LES MARTYRS

TOME III

Julien l'Apostat, SAPOR, GENSÉRIC

 

Recueil de pièces authentiques sur les martyrs depuis les origines

du christianisme jusqu'au XXe siècle

TRADUITES ET PUBLIÉES

Par le R. P. Dom H. LECLERCQ

Moine bénédictin de Saint-Michel de Farnborough

 

1921

 

DEUXIÈME ÉDITION

 

Imprimatur.

Turonibus, 18 Octobris 1920.

P. BATAILLE,

V. G.

 

Imprimi potest.

FR. FERDINANDUS CABROL,

Abbas Sancti Michaelis Farnborough.

Die 19 Martii 1904.

 

 

IVLIO CREZ S. J.

LEONI CAPART S. J.

AEMILIO ETTERLÉ S. J.

D.D.

 

 

LES MARTYRS

TOME III

Julien l'Apostat, SAPOR, GENSÉRIC

INTRODUCTION

Dom THIERRY RUINART, O. S. B.

JEAN-BAPTISTE DE ROSSI

EDMOND LE BLANT

PRÉFACE SUR QUELQUES MARTYRS DONT LES NOMS SONT CONNUS DE DIEU

I. — Angleterre.

II. — Germanie.

III. — Espagne.

IV. — Afrique.

V. — Gaules.

VI. — Alexandrie et l'Égypte.

VII. — Palestine, Syrie, Arabie.

VIII. — Perse, Mésopotamie, Édesse.

IX. — Arménie.

X. — Asie Mineure.

II — UNITÉ DU MOBILE SURNATUREL CHEZ TOUS LES MARTYRS

III — DE QUELQUES SUPPLICES ET DE LEUR REPRÉSENTATION DANS L'ANTIQUITÉ

IV — CONCLUSION

SUR LES MORTS DES PERSÉCUTEURS

Edit de Milan (313).

LES MARTYRS DE LA THÉONAS A ALEXANDRIE, LE 9 FÉVRIER 356

SAINT ATHANASE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE  APOLOGIE DE SA FUITE DEVANT LA PERSÉCUTION DU DUC SYRIANUS

APPENDICE RÉDACTIONS POSTÉRIEURES

LA PASSION DE SAINTE SALSA A TIPASA, SOUS CONSTANTIN LE GRAND, LE 20 MAI

MARTYRE DE LA BIENHEUREUSE SAINTE SALSA, VIERGE ET MARTYRE DU CHRIST, QUI SOUFFRIT LE VI DES NONES DE MAI

QUELQUES MARTYRS DE LA PERSÉCUTION DE JULIEN

SAINT CYRILLE ET PLUSIEURS AUTRES

LES SAINTS EUSÈBE, NESTABE ET NESTOR.

LES SAINTS MACÉDONIUS, THÉODULE ET TATIEN.

LES JEUNES GENS DE PESSINONTE

LE SUPPLICE DE PUBLIA, LA DIACONESSE

LES VIERGES DE HÉLIOPOLIS

LE MARTYRE DES SAINTS JEAN ET PAUL. ROME, LE 26 JUIN 362

LE MARTYRE DES SAINTS JEAN ET PAUL

LE MARTYRE DE SAINT THÉODORET A ANTIOCHE, LE 23 OCTOBRE 362

LE MARTYRE DE SAINT THÉODORET

LE MARTYRE DES SAINTS JUVENTIN ET MAXIMIN.  A ANTIOCHE, LE 25 JANVIER 363

LE MARTYRE DE SAINT BONOSE ET DE SAINT MAXIMILIEN. A ANTIOCHE, AU MOIS DE JANVIER DE L'AN 363

PASSION DES SAINTS BONOSE ET MAXIMILIEN, SOLDATS DE LA TROUPE DES VIEUX HERCULIENS, SOUS L'EMPEREUR JULIEN ET LE COMTE JULIEN, LE 12 DES CALENDES D'OCTOBRE.

NOTE SUR QUELQUES SOLDATS CONFESSEURS DE LA FOI

LE MARTYRE DE SAINT BASILE D'ANCYRE.  ANCYRE, LE 28 JUIN 363

ACTES DE SAINT BASILE D'ANCYRE

SAINT THÉODORE

LE MARTYRE DE SAINT SABAS LE GOTH ET DE SES COMPAGNONS.  EN CAPPADOCE, LE 12 AVRIL 372

LETTRE DE L'ÉGLISE DE GOTHIE SUR LE MARTYRE DE SAINT SIBAS

LES MARTYRS DE LA PERSE.  AU QUATRIÈME SIÈCLE

ACTES DES SAINTS MARTYRS JONAN, BERIKJESU, ZÉBINA, LAZARE, MAROUT, NARSAI, ÉLIA, MAHRI, HABIB, SABA ET SCHEMBAITCH. L'AN DU CHRIST 327, LE 29 DÉCEMBRE

ACTES DES SAINTS SAPOR, ÉVÊQUE DE NICATOR ; ISAAC, ÉVÊQUE DE BETH-SLOI; MANE, ABRAHAM ET SIMON, QUI SOUFFRIRENT LE MARTYRE SOUS LE ROI DES PERSES SAPOR; LEURS CORPS REPOSENT A EDESSE, DANS LA NOUVELLE ÉGLISE DES MARTYRS, DANS L'INTÉRIEUR DE LA VILLE.  L'AN DU CHRIST 339

MARTYRE DE SAINT SIMÉON, BAR-SABBAÉ, ÉVÊQUE DE SÉLEUCIE-CTÉSIPHON, ET DE SES COMPAGNONS ARDHAICLAS ET HANANIAS, PRÊTRES, ET DE CENT AUTRES CHRÉTIENS DE DIVERS ORDRES, AINSI QUE DE L'EUNUQUE GOUSCHTAZAD, QUI AVAIT ÉLEVÉ LE ROI, DE PRUSIKIUS, GRAND CHAMBELLAN, ET DE SA FILLE, VIERGE CONSACRÉE A DIEU.  EN L'ANNÉE 341

INTRODUCTION

LE MARTYRE

COMBAT DE PLUSIEURS MARTYRS, ET D'AZAD, EUNUQUE DU ROI. L'AN 341 DE JÉSUS-CHRIST

MARTYRE DE SAINTE TARBO ET DE SA SŒUR, VIERGES, ET DE LEUR SERVANTE.  AU MOIS DE MAI DE L'AN 341 DE JÉSUS-CHRIST

MARTYRE DES SAINTS MILÈS, ÉVÊQUE DE SUSE ; ABROSIME, PRÊTRE, ET SINA, DIACRE. LE 31 NOVEMBRE DE L'ANNÉE 341 DE J.-C.

MARTYRE DE SAINT SCHADHOST, ÉVÊQUE DE SÉLEUCIE-CTÉSIPHON, ET DE CENT VINGT-HUIT AUTRES MARTYRS, SES COMPAGNONS. LE 20 FÉVRIER AN 342 DE JÉSUS-CHRIST

MARTYRE DE SAINT BAR-SABAS, ABBÉ, DE DIX DE SES COMPAGNONS, ET D'UN MAGE. AU MOIS DE JUIN DE L'ANNÉE 342 DE JÉSUS-CHRIST

MARTYRE DE SAINT NARSÈS, ÉVÊQUE, ET DE SAINT JOSEPH SON DISCIPLE, DE LA VILLE DE SCHARGERD, PROVINCE DE BETH-GARMAI, AINSI QUE DE VINGT AUTRES MARTYRS. LE 10 NOVEMBRE DE L'ANNÉE 344

LES ACTES DE CENT VINGT MARTYRS, DONT CENT ONZE PRÊTRES, DIACRES ET MOINES, ET NEUF VIERGES CONSACRÉES A DIEU. LE 6 AVRIL DE L'ANNÉE 345

LE MARTYRE DE SAINT BARBASCEMIN, ÉVÊQUE DE SÉLEUCIE-CTÉSIPHON, ET DE SEIZE AUTRES. LE 9 JANVIER DE L'ANNÉE 346

ACTES DES MARTYRS QUI FURENT MIS A MORT EN DIVERS LIEUX PAR LES PRÉFETS, OUTRE CEUX QUI FURENT CONDAMNÉS AU TRIBUNAL DU ROI. L'AN 346 DE JÉSUS-CHRIST

LE MARTYRE DES SAINTES TÉCLA, MARIE, MARTHE, MARIE ET AMA, FILLES DE L'ALLIANCE, C'EST-A-DIRE VIERGES CONSACRÉES A DIEU. LE 6 JUIN DE L'ANNÉE 347

LE MARTYRE DE SAINT BARHADBESCHABA, DIACRE. LE 20 JUILLET DE L'ANNÉE 355

CONFESSION DES CAPTIFS DE BEIT-ZABDÉ. L'AN 362

LES ACTES DE QUARANTE MARTYRS, DEUX ÉVÊQUES, ABDA ET EBEDJESU; SEIZE PRÊTRES, ABDALLAHA, SIMÉON, ABRAHAM, ABA, AJABEL, JOSEPH, RANI, EBEDJESU, ABDALLAHA, JEAN, EBEDJESU, MARIS, BARAHADBESCIABAS, ROZICHÉÉE, ABDALLAHA ET EBEDJESU ;NEUF DIACRES, ELIAS, EBEDJESU, RANI, MARJABE; MARIS, ABDIAS, BARAHADBESCIAS, SIMÉON ET MARIS ; SIX MOINES, PAPA, EVOLÈSE, EBEDJESU, PHAZIDE, SAMUEL ET EBEDJESU; SEPT VIERGES, MARIE, TATHE, EMA, ADRANES, MAMA, MARIE ET MARACHIE. EN L'ANNÉE 376

ACTES DU MARTYRE DE SAINT BADMA. EN L'ANNÉE 376.

ACTES DU MARTYRE DES SAINTS AKEBSCHEMA, JOSEPH ET AITALLAHA.

CONCLUSION

LE MARTYRE DE MAR-BASSUS

AU NOM DE DIEU NOUS TRANSCRIVONS LB DISCOURS SUR LE MARTYR MAR-BASSUS, SUZANNE, SA SŒUR, MAR-ÉTIENNE ET MARLONGIN, SES MAITRES, QUI FURENT COURONNÉS DANS LA VALLÉE DE GÉHENNE.

LE MARTYRE DE SAINT NERSÉS, CATHOLICOS D'ARMÉNIE A EHAKH, CANTON D'ÉGÉGHIATZ, AVANT L'ANNÉE 374

LE MARTYRE DE SAINT NERSÉS

NOTE SUR LES PERSÉCUTIONS ARIENNES SOUS CONSTANCE ET VALENS

NOTE SUR LES PERSÉCUTIONS DONATISTES. VERS L'ANNÉE 362.

PERSÉCUTIONS DES GOTHS. En Gaule, vers 374.

SIDOINE A L'ÉVÊQUE BASILE.

PERSÉCUTIONS DES BARBARES. AU IVe SIÉCLE

S. JÉRÔME, Epist. LX ad Heliodorum, § 16.

Vers attribués à saint Prosper d'Aquitaine, touchant l'invasion de la Gaule en 406 (1).

Réponse à ces attaques contre la Providence.

LE MARTYRE DE SAINT NICAISE ÉVÊQUE DE REIMS. LE 14 DÉCEMBRE DE L'ANNÉE 407.

LE MARTYRE DE SAINT NICAISE

PERSÉCUTION D'ALARIC. A ROME, EN 410.

S. JÉRÔME, Epist. CXXVII ad Principiam virginem, § 12.

LE MARTYRE DE HIÉRAX. A ALEXANDRIE, L'AN 415.

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES L'INTERCIS. L'AN 421.

LE MARTYRE DE SAINT JACQUES L'INTERCIS (1)

HISTOIRE DE LA PERSÉCUTION DES VANDALES, EN AFRIQUE, DEPUIS L'ANNÉE 427 JUSQU'A L'ANNÉE 484.

HISTOIRE DE LA PERSÉCUTION DES VANDALES PAR VICTOR DE VITE.

LIVRE I.

LIVRE II.

LIVRE III.

PASSION DES SEPT BIENHEUREUX MOINES MARTYRISÉS A CARTHAGE SOUS LE ROI IMPIE HUNÉRICH, LE VI DES NONES DE JUILLET (483).

DERNIERS MARTYRS DE LA PERSÉCUTION DES VANDALES EN AFRIQUE, 496-534.

DERNIÈRES VICTIMES DES, VANDALES

ADDENDA

TABLE DES MATIÈRES

 

INTRODUCTION

 

Les documents publiés dans ce troisième volume sont moins connus que ceux qui sont entrés dans la composition des volumes précédents, quelques-uns ne sont même pas connus du tout ; non qu'ils soient inédits, mais ils reposent dans l'une ou l'autre de ces massives collections qui sont comme le gros-oeuvre de toute bibliothèque. On a bien voulu reconnaître qu'il y avait « mérite d'avoir tiré des gros in-folio gréco-latins ces documents vénérables, oeuvre de la période héroïque du christianisme, et de les avoir présentés au public éclairé sous une forme française (1)». C'est que, en effet, les esprits solides — et le succès de ce recueil témoigne que leur nombre est moins réduit qu'on ne le pense — savent bien sentir la haute valeur historique que possèdent ces textes de premier jet qui nous rapportent le triomphe des martyrs. Ces pièces, mieux que toute autre méthode littéraire, mettent « le lecteur chrétien en contact direct avec le passé, avec la vie concrète du martyr » (2), et « nous vivons à une époque où il devient nécessaire de donner à ces récits de martyrs un peu plus que l'intérêt

 

1. F[RANZ] C[UMONT], dans la Revue de l'instruction publique en Belgique, 1902, t. XLV, p. 249.

2. [DEGERT], Notes et critiques, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique publié par l'Institut catholique de Toulouse, 1902, juin, p. 196.

 

VIII

 

d'une curiosité rapidement satisfaite. Il faut apprendre à les méditer. Nous en tirerons d'excellentes leçons. Plaise à Dieu que nous ne soyons pas obligés, beaucoup plus vite qu'on ne le croit, à les mettre à notre tour en pratique (1) ». Les âmes croyantes et les esprits distingués se rencontrent de nos jours dans leur goût très vif pour ces naïfs récits de la vénérable antiquité, et l'on a eu raison de dire que ces textes sans apprêt feront « plus pour l'édification des fidèles, plus aussi pour le rapprochement des adversaires du christianisme, que toutes les sornettes que d'aucuns croient nécessaires de débiter pour rendre la religion chrétienne attrayante (2) ». Le christianisme n'est ni un poème, ni un théorème ; il peut l'êtres au regard de certains esprits, mais en lui-même il est une vérité et il n'a besoin que de vérité. A eux seuls, les textes historiques qui nous rapportent le passé de l'Église chrétienne, et, parmi ces textes, les actes des martyrs « fournissent la plus attachante, édifiante et doctrinale des lectures. Quel catéchisme impressionnera jamais un enfant comme la lecture de la passion de sainte Perpétue (3) » ? A la, suite de ces textes, mais non pas sur le même plan, nous avons donné des récits antiques dans lesquels la critique n'est pas encore parvenue à distinguer ce qui appartient à l'épisode historique et au document primitif. On nous en a blâmé, requérant de notre part « un peu plus de sévérité, moins de tendresse pour

 

1. H. B[ROUSSOLLES], dans la Semaine religieuse de Paris, février 1902.

2. J. S[ÉRET], dans la Revue bibliographique belge, 1902, t. XIV, p. 192.

3. H. BRÉMOND, Remarques sur l'éducation du sens religieux, dans les Etudes, 1902, t. XXXIX, p. 627, note 1.

 

Haut du document

 

des apocryphes et des niaiseries (1)», Si niaiseries il y a. Pour nous, ces légendes n'ont rien qui nous répugne. Ce furent les romans de l'époque où ils parurent (2) ; qu'on relise la légende de sainte Thècle (3), celle de saint Théodote le cabaretier (4), et que l'on compare ces charmants récits si alertes, si nets, avec les ouvrages, même excellents, de l'antiquité classique ; la comparaison pourra se soutenir. Ces petits romans chrétiens ont d'ailleurs satisfait nos pères, qui y trouvaient apparemment ce qu'ils y cherchaient ; ils voulaient être touchés, émus, intéressés, ils l'étaient ; maintenant et depuis longtemps, on veut être empoigné, c'est le mot, violent et dur comme la chose. Ne nous défendons pas trop d'apprécier la délicatesse du coeur, ou, à son défaut, celle même de l'esprit. Sachons porter intérêt à d'honnêtes gens, à des natures non gâtées, vouons-les sentir, écoutons-les quelquefois parler.

Mieux vaudrait ne jamais entendre, à l'égard des générations qui nous ont précédés, ces anathèmes virulents, ces paroles de dédain qui ne sont nulle part à leur place. Le propre de l'intelligence est de comprendre et d'apprécier, même ce qu'on ne fait pas ; le propre de la charité est d'être patiente, indulgente, surtout pour ce qu'on ne consentirait pas à faire. On peut concevoir le beau sous un aspect que l'on juge plus conforme à l'essence de la beauté, mais il faut bien se garder de proscrire les aspects

 

1. M. D., dans la Revue critique, 9 juin 1902:

2. TERTULLIEN (de Baptismo, C. XVII) nous apprend qu'un prêtre d'Asie avait composé un récit de ce genre sur sainte Thècle et saint Paul; le fait est rappelé par S. JÉROME (de Scriptoribus ecclesiasticis, C. VII).

3. Tome I, p. 164 sq.

4. Tome II, p. vin sq. ; cf. H. Delehaye, dans Analecta Bollandiana, 1903, t. XXII, p. 319-329

 

X

 

différents qui ont, en d'autres temps, agréé à d'autres esprits. Il est assez plaisant, d'ailleurs, de songer que ce qui nous paraît être le dernier mot du bon goût ira rejoindre à son rang les conceptions démodées qui nous

semblent intolérables. En pareille matière, la discussion avance peu les choses, et nous ne nous y prêterons pas. On ne peut songer à convaincre tout le monde, et ce serait faire peine à plusieurs que de ne répondre qu'à quelques-uns. Selon la belle parole de l'Écriture, « Dieu n'est pas dans la tourmente », évitons-la donc, car il est rare que dans le trouble on découvre la vérité, et c'est elle seule qui est digne de notre effort et de notre culte. Les discussions ont empêché plus de bien qu'elles n'en ont procuré ; loin de se contredire et de se diviser, que les hommes de bonne volonté choisissent les questions sur lesquelles ils s'entendent nécessairement, remettant à plus tard toutes les autres, car l'union c'est la force. Sans doute le sentiment qui inspire les contradicteurs est souvent infiniment respectable et touchant. Leurs colères sont faites d'une naïveté, d'une loyauté exquises, mais que ces bonnes âmes apprennent à se contenir. La modération est plus féconde que les ressentiments. Laissons à nos maîtres dans la foi, à l'Église, le soin de connaître et d'apprécier; ne nous érigeons jamais en inquisiteurs surnuméraires. Il est des terrains sur lesquels l'action de tous les gens de bien peut être commune, qu'elle le soit donc.

Je poursuis ce recueil non sans satisfaction, en voyant qu'il obtient le suffrage des âmes religieuses et des esprits distingués qui, après avoir été mes maîtres, veulent bien me permettre de les compter au nombre de mes amis. Le suffrage des membres de l'illustre Compagnie

 

XI

 

de Jésus est, pour ceux qui entrent dans la vie littéraire, un brevet tout à la fois d'orthodoxie et de goût. On pourrait n'en pas rechercher d'autre. J'ai hâte d'arriver à l'époque où les héros de ce livre seront « ses martyrs ». Peut-être le rapprochement de leurs actes, depuis les lettres de Charles Spinola jusqu'à celles de Pierre Olivain, sera-t-il à quelques-uns une chose toute nouvelle. Dieu veuille que ces martyrs modernes leur inspirent le respect qu'ils accordent aux martyrs de la lointaine histoire et qu'ils comprennent alors ce quelque chose d'à part et de profond, le don d'attrait et d'émotion qu'a pour nous la parole de ceux qui nous ont formé. De raison, je ne leur en donnerai pas d'autre que celle-ci : il faut avoir grandement égard à la tendresse humaine et ne point s'attaquer à ceux qui se sont fait beaucoup aimer. Parcendum est maxime caritati hominum, ne temere in eos dicas qui diliguntur (1).

Je dois m'acquitter d'une autre dette de reconnaissance. La préparation des trois premiers volumes de ce recueil m'a imposé l'étude quotidienne des écrits de trois hommes qui ne me laissaient guère plus ni mieux à faire que de reproduire sous une forme didactique les observations semées par eux avec profusion dans un grand nombre d'écrits. Je leur dois de vifs plaisirs d'esprit et mieux que cela, un respect plus scientifique de la religion chrétienne dont ils m'ont souvent fait voir la vérité certifiée par des faits positifs. Au moment d'aborder des temps sur lesquels ne s'est guère tournée leur attention, au moment donc de me séparer — pour cette étude du moins — de mes guides, je crois devoir à chacun d'eux

 

1. CICÉRON, de Oratore, II, 58.

 

XII

 

quelques mots plus particuliers, car il fait toujours bon connaître ceux qui nous apprennent à aimer. Je rappellerai donc rapidement le souvenir de Dom Thierry Ruinart, de Edmond, Le Blant et de Jean-Baptiste de Rossi.

 

Dom THIERRY RUINART, O. S. B.

 

L'antiquité n'a pas eu le privilège des étroites amitiés, encore que les exemples qu'elle en offre comptent entre les plus illustres. Parmi les modernes et depuis le christianisme on a vu des affections non moins ardentes et souvent plus pures donner naissance à ouvrages tels que ceux dont les Bénédictins de Saint-Maur ont enrichi la science. La communauté de goûts et de vie, ainsi que ce quelque chose de complet qui marque les écrits auxquels plusieurs savants ont apporté le concours de leurs connaissances et de leur habileté, ont donné à Dom Thierry Ruinart un rang particulier parmi ses confrères et devant la postérité. Son souvenir, plus encore que son nom, est attaché pour toujours à la grande mémoire de Dom Mabillon, dont il fut le collaborateur, l'ami et souvent le consolateur.

Dom Ruinart naquit à Reims en 1657 ; il fit son éducation au collège des Bons-Enfants, où Mabillon avait passé avant lui, et fut reçu maître ès arts en 1674 ; il entra au noviciat des Bénédictins de Saint-Remi le 2 octobre de la même année, et fit profession à Saint-Faron de Meaux le 19 octobre 1675. Il ne fit que traverser quelques monastères de l'Ordre, afin d'y pratiquer les exercices imposés aux jeunes religieux, et fut envoyé à

 

XIII

 

Paris, en 1682, à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, pour y travailler sous la conduite du Père Mabillon. J'ai eu le bonheur, écrivait-il plus tard, d'avoir esté élevé dès ma jeunesse auprès de ce saint religieux et d'avoir esté prez de vint-six ans le témoin de toutes ses actions. » Ils ne devaient guère être séparés que pendant les longs voyages scientifiques du Père Mabillon, en Allemagne (1683) et en Italie (1685) ; au contraire, ils firent ensemble les voyages d'Alsace et de Lorraine (1696), de Tours et Angers (1698) de Clairvaux (1701). Pendant les séjours à Saint-Germain-des-Prés, ni le maître ni le disciple ne se relâchaient jamais de la pratique des observances monastiques. Le goût et le sens de la vie ascétique étaient aussi profonds chez tous deux que le goût et le sens de la vérité historique, et on s'explique aisément comment l'esprit critique le plus rigide est le compagnon ordinaire d'une pratique exacte des vertus religieuses ; l'habitude de la sincérité dirige le religieux et le savant.

Livré absolument à son œuvre et absorbé exclusive-ment par elle, le Père Ruinart envisageait les distractions honnêtes comme un temps dérobé à ses travaux, et il s'était imposé de ne voir et de n'apprendre que ce qui pouvait servir à sa formation. Il dut guider à Paris et aux environs un religieux italien que le Père Mabillon lui adressa au cours de son voyage à Rome ; après s'en être acquitté, il écrivait, le ler avril 1686: « Je menay jeudi dernier votre religieux italien à Saint-Denys. Il est 'allé à Versailles ; il n'a pas besoin de conducteur pour lui faire voir Paris ; il en a plus veu luy en un seul jour que je n'en verray peut-être jamais. » Dom Ruinart habitait Paris depuis près de quatre ans et il avait vingt-neuf ans

 

XV

 

lorsqu'il traçait ce pronostic que la suite de sa vie ne démentit pas.

Elle était, jugeait-il, assez remplie par les grandes préoccupations qu'il avait tournées vers les textes antiques dont il voulait ressaisir les traces parmi les compositions innombrables qui avaient comme submergé la véritable antiquité sous l'énorme bagage des légendes du moyen âge. Une part considérable de son oeuvre, celle qui a rendu son nom presque populaire parmi les érudits, c'est le recueil des Actes des premiers martyrs authentiques et choisis, qui parut pour la première fois en 1689, à Paris, et fut réédité plusieurs fois depuis lors. Quelques années plus tard, en 1694, il donna l'Histoire de la persécution des Vandales, de l'évêque Victor de Vite. Aujourd'hui que la gloire a consacré les noms de Mabillon et de Ruinart, on conçoit difficilement l'opposition qui accueillit des tentatives dont la loyauté nous paraît incontestable. Les services rendus à l'Église par cette manière ferme et prudente d'en écrire l'histoire invitent à juger avec trop de sévérité peut-être les esprits mesquins qui soulevèrent contre les deux religieux d'ardentes contradictions. L'étroite union qui faisait des joies et des ennuis de l'un les joies et les ennuis de l'autre ne man-qua pas d'identifier Mabillon et Ruinart lorsqu'il s'agit de défendre leur méthode historique et la réputation d'orthodoxie du monastère de Saint-Germain-des-Prés. Les attaques dont leurs écrits étaient le prétexte s'adressaient d'ailleurs bien plus peut-être à cette maison, qui, par leur opiniâtre labeur, allait devenir la capitale intellectuelle de l'Ordre bénédictin, qu'à la personne même des deux religieux. Plusieurs, en effet, s'alarmaient de voir tant de pénétration unie à tant d'obstination dans

 

XV

 

l'étude et pressentaient que d'antiques maisons monastiques, quoique honnêtement pourvues d'hommes, de livres et de bien, ne pourraient manquer d'être éclipsées par ces hommes jeunes encore qui disposaient des richesses de la bibliothèque d'une grande capitale, de celle du chancelier Séguier, de la compagnie et des conseils des esprits distingués en tous genres dont l'attention, commençant à se tourner vers les Bénédictins studieux de Saint-Germain-des-Prés, aurait prouvé qu'ils prenaient volontiers pour eux le mot d'un poète :

 

J'aime mieux…………….

Un grand nom qui paraît qu'un vieux nom qui s'éteint.

 

C'étaient en effet, alors, les débuts de cette glorieuse période qui, de Dom Ménard à Dom Poirier, devait répandre sur le monastère fondé par des rois un lustre moins extérieur, et lui mériter une estime qui a triomphé de l'indifférence des uns et de l'ingratitude des autres.

Il fallait quelque intrépidité alors pour aborder la solution critique de certains points d'histoire sur lesquels les hardiesses peu fondées des réformés avaient excité la vigilance un peu ombrageuse des esprits orthodoxes. Le savant ami des Pères Mabillon et Ruinart, le Père Jean Bona, prenait l'alarme comme bien d'autres et adressait au Père Ruinart des objurgations qu'il n'y a pas lieu de rappeler plus longuement. Dans ces petits démêlés, les deux religieux de Saint-Germain ne cessèrent jamais de se dépenser l'un pour l'autre, car ils avaient si bien confondu leurs pensées, leurs desseins et leurs vies, que l'on ne pouvait distinguer ce qui touche l'un d'eux sans que l'autre y fût intéressé. Leurs épreuves comme leurs récompenses étaient communes, et ce serait mal entendre

 

XVI

 

leurs âmes que de faire l'histoire de l'une sans l'interrompre de temps en temps par l'histoire de l'autre. De même qu'ils vécurent l'un en l'autre, de même faut-il rapporter ici, non les épreuves de Ruinart, elles lui étaient peu de chose, mais les épreuves de Mabillon, que Ruinart portait tout entières.

Une discussion à la fois religieuse et historique était venue arrêter Mabillon au milieu de ses travaux les plus importants, et lui susciter de violentes attaques de la part même des membres de la corporation dont il était la gloire et le flambeau. Cette querelle, par la raison qu'elle se renferma dans le sein de la famille bénédictine, ne fit pas autant de bruit dans le monde lettré que celle qui fut soutenue tour à tour au sujet de l'auteur de l’Imitation de Jésus-Christ ou du traité des Études monastiques, objet de la célèbre controverse excitée par le réformateur de la Trappe. Mais elle n'en causa pas moins d'amers déplaisirs à l'illustre auteur des Acta sanctorum, en ce qu'elle eut momentanément pour conséquence de le représenter, aux yeux de tous ses confrères, comme un prévaricateur qui avait porté atteinte aux titres les plus glorieux des enfants de saint Benoit, en retranchant un certain nombre de saints du catalogue de l'ordre, et en écrivant la préface du ive siècle bénédictin. Accusé par les Pères Bastide, Mège et Gerberet, d'avoir énoncé des faits aussi contraires à l'édification des religieux qu'à la vérité historique, Mabillon, comme l'atteste le procès-verbal du chapitre général de Fleury-sur-Loire, fut mis en demeure de répondre aux attaques dirigées contre son honneur et sa sincérité (1).

 

1. A. DANTIER, Premier rapport sur la mission qu'il a été chargé de remplir en Suisse, en Allemagne et en Belgique, dans Archet. des missions scientif., t. VI (1857), p. 248.

 

XVII

 

Voici cette réponse :

«Je ne suis pas surpris que l'on écrive contre moy; mais si l'on fait réflexion sur la manière peu régulière et charitable que le R. P. [Bastide] observe dans son dernier écrit, je croy que les personnes équitables tomberont d'accord que j'ay quelque sujet de me plaindre.

Je sçais que c'est le sort de tous ceux qui donnent quelque chose au public, et principalement de ceux qui traitent de l'histoire, d'estre exposez à la censure des hommes, et de s'attirer la passion de beaucoup de gens. C'est pourquoi un grand évêque disoit autrefois avec raison, qu'il n'est pas fort avantageux à un ecclésiastique d'écrire l'histoire, d'autant que cette entreprise fait des jaloux, demande un grand travail, et se termine enfin à l'aversion que plusieurs conçoivent d'un auteur qu'ils croient ne leur estre pas favorable. Scriptio historiæ videtur ordine a nostro mullum abhorrere : cujus inchoatio invidia, continuatio labor, finis est odium. (Sidon., lib. II, épist. 22.)

En effet, quelque parti que l'on prenne, et quelques mesures que l'on garde dans ce dessein, il est impossible de contenter tout le monde. Car si l'on reçoit tout sans discussion, on passe dans l'esprit des personnes judicieuses pour ridicule ; si l'on apporte de l'exactitude et du discernement, on passe chez les autres pour téméraire et présomptueux : Si quid simpliciter edamlis, insani si quid exacte, vocamur præsumptuosi. (Sidon., lib. II, epist. 22.)

De ces deux partis, j'ay choisi le second, comme estant

 

XVII

le plus conforme à l'amour de la vérité, que doit avoir un chrétien, un religieux et un prestre, comme le plus avantageux à l'honneur de l'ordre, et enfin comme estant absolument nécessaire dans un siècle aussi éclairé que le nostre, auquel il n'est plus permis d'écrire des fables, ni de rien avancer sans de bonnes preuves.

J'ai néanmoins tasché de garder toute la modération possible ; et lorsqu'il s'agissoit de l'intérest de l'ordre, j'ay toujours penché plutost du costé de l'indulgence que de la sévérité. Mais enfin quelques mesures que j'aye gardées, je n'ay pas laissé d'essuyer beaucoup de contradictions. J'ay tasché de les surmonter par le silence et par la patience ; mais mon silence n'est pas devenu moins insupportable que mes discours, et l'on m'oblige enfin à me défendre ou à me rétracter.

Je pourrois dire pour ma justification que je n'ay rien avancé dans mes préfaces qui n'ait esté vû, examiné et approuvé de ceux à qui les supérieurs majeurs ont trouvé bon de les faire voir avant que de les imprimer ; mais il n'est pas juste que, pour me mettre à couvert, je mette mes supérieurs en jeu : et j'aime mieux que tout tombe sur moy que d'exposer leur autorité à la censure. Il suffit qu'on leur reproche qu'ils entretiennent une personne aux dépens de la congrégation pour écrire contre l'ordre : et il est nécessaire que je me justifie, aussi bien qu'eux, de cette accusation. Je puis dire même qu'il est nécessaire que j'écrive pour le bien commun des personnes de lettres, d'autant que si les principes que veut établir le R. P. subsistent une fois, il est impossible qu'une personne qui ait tant soit peu de lumière et de discernement se puisse réduire à écrire exactement des choses de l'ordre, à moins qu'on ne veuille

 

XIX

 

renoncer à la sincérité, à la bonne foy et à l'honneur.

Voilà en partie mes sentiments touchant l'écrit du R. P., je les ay exprimés d'une manière claire et sincère ; et si j'ay respondu avec un peu de force en quelques endroits, la manière exorbitante dont il m'a traité m'y a obligé, contre mon naturel, quoyque j'aye tâché de ne rien dire qui puisse blesser la charité, ni le respect que je dois à mon caractère. J'ai dissimulé beaucoup d'injures dont il me charge avec indignité, et j'ay passé sous silence quantité de suppositions qu'il m'impute, tantost de gaité de coeur, tantost en changeant quelque chose aux passages qu'il rapporte, et le plus souvent en donnant un faux tour et contraire à la vérité que j'avance. Mais j'espère que ceux qui se donneront la peine de lire avec attention ma préface, les pourront aisément découvrir, et porteront un jugement plus équitable de cet ouvrage, que je n'ay entrepris que pour la gloire de nostre saint ordre (1). »

La pensée de la gloire de l'Église et de l'Ordre monastique paraît bien avoir inspiré tous les travaux des deux moines de Saint-Germain-des-Prés. Ils la servaient par ce fait seul qu'ils mettaient la vérité dans une plus vive lumière historique, et l'Église n'a rien à redouter de l'histoire. Aussi fut-ce un « grand service rendu aux études historiques que la publication faite par Ruinart du recueil des Acta sincera et selecta primorum Martyrum. Le renom de prudence et de savoir acquis par le célèbre religieux appela tout d'abord la confiance sur les pièces qu'il avait choisies ; le nombre des éléments d'informations

 

1. A. DANTIER, ibid., p. 358 sq.; pièce n° 32. Réponse de D. Jean Mabillon.

 

XX

 

que nous a transmis l'antiquité s'en accrut dans une large mesure, et, comme l'histoire de l'Église, celle même des temps païens y trouva souvent un secours. Beaucoup de textes reprirent crédit qu'on ne pouvait citer qu'avec réserve. L'esprit critique et le labeur d'un homme avaient suffi à leur rendre tout leur prix. Abordant, sans ménager sa peine, l'immense collection des Bollandistes, celles de Mombritius, de Surius, Ruinart avait jeté la lumière sur ces in-folio que leur masse semblait devoir rendre inabordables. De ce travail et d'une large enquête dans les vieux textes manuscrits, il est sorti un monument désormais devenu classique, et qui, chez nous comme chez nos pères, a mis dans les mains de chacun un instrument de première utilité. Ruinart, on le voit par sa correspondance manuscrite, ne cessa de chercher si son livre pouvait recevoir quelque accroissement utile. Un second volume, dont il parle et dans lequel il voulait donner les documents d'une époque postérieure au triomphe de l'Église, devait comprendre, avec l'ouvrage de l'évêque Victor de Vite sur la persécution des catholiques par les Vandales, une histoire déjà toute préparée de la persécution des Ariens. « Cela n'empesche pas, dit-il, que si on trouvoit quelque pièce mesme des premiers siècles, nous la donnions aussy. « Ce projet n'eut qu'une suite incomplète, et lé récit de Victor de Vite fut seul imprimé . »

Ces travaux, il est à peine besoin de le redire, étaient concertés et préparés en commun, et quoique l'antiquité chrétienne fût moins familière au Père Mabillon que le moyen âge, il ne laissait pas d'y faire preuve de son ordinaire pénétration ; sur ce terrain néanmoins, il semble que le Père Ruinart était plutôt le maître et son confrère illustre

 

XXI

 

le disciple. Ils n'étaient pas gens à s'en troubler, puisque définitivement leur science était en commun.

L'amitié entre deux hommes produit quelquefois des merveilles d'abnégation ; ce n'est pas entre eux l'amour-passion, ni l'amour-goût, mais une sorte d'amour-confiance beaucoup moins violent que l'un et beaucoup plus profond que l'autre, consistant à aimer une personne parce qu'elle est bonne et douce,d'un commerce agréable et sûr, et le sentiment qui naît de là est d'une si grande solidité et d'une si longue suite qu'on peut bien dire de cet amour qu'il est plus fort que la mort. Même en dehors du plaisir que cette amitié procure, on peut le rechercher pour sa vertu propre, car c'est une excellente habitude morale d'avoir auprès de soi quelqu'un que l'on aime plus que soi.

La mort du Père Mabillon sonna le glas du Père Ruinait; à partir du jour où il dut travailler seul, il redoubla, mais, quoi qu'il fît,il avait du froid au cœur. Il dura encore deux années, qu'il remplit à mettre la dernière main aux ouvrages de son maître. Au mois d'août 1709, il fut en Champagne pour ses études ; dès les premiers jours de septembre, il quitta Reims pour rentrer à Paris avec une halte à l'abbaye d'Hautvilliers ; à peine arrivé, il dut prendre le lit, et son mal ne cessa d'empirer. Tout le répit qu'il eut fut employé à la prière et à la préparation à la mort, qui arriva pour lui le 27 septembre de l'année 1709. « Ainsi, écrivait Dom Massuet, termina sa carrière notre savant et pieux confrère, célèbre dans le monde entier par les grands travaux dont il enrichit l'Église, mais surtout digne de mémoire et d'éloge pour sa haute piété, la pureté de ses moeurs, le zèle de sa vie régulière, la candeur de son âme, la politesse de ses

 

XXII

 

manières, la sincérité de sa modestie et tant d'autres vertus chrétiennes et monastiques. Pour tout dire en un mot, il reproduisit en lui l'image fidèle de Mabillon, son maître et son modèle. Comme lui, il se livra avec un zèle infatigable aux plus grandes entreprises littéraires, sans rien négliger des devoirs d'un parfait religieux, qu'il sut remplir, autant qu'il put, au milieu des traverses des voyages et des douleurs de la maladie. »

 

JEAN-BAPTISTE DE ROSSI

 

L'heureuse obligation en laquelle je me suis trouvé d'entretenir un commerce assidu avec ce que Jean-Baptiste de Rossi et Edmond Le Blant  nous ont laissé d'eux-mêmes, l'utilité que j'en ai retirée et l'intérêt que quelques personnes ont paru prendre à l'exposition des principaux résultats de la science qu'ils ont fondée, m'engagent à rendre à cette place un respectueux hommage au caractère et à la science de ces illustres archéologues.

Jean-Baptiste de Rossi naquit à Rome, le 22 février 1822, au sein d'une ancienne famille noble, et fut baptisé le même jour à Sainte-Marie sopra Minerva. On le mit au collège des Jésuites connu sous le nom de Collège Romain, où il s'appliqua à l'étude des lettres avec un succès singulier; cependant il ne laissait pas dès lors, quoiqu'on le tournât uniquement, comme les autres écoliers, vers l'étude du latin et du grec, de donner un pressentiment de ce qu'il serait plus tard. Sa passion pour les monuments de l'antiquité chrétienne fut si précoce que, dès sa onzième année, son père jugea ne pouvoir lui faire de présent plus agréable, à l'occasion de sa fête, que de lui

 

XXIII

 

offrir la Roma sotterranea de Bosio ; mais il ne put donner suite à son dessein, le livre étant alors introuvable à Rome. Le goût de l'archéologie était si ancien chez M. de Rossi, qu'il ne s'en était jamais connu d'autre et avait dirigé toutes ses préoccupations de telle manière que, lorsqu'on questionnait ce grand homme sur le temps où il était devenu archéologue, il répondait : « Je n'en sais rien, cela me prit tout enfant ; c'était une vocation. » Ses maîtres s'étant aperçus de son attrait le fortifièrent de leurs conseils et le guidèrent par leur science. Son maître de grec, le jésuite Gianpietro Secchi, lui insinua d'entreprendre le recueil des épitaphes grecques de Rome, et l'écolier s'y employa aussitôt. Or il arriva que, le savant Marini en ayant fait déposer une dans la Galleria delle Iscrizioni, Rossi s'appliquait un jour à la transcrire lorsqu'il fut surpris par le cardinal bibliothécaire Angelo Maï. Étonné de rencontrer un épigraphiste de quatorze ans, il lui demanda : « Que fais-tu là, petit ? — Éminence, je transcris l'inscription grecque. — Et tu la comprends ? — Pas toujours, Éminence. » Le cardinal prit le papier de l'enfant et y écrivit l'épitaphe. « Plus tard, je l'ai bien comprise », disait M. de Rossi. Cependant le cardinal demanda à l'écolier qui il était, et comme il connaissait le père du jeune homme, il le pria de le venir visiter, afin de voir ensemble comment il pourrait s'intéresser au jeune antiquaire. Cette rencontre fortifia encore, si c'était possible, un goût très vif, de sorte que, là où ses compagnons ne cherchaient que distraction, M. de Rossi tirait profit pour ses études. Au cours d'une visite dans les galeries du Vatican, il lui était arrivé un jour de s'attarder à prendre copie d'une inscription lorsque, soudain, on se jette sur lui, on lui arrache des mains

 

XXIV

 

son carnet avec des paroles assez dures. C'était un employé subalterne chargé de veiller à ce que personne ne dérobât au professeur Sarti un seul des textes qu'il se réservait le privilège de donner au public. En 1838, M. de Rossi fit un voyage en Toscane ; la compagnie de ses parents lui fut non moins utile qu'agréable, car il lui arrivait maintes fois d'oublier, au cours de ses études, de boire et de manger. En 1840, le jeune homme entra au collège de la Sapience, où il obtint les mêmes succès qu'il n'avait cessé de remporter pendant son temps d'écolier ; ses études étaient cependant poursuivies sans détriment pour celles de l'archéologie, car depuis deux ans il était auditeur assidu de l'académie d'épigraphie antique, principalement grecque, organisée par le jésuite Bonvicini, et depuis 1841 il accompagna fréquemment l'illustre jésuite Marchi dans ses visites aux catacombes. Le savant religieux et son jeune ami ne se quittaient guère, et on les désignait à Rome sous le nom de : I duo inseparabili. Ce fut le 24 juillet 1842, dans une visite faite avec Marchi à l'église Sainte-Praxède, que Rossi arrêta sa résolution d'être archéologue ; l'année suivante (1843), il était proclamé doctor juris utriusque ad honorem, et il se voua dès ce moment à la réalisation du vaste projet d'un recueil des inscriptions chrétiennes.

A ce propos, M. de Rossi se plaisait à raconter une anecdote intéressante. « Le jour où il sortit de l'université de la Sapience, après avoir terminé ses études et conquis le doctorat in utroque jure, il fut invité à dîner chez le prélat Capalti, qui était déjà un personnage et qui est mort, il y a peu d'années, cardinal et préfet de la Propagande. Le jeune docteur annonçait l'intention de renoncer au barreau et à l'administration pour se

 

XXV

 

consacrer entièrement à l'archéologie. Capalti le chapitra très amicalement, avec beaucoup d'insistance ; il lui ouvrit les plus brillantes perspectives, mais sans le moindre succès ; de Rossi s'obstinait dans sa vocation. Alors le prélat, changeant de note, entreprit de lui faire voir que cette vocation le menait aux abîmes. Vous êtes trop intelligent, lui dit-il, pour ignorer que tous ces vieux monuments qui vous passionnent n'ont d'autre histoire que des légendes. Ici, à Rome, nous mettons à chaque instant le pied sur un souvenir sacré, mais il serait imprudent d'y appuyer trop fort. Ainsi, moi qui vous parle, je suis chanoine de Sainte-Marie-Majeure. En cette qualité je prends part, tous les ans, à la fête de cette église, qui a lieu le 5 août. On lit à matines une singulière légende suivant laquelle la sainte Vierge serait apparue au pape Libère, et lui aurait indiqué l'emplacement de la future basilique, promettant même de la marquer par une chute de neige qui arriverait le lendemain et se maintiendrait à l'endroit voulu. Cette légende débute, dans les livres d'office, par les mots : Nonis Augusti, quo tempore in Urbe maximi calores esse solent (1). Nous la faisons lire au  choeur et l'écoutons gravement. Une fois rentrés à la sacristie, il se trouve toujours quelque chanoine pour  dire, en s'épongeant le front : « Dans tout ce que nous venons d'entendre, il n'y a qu'un mot de vrai, mais il est bien vrai : Nonis Augusti, quo tempore in Urbe maximi calores esse solent. » Ainsi, vous le voyez, l'usage maintient une foule de vieux récits auxquels personne

 

1. « Le jour des noues du mois d'août, à l'époque où les chaleurs sont les plus fortes à Rome. »

 

XXVI

 

ne croit (1). Si vous les présentez comme vrais, vous passerez, non pour un sot, car cela n'est pas possible, mais pour un homme dépourvu de probité scientifique. Si vous les écartez, il se trouvera des [gens] (2)             pour crier au scandale et [d'autres] pour les croire ; de là pour vous beaucoup d'ennuis (3). »

Les prévisions du cardinal Capalti devaient se réaliser et attrister la plus grande partie de la vie de J.-B. de Rossi, qui en faisait confidence à un religieux bénédictin : « ... Il me sera impossible, écrit-il le 19 août 1855, d'éviter une perpétuité de chagrin tant que je serai à Rome.

 

 

1. C'est, en effet, l'opinion exprimée dans des documents rédigés par une congrégation romaine instituée en 1741 par le pape Benoît XIV pour préparer une onesta correzione del nostro Breviario, ainsi que disait le pape. Dans la congrégation du 17 mars 1742, on décida que la fête du 5 août ne porterait plus le titre de Sainte-Marie-aux-Neiges ; on dirait, comme dans les anciens calendriers, Dedicatio S. Mariae. La légende était remplacée par un sermon de saint Bernard; voici d'ailleurs les propres paroles de la congrégation sur la légende : Lectiones secundi nocturni, quae hac die usque modo recitatae sunt, immutandas cane existimatur. De ea solemnitate, quae hac die celebratur, eiusque institutionis causa, habentur, ait Baronius in Martyrologio romano, vetera monumenta et mss. Hujusmodi autem monumenta et mss. nec unquam vidimus, nec fortasse unquam videbimus. Mirandum profecto est, ait Baillet, non adhuc tanti miraculi et tain mirabilis historiue auctorem innotuisse ; insuper quod tam novum tamque stupendum prodigium spatio annorum ferc mille et amplius profundo sepultum silentio jacuerit, nec unquam inveniri potuerit, praeterquam in breviario et in Catalogo Petri de Natalibus, lib. 7, cap. 21. Ce passage a été publié par Mgr Chaillot dans les Analecta juris pontificii, t. XXIV (1885), p. 915, d'après le dossier original conservé à la bibliothèque Corsini et intitulé : Acta et scripta autographa in sacra congregatione particulari a Benedicto XIV deputata pro reformatione Breviarii romania. 1741, in ires tomos distributa et appendicem. (Biblioth. Corsini, mss. n° 361, 362, 363.)

2. Les termes du cardinal Capalti étaient plus vifs ; je crois suffisant de rétablir la vraie leçon en note : « ... il se trouvera des hypocrites pour crier au scandale et des imbéciles pour les croire... »

3. MGR DUCHESNE, J.-B. de Rossi, dans la Revue de Paris, octobre 1894, p. 720-721.

 

XXVII

 

Si l'amour de ma mère et celui des monuments ne me retenaient pas ici, je n'hésiterais pas un instant à m'expatrier, et probablement la France deviendrait ma patrie élective (1). » Le 26 décembre de l'année suivante, il écrit encore : « Les adversaires ouvrent de temps en temps la bouche ; le mot de mode chez eux, aujourd'hui, n'est pas que M. de Rossi ne fait rien (il fait trop), mais qu'il est l'allié des protestants ! Dans les hautes régions de la hiérarchie ecclésiastique et dans certains cercles, l'on répète, jusqu'à le persuader à ceux qui ignorent l'état des choses, cette accusation, qui semble le palladium de mes adversaires (2)». Ces regrettables cabales, qui se font un jeu d'entraver les débuts de tant d'esprits distingués, et dont Bossuet et Dom Mabillon eurent eux-mêmes à souffrir, car l'accusation d'hérésie n'épargna pas ces grands hommes, devaient se donner longtemps carrière contre J.-B. de Rossi, qui écrit, le 30 juillet 1872 : « Le côté déplorable de cette guerre injuste et mesquine est que, ne pouvant pas m'attaquer sur le terrain de la science, l'on ne cesse depuis dix ans de chercher de m'attirer sur celui de l'orthodoxie, et l'on n'a épargné aucune finesse pour me compromettre avec l'autorité ecclésiastique (3). »

Au milieu de ces intrigues, qui parvinrent à se pousser jusque dans la chambre du Saint-Père, M. de Rossi poursuivait ses fouilles et ses commentaires épigraphiques avec une sérénité qu'on ne pouvait troubler et une ardeur

 

1. J.-B. DE Rossi, Lettre du 19 août 1855 au R. P. D. Guéranger. Cf. A. HOUTIN, la Controverse de l'Apostolicité, in-8°, 1901, p. 46, note 2.

2. Lettre du 26 décembre 1856 au même.

3. Lettre du 30 juillet 1872 au même.

 

XXVIII

 

qu'on ne pouvait ralentir. Je n'ai pas à rappeler ici son oeuvre entière, ni à en signaler les graves conséquences au point de vue des sciences, peu habituées jusqu'alors à tenir compte des données archéologiques; mais simplement son rôle d'initiateur d'un groupe scientifique que lui-même se plaisait à désigner du nom de collegium cultorum martyrum. Le principal écrit consacré par M. de Rossi à ses chers martyrs romains fut La Roma sotterranea cristiana, dont le premier volume parut en 1864. La bienveillance que le pape Pie IX témoignait à M. de Rossi et l'intérêt particulier qu'il portait à ses découvertes firent souhaiter au savant que le Saint-Père agréât la dédicace d'un ouvrage préparé à l'honneur du Siège de Rome. Les oppositions qui s'efforçaient, quoique vainement, d'entraver la marche du savant furent cette fois sans succès. A la demande instante présentée par M. de Rossi au Saint-Père de donner son imprimatur à l'ouvrage sous cette forme : Pubblicata per ordine di Sua Santità, le pape répondit : Non Io permette solamente, ma Io esigo, carissimo de Rossi ; aussi, lorsqu'il vit la belle dédicace du livre qui rapprochait le nom de Pie IX du nom de Damase : « Si je suis un autre Damase, dit-il, c'est que j'ai trouvé un autre Jérôme. J'accepte. » L'oeuvre martyrologique de J.-B. de Rossi n'est tellement neuve et solide que parce qu'elle embrasse tous les aspects de la question et tous les textes et les monuments qui s'y rapportent. Les anciens Itinéraires des vue et vire siècles qui conduisaient les étrangers aux principaux lieux de pèlerinage dans Rome, les Actes des martyrs, les compilations du martyrologe, les collections ou sylloges d'inscriptions, mettaient entre ses mains tous les documents écrits dont la connaissance pouvait lui révéler autour de quels

 

XXIX

 

centres plus anciens ou plus illustres — nuclei — les constructions souterraines s'étaient développées. Guidé par ses études approfondies, il découvrit successivement, dans la catacombe de Saint-Calliste, la chambre sépulcrale de sainte Cécile, celle du pape martyr saint Sixte et de ses collègues du ne siècle, celle du pape saint Corneille, celle du pape saint Eusèbe, probablement celle du pape saint Miltiade. Malgré la gravité des conclusions qu'il tirait de ses découvertes pour la confirmation ou le redressement des sciences ecclésiastiques, M. de Rossi s'abstenait avec soin d'entamer aucune discussion, il s'interdisait même de signaler lui-même les aspects devenus inexacts dans l'enseignement, afin de pousser sa pointe plus avant grâce à ces ménagements, qui lui permettraient d'étendre ses découvertes, de fortifier ses démonstrations, de préparer l'histoire future, qu'il se résignait à voir retarder un peu plus dans l'espérance de contribuer à la faire plus assurée. Aussi était-ce presque sans son aveu, mais non à son insu, que ses travaux avaient créé, selon le mot de M. le cardinal Pie, un « lieu théologique ». Rien n'était, en effet, moins conforme à la sérénité de son esprit et à la politesse de ses manières que toute polémique ; il s'était imposé une loi d'admirable probité à l'égard des monuments qu'il interprétait, se faisant scrupule de se tenir à son métier d'archéologue, où il était passé maître, et de ne pas s'avancer sur le terrain de la démonstration théologique, qui lui était moins familier. « L'apologétique, disait-il volontiers, n'a pas de place ici : les faits doivent parler seuls. » Un petit nombre d'esprits, cependant, aurait pu être comparé au sien pour l'heureuse fertilité de l'imagination scientifique, car il possédait à un degré éminent le don de pressentir les

 

XXX

 

conclusions d'une étude avant même qu'il l'eût entreprise. L'exposition des règles à suivre pour la détermination chronologique des inscriptions non datées et les fouilles entreprises pour la découverte du cimetière de Calliste le montrèrent éclairé de la prophétique lueur de l'idée a priori (1).

A mesure que s'accumulaient les oeuvres, la réputation de M. de Rossi allait grandissant dans toute l'Europe. Sa compétence et son caractère lui avaient mérité une autorité incontestée, principalement en France et en Allemagne, où d'illustres amitiés, celles de savants comme Guillaume Henzen, Théodore Mommsen, Edmond Le Blant, Mgr Duchesne, le dédommageaient de l'indifférence persistante d'un grand nombre de ses compatriotes, exclusivement attentifs aux ouvrages de raisonnement. Parmi ceux-ci cependant, quelques esprits solides et quelques coeurs dévoués s'étaient groupés autour du maître, dont ils secondaient les recherches et partageaient les travaux ; je ne puis nommer les vivants, mais c'est rappeler la mémoire de tous que d'aviver le souvenir de l'amitié qui unit J.-B. de Rossi au P. Bruzza. Les Romains s'étaient si bien habitués à ne plus voir ces savants séparés l'un de l'autre, qu'ils disaient finement, en parlant des deux amis : De Rossi et Bruzza sono consustanziale.

Cependant la vieillesse était, venue, glorieuse, heureuse, pacifiée. La maladie qui le terrassa plusieurs fois ne put abattre l'intelligence toujours active, lucide, très attentive à suivre le mouvement de la science qu'il avait fondée. La mort de son neveu, dont il avait formé l'esprit

 

1. CLAUDE BERNARD, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 45 sq.

 

XXI

 

et en qui il espérait se survivre, lui causa un mortel chagrin; néanmoins il continuait de prodiguer sa science et sa personne, aimant à s'entourer de jeunes gens, les encourageant, les écoutant comme il savait écouter, les réconfortant parmi leurs déboires en leur rappelant qu'on ferait « une longue histoire des vérités qui ont été mal reçues chez les hommes, et des mauvais traitements essuyés par les introducteurs de ces malheureuses étrangères (1) ». Il s'éteignit dans le palais de Castel Gandolfo, chez le pape, dont il était l'hôte, le 20 de septembre 1894. Sa fin fut, comme sa vieillesse, sereine et souriante. Il mourut entouré de ceux que Dieu lui avait laissés entre tous ceux qu'il avait aimés, et, sauf le sentiment de leur tristesse, n'emportant de ce monde ni doutes, ni craintes, ni regrets. Sa belle âme semblait habiter déjà par le coeur le lieu des espérances chrétiennes, il a dû y pénétrer sans surprise et comme dans un lieu familier.

 

EDMOND LE BLANT

 

Edmond-Frédéric Le Blant était né à Paris, le 12 août 1818. Ses études furent conduites avec le même esprit consciencieux qui caractérisait toutes ses démarches. Élève du lycée Charlemagne, il obtint, sinon les grands succès, du moins, ce qui vaut mieux peut-être, parce qu'on y peut voir la promesse d'un esprit plus étendu qu'éclatant, il obtint, dis-je, les principaux accessits.

 

1. FONTENELLE, Eloge du P. Malebranche.

 

XXXII

 

Son sentiment très vif de la beauté épuré par la fréquentation des écrivains classiques, car il n'était guère question alors des monuments, lui fit goûter avec enthousiasme les tentatives de renaissance littéraire auxquelles s'essayait avec quelque fracas l'école romantique. A dix-sept ans il s'essaya à écrire en vers, car à cet âge il est rare que les essais méritent le nom de poésie, et il adressa ses débuts au chef illustre de la nouvelle école. Celui-ci lui répondait, le 2 septembre 1835: « Monsieur, j'arrive de la campagne et je reçois votre charmant envoi. Je vous en remercie sans prendre le temps de débotter. Il va sans dire que ma maison et ma main vous sont ouvertes. — V. Hugo. »

M. Le Blant appartenait par sa naissance à une de ces familles de la bourgeoisie parisienne dans lesquelles une large aisance permet de jouir des plaisirs honnêtes et , délicats que peut offrir une grande capitale. Emmené souvent par ses parents dans leur loge au théâtre des Italiens, le jeune homme y développait son goût naturel pour la musique et l'opéra, auxquels il accordait alors sa prédilection, quoiqu'il prît intérêt au dessin, et s'essayât même à la gravure. Mais ce n'étaient là pour lui que d'aimables divertissements de l'esprit et qui ne causaient aucun préjudice à de plus graves études. En 1840, il obtint le degré de licencié en droit et il tint longtemps à honneur de porter son titre d' « avocat à la cour d'appel de Paris », bien qu'il n'en ait jamais exercé les fonctions. Des relations de famille le tournèrent du côté de l'administration des finances; il s'y lia avec Albert Jacquemart, son futur collaborateur dans un travail important sur la porcelaine. Dès cette époque, il prenait un goût très vit à réunir chez lui les éléments d'une collection alors un

 

XXXIII

 

peu disparate, mais qui avec le temps forma un cabinet intéressant; cependant il n'était rien de plus qu'un amateur ; l'antiquité lui était une récréation agréable plus qu'une préoccupation studieuse. Un voyage qu'il fit à Rome en 1837 et une visite au musée Kircher déterminèrent la direction intellectuelle de toute sa vie. Il était venu chercher à Rome l'apaisement à une récente douleur ; la Providence lui fit rencontrer le chevalier de Rossi, qui s'ingénia à transformer une distraction en une passion durable et féconde. « La France, lui disait-il, est riche en monuments ; pourquoi ne feriez-vous pas là-bas ce que je veux faire à Rome ? »

Rentré à Paris, M. Le Blant s'occupa à réunir les co-pies anciennes et tout ee qui pouvait éclairer sa recherche des inscriptions de la Gaule pendant les huit premiers siècles de notre ère. Il consacra dix-huit années à la préparation du recueil qu'il en fit et qui lui ouvrit les portes de l'Institut de France. Le commentaire des inscriptions lui avait fait entrevoir quelque chose du nombre et de l'importance des problèmes qui se posent à tout moment dans l'étude de l'antiquité chrétienne. Il s'était essayé à cette critique délicate et sincère en même temps que profondément respectueuse dans un mémoire concernant la reconnaissance des reliques des martyrs et intitulé : La question du vase de sang. Ces quelques pages ouvrirent à nouveau un problème dont la solution officielle semblait devenue peu satisfaisante. Celle que proposait M. Le Blant importe moins que le sentiment qui l'avait guidé dans ses recherches et ses conclusions. « Pour satisfaire à mes scrupules, dit-il, pour répondre aux objections incessantes de la logique intérieure, j'ai voulu aborder la question, la prendre à mon tour en face et tenter de m'éclairer moi-

 

XXXIV

 

même en appelant de tout mon coeur une réfutation décisive. Je défère mon sentiment au jugement de la science ecclésiastique. Omnia autem probate, dit l'Apôtre, quod bonum est tenete. J'ai suivi cet antique précepte et j'ai trouvé légers les arguments dont on s'est tenu satisfait. En essayant de montrer que le vase ne saurait désigner les sépulcres des martyrs,. j'ai mal réussi, peut-être, à retrouver son sens et son usage. De plus habiles chercheront, s'il le faut, le mot d'un obscur problème. Il me suffit d'avoir tenté l'oeuvre et, signalé, comme le disait Fleury, une erreur compromettante pour les saintes pratiques de la religion. Si je m'égare dans la route que Mabillon a victorieusement suivie, je suis prêt, comme il l'était lui-même, à reconnaître et à désavouer mon erreur (1). »

Depuis l'achèvement de son Recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule, M. Le Blant tournait en partie son attention vers les pièces d'une composition tardive dans lesquelles leurs derniers rédacteurs avaient raconté le martyre de personnages célèbres avec des détails qu'il n'est pas aisé de retrouver chez les contemporains des persécutions. Cette littérature, sorte de roman historique dans le genre édifiant, avait joui d'une grande vogue pendant les siècles du moyen âge, d'où son développement extraordinaire et la difficulté de découvrir les sources de plus en plus sincères à mesure qu'elles se rapprochaient des originaux. Car M. Le Blant croyait, semble-t-il, à l'existence de passions originales pour le plus grand nombre de ces documents falsifiés, qui en auraient, selon lui, gardé plus ou moins de traces, et qu'une attention

 

1. E. LE BLANT, La question du vase de sang, in-8°, Paris, 185p, p. 38.

 

XXXV

 

très éveillée et une vaste érudition pouvaient entreprendre de découvrir. Ce principe fut appliqué dans un célèbre mémoire paru en 1882 et intitulé Les Actes des martyrs. Supplément aux « Acta sincera » de Dom Ruinart. Une objection venait aussitôt à l'esprit. Ces Actes primitifs, dont on prétendait ressaisir des traits épars, n'étaient-ils pas des documents ayant trait à un épisode historique sans aucun rapport avec le personnage à qui l'on avait composé une passion ou une vie entière à l'aide de ces documents ? Il n'est pas douteux que certains personnages ont été dédoublés ; les pièces apocryphes calquées sur les pièces authentiques ont donné à tel martyr dont on ne sait que le nom une biographie circonstanciée et complète. J'en vais rapporter un exemple, car c'est le cas pour les Actes de saint Tatien Dulas, dont le rédacteur a suivi le récit des Actes des saints Tarachus, Probus et Andronicus, pièce recommandable qui a inspiré en outre l'auteur des Actes de saint Calliope. Les Actes de Tarachus et de ses compagnons nous apprennent que ce fut en Cilicie, devant le gouverneur Maxime, assisté des agents du tribunal, le centurion Démétrius, le corniculaire Athanase, le commentariensis Pégase que comparurent les martyrs dont il se faisait suivre pendant une tournée judiciaire ; un des interrogatoires eut lieu à Tarse. Le martyr Andronicus est jeté tout sanglant dans un cachot, après avoir été mis à la torture. Défense est faite de lui fournir aucun secours. A l'audience suivante, les plaies étaient guéries ; le juge dit alors : a Mauvais soldats, n'avais-je pas défendu qu'on l'approchât et que l'on pansât ses blessures ? Le commentariensis Pégase proteste que nul n'est entré dans le cachot. Enfin on introduit de force dans la bouche d'un troisième martyr

XXXVI

 

des viandes consacrées aux idoles. Comparons les Actes de Tatien Dulas. Ils rapportent que ce fut en Cilicie, devant le gouverneur Maxime, assisté des agents du tribunal, Démétrius le centurion, Athanase le corniculaire, Pégase le commentariensis, que comparut le martyr dont le gouverneur se faisait suivre pendant une tournée judiciaire. A Tarse eut lieu un interrogatoire suivi de la torture, après laquelle le martyr est mis aù cachot, et défense est faite de lui porter aucun secours. Lorsqu'il reparaît à l'audience suivante, les plaies sont guéries ; le juge, voyant cela, accuse les appariteurs d'avoir donné des soins au prisonnier, mais le commentariensis Pégase proteste que nul n'est entré dans la prison. Enfin, on emploie la violence pour faire pénétrer dans la bouche du martyr les viandes consacrées aux idoles. Si l'on observe que les deux récits sont censés se passer à des époques différentes, on reconnaîtra que, manifestement, l'histoire du martyr Tatien, malgré les traits antiques qu'elle contient, — précisément à cause de ces traits — n'est pas un document altéré, mais un document composé de toutes pièces. Ce qui ne fait aucune difficulté lorsque l'apocryphe peut être rapproché de son modèle, doit en faire une et imposer de surseoir à tout jugement sur le document que nous ne possédons que dans son texte certainement apocryphe et à qui nous ne pouvons faire subir l'épreuve à laquelle celui de Tatien Dulas n'a pas résisté.

D'autres objections furent faites au mémoire de M. Le Riant, qué l'on s'attacha à déprécier un peu plus que de raison, peut-être pour n'avoir pas à en réformer pied à pied les arguments. Il faut reconnaître que la méthode était, sinon nouvelle, du moins pratiquée avec une probité et une étendue d'information remarquables ; elle

 

XXXVII

 

marquait l'apogée de la critique appliquée à un type de recherches et ne laissait que peu de choses à y ajouter.

Depuis la fin de l'année 1882 jusqu'à la fin de l'année 1888, M. Le Blant exerça les fonctions de directeur de l'École française de Rome, au palais Farnèse. Ces années furent marquées par des mémoires importants, des communications à l'Institut, une application soutenue à ses devoirs nouveaux. Les amitiés illustres qu'il avait formées jadis, celles qu'il contracta pendant les six années de sa direction, témoignent de la hauteur de réputation et de talent ainsi que du charme qui s'attachaient à lui. Rentré en France, il poursuivit ses études jusqu'au moment où, se sentant soudain frappé à mort, il employa ses derniers jours à se préparer à une fin que sa vie entière ne lui permettait pas de redouter. Il mourut le 5 juin 1897. Après quelques jours d'atroces douleurs, le calme était revenu ; la fin fut douce comme devait l'être celle de ces vieux chrétiens des temps passés qu'il avait pris pour modèle et si parfaitement imités.

Il ne faut que bien peu de pages pour raconter la vie des savants. Modeste et pure autant qu'utile, elle offre peu d'événements, mais les ouvrages dont elle est remplie sont le récit véritable des labeurs et de l'abnégation de ces solides esprits. Leur intelligence devient le bien commun de la postérité ; ce que nous connaissons le moins, c'est leur vie intime ; il leur suffisait de la vivre, aussi relevée que possible, ils n'ont pas pris souci de nous la conter ; mais à les voir travailler comme ils firent il me vient à l'idée que nous ne sommes pas si vifs ni si chauds qu'eux, et je m'imagine qu'ils devaient avoir l'âme d'une âme au lieu de l'âme d'un corps.

 

Haut du document

 

 

PRÉFACE SUR QUELQUES MARTYRS DONT LES NOMS SONT CONNUS DE DIEU

 

L'histoire de l'expansion géographique du christianisme a été faite plusieurs fois, mais on n'y a pas toujours apporté la liberté d'esprit que tout sujet historique réclame impérieusement (1). Suivant le mot d'un savant illustre, il faut parler de ces choses comme nous ferions si notre livre ne devait être lu que dans deux mille ans d'ici. Je n'aborderai donc cette question que dans son

 

1. Sur cette question on peut consulter : W. SEUFERT, Der Ursprung und die Bedeutung des Apostolates in der christlichen Kirche der ersten 2 Jahrhunderte, eine Kritisch-historische Untersuchung auf Grund der Schriften des Neuen Testaments und der weiteren christliche Literatur (Leiden, 1887, in-8°). P. SCHMIEDEL dans la Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie (1889), t. XXXII, p. 361 sq., et Der Ursprung des Apostolates nach den heiligen Schriften Neuen Testamentes, dans Theolog. Stud. Krit. (1889), t. LXII, p. 257-331. L. DUCHESNE, les origines chrétiennes, leçons d'histoire ecclésiastique (Paris, s. d., lith.). P. BATIFFOL, l'Eglise naissante, § 2, l'extension géographique de l'Eglise, dans la Revue biblique (1895), t. IV, n° 2, p. 137-159, et la bibliographie donnée p. 159. Il va sans dire que la remarque du texte ne s'applique pas à ces ouvrages. Nous n'écrivons pas une notice sur le développement du christianisme pendant les trois premiers siècles; aussi ne citerons-nous pas autrement que pour mémoire un récent travail sur lequel nous aurons l'occasion de revenir dans le Dictionnaire d'archéologie et de liturgie de Dom Cabrol, et dont il suffira de donner ici le titre : A. Harnack, Die Mission und Ausbreitung des Christentums in den ersten drei Jahrhunderten, in-8°, Leipzig, 1902.

 

XL

 

rapport avec le martyrologe ignoré qu'elle recèle, sans m'occuper des conséquences que les écoles théologiques peuvent tirer du fait historique en faveur de la vérité religieuse.

Parti de Jérusalem vers le milieu du ter siècle, le christianisme a touché toutes les provinces de l'Empire avant la chute de celui-ci, mais à des époques très différentes les unes des autres. Plusieurs régions situées au delà des frontières romaines ont été atteintes, traversées peut-être, par les missionnaires, quoique dans un grand nombre de cas on ne puisse que soupçonner ou contrôler leur passage, sans ajouter foi au détail de leurs actions. Ces missions lointaines n'ont, du reste, dans l'ensemble de l'oeuvre d'évangélisation, qu'un caractère épisodique. Ce sont des mouvements excentriques dont les attaches stratégiques et les bases secondaires d'opérations nous échappent complètement. Comparés à la conduite des grandes masses apostoliques opérant sur divers points du monde romain avec leur appareil de prudence et de force, ou bien encore, comparés à ces camps retranchés, — dont les Églises gauloises de Lyon-Vienne et d'Autun au IIe siècle nous offrent les parfaits modèles, — les explorateurs apostoliques de la Perse, de l'Inde, de la Scythie, ressemblent à ces cavaliers d'élite qui poussent leur raid si avant qu'on ne les revoit jamais.

Toutes les grandes missions chrétiennes primitives se dirigèrent vers l'Ouest. Au IVe siècle et pendant les siècles suivants, quelques missions envoyées par l'Église de Rome, ou dirigées d'après sa méthode, opèrent en Germanie, en Islande, dans l'Afrique équatoriale et l'Asie propre. Il semble même que des évangélistes abordèrent

 

XLI

 

en Amérique (1) ; c'étaient, pense-t-on, des moines celtes.

Un fait pourra surprendre qui s'explique sans peine cependant. Il ne reste aucune trace certaine de l'activité des apôtres, exception faite de Pierre, Paul et Jean. Est-ce à dire que la volumineuse littérature des periodoi ne contienne rien de vrai et que lès autres apôtres n'aient rien fait? Assurément non ; mais de ce qu'ils ont fait, nous ne savons rien. Il semble qu'il faille apprécier leur œuvre d'après celle d'un illustre missionnaire, saint François Xavier. De ses travaux immenses, — et ils sont assurés, — des voyages qu'il a faits, des églises qu'il a fondées, il n'est resté, en bien des lieux, qu'un vague souvenir. Nous ne saurions donc nous montrer surpris si les courses des apôtres ont laissé moins de traces encore.

Les volumes précédents ayant dû se borner aux seuls Actes des martyrs, je chercherai à compléter dans cette notice ce qui a paru, au gré de plusieurs, réduire à l'excès un sujet fort étendu. Le résultat de cette recherche sera d'ajouter un grand nombre de martyrs à ceux dont les Actes paraissent dignes d'être tenus pour certains ; néanmoins, parmi les événements si troublés de l'histoire

 

1. LUKA JELIC, l'Évangélisation en Amérique avant Christophe Colomb, dans Congrès des savants catholiques, 1891, t. V, p. 170-184 ; G. GRAVIER, Découverte de l'Amérique par les Normands, au Xe siècle, in-8°, Paris, 1874; E. BEAUVOIS, Découverte des Scandinaves en Amérique du Xe au XIIIe siècle, fragments de Sagas islandaises, traduits pour la première fois en français, in-8°, Paris, 1860 ; Le même, la Découverte du Nouveau-Monde par les Islandais et les premières traces du christianisme en Amérique avant l'an 1000, dans Congr. intern. Améric., 1875, et in-8°, Nancy,1875. Cf. H. GAIDOZ, dans Revue celtique, 1876, t. III, p. 101-105; G. MOEBIUS, de Oracul. ethnic., 2° édit., ace. dissert. an Evangelium ab apostalis etiam Americanis fuerit annuntiatum, in-4°, Lipsiae, 1660 ; A. L. FROTINGHAM, jr.. The existence of America known early in the Christian era, dans Alnerican Journal of Archeology, 1888, t. IV, p. 456; Cf. MARTIN, dans Journal asiatique, 1888, p. 455.

 

XLII

 

religieuse, il faudra continuer à soupçonner, sans atteindre une plus grande précision, la présence d'une multitude de saints inconnus, de ceux que les vieux martyrologes désignaient d'un mot plein de charme : Les saints martyrs dont les noms sont connus de Dieu.

Leur nombre fut considérable, et la thèse célèbre de Dodwell: Sur le petit nombre des martyrs, n'a aucun fondement dans les faits (1). La réfutation qu'en fit Dom Ruinart subsiste presque dans son entier (2) ; elle demeura d'ailleurs sans réplique 3). Tillemont s'était associé au Bénédictin de Saint-Germain-des-Prés (4), et de nos jours cette opinion, remise en honneur par un historien plus passionné que judicieux (5), a été contredite par MM. Aubé (6), Renan (7) et Paul Allard (8).

 

I. — Angleterre.

 

Sous le pontificat du pape Éleuthère (171-185), aurait eu lieu l'évangélisation de l'île de Bretagne. On lit en effet

 

1. H. DODWELL, Dissertationes Cyprianicae. De paucitate martyrum (Oxonii, 1684).

2. T. RUINART, Acta sincera, praefatio, § 2, 3 (Parisis, 1689, in-4°).

3. Journal des Savants (1710), p. 129.

4. TILLEMONT, Mém. hist. eccl. (Bruxelles, 1732, in-4°), t. IV : Valérien, art. 3, p. 4, col. I ; t, II, p. 260, c. s. « Dodouel fécond en conjectures peu solides. »

5. E. HAVET, le Christianisme et ses origines, t. IV (1884).

6. B. AUBÉ, Histoire des persécutions de l'Eglise jusqu'à la fin des Antonins, où cette opinion est soutenue; par contre, elle paraît abandonnée dans les Chrétiens dans l'Empire romain de la fin des Antonins au milieu du IIIe siècle.

7. E. RENAN, dans le Journal des Savants, 1874, p. 697.

8. P. ALLARD, Histoire des persécutions (Paris, 1885, in-8°), t. I, préf., p. VI-VIII.

 

XLIII

 

dans le Liber Pontificalis la mention suivante: « [Éleuthère] reçut un message du roi breton Lucius lui demandant de devenir chrétien par son moyen (1). » Bède (2), qui a connu ce texte, le cite et y ajoute quelque chose : « Tandis que le saint homme Éleuthère gouvernait l'Église romaine, le roi des Bretagnes, Lucius, lui adressa un message par lequel il le suppliait de l'introduire dans le christianisme, et son pieux désir reçut une prompte satisfaction ; les Bretons conservèrent la foi embrassée sans erreurs ni diminution, grâce à la paix, jusqu'au règne de Dioclétien. » A mesure que les temps s'éloignent, l'événement s'éclaire. Voici le récit du pseudo-Nennius, qui vivait un siècle après Bède : « Lucius, roi breton, reçut le baptême avec tous les rois de toute la Bretagne, à la suite de l'envoi d'une légation adressée par les empereurs romains et le pape Évariste (sic). Lever-Maur prit ce nom de Lucius, c'est-à-dire lumière éclatante, par allusion à la foi qui fut apportée sous son règne (3). » Trois siècles plus tard (mie siècle), le cartulaire de Landaff, — liber Landavensis, — au pays de Galles, donne les noms des ambassadeurs du roi Lucius ; c'étaient Elvanus et Medivinus, que le pape ordonna prêtres (4). Geoffroy de Monmouth ajoute que les envoyés du pape dans l'île de Bretagne se

 

1. Hic accepit epistula a Lucia Brittanio rege ut christianus efficeretur per eius mandatum. Liber Pontificalis (éd. DUCEESNE)(Paris, 1884), t. I, p. 136, et préface, p. CII.

2. BÈDE, Hist. eccl., I, 4, et Chron., ad ann. 180. Voy. l'édit. MoRBERLY (Oxford, 1689, in-8°), p. 14, note.

3. NENNIUS, Historia Britonum, c. 18, dans les Monum. histor. Britann., t. I, p. 60.

4. Ed. REES, Llandovery, 1840, gr. in-4°, p. 67. Pour le baptême de Lucius (vers 286 7 par Marcellus de Tongres ou de Trèves), voyez M. LAPPENBERG, History of England under the Anglo-Saxon Kings, London, 1845, in-8°, t. I, p. 275 (trad. THORPE).

 

 

XLIV

 

nommaient Faganus et Duvanus (1), enfin Guillaume de Malmesbury déclare que tout dut se passer à Glastonbury, dans le comté de Somerset, au sud du golfe de Bristol (2); d'autres cependant préférèrent placer l'épisode aux environs de Cardiff, au nord du même golfe (3). Enfin, pour que rien ne manquât, on finit par retrouver la lettre du pape Éleuthère au roi breton (4).

Si l'on écarte toutes ces additions, il reste un fait primitif qui doit retenir l'attention, c'est celui que le rédacteur du Liber Pontificalis a consigné.

Les circonstances historiques seraient plutôt en contradiction avec ce que nous savons de certain sur les rapports de l'île de Bretagne avec Rome ; mais ce certain est traversé de lacunes si nombreuses et si longues, qu'on peut, à la rigueur, supposer le rétablissement local d'un chef de clan dans les montagnes de la Cambrie. Les provinces lointaines de l'empire n'étaient contenues qu'à grand'peine, et les murs d'Hadrien et d'Antonin, élevés vers les limites actuelles de l'Angleterre et de l'Écosse, n'étaient pas toujours une sauvegarde suffisante. Sous Trajan, Tacite signale l'esprit de cette province trop éloignée pour s'accommoder d'une discipline bien réelle ; c'était une occupation, ce n'était pas une conquête. Qu'un pareil état de choses favorisât la fondation d'une petite principauté et lui permît de se maintenir assez pour faire acte de gouvernement, rien de plus vraisemblable ; mais

 

1. Hist. Regum Britanniae, IV, 19, dans les Rerum Britannicarum Scriptores (Heidelbergae, 1587, in-folio, p. 30-31).

2. Gesta Regum Anglorum, I, 19 (ed. HARDY), t. I, p. 31-32.

3. MOMMSEN, Romische Geschichte, t. V, Die Provinzen von Caesar bis Diocletian (1885), p. 169-171,

4. Vita Agricolae, 13,

 

XLV

 

ce qui ne l'est plus, c'est d'accepter ces données pour en faire la base historique d'une démarche que jusqu'à ce jour aucun document ne corrobore. Si quelque souvenir d'une ambassade à Rome et d'une mission romaine s'était conservé après les événements des IVe et Ve siècles, il faudrait s'en rapporter à Gildas, historien des Bretons au vie siècle.

Or Gildas ne dit rien de semblable. Ce qui, au contraire, a une valeur, c'est l'affirmation de Tertullien assurant que le christianisme avait dépassé la partie de file soumise aux Romains : Britannorum Romanis inacessa loca, Christo vero subdita (1), affirmation qui reporte la conquête chrétienne au delà de la Clyde, dont les armées romaines ne dépassèrent pas l'embouchure (2), et que corrobore le témoignage d'Origène, à savoir « que la puissance du nom de Jésus-Christ a franchi les mers pour aller atteindre les Bretons dans un autre monde (3). » C'est ce que, pour cette antiquité, j'appellerai l’ « incontestable » dans l'histoire du christianisme breton. « A moins d'accepter les légendes sur l'évangélisation de la Bretagne par Joseph d'Arimathie, ou le souvenir, altéré sans doute, mais plus autorisé des rapports entre le pape

 

1. TERTULLIEN, Adv. Judaeos. 7 (ed. Venet. 1744), p.   189.      Vers

208. Cf. DION, LXXVI, pp. 865, 866 (ed. 1606) ; HÉRODIEN, III, p. 536

(ed. Francofurt, 1590).              

2. MOMMSEN, Romische Geschichte, t. V, p. 177. W. B. STEVENSON,

Dr Guest and the English Conquest of South Britain, dans The EngI. historical Review, 1902, t. XVII, p. 625-643.

3. ORIGÈNE, In Lucam, homil. VI (éd. Delarue, t. III, p. 939). Cf. homil. IV, In Ezechielem (éd. Delarue, t. III, p. 370). Vers 239 ; homil. XXVIII, In Matth. XXIV (éd. Delarue, t. III, p. 858). Vers 246. Les textes dans A. HADDAN and W. STUBBS, Councils and ecclesiastical documents relating to Great Britain and Ireland edited. Oxford-London, 1869, in-8°, t. I, p. 1 sq.

 

XLVI

 

Éleuthère et le roi Lucius, il faut admettre que le christianisme s'est propagé de proche en proche dans ces régions lointaines de l'Occident et qu'il a passé de Gaule en Bretagne. Ces conditions d'origine assimilent la situation hiérarchique de l'Église bretonne à celle de l'Église gallicane ; peut-être même subordonneraient-elles un peu la première à la seconde (1). » D'autres théories ont été produites, que je rappelle sans les discuter, car elles relèvent de la dispute religieuse, et non de la science historique (2). Les tentatives faites pour se créer une généalogie éphésienne sont plus ingénieuses que solides ; être apostolique et n'être pas romain paraissait séduisant à quelques esprits, mais c'est en vain : « en Angleterre, l'histoire est là, on n'est apostolique que si on est romain (3)». MM. Haddan et Stubbs ont recueilli, dans un appendice à l'édition des conciles d'Angleterre (4), une série de témoignages dont l'ensemble présente quelque rapport avec notre étude. On y voit l'effort tenté autrefois pour recruter à l'Église primitive d'Angleterre des fidèles illustres ; c'est ainsi que cette dame Claudia, dont saint Paul (5) parle comme d'une chrétienne, devient la Claudia peregrina et edita Britannis mentionnée par Martial (6). On lui fait épouser Pudens, nommé par l'Apôtre dans le même verset, et

 

1. L. DUCHESNE, les Églises séparées, Paris, 1886, in-12. I. Les origines de l'Eglise anglicane, § 4, p. 14. Pour Joseph d'Arimathie, cf. GUILLAUME DE MALMESRURY, Antiq. Glaston.

2. E. WARREN, The Liturgy and Ritual of the Celtic Church, Oxford-London, 1881, in-8°, introd., p. 29, § 4, Independence of Rome.

3. L. DUCHESNE, loc. cit., p. 6.

4. A. HADNAN and W. STURRS, Councils, t. I, Appendix A. Date or introduction of Christianity into Britain, p. 22 sq.

5. II Tim. IV, 21.

6. IV. 13 ; XI, 53.

 

XLVII

 

celui-ci est identifié avec [Pud (?)]ENTE, marqué dans une inscription de Chichester (1). Pomponia Graecina, dont le célèbre roman Quo vadis a révélé la mémoire au grand public, ayant été mariée au général qui vainquit les Bretons, devient elle aussi Bretonne (2). Bran, le père de Caradog, est initié au christianisme pendant sa captivité à Rome (A. D. 51-58) et le rapporte en Angleterre (3), où Aristobule est envoyé par saint Paul (4).

L'île de Bretagne croit même avoir vu les apôtres. Saint Jean avait converti des Bretons de passage à Rome (5), et ce fut en Angleterre, et non à Patmos, qu'il séjourna quelque temps (6). Saint Simon le Zélote y vint (7), saint Philippe y envoya des missionnaires (8), quelques siècles plus tard on l'y faisait venir en personne (9); saint Jacques le Majeur (10), saint Paul enfin (11) et saint Pierre lui-

 

 

1. GALE, dans HORSLEY, Brit. Rom. ap. 336.

2. DE Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 306-315 ; t. II, p. 282, 360, 363. W. SANDAY and A. HEADLAM, A Critical and Exegetical Commentary on the Epistle to the Romans (Edinburg, 1896, in-8°), Introduction, p. XVIII.

3. STEPHENS, Liter. of Cimry, III, 4. Cf. TACITE, Annal., XII, 17, 35, 36. Hist., III, 45. DION, Hist. rom., LX, 20.

4. Rom. XVI, 10. Cf. Ménolog. (15 mars, éd. Pinelli).

5. ROBERTS, Chron. of Kings of Britain. App., p. 294 (London, 1811, in-8°).

6. ROBERTS, Visit. Sermon. 1812, cité dans Chronic of Ancient British Church, p.. 15. (London, 1815, in-8°.)

7. Synopsis Dorothei (VIe siècle) ; NICÉPHORE CALLISTE, II, 40 ; Ménologe des Grecs (p. 280, ed. Pinelli, Venet., 1621, in-folio); CANISIUS, Antiq. Lect., III, 429 ; BASNAGE, ad Mai. X.

8. ISIDORIUS, De PP. utriusque testamenti (VIIe siècle) et FRÉCULPHE DE LUXEUIL (IXe siècle).

9. GUILLAUME DE MALMESBURY, Antiq. Glaston. (XIIe siècle).

10. FLAVIUS DEXTER, Chronic., p. 77 (ed. Lugd., 1627).

11. VENANCE FORTUNAT (en 580), Vita S. Martini, III, 491-494, p. 321, (ed. BROWER), mais peut-être ici et ailleurs (Epist. ad Martin. Gall. Epise. Poem. V, i. 7, ib. p. 119) ne parlait-il que de la doctrine. SOPHRONE DE JÉRUSALEM (629-636), Sermo de Natal. SS. Petri et Pauli.

 

XLVIII

 

Même (1) avaient concouru personnellement à l'évangélisation du pays.

Un témoignage manque, c'est celui du pape Innocent Ier (402-417), qui revendique l'apostolat de l'Italie, la Gaule, l'Espagne, l'Afrique et la Sicile, insulasque interjacentes, par les missionnaires romains. Le bassin de la Méditerranée me paraît trop nettement tracé pour que je croie qu'il faille chercher ailleurs que dans son périple les îles ici désignées (2).

Malgré les témoignages de Tertullien et d'Origène, j'hésite à voir des Églises dans l'île de Bretagne avant le IIe siècle révolu. Si, comme tout nous y invite, il faut faire traverser la Gaule aux missionnaires à destination de la Bretagne, ceci implique quelque retard sur les établissements de ce pays ; or, vers l'an 176 il semble n'exister aucune Église en Bretagne, car saint Irénée n'en fait pas mention : « Si les langues diffèrent, dit-il, la tradition ne varie pas, et les Eglises fondées en Germanie n'ont pas d'autre loi ni d'autre enseignement que celles des Ibères et des Celtes, celles d'Orient et d'Asie, et les autres qui ont été établies au centre du monde (3). Ce n'est que vers l'année 250 que les cités des Gaules, autres que Lyon-Vienne et Autun, commencent à avoir leur communauté chrétienne 4, et c'est probablement plus tard que l'on vit les mêmes institutions en Bretagne.

 

1. Voyez aussi sur ce point W. CURETON, Ancient syriac Documents (London, 1863, in-8°), p. 34.

2. Epist. ad. Decent. Eugubinum, ap. MANSI, Conc. ampl. coll., t. III, col. 1028.

3. Adv. Haeres., I, 3.

4. Acta S. Saturnini, et GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. Franc., I, 28. Cf. Sumacs SÉVÈRE, Hist. sacr., II, 32. Pour Mello, de Rouen, voy.  CAPGRAVE, in Vita S. Mellonis, et Gallia christ., t. XI, p. 6.

 

 

Quant à la lettre de Lucius, tout l'intérêt qu'elle peut avoir consisterait dans son origine, j'entends le lieu de sa fabrication ; mais nous l'ignorons (1), et jusqu'à plus ample éclaircissement, je la tiens pour postérieure au catalogue libérien (354), qui n'en fait pas mention (2).

Vers la limite du IIIe-IVe siècle, l'existence des communautés chrétiennes en Bretagne est attestée par Eusèbe et par Sozomène (3), de même que la présence de chrétiens dans l'entourage de Constance Chlore ; le développement des Églises put s'opérer sans entrave, grâce à la liberté dont elles paraissent avoir joui jusqu'au temps de Dioclétien (4).

A cette époque (vers 304), nous croyons connaître quelques martyrs (5). Lattante mentionne la destruction de plusieurs oratoires par ordre de Constance Chlore, qui, en donnant ainsi satisfaction à ses collègues Dioclétien, Maximien et Galère, se réservait le droit d'épargner la vie des chrétiens (6).

Quelques années plus tard, en 314, trois évêques anglais, Eborius d'York, Restitutus de Londres, Adelfius de Caerleon-on-Usk, un prêtre et un diacre assistent au concile d'Arles. Ils eurent à signer la lettre synodale

 

1. DUCHESNE, le Liber Pontificalis, introd., p. CIV.

2. Ibid., p. 4.

3. EUSÈBE, Demonst. evangel., III, 5 ; Vita Constantini, II, 28; IV, 9 SOZOMÈNE, Hist. eccl., 1, 5, 6.

4. J. LINGARD, History of England (trad. Roujoux et A. Picnor, Paris, 1825, in-8°), t. I, p. 26.

5. SURIUS, die III Julii, 31, p. 364 (Colon. Agripp., 1618, in-folio.) GILDAS, Hist., VIII ; VENANCE FORTUNAT, Poem., VIII, Iv, 155 ; DUCHESNE, les Eglises séparées, p. 11. Voyez plus bas.

6. LACTANCE, de Mort. persec., XV, XVI (ed. Oxford, 1684), 864. Cf. EUSÈBE, Hist. eccl., VIII, 13 ; de Mart. palaest. XIII, 10, 11 ; les textes sont cités par HADDAN et STUBBS, loc. cit., t. I, p. 6,

 

L

 

adressée au pape Sylvestre qui marquait l'existence d'un lien de subordination très étroite et très raisonnée entre l'épiscopat occidental et son chef unique. La suite de l'histoire de l'Église bretonne ne nous offre guère de documents pour notre recherche, ce sont des adhésions ou des actes de présence dans les conciles ou dans les récits des contemporains. Ces mentions se retrouvent à propos de Nicée (325) (1), de Sardique (347) (2) de Rimini (359) (3). Vers l'année 400 se place l'évangélisation des Pictes du sud (4). Après le départ des autorités romaines, les lacunes se font plus longues encore : à peine savons-nous que le pélagianisme s'est introduit dans les Églises bretonnes (5).

Les deux missions de saint Germain d'Auxerre et de saint Loup de Troyes (429 ?) eurent d'importants résultats. L'évêque d'Auxerre avait été désigné par l'épiscopat des Gaules, mais il tenait sa délégation du pape Célestin. Celui-ci ordonna Pallade et l'envoya comme évêque aux Scots convertis, en sorte que, remarque Prosper d'Aquitaine : dum Romanam insulam studet servare, catholicam fecit etiam barbaram christianam (6). De son côté, Germain d'Auxerre convoqua un synode à Verulam, synodus numerosa collecta est (7). Quelques traits d'une

 

1. S. ATHANASE, Adv. Joviam. imper. ; CONSTANTIN, Epist. ad. Eccles., dans EUSÈBE, Vita Constantini, III, 17, 19.

2. S. ATHANASE, Apol. contr. Arian. (Opp., t. I, p. 123), et Hist. Arian. ad Monach. (Ibid., p. 360, edit. Maurinorum).

3. SULPICE SÉVÈRE, Hist. sacr., II, 41.

4. BÈDE, Hist. eccl., III, 4.

5. PROSPER D'AQUITAINE, Chronic. (Opp., t. I, p. 400-401) (Bassani, 1782, in-folio).

6. Cont. Collas., XXI (Opp., t. I, p. 197).

7. CONSTANTIUS, Vita Germani, I, 19, 23. Saluas, die III Julii, 31, pp. 363-364 (Colonise Agrippinae, 1618, in-folio).

 

LI

 

allure malheureusement un peu oratoire paraissent insinuer l'existence d'une population chrétienne nombreuse ; je les cite dans le texte afin de laisser à chacun sa liberté d'appréciation : Britannorum insulam quæ inter omnes est vel prima vel maxima, sacerdotes apostolici raptim opinione, prædicatione, virtutibus impleverunt. Et cure quotidie irruente frequentia stiparentur, divinus sermo non solum per trivia, per rura, per devia diffundebatur… Itaque regionis uniVersitas in eorum sententiam prompta transierat (1). Lors de la deuxième mission de saint Germain (447), on voit une foule venir à sa rencontre : Hunc Elaphium [regionis illius primum] provincia tota subsequitur. Veniunt sacerdotes, occurrit inscia multitudo (2).

La série des saints bretons inscrits dans les martyrologes et calendriers est d'une insigne pauvreté. Quelques noms reviennent sans cesse : Alban, Patrice, Moyse ; il n'y a guère à retenir de ces catalogues (3). Les débris des monuments ne fournissent que de rares indications. Eusèbe parle des ruines de la dernière persécution en ces termes : Renovant [Brisons] ecclesias ad solum us que destructas ; basilicas sanctorum martyrum fundant, construunt, perficiunt, ac velut victricia signa passim propalant (4) ; mais ces constructions paraissent avoir été peu solides (5), peut-être furent-elles souvent en bois, comme l'église de Landevennec (6).

 

1. CONSTANTIUS, Vita Germani, ibid.

2. Ibid., II. SURIUS, ibid., p. 366.

3. HADDAN and STUBBS, loc. cit., t. I, p. 27. Appendix B, Ancient Martyrologies and Calendars attribute the following Saints to Britain, insular or Continental.

4. GILDAS, Hist., XVIII.

5. BÈDE, Hist. eccl., III, 25. Cf. II, 14 ; III, 4; 23.

6. Vita 2e S. Winvaloei, dans Act. SS., mart. 3, I, 255.

 

LII

 

Pendant la période dite romaine, on a la preuve de l’existence d'églises à Canterbury, en l'honneur de saint Martin (1) et du saint Sauveur (2) ; près de Verulam ; sur le tombeau de saint Alban (3) ; à Caerleon, enfin la metropolitana totius Cambriae (4); à Bangor, à Yscoed, près de Chester (5) ; à Glastonbury (6) ; à Whithern en Galloway (7) ; près d'Evesham (8). Pour quelques autres on possède des ruines dont l'origine n'est pas douteuse : à Douvres (château) (9) ; à Richborough (10) et à Reculver, dans le Kent (11) ; à Lyminge, entre Canterbury et Lymne (12) ; à Brixworth, dans le Northamptonshire (13).

Ces traces archéologiques, si rares soient-elles, indiquent une expansion et une prospérité déjà appréciables.

 

 

1. BÈDE, Hist. eccl., I, 26.

2. Ibid., I, 33.

3. Ibid., I, 7.

4. GIRALD DE CAMBR., Itiner. Cambr., I, 5, mais ici le terrain n'est pas solide; voyez A. HADDAN and W. STUBBS, loc. cit., p. 37.

5. GUILLAUME DE MALMESBURY, Gesta Pontif., IV. LELAND, Itin., V, 32, cité par A. Haddan et W. Stubbs, loc. cit.

6. GuILL. DE MALM., Antiq. Glastoniens, XIIe siècle.

7. AILRED. RIEVAL, Vita S. Niniae, dans J. PINKERTON, Vitae antiquae sanctorum qui habitaverunt in ea parte Britanniae, nunc vocata Scotia, vel in ejus insulis quasdant ed. ex mss. quasdam coll. J. Pinkerton qui et variantes lectiones et notas pauculas adjecit. Londini, 1789, gr. in-8°.

8. GUILL. DE MALM., Gest. Pont., IV.

9. J. PUCKLE, Church and Fortress of Dover Castle, London (1864), in-8°.

10. GOUCH, Camden, I, 342; ROACH SMITH, Antiq. of Richborough Reculver and Lymne, pp. 43 sq. (1850), in-8°.

11. Ibid., p. 199. J. NICHOLS, Bibliotheca topographica Britannica (Collections towards the history and antiquities of English counties), London, 1780, in-4°, t. I, p. 170.

12. JENKINS, History Church of Lyminge. Lyminge (1859), in-8°.

13. I. RICKMAN, Architecture in England (ed. Parker), p. 74, Oxford, 1862, in-8°. Cf. Archeological Association Journal for 1863, p. 285 sq.

 

 

 

Les inscriptions chrétiennes ne sont pas antérieures au vie siècle (1).

On a trouvé quelques objets, tels que poteries, coupes, briques, monnaies, mosaïques, etc. (2) ; sur divers motifs de décoration, on a vu le chrismon (3) et d'autres symboles chrétiens (4).

Un talisman en or fut trouvé en 1828, à Llanbellic, dans le Caernarvonshire, à 20 yards de l'ancienne enceinte romaine de Segontium ; il portait des signes astrifères et cette formule basilidienne ALONAI, ELOAI, ELLION, IAO (5).

On peut en conclure à la présence de quelque gnostique en Bretagne, peut-être au ne siècle.

Dans cet aperçu des antiquités chrétiennes de l'île de Bretagne, nous n'avons pas encore rencontré de martyrs. Un groupe important de fidèles aurait cependant versé son sang pour le Christ. L'historien Bède a enregistré les actes d'un personnage nommé Alban, de son compagnon

 

 

1. E. HUBNER, Inscr. Britann. christ., Berolini, 1876, in-4°, praef. J. NORTCOTE, Epitaphs of the Catacombs, p. 184. Le § 2 de l'Appendix C. dans HADDAN and STUBBS, 1. C., p. 39, est plein d'erreurs.

2. HADDAN and STUBBS, Councils, I, p. 39-40. Ce catalogue reste à faire.

3. HASLAM, Archeol. Journal, vol. IV, p. 307 (1847) ; HODGSON, Northumbert. III, 2, 246. LYSON, Reliq. Britannico. Rom., n° III, pl. 5 (1801); LYSON, dans Archeol. Journal for 1864 ; BUCKMAN and NEWMARCK, Illustr. of Roman Art. in Cirencester (1850), p. 153 ; Proceed  of Antiq. soc., vol. II, pp. 235, 236, 2nd series, mardi 26, 1863. DE ROSSI, Bull. di arch. cristiana (1872), p. 122-123.

4. Archeological Journal, vol. VI, p. 81 (1849) ; Archeol. Association Journal for 1850, p. 126; LELAND, Collect. I, Pref., LXXI; ROACH SMITH, Catalogue of Mus. of London Antiquities, p. 63 (1854), cités par A. Haddan et W. Stubbs

5. PALGRAVE., dans la Quarterly Review (1828), p. 488; WESTWOOD, dans Archeologia Cambriensis a record of the antiquities of Wales and its marches and the journal of the Carnbrian archeological association, t. III, p. 362, London, in-8°.

 

LIV

 

Amphibale et d'environ 2.000 chrétiens mis à mort à Verulam et en divers autres lieux. Alban était encore païen lorsqu'il eut occasion de donner un refuge dans sa maison à un clerc fugitif pendant la persécution de Dioclétien. La sainte vie de son hôte convertit bientôt Alban, et ce fut un fidèle qu'arrêtèrent les soldats lorsque, mis sur la trace du fugitif, ils arrivèrent chez Alban, qui, revêtu du vêtement de son maître dans la foi, se livra pour lui sauver la vie. Après un interrogatoire et des tortures, qui n'offrent aucun détail à relever, il fut décapité. Bède parle d'autres fidèles des deux sexes parmi lesquels se trouvaient un certain Aaron et un autre chrétien nommé Jules, qui furent torturés et martyrisés en divers lieux, à Caerleon, Lichfield, etc. (1). En 429, saint Germain d'Auxerre vint prier à Verulam sur les reliques de saint Alban. En ce qui concerne le personnage d'Amphibale et le nombre considérable de ses compagnons martyrs dont Gildas et des chroniqueurs de basse époque l'entourent, il semble qu'on ne puisse malheureusement recevoir leurs dires. Nous venons de rappeler, d'après Bède, que le matrtyr Alban se présenta aux estafiers porteur du vêtement de son hôte qu'il nomme une «caracalle» : ipsius habitu, id est caracalla qua vestiebatur (2) ; or on remarquera que Bède ignore le nom du clerc auquel Alban donna asile et dont il empruntait le vêtement ; ce nom demeura ignoré jusqu'au temps de Geoffroy de Monmouth, qui donna au clerc le nom d'Amphibale, qui

 

1. Acta sanct., juin, t. V, p. 126 sq. ; A. HADDAN, dans Dictionary of christian Biography, t. I, p. 69, s. voc. Albanus ; P. ALLARD. Hist. des perséc., t. IV, p. 40-41 ; Bibliotheca hagiographica latina, edid. Socii bollandiani, t. I, p. 34 suiv.

2. Acta sanct., juin, t. V, p. 128.

 

LV

 

n'est autre que le mot amphiballus, « chasuble », dans un texte que Geoffroy a mal lu ; cette erreur fut soigneusement recueillie et transmise par Guillaume de Saint-Alban, elle n'a été écartée que depuis peu d'années (1).

 

II. — Germanie.

 

Quoique plus vagues que nous ne le voudrions, quelques textes concernant la Germanie méritent d'être relevés. Saint Justin déclare « qu'il n'est pas une race de Grecs, de Barbares, ou quelque soit le nom qu'on puisse lui donner, qu'elle vive sur des chariots, qu'elle habite des tentes, qu'elle dorme sans toit sous les cieux, chez qui des supplications ne s'élèvent vers le Père de toutes choses au nom du Seigneur Jésus (2). » Si je rapporte ces paroles à cette place, c'est qu'on « a cru y reconnaître les tribus nomades du Rhin et du Danube (3). » Je serai moins affirmatif, car je n'y vois rien

 

 

1. GALFRIDUS MONUMENTENSIS, Gottfried's von Monmouth Historia regum Britaniae mit literar-historischer Einleitung und ausführlichen Anmerkungen, und Brut Tysilio, altwälsche Chronikin deutscher libersetzung Herausgegeben von San Marte (A. Schulz), in-8°, Halle, 1854, 1. V, c. 5, note 22. Cf. Tarants DUFFUS HARDY. Descriptive Catalogue of manuscripts relating to the early history of Great-Britain and Ireland to the End of the reign of Henry VII, in-8°, London, 1858, t. I, p. 3 sq. ; J. LOTH. Saint Amphibalus, dans Revue celtique, t. XI, 1890, p. 348 sq. ; cf. Analecta bollandiana, t. X, 1891, p. 474.

2. S. JUSTIN, Dial. cum Tryph., p. 117.

3. F. OZANAM, la Civilisation chrétienne chez les Francs, recherches sur l'histoire ecclésiastique, politique et littéraire des temps mérovingiens et sur le règne de Charlemagne, Paris, 1849, in-8°, ch. I. Sur l'évangélisation de l'Allemagne, cf. le livre fondamental de ALB. HAUCK, Kirchengeschichte Deutschlands, in-8°, Leipzig, t. I, 1887. Pour mémoire : J. D. KOELLER, de Germanicis christianis in sec. II post G. N., in-4°, Gottingue, 1747.

 

 

LVI

 

qui s'applique nécessairement à ces peuplades ; mais le sujet que je traite demandait que le texte fût cité. Tertullien est plus précis : « Et en qui donc ont cru tant de peuples, Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent l'Égypte et l'Afrique au delà de Cyrène, Romains et étrangers, ceux qui vivent sur les vastes frontières de la Maurétanie, en Espagne, dans les cités des Gaules, au fond de la Bretagne, où les armes romaines ne pénètrent pas, Sarmates et Daces, Scythes et Germains (1) ? » Entre ces deux textes qu'il ne faudrait pas trop presser, se place celui de l'évêque de Lyon, qui est plus celui d'un historien que d'un orateur ou d'un polémiste. « Si les langues diffèrent, dit-il, la tradition ne varie point, et les Églises fondées en Germanie n'ont pas d'autre loi ni d'autre enseignement que celles des Ibères et des Celtes, celles d'Égypte et de Lybie et les autres qui ont été établies au centre du monde (2). » Je ne crois pas dépasser la mesure de la pensée de saint Irénée, envoyant ici des communautés, sinon prospères — nous n'en savons rien — du moins à peu près hiérarchiquement constituées,ekklesiai, et ce témoignage nous reporte vers le milieu du IIe siècle.

Aucun document ne permet de dire comment le christianisme fut introduit en Germanie, et s'il fallait à tout prix adopter une opinion, je serais disposé à me ranger à celle qui y voit le résultat d'une infiltration lente des éléments chrétiens dispersés dans les légions romaines répandues ou groupées sur un grand nombre de points de la Germanie. Il en fut de la religion de Jésus, à

 

1. Adv. Judaeos, § 7.

2. Adv. haereses, l. I, c. 10.

 

LVII

 

certains points de vue, comme du culte de Mithra (1) : les légionnaires furent les missionnaires improvisés, les « enfants perdus », comme on disait il y a deux siècles, de cette conquête toute spontanée et individuelle qui n'a pas encore été scientifiquement racontée.

On s'est demandé comment des évêques s'étaient trouvés là pour fonder ces églises dont parle saint Irénée; mais il faut observer que saint Irénée ne dit rien de semblable. Faire appel, en outre, au texte célèbre du pape Innocent Ier, n'est pas très satisfaisant (2) ; peut-être, à la rigueur, et ceci à titre de pure conjecture ; pourrait-on penser à des périodeutes, sortes de « touristes » ecclésiastiques (3) dont l'institution fut régulière dans plusieurs pays et qui fonctionnèrent de très bonne heure — le nom d'ailleurs importe assez peu.

Sozomène s'explique l'existence des églises de Germanie par le sort de la guerre qui mit aux mains des barbares des prêtres et des évêques devenus captifs (4) : « Il montre ces serviteurs de Dieu étonnant leurs maîtres par une vie sainte, guérissant les malades, enchaînant à

 

1. F. CUMONT, Textes et monuments figurés relatifs aux mystères de Mithra, t. I, p. 248 suiv.

2. Epist. ad Decentium Engubinum, ap. MANSI, Conc. ampl. coll., t. III, col. 1028: « In omnem Italiam, Gallias, Hispaniani, Africain arque Siciliam et insulas interjacentes »... etc. « On comprenait alors dans les provinces d'Italie la Rhétie et la Norique, et, dans celles de Gaule les deux Germanies. » OZANAM, loc. cit.

3. Hégésippe est un type de ces touristes. Voyez beaucoup plus tard des détails dans l'Epistula Clementis ad Virgines (ed. BEELEN), Louvain, 1856, in-8°. L'institution n'allait pas sans abus, mais elles en ont toutes. Faut-il aller jusqu'à des périodeutes épiscopaux ? On peut en tout cas dans des questions de ce genre rapprocher le procédé employé en pleine période historique, par exemple avec les saints Cyrille et Méthode.

4. SOZOMÈNE, Hist. eccl., II, 6, cité et glosé par OZANAM.

 

 

LVIII

 

leurs discours les tribus entières qui venaient leur demander ce qu'il fallait croire et comment il fallait vivre. On aimerait à suivre de près les premiers pas d'un apostolat si beau, à se représenter les hymnes de la Rédemption troublant le silence de forêts païennes, et les barbares baptisés aux fontaines qu'adoraient leurs pères. Mais ces temps, plus occupés de faire de grandes choses que de les écrire, n'ont pas même sauvé les noms de ceux qui fondèrent les premières chrétientés. »

Quoi qu'il en soit, le témoignage de saint Irénée est d'autant plus précieux que « Mayence et Cologne, les deux sièges auxquels il fait allusion, ne possèdent que de vagues et lointains souvenirs de leurs premières années, et c'est l'histoire, cette fois, dont, par une exception assez rare, les affirmations suppléent au silence de la légende (1). »

Un document daté du milieu du IIIe siècle nous apporte quelques détails sur les débuts du christianisme dans les régions extrêmes de la Germanie (2).

On sait l'épilogue de la dernière campagne de Dèce contre les Goths, l'empereur, son fils, une partie de l'armée y périrent. Enveloppés par l'ennemi dans un marais de la Thrace, Gallus, commandant des légions de Mésie, fut élevé à l'empire et son premier soin fut de traiter avec l'ennemi, auquel il accorda un tribut annuel et le droit d'emmener ses prisonniers (3), parmi lesquels

 

1. G. KURTI, Clovis (Paris, 1901, in-8°), p. 129.

2. Sur la date de Commodien, cf. G. BOISSIER, Commodien, dans les Mélanges Renier (Paris,1886, in-8°) et pour la bibliographie, DONALDSON, The antenicene fathers, in-8°, Buffalo, 1887.

3. Zosime, Hist. rom., I, 23, 24; AURELIUS VICTOR, De Caesaribus ; JORNANDÈS, De rebus Geticis, I, 18.

 

LIX

 

se trouvaient des chrétiens qui furent traités par l'ennemi avec une bienveillance marquée :

 

Hi tamen Gentiles poscunt Christianos ubique,

Quos magis ut, fratres requirunt, gaudio pleni,

Quam luxuriosos et idola vana colentes (1).

 

Vers l'an 259, les Goths, après avoir pillé la Bithynie, le Pont et la Cappadoce, retournèrent dans leur pays, traînant avec eux, cette fois encore, des captifs et du butin. Ces captifs chrétiens furent le noyau d'une Église fondée entre le Danube et le Dniester (2) et dont le premier évêque, Ulfilas, naquit, en 311, d'une famille cappadocienne de Sadagoithina emmenée au delà du Danube, en 266.

Un peu après cette date on commence à saisir les traces de communautés, et dès lors les textes. nous fournissent des noms et des points de repère (3); mais je crois prématurée toute tentative faite, en l'état de nos connaissances, pour distinguer entre Églises germaine, gothique illyrienne, rhétique. Il est peu vraisemblable que ces distinctions tranchées aient existé dès ce temps ; c'est ce qu'on en peut dire de plus précis.

La soumission relative de la Germanie sous Tibère avait fait distribuer les pays alpins jusqu'au Danube en provinces de Rhétie, Norique et Pannonie. Les régions situées sur la rive occidentale du Rhin formaient la Haute et la Basse-Germanie. Dans la seconde moitié du

 

1. COMMODIEN, Carmen apologeticum, 310-312. Cf. TAFEL, De Thessalonica ejusque agro (1836), Proleg., p. XXXVII suiv., XL, suiv.

2. SOZOMÈNE, Hist. eccl., II, 6 ; PHILOSTORGE, H. e. II, 5.

3. ARNOBE, Adv. Gent., l. I : « Si Alamannos, Persas, Scythas idcirco voluerunt devinci quod habitarent in eorum finibus Christiani. »

 

LX

 

IIIe siècle, on peut pressentir l'existence de communautés dans les villes les plus florissantes des régions danubiennes, Windisch (Argovie) et Augsbourg, et du pays rhénan, Mayence, Cologne, Trèves.

En Pannonie nous trouvons des témoignages assurés : à Pettau, sur la Drave, l'évêque Victorin (1) , martyrisé sous Dioclétien ; à Sirmium, sur la rive gauche de la Drave, l'évêque Irénée (2), martyrisé vers 203 ; à Sciscia, saint Quirinus (3), martyrisé en 309.

La Norique (4) rendait un culte à saint Maximilien, qu'elle tenait pour son apôtre, et saint Florian (+ 304) était honoré à Lorsch.

Ce fut vers le même temps que les chrétiens commencèrent à se mêler aux populations gothiques ; néanmoins il faut attendre le milieu du IVe siècle pour que l'évêque Ulfilas commence à parcourir la Mésie, la Dacie, la Thrace (5).

Vers 313 et 314 nous trouvons les évêques Materne de Cologne, Agritius de Trèves, le diacre Macrinus et l'exorciste Félix au concile d'Arles (6).

 

1. Act. SS. Novembris 5e jour.

2. RUINART, Acta sincera (éd. 1689), p. 51. B. DUDI, Maehrens allgem. Geschichte (Brünn, 1860), in-8° t. I, p. 187 sqq.

3. RUINART, ibid., p. 552.

4. MUCHAR, Noricum. Cf. BR. KRUSCH, Passiones vitaeque sanctorum aevi merovingici, in-4°, Hannoverae, 1896, p. 65 sqq. Pour Lucius de Coire, ibid., p. 1 sqq.

5. WAITZ, Ueber das Leben und die Lehre des Ulfilas. Bruchstücke eines ungedruckten Werkes aus dem Ende des vierten Jahrhunderts, Hannover, 1840, in-8°. W. BESSELL, Ueber das Leben des Ulfilas, und die Bekehrung der Gothen zum Christenthum, Gottingen, 1860, in-8°. H. M. GWATKIN, Studies of Arianisns chiefly referring to the Character and chronology of the reaction which followed the council of Nicoea, London, 1882, in-8°.

6. Pour cette période et la suivante, cf. CL. FRANZ. Die Evangeliums Verkündigung in Deutschland vor Karl dem Grossen, Gotha, 1870, in-8°. M. GERBERT, Origo ac propagatio religionis christianae in Alemannia, dans sa Vetus Liturgia alemanica, S. Blasii, 1776, in-4°, t. 1, p. 1-56. K. HIEMER, Die Einführung des Christenthums in den deutschen Landen, Schaffhausen, 1857-61, 6 vol. in-8°. H. URSIMUS, Ecclesiarum Germanicarum origines et progressas ab ascensu Domini ad Carolum Magnum, Norimbergae, 1664, in-8°. A.-F. OZANAM, Du rétablissement du christianisme en Allemagne, dans le Correspondant, 1843-1844, t. III, p. 198-237; t. IV, p. 357-398 ; t. V, p. 166-209; t. VI, 411-412. W. L. KRAFFT, Die Kirchengeschichte der germanischen Völker. I. Die Anfänge der Christlichen Kirche beiden germanischen Völkern, Berlin, 1854, in-8°. E. LAVISSE, Etudes sur l'histoire d'Allemagne : la conquête de la Germanie par l'Eglise romaine, dans Revue des Deux-Mondes, 1897, t. LXXX, p. 878-902. MIGNET, la Germanie au VIIe et au IXe siècle, sa conversion au christianisme et son introduction dans la société civilisée de l'Europe occidentale, dans Notices et Mémoires historiques, Paris, 1843, in-8°, t II, p. 1-151.

 

LXI

 

La plupart de ces antiques Églises se glorifiaient de leurs martyrs . Cologne réclamait saint Géréon qui, au dire de Grégoire de Tours (1), faisait partie de la légion thébéenne et fut massacré à Cologne avec son détachement composé de cinquante soldats. Trèves revendiquait saint Tyrsus et ses compagnons, martyrs de la même légion (2).

A Lauriacum sur le Danube, les Actes de saint Florian rapportent que le gouverneur de la province inaugura la dernière persécution par le supplice de quarante fidèles (3). On vénérait à Xanten les saints Mallosus et Victor, soldats de la légion thébéenne (4).

Chez les Visigoths, le roi Athanaric attacha son nom à

 

1. Miraculor., 1, 62. Cf. RETTBERG, Kirchengech. Deutschlands (Gottingen, 1846-48, in-8°, t. I, p. 103).

2. Acta Sanct., 14 sept.

3. Acta S. Floriani, dans PEZ, Script. rerum Austriae, t. I. p. 1, 36 ; Acta Sanct., 4 mai. RETTBERG, loc. cit., t. I, p. 157. E. RUDHART, Aelteste Geschichte Bayerns bis 752 (Hamburg, 1841), p. 207. Cf. KRUSCH, loc. cit., p. 65. Anal. bolland., t. XVI, 1997, p. 84.

4. S. GRÉGOIRE DE TOURS, de Gloria Martyrum, c. 63.

 

LXII

 

une persécution. Il ordonna que l'idole nationale fût promenée sur un char triomphal parmi les tribus établies au bord du Dniester ; tous devaient participer aux viandes immolées dans les sacrifices offerts le long du passage de ce chariot; ceux qui s'y refusèrent furent brûlés dans leurs tentes. Plusieurs fidèles périrent ainsi avec le pavillon qui leur servait de lieu de réunions (1). Le récit de leur martyre fut fort célèbre, on le racontait jusqu'en Afrique.

L'invasion d'Attila fit probablement de nombreux martyrs ; mais les documents qui signalent son passage dans les deux Germanies ne parlent que de massacres, sans entrer dans les détails. La haine que les barbares, païens ou ariens, portaient à la puissance romaine donne lieu de penser que la distinction n'était pas bien précise à leurs yeux entre Romain et catholique. D'ailleurs, il faut se garder de voir dans ces vastes massacres qui terrifièrent Strasbourg, Spire, Worms, Mayence, Tongres, Arras, autre chose que ce qu'ils furent souvent : le sac des villes prises de vive force. Dans cette foule de victimes tous n'étaient peut-être pas martyrs de Jésus-Christ : c'est là le secret de Dieu. A Mayence, plusieurs milliers de chrétiens réfugiés dans une église furent passés au fil de l'épée.

Cologne succomba au moment d'une orgie générale; les principaux citoyens n'étaient pas en état de se lever de table, lorsque les barbares, maîtres des remparts,

 

1. Acta sanct.,die 26 martii. Acta S. Nicetae, dans Acta sanct., 13 sept. Acta S. Sabae, dans Acta sanct. 12 avril. SOZOMÈNE, Hist. eccl., l. VI, c. 37. S. EPIPHANE, Haeres. 70. S. AMBROISE, in Lucam, 2. S. AUGUSTIN, de Civit. Dei, l. XVIII, c. 52.

 

LXIII

 

envahirent la ville (1). « C'est au milieu de ces scènes sanglantes que la postérité encore émue plaça la belle légende de sainte Ursule. Ursule, fille d'un roi chrétien de la Grande-Bretagne, est demandée en mariage par un prince idolâtre ; elle donne son consentement afin de sauver son père, mais on lui accordera trois jours pour jouir de sa virginité, et, pour présent de fiançailles, dix jeunes filles de la plus pure noblesse des deux royaumes : chacune de ces dix vierges sera comme elle suivie de mille compagnes. Alors elle fait équiper onze galères, et chaque jour elle exerce sa jeune troupe à déployer les voiles, à soulever les rames. Les courses de la flotte virginale charment la multitude rassemblée sur le rivage ; ce sont les derniers jeux de ces filles des navigateurs. Un soir, le vent du nord s'élève, les onze galères fuient sur l'Océan, arrivent aux bouches du Rhin et le remontent jusqu'à Bâle. Là, averties par un ange, les voyageuses prennent terre, et passent les Alpes pour accomplir le pèlerinage de Rome. Elles revenaient joyeuses et descendaient le Rhin sur leurs navires ; déjà elles reconnaissaient les clochers de Cologne, quand elles aperçurent les tentes de Huns campés autour de la ville. Enveloppées de toutes parts, brebis parmi les loups, entre le déshonneur et la mort, elles moururent jusqu'à la dernière. Ursule, menée aux pieds d'Attila, refusa de partager son trône ; et, percée d'un trait, la reine de cette blanche armée rejoignit ses compagnes dans le ciel. Voilà le poétique récit du moyen âge. Ces légions de vierges entourées par les païens, et tombant sous les

 

1. SALVIEN, de Gubern. Dei, l. VI, p. 214.

 

LXIV

 

flèches, n'étaient-elles pas l'image des jeunes chrétientés de Germanie étouffées dans leur fleur par l'invasion (1) ? »

Ce récit, resté inconnu à Adon, à Raban-Maur et à Notker, n'apparaît qu'à partir du IXe siècle (2). Ce n'est pas ici le lieu de chercher le fondement historique de cette gracieuse légende ; elle pourrait néanmoins s'expliquer par cette mention d'un ancien missel: Ursulae et Undecimillae, et sociarum virginum et martyrum (3). Ozanam propose d'y voir onze vierges : XI. M. V., Undecim Martyres Virgines, et il cite à l'appui de cette opinion un calendrier de l'Église de Cologne au IXe siècle, publié par Binterim, qui contient les noms d'Ursule et de dix compagnes : Ursula, Sancia, Gregoria, Pinosa, Martha, Saula, Britula, Santina, Rabacia, Saturia, Palladia (4). Chr. -Th. de Murr, dans sa description des bibliothèques de Nuremberg et d'Altdorf (5), décrit un martyrologe du XIIIe siècle (6) à propos duquel il rappelle que le Père Pagi et les docteurs de Sorbonne avaient retenu la seule sainte Ursule parmi tant de martyres qu'on lui donnait pour compagnes ; c'était, en outre, l'opinion de Valois ( Valesiana, p. 48 et suiv.) et du jésuite

 

 

1. OZANAM, loc. cit., t. I, p. 55-56, qui résume la version de SIGEBERT DE GEMBLOUX, Chron., ad ann. 453.

2. L. D'ACHERY, Spicilegium, t. II, 54. Cf. EGBERT DELPY, Die Legende von der heiligen Ursula in der Kölner Malerschule. in-8°, Köln 1901. C'est dans le chapitre préliminaire (p. 1-20) que l'on trouvera des détails sur la légende hagiographique.

3. GRANDIDIER, Histoire de l'Eglise de Strasbourg, t. I, p. 147.

4. OZANAM, loc. cit., t. I, p. 56. Kölnische Rhein Cronik, V, 152 suiv.

RETTBERG, loc. cit., t. I, p. III, BINTERIM, Die alte und neue Erzdiözese Köln (Mainz, 1828), t. 1, p. 66.

5. Memorabilia bibliothecarum Norimbergensiuni et universitatis Altdorfinae, pars III, p. 72 suiv. (Norimbergae, 1791, in-12).

6. Cf.    NAGELIUS (Altdorfi Noricorum, 1763, in-4°). Cf POTTHAST, Bibliotheca, t. I, p. 917.

 

LXV

 

Sirmond. « Il y a eu une sainte Ursule martyre suivant la commune opinion, dit Valois. On ignore néanmoins de quel temps elle a été, mais je suis très humble serviteur des onze mille vierges. La fable est un peu trop manifeste pour pouvoir la souffrir. Voicy sur quoi cette erreur est fondée suivant la conjecture du savant Père Sirmond. Ceux qui ont forgé cette belle histoire, ayant trouvé dans quelques Martyrologes manuscrits : SS. VRSVLA ET VNDECIMILA V. M., c'est-à-dire : Sanctae Ursula et Undecimilia Virgines Martyres, et s'étant imaginez qu'Undecimilla avec l'V et l'M qui suivoient étoient un abrégé pour undecim millia Virginum Martyrum, ont fait là-dessus ce roman que nous avons ajourd'hui (1) ». Quoi qu'il en soit de la légende, Cologne vénérait, dès le IVe siècle, dans un oratoire aujourd'hui remplacé par l'église Sainte-Ursule, les vierges qui avaient versé leur sang pour le nom du Christ.

 

1. Pour la bibliographie du sujet, voyez POTTHAST (2e édition) et U. CREVALIER. Voyez l'inscription de Clematius dans E. LE BLANT, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 570. Sur cette inscription, voy. F.-X. KRAUS, Die christlichen Inschriften der Rheinlande (Friburg, 1890, in-4°), ne 294, et le n° 9 des Spuriae. KLINKENBERG la croit de la seconde moitié du IVe siècle, Studien zur Geschichte der Kölner Marterinen dans Jahrbücher des Vereins von Althertums freuden im Rheinlande,  t. LXXXVIII (1899),vp. 70-95; t. LXXXIX (1890), p. 105-134; t. LXXXXIII (1892), p. 130-1790 ; et H. DÜNTZER, dans les Jahrbücher cités, t. LXXXX (1891), p. 151-163. Cf. Anal. boll. (1891), t. X, p. 369 et 476, et (1897) t. XV, p. 97. Cette inscription a été récemment étudiée par un érudit qui « réunit les solides et les plus belles qualités du philologue et de l'historien », D. GERMAIN MORIN, l'Inscription de Clematius et la légende des onze mille vierges, dans les Mélanges Paul Fabre, in-8°, Paris, 1902, p. 51-64 ; cf. Anal. bolland., t. XXII, 1903, p. 110 ; on trouvera dans ce travail un « aperçu sommaire » sur l'histoire des vierges colonaises et la façon dont cette histoire s'est transformée en la légende que tout le monde connaît ». Le plus ancien document qui mentionne la légende est de 750 à 850. Cf. Acta Sanct., t. IX d'oct.; pp. 73-303.

 

LXVI

 

Je mentionne, à titre de curiosité, une opinion jadis en faveur et qui n'est pas encore tout à fait abandonnée (1), d'après laquelle les vierges martyres seraient les filles et les soeurs des martyrs thébéens de Cologne, mais « cette manière de voir ne repose sur aucun document bien convaincant (2)». Toute cette légende des onze mille vierges est remplie d'une grâce charmante, et on n'est pas surpris de l'attrait qu'elle a exercé sur la dévotion des peuples, l'imagination des écrivains et la pénétration

critique des érudits (3).

 

III. — Espagne.

 

La conquête romaine avait été lente en Espagne, mais, dès qu'elle fut achevée, ce pays devint en peu de temps une des provinces les plus civilisées de l'empire (4). Sa réputation était telle que l'apôtre Paul voulait l'évangéliser lui-même (5). Ce voyage d'Espagne paraît indiqué par deux documents fort graves : l'épître de saint Clément aux Corinthiens et le « canon de Muratori ». Clément écrit : « ... Paul, devenu le héraut de la vérité en Orient

 

 

1. MÜLLER, Das Marterthum der thebaïschen Jungfrauen in Köln (Köln, 1896, in-12).

2. Anal. boll. (1897), t. X, p. 98.

3. Voyez l'important prologue à l'Historia SS. Ursulae et sociarum ejus, dans Analecta bollandiana, t. III, p. 7 sq., et la notice préliminaire p. 5-6. Les données de ce prologue et tout ce qui a trait à la légende et au culte des vierges de Cologne a été traité avec une information et une critique consommées par MARY TOUT, The Legend of Saint Ursula and the Eleven thousand Virgins, extrait des Historical Essays by Members of the Owens College, Manchester published in commemoration of its Jubilee (1851-1901, in-8°, Longmans, 1902, p. 17-56.

4. MOMMSEN, Römische Geschichte, Berlin, t. V, 1885, in-8°, p. 68-70

5. Rom. XV, 24, 28.

 

 

LXVII

 

et en Occident, reçut la récompense de sa foi, et enseigna la justice à l'univers entier : parvenu au terme de l'Occident, to terma tes duseos — et ayant souffert le martyre (1)…» Il y a de solides raisons pour voir ici une allusion aux colonnes d'Hercule, qui marquaient, dans la pensée des hommes de ce temps, l'extrémité du monde. Ce voyage est affirmé par l'auteur du « canon de Muratori » ; profectionem Pauli ab Urbe in Spaniam proficiscentis (3). Les Pères de la seconde époque n'en n'ont pas douté (4)mais leur témoignage, dans les questions d'histoire concernant le siècle apostolique, doit être considéré comme presque nul. Quoi qu'il en soit, il faut s'en tenir, je pense, à l'avis de Tillemont: « Ce qu'on dit du voyage de saint Paul en Espagne [est] incertain (5). » Le Père Gams, qui a donné sur cette question une longue étude (6), conclut par une conjecture qui envoie l'Apôtre passer une année en Espagne et le ramène à Rome pour l'y faire décapiter

 

1. CLÉMENT, ad Corinth., 1, 5.

2. PEARSON, Annales Paulini (1688), p. 20. P. GAMS, Die Kirchengeschichte von Spanien, Regensburg, 1862, in-8°, t. I, p. 6 sq., § 2, Spanien « das Ende des Abendlandes. »

3. E. PREUSCHEN, Analecta (1893), p. 131, ligne 38-39.

4. S. ATHANASE, Epist. ad Draconi., 4 ; S. CYRILLE, Cateches., XVII, 26; S. EPIPHANE, Haeres., XXVII, 6; S. CHRYSOSTOME, in II Tim., homil, X, 3 ; S. JÉRÔME, in Amos, cap. V ; in Isaiam, cap. XI ; THÉODORET, in Philipp., 1 ; S. GRÉGOIRE LE GRAND, Moral. in Job, XXXI, 53, 106, Voyez les textes dans GAMS, Die Kirchengeschichte von Spanien, t. I, cap. VI, Für die Reise des Apostels nach Spanien, p. 40-75.

5. TILLEMONT, Mém. hist. eccl., Paris, in-4°, 1693, t. I, notes sur saint Paul, note 73. Cf. NoëL ALEXANDRE, In histor. eccles. saec. I, dissert.XV, Paris, 1699, in-folio. De fidei propagatione in Hispaniis. SPIER, in Histor. critica de Hispanico Pauli itinere, Vitembergae, 1742, in-4°.

6. Loc. cit., p. 1-75. Cf. P. GAMS, Das Jahr der Martyrtodes der Apostel Petrus und Paulus (Regensburg, 1867, in-8°). RENAN, Saint Paul, croit à la réalité du voyage. P. ALLARD, les Persécutions en Espagne pendant les premiers siècles du christianisme, dans la Revue des Quest. histor. (1886), t. XXXIX, p. 1-51.

 

 

LXVIII

 

vers l'an 67. II eût été plus important de connaître sur quel point Paul exerça son ministère, mais nous n'en savons rien. Une inscription, célèbre par sa fausseté insigne, trouvée à Marquesia (Maravesar) en Lusitanie, fait honneur à Néron d'avoir « purgé la province des brigands, et de ceux qui inculquaient au genre humain une superstition nouvelle (1) : »

 

NERONI. CL. CAIS

AVG. PONT. MAX

OB. PROVINC. LATRONIB

ET. HIS. QVI. NOVAM

GENERI HVM. SVPER

STITION. INCVLCAB

PVRGATAM

 

Une autre indication sur les premiers fidèles d'Espagne nous est fournie par une notice martyrologique qu'il est permis de ne pas repousser absolument, mais qui n'a droit qu'à bien peu de confiance, puisqu'on n'en saisit aucune trace dans le martyrologe hiéronymien (2). D'après

 

 

1. IAN. GRUTER, Inscriptiones antiquae totius orbis Romani, in corpus absolutissimun, redactae, p. CCXXXVIII, 9, ex. STRADA (Cf. Corp. inscr. lat., II, prof., p. IX, n. 14), p. 170, 8 ; ADOLPHE Occo, Inscript. in Hispan. repert., p. XXVI, 8 ; SCALIGER, De emendat. tempor., l. V, p. 471 ; P. BAUDRY, Not. ad Lactant. de mort. persequutor., p. 38, dont on trouvera les variantes dans J.-E.-I. WALCH, Marmor Hispaniae antiquum vexationis christianorum neronianae insigne documentum (Jena, 1750), in-4°, p. cri ; Le même, Christianorum sub Diocletiano in Hispania persequutio quam ex antiquis inscriptionibus percensuit hasque illustravit (1752, in-12, p. 160), p. 5; Le même, Persequutionis christianorum neronianae in Hispania ex antiquis monumentis probandae uberior explanatio (1753, in-4°, pp. CLXVIII). Voyez le reste de la bibliographie dans HÜRNER, Corp. inscr. lat., t. II, p. 25*, n° 231* ; et y ajouter encore : J.-E.-I. WALCH, Commentarius in marmor Hispaniae antiquum, ap. DONATI, Adnovum thesaurum vett. inscriptt.; L.-A. MURATORI, Supplementum, Florentiae, 1765, in-folio.

2. Voy. S. ADONIS, Martyrologium op. et stud. Herib. Rosweydi, praecedit Vetus Romanum Martyrologium, operi suo ab ADONE praemissum (1613) — Ou DU SOLLIER, Prolegomena ad Usuarduni. Voyez les textes et la question entière discutée par P. GAMS, loc. cit., I, p. 76-117, livre 2e : Die Sendung und Thätitigkeit der sieben Apostelschuler in Spanien.

 

LXIX

 

cette notice, une mission de sept évêques aurait été envoyée de Rome en Espagne au ter siècle et se serait établie dans la Tarraconaise et la Bétique : Torquatus à Acci (Guadix) (1), Secundus à Abula (Avila), Indalecius à Urci, Ctésiphon à Vergium (Berja), Caecilius à Illiberis (Grenade), Hezychius à Carcesa (Cazorla), Euphrasius à Illiturgi (Andujar).

Vers la fin du IIe siècle, nous trouvons la mention de l'Eglise d'Espagne dans la phrase célèbre de saint Irénée : « Les Églises, fondées en Germanie n'ont pas d'autre loi ni d'autre enseignement que celles des Ibères : « Kai oute ai en Gernmaniais idumenai ekklesiai allos pepisteukasin, e allos paradidoasin oute en iberiaris (2). » Tertullien

dit que la foi s'était répandue dans l'Espagne entière : Hispaniarum omnes termini (3). Ce n'est que vers le milieu du IIIe siècle que nous pouvons prendre une idée plus précise de la conquête chrétienne en Espagne. Au moment de la persécution de Dèce, nous voyons un évêque apostat à Léon (Legio), un autre à Mérida (Emerita) (4) (250). Neuf années plus tard, l'évêque de Tarragone, Fructueux, et deux diacres furent mis à mort (259) (5) ; le

 

1. Voy. P. GAMS, loc. cit., t. I, p. 118 sq. et 138 sq. et toutes les discussions jusqu'à la page 227 concernant ces Églises.

2. S. IRÉNÉE, Adv. haeres., 1, 10 (ed. HARVEY, t. 1, p. 92).

3. TERTULLIEN, Adv. Jud., c. VII. Le passage ad Scapul., 4 : nam nunc a praeside Legionis... etc., demeure d'une interprétation trop douteuse. Voyez GAIS, loc. cit., I, 234 suiv.

4. S. CYPRIEN, Epist. 68.

5. RUINART, Acta sincera, Parisiis, 1689, in-4°, p. 221.

 

 

LXX

 

premier paraît avoir dirigé une communauté nombreuse. Pendant son martyre, l'évêque prononça une grave parole. Un chrétien, s'étant approché de lui, le supplia de ne pas l'oublier ; alors Fructueux répondit : « Il est nécessaire que j'aie présente à l'esprit l'Église catholique répandue de l'Orient jusqu'à l'Occident » (1) (259). Il faut probablement rapporter à cette persécution dix-huit martyrs de Saragosse dont les corps, nous apprend Prudence (IV, 53, 105-108, 145-164), avaient été réunis. La période de quarante années qui suit ne nous est pas connue (2) (260-304), Ce n'est qu'avec la persécution de Dioclétien que nous rentrons en pleine histoire. A cette époque nous trouvons des martyrs à Calahorra (Calagurris), au nord de la Tarraconaise (3), à Saragosse (Caesaraugusta) (4), où, dit Prudence, chaque persécution faisait des martyrs (5) (le célèbre diacre Vincent, dont la mère était une chrétienne de Huesca (Osca) ; à Mérida (6), à Girone (7), à Barcelone (Barcino) (8), à Alcala (Complutus) (9), à Cordoue (10).

Sur ces faits incontestables on a imaginé de renouveler la supercherie épigraphique faite à l'occasion de la persécution de Néron. Cette fois c'est trois exemplaires que nous rencontrons:

 

1. RUINART, ibid., p. 222.

2. Gants, loc. cit., I, 276-288.

3. Acta SS., mars, t. I, p. 231-232. Cf. P. ALLARD, loc. cit., p. 22-31.

4. Analecta bollandiana, t. I,1882. Peri Stephanôn, IV,145,164, 57, 58.

5. Peri Stephanôn, IV, 81-88; IV, 1, 2.

6. Ibid., III, 8.

7. Ibid., IV, 29, 30.

8. Ibid., IV, 34, 35.

9. Ibid., IV, 41-44.

10. Ibid., IV, 18-19.

 

LXXI

 

 

ET

NOMINE CHRISTIANORVM

DELETO. QVI. REMP. EVER

TEBANT (1)

 

SVPERS

TITIONE CHRIST

VBIQ. DELETA. ET. CVL

TV. DEOR. PROPAGATO (2)

 

OB CHRISTIANAM

EORVM. PIA. CVRA

SVPPRESSAM. EXTINCTAMQVE

SVPERSTITIONEM (3)

 

Si je donne ici ces textes sans valeur, c'est qu'on est exposé à trouver des écrivains qui en font encore état (4).

L'Église d'Espagne n'a pas échappé au désir de se faire une origine apostolique. Il semble que ce n'est guère avant le XIe siècle qu'est née cette préoccupation; car, antérieurement à cette époque, l'apostolat espagnol de saint Jacques n'apparaît que dans une version latine du catalogue des apôtres, pièce d'origine byzantine. Le plus ancien lectionnaire d'Espagne n'en fait aucune mention (5). Il fut même un temps où cet apostolat était repoussé, par exemple, par saint Julien de Tolède, qui

 

1. Corp. inscr. lat., t. II, 234*. Cf. J.-E.-I. WALCH, loc. supr. cit.

2. Ibid., t. II, 233*.

3. Ibid., t. II, 236. Sur les origines de l'Église d'Espagne et les fausses chroniques, voir aussi l'admirable ouvrage de D. JOSÉ GODOY ALCANTARA, Historia critica de los falsos cronicones, 1 vol., Madrid, 1868, in-8°.

4. WIETERSHEIM, Geschichte der Völkerwanderung (1859), 3, 481.

5. Dom G. MORIN, Anecdota Maredsolana, vol, 1, Liber Comicus, Maredsoli, 1893, in-8°.

 

 

LXXII

 

a eu connaissance du Breviarium apostolorum et en a écarté ce qui avait trait au voyage de saint Jacques en Espagne.

Une tombe antique découverte en 830 sur le territoire d'Amaea sert de fondement à la croyance des gens de la Galice, qui, de ce pays, se répandit dans toute l'Europe du moyen âge et attira au tombeau de Compostelle des milliers de pèlerins. En peu d'années la légende avait pris corps; car, dès 860, le martyrologe d'Adon enregistre le culte rendu au tombeau. Dès lors on rédigea un récit de la translation, et une lettre d'un pape Léon, contemporain de l'apôtre, enfin la tradition se trouva fixée dans l'Historia Compostellana, terminée en 1139 (1).

Il s'en faut d'ailleurs que le clergé espagnol ait adopté ce récit. Lors de la revision du Bréviaire romain par Pie V, on maintint la légende de saint Jacques le Majeur dans laquelle il était dit que l'apôtre avait « parcouru

 

 

1. L. DUCHESNE, Saint-Jacques en Galice, dans les Annales du Midi, t. XII (1900), p. 145-180. Pour les antiquités d'Espagne, voyez H. FLOREZ, Espana sagrada, theatro geografico-historico de la Iglesia de Espana : origen, divisions y limites de todas sus prouincias ; antiguedad, traslaciones y estado antiguo y presente de sus sillas en todos los dolninios de Espana y Portugal, con varias dissertaciones criticas para illustrer la historia ecclesiastica de Espana, contin. por Man. Risco, Fernandez, Ant. Merino, Jos. de la Canal, Fed. Sainz de Baranda, Cari. Ram. Fort y Vic. de la Fuente ; Madrid, 1747-1879, t. I-LI, in-4°.

En ce qui concerne la non-réalité de la mission de saint Jacques et la présence de son corps, l'étude que le Père F. Fita a faite de la question, en 1888, l'a amené à se prononcer en faveur de la présence du corps de l'apôtre, sans admettre cependant son apostolat en Espagne, et ce point seul nous intéresse ici. Cf. P. FIDEL FITA y D. AURELIANO FERNANDEZ-GUERRA, Recuerdos de un viaje a Santiago de Galicia (Madrid, 1880, in-4°).

A. CRIAPPELLI, Studii di antica letteratura cristiana (Torino, 1887, in-120), p. 149-219 et 235-238. La leggenda dell'apostoio Jacopo a Cons postella e la Critica storica.

 

LXXIII

 

l'Espagne et y avait prêché l'Evangile, puis était revenu à Jérusalem ». Le cardinal Bellarmin réclama la suppression de cette phrase comme ne reposant, disait-il, sur aucun témoignage digne de foi. Baronius passa outre et fit insérer les paroles suivantes: « Jacques vint bientôt en Espagne et y fit des conversions, telle est la tradition des Églises de ce pays. » Ce fut à ce propos un tel toile dans le clergé espagnol que le pape Urbain VIII supprima les mots : « telle est la tradition des Églises de ce pays », qui paraissaient insupportables aux représentants et aux pasteurs de ces Églises (1).

Les antiquités d'Espagne sont; entre toutes, sujettes à caution. Mabillon rapporte que la dévotion populaire s'était adressée à un saint d'une merveilleuse antiquité qui eut nom quelque temps /////////// S. VIAR///////////, ce qu'on lisait : Saint Viar, jusqu'à ce qu'une revision plus minutieuse du marbre de ce personnage, entreprise par ordre du pape Urbain VIII, donnât occasion de lire :.... praefectu]S. VIAR [um.... (Un tel) agent voyer (2).

Heureusement nous rencontrons enfin quelques martyrs espagnols sur lesquels ne peut planer aucun doute, encore qu'ils ne se montrent pas à nous en pleine lumière historique.

C'est que les martyrs d'Espagne eurent un biographe espagnol, Prudence, et cette circonstance nous a valu un poème excellent et des indications relativement précises (3).

 

1. P. BATIFFOL, Histoire du Bréviaire romain, in-12, Paris, 1893, p . 257.

2. MABILLON, Museum italicum, in-4°, Parisiis, 1674, t. I, p. 143. TH. ITTIG, dans Acta eruditorum, nov. 1687, p. 593.

3. Voyez P. ALLARD, Prudence historien, dans la Revue des Questions historiques, 1er avril et 1er juillet 1884 ; et l'Hagiographie au IV° siècle; martyres de saint Hippolyte, de saint Laurent, de sainte Agnès, de saint Cassien, d'après les poèmes de Prudence, dans même revue, 1er avril 1885. En ce qui a trait au martyre de saint Hippolyte, cf. FICKER, Studien zur Hippolytfrage (Leipzig, 1893), p. 43-64. Voyez aussi Poncif, Prudence Paris, 1888, in-8°). MANITIUS, Geschichte der christlichlateinischen, poésie (Stuttgart, 1891). G. BOISSIER, La fin du Paganisme (Paris, 1898, in-12), t. II, p. 117 suiv. P. CHAVANNE, le Patriotisme de Prudence, dans la Revue d'hist. et de litt. religieuses, t. IV (1899), p. 332 et 385.

 

LXXIV

 

Prudence aimait l'Espagne pour beaucoup de raisons, dont l'une était ses martyrs. Elle en avait eu tant (1) et de si grands ! Après Carthage et Rome, aucune ville du monde ne comptait plus de martyrs que Saragosse (2), et au IVe siècle le culte des saints prenait un développement inouï (3). Prudence partageait la dévotion générale, et son livre intitulé Peri Stephanôn : « A propos des couronnes », dut être dans sa pensée un « livre de dévotion ». Cette pensée inspiratrice se trahit dans la préoccupation soutenue chez le poète de ne changer que peu de chose aux mémoires originaux d'après lesquels il travaillait: Ses odes sont donc un peu monotones, mais cela tient à la nature de son sujet, qui ne lui fournit que des scènes toujours analogues ou peu s'en faut. L'accusation et la défense font usage de plusieurs lieux communs que l'on préférerait ne pas rencontrer. La scène du martyre résonne comme une fanfare héroïque. « Allons, dit sainte Eulalie au bourreau, brûle et coupe ; déchire ces membres faits de boue. Il est facile de détruire cet assemblage fragile. Quant à mon âme, tu peux redoubler tes tortures, tu ne l'atteindras pas (4). » « Voilà de quelle façon parlent

 

 

1. Peri Stephanôn, VI, v. 1 suiv.

2. Ibid., IV, v. 61, 64, cf. 71, 72.

3. A. DUFOURCQ, la Christianisation des foules, dans Rev. d'hist. et de litt. relig., t. IV (1899), p. 260 suiv. G. BOISSIERloc. cit., p. 117.

4. Peri Stephanôn, III, 90.

 

LXXV

 

les martyrs chez Prudence, dit M. Gaston Boissier ; quels que soient leur âge et leur sexe, il leur donne la même attitude d'intrépidité provocante. C'est peu de souffrir la mort, ils la bravent, ils la raillent. Ils y marchent si résolument qu'ils semblent traîner le bourreau à leur suite ; quand ils montent sur le bûcher, ils ont l'air de menacer les flammes et les font trembler devant eux. Ils nous rappellent certains personnages des tragédies de Sénèque qui, comme les gladiateurs, mettent leur vanité à bien recevoir le dernier coup. L'énergie du petit chrétien, qui sait si bien mourir, dans la passion de saint Romain, ressemble à celle du jeune Astyanax quand il se jette du haut d'une tour de Troie avec des vers de stoïcien. Sénèque et Prudence sont tous les deux Espagnols, et l'on sait que l'Espagne a toujours eu du goût pour les héros de théâtre. Elle ne déteste pas non plus l'extraordinaire et l'horrible, et c'est peut-être ce qui amène chez Prudence tant de peintures raffinées de supplices. On trouve, dans presque toutes ses hymnes, des détails de plaies saignantes, de chairs grillées, de tenailles et de croix de fer s'enfonçant dans des corps délicats, que le poète étale devant nous avec une satisfaction visible. C'est véritablement un goût du pays. Il y avait déjà des descriptions semblables chez Sénèque et Lucain ; et plus tard, les peintres espagnols ne nous les épargneront pas dans leurs tableaux.

« Prudence est donc, par quelques-uns de ses défauts, un véritable Espagnol : il l'est aussi par ses qualités, et l'on ne doit pas être surpris que l'Espagne ait eu sur lui une telle influence : il l'aimait avec passion ; elle lui semblait une terre bénie à laquelle Dieu témoigne une faveur particulière :

 

LXXVI

 

 

Hispanos Deus aspicit benignus (1).

 

« Il n'est jamais plus heureux que lorsqu'il peut célébrer des martyrs de son pays. L'Espagne est déjà ce qu'elle sera jusqu'à la fin, la dévote Espagne. Le culte des saints y a pris tout de suite une grande extension. Chaque ville a les siens, dont elle est fière, qu'elle comble d'hommages. Emerita, « la belle colonie romaine dont un fleuve lave «les murs », a donné naissance à sainte Eulalie ; c'est là qu'est morte la noble enfant en confessant sa foi. Tarragone est pour lui l'heureuse Tarragone, Felix Tarraco ! Elle est encore tout illuminée des flammes du bûcher de son évêque Fructuosus (2). Mais rien n'égale Caesaraugusta (Saragosse) : après Carthage et Rome [nous l'avons dit], c'est elle qui compte le plus de martyrs. Elle en possède un si grand nombre que toute la ville en est sanctifiée et que le Christ y règne en maître :

 

Christus in totis habitat plateis,

Christus ubique est (3) !

 

« Quelque nombreux qu'ils soient, elle tient à tous et n'en veut perdre aucun. Les habitants de Sagonte prétendent s'emparer de saint Vincent, sous prétexte qu'il a souffert le martyre chez eux : « Il est à nous, répondent ceux de Saragosse, quoiqu'il soit allé mourir dans une ville inconnue. Il est à nous ; c'est chez nous qu'il a passé sa jeunesse et qu'il a fait l'apprentissage de ses vertus (4). »

Au temps de Dioclétien, l'Espagne dut donner un

 

1. Peri Stephanôn, VI, 4.

2. Ibid., VI, 1.

3. Ibid., IV, 71.

4. G. BOISSIER, loc. cit., t. II, p. 122-123.

 

LXXVII

 

nombre considérable de martyrs, car nous savons que la recherche des chrétiens y fut conduite avec un acharnement inouï par un magistrat dont le nom est demeuré célèbre parmi ceux des plus féroces ennemis du christianisme. Datianus remplissait probablement les fonctions de vicaire du diocèse d'Espagne (1), ou bien celles de commissaire spécial délégué à la recherche des chrétiens. Nous le voyons parcourir la province entière et porter des condamnations contre les fidèles dans la Tarraconaise, la Lusitanie et la province de Carthagène, faire arrêter prêtres, évêques et, en général, tous les ministres du culte chrétien (2). Ce fut sans doute devant lui que l'évêque de Cordoue, Osius, destiné à une si grande illustration dans la suite, comparut et confessa le Christ (3) ; mais une partie des victimes destinées à assouvir la haine de Datianus lui fut enlevée par l'amnistie accordée à l'occasion des vicennales de Dioclétien (303), c'est-à-dire du vingtième anniversaire de son avènement à l'empire, amnistie qui rendit à la liberté d'innombrables chrétiens (4) ; cependant on retint quelques confesseurs plus signalés : le diacre Vincent était du nombre.

La persécution reprit l'année suivante (304). Prudence nous a conservé le souvenir de ceux qui moururent alors pour Jésus-Christ ; néanmoins rappelons quelques noms qu'il a oubliés : sainte Léocadie, morte sous Datianus,

 

1. J. MARQUARD, Römische Staatsverwaltung, t. I, p. 231; WILLEMS, le Droit public romain (Louvain, 1874, in-8°), p. 421.

2. RUINART, Acta sincera, p. 390. Passio S. Vincentii levitae, § 2.

3. S. ATHANASE, Hist. arianorum, 44 ; Apolog. de fuga. 7. EUSÈBE, de Vita Constantini, II, 63, 73. SOZOMÈNE, Hist. eccl., I, 16.

4. EUSÈBE, de Martyrib. Palaestinae, § 2, 4.

 

 

LXXVIII

 

dans la prison de Tolède (1), les saints Servand et Germain, martyrisés à Cadix (2), les saints Oronce et Victor à Girone (3).

« Dans une de ses plus belles hymnes (4), Prudence représente le jour terrible [du jugement]; il nous montre le juge suprême « porté sur une nuée en flamme ; il « se prépare à peser les nations dans sa juste balance », tandis que chaque cité réveillée de la mort s'apprête à comparaître devant lui, apportant avec elle, pour le désarmer, les restes des martyrs auxquels elle a donné naissance. Je demande la permission de citer quelques vers de ce début magnifique, qui me semble avoir l'ampleur et la pureté des chefs-d'œuvre classiques :

 

 

Quum Deus dextram quatiens coruscam

Nube subnixus veniet rubente

Gentibus justampositurus aequo

Pondere libram ;

 

Orbe de magno capot excitata

Obviam Christo properanter ibit

Civitas quaeque pretiosa portans

Dona canistris (5).

 

Cette procession des villes, qui s'avancent dans des attitudes variées, l'une pressant son trésor contre son sein (6), l'autre apportant son offrande sous la forme de couronnes éclatantes de pierreries (7), celle-ci décorant

 

 

1. ADON, USUARD, au 9 décembre.

2. Ibid., au 23 octobre.

3. Ibid., au 22 janvier. Cf. Acta Sanct., janvier, t. II, p. 389, et TILLEMONT, Mém. hist. eccl., t. V, note XXVI sur la persécution de Dioclétien.

4. Peri Stephôn., IV.

5. G. Bonnes, loc. cit., t. lI, p. 125.

6. Ibid., 7-8.

7. Ibid , 21-23.

 

LXXIX

 

son front d'olivier jaunissant, symbole de paix (1), celle-là jetant, d'un geste confiant, sur l'autel les cendres d'une jeune martyre (2), est une des plus grandioses conceptions de la poésie chrétienne. Le soin qu'ont pris les cités d'honorer la tombe des martyrs va leur ouvrir le ciel à la suite de ces restes sacrés que la trompette ranime, et c'est en vers enflammés que Prudence nous fait ce tableau :

 

Sterne te totam generosa sanctis

Civitas mecum tumulis ; deinde

Mox resurgentes animas et arius

Tota sequeris.

 

Saragosse conduit la marche héroïque ; elle rappelle les noms de Vincent, de Caius et de Crementius, qui « goûtèrent légèrement la saveur du martyre », car ils ne moururent point (3) ; de la vierge Eucratis, à qui le bourreau coupa les seins, déchira les membres, mais elle échappa à la mort. Elle résidait encore à Saragosse lorsque le poète la célébrait dans ses vers (4), on y montrait même une partie de son foie arraché avec des ongles de fer ; enfin une foule de chrétiens anonymes, martyrum turbas (5).

Girone apporte les reliques de saint Félix (6) ; Barcelone, celles de saint Cucufas (7) ; Alcala, celles des saints Juste et Pastor (8); Cordoue, celles d'Acisclus, de Zoellus

 

1. G. BOISSIER, ibid., 55-56.

2. Ibid., 37-40.

3. Ibid., 181-188.

4. Ibid., 109-140.

5. Ibid., 58.

6. Ibid., 29-30.

7. Ibid., 34-35.

8. Ibid., 41-44.

 

LXXXI

 

et les trois couronnes de Fauste, Janvier et Martial (1); enfin Mérida apporte les cendres de sainte Eulalie (2).

Je ne puis écrire ce dernier nom sans m'attarder quelques instants à l'aimable enfant qui le porta ; sa mort la fit sainte devant Dieu et illustre parmi les hommes. La jeune martyre a été célébrée dans deux ouvrages que je vais rappeler ici ; leur charme fera excuser cette digression.

 

HYMNE DE PRUDENCE A LA VIERGE EULALIE (3).

 

Elle comptait douze hivers, lorsque, sur un bûcher crépitant, farouche, elle épouvanta ses bourreaux.

Déjà elle avait fait pressentir qu'elle ne tendait qu'au trône de Dieu, quand elle maltraitait ses membres destinés au lit conjugal, — toute petite fille qui ne savait pas jouer

Qui dédaignait les douceurs, écartait avec larmes les roses, repoussait les bracelets d'or ; qui, le visage serein, la démarche modeste, avait le front méditatif des vieillards.

Au bruit qu'une tourmente furieuse se lève contre les serviteurs de Dieu, qu'on ordonne aux chrétiens de brûler l'encens trempé de sang et de sacrifier à ses dieux funestes le foie d'une bête,

L'esprit sacré d'Eulalie frémit, et fière, elle se prépare à se jeter dans le tourbillon de la guerre ; le coeur rude, haletante de Dieu, femme, elle défie les armes des hommes.

Mais la piété maternelle veille à ce que la généreuse enfant reste cachée à la maison, perdue dans la campagne, loin de la ville, de peur que, sauvage, elle ne se rue à la mort glorieuse.

Elle, ne pouvant plus supporter cette lâche attente, de nuit,

 

 

1. G. BOSSIER, ibid., 8-9.

2. Ibid., 37-40.

3. J'emprunte cette excellente traduction au livre très original de

M. ALFRED POIZAT, les Poètes chrétiens. Scènes de la vie littéraire du IV° au VII° siècle, in-8°, Lyon, 1902, p. 251-256.

 

LXXXI

 

sans témoin, pousse la porte, ouvre en fugitive la barrière du parc et, à travers champs, fait route.

Elle va, les pieds déchirés par des lieux escarpés, dans l'ombre, accompagnée du choeur des anges, et quoique l'horrible nuit se taise, elle a avec elle Celui qui conduit le jour.

Dans sa course hâtive, elle a fait plusieurs milles avant que le jour s'ouvre, et, le matin, superbe, elle entre au tribunal et se dresse au milieu des faisceaux,

En criant : « Quelle fureur vous pousse à précipiter dans la mort, à déchirer aux pointes des rochers des coeurs prodigues d'eux-mêmes et à renier Dieu, père de tout ?

« Vous recherchez, horde misérable, la race des chrétiens ? Me voici, moi, l'ennemie de vos mystères démoniaques, foulant aux pieds vos idoles, et du coeur et de la bouche confessant Dieu.

« Isis, Apollon, Vénus, néan ! Néant aussi votre Maximien ; néant, ces dieux, parce que faits de main d'homme ; néant, votre empereur, parce qu'il adore les ouvrages des hommes ; frivolité et néant, l'une et l'autre chose.

« Que votre puissant Maximien, qui se fait le client de ces pierres, prostitue, voue à ses dieux sa propre tête ; mais; pourquoi frappe-t-il des coeurs généreux ?

« Ce bon chef, ce rare arbitre se repaît du sang innocent, et, gueule béante contre les corps pieux, il déchire de sobres entrailles, il jouit à torturer la foi.

« Adonc, bourreau, brûle, coupe, partage ces membres coagulés de boue ; briser cette fragile chose est facile. Mais ce qui ne sera pas pénétré par la douleur, c'est mon âme profonde. »

Exaspéré par ces paroles, le préteur s'écrie : « Enlève, licteur, cette furieuse ; écrase-la de supplices ; qu'elle sente qu'il est des dieux de la patrie et que le pouvoir du prince est lourd.

« Je désirerais pourtant qu'avant ta mort, si c'est possible, tu reviennes de ta méchanceté, sombre petite fille ; regarde, tu moissonnes les joies que te promettait une origine illustre.

« Songe à ta maison, glissée dans les larmes, et combien gémit, anxieuse, la noblesse de ta race, parce que tu meurs dans ta tendre fleur, au seuil presque de tes noces.

« Elle ne t'émeut donc pas, la pompe dorée de l'hymen ?

 

LXXXII

 

Elle ne te touche pas, la douleur vénérable de tes vieux parents, que ta téméraire faiblesse va perdre ? Voici préparés les instruments de ton abominable mort.

« Ou le glaive te tranchera la tête, ou tu seras déchirée par les bêtes féroces, ou livrée au bûcher fumant ; déplorable enfant, au milieu du désespoir dont hurleront les tiens, en cendres tu t'écouleras, consumée.

« Dis-moi, c'est donc une si grosse affaire que de te dérober à tout cela ? un peu de sel, une pincée d'encens, que bien dis-

posée tu consentirais à toucher du bout de tes doigts, et voilà écarté le grave châtiment. »

La martyre ne répond rien, mais elle frémit et crache à la face

du tyran ; puis elle brise les statues d met le pied sur l'autel.

Aussitôt les deux bourreaux lacèrent sa poitrine, les ongles

de fer entrent dans son sein virginal qu'ils fendent jusqu'aux os ; Eulalie compte ses plaies.

            Sans pleurs ni gémissements, joyeuse et intrépide, elle chantait. La dure douleur est hors de son âme ; le sang frais qui s'écoule d'elle comme une chaude fontaine lave sa peau et teint de pourpre ses membres.

Mais voici la dernière invention du bourreau ; on allume des lampes dont la flamme mord ses flancs et ravage ses entrailles.

Sa chevelure odorante avait glissé sur ses seins ; elle voltigeait sur ses épaules, protégeant sa pudeur virginale.

Mais la flamme crépitante vole jusqu'à son visage et, se répandant par les cheveux, gagne la tête ; la vierge, avide de mourir, aspire et boit aux flammes.

Alors, de la bouche de la martyre, émerge en rampant, plus blanche que neige, une colombe qui paraît la quitter et suivre les astres ; c'était l'âme d'Eulalie, toute blanche, toute légère, tout innocente.

Le cou se penche, au départ de l'âme ; le feu du bûcher se meurt ; la paix est rendue aux pauvres membres inanimés ; l'oiseau semble applaudir, du battement de ses ailes, puis il gagne le sommet du temple.

Il a vu l'oiseau sortir de la bouche de la jeune fille, le satellite

du tyran. Stupéfait, épouvanté, il bondit, il s'enfuit de son ouvrage ; le licteur fuit aussi.

 

LXXXIII

 

Et voici que l'hiver glacé se met à répandre la neige ; il en couvre tout le forum, et. sur les membres d'Eulalie encore pendants à la roue refroidie, il étend son très pâle linceul.

 

Parmi les plus anciens monuments de la langue romane, au moment où, dans la barbarie croissante, on voit le latin achever de se décomposer et de périr, nous avons conservé une Cantilène ou Séquence de sainte Eulalie, décalque d'un chant d'église latin (1) qu'on peut dater de l'année 880 environ. C'est un petit poème de vingt-huit vers dont la langue et la versification sont intéressantes à étudier. J'en donne ici la traduction (2) :

 

Eulalie fut bonne pucelle,

elle avait beau corps, âme plus belle.

Les ennemis de Dieu voulurent la vaincre, voulurent la faire servir le diable.

5          Elle n'écoute les mauvais conseillers,

qu'elle renie Dieu, qui demeure sus au ciel.

Ni pour or, ni pour argent, ni parure,

ni menace de roi, ni prière

ni autre chose, on ne put jamais plier

10       la jeune fille qu'elle n'aimât pas le service de Dieu.

Et pour cela elle fut présentée à Maximien,

qui était en ces jours roi sur les païens.

Il l'exhorte, ce dont ne chaut à elle,

qu'elle fuie le nom chrétien

15       et que pour cela elle abandonne sa doctrine.

Plutôt elle supporterait les fers

que de perdre sa virginité.

Pour cela elle mourut à grande honnêteté.

Ils la jetèrent au feu, de façon qu'elle brûle tôt.

20       Elle n'avait aucune coulpe, aussi ne brûla-t-elle pas.

A cela le roi païen ne voulut se fier :

Il ordonna de lui ôter la tête avec l'épée.

La demoiselle n'y contredit.

Elle veut laisser le siècle, si Christ l'ordonne ;

 

1. Cf. E. KOSCHWITZ, les plus anciens Monuments de la langue française, 4e édit., Heilbronn, 1886. K. BARTSCH et HORNING, la Langue et la litt. fr. depuis le IXe siècle jusqu'au XIVe siècle, in-8°, Paris, 1887.

2. E. LITTRÉ, Histoire de la langue française, in-12, Paris,1882, t. II, p. 289.

 

LXXXIV

 

25       en figure de colombe elle vola au ciel.

Prions tous qu'elle daigne pour nous intercéder,

que Christ ait merci de nous

après la mort et nous laisse venir à lui

par sa clémence.

 

IV. — Afrique.

 

Les origines de l'Église d'Afrique sont tout à fait claires. Le bon sens des hommes de ce pays les a mis en garde d'un travers dont beaucoup d'autres n'ont pas su se préserver ; peut-être aussi la culture des esprits y était-elle trop avancée pour laisser prise aux fables. C'est en l'année 180 que cette Église entre dans l'histoire, et de la manière la plus honorable, avec deux groupes de martyrs, à Scillium et à Madaure. Les Actes des premiers se trouvent dans ce recueil (t. I) ; les autres s'appelaient Namphano, Miggin, Lucita, Sanaé (1). Quelques années plus tard, vers l'an 200, on voit par les écrits de Tertullien que le christianisme s'était fort répandu, tellement qu'il avait passé la frontière de l'empire et faisait ses conquêtes chez les Gétules et chez les Maures, qui étaient des peuples habitant vers l'Aurès, les Gétules au sud et au sud-est de l'Aurès, les Maures un peu plus à l'ouest (2).

Depuis l'année 180, l'Église d'Afrique jouissait d'une large tolérance. Les proconsuls s'étaient montrés indifférents ou bienveillants (3). Mais dans ce pays l'ardeur

 

1. MAXIME DE MADAURE, Epist. 16, inter Augustinianas.

2. L. DUCHESNE, les Eglises séparées, in-12, Paris, 1896, p. 286 sq.

3. TERTULLIEN, Ad Scapul. 4. Cf. Y. BAESTEN, l'Afrique et la civilisation chrétienne, dans Précis historiques, 1878, B. VII, 273-285, 374,

392 435-454,553-569,607-630, 676-698, 721-739.

 

LXXXV

 

des esprits débordait continuellement la modération romaine : les polémiques de Tertullien d'une part, les injures de la plus grossière partie du peuple d'autre part, envenimaient les relations quotidiennes et préparaient les excès. Pendant les années 198 à 200 (ou 201), de nombreux chrétiens furent mis en prison ; à Carthage (1), chaque jour, plusieurs étaient jugés et mis à mort ; c'étaient, en outre, des émeutes populaires, des attaques individuelles contre les fidèles isolés, des violences ouvertes contre leurs propriétés (2). Fréquemment quelque assemblée chrétienne était dénoncée par un traître, envahie aussitôt et pillée (3) ; enfin on viola même les cimetières, car la communauté possédait à Carthage des domaines funéraires à ciel ouvert (4). Tertullien, qui nous a donné ces détails, n'a ajouté aucun nom, aucun chiffre que nous aurions eu si grand intérêt à connaître, mais l'acharnement de la haine et la variété des souffrances laissent entrevoir une communauté puissante et nombreuse. On s'attend bien à trouver ici un texte célèbre : « Sans prendre les armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre simplement en nous séparant de vous ; car si cette multitude d'hommes vous eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement, et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence,

 

 

1. TERTULLIEN, Exhort. ad martyres. B. AUBÉ, l'Église d'Afrique et ses premières épreuves sous le règne de Septime-Sévère, dans Revue historique, 1879, t. XI, p. 241-297.

2. Apolog., 37.

3. Ibid., 7.

4. Ibid., 37.

 

LXXXVI

 

de l'étonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens. A présent, la multitude des chrétiens fait que vos ennemis paraissent en petit nombre ». « Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos châteaux, vos bourgades, vos conseils, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le forum.» (Apol., 37.) Dans le Livre à Scapula, écrit en 211, nous trouvons des chiffres : « Que ferez-vous, demande Tertullien, de tant de milliers d'hommes de tout sexe, de tout âge, de tout rang, qui s'offriront à vos coups ? Qu'il faudra de bûchers et de glaives ! Que souffrira Carthage même, que vous devrez décimer (1) », et encore « dans chaque ville, plus de la moitié des habitants sont chrétiens (2) », et il y avait dans l'Afrique romaine plusieurs centaines de villes, quelques-unes fort peuplées. Ici, le témoignage de Tertullien est très recevable, puisqu'il écrit dans le pays même qui fait l'objet des évaluations ; en outre, en l'espèce, Tertullien a fait preuve de modération lorsqu'il parle de pays dans lesquels il ignore l'existence des Églises (3). Il suffit d'ailleurs d'utiliser les monuments encore subsistants de la littérature africaine pour constater ce que le mot de Tertullien renferme de' vérité historique. Il n'y a presque pas de ville qui n'ait fourni des épitaphes funéraires, dont un assez grand nombre doit être restitué avec certitude à la période préconstantinienne, et parmi

 

1. Ad Scapul., 2.

2. Ibid.

3. P. MURY, le Nombre des chrétiens de Néron à Commode, dans la Revue des Questions historiques (1877), t. XXII, p. 522. TERTULLIEN, Apolog., 60.

 

LXXXVII

 

tant d'autres fragments, il s'en trouve probablement un grand nombre ayant servi à des sépultures chrétiennes violées par les païens dans les jours où l'on donnait l'assaut aux cimetières des frères (1). Nous connaissons l'existence de ces cimetières à Carthage, à Aptonge, à Cirta, à Césarée de Maurétanie (2). Les Actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité mentionnent plusieurs martyrs ; nous en connaissons quelques autres que l'on peut joindre à ces multi fratres martyres dont parlent les Actes que j'ai cités (3). On ne saurait tirer argument du petit nombre de ceux offerts par le calendrier carthaginois du vie siècle publié par Mabillon, car, entre les lacunes de cette pièce excellente, on doit marquer l'omission de certains martyrs qu'on se serait attendu à y rencontrer. On verra un autre témoignage du progrès des conversions dans l'édit de 202. Le texte en a été résumé ainsi par Spartien : « Pendant son voyage en Palestine, il promulgua plusieurs ordonnances. L'une défendait, sous menace de peine grave,. d'embrasser le judaïsme, une autre semblable concernait le christianisme :In itinere Palaestinis plurima jura fandavit. Judaeos fieri sub gravi poena vetuit, item etiam de christianis sanxit (4). » C'est donc la propagande, ou, si l'on

 

1. Apolog., 37.

2. Acta proconsularia S. Cypriani, dans RUINART, Acta sincera (Parisiis, 1689, in-4°) ; Passio SS. Montani, Leucii, etc., ibid. ; Gesta purgationis Felicis, dans BALUZE, Miscellanea, t. I, p. 20 ; Gesta purgationis Caeciliani, ibid., p. 24. Corp. inscr. lat., t. VIII, n° 9585.

3. Passio S. Perpetuae, § 13.

4. Severus, 17. Cf. CAHIER, Souvenirs de l'ancienne Eglise d'Afrique, trad. en part. de l'italien, Paris, 1862, in-8°. Ouvrage rédigé en partie d'après les travaux de C. CAVERONI, dans les Memorie di religione et scienza, Modène, IIe série, t. VIII, p. 305-365 ; t. IX, p. 5-51, 225-272 ; t. X, p. 5-30, 185-248.

 

LXXXVIII

 

veut, le prosélytisme et l'évangélisation, que l'on frappe; il semble que l'on ne puisse désormais envisager la lutte avec les chrétiens déjà convertis. Les lois sont faites d'après une situation donnée, et l'édit de 202 prouve la réelle inquiétude qui s'était emparée du législateur alors qu'il sentait l'état païen menacé : obsessam voci ferantur civitatem (1). Il faut donc faire dans la statistique une large place aux chrétiens de race, gen[ei] Khristianos (2). En Afrique, la persécution trouve à s'exercer dans toute l'étendue de la province ; en 209, le proconsul punit les chrétiens dans la Proconsulaire, pendant que le légat en Numidie et le procurateur en Maurétanie font de même. Les Actes de sainte Perpétue montrent une organisation ecclésiastique déjà bien complète. Un évêque, un prêtre catéchiste, des diacres, des fidèles, des catéchumènes, des services organisés pour les prisonniers, pour recueillir l'enfant nouveau-né de Félicité, enfin un peuple de fidèles fort turbulent et qui sort de l'église de la même manière scandaleuse que les païens sortent du cirque.

Ce fut vers 212, sous Caracalla, que Tertullien écrivit le traité Ad ScapuIam qui nous a fourni plusieurs indications positives qu'il faut toujours tenir rapprochées de cette date. Ici je ne puis me dispenser de citer : « Prenez, garde qu'à force de supplices vous ne nous fassiez lever en masse, non pour vous assaillir, mais pour vous prouver seulement que, loin de craindre votre tyrannie, nous l'invoquons. Lorsque Arrius Antoninus persécutait les chrétiens d'Asie, tous ceux de sa province se réunirent et se portèrent devant son tribunal. Il en fit emprisonner

 

1. TERTULLIEN, Apolog., 1.

2. C. BAYET, loc. cit., n° 75.

 

LXXXIX

 

quelques-uns et dit aux autres : « Insensés ! si vous voulez mourir, n'y a-t-il pas assez de cordes et de précipices ? « O deiloi, ei Thelete apothneskein, kremnous e brokhous ekhete. » Si nous allions en faire autant, que ferais-tu de tant de milliers d'hommes et de femmes de tout rang ? Que de bûchers, que d'épées ne te faudrait-il pas ? Quelles seront les souffrances de cette Carthage que tu veux décimer, quand tes soldats eux-mêmes ne trouveront sous le tranchant de leur glaive que des amis ou des parents ? quand ils y trouveront des chevaliers et des dames romaines, nobles comme toi, et peut-être tes plus proches parents et tes amis les plus intimes (1) ? » Cet appel finit par une indication que je ne dois pas négliger. « Bien des hommes, frappés de notre courageuse constance, se prennent à s'enquérir de la cause d'une si admirable patience, et sitôt qu'ils connaissent la vérité, ils sont des nôtres et marchent dans nos voies (2). » Je trouve un curieux commentaire de ces paroles dans un opuscule anonyme longtemps attribué à saint Cyprien : « Lorsque des mains cruelles torturaient les membres du saint, lorsque le bourreau lui déchirait les chairs, sans pouvoir abattre sa constance, j'ai entendu parler les assistants. L'un disait : C'est une grande chose et dont je me trouble fort que de voir maîtriser ainsi la douleur. D'autres reprenaient : Cet homme doit avoir des enfants, car une épouse est assise à son foyer, et cependant l'amour des siens est impuissant à le fléchir. Il faudra pénétrer et connaître le mystère qui fait sa force (3). »

 

1. Ad Scapul., 5.

2. Ibid.

3. Liber de laude martyrii, § 15,

 

 

XC

 

La littérature exceptionnellement conservée de l'Église d'Afrique nous fournit pour cette époque de nouveaux moyens d'évaluation. Le premier concile de Carthage, convoqué par Agrippinus, entre 218 et 222 (1), réunissait dix-huit évêques de Numidie ; au troisième concile de Carthage, saint Cyprien pourra grouper, pour la province proconsulaire la Numidie et la Maurétanie, quatre-vingt-sept évêques. Vers le milieu du me siècle, l'Église de Carthage nous est admirablement connue grâce à la correspondance et aux opuscules de son évêque saint Cyprien, autrefois avocat au barreau de cette ville, issu d'une famille de décurions et devenu évêque en 248 (2).

Tout ce que nous savons de la persécution de Dèce en Afrique nous montre que les paroles de Tertullien n'ont rien d'exagéré. Le nombre des apostats fut immense. Toutes les classes, tous les ordres eurent les leurs ; on vit à Saturnum une partie des fidèles, conduite par son évêque, se rendre au temple des dieux pour sacrifier (3). Cependant il demeurait assez de chrétiens fidèles pour soutenir l'honneur de l'Église. Il y eut des exécutions, des emprisonnements, et il restait encore des frères parmi ceux auxquels s'adressait la parole de saint Cyprien pour qu'il pût leur recommander de ne pas venir en foule visiter les prisonniers : tamen caute hoc et non glomeratim nec per multitudinem simul junctam (4).

 

1. C. HÉFÉLÉ, Conciliengeschichte nach den Quellen bearbeitet. 2

verm. und verbess. Auflage, Freiburg in Breisgaw, 1873, in-8°, t. I, p. 48 sq.

2. Voy. la Vita par Pontius le diacre, P. L., t. III, col. 1542-1558.

3. S. CYPRIEN, Epistolae, passim.

4. Id., Epist., 4.

 

XCI

 

Il faut compter enfin les bannis; nous en connaissons plusieurs groupes, l'un d'eux comptait 65 personnes, et les fugitifs, parmi lesquels fut l'évêque Cyprien, dont l'exil dura quatorze mois. Ce fut peu après son retour qu'eut lieu à Carthage une quête parmi les chrétiens afin de subvenir au rachat. des frères enlevés par les tribus numides. On recueillit cent mille sesterces (1), environ vingt-cinq mille francs de notre monnaie, chiffre qui laisse entrevoir une communauté très nombreuse si l'on tient compte des pertes matérielles qu'elle avait eu à subir du fait de la persécution de Dèce. Les années qui suivirent étaient propices au développement plus ou moins rapide des communautés, car la persécution de Valérien ne s'acharnait que sur les chefs des Églises et ne poursuivait les fidèles que dans le cas de réunion illicite. Ce fut la cause du martyre d'un groupe de chrétiens de l'Afrique proconsulaire, peut-être étaient-ils d'Utique. Ils ont gardé le surnom de Massa candida. Ils étaient plus de cent cinquante-trois, dit saint Augustin (2), trois cents, dit Prudence (3). Lors du martyre de saint Cyprien, nous retrouvons la communauté de Carthage formant une foule compacte (4). Ce grand homme laissait l'Église d'Afrique une des plus florissantes du monde romain.

Je ne mettrai à profit les Actes de martyrs de cette persécution que pour y relever deux indications précieuses pour mon sujet. Dans les Actes de Jacques et Marien,

 

1. S. CYPRIEN, Epist., 20.

2. Enarr. in Psalm. XCIX, et P. MONCEAUX, La Massa candida, dans la Revue archéologique (1900).

3. Peri Stephanôn, XIII, 83.

4. Acta proconsularia, § 5.

 

XCII

 

je vois que les chrétiens se rencontraient un peu partout. Deux évêques ramenés d'exil font halte à Muguas près de Cirta (1), ils mettent pied à terre dans une ferme où habitaient des chrétiens. Lors du martyre des saints, leurs compagnons étaient si nombreux que le bourreau embarrassé craignit que l'amoncellement de leurs cadavres sur un seul point de la rivière au bord de laquelle on devait les décapiter ne la fit sortir de son lit ; il ordonna aux condamnés de se ranger à la file le long de la rivière et il passa devant le rang, coupant les têtes.

Depuis ce temps, le christianisme était si répandu dans l'Afrique que les traces de son expansion deviennent difficilement saisissables ; les grandes divisions territoriales sont remplies d'Églises, on peut juger que dans la seconde moitié du nie siècle le progrès à faire se réduit à s'étendre autour des centres occupés. Grâce aux travaux anciens et à l'attention que les érudits de nos jours portent aux antiquités de l'Afrique, l'étude des origines chrétiennes de cette province sera bientôt une de celles qui pourront être essayées avec les renseignements les plus. nombreux et les plus sûrs (2).

Tertullien nous apprend que le premier persécuteur de

 

1. Rapprochement d'une inscription trouvée à Constantine et d'un passage des Actes des martyrs fournissant une nouvelle preuve de l'identité de Constantine et de Cirta, par E. CARETTE, capitaine du génie, membre de la commission scientifique d'Algérie, dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres de l'Institut de France, 2e série, Antiquités de la France, t. I, p. 206 sq. (Paris, 1843, in-4°), S. GSELL, dans Rec. de la Société archéol. de la prov. de Constantine, 1895, t. XXX, p. 214-215, revendique le lieu du martyre à Lambèse.

2. Pour la bibliographie et la mise en oeuvre des principaux résultats acquis, cf. D. CABROL, Dict. d'arch. chrét. et de liturgie (1903), au mot Afrique.

 

XCIII

 

l'Église d'Afrique fut le proconsul Vigellius Saturninus, qui, dit-il, primus gladium in nos egit (1). Ce fut lui qui fit mourir Namphano de Madaure et ses compagnons Miggin, Lucita, Sanaé en 180. La persécution reprit en 198 ou 199; elle débuta par de nombreuses arrestations, puisque c'est aux chrétiens emprisonnés dans les cachots que Tertullien adressait son ouvrage sur l'Exhortation au martyre. Il leur donnait le titre de martyrs désignés, comme on appelait consul désigné celui qui était destiné au. consulat. Parmi ces prisonniers se trouvaient sans doute quelques-uns des « nombreux frères martyrs » dont parlent les Actes de sainte Perpétue (2), parmi lesquels elle nomme : Jucundus, Saturninus, Artaxius, brûlés vifs (3), Quintus, mort en prison (4), Celerina et ses deux fils Laurentius et Ignatius (5), peut-être aussi deux apostats repentants, Castus et Emilius : « Vaincus dans un premier combat, raconte saint Cyprien, Dieu les rendit victorieux au second. D'abord ils cédèrent aux flammes ; les flammes leur cédèrent ensuite. Ils terrassèrent l'ennemi par les mêmes armes qui avaient servi à les terrasser auparavant (6). » L'exorde de l'Apologétique de Tertullien montre la condition précaire des fidèles,dont quelques-uns comparaissaient chaque jour devant les tribunaux (7). La cause ne traînait pas en longueur : accusés, ils ne se défendaient pas ; interrogés, ils avouaient ; condamnés, ils s'en faisaient

 

1. TERTULLIEN, Ad Scapulam, § 3.

2. Passio S. Perpetuae, § 13.

3. Ibid., § 11.

4. Ibid.

5. S. CYPRIEN, Epist., 34.

6. De lapsis, § 13.

7. Apolog., 1.

 

 

XCIV

 

gloire (1). Plusieurs furent mis à la torture avant le jugement (2) ; il y en eut de relégués dans les îles (3), d'autres décapités (4), de déchirés par les bêtes (5) et par les crocs de fer (6), d'autres furent brûlés (7), d'autres crucifiés (8), une chrétienne fut violée (9), des fidèles firent poursuivis à coups de pierres dans les rues, et leurs maisons brûlées (10). Ce subit revirement d'une paix relative à une poursuite acharnée ne trouvait pas toutes les âmes préparées à l'épreuve ; beaucoup de chrétiens prenaient la fuite au début de la persécution, comme les y autorisait la condescendance de l'Église, qui leur disait « Mieux vaut encore, en temps de persécution, fuir de ville en ville que de renier le Christ dans la prison ou dans la torture. Plus heureux cependant ceux qui sortent de ce monde avec la gloire du martyre (11). » Mais les fugitifs trouvaient souvent tant de privations dans les lieux où ils s'étaient cachés que, n'y tenant plus, ils rentraient dans leurs foyers, escomptant une indulgence qu'ils ne rencontraient pas toujours (12). Un Africain nommé Rutilius avait fui et, craignant d'être découvert, il changeait souvent de retraite; cependant, ne se sentant pas en sûreté, il préféra payer rançon ; mais il fut arrêté quelques jours plus tard,

 

1. Ad nat., I, 1.

2. Apolog., 11.

3. Apolog., 12.

4. Apolog., 12.

5. Ibid.

6. Ibid.

7. Ibid.

8. Ibid.

9. Ibid. 50.

10. Ibid. 37.

11. TERTULLIEN, Ad Uxorem, I, 2.

12. Passio S. Theodoti Ancyrani.

 

XCV

 

mis à la torture et brûlé vif (1). Un nouvel écrit de Tertullien, daté de 202, nous montre les épreuves auxquelles les chrétiens étaient soumis : « Aujourd'hui, dit-il, nous sommes dans le feu même de la persécution. Ceux-ci ont attesté leur foi par le feu, ceux-là par le glaive, d'autres par la dent des bêtes. Il en est qui, ayant trouvé sous les fouets, dans la morsure des ongles de fer, un avant-goût du martyre, soupirent maintenant dans les cachots après sa consommation. Nous-mêmes, nous nous sentons traqués de loin, comme des lièvres destinés à tomber sous les coups du chasseur (2). »

En l'année qui suivit la mort de sainte Perpétue et de ses compagnons, fut immolée une jeune fille nommée Guddène (203), dont le martyrologe d'Adon mentionne ainsi la mémoire : « A Carthage, anniversaire de sainte Guddène, vierge, qui, sous le proconsulat de Plautianus et Géta, par ordre du proconsul Rufinus, fut quatre fois, en divers temps, étendue sur le chevalet, et, après avoir été déchirée avec des ongles de fer, et longtemps tourmentée par l'horreur du cachot, fut enfin mise à mort par le glaive (3). « Les martyrs dont nous savons ainsi quelques traits ne paraissent pas avoir donné lieu à une étrange accusation que Tertullien, devenu hérétique et ennemi fougueux du catholicisme, porte contre eux. Selon lui, il se serait trouvé des chrétiens qui, pour éviter

 

1. TERTULLIEN, De fuga, 5.

2. TERTULLIEN, Scorpiace, 1.

3. ADON, Martyrol., XV kal. aug. ; TILLEMONT, Mém. hist. eccl., t III, art. V sur la perséc. de Sévère ; E. LE BLANT, les Actes des Martyrs, p. 5 ; B. AUBÉ , les Chrétiens dans l'empire romain, p. 215 ; P. ALLARD, Hist. des perséc., t. II, p. 218 ; PILLET, les Martyres d'Afrique, improvise un entretien entre sainte Guddène et sainte Perpétue.

 

 

XCV

 

l'angoisse de la torture, auraient fait usage de narcotiques et se seraient même enivrés. Voici ses paroles : « L'un des vôtres, naguère, à l'heure qui précéda sa comparution, fut tellement frappé d'hébétement par le vin préparé que vous lui fîtes prendre, qu'il fut incapable de répondre aux questions du gouverneur. Sur le chevalet, à peine touché par les ongles de fer, qui, dans son ivresse, lui semblaient seulement le chatouiller, il n'eut que de confus balbutiements d'ivrogne, et, la torture continuant, mourut dans une abjuration entrecoupée de hoquets (1). » Il y a peu de cas à faire de ce texte, car la violence de l'expression semble n'y laisser que bien peu de place à l'énoncé de la vérité, et nous ne trouvons rien ailleurs qui confirme cette assertion.

Depuis l'année 198, la persécution ne s'apaisait plus guère en Afrique ; en 212, le proconsul Scapula Tertullus soumet les chrétiens au plus violent arbitraire. « Sous son gouvernement, dit M. Allard, la province est pleine de trouble et de souffrance : quiconque nourrissait contre un chrétien une haine particulière, un mauvais dessein intéressé se fait délateur et obtient la mort de son ennemi. Comme il arrive toujours en temps de proscription, d'innombrables vengeances privées se cachent sous le voile de la légalité ou de l'intérêt public. Aussi de toutes parts les bûchers s'allument, les amphithéâtres se remplissent de condamnés. « On nous brûle vifs pour le nom du vrai Dieu, écrit Tertullien [à cette date], ce qu'on ne fait ni aux véritables ennemis publics, ni aux criminels

 

1. De jejunio, 12.

 

XCVII

 

de lèse-majesté (1). » Mavilus d'Adrumète meurt sous la dent des bêtes (2).

            Il n'est pas de mon sujet de rappeler les apostats innombrables que la persécution de Dèce fit en Afrique, je ne veux que rechercher les traces des martyrs : eux aussi furent nombreux. Les prisons de Carthage regorgeaient de chrétiens ; il y avait là des clercs, des laïques, des femmes et jusqu'à de petits enfants (3) ; nous connaissons les noms de deux détenus, le vieux prêtre Rogatianus et le laïque Felicissimus (4), et ceux de plusieurs victimes, mortes de faim dans leurs cachots : c'étaient Fortunio, Victorinus, Victor, Herennius, Credula, Herena,Donatus, Firmus, Venustns, Fructus, Julia, Martial, Ariston (5), et celui qui mandait ce funèbre martyrologe ajoutait : « Nous les suivrons bientôt, car depuis huit jours nous venons d'être remis au cachot. Auparavant on nous donnait tous les cinq jours un peu de pain et de l'eau à volonté (6). » Cette épreuve de la faim était une de celles sur lesquelles on comptait le plus pour triompher des résistances, et lorsque, épuisé de corps et d'esprit, le malheureux était amené devant l'appareil effroyable de la

justice de ce temps, on parvenait quelquefois à le faire sacrifier. Néanmoins les frères pouvaient se réjouir de la constance d'un grand nombre d'entre eux. La fin de la persécution ouvrit la prison à un jeune homme nommé Aurélius, dont nulle épreuve n'avait triomphé ; d'autres,

 

 

1. Ad Scapulam, 4.

2. Loc. cit., t. II, p. 164-165.

3. S. CYPRIEN, Epist. 81.

4. Ibid.

5. Epist. Lucii ad Celerinum, Epist. 21, inter Cyprianicas.

6. Ibid.

 

 

XCVIII

 

ramenés le corps brisé après la torture, mouraient de faiblesse, comme Paul (1), Fortunion (2), Bassus (3), Mappalique et ses compagnons. Quand ceux-ci comparurent devant le proconsul, on reprit sur eux toute la série des tourments déjà subis, « torturant non plus les membres, mais les plaies vives » (4). Le sang des martyrs ruisselait, mais eux restaient debout (5) ; enfin ils dirent au proconsul : « Attends à demain, et tu verras (6). » Le lendemain ils furent mis en pièces (7). « Plus d'une fois la foule s'irrita des lenteurs calculées de la répression, et, incapable de comprendre ce qu'elles avaient d'insidieux et de redoutable, devança les sentences des magistrats. Carthage fut un jour témoin d'une horrible scène. Le peuple se rua sur un groupe de fidèles, les sommant d'abjurer. Soutenus par les exhortations d'un d'entre eux, Numidicus, ils refusèrent courageusement. Le fanatisme populaire les condamna et les exécuta sur-le-champ. Les uns furent lapidés, les autres brûlés : atteint par les pierres, les vêtements en feu, Numidicus continuait à prêcher la résistance, et, l'oeil brillant d'une joie surnaturelle, regardait sa femme brûlée vive à ses côtés. Laissé pour mort avec les autres, il fut, le lendemain, retrouvé par sa fille sous les pierres et les cadavres : il respirait encore ; on le ranima (8). Quelque temps après, saint Cyprien annonçait au clergé et au peuple, par une lettre triomphante,

 

1. Epistola Lucii ad Celerinum, Epist. 21, inter Cyprianicas.

2. Ibid.

3. Ibid.

4. Epist. 8.

5. Ibid.

6. Ibid.

7. Ibid.

8. Epist. 35.

 

XCIC

 

l'élévation de ce héros au sacerdoce (1). »

Il faut citer aussi les exilés que l'édit de Dèce plaçait hors du droit commun, puisqu'il décidait que la peine de la relegatio, quand elle s'appliquait au chrétien, entraînait pour lui la confiscation totale. Les magistrats avaient reçu le droit de la prononcer, et nous savons que le confesseur Aurelius fut leur victime (2) ; désormais on parle couramment des « exilés chassés de la patrie et privés de tous leurs biens » (3). Un groupe de bannis, au nombre de soixante-cinq personnes, parmi lesquelles Statius et Severianus, émigra à Rome (4) ; nous connaissons encore deux Carthaginois, Sophronius et Repostus (5); une femme Bona, coupable d'avoir protesté contre la violence de son mari pour la faire sacrifier (6); enfin un prêtre de Carthage, Félix, sa femme Victoria et le laie Lucius qui, ayant d'abord failli, furent soumis à une nouvelle épreuve, se rétractèrent courageusement et furent condamnés à la relégation avec confiscation de tous leurs biens (7).

Quant aux fugitifs, j'ai déjà signalé leur triste condition. Parmi ceux qui survécurent aux mauvais traitements, se trouvaient deux jeunes garçons, Aurelius et Celerinus ; celui-ci avait eu les ceps pendant dix-neuf jours et, rendu à la liberté, il gardait encore les cicatrices de sa confession (8).

 

1. P. ALLARD, loc. cit., t. II, p. 329.

2. S. CYPRIEN, Epist. 33.

3. Epist.13.

4. Epist. Celerini ad Lucium, Epist. 20, inter Cyprianicas.

5. Epist. Caldonii ad Cyprianum, Epist. 39, inter Cypr.

6. Epist. 18.

7. Ibid.

8. Epist. 34.

 

C

 

Gallus ayant continué la politique de Dèce, l'Afrique vit, en 252, de nouveaux martyrs. Une épître adressé par saint Cyprien (1) à Démétrianus, chargé de la poursuite des chrétiens, nous donne quelques détails sur cette persécution. « Prends garde, dit l'évêque, prends garde au sort qui t'attend, vieux comme tu l'es et déjà proche de ta fin.

« Car vous ne craignez pas d'insulter et d'opprimer

 

1. On me permettra de rapprocher de ce langage une autre épître qui est dans toutes les mémoires et qui, à l'insu de l'auteur probablement, en rappelle la fermeté : lettre du R. Père Général des Chartreux à M. Emile Combes :

 

Grande-Chartreuse, 12 avril.

 MONSIEUR LE PRÉSIDENT DU CONSEIL,

 

« Les délais que les agents de votre administration ont cru pouvoir fixer à notre séjour à la Grande-Chartreuse vont expirer.

« Or, le premier, vous avez le droit d'apprendre que nous ne déserterons pas le poste de pénitence et d'intercession où il a plu à la Providence de nous placer.

« Notre mission est ici de souffrir et de prier pour notre cher pays ; la violence seule arrêtera la prière sur nos lèvres.

« Malheureusement, aux jours troublés où règne l'arbitraire, il faut prévoir les plus tristes éventualités.

« Et comme, en dépit de la justice de nos revendications, il est possible qu'un coup de force nous disperse brusquement et nous jette même hors de notre patrie, je tiens dès aujourd'hui à vous dire que je vous pardonne, en mon nom personnel et au nom de mes confrères, les divers procédés si peu dignes d'un chef de gouvernement que vous avez employés à notre égard.

« A d'autres époques, l'ostracisme ne dédaignait pas, comme aujourd'hui, les armes d'apparence loyale !

« Toutefois, je croirais manquer à un devoir de charité chrétienne si, au pardon que je vous accorde, je n'ajoutais un conseil salutaire en même temps qu'un avertissement sérieux.

« Mon double caractère de prêtre et de religieux m'autorise incontestablement à vous adresser l'un et l'autre, afin de vous arrêter, s'il vous reste encore quelque vestige de prudence, dans la guerre odieuse et inutile que vous menez contre l'Eglise de Dieu:

« Donc, sur votre pressante invitation, et sur la production d'un document dont vous ne deviez pas, ce semble, ignorer la fausseté manifeste, une Chambre française a condamné l'Ordre dont Notre-Seigneur m'a établi le chef.

« Je ne puis accepter cette sentence injuste; je ne l'accepte pas ; et malgré mon pardon sincère, j'en demande la revision, selon mon droit et mon devoir, par le tribunal infaillible de Celui qui est constitué notre juge souverain !

« En conséquence, — prêtez une attention particulière à mes paroles, Monsieur le Président du Conseil, et ne vous hâtez ni d'en sourire, ni de nie considérer comme un revenant d'un autre âge, — en conséquence, vous viendrez avec moi devant ce tribunal de Dieu.

« Là, plus de chantages, plus d'artifices d'éloquence ; plus d'effets de tribune, plus de manoeuvres parlementaires ; plus de faux documents ni de majorité complaisante ; niais un juge calme, juste et puissant, et une sentence sans appel, contre laquelle ni vous, ni moi, ne pourrons élever de protestation.

« A bientôt, Monsieur le Président du Conseil. Je ne suis plus jeune, et vous avez un pied dans la tombe.

« Préparez-vous, car la confrontation que je vous annonce vous réserve des émotions inattendues.

« Et pour cette heure solennelle, comptez plus sur une conversion sincère et une sérieuse pénitence que sur les habiletés et les sophismes qui ménagent vos triomphes passagers.

« Et comme mon devoir est de rendre le bien pour le mal, je vais prier, ou, pour mieux dire, nous, les Chartreux dont vous avez décrété la mort, nous allons continuer de prier le Dieu des miséricordes que vous persécutez si étrangement dans ses serviteurs, afin qu'il vous accorde le repentir et la grâce des réparations salutaires.

« Je suis, etc.

« F. MICHEL,

« Prieur des Chartreux.

 

CI

 

les disciples du Christ. Toi, en particulier, tu les chasses de leur demeure, tu les dépouilles de leur patrimoine, tu les charges de chaînes,tu les jettes en prison, tu les livres au glaive, aux bêtes, au feu. Non content de supplices rapides, tu prends plaisir à les faire périr en détail, à déchirer lentement leurs corps : ton ingénieuse cruauté invente de nouveaux tourments . »

Le principal héros de la persécution de Valérien en Afrique, saint Cyprien, nous apprend dans sa correspondance

 

1. S. CYPRIEN, Ad Demetrianum,12, cf. 13.

 

CII

 

les maux qui fondirent sur les chrétiens de cette province. Des évêques, des prêtres, des diacres, des laïques des deux sexes sans distinction d'âge, furent arrêtés, quelques-uns furent mis à mort (1), le plus grand nombre fut condamné aux mines (2). Parmi eux se trouvaient neuf évêques : Nemesianus, Félix, Lucius, un autre Félix, Litteus, Polianus, Victor, Jader, Dativus, des diacres et des fidèles dont les noms ne nous sont pas parvenus. Paul et l'évêque Successus, correspondant de saint Cyprien, furent massacrés vers le même temps (3). Le 24 août de l'année 258, périt un groupe de martyrs connus sous le nom de « Masse blanche », Massa candida. On leur a donné, dit saint Augustin, le nom de Massa à cause de leur grand nombre, et l'on a appelé celle-ci candida à cause de l'éclat de leur victoire (4). On croit qu'ils furent décapités cependant le poète Prudence donne une autre version : « On raconte, dit-il, qu'une fosse fut creusée au milieu d'un champ et remplie jusqu'au

 

1. Epist. 77.

2. Voyez la dissertation insérée dans le tome II°.

3. Passio SS. Montani et Lucii, § 21, et Epist. 82.

4. Sermo 306. P. MONCEAUX, les Martyrs d'Utique et la légende de la Massa candida, dans Revue archéol., 3e série, t. XXXVII, 1900, p. 404- 411. Cette légende est restée complètement inconnue en Afrique, saint Augustin ignore tout ce que raconte Prudence. D'après un sermon anonyme d'origine africaine (Patr. Lat., t. XXXIX, p. 2352), les 300 martyrs auraient péri par le fer. « Mais que faire de tant de cadavres qui devenaient un danger pour la santé publique et dont le spectacle pouvait exciter les chrétiens survivants ? Par mesure d'hygiène, comme après un combat, on jette les corps dans une fosse remplie de chaux. » Telle est la conjecture de M. P. MONCEAUX ; elle paraît d'autant plus raisonnable que ni saint Augustin ni le sermonaire africain que nous venons de citer n'ont connu l'étymologie de « Massa candida » que donne Prudence ; tous deux en donnent une autre.

5. Sermo 317.

 

CIII

 

bord avec de la chaux vive ; la pierre calcinée vomit le feu, la blanche poussière est ardente, son contact brûle, sa vapeur donne la mort. On dit qu'au bord de la fosse un autel avait été placé : cette alternative avait été imposée aux chrétiens, ou d'offrir un grain de sel et un morceau de foie de truie, ou de se précipiter dans la fosse. Aussitôt, d'une course rapide, trois cents hommes se jettent ensemble : plongés dans le gouffre poudreux, la liqueur ardente les dévore et recouvre le monceau de corps tombés au fond. La blancheur enveloppe leurs membres, la blancheur de l'innocence transporte leurs âmes au ciel ; depuis ce temps on leur a donné et on leur donnera toujours le nom de Masse blanche (1). » Ce martyre eut lieu à Utique, dans l'Afrique proconsulaire. La Numidie n'eut rien à envier à la province voisine, comme on en peut voir le tableau dans la Passion des saints Jacques et Marien (2), qui ne nous a conservé les noms que d'un très petit nombre des confesseurs.

L'édit de Dioclétien concernant la remise ou, comme on disait, la « tradition » des Livres saints et des vases sacrés des Églises fut en Afrique l'origine de nouvelles misères. Saint Augustin dit que dans la province de Numidie « beaucoup, arrêtés à cause de leur refus,souffrirent des maux de toute sorte, affrontèrent les plus cruels supplices, et furent mis à mort : aussi les honore-t-on à bon droit comme martyrs, et les loue-t-on de n'avoir pas donné leurs Bibles, imitant cette femme de Jéricho, qui ne voulut pas livrer à ceux qui les cherchaient les deux

 

1. Peri Stephanôn., XIII, 76-87.

2. Cf. tome II de ce recueil. Le P. CAHIER, loc. cit., p. 309, place en 292 le martyre de saint Patrice, évêque de Pertusa (?).

 

CIV

 

espions juifs, figures de l'Ancien et du Nouveau Testament (1) » . Parmi les chrétiens se trouvaient de petites gens, des célibataires, des pères de famille (2). Un groupe nombreux de chrétiens d'Abitène qui confessa le Christ a vu son martyre rapporté dans les Actes que nous avons donnés ; un autre groupe nous est indiqué par saint Augustin en ces termes : « Pendant la persécution, une maison privée avait servi à une congrégation de fidèles ; ceux-ci furent mis en prison ; des martyrs furent baptisés dans la prison même où ils étaient renfermés pour la foi du Christ et qui devint l'asile des sacrements du Seigneur (3). »

L'année 304 vit les dernières fureurs de la persécution païenne ; malheureusement nous ne possédons sur cette persécution que de très rares indices. Une inscription de l'ancien cimetière de Mastar, en Numidie, à moitié route entre Milève et Cirta, parle de martyrs mis à mort à Milève (4). Sur la voie de Cirta à Calama, deux cippes rappellent la mémoire des martyrs Nivalis, Matrona, Salvus (5). Une pierre votive de la Maurétanie Sétifienne est ainsi conçue : « Colonicus et son épouse chérie remplissent avec joie le voeu fait aux saints martyrs. Ici repose Justus, ici repose avec lui Decurius, qui l'un et l'autre par une courageuse confession surmontèrent les armes ennemies et, victorieux, méritèrent en récompense les couronnes que donne le

 

1. Brev. coll. cum Donatistis, III, 25.

2. Ibid., 27.

3. Ad Donatistas post collationem, § 18.

4. Bull. di arch. crist., 1876, pI. III, no 2.

5. Ibid., 1875, p. xn.

6. Ibid., 1875, p. 173 et 176, p. 171, pl. III, n° 1.

 

CV

 

Christ (1). » Enfin, en Numidie, à Rusicade, nous trouvons la martyre Digna (2) ; à Thuburbo, trois femmes, Maxima, Donatilla et Secunda (3).

Il s'en faut que le martyrologe de l'Eglise d'Afrique soit épuisé. Le IVe siècle ne sera ni moins persécuté ni moins glorieux que les précédents, mais le récit très complet de Victor de Vite que je donne dans ce volume me dispensera d'entrer ici dans un plus long détail.

 

V. — Gaules.

 

L'introduction du christianisme dans les Gaules paraît avoir été assez tardive (4). Quelques textes très connus et d'une clarté suffisante pour le fait qu'ils signalent laissent

 

1. Bull. di arch. crist., 1886, p. 26 ; Cf. P. ALLARD, loc. cit., t. IV, p. 431, note 1.

2. Ephem. epigr., t. V, no 539.

3. Cf. CAHIER, loc. cit., p. 322 à 352.

4. Je me borne à noter ici les titres des quelques travaux parmi les principaux dans lesquels on traite cette question : L. DUCHESNE, les Origines du christianisme en Gaule, dans Annales de phil. chrét. (1883), t. VIII, p. 1-15. Mémoire sur l'origine des diocèses épiscopaux dans l'ancienne Gaule, dans Mém. de la Soc, des antiq. de France (1889-90), E.X, p. 337-416, et (Paris,1890, in-8°), 80 pp. Cf. J. HAVET, dans Bibi. de l'Ecole des Chartes, 1890, t. LI, p. 675 sq. A. PONCELET, dans la Science catholique, 1891, t. V, p. 669-672. W. D’OZOUVILLE, Origines chrétiennes de la Gaule, lettres en réponse aux objections contre l'introduction du christianisme dans les Gaules aux IIe et IIIe siècles (Paris, 1855-1856, in-8°). E. LE BLANT, Réponse à une lettre du 13 janvier 1680 (Paris, 1858, in-8°), et Inscriptions chrétiennes de la Gaule (Paris, 1856-1865, in-4°), t. I. p. XXXXIX. S. LAUNOIUS, Dispunctio Epistolae de tempore quo primum in Galliis suscepta est Christi fides (Parisiis, 1659, in-8°). Dissertationes tres : 1a de septem episcoporum missione in Gantas, 2a, de prima Galliae martyrum epocha, 3a de primis Cenomanorum praesulis epocha (Parisiis, 1670, in-8°). Voyez aussi la dissertation de A. HOUTIN, la Controverse de l'Apostolicité des Eglises de France au XIXe siècle, 2e édit. (Paris, 1901, in-8°). E. MOLINIER, les Sources de l'histoire de France, in 8°, Paris, 1902, t. I, p. 15-34.

 

CVI

 

peu de place à la dispute. D'après l'auteur des Actes de saint Saturnin, d'après Sulpice-Sévère, d'après sept évêques du Nord écrivant à sainte Radegonde, et d'après Grégoire de Tours, la foi ne se répandit dans les Gaules que vers le milieu du IIIe siècle (1) . Si l'on s'en tient aux textes « historiques », on ne peut savoir rien au delà, mais l'habile usage que l'on a fait de deux sources d'inégale valeur, l'épigraphie et les catalogues épiscopaux, a permis d'obtenir plus de détails et plus de précision. Dans leurs conclusions, ces deux sources ont confirmé pleinement celles que les critiques les plus qualifiés avaient depuis longtemps tirées des textes « historiques ». Si c'est toujours une heureuse fortune de découvrir une terre nouvelle, elle ne m'est pas échue. Edmond Le Blant et Mgr Duchesne ont, depuis des années déjà, exploré en tous sens leurs conquêtes, et il se trouve que, grâce à leurs travaux, ces terres qui paraissaient à quelques-uns très friables ont pris la solidité du roc.

Il a pu exister de très bonne heure en Gaule une diaspora chrétienne, et c'est tout ce qu'on en peut dire, car elle n'a pas laissé de traces ; mais elle est néanmoins indubitable, parce que le commerce gaulois d'unep art, l'administration romaine d'autre part, concouraient à introduire à l'intérieur des éléments syriens, asiates et italiotes en nombre considérable,vu l'importance des transactions commerciales et l'extension des corps administratifs et militaires. Mais de cette existence conclue à l'existence

 

1. RUINART, Acta sincera ; Acta S. Saturnini, § II. Cf. E. LE BLANT, les Actes des Martyrs (Paris, 1882, in-4°), p. 7, note 1. SULPICE SÉVÈRE, Hist. sacr., l. II, c. 32 ; Vita S. Martini, c. 13; cf. Dialog., II, c. 4. S. GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. Franc., IX, 39 ; cf. 1, 28. L. DUCHESNE, Bull. crit. (1881), p. 6.

 

CVII

 

démontrée il y a une distance, elle n'a pas été franchie. Nous devons donc ne tenir pour historiquement certain que l'existence au IIe siècle de plusieurs groupes chrétiens en Gaule. Le groupement géographique des inscriptions répond à ce que la nature des choses tendrait à insinuer ; le christianisme se répand vers la seconde moitié du ne siècle le long de la côte de la Méditerranée, à Aubagne, à Marseille, à Maguelonne, à la Gaule. Ces premiers établissements, dont aucun indice ne nous permet d'évaluer l'importance, semblent avoir végété, puisque aucun témoignage ne vient révéler leur développement. Quoi qu'il en soit, une pointe sur l'intérieur fut poussée le long de la vallée du Rhône. La fondation d'une église à Lyon, au centre d'une colonie d'Asiates chrétiens, est connue par un document célèbre, et il est possible qu'on puisse trouver dans quelques épitaphes du puits de Trion et d'autres encore la matière de solides conjectures. A Lyon et à Vienne le christianisme ne paraît pas avoir fait de grands progrès ; en effet, une persécution aidée des dénonciations populaires n'arrive à faire qu'une quarantaine de victimes entre ces deux villes. Cependant la population chrétienne semble essaimer dans le pays d'alentour. Outre l'existence d'un groupe chrétien à Autun, nous voyons une chrétienne à Pierre-Encise, où elle vit très retirée.

Même dans les pays qui se trouvent sur la ligne d'opérations du christianisme, il y a des localités, vrais bourgs pourris du paganisme, oit il ne semble avoir pu pénétrer que fort tard, par exemple : Nîmes.

Si l'on fait appel à quelques textes anciens, il en résulte que:

L'Église de Lyon apparaît seule au IIe siècle;

 

CVIII

 

Vers l'an 250 apparaissent les Eglises de Toulouse, Vienne, Trèves, Reims ;

Vers la date 300, les Églises de Rouen, Bordeaux, Cologne, Bourges, Paris, Sens ;

Vers le règne de Constantin, les Églises de Tours, Auxerre, Soissons, Metz, Tongres, Clermont, Troyes, Châlons, Langres, Nantes, Chartres, Toul, Verdun, Noyon, Senlis, Beauvais, Viviers.

D'autres ont des attestations chronologiques : Arles, 300-350 ; Autun, 313 ; Apt, 314 ; Eauze, 314 ; Marseille, 314 ; Mende, 314 ; Nice, 314 ; Orange, 314; Vaison, 314 ; Die, 325 ; Poitiers, 355 ; Agen, 357 ; Périgueux, 361 ; Fréjus, 374 ; Valence, 374 ; Sion, 381 ; Nîmes, 396 ; Orléans, Angers, Grenoble, Embrun et Digne sont de la seconde moitié du IVe siècle.

Il résulte donc que ce sont les cités les plus importantes qui apparaissent les premières pourvues d'Église. « Reims et Trèves, les métropoles des deux Belgiques ; Cologne, chef-lieu de la Germanie inférieure ; Rouen, métropole de la deuxième Lyonnaise ; Bourges et Bordeaux, les métropoles aquitaniques ; Toulouse et Vienne, deux des principales villes de l'ancienne Gaule Narbonnaise ; Paris, Sens, Tours, localités considérables au IVe siècle. » On n'a aucune bonne raison de penser que les bourgades de la Gaule aient reçu avant ces importantes cités l'organisation ecclésiastique qui ne fut accordée à celles-ci que vers la seconde moitié et la fin du nie siècle ; mais ce qui est une source perpétuelle de malentendus, c'est la confusion que l'on fait entre l'introduction du christianisme en Gaule et l'établissement de la hiérarchie par les soins de l'Église de Rome. De cette introduction on ne peut rien dire de précis, car

 

CIX

 

qui peut songer à retracer l'itinéraire de chaque fidèle arpentant la Gaule pour ses affaires et pour son plaisir pendant deux siècles environ ? Quant à l'établissement de la hiérarchie, sa date n'est pas douteuse vers le milieu du IIIe siècle. Précisément à la même époque, saint Cyprien de Carthage décerne à l'Église de Rome ce titre qui semble éclairer vivement la question : Ecclesia principalis unde unitas SACERDOTALIS orta est (1): l'Église mère d'où est issue l'unité de la hiérarchie sacerdotale.

Nous n'avons plus qu'à recueillir maintenant quelques témoignages touchant les martyrs inconnus de la Gaule. A la persécution de 177 semblent se rattacher plusieurs victimes : Épipode et Alexandre, chrétiens de Lyon arrêtés à Pierre-Encise ; Marcel, autre Lyonnais fugitif, arrêté et mis à mort à Châlons ; Valentin, qui périt à Tournus, ville située entre Châlons et Mâcon. Grégoire de Tours nous dit que, peu après cette persécution, « le démon excita par les mains du tyran de telles guerres dans le pays, et l'on y égorgea une si grande multitude de personnes pour avoir confessé le nom du Seigneur, que le sang chrétien coulait en fleuve sur les places publiques. Nous n'avons pu, dit-il, en recueillir ni le nombre ni les noms ; mais le Seigneur les a inscrits au livre de vie. Le bourreau, ayant fait en sa présence souffrir divers tourments à saint Irénée, le consacra par le martyre à Notre-Seigneur Jésus-Christ (2). » Ce martyre, si le texte cité est recevable en l'absence de toute autre indication (3), aurait eu lieu en l'année 208. Ce n'est qu'un

 

1. S. CYPRIEN, Epist. LV, P. L., t. III, col. 845.

2. GRÉG. DE TOURS, Hist. Franc., L I, c. XXVII.

3. P. ALLARD, Hist. des perséc., t. II, p. 155-157.

 

CX

 

demi-siècle plus tard que nous retrouvons des martyrs en Gaule, sous le règne de Valérien. Les Actes de Pontius à Cimiez (1), ceux de saint Patrocle décapité à Troyes (2).

Nous ne savons pas de détails sur les désastres amenés par l'invasion de Chrocus, roi des Alemans, qui, roulant avec ses hordes, renversa sur son passage la florissante Eglise de Clermont, fondée peu d'années auparavant par saint Austremoine. L'évêque de Javoulx, dans le Gévaudan, Didier de Langres et ses compagnons, Ausone d'Angoulême, sont massacrés par l'ennemi, et on a quelque sujet de croire que la haine du chrétien s'unissait chez leur juge à la haine du Romain.

Le passage d'Aurélien en Gaule, vers 274, coïncide avec le martyre de plusieurs chrétiens : les saints Friselis et Cottus, près d'Auxerre ; l'évêque Révérien, le prêtre Paul et ses compagnons à Autun ; sainte Julie et ses compagnons, sainte Sabine ; saint Sanctien ; sainte Colombe à Sens ; saint Vénérand à Troyes

« Malheureusement, les passions de ces saints manquent d'autorité. » La persécution de Dioclétien amène les martyres de saint Nicaise et de plusieurs autres tués sur les confins des Parisii et des Veliocasses, celui des jeunes Nantais Donatien et Rogatien, enfin les nombreuses victimes de Rictius Varus, Fuscien et Victoric, à Amiens ; Quentin, dans le Vermandois ; les saints Crépin et Crépinien, à Soissons ; Rufin et Valère dans la même ville à Reims de nombreux martyrs anonymes ; Macre, à Fismes ; Lucien, à Beauvais ; Platon, à Tournai ; il

 

1. Acta Sanct., mai, t. II, p. 274-279.

2. Acta Sanct., janv., t. II, p. 342.

 

CXI

 

semble qu'il y ait eu aussi des martyrs à Trèves, à Bâle, à Agen.

Je ne continuerai pas cette énumération pour l'époque barbare, les martyrs de cette période devant plus spécialement retenir notre attention dans les volumes suivants.

Quelques-uns seront surpris de ne pas retrouver ici des noms illustrés parla dévotion populaire ; si je m'abstiens de les transcrire, ce n'est pas que je nie l'existence de Bénigne de Dijon, d'Andoche et de Thyrse de Saulieu, d'Andéol de Viviers, de Symphorieu d'Autun, des Jumeaux cappadociens de Langres ; mais ces personnages et leurs actions n'étant pas encore complètement dégagés des lignes flottantes de la légende, il serait prématuré de vouloir donner d'eux le trait rigide de l'histoire.

VI. — Alexandrie et l'Égypte.

 

Au commencement du règne de Septime-Sévère, c'est-à-dire à la limite du rie et du me siècle, Clément d'Alexandrie écrit ce qui suit : « Chaque jour nous voyons de nos yeux couler à torrents le sang des martyrs décapités, mis en croix ou brûlés vifs (1) . » Presque à ce moment, l'empereur venait à Alexandrie, qui était le siège d'une école célèbre connue sous le nom de Didascalée

 

1. CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromata, II, 125. Sur l'école d'Alexandrie, voy. H. E. F. GUERIKE, De schola quae Alexandriae floruit, in-8°, Halis, 1824, p. 8 sq; et toute la première partie ; E. DE FAYE, Clément d'Alexandrie, Etude sur les rapports du christianisme et de la philosophie grecque au IIe siècle, dans la Bibi. de l'Eeole des Hautes Études, in-8°, Paris, 1898, t. XII, p. 10.

 

CXII

 

et qui avec ces différences que les temps, les lieux et les races impriment aux oeuvres, représentait assez exactement ce qu'étaient les universités turbulentes et chicanières du moyen âge en Occident. Mais c'était pour l'époque un phénomène assez grave que dans cette académie les chefs fussent chrétiens; les élèves aussi et la doctrine qu'on y donnait. L'enseignement de Clément était fort suivi, si on peut ajouter foi aux indications fournies par les contemporains ; son auditoire était très mélangé et grossi de tous les auditoires des autres chaires ; c'était une fête de l'esprit dans laquelle les érudits et les philosophes se trouvaient rapprochés des jeunes gens et des femmes à prétentions littéraires. Quand Clément dut se cacher, Origène occupa sa chaire, et il y a lieu de croire que les conversions n'étaient pas rares, puisque Eusèbe raconte que ce grand homme faillit être tué par la foule, comme responsable du martyre de ses disciples (1). Origène, d'ailleurs, nous parle lui-même de ces accroissements de l'Église d'Alexandrie : « Beaucoup, dit-il, ont embrassé le christianisme comme malgré eux, leur coeur ayant été tellement changé par quelque apparition, soit de jour, soit de nuit, qu'au lieu de l'aversion qu'ils avaient pour notre doctrine, ils l'ont aimée jusqu'à mourir pour elle. Nous connaissons beaucoup de ces changements (2). » Eusèbe nommé des martyrs : Léonide, Plutarque, Sérénus, Héraclide, Héron, un autre Sérénus, Potamienne, Marcelle, Heraïs ; Potamienne était l'esclave d'un homme dont la violente passion avait été repoussée avec dégoût par la jeune Égyptienne ;

 

1.EUSÈBE, Hist. eccles., VI, 1, 2, 3.

2. Contr. Celsum, I, 68.

 

CXIII

 

celui-ci, furieux de se voir éconduit, dénonça la jeune fille et sa mère Marcelle au préfet, qui les fit comparaître devant lui. Suivant le récit que Pallade fait de l'interrogatoire, le préfet dit à Potamienne : « Allons, obéis au désir de ton maître, sinon je te fais jeter dans une chaudière de poix bouillante. »,L'esclave répondit : Comment peux-tu être assez malheureux pour me donner l'ordre de m'abandonner à la débauche et au libertinage d'un maître ? » Alors, dit Eusèbe, le préfet menaça la vierge de la livrer aux brutalités des gladiateurs ; nous ignorons si cette menace fut mise à exécution, mais il semble que cet outrage lui ait été épargné, car la réponse qu'elle fit à cette injure irrita si fort le préfet qu'il rendit aussitôt la sentence « par laquelle, raconte Tillemont, qui résume le récit d'Eusèbe, il ordonna qu'on dépouillerait la sainte et qu'on la jetteroit dans la chaudière. Tout luy parut doux dans cette sentence, hors ce qui blessoit sa modestie. C'est pourquoi elle dit au juge :

« Si vous avez résolu de me faire souffrir ce supplice; je vous conjure parla vie de l'Empereur,lequel je sçay que vous craignez, de ne point ordonner que l'on me dépouille ; mais de commander, plutost que l'on me descende peu à peu toute vestue comme je suis dans la poix bouillante, afin que vous voiez quelle est la patience que me donne Jésus-Christ, lequel vous n'êtes pas si heureux que de connoître. » Le juge ne voulut pas lui refuser une grâce de cette nature.

« Elle fut mise pour estre conduite au supplice en la garde d'un soldat ou archer nommé Basilide, qui, voyant l'insolence et l'effronterie avec laquelle le peuple insultoit à la sainte par des railleries qui offensoient sa pudeur, il en eut compassion, et chassoit ces insolents pour les

 

CXIV

 

empeseher d'approcher d'elle. Sainte Potamienne, se tenant obligée de la compassion qu'il avoit pour elle, l'assura qu'elle n'oublieroit point cette grâce, qu'elle demanderoit en mourant son salut à son Seigneur et que dans peu de tems elle le récompenseroit de sa charité.

« Après ces paroles, elle souffrit courageusement le supplice auquel elle avoit esté condamnée, et fut descendue peu à peu et insensiblement dans la poix toute bouillante depuis le piez jusques à la teste. Elle fut trois heures dans ce supplice, et mourut lorsqu'elle eust été plongée dans la poix jusques au cou. Sa mère Marcelle fut consumée par le feu aussi bien qu'elle.

« Sainte Potamienne accomplit bientost la promesse qu'elle avoit faite à Basilide. Car trois jours après son martyre elle luy apparut durant la nuit, luy mit une couronne sur la, teste, luy dit qu'elle avoit demandé sa grâce au Seigneur, qu'elle l'avoit obtenue et qu'il en recevroit l'effet dans peu de tems. La suite fit bien voir que cette vision n'estoit pas une imagination. Car Basilide s'estant rencontré peu après dans une occasion où ses compagnons le voulurent faire jurer, il leur dit qu'il ne luy estoit point du tout permis de jurer : qu'il estoit chrétien, et quil le déclaroit hautement. Ses compagnons crurent d'abord qu'il le disoit pour rire : mais voyant qu'il continuoit, ils le menèrent au juge, devant lequel persistant dans la confession de Jésus-Christ, il fut aussitost mis en prison. Les chrétiens l'y vinrent visiter, et luy demandèrent la cause d'un changement si subit et si extraordinaire. Il leur déclara la vision qu'il avoit eue, receut d'eux le sceau du Seigneur, et le lendemain, ayant rendu un glorieux témoignage à Jésus-Christ, il eut la teste tranchée. »

 

CXV

 

Vers la fin de la carrière d'Origène, nous rencontrons, parmi les fidèles d'Alexandrie, un personnage important nommé Ambroise, dont l'existence paraît avoir été brillante sous Caracalla ou Septime-Sévère. C'était une famille toute chrétienne, et Ambroise, qui se convertit en 212, devint dans la suite diacre de l'Église d'Alexandrie (1). En 249, éclata une émeute dont plusieurs chrétiens furent victimes ; tous les autres s'enfuirent ; la relation envoyée par l'évêque d'Antioche porterait à croire que les chrétiens se trouvaient en nombre assez considérable dans la ville, mais je préfère me borner à citer le texte : « Tous se jettent sur les maisons des chrétiens ; chacun entre chez ceux qu'il connaît, chez ses voisins, pille, dévaste ; ils emportent dans les plis de leurs vêtements tous les objets précieux, jettent ou brûlent dans la rue les choses sans valeur. On eût dit une ville prise et saccagée par l'ennemi (2). »

Le christianisme avait fait à Alexandrie les mêmes progrès que dans le reste de l'empire pendant la première moitié du ne siècle. Quand vint l'épreuve imposée par l'édit de Dèce, saint Denys d'Alexandrie raconte que parmi ceux qui se signalèrent entre tous par leur empressement à apostasier, furent les riches, polloi men entheos ton periphanesteron, et les magistrats, oi de demosieuontes upo ton predzeon egonto (3), dont l'exemple entraîna un grand nombre de chrétiens. Un piquant épisode nous montre saint Denys d'Alexandrie mis en liberté par l'intervention des chrétiens d'un village peu éloigné de la

 

1. ORIGÈNE, Exhort. ad martyres, passim.

2. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 41.

3. EUSÈBE, ibid.

 

CXVI

 

ville, qui sont assez nombreux pour attaquer l'escorte, battre les soldats et les mettre en fuite (1). Quelques années plus tard, sous Valérien, Denys fut de nouveau envoyé en exil ; mais avant son départ, il s'entendit avec les prêtres de la ville pour que le culte ne fût pas interrompu ; ensuite il partit pour Képhro, sur la limite du désert. On nous dit que dans cet exil il vit accourir auprès de lui des chrétiens de toutes les parties de l'Égypte. A Képhro même, en Libye, il fonda une Église ; puis on l'emmena à Colluthion, dans la Maréote : ce fut une nouvelle fondation où « les condamnés ne cessèrent pas de célébrer régulièrement toutes les fêtes. L'endroit où chacun se trouvait, champ, désert, hôtellerie, prison, tenait lieu d'église (2) » Lors de la proclamation d'Émilien à Alexandrie, nous voyons le rôle joué par deux chrétiens dont l'un était fort célèbre et tenait une école fréquentée par beaucoup de disciples. Cet Anatolios, futur évêque de Laodicée, était alors chef du Sénat d'Alexandrie (3).

Les exils de l'évêque d'Alexandrie nous aident à vérifier une indication pour laquelle nous trouvons le témoignage concordantde plusieurs écrivains: Pline (4), Clément de Rome (5), Justin le Martyr (6), Origène (7), mentionnent l'existence de communautés répandues dans la campagne ; peut-être Celse faisait-il allusion à cette expansion lorsqu'il dit que les chrétiens, peu nombreux

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 40.

2. S. DENYS, dans EUSÈBE, Hist. eccl., VII, 22, 4.

3. EUSÈBE, Hist. eccl., VII, 32.

4. PLINE, Epist., X, 97.

5. CLÉMENT DE ROME, Epist. ad Cor., 1, 47.

6. S. JUSTIN, Apolog., II.

7. ORIGÈNE, Contr. Cels., III, 9.

 

CXVII

 

d'abord, s'étaient ensuite prodigieusement multipliés, es plethos sparentes (1); quoi qu'il en soit, le concile de Néo-Césarée paraît les avoir eus en vue lorsqu'il parle des epikorioi pesbuteroi (2). Au IIIe siècle nous trouvons des sièges épiscopaux à Péluse, Thmuis, Arsinoé, Nilopolis, Lycopolis et Hermopolis dans la Thébaïde ; à Bérénice dans la Libye pentapolitaine, à Ptolémaïs, à Cyrène probablement.

Alexandrie est une des villes où les chrétiens ont le plus souffert de la violence des païens. La population indigène et la population créole allaient de pair. Ce qui faisait le fond de la religion des Alexandrins, c'était un fanatisme irritable à l'excès dès qu'il s'agissait des superstitions locales et une licence sans frein. Une sorte de coalition, tantôt secrète, tantôt avouée, tournait contre les chrétiens les adorateurs de Jupiter, de Sérapis et de Jéhovah. La persécution de Dèce, qui vit tant de défaillances, connut aussi de nombreux martyrs. Ceux-ci étaient, dit saint Denys, les colonnes inébranlables qui soutenaient l'édifice chancelant (3). Un vieillard nommé Julien fut amené au préfet Sabinus. La goutte l'ayant rendu perclus au point de ne pouvoir marcher, on le fit porter sur les épaules de deux chrétiens, dont l'un apostasia, l'autre, Kronion, confessa le Christ ; alors le préfet fit mettre Julien et Kronion sur des chameaux, et on les promena par la ville ; de temps à autre le cortège s'arrêtait, on fouettait les martyrs et on repartait; pour finir,

 

1. ORIGÈNE, Contr. Cels., III, 10.

2. Can. X.

3. EUSÈEE, Hist. eccl., VI, 41.

 

CXVII

 

on les brûla (1). Un soldat de l'escorte ayant témoigné quelques attentions aux martyrs pendant le trajet, on l'arrêta et on le jugea : il était chrétien, on lui coupa le cou. Ce fut le supplice qu'un reste de décence ou d'humanité accorda à quelques femmes, les deux Ammonarium, Mercura, Dionysia. Le plus souvent les fidèles ne quittaient la vie qu'après de longues tortures : Macar et Némésion furent brûlés, Épimaque et Alexandre furent arrosés de chaux vive. Des soldats, Ammon, Zénon, Ptolémée, Ingenuus, furent décapités. Un homme libre, Ischyrion, reçut de celui qui louait son travail l'ordre de sacrifier; Ischyrion refusa, le maître l'injuria de toutes façons et se porta sur lui aux plus outrageantes voies de fait; alors, voyant Ischyrion intraitable, il prit un épieu et lui perça le ventre (2).

Pendant la dernière persécution, je trouve un témoignage de la persistance du christianisme dans tout le nord de l'Égypte (provinces Jovia et Herculia): « D'innombrables chrétiens, dit Eusèbe, avec leurs femmes et leurs enfants, souffrirent pour la foi (3).» Dans le sud (Thébaïde), des scènes de supplice se renouvelèrent, «non pendant quelques jours ou quelques mois, mais durant plusieurs années. Tantôt dix victimes et davantage, quelquefois vingt, une autre fois pas moins de trente, tantôt près de soixante, souvent même jusqu'à cent dans un jour, hommes, femmes et enfants, périssaient au milieu des supplices les plus variés » (4). L'Égypte garda en mémoire de

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 41.

2. Ibid., 42.

3. Ibid., VIII, 8.

4. Ibid. Ajouter les damnati ad metalla, les déportés.

 

CXIX

 

ce temps l'habitude de dater son ère du temps de Dioclétien, qu'elle appela l' « ère des martyrs » (1).

« Si la persécution de Dioclétien a esté glorieuse à toutes les Églises par les couronnes que divers martyrs y ont remportées, l'Égypte et la Thébaïde sont de celles qui ont eu le plus de part à cette gloire. Il semble même qu'on peut dire sans témérité qu'elles ont surpassé en cela toutes les autres provinces. Car si l'on considère la cruauté des tourmens qu'il a falu surmonter, il est difficile que la plus barbare inhumanité puisse rien ajouter à ce que l'on a fait endurer aux martyrs de ces deux provinces, selon le témoignage qu'en rend Eusèbe, après en avoir esté luy mesme témoin oculaire. Si l'on regarde avec quel courage ils ont souffert ces tourmens, ils l'ont fait non seulement avec patience, mais avec joie ; et avec une telle joie qu'ils chantoient à Dieu jusques au dernier soupir des cantiques de louanges. Pour ce qui est du nombre, on peut dire qu'il est infini. Car ils estoient couronnez non pas un à un, mais par troupes, tantost de dix, tantost de vingt, de trente, de soixante, quelquefois de cent en un mesme jour, en sorte qu'on les pouvoit conter par milliers. On voyoit mesme sortir de l'Égypte des colonies entières de martyrs, qui quelquefois au nombre de 97 personnes de toute sorte d'âge et de sexe, quelquefois se montant jusques à 130, alloient sanctifier les autres provinces (2). » Nous avons parlé longuement de ces martyrs en donnant le récit consacré par Eusèbe

 

1. Voyez E. AMELINEAU, les Actes des martyrs de l'Église Copte, Paris, 1890, in-8°, préface.

2. TILLEMONT, Mém. hist. eccl., S. Pierre d'Alexandrie, § I (in-fol., Bruxelles, 1732), t. IV, p. 185.

 

CXX

 

à la persécution de Dioclétien. Quant à l'évêque Pierre d'Alexandrie, « nous pourrions faire un long narré de l'histoire de son martyre, et tant de ses persécutions que de plusieurs autres choses qu'on prétend l'avoir précédé, si nous n'aimions mieux nous contenter du peu que nous en avons de certain, que d'y mesler quantité de choses très incertaines.

« Zozomène dit seulement en général que la persécution obligeoit saint Pierre de s'enfuir et de se cacher. Du reste, nous ne pouvons rien dire de son martyre que ce que nous en apprenons d'Eusèbe, savoir qu'il fut pris sans aucun sujet apparent, lorsqu'on s'y attendoit le moins, et aussitost décapité sans autre forme ; ce qu'on disoit se faire par ordre exprès de Maximin (1). »

 

VII. — Palestine, Syrie, Arabie.

 

Le christianisme a eu son origine en des circonstances et des lieux trop connus de tous pour qu'il soit utile d'en faire mémoire ; mais avant toute expansion, toute prédication, il eut, dans ce petit pays où il apparaissait, ses martyrs, dont le nombre demeurera sans doute toujours ignoré. Malherbe a rendu en une forme exquise l'hymne de Prudence sur le massacre des saints Innocents :

 

Que je porte d'envie à la troupe innocente

De ceux qui, massacrés d'une main violente,

Virent dès le matin leur beau jour accourci!

Le fer qui les tua leur donna cette grâce

Que, si de faire bien ils n'eurent pas l'espace,

Ils n'eurent pas le tems de faire mal aussy.

 

De ces jeunes guerriers la troupe vagabonde

Allait courre fortune aux orages du monde,

 

1. TILLEMONT, etc., t. IV, p. 197.

 

CXXI

 

Et déjà pour voguer abandonnoit le bord,

Quant l'aguet d'un pirate arrêta leur voyage ;

Mais leur sort fut si bon que, d'un même naufrage,

Ils se virent sous l'onde et se virent au port.

 

Ce furent de beaux lys, qui, mieux que la nature,

Meslant à leur blancheur l'incarnate peinture

Que tira de leur sein le couteau criminel,

Devant que d'un hiver la tempête et l'orage

A leur teint délicat pussent faire dommage,

S'en allèrent fleurir au printemps éternel.

 

Le document qui nous rapporte les débuts de l'Église de Jérusalem nous retrace les violences dont furent victimes les fidèles tant dans la ville sainte durant les premières années qui suivirent la mort de Jésus et les premières conquêtes des hommes évangéliques. Nous savons que de très bonne heure la foi fut prêchée en Samarie, à Joppé, à Antioche, à Damas, recueillant des adhésions nombreuses et ferventes ; puis, sur les points déjà plus excentriques de Tyr, Sidon, Ptolémaïs, Béryte, Byblos, Tripolis, Césarée, Gaza, Palmyre, des communautés furent fondées. Leurs progrès sont malaisés à suivre à cause des désastres multipliés et des ruines de toute sorte accumulées pendant des siècles sur ces régions. Nous ne pouvons que pressentir un développement rapide de la population chrétienne à l'aide de quelques indices très rares. C'est, je pense, à une ville de ces parages que Porphyre fait allusion lorsqu'il écrit, à la fin du iue siècle : «Faut-il s'étonner maintenant si la maladie se soit emparée depuis tant d'années de la cité, lorsque ni Esculape, ni aucun dieu n'y a plus d'accès ? Depuis que Jésus est honoré, personne n'a ressenti un bienfait public des dieux (1). » Nous savons par ailleurs

 

1. Cf. THÉODORET, Graec. affect. curatio, l. VIII.

 

CXXII

 

qu'au temps de Constantin la ville d'Antioche comptait 100.000 chrétiens. Si on calcule la population de ces provinces d'après celle de l'Asie romaine à la même' époque, elle pouvait être en Syrie et Palestine d'une trentaine de millions d'âmes, parmi lesquelles on comptera sans exagération de cinq à sept millions de chrétiens. Nous avons une indication des accroissements de cette population chrétienne dans la construction, devenue nécessaire dans toutes les villes, d'églises nouvelles et plus

vastes que les anciennes : eureias eis platos ana pasas tas poleis ek themelion aniston ekklesias (1).

Je ne m'attarderai pas à des récits composés dans le but de doter l'Arabie de la visite des apôtres ; si ces sortes de pièces ont-un grand intérêt en Occident à cause des origines littéraires qu'elles aident à éclairer, il n'en est pas tout à fait de même en Orient, où des esprits n'ayant aucune idée de l'histoire ont accumulé parfois dans le même écrit des contradictions inextricables. Assemani faisait aller en Arabie presque tous les apôtres, mais il se pourrait qu'aucun d'entre eux n'y soit venu ; on sait que les voyages des apôtres sont un des problèmes les plus obscurs de l'histoire du christianisme, en l'état des documents, et, exception faite des écrits canoniques, on peut dire que nous n'en savons rien ; dès lors je ne me reconnais plus le droit d'en parler. Dès le me siècle, le christianisme comptait de nombreux fidèles dans le Haourân, particulièrement à Bostra. Cette ville eut dans le premier quart de ce siècle un évêque célèbre, Bérylle, engagé quelque temps dans l'hérésie modaliste, qu'il

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., VIII, I.

 

CXXIII

 

abandonna à la parole d'Origène (1). Peut-être Bérylle servit-il d'intermédiaire entre le catéchiste alexandrin et le légat impérial en Arabie, dont le nom ne nous est pas connu, mais qui, pendant le règne d'Alexandre Sévère (222-235), entretint avec lui une correspondance sur des questions religieuses (2). Cet intérêt était une garantie de bienveillance, et la propagande chrétienne ne demandait rien de plus ; en outre, une large route reliait Damas en Syrie avec Bostra en Arabie à travers la Trachonitide ; ce fut la vraie ligne d'invasion suivie par les évangélistes. Le christianisme a dû pénétrer dans la Trachonitide au plus tard vers le commencement du me siècle, car ce fut là que naquit, au village de Chéchébé (3), le futur empereur Philippe l'Arabe, dont la vie peu édifiante ne semble laisser aucune place pour le grand acte d'une conversion (4).

Nous avons donné, dans les textes des deux premiers volumes de ce recueil, un grand nombre de récits et de traits ayant rapport aux martyrs de la Palestine et de la Syrie; nous n'y reviendrons pas.

 

VIII. — Perse, Mésopotamie, Édesse.

 

Il n'y a aucune raison qui indique qu'on doive faire plus d'état des récits concernant l'évangélisation des apôtres

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 33. Cf. M. DE VOGUÉ, Syrie centrale. Architecture civile et religieuse du ter au vine siècle, in-4°, Paris, 1867, ch. I.

2. EUSÉBE, loc. cit., VI, 19.

3. Comptes rendus de l'Acad. des inscr. (1865), p. 42-43.

4. B. AUBÉ, le Christianisme de l'empereur Philippe, dans la Revue archéologique, 1880, p. 140.

 

CXXIV

 

en Perse que partout ailleurs (1). J'ai repoussé, partout où je les ai rencontrés, ces récits, comme insuffisamment appuyés ; je ferai de même pour ce pays. Ce que nous savons avec certitude, c'est que le siège épiscopal de Séleucie-Ctésiphon est antérieur au IVe siècle et peut-être d'un assez grand nombre d'années. C'est principalement dans la population syrienne de la Perse antérieure que s'était développé le christianisme. L'hostilité séculaire des rois de Perse contre l'empire romain leur avait fait bien accueillir — attirer peut-être — les chrétiens persécutés par les empereurs ; mais nous ignorons tout à fait dans quelle mesure cette politique produisit de bons effets ; nous ne connaissons pas non plus dans quelle mesure la liberté fut laissée aux nouveaux sujets de se livrer au prosélytisme parmi la population indigène. Quoi qu'il en soit, la paix de l'Église amena un changement dans cette conduite, et bientôt après, à l'occasion des guerres avec les empereurs chrétiens, la méfiance fut telle que les rois de Perse firent massacrer un grand nombre de fidèles, sous prétexte de sympathies secrètes pour l'ennemi de la Perse. Nous pouvons donc, vers le milieu du IVe siècle, prendre une idée des accroissements de l'Église en Perse à l'aide des statistiques du martyrologe. La persécution, sauf de courts répits, dura un siècle (342-450). Sozomène comptait pour les premières années de Sapor II jusqu'à 16.000 martyrs.

En ce qui concerne l'ancien royaume d'Osrhoène et la ville d'Édesse, nous savons par les Actes du martyre de

 

1. J. LABOURT, le Christianisme dans l'empire des Perses, dans la Revue d'histoire et de littér. religieuse, 1902, t. VII, p. 97, 193.

 

CXXV

 

Scharbil et de Barsamya (1) (249-251 environ) que la persécution fit des victimes dans ces provinces annexées à l'empire romain depuis un peu plus de trente ans. Sous Dioclétien, Gouria et Schamoun, peu après Habib le diacre, furent mis à mort. Les Actes de ce dernier, qui ont une réelle valeur historique, nous apprennent qu'il dirigeait une active propagande autour d'Edesse ; mais s'étant livré, il fut mis à mort. a Les persécutions, dit M. Rubens Duval, furent un obstacle à l'extension du christianisme en Mésopotamie (2). »

 

IX. — Arménie.

 

L'histoire d'une « prédication de l'Évangile en Arménie dans les temps apostoliques (3) » ne reposant pas sur des documents recevables en bonne critique, il n'y a pas lieu de s'y attarder.

Le territoire qui porte le nom d'Arménie s'étend depuis la Mésopotamie et la Syrie du sud jusqu'aux montagnes du Caucase et à la Géorgie au nord, jusqu'à la Cappadoce et au Pont à l'ouest, jusqu'à la province

 

1. S. E. ASSEMANI, Acta sanctorum martyrum Orientalium et Occidentalium in duos partes distributa, Romae (1748), in-folio, 2 parties. UHLMANN, Die Verfolgungen in Persien in 4 and. 5 Jahrhund., dans la Niedners Zeitschrift (1861), p. 1-362. G. HOFFMANN, Auszüge aus syrischen Akten persischer Märtyrer, Leipsik, 1880, in-8°.

2. W. CURETON, Ancient syriac documents, in-4°, London, 1863, p. 41-72. Nous avons donné la traduction des actes de Habib dans le tome II de notre recueil.

3. C'est le titre du premier chapitre de l'Histoire, dogmes, traditions et liturgie de l'Eglise arménienne orientale, avec des notions additionnelles sur l'origine de cette liturgie, les sept sacrements, les observances, la hiérarchie ecclésiastique, les vêtements sacerdotaux et la forme intérieure des églises chez les Arméniens, par E. DULAURIER, Paris, 1859, in-18.

 

 

CXXVI

 

médique de Alberbaïdjan à l'est (1). La position géographique de l'Arménie suffit à faire soupçonner la présence ancienne de chrétiens venus de l'Asie Mineure ou de l'Osrhoène. Ajoutons que tout se réduit, historiquement parlant, à cette conjecture. J'inclinerais cependant à recevoir le fond de la légende de Hripsima dans la mesure suivante : dans les dernières années du IIIe siècle, une chrétienne fut martyrisée en Arménie avec plusieurs de ses compagnes. Quant à l'histoire d'une fuite depuis l'Italie jusqu'en Arménie, cela n'irait peut-être pas sans contestation (2).

L'histoire de l'introduction du christianisme en Arménie a été racontée par Agathange, historien du IVe siècle, qui fut secrétaire du roi Tiridate II. Son récit a malheureusement été remanié environ un siècle et demi plus tard, et cette seconde rédaction a prévalu, si bien qu'il ne nous reste pas de copie de la première. On ne peut donc recevoir les faits que sous réserve. Ce fut en l'année 301 que Grégoire l'Illuminateur baptisa le roi Tiridatè II et opéra avec un petit nombre de collègues la conversion du peuple arménien. Il semble que tout marcha assez vite, sauf dans le pays de Daron, où la résistance fut plus vive. Les circonstances de la conversion de Tiridate paraissent dépendre de sources peu dignes de confiance (3) ; mais le fait principal doit seul nous retenir. Grégoire entreprend une tournée apostolique, secondé du

 

1. J. DE SAINT-MARTIN, Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, Paris ,1818, in-8°, t. I.

2. LANGLOIS, Collection des historiens arméniens anciens et modernes, Paris, 1867-69, gr. 8e, t. I, p. 137 note.

3. Par exemple, l'histoire de la transformation de Tiridate en pourceau, avec les pieds fendus, le groin, les soies, etc.

 

CXXVII

 

pouvoir officiel, pour détruire les édifices de l'idolâtrie, à Vagharschabad, Ardaschad, Dîr ; dans le canton de Taranaghi (1), à Thortan, à Ani ; de là il passa dans la province d'Eghéghiatz, àErez et, à travers le Kali (Lycus), il parvint à Thil (2), puis dans le canton de Terdjan, à Mihr, à Vakak'n dans le canton de Daron. C'est pendant ces courses que Grégoire reçoit l'épiscopat, et Tigrane le baptême. Ces événements remplissent les premières années du IVe siècle. En 312, la conversion était assez avancée pour donner à l'Arménie la réputation d'un pays chrétien et lui attirer le mauvais vouloir de Maximien (3). Grégoire fut patriarche d'Arménie et institua plusieurs évêchés (4). Cette période ne nous conserve la trace que d'un petit nombre de martyrs ; nous avons donné le récit des persécutions endurées pour la foi par Grégoire, nous ne nous y arrêterons donc pas ici ; on trouvera dans l'appendice du tome II de ce recueil le récit du martyre de Hripsima.

 

X. — Asie Mineure.

 

Il n'y a pas de province romaine qui ait précédé l'Asie Mineure dans la connaissance et la conversion en masse au christianisme. Non que la presqu'île tout entière soit devenue chrétienne, mais en peu de temps la religion nouvelle y a eu ses établissements les plus nombreux et

 

1. PTOLÉMÉE, Géogr. V, 15, 14 : Daranissa.

2. Ibid., V, 13, 12, thalina.

3. EUSÈBE, Hist. eccl., IX, 8.

4. M. LACROZE, Histoire du christianisme d'Éthiopie et d'Arménie, La Haye, 1739, petit in-8°. EUG. BORÉ, Croyances primitives des Arméniens et histoire de leur conversion au christianisme, dans Ann. de Phil. chrét., (1836), B. XIII, 7-23. E. FONTESCUE, The Armenian Church founded by St Gregory the Illuminator being a sketch of the history, liturgy, doctrine and ceremonies of this ancient national Church, with an appendix by S. MALAN, London, 1873, in-8°. Dictionnaire de théologie catholique, Paris, 1902, au mot : Arménie.

 

CXXVIII

 

les plus importants. Les itinéraires de saint Paul sont dans toutes les mémoires ainsi que les noms d'Iconium, Lystres, Derbé, Thyatires, Colosses, etc.

Origène a observé que « la Providence avait réuni toutes les nations sous un seul empire dès le temps d'Auguste, pour faciliter la prédication de l’Evangile par la paix et la liberté du commerce (1) », et saint Irénée disait aussi : « Par les Romains le monde a la paix, et nous pouvons sans crainte voyager par terre et par mer dans tous les lieux où nous voulons (2). » La diffusion du christianisme suit en effet la direction générale des grandes lignes de communication tracées dans l'empire. La grande ligne d'invasion a eu son point initial à Antioche de Syrie, son point terminus à Rome par la Cilicie, la Lycaonie, Ephèse et Corinthe (3). Les principaux gîtes d'étape sont Philadelphie, Troas, Philippes, Brindes; une autre ligne passera par Tyane, Césarée de Cappadoce, Amisos dans le Pont.

Nous suivons moins aisément les itinéraires des disciples de saint Paul, de là des lacunes; cependant ce que nous en savons est déjà beaucoup. « L'Asie Mineure, dit Renan (4), était, après la Palestine, le pays le plus religieux du monde. Des régions entières, telles que la Phrygie, des villes telles que Tyane, Vénases, Comane,

 

1. In Josue, homil. III.

2. Adv. haeres., IV, 30.

3. Cf. S. IGNACE, Ephes., § 12 ; S. CLÉMENT, Epist. I ad Corinth., § 1.

4. RENAN, S. Paul, Paris, 1883, in-8°, p. 25.

 

CXXIX

 

Césarée de Cappadoce, étaient comme vouées à la mysticité. En plusieurs endroits (1), les prêtres étaient encore presque des souverains. » Ceci explique l'accroissement rapide — d'une rapidité d'incendie — du christianisme dans ces quartiers ; il ne faut pas oublier non plus la préparation lointaine de la diaspora (2).

A cette époque, les Juifs se rencontraient partout dans l'Asie Mineure, et souvent la colonie était riche et nombreuse. Dès la première mission, des Eglises furent fondées à Antioche de Pisidie, à Iconium, à Lystres, à Derbé, à Perge. A ce bilan d'une course apostolique, si l'on ajoute celui de tant d'autres, avec leurs détours, leurs circuits, leurs crochets et néanmoins leur direction générale maintenue vers un but marqué d'avance, on pourra se faire quelque idée de cette stratégie tout à la fois irrégulière mais irrésistible, qui fit tomber l'une après l'autre, en très peu d'années, toutes les provinces de la presqu'île d'Asie.

Entre tous les pays abordés par saint Paul, la Phrygie fut la plus solide et la plus complète de ses conquêtes. Elle demeura chrétienne pendant trois siècles, lorsqu'il y avait quelque mérite à l'être, et ne cessa d'en faire profession publique ; on y lisait sur des monuments

 

1. Par exemple, dans les deux Comanes, à Pessinonte, à Olba. Cf. STRABON, Géog., XII, II, 5-6 ; WADDINGTON, Mélanges de numismatique. 2° série, p. 121 et suiv.

2. Corp. inscr. gr. n° 3857 g. p, 3865 1. P. LE BAS, Inscriptions grecques et latines recueillies en Grèce par la commission de Morée, Paris, 1887, in-8°, III, nos 727, 783, 785; G. PERROT, Exploration archéologique de la Galatie et de la Bithynie, exécutée en 1861, Paris, in-folio, p. 126 ; F. CUMONT, Inscriptions chrétiennes de l'Asie Mineure, Paris, 1895, in-8, p. 165, 172, 199. Un autre élément très important fut la présence des Hypsistariens. Cf. Fa. CUMONT, Hypsistos, dans Revue de l'Instruction publique en Belgique, 1897.

 

CXXX

 

CHRESTIANOS (1) ; les épitaphes contiennent toute une théologie (2). Le pays avait parmi ses évêques quelques hommes dignes de cette haute condition. On recourait à leurs lumières pour confondre les hérétiques (3), à leur vertu pour obtenir des miracles.

On a justement observé que le christianisme en Phrygie présente un phénomène particulier (4). Les conversions s'étant opérées en peu de temps et presque sans déchet, dans la région entière, un fait que nous voyons se re-produire partout n'aurait pas sa place ici. Ailleurs, le souci d'isoler sa vie du contact pernicieux des gentils produisait des scissions ; en Phrygie, on écarta d'un commun accord et d'un seul coup tout ce qui était radicalement incompatible avec la foi et la morale chrétienne ; comme cela devait entraîner déjà bien du changement, on s'en tint là ; on conserva tout le reste (5).

Cette circonstance ajoute aux difficultés ordinaires de la recherche des origines chrétiennes, car il devient presque impossible de distinguer ce qui appartient à la statistique païenne et à la statistique chrétienne. Il y a cependant quelques moyens de se faire une idée de cette dernière, grâce aux épitaphes ; l'emploi de symboles ou

 

1. Voy. Monum. eccl. liturg., t. I, praef. De titulis liturgicis et les inscriptions correspondantes. Voyez les inscriptions chrétiennes recueillies dans W. RAMSAY, Cities and Bishoprics of Phrygia, Oxford, 1895, in-8°, n° 353-469 et 651-692.

2. EUSÉBE, Hist. eccl., V, 16.

3. Voy. la Vita Abercii. Cf. L. DUCHESNE, Avircius Marcellus et le christianisme en Phrygie au temps de Septime Sévère, dans la Revue des Questions historiques, t. XXXIV (1883), p. 26 sq.

4. F. CUMONT, les Inscriptions chrétiennes de l'Asie Mineure, Paris, 1895, in-8°.

5. W. RAMSAY, S. Paul the Traveller, p. 208, cité dans Cities and Bishoprics of Phrygia, t. II, p. 486.

 

CXXXI

 

d'expressions exclusivement en usage parmi les fidèles, de même que l'onomastique, permettent des identifications, mais en petit nombre.

Il semble probable que nous avons encore plusieurs épitaphes du IIe siècle ; elles proviennent principalement d'Euménie, de Hiéropolis et de Hiérapolis (1). Les actes de martyrs manquent complètement (2), car depuis l'époque des Antonins, l'État romain se résigna à laisser la liberté de conscience dans un pays où il se fût trouvé en conflit avec la majorité des habitants. Il en résulta une solide entente, et les chrétiens admis aux charges ne firent pas difficulté de les briguer. Dès le IIe siècle, à Euménie nous trouvons trois épitaphes de sénateurs dont le paganisme peut du moins être mis en doute (3) ; au IIIe siècle nous en trouvons six, certainement chrétiens (4).

La proportion des inscriptions chrétiennes avec les païennes montre que la ville était, dès la fin du IIe siècle, une ville chrétienne (5) ; peut-être Eusèbe avait-il en vue cette ville lorsqu'il parle d'une cité de la Phrygie dont toute la population était chrétienne vers l'année 303 ; on peut en induire que la région entière devait posséder une population chrétienne assez nombreuse. Cependant cette situation si florissante paraît changer tout d'un coup. A Euménie, au me siècle, nous trouvons vingt-six épitaphes certainement chrétiennes ; nous n'en trouvons plus que quatre au IVe siècle et pour les siècles suivants.

 

1. W. RAMSAY, ibid., p. 500, n° 353 suiv., 411.

2. NEUMANN, Der römische Staat und die allgem. Kirche, p. 283, n'en trouve pas après 184.

3. W. RAMSAY, loc. cit., nos 204, 210, 219.

4. Ibid., nos 359, 361, 364, 368, 371.

5. Ibid., t. II, p. 502.

 

CXXXII

 

Or nous savons que la persécution de Dioclétien (303-313) s'exerça avec une rigueur extrême en Phrygie ; une ville entière fut détruite (1). On a présumé avec quelque fondement que, si Apamée n'obtint jamais de l'État romain le rang que son importance lui eût dû mériter, ce fut à cause du soupçon qu'on gardait toujours à l'égard des communautés chrétiennes (2). Mais il ne semble pas que tout le pays ait vu une population chrétienne dans les mêmes proportions ; c'est du moins ce qui ressort de la proportion des inscriptions ;

 

Villes              avant Constantin                  après Constantin

Euménie                    26                                           4

Apamée                    12                                           3

District de Tchal       0                                             6

 

 

L'évangélisation tardive de ce district s'explique d'ailleurs par sa situation peu accessible et à l'écart des voies de communication. Dans le district de Banaz-Orva on ne rencontre que quatre inscriptions dans un quartier déterminé ; ici encore il est probable que le christianisme n'a pénétré qu'assez tard. Au contraire, la partie orientale du district, qui était en relation (Pepuze, Brie, Sébaste, Akmonia et la vallée du Glaukos) avec les villes de la vallée du Méandre, a connu la prospérité chrétienne avant Constantin. Il faut donc admettre l'existence de foyers chrétiens d'une intensité inégale.

Nous sommes moins au courant pour la vallée du Lycos, qui comprenait les villes d'Hiérapolis et de Colosses. Ici les traditions sont confuses et les actes des martyrs

 

1. W. RAMSAY, LACTANCE, Inst. Div., V, 11.

2. Ibid., loc. cit., ch. xi, § 19, et t. II, p. 509.

 

CXXXIII

 

n'apprennent que des noms (1). Les listes épiscopales donnent quelques noms assez rares. A Euménie, Thraséas kai martus apo Eumeneias os en Smurne kekoimetai (2) (vers 160) ; à Apamée, l'évêque Julien (3), qui eut un rôle au moment des querelles montanistes (vers 180-190) ; cette ville avait encore un évêque en 325, c'était Tharcisius ; dans la Pentapole, Avircius Marcellus à Hiéropolis, Zotique à Otrous ; Acace à Antioche de Pisidie, une communauté à Philomelium.

Dans la Phrygie centrale, le christianisme eut tout son éclat avant Constantin (7 inscriptions avant contre 2 après Constantin). Mais ici encore certaines régions à peine effleurées n'ont prospéré qu'après la persécution (district de Synnade, 8 inscriptions après Constantin contre 0 avant Constantin ; à Prymnessos, même proportion ; à Dokimion, 13 contre 0). Si l'inscription d'Abercius n'apprend que peu de chose sur la prospérité des Églises phrygiennes, elle montre du moins l'existence avouée des chrétientés ; mais à ce point de vue un fait plus important, et unique dans l'empire, est relevé à Apamée Kibotos, dont la monnaie porte dès le IIIe siècle un symbole chrétien (4). Peut-être faut-il rapporter à cette ville, à Euménie, ou à quelque autre de la Phrygie, le mot d'un gouverneur d'Asie qui vit venir à lui les chrétiens d'une ville, solidarisés soudain avec leurs frères menacés, et qui, devant

 

1. W. RAMSAY, loc. cit., p. 494.

2. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 24 Cf. pour les martyrs de cette ville EUSÈBE, Hist. eccl., V, 15, 22, et Martyrologium hieronymianum, VI, Kal. nov. p. 136, éd. DE Rossl-DucHESNE, Bruxellis, 1894, in-folio.

3. Ibid, v, 16.

4. CH. LENORMANT, dans C. CAHIER et A. MARTIN, Mélanges d'Archéologie, t. III, p. 173 sq. — A Iconium, on représentait Hénoch.

 

 

CXXXIV

 

un pareil nombre , se refusa à sévir contre eux (1).

La Phrygie devait même avoir un excès de religion, si l'on peut ainsi dire : c'est de ce pays que sortit Montan, qui y trouva de nombreux partisans ; il en sera parlé ailleurs.

Tous ces faits concourent à nous montrer une évangélisation déjà avancée ; d'autres signes n'en laissent pas douter. Si les symboles n'apparaissent qu'assez tard (2), vers le IVe siècle, sauf de très rares exceptions (3), quelques formules spéciales montrent les Églises en possession d'une théologie et d'une liturgie. L'expression estai auto pros ton Theon, qui reparaît si fréquemment sur les tombes (4), est indubitablement chrétienne (5). Certaines épitaphes nous montrent par l'onomastique que les communautés avaient au moins un calendrier embryonnaire, où, si l'on le veut, certains personnages avaient été acceptés comme patrons, par exemple : Marie (6), Moïse (7)

 

1. TERTULLIEN, Ad Scapulam, in fine.

2. F. CUMONT, les Inscriptions chrétiennes de l'Asie Mineure, p. 11 et n° 181. Cf. BAYET, De titulis Atticae christianis, p. 58. Il ne faut guère se fier à la croix dans Corp. inscr. gr. 2445 b, 3897 d. e ; Journal of hellenic Studies, IV, 423. Celle de Mittheilungen des Deutschen archilologischen Instituts in Athen, t. XII, p. 181, est douteuse.

3. DE Rossi, Roma sotterranea, I, p. 107, et A. DUMONT, Mélanges d'archéologie (éd. HOMOLLE), p. 385, n° 72 1. F. CUMONT, loc. cit., n° 340 bis : elle remonte peut-être au me siècle. Cf. Corp. inscr. graec., n° 9282; Woon, Ephesus, London, 1890, in-8°, 21. Le cas le plus remarquable est dans Journal of Hellenic Studies, t. IV, p. 433.

4. F. CUMONT, loc. cit., nos 8, 121, 135, 145 bis, 148, 149, 150, 151, 152, 153, 156, 157, 160, 161, 162, 163, 202, 204, 208, 209, 210, 211, 212, 213, 214.

5. L. DUCHESNE, dans la Revue des Questions historiques (1883), p. 31; W. RAMSAY, Journal of Hellenic Studies (1883), p. 400; F. CUMONT, les Inscrip. chrét. de l'Asie Mineure, p. 12.

6. F. CUMONT, loc. cit., 109, 132.

7. Ibid., 271, 300.

 

CXXXV

 

Sabbatius (1), Suzanne (2), Jean (3), dont les noms judaïques constituent un élément nouveau d'appréciation d'après la statistique totale des vocables grecs et asiatiques. Plus tard viendront les dénominations purement chrétiennes, comme Kuriakos (4), Theodoulos (5), Theoktistos (6), Neophutos (7), Anastasia (8).

La Pisidie n'a pas dû échapper au mouvement de conversion, et cependant il est très difficile aujourd'hui de dresser le bilan, même le plus vague, de son époque chrétienne. A Termessos « les traces de christianisme sont à peu près nulles : pas un temple ne paraît avoir été transformé en église, et on trouve tout au plus de simples croix, gravées dans des montants de portes ou peintes dans les chambres funéraires (9) ».

On a trouvé sur les côtes de la Carie et dans l'île voisine de Cos un grand nombre d'inscriptions tracées à la pointe — graffiti (10). L'origine chrétienne paraissait

 

1. CUMONT, 57, 331.

2. Ibid., 418.

3. Ibid., passim.

4. Ibid., 262, 390, 391.

5. Ibid., 169, 262.

6. Ibid., 400.

7. Ibid., 340 bis,

8. Ibid., 369.

9. LANCKORONSKI, les Villes de la Pamphylie et de la Pisidie, Paris, 1890, sq., gr. in-4°, t. II, p. 38; cf. p. 31 et inscr. n° 182.

10. G. HIRSCHFELd, dans Philologus (1891), p. 430 sq ; Greek inscriptions in the British Museum, London in-folio, t. IV, p. 87, ne 820; p. 80, nos 905 et 924; PATON et Hincks, Inscriptions of Cos, Berolini, (1891), p. 65, 69, 70, 71, 72 ; Revue des Études grecques, t. VI, p. 202 sq. ; Bulletin de correspondance hellénique, t. XVII, p. 24. Textes provenant d'Halicarnasse, de Mylasa, des Branchides, d'Iasos et de Cos.

 

CXXXVI

 

probable (1) et même certaine (2) à quelques savants surpris de rencontrer sur ces inscriptions les épithètes de philon ou adelpon ou encore adelphon kataphronetov à l'adresse des personnages qui y sont mentionnés et que l'on qualifie ailleurs de prêtres (ieron, upoiereon). Il y avait là, pensait-on, l'indice d'une communauté chrétienne au 11e ou au nie siècle. L'acclamation Nike tou deinos ou ton deinon, qui se lisait sur beaucoup de ces tituli, eût même désigné le martyre. Mais toute cette hypothèse paraît peu solide ; il est possible qu'il s'agisse ici des éphèbes de la région, dont le succès faisait l'objet de ces voeux (3).

L'épître de saint Pierre nous donne un dénombrement des premières conquêtes du christianisme lorsqu'il s'adresse aux élus expatriés de la dispersion du Pont, de la Galatie, de la Cappadoce, de l'Asie, de la Bithynie (4).

La Galatie était une dénomination administrative et comprenait la Galatie proprement dite, la Lycaonie, la Pisidie, l'Isaurie et la Phrygie montagneuse (5). Après le brillant début du christianisme en Galatie, nous n'avons que des renseignements vagues sur le progrès de la foi nouvelle et les luttes qu'elle eut à soutenir dans la province.

Cependant il semble qu'un ferme noyau se soit conservé à Ancyre, qui était comme la capitale de toute l'Asie

 

1. MM. COUSIN et DIEHL réfutés par L. DUCHESNE, dans le Bulletin

critique (1890), p. 138.

2. M. O. HIRSCHFELD réfuté par M. TH. REINACH, Revue des Études grecques, t. VI, p. 202 sq.

3. F. CUMONT, loc. cit., p. 16-18. Voyez cependant le Bulletin critique, 1893, p. 459.

4. I Petri, I. Cf. RENAN, l'Antechrist, p. 552; P. MARTIN, dans la Revue des Questions historiques, janv. 1873, janv 1874, juill. 1875.

5. RENAN, S. Paul, p. 49.

 

CXXXVII

 

Centrale (1) ; c'est là que nous trouvons [Théodote le cabaretier] et l'évêque Clément, qui y réunira un important concile présidé par l'évêque d'Antioche. La passion de Théodote garde-t-elle sa valeur pour tous les détails locaux, ceux qui nous intéressent le plus ici ? nous ne saurions le dire, mais on y trouve quelques indications sur l'expansion du christianisme qui suffiraient à donner une idée de son progrès (2). Nous apprenons par elle l'existence de chrétiens jusque dans les recoins les plus écartés de la province, et ces gens vivent autour d'un prêtre, véritable curé de campagne. Dans Ancyre il y a au moins un commencement de vie monastique parmi les femmes. L'Eglise nous apparaît organisée, on trouve des fidèles nombreux, et les canons d'Ancyre, qui ne peuvent manquer d'avoir une application particulière à la Galatie, complètent cette information.

Dans le Pont Polémiaque, subdivision de la Galatie (3), un homme, Grégoire, suffit pour convertir une ville entière. Il était disciple d'Origène (4) et de fort bonne maison ;

 

1. Corp. inscr. gr., n° 4011, 4020, 4030, 4032, 5896 ; G. MARINI, Atti e monumenti de fratelli Arvali, Roma, 1795, in-4°, p. 1766 ; G. PERROT, de Galatia provincia romana, p. 102; J. ECKH, Doctrina nummorum veterum, Vindobonae, 1792, in-4°, t. III, 177-178. Cf. G. PERROT, E. GUILLAUME, J. DELREC, Exploration archéologique de la Galatie et de la Bithynie, d'une partie de la Mysie, de la Phrygie, de la Cappadoce et du Pont. Paris, 1862-72, gr. in-4°, 80 pl., 7 cartes, passim.

2. RUINART, Acta sincera, Parisiis, 1689, in-4°, p. 350 ; PIO FRANCHI DI CAVALIERI, I Martiri di S. Theodoto di Ancira e di S. Ariadne, fascicul. 6e  des Studi e testi. — Publicazioni della Bibliotheca Vaticana, Roma, 1900. Sur la valeur historique de ce récit voir une étude capitale de H. DELEHAYS. dans les Analecta bollandiana, 1903, p. 319-328.

3. G. PERROT, De Galatia provincia romana, p. 53, note 2; J. MARQUARDT, Römische Stattsverwaltung, Leipsik, 1885, in-8°, t. I, p. 364.

4. S. GRÉGOIRE DE NYSSE, Vita S. Greg. Thaumat. dans Opp. (éd. 1680), t. III.

 

CXXXVIII

 

quand il vint en qualité d'évêque à Néocésarée, la communauté comptait dix-sept chrétiens, — et ce chiffre est à retenir pour bien entendre qu'alors la présence d'un évêque n'engage pas l'existence d'une chrétienté analogue à nos diocèses. — Quand il mourut, la proportion était renversée : il restait dix-sept païens, la ville avait des églises, elle n'avait plus de temples. Pendant la persécution de Dèce, les apostasies avaient été nombreuses ; pour sauver sa chrétienté encore fragile, l'évêque s'était enfui au désert, entraînant par son exemple une partie des fidèles. Cette chrétienté un peu hâtive ne paraît pas avoir mérité beaucoup d'admiration. Il se trouva des frères pour se joindre aux barbares qui envahissaient le Pont, la Cappadoce et la Bithynie (1), et , leur évêque, ce même Grégoire, eut à porter contre eux des peines canoniques, puisque, dit-il, « oubliant qu'ils sont citoyens du Pont et chrétiens, ils se sont enrôlés parmi les Barbares et se sont conduits à l'égard de leurs frères comme des Goths ou des Borans (2)».

Toute la région voisine de la Propontide participait au mouvement de conversion.

Nous trouvons vers ce temps, dans les actes de martyrs asiates, une indication statistique importante. En Lydie, à Thyatires, on demanda au diacre Papylos : « As-tu des enfants ? — Beaucoup. » Une voix dans l'auditoire : « Ce sont les chrétiens qu'il appelle ses. enfants. » Papylos répond : « Dans toute province, dans toute cité, j'ai en Dieu des enfants (3). »

 

1. ZOSIME, I, 31-35 ; JORNANDÈS, De rebus Geticis, 20.

2. S. GRÉGOIRE THAUMATURGE, Epist. canonica, 2-8.

3. AUBÉ, Revue archéologique (1881), p. 348-360.

 

CXXXIX

 

La Cappadoce était une des provinces que le christianisme avait le plus complètement pénétrées, aussi l'opposition y était-elle très vive de la part de ceux qui avaient résisté à la foi nouvelle. Au début du IIe siècle nous y connaissons quelques évêques, celui de Comane, Zotique (1), et Alexandre, disciple de Clément d'Alexandrie.

Le légat impérial qui gouvernait la province vit sa femme se convertir au christianisme et vengea cet acte par un redoublement dans la persécution; il mourut d'une manière horrible, et Tertullien prétend qu'il était alors presque converti (2). La persécution se prolongea plusieurs années (3), mais elle ne paraît pas avoir ralenti le mouvement croissant des adhésions au christianisme. En 235, une prophétesse parcourut la Cappadoce, traînant à sa suite des bandes d'exaltés qu'elle prétendait conduire à Jérusalem (4). L'évêque Firmilien vit alors arriver auprès de lui, à Césarée de Cappadoce, Origène fugitif, qui assista à un soulèvement populaire contre les chrétiens et nous a laissé à ce propos une indication qui doit être recueillie : « Ceux qui souffrent de grandes calamités aiment à en discuter les causes. Ils prétendent que les guerres, les famines, les pestes ont pour cause l'abandon par les hommes du culte des dieux et la multitude des chrétiens... Les églises ont alors subi la persécution, on les a brûlées (5). »

La persécution de Dèce dut être l'occasion d'une fuite assez générale des chrétiens, car les documents de cette

 

1. TILLEMONT, Mem. hist. eccl., Bruxelles, 1732, in-folio.

2. Ad Scapul., 3.

3. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 12.

4. Epist. FIRMILIANI, 75, inter Cyprianicas.

5. ORIGÈNE. Comm. series in Matth. — P. G., t. XIII, col. 1654.

 

CXL

 

époque ne nous donnent que de rares récits de martyrs dans ces régions. Sous Dioclétien, raconte Eusèbe, «peu après le commencement de la persécution, quand dans la région située autour de Mélitène et dans la Syrie il y eut des tentatives pour s'emparer de l'empire, une loi fut d'abord promulguée, ordonnant que tous les chefs des Églises seraient enchaînés et mis en prison. Le spectacle qui parut alors dépasse toute parole : on vit une multitude innombrable d'hommes jetés dans les prisons : celles-ci, autrefois réservées aux brigands ou aux violateurs de sépultures, étaient maintenant remplies d'évêques, de prêtres, de diacres, de lecteurs, d'exorcistes, tellement qu'il n'y avait plus de place pour les criminels de droit commun. Un autre édit survint d'après lequel tous ceux qui avaient été ainsi mis en prison seraient renvoyés libres s'ils consentaient à sacrifier : en cas de refus, ils seraient soumis aux plus cruels supplices ; aussi ne peut-on compter les martyrs qui souffrirent dans les diverses provinces (1).»

L'Église de Bithynie vit des disciples des apôtres, mais il ne paraît pas que saint Paul y ait pénétré et travaillé en personne ; dès le temps de Domitien la persécution y put sévir, elle recommença sous Trajan. Nous ne reviendrons pas ici sur les détails que nous avons donnés à ce sujet (2). Au IIe et au IIIe siècle, certaines Églises, celle d'Hadriani ad Olympium particulièrement, paraissent avoir joui d'une certaine prospérité et avoir été dotées d'une organisation assez complète (3).

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., VIII, 6.

2. Tome Ier, p. 44 et 57.

3. G. PERROT, Explor. de la Galatie, in-4°, Paris, 1862-72, t. I, p. 62.

 

CXLI

 

A partir du IIIe siècle, nous pouvons suivre d'assez près les souffrances des Églises d'Asie Mineure. Il faut signaler à ce début du IIIe siècle l'hérésie montaniste, qui ayant pris naissance en Phrygie, étendit son influence jusqu'en Afrique et en Gaule ; elle nous intéresse principalement au titre de sa doctrine sur le martyre. Le montaniste ne recevait pas le martyre, il le provoquait ; loin de le fuir dans un sentiment d'humble défiance, il le bravait avec une intrépidité dans laquelle malheureusement l'orgueil avait plus de part que la charité. Il s'en faut d'ailleurs que ces fanfarons du martyre fussent de très bon aloi. L'un d'eux, Thémison, sortit de prison en corrompant ses gardiens, ce qui ne l'empêcha pas de se donner comme martyr ; un autre, nommé Alexandre, était un repris de justice ; les fidèles le firent délivrer par erreur, mais refusèrent ensuite de le recevoir dans leurs assemblées ; un troisième martyr, nommé Théodote, s'était fracassé les membres dans une chute et mourut de ses blessures (1). Ce n'étaient pas seulement les fidèles qui repoussaient le contact des frénétiques du martyre : nous voyons deux confesseurs d'Euménie, enfermés dans la prison d'Apamée en Phrygie, Caïus et Alexandre, refuser toute communication avec les montanistes.

La persécution de Sévère imposa de longues souffrances aux Églises. Commencée en 202, elle se prolongea au moins jusqu'en 211, car nous voyons à cette date un évêque cappadocien, Alexandre, encore détenu en prison, d'où il écrit aux fidèles d'Antioche pour les féliciter d'avoir élu évêque Asclépiade, comme lui confesseur de la

 

1. TILLEMONT, Mém. hist. eccl., t. II, art. X.

 

CXLII

 

foi; cette nouvelle, ajoute-t-il, lui a rendu douces et légères les chaînes dont il est chargé (1).

La persécution de Dèce donna lieu à la légende célèbre des Sept dormants d'Ephése. La popularité de ce récit en Occident, où, acclimaté par Grégoire de Tours, il dut à Jacques de Voragine une célébrité nouvelle, nous paraît une raison suffisante pour interrompre notre recherche et en placer la traduction sous les yeux de nos lecteurs, d'après la version de M. Br. Krusch (2).

 

Sous le règne de l'empereur Dèce, la persécution fut entamée contre les chrétiens dans le monde entier et les sacrifices impies offerts aux idoles. Sept personnages attachés au palais royal et tous de bonne maison, Achillès, Diomède, Diogène, Probat, Etienne, Sambat, Cyriaque, voyant les crimes odieux et multipliés de l'empereur, qui faisait rendre à des idoles sourdes et muettes le culte dû au Dieu éternel, se sentirent touchés de la grâce et reçurent au baptême les noms de Maximilien, Malque, Martinien, Constantin, Denys, Jean, Sérapion. Sur ces entrefaites, Dèce arriva à Ephèse et ordonna une recherche exacte de tous les chrétiens, afin que, s'il était possible, leur nom même disparût. On prépare donc des sacrifices, l'empereur immole et à force de menaces ou de promesses, pousse

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 12.

2. Pour l'ancienne bibliographie, cf. CHEVALIER, Répertoire, au mot Maximien, à Ephèse. Voyez SEDAN, Acta martyrum et sanctorum, t. I, p. 301-25 ; GUIDI, dans Acta della Reale Academia dei Lincei, 1884-85 ; B. KRUSCH, Passio VII dormientium, dans Anal. boll., t. XII, 1893, p. 371 sq ; J. KOCH, Die Siebenschläfterlegende, ihr Ursprung und ihre Verbreitung, in-8°, Leipzig, 1883 ; RYSSEL, Syrische Quellen abendländischer Erzählungsstoffe, dans Archiv f. das Studium des neueren Sprachen und Litteraturen, t. XCIII, p. 1-22, 241-288; t. XCIV, p. 369-388; R PIETSCHMANN, les Inscriptions coptes du Faras, dans Recueil de travaux relatifs à la philol. et à l'archéol. égypt. et assyr., t. XXI, 1899, p. 133-136 ; cf. t. XX, p. 175-176 ; C. CLERMONT-GANNEAU, El Kahf et la caverne des sept Dormants, dans Comptes rendus de l'Acad. des inscr. 1899, p 564-576.

 

CXLIII

 

son entourage à l'imiter. Ce n'était que libations, et un nuage d'horribles vapeurs s'élevait de la ville. Voyant cela, les. sept athlètes du Christ se prosternèrent et répandirent des larmes, ils se couvrirent la tête de poussière, implorant la miséricorde de Dieu afin que, abaissant son regard du ciel, il n'abandonnât pas plus longtemps ce peuple dans son crime.

A cette nouvelle, les ennemis du nom chrétien s'en vinrent trouver l'empereur et lui dirent : « Sire, un décret émané de ton gouvernement s'adresse au monde entier, défendant à qui que ce soit d'enfreindre ton ordre ; tous offrent aux dieux un sacrifice quotidien, excepté ces sept individus que tu aimes particulièrement.

            — Qui voulez-vous dire ?

            — Maximien, le fils du préfet, et sa clique. »

Soudain l'empereur, irrité, se les fait amener enchaînés ; eux avaient encore le visage humide de larmes et la tête pleine de poussière, tels qu'ils avaient supplié le Seigneur. L'empereur les regarda et dit : « Vous avez donc eu l'esprit si mal fait que d'enfreindre mes ordres et de refuser aux dieux les sacrifices qui leur sont dus ? Par mon honneur, votre mépris vous sera rendu en tortures.

Eux répondirent : « Notre Dieu est unique et véritable, il a créé le ciel, la terre, la mer ; nous lui rendons chaque jour un sacrifice de louanges et nous sommes prêts à mourir pour lui. Ceux que tu nous ordonnes d'adorer en qualité de dieux ne sont rien, nous le savons ; les ouvriers les ont fabriqués pièce à pièce, ils ne sont susceptibles d'aucun honneur, et ceux qui les adorent seront damnés, ainsi que le prophète nous l'apprend, afin que les adorateurs ressemblent aux ouvriers. »

Tout le monde s'écarta, l'empereur cria : « Arrière, coquins, jusqu'à ce que vous ayez expié votre crime ; quand la bienveillance des dieux vous aura valu votre pardon, vous reviendrez au palais jouissez de votre jeunesse, il n'est pas possible que des corps si beaux périssent. » Et, écartant le fer de leur tête, il les fit mettre en liberté jusqu'à son retour à Éphèse. Tandis que l'empereur se rendait dans une autre ville, les jeunes hommes retournèrent dans leurs maisons, d'où ils enlevèrent l'or, l'argent, les vêtements et tout le mobilier qu'ils

 

CXLIV

 

distribuèrent aux pauvres, puis ils se rendirent dans une caverne du mont Achille (1) n'emportant que peu d'argent pour se procurer quelques vivres; ils désignèrent Malque pour se rendre à la ville en cachette.

Ainsi enfermés sous leur propre garde, ils priaient. L'empereur revint à Ephèse sur ces entrefaites et, faisant, selon son habitude, rechercher les chrétiens, il s'enquit de Maximien et ses compagnons. Leurs parents dirent qu'ils étaient retirés dans une grotte du mont Achille, d'où on les tirerait facilement s'il plaisait ainsi à l'empereur. A cette nouvelle que Malque leur apporta, les sept furent épouvantés et se prosternèrent sur la terre, mêlant les larmes à la prière, demandant à Dieu de les garder dans la foi et de les soustraire à la recherche de l'empereur. Tandis qu'ils priaient, Dieu les exauça et, sachant qu'ils lui rendraient d'autres services par la suite, il reçut leurs âmes. Eux reposaient à terre, ils semblaient plongés dans un doux sommeil.

L'empereur, tout ému de ce fait, ordonna de murer la caverne, afin que ces contempteurs des dieux ne pussent échapper. Tandis que le piquet commandé pour cette besogne se rendait sur les lieux, deux chrétiens, Théodose et Ruben, à qui la crainte de la persécution faisait dissimuler leur foi, prirent l'avance et déposèrent à l'entrée de la grotte, à l'intérieur, une lame de plomb sur laquelle était gravée toute la légende des saints, et ils se disaient : « Quand Dieu voudra révéler aux peuples les reliques de ses athlètes, on apprendra par ce moyen ce qu'ils ont souffert pour son nom. » Le piquet arriva, roula des blocs de pierre, obstrua l'entrée, et s'en retourna en disant : « Ils mourront de faim et s'entre-dévoreront pour avoir refusé les libations dues aux dieux. »

Dèce mourut et dans la suite des temps l'empire arriva aux mains de Théodose, fils d'Arcadius. Il existait alors une secte ignoble, dite des Sadducéens, qui prétendait ruiner la foi en la résurrection : « Les morts ne ressuscitent pas », disait-elle. La secte avait pour chefs Théodose et Gaius,tous deux évêques, qui s'efforcèrent d'entraîner l'empereur dans leur erreur; mais ce-

 

1. Pour l'identification, cf. Kocu, loc. cit., p. 59.

 

CXLV

 

celui-ci, prosterné devant Dieu,lui demandait de lui faire connaître la vérité. Il se trouvait pour lors à Ephèse un certain Dalie, fort riche en bestiaux, qui, parcourant un jour le mont Achille, appela ses serviteurs et leur dit : « Installez ici une bergerie pour nos brebis, voilà un excellent pâturage. » Il ne savait pas ce que renfermait la caverne. Les gens se mirent en devoir de faire rouler les blocs et, arrivant à l'entrée de la grotte, ils trouvèrent de larges dalles, mais ne pénétrèrent pas dans la caverne.

Dieu voulut que l'âme des martyrs revînt habiter leurs corps; ils se levèrent, se donnèrent la bienvenue, croyant qu'ils se réveillaient la nuit achevée, ils s'assirent et se trouvèrent tout à fait dispos. Leurs corps étaient beaux, leurs vêtements intacts, tels qu'ils les avaient revêtus jadis. Ils se tournèrent vers Malque : « Raconte-nous, lui dirent-ils, les nouvelles de cette nuit ; l'empereur nous a-t-il fait chercher? — On vous cherche pour sacrifier », répondit Malque. Alors Maximien prit la parole : « Nous sommes prêts à donner notre vie pour le Christ. Toi, prends de l'argent, va acheter de quoi manger, cache-toi bien, et rapporte-nous ce que tu auras entendu. » Malque prit l'argent et s'en fut.

Les pièces d'argent étaient à l'effigie de Dèce ; or, en arrivant aux portes de la ville, il vit une croix sur la porte ; stupéfait, il se dit : « Le coeur de Dèce aurait-il changé depuis hier soir que je sortis de la ville, à ce point qu'il fortifie les portes de la cité du signe de la croix ? » Il entra néanmoins, et voilà qu'il entend des individus jurer par le nom du Christ, puis il aperçoit une église, des clercs qui vont et viennent et des édifices nouveaux sortant de terre ; abasourdi de tout cela, il se disait : « Je suis peut-être dans une autre ville. » Il vint au marché, fit ses emplettes et paya.

Les marchands regardèrent la pièce : « Voilà, dirent-ils, un homme qui a découvert une cachette, il donne la monnaie du temps de Dèce. » Malque entendait et ruminait tout cela : « Mais que racontent-ils ? Est-ce que je rêve ? » Les marchands l'arrêtèrent et le conduisirent à l'évêque Marien et au préfet :

« D'où es-tu ? dit le préfet, d'où viens-tu?

 

CXLVI

 

— Je viens d'Éphèse, si c'est bien Ephèse que j'ai quitté hier soir.

            — D'où te vient cet argent ?

            — De chez mon père.

            — Et où est-il, ton père ? »

Il le nomma, personne ne le connaissait.

« Parle, d'où te vient cet argent ? Il porte l'effigie de Dèce, mort depuis tant d'années. Tu es venu pour te moquer des Éphésiens,on te mettra à la question jusqu'à ce que tu parles. » Malque se prit à pleurer : «Laissez-moi vous poser une seule question. Où est l'empereur Dèce, qui persécutait les chrétiens de cette ville ? »

L'évêque Marien répondit : « Il n'est pas dans toute cette

ville, mon fils, un seul homme qui se souvienne de Dèce, mort depuis tant d'années.

— Je croyais avec mes compagnons n'avoir dormi qu'une seule nuit ; mais si je comprends bien, notre sommeil a laissé fuir les années. Voilà que Dieu vient de nous ressusciter, afin que tous croient en la résurrection des morts. Venez avez moi, je vais vous conduire à mes compagnons ressuscités. »

L'évêque, le préfet, la foule, suivirent Malque jusqu'à la grotte. Tandis que Malque racontait aux siens son aventure, l'évêque entra et trouva l'écrit scellé de deux sceaux d'argent; il sortit de nouveau, rompit les sceaux et devant le peuple lut les deux tablettes de plomb qui contenaient l'histoire des martyrs.

On pénétra dans la grotte, et on y trouva les martyrs assis, dans un coin, le visage frais comme la rose, radieux comme le soleil, leurs corps et leurs vêtements intacts. L'évêque et le préfet s'agenouillèrent et honorèrent les saints, le peuple rendit gloire à Dieu d'un tel miracle fait en sa présence. Les saints répétèrent leur récit à l'évêque et à tout le peuple. Ils s'adressèrent à l'empereur Théodose, l'évêque et le préfet, en lui disant : « Hâte-toi, si tu veux voir un grand miracle que la miséricorde de Dieu fait sous ton règne. Si tu viens, tu apprendras la nécessité de croire à la résurrection d'après la promesse de l'Évangile. »

A ces mots, Théodose se leva et, levant les mains vers le ciel, dit : « Jésus-Christ, je te rends grâces, soleil de justice qui a

 

CXLVII

 

daigné baigner de lumière les ténèbres des mortels, je te rends grâces, toi qui n'as pas permis que le lumignon de ma croyance fût éteint par les ombres du mensonge. » Là-dessus, il monte à cheval et vient à Ephèse en grande hâte. L'évêque et le peuple ainsi que le préfet vinrent à sa rencontre. Tandis qu'on gravissait le mont Achille, les saints martyrs vinrent au-devant de l'empereur ; leurs figures étaient resplendissantes comme le soleil. L'empereur tomba à genoux et les adora, rendant gloire à Dieu. En se relevant, il donna la paix à chacun d'eux en pleurant. Il disait : « Il me semble, en vous regardant, que je vois Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même quand il tira Lazare du sépulcre; grâces lui soient rendues de ne m'avoir pas laissé perdre l'espérance de la résurrection ! »

Maximien prit alors la parole: « Sire, dit-il, tu sais maintenant que Dieu a permis notre résurrection pour fortifier ta foi. » Aie donc confiance en lui, et sache qu'il y aura une résurrection des morts, puisque tu nous vois nous entretenant avec toi après notre résurrection et redisant les merveilles de Dieu. » Ils parlèrent encore longtemps, puis, se recouchant à terre, ils s'endormirent et rendirent leurs âmes à Dieu tout-puissant. A cette vue, l'empereur se jeta sur leurs corps qu'il baisa en les mouillant de ses larmes, il retira ses propres vêtements et les en recouvrit, ensuite il ordonna de leur faire des sépulcres éblouissants d'or. La nuit même, les saints apparurent et dirent : «Laisse ce dessein, laisse nos corps reposer sur la terre ; au grand jour de la résurrection, le Seigneur les y relèvera de nouveau. » Alors l'empereur fit élever une basilique et bâtit un hôpital, dans lequel on nourrissait les pauvres avec les deniers publics. Une assemblée d'évêques célébra la fête des saints, et tous rendirent gloire à Dieu, à qui appartient, dans la Trinité parfaite, honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen. »

 

Les tournées du proconsul étaient signalées presque à chaque ville par de nouveaux martyres. A Lampsaque, un chrétien nommé Pierre mourut sur la roue ; à Troas, un fidèle apostasia pendant la torture, et presque aussitôt

 

CXLVIII

 

après avoir sacrifié, il expira dans les convulsions du désespoir ; alors une enfant de seize ans dit à haute voix : « Le malheureux ! pour gagner une heure de vie,il a perdu l'éternité ! » On l'entendit et on l'amena au proconsul : « Es-tu chrétienne ? — Oui, et je pleure sur ce malheureux qui n'a pu souffrir un instant pour gagner le repos éternel. — Mais il est dans le repos, dit le proconsul. Il a satisfait aux dieux en sacrifiant, puis, pour le soustraire à vos reproches, la grande Diane et Vénus l'ont daigné prendre avec elles. Toi, sacrifie, sinon tu seras violée puis brûlée. — Je ne crains pas tes menaces, mon Dieu est plus que toi, il me donnera la force de supporter tout ce que tu me feras souffrir. » On livra Denise à deux jeunes gens qui l'emmenèrent dans leur maison ; mais il paraît que l'innocence triompha de leurs mauvais desseins, car, au lieu de la souiller, les deux païens demandèrent pardon. Le lendemain, la foule entourait le tribunal du proconsul, qui condamna André et Paul, les compagnons de torture du malheureux apostat. Tandis que le peuple les lapidait hors de la ville, on entendit des cris et des pleurs, et Denise, échappée des mains de ceux qui la gardaient, se jeta sur les corps des martyrs, réclamant d'être tuée avec eux. Le proconsul la fit écarter, on l'emmena un peu plus loin et on lui coupa la tête (1). En Bithynie, nous voyons souffrir Tryphon et Respicius, martyrs à Nicée. Les actes rapportent qu'après leur avoir fait traverser la ville un jour d'hiver avec des clous enfoncés dans les pieds, on les attacha presque nus, pendant la durée d'une chasse, et que leurs pieds se

 

1. Acta sanct. mart. Petri, Andreae, Pauli et Dionysiae virginis, I, dans RUINART, Acta sincera, p. 147.

 

CXLIX

 

fendirent par l'effet du froid ; enfin il fallut les décapiter (1). Nous pouvons nommer encore Bassus, Thyrse, Lucius, Callinique. En Galatie, vers ce temps mourut saint Alexandre le charbonnier, devenu évêque de Comane dans le Pont Galatique (2), et le célèbre Polyeucte, officier dans la légion XII Fulminata, stationnée à Mélitène. « Tout le monde connaît, a su et sait par coeur Polyeucte », disait Sainte-Beuve (3) ; nous ne nous y arrêterons donc pas (4).

En Pamphylie, Nestor, évêque de Magydos, subit un glorieux martyre. L'instruction de la cause fut commencée par les magistrats municipaux ; elle offre un nouvel exemple de la courtoisie qui régnait dans les relations entre des hommes que des dissentiments si profonds séparaient jusqu'à la mort. On vint un jour chercher Nestor dans sa maison et on le pria de se rendre à l'agora. « L'irénarque et tout le conseil vous demandent », lui dit-on. Il y alla, mais sans se presser, comme il convient à un évêque. Les sénateurs l'attendaient; dès qu'il entra, tous se levèrent et lui firent leur salut. L'évêque s'en montra surpris et en demanda la raison. « Ta vie est digne d'éloges », lui fut-il répondu. Les membres de la boulé de Magydos siégeaient dans l'un des édifices qui s'ouvraient sur l'agora. Nestor s'y rendit,on lui avait préparé un siège couvert de riches étoffes.

 

1. Acta sanct. mart. Tryphonis et Respicii, dans Ruinart (in-8°,

Ratisbonnae, 1859), p. 207.

2. TILLEMONT, Mém. hist. eccl., t. IV, art. VIII, sur S. Grégoire le

Thaumaturge.

3. Port-Royal, t. I, p. 132.

4. Cf. P. ALLARD, Polyeucte dans la poésie et dans l'histoire, dans le Contemporain, juin 1883, et réimprimé dans Hist. des perséc., t. II,

p. 479 sq.

 

CL

 

« Vous m'avez fait assez d'honneurs en m'appelant devant vous, dit l'évêque, maintenant dites-moi le sujet qui m'a fait mander. » Alors commença l'interrogatoire; quand il fut achevé, l'irénarque de la cité partit avec l'accusé et deux hommes d'escorte ; ils se rendaient à Perge, résidence temporaire du légat impérial. Ils y arrivèrent un mardi dans la soirée ; dès le lendemain matin, l'irénarque fit son rapport au légat. Celui-ci se rendit à son tribunal, on amena l'accusé, un greffier lut l'acte d'accusation rédigé par l'irénarque de Magydos. Le voici :

« Eupator, Socratès, et tout le conseil au très excellent seigneur président, salut.

« Lorsque Ta Grandeur reçut les divines lettres de notre seigneur l'empereur, par lesquelles il ordonnait que tous les chrétiens sacrifiassent et qu'on les fît renoncer aux idées dont ils sont imbus, ton humanité voulut exécuter ces ordres sans violence, sans dureté, avec mansuétude. Mais cette douceur n'a servi de rien. Ces hommes s'obstinent à mépriser l'édit impérial. Nestor, invité par nous et par tout le conseil, non seulement n'a pas voulu se rendre à nos avis, mais tous ceux qui sont sous sa direction, suivant l'exemple de leur chef, s'y sont également refusés. Nous avons insisté pour qu'il vînt au temple de Jupiter, suivant les ordres du très victorieux empereur. Mais il a répondu en chargeant d'outrages les dieux immortels. Il n'a pas épargné l'empereur. Toi-même n'as pas été ménagé. C'est pourquoi le conseil a jugé bon de le déférer à Ta Grandeur. »

L'interrogatoire recommença. Se voyant vaincu par le vieil évêque, le légat dit : « Qu'on attache à un poteau cet homme de fer et qu'on lui déchire les côtes. » Mais ce

 

CLI

 

supplice ne le fit pas branler, alors le légat l'interpella : « Dis-nous d'un mot et sans fausse honte ce que tu as résolu : veux-tu être avec nous ou avec ton Christ ? » « J'ai été, je suis, je serai toujours avec mon Christ. » On le crucifia. Nestor, de sa croix, prêchait à ceux qui l'entouraient ; cela dura bien quelques heures, puis il dit : « Amen » et rendit l'esprit (1).

En Lycie signalons le berger Thémistocle et le célèbre saint Christophe ; pendant la persécution de Valérien, le martyre du solitaire Léon ; voici en quelles circonstances. Il existait à Patare un lieu de pèlerinage fréquenté au tombeau du martyr Parégore ; l'ermite Léon, y étant venu un jour faire ses dévotions, se trouva à Patare un jour d'une des fêtes principales en l'honneur de Serapis, dont le temple était voisin du tombeau. On le vit faire ses dévotions, mais on le laissa aller ; le lendemain il revint de son ermitage au tombeau et tomba dans une nouvelle fête païenne près du temple de la Fortune. Des lampes et des cierges brûlaient devant le temple; Léon y alla et jeta tout par terre, puis marcha dessus ; ensuite il dit : « Si vos dieux sont forts, qu'ils se défendent ! » et il passa son chemin. Les prêtres ameutèrent le peuple ; quand l'ermite repassa par les lieux qu'il avait traversés, on l'arrêta et on le mena au procurateur Lollianus, qui le fit torturer ; finalement on le traîna à travers les rochers jusqu'au prochain torrent, mais le vieil ermite était mort pendant la torture (2).

 

1. Acta sanct., févr., t. III, p. 627. B. AUBÉ, dans Revue archéol., avril 1884, et réimprimés dans l'Eglise et l'Etat dans la seconde moitié du IIIe siècle, append. IIe, p. 507 sq. P. ALLARD, Hist. des perséc., t. II, p. 424.

2. Certamen sanct. Leonis et Paregorii, dans RUINART, p. 610.

 

CLII

 

Sous le règne d'Aurélien nous trouvons quelques martyrs en Phrygie, Trophime et Sabbazius à Antioche de Pisidie, Dorymédon, chef du sénat de Synnade.

Il n'est pas possible de rappeler dans le détail les dix années qui pesèrent sur l'Asie Mineure depuis les débuts de la persécution de Dioclétien jusqu'à l'avènement de Constantin. C'est un livre entier qu'il faudrait y consacrer, et celui d'Eusèbe peut donner quelque idée de l'étendue et de l'horreur des massacres. Peut-être me sera-t-il Accordé de reprendre ce sujet avec le développement qu'il exige; mais le nombre de récits authentiques de la dernière persécution que j'ai donné dans le deuxième volume de ce recueil suffit à laisser juger de l'impossibilité de choisir désormais quelques noms plus assurés ou mieux connus. La même considération me porte à omettre également tout ce qui a trait aux martyrs d'Italie et de Rome. Ici, la difficulté se complique de l'obscurité souvent impénétrable des documents. Les Actes des martyrs romains subissent un premier travail de macération critique d'où il serait intempestif de tirer des conclusions que rien n'autorise et qu'à vrai dire on ne fait qu'entrevoir (1). Cette lacune est moins notre fait que celui des circonstances. Les esprits loyaux, uniquement préoccupés de vérité, applaudiront, je n'en doute pas, à ma réserve.

J'ai montré dans ce livre la religion chrétienne détruite en certains lieux par la persécution, et je me suis demandé si, persécutée, amoindrie, flétrie de tant de façons pendant plus d'un siècle, la religion ne périra pas, en

 

1. A. DUFOURCQ, Étude sur les Gesta martyrum romains, in-8°, Paris, 1900.

 

CLIII

 

France, sous nos yeux. « Un de nos écrivains célèbres, Renan, disait un jour à Déroulède, après l'avoir mélancoliquement écouté : Jeune homme, jeune homme, la France se meurt ; ne troublez pas son agonie (1) ! »

Ainsi la France pourrait mourir ? — Hélas oui ! — L'Eglise seule a les promesses.

Mais il ne faut pas désespérer. Si les méchants oppriment les saints dont la vie les offense, ils ne peuvent en réduire le nombre ni en tarir la source, et ceci tuera cela : Vince in bono malum.

Il y a quelqu'un qu'on ne peut tuer et qu'on ne proscrit pas, c'est le Christ qui aime les Francs.

Aux heures inquiètes où la menace s'élève, où la terre tremble et le ciel s'abaisse; quand les troupes sont sans chef et l'armée sans drapeau, la bataille perdue et la déroute prochaine, rappelons-nous alors que la France n'est pas d'hier. Prêtons l'oreille à ces voix désolées qui connurent en leur temps des heures d'angoisse et disons comme elles :

« Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu'il garde leur royaume, qu'il remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce, qu'il protège leur armée, qu'il leur accorde l'énergie de la foi, qu'il leur concède par sa clémence, lui le Seigneur des seigneurs, les joies de la paix et des jours pleins de félicité ! Car cette nation est celle qui, brave et vaillante, a secoué de ses épaules le joug très dur des Romains, et ce sont eux, les Francs, qui, après avoir professé la foi et reçu le baptême, ont enchâssé dans l'or et

 

1. O. FALATEUF, Discours et Plaidoyers, in-8°, Paris, 1902, t, II. p. 377.

 

CLIV

 

dans les pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, mutilés par le fer ou livrés aux dents des bêtes féroces (1). »

 

1. M. O. DIPPE, Prolog. der Lex Salica, dans Historische Vierteljahrsschrift, 1899.

 

 

II — UNITÉ DU MOBILE SURNATUREL CHEZ TOUS LES MARTYRS

 

Un des sujets qui retiennent l'attention du critique, c'est les faits surnaturels que contiennent les Actes des martyrs. Tous ces faits n'ont pas une égale certitude historique, suivant qu'ils sont consignés dans des documents authentiques ou remaniés; en outre, les uns sont minutieusement décrits, d'autres sont simplement indiqués. Malgré les conditions désavantageuses dans lesquelles un certain nombre de ces faits nous ont été signalés, on ne saurait, dans beaucoup de cas, se dérober à l'évidente constatation d'une intervention surnaturelle, il ne faut pas faire difficulté de la reconnaître. Quant aux faits douteux, l'historien est en droit d'apporter à leur examen cette même critique rigoureuse qui est en usage dans les tribunaux romains chargés d'instruire les procès des saints personnages : il a le droit de suspendre son jugement à leur égard jusqu'à ce que le miracle apparaisse évident.

Malgré cette réserve, il reste dans les Actes des martyrs assez de miracles incontestables pour convaincre les uns et rassurer les autres ; c'est que, dans plusieurs circonstances, le texte est sans issue, il faut accepter le miracle. Vouloir l'ignorer ne servirait de rien et serait

 

CLVI

 

contraire à l'esprit philosophique ; l'expliquer naturellement est impossible; reste le surnaturel. Les Actes des martyrs en sont remplis, ainsi l'occasion est bonne pour s'en expliquer. Ce n'est pas cesser d'être historien que d'en venir à ce point, c'est plutôt l'être exclusivement et par-dessus tout.

« C'est qu'il paraît bien qu'il existe entre l'élan de la volonté et le terme humain de l'action une incurable disproportion. Pour remédier à la faillite de l'ordre naturel, des consciences délicates ont cherché l'achèvement de l'activité humaine dans l'ordre surnaturel ; des esprits dégagés de toute tradition ont suivi la même voie : les uns estimant qu'il est scientifique d'admettre le surnaturel, les autres jugeant qu'il n'est pas scientifique de l'exclure. Et les uns et les autres ont raison, car nous ne savons le tout de rien. Tout, en un sens, est surnaturel, et rien ne l'est, puisqu'en tout acte, bien plus, en tout phénomène, il subsiste, dans ce qui est connu, un irréductible mystère. Mystère, a-t-on dit, que l'expérience sensible; et tous y croient, et l'on construit une science sur l'autorité des sens, puisque l'on ne veut plus qu'il y ait d'autre mystère que celui-là, comme si, parce qu'on en connaît, on avait déterminé et limité ce qu'on en ignore (1) . »

A tout prendre, le miracle n'a rien qui répugne à l'expérience sensible. Il est, par définition théologique, un phénomène, et il appartient à un ordre de faits extérieurs d'une catégorie spéciale dont la loi est de déroger dans leur cause à la loi commune. Le miracle, chaque miracle, est lui-même une loi en exemplaire unique, il n'y a pas

 

1. M. BLONDEL, L'Action.Essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique (Paris, 1893, in-8°), p. 390-391.

 

CLVII

 

de répliques en fait de miracles ; c'est une erreur de faire donner au miracle un numéro de série, alors que chaque miracle est isolé, unique, définitif. Cela tient à ce que le miracle est une preuve ; et, la preuve faite, tous les miracles se valent en soi, ils ne se complètent pas les uns les autres. Si parfois quelques miracles paraissent semblables dans leur effet, c'est que, chaque miracle étant adapté à une circonstance particulière, il arrive que, dans la suite des âges, des cas identiques se sont représentés qui ont reçu des solutions semblables. « Que je hais ceux qui font les douteurs de miracles ! » disait Pascal Et c'était bien dit, car on ne peut rien faire au delà, sinon que d'en douter, ne pouvant les détruire; mais encore faut-il qu'il y ait miracle pour qu'on n'en doute pas.

Le cardinal Newman a établi une distinction assez originale entre les caractères des miracles rapportés par l'Écriture et des miracles rapportés par l'histoire ecclésiastique (2). Les premiers ont, d'après lui, « quelque chose de simple et de majestueux, les autres ont une allure romantique et heurtée ». Peut-être ce jugement mérite-t-il qu'on s'y arrête. Il se pourrait que Newman eût donné l'explication de sa pensée lorsqu'il ajoute une autre distinction, qui est que les miracles de l'Écriture sont tous vrais, tandis que l'histoire ecclésiastique en contient de vrais et de faux, moreover, in Ecclesiastical History true and false miracles are mixed ; encore qu'on puisse dire qu'il n'y a pas de faux miracles, mais seulement des illusions. Les Actes non historiques ou falsifiés

 

1. PASCAL, Pensées (édit. HAVET), art. XXV, n° 61.

2. J. H. CARDINAL NEWMAN, Two Essays on biblical and on ecclesiastical miracles (London, 10e édit. 1892, in 12), p. 116.

 

CLVIII

 

renferment un grand nombre de ces faux miracles dont l'étrangeté surprend et indispose. Parmi ces miracles sur lesquels plane quelque doute, il s'en trouve un très souvent répété. On voit les martyrs, soustraits jusque-là par la protection divine aux flammes, aux flots, à la dent des bêtes, abandonnés soudain dès que le bourreau les frappe avec le fer. Le cas est si fréquent que plusieurs érudits s'en sont préoccupés. Delrio n'y trouvait d'autre raison sinon que le glaive est l'instrument ordinaire et régulier de la justice (1), Thomas Hurtado ne veut pas d'autre explication (2) et Baruffaldi s'y range à son tour (3), en ajoutant que pareil fait n'a pu se produire que par la volonté de Dieu, ce qui, lui répond Arevalo, est précisément le point en litige ; il restera donc à expliquer pourquoi Dieu en aurait décidé ainsi. « Peut-être, ajoute-t-il, que c'était dans le but de faire éclater la constance des saints et de montrer clairement qu'elle découlait d'une source divine (4). » De nos jours, MM. Edmond Le Blant et Ernest Hello s'en sont occupés. Observons d'abord que le glaive n'est pas le seul instrument dont l'emploi donne infailliblement la mort. Eusèbe raconte que le martyr saint Romain, jusqu'alors protégé dans les épreuves auxquelles on le soumettait, succombe à l'étranglement (5) ; ailleurs

 

1. DELRIO, Disquisit. magic., l. I, q. 21 (édit. 1604), t. I, p. 186, 187.

2. P. TH. HURTADO, Resolutiones orthodoxomorales de vero martyrio, p. 144, Resol. XXXV, sect. IX.

3. BARUFFALDI. Nuova raccoltà d'opuscoli scientifici e filologici (Venezia, 1757), p. 255-355.

4. E. LE BLANT, Les Persécuteurs et les Martyrs (Paris, 1895, in-8°), ch. XXIII ; E. HELLO, Physionomies de saints (Paris, 1897, in-12), ch. XXXV.

5. De martyribus Palaestinae, c. II. PRUDENCE, Peri Steph., X, V, 846 suiv. Cf. TILLEMONT, Mém. hist. eccl., t. V, p. 210.

 

CLIX

 

c'est saint Polycarpe de Smyrne, demeuré invulnérable à la flamme, qui meurt d'un coup de poignard (1). Le cas le plus fréquent est l'emploi du glaive ; il en est ainsi pour les saints Taraque, Firmus et Rusticus et, parmi les Actes de moindre mérite, pour saint Cyrille, sainte Agnès, saint Zénon (2). Il ne faut pas voir là, selon nous, une contradiction. Entre plusieurs témoignages de la protection miraculeuse, les écrivains notaient de préférence ceux qui répondaient à l'anxiété de leurs contemporains, et il semble que l'on doive ainsi s'expliquer l'attention qu'ils ont eue à énumérer les occasions dans lesquelles ils croyaient voir une intervention plus particulièrement miséricordieuse de Dieu à l'égard de ses serviteurs. On sait que les anciens considéraient l'anéantissement du corps comme un obstacle à la résurrection promise et à la béatitude, et certains chrétiens, malgré les enseignements de l'Évangile, partageaient trop souvent cette opinion. Les Juifs avaient éprouvé cette horreur ; Joachim et Jézabel, dévorés par les bêtes; avaient reçu le plus effroyable châtiment (3). La destruction du corps par le feu, sa manducation par les bêtes, étaient considérés comme d'irrémédiables désastres, opinion contre laquelle on s'efforçait de réagir (4). Lorsqu'il était déjà attaché au

 

 

1. RUINART, Acta sincera, p. 43 : Ecclesiae Smyrnensis epistola de martyrio S. Polycarpi, § 15 et 16.

2. RUINART, loc. cit., p. 446: Acta S. Taràchi, § 10 et 11 ; MAFFET, Istoria diplomatica, p. 309, 310 ; Anas, Martyrol. rom. 9 juill. ; Acta S. Agnetis, c. I, § 11, dans Acta SS., 21 janv. ; Acta S. Zenonis et Zenae, c. II, § 15, 16, dans Acta SS., 23 juin.

3. Jérémie, XXII, 8 ; XXXII, 30 ; IV Rois, IX, 10. Il n'est pas certain toutefois qu'ils tirassent de cette fin les mêmes conséquences que chez les païens.

4. H. LECLERCQ, la Sépulture dans l'antiquité chrétienne, dans la Revue catholique des Institutions et du Droit, 1902, mars, p. 222 suiv. ; avril, p. 332 suiv. ; juin, p. 542.

 

CLX

 

poteau où il devait être brûlé, le prêtre Pione disait (1) : « Ce qui m'encourage le plus à mourir, c'est afin que le peuple comprenne qu'il y a une résurrection après la mort. » La fin des noyés était pour tous un objet d'épouvante ; quelques-uns pensaient que leur âme devait périr avec eux, d'autres préféraient s'enlever la vie d'un coup d'épée, afin que leur âme n'allât pas captive au fond de la mer (2), où, d'ailleurs, étant de feu, elle devait bientôt s'éteindre misérablement (3). Trop de chrétiens, vivant au milieu de la société païenne dont ils étaient sortis, partageaient ces angoisses. « Lorsqu'on nous gardait en prison, racontent les martyrs africains Montan et Lucius, nous sûmes que le gouverneur avait décidé de nous faire brûler vifs. Mais Dieu, qui seul peut délivrer ses serviteurs des flammes, Dieu, qui tient entre ses mains puissantes les paroles et les coeurs des rois, détourna dé nous cette rage cruelle. Nous priâmes sans relâche et nous fûmes exaucés. La rosée du Seigneur éteignit le feu déjà prêt pour anéantir notre chair ; il étouffa l'ardeur de la fournaise (4). » Au contraire, les prêtres et les évêques semblent tout préoccupés d'inculquer le mépris de tel ou tel genre de mort et d'affimer ainsi leur foi en la résurrection ; c'est le cas du prêtre Pione à Smyrne que nous venons de rappeler, c'est aussi celui de l'évêque de Tarragone, saint Fructueux, et de ses diacres qui montent sur

 

1. RUINART, Acta sincera (édit. 1689), p. 137.

2. SYNESIUS, Epist. IV, fratri Evoptio.

3. SERVIUS, In Aeneid., I, 98 ; cf. PROPEACE, III, VI, 9 ; Anthologia graeca, Sepulchralia, n° 265 et suiv.

4. RUINART, Acta sincera, p. 230. Passio SS. Montani, Lucii, § 3

 

CLXI

 

le bûcher joyeux et « confiants dans la résurrection »(1) ; tout le monde enfin connaît l'ardente apostrophe de saint Ignace de Smyrne : « J'exciterai les bêtes féroces, je les exciterai pour que leurs entrailles me servent de tombeau et pour que rien de mon corps ne subsiste. Quand j'aurai disparu tout entier, c'est alors que je serai vraiment le disciple du Christ (2). » Ces grands exemples portaient leur fruit. Pendant la dernière persécution nous entendons un soldat dire au juge : « Inflige-moi tous les supplices et fais ensuite de mon corps ce qu'il te plaira (3). » Cependant, vers ce même temps, Lactance s'explique fort nettement sur cette préoccupation persistante des chrétiens : « Si le Seigneur a accepté, dit-il, le supplice de la mise en croix, c'est que son corps devait rester entier et que la mort, sous cette forme, ne mettait pas obstacle à sa résurrection (4). » Ces quelques textes nous aident à comprendre l'arrière-pensée des écrivains si empressés à enregistrer le miracle dont Dieu favorisait ses fidèles, miracle d'autant plus digne de reconnaissance qu'il équivalait, croyait-on, pour les témoins du Christ à l'assurance de leur résurrection. Il ne faut pas s'étonner de rencontrer jusqu'à une époque assez tardive cette mention d'un secours divin pour épargner au martyr un genre de mort entraînant la destruction du corps. Nous voyons saint Augustin obligé d'intervenir dans ce débat qui durait encore au IVe et au Ve siècle. L'objection

 

1. Rummel., loc. cit., p. 222 (édit. 1688). Acta SS. Fructuosi, Eulogi,

§ 4.

2. S. IGNACE, Epist. ad Romanos, C. IV (édit. FUNK, 1887, in-8°),

p. 216.

3. RUINART, loc. cit., p. 436. Acta S. Tarachi, § 7.

4. LACTANCE, Instit. divin., l. IV, c. XXVI.

 

CLXII

 

principale allait toujours à l'impossibilité de la reconstitution des éléments d'un corps évanoui (1).

« Des os réduits en poudre, disait un prêtre gaulois à l'évêque de Tours, Grégoire, peuvent-ils donc reprendre l'existence et former un être vivant ?

— Certes, répond l'évêque, nous croyons que Dieu ressuscitera sans peine le cadavre tombé en poussière et jeté par le vent sur la terre et sur les eaux.

— Vous vous trompez, reprenait le prêtre incrédule, et vous soutenez une grande erreur avec des paroles séduisantes, lorsque vous dites que l'homme dévoré par les bêtes, englouti par les flots, mangé par les poissons, dispersé par le courant des eaux, détruit par la putréfaction dans le sein de la terre, sera ressuscité un jour (2). »

« C'est là, reprenait saint Augustin, c'est là ce qu'une foi pieuse ne saurait guère redouter, car il est écrit que pas un cheveu de notre tête ne périra, et les bêtes qui dévorent un cadavre ne sauraient l'empêcher de ressusciter La Vérité ne dirait pas : « Ceux-là qui tuent le corps sont impuissants à tuer l'âme », si ce que l'ennemi peut faire des restes de ses victimes était un empêchement à l'autre vie. Dieu nous garde de révoquer en doute ce qu'a dit la Vérité ! Le sol n'a point recouvert un grand nombre de chrétiens égorgés ; mais nul d'entre eux n'a pu être séparé du ciel et de la terre que remplit de sa présence Celui qui sait d'où la créature doit être rappelée pour la résurrection. Les gentils ne peuvent

 

1. TATIEN, Advers. Graec., § 6 ; S. AUGUSTIN, Sermo CXV, De diversis, § 12; Liber de promissionibus Dei, IV, XVIII, etc.

2. GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. Franc., l. X, C. XIII.

 

CLXIII

 

insulter aux chrétiens demeurés sans sépulture, car il nous est promis que non seulement la terre (1), mais tous les éléments dans le sein desquels le corps serait confondu, le rendront à la vie éternelle, quand viendra le jour fixé par le Très-Haut (2).»

Peut-être faut-il rattacher à la même préoccupation le soin qu'ont eu les rédacteurs des Actes des martyrs de mentionner que le feu épargna le corps de Pione, dont la chair semblait rajeunie (3); il en avait été de même pour saint Philippe d'Héraclée, saint Hermès (4), retrouvés dans les cendres éblouissants de fraîcheur et de jeunesse. L'Histoire ecclésiastique offre plusieurs prodiges semblables. Les restes de sainte Eulalie, de sainte Julitte, demeurent impénétrables à la flamme ; ceux de saint Vincent, de saint Apollonius, surnagent sur les flots et viennent échouer sur le rivage, où un oiseau de proie défend le corps de Vincent contre la voracité d'un loup ; les bêtes féroces s'abstiennent en Palestine de dévorer les restes des martyrs (5).

Ces faits nombreux répondent, on le voit, à ce prodige dont on s'est montré surpris de la protection du ciel accordée aux martyrs contre certaines formes de mort et retirée dans le cas de la décapitation. On s'explique

 

1. Apoc., XX, XIII : kai edoken e thalassa tous nekrous tous en aute…

2. S. AUGUSTIN, De Civit. Dei, 1. I, c. 12.

3. RUINART, Acta sinc., p. 151, Passio SS. Pionii et sociorum ejus, § 22.

4. RUINART, loc. cit., p. 419, Passio S. Philippi, § 14.

5. EUSÈBE, De martyrib. Palaest., XI ; RUFIN, De vitis Patrum, XIX ; S. BASILE, Homil. V : De sancta Julitta ; PRUDENCE, Peri Steph., Hymn. III, S. Eulal., v. 176-180; Hymn. V, S. Vincent., v. 405-416.

 

CLXIV

 

mieux ainsi que les anciens aient rapporté de préférence les témoignages d'une protection qui était, à leurs yeux, comme doublement efficace, puisque les supplices demeurés sans effet étaient ceux dans lesquels le corps aurait été anéanti. « Sa disparition dans les flammes, dans les flots, sous l'assaut des bêtes féroces, pouvait être, aux yeux des anciens, un obstacle à la vie future ; la strangulation, le fer, auquel la main de Dieu abandonne les martyrs, laissaient subsister le cadavre et n'enlevaient pas l'espoir de la résurrection (1). » J'ai voulu montrer par cet exemple que, jusque dans les choses d'un lointain passé, il faut s'efforcer de comprendre la signification que peut prendre l'énoncé d'un fait surnaturel replacé dans les conditions historiques qui l'ont vu se produire. Tel miracle fréquent n'est pas exclusif de tel autre, il n'a même pas été peut-être en réalité plus fréquent que tel ou tel autre, mais il nous est mieux connu et plus souvent rapporté parce que, pour des raisons accidentelles, l'attention des contemporains se tournait particulièrement de ce côté.

Ainsi peut-on interroger les antiquités sous des aspects nouveaux. Ceux qui s'y appliquent sont souvent bien aises de suppléer à l'insuffisance des détails qui nous sont parvenus dans les vieilles histoires par un complément d'informations. Dans ces obscures et difficiles recherches où le surnaturel est toujours voisin et parfois confondu avec les phénomènes de l'ordre naturel, nous avons à notre disposition un procédé d'investigation très délicat mais très sûr. Il n'y a presque pas de document hagiographique de l'antiquité chrétienne dont on

 

1. E. LE BLANT, loc. cit., p. 269.

 

CLXV

 

n'ait mis en question l'authenticité. De cette suspicion générale il est sorti un groupe compact d'écrits sur la valeur desquels nous sommes pleinement assurés (1). Je voudrais montrer ce que le rapprochement de phénomènes analogues peut fournir de lumière sur les faits particuliers qu'une trop lointaine perspective semble mettre en dehors du champ de l'histoire et de l'investigation critique.

Les phénomènes surnaturels contenus dans les anciens Actes des martyrs semblent du reste appeler une comparaison avec les pièces plus récentes et contemporaines consacrées au récit de semblables épisodes. Tels gestes, tels cris, telles conduites se retrouvent identiques chez d'autres races, en d'autres temps, en d'autres lieux à propos de circonstances analogues. C'est ici un terrain commun à la critique, à l'histoire et à l'apologétique, et il ne faut donc pas s'étonner d'y rencontrer les traces de ce savant austère qui fut un admirable chrétien, M. Edmond Le Blant, que la perspicacité de sa science et l'ardeur de sa foi y avaient conduit avant nous (2).

Les régions lointaines où la persécution peut se rencontrer de nos jours encore d'une manière intermittente diffèrent sans doute profondément, parleurs lois et par la sanction qu'elles entraînent, des coutumes législatives et

 

1. Voyez pour la littérature antenicéenne l'inventaire de A. HARNACK, Geschichte des Altchristlichen Literatur (Leipzig, 1893, in-8°), t. I, 1re et 2e partie. Pour la période postérieure, O. BARDENHEWER, Patrologie (Freiburg,1894, in-4°). Pour l'hagiographie, les Analecta bollandiana (Bruxelles, 1892, et depuis 1892 le bulletin hagiographique), la Revue d'Histoire et de Littérature religieuse, le Nuovo Bullettino di Archeologia cristiana, la Römische Quartalschrift, les Echos d'Orient, la Revue épigraphique et quelques autres.

2. HÉRON DE VILLEFOSSE, Discours aux funérailles de Edm. Le Blant, dans les Mélanges de l'Ecole française de Rome (1897).

 

CLXVI

 

pénales en usage dans le monde romain. On y pratique les raffinements de cruauté dont l'Orient a gardé la spécialité et, espérons-le, le secret ; mais on retrouve les mêmes passions ignorantes et cette haine folle que le monde antique témoigna contre le christianisme. L'accusation de magie reparaît redoutable, c'est par elle qu'on explique l'endurance des chrétiens dans la torture, et il est fort curieux de voir reparaître les accusations infâmes contemporaines de l'onokoites (1), c'est-à-dire la bestialité et les autres vices. Mais ce qui est plus digne d'attention, c'est que, « à côté des traits particuliers aux hommes de [l'Orient], se montre une étroite ressemblance entre les paroles, les actes des vieux polythéistes et ceux des nouveaux persécuteurs. Les accusations, les calomnies accumulées contre les missionnaires, contre leurs prosélytes, sont celles qu'on se plaisait à répandre contre les enfants de l'Église primitive. » (2) L'attrait des femmes pour la doctrine de l'Évangile est l'objet d'allusions obscènes et de prédictions menaçantes. Malheur à celui qui suit cette doctrine, la mort entrera chez lui avec le baptême (3), dit-on, comme le disait déjà Clovis à Clotilde après la mort de leur premier-né récemment baptisé (4). Des récits abominables circulent et trouvent créance, accusant les chrétiens de sacrifier dans leurs assemblées des victimes humaines (5), de vivre dans une

 

1. Cf. DE ROSSI, Roma sotteranea, t. III, p. 354, et D. CABROL et D. LECLERCQ, Monumenta Ecclesiae liturgica, t. 1, n° 3802.

2. E. LE BLANT, loc. cit., p. 351-352.

3. DOURINBOURE, Les Sauvages Bah-Nars, Paris, 1873, in-18, p. 80. Cf. Les Missions catholiques, 1874, p. 111.

4. GRÉGOIRE DE TOURS, Hist. Franc., VII, 29.

5. Comparez les textes de Mamelus FÉLIX, Octavius, c. VIII, IX ; TERTULLIEN, Apologet., c. VII ; EUSÈBE, Hist. eccl., l. V, c. 1 ; RUINART,

loc. cit., p. 75, Acta S. Epipodii, § 4, et p. 404. Acta S. Pollionis, § 2, dont on trouvera les principaux passages dans D. CABROL, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (Paris, 1902), 1er fascicule, au mot : Accusations contre les chrétiens, avec : La Salle des martyrs du séminaire des Missions étrangères (Paris, 1866, in-12), et Libelles chinois [inédits] contre les chrétiens, communiqués à M. Edm. Le Riant par M. Guerrin, de la Société des Missions étrangères. Cf. E. La BLANT, loc. cit., p. 352 suiv., et les Missions catholiques, janvier 1872.

 

CLXVII

 

crapuleuse débauche, de transformer leurs réunions nocturnes en orgies dans lesquelles règne une abominable promiscuité. La pratique du célibat et de la virginité est représentée comme une condamnation du mariage et un attentat à la société, aussi s'efforce-t-on d'atteindre ceux dont la vie donne l'exemple de ces vertus si rares ; ce sont d'ailleurs les « chefs de religion » (1), et à ce titre la loi les désigne et les pourchasse avec acharnement particulier : on croirait entendre ici les édits de Valérien (2).

On pourrait reconstituer presque trait pour trait les incidents des persécutions primitives avec d'autres incidents presque contemporains ; c'est ainsi que Domitien, au dire d'Hégésippe, prit ombrage de la famille de Notre-Seigneur et la fit comparaître devant lui ; il demanda alors : « Qu'est-ce que le règne du Christ ? Qu'entend-on par ce mot ? Quand ce règne viendra-t-il (3) ? » Un magistrat, ayant entendu les chrétiens parler du règne du Christ et de Jérusalem, flaire une conspiration et fait son rapport en conséquence; enfin saint Justin écrit: « Quand vous nous entendez dire que nous attendons le

 

1. Vie du vénérable serviteur de Dieu, P. Dumoulin-Barie, évêque d'Acanthe (Paris, 1846, in-12), passim.

2. La Salle des martyrs, p. 142, 170, 175, 242, 286, 312, 329, 332, 355 ; RUINART, Acta sincera, p. 217 (Acta S. Cypriani, § 4). Voy. Les Martyrs, t. I, préf., p. XLV et XLIX de la 1ère édition.

3. EUSÈBE, Hist. eccl.,  l. III, c. 19.

 

 

CLXVIII

 

règne, vous imaginez que nous rêvons quelque chose de terrestre et d'humain. Nous ne pensons qu'au royaume des cieux (1). » Le martyre d'un néophyte chinois, Joseph Y'uên, mort en 1817, nous montre la même pensée préoccupant les mandarins. « On m'a souvent interrogé, écrivait-il aux prêtres de la Mission, sur cette demande de l'Oraison dominicale : Que votre règne arrive ! Car le préfet soutenait que le sens de cette phrase était que les Européens viendraient pour s'emparer de la Chine, et, à cause de cet article, je reçus vingt soufflets appliqués avec la semelle de cuir. Une fois aussi, on me fit demeurer à genoux sur une chaîne tendue et trois fois sur des pierres. Mais constamment je niais l'interprétation insensée du préfet. Quand le juge criminel m'interrogea sur cette phrase, je répondis que cette interprétation était, non de moi, mais du préfet (2). »

Cette coïncidence frappante et bien d'autres sont fort instructives, aussi les Actes des martyrs de tous les siècles fourniraient une contribution singulièrement précieuse à l'histoire de la psychologie des foules. Lorsque nous arriverons au terme de ce recueil, il sera facile d'embrasser, au moins dans les pièces les plus précieuses, le contingent de faits de toute nature fourni par cette littérature si spéciale et si abondante.

Nous retrouvons sous des latitudes si différentes et à plus de quinze siècles de distance les mêmes sentiments provoqués par le même fait de l'introduction du christianisme. Les Livres saints et les livres liturgiques sont l'objet de recherches semblables à celles du temps de Dioclétien ;

 

1. S. JUSTIN, Apolog. I, § 4.

2. La Salle des martyrs, p. 103.

 

 

CLXIX

 

les vases sacrés, les images sont également saisis et détruits, les hosties sont considérées comme des philtres destinés à stupéfier le martyr pendant les angoisses du supplice, et ce trait rappelle le massacre du jeune Tharcisius, porteur de l'eucharistie que les païens avaient prise pour un charme. « Devant l'attitude des saints, dit M. Le Blant, une crainte secrète s'agite dans l'âme des idolâtres. Quels sont ces hommes au coeur impassible et dont le courage les étonne (1) ? Quelles sont ces étranges victimes qui, semblables aux héros des temps antiques, chantent et enseignent au milieu des tortures (2), rendent grâces au juge qui les fait supplicier et l'assignent hardiment devant le tribunal de Dieu (3)? Les criminels avec lesquels on affecte de les frapper, de les confondre, comme on a fait de Jésus-Christ, montrent-ils cette calme résolution, cette confiance en un Dieu vengeur ? Par deux fois au Tong-King, des mandarins, le jour même où ils viennent de faire exécuter des martyrs, leur offrent un sacrifice expiatoire pour apaiser leurs mânes irrités. « Vous n'êtes pas un homme ordinaire», dit à l'un d'eux un juge païen vaincu par la sagesse de sa réponse. Dans une lettre écrite à ses frères au sortir de la torture, un prêtre indigène a signé : « André Lac, inébranlable comme une montagne (4). » Ce n'est point là une vaine parole dictée par

 

1. La Salle des martyrs, p. 157 et 256 ; S. JUSTIN, Apolog. II, § 12.

2. MAMACHI, Origines et antiquit. eccl., t. II, p. 156 et 365; M. DE T… Histoire de  l’Église du Japon, 1689, p. 560; Acta S.Nestorii, § 8, 10: Acta SS. Cypriani et Justinae, § 2 ; Acta SS. Fidei Caprasii, § 8 (dans Acta SS. 26 febr., 26 sept., 26 oct.).

3. La Salle des martyrs, p. 84, 312, 417. Cf. Acta S. Marcelli centurionis, § 4 ; Acta SS. Perpetuae et Felicitatis, § 17 ; Acta S. Claudii, § 2, 5 (dans RUINANT, Acta sincera, p. 100, 267, 268).

4. La Salle des martyrs, p. 248.

 

CLXX

 

l'emphase de l'Orient; le saint meurt sans que rien en effet ait pu l'ébranler. L'impassibilité des martyrs au milieu des plus terribles tourments frappe et inquiète les idolâtres. A peine le bourreau arrache-t-il un frémissement à la chair. « Lorsque l'âme est toute dans le ciel, lisons-nous dans des Actes antiques, cette chair qui souffre n'est plus la nôtre; le corps reste insensible quand l'esprit est en Dieu » Ce miracle des temps anciens, les martyrs de nos jours le renouvellent. Missionnaires et néophytes reçoivent dans les angoisses de la torture une même grâce d'en-haut. Magie ! s'écriaient les vieux païens, et, pour rompre le charme qui, croyaient-ils, rendait insensible aux tourments, ils baignaient le martyr dans une eau fétide (1). Même étonnement, même croyance chez les barbares de l'Orient.

 

1. Acta SS. Perpetuae et Felicitatis, § 20 ; Acta Montani, § 21 (dans RUINART, loc. cit., p. 101 et 237).

2. Acta S. Luciae, § 6 ; SURIUS, Vitae Sanct., 13 déc.— On trouve cet usage étrange partout, à Rome, en Istrie, en Sicile, à Antioche, en Angleterre au XIIe siècle, en Italie au XVIe, et de nos jours en Chine. On fait enduire le martyr de graisse de porc (Martyrium SS. Pauli et Julianae, § 9, dans Acta SS., 17 août), ou bien d'un liquide infect (Acta SS. Julienae et Basilissae, § 25 ; Acta S. Zebelli, 8 ; Passio SS. Chrysanthi et Dariae, § 16, dans Acta S., 9 janv., 24 mai, 25 oct.) Cf. S. ADHELMUS, De laudibus virginitatis, c. XVIII. D'après JEAN De SALISBURY, Polycratius, lib. I, c. vus (édit. de 1595, p. 29), le procédé répugnant dont parlent ces textes s'employait encore au XIIe siècle pour rompre les enchantements. Le texte copte de l'histoire de saint Macaire d'Antioche, publié par HYVERNAT, les Actes des martyrs d'Égypte, t. I, p. 59, contient la mention suivante : « Le gouverneur Alexandre, viens combattre la magie de ce chrétien, car je ne puis venir à bout de lui, » Alexandre dit au gouverneur : « Que l'on m'apporte de la graisse du porc ; qu'on lui en frotte le corps et qu'on lui verse un vase d'urine sur la tête, et alors je prévaudrai contre  lui. Opération analogue sur sainte Martine (Alto, Martyrol., 4 janv.). Cf. Mizaldus redivivus, Norimbergae, 1681, p. 365, et E. LE BLANT, loc, cit., p. 77, et les Actes des martyrs, supplément aux Acta sincera (Paris, 1882, in-4°), § 38, p. 103,104.

 

CLXXI

 

En 1856, dans la province de Kouang-si, un missionnaire français, M. Chapdelaine, était soumis à d'effroyables tourments. « Pendant ces tortures, lisons-nous dans la relation de son martyre, il ne lui arriva pas de pousser un soupir ni de proférer la moindre plainte. Le mandarin, attribuant un silence si extraordinaire à quelque art magique, fit alors, pour éloigner le charme, égorger un chien et ordonna que de son sang on aspergeât le corps du martyr; puis on continua de le frapper sans compter désormais les coups, jusqu'à ce qu'on le vît incapable de se remuer (1). »

Toutes les vexations que nous avons rencontrées dans le passé se retrouvent sans changement. « Les églises sont abattues, les morts arrachés de leurs tombeaux (2) ; on poursuit Ies fidèles d'offres et de promesses pour les faire renoncer à la foi (3) ; comme aux temps antiques, on les somme de signer des billets d'apostasie (4); une simple démonstration d'obéissance, leur dit-on, satisfera le juge, et toute liberté de croyance leur sera ensuite concédée (5). On fait venir près d'eux leurs enfants pour que la vue de ces êtres chéris brise leur courage (6); les chrétiens

 

1. E. LE BLANT, les Persécuteurs et les Martyrs, p. 355 suiv. Cf. la Salle des martyrs, p. 367.

2. CHARLEVOIX, Histoire du Japon (édit. de 1736), t. II, p. 103 ; M. va T..., loc. cit., t. II, p. 519 ; EUSÈBE, Hist. eccl., I. VIII, c. 2 ; TERTULLIEN, Apolog., 37 ; ad Scap., III.

3. La Salle des martyrs, p, 78, 172, 255 ; Acta S. Tarachi, § 6 (dans RUINART, loc. cit., p. 441).

4. M. na T..., t. II, p. 524, 551 ; la Salle des martyrs, p. 79 ; Acta S. Agapes, § 4 (dans RUINART, Acta sincera, p. 394).

5. La Salle des martyrs, p. 295 ; EUSÈBE, Hist. eccl., I. VIII, c. 1.

6. La Salle des martyrs, p.180; Passio S. Irenei Sirmiensis, § 3 (dans RUINART, loc. cit., édit. 1689, p. 433) ; S. AUGUSTIN, Sermo 284, § 2.

 

CLXXII

 

sont jetés en prison, exécutés avec les malfaiteurs (1), on leur refuse des aliments pendant qu'ils sont retenus captifs et, comme celle de Carthage, les Églises d'Annam, de Chine et de Corée ont leurs listes de saints morts de faim dans les prisons (2). Parmi ceux qui, malgré mille efforts pour les détourner de la foi, persistent à confesser le Christ, il en est qu'on bâillonne pour étouffer leur voix et que l'on présente à la foule comme autant d'apostats (3). Ainsi que tant de martyres des anciens jours, des femmes traînées devant le tribunal sont brutalement dépouillées de leurs vêtements et jetées dans des maisons de débauche (4) ; on viole les tombes des chrétiens, et, parmi ceux que l'on met à mort, plusieurs sont privés de la sépulture (5); puis, comme les traditions de l'avarice doivent demeurer aussi vivaces que celles de la méchanceté humaine, le bourreau demande parfois à ses victimes une somme d'argent pour les tuer d'un seul coup (6), et les païens vendent aux fidèles les restes des chrétiens égorgés (7).

 

1. La Salle des martyrs, p. 124 ; Philosophumena, 1. IX, c. 2 ; EUSÈBE, De martyrib. Palaest., VI.

2. La Salle des martyrs, p. 11, 199, 450, 503; S. CYPRIEN, Epist., XXI, § 2.

3. CHARLEVOIX, Histoire du Japon (édit. 1736), t. II, p. 199; EUSÈBE, Hist. eccl., l. VIII, c. 3.

4. CHARLEVOIX, loc. cit., t. II, p. 188 ; TERTULLIEN, Apol. L. Le fait raconté par Charlevoix nous met en présence d'un acte d'héroïsme analogue à celui qu'une ancienne légende attribue à des religieuses menacées de viol. (REINAUD, Invasions des Sarrasins en France, p. 137. Cf. E. LE BLANT, Inscript. chrét. de la Gaule, t. II, n° 545, p. 301.)

5. CHARLEVOIX, loc. cit., t. II, p. 303 ; la Salle des martyrs, p. 429 ;

TERTULLIEN, Apolog. XXXVII; Ad Scapul., III ; EUSÈBE, Hist. eccl., 1. IV, c. 15.

6. La Salle des martyrs, p. 187 et 418.

7. Id., p. 8 et 109 ; Acta S. Bonifacii, § 15 (dans RUINART, loc. cit. p. 290).

 

CLXXIII

 

« Dans les outrages dont on accable ses enfants, le Christ a sa part d'injures. Comme les vieux païens, les Orientaux rient de ce Dieu mort dans un supplice infâme, qui n'a pu se sauver lui-même et qui, chaque jour, abandonne ses fidèles aux violences de leurs ennemis. Quel est, disent-ils, ce « Seigneur du ciel » qui laisse frapper, outrager ses statues (1)? Puis, comme si quelque mauvais génie renouvelait chez les païens de nos jours les inspirations de ceux d'autrefois, des crucifix grotesques sont publiquement exposés (2) ; on se dirait revenu au temps où la populace de Carthage (3) promenait, en blasphémant, l'effigie d'un Dieu à tête d'âne, au temps où une main sacrilège grava aux murs du Palatin l'image d'un monstre crucifié (4). »

Il serait facile de multiplier ces parallèles, mais j'ai hâte d'aborder un aspect plus grave de ces coïncidences. C'est ici un curieux chapitre de l'histoire réflexe des âmes. On y saisit sans contestation possible l'action de l'Esprit-Saint dans les âmes, et tous ces faits qui vont suivre semblent n'être que le commentaire simple et multiforme de la parole de Jésus : «On vous livrera aux juges, on vous fouettera dans les synagogues, on vous fera comparaître devant les gouverneurs et devant les rois , à cause de mon nom , afin que vous rendiez témoignage de moi devant eux. Lors donc que l'on vous

 

1. La Salle des martyrs, p. 89 ; Pamphlets chinois contre les chrétiens ; EUSÈBE, Hist. eccl., l. V, c. 1.

2. Vie et correspondance de Théophane Vénard, prêtre de la Société des Missions étrangères, décapité pour la foi (Paris, 1864, in-12), p. 290.

3. TERTULLIEN, Apolog., XVI ; R. CARRUCCI, Il Crocifisso graffita in casa dei Cesari (Roma, 1857).

4. E. LE BLANT, loc. cit. p. 357-359.

 

 

CLXXIV

 

mènera pour vous livrer aux magistrats, ne préméditez point ce que vous leur devez dire ; mais dites seulement ce qui vous sera inspiré sur l'heure, parce que ce ne sera pas vous qui parlerez, mais ce sera le Saint-Esprit (1). » On pourrait être tenté d'expliquer le retour de formules identiques, l'adoption d'une conduite semblable, par l'éducation donnée aux néophytes en vue des graves circonstances auxquelles on les prépare sans cesse ; il faut abandonner cet essai d'explication: indépendamment des invraisemblances psychologiques qu'elle présente, elle est en contradiction avec le jugement des missionnaires que leur expérience personnelle et leur culture intellectuelle met à même de juger avec la compétence et l'impartialité requises. Ceux-ci voient dans ces traits de ressemblance et l'effet d'un mouvement spontané plutôt que le fruit d'un ressouvenir. La forme orientale que présentent d'ordinaire les paroles des martyrs de l'Indo-Chine et de la Corée leur en paraît un sûr garant. Ces réponses, que l'on croirait calquées sur celles des saints des premiers siècles, et qui rappellent à chaque instant quelques traits des combats antiques, ne sont puisés, disent-ils, ni dans les instructions ni dans les livres. Les nouveaux soldats de Jésus-Christ ne les ont trouvées que dans leurs coeurs. L'inspiration des saints de tous les temps est une, comme l'est leur volonté de vaincre, et si, des sphères célestes où elles habitent, les victimes d'autrefois abaissent leurs regards sur les dignes continuateurs de leur oeuvre, elles peuvent s'écrier avec l'Apôtre : « Il n'est

 

1. Marc, XIII, 9, 11 (traduction da P. Amelotte, Carpentras, 1790).

 

CLXXV

 

« pour les chrétiens qu'un même esprit, comme il n'est qu'une même espérance (1). »

C'est parmi les chrétiens la même discipline que dans la primitive Église. Il est interdit d'affronter le martyre par une sorte de bravade héroïque que la grâce n'inspire pas ; aussi voit-on les chrétiens se résigner à une attitude aussi douloureuse pour leur honneur que pour leur bien-être; ils prennent la fuite. La situation de ces exilés volontaires était digne de pitié jadis. Beaucoup tombèrent aux mains des Bédouins, des Sarrasins, et disparurent pour toujours. On vivait à la belle étoile, pourchassé, exténué, affamé. Trois chrétiennes s'étaient enfuies dans les montagnes; elles furent plus tard arrêtées et interrogées :

« Où vous êtes-vous cachées ?

« — Où Dieu a voulu. Dieu sait que nous avons vécu dans les montagnes, en plein air .

« — Qui vous fournissait du pain ?

« — Dieu, qui donne à tous la nourriture (2). »

Un missionnaire mort pour la foi écrivait : « Nos pauvres chrétiens sont toujours sur le qui-vive ; ils ne veulent pas fouler aux pieds la croix, et, pour éviter ce malheur, ils préfèrent s'enfuir, hommes, femmes, enfants, se cachant dans les rizières et demeurant des journées, des nuits entières à demi couchés dans l'eau et dans la boue.

« Parfois on en a rapporté quelques-uns à demi morts de froid et de faim (3). »

 

1. E. Le BLANT, loc. cit., p. 350-361.

2. Acta SS. Agapes, Chioniae, Irenes, § 5 (dans RUINART, loc. cit., p. 423).

3. Vie de Th. Vénard, p. 295 ; Vie de P, Dumoulin-Borie, p. 240 ; la Salle des martyrs, p. 228.

 

CLXXVII

 

Vivant sous la menace perpétuelle de la persécution, on voit des chrétiens renouveler le conseil donné par Tertullien à celui qui veut s'accoutumer par une longue vie d'austérités à l'angoisse de la prison et à l'assaut de la torture (1). Le Père Charlevoix raconte à ce propos l'acte d'héroïsme d'une jeune Japonaise : « Sa soeur l'ayant un jour aperçue qui prenoit entre ses mains un fer tout rouge de feu, et lui en ayant demandé la raison, elle répondit qu'elle se disposoit au martyre ; qu'elle étoit déjà venue à bout de vaincre la faim et qu'elle espéroit en faire autant du feu (2). »

Comme dans l'Eglise naissante, ceux qui ont été condamnés sont un objet d'envie pour les fidèles restés libres; la prison est assiégée, la dernière conduite ressemble à une marche triomphale, on s'empresse autour de la victime, on se recommande à elle. « Souviens-toi de nous quand tu seras au ciel », lui dit-on, comme jadis aux confesseurs de la Palestine et de Tarragone (3). La même clameur s'élève à Carthage en 258, au Su-Tchuen, en 1815 autour de l'évêque qu'on va tuer : « Nous voulons mourir avec lui » (4), crie la foule.

Tous apportent le même entrain à mourir. A Carthage, le 17 juillet 180, le proconsul Saturninus dit aux chrétiens prisonniers venus de Scilli : « Voulez-vous un délai pour réfléchir ? — Dans une cause si juste,

 

 

1. TERTULLIEN, De jejunio, c. 12.

2. CHARLEVOIX, Histoire du Japon (édit. de 1736), t. II, p. 239.

3. CHARLEVOIX, loc. cit., t. II, p. 238 ; la Salle des martyrs, p. 156, 175 ; EUSÈBE, Mart. Palaest., VII ; Acta S. Fructuosi, § 3 (dans RUINART, loc. cit., p. 221).

4. La Salle des martyrs, p. 97 ; Acta S. Cypriani, § 5 (dans Rui-HART, Acta sincera, p. 218).

 

CLXXVII

 

répond leur chef, il n'y a pas lieu de réfléchir (1). »

En Chine, on offre à Jérôme Loâ et à Lucie Y un délai ; la femme répond : « Mon dernier mot est dit, inutile d'attendre, tuez-moi tout de suite (2). » Le seul délai qu'ils acceptent est un instant de répit pour prier avant de recevoir la mort (3). Quelquefois, trop souvent même, l'apostasie vient contrister les fidèles ; mais il n'est pas rare que, ressaisi par la grâce, le malheureux revienne braver le juge qui a, un instant, triomphé de la nature. Nous le voyons à Lyon (4), à Carthage (5), et nous le retrouvons de nos jours en Indo-Chine, où un enfant de quatorze ans, après avoir obtenu l'absolution du prêtre, se présente au mandarin et lui dit : « Tu as abusé de ma faiblesse ; mais mon coeur s'est relevé par la prière ; je suis chrétien et je te défie. »

On fit coucher l'enfant et on amena un éléphant qui lui écrasa la tête (6).

Les prisons offrent le même spectacle horrible et consolant. Dans ces réduits infects, il se trouve néanmoins des confesseurs qui ajoutent volontairement à leurs souffrances, comme cet Alcibiade qui, à Lyon, sous Marc-Aurèle, se réduisait à un peu de pain et d'eau (7). De même au Tong-King, en 1839, deux prêtres indigènes, André Lac, dont j'ai déjà parlé (8), et Pierre Thi, « trouvaient que

 

 

1. Acta SS. Scillitanorum (dans RUINART, loc. cit., p. 87). Cf. Acta S. Pionii, Acta S. Nicandri, ibid., p. 150-552.

2. La Salle des martyrs, p. 381-430.

3. Ibid., p. 118-121 ; EUSÈBE, de Mart. Palaest., VIII.

4. EUSÈBE, Hist. eccl., l. V, c. I.

5. S. AUGUSTIN, Sermo 35, in natali Casti et Aemilii, § 3.

6. Vie de Th. Vénard, p. 277.

7. EUSÈBE, Hist. eccl., l. V, c. 3 ; Acta SS. Jacobi et Mariani, § 8 (dans RUINART, Acta sincera, p.226).

8. Voyez, p. CLXIX.

 

 

CLXXVIII

 

les rigueurs de la prison n'étaient pas encore assez grandes pour se préparer à la grâce du martyre, et ils y ajoutaient des jeûnes si fréquents, si rigoureux que M. Jeantet, missionnaire français, qui prenait soin d'eux, dut leur écrire pour les exhorter à ménager leurs forces pour le jour du combat ; mais ces généreux athlètes n'en continuèrent pas moins leur genre de vie jusqu'à la fin (1). » Pour les uns comme pour les autres, la prière est le secours qui fortifie ; mais on ne peut entreprendre de comparer des formules, des interjections nécessairement semblables puisqu'elles sont si souvent inspirées par une source liturgique traditionnelle.

Pendant la torture, on entend presque toujours ce sarcasme : « Eh bien !, où est ton Dieu? pourquoi ne t'aide-t-il pas ? » Le gouverneur de Cilicie dit à Tarachus : « Où est donc ton Dieu protecteur ? — Il m'assiste, répond le saint, puisqu'il me donne la constance et la force de te résister (2). » Saint Thyrse à Apamée, saint Conon à Icône, répondent de même, et au Su-Tchuen, lorsqu'un juge dit à un prêtre qu'il fait bâtonner : « Eh bien ! est-ce que ton Christ ne te protège pas ? — Il protège mon âme, répond le martyr, en m'accordant la force de te résister et de souffrir (3). »

Les femmes ont aussi leurs inspirations héroïques. A Kouy-Tchéou, on s'empare d'une vierge : « Abjure et marie-toi, ou meurs, dit le mandarin. — Non, non, dix mille fois non ! » dit-elle, et on lui coupe la tête. Ce

 

1. La Salle des martyrs, p. 248.

2. Acta S. Tarachi, § 2 (dans RUINART, Acta sincera, p. 425, 426). Voy. Acta S. Thyrsi, § 8, Acta S. Cononis, § 5 (dans Acta Sanct., 28 janv. et 29 mai).

3. La Salle des martyrs, p.89.

 

CLXXIX

 

fut ainsi, dit-on, que mourut sainte Agnès, sommée d'accepter un époux (1). Une vierge, Lucie Y, est dépouillée de ses vêtements sur l'ordre du mandarin, et s'écrie : « Vous ne respectez même pas le sexe qui vous a donné le jour ! Est-ce que vous n'avez pas une mère (2) ? »

A Egée, en Cilicie, sous Maximin, le président Lysias fit comparaître Théonilla, et dit : « Suspendez-la par les cheveux et souffletez-la. — Ne te suffit-il pas, répond la sainte, de m'avoir exposée nue ? Ce n'est pas moi seule, c'est ta mère, c'est ta femme que tu as couvertes de confusion en ma personne. Nous avons reçu toutes la même nature que tu déshonores (3). » Les Actes de sainte Perpétue nous fournissent un trait que nous retrouvons à notre époque. Lorsque la matrone eut été lancée en l'air par la vache furieuse, elle retomba étourdie et s'aperçut, en reprenant ses sens, que son vêtement déchiré découvrait ses jambes ; aussitôt elle le rapprocha, « plus attentive à la pudeur qu'à la douleur » (4). Le Père Charlevoix raconte qu'en 1624 une chrétienne, liée sans vêtement à un arbre et exposée longtemps ainsi, trouva la sauvage énergie de s'écorcher en se frottant contre l'écorce jusqu'à ce que le sang de ses plaies eût voilé sa nudité, plus soucieuse, elle aussi, de la pudeur que de la souffrance (5).

« La sentence capitale prononcée, le chrétien, marchant à la mort, va suivre la voie glorieuse qu'ont

 

1. La Salle des martyrs, p. 430 ; MAMACHI. Origines et Antiquitates

christianae, t. II, p. 405.

2. La Salle des martyrs, p. 431.

3. Acta SS. Claudii, Asterii et aliorum (dans RUINART, loc. cit.,

p. 279).

4. Passio SS. Perpetuae et Felicitatis, § 20 (dans RUINART, loc. cit.,

p. 101).

5. CHARLEVOIX, loc. cit., t. II; p. 304.

 

CLXXX

 

parcourue les héros des temps antiques. Extase qui ouvre par avance le royaume du ciel, force d'enseigner jusqu'à la dernière heure, reconnaissance pour le bourreau, dons offerts à cet homme dont le bras va procurer le bonheur éternel, joie d'avoir pu résister aux souffrances, d'avoir conquis la mort, énergie puisée dans le viatique, visage éclatant d'allégresse, consolations prodiguées à ceux qui vont survivre, toutes ces marques d'un courage, d'une foi inébranlable qui nous étonnent dans les récits d'autrefois, reparaissent chez les nouveaux martyrs (1). Pour eux, comme pour ceux des premiers siècles, c'est un honneur, c'est une joie s'ils peuvent rencontrer dans leur passion quelque trait qui rappelle celle du Christ. En 1602, une grande dame japonaise, condamnée à mourir, « demanda en grâce qu'on la clouât sur la croix, pour être, disait-elle, plus semblable à son divin Sauveur » (2).

« L'histoire des combats de l'Eglise primitive présente un trait digne de remarque, bien qu'il semble être resté inaperçu. Les sentences capitales par lesquelles les païens voulaient flétrir les chrétiens condamnés, devenaient pour les soldats du Christ d'incomparables titres d'honneur. » Qu'il montre donc, s'écriait saint Denys d'Alexandrie parlant d'un jaloux de sa gloire, qu'il montre donc ainsi que moi les jugements qui l'ont frappé ; qu'il nous dise ses biens vendus, la perte de sa dignité en ce monde, toutes ces peines que j'ai subies sous

 

1. Acta S. Perpet., § 20 ; Acta S. Nestorii, § 10 ; Acta S. Cypriani, § 5 ; Acta S. Maximiliani, § 3 ; Acta S. Jacobi, § 9. La Salle des martyrs, p. 121.

2. CHARLEVOIX, loc. cit., t. II. p. 92. — La Salle des martyrs, p. 124, 262, 322 ; Passio S. Perpetuae, § 18 ; Passio S. Montani, § 22 ; EUSÈBE, Hist. eccl., l. VI, c. 41 ; S. AUGUSTIN, Epist. LVII, Hilariano, § 36.

 

CLXXXI

 

Décius, par l'ordre des magistrats (1) » C'est aussi le souvenir d'un jugement prononcé contre lui comme chef des fidèles qu'invoque saint Cyprien, méchamment attaqué. « Ce n'est point, dit-il, que ma condamnation me donne de l'orgueil ; mais je m'afflige de voir mépriser, malgré la loi divine, l'homme auquel les païens eux-mêmes ont donné le titre d'évêque (2). »

Plus tard, lorsque l'illustre martyr est condamné, c'est le sacrilège, l'ennemi des dieux, le porte-enseigne des re-belles que l'on frappe, pour servir d'exemple ; son sang versé, ajoute le proconsul, affermira le respect de la loi. « Sentence glorieuse et digne d'un tel évêque, écrit le diacre Pontius, paroles divines, bien qu'elles viennent d'un païen (3). »

S'il est quelqu'un auquel ces souvenirs des siècles passés aient dû demeurer inconnus, c'est à coup sûr un pauvre fidèle de la Cochinchine, Matthieu Gâm, qui, arrêté avec deux missionnaires, fut condamné à périr. « Le chrétien, disait la sentence, a introduit des ministres de la religion d'Europe. Il ne veut pas renoncer à sa croyance. Le roi ordonne qu'il ait la tête tranchée. » Pendant qu'on le menait au supplice, Matthieu Gâm remarque que le crieur chargé, suivant l'usage, de proclamer la sentence, ne la lisait qu'à voix basse : « Parle haut, lui dit-il, pour que tout le monde t'entende (4) ! » L'âme des grands évêques d'autrefois, Denys, Cyprien, était passée en ce moment

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., l. VII, c. 11.

2. Epist. LXIX, ad Florentium, § 4.

3. PONTES, Vita S. Cypriani, § 17.

4. La Salle des martyrs, p. 322.

 

CLXXXII

 

dans le coeur de l'humble fidèle. La sentence d'ignominie qu'avaient voulu dicter les idolâtres devenait un titre de gloire qu'on ne pouvait trop hautement faire entendre (1). »

Saint Denys d'Alexandrie, dont je viens de rappeler le nom, se trouvant devant le juge, lui répondit : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes », et il raconta plus tard que ce mot lui était venu de lui-même à la bouche (2). On trouve de nos jours des martyrs qui ont eu aussi conscience de leur inspiration devant le tribunal. «Dans mes interrogatoires, écrivait M. Bonnard, j'ai éprouvé d'une manière très visible l'efficacité des paroles de Jésus-Christ à ses disciples : «Ne vous inquiétez pas « de ce que vous répondrez aux princes de ce monde ; « l'Esprit-Saint répondra par votre bouche. » En effet, je n'éprouvais devant le mandarin aucun étonnement, aucune crainte ; jamais je n'ai parlé annamite ni mieux ni si facilement (3). »

Je ne pousserai pas plus loin ces rapprochements ; tels quels, ils suffisent à mon dessein et jettent un jour très vif sur le sujet ; ce recueil devant servir, quand il sera achevé, à une démonstration par les faits de la divinité du christianisme.

 

1. E. LE BLANT, loc. cit., p. 368-370.

2. EUSÈBE, Hist. eccl., l. VII, c. 11.

3. La Salle des martyrs, p. 343.

 

Haut du document

 

III — DE QUELQUES SUPPLICES ET DE LEUR REPRÉSENTATION DANS L'ANTIQUITÉ

 

L'origine du culte rendu aux saints a été primitivement l'anniversaire d'un martyr indigène. Le souvenir se gardait dans l'église particulière qui célébrait le héros, ses actes étaient lus et sa mémoire conservée comme un bien patrimonial. Cependant quelques personnages jouissaient d'honneurs moins restreints, par exemple les papes de Rome ; mais les anciens ne paraissent pas avoir songé à les glorifier au moyen des arts plastiques. Les monuments que l'antiquité nous a laissés et qui représentent les scènes de martyre sont extrêmement rares, quoique les oeuvres de l'art primitif des chrétiens dans ses diverses manifestations nous soient parvenues en assez grand nombre : fresques, statues, graffites, bas-reliefs, médailles, pierres gravées, terre cuite, etc.; etc. Les catacombes de Rome, de Naples, de Syracuse, d'Alexandrie, de Meli, quelques chambres sépulcrales, des hypogées, nous ont rendu plusieurs fresques d'un intérêt d'autant plus vif que l'antiquité profane est à peine mieux partagée, eu égard aux facilités incomparablement plus grandes qu'elle avait de donner à ses décorations le nombre et la

 

CLXXXIV

 

solidité qui en eussent garanti la conservation, au moins en quantité et en qualité suffisantes pour en tirer une doctrine archéologique (1).

Un trait caractéristique des oeuvres d'art de toute nature de cette époque est une répugnance systématique pour la représentation des scènes de martyre. On peut citer deux lampes en terre cuite représentant un homme livré au lion (2); dans la plus récemment découverte , on voit en outre un venator , l'épée à la main, debout auprès du supplicié. Un médaillon également en terre cuite offre une scène très curieuse, mais qui n'a, je dois le dire, aucune intention symbolique du martyre. On y voit représenté l'appareil du supplice auquel est condamné l'Amour incendiaire. Le coupable est debout sur une estrade et attaché au poteau. Un autre Amour, représentant un valet du cirque, ouvre la fosse — cavea — d'où les bêtes féroces doivent s'élancer sur leur proie ; mais la trappe du repaire donne passage seulement à deux colombes (3). Une médaille de plomb représente saint Laurent brûlant sur un gril (4). Un sarcophage de la Gaule montre l'arrestation

 

1. Je m'occuperai ici principalement des peintures. Cf. BURGON’S Letters from Rome ; NORTHGOTE, Roma sotterranea ; LEFORT, Chronologie des peintures des catacombes romaines, 1885 ; P. ALLARD, dans les Lettres chrétiennes, 1881-82, p. 278 ; E. LE BLANT, les Persécuteurs et les Martyrs, ch. XXIV : De quelques monuments antiques relatifs à la suite des affaires criminelles. Voir l'énumération de ces monuments dans D. CABROL, Dictionnaire d'Archéologie chrétienne et de Liturgie, au mot : Actes des martyrs.

2. DE ROSSI, Bullettino di arch. crist., 1879, p. 21 et pl. III, et Mélanges de Rossi, p. 243. Voir le frontispice de notre tome Ier.

3. LAFAYE, Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'Ecole française de Borne, 1890, p. 59.

4. VETTORI, Dissertatio philologica. Cf. DE ROSSI, Bull. di arch.  crist., 1869, p. 50 et pl. Cf. Liber Pontificalis, XXIV ; P. ALLARD, les Dernières Persécutions du IIIe siècle (Paris, 1897, in-8°), p. 333, note 1.

 

CLXXXV

 

de plusieurs personnages ; l'un d'entre eux, qui paraît être saint Paul, est tenu par un gardien, probablement un frumentaire prétorien (1) . Une fresque du cimetière de Calliste représente, croit-on, un martyr debout comparaissant devant le juge qui l'interroge(2). Mais cette attribution est contestée pour de bonnes raisons ; cependant on ne peut omettre de rappeler que M. de Rossi voyait, dans cette fresque et sa réplique de l'autre côté de l'arcosolium, le jugement des martyrs Partenius et Calocerus ; le Père Garrucci alla même jusqu'à reconnaître l'empereur Néron. Dans la basilique semi-souterraine du cimetière de Domitille on trouva deux colonnes sculptées sur chacune desquelles se voyait la décapitation d'un martyr. L'une d'elles est entière et on y lit en lettres du vie siècle : ACILLEVS (3).

Une intaille antérieure au règne de Théodose représente une chrétienne agenouillée et les mains jointes. Un bourreau lève sur elle son épée ; en exergue les lettres ANFT, peut-être : Anima Fortis — Ame forte (4). Une pierre trouvée en Andalousie représente des mineurs conduits au travail, et on croit y voir des condamnés chrétiens (5). Une fresque du Celius montre trois chrétiens condamnés à mort, à genoux et les yeux bandés ;

 

1. E. LE BLANT, les Sarcophages chrétiens de la Gaule (Paris, 1886, in-folio), pl. XI.

2. DE ROSSI, Roma sotterranea cristiana (Roma, 1867, in-folio), t. II,

pl. XXI.

3. DE ROSSI, Bull. di arch. crist., 1875, p. 7, 10 et pl. IV.

4. KING, Antiq. Gems. (London, 1960, in-8°), p. 352. Voir le frontispice de notre tome III.

5. A. DAUBRÉE, Bas-relief trouvé à Linarès, dans la Revue archéologique (1882), p. 192 et 1903, avril. Voir le frontispice de notre tome II.

 

CLXXXVI

 

derrière eux on voit les jambes d'un personnage qui ne peut être que l'exécuteur (1). Un verre gravé représente un jeune chrétien forçat, la corde au cou et le front marqué (2). Enfin, une pierre gnostique représente la crucifixion (3). Je pourrais ajouter à cette énumération les nombreuses représentations de sujets bibliques et principalement Abraham, les trois Hébreux, le jugement de Salomon, la mort d'Isaïe ; je me bornerai à signaler un sarcophage représentant Simon le Cyrénéen portant la croix et je rappellerai deux textes importants. Dans l'un d'eux saint Astère décrit un tombeau placé à Chalcédoine près du tombeau de sainte Euphémie, et qui retraçait les phases diverses du martyre. La sainte est vêtue d'une étoffe de couleur sombre et porte le pallium des philosophes. Son visage est joyeux et candide. Deux soldats la mènent devant le juge, l'un la traînant, l'autre la poussant. Dans le même tableau on voyait, à un autre plan, les bourreaux, vêtus d'une légère tunique, torturant la sainte pour la faire abjurer, et Euphémie, les bras en croix, priant au milieu d'un bûcher en flammes (4). Prudence parle avec admiration de la décoration qui rehaussait le tombeau de saint Hippolyte (5) : « Cette petite chapelle, dit-il, qui contient le

 

1. GERMANO DI SAN STANISLAO, Ausgrabungen im Hause der Martyrer Johannes und Paulus, dans la Römische Quartalschrift, 1888, et P. ALLARD, Polyeucte (édit. Marne, 1889).

2. DE ROSSI, Bullett. di arch. crist., VI, 1868, p. 25. Cf. dans ce volume la Note sur les chrétiens condamnés aux mines. Voir le frontispice de notre tome V. J'ai décrit ces monuments en détail dans le Dict d'Arch. et de Liturg. au mot Actes des Martyrs.

3. A. DE LONGPÉRIER, Pierre gravée basilidienne représentant le Christ en croix, dans Bull. de la Soc. des Antiq. de France, 1867, p. 111, fig.

4. COMBEFIS, Graeco-latinae Patrum bibliothecae novum Auctarium, p. 210.

5. PRUDENCE, Peri Stephanôn, XI, 183-188. Cf. P. ALLARD, les Dernières Persécutions du IIIe siècle (Paris, 1887), in-8°, p. 328.

 

CLXXXVII

 

vêtement périssable qu'a rejeté son âme, resplendit d'argent massif. Des mains riches et généreuses ont revêtu ses murs d'une surface brillante comme un miroir. Non contentes d'en avoir garni l'entrée de marbres de Paros, elles ont dépensé des sommes considérables pour les orner. » — « La muraille peinte nous offre, dit encore Prudence (1), retracé par des couleurs, le tableau de ce martyre. On le voit représenté au-dessus du tombeau : ses ombres transparentes donnent une apparence de vie à l'image de cet homme entraîné, les membres déchirés. J'ai vu les pointes ruisselantes des rochers, et les broussailles teintes de pourpre. Une main savante, en peignant les verts buissons, y avait figuré, avec de la couleur rouge, des taches de sang. On pouvait voir, dispersés çà et là, les membres rompus du martyr. Le peintre avait représenté ses amis qui suivaient, en pleurant, les sentiers tortueux tracés par une course désordonnée. Désolés et surpris, ils allaient, les regards attentifs, et recueillaient dans les plis de leurs vêtements les lambeaux d'entrailles. Celui-ci embrasse la tête blanchie du vénérable vieillard et l'emporte dans son sein ; celui-là ramasse ses mains coupées, ses bras, ses genoux, les fragments dépouillés de ses jambes. On étanche avec des linges le sang que les sables ont bu, afin que cette rosée ne demeure pas dans l'impure poussière; si quelques gouttes ont rejailli sur les broussailles, une éponge pressée les recueille toutes. L'épaisse forêt ne garde plus rien du corps sacré, que l'on a pu enterrer tout entier (2). » On peut noter encore : à Imola, une

 

1. PRUDENCE, loc.cit. XI, 123-152

2. Cf. P. ALLARD, loc. cit. p. 334 suiv. ; DÖLLINGER, Hippolytus und Callistus (Regensburg, 1853, in-8°), p. 57; F. X. KRAUS, Real Encyclopädie der christlichen Alterthümer, art. Hippolytus, t. I, p. 659.660 ; E. MUNTZ, Etudes sur I'histoire de la peinture et de l'iconographie chrétiennes (Paris, in-8°), p. 17 ; C. DE SMEDT, Dissertationes selectae in primam aetatem historiae ecclesiasticae, p. 136, note ; DE ROSSI, Bullettino, 1872, p. 72.

 

CLXXXVIII

 

fresque représentant le martyre de Cassien (1) ; à Constantinople, une fresque et une mosaïque représentant le martyre de saint Théodore (2) ; enfin rappelons que saint Basile invitait les peintres à représenter le martyre de saint Balaam (3).

Cette liste pourrait recevoir des accroissements, et il est fort probable que l'archéologie viendra ajouter de nouveaux sujets. Tous les monuments qui viennent d'être énumérés n'appartiennent pas à la même époque ; ils sont échelonnés entre la fin du ne siècle et celle du ive, plus nombreux incontestablement à partir de la paix de l'Église. On a vu dans ce fait un indice ou une confirmation d'une loi, dont il ne reste d'ailleurs aucune trace écrite, interdisant pendant l'époque des persécutions la représentation de sujets horribles empruntés à la torture et à la mort des martyrs, afin de ne pas mettre à l'épreuve la jeune vaillance des catéchumènes et des néophytes. C'est toujours une chose grave que de conclure de l'absence d'un phénomène à l'existence de lois, et je ne sais si ce n'est pas bien s'aventurer de dire qu'il était interdit aux artistes chrétiens de montrer à la foule les scènes de la Passion postérieures à la comparution

 

1. PRUDENCE, Peri Stephanôn, IX, 9 suiv.

2. GRÉGOIRE DE NYSSE, Oratio de magno martyre Theodoro.

3. S. BASILE, Homilia XIX. Cf. P. ALLARD, les Représentations de martyres dans l'ancien art chrétien, dans la Science catholique, t. II (1888), p. 184 suiv. LE MÊME, l'Art païen sous les empereurs chrétiens (Paris, 1879), et E. MUNTZ, dans Journal des Savants, octobre 1887.

 

CLXXXIX

 

devant Pilate (1); est-il plus admissible que « les sentiments d'allégresse spirituelle qui dominaient les âmes [des chrétiens] faisaient écarter toute figuration d'un aspect affligeant et lugubre (2)? » Je ferai observer d'abord qu'il eût été d'une bien étrange psychologie d'agir de la sorte. « Le martyre étant l'état naturel du chrétien », au dire de Tertullien, et la préparation de l'âme et du corps à cette suprême épreuve faisant l'objet des préoccupations des chefs de l'Église, on ne peut s'expliquer la rai-son de cette lacune préméditée à l'endroit d'un des moyens les plus efficaces de préparation. N'importait-il pas souverainement d'habituer les âmes un peu timides au spectacle troublant qui formait l'introduction et l'appareil obligé du martyre (3) ? Sans doute les hommes de ce temps étaient singulièrement blasés sur des représentations dont ils pouvaient contempler plusieurs fois l'année l'effrayante réalité ; mais les chrétiens évitaient systématiquement d'assister à ces fêtes païennes et à ces tueries qui eussent accoutumé leur regard à des horreurs qu'on allait renouveler, et cette fois, sur leur personne (4). En outre, la loi ne se vérifie pas en ce qui concerne la Passion du Christ. Il est assurément difficile de s'expliquer que les chrétiens aient évité de représenter la

 

1. E. LE BLANT, Inscriptions chrétiennes de la Gaule (Paris, 1856-65. in-4°), t. I, p. 156 ; Journal des Savants, oct. 1879, p. 636.

2. E. LE BLANT, les Persécuteurs et les Martyrs (Paris, 1893, in-8°), p. 281.

3. S. CYPRIEN, Epist. I, ad Donatum, § 10 ; PS.-CHRYSOSTOME, Opus imperfectum in Matthaeum, homil. XLIV, in cap. XXV (édit. Mont-faucon, t. VI, col. 224).

4. TAINE, De l'Intelligence (8e édition, 1897), t. I, p. 400. e En 1815, M. de Lavalette, mis en prison et condamné à mort, se fit raconter tous les détails du supplice, la toilette, etc , afin d'user d'avance ré motion et d'être plus ferme au dernier moment. »

 

CXC

 

Croix de leur Maître dans des lieux qu'eux seuls fréquentaient, alors qu'ils s'attendrissaient devant la jeune Blandine attachée au poteau, les bras étendus, sorte de Christ vivant sous leurs yeux (1); qu'ils se réjouissaient, comme Perpétue et ses compagnons, de recevoir la flagellation « qui les faisait ressembler au Christ (2), » ou comme Flavien, qui observait que la pluie qui tombait au moment où on allait lui couper la tête renouvellerait le souvenir de la Passion par le mélange d'eau et de sang (3).

Les scènes sanglantes de la Passion ne leur causaient donc pas cet embarras que l'on a cru observer : la flagellation, le crucifiement, le coup de lance étaient, s'il m'est permis d'employer cette expression, une glorieuse matière à des tableaux vivants, ce qui n'aide pas à comprendre qu'on s'abstînt obstinément de simuler en peinture des souvenirs qu'on reproduisait au vif. La loi restrictive portée contre ce genre de représentations ne nous est parvenue dans aucun texte, ni par voie d'allusion chez aucun auteur, et, si loi il y a, elle ne paraît pas avoir été très rigoureusement observée. En effet, un sarcophage romain, conservé au musée de Latran (4), représente le couronnement d'épines et la croix portée au Calvaire; il est vrai qu'on fait observer que la couronne d'épines est transformée en une couronne de fleurs, ce qui peut avoir un sens mystique, mais non pas la portée d'un conftrmatur sur un canon disciplinaire absent ; en outre, ce n'est pas Jésus, mais Simon de Cyrène, qui porte

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., l. V, c. 1.

2. Passio SS. Perpetuae et Felicitatis, § 18.

3. Acta SS. Montani, Lucii et ciborium § 22.

4. ROLLER, les Catacombes de Rome, pl. LXXXVII, 2 ; NORTHCOTE and BROWNLOW, Christian Art, p. 253, fig. 102.

 

CXCI

 

la croix, et nous avons donc une des scènes de la Passion rigoureusement rendue et sans altération ni symbolisme (1). On cite en outre une fresque de la catacombe de Prétextat (2) qui représente aussi le couronnement d'épines (3). Un dernier trait me paraît pouvoir être invoqué, quoique avec réserve. Le crucifix blasphématoire du Palatin (4) le que soit la main qui l'ait tracé, celle d'un page païen ou d'un apostat, fournit une présomption en faveur de l'opinion que nous soutenons. Le chrétien Alexamène, qui est représenté dans l'attitude d'orant, se trouve en face d'un crucifix qu'il vénère ; voici le fait brutal (5) u sujet duquel on peut se demander si la main qui a tracé cette image improvisait le sujet ou

 

1. E. LE BLANT, Sarcophages chrétiens antiques de la ville d'Arles (Paris, 1878, in-folio), p. 18.

2. L. PERRET, les Catacombes de Rome (Paris, 1852, in-folio), t. I. pl. LXXX.

3. R. GARRUCCi, Storia dell' arte cristiana (Prato, 1873, in-folio), t. II, p. 46, pense qu'il y a erreur et que cette fresque représente le baptême du Christ. L. LEFORT, Études sur les monuments primitifs de la peinture chrétienne en Italie, p. 22-23, maintient dans son classement la désignation : « le couronnement d'épines » à laquelle il avait renoncé dans sa Chronologie des peintures des catacombes romaines. Cf. NORTHCOTE and BROWNLOW, Christian Art, p. 146, fig. 36, et DE ROSSI Bullettino, 1872, p. 64. A. DE LONGPÉRIER, Pierre gravée basilidienne représentant le Christ en croix dans Bull. de la Soc. des Antiq., 1867, p.111.

4. R. GARRUCCI, Un crocifisso graffito de mano pagana nella casa dei Cesari sul Palatino (Roma, 1856). Cf. KRAUS, Des Spott-crucifix vom Palatin, Wien, 1869, traduction C. DE LINAS (Arras, 1870), et Comptes rendus de l'Acad. des inscr. 1870, p. 32-36. J. BARD, Recherches sur les premières représentations du crucifix et les premières peintures hiératiques, dans Bull. monum. (1844), t. X, p. 130-135. P. ALLARD, dans la Science catholique, 1887, p. 459. G. CONTESTIN, la Croix et le Crucifix, dans la Controverse, mars 1887, p. 386-404, et avril 1887, p. 521-556.

5. Peut-être y verrait-on avec quelque fondement le rite liturgique de l'adoration de la croix au Vendredi saint dans ses premiers linéaments.

 

CXCII

 

reproduisait de mémoire en la déformant une semblable représentation vue chez les chrétiens. Enfin, en ce qui concerne le martyre des fidèles, cette opinion me paraît formellement contredite par plusieurs des monuments que j'ai énumérés. Les terres cuites représentant le condamné livré au lion sont irréductibles à la loi que l'on invoque, si, comme c'est possible, elles sont de fabrication chrétienne (1).

Je serais assez disposé à penser que l'abstention des artistes chrétiens touchant les sujets lugubres tient à un autre motif. Les sources principales de notre information sont italiennes, c'est-à-dire, pendant les trois premiers siècles de notre ère, gréco-latines et plus grecques que latines, et l'art des catacombes s'en ressent. On ne saurait dire qu'il soit apparenté à l'art grec pour cette raison qu'on n'institue pas une comparaison sur des fragments ; néanmoins on ne se figure pas qu'il ne le soit pas par l'inspiration et l'expression ; et le très petit nombre de sujets tristes serait une première invitation à juger de la sorte. L'art des catacombes rappelle dans une certaine mesure l'école alexandrine de peinture : c'est le même goût parce que ce sont les mêmes hommes, partant les mêmes caractères : græculi ; les décorateurs du cubicule d'Ampliatus ont pu fort bien, avant leur conversion, décorer la villa de Tibur. Ce qui est caractéristique du type grec se retrouve dans les oeuvres de goût qu'il influence. Rien d'énorme ; une nature précise, délicate, baignée dans une atmosphère transparente ; la vie et le geste sobres, la religion riante, la destinée aimable

 

1. Voy. D. CABROL, Dictionn. d'Arch. et de Liturg., au mot Ad bestias

 

 

 

CXCIII

 

et douce. Les productions de l'art reproduisent cette conception ; nulle tristesse ; la religion est une fête dont les spectacles variés jouent dans la vie sociale un rôle considérable. La mort elle-même, si triste pour eux, cette mort sans réveil ils la taisent, et ils s'efforcent d'orner le réduit funèbre de vives couleurs et de perspectives agréables, au lieu d'y représenter les scènes macabres de la vie des ombres comme ont fait les Égyptiens. La relation entre le nombre de représentations lugubres chez les artistes grecs et alexandrins et chez les artistes chrétiens pourrait seule fournir un argument positif; mais, en l'état des découvertes archéologiques, on né saurait rien entreprendre sur ce terrain. Je n'ai pas voulu préjuger des conclusions qu'elles autoriseraient ; j'ai simplement récusé une explication trop radicale à mon sens, trop dépourvue de preuves.

Ceci m'amène à relever quelques traits dispersés, soit dans les monuments figurés, soit dans les monuments écrits, sur les supplices infligés aux martyrs.

Plusieurs textes nous parlent du grand nombre de fugitifs que chaque persécution poussait dans les déserts (1). Ces malheureux manquaient de pain et d'abri, tandis que leurs biens étaient abandonnés à l'avidité des persécuteurs. Beaucoup, disent les Actes de saint Théodote, subissaient de telles privations qu'ils préféraient rentrer chez eux, escomptant l'indulgence des juges (2) :

 

 

1. Voyez plus haut et t. I, préface, p. Lxty.

2. Acta S. Theodoti (dans RUINART, Acta sincera, édit. Veron., p. 297). Cf. Acta SS. Agapes, Chioniæ et Irene, § 5 ; ce détail est contredit par le § 2, mais c'est ici les actes véritables, tandis que le § 2 est un prologue postérieur. Cf. P. ALLARD, Hist. des Persécutions, t. IV, p. 278, note 1.

 

 

CXCIV

 

c'étaient surtout les personnes habituées au bien-être, que cette alimentation faite de racines et d'herbes débilitait à l'excès (1). Beaucoup de ceux qui sortirent des villes n'y reparurent plus et allèrent mourir en captivité chez des peuplades barbares (2) ou tombèrent sous la dent des bêtes féroces. L'évêque de Nilopolis, un vieillard nommé Chérémon, s'était enfui avec sa femme, et avait cherché un refuge sur le mont Arabique; on ne sut jamais ce qu'ils étaient devenus. On disait que des fidèles étaient tombés aux mains de Sarrasins, que, paraît-il, la barrière de lions et de serpents placés par l'empereur Dèce sur la frontière des peuplades ne suffisait pas à contenir. Un de ces fugitifs trouva dans sa résolution le chemin de la sainteté et de l'illustration : c'était un tout jeune homme nommé Paul qui habitait la Thébaïde, où il vivait avec sa soeur et son beau-frère. Celui-ci, désireux de s'emparer de son bien, allait le dénoncer lorsque Paul le prévint et s'enfuit au désert. Il y trouva une caverne jadis habitée par de faux monnayeurs, où il vécut quatre-vingt-dix ans, à l'ombre d'un palmier et au bord d'une mare d'eau (3). Parfois un secours providentiel arrivait aux fugitifs : ce fut ce qui advint à l'évêque Maxime de Nole (4), réfugié dans une forêt voisine de sa ville épiscopale, où, privé de tout, exténué de fatigue et de besoin, il s'évanouit. Un prêtre de son Eglise, nommé Félix, alors en prison, fut merveilleusement mis en liberté par un ange de qui il reçut l'ordre d'aller aussitôt secourir

 

1. Acta S Theodoti, ibid.

2. S. DENIS D'ALEX. Epist. ad Fabium, dans EUSÈBE, Hist. eccl., t. VI, c. 42.

3. S. JÉRÔME, Vita sancti Pauli eremitæ.

4. S. PAULINUS, Natal. XIV S. Felicis. v,189.

 

CXCV

 

le vieil évêque. En l'apercevant, Félix se mit à pleurer ; il embrassa le vieillard, chercha à le réchauffer de son haleine, l'appela, lui disant de répondre ou de donner quelque signe s'il l'entendait ; mais c'était en vain. Il remarqua alors que parmi les buissons qui l'entouraient, l'un d'eux portait une grappe de raisin, bien que le terrain ne parût pas favorable à la vigne. Il la cueillit et en exprima le jus dans la bouche du vieillard, qui reprit connaissance, et Félix le rapporta sur les épaules jusqu'à son logis.

Les fidèles ne pouvaient pas toujours fuir au désert ou dans les montagnes; néanmoins, le séjour dans leurs maisons étant devenu impossible, ils se cachaient dans la campagne. Deux Lyonnais, Épipode et Alexandre, que le martyre attendait à peu de temps de là, voyant les vexations et les supplices prodigués aux fidèles (1), sortirent de la ville en tapinois et vinrent à Pierre-Encise, chez une pieuse femme qui les dissimula dans un recoin de son logis où ils finirent par être découverts (2). Si les portes des villes, étaient si bien gardées qu'on ne les pût franchir, on se blottissait dans des souterrains, des arénaires, comme on disait; mais là même on n'était pas en sûreté. « Chaque jour, dit Tertullien, nous sommes assiégés et trahis (3). » Une épitaphe qui pourrait dater de l'époque de Sévère Antonin gémit sur cette situation

« O temps déplorables que ceux où on ne peut trouver son salut même dans les cavernes (4) ! » Les paroles de

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., l. V, c. 1.

2. Passio SS. Epipodii et Alexandri, § 3 (dans RUINART, édit. 1869,

p. 63).

3. Apologet., 7 ; Ad Nationes, I, 7.

4. D. CABROL et D. LECLERCQ, Monumenta Ecclesiæ liturgica, t. I,

n° 3364.

 

CXCVI

 

Tertullien ont reçu par deux fois un commentaire tragique. La surveillance dont les cimetières étaient l'objet sous le règne de Valérien fut l'occasion d'une exécution terrible. « Lors (1) du premier anniversaire de Chrysanthe et de Daria, martyrisés l'année précédente, des chrétiens s'assemblèrent pour aller prier dans l'arénaire de la voie Salaria nouvelle, près du caveau muré où reposaient les deux saints. Pendant l'oblation du saint sacrifice, des soldats apportèrent des pierres, du sable, bouchèrent à la hâte le souterrain les pèlerins furent enterrés vivants. Le lieu où reposaient tant de victimes finit par être oublié. Quand la tombe de Chrysanthe et de Daria eut été retrouvée après la paix de l'Église, on aperçut dans cette crypte deux fois vénérable non seulement les reliques des chrétiens qui y avaient péri, des squelettes d'hommes, de femmes, d'enfants étendus sur le sol, niais encore les vases d'argent apportés pour la célébration des saints mystères. Saint Damase, restaurant la catacombe, ne voulut point toucher à cette scène de martyre. Il s'abstint de faire des travaux dans la crypte et d'y mettre aucun ornement étranger ; il se contenta d'y poser une inscription et d'ouvrir dans la muraille une petite fenêtre, afin que tous pussent contempler les restes épars des pèlerins morts au milieu de leur prière. On les voyait encore au VIe siècle. »

Quelque temps. après ce massacre, les gens de la police furent prévenus que le pape Sixte offrait le saint sacrifice dans une chapelle souterraine du cimetière de Prétextat,

 

1. P. ALLARD, Hist. des Persécutions, t. III, p. 72.74. Cf. p. 46 et 314 suiv. S. GRÉGOIRE DE TOURS, de Gloria martyrum, I, 38. ARMELLINI, Antichi cimiteri cristiani di Roma, p, 130.

 

CXCVII

 

de l'autre côté de la voie Appienne ; le cimetière fut envahi. Au moment où la troupe entrait, le pape, assis dans sa chaire, adressait la parole aux fidèles. Il fut emmené devant un des préfets (du prétoire ou de la ville) et condamné à mourir au lieu même où il avait été surpris. On l'y ramena avec quatre de ses diacres et on leur coupa la tête.

J'ai déjà parlé du régime des prisons, plus atroce souvent que. la mort ; j'ajouterai quelques mots sur la disposition des lieux. Les prisons romaines étaient divisées en trois étages. A l'étage inférieur, un réduit communiquant par un trou pratiqué dans le dallage de la chambre supérieure ; on nommait cette oubliette le « Tullianum », « la Force », le « gorguma » (1). Ses murs en pierre s'inclinent un peu vers le haut, pour supporter une voûte à peine cintrée, qui la recouvre en plafond. C'est une cave sans air, sans lumière, où. on descend avec des cordes le condamné pour lèse-majesté par une ouverture large comme son corps ; le bourreau l'y attend et l'y tue. L'étage du milieu est de niveau avec le sol et communique avec la cellule supérieure par une ouverture pratiquée dans le plafond. C'est là qu'on enfermait ceux, qui étaient condamnés aux fers. Là se trouvait un terrible instrument de torture, les ceps, que les anciens appelaient lignum ou nervus. On a retrouvé un de ces instruments dans la caverne des gladiateurs de Pompéi : c'est une longue pièce de fer munie de séparations dans lesquelles une barre mobile venait enserrer les pieds des

 

1. SALLUSTE, Catil., c. 54 (al. 58). Cf. CANCELLIERI, Notizia del carcere Tulliano ; Passio S. Pionii, § XI ; Passio S. Perpetuæ, § III. RUFIN, Hist. eccl., 1. VII, c. 10.

 

CXCVIII

 

captifs (1) ; plus fréquemment l'appareil consistait en une pièce de bois percée de trous dans lesquels on emboîtait les pieds des patients écartelés jusqu'à ce qu'une torture différente les relâchât de celle-ci. Eusèbe mentionne des martyrs ainsi écartelés jusqu'au quatrième et même au cinquième trou : de ce nombre furent Origène, les martyrs de Lyon, ceux de la Palestine et de la Cilicie (2).

Nous nous faisons à peine une idée de ces cloaques que décrivait très exactement un vieux jurisconsulte du XVIe siècle en dépeignant ce qu'il avait lui-même sous les yeux : « Au lieu de prisons humaines, dit-il, on fait des cachots, des tanières, cavernes, fosses et spelunques plus horribles, obscures et hideuses que celles des venimeuses et farouches bestes brutes ; où l'on fait roidir de froid, enrager de male-faim, biner de soif et pourrir de vermine et povreté (3). »

Le sol était un mélange de fange fétide et de pots ébréchés dont les pointes entraient dans la chair des victimes, brisées par le chevalet et hors d'état de se tenir debout (4). Ils y séjournent parfois des mois entiers (5), et longtemps après la victoire du christianisme on y

 

1. NICOLINI, Case e monumenti di Pompei, t. I, Casa dei giadiatori, tav. I.

2. EUSÈBE, Hist. eccl., V, 1; VI, 39; VIII, 10 ; Acta SS. Tarachi, Probi, § 2.

3. JOACHIM DU CHALARD, Sommaire exposition des ordonnances de Charles IX sur les plaintes des trois Estats du Royaume tenuz à Orléans l'an MDLX, Paris, 1652, in-4°, p. 115. Cf. TRIERRET GRANDRÉ, Observations sur l'insalubrité et le mauvais état des prisons, Paris, De l'imprimerie de la République, in-4°, sans date. Cf. LE BLANT, loc, cit., p. 160.

4. S. DAMASE, Carmen XVII, de S. Entychio ; PRUDENCE, Hymn. V, v. 257 suiv.

5. Acta SS. Tarachi, Probi, Andronici, passim.

 

CXCIX

 

voit encore plonger les fidèles. « L'inhumanité des hérétiques égale celle des idolâtres ; en Afrique les confesseurs du Christ sont enfermés dans un réduit étroit, entassés, dit Victor de Vite, « comme s'entassent les sauterelles » (1). Bientôt une odeur épouvantable se dégage de cette foule pressée ; et lorsqu'à prix d'or, en secret, des fidèles peuvent pénétrer jusqu'à leurs frères, c'est jusqu'aux genoux qu'il leur faut s'enfoncer dans le fumier humain (2). » Devant le souvenir des douleurs, des supplices, qu'acceptèrent les martyrs, un seul trait, dit E. Le Blant (3), repose nos regards. C'est le dévouement des fidèles à assister les saints prisonniers. A quel prix et devant quels dangers, les textes anciens nous le révèlent.

« Une Novelle de Théodose défend de confier aux juifs, samaritains et hérétiques, la garde des cachots, de peur que leur haine du nom chrétien n'aggrave le sort des détenus (4). Autrefois, en effet, les captifs devenaient, si l'on peut ainsi dire, la chose de leurs geôliers. Comme au temps où les méfaits de Verrès désolaient la Sicile et de longs siècles après, c'était à grand prix qu'il fallait acheter la permission de visiter les détenus et de leur porter des vivres (5). Pour pénétrer près de saint Paul, sainte Thècle avait donné aux gardes ses boucles d'oreilles et son miroir d'argent ; l'Église le rappelait à ses enfants et leur faisait une loi de s'imposer des

 

1. VICTOR DE VITE, Historia persecutionis vandalicæ, 1. II, c. 10.

2. E: LE BLANT, loc. cit., p. 160.

3. Ibid., loc. cit., p. 162 suiv.

4. Theodosii Aug. Novellæ, tit. III, De Judæis, Samaritanis.

5. CICÉRON, II Verr., V, 45 ; LISANIUS, Contra Tisamen, etc.

 

CC

 

sacrifices pour arriver jusqu'aux frères captifs (1). Aidés, dirigés par leurs pasteurs (2), les fidèles s'y empressaient, heureux de se jeter aux pieds des saints et de baiser leurs chaînes (3). Accomplir cette oeuvre bénie, c'était, enseignait-on, prendre sa part de martyre (4), car on y risquait parfois la tête. Au temps de Licinius, il était interdit sous peine de mort de visiter les chrétiens prisonniers (5), et plus d'une fois les juges avaient formulé la même défense (6). Ce n'était alors devant les cachots que scènes de violences et de larmes. Un texte donatiste du Ve siècle met sous nos yeux ce triste tableau : « On rouait de coups ceux qui venaient pour assister les détenus épuisés par la faim et la soif; les vases qu'on leur portait étaient brisés, les aliments jetés aux chiens. Empêchés de voir une dernière fois leurs enfants, les pères et les mères demeuraient éplorés, étendus sur le sol devant les portes qu'ils ne pouvaient franchir (7). » L'application de la torture comportait des raffinements de cruauté qui nous confondent, et l'on s'est demandé si la haine portée aux chrétiens avait seule provoqué ces atrocités. A la honte de l'humanité, il n'en est rien ; la haine religieuse n'a rien inventé, elle a simplement raffiné, aggravé ce qui existait depuis longtemps. C'est qu'il s'était établi entre le bourreau et la victime une

 

1. GRABE, Spicilegium veterum patrum, t. I, p. 102 ; S. CHRYSOSTOME, Homil. XXV in Acta Apost., § 4; Const. apost., V, 1.

2. S. CYPRIEN, Epist. XXXVII, ad clerum.

3. TERTULLIEN, Ad uxorem, II, 4.

4. Constit. apost., V, 1.

5. EUSÈBE, Hist. eccl., X, 8 ; Vita Constantini, I, 54.

6. EUSÈBE, Hist. eccl., VII, 11 ; Acta S. Tarachi, § 6.

7. Appendix ad Acta S. Saturnini, § XVI, dans S. OPTAT, Opera (édit. de 1700), p. 242.

 

CCI

 

rivalité inouïe ; nous trouvons dans les anciens, chez Jamblique (1), chez Strabon (2), chez Cicéron (3), chez Josèphe (4), chez Tacite (5), la mention surprise ou indignée de cette force d'âme qui portait un esclave à braver les pires douleurs afin que le calme de son visage exaspérât celui qui voulait jouir du spectacle de sa souffrance. Le jurisconsulte Ulpien avoue que « la dureté des accusés et leur force à supporter les tourments rendent la torture inefficace (6) ». Les hérétiques menaient grand bruit lorsqu'un des leurs avait fait preuve de cette force d'âme qu'ils attribuaient à un secours surnaturel (7). Les Juifs eux-mêmes avaient parmi eux d'illustres exemples de cette endurance (8). C'était pour en triompher à tout prix que très vite la législation était devenue ce que nous la voyons : sans pitié et sans pudeur. La torture était donnée devant le tribunal dont saint Cyprien nous a conservé la description : « Regarde, écrit-il à son ami Donat, les lois des Douze tables s'y voient gravées sur des lames de bronze, mais le droit est violé en leur présence ; l'innocence succombe en ce lieu même où elle devrait trouver protection ; les adversaires y font rage, la guerre est enflammée parmi ces citoyens en toge, et le forum retentit de grandes clameurs. Voici la lance et l'épée, le bourreau prêt à donner la torture, les

 

1. JAMBLIQUE, De myster., sect. III, c. 4.

2. STRABON, 1. V, C. II, § 9.

3. CICÉRON, Pro Cluentio, 63.

4. FL. JOSÈPHE, Antiq. Jud., XIX, I, 5.

5. TACITE, Annales, IV, 45.

6. L. I De quæstionibus, § 23. (Digest., LXVIII, XVIII.)

7. Au sujet du donatiste Marculus, ch. IX, § 7, fol. 14 B.

8. Voir SCHWAB, Traité des Berakoth, p. 172, cité par E. LE BLANT, les Actes des Martyrs, p. 100.

 

CCII

 

ongles de fer, le chevalet pour disloquer,déchirer, le feu pour brûler, plus d'instruments de supplice, en un mot, que le corps humain n'a de membres (1). »

Je crois pouvoir compter, dans l'énumération des tortures infligées aux martyrs, l'angoisse dans laquelle les plongeait la législation du temps par la lenteur de l'instruction criminelle. Le document que je vais citer ne concerne pas un martyr (2), mais un jeune garçon coupable d'un délit de droit commun et destiné à une haute illustration dans l'Église et à la sainteté.

« Les frères assemblés, saint Ephrem leur raconta pour le bien de leurs âmes ce trait de son histoire :

« Quand j'étais jeune, ma conduite était déréglée. Un certain jour, mes parents m'avaient envoyé dans un faubourg éloigné de la ville. En chemin, je vis dans un bois une vache qui paissait ; la bête, qui était pleine et près de mettre bas, appartenait à un homme pauvre. Je la poursuivis à coups de pierre, et si loin qu'elle tomba morte d'épuisement. La nuit venue, elle fut dévorée par les animaux sauvages. En m'éloignant, je rencontrai le malheureux auquel elle appartenait ; il la cherchait, et me dit : « Mon enfant, ne l'aurais-tu pas vue ? » Je ne

 

1. S. CYPRIEN, Epist. I ad. Donatium, § 10. Cf. Ps. CHRYSOSTOME, Opus imperfectum in Matthæum, Hom. XLIV, in cap. XXV (édit. Montfaucon, t. VI, col. 224). Ce traité est une production arienne anonyme du VIe siècle. Cf. G. SALMON, dans le Dictionary of Christian Biography, art. Pseudo-Chrysostomus, et BARDENHEWER, Patrologie (1893), p. 319.

2. ASSEMANI, S. Ephræmi opera graeca, t. III, p. XLII. Cf. FABRICIUS-HARLES, Bibliotheca græca, t. VIII, p. 235. Je cite la traduction de E. LE BLANT, les Actes des Martyrs, p. 170 suiv., et je rappelle que si la pièce en question n'est pas de la main de saint Ephrem, elle est contemporaine du saint. RUBENS DUVAL, la Littérature syriaque (Paris, 1899), in-12, p. 333 et 336.

 

CCIII

 

répondis point à cette question et, de plus, je le chargeai d'injures.

«J'eus à m'en repentir dans le mois même. Mes parents m'avaient de nouveau envoyé au faubourg, et, pendant que j'étais en route, la nuit survint. Des bergers me rencontrèrent dans le bois et me dirent : « Mon frère, où « vas-tu à cette heure ?» Je répondis : « Mes parents « m'ont envoyé au faubourg, et je m'y rends. » Ils poursuivirent : « Voici le soir ; demeure avec nous, et demain tu reprendras ta route. » Je restai parmi eux. Pendant la nuit, des bêtes sauvages entrèrent dans l'étable et dispersèrent les moutons dans le bois. Les maîtres du troupeau me saisirent en me disant : « Tu as introduit des voleurs qui ont fait le coup. » Je jurai que j'étais innocent, mais ils refusèrent de me croire et continuèrent de m'accuser. Ils me lièrent par les coudes et me livrèrent au gouverneur, qui ordonna de me conduire en prison. Je trouvai là deux détenus faussement accusés, l'un d'homicide, l'autre d'adultère. Quarante jours s'étaient écoulés, quand je vis apparaître en songe un jeune homme à l'aspect terrible : « Ephrem, me dit-il « d'une voix douce, pourquoi es-tu dans ce cachot ?» Je lui répondis : « Ta présence me glace d'épouvante  et je me sens défaillir. — Ne crains rien, reprit-il, et réponds-moi. » Sa bonté me rendit quelque courage, et je lui répondis en versant des larmes : « Maître, maître, mes parents m'avaient envoyé au faubourg; le jour tombant pendant que j'étais en route, des bergers que j'avais rencontrés m'engagèrent à demeurer avec eux. Dans la nuit, des bêtes sauvages se jetèrent dans l'étable et dispersèrent les moutons. Les bergers me

saisirent, prétendant que j'avais introduit des voleurs ;

 

CCIV

 

ils m'ont livré au juge. Mon maître, je suis innocent et injustement accusé. » Le jeune homme me dit en souriant : «Tu n'es pas coupable, je le sais, de ce crime que l'on t'impute, mais je sais aussi ce que tuas fait peu de jours auparavant, comment tu as poursuivi à coups de pierre et fait périr la vache d'un malheureux. Comprends donc que, devant le Seigneur, tu n'es pas victime d'une injustice. Tes compagnons de captivité sont également innocents des faits dont on les accuse ; interroge-les, tu apprendras qu'ils ne sont pas toutefois détenus sans l'avoir mérité, car le Seigneur est juste. » En disant ces mots, le jeune homme disparut. »

Ici, suivant la mode orientale, chacun des prisonniers raconte longuement son histoire. Tous deux confessent le méfait caché en punition duquel ils sont frappés par la justice divine : l'un avait laissé se noyer un homme qu'il pouvait sauver en lui tendant la main ; l'autre avait porté un faux témoignage. Ephrem leur avoue à son tour l'acte méchant dont il est coupable.

« Le surlendemain, poursuit le narrateur, le juge prit place au tribunal. On apporta devant lui les divers instruments de torture, et il ordonna de nous amener pour subir l'interrogatoire. Les appariteurs vinrent au cachot ; ils nous mirent des colliers de fer et nous présentèrent au gouverneur, tout chargés de liens. L'homme accusé de meurtre fut appelé le premier, dépouillé de ses vêtements et enchaîné. Le magistrat lui enjoignit d'avouer sans qu'on le mît à la torture et de dire comment il avait commis le meurtre. L'homme protesta de son innocence ; on le livra aux bourreaux. Après de longues épreuves il fut reconnu innocent et mis en liberté. On appela ensuite le prisonnier accusé d'adultère ; il fut dépouillé de ses habits, affublé comme il est d'usage et présenté au tribunal. Un grand effroi me saisit, car je savais que, comme ces malheureux, j'allais comparaître à mon tour. Les assistants, les appariteurs se riaient de mes terreurs et de mes larmes : « Pourquoi pleures-tu, garçon ? me disaient-ils. Tu ne tremblais pas ainsi à l'heure du  crime. Sois tranquille, ce sera bientôt ton tour. » Mon coeur se brisait à ces paroles. Le second accusé avait subi la torture ; on l'avait reconnu innocent et renvoyé absous. Pour moi, on me fit charger de fers et reconduire dans la prison, où je restai seul pendant quarante autres jours. Après ce temps, les appariteurs y amenèrent trois prisonniers, ils les mirent aux ceps et se retirèrent. Trente jours s'étaient passés encore, lorsque l'Ange m'apparut de nouveau pendant mon sommeil. « Eh bien, Ephrem, me dit-il, où en es-tu ? As-tu interrogé tes compagnons de captivité? — Oui, maître, » lui répondis-je, et je racontai ce que m'avaient dit ces hommes. Il ajouta : « Tu vois quelle est la justice de Dieu. » Puis il m'apprit de quoi les nouveaux venus étaient coupables : c'étaient les auteurs mêmes des crimes pour lesquels les premiers captifs avaient été saisis.

« Deux jours après, le juge prit place devant tous à son tribunal ; autour de lui étaient les engins de torture. Les agents vinrent au cachot, nous mirent des colliers de fer et nous entraînèrent par la ville pour nous présenter au magistrat. Tous les citoyens étaient contraints de venir assister au jugement. Les bourreaux firent avancer les deux premiers détenus, les dépouillèrent de leurs vêtements, et, les ayant affublés selon l'usage, ils les mirent devant nous à la torture. Je pleurai à ce terrible spectacle, et les appariteurs me disaient : « Crois-le bien,

 

CCV

 

garçon, si tu l'as échappée l'autre fois, aujourd'hui tu n'auras pas cette chance, et il te faudra passer par les tourments ». A ces mots, à la vue des supplices, je me sentais défaillir. Sur l'ordre du juge, les deux hommes furent attachés à la roue. Torturés durant quelques heures, ils s'avouèrent coupables, et on les condamna à mourir sur la fourche, après qu'on leur aurait coupé la main droite.

« Le jugement rendu, on appela un autre prisonnier. Amené nu, attaché à la roue et rudement supplicié, cet homme avoua le meurtre dont il était coupable, et fut condamné à périr de même, après qu'on lui aurait coupé les deux mains.

« Le juge dit alors : « Dépouillez le jeune homme et amenez-le devant moi ». Les appariteurs m'enlevèrent mes vêtements, me couvrirent de haillons et me présentèrent au tribunal. Je pleurais et j'invoquais Dieu : « Seigneur, disais-je, sauve-moi de ce péril, afin que je puisse me « faire moine et me vouer à ton service. » Le gouverneur venait de commander aux agents de m'étendre avec des courroies par les quatre membres et de me frapper à coups de nerfs de boeuf ; en ce moment son assesseur lui dit : « Maître, faites, s'il vous plaît, garder celui-là pour une autre audience, car voici l'heure du repas. » On me chargea de fers et l'on me ramena au cachot, où je restai seul vingt-cinq jours encore.

« Pour la troisième fois, le jeune homme m'apparut en songe, et il me dit : « Eh bien, Éphrem, es-tu maintenant persuadé que la justice de Dieu gouverne le monde et que l'injustice n'est point en lui ? » Et je répondis: « Certes, mon maître, j'ai appris combien ses oeuvres sont merveilleuses, combien ses desseins

 

CCVII

 

nous sont insondables. Tu as fait une grande œuvre de justice avec ton serviteur, poursuivis-je, et ta présence a été la consolation de ma faiblesse. Aie pitié et délivre-moi de ce cachot pour que je puisse me vouer à la vie monastique et servir Jésus-Christ. » Il répondit en souriant : « Une fois encore tu comparaîtras devant le tribunal, mais pour ne plus rentrer dans cette prison. Ne crains rien, car tu n'auras pas à souffrir ; un autre juge viendra qui te fera mettre en liberté. » En disant ces mots, il disparut. Cinq jours après arriva un nouveau gouverneur, qui autrefois avait été reçu familièrement dans notre maison. Au bout de sept jours, il demanda au geôlier s'il y avait des détenus. On lui répondit qu'un jeune homme était au cachot, et, le huitième jour, il ordonna de me faire comparaître. Les appariteurs vinrent me prendre, m'enchaînèrent de nouveau par le cou, et me menèrent à l'audience. Sur l'ordre du juge, ils me dépouillèrent pour me couvrir de vêtements en lambeaux et me présentèrent ainsi au tribunal. Le gouverneur me reconnut ; il ne m'en interrogea pas moins avec la sévérité que la loi commande ; mais, voyant que j'étais innocent, il me fit mettre en liberté. Les appariteurs me détachèrent, me rendirent mes vêtements et me laissèrent aller. Ainsi sauvé contre tout espoir, je gravis la montagne et me rendis près du vénérable abbé; je me jetai à ses pieds, et, lorsqu'il eut appris ce qui était arrivé, il m'admit au nombre des religieux.

« Voilà, mes frères, ce que j'avais à vous raconter pour le bien de vos âmes. »

Il y avait pour les inculpés d'autres délais à subir. Les Actes de saint Tarachus nous le représentent traîné à la

 

CCVIII

 

suite du gouverneur de Cilicie pendant la tournée judiciaire de ce dernier; à chaque étape on reprend l'interrogatoire et la torture, qui se renouvelle à Tarse, à Siscia, à Anazarbe, où enfin on le met à mort (1). Même traitement pour saint Nabor, saint Maxime, saint Janvier, les saints Serge et Bacchus, saint Césaire (2) ; ces saints confesseurs marchaient chargés de liens devant la voiture du gouverneur, allant de ville en ville et subissant à chaque station un interrogatoire et de nouvelles violences. On retrouve le souvenir de ce féroce traitement dans un sermon de saint Augustin (3) et dans deux homélies de saint Jean Chrysostome (4). Celui-ci s'exprime en ces termes à propos de saint Julien d'Anazarbe : « Le magistrat païen ne fit pas décapiter le fidèle dès qu'il l'eut entendu ; chaque jour il l'appelait devant le tribunal, multipliant les interrogatoires, les menaces de supplices sans nombre, les caresses et les flatteries, pour ébranler ce coeur impassible. Durant toute une année il traîna Julien à sa suite par toute la Cilicie, afin de lui faire outrage, mais il accroissait ainsi contre son gré la gloire du martyr (5).»

De retour dans leur cachot d'un jour, les martyrs y subissaient un nouveau supplice. Les Actes de saint Tatien Dulas, qui fut ainsi traîné de ville en ville, parlent d'une figure d'Hercule du poids de trois cents livres qui aurait

 

1. Acta SS. Tarachi, Probi et Andronici, § 1, 4, 7.

2. Acta S. Naboris, § 8 (12 juillet) ; Acta S. Maximi, § 2 et 8 (15 sept.). ; Acta S. Januarii, § 6 (19 sept.) ; Acta SS. Sergii et Bacchi, § 20, 23, 25 (7 octobre) ; Acta S. Caesarii, § 4 (1er novembre). Cf. Acta S. Tatiani Dulæ, § 13 (15 juin) ; cette dernière pièce procède visiblement des Actes de Tarachus.

3. Sermo II, in Psalm. Cl, § 2.

4. In Tit. Homil. VI, § 4.

5. Homil. in S. Johannen, Martyrem, § 2.

 

CCIX

 

été attachée au cou des prisonniers (1) ; c'est du moins la traduction la plus vraisemblable que l'on puisse donner d'un texte qui ne trouve pas d'éclaircissement dans le reste de la littérature.

Je ne prétends pas faire ici l'énumération lamentable des instruments de supplice en usage. Un ouvrage célèbre a essayé de les représenter, malheureusement la science archéologique n'y marche pas de pair avec la science des textes (2). Beaucoup de ces tortures amenaient la mort. La roue, sur les rayons de laquelle la victime était attachée, et qu'on faisait tourner rapidement jusqu'à ce que la mort s'ensuivît. La trochlea ou moufle, la flagellation, la pendaison parles cheveux, par les pouces ou par un pied, le pressoir, l'exposition du patient à la piqûre des insectes après qu'il avait été enduit de liquide sucré, ou bien enveloppé dans une peau de bête fraîchement tuée. Le chevalet, les ongles de fer, les lames rougies au feu, le travail à la chaîne, le carcan, puis encore le taureau embrasé, la chaise ardente, le casque et les brodequins rougis au feu, enfin la tunique de poix et la cuve remplie de plomb fondu, de cire ou de poix brûlante. Aux uns on coulait un liquide enflammé dans le nez, les yeux, les oreilles ou dans le ventre ouvert à l'instant, ou encore on arrachait la peau de la tête ou les dents ; d'autres étaient percés de flèches, foulés aux

 

1. Acta S. Tatiani Dulae, § 7 (15 juin).

2. GALLONIO, Trattato degli instrumenti di martirio, etc. (Roma, Donangeli, 1591, in-12) et de SS. Martyrum cruciatibus, Romae, 1594, in-4°, Cologne, 1612, in-8°, Paris, 1659, in-8°, Anvers, 1668 ; les planches de Tempesta sont reproduites dans MAMACHI, Origines et Antiquitates Ecclesiæ (Romæ, 1846, in-4°), t. III, dans MIGNE, Patrol. lat., t. LX, et dans BLANCHARD et BARRIÈRE, Atlas géographique et iconographique, Paris,1844, in-folio.

 

CCX

 

pieds, broyés, enterrés vivants. Si épouvantables que fussent ces supplices et bien d'autres raffinements, les anciens admettaient quelques supplices principaux dont je parlerai brièvement.

Les plus beaux condamnés étaient réservés pour l'exposition aux bêtes. Saint Ignace d'Antioche avait été envoyé à Rome à cet effet, et nous entendons sainte Perpétue reprocher à l'intendant de sa prison son avarice qui aura pour résultat de flétrir les corps des condamnés aux bêtes. Les chrétiens destinés à ce supplice n'avaient pas, comme les gladiateurs, la ressource de se défendre le fer à la main : ils étaient liés à un poteau sur une estrade ; la bête venait, flairait, jouait à son aise.

Nous voyons que pour l'exposition aux bêtes les condamnés étaient nus ; deux textes célèbres nous apprennent que l'on se servait des chrétiens, des chrétiennes surtout, pour représenter des tableaux mythologiques. Saint Clément rapporte que, parmi les victimes de la persécution de Néron, plusieurs femmes furent martyrisées par des taureaux. « Les victimes étaient attachées nues aux cornes de l'animal et traînées dans l'arène. Ce spectacle rappelait aux assistants la fable de Dircé, attachée, elle aussi, aux cornes d'un taureau furieux, entraînée par lui, foulée et déchirée sur les rochers de Cithéron (1). » La Passion de sainte Perpétue rapporte qu'au moment où on amenait les martyrs à l'amphithéâtre, on voulut faire revêtir aux hommes le costume des prêtres de Saturne,

 

1. E. BEURLIER, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France,1887. Cf. D. CABROL, Dict. d'Arch. chrét. et de Liturgie, au mot: Ad bestias.

 

CCXI

 

aux femmes celui des prêtresses de Cérès, mais ils refusèrent.

On faisait jouer un autre rôle encore aux fidèles. C'était l'usage d'employer dans les courses de taureaux, pour détourner la fureur de l'animal, « des mannequins bourrés de paille ou de chiffons et vêtus d'habits qui les faisaient ressembler à des hommes. Ces mannequins s'appelaient pilae. De là est venue l'expression : hommes de paille , homines feneos, pour désigner les personnages subalternes destinés à recevoir les coups aux lieu et place de personnages plus importants (1). »  Les Romains avaient bien vite pris l'habitude de remplacer les mannequins par des personnes vivantes. Les femmes condamnées pour adultère jouaient, entre autres, le rôle de pilae (2). « C'est aussi ce rôle, dit M. Beurlier, que remplissaient les chrétiennes exposées aux taureaux dans le cirque. La description du martyre de sainte Blandine à Lyon, telle que nous la trouvons dans Eusèbe, est très caractéristique. Après diverses tortures, Blandine fut enfermée dans un filet et exposée au taureau. L'animal se précipita sur elle et la lança en l'air avec ses cornes ; mais il ne lui donna pas la mort, et on fut obligé de l'achever par le glaive (3). Nous retrouvons le même supplice dans la Passion des saintes Perpétue et Félicité (4). Une vache furieuse fut amenée pour les déchirer. Elles furent enveloppées nues dans des filets. Le peuple eut horreur de ce spectacle,

 

1. E. BEURLIER, ibid.

2. PÉTRONE, Satyricon, 45.

3. EasÈEE, Hist. eccl., 1. V, c. 1.

4. Passio SS. Perpetuae et Felicitatis, dans RUINART, Acta sincera (édit. Ratisbonne), p. 145.

 

CCXII

 

et on les couvrit de quelques vêtements ; le féroce animal lança Perpétue en l'air, mais elle ne périt pas sous ses coups, et il fallut, comme pour sainte Blandine, avoir recours au glaive du bourreau. »

Il arrivait fréquemment que les bêtes féroces, soit lubie, soit satiété, dédaignassent cette pâture; nous en avons un exemple dans les martyrs de Lyon, mais ceux-ci ne paraissent pas avoir attribué cet incident à une protection surnaturelle ; ce n'est que plus tard, dans les récits de la fin du tue et du commencement du IVe siècle, que l'on voit apparaître cette interprétation (1). Le chrétien donné aux bêtes était achevé d'un coup d'épée par le venator ; ceci explique comment plusieurs récits nous disent que le taureau, se détournant des martyrs, prit pour pilæ des valets d'amphithéâtre et s'amusa à les lancer en l'air. Eusèbe avait été témoin d'un de ces faits (2).

J'ai parlé plus haut, et avec quelque développement, de la condamnation aux mines, je n'y reviendrai pas.

Parmi les grands supplices était la peine du feu. Afin de prolonger l'horreur du tourment, le condamné, lié ou cloué à un poteau, était entouré d'un cercle de sarments placé loin de la victime, afin qu'il mourût dans une atmosphère suffocante, au lieu de passer trop vite sous l'action mortelle de la flamme. Saint Polycarpe, saint Fructueux, saint Pionius, sainte Afra, furent condamnés au supplice du feu, et avant eux les chrétiens victimes de la fantaisie de Néron dans les jardins du Vatican.

Le crucifiement fut infligé à un grand nombre de

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., 1. V, c. 1, et 1. VIII, c. 7.

2. Ibid., 1. III, c. 7.

 

CCXIII

 

fidèles, et le souvenir qui s'attachait à la croix en fit un des supplices préférés des saints. Il y avait bien des modes différents d'appliquer cette peine, outre celle qu'on adopta pour Notre-Seigneur Jésus-Christ ; on crucifiait la tête en bas, ou bien les bras et les jambes écartés. Ceux qui devaient perdre la tête marchaient au supplice bâillonnés de cordes ou de chaînes et recevaient à genoux, les yeux bandés, le coup de la mort.

Tacite rapporte en ces termes la mort des enfants de Séjan : « On résolut de sévir centre les derniers enfants de Séjan, quoique la colère du peuple commençât à s'apaiser, et que les premiers supplices eussent calmé les esprits. On les porte à la prison : le fils prévoyait sa destinée ; la fille la soupçonnait si peu que souvent elle demanda quelle était sa faute, en quel lieu on la traînait, ajoutant qu'elle ne le ferait plus, qu'on pouvait la châtier comme on châtie les enfants. Les auteurs de ce temps rapportent que, l'usage semblant défendre qu'une vierge subit la peine des criminels, le bourreau la viola auprès. du lacet fatal. Puis il les étrangla l'un et l'autre, et les corps des deux enfants furent jetés aux gémonies (1). » L'atroce coutume que rapporte ici Tacite a été fréquemment employée à l'égard des vierges chrétiennes, et elle s'est prolongée bien après la paix de l'Église. Si, l'on s'en rapporte au jugement de Tillemont (2) et d'Edmond Le Blant (3), aucun règlement officiel, avant la dernière persécution, n'avait prescrit l'emploi d'une telle voie de contrainte ; elle aurait été abandonnée

 

1. ACITE, Annal., V. 9 ; SUÉTONE, Tiber.,LXI ; DION, LXVIII, 11.

2. TILLEMONT, Mém. hist. eccl., t. V, p. 50 et 683.

3. E. LE BLANT, loc. cit., p. 206.

 

CCXIV

 

jusqu'alors à la responsabilité des gouverneurs de province.

Tertullien insinue les outrages auxquels les chrétiennes étaient soumises (1) et parle d'une malheureuse condamnée sous Septime Sévère au meritorium (2). Dès le milieu du IIIe siècle, les cas se multiplient. Saint Cyprien fait observer à son peuple que l'épidémie qui sévit affranchit les « vierges qui meurent en paix, sans rien perdre de leur gloire : ne craignant ni la venue de l'Antechrist, ni les horreurs du lupanar (3) ». Dans les Actes de Didyme et Théodora nous lisons : « Les empereurs ont ordonné que les vierges sacrifient aux dieux ou qu'elles y soient forcées par la crainte des derniers outrages (4) », paroles dont il semble que saint Ambroise ait recueilli l'écho (5). Les Actes de saint Pierre de Lampsaque, la passion de Pionius et un trait recueilli par Eusèbe nous montrent, dès le règne de Dèce, des chrétiennes menacées de viol (6). Saint Cyprien, en 253, constate que ce moyen a été employé (7), et depuis lors, principalement au temps de Dioclétien, les documents se multiplient pour témoigner de ces attentats (8) ; il

 

1. Ad lenonem damnando christianam.

2. Apolog., c. L.

3. De mortalitate, XV.

4. Passio SS. Didymi et Theodorae, § 1 « Jusserunt imperatores vos quæ estis virgines aut diis sacrificare, aut injuria meritorii provocari. »

5. De offic. ministr., I, 41 : « Quid de S. Agnes quæ in duarum maximarum rerum posita periculo, castitatis et salutis, castitatem protexit, salutem cum immortalitate commutavit ? »

6. Acta SS. Petri, Andreae, § 3 (dans RUINART, p. 160) ; Passio S. Pionii, § 6 (ibid., p. 143); EUSÈBE, Hist. eccl., VI, 5.

7. De mortalitate, XV.

8. EUSÈBE, De mart. Palaest., V, VIII ; S. BASIL., De vera virgin., LII; S. CHRYSOSTOME, Homil. XL, 11; S. AMBROISE, De export. virgin., XII, De virgin., III, 6 ; PRUDENCE, Peri Steph., XVI, Ste Agnès ; Passio S. Theodori, § 14 ; Acta S. Agapes, § 5 ; Acta S. Didymi, 1.

 

CCXV

 

semble que les vierges seules aient été soumises à ces violences, les femmes mariées sont mises à mort sans subir l'outrage: Saint Cyprien, Eusèbe, les Actes de saint Pierre Lampsaque et de saint Didyme paraissent autoriser cette distinction (1). Il n'est pas encore prouvé que toutes les vierges condamnées à mort aient été soumises à l'outrage avant d'être frappées, mais cette opinion a été discutée par le cardinal Baronius, le bénédictin Dom Martin, le jésuite de Buck, le dominicain Mamachi, E. Le Blant, et la question reste incertaine (2). Ces atrocités se retrouvent au vie siècle, sous les empereurs chrétiens (3).

En regard de ces détails désolants, il faut mettre le spectacle admirable de la résignation et de la vaillance des vierges chrétiennes. Saint Cyprien ne connaît pour ces malheureuses qu'un moyen de fuir la souillure, c'est la mort libératrice que la peste leur apporte (4). Eusèbe nous parle de chrétiennes que rien n'a pu soustraire à la brutalité des païens (5), aussi les Pères avaient dû envisager et résoudre cette douloureuse alternative. Leur doctrine sur ce point est que la pureté de l'âme ne peut recevoir aucune atteinte des souillures infligées

 

1. S. CYPRIEN, De mortalit., XV ; Acta SS. Petri, Andreae, § 3 ; Acta S. Didymi, § 1 ; EUSÈBE, loc. cit., VI, 5.

2. BARONIUS, Martyrol. roman., 3 sept. ; DOM MARTIN, Explication de plusieurs textes difficiles de l'Ecriture, Ire partie, p. 113 ; MAMACHI, Origines et antiquitates Ecclesiae, t. III, p. 367 ; V[ictor) D[e] B[uck]. De phialis rubricatis (in-8°, Bruxelles, 1855), c. XI ; E. LE BLANT, loc. cit., p. 208.

3. S. HILAIRE, Ad Constantium Aug., 1. I, c. vs ; THÉODORET, Hist. eccl., IV, 22 ; VICTOR DE VITE, Hist. persec. vandalicae, II, 7; c'est aussi la punition des femmes convaincues d'adultère. Cf. SOCRATE, Hist. eccl., V, 18.

4. De mortalitate, XV.

5. De martyr. Palaest., V.

 

CCXVI

 

au corps et que le Seigneur mesurera la récompense à l'horreur du supplice (1). Les invasions et les désordres inouïs qui attristèrent la fin du tic siècle donnèrent à cette question une importance si grande que saint Augustin fut obligé de l'éclairer des lumières de sa science théologique. Je rappelle ces faits parce que, comme nous le verrons dans les derniers volumes de ce recueil, cette question n'a pas cessé d'exister pour les nobles filles qui se dévouent aux missions lointaines. Puissent ces pages leur procurer, au jour de l'épreuve, le réconfort !

Trois documents nous montrent l'attitude des chrétiennes ainsi menacées.

« Où est le temple de ton Christ et quel sacrifice lui offres-tu ? demande-t-on à Sérapie.

— Ma pureté et mon zèle à faire croire en lui.

Ainsi tu es toi-même le temple de ton Dieu ?

— Si, par son secours, je demeure pure, je suis son temple, car il est écrit : Vous êtes les temples du Dieu vivant, et l'Esprit-Saint habite en vous.

— Donc si on te viole, tu cesseras d'être le temple de ton Dieu.

            — Il est écrit : Dieu perdra celui qui violera son temple 2. »

Sainte Seconde est aussi vaillante

Si on t'enlève la virginité par force, que feras-tu avec ton Christ ?

            — C'est l'innocence du coeur qui nous fait vierges, le

 

1. S. BASILE, De vera virginitate, LII ; S. AuGUSTIN, de Civitate Dei, I, 16, 28 ; Epist. CXI, § 9 (Victoriano), etc.

2. Passio SS. Serapiae et Sabinae, § 4 (29 août).

 

CCXVII

 

consentement au mal peut seul faire perdre la pureté. La violence implique le martyre, et le martyre nous prépare la palme (1). »

Sainte Lucie répond au juge qui menace de la faire taire :

« On n'arrête pas la parole de Dieu.

— Tu es donc Dieu ?

— Je suis sa servante, et ma parole a été la sienne, car il est écrit : Ce ne sera pas vous qui parlerez devant les magistrats ; mon Esprit-Saint s'exprimera par votre bouche.

— Alors, c'est l'Esprit-Saint qui parle en toi ?

— L'apôtre l'a dit : Ceux qui vivent chastement sont le temple du Seigneur, et l'Esprit divin habite en eux.

Je vais te faire jeter au lupanar, et lorsque tu auras été souillée, l'Esprit-Saint t'abandonnera (2). »

 

1. Passio SS. Rufinae et Secundae, § 5 (10 juillet).

2. Acta S. Luciae, § 6 (Surins, 13 déc.).

 

 

Haut du document

 

CCXVIII

 

IV — CONCLUSION

 

Je ne finirai pas sans faire une remarque que je crois digne d'attention. Les documents retouchés au vie siècle et plus tard nous parlent sans cesse d'apparitions célestes qui viennent fortifier les martyrs : les textes authentiques sont, au contraire, très réservés sur ce point. Ils attribuent la constance des saints à la grandeur de leur foi, et Tertullien nous l'affirme en disant que dans l'horreur des cachots c'est la vertu de foi qui met au coeur du fidèle lumière et parfum (1). Le soldat du Christ n'attend pas la venue d'un envoyé étincelant, car il porte avec lui un éclatant flambeau (2); dès qu'il pénètre dans le cachot, celui-ci s'illumine, dit un confesseur, du rayonnement de l'Esprit-Saint qui règne dans le coeur du martyr (3).

Certains chrétiens de nos jours font trop peu de cas du rôle de la foi et attribueraient trop volontiers le secret de la force des martyrs à des secours surnaturels tels que des visions, des miracles, des extases. Un pareil état d'esprit est regrettable ; la foi, vertu théologale, don gratuit de Dieu, est aussi une vertu surnaturelle, il ne faut pas l'oublier. On peut être martyr sans être gratifié d'aucun miracle, on ne saurait être martyr sans la foi. Il ne faut donc pas hésiter à revendiquer pour la foi surnaturelle, dans le sacrifice des martyrs, le rôle

 

1. TERTULLIEN, Ad martyres, c. II.

2. Passio SS. Jacobi, Mariani, § 8 (dans Acta sincera, p. 227) .

3. Passio S. Montani, § 4 (ibid., p. 231).

 

CCXIX

 

prépondérant qui lui appartient. La foi qui les soutint et les illumina était de la même qualité que celle dont parle l'épître aux Hébreux (1) : « La foi est le soutien des choses que nous espérons et l'évidence de celles que nous ne voyons pas. Par cette foi ils ont vaincu des royaumes, rendu la justice, joui des promesses, fermé la gueule des lions, éteint l'ardeur des flammes, échappé au tranchant de l'épée, triomphé de leurs maladies, fait de grandes actions dans la guerre, mis en désordre le camp des étrangers, et ressuscité des enfants pour les rendre à leurs mères. Il y en a eu qui ont été tourmentés sur les chevalets, sans accepter leur délivrance, afin d'en obtenir une plus heureuse dans la résurrection. D'autres ont souffert les opprobres, les fouets, les liens et la prison ; ils ont été lapidés, sciés, tentés, passés parle fil de l'épée ; ils ont erré çà et là, vêtus de peaux de brebis et de chèvres, pauvres, affligés, maltraités ; eux de qui le monde n'était pas digne, ils se sont retirés dans les déserts, sur les montagnes, dans les antres et les cavernes de la terre. ».

C'est faute de comprendre ce rôle de la foi qu'on va chercher ailleurs des phénomènes sensibles au lieu d'envisager l'acte de foi des martyrs dans ce qu'il révèle de fécondité surnaturelle et de vigueur mentale. Sans doute, les martyrs ont été l'objet de secours extraordinaires, Dieu a fait des miracles en leur faveur, il suffit de lire leurs actes authentiques pour n'en plus douter ; mais s'ils sont assez évidents pour prouver la sainteté de la cause en faveur de laquelle ils sont accomplis, ils ne sont pas destinés cependant à amoindrir le mérite de

 

1. Hebr., XI, 1, 33 et suiv.

 

CXX

 

ceux à propos desquels ils sont faits, car c'est de ceux-ci, se livrant dans l'obscurité lumineuse de leur foi et avant tout prodige, qu'il a été dit : e Heureux ceux qui croient, quoiqu'ils n'aient point vu. » La foi dont parlait Jésus, cette foi ardente qui soulève les montagnes, nous introduit dans un pays nouveau : fide demoratus est in terra repromissionis, c'est une anticipation sur la vie de la gloire. Dieu vient en nous, il substitue en quelque sorte son action à la nôtre à force de resserrer son union, et, comme le disaient les martyrs de Lyon : « Le Christ souffre pour Sanctus (1). » La foi portée à ces hauteurs est l'achèvement de la destinée humaine.

La règle pratique de l'homme ne diffère pas sur ce point de la règle de la société agissante, elle est simple et ne varie pas : se donner soi et l'univers à ce qu'on croit le Bien. Il n'est pas question de rechercher quel est ce Bien, puisque la foi nous le fait connaître. Unus est bonus Deus. Et c'est précisément en conformité avec ce Bien — avec Dieu — que nous devons faire le bien dont nous sommes capables. Il s'agit moins pour nous de faire tout le bien que nous voulons, dans la mesure et de la manière où nous le voulons, que de le faire quand et comment il convient à Dieu que nous le fassions. L'essentiel n'est pas de faire vite et beaucoup, c'est de faire bien ce qu'on fait, et de le faire sans cesse avec cette perfection. L'essentiel et le pénible, c'est de bien faire, c'est-à-dire en esprit de soumission et de détachement et de le faire parce qu'on y sent l'ordre d'une volonté à laquelle la nôtre doit être subordonnée.

Nous ne pouvons mieux finir que par cette citation de

 

1. EUSÈBE, Hist. eccl., l. V, c. 1.

 

CCXXI

 

M. Blondel (1) qui vient à l'appui de tout ce que nous avons dit : « A consulter le témoignage immédiat de la conscience, l'action est bonne quand la volonté, pour l'accomplir, se soumet à une obligation qui exige d'elle un effort et comme une victoire sur elle-même. Et ce témoignage est fondé, parce qu'en effet il n'y a de bien véritable que là où nous substituons à tous les attraits, à tous; les intérêts, à toutes les préférences naturelles de la volonté, une loi, un ordre, une absolue autorité, là où nous: mettons dans notre acte une initiative autre que la nôtre.; Unus est bonus Deus. Le devoir n'est le devoir que dans la mesure où, d'intention, l'on y obéit à un commandement divine: soumission pratique qui d'ailleurs est indépendante des affirmations ou des négations métaphysiques. Il y a une manière de servir Dieu, sans le nommer ni le définir ; et c'est là ce qui est « le Bien ».

« L'action bonne est celle qui, dans l'homme même, dépasse et immole l'homme : chaque fois qu'on accomplit un devoir, il faut sentir qu'il emporte la vie, qu'il remplace la volonté propre et qu'il suscite en nous un être nouveau. Car il faudrait mourir plutôt que de ne le point accomplir ; et, en vivant pour nous en acquitter, c'est déjà un autre qui vit en nous.' Tout acte est comme un testament. Il faudra bien prendre le temps de mourir : c'est comme mourant qu'il faut vivre, avec cette simplicité qui va droit à l'essentiel et au vrai,

« Il n'y a donc d'absolument bon et voulu que ce que nous ne voulons pas de nous-mêmes, ce que Dieu veut en nous et de nous. Mais, si dans ce que nous voulons le mieux, dans l'action la plus conforme à notre voeu intime,

 

1. L'Action, in-8°, Paris, 1883, p. 377,

 

CCXII

 

il y a déjà une mortification, que sera-ce de tout ce qui contrarie, humilie, et meurtrit le vouloir ? Si, pour bien agir, il faut souffrir d'être supplanté par une volonté, conforme, il est vrai, mais supérieure à la nôtre, n'est-ce pas que, dans la souffrance même, dans tout ce qui répugne à notre nature, il est besoin d'une plus courageuse action, pour faire rentrer la douleur et la mort, elles également, dans le plan volontaire de la vie ? mais n'est-ce pas aussi que cette mortification est la véritable épreuve, la preuve et l'aliment de l'amour généreux? On n'aime point le bien si l'on n'aime pour, lui ce qu'il y a de moins aimable. Où il y a moins de nous, il y a plus de lui.

« S'il y a, à l'origine de l'action bonne, un principe de renoncement, de passion et de mort, il n'est pas surprenant que, dans tout le déploiement de la vie morale, l'on rencontre constamment la souffrance et le sacrifice. La souffrance, elle sert à stimuler le développement de la personne, elle est un moyen de formation, un signe et un instrument de réparation ou de progrès ; elle nous détrompe de vouloir le moins pour nous porter à vouloir le plus. Mais l'accepter elle-même, y consentir, la re-chercher, l'aimer, en faire la marque et l'objet même de l'amour généreux et détaché, placer l'action parfaite dans l'action douloureuse, être actif jusque dans le trépas, faire de chaque acte une mort et de la mort même l'acte par excellence, c'est ce triomphe de la volonté qui déconcerte encore la nature et qui, en effet, engendre dans l'homme une vie nouvelle et plus qu'humaine.

« Où se mesure le coeur de l'homme, c'est à l'accueil , qu'il fait à la souffrance : car elle est en lui l'empreinte d'un autre que lui... elle tue quelque chose en nous pour y mettre quelque chose qui n'est pas de nous. Ainsi la

 

CCXXIII

 

souffrance est en nous comme une semaille : par elle quelque chose entre nous, sans nous, malgré nous ; recevons-le donc, avant même de savoir ce que c'est... La douleur est comme la décomposition nécessaire à la naissance d'une oeuvre,plus pleine. Qui n'a pas souffert d'une chose ne la connaît ni ne l'aime. Et cet enseignement se résume d'un mot, mais il faut du coeur pour l'entendre : e sens de la douleur, c'est de nous révéler ce qui échappe à la connaissance et à la volonté égoïste ; c'est d'être la oie de l'amour effectif, parce qu'elle nous déprend de nous, pour nous donner autrui et pour nous solliciter à nous donner à autrui...

« Mais la souffrance n'est pas seulement une épreuve ; elle est une preuve d'amour et un renouvellement de la vie intérieure, comme un bain rajeunissant pour l'action. Elle nous empêche de nous acclimater en ce monde et nous y laisse comme en un malaise incurable... En face d'une douleur réelle, point de belles théories qui ne semblent vaines ou absurdes. Dès qu'on en approche quelque chose de vivant et de souffrant, les systèmes sonnent creux , les pensées restent inefficaces. La souffrance, c'est le nouveau, l'inexpliqué , l'inconnu, l'infini, qui traverse la vie comme un glaive révélateur.

« Ainsi se découvre-t-il une sorte de réciprocité ou, pour ainsi dire, d'identité entre l'amour vrai et la souffrance active. Car, sans l'éducation de la douleur, l'on n'arrive point à l'action désintéressée et courageuse. L'amour fait les mêmes effets en l'âme qu'au corps la mort : il transporte celui qui aime en ce qu'il aime et ce qui est aimé en ce qui est aimant. Aimer, c'est donc aimer à souffrir, parce que c'est aimer la joie et l'action d'autrui en nous...

« On n'acquiert pas l'infini comme une chose ; on ne

 

CCXXIV

 

lui donne accès en soi que par le vide et la mortification Et pour peu qu'on ait l'âme grande et avide, l'on jouit mieux de ce qu'on n'a pas que de ce qu'on a... La mortification est donc la véritable expérimentation métaphysique,celle qui porte sur l'être même. Ce qui meurt, c'est ce qui empêche de voir, de faire, de vivre ; et ce qui survit, c'est déjà ce qui renaît. Se survivre, là est l'épreuve de la bonne volonté. Être mort ne serait rien; mais se survivre, se sentir dépouillé de ses complaisances intimes et de ses goûts d'indépendance, être dans ce monde comme n'y étant pas, trouver pour toutes les tâches humaines plus d'ardeur dans le détachement qu’on ne saurait en puiser dans la passion, voilà le chef-d'oeuvre de l'homme. Tant de gens vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir, c'est l'illusion ; il faut agir comme mort, c'est la réalité. Suivant qu'on met en ligne de compte cet infini de la mort, comme tout change de signe ! Et que la philosophie même de la mort est peu avancée ! C'est qu'aussi rien ne supplée à la pratique de cette méthode des suppressions volontaires : combien peu l'ont expérimentée ! combien voudraient arracher à ses prises juste ce qu'il faut lui livrer, sans songer que la mort peut et doit être l'acte par excellence ! C'est là le secret de la terreur sacrée qu'éprouve la conscience moderne, comme l'avait sentie l'âme antique, à l'approche, à la seule pensée du divin. Si nul n'aime Dieu sans souffrir, nul ne voit Dieu sans mourir. Rien ne touche à Lui qui ne soit ressuscité ; car aucune volonté n’est bonne si elle n’est sortie de soi pour laisser toute la place à l'invasion totale de la sienne. »

 

 

Haut du document

 

 

SUR LES MORTS DES PERSÉCUTEURS

 

Ceux qui ont souffert ont aimé à rappeler le traitement lamentable que Dieu infligea à ceux qui les avaient fait souffrir. Cette vengeance divine a fourni la matière d'un grand nombre de démonstrations apologétiques ; encore que ce soit une question de savoir si le châtiment que Dieu prend des coupables est destiné à punir l'abus du pouvoir ou à prouver l'injustice de la cause, ou tous les deux à la fois. Si cette question se posa aux anciens chrétiens, ils paraissent l'avoir résolue dans le dernier sens. Le premier auteur, parmi ceux dont les ouvrages nous sont parvenus, qui ait développé ce point de vue est Lucius Caelius Firmianus Lactantius, rhéteur latin et, en son temps, précepteur de Crispus César, fils de Constantin le Grand (1). Son livre est intitulé : « de la Mort des Persécuteurs, ou bien peut-être, pour ne pas forcer sa pensée par la traduction : sur les Morts des Persécuteurs. L'authenticité de l'écrit et son attribution à Lactance ont été contestées (2) ; elles semblent pouvoir être admises

 

1. Cf. TILLEMONT, Mém. pour servir à l'hist. eccl., t. VI. Son article et les notes. A. HARNACK, Gesch. der altchr. Litteratur, t. I, p. 736.

2. Pour la première fois par D. LE NOURRY. Cf. A. EBERT, Geschichte der christl. latein. Litteratur, 2 Aufl, t. I, p. 85 suiv. Le traité est conservé dans le seul manuscrit : Paris, latin 2627, qui l'attribue à L. Cæcilius, dont l'identification avec L. Cælius (ou Cæeilius) Lactance, n'offre pas d'impossibilités. Cf. Besson, Ueber die Entstehungsverheltnisse der Prosaschriften des Lactanz und des Buches « de Mortibus Persecutorum », dans les Sitzungsb. der Akad. Wiss. in Wien, CXXV, VI ; 1891, 138 pp. in-8°. — Neue Jahrb. für Philol. und Paedag. 147 (1893), p. 121 suiv., 203. — Parmi les ouvrages plus anciens sur cette question, voyez : WEHNU, In welchen Punkten zeigen sich bei Lactantius — de Mortibus Persecutorum — d. durch d. lokalen Standort d. Verfassers bedingten Vorzüge in d. Berichten üb. d. letzten drei Regierungsjahre Diocletians, Progr. Saalfeld, 1885, in-4°. — Ueber d. Verfasser d. Buches : « de Mortibus Persecutorum », dans Berichte d. Sachs. Gesellsch. d. Wiss. Phil. Hist. Cl. XXII (1870), p. 115-138.—K. HALM, Zu Lactantius «de Mortibus Persecutorum ». A. d. Sitzungsbericht d. Kais. Akad. d. Wissensch. zu Wien. — Phil. Hist. Cl. (1865), p. 161-167, Wien, 1865, in-8°. — V. KEHREIN, Quis sdripserit libellum qui est Lucii Cæcila « de Mortibus Persecutorum ». Dissertat. inaugur. Monaster. Stuttgarti, 1877, in-8°. J. ROTHFUCHS, Qua historiae fide Lactantius usus sit in libro « de Mortibus Persecutorum » Disput. Gymn. Progr. Marburg, 1862, in-4°. — P. ALLARD, la Persécution de Dioclétien, t. I (1890), préf., p. XXXIX suiv. — Enfin MOMMSEN dans l'Hermès, XXXII (1897), p.538, et tout récemment, à propos de la thèse de BRANDT, loc. cit., les articles de BELSER dans la Theologische Quartalschrift (1892), pp. 426 et 439 (1898), p. 547. — Revue d'histoire et de littérature religieuses, t. V (1900), p. 281. Bibliographie dans O. BARDENHEWER, Gesch. der altkirchl. Litteratur, in-8°, Freiburg, 1903, t. II, p. 487 ; R. PICHON, Lactance, in-8°, Paris, 1901, p. 337 sg. ; P. ALLARD, dans la Revue des questions historiques, 1903, 1er octobre : Mélanges. Editions BALUZE, Paris, 1679, et BRANDT-LAUBMANN, Vienne, 1897.

 

2

 

néanmoins ; quant à la date, elle ne peut être reculée après les années 322 ou 323, date de la rupture entre Constantin et Licinus ; elle se place vraisemblablement en décembre 314 ou en 315.

Le traité de Mortibus Persecutorum ne prend quelque développement qu'à partir de l'empereur Dèce, ce qui concerne Néron est fort écourté, Domitien est désigné sans être nommé ; Trajan, Antonin, Marc-Aurèle, Commode, Septime-Sévère, Maximin, sont à peine mentionnés. Il y a là une lacune que les documents contemporains nous permettent de combler. Ce qui est fait pour surprendre, c'est que Lactance, ou l'auteur, quel qu'il soit, du pamphlet, n'ait pas utilisé les faits concernant la mort de ces princes, faits qui fournissaient une éclatante confirmation de sa thèse, à moins que, ce qui est

 

3

 

difficile à admettre, il n'ait songé qu'à réunir des traits historiques sur quelques princes dont le souvenir était encore vivant. Quoi qu'il en soit, le récit qui va suivre n'est destiné dans notre pensée qu'à compléter la lacune de l'éloquent petit livre qu'on lira ensuite.

L'histoire des successeurs d'Auguste est probablement la plus digne d'attention, à tous points de vue, parmi les histoires des souverains. Entre Auguste et Constantin se déroule une série divine qui offre tour à tour la beauté sereine des frises de l'art grec et les brutales laideurs des peintures secrètes de Pompe, l'Olympe romain a des aspects de cour des miracles. Ces hommes si divers que furent Néron et Marc-Aurèle, occupant la même place, faisant le même métier, nous donnent ce grave enseignement ; c'est que l'homme est un instrument achevé pour toute tyrannie comme pour toute servitude, et une forme quelconque de gouvernement lui fournit toujours quelque biais qui lui permet de se livrer ou de se soumettre, à son heure, aux plus terribles excès. Ce fut une des gloires et, ce qui est plus, une des forces des chrétiens de savoir « supporter et s'abstenir », aussi bien lorsqu'ils furent livrés à des fous furieux que lorsqu'ils furent gouvernés par des philosophes ; lorsqu'ils assistaient, tout haletants encore des fatigues de la lutte, aux funérailles de leurs persécuteurs, ils pouvaient s'appliquer le mot de leur grand Apôtre : Vince in bono malum : «Nous triomphons du mal par le bien. » S'ils ne se révoltèrent jamais, c'est que les exigeantes qu'on leur présenta n'étaient pas de nature politique ; toute la résistance qu'ils pouvaient faire allait à mourir, et ils ne s'y refusèrent pas ; mais de leur attitude religieuse nous ne pouvons rien conclure à leur attitude politique, les textes ne le permettent pas. Au contraire, le peu qu'ils apprennent tend à montrer dans les chrétiens des citoyens un peu échauffés en

 

4

 

paroles, mais pacifiques en fait (1). Ces vastes tueries, dont ils fournissaient souvent les victimes, n'ont soulevé ni l'indignation de saint Paul, ni la verve de Tertullien, ni provoqué la colère des foules capables, en beaucoup de lieux, de s'opposer efficacement aux volontés terribles de l'empereur. Je ne sais si, à ce point de vue, ils sont aussi admirables citoyens qu'ils furent chrétiens admirables. L'empire romain, tel qu'en le subissant ils l'ont laissé être, fut-il un progrès ou un obstacle dans la marche de l'humanité ? Je laisse la réponse à d'autres temps et à d'autres études; il me suffit de faire remarquer la modération avec laquelle les hommes vivant peu après ces princes ont parlé d'eux ; c'est un procédé qui ne se retrouve pas au même degré dans tous les temps et principalement de nos jours, et cela tout seul suffirait déjà à rendre aimables ces hommes antiques qui surent résister à leurs maîtres, convaincre leurs adversaires et parler avec honnêteté à leurs contradicteurs.

 

*

**

 

La dernière année de Néron fut très remplie. L'empereur parcourut la Grèce en artiste (2) et rentra à Rome en triomphateur. Sur sa route on lui avait prodigué les honneurs : à Naples, à Antium, à Albe, il entra sur un char traîné par quatre chevaux blancs et, en sa qualité de vainqueur des jeux olympiques, par une brèche faite

 

1. Voy. t. II, Comment le christianisme fut envisagé dans l'empire romain, passim.

2. SUÉTONE, Néron, 20-25, 53-55 ; DION, Hist. rom., LXIII, 8-18 , EUSÈBE, Chron., an. 12 de Néron; Carmina sibyllina, V, 136 suiv., XII ; 90-92 ; PHILOSTRATE, Apoll., IV, 38; V, 7, 8, 22, 23. Cf. HERTZBERG, Histoire de la domination de la Grèce par les Romains, t. II.

 

5

 

dans la muraille. A Rome, qu'il avait quittée depuis près d'un an (1), on avait préparé pour lui le char qui avait servi au triomphe d'Auguste, son trisaïeul. Il y monta, vêtu de pourpre, portant la chlamyde semée d'étoiles d'or; sur la tête, il avait la couronne olympique, dans sa main droite, la couronne pythique ; à côté de lui était assis le musicien Diodore. Devant le char marchaient des serviteurs portant sur des écriteaux l'indication des victoires, les noms des rivaux, les titres des pièces, les rôles qu'il avait tenus ; derrière le char venait la claque, cinq mille hommes, et les Augustans. On démolit, pour le faire passer, une arcade du cirque Maxime qu'il traversa pour se rendre par le Vélabre et le Forum au temple d'Apollon sur le mont Palatin. Partout sur son passage on immolait des victimes, on parfumait l'air avec de la poudre de safran ; la foule clamait en cadence : A Néron-Hercule ! (douze fois de suite) ; A Néron-Apollon ! (cinquante fois); A l'olympionice ! Au pythionice ! (douze fois) ; A Auguste ! A Auguste ! (vingt fois) ; O voix sacrée ! heureux qui peut  t'entendre ! (cent fois de suite) (2). On attacha dans le cirque Maxime, à l'obélisque d'Auguste, les mille huit cent huit couronnes que rapportait son petit-fils ; on frappa des médailles sur lesquelles l'empereur était représenté en joueur de flûte (3), on fit son buste, les cheveux frisés comme un acteur (4).

Cette mascarade inouïe dura peu de temps. Vers le

 

1. TILLEMONT, Hist. des emp., I, p. 320 ; DION, LXIII, 19-21.

2. Sur ces répétitions des acclamations suivant la manière antique, voyez les cantiques de la confrérie des Arvales et l'article Acclamation dans le Dictionnaire d'Archéologie et de Liturgie de Dom CABROL.

3. ECKHEL, Doctrina veterum nummorum, t. VI, p. 275-276 SUÉTONE,  Néron, 25.

4. Voyez au Louvre, Salle d'Auguste, le no 1225, et au British Museum, no 1887.

 

6

 

15 mars de l'an 68, un Gaulois nommé Vindex, préfet des Gaules, souleva les légions ; le 3 avril, Galba se joignit à lui, et Néron commença à craindre sérieusement ; il manda les légions d'Illyrie, mais il apprit presque aussitôt la nouvelle de leur défection. Alors il imagina de former une troupe composée de tous les matelots de la flotte d'Ostie, parmi lesquels il encadrerait son corps de danseuses qu'il fit habiller en amazones, avec des pelles, des haches et les cheveux coupés ras. Il songea aussi à se retirer à Alexandrie et à s'y faire chanteur des rues (1); il rêva encore de faire massacrer ce qui restait du Sénat, de brûler Rome une seconde fois, de lâcher dans la ville la ménagerie de l'amphithéâtre ; entre temps il faisait des vers, il chantait et courait les théâtres incognito et se préparait à revêtir la stole des matrones pour aller, sans autres armes que sa beauté, son chant et ses larmes, demander la pitié des légions de Galba.

            Au milieu de ces bouffonneries il apprit, le 8 juin, la révolte de prétoriens. A ce coup, il se sentit perdu, demanda des habits de deuil et composa un discours dans lequel il demandait au peuple son appui, ou, du moins, le pardon du passé et la préfecture d'Égypte. On lui fit observer qu'il n'arriverait pas vivant au Forum et il se tint coi. Il se coucha : en pleine nuit il fut réveillé, on pillait sa chambre; il se sauva en chemise et courut frapper à diverses portes, elles restèrent fermées. Il revint, voulant mourir cette fois, et demanda le tueur à la mode de l'amphithéâtre, Spiculus. Personne ne l'alla chercher. Il sortit, se rendit au Tibre, mais quand il en approcha, il revint sur ses pas. Phaon, un de ses affranchis, lui offrit asile dans sa villa, située à une lieue et demie environ, et

 

1. AURÉLIUS Victor, De Coes., Nero, 14. Cf. SUÉTONE, Nero, 40, 42.

 

7

 

ils partirent (1), lui quatrième, se couvrant tant bien que mal d'un manteau, car il avait été surpris dans son lit et s'était enfui à peine vêtu. Lorsqu'on rencontrait des gens, Néron ramenait un pan du manteau sur son visage; enfin il sortit de la ville par la porte Colline, et entendit les cris du camp des prétoriens qui acclamaient son successeur. Cependant il fut reconnu, mais on le laissa passer; il quitta la route et rampa dans un champ de cannes jusqu'à ce qu'il atteignît la villa de Phaon. Le maître lui proposa de se blottir dans un trou à pouzzolane : il refusa d'être, disait-il, enterré tout vivant; on fit à petit bruit une ouverture dans la muraille et on le tira dans une salle démeublée où il s'étendit sur une natte et but quelques gorgées d'eau tiède. Pendant ce temps il récitait des vers et les appliquait à sa situation ; il osa redire ceux-ci :

 

Ma femme, ma mère, mon père

Prononcent mon arrêt de mort (2).

 

Il entremêlait tout cela de réflexions qu'il s'efforçait de rendre tragiques : « Celui qui autrefois était fier de sa suite nombreuse n'a plus maintenant que trois affranchis » ; ou bien il devenait macabre : il voulut qu'on creusât sa fosse à la taille de son corps et fit apporter des marbres, de l'eau, du bois pour ses funérailles ; pendant ces apprêts il pleurait et disait : « Quel artiste va périr! » Qualis artifex pereo!

Un esclave de Phaon apporta de Rome le courrier contenant un décret du sénat. On y déclarait Néron

 

1. La villa de Phaon, dit Renan, devait être un peu au delà de l'Anio, entre le ponte Nomentano et le ponte Salaro, sur la via Patinaria. Cf. PLATNER et BUNSEN, Beschreibung der Stadi Rom, III, 2e partie, p. 455.

2. DION, LXIII, 28. Cf. SUÉTONE, Néron, 46.

 

8

 

ennemi public et on le condamnait à être puni « suivant la vieille coutume ». — « Quelle coutume ? » demanda-t-il. On lui expliqua en quoi elle consistait. La tête du patient est engagée dans une fourche tandis qu'on le fouette de verges jusqu'à la mort ; on traîne alors le corps avecuncroc et on le jette dans le Tibre. Néron frissonna, prit deux poignards qu'il avait sur lui, les affûta, puis les posa : « L'heure fatale n'est pas venue », dit-il, et il demanda à Sporus de commencer sa complainte funèbre afin qu'il mourût dans cet exercice ; mais il se reprenait sans cesse, retrouvait des citations, faisait des vers ; maintenant il monologuait en grec ; il invita les assistants à le précéder dans la mort : « N'y aura-t-il personne ici, demanda-t-il, pour me donner l'exemple? » A ce moment on entendit le bruit du détachement de cavalerie envoyé pour le prendre.

 

Le pas des lourds chevaux me frappe les oreilles (1),

 

dit-il. Il avait le poignard sur la gorge. Epaphrodite appuya et le fit entrer. Le centurion se précipita, voulut arrêter le sang, c'était trop tard; le mourant regarda le centurion et dit : « Voilà donc votre fidélité 1 » puis il expira.

 

*

**

 

La mort de Domitien offrit moins de péripéties (2). Sa femme Domitia apprit que Parthénius, Sigerius et Eutellus seraient mis à mort; elle le leur manda. Ceux-ci résolurent de prévenir le coup, mais ils ne savaient comment s'y prendre : serait-ce à table ou au bain? lorsqu'un affranchi de Domitille, devenu son intendant,

 

1. Iliade, X, 535.

2. SUÉTONE, Domit., 17 ; DION, LXVII, 15 et suiv.

 

9

 

Stephanus, alors accusé de malversation, s'offrit pour faire le coup. Pour détourner les soupçons, il feignit une blessure au bras gauche et le porta plusieurs jours entouré de laine et de bandages ; le dernier jour, il y cacha un poignard. Ce jour-là, 18 septembre, vers onze heures du matin, Stephanus fit demander audience pour dénoncer à l'empereur une conspiration. Le chambellan Parthenius, qui était du complot, l'introduisit et ferma les portes. Tandis que l'empereur lisait, tout effrayé, l'écrit qu'il venait de lui remettre, Stephanus planta son couteau dans l'aine. Domitien cria à un jeune esclave chargé de l'entretien de l'autel des dieux lares de lui donner la lame qu'il avait sous son chevet et d'appeler les gardes ; l'enfant courut au chevet et ne trouva qu'une poignée; il courut à la porte des gardes: elle était fermée. Pendant ce temps Domitien avait renversé Stephanus et le tenait sous lui ; il essayait de ses doigts à moitié coupés de lui arracher son poignard ou de lui crever les yeux. Voyant que cela se prolongeait, Clodianus, légionnaire émérite, Maxime, affranchi de Parthenius, Saturius, décurion des valets de chambre, et quelques gladiateurs entrèrent dans la chambre et achevèrent l'empereur. Les gardes arrivèrent un moment après et tuèrent Stephanus.

 

*

**

 

En l'année 116, l'empereur Trajan conquit l'Abiadène, passa le Tigre, traversa Babylone, Ctésiphon et atteignit le golfe Persique, dont le nom seul, jusqu'alors, était connu des Romains, puis il remonta à Babylone. Cependant,à la fin de cette. année la situation s'assombrit. Une révolte générale éclatait sur ses derrières. Les Juifs qui l'avaient soulevée tuaient tout sans rémission ; dans la

 

10

 

Cyrénaïque on comptait, disait-on, deux cent vingt mille personnes égorgées, il en fut de même à Chypre — deux cent quarante mille égorgés, — en Egypte, où les meurtres dépassèrent de beaucoup ces chiffres. La position de Trajan en Babylonie devenait critique ; des partis

arabes inquiétaient ses avant-postes. Pour occuper ses troupes, il songea à prendre Hatra (1); après un long siège il dut s'éloigner, son armée mécontente et lui-même malade. La retraite fut difficile et parfois désastreuse : ce fut en cet équipage qu'il rentra à Antioche, vers le mois d'avril 117, aigri et souffrant. La révolte s'étendait, et il songeait à reprendre la campagne, lorsque l'hydropisie le força de s'arrêter à Sélinonte en Cilicie ; il avait pris les germes de la maladie devant Hatra, et son organisme, fatigué par son goût immodéré pour le vin et les femmes, ne put résister. Plotine, sa femme, et Matidie, sa nièce, le veillaient. Plusieurs historiens racontent que Plotine, dont l'amour coupable pour Adrien était bien connu, isola l'empereur afin d'obtenir de lui l'adoption d'Adrien ; d'autres disent que l'adoption ne fut qu'une feinte (2). Ce qu'il y a de certain, c'est que le cinquième des ides d'août (11 août) de l'année 117, Adrien annonça son adoption ; deux jours plus tard, le bruit de la mort de Trajan se répandit sans qu'on ait jamais su quelle en a

été la date précise.

 

*

**

 

Quelques meurtres isolés —le plus célèbre fut celui de l'évêque Polycarpe accompli sous le règne d'Antonin ne suffisent pas à attribuer à ce prince la qualification

 

1. Aujourd'hui El-Hadhr,

2. DION, L,XIX, 1.

 

11

 

de persécuteur. Sa mort d'ailleurs fut sereine et elle donna l'empire à Marc-Aurèle.

Marc, imperator (1) pour la dixième fois, quitta Rome pour sa dernière campagne. Son quartier général semble avoir été à Vienne sur le Danube, ou à Sirmium, où la peste régnait à l'état endémique depuis plusieurs années (2). Le 10 mars 180, l'empereur tomba malade ; il comprit aussitôt qu'il allait mourir. Son fils, Commode, ne songeait qu'à fuir pour échapper à la contagion ; mais Dion Cassius affirme qu'il savait à quoi s'en tenir sur la mort de son père, à qui les médecins avaient, de sa part, donné du poison. Le sixième jour de sa maladie Marc présenta Commode aux légions, le septième jour il ne voulut voir que son fils « et il le congédia au bout de quelques instants, de peur de le voir contracter le mal dont il était atteint ; peut-être ne fut-ce là qu'un prétexte pour se délivrer de son odieuse présence, Puis il se couvrit la tête comme pour dormir. La nuit suivante il rendit l'âme ».

 

*

**

 

Sévère se rendit dans l'île de Bretagne en l'année 208 avec ses deux fils, Caracalla et Géta. L'expédition coûta cinquante mille hommes, mais on reporta la frontière de l'empire jusqu'à la Clyde. Sévère, prématurément vieilli par les grands travaux qui avaient rempli sa vie, se sentit vaincu par les infirmités ; il confia alors le commandement des légions à Caracalla, et celui-ci, dans l'espoir d'exclure son frère du trône, chercha à séduire les troupes. Sévère fit mourir les complices

 

1. DION, LXXI, 33.

2. ORELLI-HENZEN, n° 5489.

 

12

 

de Caracalla, niais l'épargna lui-même ; alors Caracalla songea, dit-on, à un parricide. Sévère souffrait d'une forte attaque de goutte quand il apprit ce projet, l'indignation qu'il en conçut hâta sa fin. Lorsqu'il se sentit mourir, il appela ses deux fils et les exhorta à se réconcilier. Le tribun de service vint prendre le mot d'ordre de l'empereur, celui qu'il donna fut : Laboremus, « Travaillons », et peu de temps après il expira (211).

 

*

**

 

Au mois de mars 238, en Afrique, les deux Gordiens prirent la pourpre. Le sénat les reconnut aussitôt et déclara Maximin ennemi public ; la mort des deux Gordiens ne changea pas ses dispositions, il élut empereurs Balbinus et Maximus Pupianus. A ces nouvelles, Maxi-min entra dans une telle fureur « qu'on l'eût pris, dit Capitolin, non pour un homme, mais pour une bête féroce. Il se jetait contre les murs, il se roulait par terre, poussait des cris confus, saisissait son épée, comme s'il eût pu massacrer le sénat ; il déchirait ses vêtements royaux, frappait ceux qui l'entouraient. Il eût même, dit-on, arraché les yeux à son jeune fils si celui-ci ne se fût retiré. Cette fureur contre son fils venait de ce que, mal-gré l'ordre qu'il lui avait donné d'aller à Rome aussitôt après son avènement, le jeune prince avait préféré rester auprès de son père, et Maximin pensait que le sénat n'eût rien osé contre lui si son fils eût été à Rome ». Il se calma enfin, harangua ses troupes et les amena en Italie. Au débouché des Alpes Juliennes, il fut arrêté devant Aquilée, où s'étaient enfermés les consulaires Crispinus et Menophilus. Le siège traînant en longueur, Maximin fit tuer ses propres généraux ; niais vers le milieu du jour, des prétoriens, lassés de ces procédés,

 

13

 

entrèrent dans la tente où l'empereur et son fils faisaient la sieste, ils les tuèrent tous deux et promenèrent leurs têtes autour des murs de la ville.

 

*

**

 

A partir de cet empereur, les récits de Lactance deviennent plus circonstanciés ; c'est son écrit que l'on va lire.

 

I. — Enfin, mon cher Donat, le Seigneur s'est laissé toucher par tes prières et par celles des frères qui ont à jamais signalé leur foi par une confession glorieuse. La paix est rétablie en tous lieux, l'Eglise abattue se relève, et le temple ruiné par les impies va surpasser sa première splendeur. La Providence nous a donné des princes qui ont rapporté les édits sanguinaires des tyrans, et qui prennent soin de la vie de ces hommes qui, ayant dissipé les ténèbres des siècles passés, font briller pour nous la lumière de la paix. Après les ballottements d'une tempête effroyable, l'air se purifie et nous jouissons de la clarté désirée. Dieu tend une main secourable aux malheureux, il sèche les larmes des affligés, ses ennemis sont terrassés, ceux qui avaient détruit son temple sont détruits à leur tour ; ces misérables qui se sont enivrés tant de fois du sang. chrétien ont exhalé leurs âmes scélérates au milieu des supplices qu'ils avaient si justement mérités ; car le Tout-Puissant n'avait différé leur châtiment que pour laisser un témoignage évident qu'il n'y a qu'un Dieu, et que, par des morts terribles, il sait tirer vengeance de ses ennemis superbes et impies. Ce sont ces morts que j'ai le dessein de raconter. La perte des ennemis du nom de Dieu ne laissera per-sonne douter de sa majesté et de sa puissance. Je le montrerai par le récit des châtiments sévères dont le Juge céleste a usé contre les persécuteurs qui ont affligé l'Eglise depuis l'origine.

 

II. — L'histoire nous apprend que sur la fin de l'empire de Tibère, le vingt-troisième de mars, sous le consulat des deux Geninii, Notre-Seigneur Jésus-Christ fut mis en croix par les

 

14

 

Juifs ; qu'après trois jours il sortit du tombeau, qu'il réunit ses disciples dispersés par la frayeur que son arrestation leur avait causée ; qu'il demeura quarante jours avec eux ; que pendant ce temps il leur ouvrit les yeux et leur éclaircit plusieurs passages obscurs des Ecritures ; qu'il leur donna des lois, les forma à la prédication de l'Evangile et régla toute la discipline du Nouveau Testament ; qu'ensuite un tourbillon l'enleva et le ravit dans le ciel. Les disciples, qui, après la trahison de Judas, se trouvèrent réduits à onze, s'étant associés Paul et Mathias, répandirent l'Evangile par le monde, ainsi que Jésus le leur avait ordonné, et durant vingt-cinq années, jusqu'au début du règne de Néron, ils jetèrent les fondements de l'Eglise dans toutes les provinces de l'empire romain. Néron régnait lorsque saint Pierre vint à Rome. Ce grand apôtre, par la vertu des miracles que Dieu lui donnait la force d'opérer, gagna plusieurs païens et éleva au Seigneur une demeure fidèle et durable. Néron, apprenant le progrès journalier de la nouvelle religion à Rome et dans les provinces et la décadence de l'ancienne, résolut de détruire cette demeure. Il fut donc le premier qui déclara la guerre aux serviteurs du vrai Dieu. Il fit mettre en croix saint Pierre et fit tuer saint Paul ; mais ce ne fut pas impunément, car le Seigneur regarda la désolation de son peuple. Néron, précipité de faite de sa grandeur, disparut soudain, en sorte que l'on ne put même découvrir le lieu de sa sépulture. Quelques rêveurs répandirent l'opinion que Dieu le conservait en vie pour servir

de précurseur à l'Antechrist et être le premier et le dernier persécuteur des fidèles, selon la prophétie de la Sibylle, qui dit que le fugitif, matricide, viendra des extrémités du monde.

 

III. Peu après apparut un autre tyran, — Domitien, aussi cruel que Néron. Quoique son règne fût odieux, il ne laissa pas d'opprimer longtemps et impunément ses sujets. Il osa enfin se prendre à Dieu même et suivre l'inspiration de Satan qui l'animait contre les justes ; mais il tomba aux mains de ses ennemis qui le châtièrent de tous ses crimes, Sa mort ne satisfit point leur vengeance ; elle s'attacha à faire abolir jusqu'à sa mémoire. Quoiqu'il eût fait construire plusieurs édifices d'une merveilleuse beauté, qu'il eût restauré le Capitole et un grand nombre d'autres monuments de la splendeur romaine, le Sénat

 

15

 

décréta l'abolition de son souvenir, fit briser ses statues, effacer toutes ses inscriptions, et par de sévères décrets couvrit son nom d'un opprobre éternel. Tous les actes de ce déplorable empereur ayant été rapportés, l'Eglise non seulement recouvra son ancienne splendeur, mais encore elle brilla d'un nouvel éclat, et durant le règne des bons empereurs qui gouvernèrent l'empire, elle se répandit dans les provinces de l'Orient et de l'Occident, et il n'y eut pas de contrée où la vraie religion ne pénétrât, de nation si farouche qui ne s'adoucît par la prédication de l'Evangile. Mais cette longue paix ne dura pas.

 

IV. — Après plusieurs années de repos, l'exécrable Dèce attaqua l'Eglise ; car quel autre qu'un méchant se déclarerait contre la justice? Comme s'il ne fût parvenu à l'empire que pour persécuter les chrétiens, aussitôt qu'il fut le maître, sa fureur s'emporta contre le Christ. Ce fut ce qui hâta sa perte. Comme il faisait la guerre aux Carpes qui s'étaient emparés de la Dacie et de la Moesie, il fut cerné par ces barbares qui le tuèrent, ainsi qu'une partie de son armée. Son corps eut pour sépulture le ventre des bêtes sauvages et des oiseaux de proie, ainsi qu'il convenait à un ennemi de Dieu.

 

V. — L'empereur Valérien agit de même, et son règne, quoique court, coûta beaucoup de sang aux fidèles. Mais Dieu lui réserva un châtiment tout nouveau, pour témoigner devant la postérité du sort qui attend les méchants en châtiment de leurs crimes... Fait prisonnier par les Perses, ce prince perdit non seulement l'empire dont il avait abusé, mais encore la liberté qu'il avait ravie à ses sujets. Lui-même passa le reste de ses jours en servitude, car toutes les fois que Sapor, roi de Perse, voulait monter à cheval, il commandait à ce malheureux de se courber et mettait le pied sur son dos. Il le raillait, et lui faisait observer que son esclavage était une réalité, tandis que les triomphes que l'on faisait peindre à Rome n'étaient que fables. Cet empereur vécut encore quelque temps afin que le nom romain fût plus longtemps le jouet de ces barbares. Le comble fut d'avoir un fils empereur et de n'avoir pas de vengeur, car personne ne tenta de le délivrer. Après qu'il fut mort dans cette ignominie, les barbares lui ôtèrent la peau qu'ils teignirent en

 

16

 

rouge et la suspendirent dans un temple comme un trophée et pour avertir les Romains de ne pas trop se fier en leurs forces. Dieu ayant tiré une vengeance si sévère de ses ennemis, comment a-t-on encore osé insulter à la majesté du maître de l'univers ?

 

VI. — Aurélien, tempérament violent, ne tira aucun fruit de la captivité de Valérien, dont il méconnut le crime et le châtiment, et s'attira la colère de Dieu par de nouvelles cruautés. La mort, qui le surprit pendant ses premières fureurs, ne lui laissa pas le temps d'exécuter ses projets. Les provinces éloignées n'avaient pas encore reçu ses édits que déjà le cadavre d'Aurélien gisait sur la poussière. Ses amis, ayant commencé à le craindre, le tuèrent près de Coenofrurium, bourg de la Thrace. Ces grands exemples devaient servir aux empereurs qui suivirent ; mais, loin d'en être touchés, ils s'en élevèrent contre Dieu avec plus d'audace.

 

VII. — Dioclétien, mauvais empereur et auteur de nos souffrances, après avoir désolé l'empire, porta ses mains impies sur les serviteurs de Dieu. Son avarice et sa timidité faillirent perdre l'Etat. Il s'associa trois collègues et divisa l'empire en quatre parties. Il multiplia les armées, et chaque empereur mit sur pied plus de troupes qu'il n'y en avait lorsque tout n'obéissait qu'à un seul maître. On prenait alors plus qu'on ne donnait, les impôts étaient si lourds que les laboureurs désertèrent et les campagnes se changèrent en forêts. Les provinces ayant été subdivisées, chaque canton, presque chaque ville gémissait sous son gouverneur ou son intendant. On ne voyait que gens du fisc saisissant des biens abandonnés. Parmi tant de rapines, peu d'affaires civiles ; ce n'était que condamnations et proscriptions. Les continuels impôts sur toutes sortes de marchandises se levaient avec d'intolérables rigueurs. On acquittait avec moins de murmures l'impôt nécessaire à la subsistance des armées.

L'insatiable avarice de Dioclétien ne pouvait se résoudre à la diminution de ses trésors ; de tous côtés il amassait de l'argent pour n'avoir pas à entamer son épargne. Il en résulta une extrême cherté et il promulgua alors un tarif des denrées ; mais la modicité du maximum occasionna beaucoup de meurtres, en sorte que l'on n'osa plus rien mettre en vente, ce qui redoubla

 

17

 

encore la cherté. L'impossibilité de l'exécution annula le tarif, mais ce n'est qu'après qu'il eut coûté la vie à plusieurs. A tant de vices, Dioclétien joignait la folie des bâtiments. Les provinces avaient à fournir entrepreneurs, maçons. charrois et tout le nécessaire pour bâtir. Il se bâtit un palais, un cirque, un hôtel des monnaies, un arsenal; il en éleva un autre pour sa femme, un autre pour sa fille. Tous ces bâtiments occupèrent la plus grande partie de Nicomédie, en sorte que l'on vit des troupes de bourgeois sortir avec leurs femmes et leurs enfants comme d'une ville conquise. Quand ces édifices, qui avaient ruiné les provinces, étaient achevés, s'ils n'étaient pas à son gré, il les faisait abattre et en commandait d'autres, au risque d'être encore démolis : ainsi sa manie ne connaissait pas de bornes. Mais quelle extravagance de vouloir égaler Nicomédie à la magnificence de Rome ? Je ne dis rien de ceux dont la richesse causa la perte. Cette violence est presque passée en coutume et l'usage l'autorise ; mais Dioclétien se signala en ce que sous lui une maison magnifique équivalait à l'arrêt de mort du propriétaire, comme s'il n'eût pu prendre le bien sans prendre la vie.

 

VIII. — Maximien, dit Hercule, son collègue, ne lui ressemblait-il pas ? Comment vivre dans un tel accord, s'il n'avait eu les mêmes inclinations, les mêmes pensées, les mêmes désirs ? Ils différaient en ceci : l'un était plus sordide, l'autre plus hardi, non pour le bien, mais pour le mal. Maximien régnant en Italie, maître de l'Afrique et de l'Espagne, provinces très riches, était plus libéral, parce qu'il était plus opulent que son collègue. Quand son épargne était épuisée, on accusait quelques riches sénateurs d'avoir brigué l'empire ; ainsi le fisc se gorgeait tous les jours d'injustes et sanglantes dépouilles Son incontinence lui faisait perdre tout respect pour les femmes et les filles de qualité, qu'on enlevait à leurs parents pour les faire servir à ses infamies. Il mettait son bonheur et la grandeur de sa fortune à satisfaire tous ses désirs. Je ne dis rien de Constance, bien différent de ces empereurs et digne de commander seul à tout l'univers.

 

IX. — Quant à Galère, gendre de Dioclétien, il dépassa en cruauté son beau-père et Maximien, et même les plus détestables

 

18

 

princes qui furent jamais. Sa férocité avait quelque chose de bestial inconnu parmi les Romains. Cela c'est point pour surprendre ; sa mère était née sur l'autre rive du Danube et avait fui dans la nouvelle Dacie lorsque les Carpes envahirent son pays. L'aspect de Galère répondait à ce qu'il était. Une sorte de géant obèse dont la voix et l'allure avaient quelque chose de monstrueux. Son beau-père le redoutait fort, et voici pourquoi : Narsée, roi de Perse, poussé par Sapor, son aïeul, avait levé beaucoup de troupes pour envahir l'Orient. Dioclétien, timide dans ces occasions et hanté du souvenir de Valérien, n'osa faire tête à un tel ennemi. Il lui opposa Galère, qu'il envoya date l'Arménie, et attendit en Orient les suites de l'événement. Galère dressa une embuscade et surprit l'ennemi marchant en désordre, embarrassé de convois et de bagages, et en vint à bout facilement. Narsée prit la fuite. Galère rentra chargé de dépouilles dont il s'enorgueillit fort, ce qui effraya Dioclétien. Ce succès enfla tellement son auteur qu'il commença à dédaigner le titre de César. S'il lisait ce titre sur la suscription des lettres qu'on lui adressait : « Toujours César ! » grommelait-il. Il en vint à cette impertinence de se faire passer pour fils de Mars, tout comme Romulus, se composant une origine céleste aux dépens de Romain, sa mère. Mais je m'en tiens là, afin de ne pas confondre les temps, car, après avoir pris le nom d'empereur et dépouillé son beau-père de toute autorité, il s'abandonna sans réserve à ses emportements. Dioclès (c'était le nom de Dioclétien avant son élévation à l'empire) fit usage de tels conseils et de tels ministres pour ruiner l'Etat. Bien que ses actes le rendissent digne de tout châtiment, son règne fut heureux aussi longtemps qu'il ne trempa pas ses mains dans le sang des chrétiens. Voici quelle fut l'origine de la persécution.

 

X. — Dioclétien se trouvait en Orient, où il multipliait Ies sacrifices et les consultations afin d'apprendre l'avenir dans les entrailles des victimes, car sa timidité naturelle le tenait eu éveil sur les choses futures, lorsque plusieurs officiers chrétiens de sa maison présents à ces rites se signèrent au front, ce qui mit les démons en fuite et jeta quelque trouble dans la cérémonie. Les sacrificateurs surpris dirent qu'ils ne trouvaient pas les marques accoutumées dans les entrailles des bêtes. Ils eurent

 

19

 

beau immoler, les dieux restaient indifférents. Enfin, l'augure Tagis, soit soupçon, soit autrement, dit que le dieu restait sourd à leurs prières, parce que la présence de quelques profanes souillait la pureté des sacrifices. Dioclétien ordonna à tous les assistants et à tous les gens du palais de sacrifier, et condamna au fouet ceux qui se refuseraient à le faire. Il écrivit même à ses généraux et enjoignit de contraindre les militaires sous peine d être cassés. Il s'en tint là et le culte de Dieu ne reçut pas d'autre atteinte. Sur ces entrefaites, il vint passer 1 hiver en Bithynie. Galère l'y rejoignit afin de rallumer la colère du vieil empereur contré les chrétiens. On donne cette raison de la haine de Galère contre les chrétiens.

 

XI. — Sa mère, superstitieuse à l'excès, était fort dévote aux dieux des montagnes. Il se passait peu de jours qu'elle ne fit de sacrifice à ces divinités fabuleuses, puis elle donnait des repas à ses domestiques, repas dont s'abstenaient les chrétiens, qui passaient dans la prière et le jeûne ces heures de ripaille. Irritée de cette attitude, les plaintes continuelles qu'elle en faisait amenèrent son fils à décider la perte de ces innocents. Pendant tout l'hiver, Galère et Dioclétien combinèrent l'exécution de ce dessein. Comme personne n'était admis, on pensait qu'il y allait du salut de l'Etat tout entier. Dioclétien résista longtemps au conseil perfide qu'on lui suggérait, il ne jugeait pas opportun de répandre tant de sang et de troubler la paix de l'empire. Les chrétiens, disait-il, ne meurent que trop volontiers, il suffit que les gens de ma maison et l'armée conservent l'ancienne religion. Toutes ces raisons ne pouvant fléchir l'opiniâtreté de Galère, ils consultèrent leurs amis, car Dioclétien avait coutume de faire le bien tout seul pour s'en attirer le . mérite, et le mal avec conseil pour se décharger de la haine. Ils consultèrent donc quelques gens de robe et d'épée. Les principaux ouvrirent la discussion. Quelques-uns, emportés par une animosité particulière contre les chrétiens, demandèrent l'extermination des ennemis des dieux et de la religion dominante. D'antres, ayant découvert l'opinion de l'empereur, s'y rangèrent, soit crainte, soit flatterie. Tout cela ne put entraîner Dioclétien a consentir à la ruine des fidèles. Il fallut consulter les dieux et envoyer à l'oracle d'Apollon Milésien, qui répondit en ennemi

 

20

 

véritable du culte divin ; alors l'empereur céda. Ne pouvant résister à ses amis, à César, à Apollon, il voulut du moins que tout se passât sans effusion de sang, car Galère demandait qu'on brulât vifs les fidèles.

 

XII. — On fit donc choix d'un jour convenable et de bon augure. Ce fut la fête des Terminales — 23 janvier, — comme si ce jour dût marquer le terme de la religion chrétienne. Jour fatal, funeste aux empereurs et à toutes les nations. Enfin, sous le huitième consulat de Dioclétien et le septième de Maximien Hercule, à l'aube du jour de la fête des Terminales, le préfet et les tribuns avec leurs escortes respectives se rendent à l'église, enfoncent les portes et se mettent en devoir de chercher l’idole du Dieu. On brûle les livres saints, on pille tout. On vole, on pleure, on fuit. Les empereurs regardaient cette scène, — l'église de Nicomédie étant bâtie sur une éminence, on peut la voir du palais, — ils discutaient la question de savoir s'ils feraient mettre le feu. Dioclétien l'emporta ; on craignit que l'incendie ne gagnât plusieurs grandes maisons voisines et détruisît une partie de la ville. Les prétoriens, munis de haches et d’autres outils, se répandirent partout, et en quelques heures ce temple si élevé fut rasé au niveau du sol.

 

XIII. — Le lendemain on publia un édit qui déclarait infâmes les chrétiens. De quelque condition qu'ils fussent, ils étaient passibles de la torture ; il était permis à tous de les accuser. Les juges ne pouvaient recevoir leurs plaintes, ni pour violence, ni pour vol, ni pour adultère, enfin on leur retirait la liberté et le droit d'être entendus. Un particulier, avec autant de courage que de prudence, arracha l'édit et le mit en pièces, en se moquant des surnoms de Gothiques et de Sarmatiques donnés aux empereurs. Arrêté et traduit aussitôt, on le tortura, on le mit sur le gril, enfin on le brûla, ce qu'il endura avec une invincible patience.

 

XIV. — César ne fut pas satisfait, il s'apprêta à circonvenir Dioclétien d'une autre manière. Afin de le pousser à la persécution sanglante, il fit mettre le feu en secret à son palais. Une partie fut brûlée dont on accusa les chrétiens, ce fléau public. On les accusa encore d'avoir comploté avec les eunuques

 

21


le meurtre des empereurs, et on dit qu'il s'en était fallu de rien que les princes ne périssent dans l'incendie. Dioclétien, soucieux de paraître perspicace et habile, ne flaira rien; dans son emportement, il fit mettre à mort sur-le-champ tous ses serviteurs. Assis sur une chaise, il les regarda brûler. Tous les juges, tous ceux qui détenaient une part du pouvoir, agissaient de même. C'était à qui découvrirait le premier un indice, mais en vain, puisqu'on épargnait la maison de César. Celui-ci, présent partout, ne laissait pas s'apaiser la colère du vieil empereur. A quinze jours de là, il machina un nouvel incendie qu'on prévint, mais sans en découvrir l'auteur. Quoiqu'on fût au coeur de l'hiver, César hâta son départ, prétextant la crainte d'être brûlé.

 

XV. La colère de Dioclétien ne tombait pas seulement sur ses domestiques, mais sur tous. Sa fille Valérie et sa femme Prisque furent contraintes de se souiller par un sacrifice. Les puissants eunuques, par lesquels il voyait autrefois, étaient mis à mort. Prêtres et diacres, arrêtés et condamnés sans procès, étaient mis à mort avec leurs clercs. Ni le sexe ni l'âge ne faisaient éviter le bûcher ; les exécutions se faisaient en masse, on groupait les chrétiens et on mettait à l'entour des matières inflammables ; à d'autres, on attachait une pierre au cou, puis on les jetait à la mer. Nul n'échappait aux effets de la persécution ; les juges, siégeant dans les temples, forçaient tout le monde à sacrifier. Les prisons débordaient. On rêvait de nouveaux tourments, et dans la crainte de faire justice à quelque chrétien, on avait dressé des autels dans les greffes, à la place même du tribunal où les parties devaient sacrifiée avant qu'on plaidât leurs causes. On abordait donc les juges comme on eût fait des dieux. On avait mandé à Maximien et à Constance de procéder de même, quoiqu'ils n'eussent pas été pressentis sur cette résolution. Le vieux Maximien, naturellement cruel, ne fit que trop volontiers exécuter cet ordre par toute l'Italie. Quant à Constance, afin de ne pas paraître en dissentiment avec les empereurs, il permit de jeter à bas quelques églises, c'est-à-dire des murailles qui pourraient être rebâties quelque jour ; mais il ne souffrit pas qu'on touchât au vrai temple de Dieu, qui est l'homme.

 

XVI. La persécution ravageait l'empire tout entier,

 

22

 

hormis les Gaules. Depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, trois bêtes féroces étaient lâchées. Eussé-je cent langues et cent bouches et une voix de fer, comment dire les tourments dont les fidèles furent affligés ? Mais qu'est-il besoin de les redire, à toi surtout, cher Donat, qui as ressenti plus que personne les secousses de cette terrible tempête ! Tombé aux mains du préfet Flaccinus, cet assassin sans vergogne, ensuite entre celles de Hiéroclès, auteur et conseiller de tant de meurtres, et enfin de son successeur Priscillien, tu leur as fait voir une fermeté invincible. Torturé neuf fois, tu as triomphé neuf fois. En neuf combats avec le diable et ses ministres, tu as remporté neuf victoires sur le monde et ses terreurs. Ah l le beau spectacle pour Dieu de voir attaché à ton char non des chevaux blancs ou des éléphants monstrueux, mais les triomphateurs eux-mêmes ! Triompher des triomphateurs, voilà bien le vrai triomphe. Tu les as vaincus lorsque, méprisant leurs ordonnances scélérates, tu as mis en déroute tous les vains appareils d'une puissance tyrannique. Les coups, les ongles de fer, le fer, le feu, tous les tourments ont été inutiles contre ta foi et ta piété. Voilà le véritable disciple de Dieu, le vrai soldat du Christ, dont nul ennemi ne triomphe, que nul ravisseur ne dérobe, que nul piège ne trompe, nulle douleur ne terrasse, nul tourment ne désarme. Enfin, après ces neuf victoires sur Satan, celui-ci n'a plus osé s'attaquer à toi dont il avait reconnu par tant d'engagements ne pouvoir triompher. Lorsque la couronne du triomphe t'attendait, il refusa le combat, afin de te priver de la victoire. Si tu n'en jouis pas maintenant, Dieu te la réserve dans son royaume, telle que te l'ont value ta vaillance et tes mérites. Je reviens à mon récit.

 

XVII. — Cet attentat consommé, le bonheur s'éloigna de Dioclétien. Il vint célébrer à Rome ses Vicennales (1) qui tombaient le vingt de novembre. Les fêtes terminées et le consulat lui ayant été déféré pour la neuvième fois, il quitta la ville dont il ne pouvait souffrir les jugements trop libres sur sa conduite. Il ne put se résoudre à attendre treize jours encore, dans Rome,

 

1. Fêtes en l'honneur de la 20e année de règne de Dioclétien.

 

23

 

le commencement de sa nouvelle charge, et se rendit à Ravenne ; mais on était au fort de l'hiver et il fut tellement incommodé du froid et des pluies qu'il tomba dans une indisposition qui lui dura toute sa vie. On le porta pourtant presque toujours dans une litière. A la fin de l'été, il se rendit à Nicomédie en passant par l'Italie, son incommodité étant beaucoup augmentée ; mais quoique son mal le pressât, il ne laissa pas toutefois, un an après la fête des Vicennales, de dédier le cirque qu'il avait fait bâtir. Il s affaiblit à tel point qu'on fit des prières publiques pour sa sauté ; mais le treize décembre on ne voyait dans le palais que tristesse et que larmes ; tout y était plein de frayeur et de silence. Le bruit de sa mort courait déjà dans toute la ville, il se dissipa le lendemain et on revit la satisfaction sur le visage de ses officiers et de ses ministres. Quelques-uns pensaient qu'on cachait sa mort jusqu'à l'arrivée de Galère, par crainte de quelque mouvement militaire. Personne n'en doutait plus, lorsque le premier mars l'empereur se montra en public, mais à peine reconnaissable, tant il était défiguré par une maladie d'une année. Le treize décembre, il avait ressenti une amélioration notable, mais ce n'était pas la guérison. II perdit la raison, bien qu'avec des intervalles lucides.

 

XVIII. — A quelques jours de là, Galère arriva, non pour féliciter son beau-père de son retour de santé, mais pour lui arracher son abdication. Peu auparavant il avait eu une altercation à ce sujet avec le vieux Maximien, et l'avait même menacé d'une guerre civile. Il entama donc le siège de Dioclétien,avec douceur dès l'abord ; il lui représenta son grand âge, sa fatigue qui le rendait impuissant à soutenir le fardeau du gouvernement, la nécessité du repos après tant de travaux. Il rappelait Nerva re-mettant l'empire à Trajan. A cela, Dioclétien objectait qu'après tant de grandeur il lui serait honteux de vieillir dans l'obscurité, et qu'il n'y serait pas eh sûreté à cause du grand nombre d'ennemis qu'il s'était fait pendant un si long règne. Nerva, ajoutait-il, n'ayant régné qu'une année, fit sagement de se dépouiller de l'empire et de retourner à la vie privée, son âge et le peu d'expérience qu'il avait des affaires lui ayant fait redouter une charge si lourde. Que si Galère souhaitait le titre d'Auguste, il le lui donnerait, ainsi qu'à Constance César. Galère, qui se

 

24

 

tenait déjà pour l'empereur du monde et qui ne se contentait pas d'un titre, répondit qu'il fallait, ainsi que Dioclétien l'avait sagement réglé, qu'il y eût dans l'Etat deux maîtres qui se choisissent deux subordonnés ; car il est facile de s'entendre lorsqu'on n'est que deux, c'est chose impossible de se mettre quatre d'accord. Si l'empereur résistait, lui Galère ne prendrait plus conseil que de lui-même, il était las d'être au dernier rang. Depuis quinze ans on l'avait relégué en Illyrie ou sur les bords du Danube, pour escarmoucher sans cesse avec les barbares, tandis que les autres régnaient sur de grandes et paisibles provinces.

A ces mots, le vieillard, épuisé, informé par les messages de son vieux collègue Maximien des desseins de Galère, et averti qu'il grossissait son armée, lui dit en larmoyant : « Soit, si tu le veux ainsi : il reste à élire les Césars d'un commun accord.

A quoi bon prendre avis (de Maximien et de Constance), puisqu'ils n'ont qu'à approuver ce que nous ferons ?

— C'est juste, mais il faut nommer leurs fils Césars. »

Maximien avait un fils nommé Maxence, gendre de Galère, homme si pervers qu'il n'honorait ni son père, ni son beau-père. Aussi en était-il haï. Constance avait également un fils. Celui-ci portait le nom de Constantin ; c'était un jeune homme de grande espérance, et digne de sa fortune ; il faisait la meilleure figure du monde, vaillant, réservé et extrêmement civil. Les soldats l'aimaient et tous le désiraient. Il se trouvait alors à la cour de Dioclétien, qui l'avait créé tribun du premier ordre.

« Que résoudre ? disait Dioclétien.

— Maxence, reprenait Galère, est indigne. S'il me méprise alors qu'il n'est qu'un particulier, que sera-ce lorsqu'il sera parvenu à l'empire ?

Mais Constantin est aimable et digne de commander, ajoutait Dioclétien ; on dit qu'il surpassera son père en bonté et en clémence.

— Qu'il en soit ainsi, et je ne pourrai faire ma volonté. Il en faut nommer que je tienne en mon pouvoir, qui tremblent et ne fassent rien que par mon ordre.

— Qui prendre alors ? dit Dioclétien.

 

25

 

— Sévère.

— Quoi ! ce danseur, cet ivrogne, qui fait de la nuit le jour et du jour la nuit ?

— Il est digne, conclut Galère ; je l'ai jugé à l'armée ; d'ailleurs, je l'ai envoyé à Maximien pour que celui-ci lui donne la pourpre.

— Soit, fit Dioclétien ; et l'autre ?

— Le voici, dit Galère, en montrant un adolescent demi-barbare, nommé Daïa, à qui depuis il avait fait prendre son nom de Maximin.

— Quel est-il ?

— Mon parent.

— Ces gens-là ne sont pas capables de recevoir le gouvernement de l'Etat , reprit Dioclétien en gémissant.

— J'en réponds.

— Cela te regarde, puisque tu prends le pouvoir. J'en ai assez fait, et j'ai veillé, pendant mon gouvernement, à la garde de la République. Si les choses tournent mal, je m'en lave les mains. »

 

XIX. — Tout étant prêt, le premier mai arriva. Tous les regards étaient tournés vers Constantin, car personne ne doutait de son élévation. Officiers, soldats et légionnaires, convoqués à la cérémonie, ne regardaient que Constantin ; leurs désirs, leurs vœux n'étaient que pour lui. A une lieue environ de Nicomédie se trouvait une éminence : c'était là que Galère avait reçu la pourpre, on y avait dressé une colonne portant la statue de Jupiter. C'était le rendez-vous, l'armée s'y rendit, Dioclétien prit la parole en larmoyant. Il rappela ses infirmités, la nécessité du repos pour lui-même,et de remettre l'empire à des mains fermes; il annonça qu'il avait choisi de nouveaux Césars. L'anxiété était à son comble, lorsque soudain il nomme Sévère et Maximin. Ce fut une stupéfaction générale. Constantin était debout et un peu plus haut que les autres ; on songea que peut-être on avait changé son nom, lorsque Galère, en présence de tous, repousse Constantin et, attirant Daia à lui, le dépouille de son vêtement de simple particulier et le présente à tous. On s'étonne, on interroge : « Qui est-il ? » Mais personne ne réclame, tant on est surpris. Dioclétien revêt Daïa de la pourpre dont il se dépouille et redevient Dioclès comme jadis. On descendit de la montagne,

 

26

 

l'empereur vétéran monta dans un chariot qui l'emmenait dans sa patrie. Daïa enlevé à ses bois et à ses troupeaux, autrefois simple soldat, garde du corps, maître de camp, César, voit tout l'Orient soumis à son empire, ou plutôt à sa tyrannie. Qu'attendre, en effet, d'un bouvier, ne sachant rien de l'Etat, ni de la guerre, et placé soudain à la tête des armées ?

 

XX. — Après l'abdication de Dioclétien et du vieux Maximien, Galère se crut maître du monde, car, bien que Constance dût être considéré comme tenant le premier rang, il n'en faisait pas état, à cause de sa douceur et de son peu de santé. Il espérait qu'il mourrait bientôt, sinon, il ne serait pas difficile de lui enlever l'empire ; car que faire avec ces trois adversaires en tête? Il existait une ancienne amitié entre Licinius et Galère qui le consultait sur toutes choses. Il ne le fit pas César, ne voulant pas lui donner le nom de fils, mais celui de frère et d'Auguste après qu'il l'aurait mis à la place de Constance. Alors, maître de l'univers qu'il mènerait à sa fantaisie, il célébrerait les Vicennales, créerait César son fils, alors âgé de neuf ans, et, à son tour, abandonnerait la pourpre. Ainsi donc, l'empire aux mains de Licinius et de Sévère, Maximien et Candidianus étant Césars, il se croyait environné d'une forteresse inexpugnable et espérait jouir de la vieillesse dans la sécurité et le repos. Il le pensait ainsi ; mais Dieu, qu'il avait irrité, renversa tous ses projets.

 

XXI. — Galère, parvenu à l'apogée de la puissance, ne songea qu'à en abuser. A près sa victoire sur les Perses, il tenta d'introduire parmi les Romains la coutume de ces peuples qui renoncent à la liberté et que les rois traitent en esclaves. Galère avait l'impudence de louer cette coutume. Ne pouvant l'imposer par un édit, on voyait bien qu'il formait le dessein de réduire tous les Romains en servitude. Il dégradait les magistrats et faisait mettre à la question non seulement les décurions, mais les plus illustres citoyens des villes. Pour des affaires civiles et de peu d'importance,il y avait des croix préparées, ou tout au moins des chaînes. On enlevait des femmes de qualité pour le harem. Il y avait quatre pieux fichés en terre pour ceux que l'on frappait de verges, et on n'y attachait jamais les esclaves. Que dire de ses divertissements et ses jeux? Il entretenait des ours d'une taille et

 

27

 

d'une férocité pareilles à la sienne et qu'il avait fait rechercher dans tout l'empire. Quand il voulait s'amuser, il désignait celui qu'il fallait amener, — car ces ours portaient un nom — et lui livrait des hommes, non à dévorer, mais à engloutir. La vue des membres déchirés le faisait pâmer de plaisir. C'était la distraction ordinaire de son repos. Le feu était réservé aux gens de rien, il ordonna qu'on les brûlerait lentement. Après qu'on les avait attachés au poteau, on allumait un peu de feu dont on leur brûlait la plante des pieds. Ensuite on appliquait des torches enflammées à tous leurs membres, afin que toutes les parties du corps prissent leur part du supplice, pendant lequel on leur jetait de l'eau sur le visage et on leur mouillait la bouche, de peur que, desséchés par l'ardeur du feu, ils ne mourussent trop vite. Enfin, après que, pendant de longues heures la flamme avait consumé toute leur chair, elle pénétrait jusqu'à l'intérieur du corps; alors on allumait un grand feu et on les y jetait. Leurs os broyés étaient jetés à la mer ou dans la rivière.

 

XXII. — Galère se servait d'ailleurs contre tous ses sujets indistinctement de la science qu'il avait acquise dans les supplices des chrétiens. Il ne voulait pas des peines qu'il trouvait légères : la déportation, le cachot, les mines ; il trouvait toute chose digne du feu, de la croix, des bêtes sauvages. Les officiers et les gens de sa maison étaient percés à coups de lance. Avoir la tête coupée était une grâce insigne, réservée à des services considérables rendus jadis à l'État. Et tout cela n'était rien encore. La tribune silencieuse, la défense proscrite, les juristes exilés ou morts. La culture des lettres tenue pour dangereuse et les hommes de lettres traités d'ennemis publics. Les juges s'abandonnant à une licence effrénée, plus de lois. Dans les provinces, on envoyait pour rendre la justice des militaires d'une ignorance crasse et on ne leur donnait pas d'assesseurs.

 

XXIII. — Le cens que l'on exigea des villes et des provinces causa une désolation générale. Les commis s'étaient répandus partout, furetaient partout ; on se fût cru en temps d'occupation et de captivité. On mesurait les terres, on ; comptait les vignes et les arbres, on recensait le bétail de toute sorte et les hommes eux-mêmes. On ne distinguait plus citadins et campagnards,

 

28

 

chacun accourait avec ses enfants et ses esclaves. On n'entendait que le claquement du fouet. On forçait par les supplices les enfants à déposer contre leur père, les esclaves contre leur maître, les femmes contre leur mari ; si les preuves manquaient, on torturait les pères, les maîtres, les maris, pour les faire déposer contre eux-mêmes, et quand la douleur leur avait arraché quelque aveu, il passait pour véritable. Ni l'âge, ni la maladie n'excusaient ; on apportait les malades et les malingres, on fixait l'âge, on ajoutait des années aux enfants, on en retranchait aux vieillards ; ce n'était que gémissements et larmes. Le joug que, du droit de la guerre, les anciens Romains imposaient aux peuples vaincus, Galère l'imposa aux Romains eux-mêmes, peut-être en souvenir du cens imposé par Trajan à ces Daces sans cesse révoltés dont Galère était descendu. On payait enfin une certaine taille par tête, et la liberté de respirer s'achetait à prix d'argent. Mais on ne se fiait pas toujours aux mêmes commissaires, on en envoyait de nouveaux pour faire de nouvelles découvertes ; mais qu'ils en fissent ou non, ils doublaient toujours les taxes pour justifier leur mission. Cependant les animaux périssaient, les hommes mouraient ; mais le fisc n'y perdait rien, on les taxait après leur mort. Ainsi l'on ne pouvait ni vivre ni mourir gratuitement. Les seuls mendiants, par le malheur de leur condition, étaient à couvert de ces violences. Mais ce scélérat voulut les rendre à l'égalité de la persécution, et trouva un moyen de rémédier à leur misère : il les faisait embarquer et quand ils étaient en pleine mer, on les jetait à l'eau. Voici comment Galère s'y prit pour bannir la mendicité de son empire. Afin que, sous prétexte de mendicité, personne ne s'exemptât du cens, il fit périr une infinité de misérables.

 

XXIV. — Le temps de la justice de Dieu était proche, la fortune de Galère allait sombrer. Il ne songeait plus guère à détrôner Constance, dont il attendait la mort, sans la supposer si prochaine. Celui-ci, étant tombé gravement malade, demanda de revoir son fils Constantin. Ce n'était pas la première demande de ce genre, mais Galère n'appréhendait rien tant que ce départ. Il lui avait souvent tendu des pièges, parce qu'il n'osait l'attaquer à découvert, de crainte d'une guerre civile, et plus encore de la haine des soldats, qu'il redoutait extrêmement.

 

29

 

Sous prétexte de divertissement et d'exercice, il avait exposé Constantin à des bêtes féroces, mais ce fut en vain. la main de Dieu le gardait et le sauva de la main de ses ennemis. Après diverses tentatives sans résultat, Galère donna un ordre de congé à Constantin, le scella de son sceau. C'était le soir, Galère lui donna permission de partir dès le lendemain après avoir reçu ses ordres. Il projetait, ou de le retenir sous quelque prétexte, ou d'envoyer un courrier à Sévère avec ordre de le retenir quand il traverserait l'Italie. Constantin, mis en défiance, sachant l'empereur couché, soupa et s'enfuit. Il brûlait la poste et à chaque relais commandait qu'on coupât les jarrets des chevaux (1).

Le lendemain Galère. feignit de s'éveiller très tard, vers le milieu du jour; il fit alors appeler Constantin. On lui dit qu'il était parti dès la veille après souper. Voilà Galère hors de lui. Il ordonne qu'on le poursuive ; on lui apprend que tous les chevaux de poste sont estropiés. Galère put à peine retenir ses larmes. Cependant Constantin, redoublant de vitesse, rejoignit son père mourant. Celui-ci le recommanda à l'armée, lui remit l'empire et expira doucement, selon son désir. Aussitôt que Constantin fut parvenu à l'empire, son premier soin fut de rendre aux chrétiens la liberté de leur culte. Ce fut son premier gage.

 

XXV. — Quelques jours plus tard, il envoya son image couronnée de lauriers à cette vilaine bête qu'était Galère. Celui-ci hésita longtemps à la recevoir. Il voulait la faire brûler, ainsi que celui qui l'avait apportée; mais ses conseillers l'en détournèrent, en lui faisant observer que, comme l'on avait créé des Césars inconnus et désagréables aux soldats, ceux-ci assurément passeraient au parti de Constantin dès qu'il prendrait les armes. Ii se rangea à leur avis, mais à regret, et reçut l'image. Il envoya la pourpre à Constantin, pour montrer que de son bon gré il l'associait à l'empire. Mais cet événement rompit ses mesures, car il ne pouvait nommer un troisième César ; il songea alors à donner le titre d'Auguste à Sévère, qui était le plus âgé, et celui de César à Constantin, qui, au lieu d'occuper le second rang, n'eut que le quatrième, après Maximien.

 

 

1. Ce détail est rapporté par Zosime.

 

30

 

XXVI. — Les difficultés semblaient résolues, lorsqu'on rapporta à Galère de nouveaux sujets de crainte. Son gendre Maxence, disait-on, avait été proclamé empereur à Rome. Voici ce qui l'y amena. Galère ayant conçu le projet de ruiner l'empire par le cens, en vint à ce degré de folie, de ne pas épargner le peuple romain. Les commissaires étaient désignés pour faire le dénombrement à Rome. Vers le même temps, il avait extrêmement affaibli la milice prétorienne. Quelques soldats qui étaient encore à Rome, trouvant l'occasion favorable, firent main basse sur les magistrats et élevèrent Maxence sur le trône, avec le consentement du peuple. Galère, surpris et troublé, ne perdit pas courage. Il haïssait Maxence et ne pouvait créer trois Césars. Il lui suffisait d'en avoir subi un. Il fait venir Sévère, l'exhorte à recouvrer l'empire et l'envoie contre Maxence avec l'armée du vieux Maximien, dont les soldats, qui avaient goûté autrefois les plaisirs de Rome, souhaitaient non seule ment la conservation de cette ville, mais d'y tenir garnison le restant de leur vie. Maxence, comprenant la grandeur de son crime et bien qu’il pût espérer que l'armée, commandée si longtemps par son père, se rangerait à son parti, craignant que Galère, qui avait aussi sujet de s'en défier, ne la laissât dans l'Illyrie sous le commandement de Sévère, et qu'avec toutes ses troupes il ne marchât contre Rome, voulant se mettre à couvert d'un danger si imminent, envoya présenter sa pourpre à son propre père, le vieux Maximien, qui, après son abdication, avait établi sa résidence à la campagne, et le nomma Auguste pour la seconde fois. Ce prince, avide de nouveautés et qui avait renoncé à l'empire malgré lui, accepta l'offre. Cependant Sévère marchait sur Rome. Sur ces entrefaites, son armée l'abandonna et passa à l'ennemi. Il ne lui restait qu'à prendre la fuite, mais Maximien lui barrait la route ; il se jeta donc dans Ravenne avec quelques soldats. Voyant qu'on voulait le livrer à son ennemi, il se remit volontairement entre ses mains et lui rendit cette pourpre qu'il en avait reçue. On lui accorda le privilège d'une mort douce, il s'ouvrit les veines.

 

XXVII. — Maximien Hercule, sachant la fureur de Galère, ne douta pas qu'ayant appris la mort de Sévère il n'accourût avec une armée pour le venger et ne se joignît à Maximin Daïa.

 

31

 

Comme il ne pouvait tenir tête à leurs forces combinées, il pourvut Rome du nécessaire et se rendit en Gaule pour engager Constantin dans ses intérêts par un mariage avec sa plus jeune fille. Pendant ce temps, Galère attaqua l'Italie, approcha de Rome, rêvant la ruine du Sénat, le carnage du peuple romain ; mais il trouvait tout en état de défense. Une entreprise de vive force était impossible, des sièges difficiles ; d'ailleurs les troupes n'étaient pas en nombre. N'ayant jamais vu Rome, il ne la jugeait guère plus étendue que les autres villes qu'il connaissait. Quelques légions, écoeurées de voir un beau-père attaquer son gendre et les troupes romaines assaillir Rome, se révoltèrent contre Galère. Le reste de l'armée allait suivre cet exemple, quand Galère, redoutant pour lui-même le sort de Sévère et oublieux de son propre orgueil, se jeta aux pieds des soldats, les suppliant de ne pas le livrer à ses ennemis. La grandeur de ses promesses en toucha quelques-uns qui escortèrent sa fuite, que quelques fourrageurs lancés derrière lui eussent suffi à arrêter. Il le craignit et commanda à ses soldats de se disperser et de faire du dégât partout, pour ôter le moyen de subsister à ceux qui voudraient le suivre. Les provinces d'Italie qui se trouvèrent sur le chemin de ces pillards furent entièrement saccagées. On pillait, on outrageait les femmes, on violait les jeunes filles, on torturait les pères et les maris, afin qu'ils livrassent leurs filles, leurs femmes, leur pécule. On enlevait les bestiaux comme en terre conquise. Ce fut en cet équipage que Galère, jadis empereur, maintenant fléau de l'Italie, regagna les terres de son obéissance. Dès qu'il avait pris le titre d'empereur, il avait déclaré sa haine du nom romain, il fut à l'instant de décider qu’à l'avenir l'Empire romain s'appellerait l'Empire dacique.

 

XXVIII. — Après la fuite de Galère, le vieux Maximien revint de la Gaule. Son fils et lui gouvernaient conjointement, mais l'autorité du fils l'emportait sur celle du père, car Maxence avait rendu l’empire à Maximien. Le vieillard supportait avec peine ce partage et enviait son fils, qu'il résolut de chasser afin de se remettre en possession de son ancienne puissance. Il croyait que cela se ferait sans difficulté, parce que son armée avait déjà abandonné Sévère pour lui. Il convoqua donc l'armée et le peuple comme pour les entretenir des malheurs présents de

 

32

 

l'Etat, et après avoir longtemps parlé, tout à coup il mit la main sur Maxence qu'il désigna comme l'auteur des calamités publiques et lui arracha la pourpre. Maxence dépouillé se jeta au pied du tribunal et fut reçu par les soldats, dont la colère et le murmure étonnèrent l'ingrat vieillard qui, comme un autre Tarquin, fut ensuite chassé de Rome.

 

XXIX. — Il se retira dans les Gaules, d'où il rejoignit Galère en Pannonie, sous prétexte de conférer des affaires de l'empire, mais en réalité pour le tuer et s'emparer de ses provinces, maintenant qu'il avait perdu les siennes. Galère avait mandé depuis peu à sa cour Dioclès, son beau-père, jadis Dioclétien, — afin d'autoriser par sa présence le choix qu'il avait fait de Licinius pour remplacer Sévère. Dioclétien et le vieux Maximien assistèrent à cette cérémonie. Il y eut donc alors six personnes portant le titre d'empereurs. Maximien, frustré de son espérance, se prépara à fuir pour la troisième fois. Il vint en Gaule avec de méchants desseins ; il voulait surprendre son gendre Constantin et pour le mieux tromper, il quitta les ornements impériaux. Les Francs avaient pris les armes. Maximien persuade Constantin de séparer son armée et de n'en prendre qu'une partie, parce que, dit-il, il n'est pas besoin de si grandes forces contre ces barbares. Il songeait par là à se rendre maître d'une armée et à faciliter aux Francs la défaite de Constantin. Celui-ci se rangea à l'avis d'un beau-père, d'un homme d'âge et d'expérience, et marcha contre les Francs avec une partie de ses troupes. A quelques jours de là, Maximien, jugeant que Constantin pouvait être en pays ennemi, prend la pourpre, puise sans compter dans le trésor de son gendre et répand mille faussetés contre Constantin. Celui-ci prévenu accourt avec son armée, surprend Maximien dont les soldats rentrent dans le devoir. Maximien s'était saisi de Marseille, dont il avait fait fermer les portes. Constantin eu approche ; Maximien l'attendait sur la muraille. Il lui demande avec douceur quel fut son dessein, le motif de son mécontentement, pourquoi il s'est engagé dans une entreprise qui lui fait honte. Maximien l'accable d'injures. En ce moment, les portes s'ouvrent et donnent passage à l'armée de Constantin. On traduit devant un empereur un autre empereur, père impie et beau-père perfide.

 

33

 

On énumère ses crimes, on le dépouille de la pourpre et après une admonestation on lui laisse la vie.

 

XXX. - En cette condition, Maximien machine de nouvelles intrigues. Il circonvient par les prières, par les flatteries, sa fille Fausta et la dispose à trahir son mari Constantin, lui promettant un autre mari plus digne d'elle. Il la prie de laisser la porte de sa chambre ouverte et de veiller à ce que la garde en soit affaiblie. Elle promet ce qu'on désire et en donne avis à Constantin. On dispose tout pour surprendre le coupable en flagrant délit. On fait coucher un vil eunuque qui mourra pour l'empereur. Maximien se lève en pleine nuit et trouve toutes les circonstances favorables à son dessein. Peu de gardes et dispersés ; il leur dit qu'il a fait un songe qu'il veut raconter à l'empereur. Il pénètre armé dans la chambre, tue l'eunuque, sort radieux et se vante de ce coup. Soudain Constantin apparaît avec une troupe de gens armés. On tire de la chambre le cadavre de l'eunuque. A ce spectacle, le meurtrier demeure muet d'étonnement. On lui reproche son impiété et son crime, on lui laisse le choix du genre de mort. Il se pend. Ainsi ce grand empereur, vingt ans durant maître du monde, finit une vie scélérate par une mort ignominieuse.

 

XXXI. Après que Dieu eut vengé sa religion et son peuple sur Maximien, il se tourna sur l'auteur meme de la persécution, Galère. Celui-ci songeait à célébrer ses Vicennales et, sous ce prétexte, quoique par ses exactions précédentes il eût épuisé l'or et l'argent des provinces, il établit de nouveaux impôts. Mais comment dire la rigueur avec laquelle il faisait lever ces tributs ? Des soldats, disons mieux, des bourreaux, exécutaient ses ordres. Ils n'épargnaient personne, on ne savait auquel entendre ; ils réclamaient ce qu'on n'avait pas, et tourmentaient ceux qui ne pouvaient les satisfaire. On ne pouvait échapper à tant de voleurs. Point de saison qui mît à l'abri de leurs violences, des altercations continuelles avec de tels juges, point de grange, point de cellier, point de récolte à l'abri des commis. Mais quoiqu'il y eût beaucoup d'inhumanité à ravir aux hommes le fruit de leurs travaux et de leurs peines, on les consolait par la perspective de l'avenir. Peut-on se passer de meubles ou d'habits ? N'est-ce pas

 

34

 

par la vente du vin et du grain que l'on se pourvoit de toutes choses ? Mais comment les acheter si l'avarice du prince enlève tout le fruit des moissons et des vendanges?. Qui n'a pas été dépouillé de son bien pour fournir aux frais de ces Vicennales; que toutefois Galère n'eut pas la gloire de célébrer ?

 

XXXII. — Après que Galère eut nommé Licinius empereur, on eut grand'peine à apaiser Maximin, qui dédaignait le titre de César et la troisième place. Galère lui envoya souvent des ambassades pour le rappeler à l'obéissance, au respect des décisions prises, de l'âge et de la vieillesse. Maximin n'en fut que plus audacieux, invoqua l'ancienneté, prétendit que le premier élevé à la pourpre devait aussi occuper le premier rang, se moqua des prières et des ordres de Galère. Cette bête se repentit alors d'avoir tiré de l'ignominie celui dont il n'attendait en retour que l'obéissance et qui, après tant de bienfaits, méprisait ses commandements et ses supplications. Vaincu par l'insolence de Maximin, il supprime le nom de César, prend avec Licinius la qualité d'Auguste et donne celle de fils d'Auguste à Maxence et à Constantin. Peu après Maximin l'avertit par un courrier que son armée l'avait élu empereur. Galère en eut du chagrin et les créa tous quatre empereurs.

 

XXXIII. — En la dix-huitième année de son règne, Galère fut frappé de Dieu d'une plaie incurable. II se forma un abcès pernicieux dans les parties sexuelles. Les chirurgiens coupent, tranchent ; mais un nouvel ulcère perce la cicatrice, une veine se rompt et le sang coule avec une telle abondance qu'il en court risque de la vie. Enfin on l'arrête, il s'échappe encore une fois. La cicatrice se ferme pourtant. Survient un accident, et le sang coule cette fois en plus grande abondance que jamais. Galère pâlit, ses forces l'abandonnent ; enfin le ruisseau de sang tarit, mais le mal brave les remèdes. Un cancer gagne les parties voisines, plus on taille, plus il s'étend. On convoque les plus illustres médecins, mais la science humaine se récuse. On s'adresse aux idoles, on implore Apollon et Esculape. Apollon enseigne un remède; on s'en sert, le mal s'aggrave. La mort approchait, les parties inférieures en étaient saisies. Les entrailles étaient gâtées, le siège s'en allait en pourriture. Les médecins travaillaient

 

35

 

sans espoir à vaincre le mal. L'opposition qu'on lui fait le repousse à l'intérieur. Il s'attache aux parties internes, les vers s'y engendrent ; l'infection s'en répand dans tout le palais et jusque dans la ville. Les conduits de l'urine et des excréments sont confondus. Les vers rongent ce corps qui se dissout dans une effroyable pourriture. Par intervalles il en sort des mugissements. On appliquait sur le siège en décomposition de la viande chaude ou des animaux, afin que la température attirât la vermine au dehors. Quand on avait nettoyé les plaies, il en ressortait une fourmilière, ses entrailles engendraient la peste. Les parties de son corps avaient perdu leur forme ordinaire. Le haut, jusqu'à son ulcère, n'était qu'un squelette. Les os collaient à la peau. Les pieds enflés étaient sans forme définissable. Cet état se prolongea une année entière. Enfin, vaincu par sa souffrance, il revint à Dieu et pendant les répits d'une douleur nouvelle, il promit de rétablir l'Eglise qu'il avait ruinée et d'en réparer le dommage. Il achevait de s'épuiser quand on publia, par son ordre, l'édit suivant.

 

XXXIV. Edit de Galère. — Parmi tant de travaux que nous avons entrepris pour le bien et l'utilité de l'Etat, nous n'avons rien eu autant à coeur que de ramener toutes choses aux pratiques anciennes et de ramener les chrétiens à la religion de leurs pères dont ils s'étaient détachés. Non contents de mépriser les cérémonies de leurs ancêtres, ils en sont venus à cet excès de folie de se faire des lois à eux-mêmes et de tenir diverses assemblées dans les provinces, malgré notre défense et l'ordre que nous leur donnions de rentrer dans la bonne voie. Plusieurs ont déféré à ces ordres par crainte; plusieurs autres qui s'y sont refusés ont été punis. Mais ayant connaissance qu'il y a un fort grand nombre de chrétiens- qui persistent dans leur opiniâtreté et qui n'ont de respect ni pour la religion des dieux ni pour celle du Dieu des chrétiens lui-même, eu égard à notre très douce clémence et notre coutume éternelle de pardonner aux hommes, nous avons consenti à répandre sur eux les effets de notre bonté. Nous leur permettons donc l'exercice de la religion chrétienne, la tenue de leurs assemblées, pourvu qu'il ne s'y passe rien contre les lois. Par une autre déclaration nous ferons savoir à nos officiers de justice la conduite

 

36

 

qu'ils doivent tenir envers eux. Profitant de notre indulgence, qu'ils prient donc Dieu pour notre santé, pour la prospérité de notre empire et pour leur conservation, afin que l'empire subsiste éternellement et uu'ils puissent vivre chez eux en repos.

 

XXXV. — On publia cet édit à Nicomédie le trente avril, qui était le huitième consulat de Galère et le second de Maximin Daïa. Les prisons furent ouvertes. Ce fut alors, mon cher Donat, que tu recouvras la liberté après six années de captivité. Dieu ne fut pourtant pas touché du repentir de Galère. Peu de jours après, ayant recommandé sa femme et ses enfants à Licinius, tout son corps acheva de se pourrir, et il expira. Le bruit de sa mort se répandit aussitôt dans Nicomédie, où il devait solenniser ses Vicennales le premier mars suivant.

 

XXXVI. — A cette nouvelle, Maximin dispersa des courriers, et se rendit en diligence dans l'Orient, comptant profiter de l'absence de Licinius et s'emparer de toute l'Asie jusqu'à la mer de Chalcédoine. Pour s'attirer l'amour des peuples, il remit, dès son entrée en Bithynie, l'impôt du cens. Les deux empereurs en vinrent presque â une rupture. Leurs troupes campaient sur les rives opposées; néanmoins ils s'accommodèrent et, la paix conclue sur le détroit du Bosphore, ils se tendirent la main. Maximin retourna plein de confiance, et sa conduite ne changea pas de celle qu'il avait tenue en Syrie et en Egypte. Tout d'abord, il retira toutes les concessions faites aux chrétiens. Il se fit députer par les villes des ambassades qui le suppliaient d'interdire les assemblées des chrétiens, afin qu'il parût faire par contrainte ce qu'il faisait de son libre choix. Déférant à ces députations, il inaugura la coutume de choisir les premiers citoyens des villes en qualité de souverains prêtres et de leur faire offrir chaque jour des sacrifices aux dieux. Assistés des anciens prêtres, ils devaient empêcher les chrétiens de bâtir des temples, leur interdire toute pratique, privée ou publique, de leur religion, les contraindre même à sacrifier aux idoles et signaler aux juges les délinquants. Cela ne lui suffit pas. Il établit en outre en chaque province deux pontifes chargés d'inspecter les autres et leur donna pour insigne la

 

37

 

chlamyde blanche. Il se préparait à étendre ces mesures à l'Occident, où, par une fausse humanité, au lieu de condamner les chrétiens à mort, il les faisait mutiler. Aux uns on crevait les yeux, aux autres on coupait les mains, ou les pieds, ou le nez, ou les oreilles.

 

XXXVII. — Des lettres de Constantin lui interdirent ces cruautés. Maximin dissimula ; mais si un chrétien tombait entre ses mains, il le faisait noyer secrètement. Il se garda bien de rompre avec son habitude de faire périr quelque victime chaque jour dans son palais. Aussi, ses viandes étaient préparées non par des cuisiniers, mais par des prêtres, et comme elles servaient à des sacrifices profanes, on n'en pouvait goûter sans se souiller d'une impureté sacrilège. En tout il se modelait sur Galère. Si peu de chose qui eût échappé à la rapacité de Dioclétien et de Maximien, Maximin s'en empara sans pudeur. On fermait ses greniers, ses boutiques, on poursuivait le paiement des dettes avant que le terme fût échu. C'était la famine malgré le rendement de la terre. On réquisitionnait les troupeaux pour fournir aux sacrifices quotidiens (1)…

Il gorgeait d'argent les soldats et les barbares eux-mêmes ; car, pour ce qui est de ravir les biens et de les donner à ceux qui les lui demandaient, peut-être faut-il l'en louer, puisqu'il n'était en ce cas que simple voleur.

 

XXXVIII. — Son impudicité dépassa tout ce que l'on a jamais entendu raconter. Je ne sais qu'en dire, les mots sont impuissants à dépeindre de rut bestial, notre langue manque de termes pour en parler. Les eunuques, les rabatteurs cherchaient partout. Toute femme douée de quelque beauté était enlevée à son père ou à son mari. On arrachait les vêtements de ces malheureuses pour juger si elles étaient dignes de la couche impériale. Celles qui s'en défendaient étaient noyées comme coupables de lèse-majesté. Des maris, voyant l'outrage fait à celles dont la chasteté et la fidélité leur étaient si chères, se tuèrent de désespoir. Sous ce monstre, la difformité fut le seul asile de la pudeur. On en arriva à ce point que ce fut un usage

 

1. Le texte est corrompu en cet endroit.

 

38

 

de n'épouser que celles qui avaient été soufflées par lui. Il abandonnait ensuite aux gens de son entourage les vierges violées dont ceux-ci faisaient leurs femmes. Ses favoris prenaient exemple sur lui et souillaient sans scrupule le lit des sujets. Car que faire, quelle vengeance en tirer ? Pour les filles de basse condition, les prenait qui voulait. Celles que leur naissance mettait à l'abri d'une violence, on les demandait pour récompense à l'empereur. Tout refus était impossible, l'empereur consentait ; ainsi il fallait mourir ou accepter un barbare en qualité de gendre ; car tous ses gardes étaient descendus de ces Goths qui, au temps des Vicennales, furent chassés de leur pays et se donnèrent à Maximin. Et ce fut pour le malheur du monde que ces barbares échappèrent à la servitude pour assujettir un jour les Romains. Gardé par ces bandits qui veillaient sur lui, Maximin insultait à tout l'Orient.

 

XXXIX. — Enfin, ne connaissant d'autre règle que sa volupté, il jeta les yeux sur l'Augusta elle-même que depuis peu il appelait sa mère. Après la mort de Galère, Valérie sa veuve, fille de Dioclétien, se retira auprès de Maximien, comme en un lieu de sûreté, puisque ce prince était marié. Mais cette bête dangereuse l'aima. Valérie portait encore le deuil de Galère que Maximin la fit demander en mariage, avec promesse de chasser sa femme si elle acceptait. Valérie répondit avec la liberté que sa condition lui permettait, Elle ne pouvait songer au mariage tant qu'elle portait le deuil du père adoptif de Maximin, dont les cendres n'étaient pas refroidies ; elle avait lieu en outre d'appréhender pour elle-même le traitement qu'on allait faire à cause d'elle à une épouse irréprochable ; enfin que le remariage d'une Augusta était un cas sans exemple (1). On porta cette audacieuse réponse à l'empereur. Sa passion se changea en frénésie. Il proscrivit Valérie, la dépouilla de son bien, la priva de ses officiers, fit mourir ses esclaves dans les tortures, l'envoya en exil avec sa mère Prisque, femme de Dioclétien, mais sans leur assigner de lieu, les chassant de-ci, de-là, à sa fantaisie, et fit mourir leurs amies sous prétexte d'adultères imaginaires.

 

1. Ceci est inexact.

 

39

 

XL. — Valérie comptait parmi ses amies une dame de naissance illustre, mère et grand'mère, que cette princesse traitait comme une seconde mère et qu'on soupçonna avoir dicté sa réponse à Maximin. Celui-ci ordonna au président Eratineus de la faire mourir honteusement. On enveloppa dans son malheur deux autres femmes non moins nobles qu'elle, dont l'une avait sa fille dans le collège des Vestales, l'autre était mariée à un sénateur. La beauté et la vertu de ces dames les perdirent. Elles comparurent non devant un juge, mais devant un assassin. On ne les accusa même pas, mais on fit venir un Juif coupable d'autres crimes, à qui on promit sa grâce s'il rendait un faux témoignage contre ces malheureuses. Le juge avait eu soin de transporter son tribunal hors de la ville, afin de n'être pas lapidé par le peuple témoin d'un pareil procès, il avait en outre une escorte. Ceci se passait à Nicée. On mit le Juif à la question, tandis qu'il avouait ce dont on était convenu comme si la douleur le lui eût arraché. Les deux femmes furent condamnées à mort, les pleurs et les instances du mari qui assistait sa femme, et de tous les assistants, ne servant de rien. De crainte qu'un mouvement populaire ne délivrât ces dames, on les fit escorter au lieu du supplice parla troupe. Comme leurs domestiques avaient fui, leurs corps eussent été privés de sépulture sans la charité secrète de leurs amis qui prirent soin de les ensevelir. Le Juif qui s'était avoué leur complice ne jouit pas de l'impunité promise ; comme on l'allait pendre, il révéla toute l'intrigue, et au moment de rendre l'âme il déclara que l'on avait fait mourir des innocentes.

 

XLI. — L'Augusta Valérie, reléguée dans les déserts de Syrie, avertit Dioclétien de son infortune. Celui-ci fit redemander sa fille à Maximin, mais en vain. Il revint plusieurs fois à la charge sans rien obtenir. Enfin il dépêcha un de ses parents, homme considérable ; mais cette dernière ambassade n'obtint pas un meilleur succès que les précédentes.

XLII. — Vers la même époque on renversait, sur l'ordre de Constantin, les statues et les images du vieux Maximien ; mais comme il avait été souvent représenté avec Dioclétien, on détruisait du même coup les deux effigies. Ce prince, accablé d'un

 

40

 

outrage qu'aucun autre empereur n'avait subi de son vivant, voulut mourir. Il n'était bien nulle part, l'inquiétude lui enlevait le sommeil et l'appétit. Il soupirait, gémissait, pleurait, se roulait à terre ou sur son lit. Après avoir été vingt ans le favori de la fortune, réduit à la condition privée, accablé d'opprobres, il mourut d'angoisse et de faim.

 

XLIII. — Il ne restait qu'un seul ennemi de Dieu, Maximin Daia. Je vais raconter sa fin. Jaloux de Licinius que Galère lui avait préféré, il s'était pourtant accommodé avec lui. Dès qu'il apprit que Licinius épousait la soeur de Constantin, il jugea que cette alliance tendait à sa propre ruine et rechercha en secret l'amitié de Maxence, à qui il écrivit avec beaucoup d'honnêteté. On reçut ses ambassadeurs, on accepta son amitié, on plaça dans le même lieu les images des deux princes. Maxence tenait cette alliance pour un secours envoyé du ciel ; car, sous prétexte de venger la mort de son père, le vieux Maximien, il avait déjà déclaré la guerre à Constantin, ce qui donnait lieu de soupçonner que Maximien n'avait feint d'être mal avec son fils que pour perdre plus facilement les autres empereurs et, après leur ruine, partager l'empire avec Maxence. Mais on se trompait. Son dessein était de perdre son fils avec les autres et de remonter sur le trône avec son collègue Dioclétien.

 

XLIV. — Les hostilités avaient commencé entre Maxence et Constantin. Maxence demeurait à Rome dont il ne pouvait sortir sous peine de périr, avait prononcé l'oracle. II abandonnait la guerre à ses lieutenants. Ses forces étaient supérieures à celles de l'ennemi, car, outre la vieille armée de Maximien qu'il avait débauchée du service de Sévère, la sienne, composée de barbares Maures et Gétules (1), l'avait rejoint. On en vint souvent aux mains et le parti de Maxence avait toujours l'avantage ; mais Constantin, décidé à en finir quoi qu'il arrivât, vint camper au pont Milvius — Ponte-Molle —. C'était le vingt-sept octobre, cinquième anniversaire du jour où Maxence avait pris la pourpre. Constantin, averti en songe de faire tracer sur les boucliers

 

1.       Leçons douteuses.

 

De ses soldats le signe céleste de Dieu avant le combat, obéit et les fit marquer d’un khi. Les troupes, fortifiées par cette armure divine, prirent les armes. L'armée ennemie, privée de son empereur, passe le pont. On se rencontre, on se choque avec une vigueur égale, personne ne fuit. La populace de Rome s'émeut et reproche à Maxence de trahir la cause publique ; soudain le bruit court que Constantin est invincible.

Epouvanté, Maxence convoque quelques sénateurs, on consulte les oracles des Sibylles ; on y lit qu'en ce jour l'ennemi du peuple romain doit périr. Maxence retrouve l'espoir de vaincre, il part et arrive sur le lieu du combat. Par son ordre on coupe le pont ; à cette vue le combat se ranime, mais Dieu veillait sur l'armée de Constantin. Maxence prend peur, court au pont qu'il avait rompu, il tombe dans la bousculade des fuyards et roule dans le Tibre.

Après un tel triomphe, Constantin entra dans Rome accueilli avec enthousiasme par le Sénat et le peuple. Il apprit la perfidie de Maximin, saisit ses lettres, vit ses images et ses statues. Le Sénat accorda à Constantin la prérogative d'honneur que lui avait méritée son courage et que Maximin s'était insolemment arrogée. A ces nouvelles, Maximin se tint déjà pour vaincu. Le décret du Sénat le mit en furie, il ne cacha plus sa haine à l'égard de Constantin et toujours il lui échappait quelque raillerie contre ce prince.

 

XLV. — Après avoir réglé l'état des affaires à Rome, Constantin se rendit à Milan. Licinius y célébrait ses noces et Maximin, le jugeant assez occupé de ce soin, partit de la Syrie pendant la plus grande rigueur de l'hiver et se rendit à marches forcées dans la Bithynie. La pluie, la neige, les boues, le froid avaient exténué ses troupes et presque ruiné ses équipages. La marche de ses colonnes était jalonnée de chevaux morts et de débris de toutes sortes de funèbre présage. Il franchit la limite des provinces de son obéissance et arriva sous Byzance, où Licinius avait mis une garnison dont Maximin tenta par présents et par promesses la fidélité. Il en fallut venir à la force, mais tout échouait. Le siège durait depuis onze jours, terme suffisant pour donner avis des événements à Licinius, lorsque la garnison, fidèle mais insuffisante, fut réduite à se rendre. De Byzance

 

42

 

Maximin marcha sur Héraclée, qui tint bon et le retint plusieurs jours. Sur ces entrefaites, Licinius était accouru à Andrinople, mais avec une faible escorte, lorsque Maximin, maître d'Héraclée, se porta jusqu'à dix-huit milles de lui. Il ne pouvait aller plus loin, puisque Licinius se trouvait à deux étapes seulement avec un contingent destiné plutôt à retarder la marche de Maximin qu'à combattre, car il n'avait pas trente mille hommes contre soixante-dix mille. Les troupes de Licinius étant dispersées dans plusieurs provinces, on n'eut pas le temps de les réunir toutes.

 

XLVI. — Les armées avaient pris le contact, on n'attendait que l'instant d'engager le combat. Maximin fit un voeu à Jupiter; il lui promit, s'il était vainqueur, d'abolir à jamais le nom chrétien ; mais pendant la nuit qui précéda le combat, Licinius eut la vision d'un ange qui lui commandait de la part de Dieu, de se lever, de faire une prière, et lui promit la victoire s'il obéissait. Il lui sembla en effet qu'il se levait et faisait la prière. A son réveil, il appela un secrétaire et lui dicta cette prière : « Dieu tout-puissant, nous te prions ; Dieu saint, nous te prions; nous te recommandons la justice de notre cause, nous te recommandons notre empire, c'est par toi que nous vivons; c'est de toi que nous attendons la victoire. Dieu tout-puissant, Dieu saint, exauce-nous ; nous te tendons les mains ; exauce-nous, Dieu saint, Dieu tout-puissant. » On tira des copies de cette prière que l'on distribua aux tribuns et aux chefs des légions pour la faire apprendre aux soldats, dont le courage s'affermit lorsqu'ils pensèrent que le ciel leur promettait la victoire. L'empereur marqua que la bataille se donnerait le premier mai, qui était le huitième anniversaire de l'avènement de Maximin, afin que sa destinée fût pareille en cela à celle de Maxence. Maximin anticipa d'un jour ; dès l'aube il rangea son armée en bataille, afin de célébrer la fête du lendemain par une victoire. Licinius, averti des mouvements de l'ennemi, fait prendre les armes. La plaine stérile de Sérène séparait les armées. Dès qu'on fut en présence, les soldats de Licinius enlèvent leurs casques, couchent à terre leurs boucliers, lèvent les mains au ciel et répètent la prière après l'empereur et les chefs des légions. L'ennemi en pouvait entendre le murmure. On répéta trois fois la prière,

 

43

 

ensuite on reprit casques et boucliers. Cependant on essaya d'une conférence, mais Maximin repoussa toutes les propositions de paix. Il méprisait Licinius dont l'avarice, pensait-il, avait détaché son armée et que ses prodigalités lui attireraient. Cette imagination l'avait poussé à la guerre qu'il espérait porter contre Constantin, après avoir embauché, sans combat, l'armée de Licinius.

 

XLVII. — Enfin on se toucha ; les soldats de Licinius se précipitent avec furie, tellement que l'ennemi ne peut ni tirer l'épée, ni lancer le javelot. Maximin tournait autour des corps ennemis qu'il sollicitait par ses prières et ses promesses ; mais on ne l'écoutait même pas. On le chargea et il dut retourner parmi les siens. On taillait impunément son armée en pièces et tant de légions succombaient sous l'effort d'une poignée de braves gens. Nul ne paraissait se souvenir de son nom, de ses armes, de ses anciens services ; on eût dit qu'ils n'étaient pas venus au combat, mais à la mort, tant Dieu avait donné d'ascendant sur eux à leurs ennemis. La plaine était jonchée de cadavres. Maximin, voyant ses espérances trompées, jette sa pourpre, et, sous l'habit d'un esclave, s'enfuit et passe la mer. Une partie de son armée est taillée en pièces, une partie se rend, le reste prend la fuite. On suivait sans honte l'exemple de l'empereur qui, en une nuit et un jour, gagna Nicomédie, distante eu lieu du combat de cent soixante milles. Là il prend sa femme et ses enfants et avec une petite suite gagne l'Orient. En Cappadoce, il rassemble quelques débris de son armée auxquels il joint des garnisons et reprend la pourpre.

 

XLVIII. — Licinius, après avoir reçu une partie des troupes ennemies et leur avoir donné des quartiers, se rendit en Bithynie peu de jours après la bataille. Il entra dans Nicomédie et rendit des actions de grâces à Dieu comme à l'auteur de sa victoire, et le treize juin, Constantin et lui étant consuls pour la troisième fois, on publia un édit pour le rétablissement de l'Eglise et on l'adressa au préfet de Nicomédie.

 

44

 

Edit de Milan (313).

 

 

« Nous Constantin et Licinius, augustes, nous étant réunis à Milan pour traiter toutes les affaires qui concernent l'intérêt et la sécurité de l'empire, nous avons pensé que, parmi les sujets qui devaient nous occuper, rien ne serait plus utile à nos peuples que de régler d'abord ce qui regarde la façon d'honorer la Divinité. Nous avons résolu d'accorder aux chrétiens et à tous les autres la liberté de pratiquer la religion qu'ils préfèrent, afin que la Divinité, qui réside dans le ciel, soit propice et favorable aussi bien à nous qu'à tous ceux qui vivent sous notre domination. Il nous a paru que c'était un système très bon et très raisonnable de ne refuser à aucun de nos sujets, qu'il soit chrétien ou qu'il appartienne à un autre culte, le droit de suivre la religion qui lui convient le mieux. De cette manière la Divinité suprême, que chacun de nous honorera désormais librement, poufferions accorder sa faveur et sa bienveillance accoutumées. Il convient donc que Votre Excellence sache que nous supprimons toutes les restrictions contenues dans l'édit précédent que nous vous avons envoyé au sujet des chrétiens, et qu'à partir de ce moment nous leur permettons d'observer leur religion sans qu'ils puissent être inquiétés et molestés d'aucune manière. Nous avons tenu à vous le faire connaître de la façon la plus précise, pour que vous n'ignoriez pas que nous laissons aux chrétiens la liberté la plus complète, la plus absolue de pratiquer leur culte ; et puisque nous l'accordons aux chrétiens, Votre Excellence comprendra bien que les autres doivent posséder le même droit. Il est digne du siècle où nous vivons, il convient à la tranquillité dont jouit l'empire, que la liberté soit complète pour tous nos sujets d'adorer le Dieu qu'ils ont choisi et qu'aucun culte ne soit privé des honneurs qui lui sont dus. En ce qui concerne les chrétiens, nous voulons que si quelqu'un a acheté de nous ou de qui que ce soit les lieux autrefois destinés à leurs assemblées, il les leur rende promptement et sans délai et sans remboursement. Ceux à qui nos prédécesseurs en auraient fait don les rendront de même. Les uns et les autres se pourvoiront par-devant les vicaires pour être indemnisés par nous. Ceci

 

45

 

s'exécutera au plus tôt. Outre ces lieux d'assemblée, ils en ont d'autres qui appartiennent à leurs églises ; nous voulons que vous les rendiez aux mêmes conditions, c'est-à-dire que ceux qui les auront restitués gratuitement en attendront le prix de notre munificence. En tout ce qui concerne les chrétiens, vous vous montrerez très diligents, afin que notre volonté ne souffre pas de retard et que par notre bonté la tranquillité publique soit assurée. Tout se passant suivant nos ordres, nous espérons que le ciel nous continuera les faveurs qu'il nous a prodiguées en tant de rencontres. Vous publierez les présentes afin que nul n'en ignore. »

Après cette ordonnance, il exhorta même les habitants de Nicomédie à remettre les églises en leur ancien état... Ainsi, depuis la ruine de l'Eglise jusqu'à son rétablissement, on compte environ dix ans et quatre mois.

 

XLIX. — Licinius poursuivant sa victoire, Maximin se sauva dans les détroits du mont Taurus et s'y retrancha, mais il fut forcé et contraint de fuir à Tarse. Là, assiégé par terre et par mer, sans espoir de secours, il songea à se donner la mort, seul remède, à ses yeux, aux maux dont Dieu l'accablait. Mais auparavant il s'accorda une suprême ripaille, puis il but le poison qui, trouvant l'estomac trop chargé, perdit une partie de sa force et se changea en une sorte de peste lente, afin que la prolongation de sa vie ne fût que la prolongation de ses douleurs. Le venin commençant à agir lui consumait les entrailles avec des tourments qui le portaient jusqu'à la fureur, à tel point que, pendant les quatre derniers jours de sa vie, il prenait la terre à poignée et la mangeait ; il se jetait la tête contre les murailles avec tant de violence que les yeux sortirent de l'orbite. Aveugle, il vit Dieu entouré de ses anges qui faisait son procès. Il hurlait comme font ceux qu'on torture : «Ce n'est pas moi, ce sont les autres » ; et puis : « C'est moi » ; alors il priait le Christ d'avoir pitié de lui. Il rendait son âme au milieu de ces fureurs qui semblaient celles d'un damné.

 

L. — C'est ainsi que Dieu se vengea de ses ennemis dont les enfants mêmes ne furent pas épargnés. Licinius fit mourir Valérie à qui Maximin avait pardonné dans sa colère et même dans

 

46

 

son désespoir. Candidien, fils naturel de Galère, que Valérie, se voyant stérile, avait consenti à adopter, eut le même sort. Ayant appris que Candidien vivait, elle se déguisa et se mêla à sa suite pour voir l'issue de ses aventures ; mais comme on vit qu'on lui rendait de grands honneurs à Nicomédie, on le tua. En l'apprenant, Valérie se sauva. Licinius fit encore mourir Sévérien, fils de Sévère, qu'on accusa d'avoir brigué l'empire et qui avait suivi Maximin dans sa fuite. Tous ceux-ci s'étaient attachés à la fortune de Maximin parce que Licinius leur était suspect. Seule, Valérie s'était rangée de son parti et voulait lui céder tout ce qu'elle avait à prétendre de la succession du vieux Maximien, faveur qu'elle avait refusée à Maximin. Licinius fit mourir aussi le fils aîné de Maximin, un enfant de huit ans, et sa soeur âgée de sept ans, promise à Candidien. Auparavant on jeta leur mère dans l'Oronte, au lieu même où elle avait fait périr plusieurs femmes irréprochables. Ainsi, un juste jugement de Dieu rendit à ces impies ce qu'ils avaient fait.

 

LI. — Valérie, déguisée, errante pendant l'espace de quinze mois, fut reconnue et arrêtée avec sa mère Prisque, à Thessalonique, et toutes deux furent condamnées à mort. On les mena au supplice en grand appareil ; personne ne refusait ses larmes à une si grande infortune. On leur coupa la tête et on jeta leurs corps à la mer. Ainsi leur vertu et leur rang causèrent leur ruine.

 

LII. — Tout ce que je viens de rapporter est digne de foi. J'ai raconté les choses comme elles se sont passées, afin de conserver la mémoire de ces événements, pour qu'un futur historien ne puisse corrompre la vérité en passant sous silence les crimes de tant d'empereurs et la vengeance que Dieu en a tirée. Quelles actions de grâces ne devons-nous pas lui rendre d'avoir regardé son troupeau détruit ou dispersé par les loups ravissants, de l'avoir réuni et rassuré, d'avoir exterminé les bêtes malfaisantes qui avaient si longtemps désolé ses pâturages et ses bergeries. Où sont ces noms de Jovien et d'Hercule, jadis révérés des peuples, que; Dioclès et Maximin avaient pris avec tant d'insolence, et dont, après eux, leurs successeurs se sont parés ? Le Seigneur a purgé la terre de ces noms superbes. Célébrons donc le triomphe de Dieu avec joie; jour et nuit adressons-lui nos

 

47

 

prières et nos louanges, afin qu'il affermisse à toujours la paix rendue après dix années de guerre.

Et toi, Donat, qui as mérité sa bienveillance par tes tourments, prie-le de répandre sa miséricorde sur ses serviteurs, de garantir son peuple des embûches et des insultes du démon, et de rendre son Eglise à jamais paisible et florissante.

 

 

48

 

 

LES MARTYRS DE LA THÉONAS A ALEXANDRIE, LE 9 FÉVRIER 356

 

L'Apologie que saint Athanase composa pour justifier sa fuite doit avoir été écrite entre les années 357 et 358 I. Théodoret et Socrate ont connu cet écrit et l'ont même cité. Ce dernier auteur avance que saint Athanase lut cette pièce dans le concile d'Alexandrie en 362, mais il ajoute qu'elle était composée longtemps auparavant. Elle fut écrite par manière de justification contre les calomnies des chefs de l'arianisme, Léonce d'Antioche, Narcisse de Néroniade et Georges de Laodicée, qui voyaient avec un vif déplaisir saint Athanase échappé aux violences du duc Syrianus et l'accusaient de lâcheté parce qu'il s'était enfui.

Je n'ai pas à entrer dans le récit des intrigues que l'empereur Constance et ses officiers nouèrent autour de saint Athanase, il suffira d'un abrégé. Le duc Syrianus, représentant l'empereur Constance à Alexandrie, était entièrement livré aux ariens. Ce personnage résolut, pour complaire à son parti, de s'emparer de la personne d'Athanase tandis que celui-ci se trouvait avec les catholiques dans l'église de Saint-Théonas. Ce fut l'occasion d'une expédition militaire suivie de toute sorte de violences dont saint Athanase fait le récit dans l'écrit qu'on va lire. Depuis cet événement, l'évêque demeura

 

1. J. SARTORIUS. Dissertatio de Athanasio in persecutione fugiente, Thorunii, 1697, in 4°.

 

caché. « Et c'est pourquoi le peuple d'Alexandrie, qui fit aussitost une protestation publique de cette violence de Syrianus, déclare qu'il ne savoit ce que son saint pasteur estoit devenu. Il ajoute que le saint fut traîné et presque déchiré, et qu'estant tombé en défaillance, il fut emporte comme mort. Saint Athanase ne parle point de cela lorsqu'il décrit ce qui se passa alors ; et néanmoins il semble l'avouer en un autre endroit, puisqu'il renvoie aux attestations du peuple d'Alexandrie qu'il avoit insérées à la fin de sa lettre aux solitaires. » (TILLEMONT.)

 

Haut du document

 

 

SAINT ATHANASE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE
APOLOGIE DE SA FUITE DEVANT LA PERSÉCUTION DU DUC SYRIANUS

(A. D. 357 ou 358)

 

J'entends dire que Léontius d'Antioche, Narcisse de Nérona, Georges de Laodicée et les ariens leurs comparses, murmurent contre moi, m'insultent et me traitent de timide, parce que je ne me suis pas spontanément offert à leurs coups, alors qu'ils voulaient me tuer. Au sujet de ces injures et de ces calomnies, je pourrais écrire bien des choses qu'ils seraient incapables de contredire. Mais ceux qui les ont entendues les connaissent déjà ; aussi me contenterai-je de leur rappeler la parole du Sauveur et celle de l'Apôtre : « Le mensonge vient du démon. Les calomniateurs n'auront point part au royaume de Dieu. » N'est-ce pas là une preuve suffisante qu'ils ne pensent ni n'agissent selon l'Evangile ? mais, persuadés que tout ce qui leur plaît est bon, ils le mettent en pratique.

Puisqu'en outre ils affectent de me reprocher ma lâcheté, je crois nécessaire de parler : je rendrai par là manifeste leur iniquité ; il apparaîtra de plus clairement qu'ils n'ont même pas lu la sainte Ecriture, ou que, s'ils

 

51

 

l'ont lue, ils ne croient pas ses oracles inspirés de Dieu. Car, s'ils avaient la foi, ils n'oseraient pas s'afficher ainsi contre les saintes Lettres, et ils n'imiteraient pas, comme ils font, la perfidie des Juifs déicides. Dieu en effet leur avait donné ce précepte : « Honore ton père et ta mère », et encore : « Celui qui injurie son père et sa mère sera frappé de mort ». Malgré cela, les Juifs agissaient contre la loi, changeant l'honneur en l'insulte, les fils mettant à leur usage personnel les ressources pécuniaires dues à leurs parents ; ils connaissaient pour l'avoir lu l'exemple de David, mais ne le mettaient pas en pratique, car ils faisaient un crime à des gens innocents de ce qu'ils arrachaient des épis et les froissaient dans leurs mains le jour du Sabbat. Or ils n'avaient cure ni de la loi ni du Sabbat. Mais, méchants comme ils l'étaient, ils jalousaient les disciples qu'ils voyaient sauvés, et ne voulaient qu'une chose, le triomple de leurs idées. Aussi recueillirent-ils le fruit de leur iniquité en devenant un peuple profane et en se rendant dignes d'être appelés princes de Sodome, peuple de Gomorrhe.

Non moins qu'eux, ils me semblent avoir aussi reçu déjà leur châtiment, en ce qu'ils ignorent leur propre folie. Ils ne savent plus ce qu'ils disent et ils croient savoir ce qu'ils ne connaissent pas. Le seul talent qui leur reste est celui de faire le mal et de trouver chaque jour à faire quelque chose de pire. Ils me font un crime de ma fuite, car ils refusent d'admettre que j'ai agi en homme de coeur. D'où vient donc cette prétention chez des ennemis à l'égard de ceux qui ne veulent pas se prêter à leurs mauvais desseins? Dissimulés comme ils le sont, ils font beaucoup de bruit autour de cette fuite, leurs chefs croyant, dans leur réelle naïveté, me contraindre par injures à me livrer à eux. Ils le voudraient bien et pour l'obtenir ils courent partout ; ils se disent mes amis, mais ils me traquent en ennemis ; car, déjà enivrés de sang, ils

 

52

 

veulent me faire disparaître moi aussi, et cela parce que j'ai toujours haï leur impiété comme je la hais encore aujourd'hui, et qu'après les avoir convaincus d'hérésie, je les cloue comme tels au pilori.

Pourrait-on citer quelqu'un qui, poursuivi et pris par eux, n'ait eu à subir leurs capricieuses avanies ? quelqu'un qui, recherché et enfin découvert, n'ait , été traité de façon qu'il pérît misérablement ou qu'il reçût de partout des outrages ? car ce que l'on croit fait par les juges est leur oeuvre propre ; bien plus, les juges mêmes sont les serviteurs de leur volonté, de leur perversité. Quel est donc le lieu qui n'ait conservé le souvenir de leur malice ?Quel est l'homme qui ait pu avoir un avis différent du leur, sans qu'ils l'aient entouré d'embûches, simulant de bonnes raisons. à la façon de Jézabel ? Quelle Eglise n'a pas à déplorer leurs mauvais procédés à l'égard de son pasteur'?

Antioche pleure son confesseur Eustathe, modèle de l'orthodoxie ; Balanée, l'admirable Euphration ; Paltos et Antarados gémissent sur le sort -le Cymatius et de Carterius ; Adrianopolis porte à la fois le deuil et de l'ami du Christ Eutrope, et de son évêque Lucius, qui mourut sous, le poids des chaînes dont ils le chargèrent à plusieurs reprises. Ancyre déplore la perte de Marcel, Bérée celle de Cyr, et Gaza celle d'Asclépias, que ces gens de mauvaise foi, après leur avoir fait subir toute sorte d'outrages, firent envoyer en exil ; ils nous firent aussi rechercher, Théodule, Olympe de Thrace et moi-même et mes prêtres, dans le dessein de nous faire périr dès qu'ils nous auraient trouvés. Nous aurions sans aucun doute trouvé la mort sans retard, si nous n'avions fui à leur insu, car tel était le sens des lettres envoyées au proconsul Donatus contre Olympe, et à Philagrius contre nous-même. Et ce fut le sort de Paul de Constantinople qu'ils cherchèrent aussi et parvinrent à trouver,

 

53

 

et qu'ils firent étrangler publiquement à Gueuse de Cappadoce, par les mains de l'ex-préfet de la ville Philippe, un des défenseurs de leur hérésie, et exécuteur de leurs volontés perverses.

Du moins furent-ils rassasiés après ces exploits, et se tinrent-ils tranquilles ? Pas le moins du monde. Bien loin de s'arrêter, semblables à la sangsue dont parlent les Proverbes, ils puisaient dans le crime une nouvelle vigueur, en s'attaquant à des diocèses plus importants. Qui pourrait dire ce qu'ils commirent ou rap-peler tous leurs méfaits ? A ce moment, les Eglises étaient en paix et les fidèles pouvaient prier librement dans leurs assemblées : subitement l'évêque de Rome, Libère, le métropolitain des Gaules, Paulin, Denys, métropolitain d'Italie, Lucifer, métropolitain de Sardaigne, et Eusèbe, évêque d'Italie, furent enlevés et envoyés en exil : et cela pour cette seule raison qu'ils répudiaient l'hérésie arienne et qu'ils refusaient de souscrire aux calomnies et aux mensonges forgés contre moi.

Parler de l'illustre et très vénérable vieillard, et vraiment confesseur, Hosius, est chose bien superflue : car personne n'ignore qu'ils lui ont fait subir aussi la peine de l'exil. Bien loin d'être un inconnu, ce vieillard est l'homme le plus en vue de notre époque. Et en effet, combien de synodes n'a-t-il pas réunis ! La sûreté doctrinale de sa parole n'a-t-elle pas été pour tous un guide autorisé ? Quelle Eglise n'a pas gardé de son gouvernement le plus précieux souvenir ? Est-il un homme qui ait jamais été le trouver, l'âme dans la tristesse, et qui ne l'ait quitté tout consolé ? En est-il qui lui ait mendié ce dont il avait besoin et qui ne se soit retiré satisfait ? Contre ce saint homme, les ariens se sont permis toutes les indignités, parce que lui aussi, connaissant les calomnies que leur fait commettre leur perversité, a refusé de souscrire aux embûches qu'ils dressent contre moi. Et

 

54

 

si par les coups sans nombre dont ils l'ont accablé, par les tracasseries qu'ils ont fait subir à ses proches, ils en ont eu raison un moment, vu son grand âge et la faiblesse de ses forces physiques, ils ont par là même montré leur méchanceté et le zèle qui les porte à prouver qu'ils ne sont même pas chrétiens.

Dans la suite, ils envahirent de nouveau Alexandrie, toujours dans le dessein de me tuer, en sorte qu'à partir de ce jour ma situation devint pire qu'auparavant. Un jour, des soldats cernèrent l'église à l'improviste ; le calme de la prière fit alors place au tumulte des armes. Bientôt après, durant le carême, l'agent des ariens, Georges de Cappadoce, entra dans la ville et renchérit encore sur le mal qu'ils lui avaient appris à faire.

Après la semaine de Pâques, en effet, les vierges furent incarcérées, les évêques chargés de chaînes et emmenés par les soldats, les orphelins et les veuves privés de leur pain et de leurs demeures. L'assaut était donné aux maisons des chrétiens ; en pleine nuit on les chassait de chez eux ; l'on désignait leurs demeures aux destructeurs, et ceux qui avaient des frères dans le clergé étaient en péril à cause d'eux. C'étaient déjà là choses horribles : les attentats qui suivirent furent plus atroces encore. La semaine après la Pentecôte, les jeûnes accomplis, les fidèles s'étaient réunis pour la prière dans le cimetière, car ils répugnaient tous à entrer en communion avec Georges ; mais ce criminel en eut connaissance ; aussitôt il lança contre eux le général Sébastien, un manichéen, qui, suivi d'une multitude de soldats armés de glaives, de flèches et de pieux, fit irruption dans l'église même : il n'y trouva que peu de personnes vaquant à la prière, car, à cette heure tardive, la plupart s'étaient retirées ; mais il y commit toutes les horreurs que l'on pouvait attendre d'un homme qui s'était fait l'instrument des ariens. Il fit allumer un immense brasier,

 

55

 

puis, faisant amener les vierges devant le feu, il les somma de confesser la foi arienne. Lorsqu'il vit qu'elles ne se laissaient pas vaincre par ses menaces, ni intimider par le feu, il les fit dépouiller et frapper au visage, si bien que pendant quelque temps elles furent à peine reconnaissables.

Pour quarante hommes dont il s'était emparé, il inventa un supplice d'un nouveau genre : à l'aide de verges de palmier fraîchement coupées et encore toutes garnies de leurs piquants, il les fit frapper sur le dos, en sorte que plusieurs d'entre eux durent ensuite recourir au médecin, en raison des piquants qui leur étaient entrés dans les chairs ; certains même périrent dans ce tourment au-dessus de leurs forces. Tous les survivants furent ensuite envoyés en exil, en compagnie des vierges, dans la grande Oasis ; quant aux cadavres de ceux qui avaient succombé, les bourreaux refusèrent d'abord de les livrer, même aux familles des suppliciés ; mais ils les cachèrent soigneusement, croyant qu'en les privant de sépulture, ils pourraient dissimuler leur cruauté. Dans leur démence cependant, ils se trompaient grandement en agissant ainsi ; car la preuve de leur perversité et de leur cruauté fut rendue bien plus manifeste par l'attitude même des parents des victimes, qui, d'une part, célébraient avec joie le martyre des leurs, et, d'autre part, se lamentaient sur la perte des cadavres.

Bientôt après ils envoyèrent en exil plusieurs évêques d'Egypte et de Libye, Ammonius, Micus, Gains, Philon, Hermès, Menins, Psenosiris, Nelammon, Agathus, Anagamphus, Marc, Ammonius, un autre Marc, Dracontius, Adelphius et Athénagore ; et aussi les prêtres Hierax et Dioscore. Ils les traitèrent même si durement que plu-sieurs périrent, les uns sur la route, d'autres dans le lieu de leur exil. Ils firent en outre partir plus de trente évêques, animés qu'ils étaient, comme Achab, du zèle de

 

56

 

supprimer la vérité s'ils le pouvaient. Tels furent tons les méfaits de ces impies !

A quelque temps de là les ariens marchaient avec les soldats pour les exciter et pour me désigner à eux, car je leur étais inconnu... Il faisait nuit ; quelques fidèles célébraient avec nous la vigile de la synaxe du lendemain. Le général Syrianus survint tout à coup, accompagné de plus de cinq mille hommes armés d'épées, de glaives nus, d'arcs, de flèches et de matraques, comme dans la première agression racontée plus haut. Il cerna de près l'église, disposant ses soldats tout autour, afin qu'aucun de ceux qui en sortiraient ne pût franchir leur cordon. Pour moi, il me parut peu raisonnable d'abandonner les fidèles au milieu de cette bagarre, et de ne pas m'exposer au danger en leur place ; je m'assis donc sur mon siège, je priai le diacre de lire à haute voix le psaume, à chaque verset duquel le peuple répondrait : « car sa miséricorde est éternelle ». J'intimai en même temps aux fidèles l'ordre de se retirer tous pendant ce chant et de rentrer chez eux. Mais subitement le général fit irruption dans l'église, et ses soldats vinrent cerner le sanctuaire pour se saisir de moi : alors les clercs présents et tous les assistants poussèrent des cris ; ils me conjurèrent de me retirer tout de suite. Mais je protestai que je ne me retirerais pas avant que chacun fût retourné chez lui. Je me levai, et, leur ayant indiqué une prière, je les suppliai à mon tour de se disperser les premiers, car, leur disais-je, je préfère me savoir exposé au péril, que de voir l'un de vous maltraité . Lorsque la plupart se furent donc retirés, suivis de près par tous les autres, les moines et les quelques clercs de mon entourage m'entraînèrent dans leur fuite : nous franchîmes ainsi (le fait est véridique) le double cordon de troupes qui cernait le sanctuaire et l'église ; conduit et gardé par Dieu, j'ai pu fuir

 

57

 

ainsi à leur insu, en glorifiant grandement le Seigneur de ce que je n'avais pas abandonné mon peuple, et que d'autre part, après l'avoir fait échapper au danger, j'avais pu mettre ma propre vie en sûreté, et fuir ceux qui cherchaient à me prendre.

 

Haut du document

 

APPENDICE RÉDACTIONS POSTÉRIEURES

 

NOTE. — Les documents que l'on va lire jouissent pour la plupart d'une autorité historique dont le degré resterait seul à établir. Nous les distinguons néanmoins par l'emploi d'un caractère différent ; il nous a semblé préférable de maintenir la distinction entre les pièces contemporaines des événements et celles qui ne le sont pas ou qui, comme c'est le cas pour l'histoire de la persécution vandale, sont écrites avec des préoccupations polémiques et une vivacité de ton peu conforme à l'austère gravité de l'histoire.

 

LA PASSION DE SAINTE SALSA A TIPASA, SOUS CONSTANTIN LE GRAND, LE 20 MAI

 

La pacification religieuse commencée par l'édit de Milan (313) ne laissa pas d'être souvent contrariée par l'attachement des païens à leurs divinités. La persécution officielle ne sanctionnait plus les mouvements populaires, ainsi que cela s'était vu dans les siècles précédents, mais il semble que l'administration si compliquée de l'empire laissait parfois une liberté bien absolue aux populations, vu surtout l'usage que celles-ci en faisaient. En Afrique, où la conquête romaine ne vint jamais à bout complètement des éléments autochtones, l'établissement du

 

60

 

christianisme ne faisait plus, comme l'administration impériale, que des progrès assez lents. Un document composé peu après 372 et demeuré inédit jusqu'à ces dernières années nous a révélé un curieux épisode de l'histoire de la chute du paganisme à Tipasa, sur le littoral de Maurétanie. Assurément, il s'en faut de beaucoup que le récit que nous traduisons soit de tous points-historique. On se demande comment le rédacteur, venu longtemps après les événements, peut nous rapporter le monologue d'une martyre, monologue prononcé, dit-il, plutôt par son coeur que par ses lèvres. Mais ce défaut ne doit pas nous empêcher de reconnaître ce que la passion de sainte Salsa contient de détails précis, dont la topographie, l'histoire et l'hagiographie peuvent tirer un profit certain : tout ce qui a trait à la décadence du culte des idoles, à une orgie sacrée en l'honneur du dieu Python, la désaffectation d'un temple transformé en synagogue et sa reconstruction postérieure en église chrétienne.

La passion de sainte Salsa contient des détails d'un grand intérêt pour la topographie et l'histoire de ce point de la côte d'Afrique. La jeune sainte fut enterrée en dehors du rempart, sur l'emplacement où devait s'élever une basilique en son honneur, au point culminant de la colline, à 300 mètres des murailles de la ville, en face du port antique. Cette basilique mesure, par suite d'un allongement postérieur, 30 m. 60 de longueur sur 15 m. 06 de largeur ; mais elle était primitivement carrée, 15 m. 12X15 m. 06. Le premier édifice, élevé presque immédiatement après le martyre de sainte Salsa, est appelé par le rédacteur de la passion breve admodum tabernaculum. C'était une chapelle pourvue d'une abside à l'est avec une nef et deux bas côtés séparés par des piliers carrés, comme dans la basilique de Réparatus à Orléansville. Elle fut construite sur un emplacement occupé en partie par des citernes et des tombes ; l'une de celles-ci fut respectée et se trouva désormais presque au milieu de la nef centrale. C'était un sarcophage en pierre ; trois bornes sont placées derrière lui, et devant lui, un cippe en forme de caisson. Le socle rectangulaire a 2 m. 34 de longueur sur 1 m. 70 de largeur; il est revêtu de marbre et de décorations empruntées à un édifice plus ancien. On a trouvé dans le cippe des monnaies de Constantin le Grand et sur le cippe une inscription 

 

61

 

qui paraît se rapporter à une tante de la martyre, morte avant elle et païenne. C'est, pense-t-on, dans le sarcophage de cette Fabia Salsa, qui n'est pas antérieur au début du ive siècle, que fut d'abord déposé le corps de sa jeune parente ; en tous cas on respecta la maçonnerie du tombeau en construisant l'église, mais on s'arrangea pour masquer celui-ci entièrement. Le sarcophage fut dans la suite pulvérisé avec une incroyable passion, les débris reposaient parfois, quand ils furent relevés, sur ceux dé la toiture et des claveaux des piliers, ce qui indique que le sarcophage n'était pas placé sur le sol, mais sur le socle de maçonnerie entouré d'une grille de métal.

De la chapelle primitive rien n'est assuré que les dimensions, car les aménagements peuvent dater de l'époque de la transformation en basilique. On dut alors supprimer le mur de la façade reportée à 15 m. 48 en avant ; celle-ci fut précédée d'un portique. L'ordonnance primitive fut respectée, une colonnade séparant les trois vaisseaux fut prolongée, ainsi que les rangées de piliers. On éleva des tribunes sur les bas côtés, à une hauteur de 4 m. 20 environ. Dans les flancs des piliers les plus rapprochés du fond, on voit, à une hauteur moyenne de 1 m. 80, des trous rectangulaires où entraient des barres qui ont pu servir de support à des rideaux, d'autres trous percés plus bas feraient croire à l'existence d'une balustrade isolant la nef. L'abside, qui appartient au plan primitif, n'offre aucune disposition particulière.

On hésite à préciser la place qu'occupait le tombeau de sainte Salsa et l'autel qui étaient réunis, à ce que nous apprend une inscription. L'auteur de la passion qu'on va lire parle de la scaena sepulcri que Firmus frappa d'un coup de lance vers 372; le mot scaena désigne le front du tombeau qui dépassait le sol. Il est probable qu'à l'époque où eut lieu l'agrandissement, on opéra une translation des restes de la martyre, et c'est sur le dernier emplacement qu'ils occupèrent qu'on éleva le socle de 2 m. 34 sur 1 m. 70 dont nous avons parlé. Ce socle est en effet postérieur au pavement en mosaïque sur lequel il a été simplement posé ; en outre, il est entouré d'une clôture qui mesure 5 m. 65 de long sur 4 m. 94 de large. Vers la hauteur des quatrièmes piliers à partir de l'abside, se trouvait dans la nef un

 

62

 

cancel ajouré, en pierre, dont il reste des fragments. Le sol de l'église est occupé par un très grand nombre de tombes.

La basilique de Sainte-Salsa a subi plusieurs remaniements, Au Ve siècle l'évêque Potentius décora l'autel avec richesse et fit faire le pavement de mosaïque de la nef. Au siècle suivant et probablement sous le règne d'Hildéric, en 523, lorsque le culte catholique cessa d'être persécuté, on doubla l'église et devant la nouvelle façade on construisit un narthex. A l'époque de la domination byzantine, nouvelles transformations. Dans la nef centrale, on établit en avant des piliers une double colonnade absolument barbare, faite sans aucun souci de la mosaïque, ni des tombes antérieures, ni de la grille qui entourait le socle ; les colonnes ne sont pas même alignées. Plus tard encore, un incendie, dont les traces sont demeurées visibles, détruisit l'édifice ; on entoura alors la partie de la nef où se trouvent le socle et le sarcophage d'un mur grossier, dans la construction duquel on fit entrer des matériaux de toute sorte, la plupart enlevés à l'église elle-même. La première invasion arabe détruisit léglise, une seconde invasion en détruisit les ruines et des gourbis s'installèrent sur son emplacement.

 

 

Catalogus codicum hagiographicorum latinorum antiquiorum saeculo XVI, qui asservantur in bibliotheca nationali Parisiensi, ediderunt hagiographi Bollandiani, in-8°, Bruxellis, 1889, t. I, p. 344 sq. ; cf. p. 334, p. 12. — L. DUCHESNE, Sainte Salsa, vierge et martyre à Tipasa, en Algérie, lecture faite le 2 avril 1890 à la réunion trimestrielle des cinq Académies, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1890, p. 116 ; cf. Le Monde, 4 avril 1890 : Bulletin critique, 1890, p. 125 ; J. TOUTMN, Fouilles de M. Gsell à Tipasa. La basilique de Sainte-Salsa, dans les Mélanges d'archéol. et d'hist., 1891, t. XI, p. 179-185. — MOUCHEZ, Instructions nautiques sur les côtes de l'Algérie, in-8°, Paris. 1878, p. 109. — R. CAGNAT, l'Année épigraphique, dans la Revue archéologique, 1891, t. XVII, p. 416, no 99. — DESSAU, dans Archeologische Anzeiger, 1900, p. 153. — S. GSELL, Recherches archéologiques en Algérie, in-8°, Paris,1893, p. 1-76, pl. I-VII; LE MÊME, Guide archéologique des environs d'Alger, p. 127-144 ; LE MÊME, dans les Mélang. d'arch. et d'hist., 1891, t. XI, p. 182 sq. ; 1901, t. XXI, p. 233-235 ; LE MÊME, Monuments antiques de l'Algérie, in-8°, Paris, 1901, t. II, p. 323 sq.; LE MÊME, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1892, p. 242 sq.; L. DUCHESNE, dans les Précis historiques, in-8°, Bruxelles, 1890, p. 523, sq. Fr.

 

63

 

WIELAND. Ein Ausflug. in Afrika, in-8°, Stuttgart, 1900, p. 189-195. — DE ROSSI, Bull. di arch. crist., 1891, p. 26.

 

 

MARTYRE DE LA BIENHEUREUSE SAINTE SALSA, VIERGE ET MARTYRE DU CHRIST, QUI SOUFFRIT LE VI DES NONES DE MAI

 

Illustres sont les tituli élevés aux souffrances triomphantes des martyrs, glorieux sont les combats soutenus pour leur foi dans le Christ ; mais bien qu'ils reçoivent un lustre particulier du témoignage rendu par Dieu même, cependant nous aimons, nous aussi, à célébrer pour notre part la joie ineffable que nous procure le jour de leur victoire ; car, selon la parole de l'Ecriture : Les louanges données aux bienheureux sont la joie du peuple chrétien. La religion trouve, en effet, double profit à publier leurs mérites, à rappeler leurs miracles. D'abord ce ressouvenir de leurs actes de vertu est un enseignement pour les gens de notre âge, puis ce qu'on écrit est une instruction pleine de profits pour ceux qui viendront après nous. Instruire les ignorants, armer les doctes, célébrer les vainqueurs, c'est, par ces victoires mêmes, propager les trophées de l'Eglise et porter plus haut sa gloire. Il n'est jamais vaincu Celui qui triomphe toujours dans la personne des vainqueurs, et si, suivant qu'il est écrit, il faut louer le Seigneur dans ses saints, n'est-ce pas surtout dans ceux que l'ardeur de leur foi a poussés au mépris de la mort qu'Il a, pour mieux parler, combattu et vaincu lui-même ? Offrons donc nos voeux aux saints dont nous avons à célébrer la sainte et vénérable mémoire. Si l'infirmité de notre chair ne nous permet ni de les imiter, ni de mériter une vie semblable à la leur, du moins réjouissons-nous avec eux, chantons leurs victoires et disons par la bouche du Seigneur : « Dieu a exalté la force de son peuple ; gloire à tous ses saints !» Et le Tout-Puissant, voyant que le zèle pour sa foi nous met en main l'étendard des martyrs, nous donnera une récompense en rapport avec notre dévotion.

Parmi les saints qu'une constance admirable a élevés aux honneurs du triomphe, une place particulièrement glorieuse doit être réservée aux femmes. Ne semble-t-il pas, en effet, qu'il faut doublement louer dans les femmes ce que nous trouvons

 

64

 

beau chez les hommes ? En effet, le martyr ne fait, semble-t-il, qu'un pas ; il surmonte les mouvements de la nature ; la femme, au contraire, doit triompher de son sexe et de ces mêmes mouvements. Hommes et femmes, tous ont doue des modèles dont l'imitation ne les fera pas rougir ; car ce qu'on loue chez les premiers double l'honneur des secondes et, par conséquent, chaque sexe a ses modèles qu'il peut admirer. — Si la femme, en effet, avait fourni tout d'abord au démon l'occasion d'apprendre à la vaincre, elle-même aujourd'hui triomphe du démon par le martyre. Nous allons donc parler de celui de sainte Salsa. C'est un peu tard, dira-t-on, mais ce silence n'est imputable ni à la nonchalance, ni à la paresse, mais au manque de documents. En effet, dès que la connaissance des faits est arrivée jusqu'à nous et a pris place dans notre coeur comme une semence de vertus, nous avons préféré encourir le reproche de témérité que celui de mutisme.

L'ignorance n'est pas coupable quand elle est involontaire; mais notre conscience crie contre nous quand nous connaissons pertinemment les faits que nous devons livrer au public. C'est pourquoi, tout ce que nous avons puisé à bonne source, ce que nous avons donné en nourriture à notre esprit, ce que nous avons conçu avec un amour pieux, 'nous ne le taisons plus ; espérant que, par la relation à la fois simple et glorieuse du martyre de notre compatriote, notre Eglise pourra être utile à quelque autre.

A Tipasa vivait une femme jeune encore (elle n'avait que quatorze ans), mais le glorieux martyre qu'elle y souffrit lui a donné le respect qu'entraîne la maturité de l'âge. Le courage qu'elle montra couvrit de gloire sa jeunesse, à ce point qu'elle parut née pour le martyre. Elle s'était donnée tout entière au Christ, avait foulé aux pieds toutes les séductions et tous les plaisirs de la terre, sachant qu'elle n'était pas née pour le siècle. Il faut d'ailleurs se souvenir qu'on se prépare au martyre par la pratique des vertus. La première palme à cueillir n'est-elle pas la victoire sur soi-même ? Les parents étaient païens, mais le soleil de la vérité avait lui à ses yeux, et, renonçant à tout ce que la nature pouvait lui offrir, elle s'attacha seulement à ce que lui donnait la grâce, afin de pouvoir vivre au ciel et mourir

 

65

 

pour le Christ. Je ne parle pas de sa beauté reconnue de tous. Ceci après tout n'est pas motif à louanges ; car, dans les choses divines, ce n'est pas la beauté corporelle qui importe, mais la beauté morale.

A cette époque, la superstition païenne était commune, rare la foi ; elle n'en était que plus vive. Pour échapper aux trahisons perfides et ténébreuses, elle se cachait opprimée et brillait modeste dans quelques âmes. Un temple s'élevait sur une colline de rochers dominant la ville et baignant dans les flots sa base rocheuse. Ce lieu avait été consacré dès les temps les plus reculés du culte aux faux dieux, et pour ce motif, on lui avait donné le nom de colline des Temples. Entre tous les édicules élevés aux démons, que la vieillesse faisait tomber en ruines, on en distinguait un qui renfermait un dragon d'airain. La tête en était dorée et les yeux brillants comme des éclairs. C'est le démon qu'on adorait dans ce dragon ; c'est à lui qu'on offrait des libations et des sacrifices. Heureusement ce lieu a changé de destination.

Tout d'abord le temple des idoles avait été remplacé par une synagogue juive, niais un changement encore meilleur l'a fait passer au Christ ; et depuis lors, dans ce lieu où avaient régné les sacrilèges, s'élève une église triomphale en l'honneur de notre Dieu.

Un jour vint où les malheureux parents de cette martyre vénérable se réunirent à d'antres personnes pour vaquer à leur culte sacrilège. Ils emmenèrent avec eux leur fille, presque une enfant, mais dont la foi était celle d'un âge mûr. Elle marchait péniblement et, malgré elle, toute tremblante, anxieuse, l'esprit inquiet et plein d'épouvante, comme pressentant déjà son supplice. Au fond de son âme elle était cependant assurée de la victoire et elle repassait en secret les joies futures.

Dès leur arrivée, elle vit dans les édifices les danseurs en l'honneur des démons ; des rameaux de laurier tapissaient leurs murailles, le myrte et le peuplier verdissaient leurs colonnes, des courtines couraient dans les vestibules, des voiles peints pendaient le longs des portes, et les pontifes profanes, montrant sous le luxe de leur vêtements une joie malsaine, promenaient de tous côtés des regards méprisants. Mais la sainte,

 

66

 

ayant vu des choses inconvenantes, frémit et poussa de profonds soupirs, maudissant le jour qui avait exposé à ses regards ces cérémonies d'impiété. Ici les autels puaient la chair brûlée, là des foyers, brûlant à petit feu, répandaient une odeur fétide. Elle détestait les divertissements dont elle était témoin, le mugissement des trompettes impures, les hurlements des choeurs et tout le fracas des instruments de musique. Elle voyait ceux-ci, affublés d'une hirsute peau de chèvre, danser en agitant des clochettes, et ceux-là, avec des gestes pleins de luxure, danser, d'un pas lubrique, les rythmes sacrés. Ici s'abattait un homme pris de vin, là un autre avait peine à se soutenir. Celui-ci grinçait des dents, celui-là écumait de folie, un autre se déchirait le corps avec un fer de lance, et un autre tournoyait d'une façon vertigineuse, la bouche et le corps pleins de sang.

Au milieu de ces écoeurantes cérémonies, l'esprit de l'enfant s'enflammait et passait à la colère, mais sa raison refrénait son impatience. Bientôt cependant, n'y tenant plus, elle interpelle ceux qui participent à cette fête sacrilège : « Ah ! malheureux parents,dit-elle,malheureux concitoyens, le démon vous trompe encore une fois ! Que faites-vous ? où courez-vous ? à quoi pensez-vous ? Dans quels précipices vous a poussés le tortueux serpent ! Ne voyez-vous point sous quel joug vous courbez vos têtes ? Cette bête que vous adorez, malheureux, n'est qu'un airain fondu. L'argile lui a servi de modèle, le plâtre l'a remplie, le marteau l'a façonnée, la lime l'a polie, finalement c'est la main d'un homme qui, guidée par l'esprit du mal, a fait votre dieu. Qu'il vous rende donc quelque oracle au milieu de tout ce tumulte ! Ecoutons ce que pourra dire ce dragon qui trompe d'ordinaire et n'ouvre la bouche que pour dire le mal. Il n'y a qu'un Dieu que nous devions prier et adorer sur les autels, celui qui a fait le ciel, établi les fondements de la terre, creusé le bassin des mers, trouvé la lumière, créé les animaux, disposé les éléments, ordonné les saisons, distribué les divers ordres de la nature et façonné l'homme pour qu'il s'applique toujours aux choses divines. Il faut, dis-je, adorer ce Dieu qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin. Ce que vous adorez, ce ne sont pas des dieux, car si vous ne veillez sur

 

67

 

eux, ils ne sont pas capables de se défendre eux-mêmes. Retirez-vous, calmez votre fureur insensée, mettez fin à vos cruautés, que votre frénésie s'apaise. Laissez-moi lutter avec votre dragon, et s'il est plus fort que moi, tenez-le pour dieu, mais si je l'emporte sur lui, reconnaissez qu'il n'est pas dieu, abandonnez les sentiers de l'erreur, convertissez-vous et rendez au vrai Dieu votre culte et vos adorations. »

Elle parla ainsi. Les impies trouvaient ses paroles ineptes et folles ; mais elle observait avec soin tout ce qui pourrait lui permettre de détruire l'idole. La cérémonie sacrilège terminée, chacun céda à l'ivresse du vin et de l'orgie. Bientôt ce ne fut plus qu'une foule de corps étendus de tout leur long, vomissant, ronflant, exhalant d'insupportables odeurs. Mais en ce moment veillait l'esprit de celle qui s'était conservée pure au milieu de ces solennités, celle dont l'âme n'avait pas quitté la compagnie des anges, celle qui rêvait du martyre. Dès qu'elle vit que tout concourait à son dessein, elle s'arma du zèle de la foi et de l'amour de Dieu. « Seigneur, dit-elle, voici le moment de donner à mon bras la force dont vous avez armé celui de sainte Judith. Venez à mon aide, Père tout-puissant et éternel, qui avez voulu que votre Fils unique Jésus-Christ naquît d'une vierge, souffrît, mourût et remontât s'asseoir à votre droite. Je vous en prie par l'Esprit-Saint, qui procède de vous, aidez ma jeunesse comme vous avez aidé votre serviteur Daniel, quand il tua le dragon de Babylone ; faites que je puisse également détruire ce dragon d'airain. Je croirai être arrivée au martyre si le puis le montrer décapité à ses adorateurs. »

Sa prière finie, elle s'introduisit courageusement dans le temple, elle enleva au dragon sa tête encore ornée de couronnes et l'envoya rouler à travers les rochers, jusque dans la mer. Les infidèles se réveillèrent cependant et constatèrent le sacrilège. A cette vue, saisis de douleur, ils se frappaient la poitrine et le visage, versaient des pleurs et déploraient le forfait « Hélas, disent-ils, malheureux que nous sommes, c'est parce que nous n'avons pas établi de garde que nous avons perdu la tête de notre dieu. Pour qui vivrons-nous dorénavant, nous qui avons perdu l'objet de nos adorations ? » Ils n'arrivaient pas, les malheureux, à conclure que leur dieu n'était rien, ne pouvait servir

 

68

 

à rien ni à personne, puisqu'il n'avait pu se protéger lui-même. Le silence se rétablit à la fin et la foule tenta de découvrir l'auteur du sacrilège. Mais la jeune héroïne, qui maintenant avait bien droit au martyre, puisqu'elle avait coupé la tête du dragon, revient pour continuer son projet. Elle suppute les heures, épie les moments. Si elle a pu redouter la trahison, elle ne soupire maintenant qu'après le martyre. En elle la faiblesse du sexe et de l'âge combat l'ardeur de sa dévotion, mais celle-ci l'emporte.

Bientôt les portes du temple sont ouvertes, toutes les barrières enlevées et tonte facilité lui est donnée pour faire une nouvelle prise sur le démon. Alors, levant les yeux au ciel et de coeur plutôt que de bouche, la vierge dit : « Allons, le moment est venu d'achever ce que j'ai commencé. Prends des forces, mon âme, et lève-toi vaillamment. Aujourd'hui il te faut vaincre le diable et gagner le Christ. Que la perspective de la mort ne te fasse pas reculer. Sils ruine de l'idole te livre aux mains de ces nombreux et cruels blasphémateurs, ton audace aura sa récompense. Qui sait même si tu ne seras pas réservée pour une circonstance plus solennelle qui sera pour toi l'occasion de remporter non une victoire en quelque sorte furtive, mais éclatante ? Que si tu as le bonheur de mourir, ta récompense est certaine pour ce que tu as déjà fait. Du reste, n'est-ce pas vaincre que de mourir pour le Christ ? » Elle dit et s'efforce de renverser le tronc du dragon. Malgré sa faiblesse, elle pousse le tronc de l'idole et l'entraîne jusqu'au bord du précipice ; bientôt le bruit des flots annonce aux gardiens la ruine du détestable serpent.

On se jette sur elle, la foule entière pousse un cri de fureur et de mort, et comme tout sentiment d'humanité est éteint, on la prend, et après lui avoir attaché les pieds et les mains entre-croisés, on la frappe avec des pierres et des gourdins ; enfin on l'achève avec l'épée, puis on la jette secrètement dans la mer, ajoutant à la première cruauté celle de priver son corps de sépulture.

La mer reçoit ce corps et fait comme une molle couchette à ses membres meurtrir ; elle a garde de les briser contre les rochers ou de les laisser descendre jusqu'aux algues profondes ; au contraire,elle les pousse jusqu'au port comme doucement endormis,

 

69

 

et lentement les laisse descendre près du lieu où doit s'élever son sépulcre.

Dieu ne voulut pas que son corps restât un seul jour sous les eaux. A ce moment-là même, par un temps magnifique, entrait dans le port un Gaulois ayant nom Saturnin. Son navire passe au-dessus du corps de la martyre et s'y arrête. Mais voilà que soudain le ciel se charge de nuages, et que se déchaîne une horrible tempête.

Saturnin, le patron du vaisseau, est averti une première fois en songe qu'il coulera avec son navire s'il ne fait retirer le corps au-dessus duquel il est arrêté ; se croyant le jouet d'une hallucination, il ne donne pas de suite à cet avertissement ; mais le même songe s'étant répété jusqu'à trois fois, il se décide d'agir. Il se jette à la mer et bientôt, Dieu guidant sa main, il saisit la ceinture de la bienheureuse martyre. Le corps suit sans difficulté et, dès qu'il est soulevé au-dessus des flots, la tempête cesse. On dépose le corps sous un petit pavillon, tandis que Saturnin et ses compagnons remercient Dieu et d'avoir échappé au naufrage et d'avoir été choisis pour être les révélateurs du martyre de sainte Salsa.

Mais voici encore un autre miracle important. C'était au temps oit la domination tyrannique des Arabes avait dévasté par le feu la province d'Antioche et l'avait couverte de ruines. Malgré leur origine barbàre, malgré leurs moeurs grossières et cruelles, les envahisseurs pensaient pouvoir s'emparer de l'empire romain. Ils vinrent attaquer de vive force la ville de Tipasa, dont ils n'avaient pu s'emparer par la ruse. Ils entourèrent la ville et se répandirent dans les environs, car ils étaient fort nombreux. Pendant huit jours durant on se battit, mais ils n'en purent venir à bout. Alors un impie imagina de s'affubler du masque de la dévotion et d'entrer dans le temple de la martyre sous le prétexte d'y accomplir un voeu, comme si la sainte pouvait passer au parti des païens. Il alluma des cierges, ils s'éteignirent; il offrit le pain et le vin,ils tombèrent à terre;; aucune substance ne se prêta à l'accomplissement de ses cérémonies impies. Dieu et la martyre firent que tout ce qu'il tenta fût vain. Pensant que cet échec était un pur hasard, il recommença une seconde et une troisième fois, mais il ne fut pas plus heureux. Alors, dans un

 

70

 

mouvement de folie, sa dévotion se changea en blasphème et, comme pour se venger de Dieu, il frappa le sépulcre avec colère et sortit pâle, tremblant, les yeux injectés de bile et proférant des malédictions, comme si, insensé qu'il était, les coups portés au tombeau avaient pu atteindre la sainte. Mais le Dieu tout-puissant ne laissa pas cet acte impuni. A l'instant la colère divine frappa le blasphémateur. Dans le vestibule même du temple, il fut renversé de cheval et ses écuyers eurent grand'peine à le relever. Il ne comprit pas, le malheureux, que cette chute soudaine était le présage de sa prochaine ruine. On se battit enfin nuit et jour; mais grâce à la protection de Dieu et de la martyre, il fut obligé de partir avec tous ses compagnons d'armes. Il mourut peu de temps après, frappé par le jugement de Dieu et l'intervention puissante de notre sainte.

Nous lisons que la bienheureuse Rachel, mue plutôt par un sentiment de justice que de cupidité, vola les idoles de son père qui 'avait refusé de donner à Jacob les gages promis. Sainte Salsa, au contraire, prit la tête de l'idole et la jeta dans la mer. L'une cacha son larcin, l'autre brisa un objet sacrilège. A Babylone, Daniel, également par zèle pour la gloire de Dieu, tua le dragon. Sainte Salsa, en mettant en pièces l'idole sans vie de Tipasa, triompha par son martyre du dragon vivant, le démon. L'un et l'autre ont montré une égale force d'âme, une égale piété ; ils ont tous les deux vaincu le démon et nous ont laissé, à nous et à nos descendants, les preuves de leur victoire, Il est donc juste que nous célébrions le martyre de sainte Salsa avec dévotion à travers les âges, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui avec Dieu le Père et l'Esprit-Saint est honneur, vertu et gloire dans les siècles des siècles. Amen.

 

Haut du document

QUELQUES MARTYRS DE LA PERSÉCUTION DE JULIEN

 

SAINT CYRILLE ET PLUSIEURS AUTRES

 

(THÉODORET, Hist. eccl., III, 7.)

 

Les païens se livrèrent alors à beaucoup de violences, il faudrait y consacrer un livre tout entier, mais je n'en dirai que peu de mots.

A Ascalon et à Gaza, villes de la Palestine, on éventra des prêtres et des vierges consacrées à Dieu, on remplit l'ouverture avec de l'orge qu'on fit manger par des porcs.

A Sébaste, dans la même province, on viola le tombeau de saint Jean-Baptiste, dont les os furent brûlés et la cendre jetée au vent.

Mais comment retenir ses larmes en rapportant ce qu'ils firent rem Phénicie ? A Héliopolis du Liban, vivait un diacre nommé Cyrille qui, au temps de l'empereur Constantin, emporté par son zèle, brisa un grand nombre d'idoles. très vénérées. Des scélérats se souvinrent de ce qu'il avait fait, ils le tuèrent, et, non contents de cela, lui ouvrirent le ventre et mangèrent son foie. Mais ils ne purent faire en sorte que la justice ignorât leur action et ils reçurent la peine de leur crime.

Tous ceux qui avait pris part à cette vengeance perdirent d'abord toutes les dents, ensuite la langue tomba en pourriture. Enfin ils devinrent aveugles et ils enseignèrent par la grandeur de leur châtiment la puissance de la religion.

A Dorostorum, ville importante de la Thrace, le vaillant athlète du Christ Émilien fut brûlé vif, par ordre de Capitolinus, gouverneur de la province.

 

72

 

LES SAINTS EUSÈBE, NESTABE ET NESTOR.

 

(SOZOMÈNE, Hist. eccl., V, 9.)

 

Il faut maintenant rappeler la mémoire d'Eusèbe, Nestabe et Nestor, frères, que la haine du peuple de Gaza vint poursuivre jusque dans leur maison, où ils se cachaient. Ont les conduisit d'abord à la prison et on les battit. Tandis que le peuple était au théâtre, il commença à vociférer contre les prisonniers, violateurs des temples des dieux et destructeurs de la religion nationale qu'ils attaquaient et méprisaient à la faveur des anciens gouvernements. A force de hurler et de s'exciter mutuellement au massacre des prisonniers, ils montèrent, ainsi qu'il arrive à la populace, à un tel degré de fureur qu'on marcha sur la prison, d'où les saints furent extraits pour subir la mort la plus cruelle. On les traîna tantôt couchés, tantôt renversés, on les brisa sur le pavé et, suivant la fantaisie de chacun, on leur jeta des pierres, on leur donna des coups de bâton ou de tous autres instruments qu'on avait sous la main. J'ai entendu dire que deux femmes, quittant leur métier à tisser, sortirent de leurs maisons, piquèrent les saints de leurs navettes, et parmi les cuisiniers qui étaient sur le marché, les uns retirèrent des fourneaux leurs marmites d'eau bouillante et les répandirent sur les martyrs, les autres les percèrent de leurs broches. Après qu'on les eut mis en pièces et que leurs crânes défoncés laissèrent s'écouler la cervelle, on les traîna hors de la ville, à l'endroit où l'on enfouit les charognes. Les corps furent jetés sur un bûcher et les gros os que la flamme n'était pas venue à bout de consumer furent mélangés aux carcasses des chameaux et des ânes afin qu'on ne pût les reconnaître. Mais ils n'y demeurèrent pas longtemps. Une chrétienne qui habitait Gaza, mais qui n'y était pas née, recueillit les ossements des martyrs pendant la nuit, sur l'ordre même de Dieu, et les mit dans un chaudron dont elle abandonna la garde à Zénon, leur cousin. Dieu le lui avait ainsi commandé pendant son sommeil et avait indiqué à la femme le domicile. de Zénon, qu'il lui

 

73

 

avait montré avant qu'elle le rencontrât, car elle ne l'avait jamais vu et il se tenait caché à cause de la persécution ; il s'en était même fallu de peu que les gens de Gaza ne s'emparassent de lui et le missent à mort ; mais, tandis que la populace n'avait d'attention que pour le massacre des deux frères, il saisit l'occasion et s'enfuit à Anthédon, port de mer situé à vingt stades de Gaza, et un des centres les plus fervents du paganisme.

Il fut dénoncé par plusieurs personnes comme chrétien ; on le flagella et ensuite on le bannit de la ville; il se rendit à Majuma et s'y cacha. C'est là que cette femme de Gaza lui apporta les reliques des saints qu'il garda quelque temps dans une cachette de sa maison. Devenu évêque de cette Eglise sous le règne de Théodose, il bâtit une basilique en dehors de la ville, éleva l'autel et y déposa les reliques des martyrs près de celles de Nestor, qui confessa lui aussi le Christ. Ce Nestor était l'ami intime d'Eusèbe et Nestabe ; il fut saisi en même temps qu'eux, emprisonné et battu avec eux ; mais, tandis qu'on les traînait par terre, ses bourreaux furent pris de compassion pour la beauté de ce jeune homme et ils le jetèrent hors de la ville ; il respirait encore, mais il espérait mourir bientôt. Des passants le relevèrent et le portèrent chez Zénon,entre les mains duquel il rendit l'âme, tandis qu'on pansait ses blessures (1).

 

Haut du document

 

LES SAINTS MACÉDONIUS, THÉODULE ET TATIEN.

(SOCRATE, Hist. eccl., l. III, c. 15.)

 

Vers le même temps, le gouverneur de la Phrygie Amachius fit rouvrir le temple de la ville de Myr, déblayer les ordures que le temps y avait accumulées et remettre à neuf les statues. Cette décision causa beaucoup de peine aux chrétiens, et les nommés Macédonius, Théodule et Tatien, enflammés de zèle pour la religion chrétienne, ne purent s'y résigner. Embrasés d'une passion extraordinaire, ils s'introduisirent dans le temple pendant la nuit et mirent en pièces les statues. Le gouverneur,

 

1. P. ALLARD, Julien l'Apostat, t. III, p. 91.

 

74

 

tout ému, s'apprêtait à faire retomber la fauté sur beaucoup de citoyens parfaitement innocents, lorsque les coupables se livrèrent, préférant se sacrifier au triomphe de la vérité plutôt que de se cacher en laissant mourir des innocents à leur place. Le juge les fit saisir et ordonna qu'ils effaçassent leur crime en offrant un sacrifice, sous peine de mort. Mais eux, dans leur vaillance, méprisèrent ses menaces et se montrèrent prêts à souffrir et à mourir, au lieu de se souiller par des sacrifices. Après les avoir soumis à toutes sortes de tourments, le juge les fit brûler sur un gril. Ce fut alors qu'ils donnèrent une dernière preuve de leur force d'âme en disant au gouverneur : « Si tu veux manger de la viande cuite, Amachius, tourne-nous de l'autre côté, de peur que nous ne soyons pas assez rôtis pour ton goût (1). » Ils moururent ainsi.

 

 

LES JEUNES GENS DE PESSINONTE

(S. GRÉG. DE NAZIANZE, Oratio V, § 40.)

 

L'un de ces jeunes gens (2), raconte saint Grégoire de Nazianze en s'adressant à Julien, pour avoir insulté la mère de tes dieux et jeté à terre son autel, comparut devant toi en accusé ; mais il entra comme s'il eût été un triomphateur, et, après avoir bravé ta pourpre, raillé tes vaines et inutiles paroles, il sortit, aussi libre et aussi confiant que s'il avait quitté la salle d'un festin.

L'autre fut battu avec des lanières de cuir, qui mettaient ses entrailles à nu : la torture le laissa presque expirant, et peu s'en fallut qu'il ne succombât sous les coupa. Telle était son intrépidité que, dès qu'il voyait quelque partie de son corps épargnée par les bourreaux, il lui reprochait de lui faire injure

 

 

1. PIO FRANCHI DI CAVALIERI, S. Lorenzo e il supplicie della graticola, dans la Römische Quartalschrift, t. XIV, 1900, p. 159-176. Cf. Anal. boll., t. XIX, 1900, p. 453. — SOZOMÈNE, Hist. eccl., III, 15 ; V, 10 ; SOCRATE, Hist. eccl., V, 11 ; P. ALLARD, Julien l'Apostat, t. III, p. 88.

2. P. ALLARD, Julien l'Apostat, 1902, t. Il, p. 336.

 

75

 

en privant de la sainteté conférée par la souffrance les endroits

qu'ils n'avaient pas déchirés.

Leur présentant une jambe sur laquelle ils n'avaient point passé les ongles de fer, il les exhorta à ne pas l'oublier.

 

LE SUPPLICE DE PUBLIA, LA DIACONESSE

(THÉODORET, Hist. eccl., III, c. 14.)

 

Sous le règne de Julien, vivait Publia, que la réputation de sa vertu avait rendue illustre. Elle n'avait été mariée que peu de temps et pouvait offrir à Dieu un admirable fruit de son mariage, je veux dire ce prêtre Jean qui fut longtemps le plus signalé du collège presbytéral d'Antioche et souvent désigné pour occuper la chaire épiscopale de cette ville, ce à quoi il se refusa toujours. Publia dirigeait une communauté de vierges engagées par voeu à une perpétuelle chasteté, avec laquelle elle chantait régulièrement la louange divine. Un jour que l'empereur passait devant leur maison, les vierges psalmodiaient : Les idoles des païens sont d'or et d'argent, fabriquées de main d'homme, et ce qui suit. Elles dirent enfin : Que ceux qui les font leur soient semblables et aussi ceux qui les prient. Julien fut irrité de ce chant et leur fit donner l'ordre de se taire ; mais Publia, n'en tenant aucun compte, ne fit que donner plus d'ardeur à ses choeurs, et lorsque l'empereur repassa en ce lieu, elle fit chanter: Que Dieu se lève, et ses ennemis seront dispersés. L'empereur, furieux, se fit amener Publia et, sans respect pour son grand âge, ses cheveux blancs et son courage, il la fit souffleter par les gens de l'escorte jusqu'à ce que la diaconesse eût le visage couvert de sang. (P. ALLARD, Julien l'Apostat, t. III, p. 65.)

 

LES VIERGES DE HÉLIOPOLIS

(SOZOMÈNE, Hist. eccl., V, c. 10. — S. GRÉG. DE NAZIANZE, Orat. IV, p. 87.)

 

A Héliopolis du Liban, les habitants l'emportèrent en férocité. On ne le croirait pas si on n'en avait le témoignage des

 

76

 

contemporains. En cette ville donc, des vierges consacrées à Dieu [et qu'à peine le regard d'un homme avait jamais rencontrées] furent exposées nues aux regards et aux plaisirs du peuple. Après qu'on leur eut prodigué tous les outrages, on les scalpa, on leur ouvrit le ventre et on jeta leurs intestins aux pourceaux, les mélangeant avec de l'orge, afin que ces animaux, trompés et poussés par leur gloutonnerie, n'épargnas-sent pas les tristes débris.

 

Haut du document

 

LE MARTYRE DES SAINTS JEAN ET PAUL. ROME, LE 26 JUIN 362

 

Un même récit contient la vie des saints Jean et Paul et les actes de leur martyre. Nous n'avons pas à nous occuper de leur vie dans ce recueil, néanmoins nous résumerons le document qui nous la fait connaître. Le nom de famille des deux saints frères n'est pas connu, nous savons seulement que Jean et Paul étaient pourvus d'une charge de cour et avaient fait partie de la milice palatine sous les règnes de Constantin, de Constant et de Constance ; ils se retirèrent à Rome lors de l'avènement de Julien et vinrent habiter dans une maison du Célius qu'ils tenaient par héritage d'une chrétienne nommée Constantia. Leur retraite avait l'apparence d'une démonstration, aussi Julien invita à plusieurs reprises les deux frères à venir reprendre leurs fonctions, il les menaça même dans le cas où ils refuseraient ; mais ils s'obstinèrent et, prévoyant que leur conduite leur coûterait la vie, ils se préparèrent à la mort; en conséquence ils distribuèrent tout leur bien aux pauvres. Julien 'envoya un officier nommé Terentianus avec l'ordre de proposer aux frères d'accomplir sa volonté dans un délai de dix jours ; passé ce terme, comme ils persévéraient, on les tua dans un corridor de la maison qu'ils habitaient, on les enterra sur place et on fit répandre le bruit qu'ils étaient exilés.

Les Actes ajoutent que quelques personnes de l'entourage intime des martyrs, le prêtre Crispus, le clerc Crispinianus et une. dame nommée Benedicta découvrirent l'emplacement où les corps avaient été enfouis, y furent surpris et arrêtés pendant un pèlerinage qu'ils y faisaient ; ils furent décapités, et leurs corps, recueillis en secret par les prêtres Jean et Pigmenius et le sénateur Flavien, furent enterrés au Célius à côté de ceux des frères martyrs. Ce n'est pas tout ; Terentianus,

 

78

 

l'officier qui avait exécuté le deuxième groupe de saints, avait un fils qui fut guéri miraculeusement au tombeau des martyrs ; il se convertit, son père l'imita, et tous deux furent mis à mort en même temps ; enfin Jean et Pigmenius, ayant voulu rendre les honneurs funèbres à ces nouvelles victimes, furent tués, et Flavien exilé.

Les Actes qui contiennent ce récit compliqué ne sont pas contemporains, et leur valeur est médiocre. Plusieurs traits dispersés au cours de cette longue pièce semblent montrer que le rédacteur a travaillé sur de bons mémoires, mais ce sont ces mémoires que nous voudrions connaître afin de savoir quelle réalité historique ont chacun des épisodes qui composent le récit. Le fait principal qu'il relate est indiscutable depuis qu'une circonstance matérielle, la découverte de la maison des martyrs au Célius et l'existence de leur tombeau là où les Actes l'indiquent, a fait de l'épisode de leur martyre un des faits les plus certains et les plus captivants de la science archéologique. Il y a plus encore : une série de peintures à fresque au nombre de six, que leur style ne permet pas de faire descendre plus bas que la fin du IVe siècle on le commencement du Ve , servent de commentaire à plusieurs détails avancés par la deuxième partie des Actes. Une de ces fresques offre un sens tout à fait clair. On y voit « une femme et deux hommes agenouillés. Us ont les mains liées derrière le dos, les yeux bandés, la tête inclinée dans l'attente du coup mortel. Le bourreau se tient debout derrière eux ; malheureusement, le stuc est détaché en cet endroit, et le bas de son corps, ses jambes nues, sa tunique retroussée, sont seuls visibles. A droite, un autre personnage, debout sur un tertre, semble présider au supplice. C'est là, sans aucun doute, une scène de martyre ; je n'hésite pas y reconnaître celui des trois amis de Jean et Paul : les saints Crispus, Crispinianus et Benedicta. L'importance de cette peinture est grande, puisqu'elle fait sortir des ombres de la légende, pour l'éclairer du plein soleil de l'histoire, un récit longtemps tenu pour suspect. Elle. vient, une fois de plus, faire comprendre l'aide apportée par l'archéologie à l'étude des antiquités ecclésiastiques. Par le plus clair et le plus concluant des exemples, nous apprenons à ne pas rejeter a priori une tradition,

 

79

 

sous prétexte qu'elle est relatée seulement dans une pièce où tout n'est pas assuré. Beaucoup de documents de cette nature furent composés par des écrivains qui, à défaut même de mémoires écrits, avaient sous les yeux des monuments originaux, tombeaux, inscriptions ou peintures. La découverte de ces monuments peut venir, comme dans le cas présent, non sans doute justifier tous les détails de leur compilation, mais

au moins prouver que, sous les naïves inventions de rédacteurs de basse époque, il y avait un fonds de vérité. » (P. ALLARD.)

« C'est à l'époque de Symmaque (498-514) qu'il faut rapporter la rédaction des Gesta Johannis et Pauli. » (A. DUFOURCQ.)

L'édition donnée par Papebroch est assez peu satisfaisante, et nous avons hésité à en donner une traduction. Avant tout, un classement des nombreux manuscrits contenant le texte des notes s'impose ; une édition critique pourra seule donner la solution de plusieurs difficultés que renferme le texte actuel. Nous n'avons pas maintenu la coupure faite par Papebroch, suivant en cela les exigences de son plan, entre les Actes de Gallicanus (Bell., VII, 33-34) et ceux de Jean et Paul (VII, 141-142), car il paraît plus probable que les passions ne doivent pas être séparées. Plusieurs manuscrits les réunissent de manière à former un seul tout, et il semble bien que les deux Passions appartiennent au même cycle.

 

Boll., Acta SS. Jun., V, 161-3 (3a. VII, 141-2). D. PAPEBROCHIUS, De SS. fratribus mart. Joanne et Paulo, Remae in propria domo, nunc ecclesia, item Terentiano et filin ejus ibidem, comment. praev. — A. BUDRIOULI, De santi Giovanni e Paolo fratelli, martiri Romani, ristretto istorico (Roma, 1728, in-8°), 102 pp, — P. Rimmel, De sanctis martyribus Johanne et Paulo eorumque basilica in urbe Roma, vetera monumenta. (Romae ; 1707, in-4°), figg. — P. GERSIANO nI S. SsemseAO, La casa cetimontana dei SS. martiri Giovanni e Paolo, scoperta ed illustrata dal P. Germano di S. Stanislao, passioniste (Roma, Cuggiani, 1894, in-8°), VII-536 et figg. P. As-nu, Etudes d'histoire et d'archéologie (Paris, 1899, in-8°), p. 159-220. — A. DUFOURQ, Etude sur les « Gesta martyrum » romains (Paris, 1900, in-8°), p.309 suiv. et 144-152 avec cinq planches en phototypie représentant les peintures de la maison du Célius. — P. Ameute, Polyeucte (Marne, 1889), fig. — G. GATTI dans le Bullettino delle comm. archet. Communale

 

80

 

di Roma (1887), p. 322 suiv. — R. P. GRISAR, dans la Civilta cattolica, 1895, t. I, p. 214-218. — E. LE BLANT, dans les Comptes-rendus de l'Acad. des inscript., séances des 2 décembre 1887 et 11 mai 1888. — Analecta bollandiana, 1895, p. 330-332. — Bibliotheca hagiographica latina, ediderunt Socii Bollandiani, fasc. III, p. 484 suiv. (Bruxelles, 1899, in-8°). — BATTIFOL, Bulletin critique (1887), p. 476. — J. BONNET, dans l'Univers, 16 décembre 1887.

 

LE MARTYRE DES SAINTS JEAN ET PAUL

 

Sous l'empereur Constantin, l'armée romaine commandée par Gallicanus défit les Perses, qui avaient envahi la Syrie. Gallicanus, ayant reçu les honneurs du triomphe, demanda la main de la fille de l'empereur, la vierge Constantia; il prit son temps pour présenter ses instances, lorsque les Scythes, déjà répandus dans la Dacie et la Thrace, menaçaient l'empire ; aussi, les personnages de l'État et le peuple entier, eu égard à sa puissance, appuyaient ses prétentions. Mais Constantin s'en affligeait et sa tristesse grandissait, car il n'ignorait pas que sa fille avait arrêté un plan de vie auquel, rien au monde, pas même la mort, ne la ferait renoncer.

Elle entreprit de rassurer son père et elle lui dit : « Si je n'étais absolument certaine de la protection de Dieu, mes craintes et tes alarmes ne seraient pas déplacées. Mais je ne doute pas de Dieu, laisse donc ton angoisse et consens à notre mariage ; dis-lui que, s'il est vainqueur des Scythes, il sera tout ensemble victorieux, consul et époux ; mais que, en reconnaissance de notre gracieuse promesse, il m'envoie jusqu'au jour de notre mariage, les deux jeunes filles qu'il a d'un premier lit, qu'il prenne par contre auprès de lui Jean et Paul, l'un comme intendant, l'autre comme primicier, afin qu'il apprenne à me connaître par ce que lui en diront les gens de mon service, et que moi je questionne ses filles sur ses habitudes, ses goûts et sa manière de vivre. » Tout se passa ainsi que Constantia le désirait, les deux frères eunuques furent auprès de la personne de Gallicanus comme les arrhes de la promesse, et les deux soeurs, filles du général, furent amenées au palais, où elles reçurent des leçons d'arts libéraux; elles en profitèrent tellement qu'on eût rencontré

 

81

 

difficilement un homme qui les égalât ; ces jeunes filles avaient nom Attica et Artemia.

Lorsque Constantin apprit leur arrivée, il leva les mains au ciel et dit : « Seigneur Dieu tout-puissant, qui m'as guéri de la lèpre par l'intercession de ta martyre Agnès et qui m'as miséricordieusement montré la voie de la crainte divine ; qui as ouvert le lit nuptial de la Vierge, ta Mère, dans lequel tu t'es révélé époux et fils, tu as été engendré de Marie et tu engendres Marie; tu as été allaité par Marie, et toi qui nourris le monde, tu nourris aussi celle qui t'a allaité ; tu as grandi, petit enfant, à mesure que tu prenais de l'âge, toi qui accordes à l'univers sa croissance ; tu as progressé en sagesse, toi qui es la sagesse ; tu 'es si grand que rien n'est plus magnifique que toi, toi homme véritable né d'une femme dans le temps, et Dieu véritable engendré d'un père sans avoir eu de mère ; Dieu de Dieu, tu as fait ce qui n'était pas ; tu as été procréé par une mère sans avoir eu de père ; tu as relevé ceux qui étaient tombés, tu as l'éclat de la lumière, toi qui illumines tout homme venant en ce monde. Ainsi que tu l'as ordonné, c'est avec foi que je t'adresse ma prière, je t'en conjure, besogneux de ce que tu as promis par ces paroles : « Je vous dis, en vérité, tout ce que vous demanderez à mon père en mon nom vous sera donné. » Je te demande donc, Seigneur, de te gagner ces filles de Gallicanus et Gallicanus lui-même, qui s'efforce de m'arracher à ton service; engage-le à ta foi et à ta chasteté. Ouvre ma bouche, Seigneur, et ouvre leurs oreilles à mes discours, ouvre-moi l'entrée de

leur volonté, et donne à mes paroles une telle force de persuasion

qu'elles repoussent le plaisir charnel et désirent se consacrer à

toi ; enfin que ce désir même les enflamme d'amour pour ta

couche céleste, qu'elles y arrivent la lampe pleine d'huile et

embrasées des feux de la charité, afin que, ayant pris place parmi

les vierges sages, se glorifiant dans ta miséricorde, elles ne

souhaitent plus rien de terrestre et te désirent seul de toute

l'ardeur de leurs coeurs. »

Nous tenons cette prière du récit que nous fit Constantia; elle avait d'ailleurs pris la peine de l'écrire. Je passe sous silence ce qui a trait à la conversion d'Attica et Artemia, afin d'en venir sans retard à ce qui concerne Gallicanus- Rentré vainqueur, il

 

83

 

avait été reçu par Constantin, Constant et Constance, ainsi que par toute la cour impériale et le sénat; mais il refusa de faire son entrée dans Rome avant d'avoir été se prosterner au tombeau de l'apôtre Pierre. Constantin lui dit alors : « A ton départ, tu visitais le Capitole, les temples et tu sacrifiais aux démons; à ton retour victorieux, tu adores le Christ et ses apôtres, qu'est-ce à dire ? explique-toi. »

Gallicanus adora l'empereur et lui dit : « Les Scythes m'ayant bloqué dans Philippolis, en Thrace, et s'étant couverts par de grands travaux de campagne, je craignis d'engager une affaire avec eux, vu le petit nombre de troupes dont je disposais en présence de leur multitude; je fis des sacrifices et j'offris à Mars des victimes. Que dirai-je de plus ? Le siège devint plus étroit, et tous mes tribuns et mes soldats capitulèrent. Comme je cherchais une issue par où fuir, Paul et Jean, l'un est intendant, l'autre primicier de ma noble dame, votre fille, Constantia Augusta, Paul et Jean me dirent : « Promets au Dieu du ciel d'adorer « le Christ s'il te tire de ce péril, et tu seras plus complètement « vainqueur que tu ne le fus jamais. » J'avoue, très saint empereur, qu'à peine avais-je proféré ce voeu, un jeune homme d'une taille extraordinaire m'apparut : il portait une croix sur l'épaule et me dit : « Prends ton épée et viens. » Je le suivis, tandis que, à mes côtés, surgirent des gens en armes ; ils m'encourageaient et me disaient: « Nous te confions cette mission : pénètre dans « le camp ennemi, et portant l'épée nue dans tes mains, va sans « regarder jusqu'à ce que tu arrives à leur roi nommé Brada. » Quand j'arrivai, toujours escorté de mes compagnons, il me demanda pardon à genoux du sang qu'il avait répandu, mais j'ordonnai de ne frapper presque personne parmi eux. Mes compagnons me livrèrent alors Brada enchaîné ainsi que ses deux fils ; ce fut ainsi que la Thrace fut délivrée de l'invasion des Scythes et ceux-ci réduits à l'état de tributaires.

« Tous les tribuns avec leurs troupes voulurent revenir vers moi, mais je ne voulus accepter que ceux qui se feraient chrétiens; je donnai de l’avancement à ceux qui consentirent, je licenciai ceux qui refusèrent ; en ce qui me regarde personnellement, je me suis voué à Dieu, de telle sorte que j'entends désormais m'abstenir du mariage. Vois, tu as une armée quatre

 

83

 

fois plus nombreuse, tu as les Scythes soumis et tributaires, la Thrace délivrée; donne-moi donc un successeur, afin que je puisse me livrer aux pratiques de la religion que j'ai commencé de connaître et persévérer dans la vérité que j'ai apprise. »

L'empereur se jeta à son cou, lui racontant tout ce qui s'était fait à l'égard de ses filles, la consécration de leur virginité, et comment Dieu avait daigné par leurs mérites recevoir deux autres vierges; comment enfin, en possession de la science, elles s'efforçaient d'atteindre à la perfection et à s'appliquer à tous les commencements de la vie parfaite Au moment où Gallicanus et l'empereur pénétraient dans le palais, Hélène accourut avec sa petite-fille Constantia et les filles de Gallicanus. Elles pleuraient de joie et elles ne laissèrent pas le général retourner chez lui, mais il eut un appartement au palais, comme gendre de l'empereur: Voyant ses filles grandir dans la louange de Dieu, il désirait se retirer seul; mais, sur la prière des princes, il accepta le titre de consul. Lorsqu'il eut les faisceaux, il affranchit cinq mille de ses esclaves, à qui il donna le droit de cité romaine, et, en outre, il leur partagea des terres, des maisons, enfin il distribua aux pauvres tout son bien, ne réservant que la fortune de ses filles. Il se retira alors à Ostie, dans la compagnie d'un certain Hilarinus, dont il agrandit la maison afin de pouvoir donner l'hospitalité à de nombreux pèlerins.

Beaucoup de ses serviteurs s'attachèrent à lui, il les fit libres et sa renommée s'étendit dans le monde entier, à tel point qu'on venait de l'Orient et de l'Occident se donner le spectacle de cet homme patrice, consul, et ami des empereurs, lavant les pieds, mettant la table, versant l'eau sur les mains, soignant les malades, pratiquant tous actes d'une vertu achevée. Il b&tit la première église qui s'éleva à Ostie et dota les clercs qui la desservaient. Saint Laurent le diacre lui apparut et l'exhorta à élever une église qui lui fût dédiée auprès de la porte qu'on appelle encore aujourd'hui la porte Laurentienne. Il refusa, malgré la demande qui lui en fut faite, la dignité épiscopale, mais il choisit celui qui devait la recevoir. Dieu lui avait donné Cette grâce particulière, que ceux qui étaient possédés du démon se trouvaient guéris par son seul regard, et il jouissait de beaucoup d'autres dons de guérison.

 

84

 

Julien, ayant été nommé César par l'empereur Constance, porta une loi qui interdisait aux chrétiens de rien posséder. Gallicanus possédait dans le territoire d'Ostie quatre maisons qui servaient à ce que nous avons dit. Dieu s'y constitua le vengeur de leur propriétaire, en sorte que quiconque s'y introduisait pour en prendre possession au nom du fisc était aussitôt possédé du démon, et tout exacteur qui s'y présentait était frappé de la lèpre. Les démons interrogés, répondirent que, si l'on par-venait à faire sacrifier Gallicanus, tout accident fâcheux serait désormais écarté; mais comme personne n'osait lui proposer un pareil crime, Julien lui écrivit : « Sacrifie, ou bien quitte l'Italie. » Gallicanus abandonna tout à l'instant même et partit pour Alexandrie ; il y demeura une année entière parmi les confesseurs du Christ, puis il s'enfonça dans le désert ; là, sommé de sacrifier par le comte des temples Rautien, il refusa, et, frappé d'un coup d'épée, devint martyr de Jésus-Christ. Il se présenta joyeux devant Dieu, et on commença aussitôt à construire une basilique sous son vocable dans laquelle les miracles se multiplient depuis lors et de nos jours encore, et il en sera ainsi dans la suite des siècles. Amen.

Hilarmus, le compagnon de Gallicanus à Ostie, mis en demeure de sacrifier, fut, sur son refus, roué de coups et mis à mort; les frères ensevelirent son corps à Ostie.

Après la mort de Constantin et de Constantia sa fille, Julien fut créé César par Constance, petit-fils de Constantin. Ce prince avare confisquait le patrimoine des chrétiens en disant : «Votre Christ dit dans l'Evangile : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut pas être mon disciple. » Ayant appris que Jean et Paul nourrissaient chaque jour une foule de pauvres, grâce aux richesses que la vierge du Christ Constantia leur avait laissées, il leur envoya des gens chargés de les circonvenir et de leur dire : « Vous devez vous trouver auprès de notre personne. » Mais ils répondirent : « Nous nous faisions un devoir de servir les empereurs très chrétiens et d'illustre mémoire Constantin, Constant et Constance leur petit-fils, du temps où ils honoraient le sommet des grandeurs impériales et se glorifiaient du titre de chrétiens. Se rendant à l'église, déposant la couronne, ils adoraient Dieu et se prosternaient la face

 

85

 

contre terre. Lorsque le monde cessa d'être digne de posséder de pareils princes, ils furent portés aux cieux par les anges. Le petit-fils de Constantin, Constance, de qui tu tiens l'empire, [étant mort], tu as abandonné une religion excellente et tu suis celle qui, tu le sais fort bien, est rejetée de Dieu. A cause de cela nous déclinons tes offres et nous nous dérobons à ta compagnie ; nous ne sommes pas de faux chrétiens, mais des chrétiens sincères. »

Julien leur fit dire : « Moi-même j'ai été d'Église et il n'eût dépendu que de moi d'arriver à la première place ; mais voyant la vanité d'une telle conduite qui consiste à négliger l'utile et le nécessaire pour embrasser la paresse et l'oisiveté, j'ai tourné mon activité vers les choses de la guerre et j'ai sacrifié aux dieux afin de parvenir à l'empire. Considérez donc que vous avez été élevés à la cour, et qu'ainsi vous ne devez pas vous éloigner de moi, mais être les premiers dans mon palais. Que si vous me méprisez, vous me forcerez à prendre des mesures qui vous empêcheront de le faire. » Paul et Jean répondirent : « Nous ne te faisons pas l'outrage de te préférer un autre que le Dieu qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent. Les hommes attachés à cette vie terrestre peuvent te craindre; nous ne craignons, nous, que d'encourir la colère de Dieu. Sache-le donc bien, jamais nous ne viendrons dans ton palais. — Je vous donne dix jours, répondit Julien, pour réfléchir,et venir de bon gré vous fixer auprès de moi. Si vous refusez, je saurai vous y contraindre. » Paul et Jean répondirent : « Tu peux regarder les dix jours comme écoulés ; ce que tu ferais alors, fais-le dès aujourd'hui. — Croyez-vous, demanda Julien, que les chrétiens vous tiendront pour des martyrs? »

A ces mots, il se leva en colère et dit : « Si dans dix jours vous venez à moi, vous serez mes amis ; sinon, je vous traiterai en ennemis publics. »

Jean et Paul mandèrent alors auprès d'eux le prêtre Crispus, le clerc Crispinien et une pieuse chrétienne nommée Benedicta; ils leur firent le récit de tout ce qui s'était passé ; on célébra le saint sacrifice dans leur maison, et, après avoir reçu la communion, ils convoquèrent autour d'eux les chrétiens et disposèrent de tout ce qu'ils possédaient. Ces dix ;ours furent employés à

 

86

 

distribuer l'aumône jour et nuit ; le onzième jour, ils furent mis en arrestation dans leur propre maison. A cette nouvelle, le prêtre Crispus accourut avec Crispinien et Benedicta, afin d'encourager les saints ; mais ils ne purent ni leur parler, ni les voir, ni même entrer dans la maison. Au même moment on envoyait le campiductor Terentianus avec des soldats à la maison de Jean et Paul : c'était l'heure du repos, il les trouva en prières. Terentianus leur dit : « L'empereur Julien, notre maître, vous envoie cette statuette de Jupiter afin que vous l'adoriez et lui offriez de l'encens ; si vous refusez, vous aurez la tête coupée tous les deux ; il ne faut pas que, élevés à la cour, vous soyez mis à mort en public. »

Jean et Paul répondirent : « Si Julien est ton Dieu, arrange-toi avec lui ; nous n'avons pas, nous, d'autre Dieu que le Dieu unique, Père, Fils et Saint-Esprit, qu'il ne craint pas, lui, de nier, et, se trouvant rejeté de devant la face de Dieu, il veut entraîner les autres dans sa perte. »

Terentianus les pressait, pendant qu'ils parlaient de la sorte, d'adorer Jupiter et de lui brûler de l'encens. Quand la troisième heure de nuit fut écoulée, Terentianus, afin de plaire à son maître et conformément aux ordres qu'il avait reçus, fit couper la tête en grand secret aux martyrs, et, sur son ordre, on creusa une fosse dans la maison même où on les déposa après les avoir ensevelis ; en même temps il fit répandre le bruit qu'un ordre de l'empereur les avait exilés, et il ne demeura aucun indice qui mît sur la trace de leur fin.

Le prêtre Crispus, Crispinien et Benedicta pleuraient dans leur maison et priaient Dieu de leur faire connaître par quelque signe le sort des martÿrs, lorsque Dieu le leur donna. Julien, irrité, les fit arrêter et on leur coupa la tête ; leurs corps furent enlevés par Jean et Pimenius, prêtres tous deux, et Flavien, sénateur, ancien préfet de la ville, qui les ensevelirent non loin du lieu où reposaient Jean et Paul.

Sur ces entrefaites, le fils unique de Terentianus, qui avait ordonné l'exécution nocturne, vint dans la maison de Jean et Paul, et à l'instant un démon commença à crier par la bouche de ce jeune homme que Jean et Paul le brûlaient. Terentius accourut et se prosterna la face contre terre, criant que lui, païen,

 

87

 

avait accompli les ordres de l'empereur sans savoir ce qu'il faisait. Il s'inscrivit sur la matricule des catéchumènes et fut baptisé à la fête de Pâques. Regrettant son action, il passait son temps, après avoir reçu le baptême, à prier et à pleurer sur le lieu même où les corps avaient été enfouis, et il arriva que les saints obtinrent la guérison de son fils.

Le supplice des saints martyrs a été écrit d'après le récit qu'en fit Terentianus lui-même, qui fut décapité à quelques jours de là avec son fils par ordre de Julien. Leurs deux corps furent enlevés par les prêtres Jean et Pimenius et déposés dans la maison de Jean et Paul. Dans le même temps l'empereur partit pour la guerre de Perse, où il trouva la mort, et Jovien, fervent chrétien, jadis l'ami de Jean et Paul, fut proclamé à sa place ; Jovien fit rouvrir les églises, et la religion du Christ commença à connaître la joie. L'empereur fit alors mander auprès de lui le sénateur Bizantius, à qui il dit : « Je t'ai fait connaître, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce que je sais touchant le bienheureux Crispus, prêtre, Crispinien et Benedicta, que Julien fit mourir et qui reposent dans la maison de Jean et Paul. Je te donne commission de chercher diligemment les corps des saints Jean et Paul. » Bizantius et son fils Pammachius les ayant découverts, ils en rendirent grâces à Dieu et prévinrent l'empereur, qui les remercia et dit à Bizantius : « Dieu tout-puissant nous a fait un présent précieux ; écoute, rends-toi favorables ses saints et fais bâtir une église dans leur maison. » Bizantius commença, et les démons se mirent alors à révéler leurs souffrances, ce qui contribuait à la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans les siècles des siècles. Amen.

 

Haut du document

 

88

 

LE MARTYRE DE SAINT THÉODORET A ANTIOCHE, LE 23 OCTOBRE 362

 

Saint Théodoret, prêtre d'Antioche, était trésorier de l'église dans laquelle se réunissaient les catholiques depuis que la principale leur avait été enlevée par les ariens. Julien, comte d'Orient et oncle de l'empereur Julien, « se chargea d'autant plus volontiers de prendre Théodoret, qu'il haïssoit son courage. Car lorsque les autres ecclésiastiques s'estoient enfuis, il estoit demeuré seul dans la ville. Il y rassembloit divers chrétiens. Il offroit sans cesse à Dieu avec eux des prières et des sacrifices qui lui estoient agréables. Il animoit ses frères par son éloquence sainte, qu'il avoit apprise, non à Athènes, ni dans les livres des orateurs, mais par l'étude de l'Écriture et dans l'école du Saint-Esprit.

« Sozomène dit que le comte le fit appliquer à une question très rigoureuse ; qu'il la souffrit avec une merveilleuse constance ; et qu'il soutint toujours très généreusement la foy qu'il avoit embrassée ; ce qui obligea le comte de lui faire enfin trancher la teste. C'est l'abrégé des actes de ce saint que le Père Mabillon nous a donnez depuis peu, écrits par des officiers mesmes du palais de Julien ; et on sera sans doute bien aise de voir ici quelque chose de ce qu'ils contiennent.

« Le Père Mabillon, dans le quatrième tome de ses Analectes (Luteciæ, 1685, p. 127), nous a donné des Actes de saint Théodoret, prestre d'Antioche sous Julien. La fin de ces Actes porte qu'ils ont esté écrits par des personnes qui estoient à Antioche dans le palais de Julien, et qui furent avec lui en Perse, in Persida, comme on lit dans le Père Mabillon, quoique dans Baronius on ait mis in perfidia. Nous ne voyons rien qui nous empesche de recevoir cette déclaration, et de regarder

 

89

 

ces actes comme une pièce authentique et originale, hors quelques fautes que les copistes y ont faites, comme dans la date, et dans ce qui y est dit d'abord de Julien : confugiens ad Ecclesiam Antiochensem lectoris fungebatur officio. Le mot d'Antiochensem ne se peut soutenir : mais quelqu'un qui aura vu que tout le reste se rapporte à Antioche, l'aura pu mettre à la marge, et un autre dans le texte. Le Père Ruinait croit qu'il faut lire Nicomediensem. Il y faut aussi changer deux ou trois fois Constantinus en Constantius; et le Père Ruinart l'a corrigé dans son édition sur un manuscrit. Hors cela, tout y est conforme aux meilleurs historiens, et à ce que Sozomène nous apprend du saint ; en sorte que cet historien semble en avoir mesme copié le commencement. Toutes choses y sont fort particularisées ; la narration en est simple. Il n'y a qu'un seul miracle, et le reste de la pièce paroist assez bon pour autoriser cet endroit, aussi bien que quelques paroles un peu dures qui s'y rencontrent, diabolo patri tuo, etc... » (TILLEMONT, Mém. hist. eccl., t. VII, note XXIX. (Paris, 1706, in-4°). — T. RUINART, Acta sincera (Paris, 1689, in-4°), p. 657. P. ALLARD, Julien l'Apostat, t. III, p. 75 sq.)

 

LE MARTYRE DE SAINT THÉODORET

 

Sous le règne de l'empereur Constance, d'heureuse mémoire, le jeune Julien, à qui il tenait rigueur, se réfugia dans l'Eglise d'Antioche, où il exerça la fonction de lecteur. Après la mort de Constance, Julien renia la foi et, devenu prévaricateur, adora les dieux de l'empire dont il prit le gouvernement. Il s'efforçait dès lors d'entraîner à sa secte les chrétiens, moins par contrainte et par menace que par des promesses et l'appât des honneurs. Son oncle Julien l'imita et sacrifia aux dieux; il reçut alors le droit de glaive, le titre de comte d'Orient, et il entreprit aussitôt de relever les idoles. Ayant entendu dire que l'Eglise d'Antioche possédait des richesses considérables, il réduisit le clergé à prendre la fuite et ferma alors l'Eglise de Dieu; quant aux fugitifs, ils exerçaient leur ministère où ils pouvaient. Saint Théodoret, prêtre de cette Eglise d'Antioche, ne quitta

 

90

 

 

pas la ville ; il groupa quelques fidèles avec lesquels il priait sans cesse et offrait à Dieu d'agréables supplications.

Julien, ayant eu connaissance de ces assemblées,en prit occasion de faire sa cour à l'empereur ; il s'assit dans la chambre du conseil et se fit amener Théodoret, qu'on introduisit, les mains liées derrière le dos.

« C'est toi, Théodoret, qui, du temps de Constance, empêchais d'adorer les dieux, détruisais les temples et les autels, bâtissais des églises et des tombeaux aux morts ?

            — C'est moi ; j'ai bâti des églises et des basiliques en l'honneur des martyrs le plus que j'ai pu; j'ai renversé les idoles et les autels des démons, afin de délivrer les âmes des hommes égarés.

— Rends honneur aux dieux, puisque tu avoues tout cela.

            — Tu sais bien que j'ai fait cela du temps de Constance et qu'il ne l'a jamais défendu. Je suis surpris de te trouver main-tenant, toi, prévaricateur, devenu soudain défenseur des idoles.

            — Qu'on le frappe sous les pieds, puisqu'il nie l'existence des dieux.

            — Tu pèches, Julien ; tu as renoncé à la foi et tu cours à la mort éternelle.

            — Qu'on donne des soufflets sur la figure de cet imbécile, afin qu'il cesse de blasphémer.

            — Ne te trompes pas et ne prends pas mes vérités pour des injures.

— T'indigneras-tu si on te fustige ? Tu verras bien d'autres tourments auxquels tu ne penses pas, si tu refuses de sacrifier.

            — Je viens de te le dire, je te le répète : Ne pèche donc pas en donnant le nom de dieux aux productions de l'industrie, quitte ton orgueil et ressouviens-toi de ce que tu as perdu.

            — Inutile d'employer avec moi ces paroles habiles à l'aide desquelles tu trompes les gens du commun.

— Lorsque tu adorais le vrai Dieu, tu confessais la vérité et tu haïssais le mensonge, tandis que maintenant, enflé de superbe, tu nommes dieux les idoles et tu appelles mensonge la vérité.

            — Tu causes, sacrilège, comme si tu arrivais d'Athènes.

 

91

 

— Je ne viens d'Athènes, ni de l'école d'éloquence, mais, rempli du Saint-Esprit, j'opposerai les Ecritures sacrées à tes questions, désirant te voir revenir à une voie meilleure. »

Julien, vexé, ordonna de tirer un peu plus sur les quatre pieux et, après qu'on l'eut fait à l'aide de cordes et de poulies, le corps du saint s'allongea tellement qu'il semblait être devenu un homme de huit pieds.

« Sens-tu la torture, Théodoret ? dit Julien. Laisse donc tes doctrines, sacrifie et vis. »

Théodoret haussa la voix et dit en riant :

« As-tu oublié ce que je t'ai dit? N'appelle pas du nom de dieux des produits industriels ; reconnais le Dieu qui a fait le ciel et la terre, et son Fils Jésus-Christ dont le sang précieux t'a sauvé.

— Tu dis que le créateur du monde a été crucifié, est mort, a été enseveli?

— Oui, je dis qu'il a été crucifié, qu'il est mort, qu'il a été enseveli, qu'il est ressuscité d'entre les morts, que tout a été fait par lui, qui est le Verbe et la Sagesse du Père, lui que, quand tu suivais la sagesse, tu adorais, parce que tu pensais juste, si toutefois tu as jamais été capable de sagesse.

— Crains les dieux et fais ce qu'a ordonné l'empereur, puis-qu'il est écrit : Le coeur du roi est dans la main de Dieu.

— Oui, il est écrit que le coeur du roi qui connaît Dieu est entre ses mains ; mais ceci n'est pas dit du coeur du tyran qui adore les idoles.

— Imbécile, tu appelles l'empereur un tyran !

— S'il ordonne ce que tu as dit, il est bien ce que j'ai dit ; non seulement c'est un tyran, mais c'est le plus misérable des hommes. »

Julien, fou de colère, le fit tourmenter. Comme on s'y appliquait depuis longtemps déjà et que des flots de sang coulaient de ses côtés, Théodoret ne cessait de rire.

« Sacrifie, maintenant que tu connais les dieux, dit Julien.

            — Je ne connais pas des dieux fabriqués à la main, mais un seul Dieu qui a fait le ciel et la terre. Toi qui espères en eux, tu deviendras leur compagnon.

            — Il me semble que tu sens la douleur ?

 

92

 

Non pas, parce que le Seigneur est avec moi. »

Julien commanda de recommencer la torture.

« On m'a dit que tu étais débiteur du fisc, ce qui te fait souhaiter la mort, afin d'éviter le paiement. Sacrifie et sois sans crainte, j'en parlerai à l'empereur, et on te remettra ta dette.

            — Que votre or et votre argent vous demeurent pour votre perte. Je ne dois rien à personne qu'à Dieu, à qui je présente une conscience pure et que je prie de me faire participer à ses promesses.

— Abandonne donc ta folie et sauve ta vie.

            — Reviens plutôt au Dieu dont tu t'es détourné, afin de sauver ton âme que tu as perdue. »

On reprit la torture.

« Tu as perdu le sens en obéissant à ton Crucifié plutôt qu'au prince.

            — Oh l grand malheureux, le Crucifié, comme tu le sais du reste, enverra au jour du jugement ton tyran au fond de l'enfer.

            — Entre temps, moi je te ferai brûler, ensuite nous verrons. »

Julien fit appliquer deux torches enflammées contre les côtes ; alors le martyr leva les yeux au ciel et dit : « Seigneur Dieu tout-puissant, qui as fait le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent, Sauveur du monde, daigne accorder à. ton serviteur qui souffre pour ton nom l'objet de son espérance; montre ta puissance aux méchants, afin que tous sachent que tu donnes ta grâce à ceux qui te craignent et les supplices à ceux qui te renoncent, afin que ton nom soit glorifié, ce nom qui est béni pendant Ies siècles. » A l'instant même les bourreaux tombèrent sur la figure avec leurs torches. Julien et les soldats de son escorte furent troublés ; il fit relever les bourreaux et leur dit : « Brûlez de nouveau les côtes. » Mais ils répondirent :

« Daigne ta noblesse en donner l'ordre à d'autres, nous ne pouvons le faire, car nous avons vu quatre anges vêtus de blanc se tenir auprès du martyr et lui parler, ce qui fait que nous sommes tombés la tête dans la poussière. » Julien les fit noyer en haute mer. Comme on les emmenait, Théodoret leur dit :

« Allez devant, mes frères ; pour moi, domptant l'ennemi, je vous suivrai près de Dieu qui a daigné m'accorder la palme de la victoire. »

 

93

 

« Quel est cet ennemi ? qui est-ce qui te donnera la victoire ?

            — L'ennemi c'est le diable, qui se sert de toi pour faire ses oeuvres ; et la palme, c'est le Seigneur Jésus-Christ, Sauveur du monde, qui la donne.

            — Misérable, tu donnes le nom de créateur et de rémunérateur à celui que nous savons tous être né il y a trois cents ans environ.

            — Quoique tu sois indigne d'entendre la parole de Dieu, écoute cependant, bien que je parle principalement en vue des serviteurs de Dieu qui sont dans l'auditoire, afin qu'ils n'aillent pas croire que tu m'as réduit au silence. Dieu qui a fait toutes choses par son Verbe a eu pitié du genre humain. Le voyant détourné de la vérité et serviteur des idoles, il envoya son Verbe qui prit chair dans le sein d une Vierge, parce que la divinité ne peut être vue ; et ce fut ainsi qu'il a souffert volontairement et qu'il nous a procuré ce salut dont tu as perdu le bénéfice.

— Je vois que tu persévères dans tes idées. Ecoute-moi donc, et sacrifie, afin que je ne sois pas contraint de te faire couper le cou, puisque tu méprises les tourments.

            — J'ai renoncé à ton père le diable. Je prie Dieu d'achever ma course en présence du Seigneur et de ne pas provoquer la miséricorde du tyran.

            — Dis tout ce qu'il te plaira, mais je ne te ferai pas mourir.

— Toi, Julien, tu mourras dans ton lit au milieu d'atroces douleurs, car ton tyran qui espère procurer la victoire du paganisme ne pourra l'obtenir, mais il mourra lui-même de telle façon que nul ne saura qui l'a tué, et il ne reposera pas en terre romaine. »

Redoutant d'autres menaces, Julien rendit la sentence qui condamnait à mort Théodoret.

« Je rends, grâces à mon Dieu, dit celui-ci, qui a daigné marquer la fin de mes souffrances. »

On lui coupa la tête.

Le comte Julien passa une mauvaise nuit. Le lendemain il se rendit au palais et, après avoir rendu ses devoirs à l'empereur, il dit : « Daigne Ta Clémence se faire rendre compte de la somme d'or et d'argent trouvée dans l'église et remise au trésor.

 

94

 

Sache aussi que ce gredin de prêtre nommé Théodoret, que tu faisais chercher à cause des assemblées religieuses qu'il tenait, a eu le cou coupé après avoir subi la torture. »

Julien, dont cette nouvelle contrariait les desseins, s'écria : « Tu as fait ce qui pouvait me porter le plus de préjudice. Tandis que je m'efforce de détruire par mes arguments la superstition des Galiléens, j'ai ordonné de n'user de violence avec aucun d'entre eux. Tu as mal fait, tu as fourni aux Galiléens l'occasion de clabauder contre moi, comme ils ont fait à l'égard de mes prédécesseurs, car ces gens-là donnent le titre de martyrs aux magiciens que nous faisons exécuter. — Désormais ne recommence pas et veille à ce qu'on fasse de même ailleurs. »

L'empereur, voyant Julien consterné et à demi mort, voulut le réconforter et lui dit : « Allons-nous-en sacrifier, afin que les éclaboussures te purifient. » Pendant la route, Julien était navré. Les prêtres offrirent des oiseaux sacrifiés et plusieurs autres choses qu'ils retirèrent du feu, qu'ils présentèrent à Julien qui en mangea et passa le reste à son cousin. Celui-ci, soit respect, soit crainte, mangea à peine et se retira chez lui, affecté de sa maladresse, ne se croyant pas rentré en grâce ; aussi ne voulut-il rien prendre. Le soir même, il fut saisi de coliques très douloureuses. Le sacrifice auquel il avait participé lui troublait les intestins, et il dut vomir le foie qu'il avait mangé. Comme il souffrait horriblement, il envoya demander à l'empereur l'ordre de rouvrir les églises.

« Je ne les ai pas fait fermer, je n'ai pas à les faire rouvrir, » dit l'empereur.

Julien lui fit dire encore : « Sire, je souffre tout ceci à cause de toi et je défaille.

— Tu n'as pas cru aux dieux, c'est pour cela que tu souffres ainsi, » lui fut-il répondu.

Le pauvre Julien, se nourrissant de diverses manières pendant assez longtemps, mourut, d'après la prédiction du martyr, mangé par les vers. L'empereur, qui en fut averti, se contenta de dire : « Il n'a souffert ainsi que parce qu'il n'a pas été fidèle aux dieux ».

Quelque temps après, Julien partit pour la guerre de Perse, et il ne put triompher. Alors qu'il croyait avoir tout fini, une

 

95

 

multitude d'anges se lança contre lui. Epouvanté, il fit mettre l'armée sous les armes, ignorant, le malheureux, que c'était une troupe céleste qu'il avait vue. Une flèche sortit des nuées et le frappa au sein. Le sang ruisselait ; Julien regarda et crut voir le Seigneur Jésus ; il emplit sa main de son propre sang et le lança en l'air en disant : « Tu me poursuivras jusqu'à la guerre, Galiléen. Je te renierai quand même. Rassasie-toi, Christ, tu m'as vaincu (1). » Il entra dans une ville quelconque et y expira. Ainsi se réalisa toute la prophétie du martyr.

Moi qui étais au palais à Antioche et qui ai suivi l'empereur en Perse, j'ai raconté sincèrement ce qui arriva au serviteur de Dieu Théodoret le 10 des calendes d'avril, afin que ceux qui liront ceci daignent se souvenir de moi, et instruits par les exemples du martyr, méritent de participer à sa passion pour la louange et la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire et la puissance dans les siècles des siècles.

Amen.

 

1. Ce récit n'a aucune réalité historique,

 

97

 

LE MARTYRE DES SAINTS JUVENTIN ET MAXIMIN.
A ANTIOCHE, LE 25 JANVIER 363

 

Boll. Act. SS. Janv. II, 618-619. — RUINART., Acta sincera (1689), p. 668. — TILLEMONT, Mém. hist. eccl. (1700), t. X, p. 386-388 et 733. — P. ALLARD, Julien l'Apostat, t. III, p. 154.

 

Julien commençait à ne plus garder de mesure dans la guerre qu'il avait déclarée à Jésus-Christ; il l'attaquait avec plus d'audace, et s'il cachait encore ses mauvais desseins sous une apparence de douceur et sous une feinte modération, ce n'était que pour les faire réussir plus sûrement. En effet, il ne cherchait qu'à faire tomber les chrétiens dans les pièges qu'il leur dressait chaque jour, à les entraîner avec lui dans l'impiété, et ensuite dans le malheur éternel : car il fit souiller, par ses abominables sacrifices, les fontaines qui étaient dans Antioche et dans les faubourgs, et particulièrement dans celui de Daphné, afin que tous ceux qui viendraient y puiser de l'eau se souillassent eux-mêmes en buvant de cette eau impure. Il fit la même chose à l'égard des denrées qui se vendaient dans les marchés publics ; le pain, la viande de boucherie, les fruits et les légumes et devenaient une nourriture sacrilège, profanés qu'ils étaient par l'eau lustrale que les prêtres des faux dieux répandaient dessus. Cette oppression faisait gémir les chrétiens, et toute l'Eglise était dans la consternation. Les fidèles toutefois ne laissaient pas d'acheter ce qui leur était nécessaire, et ils en mangeaient sans se laisser gêner par un vain scrupule, se souvenant de l'avertissement que donne l'Apôtre : « Mangez de tout ce qui s'expose au marché, sans vous informer très curieusement d'où cela vient, pour ne pas jeter dans votre conscience le trouble et l'inquiétude. » Or il arriva un

 

97

 

jour que deux officiers de distinction (ils étaient de la compagnie des gardes de l'empereur), se trouvant à un festin, se mirent à déplorer en termes un peu vifs la condition des chrétiens et la violence qu'on exerçait contre eux ; ils se servirent même fort à propos, pour exprimer leur douleur, des paroles dont s'étaient servis autrefois, à Babylone, dans une pareille conjoncture, les trois jeunes Hébreux, si connus dans l'histoire sainte. « Vous nous avez livrés (disaient-ils comme ces jeunes Juifs) à un prince infidèle, à un apostat qui est en horreur à toute la terre. » Cela fut rapporté par quelqu'un des convives à l'empereur, qui ne manqua pas de faire aussitôt comparaître devant lui ces deux gardes. Il les interrogea lui-même, et voulut apprendre de leur bouche ce qu'ils avaient dit de lui. Ces braves gens, loin de s'effrayer d'une telle demande, en prirent, au contraire, occasion de parler ,au prince avec plus de liberté. Se sentant animés d'un zèle généreux et vraiment chrétien, ils lui dirent : « Sire, ayant reçu l'un et l'autre dans le sein de l'Eglise une éducation toute sainte, et n'ayant jamais obéi qu'aux lois pleines de piété et de religion du grand Constantin et des empereurs ses enfants, nous ne pouvons voir qu'avec une douleur poignante que vous remplissez d'abominations tout l'empire, et que, par des sacrifices impies, vous souillez les biens que Dieu fait aux hommes, et les choses les plus nécessaires qu'il leur fournit pour le soutien de leur vie. C'est sur ces malheurs, Sire, que nous versons des larmes en secret depuis longtemps, et que nous prenons la liberté d'en répandre sous les yeux de Votre Majesté. » A ce discours, le plus doux et le plus modéré de tous les hommes (car c'est ainsi que ses flatteurs le nomment), ne se souvenant plus de son personnage de prince clément, se laissa voir, sans aucun déguisement, dans tout son naturel. Il les fit tourmenter si cruellement, qu'ils expirèrent dans les supplices. Mais les couronnes qu'ils reçurent en sortant de la vie les consolèrent bientôt de la perte qu'ils venaient d'en faire dans un temps si malheureux. Cependant Julien, pour colorer sa cruauté de quelque prétexte spécieux, reprenant aussitôt sa dissimulation ordinaire, publia que la religion n'avait aucune part à la mort de ces deux hommes, et qu'il n'avait puni en

 

98

 

eux que le peu de respect qu'ils avaient eu pour sa personne et pour sa dignité, qu'ils avaient violées par l'insolent discours qu'ils lui avaient tenu. Il prétendait par là leur ravir la gloire du martyre. Il est juste de laisser à la postérité les noms de ces deux illustres guerriers. L'un se nommait Juventin, et l'autre Maximin. La ville d'Antioche, voulant rendre à leur mémoire les honneurs qui leur sont dus pour avoir défendu la vérité, au prix même de leur sang, leur éleva un superbe tombeau, où l'on voit se renouveler chaque jour la dévotion des peuples.

Plusieurs autres personnages considérables ou par leur charge ou par leur mérite, pour avoir parlé avec la même liberté, eurent presque le même sort et remportèrent de pareilles couronnes. De ce nombre fut Valentinien ,celui-là même qui régna peu de temps après. Ce grand homme, qui pour lors était tribun et commandait la garde du palais, ne put cacher le zèle qu'il avait pour la gloire de Dieu et pour l'honneur de sa religion. Car, un jour que Julien entrait comme triomphant dans le temple du Génie public, et que deux ministres subalternes rangés aux deux côtés de la porte purifiaient avec de l'eau lustrale tous ceux qui entraient avec l'empereur, Valentinien, qui le suivait immédiatement, ayant aperçu une goutte de cette eau sur sa manche, donna de toute sa force un soufflet à celui des deux qui la lui avait jetée, lui disant hautement qu'il l'avait sali et non pas purifié. Julien, qui fut témoin de l'action, le relégua dans un château bâti au milieu d'un désert. Mais, à peine un an et quelques mois s'étaient-ils écoulés, que Dieu lui donna l'empire pour récompense de cette généreuse confession.

 

Haut du document

 

 

LE MARTYRE DE SAINT BONOSE ET DE SAINT MAXIMILIEN. A ANTIOCHE, AU MOIS DE JANVIER DE L'AN 363

 

Bonose et Maximilien étaient soldats ou officiers dans un corps d'élite de l'armée, nommé les Herculiens. Ils y étaient chargés de la garde du drapeau, lequel était orné du Chrismon qui est le monogramme du Christ. Ils reçurent l'ordre de remplacer ce signe par celui des idoles ; mais ils s'y refusèrent et animèrent tous leurs compagnons à ne rien faire de semblable. L'empereur, ayant appris cette résistance, donna permission à son oncle, le comte Julien, de se porter contre ces récalcitrants jusqu'aux dernières rigueurs. Les actes, dit Tillemont, « ont un grand air de vérité et d'antiquité ; et il y a des caractères qui semblent ne pouvoir venir que d'une personne du temps mesme, comme ce qui y est dit de S. Mélèce, et encore plus ce qu'on y dit d'Hormisdas et de Second. Ces actes méritent bien qu'on examine avec soin quelques difficultez qui s'y rencontrent, pour voir si elles sont telles qu'elles nous doivent faire perdre la bonne idée que le reste de la pièce nous donne ».

Je ne puis suivre ici ce savant homme dans son examen des actes qui leur est finalement favorable.

 

Boll. Act. SS. Aug., t. IV, p. 425-430. — RUINART, Acta sincera, Paris, 1689, in-4°, p. 663. — TILLEMONT, Mém. hist. eccl. (Paris, 1700, in-4°), t. VII, p. 405-409, 739-740 suiv. — M. TAMAYO, Discursos apologéticos de las reliquias de S. Bonoso y Maximiliano, Baeza, 1632, in-4°. — P. ALLARD, Julien l'Apostat, t. Ill, p. 153 et note 4.

 

100

 

PASSION DES SAINTS BONOSE ET MAXIMILIEN, SOLDATS DE LA TROUPE DES VIEUX HERCULIENS, SOUS L'EMPEREUR JULIEN ET LE COMTE JULIEN, LE 12 DES CALENDES D'OCTOBRE.

 

Le comte Julien dit à Bonose et Maximilien : « Notre seigneur l'empereur a ordonné d'enlever le symbole que vous avez sur l'étendard.

            — C'est impossible.

            — L'empereur ordonne que vous honoriez les dieux que lui et moi adorons.

            — Nous ne pouvons pas, dit Bonose, adorer les dieux fabriqués.

            — Obéissez sous peine d'être mis à la torture.

            — Nous sommes prêts à rendre témoignage au Christ. » Le comte dit : « Que Bonose s'assoie. » Quand il fut assis, le comte lui dit :

« Adore les dieux que l'empereur et moi adorons.

            — Nous gardons la loi que nous tenons de nos parents et

nous la vénérons ; nous ne connaissons pas ces dieux-là.

— J'ai le pouvoir de vous torturer et de vous faire brûler vifs.

            — Nous ne craignons pas tes moyens d'intimidation.

            — Qu'on lui donne le fouet plombé. »

Tandis qu'on le battait, — il reçut plus de trois cents coups, — Julien lui dit :

« Epargne-toi et obéis. »

Bonose rit et ne répondit pas.

« Que dis-tu, Bonose ?

Nous adorons le Dieu vivant et ne servons que lui seul nous ignorons quels sont les dieux autres que lui. »

Julien dit : « Que Maximilien s'assoie. » Après qu'il fut assis, Julien lui dit :

« Adorez les dieux que nous adorons et changez le symbole de votre étendard.

            — Que tes dieux t'écoutent et qu'ils te parlent ; quand ils t'auront parlé, nous pourrons les adorer. Mais comment servez-vous et adorez-vous des dieux qui n'ont ni parole ni aucun

 

101

 

sens? Notre Dieu a une grande puissance, nous espérons en lui et nous nous hâtons de lui rendre témoignage, parce que notre espérance est dans le martyre. Tu sais bien et ton empereur aussi, qu'il nous est ordonné de ne pas adorer des idoles sourdes et muettes.

— Qu'on suspende Bonose et Maximilien au chevalet.

Quand ce fut fait, Julien dit : « Reposez-les. » On les reposa, et Julien leur dit :

« Vous vous voyez dans les grands supplices. Obéissez et ne détournez pas vos camarades par vos discours séditieux ; mais, ainsi qu'il convient, faites ce qui est ordonné, changez le symbole de votre étendard et placez-y l'image des dieux immortels.

— Nous ne faisons pas ce que tu commandes ; cela est contraire à Dieu. Nous avons un Dieu vivant, invisible et immortel, en qui nous espérons.

Frappez-les. »

Comme on les frappait du fouet plombé, pour la troisième fois, et qu'ils ne sentaient rien, Julien dit :

« Si je n'ai pu jusqu'à ce moment triompher de votre entêtement, j'ai d'autres supplices à ma disposition. Qu'on apporte de la poix brûlante, qu'on en remplisse la piscine et qu'on les y plonge. Où est-il le Dieu en qui leur aberration les fait croire? Voyons s'il pourra les délivrer. » Ils se rendirent au lieu où on devait les submerger, sans frayeur et tout joyeux ; et voilà que, soudain, ils furent comme couverts de rosée, la flamme vacilla, la poix refroidit, et tout ce que les démons cruels avaient préparé pour les tourmenter fut éteint, en sorte qu'ils n'éprouvèrent pas la moindre incommodité. Mais pour que le témoignage d'une si glorieuse confession persistât, les traces des supplices demeurèrent sur leurs corps, quelques ampoules en prouvaient la réalité. Comme ils continuaient tranquillement leur prière pendant ce supplice, les Juifs et les Gentils qui étaient accourus pour insulter à leur mort se mirent à crier : « Ce sont des magiciens et des sorciers. Leur Christ jetait des sorts S. Quand on prévint le préfet Secundus, il accourut voir ce qui se passait. Après qu'il eut vu, il dit : « Qu'on m'amène les prêtres des dieux, je vais leur faire la même chose , et nous verrons

 

102

 

bien s'ils s'en tirent comme ceux-ci. Ces prêtres vinrent, firent des encensements suivant leurs rites, et quand ils eurent tout fini, on les jeta dans la poix bouillante; ils y restèrent.

Quand on vit qu'ils y avaient péri, le comte Julien demeura confus, et fit sur-le-champ écrouer Bonose et Maximilien jusqu'au moment où le préfet pourrait les entendre. Le cachot ayant été fermé pendant sept jours, les chaînes tombèrent à tous ceux qui croyaient au Christ. Le comte envoya alors aux prisonniers du pain marqué de son cachet, afin que, par ce moyen au moins, ils mangeassent des nourritures profanées.

Le jour de l'audience, Bonose et Maximilien dirent à Julien :

« Voici les pains que tu nous as envoyés, nous ne les avons pas mangés. Celui en qui nous croyons nous a rassasiés, aussi ne craignons-nous pas tes menaces. Jésus-Christ notre Dieu vous demandera compte de nos souffrances. »

Le préfet Secundus, contrarié, dit à Julien :

« Interrogeons-les aujourd'hui même. »

Ils s'assirent pour les entendre, et leur méchanceté ne trouvait rien ; alors Julien dit:

« Qu'on m'apporte de la chaux vive, je les y enfermerai et la chaux sera éteinte sur eux, et nous verrons bien où est leur Dieu et s'il peut les délivrer ».

On les plongea dans la chaux vive qu'on éteignit. Alors ils s'écrièrent : « Sois béni, Seigneur Dieu de nos pères, Dieu d'Abraham et Dieu d'Isaac, et Dieu de Jacob, qui as daigné nous délivrer des mains de nos ennemis; sois loué et glorifié dans les siècles. »

Lorsque la chaux fut éteinte sans leur avoir nui en aucune manière, Julien les fit reconduire en prison ; on mit les scellés sur la porte et on déposa les clefs au palais. Le douzième jour, quand on ouvrit la prison, on les trouva avec des flambeaux très brillants qu'on ne pouvait éteindre; on leur présenta, comme à des affamés, des pains offerts en sacrifice, afin que, poussés par la faim, ils fussent souillés par ces offrandes; mais eux qui étaient nourris par le Saint-Esprit persévérèrent sans souillure et sans contact avec les choses sacrifiées. Alors le comte Hormisdas, qui fut chrétien, vint à la prison et se fit ouvrir le cachot. Quand il fut ouvert et qu'il vit les chrétiens

 

103

 

sains et joyeux et rendant grâces à Dieu, il leur dit : « Priez le Seigneur pour moi, pécheur, afin que je sois sauvé. »

Julien, en apprenant tout cela, ordonnait des supplices, parce qu'il était vaincu par la puissance du Seigneur et qu'il se voyait méprisé par ses serviteurs. Tandis qu'il roulait ces pensées en lui-même, il gémit et dit : « Qu'on me les amène au Bain-Vieux, je les y entendrai. Ce qui fut fait. Julien adressa la parole à Bonose.

« Quelle vertu de ton Dieu montres-tu pour que, étant chrétien, tu échappes de mes mains ?

            — Le Dieu en qui nous croyons est puissant, il peut agréer notre martyre vers lequel nous courons, afin que nous sortions, chrétiens, de tes mains.

            — Je vais vous livrer aux bêtes.

            — Le Dieu des chrétiens peut se trouver là pour nous délivrer, et nous recevrons de lui la couronne que nous espérons. Nous ne craignons pas les bêtes, ni ce que tu nous promets ; nous avons Dieu le Père et Jésus-Christ son fils et le Saint-Esprit par qui nous surmontons tout cela.

— Je vous replongerai de nouveau dans une fournaise ardente, et vous obéirez alors. »

Tous ceux qui avaient été choisis lui résistèrent et dirent : « Voyant le combat de nos frères qui sont prêts au martyre, nous aussi nous y marchons, afin d'adorer un Dieu unique qui montre toute sa puissance par ses serviteurs Bonose et Maximilien.

Secundus dit à cela : « Je ne puis les interroger par la torture. Tu sais, Julien, quand tu vois les vers sortir de ta bouche. »

Il se tourna vers Bonose : « Je t'adjure au nom de Dieu, saint homme de Bonose, pense à moi dans tes prières. »

Le comte Julien dit alors à Jovien et à Herculien : « Changez le symbole que vous avez sur l'étendard et mettez-y l'image des dieux ; pourquoi défendez-vous le symbole des chrétiens ?

— Nous sommes chrétiens, dirent-Ils, depuis le temps de notre père Constantin, lorsqu'il reçut le baptême à Achyron près de Nicomédie, peu avant de mourir. Il nous obligea par

 

104

 

serment à tous ses ordres, afin que nous ne tentassions rien contre le trône de ses fils et contre l'Eglise. »

Là-dessus Julien ordonna de couper la tête à Bonose à Maximilien et à tous leurs compagnons de prison, qui, joyeux et fiers, marchèrent au supplice. L'évêque Mélèce avec ses frères les co-évêques les accompagnèrent pleins de joie ; toute la cité était heureuse de fournir ses martyrs. Enfin Bonose et Maximilien terminèrent leur long témoignage par la mort. Trois jours après, le comte Julien commença de rendre des vers par la bouche sans discontinuer ; il dit alors à sa femme : « Va, malheureuse, adresse-toi à l'Eglise et prie en ma faveur, afin que tu ne deviennes pas veuve; demande aux chrétiens de prier pour moi afin que cette infection intolérable s'éloigne de ma bouche. » Sa femme lui répondit : « Ne te l'ai-je pas dit : Ne poursuis pas les saints de Dieu ; et tu ne voulais pas m'écouter? Tu vois maintenant que tu es dans ces souffrances. — Cours donc, malheureuse, hâte-toi d'aller à l'église, si tu ne veux pas devenir veuve. — Je suis veuve depuis le jour où tu as commencé à persécuter les chrétiens. Tu meurs rongé par les vers à cause de ce que tu as fait.Je n'oserai pas prier pour toi, de peur que le malheur ne tombe sur moi et que la colère de Dieu ne me foudroie. » Julien se tut et gémit; il dit enfin : a Dieu des chrétiens, aie pitié de moi, parce que ma femme a oublié ta miséricorde et ne m'écoute pas. Dieu des vivants, aide-moi et reçois bientôt mon esprit. » Et il expira, tombant en pourriture, comme sa vie le lui méritait.

Les saints martyrs Bonose et Maximilien reposent en paix, dans la gloire du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pendant les siècles des siècles. Amen.

 

NOTE SUR QUELQUES SOLDATS CONFESSEURS DE LA FOI

 

Julien employait volontiers la ruse pour faire abjurer les chrétiens. Un jour qu'il célébrait une fête militaire dans laquelle il était d'usage que l'empereur fit un don d'argent aux soldats, ce prince fit placer auprès du tribunal où il était assis un autel sur lequel un feu était allumé. On prévint les soldats que chacun devait jeter un grain d'encens dans le feu avant

 

105

 

de tendre la main recouverte du pan de la chlamyde vers l'empereur; on leur expliqua que c'était un vieil usage romain qu'on ressuscitait. Quelques soldats virent le piège et refusèrent de se soumettre aux ordres donnés ; d'autres passèrent outre, quelques-uns se dirent malades ; et il y en eut enfin qui. ne soupçonnant pas le piège, jetèrent leur grain d'encens et reçurent la haute paie.

A l'heure du repas, ces derniers,dînant avec des chrétiens,firent, selon leur coutume, le signe de la croix; mais ils furent surpris de s'entendre dire par leurs camarades : « Comment pouvez-vous encore invoquer Jésus-Christ ? vous n'êtes plus chrétiens. — Comment cela ? » firent-ils. — « En jetant de l'encens sur l'autel, leur répondit-on, vous avez fait acte de paganisme et renié le Christ. » Là-dessus, ces soldats bondissent,courent au forum et crient : « Nous sommes chrétiens ; nous voulons que tout le monde le sache et que Dieu l'entende. Nous n'avons pas renié Jésus-Christ et renié notre baptême. Si notre main a failli, la volonté n'y était pour rien. L'empereur nous a trompés. » Ils entrèrent dans le palais, arrivèrent jusqu'à Julien et lui jetèrent l'argent des hautes paies : « Tue-nous pour le Christ notre roi, lui disent-ils, celui qui nous est tout au monde. »

Théodoret dit qu'on coupa la tête à ces soldats. Au montent de mourir, le plus âgé demanda au bourreau de commencer par le plus jeune, afin de lui épargner l'horreur de cette scène. On banda les yeux de ce jeune homme, lorsque survint une commutation de peine. « Hélas 1 disait le soldat en se relevant, je n'étais pas digne d'être nommé martyr. » Ces soldats, ajoute Théodoret, furent relégués à l'une des extrémités de l'empire, avec défense d'entrer dans les villes (1).

 

 

(1) THÉODORET, Hist. eccl., I. III, C. XII. S. Grégoire de Nazianze, Oratio IV, 84, et Sozomène, Hist. eccl., 1. V, c. XVII, ne s'accordent pas avec Théodoret. Cf. PAUL. ALLARD, Julien l'Apostat, t. II, p. 326 sqq.

 

106

 

 

LE MARTYRE DE SAINT BASILE D'ANCYRE.
ANCYRE, LE 28 JUIN 363

 

 

Lors du passage de Julien à Ancyre, on lui dénonça un prêtre que sa constance dans la foi au plus fort de la persécution arienne avait signalé comme un séditieux. Dès qu'il connut les desseins de Julien, il n'hésita pas  à exhorter publiquement les chrétiens à mépriser les promesses de l'empereur, les assurant que cette tempête ne durerait guère. Ce fut sur ces entrefaites qu'il fut arrêté. « Les actes, dit Tillemont, sont assez mal composez. Le texte en est souvent fort obscur par la faute ou de l'auteur qui parlait mal la langue grecque, ou de ses copistes. Les harangues en sont assez longues, et bien pleines d'injures. Mais parmi tout cela, il y a un certain caractère d'antiquité et de vérité, qui fait que non seulement Bollandus, mais encore d'antres personnes très judicieuses, les croient entièrement légitimes, et écrits par un auteur contemporain. Ils s'accordent fort bien avec l'histoire du temps, et avec Sozomène qui parle assez amplement de ce saint, quoiqu'il ne dise rien de ce qui se passa, selon les actes, entre l'empereur et luy. La longueur des discours se peut excuser sur ce que le saint était accoutumé à parler. Mais je pense qu'il vaut mieux avouer qu'ils sont de l'auteur des actes, qui aura mis en sa manière ce qu'il avait entendu dire au saint. Car il y en a plusieurs qui n'ont point assurément été écrits sur-le-champ.

« Saint Basile y prédit à Julien que son corps ne serait point enterré, ges ou me tukhe. Cela paroist contraire à ce que nous trouvons dans l'histoire, qu'il fut enterré à Tarse. Mais saint Grégoire de Nazianze dit avoir appris d'une personne, que la terre l'avait rejetté du tombeau ; et ainsi la prophétie du saint aura été accomplie. »

 

107

 

BOLL. Acta SS. Mart. III, 379-80. — RUINART, Acta sincera (1689), p. 650. TILLEMONT, Mém. hist. eccl. (1700), t. VII, p. 375-9 et 728-730. — P. ALLARD, [Julien l'Apostat, t, II, p. 339 sq. — Cf. CHEVALIER, POTTHAST.

 

ACTES DE SAINT BASILE D'ANCYRE

 

Basile, appliqué sans relâche à enseigner aux hommes les vérités chrétiennes et à les détromper de l'erreur et du mensonge, s'efforçait de les conduire dans les voies de Jésus-Christ et de les détourner de celles du démon. Il leur prêchait sans cesse que des jours mauvais approchaient; que les principaux chefs de la milice des enfers en étaient sortis, et semaient partout des pièges, des périls et des scandales ; que parmi les ministres de Jésus-Christ il se trouvait des ministres du démon revêtus de peaux de brebis, mais qui n'étaient que des loups cruels et ravissants, avides de se rassasier d'âmes, et qu'il ne fallait marcher qu'avec de grandes précautions. Il criait de toute sa force et avec toute l'intrépidité et toute l'assurance d'un prophète :

« Suivez-moi, vous tous qui voulez arriver au bonheur éternel, je vous montrerai la voie qui y conduit, et je vous marquerai en même temps celle qui mène à un malheur éternel. Je vous ferai voir dans quel abîme se précipitent ceux qui abandonnent le Dieu vivant pour courir après des idoles sourdes, muettes et aveugles.

« Quel avantage pensez-vous qu'ils tirent d'un changement si peu sensé ? de brûler dans un feu qui ne s'éteindra jamais. C'est pourquoi, tous autant que nous sommes, qui désirons conserver le trésor inestimable de la foi, ne craignons pas de fouler aux pieds toute cette pompe vaine et ridicule avec laquelle le démon amuse, surprend et engage les esprits qu'il a séduits ; méprisons ces niaiseries dont il occupe les yeux et le coeur de ses misérables esclaves ; que la difficulté de l'entreprise ne nous rebute point. Jésus-Christ sera avec nous ; il nous soutiendra, il nous défendra, il nous récompensera. »

Basile parcourait chaque jour toute la ville d'Ancyre, semant de pareils discours, exhortant, pressant, menaçant chacun, encourageant les uns par l'espérance des biens à venir, intimidant

 

108

 

les autres par la crainte des peines futures, inspirant à tous le mépris des tourments et de la mort. Cependant Eudoxe (1), Macaire, Eugène et quelques autres évêques ariens, assemblés à Constantinople, lui défendirent de prêcher ainsi au peuple des vérités qui leur déplaisaient ; mais en même temps deux cent trente évêques, qui tenaient un concile dans la Palestine, l'exhortaient à continuer, à ne rien craindre, à agir toujours avec confiance, et enfin à se ressouvenir qu'étant un des principaux officiers du palais de l'empereur, il devait donner l'exemple d'une plus parfaite fidélité envers Jésus-Christ. Ainsi ce saint homme, marchant en la présence de Dieu, annonçait hardiment la doctrine irrépréhensible de la foi, et la régularité de sa vie, jointe à la force de ses paroles, retirait chaque jour de l'erreur plusieurs chrétiens qui s'y étaient malheureusement laissés engager. L'Eglise était alors dans une horrible agitation. On déféra Basile à l'empereur Constance comme un homme inquiet, séditieux, et qui par ses prédications emportées fo-mentait le trouble et la division.

Le prince l'interrogea lui-même ; mais il fut toujours invariable dans ses réponses, toujours ferme et inébranlable dans la foi et dans la tradition des Pères, défendant avec beaucoup de talent et de zèle la croyance orthodoxe. Ce qui enleva bien des sujets à l'hérésie.

Après la mort de Constance, Julien étant parvenu à l'empire, et ayant renoncé ouvertement au christianisme, il entreprit de gagner à ses dieux le plus grand nombre d'âmes qu'il pourrait. Il se fit le docteur de l'idolâtrie, il publia ses dogmes impies touchant le culte qu'il voulait qu'on rendît à ces divinités inanimées et insensibles, et il l'établit dans la Galatie où l'on vit, durant quinze mois, fumer les autels des dieux de Julien. Basile, sensiblement affligé du malheur de l'Eglise, et craignant pour Ancyre sa patrie, fit publiquement cette prière à Jésus-Christ : « Sauveur du monde, lumière qui ne peut être obscurcie, soleil qui dissipez les ténèbres de l'erreur, trésor immense des richesses infinies de la divinité : Seigneur tout-

 

1. Evêque arien de Germanicie, puis d'Antioche, et enfin de Constantinople, l'an 360.

 

109

 

puissant, jetez les yeux, je dis ces yeux qui sont quelquefois allumés d'une sainte et redoutable colère, ces yeux qui lancent sur les pécheurs la foudre et la mort, jetez-les sur ces cérémonies abominables, et dissipez-les avec ceux qui les pratiquent. Ne permettez pas qu'elles prévalent sur la vérité que vous nous avez enseignée : renversez ces autels et leurs ministres. Rendez leurs projets inutiles, qu'ils ne puissent jamais séduire les âmes de ceux qui croient en vous. » Cette prière fut entendue de quelques adorateurs des idoles. Ils frémirent de rage contre son auteur, à tel point que l'un d'eux, nommé Macaire, se jeta sur Basile et le maltraita. « Méchant homme, lui dit-il, tu mets toute la ville en rumeur par tes discours séditieux ; as-tu bien l'audace d'attaquer une religion que l'empereur a si sagement rétablie ? » Basile lui répondit : « Que le Seigneur t'arrache cette langue, misérable esclave du démon. Ce n'est pas moi qui détruis ta religion, mais ce sera celui qui règne dans le ciel, celui-là même qui l'a déjà renversée ; celui-là, dis-je, saura bien encore le moyen de l'exterminer une seconde fois. Il saura bien faire évanouir tous les desseins chimériques de ton empereur, jusqu'à ce qu'il le réduise aux dernières extrémités, où il ne trouvera plus que la mort seule, qui lui sera alors donnée comme la juste punition de son insolente révolte contre Dieu. »

Cette réponse ne fit qu'irriter encore davantage les esprits. On entraîna Basile chez le proconsul. [Saturnin] « Cet homme, s'écriaient cent personnes à la fois, met le trouble et la confusion dans toute la ville. Il enseigne au peuple une doctrine dangereuse ; il dit qu'il faut renverser les autels des dieux, et il parle d'eux et de l'empereur en de fort méchants termes : le peuple l'écoute, et il en a déjà perverti plusieurs. Le proconsul lui demanda son nom et comment il avait la hardiesse d'agir

de la sorte.

« Je suis chrétien, » répondit Basile.

Le proconsul : «Puisque tu es chrétien, que ne fais-tu donc ce qu'un chrétien doit faire ?

— Je le fais ; car un chrétien doit faire toutes ses actions à la vue de tout le monde.

— Pourquoi excites-tu le tumulte dans la ville, en parlant de

 

110

 

l'empereur avec impertinence, et en le faisant passer pour un prince qui viole impunément les lois les plus saintes, en blasphémant contre sa personne sacrée et contre sa religion ?

— Tout cela est faux. Je n'ai blasphémé ni contre l'empereur ni contre sa religion. Mais cet empereur dont je parle est le Dieu du ciel et de la terre, qui règne souverainement sur tous les hommes, et que nos pères ont adoré. C'est lui qui peut en un moment vous confondre, vous et vos dieux.

— A votre compte, elle ne serait pas véritable, la religion que notre prince a rétablie ?

— Comment le serait-elle ? Toi-même, seigneur gouverneur, la crois-tu véritable ? Une religion qui, plus vorace que ne sont des chiens affamés, va dévorant des chairs à demi crues, pousse comme ces animaux des hurlements devant les autels des démons, et répand le sang autour de ces mêmes autels, est-ce là une religion pour des hommes ? La raison peut-elle supporter un pareil culte ?

— Tu ne dis que des sottises, Basile ; tais-toi et obéis à l'empereur.

— J'ai obéi jusqu'à présent à l'empereur du ciel, je ne lui manquerai jamais de fidélité.

— De quel empereur parles-tu ?

— De celui qui réside dans le ciel, et qui voit et considère toutes choses. Pour cet autre dont tu veux m'obliger de recevoir les ordres, il ne commande que dans un coin de la terre, et bientôt il n'y commandera plus, n'étant qu'un homme, il tombera à son tour comme les autres hommes au pouvoir du grand roi, qui lui fera rendre compte de ses actions.

Le proconsul, mécontent de ces réponses, fit mettre le saint sur le chevalet. Pendant qu'on le tourmentait, il disait : « Seigneur, Dieu de tous les siècles, je te rends grâces de ce que tu m'as jugé digne de marcher dans le chemin des souffrances ; en le suivant, je suis sûr, Seigneur, d'arriver à la vie, et de me trouver dans la compagnie de ceux que tu as faits héritiers de tes promesses et qui en jouissent déjà. »

— Que t'en semble-t-il ? interrompit le proconsul ; crois-tu maintenant que l'empereur de la terre peut, quand il lui plaît, punir ceux qui refusent d'obéir à ses ordres? Si tu l'ignores,l'expérience est une grande maîtresse, elle pourra te l'apprendre. Veux-tu m'en croire, sacrifie, Basile.

— Je ne t'en croirai pas, répliqua Basile, je ne sacrifierai pas ». Le proconsul l'envoya en prison. Comme on l'y conduisait, il rencontra un certain Félix, un débauché de profession, qui lui dit : « Où vas-tu te perdre, mon pauvre Basile ! que ne te fais-tu plutôt ami des dieux, tu le serais bientôt de César ? Autrement tu peux t'attendre à souffrir terriblement, et l'on peut dire que ce sera avec justice. » Basile, lui jetant un regard foudroyant, lui répondit : « Ne m'approche pas, misérable, homme pétri de vices, esprit impur ; c'est bien à toi de pénétrer les motifs qui me font agir ! comment, environné de ténèbres, pourrais-tu entrevoir le moindre rayon de vérité? »

Et disant cela, il entra dans la prison.

Cependant le proconsul ayant informé Julien de toute cette affaire, le prince envoya sur les lieux Elpidius et Pégase, ses deux âmes damnées, pour perdre d'autres âmes : ils prirent en passant à Nicomédie un autre scélérat nommé Asclépius, qui était prêtre d'Esculape. Etant donc arrivés tous trois à Ancyre, ils se firent d'abord rendre compte de l'affaire qui les y amenait. Ils apprirent que Basile était en prison, où il ne cessait de louer et de glorifier Dieu. Le lendemain de leur arrivée, Pégase s'y rendit seul, dans le dessein de conférer avec lui. Dès qu'il l'aperçut, il lui cria : « Je suis très humble serviteur de Basile ». Le saint répondit : « Et Basile n'est pas le tien, méchant prévaricateur, infâme déserteur de la milice de Jésus-Christ. Te souvient-il, traître, de tes premières années, de ces heureux temps où tu puisais dans les sources toujours pures, toujours claires de la parole divine ? Et maintenant tu ne te remplis que d'eaux bourbeuses. Alors tu participais aux mystères sacrés de la table de Jésus-Christ, aujourd'hui tu manges à celles des démons. Dans ces jours heureux, tu étais le docteur et le maître de la vérité, et tu es devenu le chef des persécuteurs de la vérité. Tu célébrais avec des saints des fêtes toutes saintes, et tu n'en connais plus que de profanes que tu solennises avec les ministres de Satan. Misérable ! comment t'es-tu laissé enlever de si grandes richesses ? Comment as-tu renoncé à de si beaux droits ! Que feras-tu, que répondras-tu lorsque tu paraîtras

 

112

 

devant le tribunal de Dieu ? » Il se mit ensuite à prier tout haut : « Seigneur, disait-il, soyez glorifié ; vous qui aimez à vous découvrir à vos serviteurs, à ceux qui désirent sincèrement vous connaître ; vous qui répandez une partie de votre gloire sur ceux qui espèrent en vous, et couvrez de confusion ceux qui méprisent vos saintes lois ; vous enfin qui êtes glorifié dans le ciel et adoré sur la terre, ne permettez pas, ô Dieu tout bon, que votre serviteur tombe dans les pièges du démon ; accordez-lui toujours la grâce de haïr ceux qui haïssent la sainteté de votre loi, de résister à leurs attaques, de mépriser leurs menaces, de triompher de leurs forces. »

Pégase, outré au dernier point d'un discours qui le ménageait si peu, sortit de la prison, jurant par tous ses dieux qu'il s'en vengerait. Il redit la chose à 'ses deux compagnons, et il n'eut pas de peine à les faire entrer dans son ressentiment. Ils allèrent tous trois trouver le proconsul, et lui portèrent leur plainte contre Basile. Le proconsul, voulant satisfaire Pégase qui faisait le plus de bruit, commanda qu'on lui amenât le saint. Lorsqu'il fut arrivé, il se signa, et dit au proconsul sans s'émouvoir : « Vous pouvez maintenant faire ce qu'il vous plaira. » Elpidius, l'entendant parler de la sorte, dit au proconsul: «Cet homme-là est un franc scélérat, ou un fou achevé. Je suis d'avis qu'on lui donne la question extraordinaire; s'il se rend, à la bonne heure, sinon on renverra l'affaire à l'empereur. » Le proconsul ;le fit étendre par les pieds et par les mains ; en sorte que les nerfs, les muscles et les tendons s'allongeaient à mesure que les roues de la machine tiraient les cordes avec lesquelles il était attaché. Mais lui, cria au proconsul : «Je te défie avec toute ton impiété, et tes trois compagnons avec toute leur puissance. Ni toi ni eux ne pourrez rien contre moi, parce que Jésus-Christ est pour moi. » Alors le proconsul dit:

« Qu'on apporte les fers les plus pesants qu'on pourra trouver, qu'on les lui mette au cou et aux mains, afin que je l'envoie à l'empereur. Qu'on l'enferme cependant jusqu'à ce que je le fasse partir. »

Sur ces entrefaites, Julien vint à Ancyre. Les prêtres d'Hécate allèrent au-devant de lui, portant leur déesse sur un brancard : il leur fit de grandes largesses. Le lendemain, comme il assistait

113

 

aux spectacles, Elpidius lui parla de Basile ; l'empereur le voulut voir au sortir de l'amphithéâtre. Le saint parut devant lui avec un air tout plein de majesté.

« Qui es-tu ? lui dit Julien, ton nom ?

— Je vais te l'apprendre, répondit Basile : premièrement je m'appelle chrétien : ce nom est grand, et il est glorieux de le porter. Car celui de Jésus-Christ est un nom éternel, qui ne périra jamais, que la suite des siècles ne pourra jamais effacer, un nom qui surpasse toute la grandeur, toute la gloire, toute l'intelligence humaine. Outre ce nom de chrétien, je porte encore celui de Basile ; et c'est sous celui-là que je suis connu dans le monde. Mais si je conserve sans tache le premier, je recevrai de Jésus-Christ l'immortalité bienheureuse pour récompense.

            — Tu te trompes, Basile, répliqua Julien ; tu sais que j'ai quelque connaissance de vos mystères ; je te dis que celui en qui tu mets ton espérance n'est pas tel que tu penses ; il est mort, crois-moi, et bien mort. Pilate était alors gouverneur de la Judée.

            — Je ne me trompe pas, Sire, repartit Basile ; c'est toi qui t'abuses, toi qui as renoncé Jésus-Christ, dans le moment même qu'il te donnait l'empire ; mais je t'avertis qu'il te l'ôtera sous peu avec la vie ; et tu connaîtras alors, mais trop tard, quel est celui que tu as abandonné.

            — Tu en auras menti, faux prophète, dit Julien ; la chose n'arrivera pas ainsi.

            — Je dis vrai, reprit Basile: saches que comme tu as bien voulu perdre la mémoire des bienfaits que tu as reçus de lui, de même il oubliera sa bonté quand il voudra te punir. Tu n'as eu aucun respect pour ses autels, tu les as renversés : il te renversera du trône ; tu as pris plaisir à violer sa loi, cette loi que tu as tant de fois annoncée au peuple ; tu l'as foulée aux pieds, ton corps restera sans sépulture, il sera foulé aux pieds, après que ton âme en sera sortie par l'effort des plus violentes douleurs.

            — Je voulais te sauver, reprit Julien ; mais puisque, sans aucun respect pour mon rang, non seulement tu rejettes les conseils que je te donne, mais aussi tu ne crains pas de me parler avec la dernière insolence, je dois venger la majesté de

 

114

 

l'empire si horriblement outragée en ma personne. Je veux donc que chaque jour on lève sur ton corps sept aiguillettes de chair.

Il commit à cette exécution le comte Frumentin, chef des écuyers du palais. Après que le saint eut enduré avec une patience admirable ces cruelles incisions : « Je voudrais, dit-il, parler à l'empereur, » Frumentin, ravi de joie, et s'imaginant que Basile était enfin résolu de sacrifier aux dieux, courut chez l'empereur : « Seigneur, lui dit-il tout hors d'haleine, Basile se rend : il demande à avoir l'honneur de parler à Votre Majesté. » Julien sortit aussitôt de son palais et se rendit au temple d'Esculape, où il fit venir le saint.

Dès qu'il fut devant l'empereur : « Où sont, lui dit-il, tes sacrificateurs et tes devins? T'ont-ils dit ce qui m'a fait te demander audience ?

— J'ai cru, répondit Julien, que c'était pour m'assurer que tu étais prêt à reconnaître les dieux, et à te joindre à moi dans les sacrifices que je leur offre,

— Je n'y songe même pas, reprit Basile. Ceux que tu appelles des dieux ne sont rien moins que des idoles sourdes et aveugles. » En disant cela, il prit un des morceaux de chair qu'on lui avait coupés ce jour-là, et le jetant au visage de Julien : o Tiens, Julien, lui dit-il, manges-en, puisque tu l'aimes ! Je te déclare, au reste, que la mort est pour moi un gain, que c'est pour Jésus-Christ que je souffre, qu'il est mon refuge, mon appui, ma vie. » Quand le récit de cette entrevue se répandit parmi les chrétiens, on n'hésita pas à qualifier de saint le héros d'une telle confession.

Le comte Frumentin, craignant l'indignation de l'empereur, que cette action de Basile rendait furieux, se déroba prompte-ment. Cependant il songeait de quelle mort il punirait un si sanglant outrage fait à son maître, qui s'en prenait à lui, et semblait l'en vouloir rendre responsable. Il monta sur son tribunal et ordonna qu'on redoublât les tourments du saint, qu'on lui fit de plus profondes incisions, jusqu'à ce qu'on vît les entrailles. Pendant qu'on obéissait à Frumentin, Basile priait. « Seigneur, disait-il, sois béni, toi l'espérance des chrétiens, qui relèves ceux qui tombent, et qui soutiens ceux qui chancellent, qui préserves

 

115

 

de toute corruption ceux qui espèrent en toi, et qui guéris les blessures que nous nous sommes faites par imprudence ou par malice. Dieu tout bon, Dieu tout miséricordieux, qui souffres avec nous, qui souffres en nous, abaisse tes yeux du haut de ta gloire sur ton serviteur. Accorde-moi la grâce, ô mon Dieu, d'achever heureusement ma course, de persévérer dans la foi de mes pères et de mériter par cette fidèle persévérance d'être reçu dans ton royaume. » Le soir, étant venu, le comte renvoya le saint en prison. Julien partit le lendemain d'Antioche sans vouloir voir le comte. Cet officier, craignant donc pour sa fortune et pour sa propre personne, fit les derniers efforts pour obliger Basile à se soumettre à faire la volonté de l'empereur. « Lequel aimes-tu mieux enfin, lui dit-il, ou de sacrifier ou de mourir ? — Tu sais, répondit Basile, combien tu fis lever hier de morceaux de chair de dessus mon corps ; il n'y avait pas un des assistants qui ne donnât des larmes à mes souffrances. Regarde aujourd'hui mes épaules, vois mes côtés, et dis-moi s'il y paraît. Sache que Jésus-Christ m'a guéri cette nuit ; tu peux le mander à ton Julien ; oui, tu peux lui faire savoir quel est le pouvoir du Dieu qu'il a quitté pour se donner au démon qui le séduit et le trompe. L'ingrat qu'il est, il ne se souvient plus que les prêtres de ce Dieu lui sauvèrent autrefois la vie en le cachant sous l'autel, eet autel qu’il a depuis renversé. Mais mon Dieu me fait connaître qu'il sera dans peu renversé à son tour, et sa tyrannie éteinte dans son sang.

— Tu déraisonnes, imbécile, reprit Frumentin ; l'invincible Julien, le maître du monde, n est pas un tyran. Coquin, n'as-tu pas éprouvé toi-même sa douceur, sa clémence, son humanité et son incroyable patience ? Lui, au contraire, n'a-t-il pas essuyé de ta part un affront sensible, et qu'on ne peut assez punir ? Ne m'as-tu pas aussi voulu engager dans ton crime ? ne me trouvé je pas à cause de toi dans la disgrâce du prince ? Tu peux donc t'attendre à recevoir le châtiment que tu mérites. Je vais, pour te guérir de ta folie, te faire enfoncer par tout le corps des pointes de fer rougies au feu. »

Basile lui répondit froidement : « Ton empereur ne m'a pas fait peur, crois-tu me faire trembler ? » Frumentin donna ses ordres pour qu'on piquât le corps de Basile avec des lames

 

116

 

brûlantes, et pendant ce temps le saint, étendu à terre, priait à haute voix, et disait : « Jésus ma lumière, Jésus mon espérance, je te rends grâces, Dieu de mes pères, de ce que tu retires enfin mon âme du séjour de mort. Ne permets pas que je profane ton nom sacré que je porte, afin que, vainqueur et achevant ma course en toi, j'entre en possession du repos éternel promis à mes pères par le pontife suprême Jésus-Christ Notre-Seigneur. Reçois en son nom l'esprit de celui qui meurt en te confessant, parce que tu es patient, miséricordieux, toi qui vis et règnes dans les siècles des siècles. Amen.» Comme il finissait de parler, Basile parut s'assoupir et son corps transpercé rendit l'esprit.

Basile est mort sous Julien, apostat, le 28e jour du mois de juin. Que son martyre nous fortifie dans la foi de Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui la gloire et l'empire soient rendus au Père dans tous les siècles: Amen.

 

Haut du document

 

 

SAINT THÉODORE

RUPIN, Hist. eccl., X, 35.

 

Julien donna upe preuve nouvelle de sa méchanceté et de sa légèreté. Un jour qu'il était allé sacrifier à Apollon dans son sanctuaire de Daphné, dans la banlieue d'Antioche, tout près de la fontaine de Castalie, et qu'il ne pouvait obtenir de réponse à ses questions, il demanda à ses prêtres la raison de ce silence. Ceux-ci répondirent : « Le tombeau du martyr Babylas est tout proche, ceci nous empêche de répondre.» L'empereur fit venir des Galiléens — c'était le nom sous lequel il désignait les chrétiens et leur ordonna d'exhumer le corps du martyr. Toute l'Eglise s'y trouva réunie ; les hommes, les femmes, les adolescents, les jeunes filles, le coeur inondé de joie, s'attelèrent en une longue bande au chariot qui portait le cercueil du saint, et il§ chantaient à toute voix : « Que ceux qui adorent les statues et que ceux qui se fient aux simulacres soient confondus. » Ces paroles retentirent aux oreilles du prince impie sur un parcours de six mille pas, clamées avec tant de joie par tous les fidèles qu'on eût pu croire que leurs cris montaient jusqu'au ciel. Ceci mit Julien dans une rage telle qu'il ordonna le lendemain de saisir des chrétiens de côté et d'autre, de les mettre en prison où on leur infligera divers supplices. Le préfet Salluste désapprouvait ces mesures, quoique païen lui-même, mais il les exécuta néanmoins, et ayant fait arrêter le premier venu, un tout jeune homme nommé Théodore, il le fit tourmenter avec tant de cruauté depuis l'aube du jour jusqu'à la onzième heure, et fatigua après lui tant d'équipes de bourreaux, que pareille chose ne s'était jamais vue. Enfin, ayant été élevé sur le chevalet avec un bourreau à droite et à gauche, il ne fit que chanter le psaume que l'on avait chanté la veille, et son visage était calme et joyeux. Salluste, à bout de voies, fit ramener l'adolescent en prison et alla rendre compte

 

118

 

à l'empereur de ce qu'il avait fait, en même temps qu'il l'engageait à ne plus rien ordonner de semblable s'il ne voulait couvrir de gloire ses victimes et lui-même de honte. J'ai vu dans la suite à Antioche ce martyr Théodore, et comme je lui demandais s'il avait beaucoup souffert, il disait qu'il n'avait éprouvé que des douleurs modérées, mais qu'il avait auprès de lui un jeune homme qui l'épongeait avec un linge blanc et l'aspergeait fréquemment d'eau fraîche, ce qui lui procurait une telle jouissance qu'il se vit à regret détacher du chevalet.

 

Haut du document

 

 

LE MARTYRE DE SAINT SABAS LE GOTH ET DE SES COMPAGNONS.
EN CAPPADOCE, LE 12 AVRIL 372

 

Les origines du christianisme chez les Goths sont fort obscures ; il est à présumer que ces peuplades reçurent l'Evangile vers le troisième siècle par le moyen des prisonniers de guerre chrétiens ramenés d'Asie Mineure et de Macédoine ; en tous cas, saint Basile parle de la prédication au delà du Danube comme d'une chose déjà ancienne de son temps. En l'année 347, saint Cyrille de Jérusalem mettait les Goths et les Sarmates parmi les peuples qui avaient reçu la religion chrétienne, qui avaient des évêques, des prêtres, des diacres, des moines et des vierges. En 325, Théophile, évêque des Goths, siégea à Nicée ; il y signa comme évêque de la métropole de Gothie, ce qui donne à entendre qu'il avait des suffragants. Les persécutions ne manquèrent pas à cette Eglise. Dès le temps de Constantin, les chrétiens furent chassés de la Gothie et se réfugièrent dans la Mésie. En 365, Athanaric devint prince ou «juge » des Goths, sur lesquels il régna quinze ans (380). C'était un païen, mais la religion fut moins que la politique le motif qui l'inspira de persécuter les chrétiens, qu'il haïssait à cause des Romains et des empereurs, chrétiens, eux aussi. Saint Jérôme marque le commencement de la persécution à l'année 369, et les actes de saint Sabas nous apprennent que lors du martyre de ce saint (12 avril 372) la persécution s'était déjà renouvelée jusqu'à trois fois. Saint Epiphane, qui écrivait coutre les Audiens, établis en Gothie, dit, en 376 ou peu après, qu'il y avait quatre ans qu'on les avait chassés du pays avec les autres chrétiens.

Athanaric persécuta avec beaucoup de cruauté. Il « fit mourir les uns après les avoir fait interroger par les juges, et avoir

 

120

 

reçu de leur bouche une généreuse confession de leur foy, et les autres sans leur avoir seulement donné le loisir d'ouvrir la bouche. Car on dit qu'on portoit par son ordre une statue sur un chariot par tous les logements où l'on disoit qu'il y avoit des chrétiens, pour leur faire commandement de l'adorer et de sacrifier, et quand ils refusoient on les brûloit aussitost avec leurs tentes. On ajoute mesure que beaucoup de personnes, hommes, et femmes, dont quelques-unes trainoient après elles de petits enfans, et d'autres en portoient entre leurs bras qui estoient encore à la mammelle, s'estant enfuis dans une tente, où estoit l'église, pour éviter les violences qu'on leur faisoit pour sacrifier, les payens y mirent le feu et les y consumèrent tous. »

De tous les martyrs de cette persécution, il n'y en eut pas de plus célèbres que saint Nicetas et saint Sabas, dont il nous reste le récit de la mort dans un monument assuré, qui est la lettre que l'Eglise de Gothie écrivit sur son martyre à tous les catholiques, et nommément à I'Eglise de Cappadoce, dont saint Basile était alors le chef. Il y a bien de l'apparence que ce fut Ascole, célèbre archevêque de Thessalonique, qui, estant en Gotthie, fit cette belle lettre au nom de l'Eglise du pays. » (Tillemont, loc. infr. cit.)

 

LETTRE DE L'ÉGLISE DE GOTHIE SUR LE MARTYRE DE SAINT SIBAS

 

L'Église de Dieu, en Gothie, à l'Église de Dieu en Cappadoce et d tous les membres de l'Église catholique répandus en tous lieux, que la miséricorde, la paix et la charité de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ s'accomplissent en vous.

Nous voyons s'accomplir la parole de Pierre : « A quelque nation qu'appartienne celui qui craint Dieu et se conduit suivant la justice, il Lui est agréable. » Sabas, le martyr de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous en a fourni la preuve. Né de race gothique et vivant en Gothie dans un milieu corrompu, il a tellement su ressembler aux saints et il a comme eux honoré le Christ par la pratique de toutes les vertus qu'il a brillé dans le monde comme un astre. Ayant embrassé le christianisme dès l'enfance, il s'imposa un idéal de perfection et voulut

 

121

 

le réaliser au moyen de la science du Christ. Comme tout concourt à l'avantage de ceux qui aiment Dieu, il obtint la récompense due à sa vocation sublime par une lutte vaillante contre l'ennemi, sa force contre les traverses de cette vie et la paix qu'il sut conserver avec tout le monde. Il n'est pas permis de le taire, maintenant qu'il est allé se reposer en Dieu, afin d'en garder la mémoire et de réconforter les âmes pieuses ; nous devons donc entreprendre le récit de ses hauts faits. Il fut donc orthodoxe dans la foi, empressé à remplir les devoirs de la justice, doux, pieux, plus savant que disert, pacifique à l'égard de tous, véridique, ennemi de l'idolâtrie, modeste et — ce qui convient bien aux humbles — soumis, parlant sans jactance, doux, incliné à tout ce qui était bon ; psalmodiant à l'église, dont il prenait grand soin, méprisant la fortune et les biens, dont il n'usait que dans la mesure du nécessaire, sobre, réservé en toute occasion, particulièrement dans le commerce avec les femmes, jeûnant et priant chaque jour, étranger à la vaine gloire, stimulant tout le monde à l'adoption d'une vie pure, pratiquant les vertus de son état, évitant les contradictions, observant enfin une foi sans compromis, celle qui fait ses oeuvres par la charité, et s'entretenant toujours familièrement avec Dieu. Il se montra, non en passant, mais souvent, avant son martyre, le vigoureux défenseur de la piété.

Les princes et les juges de Gothie ayant commencé à poursuivre les chrétiens qu'ils voulaient contraindre à manger les mets offerts aux idoles, quelques païens s'entendirent pour qu'on présentât aux chrétiens qui étaient de leur parenté des viandes qui passeraient pour avoir été immolées aux idoles, quoiqu'il n'en fût rien ; ce stratagème sauverait leurs parents et bernerait les persécuteurs. A cette nouvelle, le bienheureux Sabas refusa non seulement de prendre sa part de ces mets défendus, mais il s'avança au milieu de l'assemblée et dit : « Celui qui mange de ces viandes cesse d'être chrétien », et ainsi il mit eu garde afin que tous ne tombassent dans le piège du démon ; mais ceux qui avaient imaginé la ruse en prirent occasion de le faire expulser de la ville ; ils le rappelèrent plus tard. Une nouvelle persécution étant déclarée, plusieurs païens de la ville qui offraient des sacrifices voulurent jurer que leur cité De contenait

 

122

 

aucun chrétien; mais cette fois encore Sabas vint tranquillement au milieu de l'assemblée et dit : « Que personne ne jure en ce qui me concerne, car je suis chrétien. » Lorsque le persécuteur fut sur les lieux, les susdits païens mirent leurs parents à l'abri et jurèrent que la ville ne renfermait qu'un seul chrétien. Le prince impie se le fit amener ; c'était Sabas. Quand il fut présent, le prince questionna les assistants sur la fortune de Sabas. « Il n'a, dit-on, que ses habits », ce qui lui valut le mépris du juge : « Celui qui est en pareil équipage, dit-il, ne peut être ni utile ni dangereux, » et il le fit relâcher.

Une grande persécution fut ensuite provoquée en Gothie par les méchants, et comme la fête de Pâques était proche, Sabas voulut se rendre dans une autre ville chez le prêtre Gatthica, afin de célébrer ce saint jour. Sur la route il vit un homme de haute taille et d'un aspect magnifique et vénérable qui lui dit : « Retourne sur tes pas et rends-toi chez le prêtre Sansala.

— Mais Sansala est absent, » dit Sabas.

Il s'était enfui en effet devant la persécution et s'était réfugié sur le territoire romain ; cependant la fête de Pâques l'avait ramené chez lui, ce que Sabas ignorait et qui explique sa réponse ; il continua donc sa route vers la demeure de Gatthica. Comme il ne se conformait pas à l'indication donnée par le grand inconnu, soudain, quoiqu'il fit beau temps alors, il tomba une telle tempête de neige que la route devenait impraticable, et Sabas ne put continuer. Il comprit à l'instant que Dieu s'opposait à son voyage et le voulait voir retourner auprès du prêtre Sansala. Il rendit grâces et rebroussa chemin ; arrivé chez San-sala, il lui raconta, ainsi qu'à d'autres, son aventure. Ils célébrèrent ensemble la Pâque. Dans le cours de la troisième nuit qui suivait la fête, Atharid, fils de Roth est, conformément à l'édit des méchants, envahit la ville avec une grande troupe de gens sans aveu et, saisissant le prêtre endormi dans sa maison, il le fit garrotter, ainsi que Sabas, qu'on avait arrêté tout nu dans son lit ; on mit le prêtre dans un chariot ; quant à Sabas, on l'emmena parmi les buissons d'épines récemment brûlés, nu comme lorsqu'il sortit du ventre de sa mère ; on le lia et on flagella avec des verges et des hâtons, ce qui montre à quel point ils étaient cruels et féroce à l'égard des serviteurs de Dieu.

 

123

 

Mais la patience et la foi du juste triomphèrent de la brutalité de ses ennemis. A l'aube, il rendit grâces à Dieu et dit à ses bourreaux : «Ne m'avez-vous pas conduit nu et sans chaussures dans des terrains difficiles et semés de ronces? Regardez si mes pieds sont blessés et si mon corps porte la trace des coups que vous m'avez donnés. » Ils ne virent en effet aucune ecchymose ; alors, enlevant l'essieu du chariot, ils le lui mirent sur les épaules et attachèrent ses mains aux extrémités ; ils attachèrent de même ses pieds à un autre essieu et, le jetant par-dessus les essieux, ils l'étendirent sur le dos ; enfin ils ne le laissèrent pas que la plus grande partie de la nuit fût écoulée ; mais pendant que les surveillants dormaient, une femme qui s'était levée de nuit afin de préparer à manger aux ouvriers, coupa ses liens. Une fois délivré, il demeura sur place sans inquiétude, avec cette femme, et il l'aidait de son mieux. Quand le jour parut, le cruel Atharid, mis au courant de ce qui s'était passé, lui fit lier les mains et suspendre à la poutre de la maison.

Peu de temps après arrivèrent des envoyés d'Atharid, apportant des mets offerts aux idoles, qui dirent à Sabas et au prêtre : « L'illustre Atharid vous envoie ceci afin que vous mangiez et' vous sauviez de la mort.

— Nous n'en mangerons pas, dit le prêtre. Cela nous est dé-fendu. Engagez Atharid à nous faire plutôt crucifier ou tuer de toute autre façon.

— Qui envoie cela ? dit Sabas.

— Le seigneur Atharid.

— Il n'y a qu'un seul Seigneur, c'est Dieu, qui est dans le ciel. Ces mets de perdition sont impurs et profanes, comme Atharid lui-même qui les a envoyés. »

Un des serviteurs, mis en colère par cette réponse, tordit sur le saint la pointe de son javelot avec tant de fureur que tous les assistants crurent qu'il allait mourir sur le coup. Mais Sabas, dominant la douleur par la sainteté, lui dit : « Croiras-tu maintenant que j'ai soutenu ton choc? Mais sache que tu ne m'as pas plus endolori que si tu m'avais jeté un peloton de laine. » Ce qui confirma ses paroles fut son attitude, car il ne cria pas, ni même, ainsi qu'on fait lorsqu'on souffre, il ne gémit pas et on ne vit nulle trace de violence sur son corps.

 

124

 

Sur le rapport qui fut fait de tout cela à Atharid, il donna l'ordre de mettre à mort Sabas. Les bourreaux, ayant renvoyé le prêtre Sansala, amenèrent Sabas sur la berge du Mussovo, afin de l'y noyer. Le bienheureux, se rappelant l'ordre du Seigneur et n'aimant pas son prochain moins que lui-même, demanda : « Pourquoi ne pas tuer le prêtre avec moi, quel péché a-t-il donc commis ? — Cela ne te regarde pas », lui répondit-on. Alors Sabas s'écria dans la joie de l'Esprit-Saint : « Tu es béni, Seigneur, et le nom de ton Fils soit loué pendant les siècles. Amen. Atharid s'est condamné et livré lui-même à la mort éternelle, mais il m'a envoyé à la vie qui n'a pas de fin. Telle est ta volonté dans tes serviteurs, Seigneur Dieu. »

Tandis qu'on le conduisait mourir, il ne cessa de louer Dieu, ne jugeant pas comparables les misères de cette vie avec la gloire future qui est révélée aux saints. En arrivant sur la rive, les bourreaux se dirent entre eux : « Pourquoi ne renvoyons-nous pas cet innocent ? Atharid en saura-t-il jamais rien ? » Mais Sabas leur dit : « Vous badinez ; faites ce qui vous est commandé. Je vois ce qui vous est caché. Voici que m'attendent ceux qui doivent m'introduire dans la gloire. »

Alors on le mena jusqu'au fleuve ; lui louait Dieu et rendait grâces (ce qu'il ne cessa de faire jusqu'à la fin), on lui attacha une pierre au cou et on le précipita. Sa mort par l'eau et le bois fut ainsi un symbole exact du salut. Sabas avait trente-huit ans ; il mourut le cinquième jour de la semaine pascale, c'est-à-dire la veille des ides d'avril, sous le règne de Valens et Valentinien, et sous le consulat de Modeste et Arintheus. Les bourreaux retirèrent de l'eau son cadavre et le laissèrent sans sépulture. Mais ni les bêtes féroces, ni les oiseaux de proie n'y touchèrent; des fidèles le gardèrent, et le glorieux gouverneur de la Scythie, Junius Soranus, adorateur du vrai Dieu, ayant envoyé des gens sûrs, le fit transporter en terre romaine et, voulant faire bénéficier sa patrie de ce trésor, de ce fruit illustre par sa foi, l'envoya en Cappadoce, conformément au désir des prêtres et à la volonté de Dieu, qui donne sa grâce à ceux qui le craignent. C'est pour cela que, le jour où le martyr fut couronné, offrez le sacrifice et rappelez tout ceci aux frères, afin que, se réjouissant dans

 

125

 

toute l'Eglise catholique et apostolique, ils louent le Seigneur, qui se choisit ses serviteurs.

Saluez tous les saints. Tous ceux qui souffrent persécution avec nous vous saluent. Gloire, honneur, puissance, majesté à Celui qui peut nous conduire tous par sa bonté dans son royaume céleste, à lui, à son Fils unique et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

 

Haut du document

 

 

LES MARTYRS DE LA PERSE.
AU QUATRIÈME SIÈCLE

 

Nous manquons de données précises sur l'introduction du christianisme dans l'empire des Arsacides. Du texte bien connu des Actes des Apôtres qui nous montre parmi les spectateurs du miracle de la Pentecôte, des Parthes, des Mèdes, des Elamites, on a conclu que, de très bonne heure, par l'intermédiaire de ces voyageurs, la prédication évangélique avait atteint la vallée du Tigre et les plateaux qui la dominent. Rien d'ailleurs de plus naturel. Les Juifs avaient en Babylonie une colonie considérable. Dans bien des districts, ils formaient la majeure partie de la population. Ils se considéraient comme moins mélangés que les Juifs palestiniens. Leur richesse et leur culture scientifique leur assuraient une grande autorité dans la Chaldée. L'attente messianique leur était commune avec leurs coreligionnaires d'Occident. Leurs rapports avec Jérusalem étaient fréquents; les pèlerins, nombreux; on fut vite mis au courant des nouveautés qui divisaient les Palestiniens. Une tradition qui n'est pas sans antiquité ni sans valeur attribue à saint Thomas l'évangélisation de la région orientale.

« Nous voudrions connaître le succès de cette prédication, et parmi les Juifs, et parmi les païens adorateurs des astres, si toutefois la persécution primitive sortit des cercles juifs et s'étendit jusqu'à eux. Malheureusement nous l'ignorons absolument. Probablement cette première mission ne fut pas féconde. Les «Nazaréens » se résorbèrent dans les communautés juives ; ou s'ils en furent excommuniés, leur doctrine ne fit qu'apporter un élément nouveau aux tentatives de syncrétisme religieux dont la Chaldée est la patrie par excellence. Toujours est-il que dans la première moitié du troisième siècle les évangélistes partis

 

127

 

d'Édesse ne rencontrent pas dans l'empire des Perses des chrétientés organisées. Seulement, dans la basse Chaldée, Mani et les Manitéens se réclameront de quelques vagues traditions historiques très déformées, unique produit peut-être de l'évangélisation judéo-chrétienne primitive.

« Nous pouvons placer vers 230-260 la grande mission des deux disciples d'Addaï : Aggaï et Mari. Le premier semble n'avoir pas poussé très loin ses courses apostoliques. Son champ d'action, d'ailleurs mal connu, ne dut pas dépasser l'Arzanène et le sud de ce qu'on a appelé depuis la Persarménie. Mais Mari est vraiment l'apôtre de l'Eglise Orientale. Son activité missionnaire dut s'exercer pendant de longues années, et si les limites territoriales que lui assignent les Acta Maris sont manifestement reculées par la piété d'un panégyriste, il est néanmoins incontestable que Mari évangélisa toute la vallée du Tigre, la basse Chaldée et les provinces environnantes. Il conquit à la foi chrétienne l'agglomération urbaine de Séleucie-Ctésiphon et y fonda la résidence de Dar-Qoni et la « grande église de Kokhë (1) » qui fut bientôt considérée comme le siège primatial de l'Eglise d'Orient (2).

« Vers 270, apparaît le successeur (?) de Mari, Papa, évêque de Séleucie-Ctésiphon. Les chronographes disent qu'il fut consacré ou par Mari, ou par l'évêque de Kaskar. Ces données tardives s'expliquent par le souci bien naturel de faire remonter aux origines de l'Eglise orientale des institutions canoniques de date plus récente. Toujours est-il que cet évêque indigène prit à tâche de rendre incontestée la primauté du siège épiscopal établi dans la résidence royale. Primauté toute relative d'ailleurs, et si je puis m'exprimer ainsi, primauté déléguée, sous le haut contrôle unanimement reconnu des « Pères occidentaux », c'est-à-dire des évêques groupés autour du siège d'Antioche. Papa revendiquait le titre et l'autorité du catholicos (je ne crois pas que ce terme soit tout à fait aussi ancien), c'est-à-dire de délégué général pour les provinces de l'empire Sassanide. Enldépit du prestige de son

 

 

1. Nom ancien de Séleucie.

2. C'est le nom officiel de l'Église syrienne orientale, comprenant toutes les communautés répandues dans l'empire des Perses.

 

128

 

siège, de son habileté personnelle, et peut-être du concours officieux du Roi des rois, il n'y réussit pas sans peine.

« D'autres missionnaires propageaient l'Évangile en même temps que Mari, ou peu d'années après sa mort, dans les diverses provinces de l'empire. Les rois Sassanides, pleins d'ardeur et enivrés de leurs victoires successives sur les dynastes locaux, forts d'ailleurs du sentiment national et religieux ravivé par l'avènement d'une famille d'extraction purement iranienne, avaient repris avec une vigueur nouvelle la guerre contre les aigles romaines. Les audacieuses incursions de Sapor Ier  furent couronnées de succès. Des files innombrables de captifs descendaient l'Euphrate et le Tigre. Les généraux persans déportaient des cités entières. En 270, Antioche vit sa population presque entière prendre le chemin de l'exil. L'évêque Demetrianos accompagnait ses fidèles, et fonda avec eux la ville nouvelle de Gundesabur (Beth-Lapat), dans la province de Huzistan. Ainsi s'explique ce fait qu'au frontispice des fastes épiscopaux de certaines métropoles, par exemple celle de la province de Beth-Carmaï, nous trouvons des noms d'origine grecque. Les évêques déportés purent être assez nombreux, car les sièges épiscopaux étaient très multipliés dès cette époque dans la Syrie Euphratésienne et dans l'Osrhoène, et, tout naturellement, ils continuèrent d'exercer leurs fonctions dans le lieu de leur exil. On conçoit qu'ils aient éprouvé quelque répugnance à se rattacher à un trône épiscopal qui n'était pas d'origine beaucoup plus ancienne que ceux qu'ils occupaient, et que recommandait seule l'importance de l'agglomération urbaine où s'était fondé le mo-

nastère de Dar-Qoni. Mais d'autres villes pouvaient disputer à Séleucie-Ctésiphon la prééminence, en particulier Gundesabur, résidence royale d'été, ville libre, et enrichie de privilèges par les Sassanides qui l'avaient créée. Les annalistes nous ont transmis un souvenir assez vague des contestations de Papa et de Demetrianos.

« Une crise plus importante, malheureusement assez mal connue, éclata vers 330 entre Papa et les chefs des grandes églises de la région orientale. Ceux-ci se concertèrent pour convoquer un synode où les adversaires de Papa, et, à leur tête, Milis, évêque de Suse, qui mourut martyr dans la

 

129

 

persécution de Sapor II, développèrent leurs griefs contre le vieil évêque de Séleucie. A la suite d'une altercation violente, Papa, prenant à témoin le livre des Evangiles, fut soudain frappé d'apoplexie. La majorité du concile y vit un avertissement divin et déposa Papa, à qui on donna pour successeur Siméon Bar-Sabbâé (334 ?). Papa ne se tint pas pour battu et en appela aux « Pères occidentaux ». Les Pères intervinrent, condamnèrent quelques factieux, rétablirent Papa sur son trône, et lui donnèrent comme archidiacre Siméon cum iure successionis.

« Ces faits indiquent que la seconde évangélisation avait pleinement réussi. Toutes les grandes villes situées dans les plaines de Mésopotamie, de Chaldée et de Susiane, ou sur les pentes occidentales et méridionales du plateau iranien, possédaient dès l'époque du concile de Nicée des chrétientés florissantes et solidement organisées. Dans les provinces du nord (Atur, Adiabène, Arzanène), les chrétiens étaient particulièrement nombreux, et peut-être en majorité dans quelques districts. Les communautés d'hommes et de femmes, antérieures à l'importation des méthodes égyptiennes, étaient assez nombreuses et assez anciennes pour s'être déjà relâchées de la ferveur primitive. L'impression que donne la lecture des annalistes, et surtout celle des homélies du mystérieux Afraat, est celle d'une Église riche, puissante, considérée. On ne s'étonnera pas que de nombreux abus s'y fussent déjà introduits. L'ambition des évêques, le luxe et l'orgueil du clergé n'étaient pas les moindres. La persécution violente ou prolongée vint y mettre bon ordre.

«Dans un empire comme celui des Sassanides, où le bon plaisir du roi, des grands vassaux gouverneurs de province, ou même des autorités locales, religieuses ou judiciaires, tenait lieu de loi, on imagine aisément que les chrétiens furent en tous temps exposés aux vexations et aux persécutions. Mais il était réservé à Sapor II d'instituer en Orient la persécution systématique, à la suite d'une lettre assez agressive de Constantin et de la re-prise plus ardente des hostilités. Conseillé par les mages et les Juifs, Sapor II voulut anéantir le christianisme. Il ne se souciait pas du reste, tandis qu'il guerroyait contre Rome, de laisser à l'empire chrétien de l'Occident des alliés éventuels dans les provinces les plus riches du royaume Sassanide, et jusque dans sa

 

130

 

capitale. En 340, ses soldats se saisirent de l'évêque de Séleucie, Siméon Bar-Sabbâé, l'emmenèrent à la résidence de Beth-Lapat. A la suite de son interrogatoire, le catholicos fut mis à mort avec ses compagnons et un eunuque du nom de Güstahazad qui occupait une charge importante à la cour. Sapor II publia un édit qui ordonnait la destruction de tous les lieux de culte et invitait les gouverneurs à donner aux chrétiens le choix entre l'apostasie et la mort. L'exécution de l'édit semble avoir été confiée aux représentants du sacerdoce zoroastrien, les mobeds, qui se chargèrent de stimuler le zèle des gouverneurs. Le roi se réserva le jugement des personnages les plus en vue. Jusqu'à la mort de Sapor II (379) la persécution fut très intense, elle ne s'apaisa guère que sous Yezdegerd I, vers 408. Elle dura donc environ soixante-dix ans. Trois évêques de Séleucie trouvèrent la mort en moins de dix ans, et l'on dut renoncer à pourvoir un siège aussi périlleux jusqu'à la mort de Sapor. Dans les autres métropoles, il en fut de même, et les actes des martyrs de cette époque, très nombreux et d'une bonne antiquité, nous donnent sur l'exécution de l'édit des détails terrifiants. Il paraît que dans les provinces du nord, les chrétiens firent quelque résistance et qu'ils encouragèrent la rébellion d'un dynaste local : Qardogh. C'est du moins ce qui semble se dégager des actes fabuleux de ce martyr.

« La persécution de Sapor offre beaucoup de rapports avec celle de Dioclétien. C'était à peu près la même méthode. Les persécuteurs visèrent à la tête et parvinrent à détruire presque entièrement la hiérarchie ecclésiastique. Les résultats furent identiques, et plus pleinement atteints. Lorsque, grâce à l'intervention de Marna, évêque de Maipherqat (Martyropolis), et de l'empereur Théodore II, Yezdegerd Ier permit à l'Eglise d'Orient de se reconstituer, il fallut que l'envoyé des évêques occidentaux donnât à son collègue de Séleucie un code canonique fait de toutes pièces. Les Eglises si longtemps persécutées ne possédaient plus ni tradition hiérarchique ni annales ecclésiastiques. Les fastes épiscopaux des époques antérieures à la paix sont problématiques, et c'est miracle que l'oeuvre si intéressante d'Afraat nous soit parvenue, seul témoin incontestablement contemporain d'une époque que nous regrettons

 

131

 

de ne pas mieux connaître. » (J. LABOURT, loc. infr. cit.)

« Les actes syriaques des martyrs de la Perse, dit M. Rubens

Duval, renferment de précieuses données sur l'histoire et la

géographie de la Perse à l'époque des Sassanides », mais leur

valeur historique est assez inégale.

 

1° Les premiers de ces actes rapportent le martyre de deux frères, Adourpariva et Mihrnarsé, et de leur soeur Mandoukt. Ils furent mis à mort dans la montagne de Berain, non loin de la ville de Beth-Slok (aujourd'hui Xerkouk), capitale du Beth-Garmai, en l'année 31,8 de notre ère. Ces actes que nous omettons à cause de leur rédaction tardive sont dus à un moine du couvent de Beth-Abé, nommé Rabban Gabriel (650-700) ; « ils rapportent, dit M. Duval, de nombreuses légendes qui recouvrent la tradition primitive. »

2° Les actes de Zebina, Lazare, Marout, Narsai, Elia, Mahri, Habib, Saba, _Schembaiteh, Yonan et Berikjesu nous conduisent à l'année 327, si, comme on a de bonnes raisons pour le faire, on préfère la date indiquée par les actes syriaques à celle des écrivains grecs et latins. L'auteur de ces actes est Isaïe d'Arzoun, fils de Hadabou, homme de cour et témoin oculaire.

« La scène est l'Arzanène, dit M. Duval, la frontière septentrionale des deux empires rivaux ; cette province n'est pas nommée, mais son indication résulte du contexte. Nous n'avons aucune raison pour douter que les actes aient été écrits peu de temps après les événements qu'ils relatent. Ils rappellent de très près, par leur forme littéraire, les actes des martyrs d'Edesse rédigés par Théophile ; il est vraisemblable qu'ils datent, comme ceux-ci, du milieu du           siècle. »

3° « Les actes de Sapor, évêque de Nicator, d'Isaac, évêque de Beth-Slok, de Mané, d'Abraham et de Simon nous ramènent dans le Beth-Garmai, dit M. Duval. La rédaction syriaque que nous possédons semble être sortie d'Edesse ; on y lit, en effet, que les martyrs reposent maintenant à Edesse dans le nouveau martyrium, à l'intérieur de la ville. Mais elle est certainement basée sur des documents anciens ; les chrétiens y sont désignés sous le nom de Nazaréens, comme on les nommait autrefois en Perse. Cependant, en comparant l'Histoire de la ville de Beth-Slok, on trouve de graves contradictions. Dans cette histoire, l'évêque Isaac qui subit le martyre est le prédécesseur de Yobannan qui assista au concile des 318 évêques, c'est-à-dire au concile de Nicée en 325 ; d'un autre côté, Mané, Abraham et Simon furent- confesseurs, non pas sous Sapor II, mais sous Yezdegerd II, la huitième année de ce roi qui correspond à 407 de notre ère. L'Histoire donne, pour l'époque des martyrs, des détails précis, puisés à des sources anciennes.

«L'auteur des actes syriaques, s'il a écrit à Edesse après le transfert dans cette ville des reliques des saints, aura confondu les dates des événements. L'anachronisme qui fait de l'évêque Isaac un contemporain de Mané Abraham et Simon, s'explique parce qu'il y eu un

 

132

 

prêtre Isaac qui fut supplicié avec ces martyrs, et parce que l'exécution eut lieu dans le même endroit, dans la ville de Kénar, du district de Nicator. »

4° L'édit qui déchaîna la grande persécution de Sapor, laquelle devait durer, avec de courts relâches, trente-neuf ans (340-379), fut promulgué en 339, mais ne fut mis en vigueur que l'année suivante. Le récit de cette persécution a été fait par Maroutha, évêque de Maipherkat (fin IVe-commencement Ve siècle), prélat instruit et occupant en Perse une situation considérable qui le mettait à même d'être bien renseigné. Il  est possible qu'une partie de l'histoire qui nous est parvenue sous le nom de Marontha soit due au patriarche Isaac (418). Le recueil de Maroutha s'ouvre par deux homélies sur les martyrs de la Perse qui sont de tous points excellentes.

C'est le patriarche Siméon Bar-Sabbâé qui ouvre ce catalogue des martyrs (341). On prit prétexte pour le poursuivre du refus du patriarche de percevoir le double impôt de capitation décreté contre les chrétiens par le roi à l'instigation des Juifs. tout puissants sur la reine mère, qui jouissait elle-même d'une grande influence sur l'esprit de son fils. « Les églises, dit M. Duval, sont détruites de fond en comble, et Siméon est dirigé avec quelques prêtres vers Karka de Lédan en Susiane, où le roi résidait en ce moment-là. On conduit également devant Sapor plusieurs évêques : Gadyab et Sabina, évêques de Beth-Lapat, Yohannan, d'Hormizd-Ardaschir, Bolida, évêque de Forath, Yohannan, évêque de Karka de Maison, ainsi que quatre-vingt-dix-sept prêtres et diacres. Ces nombreuses victimes eurent la tête tranchée; leur supplice avait été précédé, la veille (le 13 de pisan, le jeudi de la semaine sainte), de celui de Gouschtazad, le chef des eunuques du roi, qui s'était converti et avait confessé publiquement le Christ, Les chrétiens de Karka de Lédan ne furent pas inquiétés, parce que la ville, nouvellement construite, ne payait pas d'impôt. Maroutha déclare qu'il a rédigé ces actes d'après les récits beaucoup plus détaillés d'écrivains antérieurs. »

Le lendemain on exécuta Possi, le chef des artisans (samedi saint), et la fille de Possi, qui était religieuse, mourut le surlendemain (dimanche de Pâques).

5° Les jours qui suivirent furent signalés par des massacres en masse dans la Susiane (jeudi saint au dimanche Quasimodo). « Les noms des victimes ne sc sont pas conservés parce que la plupart de celles-ci étaient amenées de provinces éloignées et étaient inconnues en Susiane ; on cite : Amria et Mekima, évêques de Beth-Lapat, et le prêtre IIormizd, de Schouster. » Parmi ces victimes se trouvait Azad, l'ennuque favori de Sapor, qui, affecté de cette mort, ordonna qu'à l'avenir on agît avec moins de précipitation. Ce dernier édit, daté du dimanche Quasimodo, apporta un peu de répit.

6° Les actes des deux soeurs de Siméon Bar-Sabbâé, Tarbo, sa soeur, et leur servante, religieuses.

7° Les actes de Miles, évêque de Suse, importants pour l'histoire ecclésiastique de la Perse.

 

132

 

8° Le successeur de Siméon Bar-Sabbâé sur le siège patriarcal de Séleucie-Ctésiphon fut arrêté avec cent vingt-huit membres du clergé, prêtres, diacres, moines et nonnes. Schadhost mourut le 20 février 342.

9° Le martyre de Bar-Sabbâé (juin 342).

10° Narsès, évêque de Schargerd, ancien siège métropolitain du Beit-Garmai, fut mis à mort avec son disciple Joseph, le 10 novembre 344, pendant que le roi Sapor était de passage à Schargerd.

11° Le martyre de cent vingt personnes, à Séleucie, le 6 avril 345.

12° Les actes de Barbascemin, successeur de Schadhost sur le siège archiépiscopal de Séleucie. Il fut mis à mort le 9 janvier 346, avec des prêtres, des diacres et des moines.

13° Les actes de la religieuse Técla et de quatre de ses compagnes, le 6 juin 347.

14° Les actes de Barbadbeschaba, diacre d'Arbèle, le 20 juillet 355.

15° La frontière des empires romain et perse était formée par la province de Beth-Zabdé, sur la rive droite du Tigre supérieur. La place forte de ce pays s'appelait Castra de Beth-Zabdé, ou bien Phének. Après plusieurs tentatives inutiles, Sapor s'empara de cette place pendant l'été ou l'automne de 360. «Suivant l'habitude des Perses, la prise de la ville fut suivie d'une transportation en masse des habitants dans les provinces perses et de l'exécution des principaux membres du clergé. Nous possédons sur ce sujet plusieurs documents dont le plus important est intitulé Confession des captifs. Dans ce document, la date de la déportation et de la persécution des habitants de Beth-Zabdé est indiquée à la cinquante-troisième année de Sapor ou 362 de notre ère. Comme cette date se trouve la même dans plusieurs actes des martyrs, nous devons la tenir pour exacte et admettre que la déportation eut lieu deux ans après la prise de Phének, sans doute après une révolte des habitants qui comptaient sur le secours des troupes romaines. La tradition relative au massacre des chrétiens du Beth-Zabdé est encore vivante chez les habitants actuels du pays, qui montrent le lieu où Sapor mit à mort six mille chrétiens à cause de leur religion et à cause de la conversion de son fils.» (R. Duval. Cf. TALOR, Journal of geogr. Society, London, 1865, vol. XXXV, p. 51.) « Il a dû exister un recueil complet des actes des martyrs du Beth-Zabdé quelques-uns seulement de ces actes nous sont parvenus. »

16° A l'année 376 se rapporte le martyre de quarante membres du clergé de la province de Kaschkar, parmi lesquels deux évêques, Abdas et Ebedjesa.

17° La même année, le martyre de Badma, supérieur du monastère de Beth-Lapat, qu'il avait fondé.

18° Enfin les actes d'Akebschema, évêque de Henaita, du prêtre Joseph et du diacre Aitallaha, sont les derniers qu'ait rédigés Maroutha, qui déclare en terminant son livre qu'il a une connaissance personnelle des derniers événements qu'il rapporte ; quant aux autres, il en

 

134

 

tient le détail de vieillards dignes de foi qui en avaient été les té-moins.

19° Un autre martyr persan, niais qui ne se rattache à aucune persécution, est Abdul Masich, à Schingar. C'était un petit Juif de onze ans qui fut tué par son père, lorsque celui-ci apprit que l'enfant s'était fait baptiser. L'éditeur des Actes s'est demandé si nous avions affaire à un catholique ou bien à un nestorien ou à un monophysite ? La mort ayant suivi à quelques mois le baptême administré par de petits compagnons, il est assez probable que l'enfant n'avait pas été mis au fait des dissentiments qui éloignaient alors les sectes hérétiques de l'Eglise du Christ. (27 juillet 390.) (CORLUY, Anal. boll. V, 1886, p. 5 à 52.)

 

E. ASSEMANI, Acta Sanctorum martyrum, Rome, 1748. — P. BEDJAN, Acta martyrum et sanctorum. Parisiis, 1890, in-8° suiv. — G. BICKELL, Conspectus rei Syrorum litterariae additis notis bibliographicis, etc., excerptis anecdotis, Munster, 1871, p. 21-22. — G. HOFFMANN, Auszüge aus syrischen Akten persischer Märtyrer, Leipzig, 1880, dans Abhandlungen für die Kunde der Morgenlaudes, t. VII, n° 3. —KHAVVATH, Syri orientales, Rome, 1870, p. 164-165. — NOELDEKE, Geschichte der Perser... aus Tabari, Leide, 1879, passim.— CHADOT, La légende de Mar-Basses, Paris,1893.—RUBENS DUVAL, La littérature syriaque, Paris, 1799, in-12, p. 129-147, et Journal asiatique, nov.-déc. 1893, p. 537.— CORLUY, S. J. Analecta bollandiana, 1886. JÉRÔME LABOURT, Le christianisme dans l'empire des Perses, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, Paris, 1902, p. 100-106. Sur le ms. d'Amida, ci. ABBELOOS, dans Analecta bollandiana, t. IX, p. 5 à 7.

Voyez sur les actes inédits publiés par BEDJAN, les Anal. boll. t. XII, (1893), p. 77-79 ; t. XIII (1894), p. 298-299 ; t. XIV (1895), p. 207-208. Voyez les textes donnés par RUINART, Acta sincera, Paris, 1689, in-4°,p. 632-644, et TILLEMONT, Mém. hist. eccl. Paris, 1700, in-4°, t. VII, p. 76-101.

 

Haut du document

ACTES DES SAINTS MARTYRS JONAN, BERIKJESU, ZÉBINA, LAZARE, MAROUT, NARSAI, ÉLIA, MAHRI, HABIB, SABA ET SCHEMBAITCH. L'AN DU CHRIST 327, LE 29 DÉCEMBRE

 

La dix-huitième année de son règne, Sapor, croyant qu'il était de sa politique de persécuter l'Église du Christ, renversa les églises et les autels, brûla les monastères, et accabla de vexations les chrétiens. Il voulait leur faire renier le culte du Dieu créateur pour celui du feu, du soleil et de l'eau : quiconque refusait d'adorer ces divinités était torturé.

Il y avait dans la ville de Beth-Asa deux frères également vertueux et chers à tous les chrétiens ; ils se nommaient Jonan et Berikjesu. Connaissant les tourments qu'on faisait subir, en divers lieux, aux chrétiens, pour les forcer à renier, ils résolurent de s'y rendre incontinent. Arrivés à la ville de Hubaham, et désirant tout voir par eux-mêmes, ils pénétrèrent jusqu'à la prison publique, pour y visiter les chrétiens. Ils en trouvèrent un grand nombre qui avaient résisté à plusieurs épreuves; ils les animèrent à persévérer, leur apprirent à trouver dans les Écritures des réponses pour confondre les juges; et le succès de leurs exhortations fut tel que, parmi ces chrétiens, les uns confessèrent devant les tyrans et les autres cueillirent la palme du martyre ; ces derniers furent au nombre de neuf : Zébinas, Lazare, Marout, Narsai, Elia, Mahri, Habile, Saba et Schembaitch.

Quand ces neuf martyrs furent couronnés, Ies deux frères Jonan et Berikjesu les remplacèrent : on les accusait d'avoir poussé à la mort, par leurs exhortations, les chrétiens qui venaient de mourir. Le juge, dissimulant, leur adressa d'abord de douces paroles : « Par la fortune du roi des rois, dit-il, ne rendez pas inutile la bienveillance dont je veux user envers vous ; soumettez-vous

 

136

 

au roi, et adorez, selon les rites nationaux, le soleil, la lune, le feu et l'eau.

Les martyrs : « Toi que le roi a établi pour rendre la justice, prends garde à ne pas te rendre criminel par d'iniques arrêts. Tu dois respecter le roi de qui tu tiens la puissance, mais bien plus encore Celui qui t'a donné l'intelligence et la raison. Il te faut donc, avant tout, chercher qui est ce Roi des rois, ce maître suprême du ciel et de la terre, qui fixe les temps et les change à son gré, qui dispense aux hommes la sagesse, qui fait les juges et leur donne la puissance pour défendre la vérité. Et, nous le demandons à toi-même, à qui devons-nous plutôt obéir, nous autres mortels, à ce créateur et maître des choses, ou bien à ce roi que la mort enlèvera bientôt pour le réunir à ses pères ? »

Les princes des mages s'indignèrent de leur entendre dire que le roi n'était pas immortel. Ils firent préparer des verges, faites de branches d'arbres encore garnies de leurs épines ; puis ils séparèrent les deux frères. Berikjesu fut mis au secret dans une prison obscure. Jonan fut traduit devant les juges. « Choisis, lui dit-on : brûle de l'encens en l'honneur du feu, du soleil et de l'eau, ou bien attends-toi aux plus affreux supplices. Sache qu'il n'y a qu'un moyen pour toi d'y échapper, c'est l'obéissance. » Jonan répondit : «Je fais trop de cas de mon âme, et de la vie éternelle qui nous attend dans le sein de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour renier sou nom, ma seule espérance. Quiconque s'est confié en lui n'a jamais été confondu ; il a scellé ses promesses du sceau du serment, il a dit: En vérité, je vous le dis, celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux ; et celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est dans les cieux, et devant ses anges. Car le Fils de l'homme viendra sur les nuées du ciel, dans la gloire du Père et dans la gloire de ses saints anges, pour rendre à chacun selon ses oeuvres. —Faites votre métier, hâtez-vous, que je ne vous retarde pas. Ne nous faites pas l'injure de nous croire capables de violer la foi promise à Dieu, et de déshonorer l'Eglise qui nous a jugés dignes d'être ses ministres (1) et qui nous a dit : Vous êtes

 

1. Ce passage indique que les deux frères étaient prêtres.

 

137

 

la lumière du monde ; vous êtes le sel de la terre : si le sel s'affadit, avec quoi salera-t-on ? Si nous écoutions tes conseils et si nous obéissions au roi, nous nous perdrions nous-mêmes, et notre troupeau avec nous. »

Alors le chef des mages fit ôter les habits du martyr, qu'on attacha à un pieu, qui lui fut placé au milieu du ventre, et ordonna de le battre avec les verges épineuses dont nous avons parlé; on le frappa jusqu'à ce que ses côtes fussent à nu. Pendant ce temps Jonan ne dit que cette prière : «Je te bénis, Dieu d'Abraham, toi qui, le prévenant de ta grâce, l'a autrefois appelé de ces lieux, et nous as rendus dignes d'apprendre par lui les mystères de notre foi. Maintenant, Seigneur, je te prie d'accomplir ce que le Saint-Esprit annonçait par la bouche du prophète David : Je t'offrirai des holocaustes, je t'immolerai des victimes. Voilà mon seul désir. »

A la fin, élevant la voix, il cria : « Je renonce à un roi idolâtre et à tous ses sectateurs; je les déclare ministres du démon ; je renie le soleil, la lune, les étoiles, le feu et l'eau ; mais je confesse et j'adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit.»

Les juges le firent traîner, une corde aux pieds, sur un étang glacé et l'y laissèrent toute une nuit, avec des gardes pour l'empêcher d'en sortir. Pour eux, ils allèrent se mettre à table, et, après avoir pris un peu de sommeil, ils se hâtèrent le lendemain de poursuivre la cause. Berikjesu comparut devant les princes des mages, qui lui dirent : « Ton frère a embrassé notre religion ; veux-tu l'imiter, pour éviter la honte du dernier supplice ? — Si mon Dieu, comme vous me le dites, a été outragé par la honteuse apostasie de mon frère, répondit le martyr, je veux d'autant plus lui rendre gloire. Mais cela n'est pas, et vous voulez m'en imposer ; car, à moins d'être aussi aveugle que vous, qui croirait que des corps matériels, destinés au service de l'homme, sont des divinités ? Comment peut-on, sans folie, adorer le feu, que le Créateur a fait pour les besoins de l'homme ? car nous voyons tous les hommes, sans distinction, s'en servir,  pauvres et riches. Pourquoi nous contraindre à adorer des choses créées pour notre usage, soumises par Dieu à notre empire ; et comment pouvez-vous nous commander de renier le Dieu qui a créé et le ciel, et la terre, et la mer; le Dieu dont la providence

 

138

 

s'étend sur tous, les plus petits comme les plus grands ; qui mérite par conséquent les respects et le culte des chefs d'empire? Il a tout créé, non qu'il eût besoin de rien, mais pour manifester sa puissance et sa majesté, et il a proscrit sévèrement le culte des idoles ; écoutez sa parole : Ne faites aucune image, aucune statue pour les adorer. Je suis le premier et le dernier. Je suis, et il n'y a pas d'autre Dieu que moi, et je ne donnerai pas ma gloire à un autre, ni mon culte aux idoles : c'est moi qui donne la mort, et c'est moi qui donne la vie. Personne ne peut se soustraire à mon empire. »

Les mages, confondus, se dirent : « Ne permettons plus qu'il défende sa religion ; autrement les adorateurs mêmes du soleil abandonneront notre culte et nous traiteront d'impies, comme ses compagnons le faisaient naguère. » Ils ne l'interrogèrent plus que la nuit. Ils firent rougir au feu des lames de fer, et les appliquèrent sur les bras du martyr, en disant : « Par la fortune du roi des rois, si tu fais tomber une de ces lames, tu renonces à la foi chrétienne. — Démons, répondit le martyr, ministres d'un roi impie, non, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, je ne crains pas votre feu, et pas une de vos lames ne tombera ! Ou plutôt, je vous en prie, choisissez parmi les plus terribles tourments et que j'en fasse l'épreuve. Car celui qui combat pour Dieu doit combattre héroïquement, surtout si Dieu l'a honoré de quelque faveur et l'a élevé à quelque dignité. » Alors les juges lui firent verser dans le nez et dans les yeux du plomb fondu ; après quoi on le ramena en prison, où il fut pendu par un pied.

Le lendemain, les mages, s'étant fait présenter Jonan : « Eh bien ! lui dirent-ils, comment vas-tu ? As-tu souffert un peu la nuit, sur l'étang ?

— Je vous jure, répondit Jonan, par le vrai Dieu que j'espère voir bientôt, que depuis que ma mère m'a mis au monde je n'ai jamais passé une nuit si délicieuse. Le souvenir du Christ souffrant m'était une ineffable consolation. »

Les mages reprirent : « Ton compagnon a renoncé.

            — Je le sais, répondit Jonan, il a depuis longtemps renoncé au démon et à ses anges.

            — Jonan, dirent les mages, prends garde de périr misérablement, abandonné de Dieu et des hommes.

 

139

 

— Je m'étonne qu'aveuglés comme vous l'êtes, vous parliez encore de votre sagesse; mais, dites-moi donc, si vous êtes si sages, lequel vaut mieux, ou de garder son blé dans son grenier, sous prétexte de le préserver de la pluie et de l'orage, ou de le semer à pleines mains, le coeur content et confiant en Dieu, dans l'espérance d'une moisson future, qui rendra au centuple? Il est clair que si le blé reste dans le grenier, non seulement il ne se multiplie pas, mais encore il germe peu à peu et finit par se perdre. Il en est du blé comme de la vie. Celui qui la jette au* nom du Christ, et en mettant dans le Christ son espérance, la re-trouvera un jour, quand le Christ apparaîtra dans sa gloire, trans formée en immortalité. Mais les rebelles, les impies, les:contempteurs des lois de Dieu seront la proie des feux éternels, selon les paroles des saintes Lettres.

            — Prends garde, lui dirent les mages, que tes livres ne t'abusent, comme ils en ont déjà abusé tant d'autres.

            — Oui, ils en ont déjà détrompé beaucoup des voluptés du siècle, après leur avoir fait goûter les douleurs du Christ souffrant. Supposez qu'un prince a invité ses amis à un festin ; ceux-ci, en quittant leur demeure, n'ignorent pas qu'ils vont dîner chez un ami ; mais à peine assis à table, un vin généreux les enivre, et ils ne sauraient plus regagner leur maison, il faut que leurs domestiques les y ramènent. Ainsi le serviteur du Christ, quand il est traîné par vos soldats, n'ignore pas qu'on va le juger ; mais à peine arrivé au tribunal, a-t-il puisé l'amour de la croix du Christ, qu'aussitôt, enivré par ce breuvage, il oublie et le patrimoine que lui ont laissé ses ancêtres, et les grands biens qu'il a acquis, et l'or et l'argent, et toutes les choses de la vie mortelle ; il oublie les rois, les princes, les grands, les puissants, et ne désire plus que la vue du seul Roi véritable, dont le royaume est éternel et la puissance s'étend de génération en génération. »

Les juges, voyant son inébranlable constance, lui firent couper, phalange par phalange, les doigts des pieds et des mains, et les semèrent de tous côtés. Puis, s'adressant à lui, ils lui dirent avec ironie : «Vois-tu, nous avons semé tes doigts, et maintenant tu peux espérer qu'à la moisson tu récolteras des mains, en grand nombre.

 

140

 

— Je ne demande pas plusieurs mains, mais le Dieu qui m'a créé saura bien me rendre les membres que vous m'enlevez. »

Alors on lui arracha la peau de la tête, on lui coupa la langue et on le plongea en cet état dans une chaudière remplie de poix bouillante. Mais soudain la poix s'enflamma et déborda de la chaudière sans faire aucun mal au martyr. Les juges, voyant cela, l'étendirent sur une presse de bois, écrasant et brisant tous ses membres ; puis ils le scièrent par morceaux et jetèrent ces lambeaux sanglants dans une citerne desséchée, qu'ils firent garder pour qu'on ne les enlevât pas.

En ayant fini de cette manière avec le frère de Berikjesu, ils se firent amener Berikjesu lui-même, et l'exhortèrent à prendre pitié de lui-même et à sauver sa vie. Il répondit : « Je ne me suis pas donné ce corps que vous m'engagez à conserver, et je ne; puis le perdre ; le Dieu qui l'a créé, si vous le détruisez, saura` bien lui rendre sa forme perdue. Mais il vous rendra tous les maux que vous me faites, à vous et à votre roi, qui, sans connaître son Créateur et son Seigneur, s'efforce de faire exécuter contre sa volonté des lois impies. »

Alors Hormisdascirus, le prince des mages, se tournant vers Maharnarsai : « Nos délais, dit-il, sont injurieux au roi ; on ne gagne rien avec ces entêtés, ni par paroles, ni par supplices.» Il fit donc battre le martyr avec des roseaux à la pointe affilée, puis on couvrit son corps des éclats de ces roseaux que l'on fit entrer dans la chair avec des cordes fortement serrées, et on le roula par terre en cet état. Quand ce fut fait, on lui arracha, les uns après les autres, tous ces éclats de roseau, en emportant en même temps la chair et en lui causant d'affreuses douleurs. Après quoi, on lui versa dans la bouche de la poix fondue et du soufre enflammé. Le martyr succomba à ce dernier supplice, et alla rejoindre son frère.

Quand Abstusciatas sut la mort de ces deux martyrs, il racheta leurs corps pour cinq cents drachmes et trois vêtements de soie, mais en s'engageant par serment à n'en rien dire.

Ce livre, écrit sur la relation de témoins oculaires, contient les actes des saint Jonan, Berikjesu, Zébina, Lazare, Marout, Narsai, Elia, Habib, Saha et Schembaitch, martyrs du Christ,

 

141

 

qui, après les avoir soutenus par sa force dans le combat, les couronna vainqueurs. Qu'Isaïe, fils d'Abad, d'Arzeroun, cavalier aux gardes du roi, qui assista aux interrogatoires des martyrs et se chargea d'écrire leur triomphe, ait part à leurs prières.

Les glorieux martyrs recueillirent la palme le vingt-neuvième jour du mois de décembre.

 

Haut du document

 

 

ACTES DES SAINTS SAPOR, ÉVÊQUE DE NICATOR ; ISAAC, ÉVÊQUE DE BETH-SLOI; MANE, ABRAHAM ET SIMON, QUI SOUFFRIRENT LE MARTYRE SOUS LE ROI DES PERSES SAPOR; LEURS CORPS REPOSENT A EDESSE, DANS LA NOUVELLE ÉGLISE DES MARTYRS, DANS L'INTÉRIEUR DE LA VILLE.
L'AN DU CHRIST 339

 

La troisième année du règne de Sapor, les mages accusèrent les Nazaréens (1) « Nous ne pouvons plus, dirent-ils, adorer le soleil et l'air, qui nous donnent des jours sereins, ni l'eau, qui nous purifie, ni la terre, qui sert à nos expiations ; voilà où nous ont réduits ces Nazaréens, qui blasphèment contre le soleil, qui méprisent le feu, qui ne rendent aucun honneur à l'eau. » Le roi, vexé, ajourna son voyage à Aspharèse, et publia un édit pour arrêter les Nazaréens. Sur-le-champ trois d'entre eux furent saisis par les soldats, Mané, Abraham et Simon.

Le lendemain, les mages revinrent vers le roi, et lui dirent : « Sapor, évêque de Nicator, et Simon, évêque de Beth-Séleucie, bâtissent des oratoires et des églises, et séduisent le peuple par des discours artificieux. — Qu'on recherche lés coupables par tout mon empire, dit le roi, et qu'on les juge avant trois jours. » Des cavaliers partirent aussitôt, et parcoururent jour et nuit toutes les provinces de la Perse. Tous les Nazaréens découverts furent amenés au roi, qui les fit emprisonner là où étaient déjà leurs frères.

Le lendemain, le roi appela quelques personnages de marque et leur demanda s'ils connaissaient Sapor et Isaac les Nazaréens.

 

1. C'était le nom des chrétiens en Perse.

 

143

 

Sur leur réponse affirmative, il fit comparaître les coupables et leur dit : « Ignorez-vous que moi, fils du ciel, je sacrifie cependant au soleil, et rends au feu les honneurs divins ? et vous, qui êtes-vous donc pour outrager le soleil et mépriser le feu?»

Les martyrs répondirent ensemble : « Nous ne connaissons qu'un Dieu, et n'adorons que lui.

— Est-il un Dieu, répliqua le roi, meilleur qu'Hormisdate, ou plus fort qui Ahriman irrité ? Et qui peut ignorer que le soleil mérite qu'on l'adore ? »

L'évêque Sapor lui répondit : « Nous ne connaissons d'autre Dieu que celui qui a créé le ciel et la terre, et par conséquent la lune et le soleil, et tout ce que nos yeux contemplent, et tout ce que notre esprit conçoit ; et nous croyons, en outre, que Jésus de Nazareth est son Fils. »

Le roi fit frapper le saint évêque sur la bouche, et si brutalement qu'on lui brisa toutes les dents ; mais il disait : « Jésus m'a donné quelque chose que tu ignores, qu'il te serait impossible d'obtenir...

— Pourquoi ?

— Parce que, répondit le martyr, tu es un impie. »

Le roi, irrité, le fit frapper sans pitié avec le bâton ; ce qui fut

fait jusqu'à ce qu'on lui eût rompu les os ; on le. releva à demi

mort, et on le reconduisit enchaîné en prison.

Isaac comparut, et le roi, après lui avoir fait quitter son manteau, lui dit : « Es-tu aussi fou que Sapor, faut-il que je mêle ton sang au sien ?

— Cette folie, répondit Isaac, est une grande sagesse, dont tu es bien loin, sire.

— Tu parles avec bien de l'assurance ; si je te faisais couper la langue ?

— Il est écrit, répliqua Isaac : Je parlerai le langage de la justice en présence des rois, et je ne serai pas confondu.

— Comment, dit le roi, as-tu osé bâtir des églises ?

— Je l'ai fait, et je n'ai rien épargné pour le faire. »

Le roi, tout en colère, appela sur-le-champ les principaux de la ville, et leur dit : « Vous savez que quiconque conspire contre moi est coupable de lèse-majesté et mérite la mort. Comment donc avez-vous si peu ressenti mes injures, que vous ayez fait

 

144

 

alliance avec Isaac et soyez passés dans son camp ? J'en jure par le soleil et par le feu qui ne peut s'éteindre, vous mourrez tous avant moi.» Aussitôt tous ces grands, qui jusque-là s'étaient dits chrétiens, tremblent et se jettent la face contre terre ; puis, saisissant Isaac, ils l'entraînent et le lapident, tant la frayeur les avait égarés.

L'évêque Sapor, ayant appris dans sa prison la mort du courageux martyr, en fut comblé de joie, et bénit le Seigneur d'avoir couronné son athlète. Lui-même mourut deux jours après, dans son cachot, des suites de ses blessures et sous le poids de ses chaînes. Le roi se fit apporter sa tête, car il avait refusé de croire qu'il était mort.

Après qu'Isaac eut été lapidé et que Sapor fut mort en prison, le roi fit comparaître devant lui Mané, Abraham et Simon, et les pressa de sacrifier au soleil et d'adorer le feu. Ils répondirent : « Dieu nous préserve d'un pareil crime ; c'est Jésus que nous adorons et que nous confessons. » Le roi ordonna de les faire mourir en divers supplices. Mané fut écorché vif depuis le sommet de la tête jusqu'au milieu du ventre, et expira dans ce tourment ; Abraham eut les yeux crevés avec un fer rouge, et mourut deux jours après ; Simon fut plongé jusqu'à la poitrine dans une fosse profonde et percé à coups de flèches. Les chrétiens enlevèrent secrètement leurs corps et les ensevelirent.

 

Haut du document

 

 

MARTYRE DE SAINT SIMÉON, BAR-SABBAÉ, ÉVÊQUE DE SÉLEUCIE-CTÉSIPHON, ET DE SES COMPAGNONS ARDHAICLAS ET HANANIAS, PRÊTRES, ET DE CENT AUTRES CHRÉTIENS DE DIVERS ORDRES, AINSI QUE DE L'EUNUQUE GOUSCHTAZAD, QUI AVAIT ÉLEVÉ LE ROI, DE PRUSIKIUS, GRAND CHAMBELLAN, ET DE SA FILLE, VIERGE CONSACRÉE A DIEU.
EN L'ANNÉE 341

 

INTRODUCTION

 

Je vais dire l'origine de l'asservissement de notre Église, et la cause des malheurs que Dieu nous envoya comme châtiment et comme épreuve. L'orage qui fondit sur nous ne peut être comparé qu'à l'horrible persécution du temps des Machabées : ces temps-là, en effet, étaient vraiment les jours de la vengeance divine que le prophète avait annoncés par cet oracle : « Malheur à qui vivra dans ces jours de la colère de Dieu ! Des légions viendront des régions de l'Occident, et désoleront la terre. » Ces paroles désignaient les Grecs, dont les Machabées essuyèrent la

fureur.

En la cent quarante-troisième année de l'empire des Grecs, et la sixième de son règne, Antiochus ayant pris Jérusalem, pilla la table d'or et tous les instruments du culte, souilla le temple, dont il chassa les prêtres, y érigea des autels et y introduisit des étrangers ; non content de ces impiétés, il ensanglanta la terre sainte et exposa aux bêtes et aux oiseaux de proie les corps des saints. Vaincus par tant de maux, plusieurs cédèrent au roi, et, abjurant la loi de Dieu, se souillèrent par d'impies sacrifices ; d'autres, au contraire, des hommes, des femmes, d'une haute naissance, confessèrent leur foi, et

 

146

 

moururent. Mille d'entre eux périrent le même jour pour l'observation du sabbat. Nous mourons, disaient-ils, forts de leur innocence, nous mourons dans la simplicité de notre coeur; mais nous prenons le ciel et la terre à témoin de notre innocence et de votre injustice. Des femmes furent tuées pour avoir circoncis leurs enfants, et ces petits enfants furent attachés au cou de leurs mères. D'autres encore mouraient pour avoir refusé de manger, contrairement aux défenses de la loi, une nourriture immonde. Et il y eut un grand deuil dans Israël, et les princes, les anciens, les jeunes gens et les vierges gémirent, et la beauté des femmes se voila dans les pleurs, et l'épouse pleura sur la couche nuptiale, et toute la maison de Jacob fut remplie d'affliction et de confusion, et Matathias gémit et s'écria : « Hélas ! hélas ! malheur à nous ! Pourquoi nous a-t-il été donné de voir les maux de notre peuple, et la désolation de la ville sainte et de son temple livré aux mains des étrangers ! Notre gloire et notre force sont perdues : pourquoi vivons-nous encore ? » Toutefois reprenant courage : « Pensez, disait-il, que ceux qui ont mis en ,Dieu leur confiance ne seront pas confondus. Ne tremblez pas aux paroles d'un pécheur, car sa gloire tombera en poussière, et il sera mangé par les vers ; aujourd'hui il est élevé ; demain il ne sera plus ; il retournera dans la terre, et toutes ses pensées périront. » Et Matathias, qui parlait ainsi, donna l'exemple du courage. Ayant vu un concitoyen, un Juif, abjurer sa religion et sacrifier publiquement aux idoles, devant l'outrage fait à Dieu, cet homme si zélé pour la loi, enflammé d'une sainte colère, se jeta sur le coupable, et l'immola, au milieu de son impie sacrifice, et au pied des autels; il tua celui qui se livrait au culte des faux dieux ; il le renversa sur le corps de la victime ; il souilla, par le contact d'un sang impur, celui qui souillait la sainte loi. Et sur-le-champ, se jetant sur le ministre du roi, qui contraignait le peuple à d'impies sacrifices, il le tua aussi. Matathias fut donc le pontife pur qui, par le sang d'une victime impure, apaisa la colère du ciel et rendit Dieu propice à son peuple.

Dans ces jours malheureux, dans ces jours d'anxiété et de terreur, au milieu du bruit des armes, la joie, la sécurité, le repos, disparurent : partout le glaive, la solitude et la mort ; le

 

147

 

tombeau dilata ses entrailles pour engloutir les victimes, et reçut les justes confondus avec les pécheurs ; les justes reposèrent doucement, les pécheurs furent engloutis dans les ténébreux abîmes, parce qu'ils avaient induit Jacob dans l'iniquité, et plongé Israël dans l'apostasie.

Mais enfin, les trésors des miséricordes du Seigneur étant depuis trop longtemps fermés, quand sa vengeance eut répandu assez de colère, quand le glaive eut été rassasié et l'épée enivrée, alors tomba la pluie des grâces, la miséricorde coula à flots ; un brillant soleil parut qui fondit à ses rayons les glaces de la superstition païenne, tarit la source de l'infidélité, dessécha les eaux de l'idolâtrie, dissipa la fange impure, essuya les plaies fétides, et fit briller de nouveau la pureté et la sainteté dans le temple, Judas Machabée fut cet astre. Judas, comme un jeune lion, rugit contre les bêtes malfaisantes, et son rugissement les mit en fuite. Judas étendit la gloire du peuple, il exalta sa nation. Prêtre et guerrier, il revêtit l'éphod sacré pour se rendre Dieu propice ; il endossa la cuirasse terrible pour donner la mort comme un géant. Sa force l'a égalé au lion : il s'est couché sur les nations immolées, il a dévoré les chairs des princes ; dans sa colère, il a recherché les restes des pécheurs ; la terreur de son nom a fait trembler les superbes, et les puissants sont tombés de frayeur ; sa main a donné le salut, et il a désolé bien des rois. Il a tué des milliers d'ennemis dans les montagnes, et des myriades dans la plaine ; ses exploits réjouirent Juda, ses hauts ,faits firent tressaillir Israël ; la terre sauvée par lui se reposa et se délassa de la servitude. Son nom vola aux extrémités du monde ; mais lui tomba avec gloire, en soldat, pour Dieu et pour son peuple : son nom soit béni à jamais !

Cette persécution d'Antiochus est l'image de la nôtre. En effet, le peuple chrétien fut écrasé par d'excessifs impôts, et les prêtres accablés de vexations ; l'on vit les superbes insulter les humbles, les impies piétiner les saints, la calomnie opprimer l'innocence. La plus dure servitude remplaça la sainte liberté donnée par le Christ à son Eglise, et tous les efforts furent tentés, tous les moyens mis en oeuvre pour empêcher l'observance de la loi de Dieu, pour arrêter par la ruse, par la violence, par

 

148

 

toutes les voies, ou même pour égarer complètement ceux qui marchaient dans le droit chemin de la vérité.

Ce fut la cent dix-septième année de l'empire des Perses, et la trente et unième année du régne de Sapor, roi des rois, que cette calamité tomba sur notre Eglise. Siméon Bar-Sabbâé, (fils du Foulon), nom qu'il justifia parfaitement, était alors évêque de Séleucie-Ctésiphon ; si son père teignait la pourpre qui orne les rois impies, lui-même il rougit de son sang celle qu'il porta dans le ciel. Siméon donna volontairement sa vie pour Dieu et pour son peuple ; et, révolté des attentats de l'impiété contre l'Eglise, il imita Judas Machabée, qui, lui aussi, dans des temps non moins malheureux, chercha la mort. O couple illustre de pontifes, Judas, Siméon ! Tous deux reconquirent la liberté de leur peuple, l'un par ses armes, l'autre par son martyre. L'un fut vainqueur et s'illustra par sa victoire ; l'autre triompha en succombant. Judas, en versant le sang de l'étranger, éleva son pays au faîte de la puissance et de la gloire ; Siméon, en versant son propre sang, brisa le joug de la servitude qui pesait sur son Eglise. Tous deux avaient reçu le souverain sacerdoce, tous deux portaient l'éphod sacré, tous deux servirent dignement à l'autel et honorèrent leur ministère auguste par leurs vertus ; tous deux, pieux et fervents, se purifiaient dans les eaux saintes et présentaient à Dieu le sang de la vigne ; tous deux portaient le peuple à la vertu par des paroles brûlantes ; tous deux, terribles dans le combat, volèrent au-devant de la mort, provoquèrent les bourreaux, se jetèrent tête baissée sur le glaive ; tous deux enfin lavèrent leur âme dans leur sang. Fidèles à la parole du Maître, ils l'accomplirent avec amour ; ils se dévouèrent à la pratique et à la défense de la loi divine. L'un remplit le précepte du Seigneur comme un juge, rendant la mort pour la mort, mourant lui-même pour le salut des siens ; et l'autre, comme un obéissant serviteur, selon la parole évangélique : «Si l'on vous frappe sur la joue droite, présentez encore la joue gauche, » tendit sa tête au glaive du bourreau. Par les expiations de son sacerdoce; l'un soulageait les âmes captives dans les limbes ; l'autre rappelait à la vie ceux qui dormaient de la mort du péché. L'un mourut en soldat en massacrant les ennemis ; l'autre accomplit obscurément son sacrifice. Oh ! qu'elle

 

149

 

est belle et glorieuse la mort des saints, surtout après la victoire du Sauveur sur le péché ! Judas, fort de la force de Dieu, souverain Seigneur, délivra sa nation des tributs qu'elle payait aux rois grecs et syriens ; Siméon, triomphant avec le secours du Fils de Dieu, du Sauveur Jésus, affranchit' son peuple accablé par d'intolérables exactions, et gémissant sous le joug des rois de Perse. Vrais pasteurs, ils sont morts pour préserver leurs brebis de la ruine ; ils se sont dévoués avec amour, pour écarter leur troupeau des pâturages empoisonnés, des eaux troublées par les pieds des infidèles ; ils périrent pour que Ces brebis, sauvées par la mort et ramenées au bercail, goûtassent les fruits de leur victoire.

 

LE MARTYRE

 

Ainsi donc, Siméon, le pontife illustre, plaçant toute sa confiance en Dieu, fit répondre au roi : « Le Christ a racheté son Eglise par sa mort, et acquis la liberté à son peuple par son sang; il a fait tomber de nos têtes le joug de la servitude, et nous a délivrés des lourds fardeaux. De plus, en nous promettant de magnifiques récompenses pour la vie future, il a enflammé nos espérances : car son empire est éternel et ne périra jamais. Donc, tant que Jésus sera le Roi des rois, nous sommes résolus à ne pas courber la tête sous ton joug : Dieu nous garde de renoncer à la liberté qu'il nous a donnée pour devenir tes esclaves ! Le Seigneur à qui nous avons juré obéissance et fidélité est l'auteur et le modérateur de ta puissance : nous ne souffrirons pas l'injuste domination de ceux qui ne sont, comme nous, que ses serviteurs. Sache-le encore, notre Dieu est le créateur des choses que tu adores à sa place, et selon nous ce serait une impiété et un crime d'égaler au Dieu suprême les choses qu'il a créées, et qui., te sont semblables. Et puis, tu nous demandes de l'or ; sache que le Seigneur nous a défendu d'avoir ni or ni argent, enfin l'Apôtre nous a dit : « Vous avez été achetés un grand prix, ne vous faites pas les esclaves des hommes. » Ainsi parla Siméon.

On le rapporta sur-le-champ au roi, qui s'indigna et fit répondre à l'évêque : « Tues fou, d'exposer par ton audace téméraire ta vie et celle de ton peuple, et d'attirer sur toi et sur lui une

 

150

 

mort certaine. Ton incroyable orgueil te pousse à l'entraîner dans la désobéissance. Eh bien ! je vais sur-le-champ rompre ce pernicieux complot, et vous bannir à jamais de la société et de la mémoire des hommes. » Ainsi parla le roi.

Siméon, nullement troublé, répondit : « Jésus s'est offert à la mort la plus cruelle pour racheter le monde, et moi, néant, je craindrais de donner ma vie pour ce peuple, quand je me suis dévoué volontairement à son salut ! Sache bien, sire, que Siméon mourra plutôt que de livrer son troupeau à tes exacteurs. Je ne tiens pas à la vie si je ne puis que vivre criminel, et pour la prolonger de quelques jours, je ne laisserai pas accabler des misères de la servitude ceux que mon Dieu a affranchis. Oserais-je rechercher l'oisiveté et les délices ? Dieu me garde d'assurer ma sécurité en perdant ceux qu'il a rachetés de son sang, d'acheter les commodités de la vie au prix des âmes que le Christ a aimées, de m'assurer des jouissances par l'affliction de ceux que la mort du Sauveur a délivrés de l'esclavage. Non, je ne suis pas tellement lâche, je n'ai pas aux pieds ide telles entraves, que je n'ose marcher sur les traces de Jésus, que je tremble de suivre la voie de sa passion, que je frémisse de m'associer au sacrifice par lequel ce véritable pontife s'est immolé. Je veux tendre ma tête au glaive; et mourir pour mon peuple. Et que mon sacrifice est peu de chose comparé à celui de mon maître ! Quant à la ruine dont tu menaces mes fidèles, c'est ton impiété qui en sera cause, et non mon dévouement pour Dieu et son peuple ; et par conséquent ton sang et non le mien devra laver ce crime ; mon peuple et moi en serons innocents. Mon peuple est prêt comme moi à donner sa vie au salut de son âme : tu le sauras bientôt. »

Alors le roi, pareil au lion qui, ayant flairé le sang humain, ne respire plus que le carnage, se livra à une colère folle, et l'agitation de son âme se manifesta par le trouble de tout son corps. Il grinçait des dents, frémissait, menaçait de tout renverser, de tout détruire; il cédait aux mouvements les plus désordonnés de la fureur, impatient de boire le sang innocent et de dévorer les chairs des saints. Enfin il fit entendre un rugissement effroyable, et publia un édit terrible, qui ordonnait de poursuivre aussitôt les prêtres et les lévites, de renverser les églises de fond

 

151

 

en comble, de souiller et de faire profaner les instruments du culte divin. « Siméon, disait le roi, Siméon, ce chef de magiciens, méprise la majesté royale ; il n'obéit qu'à César, n'adore que le Dieu de César, il insulte et outrage le mien : qu'on me l'amène et qu'on instruise son procès en ma présence. »

L'occasion était belle pour les Juifs, ces constants ennemis des chrétiens ; ils mirent tout en œuvre pour animer encore la colère du prince, et assurer la perte de Siméon et de son Eglise ; on les retrouve toujours, dans les temps de persécution, fidèles à leur haine implacable, et ne reculant devant aucune accusation calomnieuse. C'est ainsi qu'autrefois leurs clameurs forcenées contraignirent Pilate à condamner Jésus-Christ. Voici, dans la circonstance présente, ce qu'ils osaient dire : « Sire, si tu écrivais à César les lettres les plus magnifiques, accompagnées des plus beaux présents, César n'en ferait aucun cas. Que Siméon, au contraire, lui écrive un billet, quelques mots seulement, aussitôt César se lève, il adore cette misérable page, il la prend respectueusement dans ses deux mains, et commande que sur-le-champ on y satisfasse. » Combien ces délateurs de Siméon ressemblent à ces témoins menteurs qui se levèrent contre le Seigneur ! Pauvres Juifs, provocateurs de la mort du Sauveur, de quel degré d'honneur et dans quel abîme d'ignominie ils sont tombés ! Les voilà, chargés de leur déicide, exilés, fugitifs, vagabonds par toute la terre ! Quant aux accusateurs de Siméon, l'infamie, le mépris, la malédiction universelle furent leur juste châtiment ; et le saint évêque fut assez vengé par ce glaive qui en fit périr soudain un si grand nombre, lorsque, entraînés par un imposteur, ils accouraient en foule pour rebâtir Jérusalem.

Siméon fut enchaîné et conduit au pays des Huzites, avec deux des douze prêtres de son église, qui se nommaient Ardhaïclas et Hananias. En traversant Suse, sa patrie, une église chrétienne se trouva sur son passage ; il pria ses gardes de faire un détour, parce que peu de jours auparavant les mages avaient livré cette église aux Juifs, qui en avaient fait une synagogue. « Je crains, disait l'évêque, que la vue d'une église ruinée n'ébranle mon courage, réservé à des épreuves plus rudes encore.»

 

152

 

Ses gardes se hâtèrent, et, en peu de jours, Siméon arriva à Lédan. Dès que le grand préfet l'apprit, il annonça au roi l'arrivée du chef des chrétiens ; aussitôt Siméon fut introduit ; mais il ne se prosterna pas devant le roi, qui s'en indigna. « Je vois, dit-il, la vérité de tout ce que l'on m'a rapporté contre toi. Autrefois, vil esclave, tu te prosternais sans difficulté en ma présence : pourquoi aujourd'hui me refuses-tu cet honneur ? — C'est, répondit Siméon, qu'autrefois je ne paraissais pas devant toi enchaîné, ni pour être forcé, comme aujourd'hui, à renier le vrai Dieu. »

Les mages, présents en grand nombre, disaient au roi : « Sire, il conspire contre l'empire et contre toi, il refuse de payer les impôts ; qui doutera qu'il mérite la mort ? — Misérables, s'écriait Siméon, n'est-ce point assez pour vous d'avoir abandonné Dieu et perdu ce royaume ? faut-il encore que vous cherchiez à nous faire partager le même crime et le même malheur ? »

Le roi, adoucissant alors son visage, lui dit : « Assez, Siméon. Crois-moi, je te veux du bien. Adore le soleil, et tu te sauves, toi et les tiens. »

SIMÉON : « Je ne peux pas t'adorer, sire, quoique tu sois bien supérieur au soleil, puisque tu as esprit et sagesse, et je serais assez fou pour adorer un dieu sans âme, sans intelligence, incapable de nous discerner toi et moi, ni de te récompenser toi qui le sers, et de me punir moi qui lui insulte ! Tu disais qu'en t'écoutant je sauverais mon peuple ; mais apprends que nous, chrétiens, nous n'avons qu'un seul Sauveur, le Christ, attaché à la croix ; et moi, le dernier de ses serviteurs, je mourrai pour lui, pour mon peuple, pour moi-même. Arrière la frayeur ; je me sens invincible, j'éviterai la bassesse et le déshonneur, je mériterai la gloire. Je ne suis pas un enfant qu'on gagne par des bagatelles ; je suis vieux et je garderai la dignité de mon caractère, j'achèverai fidèlement, saintement, mon oeuvre. Au reste, ce m'est pas à moi, qu'une lumière supérieure et divine éclaire, à en disputer avec toi. »

LE ROI : « Si au moins tu adorais un Dieu vivant, ta folie serait excusable ; mais tu dis que ton Dieu est mort supplicié. Laisse ces chimères, Siméon, et adore le soleil, par qui tout ce

 

153

 

qui est subsiste ; si tu y consens, je te promets richesses, honneurs, dignités, tout ce que tu voudras. »

SIMÉON : « Jésus est le créateur du soleil et du genre humain : quand il expira entre les mains de ses ennemis, le soleil, comme un serviteur qui prend le deuil à la mort de sons maître, s'éclipsa ; pour lui, il ressuscita des morts après trois jours, et monta aux cieux au milieu des concerts des anges. En vain tu espères me séduire par tes présents, tes dignités, tes honneurs ; j'en attends de bien plus magnifiques, et si grands, que tu n'en as pas l'idée ; mais moi, ma religion et ma foi me l'apprennent.

LE ROI : « Siméon, que tu es sot ! Pour un fol attachement à tes idées, à tes rêvés, tu vas faire périr tout un peuple. Siméon, épargne la vie, épargne le sang d'une multitude que je punirai à cause de toi, avec rigueur. »

SIMÉON : « Si tu verses le sang des chrétiens, tu sentiras l'énormité de ton crime au jour où tes oeuvres seront examinées à la face de tout l'univers, en ce jour, sire, où tu rendras compte de ta vie. Des chrétiens ne font qu'échanger la jouissance d'une vie qui passe contre un royaume éternel. Quant à moi, rien ne nie fera renoncer à la vie qui m'est réservée dans le Christ ; pour cette vie fragile et mortelle, je te l'abandonne ; elle est dans tes mains ; elle est à toi ; prends-la donc, si tu la veux, hâte-toi de la prendre. »

LE ROI : « Quelle audace ! Il méprise sa vie. Mais j'aurai pitié de tes sectateurs, et j'espère, par la sévérité de ton châtiment, les guérir d'une pareille folie. »

SIMÉON : « Essaie, et tu verras si les chrétiens sacrifieront la vie qui les attend dans le sein de Dieu, pour celle qu'ils partageraient avec toi ici-bas. Allume la flamme de tes bûchers, jettes-y cet or, et tu reconnaîtras que la fermeté des chrétiens est invincible, et que tes cruautés n'en triompheront jamais. Nous avons tous de la vérité de notre foi une persuasion intime et profonde, et à cause de cela nous souffrirons tous les tourments plutôt que de la trahir. Je ne veux te dire que ce mot, sire : notre nom de chrétien, ce nom auguste et immortel chi nous vient du Christ notre Sauveur, nous ne consentirions jamais à l'échanger contre ton grand nom lui-même. »

 

154

 

LE ROI : «Eh bien, si tu ne me rends en présence de ma cour les honneurs accoutumés, ou si tu refuses de m'adorer avec le soleil, divinité de tout l'Orient, dés demain, je défigure ta face si belle, je mets en sang tout ton corps, d'un aspect si vénérable et si auguste. »

SIMÉON : « Tu dis que le soleil est Dieu, et tu l'égales à toi, qui es un homme ; car tu réclamais tout à l'heure le même culte que lui. En réalité cependant, tu es plus grand que lui. Ensuite tu me fais des menaces, tu veux défigurer je ne sais quelle beauté de mon corps. Qu'importe ? Ce corps a un réparateur qui le ressuscitera un jour, et lui rendra avec usure cet éclat de beauté d'ailleurs bien méprisable : c'est lui qui l'a créé de rien, c'est lui aussi qui l'a orné. »

A la fin, le roi fit mettre aux fers Siméon, et on le garda dans, un cachot jusqu'au lendemain ; il ne doutait pas que la réflexion le changerait.

Il y avait à la porte du palais par où devait passer Siméon un vieil eunuque qui avait élevé le roi, et qui exerçait la charge d'arzabade, ou grand chambellan ; c'était un homme très considéré dans le royaume ; il s'appelait Gouschtazad. Par crainte de la persécution, il avait abjuré la foi, et adoré publiquement le soleil. Quand Siméon passa devant lui, il s'agenouilla et le salua. Mais le saint évêque, pour ne pas voir l'apostat, détourna les yeux avec horreur. Ce reproche toucha l'eunuque, il se rappela son apostasie, gémit, pleura et se dit à lui-même : « Si Siméon, qui a été mon ami, a conçu une telle indignation contre moi, que fera Dieu, que j'ai trahi ? » Là-dessus, il court à sa maison, quitte ses habits somptueux, prend ses vêtements noirs, et avec ces marques de deuil revient s'asseoir dans le palais, à la même place.

Cette action étonna tout le monde ; le roi lui-même en eut connaissance, et il envoya demander à l'eunuque le motif d'une conduite si étrange. « Pourquoi, quand le roi est en bonne santé, et porte sa couronne, t'imagines-tu de prendre des habits de deuil, et de paraître ainsi en public? As-tu perdu ton fils? ton épouse repose-t-elle dans ta maison, attendant- la sépulture? S'il n'en peut être ainsi, pourquoi avoir pris le deuil, comme si tu avais essuyé ces malheurs? » Voilà ce que le roi fit dire à l'eunuque.

 

155

 

L'eunuque lui fit répondre : « Je suis coupable, je l'avoue ; punis-moi du dernier supplice, je le mérite.»

Le roi, ne comprenant rien à cette réponse, se le fit amener, afin de lui demander à lui-même la raison de ces étrangetés. Quand on le lui eut amené, il lui dit : « Il faut que quelque malin esprit te possède, pour menacer mon règne de ce funeste présage.

— Non, répondit Gouschtazad, aucun malin esprit ne me possède, je suis tout à fait maître de moi, et mes pensées conviennent parfaitement à un vieillard.

— Pourquoi donc alors, dit le roi, as-tu paru tout à coup avec ces habits de deuil, comme un furieux ? Pourquoi as-tu répondu à mon envoyé que tu étais indigne de vivre.

— J'ai pris le deuil, répondit Gouschtazad, à cause de ma double perfidie envers mon Dieu et envers toi : envers mon Dieu, car j'ai violé la foi que je lui avais jurée ; j'ai préféré à sa vérité ta faveur ; envers toi, car, contraint d'adorer le soleil, je l'ai fait avec feinte et hypocrisie ; mon coeur intérieurement protestait contre ma conduite.

            — Est-ce là, vieil imbécile, la cause de ta douleur? Je t'aurai bientôt guéri si tu persistes.

            — J'atteste le Dieu du ciel et de la terre que désormais je n'obéirai plus à tes ordres, et qu'on ne me verra plus faire ce que je gémis d'avoir fait. Je suis chrétien, et je ne sacrifierai plus le vrai Dieu à un perfide.

            — J'ai pitié de ta vieillesse ; il m'en coûte de te voir perdre le prix de tes longs services envers mon père et envers moi. Je t'en prie, abandonne les rêveries de ces imposteurs, si tu ne veux périr misérablement avec eux.

            — Sire, ni toi, ni tous les grands de ton empire, ne me persuaderez jamais de préférer la créature au Créateur, et d'outrager le Dieu suprême en adorant les œuvres de ses mains.

            — Coquin, est-ce donc que j'adore des créatures ?

            — Si au moins tu adorais des créatures vivantes et animées ! Mais, c'est honteux, tu adores des êtres privés de vie et de raison, une matière destinée au service de l'homme. »

La fureur du roi ne connut plus de bornes, et sur-le-champ il

 

156

 

condamna à mort Gouschtazad. Les officiers insistaient pour l'exécution immédiate. « Donnez-moi une heure, leur dit Gouschtazad, j'ai encore quelques mots à faire dire au roi. » Il appela un eunuque, et le pria de porter au roi ces paroles : e Tu as toi-même tout à l'heure rendu témoignage à mon zèle et à mon dévouement ; tu sais combien fidèlement j'ai servi toi et ton père. Pour récompense, je ne te demande qu'une grâce, c'est de faire annoncer par la voix du crieur public que Gouschtazad est conduit au supplice, non pour avoir trahi les secrets du roi, non pour avoir comploté, mais parce qu'il est chrétien et qu'il a refusé de renier son Dieu. » Mon apostasie, se disait-il, a été connue de tous, et peut-être ma lâcheté en a-t-elle ébranlé plusieurs. Si l'on apprend maintenant mon supplice, et qu'on en ignore la cause, il ne sera d'aucun exemple aux fidèles. Je les fortifierai, au contraire, si je leur fais savoir ma pénitence, et s'ils me voient mourir pour Jésus-Christ. Mon martyre sera pour les chrétiens un éternel exemple de courage, qui raffermira leurs âmes et rallumera leur ardeur. Il avait bien raison, ce sage vieillard. La voix du crieur public, qui fit connaître à tous son sacrifice, fut comme une trompette guerrière qui donna aux athlètes de la justice le signal du combat, et les avertit de préparer leurs armes.

Le roi accéda au désir de Gouschtazad, et fit proclamer par un crieur tout ce qu'il avait souhaité. Il crut que cet exemple effraierait la multitude et lui ferait abandonner la foi chrétienne, et il ne comprit pas, l'insensé tyran, que ce courageux repentir serait l'aiguillon qui pousserait les fidèles à la mort, et que les brebis accourent où les cris de leurs compagnes mourantes les appellent.

Le saint vieillard mourut pour Jésus-Christ le treizième jour de la lune d'avril, la cinquième férie de la semaine des azymes (le jeudi saint). O Siméon, tu me rappelles Simon Pierre le pêcheur ! Car c'est toi qui fis subitement cette pêche miraculeuse.

Le saint évêque apprit dans sa prison ce merveilleux et heureux événement, et il en fut tout réjoui. Dans son ravissement, il s'écriait : « Qu'elle est grande ta charité, ô Christ ! qu'elle est ineffable ta bonté, ô notre Dieu ! qu'elle est forte ta grâce, ô 

 

157

 

Jésus ! qu'elle est puissante ta droite, ô notre Sauveur ! Tu rappelles les morts du tombeau, tu relèves ceux qui sont tombés ; tu convertis les pécheurs, tu rends l'espérance aux désespérés. Celui que je tenais pour le dernier, le voilà, selon mon désir, le premier. Celui qui marchait dans des voies contraires aux miennes, le voilà devenu le compagnon de mon sacrifice. Celui qui s'était écarté de la vérité, le voilà revenu à ma foi. Celui qui était tombé dans les ténèbres, le voilà convive du festin céleste. Son apostasie l'avait éloigné de moi, sa confession généreuse me le ramène ; je le précédais, et il me précède ; j'allais passer devant lui, et il me devance. Il a franchi le seuil redoutable de la mort, il m'a montré le chemin de la vie, il m'a rempli de joie et de force. Il s'est fait mon guide dans la voie étroite, il dirige mes pas dans le sentier de la tribulation. Et moi, que tardé-je à le suivre ? qui peut m'arrêter ? son exemple me crie : « Allons, hâte-toi » ; sa voix m'appelle et me presse. Je vois sa face rayonnante se tourner vers moi, je l'entends me crier : « Siméon, tu ne me feras plus de reproches maintenant ; ta vue ne me causera plus de honte ni de remords. A ton tour, Siméon, viens dans la demeure que tu m'as montrée, dans le repos que tu m'as fait trouver. Là nous goûterons ensemble une félicité éternelle et immuable, au lieu du bonheur fragile et passager que nous partagions ici-bas. » C'est donc ma faute si quelque chose encore m'empêche de le suivre, si ce bonheur se fait attendre plus longtemps, si je ne romps pas tout de suite tous les retards. O l'heureux jour que celui de mon supplice ! ce jour me délivrera de tous les maux que j'endure ! ce jour dissipera tous les ennuis qui m'accablent ! » Puis le saint évêque adressait à Dieu cette prière : « Cette couronne, l'objet de tous mes voeux, cette couronne après laquelle, tu le sais, depuis si longtemps je soupire, daigne me l'accorder, ô mon Dieu ! et si pendant tout le cours de ma vie je t'ai aimé, Seigneur, et tu sais que je t'ai aimé de toute mon âme, je ne te demande maintenant qu'une seule grâce : c'est de te voir, c'est de jouir de toi, c'est de me reposer dans ton sein; c'est de ne pas être retenu plus longtemps sur cette terre, témoin des calamités de mon peuple, de la ruine de tes églises, du renversement de tes autels, de la profanation de ta sainte loi. Prends-moi, que je ne voie pas la chute des

 

158

 

faibles, l'apostasie des lâches, la crainte d'un tyran dispersant mon troupeau, et ces faux amis qui cachent sous un visage riant une haine mortelle, ces faux amis qui s'enfuient et nous délaissent au jour du malheur ; épargne-moi le spectacle du triomphe insultant des ennemis du nom chrétien, et de leurs cruautés contre l'Église. Je suis prêt, Seigneur, à remplir toute l'étendue de mes devoirs, à achever généreusement mon sacrifice, à donner à tout l'Orient l'exemple du courage ; assis le premier à la table sacrée, je tomberai le premier sous le glaive, pour m'en aller, de là, parmi les bienheureux, qui ne connaissent ni les ennuis, ni les angoisses, ni les douleurs ; où nul ne persécute, nul n'est persécuté ; nul ne tyrannise, nul n'est tyrannisé ; rien ne chagrine, rien ne fait peine. Là on ne redoute plus les menaces des rois ou le visage irrité des ministres ; personne ne vous repousse ou ne vous frappe, personne n'inquiète ou ne fait trembler. Là, ô Christ, tu délasseras nos pieds meurtris par ]les aspérités du chemin ; tu ranimeras, onction céleste, nos membres fatigués par les labeurs ; tu noieras, coupe de vie, toutes nos douleurs ; tu essuieras, source de joie, de nos yeux toute larme. »

Le bienheureux Siméon tenait, en faisant cette prière, ses mains élevées vers le ciel. Les deux vieillards pris et emprisonnés avec lui, comme nous l'avons raconté, contemplaient avec admiration son visage tout illuminé d'une joie céleste : on eût dit une rose épanouie, une fleur fraîche et toute belle.

C'était la nuit qui précède le jour de la mort du Sauveur : Siméon, résistant au besoin du sommeil, et chassant toute distraction, priait ; « Tout indigne que j'en suis, Seigneur, exauce ma prière : fais que ce soit au jour même, à l'heure même de ta mort que je boive aussi le calice. Que les siècles à venir publient que j'ai été mis à mort le même jour que mon Sauveur ; que les pères répètent à leurs enfants : Siméon a écouté l'appel de son Dieu, et, comme son maître, il fut martyr, le quatorzième jour, la sixième férie. »

Et en effet, le jour même du vendredi saint, à la troisième heure, le roi fit prendre par ses gardes et amener devant le tribunal Siméon, qui, cette fois encore, ne se prosterna pas devant le roi. « Eh bien, entêté, lui dit le prince, as-tu réfléchi

 

159

 

cette nuit? Vas-tu profiter de ma bienveillance, qui t'offre la vie? Ou veux-tu demeurer rebelle et mourir?

            — Oui, oui, je persévère, et toute cette nuit la pensée de mon salut a éloigné de moi le sommeil, et j'ai compris combien ton inimitié est plus précieuse pour moi que ta bienveillance.

            — Adore le soleil une fois, une fois seulement, et je me déclare ton protecteur contre tous tes ennemis.

— A Dieu ne plaise que je donne à ceux qui me poursuivent d'une haine injuste ce sujet de triomphe, et que mes ennemis puissent dire jamais : Siméon est un lâche, qui, par peur de la mort, a sacrifié son Dieu à une vaine idole.

— Le souvenir de notre ancienne amitié m'avait porté à la douceur, à t'aider de mes conseils, à chercher à te sauver ; mais, puisque tous mes efforts ont été inutiles, les suites te regardent.

— Peines perdues. Que tardes-tu à me faire mourir ! L'heure a sonné : hâte-toi donc, un repas céleste m'attend, la table est servie, et on me demande pourquoi je tarde encore. »

Cependant le roi, en présence même de Siméon, dit aux satrapes et aux officiers qui l'entouraient : « Voyez-vous, quel beau visage, quel port majestueux ! J'ai voyagé au loin et dans tout mon royaume, et nulle part je n'ai vu tant de grâce unie à tant de dignité. Imaginez maintenant la folie de cet homme qui se sacrifie à des chimères !

            — Il ne serait pas sage, sire, répondirent unanimement les satrapes, de t'arrêter à la beauté d'un seul homme, et de fermer les yeux au grand nombre des victimes qu'il a séduites et entraînées dans l'erreur. »

Siméon fut condamné à mort et conduit immédiatement au supplice.

Il y avait aussi dans les prisons cent autres chrétiens, parmi lesquels des évêques, des prêtres, des diacres ou des clercs. Ils furent tous tirés de prison en même temps, et conduits à la mort. Quand le grand juge leur lut l'édit du roi, conçu en ces termes : « Que celui qui veut sauver sa vie adore le soleil », ils répondirent tous ensemble : « Nous croyons au seul Dieu véritable, et notre foi se moque de vos supplices ; nous aimons le

 

160

 

Christ, et notre amour se fait un jeu de la mort ; vos glaives ne sont encore pas assez tranchants pour enlever de nos coeurs l'espérance de notre future résurrection. Nous l'avons tous juré, nous n'adorerons pas le soleil, nous ne suivrons pas vos conseils impies. Bourreau, fais ton métier. »

Le roi avait commandé de frapper cette troupe de saints sous les yeux de Siméon : il espérait que l'horreur de leur supplice l'ébranlerait. Mais pendant que ces glorieux martyrs tombaient sous le glaive, Siméon, debout devant eux, leur criait : « Courage, mes frères, et confiance en Dieu. Votre résurrection descendra avec vous dans la tombe, et quand la trompette de l'ange réveillera les morts, vous l'entendrez, et vous vous lèverez. Le Christ aussi a été immolé, et il est vivant : par votre mort vous trouverez la vie en lui. Souvenez-vous de ses paroles : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l'âme. Quiconque perd sa vie pour moi la retrouvera dans la vie éternelle. La marque du vrai amour, c'est de mourir pour celui qu'on aime. » Et puisque vous mourez par amour, vous recevrez la récompense des amis. Ecoutez l'Apôtre qui vous crie : « Rappelez-vous que Jésus-Christ est ressuscité des morts. Par conséquent, si nous mourons avec lui, nous vivrons aussi avec lui. Et si nous partageons sa passion, nous partagerons aussi sa gloire. Et si nous donnons notre vie pour Jésus, la vie de Jésus se manifestera aussi un jour dans notre corps mortel. Il semble maintenant que la mort est en nous, et la vie en vous ; mais sachez, très chers frères, qu'à notre mort succédera une vie éternelle, et à votre vie une éternelle mort ; car celui qui nie Dieu n'aura pas la vie. Et si maintenant nous souffrons un peu, une gloire immense, un éternel bonheur seront le prix de ces souffrances. Au dehors, notre corps tombe en poussière ; mais au dedans, notre âme se renouvelle ; car celui qui a rappelé Notre-Seigneur Jésus-Christ des morts, nous ressuscitera aussi pour régner avec lui. Si, pendant notre séjour ici-bas, nous sommes morts pour le Seigneur, en quittant cette terre nous irons avec le Seigneur dans la gloire. » A nous d'aimer, à lui de nous sauver; à nous d'être fidèles, à lui d'être généreux; à nous de travailler, à lui de nous récompenser ; à nous de souffrir, à lui de nous ressusciter ; à nous de verser notre sang,

 

161

 

à lui de nous donner la couronne, le repos, la joie, les délices, et de nous nous dire : Venez, bons serviteurs, entrez dans la joie de votre maître ; vous avez fait fructifier les talents que je vous avais confiés. »

Quand les martyrs furent décapités, et couronnés de leurs cent couronnes, une triple palme fut encore offerte à la très sainte Trinité par Siméon et les deux vieillards ses compagnons, qui furent immolés les derniers.

Au moment du supplice, un des compagnons de Siméon pendant qu'il ôtait ses habits et que les bourreaux l'attachaient, fut tout à coup saisi d'une crainte involontaire, et se mit à trembler de tout son corps ; son coeur toutefois demeurait inébranlable. A cette vue, Possi, personnage considérable, nommé tout récemment intendant des travaux publics, encouragea le tremblant vieillard. « Courage, Hananias , lui cria-t-il, ferme un instant les yeux, et tu les ouvriras à la lumière du Christ. » Il fut conduit sur-le-champ au roi pour rendre compte de cette parole. Le roi lui dit : « Ingrat, voilà le cas que tu fais de mes bienfaits 1 Elevé par moi à une haute dignité, tu en négliges les devoirs, pour aller voir mourir des coquins !

— Cette négligence, répondit Possi, c'était mon devoir, et je voudrais échanger ma vie pour leur mort. La dignité dont vous m'avez décoré est pleine de troubles et de peines, et j'en fais volontiers le sacrifice ; mais leur mort est à mes yeux le comble du bonheur, je la désire et la demande.

— Tu es assez fou de préférer leur supplice à ton emploi, et de vouloir partager leur sort ?

— Oui, oui. Je suis chrétien, et mon espérance au Dieu des chrétiens est si ferme et si sûre, que j'attache infiniment plus de prix au supplice des martyrs qu'à tous les honneurs.

Le roi, furieux, dit aux bourreaux : « Pour celui-ci, il ne faut pas un supplice ordinaire. Puisqu'il a eu l'audace de fouler aux pieds les dignités dont je l'avais honoré, puisqu'il a insulté ma majesté royale, percez-lui le cou et arrachez-lui sa langue insolente ; que l'atrocité de son supplice épouvante tous ceux qui en seront témoins. » Les bourreaux exécutèrent cet

 

162

 

ordre avec une cruauté barbare, et Possi mourut dans cette horrible torture.

            Il avait une fille, qui avait consacré à Dieu sa virginité. Accusée aussi d'être chrétienne, elle mourut pour Jésus-Christ, son espérance et son Sauveur.

 

Haut du document

 

 

COMBAT DE PLUSIEURS MARTYRS, ET D'AZAD, EUNUQUE DU ROI. L'AN 341 DE JÉSUS-CHRIST

 

Le jour même du martyre du bienheureux Siméon, la trente-deuxième année de son règne, Sapor tira son glaive terrible et publia le plus sanglant édit : droit fut donné à tous d'enchaîner et de réduire en esclavage quiconque s'avouerait chrétien. Le tyran ne manqua pas de satellites pour le servir : aussitôt une armée de bourreaux, le glaive à la main, attaqua le troupeau des saints. Le meurtre d'un chrétien fut regardé comme une faveur insigne ; le soin de les exécuter fut un gage des bonnes grâces du roi. Mais aussi, des âmes dignes de Dieu, des âmes fortes, prêtes à tout souffrir, coururent elles-mêmes au-devant de la mort. L'épée s'enivra du sang des forts ; mais I'épée fut vaincue ; le glaive émoussé tomba des mains tremblantes des bourreaux, et les martyrs lui insultèrent. Ceux qui l'aiguisaient se lassèrent, ceux qui le maniaient défaillirent. Mais ceux qui combattaient pour la vérité ne succombèrent pas, ne faiblirent pas. La charité alluma ses feux, l'espérance attisa sa flamme. Les brebis elles-mêmes appelèrent le couteau. La croix germa dans des ruisseaux de sang : fortifiés à son aspect, les saints tressaillirent d'allégresse et soufflèrent partout autour d'eux l'ardeur que leur inspirait au coeur la vue de ce signe de victoire.

Depuis la publication de l'édit, c'est-à-dire depuis la sixième heure du Vendredi saint jusqu'au dimanche de la seconde semaine de la Pentecôte, le carnage n'arrêta pas. Heureux jours que ces jours du martyre ! Alors les époux du Christ, régénérés dans un second baptême, n'eurent plus à craindre pour l'avenir les souillures du péché : ceux qui s'étaient humiliés pendant quarante jours dans le jeûne et les larmes s'assirent sur des trônes de gloire, et se reposèrent dans une félicité sans

 

164

 

fin ! Jour heureux, où les prêtres de Dieu, purifiés dans leur sang, n'eurent plus besoin des eaux de la pénitence ni du bain des larmes 1 Jour heureux, où ceux qui étaient battus par la tempête entrèrent dans un port tranquille, à l'abri des vents et des orages ! Jour heureux, où les hommes s'affranchirent des biens de ce monde et des soins domestiques, où les femmes chrétiennes se virent délivrées enfin de ces travaux qui les occupent, et de toutes les sollicitudes de cette vie !

Dès qu'on eut appris la persécution, les chrétiens accoururent de toutes parts, réclamant l'honneur du martyre. On les égorgeait par troupes : les satrapes des provinces les plus éloignées en avaient rempli les prisons, en attendant l'édit qui permettrait de les mettre à mort. Le glaive, enivré du sang des saints, en était plus altéré encore ; l'épée, rassasiée de leurs chairs, en était plus avide. Les bourreaux et les martyrs étaient également altérés et affamés : le sang coulait à flots pour étancher cette soif, une table abondante était dressée pour apaiser cette faim. Et les bourreaux et les martyrs se jetaient avec une égale avidité sur ce breuvage et sur ces mets ; ceux-ci tendaient la tête au glaive, ceux-là aiguisaient le fer ; les corps des saints tombaient de tous côtés, la mort rugissait, le sang couvrait la terre, l'enfer tressaillait de joie dans ses abîmes.

On se hâtait tellement dans ces affreuses exécutions, qu'on égorgeait, sans aucun examen préalable, sur le seul nom de chrétien. C'est ainsi qu'un eunuque chéri du roi, nommé Azad, périt dans la foule des martyrs, après avoir confessé Jésus-Christ. Quand le roi l'apprit, il s'en désola et publia sur-le-champ un édit pour arrêter ces exécutions en masse, et prescrire d'informer seulement contre les chefs de la religion de Jésus-Christ.

Cette persécution moissonna une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants dont les noms ne nous sont pas parvenus, excepté ceux qui souffrirent le martyre dans la ville royale. Beaucoup aussi étaient étrangers à la Perse et originaires d'autres pays.

Beaucoup de soldats des armées du roi, qui confessèrent glorieusement Jésus-Christ, grossirent aussi le nombre des martyrs.

 

Haut du document

 

 

MARTYRE DE SAINTE TARBO ET DE SA SŒUR, VIERGES, ET DE LEUR SERVANTE.
AU MOIS DE MAI DE L'AN 341 DE JÉSUS-CHRIST

 

La femme de Sapor tomba dangereusement malade. Les éternels ennemis de la croix, les Juifs, qui avaient toute sa confiance, n'eurent pas de peine à lui persuader que les soeurs de l'évêque Siméon, pour venger la mort de leur frère, lui avaient attiré cette maladie par des pratiques magiques. Aussitôt on en réfère au roi, et la vierge Tarbo et sa sœur, comme elle consacrée à Dieu, ainsi que leur servante, également vierge,

sont arrêtées. Conduites au vestibule du gynécée du palais, elles comparaissent devant trois juges. Tarbo était d'une éblouissante beauté ; sa vue gagna soudain le cœur de ses juges, et chacun d'eux songea, à l'insu des autres, aux moyens de l'arracher aux périls qui la menaçaient. Toutefois, se composant un visage sévère, ils dirent aux trois vierges :

« Vous avez, par vos enchantements, rendu malade la reine, la souveraine de tout l'Orient ; vous méritez la mort. »

Tarbo répondit tranquillement : « Pouvez-vous accuser des chrétiennes d'une telle chose? Rien n'est plus contraire aux pratiques de notre sainte religion que la magie. Vous ne pouvez pas trouver en nous l'ombre d'un crime : mais, si vous avez soif de notre sang, qui vous empêche de le boire ? Si vous vous plaisez tant à torturer chaque jour des chrétiens, que ne vous donnez-vous encore ce spectacle ? Nous sommes chrétiennes, nous mourrons telles, et nous garderons notre foi. Savez-vous ce qu'elle nous prescrit, cette foi ? d'adorer un seul Dieu, et de ne lui égaler rien de ce qu'il y a au ciel et sur la terre ; et, quant aux enchanteurs et aux magiciens, de les punir de mort par l'autorité publique ? Pouvez-vous donc encore nous croire

 

166

 

coupables de pratiques qui seraient la violation la plus criminelle de notre foi ? »

Mais Tarbo prouvait en vain son innocence : elle et ses compagnes furent condamnées à mort. Cette sentence, si elle contentait l'impiété des juges, contrariait singulièrement leur dessein. Chacun d'eux, en considérant la beauté de Tarbo, et son esprit égal à sa beauté, avait, conçu secrètement le projet de l'épouser, et se flattait d'y parvenir facilement s'il la sauvait de la mort. Le président dit donc aux trois vierges : « N'alléguez pas les lois de votre religion ; nous savons bien que vous auriez préféré la vengeance ; c'est vous qui, par vos enchantements, avez attiré la maladie de la reine, au mépris de toutes les défenses de votre foi.

— Et pourquoi venger notre frère ? répondit la généreuse Tarbo. Vous ne lui avez rien fait qui puisse nous affliger et nous faire offenser notre Dieu si grièvement. Il est vrai, vous l'avez fait mourir ; mais il n'a pas cessé de vivre, sachez-le ; il vit dans ce royaume éternel dont dépend le vôtre ici-bas, si puissant qu'il soit, et par qui il sera renversé un jour. »

Les vierges furent reconduites en prison. Le lendemain, le président fit demander à Tarbo si elle voudrait lui accorder sa main, avec promesse, si elle y consentait, d'obtenir du roi sa liberté et celle de ses compagnes. La vierge eut horreur de cette proposition. « Misérable, tais-toi ! Ne reparle jamais de cette infamie ! Que mes chastes oreilles ne les entendent plus, et que la pureté de mon coeur n'en soit pas souillée ! Je suis l'épouse de Jésus-Christ, je lui garderai une fidélité inviolable : à lui, l'auteur de ma foi et de mon salut, je confie ma vie ; à lui j'irai sans passer par vos mains, sans avoir souillé ma robe virginale. Je ne crains ni la mort ni les supplices ; c'est la voie pour aller retrouver mon frère, et me reposer avec lui dans le séjour de la paix et du bonheur. »

Les deux autres juges firent faire secrètement les mêmes propositions à la vierge, qui les repoussa avec la même horreur. Alors ils conspirèrent unanimement la perte des trois chrétiennes et les déclarèrent, par la plus inique de toutes les sentences, coupables d'enchantements. Le roi ne put croire que des femmes fussent adonnées à ces pratiques, et il ordonna de

 

167

 

les mettre en liberté si elles consentaient à adorer le soleil.

Elles refusèrent. « Dieu, dirent-elles, ne doit être comparé à aucune créature ; nous ne rendrons pas aux oeuvres de ses mains le culte qui n'est dû qu'à lui seul. Ni les menaces ni les supplices ne nous feront abandonner Jésus-Christ, notre Sauveur. »

A peine avaient-elles parlé, que les mages s'écrièrent : «Périssent ces misérables, dont les enchantements font depuis si longtemps languir la reine ! »

Le roi leur permit de choisir eux-mêmes le genre du supplice. Ils ordonnèrent de les scier en deux ; car ils avaient annoncé que si la reine passait entre deux rangées de corps coupés par morceaux, elle recouvrerait la santé.

Pendant qu'on les conduisait au supplice, le président fit encore proposer à Tarbo de l'épouser, en lui promettant en même temps sa grâce. La vierge ne put contenir son indignation : « Scélérat, s'écria-t-elle, tu n'as pas honte de nourrir encore de telles pensées ! Apprends donc que la mort, pour moi, c'est la vie, mais qu'une vie achetée au prix de l'infidélité me serait plus dure que la mort. »

Arrivées au lieu du supplice, on les, attacha chacune à deux pieux, et on les scia par le milieu du corps ; puis on les coupa en six morceaux, qu'on plaça dans six corbeilles, et on suspendit ces corbeilles à des poteaux sur deux rangs. Ces poteaux ainsi disposés, avec un espace au milieu, ressemblaient aux deux branches d'une croix, et les morceaux des corps des saintes étaient les fruits de ces deux branches de l'arbre divin, fruits d'agréable odeur pour Dieu, mais bien amers pour les persécuteurs!

Spectacle affreux et lamentable ! En vit-on jamais de pareil? Vous qui aimez à pleurer, venez, mouillez vos yeux de pieuses larmes ; elles couleront abondantes au souvenir de ce jour funeste où de saintes vierges, qui se cachaient avec tant de soin à tous les yeux, au fond de leur demeure inaccessible, se virent donner en spectacle aux regards d'un peuple immense : elles subirent avec joie pour Jésus-Christ cet affront public. Admirez cependant, au milieu des excès de la perversité humaine, le silence de la justice divine. Elle se tait et dissimule, parce que sa vengeance, quand le jour en sera venu, sera sans

 

168

 

miséricorde. Admirez aussi l'étonnante audace de l'orgueil humain ; mais quand il aura été une fois réprimé et abattu, ce sera sans retour.

Quant aux hommes atroces qui ont coupé par morceaux ces saintes vierges et en ont attaché à des poteaux les lambeaux sanglants, ils ont réalisé ce que disent les saintes Lettres : « Les hommes qui se sont levés contre nous nous auraient peut-être dévorés tout vivants ! » Qui a pu trouver du plaisir à cet affreux spectacle? Qui a pu le regarder sans détourner les yeux? Qui a pu s'en assouvir et s'en repaître ?

Cependant la reine, conduite par les mages, passa au milieu des deux rangs de poteaux auxquels pendaient les membres de ces saintes ; et toute l'armée passa après elle. Ces martyres remportèrent leur couronne le cinq de la lune du mois de mai.

 

Haut du document

 

MARTYRE DES SAINTS MILÈS, ÉVÊQUE DE SUSE ; ABROSIME, PRÊTRE, ET SINA, DIACRE. LE 31 NOVEMBRE DE L'ANNÉE 341 DE J.-C.

 

Saint Milés naquit au pays des Razichites. Il passa sa jeunesse à la cour ; mais Dieu ne voulait pas laisser plus longtemps dans la fange ce vase d'élection, et le fit entrer dans les rangs de la milice du Roi du ciel. Purifié par le baptême, et rempli de l'effusion du Saint-Esprit, Milés apprit à se préserver des souillures du corps, à se conserver chaste et pur, à dompter sa chair par les jeûnes et les veilles, à marcher avec fidélité sur les traces de Jésus-Christ.

Telle était la sainte vie du bienheureux Milés, quand la Providence le choisit pour l'accomplissement des plus grandes oeuvres. Dévoré du feu sacré, et n'en pouvant contenir l'ardeur, il résolut de quitter son pays, et de suivre l'attrait divin qui le poussait à travailler au salut des âmes. Dans ce but il quitta Lapeta, sa patrie, et vint à Elam, ville peu éloignée de Suse. Là, par des entretiens particuliers, par des discours publics, il s'appliquait à porter les âmes à la vertu, et à les détourner des vices. Qui croirait combien de fatigues il essuya, combien de persécutions il souffrit dans ces exercices de zèle ? Cependant, dans le but d'être plus utile à l'Église, il se laissa promouvoir à la dignité épiscopale, après avoir reçu les ordres inférieurs, et Gadiales, évêque de Lapeta, qui devint martyr, lui imposa les mains. Il passa trois années entières dans d'immenses travaux et toutes sortes de privations, et, loin de réussir selon ses désirs à procurer la gloire de Dieu, il fut cent fois traîné par les rues et les places publiques, et enfin jeté à demi mort hors de la ville. Le saint homme

 

171

 

soufflait avec un courage admirable ces indignités ; cependant, voyant tous les habitants adonnés à l'idolâtrie et aux superstitions des mages, et désespérant de les éclairer, il résolut d'abandonner cette ville, et d'exercer son zèle ailleurs. On dit que le saint évêque, en sortant de Suse, lui annonça la vengeance divine. « Malheureuse cité,, dit-il, la bonté de Dieu t'offrait l'occasion de changer ton sort, et de t'élever à la plus haute prospérité ; tu ne l'as pas voulu ! tu as foulé aux pieds cette grâce! Le jour approche ! un ennemi cruel te détruira, tes superbes édifices seront renversés, tes habitants fugitifs iront demander à la terre étrangère un asile incertain. »

Il y avait trois mois à peine qu'il avait menacé de la sorte, quand, pour punir une conspiration des principaux citoyens de Suse, le roi Sapor y envoya une armée avec trois cents éléphants : les édifices furent rasés, les habitants égorgés, toute la ville dévastée ; on y fit passer la charrue, et maintenant c'est une plaine qu'on laboure et qu'on ensemence.

Cependant saint Miles, n'ayant rien de plus que le livre des Evangiles, se rendit à Jérusalem ; de là à Alexandrie pour voir Ammonius, disciple d'Antoine, chef des Pleureurs, ou solitaires. Il y passa deux ans à visiter les moines du désert ; puis il retourna en Perse, d'où il passa à Nisibe.

Saint Jacques, évêque de cette ville, y faisait alors bâtir une église. Miles, également charmé et du grand esprit de l'évêque, et de la beauté de l'édifice, demeura quelque temps avec lui ; et, étant passé de là dans la province d'Habiade, il envoya à Jacques en présent une grande quantité de soie, pour contribuer aux frais de la construction de son église.

Quelque temps après, il alla en Syrie, et trouva l'Église de Séleucie-Ctésiphon déchirée par un schisme. Papas, son évêque, était cause de cette déplorable division. Homme fier et arrogant, il regardait avec hauteur les évêques assemblés pour juger sa cause, et traitait durement les prêtres et les diacres de son Église. Milés le reprocha publiquement à cet homme odieux : « Qu'ont donc fait tes frères, lui dit-il, pour agir ainsi à lent égard, pour les traiter avec tant de mépris, de haine et de violence ? Te crois-tu un dieu ? N'est-il pas écrit : Que le premier parmi vous soit votre serviteur? » Papas lui répondit :

 

171

 

« Est-ce à toi, insensé, de me faire la leçon, et penses-tu m'apprendre quelque chose ? » Alors Miles, tirant d'un étui le livre des saints Evangiles, le posa sur un coussin, et regardant Papas : « Si tu dédaignes mes leçons, car je ne suis qu'un homme, n'aie pas honte au moins d'en recevoir de l'Évangile du Seigneur, que je mets sous tes yeux, puisque l'oeil intérieur de ton âme est aveugle sur ses commandements. » Papas, transporté de colère, osa porter une main impie sur le saint livre, en disant : « Parle, parle donc, Évangile. » Miles, effrayé de ces paroles, accourt, prend l'Evangile dans ses mains, le baise avec respect, et le porte à ses yeux ; puis, en présence de tout le peuple, il dit à haute voix à Papas : « Puisque, insolent, tu t'es porté à de tels excès contre les paroles de vie de Notre-Seigneur, à l'instant même son ange, qui est ici, va te dessécher la moitié du corps pour inspirer une terreur salutaire à tous ; tu ne mourras pas cependant, tu vivras, comme un effrayant exemple des châtiments célestes. » Au même moment Papas, frappé de pieu, fut paralysé d'une moitié de son corps, et, tombant sur l'autre côté, il resta dans d'incroyables douleurs jusqu'à sa mort, qui eut lieu douze ans après. Cet événement frappa tout le peuple de terreur.

Saint Milès se retira ensuite dans le pays de Maïsan, et alla demeurer avec un ermite. Le seigneur du lieu, qui depuis deux ans était gravement malade, l'ayant appris, envoya un de ses serviteurs prier le saint évêque de daigner le venir voir. « Retournez, répondit le saint homme au serviteur, entrez dans la chambre de votre maître. et dites à haute voix : Voici ce qu'a dit Miles : Au nom de Jésus de Nazareth, soyez guéri ; levez-vous et marchez. » Le serviteur obéit, et le malade à l'instant même obtint une guérison parfaite et il alla trouver le saint évêque avec tous les gens du pays, pour en rendre à Dieu db solennelles actions de grâces. Ce miracle convertit plusieurs païens.

Il y avait dans le même pays un jeune homme qui, depuis son enfance, était possédé d'un malin esprit : Miles pria et, ayant fait sur le possédé le signe de la croix, le délivra. Il opéra en ces lieux plusieurs miracles pour la gloire de Dieu.

Quelque temps après, il retourna dans la province des Razichites,

 

172

 

son pays natal. Une dame noble, qui depuis neuf ans souffrait d'une cruelle infirmité et avait perdu l'usage de tous ses membres, apprenant la présence en ces lieux du grand serviteur de Dieu, se fit porter par ses esclaves à sa demeure. Milès la regarda, et vit qu'elle osait à peine demander sa guérison, n'espérant pas pouvoir être délivrée de son mal. « Voulez-vous, lui dit-il, croire au seul vrai Dieu, et espérer de lui votre guérison ? — Oui, dit-elle, je crois au seul et unique Dieu. » Alors saint Milès fit une courte prière, prit la main de la dame, et lui dit : « Au nom du Dieu en qui vous avez cru, levez-vous et marchez, et bénissez-le de votre guérison. » Aussitôt la dame fut guérie ; les forces revinrent, la paralysie cessa, et elle retourna toute seule à la maison, sans le secours de ses esclaves. Ce miracle excita, parmi les habitants de cet endroit, une admiration et une joie universelles.

Racontons encore un prodige non moins éclatant opéré par le saint dans le même lieu. Deux hommes vinrent le trouver. L'un d'eux accusait l'autre de vol, et lui demandait de prouver son innocence par le serment; celui-ci avait accepté la condition. Milès l'avertit de ne pas commettre de parjure. « Gardez-vous, mon fils, lui disait-il, de tromper votre frère, et de prendre Dieu à témoin d'un mensonge. » Mais l'impie, se souciant peu de l'avertissement du saint évêque, ne craignit pas de faire un faux serment. Alors Milès, le regardant fixement : « Si tu as pris Dieu à témoin de la vérité, lui dit-il, retourne sain et sauf à ta maison ; mais si tu es parjure, sois, comme Giézi, frappé de lèpre, et publiquement confondu. » Et aussitôt le parjure fut couvert d'une lèpre si affreuse, que tous les habitants en furent épouvantés, et qu'un grand nombre, abjurant l'idolâtrie, se fit instruire dans la religion chrétienne.

L'évêque fugitif passa en d'autres pays. Deux moines l'accompagnèrent. Après qu'ils eurent fait assez de chemin, un torrent leur barra le passage. Ils attendirent tout un jour pour voir si les eaux n'allaient pas décroître, ou s'ils ne trouveraient pas un gué ; mais ce fut en vain. Alors saint Milès conseilla à ses deux compagnons de s'en retourner à leur monastère et leur dit adieu. Ceux-ci firent semblant de partir et se tinrent cachés, pour observer ce que le saint allait faire, et comment il

 

173

 

passerait le torrent : ils le virent d'abord prier debout avec ferveur, et puis, sans ôter sa chaussure, se confier au courant, et, marchant avec confiance sur les eaux, gagner sain et sauf l'autre rive.

Arrivé au village prochain, il se trouva qu'on y accusait un diacre d'un crime énorme. Saint Milès lui adressa, au milieu même de l'église, une charitable exhortation : ;« Si tu es coupable de cette faute, mon fils, avoue-le, et mets-toi en devoir d'apaiser Dieu par la pénitence : Dieu est miséricordieux, et il te pardonnera ; mais garde-toi, si tu n'es pas pur, de le servir a l'autel : tu provoquerais sa juste colère. — Seigneur, répondit le diacre avec assurance, prends garde de ne pas te rendre criminel toi-même, en te faisant complice d'une accusation qui n'est qu'un impudent mensonge et une odieuse. calomnie contre moi. » Ayant dit cela, il prit hardiment le livre des Psaumes, et monta à l'ambon pour chanter. Mais tout à coup ait vit sortir du sanctuaire une main qui vint frapper la bouche du diacre impur : le malheureux tomba raide mort. Tous les spectateurs furent terrifiés.

Le saint fit un autre miracle. On lui amena un pauvre jeune homme qui avait, depuis son enfance, les jambes et les pieds tellement tordus, qu'il ne marchait pas, mais rampait sur les genoux. Le saint évêque le prit par la main, et le guérit en disant : « Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » Et sur-le-champ les pieds et les jambes reprirent leur forme naturelle. Ce jeune homme avait vingt ans.

Nous ne pouvons raconter toutes les guérisons merveilleuses, tous les prodiges manifestement divins opérés par le saint. Ceux mêmes dont nous avons parlé, nous n'avons fait que les rappeler sans nous y étendre. Hâtons-nous d'arriver au plus illustre de ses miracles, à celui qui les couronna tous, le miracle de son martyre, le glorieux témoignage du sang qu'il rendit à Jésus-Christ.

Tandis que le bienheureux Milès procurait ainsi la gloire de Dieu, Hormisdas, gouverneur de la province, homme orgueilleux et violent, irrité d'apprendre que l'apôtre faisait des disciples, le fit arrêter et conduire à Maheldagdar, capitale de la satrapie. On arrêta avec lui deux de ses disciples, le prêtre Abrosime et

 

174

 

le diacre Sina. Tous trois furent emprisonnés, on les flagella deux fois jusqu'au sang, et on voulut les forcer de sacrifier au soleil. Ils se moquèrent du tyran, montrèrent dans les tourments une constance inébranlable, et ne cessèrent de louer Dieu.

Tandis qu'on les tenait en prison en attendant le jour du supplice, on ordonna à Hormisdas, pour le premier jour de l'année, les préparatifs d'une grande chasse dans les montagnes. Hormisdas, ravi, fit amener les trois martyrs chargés de chaînes. Quand ils furent devant lui, le tyran demanda, d'un ton moqueur, à saint Milès : « Qui es-tu, toi? un dieu, ou un homme ? Quelle est ta religion ? Quelles sont tes croyances ? Voyons, expose-les devant nous, rends-nous témoins de ta sagesse, afin que nous devenions aussi tes disciples. Autrement, si tu veux nous cacher ta secte, sois sûr d'être tué ici même et sur-le-champ, comme ces bêtes. »

Le saint évêque, comprenant ses intentions, répondit : « Je suis un homme, et non un dieu ; quant aux vérités de ma religion, on n'en parle qu'avec un respect profond, et on n'en confie pas à des oreilles impures les saints mystères. Ecoute cependant le seul mot que je vais te dire : Malheur à toi, tyran impie et cruel, et à ceux qui, comme toi, sont les ennemis de Dieu et de son Eglise ! Ce Dieu, dans le siècle à venir, vous jugera, et il vous prépare le feu, les ténèbres éternelles, et des grincements de dents, parce que, tenant de sa bonté vos biens et vos richesses, loin de vous en montrer reconnaissants, vous vous servez de ces biens mêmes pour l'outrager. »

A ces mots, Hormisdas, hors de lui, saute de son tribunal, et, tirant le poignard qu'il portait à sa ceinture, il l'enfonce dans le flanc du martyr. Narsai, frère du tyran, transporté de la même fureur, lui perce aussi de son poignard l'autre côté. Le martyr du Christ tombe mourant ; mais, avant d'expirer, il annonça aux deux frères leur destin : « Puisque votre amour fraternel, vous unissant pour le même crime, vous a fait répandre à tous deux le sang innocent, demain, à la même heure, en ce même lieu, votre sang coulera de vos propres mains, les chiens lécheront ce sang, les oiseaux de proie mangeront vos chairs, et le même jour votre mère pleurera deux enfants, et vos deux épouses seront veuves. »

 

175

 

Pendant qu'on traitait ainsi saint Milès, Abrosime et Sina étaient conduits sur le haut de deux collines, et placés l'un en face de l'autre, et ils furent lapidés.

Hormisdas passa la nuit en ce lieu, et le lendemain, au point du jour, les bêtes s'étant montrées très nombreuses, il les poursuivit avec ardeur, sans se souvenir des menaces du saint. Et à l'heure même où le martyr avait été frappé, la vengeance divine atteignait les deux frères. Excellents chasseurs, également habiles à manier l'arc et le javelot, ils s'élancèrent l'un et l'antre des deux côtés opposés de la montagne à la poursuite d'un cerf échappé des rets, et, lançant leurs traits à la fois, ils se percèrent mutuellement ; ils tombèrent donc tous deux au lieu même où ils avaient tué saint Milès. Ce châtiment épouvanta toute la contrée. Les corps des deux frères devinrent la proie des oiseaux et des bêtes sauvages ; car c'est la coutume en Perse de laisser les cadavres sans sépulture jusqu'à la consomption des chairs, et de n'ensevelir que les os.

Les corps des trois martyrs furent recueillis la nuit suivante et portés au château de Malcan, où on leur éleva un tombeau. Ce tombeau fut illustré par un grand miracle. Les Arabes sabéens, qui pillaient souvent ces terres, ne purent jamais, dans la suite, parvenir à piller le château : ce que les habitants attribuèrent, avec raison, à la protection des saintes reliques.

Saint Miles et ses compagnons furent mis à mort le treizième de la lune de novembre.

 

Haut du document

 

 

MARTYRE DE SAINT SCHADHOST, ÉVÊQUE DE SÉLEUCIE-CTÉSIPHON, ET DE CENT VINGT-HUIT AUTRES MARTYRS, SES COMPAGNONS. LE 20 FÉVRIER AN 342 DE JÉSUS-CHRIST

 

Schadhost succéda à Siméon dans l'épiscopat de Séleucie-Ctésiphon. Une nuit, il eut une vision. A son réveil, il assembla ceux de ses prétres et de ses diacres les plus versés dans les mystères de Dieu, et leur raconta sa vision : « Il me semblait voir une échelle merveilleuse qui touchait au ciel. Siméon, radieux, était au sommet ; il me regardait et me disait : « Allons, Schadhost, monte, ne tremble pas ; je montai hier, à ton tour aujourd'hui. » Eveillé par cette vision, je crus comprendre, je me persuadai même que la volonté divine était que je suivisse le bienheureux Siméon dans son martyre. Quant à cette parole : « Je montai hier, à ton tour aujourd'hui », il me semble que comme Siméon a souffert le martyre l'année dernière, je dois le souffrir cette année. » Ensuite, pour animer ses compagnons, il leur rappela ces paroles de l'Apôtre : « Fortifiez-vous dans le Seigneur et dans la vertu de sa puissance ; revêtez vous des armes de Dieu » ; et ces autres : « En faisant ainsi, vous brillerez parmi les hommes, comme des lumières ; vous garderez en vous le verbe de vie. » Il ajoutait encore : « Quelle honte de s'effrayer aux approches de la mort, et de trembler à son aspect ! Il est beau de s'exposer en combattant; ceux qui veulent se tenir hors de la portée du trait courent risque de passer pour lâches. Nous sommes persécutés pour Jésus-Christ et notre sainte foi. Ainsi donc, pendant qu'on nous prépare la guerre, pendant qu'on aiguise le glaive qui nous doit égorger; soyons prêts à gagner notre couronne, et tandis que le jour fuit encore dans l'horreur de cette nuit, pressons le pas, hâtons-nous

 

177

 

d'arriver au royaume céleste, à l'éternelle félicité. Je vous supplie, je vous conjure de m'aider dans cette difficile affaire par vos instantes prières auprès de Dieu, afin qu'il me soit donné d'obtenir cette bienheureuse couronne qu'une vision vient de m'annoncer. »

Quelle ardeur, quelle allégresse pour mourir chez ceux que l'Esprit de Dieu poussait ! Au contraire, quelle anxiété dans ceux qui n'écoutaient que l'instinct de la nature ! Les uns couraient au-devant de la mort, qui devait, c'était leur espérance, faire place à la bienheureuse vie; les autres, faibles et lâches, l'évitaient, tremblaient, se cachaient, pour prolonger leurs jours. Ceux que consumait le saint amour de Dieu se hâtaient de quitter cette prison du corps, pour s'envoler au plus tôt vers Dieu ; ceux que le fol amour de cette vie enchaînait ne cherchaient qu'à la conserver. Ainsi, ceux-là choisissaient les délices de l'éternelle vie, ceux-ci les misères de la vie mortelle.

La seconde année de la persécution, Sapor, pendant son séjour à Séleucie, fit arrêter Schadhost, homme d'une gravité et d'une pureté de moeurs remarquables, et non moins vénérable par sa foi et sa piété. Son nom signifiait l'ami du roi, et c'était bien dit ; car il aimait de toute son âme le Roi, le Roi du ciel. On arrêta en même temps à Séleucie, et dans les lieux voisins, cent vingt-huit chrétiens, prêtres, diacres, simples clercs, et vierges consacrées à Dieu. Ils furent tous jetés en prison, et gardés cinq mois entiers, jusqu'au jour du supplice. Pendant ce temps, on les tira trois fois de la prison pour les mettre à la question ; on les suspendit au chevalet, on les roua de coups, on leur fit souffrir toute espèce de maux ; ils refusèrent toujours d'adorer le soleil. Les juges, au nom du roi, leur promettaient leur grâce et leur liberté, s'ils y consentaient. Schadhost, au nom de tous, répondit : « Va dire ceci à ton maître, que nous avons tous une même foi et une même inébranlable résolution. Nous proclamons un seul Dieu, que nous servons de tout notre coeur ; mais le soleil et le feu, ces choses qu'il a créées pour notre usage, n'espère pas nous les faire adorer jamais, n'espère pas nous t faire trahir notre loi sainte. Tes menaces sont inutiles ; tu ne nous réduiras pas par la peur. Aiguise tes épées, voilà nos têtes ; multiplie tes tortures, nous te livrons notre vie : hâte-toi

 

178

 

de la prendre, c'est notre désir. Un jour, une heure semblent longs à notre impatience. »

Le roi répondit : « Si sur-le-champ vous n’obéissez à mes ordres, ce sera votre dernière Eure. » Les martyrs s'écrièrent : « La vie qui nous attend en Dieu et dans le Christ, vous ne pouvez nous l'arracher. Le Christ, après notre mort, nous rendra la vie, et, de mortels que nous sommes, nous rendra immortels. Préparez vos supplices les plus affreux ; nous serons toujours pleins d'allégresse quand il faudra mourir pour Jésus-Christ. Au reste, nous l'avons dit cent fois, vous ne nous ferez jamais adorer le soleil. »

Le roi les condamna tous à la mort. Quand les martyrs connurent cette sentence et se virent aux mains des bourreaux, pleins d'une sainte allégresse, ils se mirent à chanter ce cantique: «Jugez notre cause, Seigneur, et vengez-nous de ce peuple cruel ; arrachez-nous des mains de ces hommes de sang. » Arrivés au lieu de l'exécution, hors de la ville, ils s'exhortaient les uns les autres: « Gloire à Dieu, disaient-ils, qui nous fait la grâce du martyre, qui nous accorde cette couronne si désirée ! Gloire à Jésus-Christ, qui nous tire des misères de ce siècle pour nous tirer à lui, qui nous purifie dans notre sang pour nous rendre dignes de sa présence ! » Leurs chants ne cessèrent de se faire entendre que quand le glaive les eut tous frappés.

Ces saints martyrs reçurent leur couronne le vingtième de la lune de février. Schadhost ne mourut pas avec eux. On le conduisit, enchaîné, à Lapeta, dans la province des Huzites : c'est là qu'il eut le bonheur d'avoir la tête tranchée pour Jésus-Christ.

 

Haut du document

 

 

MARTYRE DE SAINT BAR-SABAS, ABBÉ, DE DIX DE SES COMPAGNONS, ET D'UN MAGE. AU MOIS DE JUIN DE L'ANNÉE 342 DE JÉSUS-CHRIST

 

Vers le temps où saint Milès cueillait la palme du martyre, on dénonça au préteur de la ville d'Astakara Bar-Sabas, abbé d'un monastère en Perse, qui avait dix moines sous sa conduite. « Cet homme, disait-on, en a entraîné un grand nombre dans l'erreur. C'est un magicien, qui veut substituer ses pratiques à la religion des mages. Le préteur se le fit amener, lui et ses disciples, enchaînés. On leur fit souffrir tout ce que les tortures ont de plus horrible ; on leur broya les genoux, on leur cassa les

jambes, on leur coupa les bras, le nez et les oreilles, et on les frappa rudement sur le visage et sur les yeux. Le juge, furieux de voir que les martyrs non seulement n'avaient pas succombé à ces affreux tourments, et n'avaient pas renié leur Dieu, mais qu'ils n'avaient pas même changé de visage, les fit conduire hors de la ville et mettre à mort. Ils furent traînés au lieu du supplice, suivis d'une multitude immense, et au milieu des soldats et des bourreaux ils ne cessèrent de chanter des hymnes et

des cantiques.

Comme on commençait l'exécution, un mage, qui sortait de la ville avec sa femme, ses deux enfants et plusieurs domestiques, vint à passer non loin de là. Apercevant le peuple attroupé, il arrêta sa suite, pour voir ce qui se passait. Il s'avance à cheval, précédé d'un serviteur, fend la presse, et pénètre tout près des martyrs. Le saint abbé chantait doucement, et encourageait ses compagnons à mourir, les prenant par la main, et les présentant lui-même au bourreau. Ce spectacle frappa d'admiration le mage ; Dieu lui ayant alors ouvert les yeux, il vit plus merveilleux encore : une croix lumineuse

 

180

 

brillait sur le front de chacun des martyrs immolés. A cette vue, le mage, soudainement converti, saute à bas de son cheval, change d'habits avec le serviteur qui l'avait suivi, et, s'approchant de Bar-Sabas, lui raconte à l'oreille ce qu'il a vu, et ajoute : « Ton Dieu, sans doute, a voulu me choisir pour rendre aussi témoignage à ta foi. Je le confesse, ce Dieu, j'y crois de toute mon âme. Personne ici ne sait si je suis ou non de tes disciples. Prends-moi donc aussi par la main, et présente-moi aux bourreaux. Je sens le plus ardent désir de donner ma vie avec vous, qui êtes vraiment le peuple saint et fidèle. » Bar-Sabas, frappé du signe miraculeux que Dieu avait montré au mage, le prend par la main, et le présente après le dixième de ses compagnons aux bourreaux, qui lui coupèrent la tête sans le connaître. Le saint abbé fut décapité le dernier. Ainsi, par l'adjonction du mage, douze martyrs furent couronnés ce jour-là. Leurs têtes furent suspendues dans le temple de Nahitis, ou Vénus, pour inspirer de la terreur au peuple ; leurs corps furent abandonnés aux oiseaux et aux bêtes.

La belle action du mage ne tarda pas à être connue, et se répandit rapidement dans toute la province ; elle excita la plus vive admiration, et convertit à la religion chrétienne un grand nombre de païens, et d'abord la femme du mage, ses enfants et ses domestiques, qui se hâtèrent de se faire instruire, reçurent le baptême, et demeurèrent toute leur vie fidèles à Dieu.

Ce martyre eut lieu le dix-septième jour de la lune de juin.

 

Haut du document

 

MARTYRE DE SAINT NARSÈS, ÉVÊQUE, ET DE SAINT JOSEPH SON DISCIPLE, DE LA VILLE DE SCHARGERD, PROVINCE DE BETH-GARMAI, AINSI QUE DE VINGT AUTRES MARTYRS. LE 10 NOVEMBRE DE L'ANNÉE 344

 

La quatrième année de la persécution, Sapor étant venu à Schargerd, fit arrêter Narsès, évêque de cette ville, avec Joseph son disciple. Quand ils furent devant lui, le roi dit à Narsès d'un air de compassion : « Vénérable vieillard, qui pourrait contempler sans respect et sans attendrissement tes cheveux blancs, et la brillante jeunesse de ton disciple ? Je me sens ému en pensant que tant de grâce et de beauté va être perdu, et qu'une mort affreuse va tous les deux vous détruire. Ainsi donc, croyez-moi, je suis votre ami, rendez-vous à mes conseils ; je vous promets, si vous adorez le soleil, les plus grandes récompenses. Vous m'inspirez, je vous l'avoue, le plus tendre intérêt.

— Tes flatteuses paroles, répondit Narsès, sont loin de nous être agréables : par cet insidieux langage, tu voudrais nous séduire, et nous faire échanger les biens que nous avons acquis dans le Seigneur pour les biens fragiles et périssables de ce siècle. Tu mets toute ta gloire et toutes tes espérances dans ces biens, et tu ne sais pas que tout cela n'est que songe qui se dissipe au réveil, rosée qui s'évanouit au matin ; pour moi, j'ai plus de quatre-vingts ans, j'ai passé toute ma vie au service de mon Dieu, et la suprême prière que je lui adresse, c'est de persévérer jusqu'à mon dernier soupir dans son amour, et de n'avoir jamais le malheur d'abandonner son saint culte pour adorer le 5 soleil sa créature.

— Si vous n'obéissez pas, je vous ferai mettre à mort.

— Sire, dit Narsès, écoute. Si, après nous avoir arraché la vie,

 

182

 

tu pouvais nous la rendre et nous l'arracher encore, et cela jusqu'à sept fois sept fois, nous choisirions la mort plutôt que l'apostasie. » A ces mots, le roi les condamna à mort, et les fit conduire au supplice, hors de la ville. Une multitude immense les suivit, pour assister à leur martyre. Arrivés au lieu de l'exécution, Narsès promenait tranquillement ses regards sur la foule, et Joseph, son disciple, lui disait : « Pourquoi, père, regardes-tu cette multitude ? Vois aussi comme elle te regarde ! On dirait qu'elle attend que tu lui donnes, comme de coutume, le signal de se retirer, pendant que tu vas regagner toi-même ta demeure. »

Le saint vieillard, radieux, regardait son cher disciple et lui disait en l'embrassant : « Que tu es heureux, pieux et innocent Joseph, d'avoir échappé à tous les pièges de ce monde ! Aujourd'hui tu peux t'en aller joyeux frapper à la porte du royaume céleste ! » Comme il parlait, Joseph présenta sa tête au glaive. Le saint vieillard eut aussitôt après le même sort. C'était le dixième jour de la lune de novembre.

Jean, évêque de Beth-Séleucie, fut également mis à mort par Ardascir, gouverneur de la province d'Adiabène.

Un autre martyr, Sapor, aussi évêque dans le pays de Beth-Séleucie, mourut en prison par suite des privations et des souffrances. Quand les gardiens de la prison l'annoncèrent à Ardascir, celui-ci, craignant une tromperie, leur commanda de lui apporter sa tête, ce qui fut fait.

Isaac, évêque de la même contrée, fut lapidé à Nicator ; des habitants, qui n'avaient de chrétien que le nom, se laissèrent contraindre par le même Ardascir à cette barbarie.

Isaac, prêtre d'un bourg nommé Hulsar, périt de même, hors de la ville de Beth-Séleucie, par les ordres du préfet Adargusnasaph.

Papa, prêtre d'un village appelé Helminum, fut mis à mort par le gouverneur de la province.

Uhanam, un jeune clerc, fut lapidé par les femme de Beth-Séleucie, sa ville natale. L'impie Ardascir les y avait forcées.

Ajoutez à ces saints martyrs Gouschtazad, aussi de Beth-Séleucie, et eunuque du satrape de l'Adiabène. Ayant refusé d'obéir à l'édit du roi qui ordonnait d'adorer le soleil, il fut

 

183

 

condamné à mort, et on confia l'exécution à Vartranes, prêtre apostat. Quand ce malheureux s'approcha, le martyr, saisi à son aspect, s'écria : « Quoi, un prêtre ! c'est un prêtre qui va me frapper ! » Mais se reprenant au même instant : « Je me trompe, dit-il, ce n'est pas un prêtre, c'est un apostat ! Achève, malheureux, toi à qui le sacerdoce a servi comme à Judas son apostolat. On voit bien que tu appartiens à Satan, puisqu'il se sert de toi pour ses oeuvres. » Ainsi périt Gouschtazad de la main criminelle d'un prêtre apostat.

D'autres martyrs étaient laïques, Sasannès, Mares, Timée et Zaron, de la petite ville de Lasciuma. Conduits enchaînés dans la province des Huzites, ils scellèrent tous de leur sang leur glorieux témoignage à la foi chrétienne.

Une dame noble de la ville de Beth-Séleucie, Bahutha, fut mise à mort dans le même temps par l'ordre du préfet Adargusnasaph, et après elle les vierges Thécla et Dunacha ; le gouverneur fit encore périr hors des murs de Beit-Séleucie, dans un camp appelé Hévara, Tatona, Mania, Mazachia et Anna, toutes vierges consacrées au Seigneur. La terre, arrosée de leur sang, produisit miraculeusement un figuier, qui fut dans la suite une occasion de salut pour plusieurs ; longtemps après, les manichéens, à qui la mémoire de ces saintes vierges était odieuse, arrachèrent cet arbre. Cette impiété fut châtiée ; elle attira une maladie contagieuse qui emporta un grand nombre de sectaires; et le prodige fut si manifeste, que les manichéens eux-mêmes n'attribuèrent le fléau qu'à cette profanation d'un lieu saint et vénérable.

D'autres vierges de la province de Beth-Garmai, Abiatha, Hatés et Mamlacha, furent mises à mort par ordre de Sapor, après avoir généreusement confessé la foi.

 

Haut du document

 

 

LES ACTES DE CENT VINGT MARTYRS, DONT CENT ONZE PRÊTRES, DIACRES ET MOINES, ET NEUF VIERGES CONSACRÉES A DIEU. LE 6 AVRIL DE L'ANNÉE 345

 

La persécution durait depuis cinq ans. Sapor, qui résidait à Séleucie, fit arrêter cent vingt chrétiens, parmi lesquels se trouvaient neuf vierges consacrées à Dieu ; les autres étaient prêtres, diacres et clercs de différents ordres. On les jeta dans des cachots obscurs et fétides, où ils demeurèrent jusqu'à la fin de l'hiver, c'est-à-dire pendant six mois entiers, dans une situation plus pénible que la mort. Cependant, dans leur dénuement et: leur détresse, une dame noble de la ville d'Arbelle, nommée Yazdândocht, ou fille de Dieu, vint à leur aide. Cette dame, qui était fort riche, nourrit les saints martyrs pendant tout le temps de leur captivité, et avec tant de générosité et de zèle, que non seulement elle ne les laissa manquer de rien, mais encore ne voulut partager avec personne ce pieux devoir.

Pendant ce temps, les martyrs furent souvent mis à la question par les mages, et torturés de toutes manières. Leur visage rayonnait au milieu des supplices, et quand on les menaçait de les faire expirer dans les tourments s'ils n'adoraient le soleil, ils s'écriaient : « Serviteurs du vrai Dieu, du souverain Créateur et Maître de toutes choses, nous adorerions le soleil, une 'oeuvre de ses mains, jamais ! Faites-nous mourir, ce sera le comble de notre joie. La mort nous délivrera de vos insultes et de vos tortures, et nous conduira à l'éternel repos. »

Le jour fixé pour leur supplice approchait. Yazdândocht, l'ayant su, se rendit la veille à la prison, lava les pieds des saints martyrs, leur fit quitter leurs habits en lambeaux, et leur donna à chacun une robe blanche, comme pour un jour de

 

185

 

noces. Pais elle leur offrit un festin, et les servit elle-même à table; pendant le repas, elle les animait au martyre. « Courage, disait-elle ; que la confiance en Dieu vous soutienne ;, que ses promesses, consacrées dans chaque page des saints Evangiles, vous animent ; que les exemples du Sauveur vous encouragent. Le Christ a voulu souffrir sur la terre les plus durs tourments ; c'est lui qui a ouvert les portes du martyre ; regardez son divin visage, mettez son image dans votre coeur, et vous ne craindrez pas les menaces des ennemis de son saint nom. Pendant toute cette nuit, ne pensez qu'à cette grande affaire ; veillez, priez, chantez des cantiques. Ainsi vous obtiendrez de mourir glorieusement pour Jésus-Christ, votre seul amour ; vous mériterez la palme du martyre. » Elle disait cela sans avoir cependant l'intention de leur déclarer qu'ils seraient mis à mort le lendemain. Mais eux, que son arrivée subite et ses soins tout particuliers avaient surpris, voulurent en savoir la cause. « Pourquoi, dirent-ils, nous avez-vous fait servir aujourd'hui un si beau repas, et insistez-vous tellement à nous rappeler notre devoir ? » La dame dissimula. « Laissez, dit-elle, je n'ai fait que remplir à votre égard un devoir bien doux. » Après cette réponse évasive, elle se retira. Le lendemain, au point du jour, elle était à la prison, et leur disait sans plus chercher de détours : « Vous n'avez plus qu'une chose à faire, c'est de lever au ciel vos mains suppliantes et d'implorer de tout votre coeur la grâce de Dieu. Voilà le jour heureux qui doit vous donner la couronne, et vous introduire dans le ciel. Mais il vous faut auparavant livrer un rude combat sur la terre, et triompher de l'ennemi. Et puisque vous allez bientôt paraître devant Dieu, préparez-vous à subir pour lui une mort glorieuse, et à lui donner jusqu'à la dernière goutte de votre sang. Quant à moi, je ne vous demande qu'une chose, mais je vous la demande aussi ardemment qu'on peut la demander, c'est que vous m'obteniez d'aller vous retrouver un jour auprès de Dieu ; car, si vous, qui l'avez aimé seul sur la terre, et qui allez mourir aujourd'hui pour son amour, vous lui demandez qu'il me soit permis à la fin des temps d'habiter avec vous près de lui, vous m'aurez témoigné la plus grande reconnaissance qu'il soit possible. J'ai beaucoup péché, ma conscience me le dit assez ; mais si vous

 

186

 

voulez être mes intercesseurs auprès de Dieu, j'ai confiance qu'il me fera miséricorde. »

Les prêtres dirent : « Oui, nous espérons de la clémence et de la bonté de notre Dieu qu'il exaucera nos prières pour vous, et qu'il vous réservera une magnifique récompense en retour de tous vos bons soins ; oui, il vous les rendra avec usure, et comblera vos saintes espérances. »

Le roi ordonna que l'exécution des martyrs eût lieu de très bonne heure. Quand ils sortirent de la prison, Yazdândocht, qui était à la porte, se prosterna à leurs pieds, et leur baisa respectueusement les mains. Ils traversèrent rapidement la ville. Arrivés au lieu du supplice, l'officier qui présidait leur promit leur grâce s'ils consentaient enfin à adorer le soleil.

Les martyrs répondirent : « Tu es doublement aveugle si tu ne vois pas ceci : les coupables qu'on mène au supplice pâlissent et tremblent, et se revêtent d'habits lugubres ; mais nous, nous sourions à la mort, comme la fleur au matin, et nous prenons, non des habits de deuil, mais des habits de fête. Va, bourreau, fais-nous souffrir tout ce que tu voudras, et aussi longtemps que tu voudras ;.nous confesserons toujours le nom auguste du Créateur ; nous n'adorerons jamais le soleil. La crainte ne peut rien sur nous : nous ne reconnaissons pas les ordres de ton maître, nous serions criminels en les suivant. Nous désirons la mort ; par elle nous arriverons à une vie immortelle, et que vous ne nous ravirez jamais. » Alors les bourreaux reçurent ordre de les frapper ; les martyrs présentèrent gaiement leur tête au glaive, et reçurent tous la couronne.

A l'entrée de la nuit, Yazdândocht eut soin de faire recueillir leurs corps, et, pour éviter la colère des mages, elle les fit transporter à une assez grande distance de la ville, et enterrer cinq par cinq dans des fosses profondes.

Ils furent mis à mort le sixième jour de la lune d'avril.

 

Haut du document

 

 

LE MARTYRE DE SAINT BARBASCEMIN, ÉVÊQUE DE SÉLEUCIE-CTÉSIPHON, ET DE SEIZE AUTRES. LE 9 JANVIER DE L'ANNÉE 346

 

Au commencement de la sixième année dé la persécution, Barbascemin, évêque de Séleucie-Ctésiphon, fut accusé devant le roi. « Il existe, disait-on, un homme orgueilleux et impie, qui ne cherche qu'à détourner de nos pratiques et à ruiner notre culte, et qui pousse l'audace jusqu'à blasphémer l'eau et le feu que nous adorons. — Le nom et la profession de ce téméraire ? dit le roi. — C'est le fils de la soeur de Siméon Bar-Sabbâé, chef des chrétiens à sa place. » Le prince, frémissant de colère, or-donna de l'amener ; on l'arrêta avec seize chrétiens, dont quelques prêtres, les autres diacres et clercs que la persécution avait rassemblés de différents lieux autour de leur évêque. Le roi re-garda d'un air sombre Barbascemin et lui dit : « Homme audacieux et digne du supplice, tu as eu l'impudence, au mépris de mes édits, de te faire chef d'un peuple que j'abhorre, et qui est l'ennemi de nos dieux! Tu savais bien que c'est pour cela même que j'ai fait mettre à mort Siméon, qui m'était si cher.

— Sire, répondit Barbascemin, nous ne pouvons, nous chrétiens, nous soumettre à tes édits, quand ils sont directement contraires à notre religion. Nous qui ne voudrions pas transgresser une seule lettre de notre loi, comment pourrions-nous l'enfreindre dans ce qu'elle a de capital ?

— Ton âge, je le vois bien, dit le roi, t'a rendu imbécile, puisque tu cours volontairement à la mort. Eh bien, puisque tu la cherches, tu la trouveras, et aujourd'hui même le neveu périra comme son oncle, et en entraînera un grand nombre dans sa perte.

— Non, répondit Barbascemiu, je ne hais pas la vie, je ne

 

188

 

cherche pas la mort ; je veux seulement professer librement ma religion, et vivre conformément à ma croyance. Mais quand tu abuses de ta puissance pour nous contraindre à embrasser tes erreurs, à une telle condition je préfère la mort. Car cette mort n'est pas la fin de la vie, mais le commencement d'une vie meilleure, et, loin d'être un malheur pour moi, elle changera mes joies éphémères d'ici-bas en délices éternelles. Dieu donc me préserve d'abandonner jamais ma foi sainte, et de m'écarter d'un seul pas des voies du bienheureux Siméon mon maître ! »

Le roi ne put se contenir, et prenant à témoin le soleil, son dieu, il s'écria : « Je détruirai votre secte, j'en ferai disparaître les dernières traces l » Barbascemin, souriant, répondit : « Tu attestais tout à l'heure le soleil, mais tu n'aurais pas dû oublier l'eau et le feu, puisqu'ils sont dieux aussi bien que cet astre ; et tu aurais dû aussi implorer leur secours pour nous anéantir. » La fureur du roi fut au comble, en voyant un homme si calme, qu'il osait le railler. « Tu as donc bien envie de mourir, lui dit-il, que tu cherches à m'irriter pour avoir une mort plus prompte ? Mais tu te trompes ! Tu veux la fin de ta peine, moi je veux ta peine elle-même. Tu auras, avant de mourir, à lutter longtemps avec toutes les horreurs de la prison, afin que tes partisans, en voyant tes maux et ta fin misérable, fléchissent et redoutent la vengeance des lois. »

Après cela, il fit mettre aux fers et jeter les confesseurs dans une étroite prison. Ils y restèrent depuis février jusqu'aux ides de décembre, presque une année. Pendant ce temps ils souffrirent, de la part des mages, mille vexations, des coups de bâton, des flagellations fréquentes, toutes les horreurs de la faim et de la soif. Le séjour de cette prison, leurs privations de toute espèce, et leurs tourments répétés, les avaient si horriblement défigurés, que leur visage était devenu pâle et livide comme celui des morts, et leurs corps d'une maigreur effrayante.

C'est dans ce triste état que, vers la fin de l'année, Barbascemin et ses compagnons furent amenés chargés de chaînes devant le roi, à Lédan, dans la province des Huzites, et mis de nouveau à la torture. Le roi présidait et les interrogea lui-même. «Insensés, leur dit-il, qui courez sciemment à la mort, après tout ce que vous avez souffert, serez-vous encore aussi audacieux ? Ouvrez les

 

189

 

yeux, vous le pouvez encore ; considérez la fin misérable des hommes de votre secte qui ont péri les premiers entre les mains des bourreaux ; ils espéraient, ces fous, vivre éternellement et arriver à je ne sais quel empire éternel. Vous voyez combien leur espérance était vaine : sont-ils revenus à la vie ? Ayez honte d'imiter une pareille folie et de vous attirer une mort certaine; examinez, et prenez le seul parti raisonnable. Si vous vous soumettez aux édits, comptez sur les plus hautes récompenses ; toi es particulier, Barbascemin, si tu adores le soleil, tu t'élèveras aux plus grands honneurs, et je t'en donne dès aujourd'hui un gage. » En disant cela, il tendit à Barbascemin mille pièces d'or dune magnifique coupe aussi en or, et il ajouta : « Reçois ces présents que j'ai voulu te faire ici, en présence de tout le monde pour qu'on apprenne à t'imiter ; mais ce n'est qu'en attendant les emplois publics. et une satrapie que je te réserve. »

L'évêque répondit : « Quels sentiments as-tu de moi, pour avoir pu te flatter que ces misérables hochets, ces honneurs, ces fleurs d'un jour me feraient abandonner le Dieu immortel, dont la puissance a créé toutes choses, et, quand elle le voudra, anéantira toutes choses ? Ce n'était pas cela qu'il fallait m'offrir, Sire, c'était tout ton empire, et tout ton empire ne m'aurait pas plus tenté.

— Prends garde, par pitié pour toi et pour tes compagnons, prends garde ; si tu ajoutes l'insolence au refus de mes bontés, tu n'aboutiras qu'à me faire remplir ton désir et le mien, en te faisant mourir d'abord, ensuite en exterminant toute la race odieuse et exécrable des chrétiens.

— Le Dieu vengeur, au dernier jour du monde, quand tous les morts paraîtront tremblants devant lui, me le reprocherait. Insensé, me dirait-il, des bagatelles t'ont séduit ! Tu as couru après des vanités ! Tu m'as préféré l'or que le roi Sapor ne tenait que de moi ! Au surplus, Sire, sache que ma foi m'offre un refuge assuré contre ta colère. Mais toi, prince injuste et tyrannique, consomme ton crime, déploie ces instincts féroces que tant de meurtres n'ont pu assouvir! Assez de paroles, torture maintenant.

— Jusqu'ici je t'avais cru sage, et dans mes paroles et dans tous mes procédés j'observais des égards : je vois maintenant,

 

190

 

mais trop tard, que tu es bien différent de ce que je croyais ; tu es un aveugle, un fou, un fanatique ; je vois qu'on essaie en vain la douceur auprès des chrétiens ; qu'il faut apporter à des maux si profonds des remèdes violents, et vous apprendre, par des châtiments terribles, comment on gouverne les hommes et comment on les fait obéir.

— Ou plutôt, Sire, juge de la sagesse des chrétiens par leur courage à mourir pour leur Dieu, et par l'obstination qu'ils opposent à leurs tyrans ; car nous sommes humbles, mais fiers t quand il le faut. Tout à l'heure, quand nous rappelions à la foule la caducité et le néant des choses humaines, et à toi, grand ,roi, que tu étais mortel comme le reste des hommes, tu semblais goûter nos paroles, tu te flattais peut-être que, pris à ces appâts, nous oublierions la vie éternelle, notre seule espérance, et que, rejetant le vrai bien dont nous sommes en possession, nous tendrions la main à tes présents qui périront demain, ainsi que ce que tu appelles tes dieux : tu t'es trompé. »

Le roi irrité dit : « Il faut que je commande à tous mes préfets d'employer les armes contre les chrétiens, et de conspirer tous ensemble à leur complète destruction.

Dans ce combat, répondit le martyr, la force invincible qui nous vient du Christ, notre Dieu, triomphera sans peine de toi et de tes soldats. Mais si tu crois pouvoir noyer dans son sang la race des chrétiens, que ton espérance est vaine ! Jamais elle n'est plus féconde, cette race choisie, que quand le fer la moissonne. Elle puise de nouvelles forces dans ses blessures, elle se multiplie sans mesure sous les coups de ceux qui veulent la détruire. Tu verras qu'à cette guerre que tu entreprends contre nous, tes forces ni ton courage ne suffiront. Chasse-nous de ton empire : une nouvelle patrie nous accueillera, où nous trouverons des hommes qui nous ressemblent et qui ont la même foi que nous. Toi, un jour, tu voudras laver tes mains teintes de notre sang, mais tu ne le pourras pas. Nos frères, les chrétiens que tu as fait mourir, sont maintenant dans le paradis des délices ; les enfants, les vierges que tu as immolés, règnent maintenant dans la gloire ; mais toi,- un autre sort t'est réservé, des pleurs, des grincements de dents, et des supplices dont tu ne verras jamais la fin. »

 

191

 

Ces paroles mirent le roi dans la plus violente colère, et il l'exhala sur-le-champ dans un édit de proscription universelle. Tel l'aspic que gonfle sa rage, assiège tous les chemins, cherche sa proie les yeux étincelants, et répand partout, sur son passage, les flots d'un poison brûlant.

Voici la teneur de cet édit : « Quiconque m'est fidèle et s'intéresse au salut de mon empire, qu'il ne souffre sur le territoire de la Perse aucun chrétien sans le forcer à adorer le soleil, à 'honorer l'eau et le feu, et à se nourrir du sang des animaux. S'il refuse, qu'on le livre aux préfets pour être par eux torturé et mis à mort. »

Saint Barbascemin et ses compagnons souffrirent le martyre la neuvième lune du mois de janvier. Après sa mort, le siège de Séleucie-Ctésiphon resta vacant pendant vingt ans ; la violence de la persécution et la crainte empêchèrent les chrétiens de faire une nouvelle élection.

 

Haut du document

 

ACTES DES MARTYRS QUI FURENT MIS A MORT EN DIVERS LIEUX PAR LES PRÉFETS, OUTRE CEUX QUI FURENT CONDAMNÉS AU TRIBUNAL DU ROI. L'AN 346 DE JÉSUS-CHRIST

 

Vers le temps où l'évêque Barbascemin fut martyrisé, la persécution redoubla : l'Eglise fut désolée, les temples détruits, les saints mystères profanés. Alors les âmes fortes et généreuses s'animèrent encore, mais les âmes faibles et lâches fléchirent et apostasièrent ; ceux qui chancelaient tombèrent ; ceux qui étaient fermes résistèrent; les fervents poursuivirent leur oeuvre avec plus d'allégresse ; les tièdes ne cherchèrent qu'un honteux repos. Les bourreaux tirèrent le glaive contre les chrétiens fidèles, et se jetèrent sur leurs biens, comme sur une proie, croyant, par ces rapines, augmenter leurs richesses. Mais un jour la voix qui révei