête de Diane, que les impies célébraient ce jour-là. Théocharis avec Glycérius (c'était le nom du jeune homme) partirent, et revinrent bientôt annoncer que les soldats étaient demeurés à leur poste. C'est pourquoi les chrétiens passèrent tout le jour dans

 

XV

 

leur retraite. Le soir seulement ils sortirent ; tous étaient encore à jeun. Ils étaient armés de faux tranchantes, avec lesquelles, s'avançant au milieu de l'eau, ils devaient couper les cordes qu'on avait attachées au cou des vierges pour les noyer. Il faisait nuit noire, sans lune ni étoiles. Cependant ils arrivent au lieu ordinaire d'exécutions, lieu d'horreur par où personne n'osait passer après le coucher du soleil. Il était rempli de têtes coupées et fichées sur des pieux, de restes de cadavres consumés par le feu et qui jonchaient la terre. Les chrétiens furent saisis de frayeur; mais ils entendirent une voix qui disait : « Approche sans crainte, Théodote. » A ces mots, leur frayeur redouble, chacun marque son front du signe de la croix. Tout à coup une croix lumineuse leur apparaît, lançant ses rayons en traits de flammes du côté de l’Orient. A cette vue, la joie mêle à la crainte; ils tombent à genoux et adorent, tournés vers le lieu où leur apparaissait la croix.

La prière achevée, ils reprennent leur route; mais l'obscurité était si grande qu'ils ne se voyaient pas l'un Vautre. C'était pour l'entreprise une grande difficulté, qu'augmentait encore une pluie abondante ; car sur la terre détrempée et gluante ils ne trouvaient partout que des sentiers glissants, où ils avaient peine à se soutenir. Ainsi, au milieu des ténèbres, la fatigue m'était pas moindre que la crainte. Ils s'arrêtèrent une deuxième fois pour prier ; car ils sentaient le besoin d'implorer le secours de Dieu dans un si pressant danger. Bientôt une lumière éclatante parut à leurs regards et leur indiqua le chemin. En même temps deux hommes vêtus de robes éclatantes, beaux vieillards à la baie et aux cheveux blancs, se montrèrent et dirent : « Courage, Théodote. Le Seigneur Jésus a écrit ton nom entre les martyrs ; c'est la récompense de la prière que tu lui as faite avec larmes pour recouvrer les saints corps. Il nous a envoyés pour te recevoir ; c'est nous qu'on appelle du nom de Pères. Va donc à l'étang ; tu y trouveras saint Sosandre, qui par l'éclat de son armure épouvantera les gardes. Mais tu ne devais pas amener avec toi un traître. »

Suivant donc la lumière qui les précédait, ils arrivèrent à l'étang. Ce flambeau ne cessa de les guider jusqu'au moment où ils eurent enlevé les saintes reliques. Voici comment le fait arriva.

 

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Les éclairs se multipliaient, le tonnerre grondait, la pluie tombait par torrents, le vent enfin soufflait avec une telle violence, que les soldats préposés à la garde des corps saints prirent la fuite. Il est vrai que la tempête n'était pas la seule cause de leur fuite. Une vision les avait saisis d'effroi. Ils avaient vu un homme d'une taille gigantesque et couvert d'une armure terrible; le bouclier, la cuirasse, le casque et la lance jetaient de tous côtés la flamme. C'était le saint et glorieux martyr Sosandre, qui par son aspect avait épouvanté les gardes, et les avait réduits à chercher un asile sous les cabanes voisines. D'autre part, la violence du vent avait repoussé l'eau de l'étang sur le rivage opposé, en sorte que le bassin était à sec et laissait voir les corps des vierges. Avec leurs serpes ils coupèrent les cordes, tirèrent les corps et les mirent sur des chevaux. Ils les portèrent ainsi jusqu'à l'église des Patriarches, près de laquelle ils les ensevelirent. Les noms de ces sept vierges étaient Técusa, Alexandra et Phaine. Ces trois premières étaient nonnes. Les autres étaient Claudia, Euphrasia, Matrona et Julitta.

Le lendemain, dès la pointe du jour, toute la ville s'occupait de l'enlèvement des vierges car la nouvelle s'en était promptement répandue partout. Aussi dès qu'un chrétien paraissait, on le traînait à la question. Un grand nombre furent ainsi arrêtés pour être déchirés par la dent des bêtes. Théodote en fut à peine instruit, qu'il voulut se livrer lui-même ; les frères l'en empêchèrent. Cependant Polychronios, voulant se renseigner, se déguisa en paysan et vint au Forum. Il fut pris et amené au gouverneur. Battu de verges, menacé de mort, il ne put soutenir la vue du glaive déjà tiré contre lui, et céda à la crainte. Il avoua que les reliques des vierges avaient été retirées de l'étang par Théodote, et indiqua le lieu où il les avait cachées. Les corps saints furent donc retirés de leur sépulcre et brûlés. Ainsi nous sûmes que Polychronios était traître, et que c'était de lui que l'apparition avait dit : « Prends garde au traître. » Quelques-uns des nôtres annoncèrent à Théodote l'action de Polychronios et ta destruction des reliques des vierges.

Théodote dit adieu à ses frères, les exhorta à ne point cesser leurs prières, mais à demander pour lui avec instance la couronne des vainqueurs; et il se prépara aux supplices dont il

 

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était menacé. Les frères ne le quittèrent plus. Après avoir prié longtemps avec eux, il s'écria tout à coup : « Seigneur Jésus-Christ, espérance de ceux qui n'ont plus d'espoir, accorde-moi d'achever cette carrière de combats, et reçois l'effusion de mon sang comme un sacrifice d'agréable odeur pour le salut de tous ceux qui sont persécutés à cause de ton nom. Allège leur fardeau, apaise la tempête, afin qu'ils jouissent tous du repos et de la paix. » Les larmes se mêlaient à la prière. En l'entendant, les frères pleuraient; ils se jetaient à son cou et lui disaient :

« Adieu, très douce lumière de l'Église ! Théodote, adieu ! Échappé aux douleurs de cette vie, tu vas être reçu au sein de la lumière céleste, dans la gloire des Anges et des Archanges, dans l'immuable clarté de l'Esprit-Saint, et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est assis à la droite de son Père. Ces biens seront la couronne du glorieux et grand combat que le ciel te prépare. Mais pour nous, condamnés à demeurer au milieu des incertitudes de l'avenir; ton départ de cette vie ne nous laisse que les regrets, les gémissements et les larmes. » Le saint embrassa tous les frères et leur recommanda, lorsque le patre Fronton viendrait de Malos avec l'anneau, de lui donner ses restes, s'ils pouvaient les dérober: A ces mots, il marqua tout son corps du signe de la croix, il se rendit au stade. Il rencontra en route deux citoyens qui le pressèrent de s'enfuir an plus tût, en lui criant : « Sauve-toi ! » Ils étaient de ses amis et' croyaient le servir en multipliant leurs instances. « Les prêtresses de Minerve et de Diane, et le peuple avec elles, lui disaient-ils t'accusent devant le consulaire, parce que tu détournes tons Ica chrétiens d'adorer des pierres inanimées ; ils te chargent en outre d'autres crimes sans nombre ; Polychronios, en particulier, dit que tu as furtivement dérobé les corps saints. Puisqu'il en est encore temps, sauve-toi, Théodote ; ce serait folié de te livrer de toi-même aux tourments. » Le martyr leur répondit : « Si vous vous croyez de mes amis, et que vous voulez me faire plaisir, ne n'importunez pas par vos prières et n'accusez pas mon zèle. Allez plutôt dire aux magistrats : Voici ce Théodote que les prêtresses et la ville entière accusent ; il est à la porte » En parlant ainsi, il prenait les devants, et bientôt se présentait à ses accusateurs. Il se tint debout sans trembler, et regarda avec

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un sourire les instruments de torture : un grand feu, des chaudières bouillantes, des roues et plusieurs autres instruments de supplice. Loin d'en être effrayé, le martyr montrait la joie dont il était rempli.

Théotecne lui dit : « Tu échapperas à tous ces tourments, si tu te laisses persuader par mes conseils. Si tu consens à être sage et à sacrifier, tu seras déchargé des griefs dont la ville entière et les prêtresses t'ont accusé devant moi. Tu jouiras de mon amitié plus qu'aucun autre, et tu seras chéri de nos victorieux empereurs ; ils te feront l'honneur de t'écrire et de recevoir tes lettres au besoin. Seulement abjure ce Jésus que Pilate, lorsque ni toi ni moi n'étions encore au monde, a fait crucifier en Judée. N'hésite pas à prendre le conseil que te dicte la sagesse. Tu parais être un homme prudent et expérimenté ; et c'est le propre du sage d'agir avec prévoyance et maturité ; renonce donc à ta folie, et en même temps délivres-en les autres chrétiens. Ce faisant, tu deviendras un grand personnage; car je te ferai prêtre d'Apollon, le plus grand des dieux, à cause des biens qu'il prodigue aux hommes, soit en leur révélant l'avenir par ses oracles, soit en guérissant leurs infirmités par son habileté dans la médecine. C'est toi qui consacreras les prêtres, toi qui nommeras aux différentes charges et dignités, toi qui porteras aux pieds des magistrats les voeux et les prières de la patrie, toi enfin qui, pour les grands intérêts de la cité, enverras des députations aux empereurs. Avec la puissance en main, tu verras venir à toi et les richesses, et les nobles clientèles, et les grands honneurs, avec les splendeurs de la gloire. Veux-tu des trésors? Je t'en donnerai.» A ces paroles du gouverneur, le peuple acclamait, félicitant Théodote, et le pressant d'accepter ces offres.

Mais le saint répondit à Théotecne : « Avant tout je demande au Seigneur Jésus-Christ, mon maître, que tu viens de traiter avec mépris comme un homme vulgaire, la grâce de réfuter tes erreurs sur les dieux, et ensuite de t'exposer en peu de mots les miracles du Seigneur Jésus-Christ et le mystère de son incarnation ; car il est à propos que je prouve ma foi en présence de nombreux témoins, par mes paroles et par mes oeuvres. Et d'abord, pour les actions de vos dieux, il est honteux de les

 

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dire ; je les dirai néanmoins à votre confusion. Celui que vous appelez Jupiter, et que vous honorez comme le principal de vos dieux, a poussé son outrage contre les enfants et les femmes à un tel excès de débauche, qu'il mérite à bon droit d'être regardé comme le principe et la fin de tous les maux. Votre poète Orphée dit, en effet, que Jupiter tua Saturne, son père, épousa Rhéa, sa mère, dont il eut une fille, Proserpine, qui fut elle aussi l'objet de ses infâmes amours. Il épousa encore sa soeur Junon, comme fit Apollon, qui viola sa soeur Diane, à Délos, devant l'autel. Mars s'abandonna aux mêmes fureurs contre Vénus, Vulcain contre Minerve : toujours des sœurs victimes des passions de leurs frères. Vois maintenant l'ignominie des dieux que tu honores. Les lois ne puniraient-elles pas l'homme coupable de ces excès ? Et cependant vous osez vous glorifier des hontes de vos dieux ; vous ne rougissez pas d'adorer des corrupteurs de la jeunesse, des adultères. des empoisonneurs ; et vos poètes nous redisent leur histoire avec orgueil.

« Mais la puissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les miracles et le mystère de son incarnation, tout cela a aussi été écrit, et longtemps d’avance, par les prophètes et par des hommes que l'Esprit-Saint éclairait ; mais on n'y trouve rien dont on doive rougir : tout y est chaste. Ces prophètes sont les témoins de ce que nos temps ont vu s'accomplir : un Dieu descendant du ciel pour apparaître au milieu des hommes, et par de merveilleux prodiges, des miracles ineffables, guérissant les malades, rendant les hommes dignes du royaume des cieux. Sa passion, sa mort et sa résurrection ont été pareillement décrites avec la plus grande exactitude par les mêmes prophètes. Les Chaldéens, les Mages. les plus sages de la Perse, en sont les témoins, eux qui, instruits par le mouvement des astres, ont connu sa naissance selon la chair, et qui, les premiers, l'ayant reconnu pour Dieu, lui ont offert leurs présents comme à un Dieu. Il a fait d'ailleurs des miracles sans nombre et des plus grands : il a changé l'eau en vin; avec cinq pains et deux poissons, il a rassasié cinq mille hommes dans le désert ; sa parole guérissait les malades ; il marchait sur les eaux comme il eût fait sur la terre ferme. La nature du feu a reconnu sa puissance; à sa voix, des morts sont ressuscités ; d'une seule parole il a

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donné la vue à des aveugles de naissance ; il a rendu des boiteux prompts et agiles ; il a rappelé à la vie des morts ensevelis depuis quatre jours. Quelle parole pourrait suffire à raconter tous les prodiges qu'il a faits, et par lesquels il a démontré qu'il était Dieu, et non pas un homme ? »

Pendant ce discours du martyr, toute la multitude des idolâtres s'agitait furieuse comme aine mer démontée Les prêtres déchiraient leurs vêtements et, les cheveux épars, mettaient en pièce leurs couronnes. Le peuple braillait, accusait le consulaire lui-même d'oublier les droits -de la justice contre na homme qui avait mérité la flagellation et la mort, pour avoir ouvertement blasphémé contre la clémence des dieux, avec l'impudente ostentation d'un rhéteur. On devait sur-le-champ le faire étendre sur le chevalet, et venger par son supplice les dieux outragés. Théotecne, surexcité par ces clameurs, ne se contient plus; il ordonne d'élevés le saint sur le chevalet ; lui-même descend de son tribunal, pour torturer de ses propres mains le martyr. Au milieu de ce tumulte, l'athlète du Christ est seul tranquille. Il attend debout, on dirait que ce n'est point contre lui, mais contre un étranger, que, la tempête est soulevée.

Cependant tous les instruments de torture sont mis en œuvre ; on n'épargne ni le feu, ni le fer avec ses ongles déchirants. De tous côtés à la fois les bourreaux se sont jetés sur Théodote, l'ont dépouillé de ses vêtements ; puis ils l'ont étendu sur le chevalet ; après quoi, se partageant en deux bandes, ils lui déchirent les flancs ; chacun y met toute sa force, sans craindre la fatigue. Le martyr, d'un visage joyeux et avec un sourire, les regardait faire. La douleur des tourments arrivait à son âme sans y causer le moindre trouble ; ses traits n'en étaient pas altérés, et il ne cherchait pas à se soustraire aux cruautés du tyran ; car il avait pour aide et pour soutien Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cependant les bourreaux s'épuisaient à frapper ; mais quand les uns étaient hors de combat, d'autres les remplaçaient. L'invincible athlète demeurait immobile, l'âme attachée au Dieu de l'univers. Théotecne fit verser sur ses flancs déchirés un vinaigre très violent, puis il y fit appliquer des lampes ardentes. Le saint, dont le vinaigre

 

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irritait les plaies, et auquel arrivait d'ailleurs l'odeur de ses chairs que la flamme avait brûlées, laissa voir à ses narines un léger frémissement. Aussitôt Théotecne, descendant de son tribunal : « Eh ! Théodote, lui dit-il, qu'est donc devenue l'indomptable fierté de tes discours ? je te vois céder aux tourments avant d'avoir été vaincu. Certes, si tu n'avais pas blasphémé les dieux, si tu avais consenti à adorer la toute-puissance de leurs bras, tu n'aurais pas été soumis à tous ces supplices. C'est bien à toi surtout, simple cabaretier, dans une condition vile et méprisable comme est la tienne, que je dois conseiller de ne plus parler contre les empereurs, qui ont droit sur ta vie ! » Le martyr répondit : « Ne te trouble pas d'un frémissement de mes narines ; il est dû uniquement à la fumée de mes chairs que tu brûles. Excite plutôt tes hommes à accomplir tes ordres avec moins de mollesse ; car je m'aperçois qu'ils relâchent. Invente de nouveaux supplices, des machines nouvelles pour la torture, afin d'éprouver ma constance ; ou plutôt reconnais que c'est le Seigneur qui me soutient. Par sa grâce je ne vois en toi qu'un esclave, et je méprise tes sacrilèges empereurs : tant est puissante la force dont le Seigneur Christ a rempli mon âme ! Si c'était pour mes crimes que tu m'eusses arrêté, j'aurais pu trembler ; la crainte aurait eu ses droits ; mais aujourd’hui, préparé, comme je le suis, à tout souffrir pour la foi du Christ, je ne puis redouter tes menaces. » A ces paroles, Théotecne lui fit broyer les mâchoires avec des pierres, afin de lui casser les dents. Le martyr disait : « Quand tu me ferais couper la langue et tous les organes de la voix, les chrétiens n'ont pas besoin de parler pour que Dieu les exauce. »

Cependant les licteurs s'étaient épuisés à déchirer son corps; le gouverneur leur commanda de descendre Théodote du chevalet et de l'enfermer dans la prison, où on le réserverait pour une nouvelle torture. Mais comme on lui faisait traverser le Forum, il montrait ses chairs en lambeaux, et donnait ses blessures comme le signe de sa victoire. Il invitait tous ses concitoyens à venir voir ce spectacle pour apprendre dans ses souffrances la puissance du Christ. « Voyez, disait-il, combien est admirable la vertu du Christ ; comment, à ceux qui s'exposent aux tourments pour sa gloire, il sait donner l'impassibilité,

 

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rendant même la faiblesse de nos corps inattaquable à la flamme ; il inspire à des hommes de néant le courage de mépriser les menaces des princes et les édits portés par les empereurs contre la piété. Et cette grâce, Dieu, le Seigneur de tous les êtres, la donne sans acception de personnes à tout le monde : aux hommes sans naissance, aux esclaves, aux hommes libres, aux barbares. » En parlant ainsi, il montrait les plaies dont on l'avait couvert, et il ajoutait : «Il est juste que ceux qui croient au Christ lui fassent les sacrifices qu'aujourd'hui j'offre à sa gloire ; car c'est lui qui le premier a souffert pour chacun de nous. »

Cinq jours après, Théotecne fit dresser son tribunal au milieu de la ville, en un lieu exposé aux regards de la foule, et il ordonna qu'on lui amenât le martyr : ce qui fut aussitôt exécuté. En le voyant s'avancer, il lui dit : « Approche-toi plus près de nous, Théodote. Je vois que tu n'as pas été sourd aux leçons qui t'ont été données, que tu es devenu meilleur, et que tu as renoncé à ton premier orgueil. C'est contre toute raison que tu as attiré sur toi de si affreux tourments, quoi que je fisse pour t'y soustraire. Maintenant donc, déposant cette insensibilité d'un coeur opiniâtre, reconnais la souveraine autorité des dieux tout-puissants ; et que je puisse enfin te faire jouir des bienfaits que je t'avais promis tout d'abord: Je suis prêt encore à te les accorder si tu sacrifies. Choisis donc ce qu'il y a pour toi de plus avantageux : tu vois ici d'un côté des flammes déjà allumées, un glaive aiguisé pour toi et les gueules des bêtes qui s'ouvrent pour te dévorer. Crains de t'y exposer ; ton premier supplice n'est que l'ombre de celui qui se prépare. » Le martyr répondit sans trembler : « Eh quoi ! Théotecne, espères-tu inventer contre moi quelque chose d'assez fort pour résister à la puissance de Jésus-Christ mon maître? Quoique mon corps ait déjà, comme tu le vois, été mis en lambeaux par les coups dont tu l'as déchiré, éprouve de nouveau ma constance ; applique ces mêmes membres à de nouveaux supplices, afin de voir jusqu'à quel point, tout brisés qu'ils sont, ils peuvent encore souffrir. »

Alors pour la seconde fois Théotecne fit étendre le saint sur

 

XXIII

 

le chevalet ; et des deux côtés les licteurs, comme autant de bêtes sauvages, se mirent à sonder les plaies des anciennes blessures, plongeant plus profondément leurs ongles de fer dans les flancs du martyr. Mais lui, élevant la voix, confessait généreusement sa foi. Le gouverneur, voyant que ses efforts étaient inutiles, que les bourreaux étaient épuisés, le fit descendre du chevalet pour le rouler sur des morceaux de briques rougies au feu. Ces fragments embrasés, pénétrant dans les chairs, causèrent à Théodote une douleur très aiguë. « Seigneur Jésus-Christ, s'écria-t-il, espérance de ceux qui ont perdu tout espoir, exaucez ma prière et adoucissez-moi ce supplice ; car c'est pour votre saint nom que je souffre. » Théotecne comprit bientôt que l'épreuve des briques embrasées n'aurait pas plus de succès que les précédentes ; il fit suspendre de nouveau le martyr sur le chevalet, et élargir de plus en plus ses plaies. Mais Théodote était devenu comme insensible ; il lui semblait que les bourreaux n'appliquaient plus sérieusement leurs tortures, que ce n'était qu'un jeu. Cependant de tout son corps la langue seule était restée intacte ; les impies la lui avaient laissée, espérant qu'elle serait instrument de son apostasie. Ils ne savaient pas qu'ils lui laissaient bien plutôt le moyen de rendre un hommage plus éclatant à la vérité ; car cette langue louait Dieu sans cesse.

A la fin, incapable d'inventer de nouveaux supplices, et voyant d'ailleurs ses bourreaux fatigués et impuissants, tandis que la contenance du martyr semblait se fortifier de plus en plus. Théotecne prononça la sentence. Elle était ainsi conçue : « Théodote, le protecteur des Galiléens, l'ennemi des dieux, a refusé d'obéir aux ordres des invincibles empereurs, et a méprisé ma personne. En vertu de mon pouvoir, je veux qu'il soit décapité, et que son corps, séparé de sa tête, soit brûlé, de peur que les chrétiens ne le recueillent et ne lui donnent la sépulture. »

Quand cette sentence eut été prononcée, une foule nombreuse d'hommes et de femmes sortirent de la ville avec le martyr, pour voir la fin de ce drame sanglant. Arrivé au lieu du supplice, le martyr commença une prière; il disait :

« Seigneur Jésus-Christ, Créateur du ciel et de la terre, qui

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n'abandonnez jamais ceux qui espèrent en vous, je vous rends grâces d'avoir daigné m'appeler à être le citoyen de votre cité céleste et à participer à votre royaume. Je vous rends grâces de m'avoir accordé de vaincre le dragon et d'écraser sa tête. Donnez enfin le repos à vos serviteurs, arrêtez en moi la violence de vos ennemis. Donnez la paix à votre Église, en l'arrachant à la tyrannie du diable. » Il dit Amen, et se retournant, vit les frères qui pleuraient : « Frères, leur dit-il, ne pleurez pas ; glorifiez plutôt Notre-Seigneur ,Jésus-Christ, qui me fait achever heureusement ma course par le triomphe sur l'ennemi Bientôt au ciel, je prierai Dieu pour vous avec confiance. » Comme il disait ces paroles, sa tête tomba.

Alors on éleva un vaste bûcher, et les bourreaux y jetèrent le corps du martyr, prenant soin d'y réunir de nombreux aliments pour la flamme. Mais, par un effet de cette providence divine qui veille avec amour sur les hommes, on vit tout à coup au-dessus du bûcher une lumière qui l'enveloppait d'un si vif éclat, que ceux qui devaient y mettre le feu n'osaient approcher ; ainsi le corps resta intact au milieu du bûcher. Des soldats prévinrent Théotecne de ce prodige ; il leur ordonna de demeurer au lieu où le corps descendu du bûcher avait été placé, afin de le garder. Ils demeurèrent donc.

Sur ces entrefaites, le prêtre Fronton arriva du bourg de Malos, selon la promesse qu'il en avait faite à Théodote. Il portait avec lui l'anneau que le saint martyr lui avait donné en gage pour obtenir des reliques. Il amenait en même temps avec lui un bidet chargé d'outres de vin vieux : car ce bon homme avait une vigne qu'il cultivait lui-même. Comme il approchait de la ville, à la nuit tombante, le bidet fourbu s'abattit au lieu même où était étendu le corps du saint martyr. Les gardes survinrent et dirent au prêtre : « Où vas-tu si tard ? Il fait nuit. Viens donc et demeure avec nous ; ton âne trouvera ici largement de quoi paître; l'herbe est abondante; même, si tu veux le laisser aller dans les champs cultivés, personne ne t'en empêchera ; reste donc avec nous, tu y seras mieux qu'à l'auberge. »

Cédant à leurs instances, le prêtre détourna son âne de la grande route, et entra sous une hutte que les soldats s'étaient construite le jour précédent avec des branches de saule fixées

 

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en terre et rattachées entre elles par des, roseaux. Près de la hutte était le corps du martyr, sur lequel on avait étendu des rameaux et du foin afin de le couvrir. Cependant les chefs des soldats, revenus du bain, se mirent à boire, mollement couchés sur des tapis qu'ils avaient déployés à terre sur un lit de paille. Ils invitèrent le prêtre à boire avec eux. Mais lui, de son côté, après avoir déchargé son âne, demanda un vase, le remplit de son vin et dit aux soldats : « Goûtez et dites ce que c'est que ce vin ; peut-être ne le trouverez-vous pas mauvais. » Il accompagnait ces paroles d'un léger sourire ; en même temps il leur présentait le vase plein de vin. L'arome, le goût de la liqueur, les transportent, et ils demandent au vieillard combien ce vin; d'années. « Cinq ans », répond le vieillard. Les soldats ajoutent : « Permets-nous d'en boire encore ; nous avons grand soif.» Le vieillard reprit avec gaieté « Allez-y gaiement, buvez autant que vous pourrez. » A ces mots, un des plus jeunes de la troupe, nommé Métrodore, laisse éclater un rire joyeux, et dit: « Des coups pareils ! jamais de ma vie je ne les oublierai, pas même si l'on me faisait boire dans les eaux du Léthé. Les tourments réunis de tous les chrétiens ne sont pas comparables aux coups qu'il m'a fallu endurer l'autre jour, à cause de ces femmes qu'au nous a enlevées de l'étang. Mais toi, généreux étranger, verse largement de cette excellente eau du Maron ; avec elle je boirai l'oubli de mes douleurs. » Fronton dit : « J'ignore quelles sont les femmes dont tu parles ; quant à la fontaine de Maron, je sais qu'elle est là tout près. » — «Métrodore, dit un autre soldat nommé Apollonius, prends garde que ces eaux de Maron, comme tu les appelles, ne te causent quelque grand malheur. N'oublie pas que tu dois garder cet homme d'airain qui avait enlevé les femmes de l'étang. »

Le prêtre alors dit : « J'ai eu tort de ne pas amener avec moi un interprète qui m'expliquât votre langage. Je ne comprends rien encore à ce que vous dites. Quelles sont ces femmes arrachées à un étang ? Quel est cet homme d'airain que vous gardez? Avez-vous apporté une statue en ces lieux ? ou vos paroles ne sont-elles que des énigmes par lesquelles vous vous jouez d'un rustique ? » Métrodore voulait répondre ; mais un troisième, nommé Glaucentius, le prévint et dit : « Ne t'étonne pas.

 

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pression « homme d'airain » est juste. D'airain ou de fer, peu importe, cela veut dire un homme plus dur et plus fort que l'airain, ou le fer, ou toute autre matière. Le fer et l'airain cèdent au feu; le diamant lui-même. Mais nous avons un homme que ni le fer, ni le feu, ni les ongles n'ont pu entamer. — Je ne comprends pas encore clairement, répondit le prêtre, ce que tu veux dire : est-ce d'un homme ou de toute autre chose qu'il s'agit ? — Je n'en sais rien, dit Glaucentius ; mais si c'est un homme, jamais autre n'a soutenu de pareils combats. Il était notre concitoyen, nous avons ici sa maison, sa famille, son bien ; mais les faits ont montré qu'il n'avait pas la nature humaine. Battu, mis en pièces, brûlé dans tous ses membres, il ne répondait pas une parole à ceux qui le tourmentaient; mais il demeurait ferme dans sa résolution, comme un roc. Cet homme s'appelait Théodote ; il était chrétien, et jamais aucun effort n'a pu l'amener à changer sa religion. Sept vierges avaient été noyées dans les eaux de cet étang, et l'ordre était donné d'y laisser leurs cadavres ; Théodote les enleva secrètement et les ensevelit. Mais quand il sut qu'un grand nombre de chrétiens avaient été arrêtés à cette occasion et livrés au magistrat pour être condamnés, il se livra lui-même et avoua tout ce qu'il avait fait. Il ne voulait pas que d'autres souffrissent des supplices qui n'étaient que pour lui, en même temps qu'il craignait que la peur ne les fit renoncer à leur religion. En vain le gouverneur lui offrit des richesses, des dignités, des honneurs, au point de lui promettre la souveraine sacrificature, s'il voulait abjurer la foi des chrétiens et sacrifier aux dieux ; Théodote s'est ri des magistrats et de leurs honneurs, il a insulté les dieux, foulé aux pieds les lois des empereurs, et n'a pas daigné répondre une seule parole au gouverneur. On l'a flagellé, torturé ; sous les coups il paraissait insensible, et lui-même nous affirmait qu'il ne sentait aucun mal. Il se moquait de ceux qui le frappaient, leur reprochant leur mollesse ; quant au gouverneur lui-même, il le traitait de vil esclave. Tandis que les bourreaux s'épuisaient à le tourmenter, lui, comme si les coups lui eussent donné une nouvelle vigueur, chantait des hymnes, jusqu'à ce qu'enfin le gouverneur lui ait fait trancher la tête et ait ordonné de brûler son cadavre. Pour nous, déjà malheureux à son occasion, nous

 

XXVII

 

craignons beaucoup qu'il ne nous attire encore quelque mésaventure. Quand le bûcher a été allumé, il s'est tait autour des flammes des signes prodigieux qu'aucune parole ne saurait raconter. Nous avons vu une grande lumière défendre les approches du bûcher, et la flamme n'a pu atteindre le corps de Théodote. Alors on nous a donné l'ordre de le garder, de peur des chrétiens. » En achevant ces mots, le jeune soldat montrait au prêtre le lieu où était déposé le cadavre.

Fronton comprit que c'était Théodote même qu'il cherchait ; il rendit grâces à Dieu, et le pria de l'aider à enlever le corps. Radieux, il offrit encore de son vin aux soldats, les invitant à puiser eux-mêmes largement et sans crainte, jusqu'à ce qu'enfin ils roulèrent ivres-morts. Le prêtre se leva alors, prit avec respect le saint corps, le mit sur son âne et dit : « Maintenant, û martyr, accomplis les promesses que tu m'as faites » En même temps il lui mit au doigt son anneau ; puis il replaça les branches d'arbre et la paille dans l'état où elles avaient d'abord été mises pour recouvrir le saint, afin que les gardes ne soupçonnassent pas qu'on eût rien déplacé. Au point du jour, le prêtre à peine levé se mit à chercher son bidet. Il faisait un grand bruit ; il disait, en frappant dans ses mains et en pleurant : « J'ai perdu mon bidet ! » Les gardes, qui ne savaient ce qui s'était passé, crurent qu'il parlait sérieusement ; et ils étaient d ailleurs bien persuadés que le cadavre du saint était encore sous la paille. Mais pendant ce temps l'ânesse, conduite par un ange, s'en allait au bourg de Malos par des chemins détournés; elle s'abattit sous son précieux fardeau dans le lieu où est maintenant la Confession du saint et illustre martyr Théodote. Cependant des chrétiens venus de Malos au-devant du prêtre lui annoncèrent que son ânesse était arrivée seule apportant de saintes reliques, et ils lui indiquèrent le lieu où elle s'était arrêtée. Alors le prêtre, qui jusque-là avait feint de pleurer la perte de son ânesse, revint lui-même à Malos, tandis que les gardes restaient à leur poste, toujours dans la persuasion que les restes du saint étaient encore sous la paille. Ce fut ainsi que les reliques du glorieux martyr furent transportées à Malos. Dieu, voulant glorifier les combats de son serviteur, avait tout conduit de cette manière merveilleuse.

XXVIII

 

Tous ces détails, Nil, le dernier de vous tous, les a recueillis avec le plus grand soin pour vous les transmettre, mes bien-aimés frères. J'ai été en prison avec lui, et j'ai connu par moi-même chacune des choses que je vous ai racontées. Avant tout j'ai voulu être vrai, afin que, recevant ce récit avec confiance et pleine certitude, vous méritiez d'avoir part avec le saint et glorieux martyr Théodote, et avec tous les saints qui ont combattu pour la piété en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui gloire et puissance avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles ! Amen.

Tel est ce précieux récit, digne d'avoir été raconté dans les foyers chrétiens de Malos, de Cos ou de Samos. Nous sommes déjà loin du temps où les littérateurs faisaient suivre leurs citations de quelques exclamations destinées à en relever le prix. Le récit de Nil se passe sans peine d'un pareil commentaire et nous en apprend plus sur la vie chrétienne de cette époque que bien des livres gros ou petits.

Et c'est dans la plupart des actes que l'on trouverait de ces traits et de ces renseignements de première valeur pour l'historien ou le critique. Mais encore une fois leur lecture a un intérêt plus haut. L'Église, dès les temps les plus reculés, donnait rang dans sa liturgie, parmi les offices sacrés, aux actes des martyrs: c'est assez dire la vertu qu'elle leur attribuait pour l'édification des fidèles.

 

LES CHRÉTIENS CONDAMNÉS AUX MINES

 

1. — De la condamnation aux mines.

 

Un bas-relief grossier fut découvert,il y a quelques années, en Andalousie par un ingénieur de la société minière de Linarès, qui aperçut des lavandières frottant leur linge

 

XXIX

 

sur un bloc de grès trouvé la veille à Palazuelos et qu'elles avaient apporté au ruisseau à cause des aspérités, qui les aidaient à savonner. Cette pierre fut enlevée et déposée au bureau de la société des mines. Les aspérités de la pierre étaient précisément le bas-relief représentant des hommes en marche munis des outils de mineurs. Malgré son état déplorable, on distingue encore neuf personnages debout, dont cinq au premier plan marchant de front. L'un d'eux, le premier du rang, est d'une taille disproportionnée à celle de ses compagnons; il porte sur l'épaule gauche une masse et, à bout de bras, dans la main droite, un récipient contenant probablement l'huile destinée à l'éclairage de la mine Le vêtement des mineurs se compose, semble-t-il, d’une blouse courte formant de gros plis à la ceinture. Au-dessus dépasse le tablier,qui fait le tour du corps (1). Ce fragment ne peut être attribué en toute certitude à un artisan chrétien, néanmoins rien ne s'oppose à voir dans les neuf personnages des « frères en Christ » condamnés au travail des mines.

Il faut descendre aux temps du moyen âge pour trouver l'image d'un chrétien détenu dans ces galeries (2) ; néanmoins un monument antique paraît s'y rapporter, au jugement de M. DE ROSSI. C'est un verre gravé, trouvé par Boldetti (3) dans une catacombe de la voie Appienne

 

1. DAUBRÉE, Bas-relief trouvé à Linarés (Espagne), représentant des mineurs antiques en tenue de travail, dans la Revue archéologique, 1882, t I, p. 193 et fig. — E. LE BLANT, Les Persécuteurs et les Martyrs (Paris, 1893, in-8°), p. 284 suiv. et fig. La reproduction de ce petit bas-relief est donnée au frontispice du présent volume.

2. FR. WEY, Rome, descriptions et souvenirs, 3 édit., p. 127.

3. La reproduction de ce fond de coupe sera donnée sur la feuille de titre de l'un des volumes du présent recueil. — BOLDETTI, Osservazioni sopra i cimiteri de santi Martiri (Borna, 1720, in-folio), p. 60. — DE ROSSI, Bullettino di archeologia cristiana, 1868, p. 25 et fig.

 

 

XXX

 

ou de la voie Ardéatine. Il représente un adolescent,la tête rasée, et le front marqué au fer rouge, mais la marque des condamnés a été changée en une croix équilatérale. L'adolescent porte la corde au cou. Autour du petit sujet cette acclamation triomphale :

 

LIBER NICA

Libre [et] victorieux.

 

La condamnation aux mines (ad metalla) est une des peines les plus graves appliquées aux chrétiens. Les anciens la tenaient à peine pour moins cruelle que la mort, « proxima morti », dit Callistrate (1), et Ulpien fait observer que les gouverneurs des provinces ont le droit de condamner à mort et aux mines : « Qui universas provincias regunt, jus gladii habent, et in metallun dandi potestas eis permissa est (2)» Les condamnés de droit public et les esclaves eussent dû seuls fournir le personnel employé aux travaux, mais l'arbitraire des empereurs leur adjoignit souvent des personnages illustres (3) et des chrétiens.

Un document ancien, et qui contient quelques traits dignes d'attention, le Martyrium Clementis (4), rapporte que, vers le commencement du second siècle de l'ère

 

1. L. 28 pr. De poenis (Digest., 1. XLV, tit. XIX).

2. L. 6, § 8, De officio praesidis (Digest., 1. I, tit XVIII).

3. SUÉTONE, Caligula, XXVII; PLINE, Epist., X, 66-68.

4. F.-X. FUNK, Opera pp. apost. (Tubingae, 1881, in-8°), t. II ,prolog. p. VII. Cf. Les Martyrs, t. I, p. 186 suiv. — TILLEMONT, Mém. pour l'Hist. eccl. t. II, p. 564.

 

XXXI

 

chrétienne, l'évêque de Rome, Clément, fut déporté au-delà du Pont-Euxin, dans une ville de la Chersonèse. Il y rencontra deux mille chrétiens condamnés depuis de longues années à l'extraction du marbre. En l'absence de toute indication positive, on ne peut fixer une date à ce fait ; cependant le repos accordé aux chrétiens par Nerva invite à reporter ces condamnations aux années de persécution de Domitien. Il est vrai que l'historien Dion avance que tous les exilés de Domitien furent rapatriés par Nerva, mais il se peut que les forçats aient été exceptés de cette mesure, peut-être parce que leur labeur profitait à l'État (1). Quoi qu'il en soit, la durée de la condamnation aux mines était prévue par la loi : sauf modification apportée par le juge, elle était de dix années (2).

Nous mettons le pied sur un terrain plus solide lorsque nous rencontrons le premier texte authentique ayant rapport à notre sujet. Il s'agit de la lettre dans laquelle l'évêque de Corinthe, Denys, remercie le pape Soter et l'Église romaine des aumônes adressées aux frères condamnés aux mines (3). La libération des forçats chrétiens de Sardaigne sous Commode, rapprochée de ce texte, prouve que la condamnation aux mines fut appliquée aux chrétiens sous le règne de Marc-Aurèle (4). A Rome, cette condamnation était prononcée par le préfet de la ville (5) ;      dans les provinces par le proconsul, nous en

 

1. Voyez plus bas la distinction faite par la liturgie de Milan entre : in metallis et in exiliis constitutis.

2. MODESTIN, ad Digest., XLVIII, XIX, 23.

3. Adelphois uparkhousin en metallois. EUSÈBE, Hist. eccl., IV, 23.

4. DE ROSSI, Bullettino di areli. crust., 1868, p. 18.

5. Digeste, XLVIII, XIX, 8, § 5. Cf. ULPIEN, 1. 6, § 8. De officio praesidis Digest., l. I, tit. XVIII.

 

XXXII

 

avons un exemple sous le règne de Valérien. Les condamnations portées alors (257) envoyèrent aux mines d'Afrique plusieurs groupes de chrétiens avec lesquels l'évêque de Carthage, exilé lui-même à Curube, se mit aussitôt en relations épistolaires. Des intermédiaires sûrs portaient aux forçats des lettres et des secours (1). Une de ces lettres porte la suscription suivante : « A Nemesianus, Félix, Lucius, un autre Félix, Litteus, Polianus, Victor, Jader, Datif, mes collègues dans l'épiscopat, et aussi à mes collègues dans la prêtrise, et aux diacres, et à tous les autres fidèles qui, dans les mines, rendent témoignage à Dieu le Père tout-puissant et à Jésus-Christ, Notre-Seigneur, notre Dieu, notre protecteur (2). »

Les lettres écrites par les confesseurs à saint Cyprien nous laissent comprendre qu'ils avaient été séparés les uns des autres et répartis entre plusieurs mines. « La première est de Némésien, Datif, Félix et Victor : ils remercient saint Cyprien des encouragements qu'il leur donne, ils lui accusent réception des secours qu'il leur a envoyés, en son nom et en celui, de Quirinus, par le sous-diacre Hérennien et par les acolytes Lucain, Maxime et Amantius (3) ; ils terminent en lui parlant « au nom de tous ceux qui sont avec eux » (4). La lettre suivante est écrite par Lucius « au nom de tous ses compagnons d'infortune (5) » ; il ne s'y trouve pas un mot

 

1. S. CYPRIEN, Opp. Epist. Lucii, inter Cyprianicas, LXXIX.

2. Ibid. LXXVII.

3. En 258 probablement.

4. S. CYPRIEN, Epist. LXXVIII.

5. Idem, Epist. LXXIX

 

XXXIII

 

qui indique que saint Cyprien ait déjà pu avoir de leurs nouvelles par Némésien ; bien plus, Lucius accuse aussi réception des lettres qu'il a reçues des mains du sous-diacre Hérennien et des trois acolytes (1), ainsi que les objets qu'ils lui remettaient (2), exactement comme si Némésien n'avait pas accusé réception de ces offrandes. La troisième réponse est de Félix (il y avait aux mines deux évêques de ce nom), Jader, Polien, tant en leur nom qu'au nom des prêtres « et de tous ceux qui sont avec eux dans la mine de Sigus (3) » : comme les précédents, ils accusent réception des lettres et de l'offrande qu'ils ont reçues du sous-diacre Hérennien et de leurs frères Lucain et Maxime (4). Le troisième acolyte, Amantius, n'est pas nommé; il paraît qu'il n'avait pas suivi ses collègues jusqu'à Sigus. Les trois réponses portent de la manière la plus complète le cachet d'actes émanant d'individus qui agissent isolément, qui sont éloignés les uns des autres, qui ignorent les réponses faites par leurs coreligionnaires : leur analyse prouve donc l'existence d'au moins trois mines (5) dans lesquelles les martyrs étaient distribués. L'absence d'Amantius aux mines de Sigus me fait supposer que ce point avait été le terme de l'itinéraire suivi par les courageux consolateurs des infortunés condamnés. Je suppose qu'ils s'étaient rendus d'abord à des mines à l'est de Bagaï (Bâr'âi), ensuite aux mines de cuivre au

 

1. S. CYPRIEN, Epist. LXXIX.

2. Idem, Epist. LXXIX.

3. Idem, Epist. LXXX.

4. Ibidem.

5. La réponse de l'évêque Litteus n'est pas connue.

 

XXXIV

 

pied du Djebel-Sidi-Rgheïs, et, en dernier lieu, aux mines de Rgheïs. Celles-ci sont nommées dans la source où j'ai puisé ces détails, il n'y a donc pas d'incertitude quant à elles.

« Quelle était la nature des mines de Sigus ? Le texte ne le dit pas. Quelques auteurs ont cru, pouvoir conclure d'un passage de saint Cyprien ainsi conçu : «Quelle merveille y a-t-il qu'étant, comme vous êtes, des vases « d'or et d'argent, on vous ait envoyés aux mines, c'est-à-dire au lieu qui recèle l'or et l'argent (1) ? » que c'étaient des mines de ces métaux (2) ; mais véritablement ce passage ne saurait être considéré comme la preuve du fait en question, et Je pourrais même dire, maintenant qu'il est bien établi que Némésien et ses compagnons travaillaient dans trois mines différentes, qu'évidemment ces paroles ne doivent pas recevoir le sens , qu'on leur a donné. Il n'est pas impossible toutefois,que les Romains aient exploité une mine d'argent à l'est de Bagaï: ; celle du Djebel-Sidi-Rgheïs était certainement une mine de cuivre. Quant à la mine de Sigus, si, véritablement le nom de 'Aïn-Nh'âs vient, comme le veut la tradition, du voisinage de mines de cuivre, dans cette région, on pourrait en conclure, que le metallum Siguense était une mine de cuivre, et il faudrait en rechercher avec soin les traces entre Gonça (Sigus) et Bir-St'al ou 'Aïn-Nh'âs, intervalle qui n'embrasse pas un espace considérable. Si les grès plongeant au nord entre Constantine et Sigus, en approchant de cette dernière ville, sont réellement les grès qui

 

1. S. CYPRIEN, Epist. LXXVII.

2. Vie de S. Cyprien, L. VI, c. VII, p. 505, in-4°, Paris, 1717.

 

XXXV

 

jouent un rôle important entre Philippeville et Constantine, c'est-à-dire le maçigno ou grès à fucoïdes, il pourrait se faire que les anciennes mines de Sigus se trouvassent dans les couches de cette formation (1) ». A Chemtou, « la carrière était exploitée surtout à ciel ouvert; on y voit cependant la trace de deux grandes galeries, à l'entrée de l'une  desquelles se trouve une inscription. On peut encore se rendre compte aujourd'hui de la façon dont cette exploitation était conduite. On commençait par déterminer, à l'aide de sondages, la partie de la. carrière qu'on se proposait d'attaquer, puis on commençait le travail; mais il semble qu'on ait procédé autrement qu'on ne le fait actuellement à Chemtou, « au lieu de jeter à terre un bloc de marbre informe et de le tailler ensuite, ce qui a l'avantage d'éviter le travail de l'équarrissage pour les morceaux que l'on reconnaît contenir des défauts, mais l'inconvénient de perdre une certaine quantité de marbre, les Romains taillaient le bloc sur place et ne le détachaient qu'après lui avoir donné la forme à peu près définitive qu'il était destiné à recevoir dans la carrière. Cette méthode était appliquée pour les colonnes mêmes, et l'on en voit encore la trace sur les flancs de la montagne. Il y a là une immense niche mesurant environ 4 mètres de hauteur sur autant de largeur, d'où ont été tirées des colonnes dont on peut aisément se représenter la dimension : la courbe en est encore marquée dans le marbre de la carrière (2). »

 

1. H. JOURNEL, Richesse minérale de l'Algérie, in-4°, Paris, 1849,

t. I, p. 270-271.

2. R. CAGNAT. Rapport sur une mission en Tunisie, dans Archives des Miss. scientif., 3e série., t. XI, 1885, p. 103 sq.

 

XXXVI

 

Nous possédons donc encore trois des réponses qui furent faites à Cyprien par les chrétiens qui vécurent dans ces mines. Ils lui disent entre autres choses : « Les autres forçats s'unissent à nous pour te remercier devant Dieu, très cher Cyprien, de ce que par tes lettres tu as ré-conforté les coeurs accablés, guéri les membres déchirés. par les verges, brisé les entraves des pieds, aplani la chevelure des têtes rasées par moitié, éclairé les ténèbres de la prison, nivelé les mines, présenté un parfum de fleurs exquises aux narines (empestées) et fait évaporer l'épaisse fumée (qui emplit les galeries de mine). » Cyprien leur avait envoyé des secours par l'intermédiaire d'Hérennien, sous-diacre, accompagné de Lucien, Maxime et Amantius, acolytes; un autre évêque, nommé Quirin, avait joint ses bienfaits à ceux que les envoyés de Cyprien de Carthage étaient chargés de répandre sur les forçats. Les lettres écrites par les condamnés sont des pièces remplies de dignité et tout à fait simples et modérées de tons, elles nous les font voir tout remplis des idées de résignation et livrés à la prière.

Sous le règne de Maxence nous rencontrons des chrétiens condamnés aux mines parmi les martyrs dont Eusèbe avait rassemblé les Actes La condamnation aux mines a frappé quelques-uns des fidèles les plus signalés de ce temps. Le pape saint Clément, le pape Pontien, et peut-être le futur pape Calliste, enfin un grand nombre d'évêques. La présence de Pontien dans les mines de Sardaigne paraît attestée par l'épisode célèbre

 

1. Epist. LXXVIII, LXXIX, LXXX.

2. EUSÈBE, De mart. Palaest. VII, 3, 4 ; VIII, 1.

 

XXXVII

 

où Marcia, concubine de l'empereur Commode, s'honora en usant de son influence sur l'esprit de son amant pour obtenir la grâce des chrétiens déportés dans les mines de Sardaigne (1).

La persécution de Dioclétien remplit les mines de chrétiens, et la paix de l'Église n'amena pas l'abandon de cette pénalité. Les mines de Phaenos en Palestine revirent des confesseurs pendant la persécution des empereurs ariens Constance et Valens. Vers l'année 356, les ariens s'emparèrent du sous-diacre Eutychios, fidèle à la doctrine de la consubstantialité du Verbe et partisan d'Athanase; après l'avoir battu, ils l'envoyèrent à Phaenos, qu'il ne put atteindre, la mort le prit avant. Plus tard encore, sous l'épiscopat de saint Pierre d'Alexandrie, successeur d'Athanase (373), plusieurs catholiques furent envoyés aux mines de Palestine, d'autres aux mines de la Proconnèse (îles de Marmara). On envoya aussi à Phaenos un diacre de Rome qui avait apporté à l'évêque Pierre des lettres du pape de Rome (2).

 

II. — Du régime des mines et des forçats.

 

Le droit criminel romain appliquait la condamnation ad metalla à toute espèce de mine, pierre, minerai métallique, soufre, calcaire ; la seule distinction qu'il recala,

 

1. HIPPOLYTE, Philosophumena, IX, 11; DE ROSSI, Bull. di arch. crist., 1866. p. 6, 7 ; 1868, p. 18. Pour les condamnations du règne de Septime Sévère, cf. TERTULLIEN, Apologet.,c. XXXIX, De pudicitia, infime.

2. THÉODORET,Hist. eccl., l. IV, C. XIX. Pour d'autres martyrs, voyez C. ARNOLD, Historia christianorum ad metalla damnatorum, dans C. Thomas, Historia sapientiae et stultitiae, in-12, 1693. p. 173 sq.

 

XXXVIII

 

naissait se trouvait dans le poids des chaînes, qui variait, plus pesant si la condamnation portait : in metallum (1), moins accablant si elle portait in opus metalli. Il est moins certain que l'on ait tenu compte de l'aggravation résultant de la nature du minerai, par exemple : les sulphurarii, les calcarii (2).

La condamnation frappait les femmes comme les hommes, la formule juridique in ministerium metallicorum (3) n'influait , pas sur les conséquences légales de la peine. Celle-ci entraînait la mort civile (4) et, par conséquent, l'esclavage. De là, les sévices extraordinaires et la rasure de la moitié de la tête (5). Quant à la légalité de la mesure à l'égard des chrétiens, elle ne faisait de difficulté pour personne (6).

Un document épigraphique d'une importance capitale, datant du premier siècle de notre ère et découvert en 1876 en Portugal dans le Metallum Vipascense (Aljustrel, province d'Alentejo, district de Beja), nous initie à l'administration des mines. Nous n'entrerons ici dans le détail que de ce qui peut s'appliquer aux condamnés ad metalla (7).

 

1. C'est le cas des chrétiens d'Afrique sous Valérien. Canaux, Epist. LXXVII : « in metallo constitutis ».

2. Voyez cependant E. LE BLANT, Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 19 octob. 1894.

3. ULPIEN, ad Digest., XLVIII, XIX, § 8.

4. MARCIEN, ibid., 17.

5. CYPRIEN, loc. supr. cit.

6. E. LE BLANT, Bases juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs, dans les Persécuteurs et les Martyrs, p. 5 suiv.

7. La table de bronze d'Aljustrel, rapport adressé à M. le Ministre de l'Intérieur par AUGUSTO SOROMENHO, professeur d’histoire à l'Ecole supérieure des lettres, etc., Lisbonne, 1877, 12 pp. — CR. GIRAUD, dans le Journal des savants, cahier d'avril 1877, p. 240 suiv. — BRUNS, dans la Zeitschrift fur Bërgrecht, XIX, 1878, p. 217 suiv. — J. FLACH, La table de bronze d'Aljustrel, étude sur l'administration des mines au Ier siècle de notre ère, dans la Revue du Droit historique français et étranger, 1878, p. 269 et 645, et tirage à part 1879, 70 pp. — G. BLOCH, dans la Revue archéologique, t. XXXVIII, 1879, p. 58 suiv.— DARESTE, Séances et travaux de l'Acad. des Sc. mor. et pol., XI, 1879, p. 441 suiv. — E. CAILLEMER, dans la Revue critique, 880, p.186 suiv. — C. Ré, dans l'Archivio giuridico, t. XXIII, 1879, 827 suiv. — EESTACIO DA VEIGAA, A. Tabula de bronze de Aljustrel, lida, deduzida e comentada em 1876. Memoria presentada a Academia Real das Sciencias de Lisboa, Lisbonne, 1880, 71 pp. — E. HUMER et MOMMSEN, dans l’Ephemeris epigraphica, t. III, fasc. 3. — J.-J. BINDER; Die Bergwerke im romischen Staatshaushalte, 1880-1881. — BUCHELIER, 1877 et 1885. G.-G. DIETERICH, Beiträge zur Kenntniss des römischen Staal pächtersystems, 1877. — G. DEMELIUS, Zur Erklärung der lex metalli Vispascensis, dans la Zeitschrift der Savignystiftung, IV, 1883, p. 33 suiv. — E. HUBNER, Corp. Inscr. lat., t. II, Suppl.1892, n°5181, p. 788-802. Cf. R. CAGNAT, Sur les mines et carrières de la Tunisie dans, l'antiquité, dans Revue générale des Sciences, 1896, 30 nov., p. 1054-1056. — 3. TOUTAIN, Sur la métallurgie et l’exploitation des mines au VIe siècle en Italie, dans Bull. de la Soc. des Antiq. de France, 1898, p. 133-145. — BOECKH, Uber die Laurischen Silbergwerke in Attika, 1885. — J.-J. BINDER, Laurion, die attische Begwerke un Alterthum, Laibach, 1885, in-8°.

 

 

XXXIX

 

Autour d'un puits de mine en exploitation se formait vite une agglomération plus ou moins considérable. C'était cette population de gagne-petit qui se retrouve partout où un groupe d'hommes est appelé à stationner pour un temps. Sous la république, l'exploitation des mines était entièrement libre, et l'État parait s'être médiocrement préoccupé de leur régime intérieur et des conditions économiques de ceux qui y vivaient et de ceux qui en vivaient. Sous l'empire, tout cela fut changé, um mouvement continu de concentration se produit qui finit par remettre les mines aux mains des empereurs (1).

 

1. J. MARQUARDT, Römische Staatsverwaltung, t. II, p. 252. — O. HIRSCHFELD , Untersuchungen auf dem Gebiete der Römischen Verwaltungsgeschichte, t. I (1876), p. 73-74. — J. FLACH, loc. cit., p. 274 suiv.

 

XL

 

Depuis cette époque le fisc exerce un contrôle rigoureux sur les fermiers.

A partir du second siècle, on fait plus encore, on tend. à substituer partout l'exploitation directe par l'État à la location. Ceci explique comment et pourquoi on y envoyait des fournées de condamnés politiques. Les mines étaient placées sous la direction d'un procurator Caesaris, secondé par un nombreux personnel : subprocurator, commentariensis (secrétaire), tabularius (comptable), dispensator (intendant), arcarius (caissier) (1). Il faut mentionner, en outre , un « corps d'ingénieurs », comme nous dirions aujourd'hui (2), un tribunus militum ou un centurion qui présidait aux fouilles (3), enfin une garde de soldats, ou, tout au moins, un officier pour maintenir la discipline parmi les condamnés (4), dont le nombre s'élevait parfois à deux mille (5). Le fisc avait adopté le système du fermage en totalité ou en partie pour chaque mine, le contrat était dressé par le procurator metallorum et ratifié par l'empereur (6) ; le fermier ou conductor pouvait être tenu par une clause du bail de

 

1. O. HIRSCRFELD, loc. cit., p. 274 suiv.

2. J. MARQUARDT, loc. cit., p. 256.

3. LETRONNE, Recueil des inscript. grecques et latines d'Egypte, t. I, p. 429-453. — BRUZZA, Iscrizioni dei marmi grezzi, dans les Annali dell' Inst., 1870, n° 237-258.

4. DE ROSSI, Dei Cristiani condannati alle cave dei marmi nei secoli della persecuzioni e della cura ch'ebbe di loro la Chiesa romana, dans le  Bullettino, 1868, p. 24 suiv.; — MAX BUDINGER, Untersuchungen zur römische Kaisergeschichte, t. III (1870), p. 324 suiv.

5. FRANZ, Corp. inscr. graec., t. III, p. 321, col. 1. Cf. EUSÈBE,. Hist. eccl., VIII. PAUL SILENT., Descr. S. Sophiae, vs. 625 sq.

6. L. 1, § 1. De officio procur. Caesar., I, 19.

 

XLI

 

prendre toujours l'Etat pour premier acquéreur (1), son rôle se réduisait donc à celui d'un fermier d'impôts qui perçoit les redevances et tient la place d'un publicain : hi qui salinas et cretifodinas et metalta habent publicanorum loco sunt (2). L'État, s'attribuant le monopole de tous les métiers qu'appelle la vie courante d'une agglomération, louait le droit d'exercer les professions de cordon nier, de coiffeur, de foulon à ceux qui voulaient tenir boutique, et en retour il interdisait, sous peine d'amande ou de confiscation, l'installation d'une maison de commerce faisant à l'un de ses adjudicataires une concurrence quelconque.

Outre les professions de cordonnier, de coiffeur, de foulon, le fisc affermait encore celles de commissaire-priseur (auctionnator), de crieur public (praeco), de maître des bains publics (balneator). Ces fermiers étaient obligés de se conformer à un tarif que l'État leur fixait. L'auctionnator et le praeco sont payés proportionnellement à la valeur des objets qu'ils ont vendus, le balneator varie ses prix suivant le sexe de ses clients ; de plus, il ne peut rien réclamer de la part des enfants, des soldats, des employés, etc. Son établissement de bains doit être ouvert à des heures déterminées, soit du jour, soit de la nuit. L'eau froide doit couler à profusion, l'eau chaude doit s'élever jusqu'à un niveau déterminé. Les chaudrons dont il fait usage doivent être lavés, nettoyés et graissés au moins chaque mois.

 

1. O. HIRSCHFELD, loc. cit., p. 83.

2. GAIUS, I. 13 pr. De publicanis et vectigal., 39, 4. (Cf. l. I, pr. Quod cujuscunque univers., 3, 4.)

 

XLIII

 

Le cordonnier aura toujours un assortiment de chaussures et de clous.

Le coiffeur prendra à son service des garçons perruquiers.

Cette situation est tout à fait digne d'attention, car, outre que nous savons que les chrétiens ont vécu sous ce régime, nous y voyons, observe très bien M. Flach, qu'à a sa naissance, le monopole se présenta sous l'aspect le plus séduisant. Il semblait le moyen de tout concilier, ou plutôt de porter à sa plus haute puissance le soin des intérêts du fisc. En écartant la crainte de toute concurrence, il attirait les artisans dont il avait besoin, et, en même temps qu'il constituait pour le fisc une source nouvelle de revenus, il lui permettait, au moyen d'une stricte réglementation, de préserver les habitants (ses contribuables, ne l'oublions pas) des prétentions exagérées que les divers fournisseurs n'auraient pas manqué d'avoir.

« Il semble naturel d'admettre, après les observations que la lecture de l’inscription d'Aljustrel vient de nous suggérer, qu'il devait y avoir autant de fermiers que de professions distinctes soumises au monopole (1). »

Un autre paragraphe déclare les maîtres d'école affranchis des charges que le procurator impose aux habitants : Ludi magistros a procuratore metattortim immunes esse.

Les textes en si petit nombre qui nous sont parvenus concernant la présence des chrétiens dans les mines gagnent beaucoup à ces recherches, bien qu'en apparence elles ne s'y rapportent que d'une manière indirecte.

 

1. J. FLACH, loc. cit., p, 270. — BURNS, loc. cit., p. 378.

 

XLIII

 

L'accroissement continu du nombre des chrétiens dans l'empire ne permet pas de douter que, outre les condamnés, il se soit trouvé des fidèles parmi les petites colonies qui s'établissaient autour des puits de mine (1). La charité est ingénieuse, et la pensée de procurer quelque soulagement ou d'apercevoir les confesseurs dut, un peu partout, attirer les frères. Nous savons qu'il existait des mines activement exploitées en Chersonèse, en Cilicie, en Palestine, dans la Thébaïde, en Égypte, en Afrique, en Sardaigne, et que des chrétiens y furent amenés et descendus; il est très probable que les mines d'Espagne reçurent leur contingent de « frères ».

C'était tantôt le marbre, comme en Chersonèse, le cuivre à Pheenos, l'or et l'argent à Sigus, le plomb à l'état de galène argentifère à Linarès (2). Les mines de Palestine paraissent avoir été les plus effrayantes de toutes. Dans certains puits, le supplice ne se prolongeait guère, la mort survenait après peu de jours (3).

Le mélange de brigands et de condamnés de droit commun pouvait inspirer des inquiétudes pour le maintien de l'ordre, et afin de prévenir les révoltes, on avait

 

1. EUSÈBE, De martyrib. Palaest., C. X, XI.

2. Et encore Aïn-Smara en Numidie. Cf. E. La BLANT, dans les C. r. de l'Acad. des Inscr., 19 oct. 1894. On trouvera une statistique des mines de l'empire dans BLAISE GARAFOLO, De antiquis auri, argenti, stanni, aeris, ferri plumbique fodinis Blasii Caryophiti opusculum. 1757, in-4°, XX-152 pp., qu'il faut compléter avec les inscriptions, les monnaies. Cf. G. DAUBRÉE, Aperçu historique sur l’exploitation des mines dans la Gaule, 1881; ROBERT MOWAT, Eclaircissements sur les monnaies des mines, dans la Revue de Numismatique, 1894, p. 373-416.

3. S. ATHANASE, Ad solitarios epistola.

 

 

XLIV

 

multiplié à l'endroit des prisonniers les précautions et les traitements barbares.

Il est probable qu'à chaque reprise de la persécution, les victimes condamnées aux mines étaient d'abord soumises à d'odieuses vexations, mais avec le temps on finissait par se relâcher un peu de ces sévérités. La correspondance de saint Cyprien nous fait connaître ce qu'était le séjour, dans l'intérieur des galeries. On avait mêlé les sexes, confondu l'âge et le rang, en sorte que les évêques, les vieillards, les prêtres se trouvaient pêle-mêle avec des jeunes filles, des enfants (1), dans une obscurité moite que ne dissipait pas la clarté fumeuse des torches (2). Les confesseurs recevaient une ration de pain insuffisante (3), point de vêtements (4) ; pour la nuit, ils s'allongeaient sur le sol (5) ; jamais de bains (6), et surtout nul moyen de célébrer le saint sacrifice (7).

Avant d'être descendus dans la mine, les condamnés étaient passibles d'autres sévices. En 257, en Afrique, on les battit de verges (8), on les marqua au front (9), on leur riva des entraves aux pieds (10); ce dernier supplice était singulièrement douloureux, si, comme c'est probable et comme cela se pratiquait à l'égard des esclaves dans les

 

1. CYPRIEN, Epist. LXXVII.

2. Ibid., LXXVII.

3. Ibid., LXXVII.

4. Ibid.

5. Ibid.

6. Ibid.

7. Ibid.

8. Ibid.

9. PONTIUS. Vita Cypriani, 7.

10. CYPRIEN, Epist. LXXVII.

 

XLV

 

chiourmes les plus sévères, une chaîne trop courte, partant du cou ou des reins du condamné et rejoignant les anneaux des pieds, empêchait le forçat de se redresser jamais à sa taille (1). En 307, en Palestine, on raffina sur ces mauvais traitements. Silvain, prêtre de Gaza, et ses compagnons ne partirent pour rejoindre la mine qu'après avoir eu les nerfs d'un des jarrets brûlés au fer rouge (2), d'autres eurent à subir une mutilation outrageante (3). L'année suivante, le proconsul Firmilien de Césarée vit arriver un convoi de condamnés, « la catène », envoyé des mines de porphyre de la Thébaïde aux mines de cuivre de la Palestine. A leur passage à Césarée, Firmilien leur fit brûler les jointures du pied gauche, et pour se conformer, disait-il, à un ordre de l'empereur, il fit crever l'oeil droit à tous avec un poignard, puis on cautérisa au fer rouge les orbites vidés. Le convoi reprit sa route. Ils étaient quatre-vingt-dix-sept hommes aveu leurs femmes et leurs enfants (4). Des fidèles de Césarée subirent le même traitement (5). En Égypte, on tortura les chrétiens dans les galeries de mine, ensuite on les remonta au jour et on- les envoya en cet état renforcer les mineurs de Palestine et ceux de Cilicie (6). On ne saurait omettre à cette place un curieux récit concernant les forçats chrétiens de la mine de cuivre de Phaenos en Palestine. A la fin de l'année 309, on accorda aux détenus

 

1. PLAUTE, Captivi, III, 75-77.

2. EusÈBE, De mart. Palaest., VII. 3.

3. Ibid., VII, 4.

4. EUSÈBE, De mart. Palaest., VIII, 1.

5. Ibid., VIII, 3.

6. Ibid., VIII, 13.

 

XLVI  

 

quelque adoucissement ; ils purent, en dehors des heures de travail, s'assembler, prier et construire même des oratoires. Ceci n'était pas sans exemple, puisque le martyrium Clementis rapporte que, peu après son arrivée en Chersonèse, le saint homme fit beaucoup de conversions, renversa les temples des dieux, abattit les bois sacrés et bâtit un grand nombre d'églises. Par suite de cette sorte de lassitude qui s'empara des bourreaux pendant les dernières années de la persécution de Dioclétien, on ne peut être surpris de les voir accorder aux forçats chrétiens une mitigation de leur peine en les autorisant à tenir des assemblées.

« Ce devait être un étrange. spectacle que ces églises improvisées, où ne se rencontraient que des borgnes et des boiteux, et où des voix brisées par la fatigue, enrouées par la longue humidité des souterrains, chantaient avec une ferveur surhumaine les louanges de Dieu ! »

Ces pauvres gens avaient alors parmi eux trois évêques, Silvain, jadis prêtre à Gaza, leur compagnon de misère depuis deux ans; avec lui deux Égyptiens, Pelée et Nil, beaucoup de prêtres, des clercs, un, lecteur, Égyptien lui aussi, qui avait nom Jean. C'était un. aveugle à qui les bourreaux avaient néanmoins brûlé les yeux éteints, afin qu'aucune souffrance ne lui fût épargnée. On raconte qu'il savait de mémoire les Livres saints. Dans les réunions des forçats, Jean remplissait sa fonction de lecteur et il avait cette coquetterie de prendre l'attitude et le son de voix de celui qui tient un livre ouvert devant lui. Eusèbe le vit ainsi. Un rapport adressé à l'empereur Maximin fut suivi de l'ordre de disperser les pauvres frères ; on les répartit en plusieurs troupes qu'on mit en marche vers Chypre, vers le Liban et vers

 

XLVII

 

d'autres mines de Palestine. Les évêques Nil et Pelée, le prêtre (Helio ?), le laïque Patermuthios,signalés comme turbulents, furent envoyés au général commandant les légions en Palestine : celui-ci les fit brûler vifs . On garda les vieillards, les malingres et tous ceux que leurs mutilations rendaient impropres à un déplacement ; parmi eux se trouvaient Jean le lecteur et l'évêque Silvain, devenu impotent. Ne pouvant rien faire et séparés des travailleurs, ils jeûnaient et priaient ; ils étaient trente-neuf, on coupa la tête à tous le même jour. Parmi ces fidèles de la mine de Phaenos, tous n'appartenaient pas à la même communion ; les uns suivaient Pierre d'Alexandrie, d'autres avaient pris parti pour le schismatique Mélèce de Lycopolis. Il semble résulter des informations transmises par saint Épiphane et par Photius que Patermuthios appartenait à la communion de Pierre, tandis que les évêques Pelée, Nil et le prêtre Elle (Helio ?) étaient du parti de Mélèce (1).

 

III. — Du rang hiérarchique des condamnés aux mines.

 

L'Église accordait par anticipation le titre de martyr à ceux qui étaient condamnés aux mines, comme pour montrer que la grandeur du supplice équivalait au seul témoignage parfait et définitif, l'oblation de la vie; peut-être voulait-elle faire voir aussi qu'il n'y avait plus rien de terrestre désormais chez ceux qui rendaient une semblable confession. Ce titre de martyr ne s'accordait pas

 

1. S. VAILLÉ , Les martyrs de Phounon, dans les Échos d'Orient,1898-1899, pp. 66-70. Cf. LAGRANCE, Phounon, dans la Revue biblique 1898, p. 114.

 

XLVIII

 

alors à la légère. Les chrétiens de Lyon emprisonnés sous le règne de Marc-Aurèle refusaient énergiquement qu'on leur appliquât ce titre avant que la mort eût scellé leur persévérance dans la foi (1) ; à Rome, la concession du titre de martyr faisait l'objet d'une enquête, premier modèle de nos modernes procès de canonisation (2), et nous voyons cependant, à Carthage, saint Cyprien donner aux condamnés aux mines le titre de martyrs : in metallis constitutis, martiribus Dei patris (3). Sans doute, ils n'avaient pas encore perdu la vie dans la caesura ou le puteus (4); mais la mort en exil, en prison ou par suite des tourments supportés pour la foi fut tenue de très bonne heure dans l'Église pour un titre suffisant à la qualification de martyr (5).

La liturgie de Milan a conservé une prière :

 

pro fratribus   in carceribus,

in vinculis,

in metallis,

in exiliis constituais (6).

 

Le Missale Gothicum contient une oraison pro exulibus ainsi conçue : Unianimes (sic) et uins corporis in spiritu Dei... depreçemur pro fratribus et sororibus nostris captivitatibus

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 1.

2. DE ROSSI, Roma sotterranea, t. II, p. 59-61.

3. Epist. LXXVII. Il a d'ailleurs une tendance à prodiguer ce titre Voy. Epist. LXVII ; DE ROSSI, Bullettino di arch. crist., 1874, p. 107.

4. Officine, puteus, et dans les carrières de marbre : caesura. Cf. DE  ROSSI, Bullett.,1868, p. 23 ; 1879, p. 55-56.

5. TILLEMONT, RAYNAUD, dans ANSALDI, De martyribus sine sanguine adversus Dodwellum in qua et nonnulla Romani martyrologii loca ab cruninationibus Baelii vindicantur, Milan, 1744, p. 44 suiv.

6. Cf. Auctarium Solesmense, Solesmes, 1900, p. 37. MOZZONI, Tavol. di storia eccl., sec. II, nota 53.

 

XLIX

 

elongatis, carcetribus deentis, METALLIS DEPUTATIS,... etc. (1).

Les anciennes liturgies présentent quelques autres mentions du même genre.

 

IV. — De quelques reliques des condamnés aux mines.

 

Il existe encore de nos jours des reliques de ces martyrs ; ce sont d'abord les matériaux extraits par eux des gisements de la Grèce, de la Sardaigne, de l'Afrique et de l'Asie, où ils furent employés, et qu'on expédiait dans les emporia ou docks de Rome et des grandes villes de l'Empire. Des quartiers de marbre bruts ont été retrouvés sur les berges du Tibre à Ostie, d'autres à Porto, d'autres à Rome ; ils portaient encore les chiffres ou les sigles que leurs propriétaires y avaient peints (2).

A Rome, nous savons que des fidèles furent employés à déblayer et à creuser l'emplacement où s'élevèrent les thermes de Dioclétien, à la construction desquels ils furent également employés.

L'Apologie pour Origène fut adressée par Pantphile de Césarée aux fidèles condamnés aux mines (3) ; enfin, on a retrouvé depuis peu d'années dans les mines de Simittu, en Tunisie, une inscription chrétienne ainsi libellée (5) :

 

1. MURATORI, Liturgia romana vetus, t. II, p. 585.

2. HENZEN, Annali dell' Istituto di correspondenza archeologica, anno 1843, p. 333-338. Cf. DE ROSSI, Bullettino, 1868, p. 22 suiv.

3. DE ROSSI, loc. supr. cit., p. 21.

4. PHOTIUS, Bibliotheca, cod. CXVIII.

5. DELATTRE, Inscriptions de Chemtou (Simittu), Tunisie, dans la Revue archéologique, avril, juill. 1881, mai, octobre 1882, p. 244. DE ROSSI, Bullett., 1879, p. 54 ; 1883, p. 82, et Corp. inscr. lat., t. VIII. Supp. no 14600 (Ephem. epigr. t. V. ne 488) avec de notables variantes. Cf. Jahrbücher d. Vereins von Altesthumsfr. im Rheinland, t. LVIII, p. 87. — BRUZZA, dans les Studie e Documenti di Storia e Diritto (1889, 2e fascicule). Dès cette époque la mine de Simittu s'appauvrissait. Saint Cyprien, écrivant à Démétrius, lui dit : « Minus de effossis et fatigatis montibus eruuntur marmorum crustae, » On cherchait des gisements nouveaux, comme le prouve l'Officina inventa a Diotime agente in rebus. J. TOUTAIN, Association franç. pour l'avancement des sciences. Tunis, II, 1896, p. 792, et S. GSELL dans Mélanges d'arch. et d'Hist., 1898, p. 105. Cf. BRUZZA, Iscrizioni dei marmi grezzi, dans Annali de l'Instituto, 1870, p. 149 sq. R. CAGNAT, Archives des missions scientifiques, 1885, p. 112, n° 190. Voyez encore sur les mines : TERRIER, Mémoire sur les mines de Sunium et la côte de l'Attique depuis la baie de Vari jusqu'à la presqu'île de Courouni, dans Archiv. des miss. scientif., 2e série, t. III, 1866, p. 55 suiv. — H. SALADIN, Rapport de 1885, dans Nouv. archiv. des miss. scientif., t. II,1892, p. 385 suiv.

 

 

officina inventa a Diotimo Aug. nostri liberto...

 

Cette modeste inscription a peut-être réjoui un instant le chrétien inconnu qui l'a tracée, vers le IIIe siècle de notre ère. Cette affirmation de la foi, dans les souterrains où vivaient les chrétiens, a pu donner lieu à des monuments plus importants, mais aucune trace n'en a été relevée jusqu'à ce jour.

 

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COMMENT LE CHRISTIANISME FUT ENVISAGÉ DANS L'EMPIRE ROMAIN

 

I

 

Les problèmes d'histoire doivent gagner beaucoup à être étudiés avec les mêmes procédés rigoureux et délicats qui sont d'usage dans les sciences naturelles ou physiques. Une conclusion historique, de même qu'une définition d'ordre scientifique, est le résultat de descriptions minutieuses innombrables. Pour conduire ces opérations avec la précision nécessaire, une enquête visuelle est préférable à tout autre procédé, mais lorsqu'il s'agit des temps passés, il faut se borner à des confrontations aussi exactes que possible sur les états successifs de la religion, de la philosophie, de la politique, de toutes les branches de la pensée et de l'action humaine. a L'histoire, disait M. FUSTEL de Coulanges, n'est pas l'art de disserter à propos des faits; elle est une science dont l'objet est de trouver et de bien voir les faits. Seulement il faut bien entendre que les faits matériels et tangibles ne sont pas les seuls qu'elle étudie. Une idée qui a régné dans l'esprit d'une époque a été fun fait historique. La manière dont un pouvoir a été organisé est un fait, et la manière dont les contemporains comprennent et acceptent ce pouvoir est aussi un fait (1)»

 

1. FUSTEL DE COULANGES, Hist. des Instit. polit. de l’anc. France, t. I (1891), p. 169.

 

2

 

On s'est demandé si les chrétiens, par leur opposition à la religion de l'empire romain, n'avaient pas attiré sur eux des traitements rigoureux, nous ne disons pas légitimes, mais légaux, du moins au jugement des hommes qui les y appliquèrent. C'est cette question de psychologie antique que l'on essaiera de traiter.

II

 

A Rome, l'Etat ou la chose publique, respublica, était un être réel et vivant, constant et éternel. C'était l'idée que l'on s'en faisait et que l'on devait s'en faire. Tout était sous la surveillance de l'Etat, la religion, la vie privée, même la morale. Contre l'État l'homme perdait ses droits individuels (1). Cela entraînait à des violences de toute sorte, à des crimes sans nombre ; mais ces brutalités de l'État étaient une partie de sa force. Une autre partie résidait dans la notion de l'État impersonnel, notion qui se maintint au temps de l'Empire. Ainsi la notion politique en ce temps était rigoureusement théorique. Par-dessus l'empereur despote éclate la sigle nationale S. P. Q. R., senatus populusque romanus (2), et plus haut encore plane la respublica, l'Etat.

Les empereurs n'y font aucun obstacle. Trajan, Adrien; Septime-Sévère, Valérien, Constance font une mention fréquente de la République (3) et se considèrent

 

1. CICÉRON, De legibus, III, 3 : « Salas populi suprema lex esta. » La même chose ailleurs : « Caiphas consilium dederat Judaeis : Quia expedit unum hominem mori pro populo. » (JEAN, XVIII, 14.)

2. WILMANNS, Exempla inscriptionum latinarum, nos 64, 644, 922, 923, 935, 938, 943, 952, 987, 1073, 1377. — Voy. Acta Arvalium, dans WILMANNS, t. II, p. 289.

3. SPARTIEN, Adrianus, 4 et 8 ; JULES CAPITOLIN Albinus, 12 ; TREBELLIUS, Valerianus, 6; Vopiscus, Aurelianus, 9 et 13 ; TREK. POLLION, Claudius, 7 et 14; AMMIEN MARCELLIN, XV, 8; HENZEN, n° 6501; ORELLI, n° 5192 ; — voyez aussi le nom de la république dans les textes législatifs; ULPIEN, au Digeste, L, 15, 1 ; IV, 6, 5; XXVII, 1,18. Cf. FUSTEL DE COULANGES, ouvr. cité, t. 1, p. 149 sqq. Comparez

l'exergue des monnaies en France en 1805. En face : Napoléon empereur ; au revers : République française.

 

3

 

volontiers comme ses mandataires (1). Cela tient à ce que la délégation, de quelque nom qu'on appelle le régime qui l'exerce, n'est, comme le dit Cicéron, qu'une des formes de la République (2).

Une pratique de sept siècles avait recommandé un système qui fonctionnait si doucement et si régulièrement depuis le temps des rois jusqu'à l'époque des Césars (3). La même délégation en vertu de laquelle les rois et les consuls gouvernaient régla l'exercice de l'autorité des empereurs. C'était un axiome des jurisconsultes de l'époque impériale que « Si l'empereur peut tout, c'est parce que le peuple lui confère et met en lui toute sa puissance » (4), et parmi tant de serviles concessions, celle qui eût dépouillé la République romaine ne fut jamais réclamée, jamais offerte. Comme au temps des rois (5) et au temps des consuls (6), la même lex regia de imperio renouvelle à chaque nouveau prince la délégation (7), mais ce n'était plus qu'une cérémonie de pure forme. « L'empire ne fut pas considéré comme héréditaire, au moins durant les trois premiers siècles (8). Chaque

 

1. « Pro bono reipublicae natus. » (MOMMSEN, Inscript. helveticae,

n° 312, 315, 316, 317, etc. — MAMERTIN, Paneg. Maximini, e. 3.)

2. De Republica, I, 26.

3. CICÉRON, Ad familiares, I, 9, 25 ; In Rullum, II, 11, 12 ; De Republica, II, 13, 17, 21 ; TITE-LIVE, VI, 41, 42 ; IX, 38, 39 ; XXVI, 2 ; XXVII, 22; DENYS D'HALICARNASSE, IX, 41; X, 4; — TACITE, Annales, VI, 22.

4. GAIUS, Institutes, I, 5 ; ULPIEN, au Digeste, I, 4, 6.

5. CICÉRON, De Republica, II, 13, 17, 21.

6. CICÉRON, Ad familiares, I, 9, 25.

7. ULPIEN, au Digeste, I, 4, 6 ; Corp. inscr. lai., VI, 930 ; Wm-

MANNS, n° 917 ; ORELLI,t. 1, p. 567 ; FUSTEL DE C., ouvr. cité,

p. 154, note 2.

8. « Neque enim hic, ut gentibus quae regnantur, certa dominorum

domus. » TACITE, Hist. 1, 16.

 

4

 

que prince reconnut qu'il devait l'empire à la délégation que le sénat lui en avait faite (1). Ce point de droit était incontesté (2).

L'acte de délégation consommé, le pouvoir venait aux mains du roi, du consul ou de l'empereur, absolu, presque sans limites; c'était ce pouvoir que l'on appelait imperium. Quand l'empire fut fait, il n'eut qu'à recueillir les bénéfices d'un droit politique que créaient les textes et les précédents. L'empereur hérita de tout l'arbitraire, de toute la puissance, de toute la force. Il était chef de l'administration, de l'armée, de la religion, c'est-à-dire des sources de la discipline romaine. Il présidait le sénat, réglait le rang social et la capitation de chacun, tout cela sans appel et sans recours. Il était source de la justice, source de la législation. Il était divin, et l'aigle qui s'envolait de son bûcher funèbre l'emportait, de plein droit, parmi les dieux (3). Ainsi « il n'y eut jamais en Europe de monarchie plus omnipotente que celle qui hérita de l'omnipotence de la République. On ne connut pas plus de limites à la puissance effective du prince qu'on n'en avait connu à la souveraineté théorique du peuple. Il ne fut pas nécessaire d'alléguer aux hommes un prétendu droit divin. La conception du droit populaire, poussée à ses dernières conséquences par le génie autoritaire de Rome, suffit à constituer la monarchie absolue. » Très habilement,

 

1. TACITE, Hist., IV, 3; DION CASSIUS, LXIII, 29; LXIV, 8; LXVI,

1 ; LXXIII, 11-13 ; LAMPRIDE, Vie d'Alexandre Sévère, 6-8 ; JULES CAPITOLIN, Verus, 3.

2. FUSTEL DE C., ouvr. cité, p. 154 et suiv. Voyez LACOUR-GAYET,

Antonin le Pieux et son temps, chap. II tout entier sur l'équilibre politique,

3. Voyez l'exposé des droits de l'empereur dans FUSTEL DE C., ouvr. cité, p. 157 et suiv. Pour le culte des empereurs morts : Claude ORELLI, n° 65, 3651 ; Vespasien, 3853 ; Trajan, 65, 3898 ; Adrien, 3805 ; Septime Sévère, 2204 ; Commode, HENZEN, 6052; cf. aussi 5480, 3135. Pour Antonin et Marc, voy. JULES CAPITOLIN, Pius, 13 ; Marcus, 18.

 

5

 

les princes lièrent leur destinée à celle de l'État par lequel ils étaient et pour lequel ils voulaient être, au moins le disaient-ils. En l'an 12 avant Jésus-Christ, Auguste prit le titre de Souverain Pontife et consacra dans sa maison du Palatin un nouveau sanctuaire à Vesta. Dès lors, à l'origine même du pouvoir nouveau, on confondit le foyer domestique du prince avec le feu de la République (1), image de la perpétuité de l'Etat (2).

Il n'y eut en cela ni substitution, ni fiction; comme les dernières grandes conquêtes étaient, ou peu s'en faut, contemporaines de l'empire, les provinces initiées soudain après de longs déchirements intérieurs au doux régime de la paix romaine, adoptèrent avec empressement toute la civilisation romaine, un peu au hasard, sans discernement de ce qui leur convenait et de ce qu'il fallait refuser (3). L'Asie, la Gaule, l'Espagne, ne se conduisirent pas autrement. Parmi tous les présents qu'on leur fit, elles trouvèrent le culte de l'empereur et ne furent pas les moins ferventes à le pratiquer. En Asie Mineure, le culte d'Auguste et de Livie était la religion dominante (4) ; ce culte répandu dans tout l'empire, sauf à

 

1. MOMMSEN, Corp. inscr. lat.. I2, p. 317, Comment. diurna, 28 avril.

2. VISSOWA, Hermès, XXII (1887), p. 44; LE MÊME, Die Säcularfeier des Augustus (1894), p. 9, cité par FRANZ CUMONT, L'éternité des empereurs romains, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, I (1896), p. 436.

3. FUSTEL DE C., ouvr. cité, liv. I, ch. vu. — JOSÈPHE, Ant. XIV, X,

22-23 ; STRABON, XVII, III, 24 ; TACITE, Ann. IV, 55.

4. ECKEEL, Doctr. numm. vet., VI, p. 101 ; TACITE, Annal., IV, 37, 55-56 ; DION CASSIUS, LI, 20 ; Corp. inscr. gr., n° 2696, 2943, 3524, 3990 c, 4016, 4017, 4031, 4238, 4240 d, 4247, 4266, 4363, 4379 c, e, f, h, i, k; LE BAS, laser., III, n° 621, 627, 857-859, 1611; WADDINGTON Explic. des Inscr. de LE BAS, p. 207-208, 238-239, 376 ; PERROT, De Galatia prov. rom., p. 129, 150 suiv. ; Exploration de la Galatie, p. 31-32, 124; Corp. inscr. atticarum, III, n° 63 et 253; BOECKH, nos 2741, 3415, 3461, 3494, 4039 ; WADDINGTON, n° 1266.

 

6

 

Rome, avait commencé en Espagne, à Tarragone (1), où l'on trouve aussi le premier temple consacré à l'Éternité (2) Tarragone était la première ville de l'Espagne citérieure et donnait le branle à tout le pays, comme Lyon, dans la Gaule, métropole administrative, politique, financière, de trois provinces, sorte de ville fédérale dans laquelle le culte de Rome et d'Auguste formait le lien religieux d'une immense agglomération. En Grèce, en Egypte, en Afrique, dans la Grande-Bretagne, la Pannonie, la Thrace, on trouve le même culte (3). L'idée faisait son chemin, pour l'exprimer on créa une formule nouvelle, l'aeternitas imperii (4), « expression d'une amphibologie

 

1. TACITE, Ann., 1, 78 ; QUINTILIEN, Instit. oral., VI, 3, 77 ; MARQUARDT, Römische Staatsverwaltung, t. I, p. 258 ; BEURLIER, Le culte impérial (1891), p. 18, n. 5. Voyez encore Corp. inscr. lat., II, n°  2221, 2224, 2334, 3395, etc. Voyez aussi 2105, et encore 160, 397, 473, 2244, 3329, 4191, 4199, 4205, 4239, 4250.

2. COHEN, Monnaies, Octave Auguste, n° 727 ; Tibère, n° 166 ; à Mérida, COHEN, Auguste, 585-6 ; Tibère, 78-80.

3. DE BOISSIEU, Inscriptions antiques de Lyon (1854), p. 467 ; AUG. BERNARD, Le temple d'Auguste et la nationalité gauloise (1863); A. DE BARTHÉLEMY, Les assemblées nationales dans les Gaules, dans la Revue des Quest hist. (juillet 1868), p. 14, 22; GUIRAUD, Les assemblées provinciales dans l'Empire romain ; ALLMER, Musée de Lyon, t. II ; TITE-LIVE, Epitome, 137 ; SUÉTONE, Claude, 2 ; DE CASSIUS, LIV, 32; ORELLI, nos 1435, 1667, Auguste ; 3796, Tibère ; 699, Caligula ; 753, Vespasien ; HENZEN, n° 7421, Domitien ; ORELLI, 789, Trajan; 1718, Antonin ; cf. nos 204, 277, 401, 608, 805, 1989, 2389, 2489, 5208; JULLIAN, Inscript. de Bordeaux, n° 1 ; BERNARD, ouvr. cité, p. 61 ; LEBÈGUE, Epigraphie de Narbonne (1887), p. 117 ; HERZOG, Append., n° 104. Pour le flamen local, voy. HERZOG, Append., no 1 ; ORELLI, n° 2489 ; WILMANNS, Exempla, nos 128, 129 ; HENZEN, n° 5997 (Corp. inscr. lat., XII, nos 3180, 3207, cf. p. 382), 6931; MOMMSEN, Inscr. helveticae, nos 3, 118, 119, 142; — Grèce— FOUCART, Inscript. de Laconie, nos 176, 179, 244 ; — Egypte — PHILO, Legatio, 22 ; — Afrique. — L. RENTER, Inscr. de l'Algérie, no 3915 ; HENZEN, 6901. — Grande-Bretagne — TACITE, XII, 32 ; XIV, 31 ; HENZEN, 6488 ; — Pannonie — Corp. inscr. lat., III, nos 3343, 3485, 3626 ; — Thrace — DUMONT, Inscript. de Thrace, no 29 ; Bull. de corr. hellénique (1882), p. 181. Cf. MOMMSEN, Staatsrecht (1877), II, p. 732 suiv.; MARQUARDT, Staatsverwaltung, III, p. 443 suiv. (cd. Wissowa, p. 463 suiv.)

4. SUET. Nero, 30; HENZEN, Acta fratrum Arvalium, 1874, p. LXXXI, 66 apr. J.-C. Cf. ann. 86, 87, 90, HENZEN, p. 110. Même expression sur les monnaies : COHEN, Septime-Sévère, Caracalla et Géta, no 5; Julie, Sept-Sév. et Carac. nos 1-3; Julie, Carac. et Géta. nos 1-3; Géta, Sept.-Sév. et Carac., nos 1-2 ; Sept.-Sév. et Carac., no 1; Philippe père, n° 12 ; Philippe fils, n° 6 ; Carus, nos 30-32. — Cf. Corp. inscr. lat., II, 259.

 

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voulue qui pouvait s'appliquer au pouvoir du souverain aussi bien qu'au territoire qu'il gouvernait. Le foyer de Vesta devint ainsi le symbole non seulement de l'indestructibilité de l'Etat romain, mais de celle du principat (1). Au moins à partir du IIe siècle, le feu, pris sans aucun doute à l'autel de la déesse, précédait en toute circonstance l'empereur, et était considéré comme l'insigne le plus caractéristique de sa puissance » (2). Certains empereurs paraissent avoir un peu répugné à cette apothéose (3) le sénat était moins réservé (4); à partir du second siècle jusqu'à la fin du troisième, le dogme de la corrélation entre l'Etat et l'empereur s'affermit. L'Auguste participe aux privilèges de la respublica. Le terme augustus (5)

 

1. De là l'expression d'HÉRODIEN, II, III, 1, à propos de Pertinax,

proclamé empereur : « o de epeiper idruthe en te basileio estia. »

2. F. CUMONT, ouvr. cité, p. 437 et notes 3, 4, 5. — « La plus ancienne mention de cet usage se trouve dans DION, LXXI, 35, 5, propos de Marc-Aurèle ; les dernières paraissent être le texte d'Eutychianus relatif à Julien. Fragm. Hist. gr., IV, p. 6, col. 2, meta lampadon basilikon, et CORRIPE, De laud. Just., II, 299.» Cf. BEURLIER, ouvr. cité, p. 50. — CUMONT fait observer (p. 442, note 4), « qu'il ressort des textes (HÉnonIEN, II, 3, 2, etc.) que le feu était porté devant les empereurs même pendant le jour, et il ne s'agit nulle part de flambeaux, mais de « pur » ou de phos ». La coutume existait à Rome dès le temps des Antonins. HÉRODIEN, I, 8, 4 ; I, 16, 4 ; II, 3, 2; II,6,12; VII,6,2.

3. Vespasien, voy. COHEN, Monnaies, t. II, p. 271, nos 1 et 2 ; SUÉTONE, Vesp., 22. — Titus, COHEN, ouvr. cité, p. 342, n° 3 ; Claude interdit prskunein auto mete thusian oi poien, DION, LX, 5.

4. COHEN, t. II, p. 299, no 250 (en 77 ou 78 apr. .1.-C.) — Titus : COHEN, nos 145, 146 ; Domitien : COHEN, n° 280, 281; Trajan: COHEN, t. III, p. 4, nos 9, 10, 11; t. VII, p. 434.

5. DION CASSIUS, LIII, 16 ; SUÉTONE, Auguste, 7.

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devint le titre impérial (1) exclusivement réservé à l'empereur (2) et à ses successeurs.

Tout empereur fut donc un Auguste. Cela signifiait que l'homme qui gouvernait l'Empire était un être plus qu'humain, un être sacré. Le titre d'empereur marquait sa puissance, le titre d'Auguste sa sainteté (3). Les

hommes lui devaient la même vénération, la même dévotion qu'aux dieux (4).

Cette collation d'un titre religieux à un simple mortel peut étonner les hommes de nos jours, qui ne manquent pas d'y voir le témoignage de la plus basse servilité. On devrait remarquer cependant que ni Tacite, ni Suétone, ni Juvénal, ni Dion Cassius, ne marquent par aucun indice que ce titre ait surpris les hommes de ce temps, moins encore qu'il les ait indignés. Des centaines d'inscriptions, fort librement écrites par des particuliers, attestent que les Romains et les provinciaux l'adoptèrent d'enthousiasme.

Pour le comprendre, il faut se reporter aux idées des anciens. Pour eux, l'État ou la Cité avait toujours été une chose sainte et l'objet d'un culte. L'État avait eu ses dieux et avait été lui-même une sorte de dieu. Cette conception très antique n'était pas encore sortie des

 

1. HENZEN, 5393, 5400 (Tibère) ; 55407 (Néron) ; 5455 (Adrien),

5580; — JULES CAPITOLIN, Gordiani, 8; TREBELLIUS POLLLION, Claudius; Vopiscus, Tacitus, 4 ; Numerianus, 13.

2. De même le titre d'Augusta était réservé à l'impératrice. SUÉTONE, Claude, 11 ; Néron, 28 ; Domitien, 3; TACITE, XII, 26 ; JULES CAPITOLIN, Pius, 5.

3. C'est ce que dit Ausone, Panégyrique de Gratien : Potestate imperator, Augustus sanctitate.

4. Imperator cum Augusti nomen accepit, tanquam praesenti et incorporali deo fidelis est praestanda devotio. (VÉGÉCE, édit. Lang. II, 5.) — Notons toutefois que l'empereur n'était pas un dieu. Il ne devenait tet qu'après sa mort, s'il obtenait du sénat la consecratio. La qualité d'Auguste s'acquérait le premier jour du principat et disparaissait le

dernier jour. Elle était attachée à l'exercice effectif de la puissance tribunitienne.

 

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esprits. Elle y régnait toujours, comme ces vieilles traditions auxquelles l'âme humaine se plie sans regarder d'où elles viennent. Les contemporains de César Octavien trouvèrent naturel de transporter à l'empereur le caractère sacré que l'État avait eu de tout temps. L'État, en même temps qu'il mettait en lui toute sa puissance et tous ses droits, mit aussi en lui sa sainteté. Ainsi le prince fit partie de la religion nationale. Il y eut association religieuse entre l'État et l'empereur. Depuis longtemps des temples étaient élevés à l'Etat romain considéré comme Dieu, Romae Deae (1). On y joignit désormais l'empereur régnant, à titre d'Augustus (2). La dédicace fut alors ROMAE ET AUGUSTO, « à Rome et à l'Auguste », comme si l'on eût dit « à l'Etat qui est un dieu et à celui qui, parce qu'il le représente, est un être sacré » (3).

L'origine orientale du dogme politique de la divinité des empereurs ne fait plus doute aujourd'hui (4) ; il semble qu'on doive y rattacher plusieurs éléments destinés à rendre ce dogme manifeste. D'abord, la notion d'éternité, si étroitement unie à celle de la divinité, s'appliqua à tout ce qui approchait l'Auguste. « On parle de la Virtus aeterna Augusti, de la Victoria aeterna qu'il remporte, de la Pax aeterna qu'il maintient, de la Felicitas aeterna que la protection céleste lui assure, et de la Concordia aeterna qui règne entre lui et son épouse ou ses parents (5). » En si beau chemin on ne s'arrête plus ; an temps de Dioclétien, qui marque la limite des faits qui nous intéressent, l'idée est parvenue à son dernier progrès,

 

1. Sur les temples élevés à la Ville de Rome, voir PoLYBE, XXXI, 16 ; TITE-LIVE, XLIII, 6 ; Bull. de corresp. hell. (1883), p. 462.

2. SUÉTONE, Auguste, 52 ; Temple in nulla provincia, nisi communi suo Romaeque nomine, recepit. DION CASSIUS, LI, 20.

3. FUSTEL de C., ouvr. cité, p. 162-164.

4. F. CUMONT., ouvr. cité, p. 441.

5. F. CUMONT, ibid., p. 440. Chacun de ces termes est appuyé de

plusieurs textes.

 

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l'Auguste porte le titre de Avis et d'Hercules, le cérémonial officiel de la cour impose l'adoration de l'empereur.

Les textes sur lesquels nous venons d'établir cet état de choses s'échelonnent depuis l'époque des Antonins (1) jusqu'à la fin de l'époque des persécutions; néanmoins il se pourrait que l'origine de ces notions remontât aux premières heures du christianisme, qu'elles fussent contemporaines dans les esprits du rêve d'empire oriental de Néron (2). L'esprit romain n'était guère tourné à l'abstraction ou au symbolisme, il n'inventait rien ou presque rien, il calquait, c'est tout. Le feu de Vesta, devenu depuis Auguste l'emblème de la souveraineté et de l'éternité impériale, pourrait bien n'avoir été qu'un symbole emprunté aux anciens Perses (3) ; quoi qu'il en soit, le feu de Vesta n'était lui-même que le simulacrum coelestium siderum (4), il éveillait l'idée d'une relation plus haute pour la puissance souveraine, relation avec le feu céleste qui brille dans les astres. C'était encore une conception orientale que celle qui représentait les rois comme une image, pour quelques-uns peut-être même, une émanation — du Soleil sur la terre; nous la retrouvons dans la

 

1. Ce fut alors que l'autorité législative passa tout entière dans les mains du prince. Capitolin, Antonius Pius, 12. A partir de cette époque, l'empereur a tout à sa disposition et ne s'occupe plus d'aucun contrepoids. Voir par exemple Digeste, XLVIII, 7, 7; Code Justinien, VI, 33, 3 ; Fragmenta Vaticane, 195.

2. SUÉTONE, Néron, 40 ; cf. TACITE, Ann., XV, 36 ; Hist., II, 9.

3. Voir la démonstration dans FR. CUMONT, ouvr. cité, p. 441 et suiv.: La similitude non seulement de l'observance des Césars avec la pratique des rois asiatiques, mais encore des croyances religieuses que l'une et l'autre expriment, est frappante, et 1 on ne peut douter que les doctrines perses, plus ou moins transformées à l'époque hellénistique et adaptées en Italie aux habitudes indigènes, l'ont dès l'origine inspirée. Déjà Procope (Bell. Pers., II, 24) identifie le feu honoré par les rois iraniens avec la Vesta occidentale.

4. FLORUS, I, II, 3.

 

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notion impériale à Rome. « Sol est non seulement le protecteur des empereurs (conservator) et leur compagnon (comes), mais entre eux et lui il existe une relation mystique, mal définie, qui leur donne un caractère divin (1) ». Ce nouvel aspect du dogme se répandit dès le temps de Néron (2) ; on en trouve des témoignages jusqu'au temps de Théodore (3), vers le milieu du me siècle ; depuis Gordien III, la figure de l'empereur s'identifie avec Sol lui-même (4).

Cette déification de l'empereur appartient, comme l'une de ses plus monstrueuses erreurs, à histoire de l'esprit humain,mais elle ne nous intéresse ici que dans ses conséquences politiques. L'empereur romain possédait en sa personne la Majesté, qui, dans l'ancienne langue de la République, désignait autrefois l'omnipotence de l'Etat (5).

 

1. F. CUMONT, ouvr. cité, p. 444. Il est à peine nécessaire de signaler la ressemblance entre ce régime et la monarchie en France sous Louis XIV; tout s'y retrouve, jusqu'au soleil et au testament cassé en séance du parlement qui rappelle le caelum decretum, ainsi que parle

Tacite (Annales, I, 73), par lequel, à la mort des empereurs, le sénat décidait si les honneurs divins leur seraient accordés ou refusés.,

« Cette formalité, dit M. FUSTEL de C., avait un effet pratique de grande importance. Elle voulait dire, si les honneurs divins étaient accordés, que les actes du prince mort étaient ratifiés et devenaient valables pour tout l'avenir, et si les honneurs divins étaient refusés, que tous les actes de son principat étaient frappés de nullité. » (I, p. 165, note 3 de la page précédente.)

2. BEURLIER, Culte des empereurs, p. 48-49. Cf. BLANCHET, Les monnaies romaines (1896), p. 14.

3. FR. CUMONT, ouvr. cité, p. 444 et suiv., et notes 3, 4 et 1 de la

page 445.

4. COHEN, Gordien le Pieux, nos 11 à 15, 220, 221 ; Valérien père,

nos 11-12 ; Gallien, nos 38-43, 50, 51; Quintille, n° 6 ; Aurélien, nos 52-53 ; Probus, n° 148 ; Carin, n° 54 ; Philippe père, n° 12; Philippe fils,

n° 6 ; Tetricus fils, n° 6 ; Tetricus père, n° 41 ; Valabathe, n° 2.

5. CICÉRON, Divinatio in Caecilium, 22: «civilitatis majestas» TITE-LIVE, III, 69 : « romana majestas » ; CICÉRON, Pro Balbo, 16 ; Oratoriae partitiones, 30 ; De inventione, II, 17 : « majestas populi » ; voyez

encore TITE-LIVE, II, 23 ; II, 36 ; VIII, 30 : « majestas consularis,

majestas dictatoria. »

 

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Ainsi un parallélisme parfait tendait à faire partager aux empereurs tous les droits et tous les honneurs accumulés sur la Ville de Rome par sept siècles de superstition.

Non seulement ils se partagent la Majesté, mais encore l'Invincibilité (1), l'Eternité (2), la Destinée (3), et peu à peu ce n'est plus seulement la destinée de la Ville, mais celle de l'Empire tout entier qui est liée à la destinée d'Auguste. On tendait, et c'était logique, à donner à la divinité impériale son double caractère nécessaire : l'universalité et l'éternité (4).

Ce que l'historien pense de ces doctrines importe peu, pourvu qu'il les rapporte exactement ; mais après avoir démontré la situation objective du régime, il doit chercher ce que les hommes de ce temps en ont pensé, et ceci est encore l'histoire, c'est cet état psychologique d'une société qui provoque l'état politique de cette même société.

Avec nos habitudes politiques, nous pourrions être tentés de croire que, dans l'Empire, les esprits sérieux s'indignaient de cette mascarade olympique. C'est une erreur: ni Thraséa, ni Corbulon, ni Tacite, ni Juvénal, ne condamnent les institutions romaines, dont le jeu régulier pourtant leur procure Néron après Auguste, Domitien après Tibère, Commode après Marc, et les autres.

Et ce n'est pas, à Rome, qu'un coup de force eût dépouillé une fois pour toutes le peuple de sa puissance. La délégation faisait, à chaque changement de règne, la matière d'un acte « clair, long, précis, qui énumérait en détail tous les droits du prince, toutes les anciennes

 

1. PRELLER, Röm. Mythol., II 3, p. 256, n. 5. — Cf. AMMIEN, XIV, 6, 3.

2. COHEN, nos 460 sqq. ; Corp. inscr. lat., III, 1422 ; VII, 370. 392 VIII, 1427, 6965, 11912 ; Bull. archéol., 1893, p. 189.

3. PETER, dans ROSCHER, Lexic. Myth., I, p. 1515 suiv.

4. FR. CUMONT, ouvr. cité, p. 450, note 2.

 

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attributions de l'Etat que l'État lui déléguait. Cette Lex Regia était comme la charte de la monarchie absolue. Le sénat, qui la rédigeait, ne manqua pas toujours d'indépendance. Dans cet espace de trois siècles où il se rencontra plus d'un interrègne, il fut assez souvent en situation de faire ce qu'il voulait; il n'essaya jamais de diminuer l'autorité impériale. Il renouvela à chaque génération l'acte de constitution du despotisme (1), » Parmi les prérogatives de la monarchie, celles-là même qui nous paraissent exorbitantes, ne sont en ce temps jamais contestées dans leur principe. Ainsi cette loi de Majesté, véritable Loi des suspects qui aura ses Camille Desmoulins et ses Fouquier-Tinville, paraît tout à fait sage à Tacite, qui ne met pas en doute que l'homme hostile à l'autorité publique ne soit justement mis à mort. Aux yeux des hommes de ce temps le droit terrible de vie et de mort sur tous était la consécration logique de la notion impériale, aussi les Lois Cornéliennes n'admettent aucune exception dans le cas de lèse-majesté (2). Malgré cet excès de puissance et les abus qui en découlent dans la pratique, les documents publics et privés, oeuvres des poètes, des historiens, des jurisconsultes, correspondances intimes, panégyriques officiels et satires malicieuses, numismatique, épigraphie, art monumental, s'accordent à témoigner des sentiments bienveillants

 

1. FUSTEL DE C., ouvr. cité, I, p. 167.

2. AMNIEN MARCELIN, XIX, 12. Ce droit avait été conféré légalement par le sénat à Auguste. DION, LIII, 17. Cf. TACITE, Annal. I, 72 ; SUÉTONE, Domitien, 12. L'Empire apporta cette aggravation que l'Etat se confondant avec la personne du prince, on ne distingua pas les offenses personnelles des crimes publics. D'ailleurs le sens religieux était satisfait par tout ce qui sortait de l'empereur. L'expression la plus relevée de sa puissance, c'est-à-dire ses lois, étaient saintes. « Sanctissimas et salutiferas leges. » (Acta S. Asclae, I ; Boll. 23 janvier); « salubre praeceptum ». Acta S Cypriani, § I. Voyez Le BLANT, Les Actes dos martyrs (1882), p. 75-76.

 

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des populations à l'égard des institutions et de leur loyalisme à l'égard de l'État. Ce que le paganisme comptait d'hommes excellents s'accommodait du régime. Tacite fit toute sa carrière dans l'administration, depuis Vespasien jusque sous Trajan (1).

Il n'y a que peu de cas à faire des boutades satiriques et des morceaux oratoires ; ces sortes d'écrits ne comptent presque pas ; les inscriptions sont plus sincères et partout elles dénotent un attachement raisonné aux institutions qui donnaient des garanties à l'intérêt privé. Car tel fut le principal mobile des sentiments; on ne jugea pas le régime au point de vue abstrait, mais on reçut tout ce qu'il donnait de sécurité et de profit avec une grande reconnaissance et on ne lui demanda que d'assurer les mêmes bienfaits. On appelait le prince des noms les plus divers, et il n'est pas conforme à une véritable psychologie de refuser à tous ces témoignages la sincérité : c'est ainsi qu'on le nommait « père et patron des peuples », « leur espoir et leur salut », le « pacificateur du monde », le « conservateur du genre humain », le « garant de toute sécurité » (2). Par un revirement, peu justifié dans les faits, Rome et les provinces s'étaient prises à haïr les institutions républicaines dont l'Empire avait hérité, en les

 

1. TACITE, Hist. I, 1.

2. ORELLI-HENZEN : Nos 606, 642, 712, 912, 1033: PATRI PATRIAE ; — no° 601, 1089 : FVNDATORI PACIS ; — nos 323, 859, 1035 : PACATORI ORBIS. — Corp. inscr. lat., II, nos 1670, 1969 : PACATORI PACIS ; — n° 1071 : FVNDATORI PVBLICAE SECVRITATIS ; — n° 1030 : RESTITVTORI ORBIS; — n° 795 : CONSERVATORI GENERIS HVMANI; ibidem, II, n° 2054. — ORELLI, nos,1089: 1090, RESTITVTOR LIBERTATIS PVBLICAE. — ALLMER, n° 31 : PACATORI ET RESTITVTORI ORBIS ; — n° 32 : VERAE LIBERTATIS AVCTOR. Cf. Corp. inscr. lat., XII, nos 5561, 5563, et voy. n° 5456. — ORELLI, n° 689 : SALVTI PERPETVAE AVGVSTAE LIBERTATIQVE PVBLICAE POPVLI ROMANI PROVIDENTIAE TIBERII CAESARIS AVGVSTI NATI AD AETERNITATEM ROMANI NOMINIS. Cf. PLINE, Hist. nat., XXV, 2.

 

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aggravant en réalité, bien qu'on estimât alors que la tyrannie d'un seul fût moins oppressive que le gouvernement d'une aristocratie (1). Les empereurs eurent le bénéfice de ce mouvement qui se soutint sans perdre presque rien de sa vivacité pendant des siècles (2). Les sujets leur témoignaient non seulement du dévouement, mais de l'affection, presque de la tendresse. Lorsque Caligula tombe malade, la foule anxieuse stationne la nuit autour du palais, certains offrent aux dieux leur vie pour sauver la sienne, et, l'empereur guéri, ils tiennent l'engagement (3). Quand il sort de Rome, on n'entend parler que de voeux faits aux dieux pour son retour (4). A l'avènement de ce scélérat, les Romains immolèrent en son honneurs plus de 160.000 victimes (5). Les bons et les mauvais princes provoquent les mêmes manifestations. De simples particuliers qui n'ont jamais vu César se vouent, « à la divinité et à la majesté » de Caligula, de Domitien, de Trajan, de Marc, de Septime-Sévère (6) ; ils élèvent un temple, un autel aux dieux pour obtenir au prince santé, guérison, victoire. Des villes entières prennent de semblables engagements. Voici une formule de la Lusitanie : « Serment des habitants d'Aritium. De ma propre et libre volonté. Tous ceux que je

 

1. TACITE, Annales, 1, 2 ; VELLEIUS, II, 126. — DION CASSIUS, LVI, 44. Voyez FUSTEL DE C., ouvr. cité, t. I, p. 173, et tout le ch. II du livre II : Comment le régime impérial fut envisagé par les populations. G. BOISSIER, La religion romaine, liv. I, ch. II et III.

2. DION CASSIUS, LIV, 32. tes eortes (à Lyon) en kai non peri ton tou Augoustou bomon telousi. — DE BOISSIEU, Inscr. de Lyon. ORELLI, nos  184, 660, 4018 ; HENZEN, nos 5233, 5965, 5968, 6944, 6966; G. BOISSIER, La religion romaine, l. I, ch. II, § 5, ad finem.

3. SUÉTONE, Caius, 14 et 27 [2].

4, SUÉTONE, ibid., 14.

5. SUÉTONE, ibid., 14.

6. Corp. inscr. lat., XII, nos 1851, 1782, 2391, 4323, 4347. — MOMMSEN. Inscript. helveticae, no 133. — Corp. inscr. lat., VIII, 4218, 4219 ; BRAMBACH, nos 9 439, 692, 693, 711, 721. — Corp. inscr. lat., II, 1115. 1171, 1173, 2071.

 

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saurai être ennemis de l'empereur Caius César, je serai leur ennemi. Si quelqu'un met en péril son salut, je poursuivrai celui-là par les armes, sans trêve, sur terre et sur mer. Je n'aurai, ni moi, ni mes enfants, pour plus chers que le salut de l'empereur. Si je manque à mon serment, que Jupiter et le divin Auguste et tous les dieux immortels m'enlèvent ma patrie, mes biens, ma santé, et que mes enfants soient frappés de même » (1).

Voici une formule en Gaule « Le peuple de Narbonne s'engage par voeu perpétuel à ! la divinité d'Auguste. Bonheur à l'empereur César Auguste, père de la patrie, grand pontife, à sa femme, à ses enfants, au sénat, au peuple romain, et aux habitants de Narbonne qui se sont liés par un culte perpétuel à sa divinité. Le peuple de Narbonne a dressé cet autel dans le forum de la ville et a décidé que sur cet autel, chaque année, le 8 des calendes d'octobre, anniversaire du jour où la félicité du siècle l'a donné au monde pour le gouverner, six victimes lui seront immolées, l'acte de supplication sera dressé à sa divinité, le vin et l'encens lui seront offerts » (2). Le culte de l'empereur n'était pas seulement publie. Les statuettes des empereurs avaient leur place entre les dieux pénates. Auguste, Livei, Marc-Aurèle, eurent les leurs dans ce sanctuaire intime de la famille (3). Les impératrices étaient associées à cette superstitieuse adoration. Livie et Faustine eurent leur sacerdoce particulier (4). Le sentiment de satisfaction

 

1. Corp. inscr. lat., II, n° 172 ; ORELLI, n° 3665.

2. LEBÈGUE, Epigraphie de Narbonne (1887), p. 117 ; HERZOG, Appendix, n° 1; ORELLI, n° 2489 ; WILMANNS, n° 104; Corp. roser. lat., XII, p. 530. Ce texte est donné et commenté en partie par FUSTEL DE C., ouvr. cité, t. I, p. 180, note 2. Cf. ALLMER, nos 75, 137 ; LEBÈGUE, nos 42, 44 ; HERZOG, nos 106, 107, 108. Corp. inscr. lat., XII, p. 935.

3. TACITE, Annales, I, 73 ; JULES CAPITOLIN, Marcus, 18. Cf. Dion Cassius, LVIII, 4. Voyez FUSTEL DE C., ouvr. cité, I, p. 186.

4. JULES CAPITOLIN, Marcus, 26. Cf. ORELLI-HENZEN, nos 868, 3253, 8365, 5472,

 

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qui avait accueilli l'avènement du nouveau régime explique cet empressement à l'égard de son représentant; il faut ajouter que les manifestations excessives qu'il provoqua furent spontanées (1) ; le sacerdoce chargé de desservir le nouveau culte était recherché à l'égal des plus hautes. dignités par les hommes considérables de chaque cité, ayant parcouru déjà toute la série des honneurs officiels (2). Mais dans une société aussi profondément divisée qu'était le monde antique les grands et les humbles ne pouvaient prier ensemble. Il se forma donc dans chaque cité, « presque dans chaque bourgade », des confréries en l'honneur d'Auguste, dont les prêtres annuels, au nombre de six, portaient le titre de « sévirs d'Auguste », seviri Augustales (3).

De tout ceci on tirera une conclusion, mais si simple qu'il semblera puéril de l'énoncer. C'est que les hommes de ce temps étaient fort superstitieux. On peut chercher autre chose, mais ce n'est pas nécessaire, et pour notre dessein cela explique tout. La religion officielle sous l'empire paraissait à beaucoup de bons esprits, aux indifférents et à la foule piétiste, contenir tout autant de vérité qu'aucune autre. Elle avait du surnaturel, qui n'était, à vrai dire, que du merveilleux, elle avait des miracles.

 

1. FUSTEL DE C., ouvr. cité, p. 185 et note 1.

2. FUSTEL DE C., ibid., p. 185, note 2. G. BOISSIER, La religion romaine, liv. I, ch. II, §. 4 ; Corp. inscr. lat., III, 3288.

3. A Lyon, ORELLI, nos 194, 2322, 4020, 4077, 4242 ; HENZEN, 5231, 7256, 7260 ; à Vaison, HENZEN, 5222 ; à Arles, ORELLI, 200 à Avenches, ORELLI, nos 72, 375 ; HENZEN, 6417 ; à Nîmes, Gansu, 2298 HENZEN, 5231; à Genève, Gauss, 260; à Vienne, Allmer, t. II, p. 300 à Cologne, BRAMBACH n° 442 ; à Trèves, ibid., 804 [ « et dans presque toutes les villes de la Narbonnaise,. Corpus, t. XII, p. 940, et des trois Gaules »]. C. JULLIAN, ap. FUSTEL. DE C., ouvr. cité, t. I, p. 186, note 1. Cf. EGGER, Examen, critique des historiens d'Auguste. 2e appendice ; HENZEN, Annales de corresp. archéolog., 1847, et Dict. des antiq. DAEEHEEET-SAGLIO.

 

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Vespasien (1), Marc-Aurèle (2) en faisaient ; César croyait aux prodiges, Tibère aux astrologues. Septime-Sévère notait jour par jour sur un livre les oracles qui le concernaient personnellement. On assiégeait les tréteaux des devins, ou bien on en prenait chez soi à demeure (3); c'était l'âge d'or des charlatans. Alexandre d'Abonotique conseillait Marc-Aurèle (4). On sacrifiait partout, on avait des idoles dans chaque rue, pour chaque circonstance (5). Un fait caractérise cet état des âmes et en même temps a dû servir à l'encourager et à l'exciter. Les oracles, plusieurs oracles du moins, qui s'étaient tus vers la fin de la république romaine ou sous les premiers empereurs, recommençaient à parler. On les avait quittés, on revenait à eux (6). Les contemporains Lucien, Plutarque, Pausanias, Aristide, au second siècle ; Spartien, Jules Capitolin, Dion Cassius, plus tard, sont pleins d'histoires merveilleuses; ils nous montrent la vogué nouvelle des officines délaissées, les sorts de Préneste et les automates d'Antium renaissent en Italie, tandis qu'en Grèce, en Asie, en Égypte, en Afrique les oracles se font entendre : Apollon Didyméen à Milet, Apollon de Clare à Colophon, Apollon Diradiate à Argos, Apollon de Délos, Apollon de Patare, de Myrine, de Séleucie, Dionysios de Delphes, Jupiter d'Héliopolis, de Stratonice, de Gaza, Sérapis de Memphis, de Canope, Deus Lunus de Néocésarée, Dea Coelestis de Carthage (7); et du pèlerinage fait

 

1. TACITE, Hist., IV, 81.

2. JULES CAPITOLIN, Marcus, 24. Cf. RENAN, Marc-Aurèle, p. 274.

3. TACITE, Annales, II, 27; II, 32 ; III, 22 ; XII, 22 ; XIV, 9 ; XVI, 30; DION CAsslus,passim ; SPARTIEN, Hadrien, 3 ; Sept.-Sev., 2 ; JULES CAPITOLIN, Gordiani, 20.

4. LUCIEN, Alexandre ou le faux prophète, passim (31-57).

5. SPON, Miscellanea eraditae antiquitatis (1685), p. 101. DEZOBRY, Rome au siècle d'Auguste, t. II, p. 67 suiv.

6. F. DE CHAMPAGNY, Les Antonins, t. III, p. 50.

7. JULIEN GIRARD, L'Asclepieion d'Athènes (1881).

 

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au sanctuaire de ces divinités on rapporte toujours quelque amulette, pierre chaldéenne, oeuf druidique ou toute autre imposture inoffensive que l'on porte religieusement sur soi.

Nous devons prendre garde de verser dans l'histoire de la religion romaine, c'est seulement l'histoire du régime impérial qui doit nous retenir ; mais il se trouve que ce régime politique est coordonné à la religion, et cette remarque contient en germe les dispositions législatives que nous allons avoir à exposer et l'état psychologique qui provoque ces dispositions.

Toutefois a nous ne devons pas confondre les pensées de ce temps-là avec la doctrine du droit divin des rois, qui n'a appartenu qu'à une autre époque. Il ne s'agit pas ici d'une autorité établie par la volonté divine ;c'était l'autorité elle-même qui était divine. Elle ne s'appuyait pas seulement sur la religion; elle était une religion. Le prince n'était pas un représentant de Dieu; il était dieu. Ajoutons même que, s'il était dieu, ce n'était pas par l'effet de cet enthousiasme irréfléchi que certaines générations ont pour leurs grands hommes. Il pouvait être un homme fort médiocre, être même connu pour tel, ne faire illusion à personne et être pourtant honoré comme un être divin. Il n'était nullement nécessaire qu'il eût frappé les imaginations par de brillantes victoires ou touché les coeurs par de grands bienfaits. Il n'était pas dieu en vertu de son mérite personnel il était dieu parce qu'il était empereur. Bon ou mauvais, grand ou petit, c'était l'autorité publique qu'on adorait en sa personne. Cette religion n'était pas autre chose, en effet, qu'une singulière conception de l'Etat (1). »

 

1.FUSTEL DE COULANGES, Hist. des lnstit. de l’anc. France, t. I, p. 191 et 192. Les textes que j'ai cités ne sont pas les seuls, on les retrouvera tous dans différents travaux très récents sur cette question. Voyez : GUIRAUD sur les provinces, DUFOURCQ sur les martyrs, et plusieurs autres. — MOMMSEN a soutenu la théorie d'après laquelle les chrétiens auraient été poursuivis : le pour crime de lèse-majesté ; 2° en vertu du pouvoir de police, coercitio, appartenant aux magistrats (Historische Zeitschrift, t. LXIV, 1890, p. 339-424; The Expositor, juillet 1893). Cette thèse a été combattue par L. GUÉRIN, Nouvelle Revue historique du droit français et étranger, 1895, p. 601-646 et 713-737.

 

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III

 

C'est sous ce principe politique que le monde romain vécut et prospéra durant trois siècles, c'est-à-dire pendant la période entière des persécutions. Toutes les sources dont l'histoire reçoit le témoignage s'accordent à démontrer « l'attachement universel des diverses classes de la société au gouvernement impérial et ne laissent voir aucun symptôme d'antipathie » (1). Cette étrange série de souverains que furent les empereurs ne laissait pas, chemin faisant, de s'avancer vers son but (2). Tout l'empire se divisait en provinces impériales et en provinces sénatoriales. Dès le troisième siècle, les provinces sénatoriales avaient disparu devant le voeu spontané des populations de passer sous l'administration tutélaire de l'empereur (3). Une des conséquences principales de ce fait fut une sorte d'uniformité. Je dis une sorte

 

1. FUSTEL DE C., ouvr. cité, I, p. 170.

2. Peut-être le sénat fut-il le principal ouvrier de sa propre déchéance, grâce à un fonctionnement qui lui donnait le droit d'anéantir ou de consacrer pour l'avenir les édits de chaque empereur défunt. De la sorte les seules mesures vraiment sages subsistaient et parfois celles qui concouraient au bien de l'Etat et de l'Empire, mais au détriment du sénat. Les actes de Tibère, de Caligula, de Néron, de Domitien furent cassés (DION CASSIUS, LX, 4) ; ceux d'Adrien faillirent l'être (SPARTIEN, Adr. 27), enfin ceux de Commode (LAMPRIDE, Comm. 17). Il faut ajouter les princes qui ne régnèrent qu'un temps très court : Galba, Othon, Vitellius, Géta, Caracalla, Macrin.

3. TACIT., Annal., I, 76. — On trouvera tout le détail dans FUSTEL DE C., ouvr. cité, t. I, liv. II, ch. III, p. 197 et suiv. Sur l'érection de statues aux gouverneurs, après leur exercice, voy. RENIER, Mélanges d'épigr., p. 107. — Sur l'heureuse condition des provinces, voy. DESJARDINS, Pays gaulois et Patrie romaine (1876) ;     G. BOISSIER, Provinces orientales de l'Empire romain, dans Revue des Deux Mondes, 1er juill. 1874, et MOMMSEN et MARQVARDT, Handbuch., passim.

 

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d'uniformité, car les documents nous apprennent avec quelle souplesse la domination romaine combinait ses principes irréductibles avec les susceptibilités provinciales. Ceci créa, en un certain sens, dans chaque région une sorte de glose authentique du droit romain dont il faut tenir compte suivant que les exigences de l'étude nous transportent sur divers points du territoire de l'Empire (1). Néanmoins, à l'époque où Rome étendit son pouvoir sur l'Asie, la Syrie, l'Afrique, l'Espagne, la Gaule, son Droit était arrivé à un degré plus avancé de l'évolution que celui qu'elle trouvait en vigueur dans ces provinces qui n'avaient pas dépassé le droit patriarcal et le droit théocratique. Elle leur apporta un système législatif qui impliquait une conception différente de l'individu et de la société, inspiré qu'il était par l'équité naturelle et l'intérêt général. e Le principe était que l'autorité publique, représentant la communauté des hommes, eût seule l'autorité législative, et que sa volonté, exprimée suivant certaines formes régulières, fût l'unique source de la loi (2). La source du Droit était donc l'autorité publique représentée sous la République par le consul ou le préteur, dont l'édit avait force de loi aussi longtemps. que le magistrat restait en fonction. Sous l'Empire, l'édit du prince eut la même valeur pendant sa vie entière. Si le sénat le ratifiait après la mort de chaque empereur, l'édit, le décret ou le rescrit, devenait loi (3). L'autorité

 

1. Un des cas les plus caractéristiques de cette modération se passa

en Judée.

2. Ut quodcunque populus jussisset, id jus ratumque esset. C'est le

principe déjà eltprimé par TITE-LIVE, VII, 17. Il l'est ensuite par Cicéron, par Gains, par Pomponius. Voy. FUSTEL DE C., I, p. 299.

3. Quod principi placuit legis habet vigorem, utpote quum lege regia populus ei et in eum omne suum imperium et potestatem conferat. ULPIEN, au Digeste, I, 4, 1 ; GAIUS, I, 5 ; JUSTINIEN, Institutes, I, 2, 6.

 

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publique était aussi représentée par le sénat dont les sénatus-consultes furent comme autant de lois ayant vigueur dans tout l'Empire (1). Le Droit fut donc éminemment modifiable (2) et sa perpétuelle amélioration fut le principal souci de tous les bons empereurs (3). Néanmoins, au cours de cette longue élaboration, l'objet garde son caractère essentiel, c'est-à-dire cette « qualité dont toutes les autres, ou du moins beaucoup d'autres, dérivent suivant des liaisons fixes (4) ». Les empereurs, même les plus indignes, se sont maintenus dans l'axe du Droit séculaire. Il continue, sous leur règne, à être l'oeuvre de l'autorité publique se faisant l'expression de l'intérêt général et de l'équité naturelle.

Le peuple en est averti, il y consent, il s'en trouve bien et accepte la sanction rigoureuse qui sert d'équilibre à ce concept. La société ayant fait alliance avec son gouvernement ne répugnait pas à tune certaine vindicte implacable dont elle lui donnait la charge et qui devait, dans la pensée des hommes de ce temps, assurer par l'excès de la rigueur un repos que l'on ne voulait pas laisser troubler. Il arriva donc que l'empereur réalisa dans sa personne une manière d'hypostase. Il était dieu et comme tel participait à la divinité de l'Etat ; en outre il était le délégué de l'Etat dont il possédait en sa personne toute la souveraineté et tous les droits. Le résultat

 

1. GAIUS, I, 4; Digeste, V, 3, 20; Voy. TACIT. Annal., XI, 24; XVI, 7 ; Acta. PTOLEMAEI ap. JUSTIN. Apolog. II : huius modi forma iudicii non conVenit temporibus Imperatoris Pii, nec philosophi Caesaris filii, nec Senatui Romano.

2. Sauf les parties qui entraient à un moment donné dans une grande codification, comme l'Edit perpétuel, sous Hadrien ; les codes de Théodose, de Justinien.

3. Courroux, Antoninus, 12 ; — LAMPBIDE, Alexander, 17 ; — Digeste, XXXVII, 14, 17.

4. TAINE, Philosophie de l'Art, l. I, ch. I, paragr. 5.

 

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fut que tout délit qui portait atteinte à l'empereur tirait du fait de cette hypostase une double malice : il était à la fois révolte et sacrilège. Pour se faire une idée de la situation réelle que faisait aux chrétiens dans l'opinion leur attitude à l'égard des édits impériaux, il suffit de rappeler les appellations qui leur étaient adressées; on les nomme : « factieux », « impies », « sacrilèges », « coupables de lèse-religion », ennemis « du genre humain », « des princes », « de l'Etat », « de la majesté ». Ces accusations partent de tous les côtés en même temps, à Rome, en Afrique, en Asie, en Gaule (1), et nous les relevons non seulement dans des écrits d'une rigueur historique discutable, comme ceux de Tertullien, mais dans les pièces de procédure régulière et aussi de procédure improvisée, comme c'est le cas pour plusieurs martyrs.

A Smyrne, le proconsul Quadratus dit à Polycarpe « Jure par le Génie de César, repens-toi, dis : Plus d'athées (2) » ! — à Rome, dans le procès de saint Justin : « Que ceux qui n'ont pas voulu sacrifier aux dieux et obéir à l'ordre de l'empereur », dit la sentence (3); — en Afrique, les martyrs Scillitains sont condamnés comme ayant refusé de rendre à l'empereur les honneurs religieux (4); — en Asie, Pionius, pour s'être montré, dit le proconsul sacrilegae mentis (5);— en Asie encore, on dit à l'évêque Acace: « Tu profites des lois romaines, tu dois aimer nos princes... mais afin que l'empereur en reconnaisse la sincérité,

 

1. Ces imprécations font l'objet de deux paragraphes du livre I des Origines et antiquitates christianae de MAMACHI (ed. Matranga,1842), p. 96 et 97, cap. n, §§ XVIII, XIX. Voyez KORTHOLT.

2. PASSIO POLYCARPI, § IX.

3. PASSIO JUSTINI, § V. — Les actes des martyrs Scilitains (cd. Baronius) contiennent cette addition à la sentence telle qu'elle est donnée par les meilleures versions : « ...christianos se esse confitentes, et Imperatori honorem et dignitatem dace recusantes. »

4. ACTA SCILLITANORUM, § V.

5. PASSIO PIONII, Acta sincera, p. 217.

 

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offre-lui avec nous un sacrifice » (1). —En Afrique, Lucien et Marcien sont condamnés en qualité de « transgresseurs des lois » (2) ; la sentence rendue contre saint Cyprien est plus explicite : « Tu as longtemps vécu en sacrilège, tu a réuni autour de toi beaucoup de complices de ta coupable conspiration, tu t'es fait l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois saintes ; nos pieux et très sacrés empereurs, Valérien et Gallien, Augustes, et Valérien, très noble César, n'ont pu te ramener à la pratique de leur culte. C'est pourquoi, fauteur de grands crimes, porte-étendard de ta secte, tu serviras d'exemple à ceux que tu as associés à ta scélératesse : ton sang sera la sanction des lois » (3). Dans l'état d'esprit du monde romain tourné à la superstition, la secte sur laquelle planait l'accusation d'athéisme était exécrable entre toutes. C'était celle qui retentissait de toutes parts contre les chrétiens : « On nous appelle athées », écrit saint Justin (4), et quelques années après : « On appelle les chrétiens athées et, impies » (5). « On nous accuse d'athéisme », dit Athéna gore (6). On propose à l'évêque Polycarpe de crier : « A bas les athées » (7). Lucien dit que le Pont est rempli a d'athées et de chrétiens » (8). Vettius Epagathus interpelle un légat impérial : « Je demande qu'on me permette de plaider la cause de mes frères ; je montrerai clairement que nous ne sommes ni athées, ni impies » (9). Au troisième siècle, Minucius Felix nomme l'athéisme parmi

 

1. ACTA AGHATI, § I.

2. ACTA LUClANI ET MARCIANI, § VII.

3. ACTA CYPRIANI, § IV.

4. JUSTIN, I Apol., 6.

5. II Apol., 3.

6. ATHÉNAGORE, Legat. pro Christ., 3

7. EusÈBE, Hist. eccl. IV, 15.

8. Lucien, Alexander, 25, 38.

9. EUSÈBE, H. e., V, 1.

 

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les accusations dirigées contre les fidèles (1). Enfin au commencement du ive siècle, Licinius accuse Constantin d'avoir embrassé la foi athée (2).

L'athée comme le parricide encouraient la peine de mort (3). Cette accusation terrible avait son fondement dans l'aversion affichée par les chrétiens pour les temples, les statues, les autels (4). A de telles gens on imputait tous les crimes et on attribuait tous les maux. Par-dessus tout on les, tenait pour des magiciens, et, de ce chef, on leur portait quelque chose de la haine fanatique que les gens de bien vouent à ce qui est mal, un sentiment analogue à celui d'un paysan à l'égard du sorcier dont il se gare en attendant qu'il l'assomme;

 

1. Octavius, 8, 10.

2. EUSÈBE, Vit. Constantini, 15.

3. JUSTIN, Apol. II, 3 ; ATHÉNAGORE, ch. IV et suiv. ; PASSIO POLYCARPI, § IX, et le faux rescrit de Marc-Aurèle à la suite de Justin. LUCIEN, Peregr., 21; Alexander, 38.

4. MINUC. FEL. Octav. 10, 32 ; CELSE dans ORIGÈNE, VII, 62 ; cf.

VIII, 17 et suiv.

 

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IV

 

Il ne faut se représenter la société chrétienne pendant les trois premiers siècles de son existence ni comme une troupe d'agneaux, ni comme un parti révolutionnaire. Ces jugements en bloc ne s'appliquent souvent ni aux individus ni au groupe qu'ils prétendent atteindre. La note juste à appliquer à une société humaine est infiniment plus complexe. Pour la trouver, il faut de longs et patients efforts. Celui qui tourne son labeur sur cet objet a besoin, pour faire admettre ses conclusions - si tant est qu'il en tire, — de réclamer de ceux qui désirent le suivre un effort d'attention non moins pénétrant et non moins persévérant qu'a été le sien.

L'état politique du monde était alors des plus tristes. Toute l'autorité était concentrée à Rome (2). A chaque changement de règne, un poids colossal menaçait de s'appesantir sur le monde antique qui le ferait définitivement disparaître. L'avilissement des âmes était effroyable. De temps en temps le monde, sous les bons princes, reprenait

 

1. RENAN, L'Eglise chrétienne, p. 305, chap. XVI.

2. Pendant les fréquentes vacances de l'empire, on ne voit aucun indice d'une tendance à la décentralisation. A la mort d'un empereur, les légions devancent assez souvent le sénat dans le choix du successeur. (Voy. TACITE, Annal., XII, 69) ; mais si, « le sénat et les armées peuvent être souvent en désaccord sur l'empereur à choisir, ils ne semblent jamais être en désaccord sur la nécessité d'avoir un empereur ». (FUSTEL DE C., p. 172, note de la page précéd.)

 

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un peu d'équilibre ; puis soudain, la monarchie romaine lâchait sur le genre humain quelque bête affreuse : Caligula, Néron, Domitien, Commode, Caracalla, Hercule, et, à ce moment, les vieux Romains impassibles, résignés, regardaient le monde qui recommençait à s'enfoncer. S'ils prévoyaient la catastrophe finale, ils n'en parlaient guère, sans doute parce qu'ils comptaient sortir à temps, à leur heure, par la porte du suicide, dédaigneux de savoir quand et comment le reste finirait. Les chrétiens, témoins des mêmes péripéties, se conduisaient d'autre manière. Un parti nombreux et bruyant nous a laissé l'expression de ses sentiments à l'égard du régime. L'auteur de l'Apocalypse d'Esdras, dont la vogue fut grande parmi les chrétiens (1), annonce la fin de l'empire : « Tu vas disparaître, ô aigle, et tes ailes horribles et tes ailerons maudits, et tes têtes perverses, et tes ongles détestables, et tout ton corps sinistre, afin que la terre respire, qu'elle se ranime, délivrée de la tyrannie, et qu'elle recommence à espérer en la justice et en la pitié de celui qui l'a faite » (2). Aux cris vengeurs partis de Rome (?) répondent des voix chrétiennes à Alexandrie. Elles apostrophent Rome en ces termes : « O vierge, molle et opulente fille de Rome latine, passée au rang d'esclave ivre de vin, à quels hymens tu es réservée ! Combien de fois une dure maîtresse tirera tes cheveux

 

1. Voy. MONTAGUE RHODES James, Introduction to the fourth Book of Esdra, dans Texts and Studies t. III, n° 2. Les principaux testimonia sur ce livre dans la littérature chrétienne sont : Oracles Sybill., III,, 46-52 ; Assomption de Moyse, X, 28 ; Apocalypse, I, 15 ; VII, 9 ; XIV, 1, 2, 6, 13 ; xzx, 6 ; sa, 12 ; xaz, 2, 23 ; Ps. BARNABÉ, Epître, IV, 7, 8 (14) ; VI, 20, 21; XII, 1; CLEM. D'ALEx. Strom. I, XXI, p. 394 ; III, XVI, p.556; Constitut. apostol. (ed. Pitra), II, XIV; VIII, VII; TERTULLIEN, de praescr. III; contr. Marcion., l. IV; CYPRIEN à Demetr.; COMMODIEN, Instr., liv. II, I, 28, Carm. apolog., v. 941 suiv. et RENAN, Origines, t. V, p. 370 et suiv.

2. Ps.-Esdras, ap. RENAN, ouvr. cité, 368.

 

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délicats (1) ! » « Instable, perverse, réservée aux pires destins, principe et fin de toute souffrance, puisque c'est dans ton sein que la création périt et renaît sans cesse, source du mal, fléau, point où tout aboutit pour les mortels, quel homme t'a jamais aimée ? Qui ne te déteste intérieurement ? Quel roi détrôné a fini en paix chez toi sa vie respectable ? Par toi le monde a été changé dans ses plus intimes replis... Autrefois existait au sein de l'humanité l'éclat d'un brillant soleil : c'était le rayon de l'unanime esprit des prophètes, qui portait à tous la nourriture et la vie. Ces biens, tu les as détruits. Voilà pourquoi, maîtresse impérieuse, origine et cause des plus grands maux, l'épée et le désastre tomberont sur toi... Ecoute, ô fléau des hommes, l'aigre voix qui t'annonce le malheur (2). » Vers le milieu du ne siècle, les imprécations de la sibylle chrétienne ne sont pas moins retentissantes : Oh [Rome ] ! comme tu pleureras, dépouillée de ton brillant laticlave et revêtue d'habits de deuil, ô reine orgueilleuse, fille du vieux Latinus ! Tu tomberas pour ne plus te relever. La gloire de tes légions aux aigles superbes disparaîtra. Où sera ta force ? quel peuple sera ton allié, parmi ceux que tu as asservis à tes folies (3) ? » « Tous les fléaux, guerres civiles, invasions, famines, annoncent la revanche que Dieu prépare à ses élus. C'est surtout pour l'Italie que le juge se montrera sévère. L'Italie sera réduite en un tas de cendre noire, volcanique, mêlée de naphte et d'asphalte. L'Adès sera son partage. Rome subira tous les maux qu'elle a faits aux autres ; ceux qu'elle a vaincus triompheront d'elle à

 

1. Carm. Sib., III, 356-362. L'auteur est judéo-chrétien, son christianisme est incontestable; voyez le vers 256.

2. Ibid., V, 227 suiv.

3. Ibid., VIII, 70 et suiv., 139 et suiv., 153 et suiv.

 

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leur tour (1). » Cela se passera en l'année 948 de Rome ou 195 de Jésus-Christ.

En Afrique, en Gaule, en Asie, on propageait sous le couvert du millénarisme des rêves d'incendie universel. Ces mouvements étaient si réels que la police romaine s'en inquiéta ; elle organisa une surveillance sur cette publicité révolutionnaire (2), les livres sibyllins qui annonçaient la destruction de l'empire furent condamnés et on porta la peine de mort contre leurs détenteurs (3). Ces sentiments ne se sont pas bornés à de platoniques imprécations de la part de quelques rêveurs anonymes. De très bonne heure des chrétiens avérés, les martyrs, avaient provoqué un débat où leur attitude était décrite et appréciée suivant l'esprit romain. « Je ne sais, dit Pline, si c'est le nom [de chrétien] lui-même, abstraction faite (le tout crime, ou les crimes inséparables du nota que l'on punit. En attendant, voici la règle que j'ai suivie envers ceux qui m'ont été déférés comme chrétiens. Je leur ai posé la question s'ils étaient chrétiens ; ceux qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde, une troisième fois, en les menaçant du supplice; ceux qui ont persisté, je les ai fait conduire à la mort; un point en effet est hors de doute pour moi : c'est que, quelle que fût la nature délictueuse ou non du fait avoué, cet entêtement, cette inflexible obstination méritaient d'être punis (4) ». On connaît la réponse de Trajan et il ressort de cette jurisprudence que le fait délictueux n'est pas la profession du christianisme que chacun pourra exercer aussi longtemps qu'il n'aura pas été dénoncé, mais c'est

 

1. RENAN, Origines, t. VI, p. 534.

2. JUSTIN, Apolog., II, 14.

3. JUSTIN Apolog., I, 44 ; voy ORIGÈNE, contr. Cels., V, 61; LACTANCE, Div. instit., VIII, 15.

4. PLINE A TRAJAN, Lettr. X, 97.

 

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le refus d'adresser des supplications aux dieux de l'empire, parmi lesquels on a placé l'image de l'empereur. C'est toujours le double crime de sacrilège et de révolte. Nous le retrouvons dans les Actes des martyrs. Il est indispensable, si l'on veut bien entendre ces documents, de se représenter la valeur des réponses faites par les accusés à leurs juges. En les lisant, nous n'éprouvons aucune difficulté pour entendre le langage des saints qui avaient la même foi religieuse que nous. Tout est clair pour nous là où il n'y avait qu'incohérence pour les contemporains non instruits de la foi chrétienne. Un préfet de la ville s'écrie pendant un interrogatoire : « Je n'y comprends plus rien du tout » (1) ; des juges témoignent d'une inintelligence complète du sens caché des réponses qui leur sont faites, d'autres entament la controverse avec le désir avoué d'éclairer certains bruits qu'ils ont recueillis sur la religion chrétienne (2). Il faut avoir cette remarque présente en lisant les interrogatoires, afin d'interpréter comme devaient le faire des juges païens une réponse menaçante qui leur était fréquemment adressée. L'idée d'une vie future était souvent étrangère aux païens (3) ; dès lors la perspective invoquée d'un jugement suivi d'une peine éternelle leur apparaissait comme une menace déguisée, un cri séditieux vers une revanche dont la victime léguait l'exécution à ceux de son parti. A Smyrne, par exemple, l'évêque Polycarpe « Tu me menaces d'un feu qui brûle une heure, et s'éteint aussitôt. Ignores-tu le feu du juste jugement et de la peine éternelle qui est réservé aux impies » (4) ? En Afrique, Saturus dit à la foule : « Remarquez bien nos visages, afin

 

1. ACTA APOLLONI.

2. ACTA SCILLITANORVM, PASSIO PHILEAE, ACTA ACATII

3. Voy. les grands recueils épigraphiques.

4 PASSIO POLYCARPI

 

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de nous reconnaître au jour du jugement»; et quand les condamnés défilèrent devant la loge du procurateur : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera » (1), à propos de quoi le peuple s'exaspéra et réclama un supplément dey torture à cause de cette menace. En Asie, l'évêque Acacd réplique : « Comme tu auras jugé, tu seras jugé toi-même; et comme tu auras agi, l'on agira envers toi » (2): Certains interrogatoires contiennent des réponses d'une extrême vivacité. Il est plus d'un témoignage certain qui nous montre les chrétiens s'emportant en paroles acerbes contre les persécuteurs, lorsque leur indignation ne se traduisait pas, comme l'affirme Prudence, par des actes matériels :

 

Martyr ad ista nihil; sedenim

Infremit, inque tyranni oculos

Sputa jacit (3).

 

Voici les paroles de saint Cyprien au proconsul Démétrianus : « Si je me suis tu devant ta voix impie et tes aboiements contre Dieu, c'est que le Seigneur nous ordonne de garder dans notre coeur la vérité sainte et de ne la pas exposer aux outrages des chiens et des pourceaux » (4). Et le diacre Pontius rappelle et glorifie cette invective : « Si, au lieu d'être exilé d'abord, le saint, dit-il, eût immédiatement subi le martyre, qui eût triomphé des païens en leur rejetant les blasphèmes dont ils nous poursuivent » (5). C'est principalement aux armées que se produisent les cas de révolte ouverte provoqués par la qualité de chrétien. C'est la seule raison que donnent Maximilien pour se dérober à la conscription, Dasius pour refuser le titre de roi des Saturnales, le

 

1. PASSIO PERPETUAE ET FELICITATIS.

2. ACTA DISPUTATIONIS ACATII.

3. Peristeph. Hymn. III, S. Eulaliae, § 126-128. « La martyre garda le silence ; mais elle frémit et cracha au visage du président. »

4. Liber ad Demetrianum, § I.

5. Vite et passio S. Cypriani, § 7.

 

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soldat à propos duquel Tertullien écrivit le traité De la Couronne et qui refusa le donativum. La susceptibilité des juges en tout ce qui se rapportait à la personne des empereurs grandissait de plus en plus (1). Procope, Alphée et Zachée, d'autres encore, sont condamnés pour une parole à double sens ; mais ce ne sont là que des équivoques provoquées à plaisir. Il y a un cas de révolte formelle contre les empereurs, accompagné d'invectives violentes contre leur personne. Les martyrs Taraque, Probe et Andronic subirent plusieurs interrogatoires que l'on résume ici : « Frappez-le sur la bouche pour avoir dit que les empereurs se trompent. — Je le dis et je le répète, ils se trompent, car ils, sont hommes. » A Andronic : « Honore nos princes et nos pères, en te soumettant aux dieux. — Vous les appelez bien vos pères, car vous êtes les fils de Satan. » A Taraque : « Sacrifie aux dieux qui gouvernent tout. — Il n'est bon ni pour nous, ni pour eux, ni pour ceux qui leur obéissent, que le monde soit gouverné par des êtres qu'attend le feu éternel. » A Andronic : « Tête scélérate, oses-tu maudire les empereurs qui ont donné au monde une si longue et si profonde paix ? — Je les maudis et je les maudirai, répondit le martyr, ces fléaux publics, ces buveurs de sang, qui ont bouleversé le monde. Puisse la main immortelle de Dieu, cessant de les tolérer, châtier leurs amusements cruels, afin qu'ils apprennent à connaître le mal qu'ils ont fait à ses serviteurs (2) ! »

 

 

1. « Ce qu'était le crime de lèse-majesté, noms le savons par plus d'un témoignage. La révolte, les actes violents ne le constituaient pas seuls. Un mot imprudemment murmuré (Paul., Sentent. V, 29, 1; ARNOB. Adv. Gentes, IV, 34), une parole contre cette felicitas temporum que les textes, les inscriptions, les médailles impériales proclament et vantent sous tant de règnes, c'en était assez pour courir à la mort. » EDM. LE BLANT, Les persécuteurs et les martyrs (1893), p. 54.

2. ACT. PROBI, TARACRI ET ANDRONICI.

 

33

 

Les sources écrites que nous possédons pour la période des persécutions contiennent un grand nombre de faits qui corroborent ceux que l'on vient de réunir. Il semble difficile de se dérober à cette conclusion que les chrétiens eurent dans tout l'empire, au moins dans certains cas, l'apparence de rebelles et de sacrilèges au jugement de ceux qui se  voyaient à l'oeuvre. A tel point que Domitien supposa quelques compétitions à l'empire et s'inquiéta de ce règne de «Chrestos » qu'on disait si proche (1). Un demi-siècle plus tard, mêmes alarmes auxquelles répond saint Justin par ces mots : Si vous nous entendez dire que nous attendons le Règne, vous imaginez qu'il s'agit de quelque chose de terrestre et d'humain (2). Sous Dioclétien la méprise subsiste : un martyr répond à l'interrogatoire « Ceux-là se montrent fidèles et dévoués au Roi suprême qui accomplissent ses commandements et savent mépriser la torture. — De quel Roi parles-tu ? » demande le magistrat (3). — On demande à un martyr le lieu de sa naissance : « Jérusalem », répond le fidèle, adoptant le langage mystique. Le juge, qui ne connaît que Aelia Capitolina, s'agite, s'inquiète, flaire un complot dans lequel les chrétiens doivent fonder une ville rivale et ennemie de Rome (4).

Il est d'usage d'opposer à ces remarques une objection tirée des écrits des Pères, du nombre des martyrs et des ouvrages des apologistes. Mais on doit observer au préalable que cette objection n'infirme en rien les conclusions que nous tirons au point de vue spécial de la conscience païenne, où nous nous sommes placés. A l'exemple de Notre-Seigneur, saint Paul, saint Pierre, saint Luc, saint

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., III, 19.

2. JUSTIN, Apol. I, § 11.

3. Passio s. pollionis, § 2.

4. EUSÈBE, De martyrib. Palaest, § 11.

 

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Clément se montrent loyalistes irréprochables (1) ; mais la doctrine contenue dans leurs écrits, si elle se révélait dans la conduite de la vie, ne parvenait pas jusqu'aux païens. Les protestations de dévouement à l'empire laissaient sceptiques : « Que celui qui nie être chrétien prouve son dire par des actes, écrit Trajan, c'est-à-dire en adressant des supplications à nos dieux » ; et encore : « Tu profites des lois romaines, tu dois aimer nos princes. — Qui donc aime l'empereur autant que les chrétiens ? Nous prions tous les jours pour lui, demandant à Dieu de lui donner une longue vie, un gouvernement juste, un règne paisible ; nous prions ensuite pour le salut des soldats et la conservation de l'empire et du mondes.(2) — Je te loue de ces sentiments ; mais, afin que l'empereur en connaisse la sincérité, offre-lui avec nous un sacrifice (3). » Quant à ces prières que l'on énumérait et que l'on rappelait avec tant de complaisance, elles ne pouvaient être, aux yeux des païens, qu'un dernier blasphème et une révolte ouverte. En effet, il s'agissait bien moins de prier pour l'empereur que de prier l'empereur ; cette distinction fut établie pratiquement de très bonne heure : « J'ai cru devoir les faire relâcher, quand ils ont invoqué après moi les dieux et qu'ils ont supplié par l'encens et le vin votre image », écrivit Pline à l'empereur (4). Quant au nombre des martyrs, outre que les contemporains n'avaient pas l'esprit tourné aux statistiques, l'impression qu'il eût pu faire était neutralisée d'avance par le jugement que l'on portait sur cette fureur.

 

1. Rom., XIII, 1-7; — I Petr., II, 13 suiv. ; IV, 14-16 ; — CLEM., 1re aux Corinth. 61 ; — Actes, ch. XIII, suiv. passim.

2. Voy. MANGOLD, De Ecclesia primaeva pro Caesaribus ac magistratibus preces fundente.

3. ACTA DISPUTATIONIS ACHATII.

4. PLINE, Epist. X, 97.

 

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Ce qui nous parait digne d'admiration parut folie aux païens. Sous la plume de Lucien, l'héroïque beauté du martyre de saint Ignace n'est plus que le boniment d'un charlatan (1). Les plus indulgents voyaient dans le martyre une bravade ; Pline l'appelle obstination inflexible (2); Epictète, un fanatisme endurci (3). Aelius Aristide s'exprime à peu près de même (4). Marc-Aurèle écrivit cette note sur son carnet de Pensées : « Disposition de l'âme toujours prête à se séparer du corps, soit pour s'éteindre, soit pour se disperser, soit pour persister. Quand je dis prête, j'entends que ce soit par l'effet d'un juge ment propre, non par pure opposition comme chez les chrétiens, me kata philen pataxin, os oi Khristianoi ; il finit, que ce soit un acte réfléchi, grave, capable de persuader les autres, sans mélange de faste tragique (5). » Lucien dit de même, sur un ton différent : « Si, vous tenez tant à vous faire griller, faites-le chez vous, à votre aise et sans cette ostentation théâtrale. » A presque tous, le courage des martyrs chrétiens apparaissait comme une folle; obstination, une affectation d'héroïsme tragique, un parti pris de mourir, qui ne méritait que le blâme (6). Avec le temps on notera des marques de sensibilité de plus en plus nombreuses de la part des bourreaux, une sorte de lassitude de tuerie; mais l'opinion publique restera sceptique et railleuse à l'égard des martyrs. Le regain de superstition qui signala le paganisme du second siècle (7) suffit à donner l'explication des phénomènes du martyre qui eussent

 

1. LUCIEN, Peregr. passim.

2. PLINE, Epist. X, 97.

3. ARRIEN, Epict. Dissert., IV, VII, 6.

4. Orat. XLVI, p. 402 suiv.

5. Pensées, XI, 3.

6. Voy. TACITE, V, 5.

7. CAPITOLIN, Ant. Pius, 3, 9. Lucien, Demonax, 1; PHILOSTRATE, Soph. II, I, 12-16.

 

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entraîné la conversion d'esprits non prévenus. Tout ce qui relevait de l'intervention surnaturelle était qualifié de magie (1).

La magie constituait un chef d'accusation redoutable. Les chrétiens en étaient assaillis avec une fréquence très significative au point de vue de l'histoire des charismes dans la primitive Eglise (2). Ils pratiquaient les exorcismes ouvertement, à coup sûr, à tel point que Tertullien en fait la gageure : « Que l'on amène devant nos tribunaux, disait-il, un homme qu'agite l'esprit malin ; le premier venu d'entre nous forcera celui-ci de parler, d'avouer qu'il n'est qu'un démon, tandis qu'il se prétend un Dieu (3).» Le charlatanisme ou la puissance diabolique donnaient à une classe d'individus méprisable entre toutes la faculté d'imiter les prodiges des chrétiens. Les uns et les autres n'étaient aux yeux des hommes de ce temps que des magiciens, passibles de tous les supplices, eux et leurs complices. Il suffit de signaler à cette place l'importance donnée à ce crime dans le chapitre d'histoire de déviation mentale dont nous réunissons ici les principaux éléments. Son étendue réclame une étude séparée.

L'impassibilité des martyrs et, parfois, des faits surnaturels évidents, donnaient lieu à cette folle clameur, mais c'étaient surtout les signes symboliques et les réunions nocturnes des initiés qui faisaient perdre toute mesure. Les conciliabules nocturnes furent illicites dès les premiers temps de Rome. Une déclamation attribuée à Porcius Latro contient ces mots : « On lit dans la loi des Douze tables que nul ne doit former dans la ville des réunions nocturnes; puis la loi Gabinia a décrété que, selon l'usage

 

1. LE BLANT, Les persécuteurs et les martyrs. L'accusation de magie, p. 73 suiv.

2. MINUCIUS, Octavius, VIII et IX; TERTULL. ad Uxorem, II, 4, 5.

3 TERTULL. Apolog. XXIII. Cf. XXVII, XXXIII, et de Corona, XI.

 

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des ancêtres, on punirait de mort celui qui provoquerait, à Rome, des assemblées (1). La législation paraît n'avoir reçu aucun changement sur ce point particulier (2) ; à l'époque qui nous occupe, nous lisons ce texte d'Ulpien : « Que celui qui aura organisé une réunion illicite soit puni comme on punit ceux qui introduisent des troupes en armes dans les temples et autres lieux publics (3). » Ce texte se rattache à un autre, relaté au livre VIIe de Officio proconsulis, qui montre que le crime visé ici tombait sous la loi de majesté (4).

Enfin il importe de rappeler que les paroles de Tertullien sur le loyalisme des chrétiens (5), l'insistance de cet écrivain et de plusieurs contemporains à rappeler leurs prières pour l'empereur et les différents corps de l'Etat, ne s'expliquent pas sans des reproches de trahison formulés contre la secte des chrétiens (6).

Incontestablement la démarche la plus grave tentée pair les chrétiens à l'égard du gouvernement fut le mouvement apologétique organisé par divers personnages notables appartenant à l'Église. Ici encore, pour saisir let portée exacte de cette tentative d'accommodement, pour bien comprendre ce qu'elle eut de factice, d'improvisé, combien peu cet engagement de quelques porte voix répondait aux sentiments de l'Église tout entière, il faut observer combien piteuse fut la fin et comment on s'entendit

 

1. Declam. in Catil. c. XIX.

2. Tit. Liv. XXXIX, 8 et suiv, ; SÉNÈQUE LE RHÉTEUR, Controv. :III, 8 ; GAIUS, Digest., L, I, quod cuiuscumque (III, 10) PLINE, Epist. X, 43, 94, 97.

3. Digest. L, I, de colles. et corpor. (XLVII, 22).

4. Digest. L. I, § 1 (XLVIII, 4).

5. TERTULL., Apolog. 35. Cf. ad Scapul. 1. — La Bure, dans Rev. des Quest. Hist. (1876), p. 239.

6. Apolog., 30. ACTA ACATII. CLEM. I ad Corinth. et MANGOLD, De Ecclesia primaeva pro Caesaribus. ac magistratibas preces fundente, p. 10.

 

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pour que désormais il n'en fût plus question. Nous avons vu, de notre temps, des choses analogues, et la tentative de réconciliation entre l'Eglise et un gouvernement qui se propose un but opposé au sien, n'a pas eu plus de succès dans un cas que dans l'autre.

Le mouvement apologiste sortit d'une idée fausse appliquée par des esprits logiques. Tertullien exprime bien cette idée quand il dit : « L'empire durera autant que le monde (1) » ; il eut dû ajouter, pour donner la pensée entière de quelques-uns : et le monde ne durera qu'autant que durera l'empire. Il le dit ailleurs : « Nous savons que la fin des choses créées, avec les calamités qui doivent en être les avant-coureurs, n'est retardée que par le cours de l'empire romain (2). » Ces cris d'une âme « embourgeoisée » étonnent chez Tertullien, mais ils nous apprennent jusqu'à quel point les chrétiens se montraient sensibles au soupçon que nous pouvons appeler, d'après le langage contemporain, de loyalisme. Le détail du mouvement apologiste n'appartient pas à cette recherche. L'empire rêvé par Méliton, avec ses airs d'idylle, est à peu près aussi exécutable que cette Salente, objet d'un autre rêve épiscopal ; mais rien n'est plus périlleux que le jugement trop concis que l'on porte parfois sur ces sortes de conceptions très complexes ; ce qui doit seulement être relevé ici, c'est l'accueil fait à ces avances qu'une extrême charité gardait seule d'une extrême platitude.

Dans l'empire il restait des esprits clairvoyants qui

 

1. TERTULLIEN, Ad Scapulam, 1. Voy. ce que nous avons dit sur l'aeternitas imperii.

2. TERTULL. Apolog. 32. — ATRÉNAGORE, Legat. pro Christ. 37 : « Votre bonheur est notre intérêt, car il nous importe de pouvoir mener une vie tranquille en vous rendant de grand coeur l'obéissance qui vous est due. »

 

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sentaient tout accommodement impossible entre l'empire et l'Église : « Un pouvoir éclairé et plus prévoyant, disait Celse aux chrétiens,vous détruira de fond en comble, plutôt que de périr lui-même par vous (1)». L'apologie de Méliton était adressée à Antonin et à Marc-Aurèle ; la première de Justin également à Marc-Aurèle, celle d'Athénagore au même Marc-Aurèle, et dans tout le manuscrit des carnets, l'empereur n'a pas écrit un seul mot en réponse. Même dans ce mouvement il y eut des sons discordants, ce fut l'apologie de Tatien. Quant aux arguments invoqués, l'obéissance à tout nouveau prince, l'exactitude à payer l'impôt, ils étaient largement balancés par les refus continuels des soldats chrétiens de sacrifier.

Il y a plus. Des livres s'écrivaient, se colportaient parmi les chrétiens, qui renfermaient, sous couleur d'une revanche certaine, des assertions que l'on pouvait prendre pour des attaques contre le pouvoir. Ceux qui savaient lire entre les lignes croyaient pouvoir interpréter dans le sens de l'opinion publique ces paroles de Tertullien : « S'il nous était permis de rendre le mal pour le mal, une seule nuit et quelques flambeaux, c'en serait assez pour notre vengeance (2)». Beaucoup se résignaient avec peine à l'attitude imposée : « J'en sais un grand nombre qui, sous le poids des maux et des violences, aspireraient à se venger sur l'heure. Qu'ils n'en fassent rien, car le Seigneur a dit : « Attendez mon jour ; je rassemblerai les nations et les rois et je les accablerai de ma colère. Ce jour parera comme un gouffre de feu et les méchants seront consumés comme la paille (3) ». «Notre patience, écrivaient les

 

 

1. ORIG. contr. Cels. VIII, 69, 71.

2. TERTULL. Apolog. 37. — « Lisez nos livres, disent Tertullien (Apol. 31) et Théophile ad Antolyc. I, 14), ils ne sont cachés à personne. »

3. CYPRIEN, De bono patientiae, 21, 22.

 

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Pères, nous vient de la certitude d'être vengés (1); elle amasse des charbons ardents sur la tête de nos ennemis (2). Quel grand jour que celui où le Très-Haut comptera ses fidèles, enverra les coupables aux enfers et jettera nos persécuteurs dans l'abîme des feux éternels (3) ! Quel spectacle grandiose, quelle joie, quelle surprise, quels éclats de rire ! Que je triompherai à contempler, gémissants dans les ténèbres profondes, avec Jupiter et leurs adorateurs, ces princes, si puissants, si nombreux, que l'on disait reçus au ciel après leur mort ! Quel transport de voir les magistrats, persécuteurs du saint nom de Jésus, consumés par des flammes plus dévorantes que. celles de bûchers allumés pour les chrétiens (4).» Il faut donc accepter comme une vérité historique que les hommes de ce temps-là ont gardé à l'égard des chrétiens une incurable méfiance. Les dieux du paganisme n'avaient jamais déclaré une préférence pour le régime monarchique, dès lors les avances des chrétiens leur paraissaient n'avoir d'autre fondement que l'intérêt et le profit. On ne concevait pas de degrés de moralité entre deux régimes, et le christianisme lui-même n'en disait rien. Le principe chrétien : « Il faut reconnaître celui qui exerce le pouvoir», était la définition de la politique empirique, elle n'impliquait l'obéissance aux princes que comme un acte de résignation inspiré par l'indifférence plus que par le dévouements.

 

1. CYPR. loc. cit., Exhort. mart. 11, 12 ; Ad Demetr. 17, 24.

2. TErtull. De fuga, 12.

3. CYPRIEN, Epist., LVI, ad Thibarit., § 10.

4. TERTULL. De spectac. § 30 ; CYPRIEN, Ad Demetr. § 24. Ajouter le fait de déchirer un édit. Voy. LE BLANT, Les perséc. et les martyrs, ch. XI.

5. Voyez sur cette question un livre remarquable de M. LACOUR-GAYET, L'éducation politique de Louis XIV, liv. II, ch. I . Le droit divin du pouvoir, ch. II. L'établissement du pouvoir (1898, Hachette).

 

V

 

De là des mesures au sujet desquelles de savants hommes n'ont pu se mettre tout à fait d'accord. A quelque sentiment que l'on s'arrête dans la question des bases juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs, il n'importe ici, puisque les textes, indépendamment de leur portée historique, Ont une valeur psychologique capitale au point de vue spécial où nous nous plaçons.

Une remarque à faire,c'est que Ies chrétiens sont tombés sous des accusations de droit commun. « Jamais nos ancêtres, disait un conta, n'ont reconnu les religions étrangères, et voici que des milliers de citoyens s'y sont adonnés. Les femmes sont, parmi eux, en grand nombre, et c'est là l'origine du mal. On tient d'obscènes réunions de nuit où les sexes sont confondus et le péril menace l'Etat lui-même. Que de fois pourtant nos pères, nos aïeux n'ont-ils point chargé les magistrats de poursuivre les superstitions étrangères, de chasser de la ville les prêtres de ces cultes et de brûler leurs livres, de proscrire tout rit, toute cérémonie qui ne serait point de la tradition romaine (1) ! »

 

1. TIT. LIV, liv. XXXIX, c. 15 et 16. J'emprunte ce texte et plusieurs de ceux qui vont suivre aux dissertations de EDM. LE BLANT. — On porte toutes les mêmes accusations contre les chrétiens : TERTULL. Apoll. C. I ; TATIAN. Adv. Graec. XXXIII ; MINUT. FELIX, Octav. VIII, IX ; X, 97 ;  S. JUSTIN, Apolog.  l,11; EUSÈB. H. E. V, 1. — Et CICÉRON, De legib. II, 8 : « Que personne n'adore des dieux particuliers ; que les divinités nouvelles ou étrangères ne soient l'objet d'aucun culte privé; si l'Etat ne les a pas reconnus. »

 

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Ces paroles visaient l'existence des Bacchanales ; elles avaient été prononcées deux siècles avant la naissance du Christ, devant le sénat romain. Vers le même temps, le consul Aemilius Paulus brisa de sa propre main les portes du sanctuaire d'Isis et de Sérapis (1). Plus tard, les temples consacrés à ces divinités furent de nouveau détruits, tantôt sur l'ordre du sénat, tantôt sur l'ordre des augures, tantôt sur l'ordre d'Agrippa (2). Bacchus (3), Harpocrate, Alburnus (4), avaient été repoussés du Panthéon romain, le Christ avait été repoussé par le sénat malgré la présentation par Tibère (5). Cet acte avait une portée religieuse tout à fait nulle, comme les résultats l'ont montré, mais il avait en même temps des conséquences légales très précises et terribles. « Honore partout et toujours les dieux, suivant l'usage de la patrie, et contrains les autres à le faire, disait Mécène à Auguste. Déteste et condamne au supplice les promoteurs des cultes étrangers ; tu ne le dois pas seulement par vénération pour les dieux, parce que l'homme qui les méprise ne respecte personne, mais aussi parce que l'introduction de divinités nouvelles porte la foule à suivre les lois étrangères. De là naissent les conjurations, les associations secrètes, si funestes au gouvernement d'un seul. Ne tolère donc ni ceux qui méprisent les dieux de l'empire, ni ceux qui s'abandonnent à la magie (6). » Nous retrouvons le double souci et le double crime : la religion et l'État, le sacrilège et la révolte. Les termes qui servent à désigner les malheureux adeptes des cultes nouveaux ne diffèrent pas de

 

1 VAL. MAXIM. I, 3.

2. DION CASSIUS, XL, 47 ; XLII, 26 ; LIV, 6.

3. TIT. -LIV. XXXIX, 1-8; VAL. MAXIM. I, 3.

4. TERT. Apolog. V ; ad Nation. X ; adv. Marcion. I, 18.

5. TERT. Apolog V.

6. DION CASS. LIII, c. 36. Voy. SENEC. Epist. CVIII ; TACIT. Annal. II, 85; SUÉT. Tibère, XXXVI.

 

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ceux qui marquent les hommes accusés de conspiration, de meurtre, de magie ; ceux-ci sont appelés : « ennemi (1) »,  « ennemi public (2) », « ennemi de la patrie (3)», « ennemi des dieux et des hommes (4) », « ennemi du genre humain (5) » ; on prodigue aux chrétiens les mêmes titres d' « ennemi, ennemi public, ennemi des dieux, des empereurs, des lois, des mœurs, de toute la nature (6) », ennemi du genre humain (7). Ces imprécations seraient négligeables si elles n'étaient que l'expression des passions du moment ; il en est tout autrement, car elles résument un état. stable et expriment une situation juridique. Ceux qui sont l'objet de ces violentes invectives appartiennent à une nova superstitio, que l'on désigne encore par les termes de barbaron tolmema, de Xene kai kaine Threskeia, barbari peregrinique ritus. Tertullien nous apprend que l'hostis publicus est en quelque manière hors la loi, chacun a le droit de lui courir sus (8), et Marcien rapporte des constitutions qui ordonnent que les sacrilèges soient poursuivis et punis extra ordinem (9). Ceci légitimait en un sens les procédures tumultuaires, comme nous en voyons à Smyrne contre Polycarpe, à Carthage contre les cimetières chrétiens, qui perdaient sans doute aux yeux de la foule leur immunité, puisqu'ils ne recevaient que les corps de ces hommes dont la mémoire sacrilège était condamnée et abolie (10).

La multitude des témoignages privés démontre un état

 

1. SUÉT. Néron, XLIX ; VULC. GALLIC. Avid. Cass. VIII ; Digeste, L,

7, de re militari. (XLIX, 16).

2. SPARTIEN, Sévère, XIV.

3. LAMPRID. Commod. XVIII.

4. AUREL VICTOR., de Caesarib. XVII.

5. Cod. Theod. L, 6, de malef. et mathem. (IX, 16); Cl. L, 5 et 11.

6. TERTULL, Apolog. II, 25, 35, 37

7. TACIT. Annal. XV, 44.

8. TERTULL. Apolog. II.

9. Digest., L. 4, § 2, Ad legem Juliam peculatus (XLVIII, 13).

10. LAMPRID. Commod. XVIII, etc.

 

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d'esprit presque identique dans tout l'empire à l'égard des chrétiens ; cependant ils ne contiennent rien d'aussi décisif que les quelques textes juridiques contemporains. Un seul eût suffi à nous instruire, il est du jurisconsulte (?) Tertullien : « Vous nous reprochez, dit-il aux païens, de ne pas adorer les dieux, de ne point sacrifier pour les empereurs. A coup sûr, nous n'offrons de sacrifices pour personne, puisque nous ne le faisons pas pour nous-mêmes, et que, d'ailleurs, nous ne reconnaissons pas vos dieux. Voilà pourquoi nous sommes poursuivis comme coupables de sacrilège et de lèse-majesté. C'est là le point capital de notre cause, ou pour mieux dire, elle est là tout entière » (1). Dans un autre écrit, le même Tertullien dit à Scapula : « Vous nous tenez pour des hommes sacrilèges           nous sommes mis au ban à cause de l'accusation de lèse-majesté » (2). Un peu plus tard, Ulpien atteste que le sacrilège et la lèse-majesté se confondent pour ainsi dire en un même crime: Proximum sacrilegio crimen est quod majestatis dicitur (3).

La pénalité appliquée, aux chrétiens et dont les actes des martyrs et les écrits des Pères nous donnent le détail est une dernière indication sur l'opinion publique touchant les chrétiens.

Contre les novateurs en matière religieuse nous avons un texte du jurisconsulte Paul, au troisième siècle: « Ceux qui introduisent des cultes nouveaux et inconnus, — c'est-à-dire non reconnus par l'État, — à l'aide desquels naissent les séditions, ex quibus animi hominum moveantur, sont punis suivant leur condition : les honesti sont exilés, le petit peuple est condamné à perdre la tête » (4). On voit

 

1. TERTULL. Apolog. X.

2. TERTULL., Ad Scapul., II.

3. ULPIEN., Ad Digest., L. I. Ad legem Juliam maiestatis (XLVIII, 4).

4. PAUL. Sentent., V, 21, 2, Cf. Digest., L. 30, De poenis (XLVIII,19).

 

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ici que les novateurs religieux sont tenus pour séditieux, et ce sentiment remonte beaucoup plus haut. Nous connaissons parmi les victimes de la persécution de Domitien un groupe de sénateurs et consulaires coupables de nouveautés : molitores novarum rerum (1). Le texte de Paul ne suffirait pas à expliquer les voies pénales pratiquées à l'égard des chrétiens, mais il est nécessaire de l'entourer des autres textes sous lesquels tombaient les chefs d'accusation : la lèse-majesté et le sacrilège. Il n'y a rien d'arbitraire dans ce rapprochement, car nous savons par Lactance, à qui sa situation chronologique permet de résumer la période entière des persécutions, que le droit contre les chrétiens a été l'objet d'une règlementation officielle. Ce travail était dû à Domitius Ulpianus, conseiller d'Alexandre Sévère, qui compila et commenta les constitutions édictées par les empereurs (2). Ces constitutions ont été écartées par les compilateurs des Pandectes, au vie siècle. Nous n'avons pour suppléer à cette lacune que des indications fragmentaires très insuffisantes. Néanmoins, telles quelles, ces indications mises en oeuvre nous apprennent divers détails précis dont le groupement a autorisé le mot de variations à propos du système des poursuites dirigées contre les premiers chrétiens (3). Le caractère essentiel de la jurisprudence à l'égard des chrétiens pendant les deux premiers siècles est qu'on ne cherche pas à les faire abjurer. Au temps de Néron, les chrétiens étaient recherchés d'office,

 

1. SUÉTONE, Domit., 10 ; DION, LXVII, 13. Ces deux textes prouvent le christianisme de Acilius Glabrio. Cf. P. ALLARD, Hist. des persécutions, t. I, p. 109 et suiv.

2. LACTANCE, Divinae institutiones, L. V, c. 11. — ULPIEN, De officio proconsulis, liv. VII. Je répète que je n'ai pas à prendre parti entre LE BLANT, ROSSI, MOMMSEN et d'autres. J'emploie seulement à un point de vue psychologique des textes utilisés par eux au point de vue juridique.

3. LE BLANT, Les persécuteurs et les martyrs, ch. XV, p. 165 et suiv.

 

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convaincus, exécutés (1) ; on ne saurait rien dire de la persécution de Domitien, mais sous Trajan, en Bithynie, nous voyons l'application stricte du droit commun : punition des obstinés, envoi des citoyens romains à Rome, torture appliquée aux seuls esclaves afin d'éclairer l'instruction, non pour procurer l'abjuration. Sans doute l'abjuration est reçue, mais la distinction sur ce point n'échappe à personne, et une conjecture magistrale nous a remis en possession du texte légal primitif (2). Sous Marc-Aurèle tout est changé; on peut en trouver les preuves multipliées dans la lettre des fidèles de l'Église de Lyon (3) ; nous voyons que l'on interrompait par instants la série des tortures pratiquées sur Blandine et son jeune ami Ponticus pour leur dire : « Jurez », et qu'on reprenait, dès qu'ils avaient répondu : « Non ». Cette jurisprudence coïncide assez bien avec une phrase de Tertullien : « Vous violez contre nous toutes les formes de l'instruction criminelle. Vous torturez les autres accusés pour leur arracher un aveu; les chrétiens seuls sont mis à la question pour leur faire nier ce qu'ils confessent à grands cris » (4). A partir des dernières années du second siècle, on peut résumer presque toutes les causes par ce mot adressé à l'évêque Acace : « Je ne suis pas venu pour convaincre, mais pour contraindre » ; et cependant à la même époque les actes de Fructueux à Tarragone et de Cyprien à Carthage se rattachent par la procédure aux premières poursuites. Cette variété d'usages et de procédés est la règle dans l'empire, il ne faut jamais l'oublier. A partir

 

1. TERTULL. Ad Scapul.

2. BOISSIER, La lettre de Pline au sujet des chrétiens, dans la Revue archéologique, t. XXXI (1876), p. 119, 120. — LE BLANT, Les actes des martyrs (1882), p. 41.

3. EUSÈBE, Hist., eccl., V, 1.

4. TERTULL. Apolog., C. II.

 

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du procès de Lyon, on ne voit plus reparaître jusqu'à la persécution de Dioclétien l'accusation de moeurs infâmes, on la retrouve alors avec un retour à toutes les abominables rigueurs du passé. Ce dernier effort conduisit aux limites de l'arbitraire, non seulement l'arbitraire de la volonté impériale, mais celle de ses subordonnés. « Les vieilles immunités de caste consacrées pars les lois ne protègent plus les fils de l'Église; c'était miracle, dit un historien, que les personnages de distinction fussent alors exécutés par le glaive. Vierges ou mariées, toutes les chrétiennes sont condamnées à subir d'indignes outrages; la persécution, que d'anciens édits avaient restreinte à certaines classes de fidèles, se fait générale; la délation est encouragée, ordonnée même entre parents; d'infâmes décrets pressent les juges de trouver de nouveaux supplices (1). » Or, nous savons que la loi de Majesté ignorait toute distinction de caste : Cum de eo quaeritur, dit Paul, nulla dignitas a tormentis excipitur (2). Sous Auguste, le préteur Gallius fut mis à la torture (3), et cette coutume traverse l'époque tout entière des persécutions, puisqu'au IVe siècle Ammien Marcellin écrit que « s'il s'agit de lèse majesté, les lois Cornéliennes n'exemptent aucun ordre de citoyens de souffrir des tortures sanglantes (4) ». Il ne faut donc pas se montrer surpris de voir les chrétiens appartenant aux classes privilégiées de la société soumis à la torture comme des esclaves. Être convaincu de christianisme entraînait la déchéance de toutes les immunités. En 250 , l'empereur décide que les chrétiens ingenui seront soumis au supplice du feu (5). En 258, les chevaliers

 

1. LE BLANT, Les persécuteurs et les martyrs, p. 176.

2. PAUL, Sentent, V, 29, § 2.

3. SUÉTON. Octav. Aug., XXVII : servilem in modum torsi

4. AMM. MARCELL. L. XXIX, c. XII. Cf. Cod. Justin. L. 4, ad legem Juliam majestatis (IX, 8) ; cf. L. 16.

5. RUINART, Act. sinc., p. 162.

 

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romains convaincus de christianisme seront, aux termes du second édit de Valérien, dépouillés de leur dignité (1). Dioclétien et Maximien déclarent infâmes tous les fidèles et passibles de la torture, sans distinction de rang (2). Licinius dépouille de toute dignité ceux qui refit seront de sacrifier aux idoles (3). En pratique, on voit s'exécuter ces diverses constitutions. En Afrique (4), en Asie (5) nous voyons des femmes, des jeunes filles condamnées au déshonneur. L'énumération de ces faits, suivant les diverses époques, dans chaque province, pourrait composer la douloureuse et sainte histoire du, martyre; les proportions d'un travail de cette nature ne permettent autre chose pour le moment que d'en signaler l'intérêt.

On ne saurait donner au texte de Paul un commentaire plus décisif que celui dans lequel nous avons recueilli quelques faits entre un grand nombre d'autres. Il ne reste sur ce point qu'une remarque à faire. La diversité des tortures infligées aux fidèles dépend du bon plaisir du magistrat. Sur ce terrain, Ies sacrilèges ne sont que des oiselets entre les griffes d'un félin qui s'en amuse à son gré. Lors même qu'il ne s'agit plus de chrétiens,le magistrat choisit le supplice qui lui agrée le mieux. Tertullien et Lucien, Paul et Ulpien sont les témoins de ces coutumiers différents suivant les instincts des juges (6).

 

1. CYPRIEN, Epist. LXXXII, Successo fratri.

2. De mort persec., XIII ; EUSÈBE. Hist. eccl., VIII, 2 et 4 ; cf. VII, 15; RUFIN, Hist. eccl., VIII, 2; S. BASILE Hom. in S. Julittam.

3. EUSÈBE. H. e., X, 8 ; Vit. Const., I, 54; de mart. Palaest., proem. et Chronic. ; RUFIN, H. e. X, 10. De mort. pers. X, XIII ; SULP. SEV. Hist. sacr. II, 33.

4. TERTULL.. Apolog. L ; CYPR., De mortalit., XV.

5. ACTA AGAPES, IRENES, ETC. ; PASSIO DIDYMI ET THEODORAE. Cf.

LE BLANT, Les pers. et les mart., ch. XVIII.

6. TERTULL. Ad Scapul. IV ; LUCIEN, De morte. Peregr. XXIV ; Lucius, LIV ; PAUL, Sentent, V, 29, 1; Digest. L. 6.

 

VI

 

Il semble qu'une pensée unique a dirigé la répression, mais son application a varié. Tons. les princes, sans excepter les meilleurs, ont proclamé leur droit, quoique plusieurs renonçassent à l'exercer ou modérassent l'application de la loi de Majesté. Pour ce dernier cas on nomme Vespasien (1), Titus (2), Nerva (3), Trajan (4), Pertinax (5), Macrin (6), Alexandre Sévère (7) et Tacite (8). Or, leur règne coïncide avec des périodes d'accalmie dans l'histoire des persécutions. Cependant ils ne paraissent en aucune façon avoir changé quoi que ce soit à la jurisprudence en vigueur, ils se bornaient à ne pas en faire usage. La modération relative de quelques autres empereurs , par exemple : Septime-Sévère, qui ne proscrit que ceux qui se feront chrétiens (9), ou Valérien, qui ne frappe que les dignitaires de l'Église (10), cette modération n'implique en aucune façon un abandon du crime primitif, car ou voit Dioclétien supprimer tontes ces mesures restrictives. Le souvenir qui s'attache aux hécatombes de cette dernière

 

1. DION CASSIUS, LXVI, 9; EUTROP. VII, 13. Cf. SUIDAS, Ve Bespasianos.

2. DION CASSIUS, LXVI,19.

3. DION CASSIUS, LXVIII, 1 (édit. STURZ, tom. VI, p. 597, notes);

TILLEMONT, Hist. des emp., t. II, p. 137; DE ROSSI, Bull. arch. crist. déc. 1865, p. 94.

4. PLINE, Panégyr. XLII.

5. JULES CAPITOLIN, Pertinax, VI.

6. DION CASSIUS, LXXVIII, 12.

7. Cod. Just. L. I., ad leg. just. majest. (IX-8). Cf. L. 2, de reb.

eredit. (IV, 1).

8. Vopisc., Tacit. IX.

9. SPARTIAN. Sever., c. XVII. — TILLEMONT, Hist. eccles., t. III,

p. 121-122.

10. Digeste (XLIX, 1.), L, 16, de appellationibus. — ACTA PROCONSUL.

CYPRIANI. — CYPRIEN, Epist. LXXXII, Successo fratri ; ACTA MONTANI, XII, XV, XX.

 

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persécution nous aide à ressaisir le mobile des tempéraments apportés à la poursuite des chrétiens pendant le troisième siècle. Leur nombre était si grand qu'il devenait impossible de les frapper tous sans produire une véritable dépopulation (1). Les paroles célèbres de Tertullien étaient non pas une hyperbole, mais un recensement : « Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons vos cités, vos maisons, vos places fortes, vos municipes, les conseils, les camps, les tribus, les décuries, les palais, le sénat, le forum; nous ne vous laissons que vos temples. Si nous nous séparions de vous, vous seriez effrayés de votre solitude, d'un silence qui paraîtrait la stupeur d'un monde mort » (2).

Il ne s'agit pas dans les pages qui précèdent de discuter le droit supérieur et incontestable qu'avait une religion divine de prendre sa place dans le monde, ni de savoir si les païens ont apprécié sainement ou non, mais il s'agit de savoir ce que, au point de vue psychologique, ils ont vu et pensé de ce mouvement chrétien. Il y a dans toutes les sociétés des hommes puissants et nombreux « qui rejettent d'avance tout ce qui ne ressemble pas à ce qu'ils connaissent » (3). Nous en avons vu de notre temps. Or, on peut constater par les textes que nous avons réunis que plusieurs croyaient défendre leur patrie et s'imaginèrent eux aussi, peut-être, comme l'avait dit Jésus, en mettant à mort ses disciples, « faire un sacrifice à Dieu » (4).

 

1. Voyez déjà une pensée analogue dans la lettre de PLine (X, 97) mis en présence de la nombreuse église d'Amastris. S. AUGUST., In Psalm. XC enarratio, sermo I, § 8, a recueilli l'écho de cette opinion. Cf. TERTULL. Ad Scapul. V.

2. TEBTULL. Apolog. XXXVII. Cf. 1, 21, 41, 42, Ad nat. I, 7 ; Ad Scapul. 2, 3, 4, 5 ; adv. Jud. 13.

3. D'ALEMBERT, Oeuvres complètes (éd. 1821), t. II, Ire partie, p. 8.

4. JEAN, XVI, 2. Sur cette question voyez : E. LE BLANT, Sur les bases juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs, dans Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. (1866), p. 358-377. — FR. GOERRES dans KRAUS, Real-Encycl. der christl. Alterthümer, t. I, p. 215 v° Christenverfolgungen. — MOMMSEN, Der Religionsfrevel nach römischen Recht dans SYBELS, Hist. Zeitschrift (1890) N. F. vol. XXVIII, p. 389-429. — P. BATIFFOL, L'Eglise naissante dans la Revue biblique, III (1894),

p. 503-521. — E. G. HARDY, Christianity and the Roman government (1894). — L. GUÉRIN, Etude sur le fondement juridique des persécutions dirigées contre les chrétiens pendant les deux premiers siècles de notre ère dans la Revue historique de droit français et étranger (1895), p. 601 suiv. et 713 suiv. — P. ALLARD, La situation légale des chrétiens pendant les deux premiers siècles, dans la Revue des quest. Hist., LIX (1896), p. 5-43. — L. DUCHESNE, Les origines chrétiennes (2e édit., 1896). — P. ALLARD, Le christianisme et l'empire romain de Néron à Théodose (1897). — W. M. RAMSAY, The Church in the Roman empire before a. d. 170 (5e  édit. 1897). — CONRAT, Die Christenverfolgungen in röm. Reiche vom Standpunkte der Juristen (1897). — A.HARNACK, Christenverfolgungen dans HERZOG-HAUCK, Realeneycl. für protest. Theol. u. Kirche, III (1897), p. 823-828. C. KNELLER, Hat, de römische Staat das Christenthum verfolgt? dans Stimmen aus Maria Laach, LXXV (1898), p. 1 suiv. et p. 121 suiv. — NEUMANN, Der röm. Staat und die allgemeine Kirche bis auf Diocletian (1900). — J. WEIS, Christenverfolgungen,  Geschichte ihrer Ursachen in Römerreiche (1899). C. CALLEWAERT, Les premiers chrétiens furent-ils persécutés par édits généraux ou par mesures de police ? Observations sur la théorie de Mommsen, principalement d'après les écrits de Tertullien, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, III (1901), p. 771-797. — A. LINSENMAYER, Die Christenverfolgungen im Römischen Reiche und die moderne Geachichteschreibung dans Hist. pol. Blätter, CXXVII (1901), 4, 5, p. 237-255, 317-331. — A. DE SANTI, Studii d'antica letteratura cristiana e patristica.    Le persecuzioni dei primi secoli dans la Civilta Cattolica, série XVIII, vol. IV. Quad 1236 p. 710 suiv.

 

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Mais quoi que l'on pense de cette question d'histoire et de psychologie, le martyre chrétien n'en est en rien diminué. Il reste que les chrétiens ont combattu pour maintenir intact le dépôt de leur foi et donner le témoignage de leur sang au Christ Dieu, et c'est pourquoi ils ont été couronnés.

 

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MARTYRE DE SAINTE APOLLINE ET DE QUELQUES AUTRES A ALEXANDRIE, EN 249 ET 250

 

Ce document est d'une authenticité incontestée. Il fut adressé à l'évêque d'Antioche et nous a été conservé par Eusèbe. Les premières victimes dont il parle furent massacrées non en vertu d'un édit de persécution, mais pendant une émeute, sous l'empereur Philippe, auquel succéda Dèce. Alexandrie est une des villes où les chrétiens ont le plus souffert. (EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 41.)

 

FRAGMENTS D'UNE LETTRE DE SAINT DENYS, ÉVÊQUE D'ALEXANDRIE, A FABIEN D'ANTIOCHE, SUR LE MARTYRE DE SAINTE APOLLINE, ET DE PLUSIEURS AUTRES, A ALEXANDRIE.

 

La persécution ne fut point la conséquence de l'édit des empereurs, car elle le précéda d'une année entière. Un méchant devin et mauvais poète excitait contre nous la populace. Entraînés par lui, les gentils, libres de se livrer à tous les crimes, pensèrent montrer une grande piété envers leurs dieux en égorgeant nos frères.

Ils saisirent d'abord un vieillard nommé Métra, et lui ordonnèrent de prononcer des paroles impies; sur son refus, ils le rouèrent de coups, lui enfoncèrent dans le visage et dans les yeux des roseaux pointus, et l'ayant entraîné dans le faubourg, ils le lapidèrent. Ils voulurent aussi forcer une femme appelée Quinta à adorer les idoles

 

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d'un temple où ils l'avaient entraînée; comme elle refusait énergiquement, on la saisit par les pieds et on la traîna dans toute la ville, dont le pavé est formé de cailloux aigus; on meurtrit son corps avec de gros quartiers de meule, on l'accabla de coups de fouets, et on la tua enfin à coups de pierre dans le même faubourg.

Tout le peuple se jeta sur les maisons des chrétiens; fussent-ils des voisins, on les chassait de leur logis, on les dépouillait; les choses les plus précieuses étaient emportées, les objets plus vils ou qui n'étaient que de bois, on les jetait pour être brûlés dans les rues; on eût dit une ville prise d'assaut. Les frères s'enfuyaient ; ils voyaient avec joie, comme ceux dont parle l'apôtre Paul, la perte de leurs biens. De tous ceux dont on s'empara, un seul, à ma connaissance, fut assez malheureux pour renoncer à Jésus-Christ.

L'admirable Apolline, vierge et déjà vieille, fut saisie; on lui fit sauter toutes les dents en la frappant sur la mâchoire. On alluma ensuite un grand feu hors de la ville, et on la menaça de l'y jeter, si elle ne disait des paroles impies. Elle demanda quelques moments; les ayant obtenus, elle sauta dans le foyer et fut consumée. Sérapion, qui avait été pris dans sa maison, fut tourmenté de mille manières, et quand tous ses membres eurent été brisés, on le précipita du dernier étage. Enfin, on n'osait se montrer de jour ou de nuit dans les rues ; car on criait partout : « Celui qui refusera de blasphémer le Christ sera traîné et brûlé ». Ces violences durèrent longtemps; il n'y eut qu'une guerre civile qui put les faire cesser ; car pendant que nos ennemis se déchiraient les uns les autres, et tournaient contre eux-mêmes cette fureur dont nous avions été les victimes, nous pûmes enfin respirer un peu de temps.

Mais bientôt on nous annonça que ce gouvernement plus favorable avait été renversé, et nous nous vîmes

 

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exposés à de nouvelles alarmes. Parut alors cet édit terrible de l'empereur Dèce, si cruel et si funeste qu'on pouvait croire que la persécution annoncée par Notre-Seigneur allait sévir contre nous, et devenir même pour les justes un sujet de scandale. L'épouvante se répandit parmi tous les fidèles; et quelques-uns des plus considérables, saisis de terreur, se rendirent aussitôt; les uns, qui géraient les affaires publiques, y furent amenés par une sorte de nécessité de leur administration; les autres, que des parents ou des amis entraînaient, se voyant appelés par leur nom, sacrifiaient aux faux dieux. Quelques-uns y venaient avec un visage pâle et défait; et quoiqu'ils parussent dans' la résolution de ne point sacrifier, elle était toutefois si faible et si chancelante, qu'on aurait plutôt cru qu'ils venaient comme des victimes que l'on va immoler, aussi on ne pouvait s'empêcher de rire en les voyant si peu résolus ou à mourir ou à sacrifier. D'autres se présentaient avec hardiesse devant les autels, et affirmaient hautement qu'ils n'avaient jamais été chrétiens. Ils sont de ces hommes dont le Seigneur a parlé, quand il disait : « Le salut leur sera difficile ». Le grand nombre, enfin, ou suivait l'exemple de ces premiers, ou prenait la fuite ; plusieurs aussi furent arrêtés. Parmi ces derniers, il y en eut qui souffrirent courageusement pendant plusieurs jours la prison et les fers, mais qui faiblirent avant même l'heure du jugement; d'autres supportèrent héroïquement les premières tortures, et manquèrent de force lorsqu'on vint à les redoubler.

Mais enfin il se trouva de ces hommes bienheureux, de ces colonnes fermes et inébranlables, et que la main du Seigneur avait elle-même affermies, qui se sentirent assez de courage et de générosité pour rendre un glorieux hommage à la puissance souveraine de Jésus-Christ. De ce nombre fut Julien. Il était fort tourmenté de la goutte, qui l'empêchait de se tenir debout et de marcher. On

 

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l'amena devant le juge, porté par deux hommes, dont un renonça aussitôt; mais l'autre, appelé Cronion, ayant avec le saint vieillard Julien confessé hautement Jésus-Christ, on les fit monter sur des chameaux, et on les promena ainsi dans toute la ville, fort grande, comme on le sait, en les accablant de coups. Ils furent enfin jetés dans un grand feu, en présence d'une multitude immense. Un soldat nommé Bésas, qui assistait à leur supplice, empêchait qu'on les outrageât; les gentils crièrent contre lui, et le conduisirent au juge; ce généreux athlète de Jésus-Christ, ne s'étant point démenti dans ce combat entrepris pour sa gloire, eut la tête tranchée. Un autre, originaire de Libye, nommé Macaire ou Heureux, mais plus heureux encore par les favorables dispositions de la Providence à son égard, n'ayant jamais voulu renoncer Jésus-Christ, malgré tous les efforts du juge, fut brûlé vif. Après eux, Épimaque et Alexandre, après avoir essuyé pendant plusieurs jours toutes les horreurs d'une. prison obscure, les tortures des ongles de fer, les fouets et mille autres tourments, furent jetés dans une fosse pleine de chaux vive, où leurs corps furent consumés et disparurent.

Quatre femmes chrétiennes eurent le même sort. La première se nommait Ammonarium; c'était une vierge très sainte. Le juge la fit longtemps tourmenter pour l'obliger à prononcer certaines paroles de blasphème; elle dit ouvertement qu'elle n'en ferait rien, et, ainsi qu'on l'en avait menacée, on l'envoya au supplice. Les trois autres étaient Mercuria, respectable par sa vieillesse; Denyse, mère de plusieurs enfants, qu'elle n'aimait pas autant que le Seigneur ; et une autre, Ammonarium. Le préfet, honteux d'être vaincu par des femmes, et craignant d'ailleurs l'inutilité des tourments, les fit périr par le glaive, la vierge Ammonarium, à leur tête, ayant eu seule la gloire de souffrir pour ses compagnes.

 

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On présenta ensuite au juge, Héron, Ater, Isidore, tous trois d'Égypte, et un jeune homme âgé seulement de quinze ans, nommé Dioscore. Le préfet s'adressa d'abord à celui-ci, persuadé que par de belles paroles il surprendrait sa jeunesse et son inexpérience, ou que par des tourments il triompherait certainement d'une complexion tendre et délicate; mais ni ses discours artificieux ne purent rien gagner sur ce jeune martyr, ni les tourments l'ébranler. Les autres, cruellement flagellés, supportèrent courageusement ce supplice, et furent jetés dans le feu. Pour Dioscore, le juge, ne pouvant s'empêcher d'admirer la sagesse de ses réponses et le courage dont il avait brillé à tous les yeux, le renvoya, lui donnant à entendre qu'il lui accordait, en faveur de son âge, quelque délai pour revenir à de meilleurs sentiments. Cet admirable jeune homme est avec nous, Dieu le réservant pour un combat plus long et plus glorieux. Un autre Égyptien, nommé Némésion, avait d'abord été faussement accusé de faire partie d'une bande de voleurs. S'étant justifié devant le centurion de cette accusation, dénoncé comme chrétien, il fut amené devant le préfet. Ce juge inique le fit tourmenter deux fois plus que les voleurs, et le condamna ensuite à être brûlé avec ces scélérats. Ainsi fut-il honoré par une ressemblance plus frappante avec le Christ.

Tout un détachement de gardes composé d'Ammon, de Zénon, de Ptolémée, d'Ingénues et du vieillard Théophile, se tenait auprès du tribunal. Un chrétien était alors accusé devant le juge, et déjà l'on voyait qu'il allait renier le Christ; ces généreux soldats qui l'entouraient se mirent alors à l'encourager par des signes de la main, de la tête, de tout le corps. On les remarqua bien vite; mais avant qu'on pensât à les arrêter, ils s'avancèrent eux-mêmes au pied du tribunal, confessant hautement qu'ils étaient chrétiens. Le préfet et les autres

 

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juges furent épouvantés de cette manifestation; car ces nouveaux coupables semblaient très décidés à braver tous les tourments. Les juges n'osèrent les faire saisir, ils tremblaient eux-mêmes ; et ces braves soldats sortirent du prétoire pleins de joie, et couverts de gloire par cette généreuse confession, qui avait fait triompher la foi de Jésus-Christ.

Mais dans les autres villes, dans les bourgs, dans les villages, les gentils firent périr encore bon nombre de chrétiens ; je n'en rapporterai qu'un exemple. Ischyrion faisait les affaires d'un magistrat de la province. Son maître, voulant l'obliger de sacrifier aux dieux, et ne pouvant l'y déterminer, l'accabla d'abord d'injures; le voyant persister dans son refus, il le maltraita de toutes manières, sans lasser sa patience; enfin, il saisit un énorme pieu et le lui enfonça dans les entrailles.

Qui pourrait dire maintenant combien de fidèles, durant cette persécution, ont péri dans les déserts, les montagnes, où ils erraient en proie à la faim, à la soif, au froid, à toutes les maladies, aux brigands, aux bêtes féroces? et s'il en est quelques-uns qui aient échappé à tant d'ennemis, ils ont été réservés pour publier partout les victoires de ces généreux combattants. Nous n'ajouterons ici qu'un seul fait pour montrer l'exactitude de ce récit. Le saint vieillard Chérémon était évêque de Nilopolis; s'étant enfui avec sa femme dans les rochers d'une montagne d'Arabie, ni l'un ni l'autre n'ont reparu. En vain les frères ont fait une recherche exacte, l'on n'a même pu trouver leurs corps. Plusieurs autres sont tombés dans cette montagne entre les mains des Sarrasins qui les ont réduits en esclavage; on en a racheté quelques-uns à grand prix ; ' les autres sont encore dans les fers.

Je t'ai rapporté tous ces événements, frère très cher, afin que tu puisses apprécier quels maux nous avons

 

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soufferts ; mais ceux qui les ont éprouvés le comprennent mieux encore. Sache aussi que les bienheureux martyrs qui siègent maintenant à côté de Jésus-Christ dans son royaume pour juger avec lui toutes les nations, ont reçu avant leur mort quelques-uns de nos frères qui étaient tombés et avaient sacrifié aux idoles; voyant en effet leur sincère conversion et leur pénitence, ils les ont admis auprès d'eux, ont prié et mangé ensemble, pour imiter Celui qui désire la conversion plutôt que la mort des pécheurs.

 

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LA PERSÉCUTION DE DÈCE A ALEXANDRIE,VERS 250.

 

Eusèbe a possédé un recueil de lettres de Denys dont il a fait une des principales sources des livres VI et VII de son Histoire ecclésiastique. L'authenticité de ces pièces est hors de question.

 

FRAGMENT D'UNE LETTRE DE SAINT DENYS, DANS LAQUELLE IL FAIT LE RÉCIT DE CE QUI LUI ÉTAIT ARRIVÉ DURANT LA PERSÉCUTION DE DÈCE.

 

Je parle en présence de, Dieu, et il sait que je ne mens pas. Ce n'a point été de mon propre mouvement, et sans un ordre particulier de Dieu, que j'ai pris la fuité. L'édit de persécution donné par Décius venait à peine d'être publié, que Sabinus, à l'heure même, envoya un frumentaire, avec ordre de me rechercher. J'en fus instruit, et je restai quatre jours dans ma maison à l'attendre. Mais lui, fouillant tous les lieux à l'entour, parcourait les routes, les canaux et les champs, partout où il soupçonnait que j'aurais pu fuir et me cacher. Il était frappé d'un tel, aveuglement, qu'il semblait ne pouvoir trouver ma maison il est vrai qu'il ne soupçonnait pas qu'étant poursuivi, j'eusse osé y demeurer. Enfin, au bout de quatre jours, Dieu, malgré mes répugnances, m'ordonna de chercher un refuge ailleurs; et il se fit lui-même mon guide d'une manière toute miraculeuse. Je sortis donc, accompagné de mes serviteurs et d'un grand nombre de frères. La

 

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suite ne tarda pas à montrer que rien de tout cela ne s'était fait que par une providence spéciale de Dieu; car notre fuite ne devait pas être inutile au salut d'un grand nombre. Vers le coucher du soleil, nous fûmes arrêtés, moi et tous ceux qui m'accompagnaient, par des soldats qui nous conduisirent à Taposiris. Quant à Timothée, Dieu avait voulu qu'il ne fût pas alors avec nous, et qu'ainsi il ne partageât pas notre sort. Revenu à ma maison peu de temps après mon départ, il l'avait trouvée abandonnée et gardée par des soldats; c'était alors seulement qu'il avait appris notre arrestation...

Mais quelle fut l'admirable économie de la Providence divine à notre égard ! Timothée avait aussitôt pris la fuite ; il était troublé. Un paysan qui le rencontra lui demanda la cause de son empressement et de son trouble. Timothée lui raconta ce qui était arrivé. Le paysan, après avoir entendu ce récit, continua sa route. Il allait à une noce, qui, selon la coutume de ces sortes de réunions, se faisait durant la nuit. A son arrivée, il raconta ce qu'il venait d'apprendre. Ce fut comme un signal; tous s'élancèrent à la fois et accoururent, en poussant de grands cris, au lieu où nous étions détenus. Ils eurent bientôt mis en fuite les soldats qui nous gardaient; alors, sans nous donner le temps de reprendre nos vêtements, ils nous arrachèrent des misérables grabats sur lesquels nous nous étions jetés. Dieu sait quelle fut ma première impression; je pensai d'abord que nous étions assaillis par une bande de voleurs qui venaient nous piller. Je n'avais sur moi qu'une simple tunique de lin; je restai donc sur mon lit et leur offris le reste de mes vêtements qui étaient auprès de moi. Mais ils me pressèrent de me lever et de sortir au plus vite. Alors je compris le dessein qui les amenait, et je commençai à les supplier avec de grands cris de se retirer et de nous laisser. Que s'ils voulaient faire quelque chose qui me fût agréable, je les

 

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conjurais de devancer les bourreaux qui m'avaient arrêté et de me couper la tête. C'était là mon seul désir et toute ma prière ; les frères, les compagnons de mes souffrances en ont été les témoins. Cependant, malgré mes cris, ils m'arrachèrent du lit par violence. Alors je me roulai à terre, mais ils me prirent par les pieds et par les mains, et m'entraînèrent dehors. Caïus, Faustus, Pierre et Paul, qui avaient été témoins de toute cette scène, me suivirent. Ils me prirent sur leurs bras, me portèrent hors du village, et, m'ayant fait monter sur un âne, ils m'emmenèrent.

 

FRAGMENT D'UNE AUTRE LETTRE DE SAINT DENYS, ADRESSÉE A DOMITIEN ET A DIDYME, SUR LE MÊME SUJET.

 

Eusèbe, l. VIII, c. XI.

 

Il serait inutile de vous marquer ici les noms de ceux de nos frères qui sont morts martyrs;. le nombre en est trop grand, et aucun d'eux d'ailleurs ne vous est connu. Mais du moins il est bon que vous sachiez en général que, sans distinction d'âge, de sexe ou de condition, hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, soldats. et citoyens, tous vainqueurs sous les coups de fouets, sous le fer des bourreaux ou au milieu des flammes, ont conquis la couronne du martyre. Plusieurs cependant n'ont pas eu le temps encore de mériter cette. gloire devant Dieu, et je suis de ce nombre. C'est pourquoi sa Providence a réservé mon jour pour une époque que lui seul connaît, selon ce qu'il a dit lui-même : « Je t'ai exaucé au moment opportun, et je suis venu à ton secours au jour du salut. »

Mais puisque vous m'interrogez, et que vous voulez savoir dans quel état nous vivons maintenant, je réponds à votre demande. Vous avez appris comment nous étions emmenés prisonniers, Caïus, Faustus, Pierre, Paul et

 

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moi, bien gardés par le centurion, ses officiers, ses soldats et ses serviteurs, quand des paysans maréotes, survenant à l'improviste, nous arrachèrent, malgré nous, de leurs mains, et, parce que nous ne voulions pas les suivre, nous entraînèrent par force avec eux. Aujourd'hui, seul et privé de la société de nos frères, et n'ayant avec moi que Caïus et Pierre, je vis retiré au fond d'un affreux désert de Libye, à trois journées de Parétonium.

Cependant des prêtres demeurent cachés dans la ville pour visiter secrètement les frères : ce sont Maxime, Dioscore, Démétrius et Lucius. Pour Faustinus et Aquila, ils parcourent l'Égypte, sans craindre de se montrer au grand jour. Trois diacres seulement, Faustus, Eusèbe et Chérémon, ont survécu aux ravages de la peste. Eusèbe en particulier a été revêtu, dès le commencement, d'une force surhumaine ; car Dieu lui avait donné pour mission d'assister généreusement en toutes manières les confesseurs dans leurs prisons, et de donner la sépulture,souvent au péril de sa vie, aux bienheureux qui avaient consommé leur martyre. Jusqu'à ce jour, en effet, comme je le disais plus haut, le préfet n'a pas cessé de poursuivre par les supplices ceux de nos frères qu'on lui présente. Ou il les fait périr par le feu, ou il les déchire dans la torture, ou il les laisse s'épuiser dans d'affreux cachots sous le poids de lourdes chaînes, ne permettant à personne de les visiter; et il surveille avec cruauté l'exécution de ses ordres. Toutefois Dieu, par le zèle et la charité de nos frères, soulage et adoucit leurs tourments.

 

AUTRE FRAGMENT D'UNE TROISIÈME LETTRE DE SAINT DENYS D'ALEXANDRIE, SUR LA PERSÉCUTION DE VALÉRIEN.

Eusèbe, même livre, même chapitre.

 

Forcé de révéler l'admirable conduite de la Providence à notre égard, je crains qu'on ne m'accuse de céder

 

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à un sentiment de sotte vanité. Mais l'Écriture nous a appris que s'il fallait louer celui qui garde le secret du roi, il y a, au contraire,. de la gloire à publier les œuvres de Dieu. C'est pourquoi je veux braver les calomnies que Germain s'apprête à inventer contre moi.

Je ne comparus pas seul devant Émilien; j'étais accompagné du prêtre Maxime et des diacres Faustus, Eusèbe et Chérémon. De plus, un de nos frères de Rome, qui était alors à Alexandrie, se joignit à nolis dès notre entrée dans le prétoire. Émilien ne me dit pas au premier abord : « Je te défends de tenir des assemblées ». Ce n'était là qu'un point secondaire et de peu d'importance; il avait hâte d'arriver au fait capital. Car il s'inquiétait peu de nous voir tenir nos réunions ce qu'il voulait, c'était nous faire renoncer à notre nom de chrétiens. Il m'ordonna donc d'abjurer, persuadé que mon exemple serait suivi de tous les autres. Je fis en peu de mots la réponse que je devais : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ». Puis j'ajoutai, de manière que Mon témoignage fût entendu de tous ceux qui étaient présents, que j'adorais le seul vrai Dieu, et que je n'adorerais jamais que lui; que ma résolution était inébranlable, et que rien ne pourrait me faire abjurer mon titre de chrétien.. Sur cette réponse, il nous envoya dans un village nommé Kéfro, qui touche le désert. Au reste, voici les paroles. mêmes de nos interrogatoires telles qu'on les lit dans les actes publics.

Denys, Faustus, Maxime, Marcel et Chérémon, ayant été introduits, le préfet Émilien a dit : « Ce n'est pas seulement par écrit, mais de vive voix, que je vous ai fait connaître la clémence dont nos princes usent envers vous; ils ont remis votre salut entre vos mains, à la seule condition que vous renoncerez à un culte contraire à la nature et à la raison, et que vous adorerez les dieux sauveurs de l'empire. Songez à ce que vous allez répondre. J'espère que vous ne vous montrerez pas ingrats

 

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pour tant de bonté, puisqu'ils n'ont d'autre désir que de vous ramener dans la bonne voie. »

Denys a répondu : « Tous n'adorent pas tous les dieux; chacun n'honore que ceux qu'il reconnaît pour tels. Quant à nous, nous n'adorons qu'un seul Dieu, le créateur de tout ce qui est, celui qui a donné l'empire aux très sacrés empereurs Valérien et Maxime. Nous lui offrons de continuelles prières, pour qu'il affermisse leur pouvoir contre tous leurs ennemis. »

Émilien « S'il est véritablement Dieu, qui vous empêche d'unir son culte à celui des autres dieux? Le décret ordonne d'adorer les dieux, c'est-à-dire ceux que tous reconnaissent comme tels. »

— « Nous ne reconnaissons et n'adorons d'autre Dieu que le nôtre. »

— « Je vois que vous êtes des ingrats, insensibles à la clémence de nos augustes empereurs. C'est pourquoi je ne vous laisserai pas dans cette ville ; vous serez envoyés au milieu des déserts de la Libye, dans un lieu nommé Kéfro; c'est celui que j'ai choisi par l'ordre de nos augustes empereurs. Là, il ne vous sera permis, ni à vous, ni à aucun autre, de tenir des assemblées 'ou de fréquenter les lieux que vous appelez cimetières. Celui qui disparaîtra du lieu que je viens de désigner, ou qui sera trouvé dans une assemblée quelconque, s'attirera des châtiments sévères. La justice ne manquera pas à son devoir. Partez donc sur-le-champ pour le lieu où je vous envoie. »

Quoique je fusse malade, il me força de partir sans vouloir m'accorder le délai d'un jour. Cependant les fidèles purent encore se réunir, et nous-mêmes nous ne fûmes pas privé du bonheur de présider encore en personne des assemblées chrétiennes. A Alexandrie, en effet, c'était encore moi qui les réunissais à l'église comme si j'eusse été au milieu d'eux; car, quoique absent de corps,

 

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mon coeur était toujours resté avec eux. D'un autre côté, à Kéfro, je vis bientôt une nombreuse société de fidèles se former autour de nous; un grand nombre de frères nous avaient suivis de la ville. Les autres accoururent des autres parties de l'Égypte. Ainsi Dieu a voulu, même dans ces lieux, nous ouvrir une porte à la prédication de l'Évangile. D'abord, il est vrai, nous fûmes poursuivis, on nous jeta des pierres; mais, à la fin, un grand nombre de gentils abandonnèrent leurs idoles, et se convertirent au vrai Dieu. Ils n'avaient point encore reçu la semence de la parole divine, et nous fûmes les premiers à la répandre parmi eux, comme si Dieu ne nous eût envoyés là que pour accomplir cette mission. En effet, dès qu'elle fut achevée, il nous fit déporter ailleurs.

Émilien résolut de nous faire transférer dans un lieu plus solitaire et plus triste, et qui retracerait davantage encore toute l'horreur des déserts de Libye. Il nous envoya donc l'ordre de nous rendre dans la Maréote, et il assigna à chacun le village qu'il devait habiter. Pour moi, il me plaça le plus près de la voie publique, afin de pouvoir plus facilement me prendre; c'était évidemment le but qu'il se proposait par cette mesure. Lorsque j'avais été envoyé à Kéfro, quoique j'ignorasse entièrement où ce bourg était situé, et que je me rappelasse à peine l'avoir entendu nommer, j'y étais allé sans trouble et même avec une véritable joie. Mais quand on m'annonça qu'il fallait partir pour Kolluthion, mes compagnons furent témoins de la tristesse que j'en ressentis. Je le dirai à ma honte, au premier moment, j'en fus profondément affligé. Ce lieu, il est vrai, était plus connu, mais on disait qu'on n'y trouvait ni homme vertueux, ni frères; que sans cesse on y était importuné par les voyageurs ou assailli par des bandes de voleurs ; mais ce qui fut pour moi une grande consolation, ce fut d'apprendre de la

 

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bouche des frères que nous nous rapprochions d'Alexandrie. Il est vrai qu'à Kéfro il y avait habituellement un grand concours de frères qui venaient de toute l'Égypte, en sorte que nous pouvions y avoir des réunions nombreuses. Mais ici le voisinage de la ville nous donnerait la consolation de voir plus souvent nos amis les plus chers et les plus intimes ; car ils ne manqueraient pas de venir me voir,et ils feraient même auprès de moi quelque séjour. En un mot, je me flattais de pouvoir y tenir des réunions particulières, comme nous l'aurions fait dans un faubourg éloigné de la ville. C'est ce qui arriva.

 

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PASSION DE SAINT PIONE ET DE SES COMPAGNONS, A SMYRNE, LE 12 MARS 250.

 

Quand éclata à Smyrne la persécution de Dèce, les chrétiens, amollis par une longue paix, furent abandonnés par leur évoque Eudaemon, qui sacrifia et paraît même avoir reçu un sacerdoce païen. Dans la foule qui assistait aux apostasies, les Juifs se distinguaient par leur turbulence et leur haine des chrétiens. L'odieuse race n'avait pas changé depuis le temps du martyre de saint Polycarpe, et le mot de Tertullien continuait à s'appliquer à la lettre : « Les synagogues sont les sources d'où découle la persécution ». En la circonstance, le flot immonde des Juifs se distingua plus qu'en aucune autre rencontre : on le retro{tve partout où il peut souiller de ses émanations l'atmosphère radieuse des martyrs. Les Actes de Pione sont contemporains, ou fort anciens, mais la traduction latine paraît avoir embelli quelques détails. Toutefois Eusèbe, qui les a connus, les résume, sans omettre ce qui, à première vue, semble moins authentique, c'est-à-dire les discours de Pione sur la place publique et dans la prison. Le récit ne nous apprend pas ce que devinrent les compagnons de Pione, Asclépiade et Sabine. « Les vraisemblances font croire qu'ils furent martyrisés avec Pione ou peu de temps après lui. Cependant un doute poignant subsiste. On se demande avec émotion si les menaces proférées contre tous deux auraient été accomplies, si l'un fut agrégé à un ludus gladiatorius, l'autre menée de force dans une maison de femmes perdues. Peut-être, satisfait d'avoir fait de la mort de Pione un exemple pour les chrétiens et un spectacle pour les impies, le proconsul laissa-t-il les deux confesseurs en prison, et purent-ils, comme tant

 

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d'autres à Rome, à Alexandrie et à Carthage, y attendre la fin de la persécution ».

 

BOLL., 1/II. Febr. I, 37-46. — RUINART, Act. sinc. p. 123 suiv. — LUCCHINI, Atti sinceri, II, 131-141. Voyez EUSÈBE, Hist. eccl. IV, 15. - ZAHN, Patr. apost. (§ 3 [8]) D. L. 164, 165. — LIGHTFOOT, Apostolic. Fathers. (§ 3 [8]), J. 622-626 ; 695-702. — P. ALLARD, Hist. des Persécutions, t. II, p. 373 suiv. et p. 212. — KRÜGER, Gesch. d. altchr. Litt., p.241, § 106. — RENAN, Origines du christianisme, t. VI, p. 463-4, note. — O. DE GEBHARDT, Das martyrium des heil. Pionius, dans l'Archiv. f. slavische Philologie XVIII, p. 164.

 

PASSION DE SAINT PIONE.

 

L'Apôtre nous enseigne qu'il est bon de rapporter les combats des saints et qu'il est nécessaire de s'en souvenir, parce que la mémoire de ces luttes courageuses embrase les justes de charité, principalement ceux qui s'efforcent d'imiter ces saints illustres. C'est pour cela qu'il ne faut pas ensevelir dans le silence la passion de Pione. Pendant qu'il jouissait de la lumière des cieux, il dissipa l'erreur d'un grand nombre de frères, jusqu'au moment où, par le martyre, il remplaça la doctrine par l'exemple.

Le deuxième jour du sixième mois, — 23 février, — c'est-à-dire le quatrième des Ides de mars, le jour du grand sabbat, en l'anniversaire du martyr saint Polycarpe, Pione, Sabine, Asclépiade, Macedonius et Lemnus, prêtre de l'Église catholique, furent victimes de la persécution. Comme le Seigneur découvre tout à la foi véritable, il accorda à Pione le don de prophétie, comme aussi la prévision des supplices qui lui étaient réservés, encore qu'il ne les craignît pas.

Or donc, comme le jour anniversaire du martyre de Polycarpe approchait, tandis qu'il priait avec Sabine et Asclépiade, et prolongeait ses jeûnes, il vit en songe

 

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qu'il serait arrêté le lendemain. Comme il n'en pouvait douter aucunement, tant la vision était précise, il se passa une corde au cou, et fit la même chose à celui de Sabine et à celui d'Asclépiade, de la sorte les geôliers qui allaient apporter des chaînes, les trouvant tout enchaînés, sauraient qu'ils ne venaient accomplir rien d'imprévu, et comprendraient qu'ils ne devaient pas les mettre sur le même pied que les apostats qui prenaient part aux sacrifices ; l'imposition volontaire des chaînes serait le témoignage de leur foi et la marque de leur volonté.

La synaxe achevée, après la réception du pain et du vin consacrés, le néocore Polémon - c'était un officier municipal — entra dans l'appartement, accompagné de quelques gens chargés comme lui de procéder à la recherche des chrétiens.

Dès que le néocore aperçut Pione, il dit: « Vous n'ignorez pas le décret impérial, qui vous ordonne de sacrifier? »

Pione dit : « En fait de décrets, nous ne connaissons que ceux qui nous ordonnent d'adorer Dieu. »

Le néocore : « Venez sur la place publique, vous y verrez que je ne vous trompe pas. »

Sabine et Asclépiade dirent à haute voix ; « Nous obéissons au vrai Dieu. »

Tandis qu'on le menait sur la place, le peuple vit les cordes que les martyrs s'étaient passées autour du cou, et (comme il arrive au peuple, dans son impatience, d'avoir l'explication de ce qui l'intrigue) il s'en étonnait grandement, de sorte que l'on s'attroupa et bientôt unes foule compacte suivit les accusés.

Dès qu'on arriva sur la, place, une immense foule l'envahit, s'emparant de tous les espaces vides et couvrant jusqu'au toit des temples païens et des maisons. Les femmes étaient en nombre incroyable, car c'était jour de

 

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Sabbat, ce qui donnait relâche aux Juives de la ville.

L'immense cohue tout entière voulait voir; ceux qui étaient trop petits montaient sur des escabeaux, sur des coffres, s'ingéniaient de toute façon à suppléer à leur disgrâce.

Quand les martyrs furent au milieu de la place, Polémon dit : « Pione, il faut obéir comme les autres, et te conformer aux ordres de l'empereur pour éviter les. supplices. »

Pione étendit la main, et le visage tranquille, joyeux même, s'adressa au peuple : « Habitants de Smyrne, qui aimez la beauté de vos murs, la splendeur de votre cité, la gloire de votre poète Homère, et vous aussi, Juifs, — s'il eu est ici, — écoutez-moi : « J'entends dire que vous tournez en ridicule les chrétiens qui, spontanément ou cédant à la force, consentent à sacrifier; vous vous montrez sévères pour la lâcheté des uns et pour la folie des autres; laissez-moi vous rappeler la parole d'Homère votre maître qui dit : « Ne vous réjouissez pas sur ceux qui sont morts, n'attaquez pas un aveugle, ne combattez pas contre un cadavre »

« Et vous, Juifs, le précepte de Moïse vous devrait suffire : « Si le boeuf de ton ennemi tombe dans la fosse, il convient que tu l'en retires, ensuite tu passeras ton chemin » ; et Salomon ne dit pas autre chose : « Tu ne te réjouiras pas si ton ennemi fait une chute, et tu ne t'enorgueilliras pas du malheur d'autrui ».

« Voilà pourquoi je préfère subir la mort, et les supplices, et toutes, les angoisses plutôt que de contredire ce que j'ai appris et ce que j'ai moi-même enseigné. Et maintenant, vous, les Juifs, quelle raison avez-vous à mourir de rire? vous riez de ceux qui sacrifient spontanément, de ceux qui cèdent à la violence, et de nous-mêmes en criant comme vous le faites que nous avons assez longtemps oui de la liberté.

 

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« Nous sommes des ennemis, c'est vrai,mais nous sommes des hommes, malgré tout. En quoi avez-vous à vous plaindre de nous? Est-ce que nous vous avons traînés au supplice ? Avons-nous dit du mal de vous? avons-nous poursuivi de notre haine quelqu'un des vôtres? en avons-nous, avec une avidité de bête féroce, forcé un seul à sacrifier? Leur crime à eux est loin de ressembler à ceux que la crainte des hommes fait aujourd'hui commettre; car il y a une grande distance entre celui qui cède à la contrainte et le pécheur volontaire ; chez l'un c'est la circonstance, chez l'autre la volonté qui est la raison du crime.

« Qui obligeait les Juifs à s'initier aux mystères de Béelphégor, à s'asseoir aux banquets sacrilèges des, morts, et à manger la chair des victimes qu'on leur immolait? Qui les a forcés au concubinage avec les filles païennes et au métier de filles de joie? Qui les obligeait à brûler vifs leurs enfants, à murmurer contre Dieu et à dire du mal de Moïse? Qui les forçait à oublier les bienfaits? à être ingrat? à regretter l'Égypte ? Étaient-ils donc contraints, lorsque Moïse demeurant sur ia montagne, ils dirent à Aaron : « Fais-nous des dieux et un veau d'or? » Et ainsi du reste de leur histoire. Vous peut-être, qui êtes païens, ils peuvent vous tromper en nattant vos oreilles par des mensonges ; mais à nous jamais aucun d'eux n'imposera ses fables. Demandez-leur plutôt qu'ils vous lisent leurs livres des Juges et des Rois, et l'Exode et les autres; qu'ils vous les montrent, et vous y verrez leur condamnation. Mais vous demandez pourquoi de nombreux chrétiens vont d'eux-mêmes sacrifier, et à cause de ces apostats vous insultez au petit nombre qui persévère. Représentez-vous une aire que remplit une abondante moisson. Le monceau de paille n'est-il pas plus gros que celui du grain? Lorsque le colon avec sa pelle ou la double dent de sa fourche retourne les gerbes,

 

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la paille légère qu'il soulève s'envole au vent ; mais le grain pesant et nourri demeure au lieu où il est tombé. Et quand le pêcheur jette à la mer ses filets, tout ce qu'il en retire est-il bon? Or, sachez qu'il en est ainsi des hommes que vous avez sous les yeux, que de la même manière il y a chez eux mélange du bien et du mal, du très bon et du très mauvais ; mais si vous voulez les mettre en regard, la différence est frappante, et la comparaison fait connaître alors ce qui est bon.

« Vous avez des outrages pour la fidélité comme pour l'apostasie. A quel titre donc voulez-vous que nous subissions les supplices auxquels vous nous condamnez? Est-ce l'injustice ou l'innocence que vous voulez frapper? Si c'est l'injustice, et que cependant vous n'ayez aucun fait pour motiver vos poursuites, vous vous montrez par là même plus injustes que ceux que vous prétendez punir. Si au contraire c'est l'innocence, quel espoir vous reste donc à vous, puisque, à votre tribunal, les justes doivent souffrir de tels tourments? Car si le juste a tant de peine à se sauver, que deviendront le pécheur et l'impie ? La menace d'un jugement pèse sur ce monde, et des signes nombreux nous avertissent qu'il n'est pas loin. J'ai parcouru le pays des Juifs, et j'ai voulu tout connaître par moi-même; après avoir passé le Jourdain, j'ai vu cette terre dont les ruines attestent la colère de Dieu contre des monstres qui, foulant aux pieds le respect de l'homme et les droits de l'hospitalité, tuaient ou prostituaient leurs hôtes. Oui, je l'ai vue cette terre dévorée par le feu de la vengeance divine; à jamais frappée de sécheresse et de stérilité, ce n'est plus qu'un amas de cendres encore fumantes. J'ai vu la mer Morte, qui a tremblé devant Dieu et changé sa nature; j'ai vu ses eaux qui refusent, je ne dis pas de nourrir un être vivant, mais même de le garder dans leur sein. Si un homme vient à y tomber, elles le rejettent; comme si

 

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elles craignaient que l'attouchement de cet homme ne fût encore pour elles une souillure ou la cause de nouveaux châtiments. Mais pourquoi chercher si loin des témoignages et vous rapporter des faits qui sont loin de vous, quand vous-même avez sous les yeux un vaste incendie, et que vous nous racontez comment des torrents de flammes s'échappent en bouillonnant des flancs d'un rocher? Rappelez-vous encore les feux qui dans la Lycie et dans de nombreuses îles sortent comme un fleuve des entrailles de la terre. Et si vous n'avez pas été témoins de ces merveilles, rappelez-vous du moins ces eaux à qui la nature, et non la main des hommes, a communiqué la chaleur ; contemplez ces sources brûlantes qu'anime un feu qu'elles devraient éteindre. Et d'où pensez-vous qu'il vienne ce feu, s'il n'a pas son aliment dans les feux de l'enfer? Vous dites que sous Deucalion, nous disons au temps de Noé, la terre a été ravagée, et par le feu, et par les inondations ; car la vérité catholique est connue du moins en partie chez tous les peuples. C'est pourquoi: nous vous annonçons le jugement que le Verbe de Dieu, Jésus-Christ, va venir exercer par le feu. Quant à vos dieux, nous ne les adorons pas, nous ne vénérons point des images d'or; car la religion ne voit en elles rien de sacré : leur matière seule a quelque valeur. »

Il dit encore d'autres choses, car il parla longtemps et n'en finissait plus. Polémon et toute la foule prêtaient l'oreille avec tant d'attention que personne n'osait le troubler. « Nous n'adorons pas vos dieux, disait-il, et nous n'avons aucun respect pour leurs statues d'or. » Comme il achevait ces mots, on l'entraîna dans un des édicules qui bordaient la place. Là, chacun, et Polémon lui-même, entourait Pione. On s'efforçait de lui faire entendre raison : « Pione, écoute, tu as bien des motifs d'aimer la vie. — Tu es digne de vivre, puisque tu es pur et doux. — Que c'est bon de vivre et de respirer cette

 

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douce lumière ! » — On disait encore bien d'autres choses, et Pione répondait : « Oui, oui, il fait bon vivre et s'enivrer de lumière, mais nous autres nous désirons une autre lumière. Non pas que nous méprisions ces dons de Dieu, mais nous y renonçons pour en chercher de meilleurs, dont la possession nous fait mépriser les autres. Vous me jugez digne d'amour et d'honneur, je vous en félicite, mais n'y a-t-il pas quelque chose là-dessous ? la haine ouverte est moins inquiétante qu'une mensongère flatterie. »

Un homme du peuple, nommé Alexandre, esprit chagrin, dit à Pione : « Je pense que tu écouteras ce que nous te répondrons ». Pione lui dit « Tu ferais mieux d'écouter toi-même, parce que je sais tout ce que tu sais, et toi tu ignores ce que je sais. » L'homme reprit en riant : « Pourquoi as-tu une chaîne » ? « C'est afin que, répondit Pione, en traversant la ville, personne ne s'y trompe et croie que nous allons sacrifier, ou bien c'est pour qu'on ne nous prenne pas pour d'autres et qu'on nous conduise dans un temple, et aussi, comme vous pouvez le voir sans plus de discours, nous allons de notre propre mouvement en prison. Pione ne parlait plus, mais la foule continuait ses instances ; le martyr répondit : « Notre résolution est prise, elle est inébranlable ». Et il gourmandait vertement ses plus proches voisins, leur rappelant le passé et prédisant l'avenir. Alexandre l'interrompit : « A quoi bon tous tes discours, puisque vous ne pouvez vivre; bien mieux, puisqu'il vous faut mourir? »

Cependant le peuple se disposait à se rendre à l'amphithéâtre, afin qu'installé sur les gradins il pût mieux entendre toutes les paroles du saint martyr ; mais quelques personnes insinuèrent à Polémon que s'il permettait à Pione de prendre la parole, il fallait s'attendre à quelque émeute.

 

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Polémon dit alors à Pione : « Si tu ne veux pas sacrifier, viens au moins au temple ».

Pione : « Il n'est pas bon pour vos temples que nous y entrions. »

— « Tu es donc buté de telle manière que l'on ne peut te persuader quoi que ce soit? »

— « Plût à Dieu que je pusse, moi, vous persuader de vous faire chrétiens ! »

Des voix ricanèrent : « Gardes-en-toi bien, — pour être brûlés vifs ! »

Pione répliqua « Il est pire de brûler après la mort.

Pendant cette discussion,Sabine ne put s'empêcher de rire ; on lui cria : « Tu ris ? »Elle répondit : «Oui, je ris, car, s'il plaît à Dieu, nous sommes chrétiens ». Les voit reprirent : « Tu souffriras ce que tu ne veux pas. Les femmes qui refusent de sacrifier sont envoyées dans une maison de débauche, en compagnie des courtisanes et des souteneurs. »

Sabine répondit : « A la volonté de Dieu ».

Alors Pione dit à Polémon : « On t'a ordonné de persuader ou de punir; puisque tu ne persuades pas, punis.»

Polémon, froissé par le ton sur lequel avait parlé le martyr, dit : « Sacrifie.

— Non.

— Et pourquoi non?

— Parce que je suis chrétien.

— Quel Dieu adores-tu ?

— Le Dieu tout-puissant qui a fait le ciel et la terre, la mer, toutes choses et nous-mêmes ; nous recevons tout de lui et nous le connaissons par son Verbe le Christ Jésus.

— Et si tu sacrifiais à l'empereur?

— Je ne sacrifie pas à un homme. »

Le greffier ayant pris ses tablettes de cire, l'interrogatoire commença.

 

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« Quel est ton nom?

— Chrétien.

— De quelle église?

— Catholique. »

Ce fut au tour de Sabine.

C'était Pione qui avait instruit cette jeune fille et lui avait imposé son nom de Théodote, de peur que son nom véritable ne mît sur ses traces son ancienne maîtresse, qui l'avait autrefois reléguée dans une chiourme en plein pays de montagnes. Les fers aux pieds, elle menait là une vie qui ne se soutenait que grâce à la nourriture que les fidèles lui apportaient en cachette.

— « Quel est ton nom?

— Théodote et chrétienne.

— Puisque tu es chrétienne, à quelle église appartiens-tu?

— A l'Eglise catholique.

— Quel Dieu adores-tu?

— Le Dieu tout-puissant qui a fait le ciel et la terre, la mer et toutes choses, et que nous connaissons par son Verbe Jésus-Christ. »

Asclépiade, se tenant là auprès, fut interrogé. Il répondit :

« Je suis chrétien.

— De quelle église?

— Catholique.

— Quel Dieu adores-tu?

— Le Christ.

— Quoi donc? c'en est un autre?

— Non, c'est le même Dieu que nous avons confessé tout à l'heure. »

On les reconduisit à la prison; la foule roulait derrière eux, la place Martha regorgeait de monde. Pendant ce temps la face glabre de Pione avait pris de vives couleurs ; on en faisait la remarque : « Qu'est-ce que cela

 

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veut dire, lui qui est toujours blanc comme linge, le voilà bien rose? » Et comme Sabine, craignant d'être séparée de Pione par les remous de la foule, s'accrochait à lui, une voix dit : « Tu tiens son vêtement comme si tu avais peur d'être privée de son lait ». Une autre cria très fort : « Qu'on les punisse, s'ils refusent de sacrifier.» Polémon dit alors : « Nous n'avons pas les faisceaux et la hache, nous n'avons pas le droit de glaive. »

Un plaisant montra Asclépiade : « Petit bonhomme sacrifiera. »

— « Non », dit Pione.

Quelqu'un cria : « Tel et tel ont sacrifié ».

Pione : « Chacun fait ce qu'il veut. Je m'appelle, Pione et je ne m'occupe pas des apostats ; se joigne à eus qui voudra. »

Au milieu des interpellations se croisant en tous sens, un homme dit à Pione : « Comment toi, un savant, tu t'entêtes à courir à la mort ? » Pione Iui répondit: « Qu'importe la mort, je dois demeurer fidèle à mes commencements. Souvenez-vous de tous ces deuils, de cette famine affreuse, de tant de maux supportés ensemble ». — « Tu as souffert de la disette tout comme nous », répondit un assistant. — « Oui, dit Pione, mais l'espoir en Dieu me soutenait. »

Il y avait une telle cohue que les hommes de garde eurent peine à entrebâiller la porte de la prison. Les prisonniers y trouvèrent un prêtre catholique, Lemnus; une femme appelée Macedonia et un montaniste, Eutychien. Ils n'étaient réunis que depuis peu de temps lorsque les fidèles commencèrent à les visiter: Mais Pione refusa les soulagements qu'on lui apportait. « Je n'ai jamais été à charge à personne, il est bien tard pour commencer. » Les geôliers, qui n'autorisaient ces visites que contre des présents, se fâchèrent de cette austérité) et mirent Pione et ses compagnons au cachot et au secret,

 

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dans des fosses puantes, où ne pénétrait pas la lumière mais les martyrs alternaient le chant des hymnes avec la méditation silencieuse. Cependant la colère des hommes de garde finit par se calmer, ils firent remonter les prisonniers dans le préau ; ceux-ci dirent : « Seigneur, nous ne cessons de vous rendre gloire ; ce qui s'est passé est pour le mieux. »

Ayant reçu l'autorisation d'employer le temps comme ils l'entendraient, ils passaient les jours et les nuits en lectures et en prières; ainsi leur foi se fortifiait et s'éclairait pour affronter bientôt les supplices.

Comme l'attente se prolongeait, bon nombre de païens vinrent à la prison, désireux de convertir Pione; mais c'étaient eux qui avaient peine à se défendre du charme de sa parole. Ceux qui, traînés de force devant les idoles, y avaient sacrifié, venaient aussi, pleurant à chaudes larmes, n'interrompant plus leurs gémissements, avivant leurs douleurs au bruit de leurs propres sanglots, ceux-là surtout dont on avait jusqu'à leur chute admiré la vertu.

Quand Pione vit ces malheureux en cet état, il leur dit, pleurant lui-même : « Voilà un supplice nouveau, dont je souffre autant que si j'étais écartelé, en voyant les perles de l'Eglise foulées aux pieds des porcs, les étoiles du ciel jetées à terre d'un coup de la queue du serpent, la vigne, que le Seigneur avait plantée de sa main, ravagée et pillée suivant le caprice de tous les passants. Mes enfants, que j'enfante une fois encore jus qu'à ce que le Christ soit formé en vous, mes pupilles chéris, ont suivi d'âpres sentiers. Les jours de Suzanne sont revenus, lorsque entourée par les misérables, circonvenue par des vieillards impies, qui la dépouillent pour se repaître de sa beauté et portent faux témoignage contre elle. Nous revoyons Aman plein de menaces et gorgé de bonne chère, et Esther avec toute la ville dans

 

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l'angoisse, puis encore la faim et la soif, non par le fait de la disette, mais de la persécution. Et voilà que, toutes les vierges s'étant endormies, la parole de Jésus s'est réalisée. Si le Fils de Dieu vient sur la terre, on trouvera-t-il la foi ? On me dit que chacun dénonce son coréligionnaire, afin que s'accomplisse cette parole: le frère livrera son frère à la mort.

« Mais quoi! parce que Satan a demandé nos âmes,et qu'avec son trident de feu il purifie l'aire du père de famille, pensez-vous que la saveur ait abandonné le sel de la terre, et qu'il ne soit plus bon qu'à fouler aux pieds des hommes ? Non, mes enfants, ne le croyez pas. Dieu n'a pas quitté le monde ; c'est nous qui avons quitté Dieu. Il a dit : « Mes mains pour vous délivrer ne se lassent point, mes oreilles n'ont jamais été fatiguées de vos cris. » Ce sont donc nos péchés qui nous éloignent de Dieu; et, s'il ne nous exauce pas, ce sont nos infidélités qu'il faut accuser, et non point la dureté de Jésus-Christ, notre Seigneur. Car enfin que n'avons-nous pas fait contre lui ? nous avons délaissé Dieu. D'autres l'ont méprisé, quelques-uns ont péché par avarice et par légèreté ; ils se sont accusés, ils se sont trahis mutuellement, et ils meurent victimes des coups dont ils se déchirent les uns les autres. Et cependant nous avons un précepte qui nous oblige à plus de justice que n'en ont eu les scribes et les pharisiens !

« J'apprends encore que plusieurs d'entre vous sont pressés par les Juifs d'aller à la synagogue. Gardez-vous de ce crime, le plus grand que vous puissiez commettre, celui pour lequel il n'y a pas de pardon, parce qu'il est le blasphème contre l'Esprit-Saint. Ne soyez point comme eux des princes de Gomorrhe, des juges de Sodome, dont les mains sont souillées du sang des innocents et des saints. Nous, du moins, nous n'avons pas tué les prophètes, ni livré le Sauveur. Mais pourquoi

 

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m'étendrais-je davantage ? Rappelez-vous ce que vous avez vous-mêmes entendu. J'ai appris que les Juifs vomissaient d'affreux blasphèmes ; qu'ils disaient, dans leurs vaines impostures, et répétaient partout que le Seigneur Jésus-Christ, comme un simple mortel, avait succombé à la violence et n'avait pu échapper à la mort. Mais, dites-moi, quel est le mortel qui a succombé par faiblesse à la violence, et dont les disciples cependant . ont chassé pendant tant d'années et continueront encore à chasser les démons ? Quel est ce maître impuissant contre la violence et la mort, et dont pourtant les disciples, et après eux tant d'autres fidèles, ont affronté les supplices avec un joyeux empressement ? Faut-il rappeler les miracles qui ont été faits dans l'Église catholique, à des hommes qui ne savent pas encore que celui-là seulement meurt honteusement victime de la violence, qui, rejetant le bienfait de la vie, attente à ses jours librement et de ses propres mains ?

« Ce n'est point encore assez pour ces âmes sacrilèges : ils ajoutent à leurs crimes de nouveaux blasphèmes; ils expliquent comment le Seigneur Jésus-Christ est remonté au ciel avec sa croix, en disant qu'il a été évoqué du séjour des ombres par la magie. C'est ainsi que, ce que l'Écriture leur enseigne, à eux aussi bien qu'à nous, sur le Christ et le Seigneur, ils le tournent en blasphèmes et en impiétés. Ceux qui tiennent un pareil langage ne sont-ce pas des pécheurs, des perfides, des misérables ?

« Je veux redire ici ce que souvent les Juifs m'ont enseigné dans ma première enfance ; et je les convaincrai de mensonge. Il est écrit : Saül interrogea la pythonisse et lui dit : « Évoque-moi Samuel le prophète ». Et cette femme vit se dresser devant elle un homme revêtu de la robe des prêtres. Saül crut que c'était Samuel, et il l'interrogea sur les choses qu'il voulait connaître. Eh l quoi

 

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donc, cette magicienne pouvait-elle évoquer Samuel? S'ils conviennent qu'elle le pouvait, ils avoueront par là même que l'iniquité est plus puissante que la justice ; si au contraire ils nient que cette femme ait pu évoquer une ombre, il faudra bien qu'ils demeurent convaincus que la résurrection du Seigneur Jésus-Christ n'a point été une évocation magique. C'est ainsi qu'ils se voient réduits à l'alternative, ou de s'avouer vaincus, ou de trouver leur condamnation dans leurs prétentions mêmes., Quant à l'explication du texte, la voici : Comment le démon d'une magicienne pouvait-il évoquer l'âme d'un saint prophète, qui, déjà transporté dans le sein d'Abraham, y jouissait du repos du paradis, puisque c'est une loi que toujours le plus faible soit vaincu par le plus fort ? Faut-il donc dire, comme plusieurs le croient, que Samuel a été rappelé à la vie ? Nullement. Mais que penser alors de cette apparition ? De même qu'autour de ceux qui portent Dieu dans un coeur pur, les anges

s'empressent pour les assister, de même les démons obéissent aux devins, aux enchanteurs, aux magiciens, et à tous ceux qui, sous prétexte de divination, vendent dans les campagnes écartées les prétendus secrets de leur fureur prophétique. Si donc l'Apôtre a dit que Satan se transformait en ange de lumière, il n'est pas étonnant que ses ministres aussi se transfigurent ; ainsi il est parlé d'un Antechrist, c'est-à-dire faux Christ. L'âme de Samuel n'a donc point été évoquée ; mais les démons

ont revêtu les traits du prophète, pour le montrer à cette femme et à Saül prévaricateur. C'est ce que fait voir la suite même du texte sacré. Samuel en effet dit à Saül : « Tu seras aujourd'hui avec moi ».  Comment un adorateur des dieux et des démons aurait-il pu se trouver réuni en un même lieu avec Samuel ? Et n'est-il pas évident pour tous que Samuel ne pouvait être avec les impies ? Si donc il n'a pas été possible d'évoquer l'âme

 

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d'un prophète, comment s'obstiner à croire qu'on ait, par des enchantements, évoqué du sépulcre le Seigneur Jésus, quand ses disciples affirment qu'ils l'ont vu monter au ciel, et souffrent avec joie la mort pour soutenir leur témoignage ? Mais si ces vérités n'ont point de prise sur vos âmes, allez demander aux prévaricateurs et adorateurs des démons de vous apprendre à devenir parfaits. » En finissant il leur commanda de sortir.

Après tous ces longs discours, Polémon vint à la prison ; il était suivi de son escorte et de la foule : « Votre évêque, dit-il aux martyrs d'un ton rogue, a déjà sacrifié, et l'autorité vous ordonne de venir tout de suite au temple ». Pione dit « C'est l'usage que les accusés attendent dans la prison l'arrivée du proconsul. Comment osez-vous usurper la place d'un autre»? Reçus de la sorte, les magistrats s'en retournèrent, puis revinrent à la charge, et reprirent le chemin de la prison avec une suite plus considérable.

Un certain Hipparque essaya d'entortiller Pione : « Ceux qui viennent d'entrer, lui dit-il, t'apportent les ordres du proconsul qui a ordonné de vous diriger sur Éphèse sa résidence ». Pione répondit : «Dès que son re-présentant sera ici, nous sortirons aussitôt ».

Entra un officier de cavalerie : « Toi, dit-il, situ refuses d'obéir, tu apprendras ce que vaut un officier de cavalerie ». Et tout en disant cela, il prit Pione à la gorge, si bien que le vieillard commençait d'étrangler. Alors il le jeta aux gens de police pour qu'on l'emmenât.

On emmena tout le monde sur la place publique. Sabine criait à tue-tête : « Je suis chrétienne » ; et comme font les gens récalcitrants, ils se couchèrent par terre, ce qui ne hâta ni ne facilita la marche. Il fallut six appariteurs pour porter Pione. Quand ils furent fatigués, les épaules démontées, prêts à lâcher prise, ils lui envoyèrent des coups de pied dans les côtes, afin de

 

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le décider à marcher de lui-même. Rien n'y fit ; il se faisait plus raide encore, il semblait que sort corps se fit plus lourd des coups dont on le bourrait. Voyant cela, les porteurs réclamèrent des renforts, car ils n'en pouvaient plus ; lui Pione était radieux ; enfin on le déposa devant l'autel, comme s'il eût été la victime ; l'évêque apostat (de Smyrne) y était déjà.

Les juges dirent: a Pourquoi ne sacrifiez-vous pas ?

— Parce que nous sommes chrétiens.

— Quel Dieu adorez-vous ?

Pione : « Celui qui a fait le ciel, qui l'a embelli avec les astres, qui a affermi la terre et l'a ornée d'arbres et de fleurs ; qui a enclos les océans et posé lents rivages.

— C'est celui-là qui a été crucifié, dis-tu ?

— Je dis que c'est celui que le Père a envoyé pour le salut du monde. »

Les juges se dirent entre eux : « Forçons les autres à renier le Christ, afin que Pione puisse entendre» mais il les interpella a ,Rougissez, adorateurs des dieux, et obéissez à vos lois. Vous outrepassez vos pouvoirs. Vous avez mission non de contraindre, mais de tuer »

Un sophiste, appelé Rufin, orateur renommé, entra en scène : « Tais-toi, Pione. Pourquoi rechercher la futile gloire que donnent les vains discours ? L'histoire te l'apprendra, dit Pione, et tes livres te le diront. Socrate n'a-t-il pas reçu de la part des Athéniens le traitement que vous m'infligez? Socrate cependant et Aristide et Anaxagore n'étaient pas des crétins ; ils n'étaient .pas faits pour la sottise militaire et pour la guerre plus que pour les lois ; ils étaient d'autant plus éloquents qu'ils professaient de plus belles doctrines. Ils ne mettaient dans leurs discours ni emphase ni vanité, lorsque, grâce à la philosophie, ils étaient parvenus à l'équilibre de leurs facultés. Ainsi, autant la modération dans les louanges personnelles est recommandable, autant la jactance est repoussante.. »

 

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Rufin semblait foudroyé et, désormais, il se tint coi. Un personnage considérable de la ville cria : « Pas de phrases, Pione.

— Pas de tyrans, dit le vieux martyr ; entasse le bûcher, nous nous y mettrons. » Je ne sais qui cria : « C'est son ascendant et sa parole qui empêchent les autres de sacrifier ».

On voulut mettre sur la tête de Pione une de ces couronnes que portaient les apostats; il la mit en pièces et en jeta les morceaux devant l'autel. Le prêtre des dieux, ses fourchettes en mains, fit mine d'approcher avec des viandes, mais soudain il changea d'avis, n'osa aller plus avant et se mit à manger à lui seul ce qu'il avait apporté. « Nous sommes chrétiens », criaient les trois martyrs, et on les ramena en prison, entre une haie de peuple qui les souffletait. Quelqu'un dit à Sabine : « Tu ne pouvais donc pas mourir dans ton pays ? — Mon pays ? fit-elle. Je suis la soeur de Pione ». Un entrepreneur de jeux, disait en désignant Asclépiade : « Quand tu seras condamné, je te réclamerai pour les combats de gladiateur ». En passant le guichet de la prison, un homme de garde asséna un coup de poing sur la tête de Pione, mais avec tant de force que, du coup, la main et le côté enflèrent.

Une fois renfermés, les martyrs entonnèrent une hymne d'action de grâces au Seigneur pour leur persévérance dans la confession de son nom, de son Église et de sa foi.

Quelques jours plus tard, le proconsul rentra à Smyrne. Il fit comparaître Pione :

— « Ton nom ?

— Pione.

— Sacrifie.

— Non.

*      Ta secte ?

 

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— Catholique.

— Catholique, quoi ?

— Prêtre de l'Eglise catholique.

— Tu étais le maître de ceux-ci ?

— J'enseignais.

— Docteur en sottise.

— En piété.

— Quelle piété ?

— Piété envers Dieu qui a fait le ciel, la terre et la mer.

— Allons, sacrifie.

— J'ai appris à adorer le Dieu vivant.

— Nous adorons tous les dieux, le ciel et ses habitants.

Qu'as-tu à regarder en l'air ? Mais sacrifie donc:

— Je ne regarde pas l'air, mais bien Dieu qui a fait,

l'air.

— Qui cela ?

— C'est un secret.

— Tu dois convenir que c'est Jupiter qui est au ciel, avec lequel règnent les dieux et déesses. Sacrifie donc à celui qui règne sur tous les dieux du ciel. »

Pione ne répondit plus ; voyant cela, le proconsul le fit étendre sur le chevalet, comptant tirer par la souffrance l'aveu qu'on lui refusait.

On commença la torture.

Le proconsul dit : « Sacrifie.

— Non.

— Beaucoup l'ont fait, ils ont évité les tourments, ils vivent. Sacrifie.

— Non.

— Sacrifie.

— Non.

— Ton dernier mot ?

— Non.

— Fanatique, va ; courir ainsi à la mort ! Obéis.

 

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— Je ne suis pas fanatique ; je crains le Dieu éternel.

— Qu'as-tu dit ? Sacrifie.

— Tu as entendu je crains le Dieu vivant

— Sacrifie.

— Impossible. »

Le proconsul délibéra longtemps avec son assesseur, puis se tournant de nouveau vers Pione :

— Tu y tiens ? tu ne te repens pas ?

— Non.

— Je vais te laisser du temps, autant que tu en voudras, pour réfléchir et te décider ?

— Non.

— Puisque tu es pressé de mourir, tu seras brûlé vif. » Et il fit lire la sentence :

« Nous ordonnons que Pione, sacrilège, chrétien avéré, soit brûlé vif, afin d'inspirer la terreur aux hommes et satisfaire la vengeance des dieux. »

Le vieux martyr, exemple des chrétiens dans l'avenir, ne ressemblait pas aux condamnés ordinaires qui traînent les pieds, dont les jambes flageolent et le corps se glace. Il était calme, rien ne le retardait, plus ; il marchait d'un bon pas. Quand il arriva sur la place, avant que le gardien l'en eût prévenu, il enleva son vêtement et voyant son corps demeuré pur et chaste, il leva les yeux au ciel, et rendit grâces à Dieu de l'avoir conservé tel.

On le hissa sur le bûcher que le peuple venait d'élever; il se prêta à ce qu'on clouât ses membres au poteau. Quand le peuple le vit en cette posture, il fut pris de compassion « Pione, cria-t-on, repens-toi, promets d'obéir, on te détachera.

— Je suis cloué, dit-il, j'ai bien senti cela » ; et après une pause « J'ai voulu mourir, afin que tout le peuple comprît qu'il y a une résurrection après la mort ».

On dressa les poteaux où Pione et Métrodore (le prêtre marcionite) étaient attachés. Pione avait à sa gauche

 

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Métrodore ; il tenait ses yeux et son âme fixés au ciel. On apporta les mèches, et la flamme s'élança avec un joyeux crépitement. Pione avait fermé les yeux, il priait en silence pour reposer dans le bonheur. Peu après, son visage s'éclaira d'une vive joie il dit amen et rendit l'âme comme un léger souffle; recommandant son esprit à celui de qui il attendait sa récompense, et qui a promis de faire justice lui-même aux âmes injustement condamnées, il dit : « Seigneur, recevez mon. âme ».

Telle fut la mort du bienheureux Pione; tel fut le martyre de cet homme dont la vie fut sans reproche et sans péché, dont la simplicité avait toujours été pure, la foi inébranlable et l'innocence constante. Son coeur avait été fermé au vice, parce qu'il l'avait tenu ouvert à son Dieu. Ainsi, à travers les ténèbres, il a couru à la lumière ; par la porte étroite, il a gagné, d'un pas rapide, les vastes plaines de la gloire. Le Dieu tout-puissant voulut même nous donner quelques signes de la beauté de sa couronne. Tous ceux en effet que la compassion ou la curiosité avaient amenés au lieu du supplice virent tout à coup le corps de Pione tel, qu'on eût pu croire que tous ses membres avaient été renouvelés. Ses oreilles étaient dressées sans roideur, sa chevelure plus belle, sa barbe mieux fournie, tout son corps offrant l'apparence d'une agréable jeunesse. Ainsi ces membres rajeunis par le feu attestaient la vertu du martyr, et donnaient l'idée de la résurrection. Son visage semblait sourire avec une grâce toute céleste; on y découvrait un reflet de la beauté des anges ; et tout ce spectacle inspirait aux chrétiens la confiance et aux gentils la terreur.

Ceci se passa sous le proconsulat de Jules en Asie, Proculus et Quintilianus étant magistrats ; sous le troisième consulat de l'empereur Dèce et le second de Gratus; selon les Romains, le quatre des ides de mars;

 

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selon les Asiatiques, le douze du sixième mois ; enfin, selon notre manière de compter, un samedi, à 10 heures, sous le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.

 

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ACTES DU PROCÈS DE SAINT ACACE, ÉVÊQUE D’ANTIOCHE DE PISIDIE, EN 250.

 

Ce personnage fut très probablement évêque d'Antioche de Pisidie, colonie romaine. La pièce originale a dû être en langue grecque ; mais on ne la possède que dans la traduction, laquelle présente d'ailleurs de solides garanties d'authenticité. Le procès de saint Acace est très remarquable parce qu'il est clos par une grâce impériale.

 

BOLL. Act. SS. 31/III. Mort, III, 903-905. — RUINART, Acta sinc., p. 139. — EDM. LE BLANT, Recherches sur l'accusation de magie dirigée contre les premiers chrétiens (1869). — La sexe, Note sur les bases juridiques des procès dirigés contre les première chrétiens (1866), p. 8-13. — P. ALLLARD, Hist. des perséc., t. II, p. 412 suiv.

 

 

ACTES DU PROCÈS DE SAINT AGACE, ÉVÊQUE ET MARTYR.

 

Chaque fois que nous rappelons les actions illustres des. serviteurs de Dieu, nous rendons grâces à Celui qui protège le patient dans la souffrance et qui couronne le vainqueur dans la gloire. Martianus, consulaire, ennemi de la loi chrétienne, se fit amener Acace que l'on lui avait signalé comme le refuge et le bouclier des chrétiens d'Antioche.

Quand Acace eut été introduit, Martianus dit : « Puisque

 

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tu vis sous les lois romaines, tu dois aimer nos princes ».

Acace répondit : « Eh qui a plus à coeur de le faire et qui aime mieux l'empereur que les chrétiens? Nous prions assidûment pour lui, demandant à Dieu de lui donner une longue vie, un gouvernement juste, un règne paisible ; nous prions pour le salut de l'armée, la conservation de l'empire et du monde.

— Je te félicite pour ces sentiments, mais afin que l'empereur en reconnaisse la sincérité, offre-lui avec nous un sacrifice.

— Je prie mon Seigneur, le grand et vrai Dieu, pour le salut du prince ; mais celui-ci n'a pas le droit d'exiger de nous un sacrifice, ni nous n'avons le droit de lui en offrir. Qui donc peut adresser son culte à un homme ?

— Dis-nous alors à quel Dieu tu offres tes prières, afin que nous aussi nous l'honorions.

— Je te souhaite de connaître mon Dieu qui est le Dieu véritable.

— Comment se nomme-t-il ?

— Le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob.

— Sont-ce là les noms de ces dieux ?

— Ce n'est pas eux qui sont Dieu, mais celui qui leur a parlé ; et c'est lui que nous devons craindre.

— Quel est-il ?

— Adonaï, le Très-Haut, qui est assis sur les chérubins et les séraphins.

— Qui est-ce séraphin ?

— C'est le ministre du Très-Haut et le plus rapproché du trône sublime.

— Cette fausse philosophie t'a fourvoyé. Méprise les choses invisibles et reconnais Ies dieux véritables qui sont sous tes yeux.

— Quels sont ces dieux auxquels larve= me faire sacrifier ?

— C'est Apollon, notre bienfaiteur, celui qui, repousse loin de nous la peste et la famine, et par qui le monde entier est gouverné et conservé.

— Ah ! oui, un dieu que l'on a tué, car c'est bien ce que vous dites de lui ; un dieu qui, épris d'une fille, poursuivait l'aventure, ignorant qu'il perdrait la proie avant de l'avoir saisie. Un tel ignorant, c'est clair, n'était pas dieu ; l'était-il plus quand une autre fille le trompa ? Il en eut bien d'autres à souffrir, la fortune lui réservait de plus cuisants chagrins. Il aimait les petits garçons: Épris d'un certain Hyacinthe, il brûlait d'amour pour cet enfant; et le pauvre dieu qui ne savait pas l'avenir, tua d'un coup de disque celui qu'il vulait posséder. Un dieu, lui, qui, au temps jadis, se fit maçon avec Neptune, et ensuite garda les troupeaux d'autrui, est-ce a lui que je dois sacrifier? Ou bien tu préfères peut-être Esculape qui mourut foudroyé, ou bien encore Vénus, une adultère, ou les autres monstres. Ainsi ma vie est en jeu si je n'adore pas des coquins que je me garderai bien d'imiter, et je les méprise, et je les accuse, et ils me font horreur ; si quelqu'un les imitait, on le mettrait en prison ? Vous adorez ici ce que vous condamnez là. »

Martianus dit : « Les chrétiens n'en font pas d'autres, il leur faut déblatérer sur nos dieux. C'est entendu. Maintenant je t'ordonne de venir avec mai au temple de Jupiter et de Junon, nous y ferons un bon 'souper et nous rendrons aux immortels l'honneur qui leur est dû ».

Acace dit : « Je ne puis cependant pas faire un sacrifice à un individu qui est enterré dans l'île de Crète. Ah çà, est-il ressuscité » ?

Martianus dit : « Sacrifie ou meurs ».

Acace reprit : « Moeurs de Dalmate. En ce pays-là, il y a des brigands qui font métier de voler, ils s'embusquent

 

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le long d'un chemin détourné et tombent sur les voyageurs. Vient-il un passant, on l'arrête: la bourse ou la vie. Nul ne demande de raison, mais considère la force de l'agresseur. Tu leur ressembles. Tu commandes le mal, ou tu menaces de mort. Je ne crains rien, je n'ai pas peur. Le droit public se charge de punir la débauche, l'adultère, le vol, la sodomie, les maléfices et l'homicide. Si je suis coupable de, ces crimes, je suis le premier à me condamner ; si, au contraire, j'adore le Dieu véritable et qu'on me tue, ce n'est plus la justice, c'est l'arbitraire.. Le prophète a raison de s'écrier : « Il n'y a personne qui fasse le bien, tous se sont relâchés, ils se sont rendus inutiles ». Ainsi tu ne saurais faire autre chose que ce que tu fais. Nous lisons dans nos livres : « Comme tu auras jugé, tu seras jugé toi-même », et ailleurs : « Comme tu auras agi, l'on agira envers toi ».

Martianus : « Je n'ai pas été envoyé pour juger, mais pour contraindre : si tu méprises le commandement, tu seras châtié ».

Acace : « Et mon commandement à moi est de ne pas renier mon Dieu. Si tu sers un homme chétif et charnel que la mort atteindra bientôt et qui, tu le sais, deviendra la pâture des vers, combien plus dois-je obéir à Dieu dont la toute-puissance est éternelle, et qui a dit de lui-même : « Celui qui m'aura renié devant les hommes, je le renierai devant mon Père céleste, quand je serai venu dans ma gloire et ma force juger les vivants et les morts » !

Martianus : « Tu viens de déclarer l'erreur de votre doctrine que j'étais, depuis longtemps, avide d'entendre. Tu viens de dire, n'est-ce pas, nue Dieu a un fils ?

— Oui.

— Et quel est ce fils de Dieu ?

— Le Verbe de grâce et de vérité.

— Est-ce là son nom ?Actes du procès de saint Acace

 

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— Tu ne me parlais pas de son nom, mais de sa puissance.

— Eh bien, son nom, maintenant ?

— Jésus-Christ.

— Qui fut sa mère ?

— Dieu n'a pas engendré son fils, ainsi que font les hommes, de l'union avec une femme, mais il a formé de ses mains le premier Adam, car il ne faut pas croire que la majesté divine ait eu des rapports avec une femme mortelle. Dieu donc a fait de terre le corps du premier homme et là où il a déjà mis sa parfaite image, il ajouta l'âme et l'esprit. De même, le Fils de Dieu, le Verbe de vérité sort du coeur de Dieu, ainsi qu'il est écrit : Mon coeur a proféré une parole parfaite.

— Alors c'est un Dieu qui a un corps?

— Lui seul connaît la forme invisible que nous ignorons, mais nous adorons sa force et sa puissante.

— S'il n'a pas de corps, il n'a pas de coeur, car le sens exige l'organe.

— La sagesse ne naît pas avec des organes, elle est donnée par Dieu. Quel rapport y a-t-il entre le sens et l'organe ?

— Vois les Cataphryges ; leur religion est ancienne, cependant ils l'ont abandonnée pour la nôtre, aujourd'hui ils sacrifient aux dieux. Fais comme eux. Rassemble tous les catholiques et suis avec eux la religion de l'empereur. Ton peuple, je le sais, se laisse conduire, par toi.

— C'est à Dieu, non à moi, qu'obéissent les chrétiens. Ils m'écouteront si je leur enseigne la justice, ils me mépriseront si je leur conseille le mal.

— Donne-moi leurs noms à tous ?

— Leurs noms sont écrits au livre de vie. Comment des yeux mortels pourront-ils déchiffrer ce que la puissance du Dieu immortel et invisible a écrit ?

 

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— Où sont les magiciens qui t'aident dans tes artifices, ou ceux qui t'ont enseigné tes prestiges ?

— Nous avons tout reçu de Dieu, et la magie nous fait horreur.

— Vous êtes des magiciens, puisque vous avez invepté une religion.

— Nous détruisons les dieux créés par vous et dont vous avez peur. Quand l'ouvrier manque de pierre ou que l'on manque d'ouvriers, vous n'avez plus de dieux. Le Dieu que nous craignons, nous, n'est pas de notre fabrication, c'est nous qui sommes créés par lui, car il est le Maître ; nous sommes aimés de lui, car il est le Père, et comme un tendre pasteur il nous a arrachés à la mort éternelle.

— Allons, les noms, ou tu meurs !

— Je suis devant ton tribunal et tu' demandes des noms? Crois-tu donc venir à bout des autres, alors que tu te laisses vaincre par moi seul? Mais, tiens, tu veux des noms, eh bien, je m'appelle Acace et on m'a surnommé le « Bon Ange ». Fais ce que tu voudras. »

Martien dit : « Tu seras ramené en prison, les pièces du procès seront transmises à l'empereur. Il décidera de ton sort. »

Dèce, ayant lu toute la procédure, s'intéressa à cette controverse, et même il ne put s'empêcher de sourire en la lisant. Peu de temps après il donna à Martianus la légation de Pamphylie. Quant à Acace, qu'il admira fort, il lui fit grâce.

Telle fut la conduite du consulaire Martianus, sous le règne de Dèce, le quatre des calendes d'avril.

 

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ACTES DE SAINT MAXIME, A ÈPHÈSE OU A LAMPSAQUE, L'AN 250.

 

Le martyr Maxime s'était livré lui-même ; mais on ne sait pas au juste dans quelle ville il fut mis à mort. Le proconsul d'Asie, Optimus, paraît être arrivé à Ephèse, capitale de la province, en avril 250. Presque aussitôt après, il entreprit dans sa province un voyage d'inspection, au cours duquel il visita Lampsaque; et las indications fournies par les actes ne présentent rien qui puisse trancher le litige entre l'une ou l'autre ville.

Les Actes ont une authenticité absolue.

 

BOLL. Act. SS. 31/III, Mart. III, 903-9055. — RUINART, Act. sinc., p. 143 et suiv. — BARONIUS, ad. ann. 254, n. 24 et suiv. — « Les actes de saint Maxime disent seulement qu'il souffrit apud Asiam, mais indiquent le 14 mai comme la date de son martyre. Or, à la même date, les saints Pierre, André et Denise fuient mis à mort à Lampsaque. (RUINART, p. 149.) A moins de sup. poser une erreur, soit dans la Passion de ces derniers martyrs soit dans celle de saint Maxime, il faut admettre que celui-ci souffrit dans la même ville. Cependant plusieurs anciens martyrologes mettent au 30 avril la fête de saint Maxime. Si cette date est celle de son martyre, il peut avoir eu lieu quand le proconsul était encore à Ephèse. » P. ALLARD, Hist. des perséc., t. II, p. 393 et suiv. — KRÜGER, Gesch. der Altchr. Litteratur, dans Grundriss der Theologischen Wissenschaften, IX» partie, p. 242, propose Ephèse.

 

LES ACTES DE SAINT MAXIME.

 

 

L'empereur Dèce résolut d'opprimer et d'écraser la loi chrétienne. Il décréta que, dans l'univers entier, tous

 

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les chrétiens abandonneraient le Dieu vivant et véritable et sacrifieraient aux démons ; ceux qui s'y refuseraient seraient torturés. A cette époque, un serviteur de Dieu, d'une vraie sainteté, nommé Maxime, vint se livrer lui-même. C'était un homme du peuple qui gérait un commerce. Il fut donc arrêté et traduit devant le proconsul d'Asie.

— « Comment t'appelles-tu ?

— Maxime.

— Quelle est ta condition ?

— Né libre, mais esclave du Christ.

— Quelle est ta profession ?

— Homme du peuple, vivant de mon négoce.

— Tu es chrétien ?

— Oui, quoique pécheur.

— N'as-tu pas connu les décrets récents des invincibles empereurs ?

— Lesquels ?

— Ceux qui ordonnent à tous les chrétiens d'abandonner leur vaine superstition, de reconnaître le vrai prince à qui tout est soumis, et d'adorer ses dieux.

— J'ai connu l'ordonnance impie portée par le roi de ce siècle, c'est pourquoi je me suis livré.

— Sacrifie aux dieux.

— Je ne sacrifie qu'à un seul Dieu, à qui je suis heureux d'avoir sacrifié dès l'enfance.

— Sacrifie, et tu seras sauvé ; si tu refuses, je te ferai périr dans les tourments.

— Je l'ai toujours désiré : c'est pourquoi je me suis livré afin d'échanger cette vie misérable et courte contre la vie éternelle. »

Le proconsul le fit battre de verges.

Pendant ce supplice, il dit : « Sacrifie, Maxime, et tu seras délivré de ces tortures.

— Ce qu'on souffre pour le nom de Notre-Seigneur

 

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Jésus-Christ n'est pas torture mais plaisir. Si je m'éloignais des préceptes de mon Seigneur, que j'ai appris dans son évangile, je n'éviterais pas des tortures, véritables celles-là, et perpétuelles. »

Le proconsul le fit suspendre au chevalet.

Pendant ce supplice, il dit : « Reviens, malheureux, de ta folie, et sacrifie afin de sauver ta vie.

— Je me sauve la vie si je ne sacrifie pas; si je sacrifie, je la perds. Ni les verges, ni les ongles de fer, ni le feu, ne me font souffrir parce que la grâce de Dieu,qui sera môn salut éternel, demeure en moi ; et cela grâce à l'intercession de tous les saints qui, combattant un pareil combat, ont triomphé de vos inepties, et nous ont laissé les exemples des vertus. »

Le proconsul dit alors : « Puisque Maxime a refusé d'obéir aux lois et de sacrifier à la grande Diane, la divine clémence a ordonné qu'il serait lapidé, afin de servir d'exemple aux autres chrétiens ».

Les valets de Satan s'emparèrent de l'athlète du Christ, tandis qu'il rendait grâces au Dieu et Père par son Fils Jésus-Christ, qui l'avait jugé digne de vaincre le diable. On le conduisit hors de la ville, et il rendit l'âme, tué à coups de pierres.

Maxime, serviteur de Dieu, a été martyrisé dans la province d'Asie, le deuxième des ides de mai, sous le règne de l'empereur Dèce et le proconsulat d'Optimus Notre-Seigneur Jésus-Christ règne ; à Lui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.

 

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PASSION DES SAINTS LUCIEN ET MARCIEN, A NICOMÉDIE, PENDANT L'HIVER DE L'AN 2550-251.

 

Il faut faire deux parts dans les actes qui vont suivre. La première est de peu d'autorité: c'est une élucubration pieuse, et n'a, au point de vue de la vérité historique, que la valeur douteuse de ce genre de compositions. La deuxième partie est d'une authenticité certaine et paraît empruntée à une source originale. Il y a peu de fondement à faire sur les noms que cette pièce donne au proconsul, car la liberté des rédacteurs de seconde main allait, sur ce point, jusqu'à l'invention pure et simple.

Nous résumons la première partie des Actes afin de ne pas mélanger dans ce recueil la légende avec l'histoire. Lucien et Marcien étaient deux spirites dont on ne comptait plus les opérations criminelles. S'étant épris d'une jeune fille chrétienne, ils tentèrent d'user de maléfices pour l'attirer à eux. Ce fut en vain, et ils apprirent, dans une évocation des esprits, que leur entreprise ne pouvait avoir de succès, à cause de la fidélité de cette personne à Jésus-Christ. Les deux compères paraissent, à l'aide d'un raisonnement tout à fait logique, s'être convertis peu après, et ils y mirent quelque ostentation. Ils menaient depuis lors une vie toute de pénitence et d'apostolat lorsque le peuple, scandalisé de ce revirement, les arrêta un jour et les livra au proconsul.

 

BOLL. 26/X, Oct. XI, 804-819. — RUINART, p. 150. — P. ALLARD, Hist. des perséc. II, p. 406 suiv. — ASSÉMANI, Act. SS. Orient et Occident (1748), 47.54. — Bibl. gesch. deutsch. Nat. Liter. (1852) A. XXXII, 25-52. — FLOREZ, Espana sagrada (1774), XXVIII, 209-27. — LUCHINI, Att. sinc. II, 183-187. — TILLEMONT, Mém. III, 338.

 

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ACTES DU MARTYRE DES SAINTS LUCIEN ET MARCIEN.

 

Le proconsul Sabines dit à Lucien : « Ton nom ?

— Lucien.

— Ta condition ?

— Jadis persécuteur de la vérité sainte, aujourd'hui, quoique indigne, prédicateur de cette vérité.

— A quel titre, prédicateur ?

— Chacun a qualité pour arracher son frère à l'erreur, afin de lui procurer la grâce et de le délivrer de la servitude du diable. »

Le proconsuls à Marcien « Ton nom ?

— Marcien.

— Ta condition ?

— Homme libre, adorateur des sacrements divins.

 — Qui vous a persuadé de quitter les dieux antiques et véritables qui vous ont été si secourables, et vous ont procuré la faveur populaire, et de vous tourner vers un dieu mort et crucifié, qui n'a pas pu se sauver lui-même?»

Marcien : « C'est sa grâce qui a agi, comme pour saint Paul, qui, de persécuteur des églises, en devint, par cette même grâce, le héraut.

Le proconsul : « Réfléchissez et revenez à votre ancienne piété, afin de vous rendre favorables les dieux antiques et, les princes invincibles, et de sauver votre vie. »

Lucien : « Tu parles comme un fou; quant à nous, nous rendons grâces à Dieu qui, après nous avoir tirés des ténèbres et de l'ombre de la mort, a daigné nous conduire à cette gloire.

— C'est ainsi qu'il vous garde , en vous livrant entre mes mains ? Pourquoi n'est-il pas là pour vous sauver de la mort ? Je sais qu'au temps où vous aviez votre bon

 

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sens, vous vous rendiez secourables à beaucoup de personnes. »

Marcien : « C'est la gloire des chrétiens, que perdant ce temps que tu crois être la vie, ils obtiennent par leur persévérance la vie véritable et sans fin. Dieu t'accorde cette grâce et cette lumière afin que tu apprennes ce qu'il est et ce qu'il donne à ses fidèles. »

Le proconsul : « Mais on le voit bien ce qu'il leur donne, puisque, comme je l'ai déjà remarqué, il vous livre à moi ».

Lucien : « Je te le répète, la gloire des chrétiens et la promesse de Dieu consistent en ceci, que celui qui aura méprisé les biens de ce monde et qui aura fidèlement combattu contre le diable, commencera une vie qui n'aura plus de fin ».

Le proconsul dit : « Commérages que tout cela ! Écoutez-moi et sacrifiez, obéissez aux édits, et craignez que, justement irrité, je ne vous condamne à d'atroces souffrances ».

Marcien : « Tant qu'il te plaira, nous sommes tout prêts à supporter tous les tourments que tu voudras nous infliger plutôt que de nous jeter, par la négation du Dieu vivant et véritable, dans les ténèbres extérieures et dans le feu éternel que Dieu a préparés au diable et à ses suppôts ».         Voyant leur attitude, le proconsul prononça la sentence :

« Lucien et Marcien, transgresseurs de nos divines lois pour passer à la loi ridicule des chrétiens, après avoir été exhortés par nous à sacrifier afin d'avoir la vie sauve, ont méprisé nos instances.

« Nous ordonnons qu'ils soient brûlés vifs. »

On les mena au lieu des exécutions et pendant la route leurs deux voix se confondaient en une seule action de grâces:

 

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« A Toi, Seigneur Jésus, nos louanges imparfaites, à Toi, qui nous as tirés, vils et scélérats,de l'erreur des païens, et qui as daigné nous conduire à ce supplice glorieux afin que nous rendions gloire à ton nom, et que nous entrions dans la compagnie de tes saints.

« A Toi la gloire, à Toi la louange, à Toi notre corps et notre âme. »

Dès qu'ils eurent fini, les valets du bourreau mirent le feu, et ce fut ainsi que les saints, achevant leur combat, méritèrent de participer aux mérites de la passion du Christ.

Lucien et Marcien ont souffert le 7 des calendes de novembre, sous le règne de Dèce et le proconsulat de Sabinus. Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui revient l'honneur, la gloire, la force, la puissance dans tous les siècles, règne glorieusement.

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LES ACTES DE SAINT CYPRIEN, ÉVÊQUE, A CARTHAGE, L'AN 258.

 

Pendant les cinq ou six siècles de son existence, l'Eglise d'A-frique n'eut pas de plus grands hommes que Tertullien, saint Cyprien et saint Augustin ; et l'on peut dire que la postérité n'a rien ajouté à la renommée dont ils ont joui en leur temps. Ce fut cette renommée qui désigna saint Cyprien aux persécuteurs. Valérien rendit, l'an 257, un édit d'après lequel, pour la première fois, la communauté chrétienne était traitée en association illicite. D'après divers indices, on constate que la question religieuse est au second plan, car la nature de la peine infligée à ceux qui refusent de sacrifier est l'exil. L'édit réserve ses sévérités pour ceux qui feront revivre l'association dissoute. Conformément à cette législation, Cyprien, ayant refusé de sacrifier, fut envoyé à Curube; mais il est probable que l'édit fut insuffisant, car on l'aggrava l'année suivante. L'édit de 258 déclarait que tous les évêques, prêtres ou diacres, qui refuseraient d'abjurer, seraient sur-le-champ mis à mort. Ce fut donc comme sacrilège, conspirateur et fauteur d'association illicite, que Cyprien fut condamné.

Le procès-verbal de la comparution est une pièce d'une valeur inestimable.

 

BOLL. Act. Sanct. Sept. 14. — IV, 191-348. — RUINART, Acta sinc., 243-264. — HARTEL, Opp. Cypr., p. CX-CXIV. — SAMUEL BASNAGE, Annales politico-ecclesiastici (Rotterdam, 1706), t. II, p. 392, et GORRES, Christenverfolgungen, dans Kraus, Real Encyklopcedie der christl. Alterthümer, t. I, 289, a disent que la pièce que nous possédons, bien que composée de matériaux antiques, n'est pas la relation originale; mais ils n'apportent point de preuve sérieuse à l'appui de cette assertion ». — P. ALLARD, Hist. des perséc., t. II, p. 56 et suiv., 112 et suiv. — DODWELL, Dissertationes Cyprianicae (1682). — Voy. CHEVALIER, Répertoire, FOTHAST, et les travaux généraux sur l'Afrique, SCHELSTRATE, MORCELLI, CAHIER, etc. Enfin P. MONCEAUX a donné dans la Revue archéologique (1900) une étude de la Vita et des Acta proconsularia dont plusieurs conclusions sont définitives. — Cfr. D. CABROL., Dictionn. de liturgie et d'archéol. Paris, 1902. Fascicule 1er, au mot : Actes des Martyrs.

 

LES ACTES PROCONSULAIRES DU MARTYRE DE THASCIUS CAECILIUS CYPRIEN.

 

L'empereur Valérien était consul pour la quatrième fois et Gallien pour la troisième. Le 3 des calendes de septembre (30 août), à Carthage, dans son cabinet, Paterne dit à Cyprien : a Les très saints empereurs Valérien et Gallien ont daigné m'adresser des lettres par lesquelles; ils ordonnent à ceux qui ne suivent pas la religion romaine d'en reconnaître désormais les cérémonies. C'est pour cette raison que je t'ai fait citer : que réponds-tu ?

Cyprien : « Je suis chrétien et évêque. Je ne connais pas de dieux, si ce n'est le seul et vrai Dieu qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent. C'est ce Dieu que nous, chrétiens, nous servons; c'est lui que nous prions jour et nuit, pour nous et pour tous les hommes, et pour le salut des empereurs eux-mêmes

— Tu persévères dans cette volonté?

— Une volonté bonne, qui connaît Dieu, ne peut être changée.

— Pourras-tu donc, suivant les ordres de Valérien et, de Gallien, partir en exil pour la ville de Curube?

— Je pars.

— Ils ont daigné m'écrire au sujet non seulement des, évêques, mais aussi des prêtres.. Je veux donc savoir de

 

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toi les noms des prêtres qui demeurent dans cette ville.

— Vous avez très utilement défendu la délation par vos lois. Aussi ne puis-je les révéler et les trahir. On les trouvera dans leurs villes.

— Je les ferai rechercher, et dès aujourd'hui, dans cette ville.

— Notre discipline défend de s'offrir de soi-même, et cela contrarie tes calculs, mais si tu les fais rechercher, tu les trouveras.

— Oui, je les trouverai, et il ajouta : Les empereurs ont aussi défendu de tenir aucune réunion et d'entrer dans les cimetières. Celui qui n'observera pas ce précepte bienfaisant encourra la peine capitale.

— Fais ton devoir.

Alors le proconsul Paterne ordonna que le bienheureux Cyprien, évêque, fût exilé.

Il demeurait depuis longtemps déjà dans son exil, lorsque le proconsul Galère Maxime succéda à Aspase Paterne.Il rappela Cyprien du lieu de son exil et ordonna qu'on le fît comparaître devant lui. Cyprien, le saint martyr choisi de Dieu, revint donc de Curube où l'avait exilé Paterne; il demeurait, conformément, à l'ordre donné, dans ses terres, où il espérait chaque jour voir arriver ceux qui devaient l'arrêter, comme un songe l'en avait averti.

Il s'y trouvait donc lorsque soudainement, le jour des ides de septembre (le 13), sous le consulat de Tuscus et de Bassus, deux employés du proconsul, l'un écuyer de l'officium de Galère Maxime, l'autre palefrenier du même officium, vinrent le prendre ; ils le firent monter en voiture, se mirent à ses côtés et le conduisirent à Serti, où Galère s'était retiré en convalescence. Celui-ci remit la cause au lendemain.

On ramena Cyprien à Carthage dans la maison du

 

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directeur de l'officium, laquelle était située au quartier de Saturne, entre la rue de Vénus et la rue Salutaire. Tout ce qu'il y avait de fidèles s'y porta ; mais le saint, l'ayant su, ordonna de faire retirer les jeunes filles; le reste de la foule stationna devant la parte de la maison.

Le lendemain matin, dix-huitième jour des calendes d'octobre, dès le matin, la foule immense,sachant l'ajournement prononcé la veille par Galère Maxime, se transporta à Sexti.

Le proconsul dit à Cyprien « Tu es Thascius Cyprien ?

— Je le suis.

— Tu t'es fait le pape de ces hommes sacrilèges ?

— Oui.

— Les très saints empereurs ont ordonné que tu sacrifies.

— Je ne le fais pas.

— Réfléchis.

— Fais ce qui t'a été commandé. Dans une chose aussi juste, il n'y a pas matière à réflexion. »

Galère, ayant pris l'avis de son conseil, rendit à regret cette sentence : « Tu as longtemps vécu en sacrilège, tu as réuni autour de toi beaucoup de complices de ta coupable conspiration, tu t'es fait l'ennemi des dieux de Rome et de ses lois saintes ; nos pieux et très sacrés empereurs, Valérien et Gallien, Augustes, et Valérien, très noble César, n'ont pu te ramener à la pratique de leur culte. C'est pourquoi, fauteur de grands crimes, porte-étendard de ta secte, tu serviras d'exemple à ceux que tu as associés à ta scélératesse : ton sang sera la sanction des lois. »

Ensuite il lut sur une tablette l'arrêt suivant : « Nous ordonnons que Thascius Cyprien soit mis à mort par le glaive ».

Cyprien, dit : « Grâces à Dieu ».

 

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Dès que l'arrêt fut prononcé, la foule des chrétiens se mit à crier. « Qu'on nous coupe la tête avec lui ». Ce fut ensuite un désordre indescriptible ; la foule cependant suivit le condamné jusqu'à la plaine de Sexti. Cyprien, étant arrivé sur le lieu de l'exécution, détacha son manteau, s'agenouilla et pria Dieu, la face contre terre. Puis il enleva son vêtement, qui était une tunique à la .mode dalmate, et le remit aux diacres. Vêtu d'une chemise de lin,il attendit le bourreau. A l'arrivée de celui-ci, l'évêque donna ordre qu'on comptât à cet homme vingt-cinq pièces d'or. Pendant ces apprêts, les fidèles étendaient des draps et des serviettes autour du martyr.

Cyprien se banda lui-même les yeux. Comme il ne pouvait se lier les mains, le prêtre Julien et un sous-diacre, portant, lui aussi, le nom de Julien lui rendirent ce service.

En cette posture, Cyprien reçut la mort. Son corps fut transporté à quelque distance, loin des regards curieux des païens. Le soir, les frères, munis de cierges et de torches, transportèrent le cadavre dans le domaine funéraire du procurateur Macrobe Candide, sur la route de Mappala, près des réservoirs de Carthage.

Quelques jours plus tard Galère mourut.

Le bienheureux martyr Cyprien mourut le dix-huitième jour des calendes d'octobre, sous le règne des empereurs Valérien et Gallien. Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit gloire et honneur, règne dans les siècles des siècles. Amen.

 

Ce deuxième récit, qui complète les actes proconsulaires sur plusieurs points, est l'ouvrage de Ponce, diacre de saint Cyprien. L'authenticité de cette pièce est hors de question. On ne donne ici que ce qui a trait au martyre de l'évêque de Carthage. Cfr. P. MoNcarua, loc. sup. cit.

 

Le premier jour que nous passâmes à Curube (car la tendresse de sa charité avait daigné me choisir, entre

 

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ceux qui composaient sa maison, pour partager volontairement avec lui son exil ; et plût à Dieu; que j'eusse pu partager aussi son martyre !) : « Je n'étais pas encore tout à fait endormi, me dit-il, lorsque m'apparut un jeune homme d'une taille extraordinaire; il me conduisit au prétoire, et me présenta au proconsul, qui était assis sur son tribunal. Celui-ci m'eut à peine vu qu'il se. mit aussitôt à tracer sur une tablette une sentence que je ne pouvais connaître ; car il ne m'avait pas fait subir l'interrogatoire accoutumé. Mais le jeune homme, qui se tenait debout derrière lui, par une indiscrète curiosité, lut tout ce qui avait été écrit et parce que de la place où il était il ne pouvait me parler, il m'en expliqua le contenu: par signes. En effet, étendant la main et figurant la lame d'un glaive, il imita le coup ordinaire du bourreau sur sa victime. Ainsi il m'indiquait, comme s'il me l'eût dit, ce qu'il voulait me faire entendre. Je compris que la sentence de mon martyre allait s'exécuter. Aussitôt je m'adressai au proconsul et lui demandai un jour de sursis, pour mettre ordre à mes affaires. Je répétai longtemps ma prière ; enfin, il se mit à écrire de nouveau sur sa tablette, mais sans que je pusse savoir ce que c'était ; cependant il me sembla, au calme de son visage, que, touché de la

justice de ma requête, il y avait fait droit. Le jeune homme qui, tout à l'heure, par son geste, mieux que. par la parole, m'avait révélé mon martyre, se hâta. de replie les doigts les uns sur les autres, et de répéter plusieurs fois ce signe pour m'apprendre que l'on m'accordait le délai que j'avais demandé jusqu'au lendemain. Quoique la sentence n'eût pas été prononcée, le sursis me causait un véritable plaisir ; cependant je tremblais d'avoir mai . interprété le geste de mon compagnon ; un reste, d'épouvante précipitait encore les battements de mon coeur, que la crainte avait un moment dominé tout entier. »

Quoi de plus clair que cette révélation? quoi de plus

 

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heureux que cette faveur ? Devant lui s'était déroulé tout . ce qui devait plus tard s'accomplir ; car. rien n'a été changé aux paroles de Dieu, et les saintes promesses n'ont été en aucune manière amoindries. Reconnaissez vous-mêmes dans l'événement le détail de toutes les circonstances telles qu'elles ont été prédites. Certain de la sentence qui a décrété son martyre, il a demandé un sursis jusqu'au lendemain, pour régler ses dernières dispositions. Mais ce lendemain qu'il demandait, pour Dieu qui le lui accorda, fut une année que le bienheureux évêque devait encore passer sur la terre, depuis le jour de cette vision ; c'est-à-dire, pour expliquer ma pensée d'une manière plus précise, que l'année qui suivit cette vision, à pareil jour, Cyprien reçut la couronne du martyre. Il est bien vrai que, dans les Livres saints, le jour du Seigneur ne désigne pas précisément une année ; mais nous savons qu'il signifie le terme des promesses divines. C'est pourquoi il importe peu qu'un jour ait été donné ici pour une année, parce que plus le temps est long, plus est admirable l'accomplissement de la prédiction. D'ailleurs le délai a été figuré par le geste et non exprimé par la parole ; le fait, mais le fait accompli seulement, devait avoir son expression dans le langage ; comme il arrive d'ordinaire pour les prophéties, la parole humaine les explique quand les signes qui les annonçaient sont accomplis. Aussi personne ne connut le sujet de cette apparition, que lorsque le saint évêque eut été couronné plus tard, au jour même où il l'avait eue. Dans l'intervalle néanmoins, tous tenaient pour certain que son martyre n'était pas éloigné ; mais le jour, personne ne le déterminait, parce que Dieu avait voulu le laisser ignorer.

Je trouve dans l'Écriture un fait analogue à celui-ci. Le prêtre Zacharie, pour n'avoir pas cru à la parole de l'Ange qui lui promettait un fils, était demeuré muet. Lorsqu'il fallut donner un nom à son fils, il demanda ses

 

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tablettes, afin de représenter ce nom par les signes de l'écriture, ne le pouvant faire par la parole. De même, le messager céleste eut recours de préférence au geste, pour annoncer à notre pontife la mort qui le menaçait; par là, il fortifia son courage, sans lui ôter le mérite de la foi. Cyprien avait donc demandé un sursis, pour mettre ordre à ses affaires et régler ses dernières volontés Qu avait-il à régler en ce moment suprême, sinon les affaires de l’Église? Il n'accepta le sursis que pour prendre en faveur des pauvres tous les soins d'une tendre charité. Et je ne doute point que ce n'ait été là le motif le plus puissant, le seul même qui ait engagé à céder à sa demande les juges mêmes qui l'avaient banni, et qui se préparaient à l'égorger. Ils savaient qu'au milieu de ses pauvres il les soulagerait par une dernière largesse ; disons mieux, qu'il leur léguerait tout ce qu'il possédait. Enfin, il avait terminé ses pieuses dispositions et réglé tout par les inspirations de sa charité : ce lendemain, qu'avait annoncé la vision approchait.

Déjà un message venu de Rome avait annoncé le martyre du pape Sixte, si bon et si doux. On attendait dd moment en moment l'arrivée du bourreau qui devait frapper la très sainte victime dévouée depuis longtemps à la mort. Aussi peut-on dire que chacun de ces jours, renouvelant sans cesse le sacrifice d'une mort toujours présente, ajoutait à la couronne de Cyprien le mérite d'un nouveau martyre. Un grand nombre de personnages distingués dans le monde par l'éclat du rang et de la naissance vinrent le trouver ; au nom d'une ancienne amitié, ils le conjurèrent de se cacher ; et, pour que leurs paroles ne fussent point un conseil stérile, ils lui offrirent une retraite sûre. Mais le saint évêque, dont l'âme était tout entière attachée au ciel, n'écoutait ni le monde, ni ses flatteuses insinuations. Un ordre seul de la volonté divine aurait pu le faire céder aux instances des fidèles et de ses

 

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nombreux amis. De plus, ce grand homme déploya dans ces circonstances une vertu sublime, dont nous ne pouvons taire la gloire. Déjà l'on sentait grandir les fureurs du monde, qui, enhardi par ses princes, ne respirait que l'anéantissement du nom chrétien. Cyprien, au milieu de ces dangers, saisissait toutes les occasions de fortifier les serviteurs de Dieu, en leur rappelant les paroles du Seigneur; il les animait à fouler aux pieds les tribulations de cette vie par la contemplation de la gloire qui les attendait. En un mot, tel était son zèle pour la parole sainte, que son voeu le plus ardent eût été de recevoir le coup de la mort en parlant de Dieu et dans l'exercice même de ses prédications.

C'était par ces actes chaque jour répétés que le bienheureux pontife préparait à Dieu une victime d'une agréable odeur. Il était dans ses terres (car, quoiqu'il les eût vendues au commencement de sa conversion, Dieu avait permis qu'elles lui fussent rendues; et la crainte de l'envie l'avait empêché de les vendre une seconde fois au profit des pauvres) lorsque, par l'ordre du proconsul, un officier avec une troupe de soldats vint tout à coup le surprendre, ou plutôt se flatta de l'avoir surpris. Quelle attaque en effet peut être une surprise pour un coeur toujours prêt? Il s'avança donc, bien sûr cette fois de ne pas échapper au coup depuis si longtemps suspendu sur sa tête, et se présenta donc; la joie peinte dans ses traits exprimait la noblesse de son âme et la fermeté de son courage. Son interrogatoire ayant été remis au lendemain, il fut transféré du prétoire à la maison de l'officier qui l'avait arrêté.

Le bruit se répandit tout à coup dans Carthage que Thascius Cyprien avait comparu devant le tribunal. Tous connaissaient l'éclat de sa gloire, mais surtout personne n'avait oublié sa sublime abnégation durant la peste. Toute la ville accourut donc pour être témoin d'un spectacle

 

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que le dévouement de la foi du martyr rendait glorieux pour nous, et qui arrachait des larmes aux païens eux-mêmes. Cependant Cyprien était arrivé dues la maison de l'officier, et il y passa la nuit, entouré de tous les égards ; à tel point qu'il nous fut permis, à nous ses amis, de rester auprès de lui et de partager sa table homme de coutume. Mais la multitude, qui craignait qu'on ne profitât de la nuit pour disposer à son insu de la vie du saint évêque, veillait devant la maison de l'officier. Ainsi la divine Providence lui accordait un honneur dont il n'était vraiment digne ; le peuple de Dieu faisait veillé durant la passion de son évêque. Peut-être demandera-t-on pourquoi il avait été transféré du prétoire à la maison de l'officier ? On prétend, quelques-uns du moins, que ce fut que caprice du proconsul, qui ne voulut pas l'interroger alors. Mais à Dieu ne plaise que, dans les événements réglés par la volonté divine, j'accuse les lenteurs ou les dédains de l'autorité. Non, une conscience chrétienne ne se chargera pas d'un jugement qui serait téméraire : comice si lés caprices d'un homme avaient pu prononcer sur la vie du bienheureux martyr. Mais enfin ce lendemain que la miséricorde divine avait annoncé, il y avait un an, c'était bien le lendemain de cette nuit.

Enfin le jour promis s'est levé, le jour marqué par les décrets divins; le tyran n'aurait pu le différer plus longtemps, quand même son caprice l'eût voulu; c'est un jour de joie pour le futur martyr, jour qui s'est levé sur, le monde dans toute la splendeur d'un soleil radieux, Sans ombre et sans nuage. Cyprien quitta donc la maison du ministre du proconsul, lui le ministre du Christ sois Dieu, et il fut aussitôt environné comme d'un rempart par les flots pressés d'une multitude de fidèles: On eût dit une immense armée qui voulait avec lui marcher au , combat, pour détruire la mort. Dans le trajet, il fallut traverser le stade : il était convenable en effet qu'il

 

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parcourût l'arène des combats, celui qui courait par la lutte sanglante du martyre à la couronne de justice; le rapprochement était si naturel, qu'on pouvait croire qu'il avait été ménagé à dessein. Arrivé au prétoire, comme le proconsul ne paraissait pas encore , on permit à Cyprien d'attendre dans un lieu plus à l'écart de la foule. Là, comme il était inondé de sueur à cause du chemin qu'il venait de faire, il s'assit; or, il y avait par hasard en ce lieu un siège recouvert d'une tenture, comme si le martyr eût dû jouir des honneurs de l'épiscopat jusque sous le coup du bourreau. Un. soldat du corps des Tesserarii, et qui avait été autrefois chrétien, sous prétexte que les vêtement de l'évêque étaient tout humides de sueur, lui offrit les siens qui étaient plus secs;, il n'avait pas d'autre pensée, en faisant cette. offre, que de recueillir les sueurs déjà sanglantes d'un martyr sur le point de s'envoler vers Dieu. L'évêque remercia en disant : « Ce serait vouloir appliquer un remède à des maux qui aujourd'hui même ne seront plus. » Mais dois-je m'étonner qu'il se montrât supérieur à la fatigue, lui qui méprisait la mort? Achevons. On annonce l'évêque au proconsul; il est introduit, on le place devant le tribunal, on l'interroge : il déclare son nom. Puis il se tait.

En conséquence, le juge lit sur les tablettes la sentence, cette même sentence qui n'avait point été lue dans la vision. Elle était telle qu'on peut dire sans témérité que l'Esprit de Dieu l'avait dictée ; sur cette sentence, vraiment glorieuse et digne d'un tel évêque, d'un si illustre témoin de Jésus-Christ, il était appelé le porte-étendard de la secte, l'ennemi des dieux; on y disait que sa mort serait pour les siens une leçon, et que son sang serait la première sanction donnée à la loi. L'éloge était complet, et rien ne pouvait être plus vrai que cet arrêt ; aussi faut-il reconnaître que, quoique sorti d'une bouche infidèle, Dieu

 

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même l'avait inspiré. Du reste, cela ne doit pas surprendre, puisque nous savons que les pontifes ont coutume de prophétiser sur la Passion. Oui, notre bienheureux martyr était un porte-étendard, puisqu'il nous apprenait à. arborer l'étendard du Christ; il était l'ennemi des dieux, dont il ordonnait de renverser les idoles il fut pour les siens une leçon,; car, entré le premier dans une carrière où il devait avoir de nombreux imitateurs, il consacra dans cette province les prémices du martyre. Enfin son sang a vraiment sanctionné la loi, mais la loi des martyrs : car, jaloux d'imiter leur maître et de partager sa gloire, ils ont donné eux-mêmes leur sang, comme une , sanction de, la loi. que ce grand exemple leur imposait.

Lorsque l'évêque sortit du prétoire, une. garde nombreuse l'accompagna, et pour que rien ne manquât à son martyre, des centurions et des tribuns marchaient à ses côtés. Le lieu choisi pour son supplice était une vaste plaine entourée de tous côtés d'arbres touffus qui offraient un superbe coup d'oeil. La distance était trop grande pour que tous, dans cette confuse multitude, pussent contempler le spectacle; c'est pourquoi beaucoup de pieux fideles montèrent sur les branches des arbres; pour ajouter à la vie de Cyprien ce nouveau trait de ressemblance avec le divin Maître, que Zachée contempla du haut d'un arbre. Déjà le bienheureux pontife s'était bandé les yeux de ses propres mains il hâtait les lenteurs du bourreau chargé de l'exécution et dont les doigts tremblants, la main défaillante, soutenaient avec peine le glaive. Enfin arriva l'heure où la mort devait ouvrir le séjour de la gloire à ce grand homme; une vigueur descendue d'en haut raffermit le bras du centurion, qui déchargea de toutes ses forces le coup mortel. Heureuse l'Église, heureux le peuple fidèle qui s'est, uni aux souffrances de sou illustre évêque par les yeux, par le coeur, et, ce qui est

 

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plus généreux, par l'expression publique de ses sentiments ! Aussi, selon la promesse que lui en avait souvent faite le saint pontife, ils en ont reçu la récompense au jugement de Dieu. Car, quoique les voeux que tous formaient n'aient pu être exaucés, et qu'il n'ait pas été donné à tout ce peuple de s'associer au triomphe de son évêque, quiconque, sous les yeux du Christ témoin de ce glorieux spectacle, a fait entendre au martyr le désir sincère de souffrir avec lui, doit être sûr que ses désirs, recueillis par une oreille amie, auront trouvé un digne interprète auprès de Dieu.

Ainsi se consomma le sacrifice; et Cyprien, qui avait été le modèle de toutes les vertus, fut encore le premier Sui, en Afrique, teignit de son sang les couronnes épiscopales; car avant lui personne, depuis les apôtres, n'avait eu cet honneur. Dans cette suite d'évêques qui avaient siégé à Carthage, quoique beaucoup eussent déployé de rares vertus, jusqu'à lui on n'en cite aucun qui soit mort martyr. Il est vrai que l'obéissance et le dévouement à Dieu, dans des hommes consacrés à son service, a droit d'être regardé comme un long martyre; pour Cyprien cependant la couronne fut plus complète, Dieu ayant voulu consommer son sacrifice, afin que, dans la cité. même où il avait vécu d'une manière si sainte et accompli le premier tant de grandes et nobles choses, le premier aussi il embellît, de la pourpre glorieuse de son sang, les ornements sacrés d'un ministère tout céleste. Et maintenant que dirai-je de moi-même? Partagé entre la joie de son sacrifice et la douleur de lui survivre, mon coeur est trop étroit pour suffire à ce double sentiment, et mon âme est accablée sous le poids de ces deux impressions qui se la partagent. M'attristerai-je de n'avoir pas été son compagnon? Mais sa victoire doit être pour moi un sujet de triomphe. D'un autre côté, puis-je triompher de sa victoire, quand je pleure de l'avoir vu partir sans moi?

 

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Toutefois, je vous l'avouerai avec simplicité (mais vous connaissez déjà toutes mes pensées), sa gloire m'inonde de joie, d'une joie trop grande peut-être ; et cependant la douleur d'être resté seul l'emporte encore.

 

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LE MARTYRE DE SAINT FRUCTUEUX, ÉVÊQUE A TARRAGONE, LE 21 JANVIER DE L'ANNÉE 259.

 

Tarragone était, pour la province dont elle était la capitale, le centre du culte de Rome et d'Auguste. C'est dans cette ville que ce culte avait pris naissance, et la population s'y montrait très assidue. Néanmoins le christianisme s'était implanté à Tarragone et y rencontrait une bienveillante tolérance. La communauté chrétienne était dirigée par l'évêque Fructueux, à qui tous sans exception accordaient un respect affectueux. Il avait eu l'occasion de signaler son zèle pendant la terrible peste qui ravageait encore à cette époque les provinces de l'empire.

« Les Actes de saint Fructueux et de ses compagnons sont certainement antérieurs au quatrième siècle, car on les trouve reproduits dans une hymne de Prudence (qui en donne le calque, à la fois très exact et très poétique, Peri Stephanôn, VI), et l'Eglise d'Afrique les lisait publiquement au temps de saint Augustin, qui les cite lui-même en deux de ses sermons (Serm. 213, 2, et 273, 3). Rien n'empêche de les croire à peu près contemporains des faits qu'ils racontent. Tout y respire le parfum des temps antiques. La simplicité et la gravité du langage, certaines expressions comme fraternitas pour désigner l'ensemble des chrétiens, in mente habere pour « se souvenir », dénotent le troisième siècle de préférence à tout autre : on se sent transporté au temps où écrivait saint Cyprien (cf.Ep. 40), où les vieux pèlerins gravaient les premiers proscynémes sur les murailles de la crypte papale au cimetière de Calliste. Le début des Actes montre plus clairement encore leur authenticité. Ils commencent ainsi : Valérien et Gallien étaient

 

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empereurs, Emilianus et Bassus étaient consuls. « Le dix-sept des calendes de février, un dimanche, furent arrêtés Fructuosus, évêque, Augurius et Eulogius, diacres ». Or, pendant tout le règne de Valérien, le dix-sept des calendes de: février tomba une seule fois le dimanche, et ce fut précisément l'année 259, où Emilianus et Bassus étaient, consuls. Cette note chronologique paraît d'une trop grande précision pour avoir été imaginée, un contemporain l'écrivit certainement. » (P. Allard )

 

BOLL. Act. SS. 21/I Janv. n, 339-341. — RUINART 220. — P. ALLARD, Hist. des perséc. t. III, p. 98 et suiv. — TAMAYO. Martyr. Hisp., vol. I, 21 Janv. — FLOREZ, Espana sagrata, XXV — GAMS, Kischengesch. von Spanien, t. I, p. 265 et suiv. (Cf. LESLEY, Pref. in Missale mixtum , n° 210, et GAMS, ouvr. cité, 275.) — TILLEMONT, Mém. IV, 198-208, 645-6.

 

ACTES DES SAINTS MARTYRS FRUCTUEUX, ÉVÊQUE DE TARRAGONE, AUGURE ET EULOGE, DIACRES.

 

Sous le règne de Valérien et de Gallien, sous le consulat d'Emilius et de Bassus, le 17 des calendes de février, un dimanche, Fructueux, évêque, Augure et Euloge, diacres, furent arrêtés. Fructueux venait de se mettre au lit,, quand des soldats arrivèrent chez lui. Ils se nommaient Aurelius Festucius, Aelius, Pollentius,Donatiuset Maximus. L'évêque, ayant entendu le bruit de leurs pas, sauta à bas du lit et vint jusque sur le seuil de la porte.

Les soldats lui dirent : a Viens, le gouverneur te fait appeler avec tes diacres.

Fructueux répondit : « Partons. Voulez-vous me permettre de me chausser? — Comme tu voudras.» — On les conduisit en prison. Fructueux exultait à la pensée de la couronne qui lui était offerte, sa prière était continuelle. Toute la communauté venait le voir, on lui apportait des vivres et on se recommandait à son souvenir.

Un des jours qui suivit l'incarcération, il baptisa un catéchumène, qui prit le nom de Rogatien. Les accusés

 

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demeurèrent six jours en prison. Le septième jour, XIIe des calendes de février, un vendredi, ils comparurent.

Le gouverneur Émilien dit « Introduisez Fructueux, évêque, Augure et Euloge ».

 Les huissiers : « Les voici. »

Emilien dit à Fructueux : « Tu sais les ordres des empereurs ?

— Non, mais je suis chrétien.

— Ils ont donné ordre d'adorer les dieux.

— J'adore un seul Dieu, qui a fait le ciel et la terre, la mer et toutes choses.

— Sais-tu qu'il y a des dieux?

— Je n'en sais rien.

— Tu l'apprendras. »

Fructueux leva les yeux au ciel et pria en silence. Émilien : « Qui donc sera obéi, craint, honoré, si l'on refuse le culte aux dieux et l'adoration aux empereurs » ?

Émilien dit à Augure, le diacre : « N'écoute pas ce que dit Fructueux.

— J'adore le Dieu tout-puissant. »

Émilien à Euloge, le diacre « Adores-tu Fructueux ?

— Je n'adore pas Fructueux, mais j'adore le Dieu que Fructueux adore. »

Émilien à Fructueux : « Tu es évêque ?

— Je le suis.

— Tu l'as été »; et il ordonna que tous trois fussent brûlés vifs.

Pendant le trajet jusqu'à l'amphithéâtre, le peuple s'apitoyait sur Fructueux, car tous, chrétiens et païens, l'aimaient. C'était le type accompli de l'évêque tel que l'avait représenté le Saint-Esprit par la main du vase d'élection, du docteur des Gentils. Les frères, qui songeaient à la gloire qui l'attendait, étaient plus enclins à la joie qu'à la tristesse.

Plusieurs d'entre eux, présentèrent à ceux qui allaient

 

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mourir une coupe de vin aromatisé. « L'heure de rompre le jeûne n'a pas encore sonné », dit Fructueux. Il était dix heures du matin. Les martyrs avaient célébré solennellement en prison le jour de « station » le mercredi précédent, et ils s'avançaient joyeux et calmes, afin d'achever la station de ce jour-là, vendredi, avec les martyrs et les prophètes dans le paradis que Dieu a préparé à ceux qu'il aime.

Au moment où on arrivait à l'amphithéâtre, un. homme s'approcha rapidement de l'évêque. C'était son lecteur, Augustalis, qui, les larmes aux yeux, lui demanda la permission de lui dénouer les souliers. « Retire-toi, mon enfant, je me déchausserai moi-même », dit le martyr, tranquille, joyeux et assuré d'obtenir la promesse du Seigneur. Quand ce fut fait, l'un des nôtres, Félix, prit la main droite de l'évêque, le priant de se souvenir de lui. Le vieillard dit alors d'une voix forte : « Il faut que je pense à l'Église catholique , répandue de l'Orient à l'Occident. »

Comme le moment approchait où le martyr, allait marcher à la gloire plutôt qu'a la souffrance, en présence des frères, sous le regard attentif des soldats qui purent entendre ces paroles dictées par le Saint-Esprit, Fructueux dit : « Vous ne serez pas privés de pasteur, la bonté et la promesse du Seigneur ne vous manqueront pas,  et maintenant ni dans l'avenir. Ce que vous voyez. est la misère d'une heure. »

Ayant réconforté les frères, les martyrs s'avancent vers le lieu qui doit être leur salut,graves et radieux au moment d'obtenir le fruit que promettent les Écritures. Semblables aux trois Hébreux, ils faisaient ressouvenir de la Trinité. Au milieu de la flamme, le Père ne les abandonnait pas, le Fils les secourait et l'Esprit-Saint se tenait au milieu de ce brasier. Quand les cordelettes qui leur liaient les mains furent brûlées, libres de leurs

 

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mouvements, ils s'agenouillèrent, dans l'attitude ordinaire de la prière, assurés de ressusciter, et rappelant par, leur attitude le trophée du Christ ; ils ne cessèrent de prier jusqu'au moment où ils rendirent l'âme.

Les prodiges divins se manifestèrent alors; le ciel s'entr'ouvrit, et deux de nos frères, Babylas et Mydonius, appartenant à la maison du préfet, et la fille même de ce fonctionnaire, virent Fructueux et ses diacres, le front couronné, entrant dans le ciel, tandis que leurs cadavres étaient encore attachés au pilori. Ils appelèrent Émilien: « Viens, regarde tes condamnés ; vois comme, suivant leur espérance,tu leur ouvrais le ciel. » Émilien accourut, mais il fut indigne de jouir de ce spectacle.

La communauté était dans la tristesse, comme un troupeau privé de son pasteur; l'inquiétude oppressait tout le monde, non que l'on plaignît Fructueux, on l'enviait au contraire. A la nuit tombante, les fidèles se rendirent en hâte à l'amphithéâtre ; ils emportaient du vin destiné à éteindre les ossements à demi carbonisés dans le brasier. Cela fait, chacun prit pour soi quelque portion des reliques en cendres. Un autre prodige vint exalter la foi des frères et servir de leçon aux plus jeunes. Il fallait que Fructueux témoignât dans sa mort, et la résurrection de, sa chair, et la vérité de ce que, en ce monde, lorsqu'il enseignait par la miséricorde de Dieu, il avait promis dans Notre-Seigneur et Sauveur. Il arriva donc qu'après son martyre il apparut aux frères et les avertit de restituer sans retard ce que chacun, par dévotion, avait emporté de ses cendres, afin qu'elles fussent rassemblées en un même lieu.

Il apparut encore à Émilien; il était accompagné de ses diacres et tous portaient le vêtement de la gloire ; il gourmanda rudement le juge, lui montrant l'inutilité de ce qu'il avait fait, car ceux qu'il voyait dans cette gloire étaient ceux-là mêmes qu'il croyait dans la terre.

 

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O saints martyrs, éprouvés par le feu. comme l'or précieux, couverts de la cuirasse de la foi et du casque du salut, pour prix de votre victoire sur diable dont vous avez broyé la tête, vous avez reçu un diadème et une couronne impérissables !

O saints martyrs, qui avez mérité une demeure au ciel, vous vous tenez à la droite du Christ, bénissant le l'ère tout-puissant, et son Fils, Notre-Seigneur, Jésus-Christ !

Dieu a reçu ses martyrs dans la paix pour leur fidèle confession. Gloire et honneur à lui toujours. Amen.

 

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PASSION DES SAINTS JACQUES, MARIEN ET PLUSIEURS AUTRES, A CONSTANTINE, LE 6 MAI DE L'AN 269.

 

La persécution de Valérien procura la gloire du martyre à Jacques et Marien, l'un diacre, l'autre lecteur. Ce dernier ne tombait pas sous le coup de l'édit qui condamnait d'office les seuls évêques, prêtres et diacres; mais on se persuada qu'il cachait son titre véritable, et il fut misa la torture. Une fois de plus l'immoralité de ce procédé d'enquête nous apparaît; la torture n'obtint ni mensonge ni apostasie, en conséquence Marien fut tenu pour convaincu. Les actes que l'on va lire rapportent les faits avec assez de détails pour que nous soyons dispensés de donner d'autres indications. Les actes, écrits par un compagnon des martyrs, sont excellents. L'auteur « ne respire que le martyre, et sa plume semble être trempée dans le sang. Son style imite assez saint Cyprien et donne lieu de croire qu'il était un de ses disciples. » (Tillemont.)

 

BOLL. 30/IV Apr. III, 745-749. RUINANT, Act. sinc. p. 224 et suiv. — TILLEMONT, Mémoires, t. IV, art. sur les ss. J. et M.— P. ALLARD, Hist. des perséc. t. III, p. 130 et suiv. — AUBÉ, l'Eglise et l'Etat dans la seconde moitié du troisième siècle, p. 406.— Rapprochement d'une inscription trouvée à Constantine et d'un passage des Actes des martyrs fournissant une nouvelle preuve de l'identité de Constantine et de Cirta, par M. Canette, dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Acad. roy. des Insr., 2e série. Antiq. de la France, t. I, p. 206 et suiv., Paris, 1843.—PIO FRANCHI DE CAVALIERI, La Passio SS. Marinai et Jacobi dans Studi e Testi, pubblicazioni della Bibl. Vaticana, Roma,1900.

 

LA PASSION DES SAINTS JACQUES ET MARIEN.

 

Chaque fois que les saints martyrs de Dieu et de son Christ, impatients de parvenir au royaume du ciel, recommandent

 

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Passion des saints Jacques, Marien et plusieurs autres 123

mandent quelque affaire avec plus d'instance à leurs amis, ils se souviennent de cette humilité sur laquelle est fondée la véritable grandeur, et plus ils mettent de modestie dans leur demande, plus celle-ci est efficace. C'est ce soin de leur gloire que nous ont confié ,les illustres martyrs de Dieu, Marien, qui nous fut chier entre tous, et Jacques, auxquel m'unissait, vous le savez, en dehors des relations communes du Sacrement et de l'habitude de la vie, une affection particulière.

Au moment d'affronter les assauts du siècle et la fureur des païens dans un combat glorieux, ils ;me donnèrent l'ordre d'écrire le récit de cette lutte où ils ne s'engageaient qu'avec l'assistance du Saint-Esprit, non qu'ils voulussent que la gloire de leur triomphe retentit . sur cette terre, mais parce qu'ils souhaitaient fortifier par leur propre exemple le peuple fidèle. Ce ne fut pas sans raison que leur affectueuse confiance me chargea de ce récit. Qui pourrait douter que j'aie connu et partagé Iea secrets de leur vie? Nous vivions ensemble dans les liens d'une étroite amitié, quand la persécution nous surprit.

Il arriva donc que, suivant notre ancienne habitude, ayant à traverser la Numidie, nous faisions route ensemble. Nous arrivâmes en une bourgade nommée Maguas, qui est dans la banlieue de Cirta, ville importante dont les habitants, transportés d'une aveugle fureur, s'agitaient comme les vagues du mal, et la rage du diable ù tenter la foi des justes s'exhalait dans leurs sanguinaires clameurs. Marien et Jacques virent en cela les signes assurés et tant souhaités de la miséricorde divine qui les amenait dans ce pays à l'heure où la persécution battait son plein et où, à l'aide du Christ, ils venaient cueillir leur couronne. En effet, la brutale et aveugle passion du légat employait les soldats à l'arrestation des chrétiens. Sa folie furieuse ne s'exerçait pas seulement contre ceux qui avaient traversé sains et saufs les persécutions précédentes

 

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et vivaient en liberté, mais le diable lui inspirait d'appesantir sa main sur ceux qui étaient retenus en exil et déjà martyrs véritables, sinon par la mort, du moins par la volonté.

Ce fut ainsi que deux évêques, Agape et Secundinus, furent tirés d'exil et traduits devant le légat. On les conduirait non d'un supplice à un autre supplice, ainsi que le croyaient les païens, mais de la gloire à la gloire, d'un combat à un autre combat. Il était impossible que ceux-là fussent retardés dans leur victoire que le Seigneur était impatient d'avoir avec lui. Il arriva donc, mes frères, que Agape et Secundinus, se rendant, par l'ordre du légat sans doute, mais surtout par la volonté du Christ, au lieu de leur dernier combat, acceptèrent, à leur passage à Muguas, notre hospitalité. Ces saints personnages étaient si pénétrés de l'esprit de vie et de grâce, qu'ils estimaient peu de chose leur propre martyre, s'ils n'en amenaient d'autres, sous l'inspiration de leur foi, au même bonheur. Leur charité et leur tendre bonté à l'égard des frères furent si exquises qu'elles eussent suffi à confirmer la foi des frères. Ils répandirent sur nos âmes la parole du salut comme une rosée, céleste ; ils ne pouvaient se taire, eux qui contemplaient la Parole éternelle du Père.

Rien de surprenant dès lors si, en ce peu de jours qu'ils furent parmi nous, leur contact embrasa si fortement nos coeurs, puisque, dans l'éblouissement de la grâce dont ils étaient remplis, le Christ lui-même semblait déjà apparaître à travers l'éclat de leur martyre prochain.

En nous quittant, ils laissèrent Marien et Jacques, façonnés par leur exemple et leurs paroles, prêts à s'engager dans la voie qu'ils s'apprêtaient à suivre eux-mêmes. Deux jours ne s'étaient pas écoulés que la palme était aussi destinée à nos frères bien-aimés Marien et Jacques ; et cela ne se passa pas à l'ordinaire, c'est-à-dire par le moyen d'un agent de police, mais par le moyen

 

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d'un centurion. Car une escorte de gens armes et la plus vile canaille étaient venues à la ville que nous habitions, comme devant un boulevard de la foi.

O invasion bénie ! ô tumulte aimable et consolant ! Tout cela s'est passé afin que le sang innocent de Marien et de Jacques fût trouvé digne de Dieu. A peine pourrons-nous, ici, mes frères, contenir notre joie ; à peine, depuis deux jours, des saints se sont éloignés de nous pour aller à leur glorieuse fin, et nous avons encore avec nous des frères qui vont être martyrs.

Comme l'heure de la miséricorde divine approchait, elle daigna nous donner à nous-même quelque part à la gloire de nos frères ; nous fûmes conduit de Muguas à Cirta. Derrière nous venaient nos frères aimés Jacques et Marien, marqués pour le martyre. Leur amour pour opus et la miséricorde du Christ les guidaient sur nos pas ; car, fait digne de remarque, les derniers venus devaient être les premiers à partir.

On ne les fit pas longtemps attendre, car, tandis qu'ils nous exhortaient dans l'emportement d'une sainte allégresse, ils se déclarèrent chrétiens eux-mêmes. Interrogés peu après, comme ils persévéraient dans la confession au Christ, ils furent conduits en prison...

Depuis ce moment, ils furent livrés aux sévices de l'agent de police, chargé de torturer les saints ; ce personnage se fit aider par les magistrats municipaux de Cirta, c'est-à-dire par les prêtres de Satan. Comme si la foi pouvait être brisée par la déchirure des membres chez ceux qui méprisent leur corps, Jacques, vaillant entre tous, qui avait triomphé déjà du temps de l'empereur Dèce, se déclara non seulement chrétien, mais il avoua sa dignité de diacre. Marien, de son côté, fut soumis à la torture parce que, conformément à la vérité, il ne s'avouait que lecteur. Quel supplice nouveau et raffiné trouva-t-on ? Marien fut suspendu pour être déchiré, et

 

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néanmoins la grâce qu'il reçut alors fut telle que sa souffrance était vraiment son exaltation. On l'avait suspendue non par les mains, mais par l'extrémité des pouces ; de plus, on lui attacha des poids aux pieds, afin que, disjointe par ces supplices divers et disloquée par la tension des entrailles, la charpente entière de son corps ne fût plus suspendue qu'à quelques nerfs. En vain on le suspendit, on meurtrit ses côtes, on arracha ses entrailles. Marien, plein de confiance en Dieu, sentait grandir son courage en proportion des tortures. Lorsque les bourreaux furent lassés, on le ramena en prison tout enivré de la joie de sa victoire récente, dont il rendait souvent grâces à Dieu, ainsi que Jacques et les autres frères.

Et après cela, païens, que direz-vous ? Croirez-vous que les chrétiens redoutent la prison et ont horreur des ténèbres, eux en qui réside la joie de la lumière éternelle? Vous cherchez pour lieux de supplice les cachots ignorés et cachés, avec toutes les horreurs ; mais pour ceux qui mettent en Dieu leur confiance, il n'y a pas de lieu abject, ni de jour lugubre. La fraternité du Christ soutient jour et nuit ceux qui appartiennent au Père. Après la torture, il arriva que Marien eut un songe qu'il raconta à ses compagnons à son réveil. Je vis, dit-il, la plate-forme supérieure d'un tribunal très élevé ; là se trouvait un personnage qui remplissait les fonctions de juge. L'estrade comportait plusieurs degrés, elle était fort élevée, on y amenait les groupes de confesseurs que le juge condamnait à mort. J'entendis une voix retentissante qui disait : « Au tour de Marien ». Je gravis l'estrade, et voici que subitement j'aperçus Cyprien assis à droite du juge ; il me tendit la main et me fit monter au plus haut de l'estrade. Il me dit alors avec un bon sourire : « Viens t'asseoir à côté de moi ». Ce que je fis, tandis que d'autres groupes se succédaient à l'interrogatoire.

 

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Enfin le juge leva la séance et nous le reconduisîmes au prétoire. Il fallait passer par une prairie ravissante, parsemée de bouquets de bois tout verdoyants, parmi lesquels les cyprès se dressaient dans leur impénétrable noirceur et les pins semblaient s'élancer vers le ciel, tellement que l'on aurait cru que la verdure formait à l'entour de ce lieu comme une immense couronne. Au centre était une grotte, d'où débordait une eau cristalline très abondante.

A ce moment nous cessâmes de voir le juge. Cyprien prit une coupe déposée sur la margelle de la source, l'emplit à l'un des ruisseaux et but, l'emplit de nouveau, me la présenta, et je bus de même, plein de bonheur. Je voulais rendre grâces à Dieu, mais le bruit de ma propre voix m'éveilla.

Ce récit rappela à Jacques qu'il avait été l'objet d'une faveur semblable. Quelques jours auparavant, il voyageait avec Marien et moi. Nous étions tous trois dans la même voiture. Vers midi, à un endroit où la route était mal empierrée, Jacques s'endormit d'un lourd sommeil ; nous l'appelâmes, nous le poussâmes ; enfin il s'éveilla : « Oh ! fit-il, j'en tremble encore, mais c'est de joie, réjouissez-vous, vous aussi. Je viens de voir, nous dit-il, un adolescent d'une taille prodigieuse; il était vêtu d'une robe dont la blancheur éclatante blessait le regard; ses pieds ne frôlaient même pas la terre, tandis que son front se cachait dans les nuages. Il passa devant nous comme un trait et nous jeta deux ceintures de pourpre, une pour toi, Marien, l'autre pour moi ; je l'entendis qui disait : « Vite, suivez-moi ».

O sommeil meilleur que toutes les veilles ! l'heureux sommeil de celui qui veille dans la foi ! Les corps seuls sont enchaînés, car il n'y a que l'esprit qui puisse voir Dieu. Que dire de la joie et de l'entrain des martyrs qui, au moment de souffrir pour la confession du nom de Dieu,

 

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avaient entendu le Christ et l'avaient vu ? Rien ne l'avait arrêté, ni le cahot bruyant de la voiture, ni le plein midi, ni la chaleur torride du soleil à cette heure. Il n'avait pas. attendu le silence de la nuit, et, par une grâce spéciale et toute nouvelle, il avait fait choix pour se révéler d'un moment où il n'a pas l'habitude d'accorder ces sortes de grâces. Il n'y eut pas que Jacques et Marien à recevoir ces faveurs. Emilien, chevalier avant sa conversion, partageait la prison des autres chrétiens. ll avait la cinquantaine et n'avait cessé de vivre dans la chasteté. Depuis qu'il était en prison, il redoublait d'austérités : c'étaient des jeûnes et des oraisons ininterrompus. C'est là et dans l'Eucharistie qu'il trouvait la seule nourriture qui, tous les jours, soutenait son âme et la préparait au combat. Lui aussi s'endormit vers le midi ; à son réveil, voici ce qu'il nous raconta: « Comme je sortais de prison, je rencontrai mon frère, qui est encore païen. Il me demanda grossièrement ce que nous devenions, comment nous nous accommodions de l'obscurité et de la faim. « Mais,. lui dis-je, pour les chrétiens la parole de Dieu est lumière parmi les ténèbres et nourriture exquise pour la faim. — Eh bien, dit-il, que tous les prisonniers sachent que les obstinés auront la tête coupée ! » —Je n'y pouvais croire, je flairais un mensonge, me défiant de voir mes voeux comblés de la sorte « Vrai, dis-je, nous mourrons tous?» Il confirma son dire. « Bientôt, ajouta-t-il, votre sang coulera.» Puis il ajouta : «Dis-moi, vous tous qui méprisez ainsi la mort, recevrez-vous des récompenses égales ou bien des récompenses différentes? » Je répondis : « Je n'en sais pas assez pour donner mon avis là-dessus. Tiens, regarde donc le ciel ; tu vois l'innombrable armée des astres.. Ont-ils tous le même éclat ? tous cependant sont lumière ». Il insista : « Puisqu'il y a des degrés, quels seront donc les préférés de votre Dieu ? » — « Il yen a deux entre tous, répondis-je ;

 

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je ne te dis pas leurs noms que Dieu sait. » Il voulut en savoir plus. « Eh bien, dis-je pour en finir, ce sont ceux dont la victoire est plus difficile et presque sans exemple ; leur couronne est d'autant plus glorieuse qu'elle est plus rare. C'est pour eux qu'il a été écrit : «. Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. »

Après ces visions, les confesseurs demeurèrent encore quelques jours en prison; puis on les traduisit de nouveau devant le tribunal, afin que le magistrat de Cirta, non content des premiers châtiments par lesquels il avait honoré leur généreuse confession, pût les adresser au préfet. A ce moment, un de nos frères, mêlé à la foule des assistants, attira l'attention de tous les païens. Il ; allait bientôt confesser sa foi, et déjà les traits de son visage prenaient la splendeur du Christ lui-même. Les païens, furieux, lui demandaient s'il était de la religion des martyrs, s'il portait leur nom ; aussitôt il confessa sa foi et mérita d'être réuni à eux.

Ainsi, pendant qu'on faisait les apprêts du supplice, les martyrs gagnèrent à Dieu de nombreux témoins'. Enfin on les envoya au préfet ; la route était longue et difficile, ils la suivirent avec joie. A leur arrivée, on les présenta au magistrat, puis on les conduisit pour la deuxième fois à la prison  [dite] de Lambèse. Une prison, voilà l'unique logement que l'hospitalité des païens nous réserve.

Pendant plusieurs jours on massacra des frères ; la rage folle du préfet ne pouvait arriver jusqu'à Marien, Jacques et les autres clercs; les laïques seuls suffisaient, à l'occuper, car il avait séparé les ordres de la hiérarchie, espérant que les laïques, une fois séparés des clercs, céderaient aux tentations du siècle et à leurs propres terreurs. Aussi nos deux amis se désolaient, et tous les clercs avec eux, de ce que les laïques les eussent

 

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devancés au combat et à la gloire et qu'on leur ménageât une victoire si tardive.

Ce fut vers ce temps que Jacques eut une nouvelle vision pendant son sommeil. « Agape, l'évêque dont nous avons parlé, avait depuis quelque temps déjà souffert le martyre avec deux jeunes filles, Tertulla et Antonia, auxquelles il portait une tendresse paternelle. Souvent il avait demandé à Dieu de les associer à son martyre, et Dieu avait récompensé sa foi en lui disant : « Pourquoi demandes-tu sans cesse ce que tu as mérité depuis longtemps par une seule prière ? » Agape apparut donc à Jacques. En effet, au moment où il allait mourir, — on n'attendait que l'arrivée du bourreau — on l'entendit qui disait : « Je suis bien heureux ! je vais rejoindre Agape, je m'assoierai avec lui et tous les autres martyrs au banquet céleste. C'est bien Agape que j'ai vu cette nuit ; parmi tous les prisonniers de Cirta, il semblait le plus gai au banquet solennel et joyeux qui les réunissait. Notre charité nous attirait, Marien et moi, à ce banquet comme à l'agape, lorsque je reconnus un des petits frères jumeaux qui, trois jours auparavant, avaient souffert avec leur mère. On lui avait passé autour du cou un collier de roses, et il portait dans la main droite une petite palme d'un vert tendre. Il me dit: « Où courez-vous? réjouissez-vous, soyez bien content, demain vous mangerez avec nous. »

Le lendemain le préfet prononça contre Jacques et Marien la peine capitale. On conduisit les confesseurs au lieu du triomphe : c'était une vallée encaissée que traversait un fleuve dont les berges s'élevaient en pente douce et semblaient former les gradins d'un amphithéâtre naturel. Le sang des martyrs coulait en, rigole jusqu'au fleuve ; et cette scène avait son mystérieux symbolisme pour les saints qui, baptisés dans leur sang, allaient recevoir dans les eaux comme une nouvelle purification.

 

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C'était un spectacle étrange que celui du stratagème adopté pour l'exécution. Le bourreau, ayant tout un peuple à frapper, disposa les victimes sur de longues files, en sorte que ses coups volaient d'une tête à l'autre, sous une impulsion folle. S'il eût frappé tous les martyrs à la même place, les cadavres se fussent bientôt accumulés en un immense charnier, le lit du fleuve, bien vite obstrué, n'eût pu suffire. Suivant la coutume, on banda les yeux des condamnés avant l'exécution ; mais nulles ténèbres ne pouvaient assombrir leurs âmes, où se répandait une ineffable et éblouissante lumière. Un grand nombre, malgré le bandeau qui leur dérobait l'éclat du jour, racontaient à ceux qui les entouraient, aux témoins de leur supplice, les choses merveilleuses qu'ils croyaient voir ; ils parlaient de blancs cavaliers montés sur des chevaux blancs. D'autres martyrs entendaient le hennissement de ces chevaux et le bruit de leurs sabots. Marien, rempli de l'esprit des prophètes, annonçait sans hésitation que le jour était proche où le sang des justes allait être vengé. Il prédisait les plaies de toute sorte dont le monde était menacé : la peste, la captivité, la famine, les tremblements de terre, les invasions de moustiques dont la piqûre donnerait la mort.

Quand tous furent tués, la mère de Marien, joyeuse comme la mère des Macchabées et assurée maintenant du sort de son fils dont le martyre était consommé, le félicita de son bonheur et se réjouit d'avoir eu cet enfant. Elle baisait ce corps sorti de son corps dont il était la gloire, elle baisait amoureusement la section du cou.

O heureuse Marie, heureuse mère d'un tel fils, heureuse de porter un si beau nom ! Qui ne croirait pas au bonheur qu'apporte avec lui un nom si grand; en voyant cette nouvelle Marie recevoir une pareille gloire de son enfant ? Oh oui ! la miséricorde de Dieu et de son Christ est ineffable à l'égard de ceux qui ont mis leur

 

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confiance en son nom. Non seulement sa grâce les prévient et les fortifie, mais encore, en les rachetant de son sang, il leur donne la vie. Qui pourrait mesurer la grandeur de ses bienfaits ? Sa paternelle miséricorde opère sans cesse et répand sur nous les dons que la foi nous montre comme le prix du sang de notre Dieu. A lui soient la gloire et le pouvoir dans les siècles des siècles. Amen.

 

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LA PASSION DES SAINTS MONTAN, LUCIUS ET PLUSIEURS AUTRES, A CARTHAGE, EN 259.

 

Dans l'Afrique proconsulaire, la mort de saint Cyprien donna le signal de la persécution. Le proconsul ayant provoqué une émeute par sa férocité, affecta, comme jadis Néron, d'y voir l'ouvrage des chrétiens. Parmi les victimes se trouve un groupe de martyrs dont nous avons des actes très curieux et dignes de toute confiance, mais dans lesquels, comme dans ceux de Jacques et Marien, le mauvais goût littéraire du temps a prodigué l'obscurité et la déclamation. Nous n'avons pas pensé que ces taches, qui peuvent intéresser vivement dans l'étude de l'original, dussent être reproduites dans la présente traduction. M. de Rossi a rapproché une phrase de la lettre écrite par les martyrs à leurs « frères » de quatre vers hexamètres du poète Commodien qu'ils citaient fort exactement.

 

BOLL. 24/III, 454-459. RUINART, Act. sinc. p.132 et suiv. — DE ROSSI, Inscript. christ. Urb. Rom. t. II, p. XXXII. — P. ALLARD, Hist. des persec. III, 116 et suiv. — DE ROSSI, Bullett. di arch. crist. (1880), p. 66-68. — TILLEMONT, Mém. IV, 206-14, 647-9. — PIO FRANCHI DE CAVALIERI, Gli atti dei SS. Montano, Lucio e compagni, dans Romische Quartalschrift., VIII,1898, et Anal. boll., 1899, p. 67.

 

LA PASSION DES SAINTS MONTAN, LUCIUS ET DE LEURS COMPAGNONS.

 

Nous vous envoyons, frères bien-aimés, le récit de nos combats ; car des serviteurs de Dieu, consacrés à

 

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son Christ, n'ont pas d'autre devoir que de penser à leurs nombreux frères. C'est une raison de fraternelle tendresse et de charité qui nous a portés à vous envoyer ces lettres, afin que les frères qui viendront après nous y trouvent un témoignage fidèle de la magnificence de Dieu, de nos travaux et de nos souffrances pour lui.

A la suite de l'émeute qu'excita la férocité du pro-consul, et de la persécution qui vint aussitôt après, nous, Lucius, Montan, Flavien, Julien, Victor, Primole, Renon et Donatien, nous fumes arrêtés. Donatien n'était encore que catéchumène, il fut baptisé dans la prison et mourut aussitôt, passant ainsi du baptême au martyre. Primole eut la même fin. Toutefois on n'eut pas le temps de lui administrer le sacrement, sa confession lui en tint lieu.

Dès que l'on nous eut pris, nous fûmes confiés à la garde des magistrats municipaux; nos gardes nous dirent que le proconsul voulait nous faire brûler vifs dès le lendemain. Mais le Seigneur, à qui seul appartient de garder ses disciples de la flamme et entre les mains de qui sont les ordres et la volonté du prince, détourna de nous la cruauté du proconsul, et, par nos prières incessantes, nous obtînmes ce que nous demandions dans l'ardeur de notre foi; le feu déjà presque allumé pour nous consumer fut éteint et la flamme des bûchers embrasés fut étouffée par la rosée divine.

Eclairés par les promesses que le Seigneur a faites par son Saint-Esprit, les fidèles croiront sans peine que les miracles récents égalent ceux d'autrefois, car le Dieu qui avait fait éclater sa gloire dans les trois enfants, triomphait de même en nous. Ainsi donc, — Dieu aidant, — le proconsul, revenu de son dessein, donna ordre de nous conduire dans les prisons. Nous y fûmes menés par une garde de soldats et nous nous montrâmes assez peu soucieux de l'obscurité fétide de notre nouveau séjour. Bientôt la prison toute noire fut éclairée des feux du

 

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Saint-Esprit, et au lieu des fantômes de l'obscurité et des ignorances aveugles qu'apporte la nuit, la foi nous revêtit d'une lumière semblable à celle du jour, et nous descendions dans la geôle la plus douloureuse comme nous serions montés au ciel.

Les mots nous manquent pour dire quels jours et quelles nuits nous passâmes en ce lieu. L'imagination se refuse à concevoir l'horreur de ce cachot, et la parole ne peut suffire à en décrire les souffrances. Mais la gloire de celui qui triomphe en nous se mesure à l'épreuve elle-même : ce n'est pas nous qui combattons, la victoire est à celui qui combat pour nous. Qu'importe la mort au fidèle, cette mort dont le Seigneur a triomphé par sa croix, dont il a émoussé l'aiguillon et fait, par son supplice, évanouir l'horreur? Mais on ne parle d'armes que pour le soldat, et le soldat lui-même ne s'arme que pour le combat ; ainsi nos couronnes ne sont une récompense que parce qu'il y a eu combat : on donne les prix à la fin des jeux.

Pendant plusieurs jours nous fûmes réconfortés par la visite des frères, de sorte que la joie et la consolation des jours faisait oublier l'horreur des nuits.

Renon, l'un de nous, eut une vision pendant son sommeil. C'étaient des hommes qu'on menait mourir. devant chacun desquels on portait une lampe ; ceux qu'une lampe ne précédait pas étaient abandonnés. Il nous ,vit marcher précédés de nos lampes ; sur ces entrefaites, il s'éveilla. Quand Renon nous raconta sa vision, nous fûmes bien heureux, nous savions maintenant que nous étions dans le bon chemin, nous marchions avec le Christ, lumière de nos pas et Verbe de Dieu.

Après une telle nuit, on passait le jour dans la joie. Précisément, ce matin-là, nous fûmes subitement traduits devant le procurateur, qui faisait l'intérim du proconsul, mort depuis peu.

 

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O jour de joie ! ô glorieux liens ! ô chaînes désirées ! ô fers plus glorieux et plus précieux que l'or ! ô bruit des anneaux qui sursautent sur le pavé ! Nous parlions de l'avenir et de peur que notre félicité ne fût retardée, les soldats, ne sachant où le procurateur voulait nous entendre, nous menèrent dans tout le Forum ; enfin nous fûmes appelés dans son cabinet.

Mais l'heure de mourir n'était pas arrivée. Ayant vaincu le diable, nous fûmes renvoyés en prison ; l'on nous réservait à une autre victoire. Vaincu cette fois, le diable combina de nouvelles embûches, il tenta de nous vaincre par la faim et la soif. Cette nouvelle épreuve se prolongea longtemps, et nos corps épuisés n'obtenaient même pas un peu d'eau froide de Solon, l'économe.

Cette fatigue, ces privations, ce temps de misère étaient permis de Dieu, car celui qui voulut que nous fussions éprouvés, montra qu'il voulait nous parler au sein même de l'épreuve. Voici donc ce que le prêtre Victor apprit dans une vision qui précéda de peu d'instants son martyre. Il nous l'a racontée ainsi : « Je voyais un enfant entrer dans cette prison; son visage était resplendissant au delà de ce que l'on peut dire; il nous conduisait à toutes les portes, comme pour nous rendre à la liberté, mais nous ne pouvions sortir. Il me dit alors : « Encore quelques jours de souffrance, puisque vous êtes retenus ici, mais ayez confiance, je suis avec vous ». Il reprit : « Dis-leur que leurs couronnes seront d'autant plus glorieuses, car l'esprit vole vers son Dieu et l'âme près de souffrir aspire aux demeures qui l'attendent ». Connaissant que c'était le Seigneur, Victor demanda où était le Paradis. « Hors du monde », dit l'enfant.— « Montrez-le-moi. » — « Et où serait la foi? » dit encore l'enfant. Par un reste de faiblesse humaine, le prêtre dit : « Je ne puis m'acquitter de l'ordre que vous m'avez donné : laissez-moi un signe qui serve de témoignage à mes frères ».

 

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L'enfant répondit : « Dis-leur que mon signe est le signe de Jacob ». Maintenant voici ce qui a trait à notre compagne de captivité, la matrone Quartillosa, dont le mari et le fils avaient été martyrisés trois jours auparavant, et qui ne devait pas tarder à les suivre. Elle nous a raconté sa vision en ces termes : « Je vis mon enfant martyr venir à la prison et il s'assit au bord de l'eau; il me dit : « Dieu voit votre angoisse et votre souffrance ». Alors entra un jeune homme d'une taille extraordinaire, portant dans chaque main une coupe de lait ; il me dit : « Courage, Dieu tout-puissant s'est souvenu de vous ». Et il donna à boire à tous les prisonniers, mais il n'y paraissait pas, ses coupes ne diminuaient pas. Soudain la pierre qui bouchait la moitié de la fenêtre du cachot sembla s'écrouler, laissant voir un coin de ciel; le jeune homme posa les coupes à droite et à gauche : « Vous voilà rassasiés, dit-il; cependant les coupes sont encore pleines et même l'on va vous en apporter une troisième ».

Il disparut.

Le lendemain, nous étions dans l'attente de l'heure où l'administrateur de la prison nous ferait porter, non la nourriture, il ne nous en donnait plus et depuis deux jours nous n'avions rien mangé, mais de quoi sentir notre souffrance et notre privation, lorsque tout à coup, ainsi que la boisson arrive à celui qui est altéré, la nourriture à l'affamé, le martyre à celui qui le demande, de même le Seigneur nous réconforta par l'intermédiaire du prêtre Lucien qui, forçant toutes les consignes, nous envoya deux coupes, par l'entremise de Hérennien, sous-diacre, et Janvier, catéchumène, qui portèrent à chacun l'aliment qui ne diminue pas. Ce secours soutint les malades et les infirmes ; ceux-là mêmes que la férocité de Solon et le manque d'eau avaient rendus malades, furent guéris, ce dont tous rendirent à Dieu de grandes actions de grâces.

 

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Il est temps de dire quelque chose de la tendresse mutuelle que nous nous portions.

Montan avait eu avec Julien d'assez vives discussions au sujet d'une femme exclue de la communion, qui s'y fit recevoir par surprise. La dispute finie, une certaine froideur ne laissa pas que de subsister entre les confesseurs ; mais, la nuit suivante, Montan eut une vision. La voici telle qu'il l'a racontée : « Je vis des centurions venir à nous, ils nous conduisirent, après une longue traite, dans une plaine immense où Cyprien et Lucius vinrent à nous. Une blanche lumière baignait la campagne, nos propres vêtements étaient blancs, notre chair plus blanche que nos vêtements. A travers la chair transparente les regards pénétraient jusqu'au coeur. Je regardais ma poitrine, il y avait des taches. A ce moment je m'éveillais et Lucius entrait. Je lui racontai la vision : « Sais-tu, ajoutai je, d'où viennent ces tâches ? De ce que je ne me suis pas tout de suite réconcilié avec Julien. J'en conclus, frères très chers, que nous devons mettre tous nos soins à conserver la concorde, la paix, l'entente entre nous. Efforçons-nous d'être dès ce monde tels que nous serons dans l'autre. Si les récompenses promises aux justes nous attirent, si le châtiment réservé aux impies nous épouvante, si nous souhaitons vivre et régner avec le Christ, faisons ce qui y conduit. Adieu. »

Ce qui précède fut écrit par les martyrs dans leur prison, mais il était indispensable que quelqu'un recueillît de ce martyre tout ce que la modestie des confesseurs s'ingéniait à tenir secret. Flavien m'a confié la charge de suppléer à tout ce qu'ils avaient omis ; j'ai donc ajouté ce qui suit :

Après plusieurs mois d'une détention pendant laquelle ils souffrirent de la faim et de la soif, tous les confesseurs :furent amenés un soir devant le nouveau proconsul.

 

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Tous confessèrent le Christ. Flavien s'était déclaré diacre, mais ses amis présents déclarèrent, poussés par une affection intempestive, qu'il n'avait pas cette qualité.

Quant à Lucius, Montan, Julien, Victor, ils furent condamnés sur-le-champ. Flavien fut ramené en prison. Encore qu'il eût tout sujet de s'affliger d'être séparé d'une compagnie si sainte, cependant sa foi et sa charité étaient si profondes qu'il n'y voulut voir que la volonté de Dieu. Ainsi sa piété modérait son chagrin. Pendant que Flavien regagnait la prison, les condamnés se rendaient au lieu des exécutions. Une cohue énorme, où les chrétiens roulaient pêle-mêle avec les païens, suivait les martyrs. Les fidèles en avaient vu un grand nombre déjà, mais jamais avec autant d'émotion et de respect. Le visage des victimes rayonnait de bonheur, leurs paroles étaient brûlantes et fortifiaient les fidèles. Lucius, naturellement doux et timide, épuisé par ses infirmités et le séjour de la prison, avait pris les devants avec quelques amis, car il craignait d'être étouffé dans les remous de la foule et de perdre l'occasion de répandre son sang. Pendant le trajet, il s'entretenait avec ses compagnons et ne laissait pas de les instruire. Ceux-ci lui disaient : « Vous vous souviendrez de nous ! » — « C'est à vous, répondit-il, à vous souvenir de moi » ; car son humilité était si profonde qu'à cet instant même il ne se prévalait pas de son martyre. Julien et Victor recommandaient aux frères avec instances la concorde, le soin des clercs, de ceux-là surtout qui souffraient en prison les horreurs de la faim. Joyeux et calmes, les confesseurs arrivaient au lieu du supplice.

Montan était de haute taille, intrépide et habitué jusqu'alors à dire toute sa pensée sans ménagement. Exalté par la perspective du martyre tout proche, il criait à pleine voix « Quiconque sacrifiera à d'autres qu'au seul Dieu sera anéanti ». Et il répétait sans se lasser qu'il

 

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n'est pas permis de déserter l'autel de Dieu pour s'adresser aux idoles fabriquées. Il s'adressait ensuite aux hérétiques : « Que la multitude des martyrs, leur disait-il, vous apprenne où est la véritable Eglise, celle dans laquelle vous devez entrer ». Aux apostats il rappelait que la communion ne leur serait accordée qu'après la pénitence. A ceux qui n'avaient pas faibli il disait: « Tenez ferme, frères, combattez avec courage. Les exemples ne vous manquent pas. Que la lâcheté de ceux qui sont tombés ne vous entraîne pas dans leur ruine ; loin de là, que nos souffrances vous excitent à gagner la couronne ». Apercevant des vierges chrétiennes, il adressa la parole à chacune d'elles, les exhortant à garder la chasteté. A tous les fidèles il recommanda d'obéir aux prêtres ; aux prêtres il demanda de garder entre eux la bonne entente qui,disait-il, est préférable à tout. De l'exemple qu'ils en donneront, dépendront l'obéissance et l'affection du peuple envers eux. Voilà qui est vraiment souffrir pour le Christ et le reproduire par l'action et par la parole. Quel exemple pour le fidèle !

Le bourreau était prêt, sa longue épée déjà suspendue sur le cou des condamnés, lorsqu'on vit Montan lever les bras au ciel, et, tout haut, de manière à être entendu des païens et des chrétiens, il demanda à Dieu que Flavien, séparé de ses compagnons par l'ordre du peuple, les suivit dans trois jours. Et comme pour donner un gage que sa prière était exaucée, il déchira en deux morceaux le bandeau mis sur ses yeux et prescrivit qu'on en gardât la moitié pour servir à Flavien. Enfin il recommanda de réserver la place de celui-ci entre leurs tombeaux,afin que la mort au moins lui rendît leur compagnie. Nous avons vu de nos yeux s'accomplir la promesse faite par le Seigneur dans l'Évangile, que rien ne sera refusé à une demande inspirée par une foi vive. Deux jours après, Flavien fut exécuté.

Comme je l'ai dit, Montan ne voulait pas que le retard imposé à Flavien le séparât de leur compagnie dans le tombeau ; il me faut maintenant raconter sa fin.

A la suite des réclamations qui s'étaient produites à son sujet, Flavien avait été ramené en prison ; il était fort, intrépide et confiant. Son malheur n'avait pu entamer la trempe de son âme. Un autre peut-être eût été ébranlé ; quant à lui, la foi qui l'avait précipité vers le martyre, lui faisait mépriser tous les obstacles humains.

Son admirable mère, qui, digne par sa foi des anciens patriarches, rappelait ici Abraham lui-même impatient d'immoler son fils, se désolait que Flavien eût perdu la gloire du martyre. Quelle mère ! Quel modèle ! elle était digne d'être la mère des Macchabées, car qu'importe le nombre ? puisqu'elle offrait à Dieu l'unique objet de son amour.

Mais Flavien lui disait : « Mère que j'aime tant, j'avais souvent désiré confesser le Christ, rendre mon témoignage, porter des chaînes, et jamais cela n'arrivait. Aujourd'hui mon désir est accompli; rendons gloire au lieu de gémir ».

Quand les geôliers vinrent, ils eurent peine à ouvrir la porte malgré leurs efforts ; il semblait que la prison elle-même répugnait à recevoir un hôte déjà marqué pour le ciel ; mais comme ce sursis était dans les desseins de Dieu, le cachot, quoique à regret, reçut son hôte. Que dire des sentiments de Flavien pendant ces deux jours ? son espérance, sa confiance dans l'attente du martyre ? Le troisième jour sembla non celui de la mort, mais celui de la résurrection. Les païens, qui avaient entendu la prière de Montan, ne cachaient plus leur admiration.

Dès que l'on sut donc, le troisième jour, que Flavien allait mourir, tous les mécréants et impies se rendirent au prétoire,afin de voir comment il se comporterait.

Il sortit enfin de cette prison où il ne devait plus

 

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rentrer. Quand il parut , la joie fut grande parmi les spectateurs, mais lui-même était plus joyeux encore, assuré que sa foi et la prière d'autrui lui procureraient le martyre, quelque opposition qu'on y fît. Aussi disait-il à tous les frères qui venaient le saluer qu'il leur donnerait la paix dans les plaines de Fuscium. Quelle confiance ! quelle foi !

Enfin il pénétra dans le prétoire et attendit son tour d'appel dans la salle des gardes. J'étais à côté de lui, ses mains dans les miennes, rendant au martyr l'honneur et les soins dus à un ami intime. Ses anciens élèves l'importunaient afin qu'il renonçât à son obstination et qu'il sacrifiât; on l'eût laissé faire ensuite tout ce qu'il eût voulu. « Il faut être fou, disaient-ils, pour ne pas craindre la mort et avoir peur de vivre. »

Flavien les remerciait d'une affection qu'ils témoignaient à leur manière et des conseils qu'elle lui valait ; cependant il reprenait : «Sauver la liberté de sa conscience vaut mieux qu'adorer des pierres. Il n'y a qu'un seul Dieu, qui a tout fait et à qui seul est dû notre culte ». Il disait encore d'autres choses dont les païens convenaient malaisément : « Même quand on nous tue, nous vivons, disait-il ; nous ne sommes pas vaincus, mais vainqueurs de la mort ; et vous-mêmes, si vous voulez savoir la vérité, soyez chrétiens ».

Reçus de la sorte, les païens, voyant que la persuasion ne réussissait pas, usèrent d'une étrange miséricorde à l'égard de Flavien : ils s'imaginèrent que la torture viendrait à bout de sa résistance. On le mit sur le chevalet et le proconsul lui demanda pourquoi il prenait indûment la qualité de diacre : « Je ne mens pas, dit-il je le suis ». Un centurion apporta un certificat qui prouvait le contraire. « Pouvez-vous croire que je mente, dit Flavien, et que l'auteur de cette fausse pièce dise vrai ? » Le peuple brailla: « Tu mens ». Le proconsul revint à la charge et lui demanda

 

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s'il mentait ; il répondit : « Quel intérêt aurais-je à mentir ? » Le peuple, exaspéré, hurlait : « La torture, la torture ! » Mais Dieu savait assez, depuis l'épreuve de la prison, la fermeté de son serviteur ; il ne permit pas que le corps du martyr déjà éprouvé fût déchiré. Flavien fut condamné à être décapité.

Maintenant qu'il était sûr de mourir, Flavien marchait plein de joie et causait avec une extrême liberté à ceux qui l'entouraient. Ce fut alors qu'il me chargea d'écrire l'histoire de tout ce qui s'était passé. Il tenait en outre à ce que le récit des visions qui avaient occupé ses deux derniers jours fût consigné avec quelques autres plus anciennes.

« Peu après la mort de saint Cyprien, nous raconta-t-il, il me sembla que je causais avec lui, et je lui demandai si le coup de la mort est bien douloureux, — futur martyr, ces questions m'intéressaient . — Il me répondit : « Ce n'est plus notre chair qui souffre quand l'âme est au ciel. Le corps ne sent plus quand l'esprit s'abandonne tout entier à Dieu. Plus tard, ajouta-t-il, après le supplice de mes compagnons, je me sentais sous le coup d'une grande tristesse, à la pensée que je demeurais seul ; mais pendant mon sommeil je vis un homme qui me dit : « Pourquoi t'affliges-tu ? » Je lui dis le sujet de mon chagrin. — « Quoi ! reprit-il, te voilà triste, toi qui, deux fois confesseur, seras demain martyr par le glaive ? » Et ceci arriva de point en point. Après une première confession dans le cabinet du proconsul, et une autre en public, il fut reconduit en prison, puis, traduit de nouveau, il confessa encore et mourut. Il nous raconta une autre vision, qui eut lieu le lendemain de la mort de Successus et de Paul. « Je vis, dit-il, l'évêque Successus qui entrait dans ma maison,le visage radieux, mais à peine reconnaissable à cause de l'éclat céleste dont brillaient ses yeux. Cependant je le reconnus et il me dit : « J'ai été envoyé pour t'annoncer que tu souffriras ». Aussitôt deux soldats

 

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m'emmenèrent en un lieu où une multitude de frères étaient assemblés. On me conduisit au juge, qui me condamna à mort. Soudain ma mère se montra dans la foule: « Vivat, vivat ! disait-elle, il n'y a pas eu de martyre plus glorieux ». Elle disait vrai ; car, outre les privations de la prison, imaginées par la rapacité  du fisc, Flavien savait encore se priver du peu qu'on lui donnait, tant il aimait à pratiquer les jeûnes prescrits et à s'abstenir du nécessaire pour en faire part à autrui.

J'en viens aux circonstances de son martyre. Tout en parlant, Flavien habitait déjà en esprit ? dans le royaume où, dans peu d'instants, il devait régner avec Dieu ; ses entretiens en avaient la dignité sereine. Le ciel lui-même avait pris parti pour nous. Une pluie torrentielle avait dispersé la foule, les païens curieux étaient partis,comme pour laisser le champ libre aux consolations et afin que nul profane ne fût témoin du suprême baiser de paix. Flavius remarqua que la pluie semblait tomber afin que l'eau et le sang fussent mélangés,ainsi qu'il arriva dans la passion du Sauveur.

Après qu'il eut fortifié chacun et donné le baiser, il quitta l'étable où il avait cherché un abri et qui touche au domaine de Fuscium et monta sur un pli de terrain ; d'un geste il réclama le silence : « Frères bien-aimés, dit-il, vous avez la paix avec nous si vous restez en paix avec l'Église ; gardez l'union dans la charité. Ne méprisez pas mes paroles : Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, peu avant sa passion, a dit: « Je vous laisse le commandement de vous aimer les uns les autres ». Il termina donnant à ses dernières paroles l'apparence d'un testament par lequel il désignait le prêtre Lucien comme le plus capable, à ses yeux, d'occuper le siège de saint Cyprien. Puis il descendit à l'endroit où il devait mourir, se lia le bandeau laissé par Montan à cette intention, se mit à genoux et mourut pendant sa prière.

 

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Oh ! qu'ils sont glorieux les enseignements des martyrs ! qu'elles sont nobles les épreuves qu'ont subies les témoins de Dieu ! C'est avec raison que l'Écriture les transmet aux générations à venir ; car, si nous trouvons dans l'étude des ouvrages anciens de précieux exemples, il convient que les saints qui ont fleuri de nos jours deviennent également nos maîtres.

 

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LE MARTYRE DE SAINT NICEPHORE, A ANTIOCHE DE SYRIE, L'AN 260.

 

Tandis que les Perses, les Borans et les Goths menaçaient sur une étendue immense la frontière de l'empire, les magistrats continuaient à veiller à l'exécution de l'édit de Valérien contre le clergé chrétien. Le légat de Syrie prenait place à côté des féroces proconsuls de l'Afrique. Nous possédons les actes de plusieurs de ses victimes en Asie-Mineure, parmi lesquels ceux de saint Nicéphore. a Ces actes, dit M. Allard, ont été écrits dans un but d'édification. Le narrateur a voulu montrer par un exemple saisissant le devoir de pardonner les injures. Il ne suit pas de là que les faits soient inventés, comme le veut Samuel Basnage, car le récit n'offre point de circonstances invraisemblables. L'interrogatoire de Sapricius ressemble à ceux que nous lisons dans les pièces authentiques, et peut être rapproché sans désavantage des interrogatoires de saint Denys et de saint Cyprien; ce sont les mêmes idées, le même accent, c'est le cachet du même temps. On peut admettre que cette partie de la narration a été reproduite d'après une source contemporaine. Deux faits seulement dans toute la passion paraissent singuliers : la torture infligée à Sapricius, dont la qualité de prêtre n'est pas douteuse et qui devait être exécuté tout de suite, aux termes de l'édit de Valérien ; la condamnation sommaire de Nicéphore, sur lé rapport d'un officies, sans comparution de l'accusé. Mais il faut se rappeler le lieu et l'époque. La situation était des plus critiques en Asie vers 259 ou 260 ; au nord, à l'est, les envahisseurs gagnaient du terrain. Vieilli, usé, Valérien dirigeait la guerre avec imprudence et mollesse tout ensemble. On sentait dans l'air un désastre prochain. Dans ces moments, les politiques deviennent aisément cruels. Faire souffrir leur semble le

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moyen de se montrer forts, ils prennent la violence pour l'énergie; de là, peut-être, l'inutile torture de Sapricius. Pour Nicéphore, l'explication est encore plus simple : il s'était offert lui-même à la place du renégat, proclamant son mépris des dieux, sa désobéissance aux empereurs. Comme son acte constituait une sorte de révolte, le légat put se croire autorisé à le réprimer sur-le-champ, en dehors des formes régulières.

 

BOLL.. 9/II, Febr. II, 283-288. — RUINART, p. 243 et suiv. — P. ALLARD, Hist. des perséc., III, p. 136-139. Voy. CHEVALIER, Répertoire, col. 1621.

 

LA PASSION DE SAINT NICÉPHORE.

 

Il y avait, à Antioche, un prêtre du nom de Sapricius qui avait le laïque Nicéphore pour ami. Ces deux hommes s'aimaient en frères, on les eût cru formés dans le même sein, tant leur mutuelle tendresse était profonde. Cette amitié était déjà ancienne quand le démon souleva entre eux un sujet de discorde qui alla jusqu'à leur faire éviter de se rencontrer en public. Une haine diabolique les animait maintenant l'un contre l'autre.

Cela durait depuis longtemps, quand Nicéphore, rentrant en lui-même, comprit que la haine est oeuvre du diable. En conséquence, il chargea quelques amis de se rendre auprès de Sapricius et de le conjurer en son nom de pardonner et d'agréer son repentir. Sapricius refusa. Nicéphore renouvela sa démarche. Sapricius refusa encore. Nicéphore tenta une troisième fois d'obtenir son pardon, car il est écrit que toute parole doit être appuyée du témoignage de deux ou trois personnes. Mais le coeur dur et implacable avait oublié la parole du Christ.: «Pardonnez et il vous sera pardonné » , et « Si vous ne remettez pas aux hommes les offenses qu'ils vous ont faites, votre Père céleste ne vous remettra pas les péchés que vous avez commis contre lui ». Sapricius demeura donc

 

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inflexible. Alors Nicéphore vint lui-même à la maison de Sapricius et se jeta à ses pieds en disant : « Au nom de Dieu, mon Père, pardon ! » Sapricius le repoussa. Il manquait à son devoir qui était de faire la paix alors même qu'on ne l'en eût pas prié, car il était chrétien, il était prêtre et engagé au service du Seigneur.

Sur ces entrefaites, la persécution s'alluma dans Antioche. Sapricius fut arrêté et traduit devant le légat qui lui dit : « Ton nom ? »

— « Saprice.»

— « Ton nom de famille ? »

— « Chrétien. »

— « Prêtre ou laïque ? »

— « Prêtre. »

— « Nos seigneurs les Augustes Valérien et Gallien ont ordonné que ceux qui se diront chrétiens sacrifient aux dieux immortels. Si quelqu'un mép