LES MARTYRS

TOME XI
La Révolution (1791-1794)

 

 

Recueil de pièces authentiques sur les martyrs depuis les origines

du christianisme jusqu'au XX° siècle

 

TRADUITES ET PUBLIÉES

Par le R. P. Dom H. LECLERCQ

Moine bénédictin de Saint-Michel de Farnborough

 

PARIS — POITIERS 1911

 

Imprimi potest.

FR. FERDINANDUS CABROL,
Abbas Sancti Michaelis Farnborough.

Die 15 septembris-1911.

 

Imprimatur. Pictavii,
die 11 nov. 1911.

L. PÉRIVIER

Vic. gen.

 

LES MARTYRS

TOME XI La Révolution (1791-1794)

INTRODUCTION

I - SUR LE PROGRÈS DE L'IRRÉLIGION EN France DU XVIIe SIÈCLE A LA RÉVOLUTION.

II

III

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ

TITRE PREMIER

ARTICLE IV

ARTICLE XX

TITRE DEUXIÈME

ARTICLE III

ARTICLE XIX

NOTE sur les serments, soumissions et déclarations exigés du clergé pendant la Révolution.

1° Serment à la Constitution civile du clergé, 26 décembre 1790.

2° Serment à la Constitution civile du clergé, 29 novembre 1791.

3° Serment de liberté-égalité, ou serment civique, 14 août 1792.

4° Serments arbitraires exigés pendant la Terreur.

5° Serment de soumission aux lois de la République, 30 mai 1795 (11 prairial an III).

6° Déclaration dite « serment civique », 20 septembre 1795 (7 vendémiaire an IV).

7° Serment projeté.

8° Serment de haine à la royauté, 5 septembre 1797. La loi du 19 fructidor an V, art. 25, prescrit la formule suivante :

9° Serment du 30 juillet 1799 (12 thermidor an VII) :

10° Promesse de fidélité à la Constitution de l'an VIII, 28 décembre 199.

PRÊTRES ET RELIGIEUSES FUSTIGÉS A PARIS, LES 9 ET 17 AVRIL 1791

FUSTIGATION DES FILLES DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL.

LE MARTYRE DE M. JACQUES CHABROL, PRÊTRE A LIMOGES, LE 15 JUILLET 1792

PROCÈS - VERBAL DE LA MUNICIPALITÉ, SÉANCE DU 15 JUILLET 1792.

L'an IV de la liberté à sept heures et demie du soir.

Extrait des registres paroissiaux de Saint-Michel-des-Lions.

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE A PARIS, 2 ET 3 SEPTEMBRE 1792

LE MASSACRE DES PRÊTRES

COMMUNE DE PARIS.

« Extrait mortuaire de Henri-Auguste Luzeau, massacré aux Carmes le 2 septembre 1792.

LES PRÊTRES SAUVÉS

Relation de l'abbé Berthelet de Barbot.

L'abbé Bardet.

L'abbé Saurin.

M. Letellier.

M. l'abbé Lapize de la Pannonie.

LISTE DES PERSONNES QUI ONT ÉCHAPPÉ AU MASSACRE.

LES RESTES DES VICTIMES. MAI 1867.

Annexe au premier rapport sur le puits des martyrs déposé à l'archevêché.

UN ÉPISODE DU MASSACRE A LA FORCE, LE 2-3 SEPTEMBRE 1792.

UN ÉPISODE DU MASSACRE.

Nombre des victimes.

MARTYRE DE CHARLES VALFRAMBERT, CAPUCIN. A ALENÇON, LE 6 SEPTEMBRE 1792.

MARTYRE DU PÈRE DOROTHÉE.

BANNISSEMENT EN ESPAGNE DES PRÊTRES MANCEAUX ET ANGEVINS, DU MANS A LA COROGNE, 28 AOUT-8 OCTOBRE 1792.

COPIE d'une lettre adressée à Mlle Courte, demeurant à Laval, par Meriel-Bucy, vicaire de la paroisse de Saint-Jean-de-la-Cheverie au Mans, et renfermant une relation de la déportation de M. Courte, curé de ladite paroisse de Saint-Jean-de-la-Cheverie.

RELATION ANONYME.

LE MARTYRE DU ROI LOUIS XVI.  A PARIS, LE 21 JANVIER 1793.

TESTAMENT DE LOUIS XVI

RELATION DES DERNIERS MOMENTS DE LOUIS XVI — PAR M. EDGEWORTH DE FIRMONT.

MARTYRE DE RENÉ DAUGRÉ, PRÊTRE. A SABLÉ, LE 23 SEPTEMBRE 1793.

MARTYRE DE RENÉ DAUGRÉ.

Lettre de M. Daugré aux membres du district.

Testament de M. Daugré.

Lettre de M. Daugré.

MARTYRE DE MM. HUOT ET TOURNIER, PRÊTRES. A BESANÇON, LE 7 OCTOBRE 1793.

MARTYRE DE MM. HUOT ET TOURNIER.

Interrogatoire de M. Huot.

Autre billet de M. Tournier.

Autre billet de M. Tournier à sa soeur.

Autre billet de M. Tournier.

Autre billet de M. Tournier à la concitoyenne Carouge.

ACTES DE PLUSIEURS MARTYRS.  A LYON, DU 23 OCTOBRE 1793 AU 15 MARS 1794.

ACTES AUTHENTIQUES de la confession de foi et de la mort précieuse de plusieurs personnes condamnées à mort, en haine de la religion, sur la fin de 1793 et en 1794, à Lyon.

I. — De Plantigni Ferrus, aide de camp.

II. — De Castillon, chanoine, vicaire général et promoteur diocésain.

III.         Gagnière, veuve.

IV. — Auroze, prêtre.

V. — Auroze, négociant.

VI. — Froisse Antonin.

VII. — Olivier, chanoine.

VIII. — Gachet, feuillant.

IX. — Ballet, chartreux.

X. — Mlle Michallet.

XI. — Dupleix, ex-jésuite, vicaire général de Lyon.

XII. — Bourbon, ancien curé.

XIII. — Duval, intrus.

LE MARTYRE DE M. JEAN-FRANÇOIS REMPNOUX DU VIGNAUD, DIACRE A LIMOGES, LE 5 DÉCEMBRE 1793.

EXTRAIT DU JOURNAL DU DÉPARTEMENT DE LA HAUTE-VIENNE, N° XV, DU 22 FRIMAIRE AN II.

EXTRAIT DES SOUVENIRS DU DÉTENU LAJUGIE, A RRIVES.

INTERROGATOIRE ET CONDAMNATION DE JULIEN D'HERVILLÉ, EX-JÉSUITE.  A PARIS, 21 DÉCEMBRE 1793.

RELATION DE CE QU'ONT SOUFFERT LES PRÊTRES CONDUITS A LA RADE DE L'ISLE D'AIX, A LA FIN DE L'ANNÉE 1793 ET AU COMMENCEMENT DE 1794, PAR UN PRÊTRE DU DÉPARTEMENT DE L'ALLIER.

DESCRIPTION (1) DES MAUX QU'ONT SOUFFERTS LES PRÊTRES DU DÉPARTEMENT DE L'ALLIER ET DE PLUSIEURS AUTRES DÉPARTEMENTS ENTRAINÉS A LA DÉPORTATION, 1793-1794 (2).

LES QUATORZE PRÊTRES MARTYRS DE LAVAL.  A LAVAL, LE 21 JANVIER 1794.

RELATION DU VOYAGE DE LAVAL A CHARTRES ET A RAMBOUILLET.

PLAN DE LA FÊTE DE L'ÊTRE SUPRÊME

LES QUATORZE MARTYRS DE LAVAL

Jugement du deux pluviôse l'an second

de la République française une et indivisible.

LES CARMÉLITES DE PARIS.  30 NOVEMBRE 1793-9 FÉVRIER 1794.

LES CARMÉLITES DE PARIS

RÉCIT DE LA DÉTENTION DANS LA PRISON DE PORT-LIBRE ET DU JUGEMENT DE HUIT RELIGIEUSES, ÉCRIT PAR L'UNE D'ENTRE ELLES, SOEUR ANGÉLIQUE FRANÇOISE VITASSE.

FIN DE LA RELATION.

ARRESTATION, DÉTENTION ET RENVOI DES RELIGIEUSES CLARISSES ET CARMÉLITES A LYON, 11-14 FÉVRIER 1794.

INCARCÉRATION ET INTERROGATOIRES.

PRÊTRES DES DIOCÈSES DE NEVERS  ET D'AUTUN DÉPORTÉS A NANTES, 14 FÉVRIER 1794-13 AVRIL 1795.

EXTRAIT DE LA RELATION DES PRÊTRES DÉPORTÉS DE LA NIÈVRE.

LE MARTYRE DE M. JOSEPH PUECH, A RODEZ, LE 24 FÉVRIER 1794.

LE MARTYRE DE M. JOSEPH PUECH.

Condamnation à mort de Joseph Puech.

MARTYRE DE M. GUILLAUME GODARD,  PRÊTRE A CHALON, LE 4 MARS 1794.

LE MARTYRE DE M. GUILLAUME GODARD.

Extrait des registres de la commune de Jugy.

Extrait de la lettre sans adresse.

MARTYRE DE MM. H. GAUTHIER ET R. DU CHAMBON, PRÊTRES,  A LASSAY (Mayenne), LE 4 MARS 1794.

MARTYRE DE MM. GAUTHIER ET DU CHAMBON

Au nom de la république.

INTERROGATOIRE DE PIERRE MAUCLAIRE, BROCANTEUR, A PARIS, 24 mai 1794.

INTERROGATOIRE DE MARIE LANGLOIS, FILLE DE FERME, A PARIS, 12 JUIN 1794.

MARTYRE DE QUATRE FILLES DE LA CHARITÉ D'ARRAS. A CAMBRAY, LE 26 JUIN 1794.

Procès-verbal d' « Inventaire des effets de la Maison des Soeurs de la Charité d'Arras », dressé le 24 Brumaire an II (14 novembre 1793).

Arrêté du 3 Frimaire an II.

COMPTES DE LA MAISON DE CHARITÉ du 1er janvier 1793 au 14 février 1794.

CHAPITRE DE RECEPTE.

Mandat d'arrêt.

Interrogatoire de la soeur Gérard.

Interrogatoire de la soeur Fantou.

Interrogatoire de la soeur Fontaine, supérieure.

Très pressé : par ordonnance.

MARTYRE DE QUATRE FILLES DE LA CHARITÉ.

TABLE DES MATIÈRES

 

 

INTRODUCTION

 

I - SUR LE PROGRÈS DE L'IRRÉLIGION EN France DU XVIIe SIÈCLE A LA RÉVOLUTION.

 

A Monsieur Léon C 

 

« Au commencement du XVIIe siècle, l'Eglise catholique était dans un état de danger et de relâchement qui exigeait sur tous les points une réparation active ; le XVI en effet, avait été pour elle un désastre. Quoiqu'en remontant de près aux différents âges de la société chrétienne, on y retrouve presque les mêmes plaintes sur la décadence du bien et l'envahissement du désordre, quoi qu'à vrai dire il en soit des meilleurs siècles chrétiens comme des plus saintes âmes, qui néanmoins luttent encore, contiennent en elles le mal, et sont sans relâche aux prises avec lui, le XVIe siècle se détachait réellement et manifestement de tous ceux qui l'avaient précédé, par la vigueur de l'agression, par la nouveauté et l'étendue des plaies qu'il avait faites. La connaissance de l'antiquité, en débordant, avait apporté à une foule d'esprits. supérieurs une sorte de nouveau paganisme et l'indifférence pour la tradition chrétienne. La séparation de

 

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Luther et de Calvin, de quelque point de vue qu'on la juge, là où elle n'avait pas triomphé, avait été une grande cause d'ébranlement. Les railleurs et les douteurs, comme Rabelais et Montaigne, bien qu'encore isolés, levaient la tête en plus d'un endroit. L'intelligence vraie de l'antique esprit chrétien, que les confesseurs de Genève et d'Augsbourg s'efforçaient de ressaisir [s'était profondément obscurcie] dans les écoles catholiques ; la théologie scolastique se maintenait sans la vie qui l'avait animée en ses âges d'inauguration : les sources directes des Pères étaient [presque complètement] négligées. En Espagne, en Italie, les réformes partielles de sainte Thérèse, de saint Charles. Borromée, donnèrent signal au grand effort qui devenait nécessaire au sein de l'Eglise romaine pour résister à tant de causes ruineuses [et à tant d'entreprises séparatistes]. En France particulièrement, aux premières années du XVIIe siècle, . tout restait à relever et à séparer. Les guerres civiles, attisées au nom de la religion, l'avaient d'autant plus outragée et abîmée. Henri IV, en rétablissant l'ordre politique et la paix, fournit, en quelque sorte, le lieu et l'espace aux nombreux efforts salutaires qui allaient naître.

« Autant le XVIe siècle fut désastreux pour l'Eglise catholique (je parle toujours particulièrement en vue de la France), autant le XVIIe qui s'ouvre, lui, deviendra glorieux. La milice de Jésus-Christ, dans ses divers Ordres, se rangera de nouveau ; des réformes, dirigées avec humilité et science, prospéreront; de jeunes fondations pleines de ferveur s'y adjoindront pour régénérer. Au milieu de ces Ordres brillera un clergé illustre et sage; et Bossuet, dans sa chaire

 

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adossée au trône, dominera. De tous les beaux esprits, les talents et génies séculiers d'alentour, la plupart s'encadreront à merveille dans les dehors du temple ; aucun, presque aucun, ne soulèvera impiété ni blasphème ; beaucoup mériteront place sur les degrés.

« Eh bien ! ce XVIIe siècle, si réparateur et si beau, arrivé à son terme, mourra un jour comme tout entier. Le XVIIIe siècle, son successeur, en tiendra peu de compte par les idées, et semblera plutôt, sauf la politesse du bien dire et le bon goût dans l'audace (bon goût qu'il ne gardera pas toujours), — semblera continuer immédiatement le XVIe. On dirait que celui-ci a coulé obscurément et sous terre à travers l'autre, pour reparaître plus clarifié, mais non moins puissant, à l'issue (1).»

Un si curieux phénomène, si inattendu en apparence dans la marche générale des idées, demande à être envisagé avec attention et dans le détail des faits. Ceci nous amène à quelques mots d'énumération sur l'ensemble et la diversité des efforts religieux qui furent tentés en France à cette époque, dès ce début du XVIIe siècle.

« Vers 1611, trois hommes se trouvèrent réunis un jour pour consulter sur ce que leur suggérerait la volonté de Dieu par rapport à la restauration de l'Eglise. Après s'être mis tous trois en prière et en méditation, l'un d'eux, le plus âgé, M. de Bérulle, dit que ce qui

 

1. Je prends plaisir à ces longues citations tirées d'auteurs peu familiers aux lecteurs de ce Recueil d'Actes des Martyrs. Cette façon de faire contribuer des indifférents ou des adversaires, quand ils ont exprimé des idées justes sur un sujet qui nous occupe à un point de vue différent du leur, n'eût pas été, je pense, pour leur déplaire. J'ai emprunté cette page — et celle qui va suivre — au Discours prononcé dans l'Académie de Lausanne, le 6 novembre 1837, par C. A. Sainte-Beuve.

 

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venait de lui paraître avant tout désirable était une Congrégation de prêtres savants et vertueux, capables d'édifier par leurs actions, par leurs paroles et leur enseignement. Le second, M. Vincent (de Paul), dit que ce qui lui avait paru le plus urgent, eu égard à l'ignorance et au paganisme véritable des gens de campagne, c'était de fonder une Compagnie d'ouvriers apostoliques et de prêtres de mission pour rapprendre le christianisme aux peuples ; et le troisième, M. Bourdoise, dit que ce qui lui avait été inspiré en ce moment et dès l'enfance, c'était de rétablir la discipline et la régularité dans la cléricature, et, à cet effet, de faire vivre en commun les prêtres des paroisses. Et, à partir de là, ces trois hommes n'avaient pas tardé à fonder l'un l'Oratoire, l'autre les Missions, et le troisième sa Communauté des prêtres de Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

« Vers le même temps (1610), Mme de Chantal, sous la conduite de saint François de Sales, commençait l'Institut de la Visitation. Par l'Introduction à la Vie dévote, publiée précédemment, et qui eut un succès universel, le saint évêque réveillait le goût de la dévotion intérieure et tendre, principalement parmi les personnes du sexe.

« Dès 1600, Henri IV avait pourvu à la réforme de . l'Université, qui était tombée. pendant la Ligue, dans un état honteux de dilapidation et de dissolution. Edmond Bicher, docteur en Sorbonne, ci-devant ultramontain déclaré, un de ces hommes de logique et d'ardeur qui passent soudainement et sincèrement d'un extrême à l'autre, Edmond Richer avait, plus que personne, contribué, sous le titre de censeur, et quelquefois au risque de sa vie, à la réforme de cette institution gallicane.

 

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« D'autres réformes ou des fondations de congrégations secondaires s'ajoutaient à celles-là et achevaient l'ensemble du mouvement . Le vénérable César du Bus instituait les Pères de la Doctrine chrétienne ; M. Charpentier, les prêtres du Calvaire en Béarn, puis ceux du Mont-Valérien, près Paris; le Père Eudes, les Eudistes ; [saint Pierre Fourier la congrégation de Notre-Seigneur]. La réforme illustre de Saint-Maur s'introduisait [parmi les Bénédictins] en 1618 ; dom Grégoire Tarisse, quand il fut élu Général en 1630, y donna l'impulsion aux grandes études ; [ la réforme de Saint-Vanne relevait les Bénédictins de Lorraine]. M. Olier fondait le séminaire et la communauté de Saint-Sulpice (1).

« Il y avait des évêques que l'exemple de saint Charles de Milan et de saint François de Sales animait d'une ferveur de sainteté, comme M. Gault, évêque de Marseille.

« Les histoires particulières qu'on a écrites de ces hommes à piété active commencent chacune d'ordinaire par un exposé de l'état déplorable de l'Eglise à la fin du IVe siècle, et reportent à celui dont on retrace la vie l'idée principale d'une restauration religieuse. Tous y concoururent, d'abord sans s'entendre et bientôt se rejoignirent, s'entendirent, ou quelquefois se combattirent dans leurs efforts. »

Vers le même temps, deux hommes s'apprêtaient à travailler eux aussi de toutes leurs forces à cette rénovation, Jansénius et Saint-Cyran. Leur oeuvre dévia de bonne heure et entraîna l'élite des esprits illustres et des âmes intrépides qui s'acharnèrent à les continuer

 

1. Je ne mentionne pas la Compagnie du Saint-Sacrement, société secrète dont l'action fut intense, peu durable et médiocrement étendue.

 

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dans une voie de dissentiment et de lamentable rébellion Elle eut un résultat plus grave : elle stérilisa, en le mobilisant contre elle, l'effort d'une partie d'entre ceux qui demeuraient fidèles et soumis à l'Eglise, à ses dogmes et à sa discipline.

Cet éveil soudain de pensée et de vie chrétienne ne se concentrait pas seulement dans la société ecclésiastique. Assagis, calmés par la longue série d'épreuves qui avaient marqué les guerres de Religion, impatients de repos, de sécurité et d'ordre matériel, les laïques ne l'étaient guère moins de rénovation religieuse.

Divers fléaux qui frappèrent les provinces avivèrent la piété et provoquèrent ses manifestations ; la peste se montra en divers lieux et fit un grand nombre de victimes. Pour conjurer le fléau, les magistrats des villes, fidèles interprètes des opinions et des croyances des habitants, multiplièrent les oeuvres de religion et se préoccupèrent médiocrement, sinon pas du tout, d'hygiène. A Chalon-sur-Saône, le corps de ville prend saint Charles Borromée pour patron et fait voeu de jeûner à perpétuité la veille de sa fête ; à Nîmes, les consuls font serment sur l'autel d'observer désormais la fête de l'Immaculée Conception ; à Marseille, ils s'engagent à faire une communion générale et à fonder une maison de filles repenties ; à Lyon, les échevins iront chaque année entendre la messe au village de Fourvière et offriront à la Vierge sept livres de cire blanche et un écu d'or. Partout le redoublement de piété qu'inspire la crainte de la peste provoque des voeux et des dons, car si l'émotion est vive, si l'amour de la vie parle haut, la crainte de la mort et du jugement soumet plus d'un récalcitrant, ramène plus d'un indifférent. Lyon envoie, au nom des

 

XI

 

habitants, une lampe d'argent au sanctuaire de Lorette, Albi en envoie une aussi à Notre-Dame-de-Ladrèche ; dans la ville elle-même les églises en sont pourvues et on assure une rente pour fournir l'entretien d'huile. En plein XVIIIe siècle, cette dépense continue à figurer au budget d'un certain nombre de villes du Midi : à Marseille, 18 livres pour la lampe du Mont-Carmel ; à Florensac, 10 livres ; à Marseilhan, 50 livres; à Paris, l'échevinage paie l'entretien de la lampe d'argent que le prévôt des marchands, Miron, fit placer devant l'autel de la Vierge.

La piété des magistrats municipaux n'éclate pas qu'en temps de peste. En 1614, ceux de, Dijon décident qu'ils jeûneront, prieront pendant trois jours pour que Dieu veuille accorder de bonnes récoltes et éclairer de ses lumières les députés aux états-généraux du royaume. Presque chaque ville est grevée d'un ou plusieurs voeux qui s'acquittent tantôt en numéraire, tantôt en nature, tantôt personnellement : à Dijon, les échevins doivent faire la communion le jour de Sainte-Anne ; à Chalon, le syndic jeûnera à jour dit; presque partout, le corps de ville est tenu d'assister en cérémonie à certains offices. A Chalon, le maire et les échevins se rendront en robe noire à dix-huit messes, et en robe violette à dix autres messes. La messe du Saint-Esprit est célébrée solennellement, et on ne saurait songer à s'en dispenser. Ou bien ce sont des neuvaines, des processions, des exercices de missions. Par contre, les pèlerinages entravés, interdits, tombent de plus en plus en désuétude ; on les tient pour un prétexte à vagabondage. Défense d'aller à Saint-Jacques de Compostelle sans autorisation de l'évêque et des officiers municipaux ; en 1671, ordonnance royale portant interdiction sur tous les pèlerinages

 

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situés hors du royaume ; on possède en France assez de sanctuaires privilégiés pour y satisfaire sa dévotion.

Cette première moitié du XVIIe siècle voit proscrire d'autres usages qui, sous prétexte de piété, engendraient de graves abus. La discipline ecclésiastique se trouve d'accord avec les ordonnances royales pour ramener la piété à cette gravité dont elle ne doit jamais s'écarter. Les divertissements burlesques de la fête des fous, la fête de l'âne, dont quelques vestiges ont pu se maintenir en divers lieux,sont rigoureusement interdits. En 1609, pour la dernière fois, on voit le vicaire de Saint-Quiriace, à Provins, faisant choix, au jour de la Nativité, de la plus jolie fille de la paroisse qu'il conduit dans le choeur, fait asseoir sur un des principaux sièges, revêt de la chape, tout cela pour lui chanter l'Ave regina et la ramener, en chape, à la porte de l'église, où il ouvre le bal avec elle. De pareils abus, comme les « mitouries » de Dieppe, sont définitivement abolis ; ce n'est pas moins la sagesse du clergé que le bon sens populaire qui s'opposent à leur maintien.

Le goût de la règle, le sens nouveau de la dignité, qui gagnent chaque jour, ont au moins autant de part que l'instruction plus largement distribuée à l'abolition de ces spectacles plus étranges qu'édifiants. Le goût public se détourne des exhibitions carnavalesques, comme celles qui étaient venues détourner de leur sens les processions des Rogations : Chair-Salée, à Troyes ; Graouli, à Metz ; Gayant et sa famille, à Douai ; et puis la Tarasque, la Gargouille, la Lézarde, etc., etc. Tous ces oripeaux disparaissent peu à peu ; au contraire, de grandes processions de pénitence s'organisent pour la bénédiction des biens de la terre ; à Auxerre, on emporte ses vivres, car le but est à cinq lieues de la ville.

 

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Il serait aisé de multiplier ces traits ; il suffirait de choisir parmi des centaines et des milliers des documents administratifs, biographiques et autres ; on verrait ainsi ces fortes générations imprégnées de christianisme, avides de participer à toutes les manifestations religieuses et de s'associer du coeur en même temps que des lèvres à ces offices liturgiques multipliés et prolongés, entremêlés de chants, de sermons, d'annonces, de processions, de cérémonies ingénieuses et naïves, épaves des rites depuis longtemps abolis de la vénérable liturgie gallicane primitive. Mais nous n'écrivons pas l'histoire de la pensée religieuse au XVIIe siècle ; il suffit donc d'en avoir indiqué la renaissance, la sincérité et l'intensité. Les germes semés vers cette année 1611 ne vont plus cesser de croître et de prospérer. Des institutions nouvelles vont surgir, Carmélites de Mme Acarie, Filles du Calvaire, Miramionnes et ces Filles de Charité pour lesquelles le peuple de France a eu cette adorable délicatesse d'associer leur nom à celui du héros de la Charité, leur propre père, et de ne vouloir les connaître que sous le nom de Filles de Saint-Vincent de Paul. A travers les maux presque sans mesure de l'époque de la Fronde, des courants miséricordieux s'insinuent et circulent, apaisant la misère, relevant les courages, répandant l'instruction morale et religieuse. Vers 1660, quand s'inaugure avec la période triomphale du règne de Louis XIV ces vingt-cinq années uniques dans tout le cours de l'histoire de la France, le catholicisme triomphe lui aussi, mais plus modestement parce que plus pacifiquement que le Grand Roy.

Fort au-dessous de ces chrétiens fervents, mais très loin encore des incrédules notoires, il faut faire place à

 

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une catégorie d'esprits charmants, encore que très libres d'allure, vifs, pétulants, irrespectueux avec délices, comme ce médecin Guy Patin, « le plus gaillard de son temps » et « satirique depuis la tête jusqu'aux pieds ; son chapeau, son collet, son manteau, son pourpoint, ses chausses, ses bottines, tout cela faisait nargue à la mode et le procès à la vanité ». Ou bien encore Patru, Gourville, ce premier exemplaire de Gil Blas, curieux et averti de tout, qui de maître d'hôtel s'avança à travers d'étranges fortunes jusqu'à,la perspective de la charge de contrôleur général, et devenu replet, impotent, se consolait au commencement de chaque année en songeant aux prochaines fraises ; les fraises passées, il songeait aux pêches, « et cela durera autant qu'il plaira à Dieu ». Ceux-ci représentent la vertu moyenne, avec ses éclipses ; mais sous cette apparence frivole, ils demeurent chrétiens et, la gourme jetée, reviennent, quoique un peu tardivement parfois, à la pratique religieuse. Racine, La Fontaine, Boileau, se convertissent avec une sincérité exemplaire et viennent raffermir par l'exemple de leur pénitence la croyance de ceux qui ont été témoins de leur négligence. Patru, qui passait, au jugement de Bossuet lui-même, pour un « esprit fort » et qui avait, de fait, toujours été assez libre de croyance et sans impiété formelle, fut assisté à ses derniers moments par le Père Bouhours, qui nous dit que « les malheurs d'autrui le touchaient plus que les siens propres et sa charité envers les pauvres, qu'il ne pouvait voir sans les soulager, lors même qu'il n'était pas trop en état de le faire, lui a peut-être obtenu du Ciel la grâce d'une longue maladie, pendant laquelle il s'est tourné tout à fait vers Dieu : car, après avoir vécu en honnête homme et un peu en

 

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philosophe, il est mort en bon chrétien, dans la participation des sacrements de l'Eglise et avec les sentiments d'une sincère pénitence. » La Fontaine, dans les derniers mois de sa vie, ne faisait plus guère que le chemin de son logement à l'Académie. « Hier, écrit-il à Maucroix, comme j'en revenais, il me prit au milieu de la rue du Chantre une si grande faiblesse, que je crus véritablement mourir. O mon cher, mourir n'est rien : mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu ? Tu sais comme j'ai vécu ! Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'Eternité seront peut-être ouvertes pour moi . » J'insiste sur ces retours à la religion et cette pensée, familière aux hommes du XVIIe siècle, du jugement de Dieu. C'est que nous tenons ici une caractéristique de l'époque. Je ne parle pas seulement de ces grands pécheurs scandaleux qu'une espèce de réprobation publique avertit du devoir de l'expiation. Retz, Montespan, des Barreaux, la Palatine, mais des pécheurs pour lesquels l'entraînement a eu plus de part à leurs chutes que la perversité, Condé, ce Gourville souriant et fleuri des dernières années, Louise de Lavallière, Bussy, ou encore la génération des solitaires de Port-Royal, chez laquelle la conversion implique le renoncement au monde et les pratiques les plus austères de l'ascétisme.

Cependant, si on s'avance au delà de cette société correcte et respectueuse, on s'aperçoit que le XVIIe siècle, qui, de loin, paraît splendidement chrétien, est déjà pénétré d'irréligion théorique et pratique. La licence des opinions et de la vie a ses partisans convaincus et impudents, l'incrédulité s'étale, principalement sous l'influence italienne par Vanini ; mais c'est une incrédulité d'un type très différent de celle que nous rencontrerons

 

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au XVIIIe siècle. Ceux qui en font profession, sauf quelques hommes à fracas, sont des païens voluptueux et sceptiques, c'est-à-dire aussi peu tournés que possible vers le prosélytisme. Montaigne est leur apôtre et il se continue dans Charron, La Mothe-le-Vayer, Gabriel Naudé. Ces hommes de doute et d'érudition et, à un degré au-dessous, les libertins gens d'esprit et gens du monde comme Théophile ou des Barreaux, prennent peu les choses à coeur. Natures étroites, âmes médiocres, leur conduite est beaucoup moins le résultat d'une doctrine que la conséquence d'une sensation ; soit qu'ils persévèrent dans leur incrédulité ou qu'ils se convertissent à l'heure de la mort, on ne sent en aucun d'eux l'angoisse profonde qui est le sceau d'une nature morale d'un ordre élevé et d'une portée intellectuelle vigoureuse.

Les Essais de Montaigne, avidement lus, insinuaient subtilement le scepticisme parmi les raffinés ; d'autres ouvrages, plus grossiers, parmi lesquels il faut citer l'énigmatique Moyen de parvenir de Béroalde de Verville, en avaient mis les conclusions à la portée des intelligences vulgaires.

En vain, la religion et la philosophie avaient-elles essayé de barrer le désordre de l'esprit ou d'en ralentir le progrès. En vain, du Vair, dans sa Philosophie morale des stoïques, et Charron, dans son Traité de la Sagesse, avaient-ils tenté une Apologie de la religion chrétienne, assez informe en vérité. En vain, saint François de Sales s'était-il efforcé de reconquérir, il avait pu seulement préserver et affermir. En vain, Bérulle et Saint-Cyran comptaient sur l'attrait de la sévérité chrétienne pour obtenir ce qui échappait aux prises de la

 

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douceur. Même les supplices n'enrayaient pas l'incrédulité. Après Vanini, brûlé à Toulouse en 1619, et Fonts-nier, brûlé à Paris en 1621, le Père Mersenne croyait encore pouvoir compter, en 1636, cinquante mille athées pour Paris seulement. Lanoue en signalait un million dans le royaume et La Mothe-le-Vayer, en 1640, écrivait : « Jamais le nombre des athées n'a été aussi grand qu'aujourd'hui. »

Ces athées, (ils s'appelaient alors des « pyrrhoniens »), sont moins des sceptiques à proprement parler, que des épicuriens, ou même déjà des rationalistes. Ils ne trouvent point les preuves de la religion solides et ils ne croient pas à l'objectivité du devoir, à l'universalité de la morale ou à l'immutabilité de la justice. Le peuple nommait tous ces gens-là des « libertins », et si le mot a, de nos jours, perdu cette acception pleine pour se réduire à un vice, c'est tant pis pour la langue française. Etre « libertin », au XVIIe siècle, c'est marquer son mépris de la religion en violant la règle des moeurs et en attaquant l'autorité doctrinale.

« Sans ajouter foi aux chiffres donnés par le Père Mersenne (une statistique en pareille matière ne saurait être, même approximativement, exacte), nous devons croire, avec M. Lanson, que les libertins furent très nombreux sous Louis XIII : nombre de témoignages l'attestent. Il y en avait de deux sortes : les philosophes et érudits formaient un premier groupe, peu bruyant, ennemi du scandale, faisant extérieurement profession de respecter la religion ; les uns se rattachaient à l'épicuréisme relevé par Gassendi ; les autres suivaient, avec Le Vayer, la doctrine sceptique. Le second groupe était celui des mondains, courtisans et femmes, avec quelques

 

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poètes et beaux esprits. Ceux-ci faisaient grand bruit, multipliaient les scandales et les indécences : ce qui leur plaisait plus dans l'incrédulité, c'étaient les provocations tapageuses ; c'était de « faire les braves » contre Dieu. Ces libertins du monde n'avaient pas de doctrine arrêtée : ils se moquaient des mystères et des dévots, affichaient la tolérance, prétendaient suivre seulement la raison et la nature, et vivaient en gens pour qui c'est raison de satisfaire à leur nature. »

L'Eglise et les Parlements se mirent d'accord pour la répression ; on espéra ainsi effrayer les méchants et arrêter le mal ou du moins enrayer le progrès de l'incrédulité.

Mais à l'heure même où ces efforts étaient tentés, l'irréligion faisait une recrue qui devait lui en amener beaucoup d'autres. Si le Discours de la méthode passa à peu près inaperçu au temps de sa publication ; si non seulement dans sa nouveauté, mais dans le cours même du XVIIe siècle, on en a pu inventorier à peine quelques éditions, c'est une preuve, peut-être, qu'il eut peu de lecteurs, et parmi ceux-ci se trouvaient des cerveaux équipés de manière à n'y prendre que ce qui leur convenait : des mathématiciens comme Mersenne, Clerselier, Desargues, Roberval, Fermat, Pascal ; des philosophes comme Arnault, Hobbes, Gassendi ; enfin des « libertins » contre lesquels on avait souhaité que Descartes dirigeât son Discours, contre lesquels il a dirigé peut-être, mais qui l'ont accaparé, gardé et transmis au XVIIIe siècle.

« Assurément, nous n'avons pas le droit de suspecter la sincérité de Descartes, et en vingt endroits de ses Oeuvres ou de sa Correspondance, il a trop énergiquement

 

XIX

 

protesté de sa foi pour que nous osions la mettre en doute. L'honnête et scrupuleux Baillet, son principal biographe, s'en est d'ailleurs porté garant, et ce protestant d'Huygens, lui, a même trouvé que le catholicisme du maître approchait de la superstition. Cependant il n'en est pas moins certain qu'ayant détruit son Traité du monde plutôt que d'éveiller la susceptibilité de l'Inquisition, nous n'avons pas sur la matière de la religion toute la pensée de Descartes, comme aussi qu'en plus d'une occasion son respect des choses de la foi ne va pas sans un peu d'ironie. Dira-t-on que c'est nous qui l'y insinuons, cette ironie que nous croyons y voir ? Mais ce que certainement nous ne mettons point dans le Discours de la méthode, et ce que nous ne nous trompons pas d'y signaler, c'est les deux ou trois concessions qui donnaient droit aux « libertins », sinon d'inscrire l'auteur dans leur troupe, mais au moins de le considérer comme un allié pour eux. En effet, s'il rétablissait contre eux la certitude et l'objectivité de la science, il leur accordait les deux points auxquels ils tenaient par-dessus tous les autres : à savoir, que la raison humaine est dans une impuissance radicale de prouver la religion, voilà le premier ; et qu'il n'y a pas de morale universelle, mais seulement des coutumes qui changent avec les temps, les lieux et les circonstances, voilà le second. »

Est-il bien sûr que ce fameux Discours eut si peu de lecteurs et si avertis ? Je vois au contraire qu'il fut lu énormément, même par les femmes qui ne sont pas toujours ni très instruites ni très modérées. Et ce qui arriva le prouve assez. Le monde laissa les savants et les théologiens épiloguer et disputer à l'aisé, lui s'enflamma, applaudit et devint cartésien parce que Descartes lui

 

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révélait un pouvoir dont on n'avait encore que le sentiment obscur, le pouvoir de la raison.

La raison cartésienne se substitue à Dieu, poliment mais résolument. L'idée cartésienne donne un corps, une discipline et un objet à l'inspiration vague mais déjà inquiète de l'intelligence émancipée par la Réforme vers une conception scientifique du monde. Elle marque la première tentative ordonnée en vue de parvenir par une méthode rationnelle à la certitude, écartant toute autre voie, autorité, tradition, révélation, imposant l'unique méthode qui est la démonstration.

« Le cartésianisme menace assurément le christianisme : par le développement nécessaire de son principe, il produira la philosophie du XVIIIe siècle, quoique elle semble l'avoir rejeté ; mais elle a gardé en effet la foi exaltée en la raison, au progrès, la passion de la recherche scientifique, la rigueur de la méthode analytique. Il ne pouvait sortir du cartésianisme qu'une religion rationnelle.

« Mais cet effet ne sortit pas tout de suite. Non seulement Descartes, par prudence, accommoda de son mieux sa doctrine à la théologie catholique : il la rassura par le soin avec lequel il sépara les domaines de la raison et de la foi. Mais, surtout, il était conduit par sa méthode à certaines vérités que la religion aussi revendiquait comme siennes : un Dieu infini, parfait ; une âme immatérielle, immortelle. Ainsi sa philosophie semblait se faire l'auxiliaire de la foi et donner un fondement rationnel au dogme traditionnel et révélé. Voilà comment les premiers résultats de la méthode cartésienne en cachèrent la dangereuse menace, qui n'apparut qu'au bout du siècle. Jusque-là elle vécut à côté du christianisme,

 

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en paix avec lui, dans les mêmes intelligences ; et je ne doute pas même qu'elle n'ait aidé pendant un temps certains esprits, tels que Boileau, à rester chrétiens. Elle les dispensa d'aller jusqu'à Montaigne. Il est à remarquer que, dans le cours du XVIIe siècle, la philosophie irréligieuse, la doctrine des libertins qui veulent faire de la théorie, c'est l'épicuréisme de Lucrèce ou de Gassendi

or Descartes combat Gassendi.

« D'autre part, les parties à la fois éclairées et austères de l'Eglise gallicane sont cartésiennes ou inclinent au cartésianisme en philosophie : ainsi l'Oratoire, qui fournira Lami et Malebranche. Le thomisme de Bossuet sera tout imprégné de cartésianisme. Les jansénistes mêmes sont les plus décidés cartésiens qu'il y ait. Arnauld reconnaît chez Descartes un dessein « de soutenir la cause de Dieu contre les libertins », et il écrit avec Nicole la Logique de Port-Royal. Les Méditations sont traduites en français par le duc de Luynes, un fervent janséniste ; et on [sait de reste aujourd'hui] qu'il ne faut pas opposer, comme on l'a fait souvent, l'esprit de Pascal à l'esprit de Descartes, [mais la morale de l'un à celle de l'autre].

« Ainsi le christianisme, pendant le XVIIe siècle, utilisa les forces de cette doctrine dont le principe était capable de [l'ébranler], et par là retarda l'éclosion des dangereuses conséquences qu'elle recélait : il fallut que les affirmations dogmatiques de Descartes fussent ruinées pour que l'esprit de sa méthode manifestât son énergie destructive (1). »

Descartes, en reléguant les vérités de la foi dans

 

1. G. Lanson, Histoire de la littérature française, 1895, p. 397.

 

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l'ombre du sanctuaire, travaillait à sa manière pour les « libertins ». Ce n'est pas ainsi qu'agissent les chrétiens. Ils ne mettent pas à part, dans un coin, les vérités de la foi pour s'occuper uniquement de mécanique et de géométrie. Ils ne vivent pas dans cette indifférence des moyens du salut. Ils admettent l'incompréhensibilité des mystères, mais ils entendent néanmoins en connaître tout ce qui peut être connu. Le plus intrépide et le plus vibrant de tous les chrétiens dans cette première moitié du XVIIe siècle, celui qui ne songe ni à confisquer ni à adopter la méthode et la doctrine de Descartes, encore moins à lui opposer — ce serait trop d'honneur — la doctrine du Christ, mais qui l'étouffe sous l'éloquence passionnée avec laquelle il proclame la vérité unique, supérieure et exclusive de l'Evangile, Pascal lutte contre Montaigne, d'une part, pour montrer à cet indolent et à ses pareils les épines de l'oreiller du doute et l'incertitude du néant ; il lutte contre Descartes, d'autre part pour montrer à ce superbe et à sa bande le creux et la stérilité morale de leur démonstration métaphysique. Pascal ne croyait nullement à la possibilité ni à l'utilité d'établir au préalable le vestibule philosophique en dehors de la religion. Probablement sa, lucide prévision lui montrait-elle que beaucoup ne dépasseraient pas le vestibule.

Pascal, comme Rancé, comme la mère Angélique Arnauld, croyaient avant tout à Jésus-Christ dans le christianisme, à un Dieu-homme ayant souffert comme eux et plus qu'eux ; de là leur force. Quand ils parlent de Jésus-Christ, ils ne tarissent plus. Pascal a des pages qui sont au nombre des sanglots les plus déchirants qu'ait entendus l'humanité, ce n'est pas sa propre

 

XXIII

 

douleur qui les lui arrache, c'est la répercussion au dedans de lui de la douleur de Jésus. Quand on a jeté une plainte fameuse comme le Mystère de Jésus on est sacré à jamais disciple du Crucifié.

En face des respects de Descartes, une effusion de cette nature est un triomphe, et on s'explique mieux dès lors que ce. qu'on a appelé si improprement le scepticisme de Pascal, c'est le propre témoignage de la simplicité, de la solidité et de l'ardeur de sa foi. Pour croire en Dieu, Pascal n'a besoin de rien du tout de cet appareil que Descartes veut monter ; il ne lui faut ni raisonnements, ni preuves, ni démonstrations. Dieu n'est pas un théorème, et le fût-il, la raison infirme suffirait-elle à y atteindre ?

La raison dont on a fait cas, sur quelque sujet qu'on l'interroge, ou elle faiblit, ou elle grandit, ou elle se dérobe. Elle ne ferait que se mettre à son rang en reconnaissant qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent ; cependant elle refuse d'admettre ce qu'elle n'entend point, et elle n'entend pas qu'une religion raisonnante n'en serait plus une.

Cette intransigeance dans l'affirmation chrétienne est la plus réelle séduction du jansénisme, le secret de son succès et de son expansion. Pour grouper les hommes et pour les faire agir, il faut leur donner un Credo clair, rigide et dominateur. La doctrine cartésienne, avec ses compromissions, ses sous-entendus et aussi, faut-il le dire, avec la pesanteur de son exposition, sa médiocrité littéraire, ne peut lutter contre la triomphante affirmation, l'éclat saisissant et l'implacable logique de Pascal, ni même contre l'austère et désolante rigueur des écrivains de Port-Royal traversée d'éclairs farouches

 

XXIV

 

et menaçants où l'ardeur de la conviction tient toute la place refusée à la séduction du talent et au charme du style. Tels quels, cependant, Pascal et Port-Royal détournent l'attention publique de Descartes, arrêtent brusquement l'expansion bruyante de sa doctrine et la réduisent à une secrète infiltration.

C'est contre les « libertins » — toujours eux — que Pascal a formé le projet d'écrire l'apologie de la religion chrétienne, projet dont il nous est resté les Pensées, c'est contre Descartes qu'il a dessein de conduire la bataille puisqu'on a pu lire dans le manuscrit des Pensées : «,Ecrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes. »

C'est donc bien celui-ci, ses partisans et ses doctrines qui sont frappés et enveloppés dans la polémique de Pascal ; et, pour preuve, c'est qu'il n'y a pas une seule des idées essentielles ou fondamentales du cartésianisme dont les Pensées, dans l'état d'inachèvement, de mutilation où elles nous sont parvenues, ne contiennent la contradiction catégorique ou la réfutation.

Malheureusement, et c'est là la destinée vraiment fa-tale de Port-Royal, cette oeuvre de combat ne sera donnée que tardivement, incomplète, dénaturée ; elle restera sur les contemporains sans influence, comparable à celle qu'elle aurait dû avoir. Autre fatalité, Port-Royal par ses beaux génies, ses malheurs, sa résistance épique, ses combats, attire et retient l'intérêt sur lui-même, sa destinée, ses partisans, ses doctrines et laisse le champ libre au progrès de l'irréligion. Du jour où le jansénisme fut frappé à mort, où Port-Royal fut supprimé et violé, le cartésianisme reparut plus fringant, plus actif. L'éclipse avait duré un peu plus d'un demi-siècle.

 

XXV

 

Comme l'humanisme du XVIe siècle a paru s'enfoncer sous terre et couler silencieusement pour reparaître clarifié et bouillonnant au seuil du XVIIIe siècle, le cartésianisme s'est dissimulé. Il continue cependant d'exister une société de cartésiens, mais modeste et pacifique, attendant l'heure propice dont les menaces dirigées contre Port-Royal laissent entrevoir l'approche à partir de 1679. A mesure que le siècle touche vers sa fin, l'influence de Pascal décroît, celle de Descartes grandit et s'élargit. Au seuil du XVIIIe siècle, le cartésianisme s'apprête, sous son aspect renouvelé, à reprendre le cours de ses destinées.

Ce qui n'était pas possible plus tôt l'est devenu. Vers le milieu du XVIIe siècle, le personnage de Descartes était encore trop rapproché pour que sa vie ne servît en certaine manière de contre-poids à sa doctrine ; or, sa vie était profondément et ostensiblement chrétienne, presque offensivement chrétienne à de certaines heures. Dès lors, la doctrine ne peut être interprétée que comme pénétrée de ridée de Dieu et fondée sur elle. Mais à mesure que les années s'écoulent, que les témoins disparaissent, que les souvenirs s'affaiblissent, l'individu et la doctrine cessent d'être associés et d'être expliqués l'une par l'autre ; on garde moins présente la mémoire de l'homme que celle de l'oeuvre qui consiste en une méthode, méthode très simple, très précise, très accessible, dont le premier principe résume la logique entière, et de simplification en simplification, d'évidence en évidence et de raisonnement en raisonnement, on aboutit au rationalisme pur et simple diminuant le merveilleux, le mystérieux et le miraculeux. Précisément, une coïncidence est à retenir : la lutte suprême où s'épuisera la force de

 

XXVI

 

Port-Royal, s'ouvre en 1679, et vers 1680 le très pieux Malebranche, cartésien renforcé, affirme absolument et fréquemment que Dieu n'agit jamais par des volontés particulières, tandis que, par un reste de scrupule, il prétend maintenir la croyance au miracle. On voit la pente. Descartes se dépouille et fait sa mue, le cartésianisme se fait rationalisme.

Il avait ouvert une avenue, on s'y engageait et on le forçait lui-même, malgré sa répugnance, à y passer. Vers 1680, la trêve était dénoncée et l'influence de Descartes devenait carrément antireligieuse.

Ainsi avaient été suspendues pour un demi-siècle environ les tendances qui composèrent l'âge suivant. Une seule influence s'était maintenue étanche à toute infiltration libertine, cartésienne ou janséniste, tout en concourant à sa façon et pour son propre compte à l'ébranlement religieux. Cette influence est celle d'une espèce de philosophie de la nature qu'incarnent Molière et La Fontaine et qu'interprètent assez platement leurs disciples ou les comparses pour qu'on puisse la désigner sous le nom d' « anticléricalisme, » qui marque à lui seul un étiage.

Le progrès du goût, la « politesse » eut vite fait de discréditer l'impiété truculente du XVIe siècle. Jusque vers 1630 on trouve des attardés, caractères fantasques beaucoup plus que penseurs originaux, un Théophile de Viau, un Cyrano de Bergerac, licencieux par intempérance d'esprit, incontinence de la chair et insuffisance d'éducation, aimant la plaisanterie grossière, l'expression ordurière, la parodie licencieuse, l'indécence énorme. Mais l' « honnête homme » n'aime pas à se distinguer par des façons de penser téméraires, et la religion est

 

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pour lui une partie du savoir-vivre. Le progrès du goût ralentit et bientôt supprime et déclasse les manifestations éclatantes d'irréligion. A une société qui sent et qui s'exprime de cette façon il faut, parce qu'elle est souverainement moqueuse, irrévérencieuse, irrespectueuse, et tout ce que vous voudrez y ajouter, il faut un interprète souriant, alerte, élégant, conditions auxquelles il lui sera permis d'être incrédule. Il s'en rencontre un par hasard et qui, par un hasard plus extraordinaire, se trouve avoir du génie, c'est Molière.

Ce que Molière pensait de la religion ? On ne sait. Je crois pour ma part qu'il n'en pensait rien et qu'il y pensait rarement sinon jamais. Il avait trop à faire. Je n'excuse pas, je constate. Ses personnages ce sont les hommes qu'on rencontre, les femmes qu'on salue ; il les a écoutés et, à son tour, il les fait parler, penser et vivre. Il faut reconnaître que ces gens-là ne sont guère dévots, encore moins respectueux, mais ils sont religieux parce qu'on ne s'est pas encore dispensé de l'être et anticléricaux parce que c'est de bon ton ou du moins que cela commence à l'être et qu'un Français, fût-il bourgeois, n'aime à se laisser devancer sur rien. Ceux qui viennent assister aux représentations des comédiens de « la troupe du roi » ne peuvent manquer de reconnaître leurs voisins et eux-mêmes et de s'apercevoir que décidément un peu de plaisanterie est d'un ragoût agréable dans les matières de religion.

On ne s'attend pas à ce que Molière inculque dans son théâtre le sentiment religieux, mais il inculque, à sa manière, les avantages du bon sens purement humain sans mélange aucun de religion. « Il est rationaliste à sa manière, et c'est-à-dire qu'il croit que la raison moyenne,

 

XXVIII

 

la raison de Chrysale et de Cléante, constatant les faits avec sang-froid et tranquillité et raisonnant un peu sur ces faits sans subtilité et sans profondeur, suffit très bien à l'humanité, assure son bonheur relatif et est enfin ce à quoi elle doit se tenir, sans voir plus loin ni plus haut.

« Or rien n'est plus contraire, sans hostilité déclarée, sans la moindre hostilité, peut-être, mais cependant rien n'est plus contraire au sentiment religieux en général et particulièrement à l'influence de l'Eglise, en ce que cela donne l'habitude de penser, de sentir et de vivre sans avoir le moindre besoin de religion, de métaphysique, de philosophie, ni-même de morale un peu élevée.

« Et cela fait illusion; car les honnêtes gens de Molière sont assez honnêtes gens en effet pour donner suffisamment envie de les prendre pour modèles ; et, à les prendre pour modèles, on se passera de tout ce que je viens de dire le plus aisément du monde et avec l'approbation pleine et entière de son bon sens et en se tenant pour un sage et pour un honnête homme autant qu'on peut l'être ; et cela mène très bien à l'élimination de toute préoccupation religieuse et de toute religion,

« Ne serait-il pas naturel qu'un honnête homme, comme Chrysale, eût, à un moment donné, et je dis en passant, sans une insistance qui serait parfaitement mal à propos, un mot qui indiquerait qu'il a reçu une éducation religieuse et qu'il en a gardé des traces ? Ce serait très naturel.

Ce mot il ne l'a jamais.

 

Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants.

 

« Aux bonnes moeurs », c'est tout. « Leur faire craindre Dieu » ou « leur faire aimer Dieu », ce qui serait si naturel dans la bouche d'un bourgeois du XVIIe siècle, non.

 

XXIX

 

« Les bonnes moeurs » ; c'est tout. Le bon Chrysale est, par prétérition, tenant de la morale laïque.

« Ne vous paraîtrait-il pas naturel et même d'observation juste qu'un honnête homme distingué, comme Philinte ou comme Alceste, eût, à un moment donné et en passant, un mot point du tout de dévot, mais d'homme ayant un fond religieux, soit Philinte pour consoler Alceste, soit Alceste pour se consoler dans son infortune ? Il n'y aurait rien de plus juste, qui fût plus du temps, et en vérité qui fût plus attendu. Ils n'ont jamais, ni l'un ni l'autre, un seul mot, un seul petit mot de ce genre. On dirait, dans Molière, qu'au XVIIe siècle on n'avait pas Dieu (1). »

Je n'ai à rappeler que d'un mot la tendance de Tartuffe où la religion est bafouée moins par l'auteur que par le spectateur qu'on amène juste au point de se dire : Tous ces dévots sont à l'image des gens d'Eglise : sots vulgaires, plats, gourmands et fripons à l'occasion ; le mieux est de tenir tout ce monde à distance, à très longue distance, si on ne peut tout à fait s'en passer.

On en viendra avec le temps à envisager de sang-froid cette perspective à laquelle, vers le milieu du siècle, les plus audacieux ne s'arrêtaient même pas. C'est l'indice de l'affaissement de l'idée religieuse partout. Vauban lui-même intègre, réfléchi, ne s'aperçoit point de l'énormité de ce qu'il écrit lorsqu'il appelle des abbayes reçues en commende « le gagne-pain qu'il a plu au roi de me donner ». « Les familles les plus attachées à leurs devoirs chrétiens ne s'interdisent pas une imposture lorsqu'il s'agit de s'assurer d'un bénéfice, c'est le cas pour procurer l'abbaye

 

1. E. Faguet. L'Anticléricalisme, 1906, p. 65-66.

 

XXX

 

de Port-Royal à la petite Angélique Arnauld, abbesse de neuf ans dont les bulles ne seront expédiées qu'après un faux en bonne forme qui donne dix-sept ans à la fillette. Les biens de l'Eglise sont à la curée ; comment veut-on que leurs titulaires soient respectables et respectés ? « A peine un enfant est-il né, dit Bourdaloue, que l'Eglise est son partage... Il suffit qu'il soit le cadet de sa maison pour ne pas douter qu'il ne soit de là appelé à la fonction de pasteur des âmes... Cet aîné n'a pas été en naissant assez favorisé de la nature et manque de certaines qualités pour soutenir la gloire de son nom (1)... On pense pour ainsi dire à le dégrader. On le rabaisse au rang de cadet, et, pour cela, on extorque un consentement forcé... Si, de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui-ci. »

Ainsi se recrutent en partie les gardiens et les défenseurs de la morale et de la religion, on voit le péril. Cependant, à tout prendre, l'Eglise de France fait en général bonne figure. C'est que le roi s'est promis à lui-même d'observer à l'égard du clergé la même règle qu'il s'est imposée dans ses armées, c'est-à-dire de faire monter les ecclésiastiques de grade en grade et de n'admettre « aux évêchés et autres dignités considérables que ceux qui auraient actuellement servi l'Eglise, soit dans la prédication, soit dans les missions, soit en faisant les fonctions de curés et de vicaires qui embrassent toutes ces choses ; de quoi les jeunes gens de la plus haute naissance ne seraient pas plus à plaindre qu'ils ne sont, dit-il, quand ils portent le mousquet dans mes gardes pour parvenir plus tard à commander mes armées. »

 

1. Ce sera le cas de Talleyrand, on sait avec quel résultat.

 

XXXI

 

Cette règle et l'attention qu'il apporte à l'observer en général procurent de bons choix et, en tous cas, ait épargné les grandes erreurs et les scandales. L'épiscopat est illustre, savant et zélé. Tels noms sont sur toutes les lèvres et font un peu illusion. Quand on a nommé Bossuet, Fénelon, Fléchier, Huet, quelques autres en seconde ligne et déjà franchement médiocres, le reste n'offre presque rien de considérable. Quelques « gens de peu » ont su s'élever jusqu'à l'épiscopat dont les sièges restent presque Universellement l’apanage des familles nobles et surtout des familles ministérielles et parlementaires. Néanmoins il faut reconnaître que les évêques de cour sont rares et peu considérés. Dans l'ensemble, bonne tenue et tiédeur.

Le clergé inférieur, moins bien pourvu, plus austère, n'a pas les moeurs de société du monde épiscopal, n'a pas non plus son éducation. Par contre, il lui est souvent supérieur par l'instruction théologique. Mais encore faut-il distinguer entre les prêtres des villes et ceux des

campagnes. « Beaucoup d'ouvriers pour les ministères éclatants, dit Bourdaloue, peu pour les emplois obscurs ; beaucoup pour les villes, peu pour les campagnes. » Les procès-verbaux de visites épiscopales font connaître bien des misères, d'autant plus librement exposées que ce sont tous ecclésiastiques qui inspectent, rapportent et rédigent misère des bâtiments, délabrement des églises, saleté des linges d'autel et des vases sacrés, moeurs coupables et par-dessus tout ignorance des prêtres de villages ; tel d'entre eux n'a pu répondre à la question : Qu'est-ce qu'un sacrement ? A côté de cette portion insuffisante pour la tâche assumée, un clergé instruit, mais n'ayant que peu de biens, peu de ressources, peu

 

XXXII

 

d'avenir, confiné dans les villes, dans les provinces, se développant ou bien se desséchant sur place.

Les laïques voient et jugent, et comme la plupart sont incomplètement instruits, insuffisamment éclairés, ils jugent à tort et à travers. Ils jugent que la religion est indispensable mais que le clergé l'est déjà un peu moins, et que si la religion est sainte, les hommes le sont beaucoup moins, puisqu'ils disputent sans cesse et se détruisent les uns les autres avec acharnement. En effet, le protestantisme et le jansénisme sont l'objet de poursuites rigoureuses, d'assauts répétés, de violences publiques et regrettables. En un temps où se trouvent des hommes et où s'est propagée une doctrine pour proclamer qu'il suffit, afin d'être en règle, « d'obéir aux lois et coutumes de son pays », de quel droit veut-on faire prévaloir telle forme religieuse aux dépens de telle autre, à quel titre prétend-on supprimer telle confession au profit de telle autre, dans quel but désire-t-on nuancer à l'infini les partis par des subdivisions intérieures, à quel résultat espère-t-on atteindre en persécutant son voisin qui n'a d'autre tort que de penser autrement que vous-même?

Voilà les questions que se pose le laïque de la fin du XVIIe siècle, et il se répond ou bien on lui répond que ces questions comportent une unique réponse, à savoir que la religion est une source de querelles intestines, une cause toujours active de violences entre les hommes et de troubles dans l'Etat. La conséquence est claire : Qu'il n'y ait plus de religion ; et les Français que la logique conduit parce qu'elle est claire, et qui croient vrai tout ce qui est clair, préfèrent un grand malheur à un long malaise, et commencent, vers le dernier quart du

 

XXXIIII

 

XVIIe siècle, à se familiariser avec l'idée de n'avoir plus de religion, ou d'en avoir une si tolérante que ce serait comme si on n'en avait pas.

A ce coup on devine que le XVIIIe siècle n'est pas loin ; en effet, mais encore faut-il savoir quand commence le XVIIIe siècle et par quelle transition il s'insinue. Si l'on ne saisit pas tout d'abord les liaisons du XVIIIe siècle avec le précédent, c'est qu'en général on n'y regarde pas d'assez près et assez loin.

La persécution religieuse qui remplit, sauf de courtes accalmies, la seconde moitié du XVIIe siècle avait favorisé le ratier offensif des « libertins ». Ils avaient vu échouer les tentatives de réunion entre catholiques et protestants dont Bossuet en France et Leibnitz en Allemagne avaient pris l’initiative. Ils avaient assisté à l'implacable destruction du jansénisme et attendaient son entière ruine. Ils avaient souri de la mémorable querelle soulevée entre Bossuet et Fénelon à l'occasion du quiétisme et dans ces différentes occasions ils avaient compté avec satisfaction une division religieuse nouvelle entraînant une faiblesse croissante. Ce qui leur paraissait démontré et ce qu'ils allaient insinuant autour d'eux, c'était l'impossibilité d'accorder la raison et la foi, ou en d'autres termes, l'échec de l'oeuvre à laquelle il semblait que le XVIIe siècle se fût particulièrement appliqué. On tenait déjà pour certain que la raison, fière de ses progrès, n'abandonnerait plus les positions conquises, certaines du moins, et qu'au besoin elle les défendrait contre la religion elle-même, à supposer qu'elle ne prît pas l'offensive.

Mais on tenait également pour assuré que l'Eglise n'abdiquerait jamais, ni n'évacuerait certaines positions qui étaient comme les clefs de son établissement. En somme,

 

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le XVIIe siècle à son déclin retrouvait la situation religieuse théoriquement améliorée, pratiquement aggravée, d'après ce qu'elle était à son début. Le groupe des esprits forts, dissimulé pendant des années. allait faire sa réapparition et à l'idée religieuse et de stagnation opposer l'idée scientifique et de progrès.

Un progrès constant, continu, régulier, conduisant au perfectionnement méthodique, indéfini de l'homme, qui porte au dedans de lui toutes les forces, toutes les aptitudes, toutes les vertus qu'il ne s'agit que d'en faire sortir et de doser pour procurer le règne de la philosophie. Pour mesurer l'importance et le rôle de cette idée dans la philosophie du XVIIIe siècle, il suffirait au besoin de noter la place qu'elle occupe dans l'oeuvre de Voltaire, qui, de tous les écrivains du temps, lui est sans doute non pas le plus hostile, mais au moins le plus récalcitrant. Voltaire avait trop fréquenté ses contemporains et s'était trop profondément étudié lui-même pour douter qu'il y eût toujours des coquins de par le monde. Bon pour Diderot, pour Rousseau, pour Condorcet de croire à la perfectibilité indéfinie de l'espèce et à la toute-puissance de la raison. Mais c'est la pure doctrine de Descartes. L'homme selon Voltaire (à de certains jours), selon Diderot, Montesquieu, Buffon, d'Alembert, Condorcet, Condillac, c'est l'homme selon Descartes. La science selon l'Encyclopédie, une science seule capable de certitude et une certitude exclusivement rationnelle ou expérimentale, c'est la science selon Descartes. Les idées essentielles du cartésianisme reparaissent, et en se dépouillant des restrictions imposées à leur origine, elles prennent puissance et fécondité, en se sécularisant elles perdent leur innocuité ; en quittant la cellule de Malebranche elles s'acclimatent dans

 

XXXV

 

le cabinet de Pierre Bayle, d'où elles passeront dans l'officine de Diderot.

Il nous reste à marquer, au temps de cette renaissance cartésienne, l'état général des esprits et ce qu'il dut à la complicité de l'opinion publique.

Vers le milieu du siècle, quand Louis XIV et Bossuet ont prévalu, l'esprit libertin a battu en retraite ; contraint de subir la règle, il s'est enveloppé de prudence et réfugié dans quelques salons, grâce à la tolérance délicate de la bonne compagnie ; il lui suffit d'inspirer, jusqu'à meilleure fortune, les causeries de Ninon, les pamphlets de Saint-Evremond et, à la faveur de cette indulgence qu'on lui témoigne, il exerce avec circonspection une propagande,discrète, mais efficace. Bientôt d'illustres adeptes, grands seigneurs et poètes, les Vendôme , le duc d'Orléans, Chaulieu, La rare, les oisifs et les frondeurs de Paris, en haine de l'hypocrisie régnante, prennent ses couleurs et peu à peu lui ramènent l'opinion. Les Mémoires décrivent avec force, parfois avec une angoisse visible, l'altération grave des moeurs et -des croyances en cette crise du siècle, pendant les vingt-cinq dernières années du règne de Louis XIV (1).

 

1. Bossuet, Oraison funèbre de la princesse Palatine Sermon sur la Providence ; Sermon (le 4e) pour le jour de Pâques. — Bourdaloue, Sermon sur la divinité de la religion chrétienne ; Sermon sur l'impénitence finale. — Fénelon, Sermon sur l'Epiphanie. — Malebranche, Recherche de la vérité (3e partie) : De l'Imagination. — Boileau, Satires, I et IV ; Epitre III. — La Bruyère, le chapitre sur Les esprits forts ; Saint Evremond, Chaulieu. — La Palatine, duchesse d'Orléans, Lettres nouvelles. — Spinoza donne le branle entre 1670 et 1677; Bayle depuis 1680 ; Locke publie son Epître sur la tolérance en 1689, son Essai sur l'entendement en 1690, son Christianisme raisonnable en 1695 ; Fontenelle risque en 1683 les Dialogues des morts, en 1686, la Pluralité des mondes, en 1687 l'Histoire des oracles; Vauban et Bois-Guilbert écrivent entre 1697 et 1707, Fénelon entre 1693 et 1711; l'abbé de Saint-Pierre toujours, infatigablement.

 

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En 1688, La Bruyère donne la première édition des Caractères ; les Maximes sur la Comédie de Bossuet sont de1693 ; la Satire des femmes de Boileau est de 1694. Ajoutez le Dictionnaire historique et critique de Bayle en 1697 et à l'arrière-plan les comédies de Dancourt, la Correspondance de Madame, les premiers Rapports du lieutenant de police d'Argenson, les Mémoires de Saint-Simon pour les premières années ; rappelez-vous l' « affaire des poisons » et ce qu'on a pu savoir de la procédure de la « Chambre ardente », et faites attention aux dates. « C'est entre 1690 et 1700, ou à peu près, qu'une révolution s'opère dans les moeurs, et, chose assez rare, les contemporains eux-mêmes s'en aperçoivent : « Il y a bien des choses changées depuis huit ou dix ans, écrit l'abbé Dubos à Bayle, dans une lettre datée du 19 novembre 1696, et ce n'a pas été toujours en bien. » Il ajoute de curieux détails : « Il semble, dit-il, que les femmes aient oublié qu'elles sont d'un autre sexe que les hommes... L'usage des suivantes est banni et aux filles de chambre ont succédé des valets de chambre... La quantité d'eau-de-vie qui se consomme dans le royaume est quadruple de celle qui se consommait il y a dix ans... L'esprit du jeu a été porté à un point de raffinement qu'on ne saurait passer. » Décidément, auteurs comiques, romanciers, satiristes, prédicateurs, ne forcent point le trait dans les peintures qu'ils nous donnent de leur temps. Mais il importe de saisir la liaison de ce changement de moeurs avec l'idée confuse encore de progrès. « Il y a, dit encore l'abbé Dubos, parmi les

 

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domestiques beaucoup plus de savoir-vivre et d'éducation qu'autrefois        Un petit bourgeois ne recevra pas un laquais, même une cuisinière, qu'ils ne sachent lire et écrire... La musique est devenue la maladie de la nation... Un nouvel art est né, celui de faire valoir son argent sur la place par des billets payables au porteur. » Ce dernier trait laisse pressentir l'entraînement qui se montrera à tous les degrés de la société au moment où Law lancera ses plans de finance.

A qui imputer la responsabilité de ces changements ? Aux jésuites, disent les uns, pour avoir énervé la religion en mettant des oreillers sous les coudes des pécheurs ; aux jansénistes, disent les autres, pour avoir rendu la religion impraticable, inabordable ; aux philosophes et aux esprits forts pour avoir amoindri la croyance et refusé à la foi un objet ; à l'Etat enfin, pour avoir exaspéré les tendances au luxe, au plaisir, à la jouissance, pour avoir créé des besoins nouveaux et coûteux, entretenu des abus anciens et onéreux, provoqué des polémiques, des conflits et des luttes qui énervent, épuisent et divisent le pays.

A l'entrée de toutes les avenues qui s'ouvrent sur l'histoire politique et religieuse de la France moderne se trouve la question de la Révocation de l'Edit de Nantes. Je ne veux ni ne puis cependant la traiter ici avec le développement qu'elle comporte, ni la résoudre au passage au moyen de quelques adjectifs tonitruants, ni omettre tout à fait d'en parler.

La Révocation de l'Edit de Nantes, dans ses conséquences politiques et économiques, a été probablement fort dénaturée par l'esprit de parti et par l'ignorance. Ce n'est pas une petite affaire de dresser des statistiques

 

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et ce n'est pas une affaire moindre de les compulser et d'en tirer des conclusions. Ce travail fait, en 1710, par un esprit exact, minutieux, M. le duc de Bourgogne, admirablement renseigné grâce aux mémoires des intendants, l'a conduit à des conclusions qui semblent de nature à réduire la question économique à des proportions assez modestes. Vouloir se lamenter aujourd'hui sur l'exode des artisans et des industriels est le fait d'âmes sensibles auxquelles des sujets plus réels, plus actuels, plus poignants ne manqueraient pas (1). « Aussi, il faut l'avouer avec M. Brunetière, les ruines économiques se réparent, et certainement il est fâcheux que nos protestants aient dû transporter nos industries d'art en Angleterre ou en Prusse ; mais deux cents ans ont passé depuis lors, et la France a refait plusieurs fois sa fortune. Il est fâcheux également, beaucoup plus fâcheux même, que la Révocation de l'Edit de Nantes ait eu pour premier effet politique de coaliser l'Europe entière contre nous » et encore qu'on puisse regretter que les réfugiés aient cherché des vengeurs qui démembraient la patrie, et qu'on puisse se réjouir qu'en des temps plus rapprochés les catholiques maltraités et expulsés n'aient pas recouru ni songé à recourir à de semblables associés.

Mais pour s'en tenir au point de vue religieux, la Révocation fut une injustice et une maladresse. Injustice d'avoir pourchassé des hommes inoffensifs alors qu'il suffisait de surveiller ceux dont on pouvait avoir à se défier ; maladresse de s'être privé de l'appoint de force

 

1. Par exemple la marche d'une de nos armées en 1870, révélée à l'état-major prussien parles articles, pour le moins intempestifs, du journal le Temps, et aboutissant à une défaite de plus avec des morts, des blessés, des ruines.

 

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et de vertu chrétienne insérées dans le protestantisme, en ce temps où il gardait encore une certaine vigueur et une véritable dignité, maladresse plus grande de n'avoir pas compris que tout ce que l'on entreprenait contre le protestantisme, on l'accomplissait au détriment du christianisme et au profit du « déisme », comme disait Bayle, ou du « libertinage » ! De venir nous raconter qu'à cette apogée du XVIIe siècle les protestants « représentaient la substance morale de la France », c'est une autre affaire. Et les catholiques, pour qui les prend-on? et ne comptaient-ils pour rien dans la «substance morale » du pays? Car on accordera, je pense, qu'il y avait bien quelque déchet entre l'intransigeance officielle des calvinistes et les accommodements discrets dont on ressaisit la trace, dans les documents que l'érudition compulse et que les littérateurs ignorent. Dans son ensemble, le protestantisme français demeurait respectable, une veine d'austérité s'y conservait plus prétentieuse que profonde, les habitudes rigides du début étaient passablement délaissées et la moralité ne valait ni mieux ni pis que celle du reste des Français catholiques ou jansénistes ou quiétistes. Mais ne fût-il resté dans le royaume que des protestants dégénérés, peu nombreux, ils avaient droit à la protection comme sujets loyaux qu'ils étaient en majorité, et non à la persécution comme rebelles qu'ils n'étaient pas. Que si, d'ailleurs, le petit troupeau avait un peu composé avec le relâchement, la persécution allait le retremper, comme c'est son effet ordinaire. Des entraves d'une part, des avantages séduisants d'autre part, avaient depuis des années fait sortir du protestantisme beaucoup de ceux dont la foi n'était pas de taille à repousser les séductions du monde, à résister à l'appât

 

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des pensions et des charges ; « mais les autres, on l'a dit avec une belle ampleur de vérité, les autres, dans cette longue lutte, avaient contracté je ne sais quelles vertus plus hautaines, plus farouches, plus sombres. Et quand enfin ils avaient vu le prince qui les persécutait au nom de « la vraie religion » passer de La Vallière à Montespan, de Montespan à Fontanges, puis les aimer toutes les trois ensemble ; quand ils avaient vu s'associer à l'intolérance comme aux plaisirs du maître « tout ce qu'il y avait de courtisans infidèles et flatteurs » ; quand ils avaient vu jusqu'aux « héroïnes de Bussi» — celles de l'Histoire amoureuse des Gaules — s'enflammer contre eux d'un beau zèle, alors, c'est vraiment alors qu'ils avaient pu croire qu'on attaquait en eux la muette protestation de leurs moeurs contre les désordres de Cour ; qu'ils étaient les « saints du Seigneur » ; et que leur cause était la cause même de la vérité, de la justice et de la vertu. »

A peine l’ « affaire » de la Religion Prétendue Réformée ainsi terminée, une autre « affaire », celle du Quiétisme, s'ouvrit. Un barnabite et une illuminée mirent aux prises les deux hommes qui étaient la parure et la gloire de l'Eglise de France : Bossuet et Fénelon. Tous deux s'y jetèrent avec l'ardeur de leur génie, la perfection de leur talent, les ressources que leurs positions respectives leur procuraient. Fénelon fut plus délié, moins sincère, Bossuet plus implacable, moins subtil, et ainsi on eut le spectacle de deux évêques en lutte ouverte et ne s'interdisant pas toujours les procédés regrettables de toute lutte. « Bossuet avait la tradition pour lui. Mais ce qui est étonnant, c'est que ni lui ni son adversaire n'aient prévu l'effet de cette querelle de

 

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prélats. Quoi ! deux évêques ! et quels évêques ! C'était toute la modération dont ils étaient capables ! tout le pouvoir qu'ils avaient sur eux-mêmes! Tant de génie et tant de petitesse ! tant de talent et tant d'acrimonie ! Pour important ou capital même que fût l'objet de la querelle, on ne s'expliquait ni cette publicité retentissante donnée à une affaire où l'orthodoxie d'un archevêque était intéressée, ni ces emportements, ni ces railleries. On en cherchait le secret; et on [croyait le trouver] dans des raisons qui n'étaient pour ajouter ni à la dignité des adversaires, ni au respect de la religion.

Beaucoup de bruit pour peu de chose, disaient volontiers les sceptiques. Et l'abbé Dubos écrivait à Bayle, dans une lettre datée du ler mars 1697 : « Si cette secte fait autant de progrès en France que le veulent ceux qui écrivent contre, ce sont des progrès bien invisibles, car, quoique j'aie des yeux, je ne m'en suis pas encore aperçu... ? » La Palatine allait plus loin, elle écrivait le 20 juillet 1698, à la duchesse de Hanovre : « Tout cela n'est qu'un jeu pour gouverner le roi et toute la Cour... Je vous assure que cette querelle d'évêques n'a pas le moins du monde la foi pour but : tout cela est ambition pure ; et l'on ne pense presque plus à la religion, elle n'est que le prête-nom. » Des vers enfin couraient dans le public :

 

Dans ces combats où nos prélats de France

Semblent chercher la vérité,

L'un dit qu'on détruit l'espérance,

L'autre que c'est la charité :

C'est la foi qu'on détruit, et personne n'y pense.

 

« L'épigramme n'avait que trop raison (1) » Bossuet

 

1. Brunetière, Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française, t. V, p. 210-219.

 

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assurait que dans cette affaire il « y allait de toute la religion», et il disait vrai ; mais tout ceci paraissait aux uns obscur, aux autres superflu, car l'esprit de Bacon et de Locke commençait à souffler dans le monde. On se prit à s'amuser de l'importance que les adversaires attachaient à ce qui, faute d'être entendu, paraissait des minuties, des vétilles, des riens. Des gens sérieux, ou qui paraissaient l'être, demandèrent insidieusement, laquelle entre tant de manières d'aimer Dieu était la bonne, et s'il y en avait une qui fût bonne et comment s'en assurer. Le ricanement commençait au moment où la querelle s'assoupissait.

Sur ces entrefaites, l'affaire du Quiétisme classée, on reprit la troisième grande douleur du règne, l'affaire du Jansénisme, et cette fois pour en finir. Le 29 octobre 1709 on expulsa les dernières religieuses de Port-Royal ; le 22 janvier 1710 un arrêt du conseil ordonna la démolition du monastère ; au printemps de 1711 on profana le cimetière. Tout était fini.

Le 8 septembre 1713 fut lancée la bulle Unigenitus ; tout recommençait. La guerre religieuse était comme la tunique de Nessus que Louis XIV léguait à Louis XV.

 

II

 

Le 1er septembre 1715, Louis XIV mourut. Cette même force d'âme qui l'avait soutenu et grandi dans les circonstances les plus malheureuses de la fin de sa vie ne le quitta point jusqu'au dernier moment. Sa maladie et sa mort fournirent un nouvel exemple de l'ingratitude et de la faiblesse du coeur humain. Parmi tant d'hommes qu'il avait comblés de faveurs et de biens, qui lui devaient leur élévation, de qui il avait démêlé le mérite, il ne s'en trouva aucun pour lui demeurer obstinément fidèle. Le roi ne fut regretté que de quelques valets de service qui l'avaient approché de près, savaient apprécier une telle perte et ne cachaient pas leurs sentiments. Une pareille mort entourée d'une pareille indifférence était à elle seule un symptôme du profond changement que devait subir la société française et qui commençait à se faire jour. La longueur d'un règne de soixante-douze ans avait fatigué une nation impatiente de changement ; les infortunes qui avaient frappé le vieux roi pendant ses dernières années et l'attitude patriotique et chrétienne qu'il avait gardée sous de pareils coups, loin de lui être comptées pour sa décharge de tant de fautes anciennes, semblaient une fatalité attachée à la personne du souverain lui-même, fatalité qu'il n'était plus en état de conjurer et qui ne disparaîtrait qu'avec lui ; l'amour traditionnel de la France pour le roi était fortement entamé.

Le roi mort, sa famille — ce qui restait de sa famille — ne songea qu'à se pourvoir ; la Cour se fondit en un

 

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instant ; la France indifférente et amusée attendit les spectacles et les surprises qu'une minorité royale semblait être en possession immémoriale de procurer au pays ; la noblesse était dès lors comptée pour peu : elle qui avait échangé l'orgueil des services redoutables contre la vanité des charges cérémonieuses, sous un petit roi de cinq ans, n'avait rien à faire. Désoeuvrée par destination, mais décente jusqu'alors par nécessité, la Cour, dans cette journée du 1er septembre 1715, se trouvait du matin au soir débarrassée de toute contrainte, de toute retenue, de toute surveillance ; afin de bien affirmer cette émancipation, elle se dispensa aussi de toute bienséance. Les salons de Versailles s'écoulèrent au Palais-Royal. La Régence commençait.

Aussitôt la licence fut extrême, effrénée, monstrueuse. Le tableau n'en doit pas trouver place ici. Cependant, jusque dans ce débordement il y eut beaucoup de jactance, de fanfaronnade ; bientôt, comme après tout excès, la fatigue se laissa sentir et très vite l'épuisement. Dans cet essai rapide et inconsidéré qu'on venait de faire de tout ce dont on était depuis longtemps sevré et malgré la lassitude qui l'avait suivi, l'intempérance des moeurs et le dérèglement de l'esprit avaient paru si savoureux qu'ils étaient devenus un besoin et comme un droit. On n'y renonça donc pas ; mais n'ayant plus le souci d'affirmer ce droit au libertinage, il eût semblé de mauvais ton de le manifester trop ouvertement et il fut de bon goût d'en user délicatement, sans ostentation comme sans pudeur, avec cette sorte d'inattention affectée qui donne la marque d'une suprême élégance.

Puisqu'il est entendu que nous prenons de chaque siècle une idée en bloc qui s'associe désormais

 

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inséparablement à son millésime, il n'est peut-être dans notre histoire aucun siècle dont on se fasse à beaucoup d'égards une opinion plus conventionnelle et plus inexacte que ce XVIIIe siècle où la licence raffinée et la médiocrité générale se dissimulent sous les apparences de la vie de société aimable et élégante et de la philosophie audacieuse et indulgente.

L'Eglise et la Monarchie s'étaient, chacune à sa manière, affaiblies au XVIIe siècle, plus splendidement que profondément chrétien et monarchique.

Pendant que la prépondérance de la noblesse diminuait, celle du tiers état grandissait : la classe moyenne, inférieure à la noblesse par la naissance, égale par la richesse, supérieure par l'instruction, prenait place et marquait son rang dans la société politique. Louis XIV, plus soucieux de hautes capacités que de grandes prétentions, choisit de préférence ses ministres dans la classe bourgeoise. Vers la fin du règne on sentait l'avènement d'une puissance inconnue jusqu'alors, celle de l'opinion publique. Fénelon et Vauban s'en étaient faits les organes. Bien loin des rêvasseurs de Testaments politiques et de Maximes du gouvernement, gent aigre et hargneuse entre toutes, presque aussi loin des Rêveries d'un abbé de Saint-Pierre, cet archevêque et ce maréchal de France avaient commencé à aborder sous une forme redoutable les questions les plus graves. Vauban clair, concis, logique, chiffres en main, parlait peu et bien. Fénelon, sous une fiction ingénieuse, mettait à la portée de tous les problèmes les plus ardus de la science du gouvernement. La Dixme royale et le Télémaque tracent le chemin où beaucoup s'engageront pour aboutir aux Cahiers de 1789. Sachons ainsi reconnaître que les antiques

 

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institutions de la monarchie se modifiaient, ou plutôt l'esprit public naissait et, pour son coup d'essai, se jetait dans une voie qui devait aboutir à la Révolution.

Mais nous n'en sommes pas arrivés là, et voyons un peu ce qui restait de vigueur au principe monarchique après les excès du despotisme de Louis XIV. « En quel état trouvons-nous la royauté au lendemain d'un règne qui avait duré soixante-douze ans ? Avant de nous engager dans cette orageuse période d'histoire, qui va du tombeau de Louis XIV à l'échafaud de Louis XVI, il n'est pas sans intérêt de savoir ce que la monarchie réservée à de tels périls conservait de ressources, et ce que lui gardait d'attachement, après tant de souffrances, la fidélité des peuples.

« Aujourd'hui, avec nos idées républicaines, avec notre sévérité souvent injuste pour la mémoire de Louis XIV, nous inclinons à croire que dès 1715 le pouvoir royal, affaibli et détesté, n'était plus qu'un débris tombé des mains d'un vieillard aux mains d'un enfant. Rien n'est moins fondé qu'une telle apparence ; le témoignage unanime des contemporains le contredit absolument ; rien ne prouve mieux l'erreur de ces vues superficielles et de ces opinions déclamatoires, accréditées par l'ignorance ou par la passion des écrivains. La joie insultante qui poursuivit les restes de Louis XIV sur le chemin de Saint-Denis n'était qu'une explosion passagère qui s'adressait à la personne du feu roi, ou, pour parler plus juste, aux dernières années de son gouvernement, et laissait hors d'atteinte le principe même de la royauté. Ces injures, accompagnement des funérailles de tous les pouvoirs français ; ces violences cyniques et si souvent calomnieuses que les âmes basses ne se refusent

 

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jamais à l'aspect de quelque grandeur abattue, n'avaient pas détruit, même alors, l'imposante impression d'un règne si puissant et si ferme, et lorsque, peu d'années après, l'inévitable comparaison se fit entre la grandeur du passé et la faiblesse de ce qui avait succédé, un retour d'admiration se déclara en faveur d'un gouvernement plus facile à critiquer qu'à égaler : cet enthousiasme renaissant eut pour interprète Voltaire. En France, ce ne sont pas les despotismes glorieux qui perdent les dynasties.

« Au milieu des imprécations populaires dont le feu roi est l'objet, sous la Régence, un sentiment de tendresse éclate, dans ces mêmes foules, à la vue du petit roi Louis XV. C'est ici qu'il faut observer ce que j'appellerai le tempérament politique de l'ancienne France ; il faut voir combien ce fond de royalisme était riche encore à ce moment, et combien on était loin de cette haine ardente, de ces mépris pleins de colère d'où sortit, quatre-vingts ans plus tard, une république régicide. Nous insistons à dessein sur ce fait important qui nous permet d'apprécier la différence des temps et la profondeur du travail révolutionnaire que le siècle devait accomplir dans l'esprit français.

« Le règne de Louis XV, destiné à une fin si triste, eut, comme disent les poètes, les plus heureuses prémices. Peu de rois rencontrèrent, à leur avènement, des conditions plus favorables et des chances meilleures. Louis XV recueillit le fruit des efforts laborieux de ses prédécesseurs, et leurs fautes mêmes lui tournèrent à bien. La Fontaine a dit sur les grands ce mot profond :

 

L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.

 

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« La France, épuisée par Louis XIV, bouleversée par le Régent, sut gré au jeune roi des maux dont il était innocent. L'espérance publique se réfugia dans le règne à venir et y nourrit, comme dans un rêve, ses persévérantes illusions. Par un privilège du sort dont il devait trop abuser, Louis XV succédait à un pouvoir sans limite, avec une immense popularité. Tout concourait à exciter cet élan des coeurs : sa jeunesse, les malheurs de sa race, le « coup de Providence » qui l'avait sauvé, l'espèce de miracle qui soutenait sa vie, les périls de toute sorte dont l'imagination populaire enveloppait, comme d'autant de fantômes sinistres, ses jours précieux. La beauté singulière du royal enfant ajoutait un charme attendrissant à cette frêle image de l'antique royauté. Par là s'explique l'ardeur des acclamations qui saluèrent son passage, les inquiétudes maternelles de la nation tenues en éveil par sa santé délicate, l'effroi causé par ses maladies et le délire de joie que sa guérison faisait éclater, comme aussi la curiosité pleine d'amour avec laquelle la France cherche à deviner le caractère du prince et à lire dans les yeux du maître adoré sa propre destinée.

« Dans les Mémoires du temps de la Régence, il y a comme une chronique particulière des faits et gestes du petit roi. Mille détails nous sont donnés sur sa bonne mine et son esprit : c'est à qui l'aura vu et pourra dire l'air de force et de santé qu'il prend chaque jour. Ses moindres espiègleries font le tour des salons de Paris, descendent delà aux boutiques et sur les marchés ; ses bouderies donnent du souci à la ville et à la cour.

« A chaque page de ces Mémoires on remarque les alternatives d'espoir et d'abattement que les

 

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défaillances de la santé du roi rendaient si fréquentes et qui secouaient si rudement l'opinion. Les moins éloquents d'entre eux ont des expressions d'une force singulière pour peindre ces folies de la joie populaire dès que la convalescence se déclare, les « débordements du Te Deum », les affluences « épouvantables » du peuple aux églises, sous les fenêtres des Tuileries et jusque sur les toits du Louvre, ces fêtes prolongées pendant des mois entiers par un enthousiasme spontané, ces inventions bizarres, ces pittoresques symboles de l'allégresse des multitudes, toutes choses naïves dont nous sourions aujourd'hui. C'est là que se découvre l'âme de l'ancienne France, âme simple et sincère, que nul sophisme n'avait encore gâtée ; là se voit le fond de l'ancien Paris. Loin d'avoir été aussi ébranlé qu'on le prétend par le règne de Louis XIV, le principe monarchique, en 1715, était encore en pleine vigueur : son affaiblissement fut l'oeuvre de Louis XV lui-même et du XVIIIe siècle (1). »

Vers le temps où disparut Louis XIV, rien n'était encore en péril, on peut même dire que rien n'était absolument compromis, mais tout était engagé. Lorsque les moeurs et les habitudes prennent une nouvelle direction, quand les idées suivent une pente toute neuve, il faut une main habile, et à son défaut une autorité forte et respectée, pour conduire avec sagesse et avec bonheur les hommes dans la voie qui s'ouvre devant eux. Si le pouvoir était échu à un roi de cinq ans et confié à un prince corrompu, spirituel et brave assurément, mais sans religion et sans moeurs, n'était-ce pas à l'Eglise de France de se substituer en cette défaillance

 

1. Ch. Aubertin, l'Esprit public au XVIIIe siècle, 1873, p. 53-57.

 

L

 

subite de l'autorité royale ? Et d'abord le pouvait-elle ?

Rien dans la Constitution de l'Etat à cette époque n'appelait ou n'autorisait plus le clergé à s'emparer de l'autorité en quelque circonstance que ce fût, si désastreuse qu'on la suppose. Son rôle, quoique très différent, pouvait être très efficace. Pendant le XVIIe siècle, les choix du roi avaient élevé à l'épiscopat des hommes d'un mérite hors de pair ou d'une vertu incontestée dont le prestige personnel ajouta encore à celui que l'éducation traditionnelle et le bon sens populaire attribuaient libéralement à la religion et à ses représentants. Ce prestige demeuré presque intact était amplement justifié. Jusqu'alors la littérature religieuse semblait en possession de fournir la matière à presque toutes les oeuvres en prose d'un mérite supérieur ; l'éloquence religieuse était encore toute l'éloquence avec laquelle ne pouvaient rivaliser quelques compositions d'un tour agréable, récitées devant les Académies ou au Parlement. La poésie tragique restait chrétienne ; la philosophie cartésienne, dont l'esprit est foncièrement hostile à la foi, se répandait à condition de revêtir une forme compatible avec les dogmes de l'Eglise Un courant de libre positivisme, de naturalisme antichrétien traverse cependant le siècle, impressionne quelques individus, pénètre des sociétés fermées et demeure finalement étranger, inconnu même, au peuple, à la bourgeoisie et au clergé. Pas une voix ne se fait entendre qui mette en question les principes de la foi ; quelques « libertins » s'accordent à huis clos les pires négations et se taisent ou se rétractent en public ; pas une voix ne s'élève contre la puissance temporelle de l'Eglise.

Malheureusement ces évêques illustres, ces prêtres éminents, ces religieux austères sont divisés entre eux

 

LI

 

sur les questions du molinisme et du jansénisme. La dispute s'étend, s'envenime et, à certains moments, prend les proportions d'un conflit politique. Jusqu'aux environs de l'année 1660, les laïques eux-mêmes se sont intéressés à ces arides et obscurs problèmes traités en une langue revêche ; mais Pascal est passé par là, il faudra désormais être clair et disputer en français, deux conditions faites pour embarrasser et dérouter les théologiens de Sorbonne et d'ailleurs. Plus que Pascal, qui n'a fait que passer, Louis XIV est venu, et il demeure, et il règne. Louis XIV, que la flatterie saluera du nom de destructeur de l'hérésie, jugea sa gloire intéressée à ne tolérer aucune innovation dans les matières religieuses. Son autorité devait empêcher ces innovations de se propager ; et lorsqu'elle fut méconnue, des raisonneurs obstinés se transformèrent à ses yeux en rebelles. On le sut et beaucoup se tinrent pour avertis.

Ce ne fut pas l'unique raison, la lassitude s'en mêla. Quand on eut raisonné pendant nombre d'années sur la grâce efficace et le pouvoir prochain, qu'on eût pris parti pour ou contre les jésuites ou les jansénistes, on n'y pensa plus, et on parla d'autre chose. L'intérêt s'était détourné.

Cependant les théologiens disputaient de plus belle. On se passionnait pour l'attaque, on se passionnait pour la défense, et comme la matière était ardue, l'esprit d'investigation et de recherche fut appelé à l'aide et pénétra ainsi dans les croyances. De la sorte le janséniste ouvrit la brèche par laquelle la philosophie du XVIIIe siècle, toute scientifique et d'investigation, devait faire irruption. L'ennui de ces éternelles controverses avait engendré la lassitude parmi les laïques, il engendra

 

LII

 

la stérilité parmi les théologiens. Pendant tout le XVIIIe siècle, ces derniers s'enfermeront dans ces énervantes discussions au sein d'une inattention ricaneuse presque générale. N'avaient-ils pas autre chose à faire que de s'hypnotiser sur d'infimes débats ? Non, sans doute, qu'il fallût laisser l'hérésie sans réponse, mais il était temps de reconnaître que le péril véritable s'était déplacé et de se porter à sa rencontre.

Vers la fin du XVIIe siècle, il s'était formé une école antichrétienne. Parmi ses disciples, les uns, comme Bayle, cherchaient à faire prévaloir le doute ; les autres, comme Spinoza, attaquaient ouvertement la religion, ses dogmes, ses mystères. Cette école avait des adeptes en France et ceux-ci voulaient en grouper autour d'eux qui partageraient leur façon de penser. « Une des misères de l'orgueil humain, a dit M. de Tocqueville, est de croire s'élever en suivant une voie différente de celle du vulgaire. On se prise d'autant plus qu'on se place davantage en dehors des idées communes. Mais la gloire serait imparfaite si elle se bornait à exalter l'âme dans la seule contemplation intérieure de son propre mérite. Il faut encore que l'opinion qu'elle adopte se répande au dehors et prévale sur celles qui existent. Ainsi s'explique le prosélytisme philosophique. Il se développa parmi nous plus que partout ailleurs et y prit enfin le caractère du fanatisme. »

L'impiété peut reconnaître en France quatre périodes : l'impiété libertine, ce fut celle de la régence ; l'impiété moqueuse, dont Voltaire fut le chef ; puis l'impiété dogmatique, professée par Jean-Jacques Rousseau et les autres philosophes du milieu du XVIIIe siècle, enfin l'impiété sanguinaire. Cette progression se développe

 

LIII

 

avec une régularité frappante, et la disparition croissante de l'idée chrétienne en France est la véritable caractéristique intellectuelle et morale du XVIIIe siècle. Cette disposition tient à des causes multiples.

Sous Louis XIV il y avait des vices, comme il s'en rencontre dans toute société humaine. Le souverain n'en était pas exempt. Mais le nom et l'idée de Dieu dominaient la vie privée et la vie publique, le foyer et l'Etat. La supériorité du christianisme se révélait par l'autorité de ses représentants, autorité qui allait parfois jusqu'à l'intransigeance et à l'abus de pouvoir. Le sentiment religieux avait pénétré toutes les classes. La décence et la pureté des moeurs existaient encore dans une notable portion de la bourgeoisie, dans la noblesse de province, dans le peuple des campagnes. Le principe religieux, contredit, nié discrètement au sommet de la société, domine encore, gouverne et règle l'impulsion dans les classes inférieures. Cependant le XVIIe siècle, si brillant dans les lettres et dans les arts, se montra peu favorable à l'esprit scientifique, on peut même dire qu'il le dédaigna et s'en défia. Bossuet ne peut tolérer Richard Simon parce qu'il ne peut comprendre l'utilité et le prix de cette recherche tournée vers les infiniment petits. Les esprits les plus cultivés sont alors mathématiciens et géomètres, mais à leur manière, c'est-à-dire qu'ils aiment la science vraie et exacte, à condition qu'elle soit purement intellectuelle encore et produite par l'esprit tout seul. L'observation réaliste, atomistique, infinitésimale, aussi bien dans la zoologie que dans la philologie, leur paraît superflue. « Les hommes ne sont pas faits pour considérer les moucherons, disait Malebranche, et l'on n'approuve point la peine que quelques

 

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personnes se sont donnée de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la transformation des vers. Il est permis de s'amuser à cela quand on n'a rien à faire et pour se divertir. Notez que Malebranche, qui vous semble étroit, est tolérant à sa manière, car ce divertissement, somme toute, il le tolère. De plus rigides que lui l'interdisent tout net ; ce divertissement n'est que péché, inquiète curiosité qui se décore du nom de science, d'où « est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement ». Qui parle de la sorte ? Jansénius.

Le XVIIe siècle, intellectuel, raisonneur, oratoire, s'intéresse surtout à l'homme, et, dans l'homme à l'âme. Son effort s'exprime dans sa littérature qui est essentiellement psychologique et nous conserve des analyses dont la pénétration et la justesse ne seront peut-être pas surpassées. Les uns analysent les passions, les caractères, les forces, les états de l'âme ; d'autres construisent les formes générales qui contiennent et classent l'infinie diversité des tempéraments individuels. Il suffit à Bourdaloue de disséquer le coeur humain et l'âme humaine pour conquérir un auditoire d'étourdies comme Mme de Sévigné. L'instrument dont il dispose pour cette opération délicate est une langue claire, simple, régulière, fine, toute en nuances et d'une exactitude merveilleuse dans sa précision un peu sèche.

Le Régent meurt et laisse un programme politique qu'on reprendra sans lui, qu'on appliquera autrement qu'il ne l'entendait et qui occupera l'effort de soixante-six années, de 1723 à 1789. Quand il sera réalisé de tout point, la Révolution sera mûre, elle commencera.

 

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Ce programme se résume ainsi : rappel des protestants, suppression des jésuites, convocation des États généraux. Remarquez que ces mesures, il s'est bien gardé de les essayer, mais il les a senties possibles à leur jour parce qu'elles flattent la bourgeoisie hostile aux jésuites, sympathique aux protestants persécutés, et qui souhaite vaguement les États généraux comme une distraction. Mais de tout ce que le XVIIe siècle lui a légué, le XVIIIe siècle se soucie peu. De psychologie il n'a que faire, d'âmes individuelles il n'a cure. Du passé il ne souhaite rien garder, car il prétend que tout est à refaire et il le dit bien haut. Pendant les dernières années du feu roi, la Cour, dit Saint-Simon, « suait l'hypocrisie », et dès qu'on peut prendre sa revanche de cette dévotion contrainte on s'empresse de le faire. Plus on s'est montré respectueux des idées reçues, des cadres sociaux et des lieux communs, moins on a semblé inquiet des rapports qui doivent régler les relations entre l'individu et la société, entre le temporel et le spirituel, plus on se hâte d'aborder ces questions et de les résoudre dans un sens opposé à celui qui avait jusqu'alors prévalu. Le revirement des idées s'exprime parfaitement dans le changement des personnes. A un roi vieilli, morose, opiniâtre et fervent succède un prince jeune, dissolu, mobile et incrédule. La génération qui s'élève se précipite derrière lui dans un chemin rempli d'écueils. Les sens dominent l'âme et l'abaissent. L'oeil n'ose plus porter ses regards vers un Dieu irrité. Pour échapper à la crainte de son châtiment, on tâche de se persuader qu'il n'existe pas. Cette disposition d'esprit favorise le prosélytisme en fournissant des arguments aux passions de ceux qui ont intérêt à croire que tout finit

 

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avec la vie. Le Régent souhaite ne point sentir la mort l'approcher et s'épargner l'angoisse qui l'accompagne ; il sera comblé, et mourra d'apoplexie foudroyante littéralement dans les bras de sa maîtresse.

Mais à vouloir tout refaire et trop brusquement on courrait grand risque de compromettre la solidité de ce vaste et vieil édifice qu'on prétend sans doute changer et rebâtir, mais en s'y gardant un recoin agréable. La religion, marquée la première pour l'élimination, tient à tant de choses dans l'Etat qu'on peut dire qu'elle le soutient ; il faudra l'évincer méthodiquement. Toute la guerre qu'on va lui livrer et qui aboutira à l'effort suprême et sanglant de 1792-1796 est dessinée dans un gros livre où ceux qui mènent l'assaut sauront bien aller chercher des plans. Ce livre, c'est le Dictionnaire de Pierre Bayle.

« Bayle, a dit M. Faguet, a non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au sentiment du surnaturel, mais le goût de l'agression, et de la polémique, et de la taquinerie irréligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis point de nier Dieu, la providence et l'immortalité de l'âme ; car il se garde bien de nier ; je dis seulement il ne cesse pas d'amener subtilement et captieusement son lecteur à la négation de Dieu, à la méconnaissance de la providence, et à la persuasion que tout finit à la tombe ; mais encore il prend plaisir à bien montrer aux hommes, patiemment, obstinément, avec la persistance tranquille de la goutte d'eau perçant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire à ces choses, sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, autant tout raisonnement quel qu'il puisse être en éloigne, et qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont

 

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admirablement bien avisés en croyant. Ce détour malicieux, tactique absolument continuelle chez lui, sent le mépris et un peu d'intention méchante ; c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre dans la cause de la négation, et, si l'on n'y réussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le tient doucement pour un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait être autre chose. C'est du plus pur XVIIIe siècle. »

A cette impertinence joignez le ragoût d'obscénité ou, pour mieux dire, la polissonnerie qui doit aider à écouler l'édition massive de cette prose pesante. Le texte est aussi rebutant que possible, les notes sautillantes montent du bas des pages, parfois jusqu'à moitié, et même aux trois quarts de hauteur. Ainsi fait, le Dictionnaire historique et critique, en deux, puis en quatre volumes in-folio — pareilles choses se comprennent à peine aujourd'hui, — deviendra un des livres essentiels du XVIIIe siècle. « Il fit les délices de Voltaire, de Frédéric II, de tous les incrédules ; c'est le magasin d'où sortit presque toute l'érudition philosophique, historique, philologique, théologique, dont les philosophes s'armèrent contre l'Eglise et la religion. Ils n'eurent qu'à choisir, aiguiser et polir. Avec l'indigeste, substantielle et copieuse pâte que leur fournissait Bayle, ils firent ce qu'on appela en ce temps « les petits pâtés chauds de Berlin » ; ils découpèrent dans les effrayants et peu maniables in-folio de petits livres portatifs, amusants, lus de tout le monde. »

Toute la question était là : se faire lire. Dans la onzième Provinciale, Pascal en avait eu l'intuition : « Qui oserait dire, écrivait-il, que la vérité doit demeurer désarmée contre le mensonge et qu'il sera permis aux ennemis de la foi d'effrayer les fidèles par des paroles fortes, et de les

 

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réjouir par des rencontres d'esprit agréables ; mais que les catholiques ne doivent écrire qu'avec une froideur de style qui endorme les lecteurs? » Le conseil n'a pas été compris, ni peut-être entendu, de ceux auxquels il était adressé. Parmi tous ceux que leur devoir, leur science ou leur ardeur entraîne à défendre la religion, pendant le XVIIIe siècle, défenseurs malheureux mais respectables de la tradition et du passé, on cherche en vain un esprit, souple, fin, adroit à la riposte sinon à l'attaque, on ne le rencontre pas (1). Au contraire, parmi les assaillants, c'est à qui fera preuve d'un souci presque maladif pour s'attirer des lecteurs en grand nombre. Bayle a introduit des grivoiseries dans ses notes, a pris le ton égrillard d'un vieux célibataire parce que, dit-il, un livre n'est utile qu'à la condition d'être acheté et on ne l'achète que pour autant qu'on espère y trouver ce qui plaît toujours, ce qui amuse toujours, des gaillardises. Fontenelle est de meilleur ton, léger, gracieux, ironique délicieusement et par-dessus tout, clair. Il expose les systèmes les plus ardus, tout le monde comprend, les femmes presque autant que les hommes, et voilà un auteur aussitôt sympathique — et influent.

Il saura en tirer avantage. Une fois assuré que, quoi qu'il écrive, on le lira, il écrit une Histoire des Oracles. La thèse est d'apparence inoffensive : Fontenelle y établit irréfutablement que les oracles des anciens n'ont pas été rendus par les démons. Voilà, semble-t-il, une démonstration très superflue. Mais voyez le raisonnement.

 

1. En vérité on peut tout au plus citer en note « Guettée, qui mordait comme un singe », disait Voltaire, lequel en reçut plus d'un coup de dent.

 

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Fontenelle, qui par ses origines plonge dans le XVIIe siècle, analyse les causes de la crédulité qu'ont rencontrée les oracles : on y a cru parce que l'esprit humain aime le merveilleux et a une aversion instinctive pour la clarté. Il comprend ce qui est clair, il n'y croit donc point, mais il s'attache à ce qui est obscur et s'y abandonne. Il n'y a de séduction que dans le mystère, et l'esprit humain aux époques d'ignorance se passionne pour le merveilleux. Croire est plus tôt fait que comprendre, ainsi la duperie des uns provoque la fourberie des autres, prêtres et dévots sont bien appareillés. Mais tout cela ne peut durer, les oracles ont cessé lorsque l'esprit humain s'est éclairé : la philosophie les a fait taire.

Sitôt parue, la thèse commence à courir, et les jésuites ne manquent pas d'en signaler l'impiété. En effet. Tout ce que Fontenelle a dit des oracles, il aurait pas pu le dire des miracles. L'impression que doit produire le livre c'est que le merveilleux, tout merveilleux, s'évanouit au contrôle des faits. « On recueille dans l'ouvrage, çà et là, négligemment jetés, certains mots sur Platon inventeurs de dogmes, exposant l'idée de la Trinité, et d'autres pareils qui achèvent de nous faire saisir la vraie pensée de Fontenelle. Au fond, cette innocente critique de la foi des anciens à leurs oracles est la première attaque que dirige l'esprit scientifique contre le fondement du christianisme. »

Mais dans la France d'alors, tous ne lisent pas Bayle, ni même Fontenelle ; cependant le progrès de l'irréligion est certain. A quoi l'attribuer ? Les scandales financiers de la banque de Law, les scandales licencieux de l'entourage du Régent peuvent et doivent avoir exercé une influence, mais restreinte. La religion porte

 

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alors le poids d'une alliance trop étroite conclue par elle avec la monarchie. Louis XIV avait voulu étendre jusqu'aux opinions religieuses son pouvoir politique. Renfermé dans son palais, il y subit l'inconvénient ordinaire du pouvoir absolu, il ignora les excès dont s'accompagnait l'exécution de ses ordonnances. Mais la Providence, toujours juste, punit cette coupable ignorance par la désaffection du peuple. De toutes les tyrannies, celle dont l'âme s'indigne le plus est la contrainte exercée sur les consciences. Or, des brutalités, des maladresses, des rigueurs regrettables avaient été commises dans lesquelles, à tort ou à raison — on ne s'attache guère sur le moment à distinguer, c'est la besogne de l'histoire — la religion paraissait engagée comme l'inspiratrice cauteleuse, la complice cachée et la bénéficiaire désignée des mesures prises contre les jansénistes et les protestants. A vingt années de distance, la Révocation de l'Edit de Nantes, accueillie avec enthousiasme, paraissait pour le moins intempestive ; quant à la destruction et à la violation de Port-Royal, c'était un acte barbare sans compensation comme sans excuse. Intempestives ou non, ces rigueurs avaient eu pour résultat de faire rejaillir sur la religion une part des reproches qui remontaient au pouvoir royal. Malgré tout ce qu'on en pouvait dire, le protestantisme marquait un degré inférieur dans la vie chrétienne, mais du moins était-il encore une disposition spiritualiste. Ce refuge, qui pouvait suffire pour un temps à plusieurs âmes, on le leur retirait, ne leur laissant d'abri que dans le catholicisme ou dans l'irréligion. Beaucoup choisirent l'irréligion, ils étaient outrés, aigris, beaucoup aussi se firent sectaires et travaillèrent à répandre cette irréligion à laquelle ils s'étaient trouvés acculés.

 

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Puisque nous en sommes à énumérer les causes de l'irréligion qui aboutira à la persécution religieuse, il faut avoir patience et aller jusqu'au bout.

En 1721, parurent les Lettres persanes. Remarquez que les principales étapes de la marche vers la Révolution sont marquées par des livres, ce qui donnera à un grand mouvement social son caractère idéologique. Les Lettres persanes sont une satire politique du dernier règne avec des intermèdes polissons. Suivant ce dessein, Montesquieu introduit deux Orientaux qui s'étonnent de tout dans une civilisation qu'on s'était habitué à tenir pour si parfaitement ordonnée. Voici donc encore une illusion qu'il faudra perdre. Cette société qu'on admirait de confiance, où on gardait par conviction la place qu'on occupait, société qui semblait régulière, harmonieuse et heureuse, on vient d'apprendre qu'elle est ridicule et incohérente. Le point d'honneur s'en mêlant, on la voudra changer, et voici qu'après la critique rationaliste de Bayle, le scepticisme mondain de Fontenelle, un élément nouveau et indispensable est offert à tous, la sociologie doctrinaire de Montesquieu. Avec ses ressources entre les mains on a tout ce qu'il faut pour démolir, pour reconstruire. Car, il est bien entendu qu'on veut reconstruire et rien moins qu'une société parfaite, dont la prospérité sera fondée sur la pratique des vertus domestiques et militaires, et avec la religion, laquelle sera un département de la police.

Voilà nos gens lestés. Mais en regard de ces causes il en est d'autres, moins actives et plus agissantes peut-être, qui contribuaient au progrès et à l'affermissement de l'incrédulité. Une des plus lamentables, et qu'il faut savoir reconnaître et scruter, fut les vices de quelques

 

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membres du clergé. Louis XIV ne confiait les hautes dignités ecclésiastiques qu'au mérite ; le Régent les donna à la naissance et à l'intrigue. Des évêques célèbres par leur science, leurs vertus et leur éloquence, avaient disparu successivement, et leur place était remplie par des titulaires de moeurs légères et d'une foi équivoque. Le choix que le duc d'Orléans fit de Massillon ne l'absout pas de l'élévation à l'épiscopat de son infâme Dubois, et de la protection qu'il accorda à l'abbé de Tencin, débauché et simoniaque. Dubois, créé cardinal, fut bientôt après déclaré premier ministre, et le clergé, dans son Assemblée solennelle de 1723, le nomma à l'unanimité son président : « Ainsi, écrit M. de Tocqueville, la sévérité du christianisme fléchissait devant l'éclat des dignités dont le vice heureux était revêtu. En voyant les gardiens de la morale évangélique devenir les courtisans d'une honteuse prospérité, on douta d'une religion prêchée par des pontifes avilis. »

Vers l'époque de la Régence commencèrent à paraître des hommes qui n'étaient ni laïques ni ecclésiastiques, quoiqu'ils portassent le costume de ces derniers. Ces abbés sans fonctions devaient leur position sociale à plusieurs abus qui s'étaient glissés dans la discipline de l'Eglise. Les biens des monastères avaient été divisés en deux parts inégales, l'une, la plus faible, réservée à l'entretien matériel des religieux et des bâtiments, l'autre abandonnée au supérieur nominal, l’abbé ou le prieur nommé parle roi. Au début du XVIIIe siècle, il suffisait de recevoir la tonsure pour faire partie du clergé et être propre à posséder une abbaye ou un prieuré. Le nom d'abbé fut appliqué à tous les bénéficiaires d'une semblable aubaine. Les personnes qui n'avaient pas d'existence

 

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déterminée dans le monde prenaient ce titre qui, sans leur imposer d'obligations, leur donnait un costume et les rendait aptes à recevoir les faveurs de l'Eglise dont le souverain disposait. On conçoit dès lors combien l'habit ecclésiastique fut compromis. On put voir un grand prieur de Vendôme, un abbé de Chaulieu, un abbé de Voisenon ; et ces noms, qu'on ferait suivre de tant d'autres (1), non moins souillés, disent tout. « De plus, la noblesse se persuade que les abbayes et les prieurés connus sous le nom de bénéfices simples, parce qu'ils n'exigeaient pas de résidence, ne pouvaient être mieux employés qu'à faire un sort aux cadets des familles nobles. Bientôt on naquit abbé comme on naissait gentilhomme, et les parents, sans s'inquiéter des goûts et des vocations, destinèrent leurs puînés à un état dans lequel la fortune arrivait avec l'adolescence. On pouvait être tonsuré à quatorze ans et on ne tardait pas à obtenir un bénéfice dont le revenu adoucissait les ennuis du séminaire. Quelques années passées, et il se changeait en une abbaye. Enrichi ainsi à l'âge des passions et avant celui de l'expérience, le jeune abbé tombait promptement dans le désordre, trop heureux quand il conservait quelque chose de la décence que son habit commandait. Lorsqu'il se renfermait dans les bornes des convenances, il était promu à un évêché ou à un archevêché dont le revenu s'augmentait ordinairement de celui d'une riche abbaye. Puis il venait à Paris passer une partie de l'année et s'y dédommager de la contrainte que sa dignité lui imposait dans son diocèse. »

La religion aurait succombé sous le poids de ces abus, si elle n'eût été soutenue par la vénération qu'inspiraient une partie du corps épiscopal et un grand nombre

 

1. Raynal, Morellet, Delille, etc., etc.

 

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d’ecclésiastiques du second ordre. Malheureusement, jusque parmi les rangs de ces derniers un trouble profond régnait et une division lamentable depuis l'année 1713 qui avait vu paraître la bulle Unigenitus, laquelle condamnait dans leur ensemble Ies propositions hérétiques contenues dans le livre de Quesnel. La bulle devint un brandon de discorde. Elle reçut à la vérité l'approbation de la majorité des évêques, mais la minorité la repoussa avec énergie, protesta, et en appela à la décision d'un concile national. Les ordres religieux, les laïques prirent parti pour ou contre, et l'emploi des moyens de rigueur, exils, interdictions des ecclésiastiques en se multipliant, loin d'amener l'apaisement et de procurer l'entente, excitèrent les passions et inaugurèrent cette longue et funeste contestation qui se prolongera jusqu'à l'aube de la Révolution.

La seule tactique à adopter eût été peut-être d'imposer à tous le silence. Il y aurait eu encore des jansénistes et des appelants, mais ni les uns ni les autres n'eussent possédé l'auréole de la persécution. Les Français, qui se désintéressaient chaque jour de plus en plus des controverses théologiques, restaient attentifs et sympathiques aux confesseurs obstinés d'une doctrine quelle qu'elle fût. Obstination indomptable chez les uns, esprit d'opposition chez les autres. Des deux côtés hostilité grandissante à l'égard du pouvoir royal et de l'Eglise romaine, et tandis qu'on poursuit négociations sur négociations, la confusion croît sans cesse. Des évêques manifestent bruyamment leur approbation aux mesures de rigueur, d'autres maudissent ces mesures avec une véhémence passionnée ; les membres du clergé du second ordre résistent aux objurgations, aux commandements, se déchirent entre

 

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eux, se dénoncent les uns les autres. Par-dessus tout, les Parlements retentissent d'appels comme d'abus et l'anarchie est dans l'Eglise de France, l'insubordination dans le royaume, la haine dans les coeurs. On avait rendu la constitution Unigenitus obligatoire ; mais l'empire de la loi n'atteint pas jusqu'à l'intimité de la conscience. Les jansénistes parurent peu disposés à se soumettre, et les molinistes, se croyant soutenus par l'autorité royale, perdirent toute modération. On vit des prélats, partisans déclarés de la bulle, s'ériger en persécuteurs des dissidents et solliciter des lettres de cachet pour exiler un grand nombre de docteurs, de chanoines, de prêtres et de religieux. L'archevêque de Reims (Rohan) en obtint à lui seul soixante contre son clergé. Les suspensions, les refus de sacrements se renouvelèrent. Ces tristes débats durèrent encore plus de cinquante ans, et provoquèrent des ressentiments qui se manifestèrent avec violence à l'époque où la Révolution donna l'essor à des passions longtemps contenues.

Et tandis que les forces s'usent, que les talents se dispersent dans ces luttes, l'esprit nouveau observe la division qui règne entre catholiques, il l'envenime s'il le peut, et en conclut que ce fanatisme a fait son temps et que la religion qui lui sert de prétexte est une invention funeste. Constitutionnels et appelants s'adressent aux laïques pour vider leur querelle, et les laïques renvoient dos à dos ces incorrigibles disputeurs. Alors une idée s'enfonce dans les esprits, se propage dans la plupart des milieux : c'est qu'un dévot est un habile homme ou un mais ; il n'y a pas de milieu, et l'idée chrétienne est frappée au coeur. Elle l'est d'autant plus sûrement qu'on a trouvé autre chose et mieux pour la remplacer : c'est

 

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l'esprit scientifique, qui ne fait que de naître, il date en France de l'an 1700 environ.

Vers ce temps quelques noms se sont fait jour, des institutions ont commencé à devenir populaires. Des médecins, des anatomistes, des expérimentateurs, des botanistes, toutes catégories de gens avec lesquels auparavant on ne comptait pas s'affirment et vont revendiquer une place pour les sciences physiques et naturelles, Mareschal, Tournefort, Duverney dont il reste à peine les noms aujourd'hui, sont alors, à leur manière, des révélateurs. Ils dissertent, on les écoute, c'est nouveau et la mode est aux nouveautés ; la mode s'en mêlant, en 1725, la cause est gagnée. « Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques, ou psychologiques qui en avaient été données. Tout sera désormais expliqué par les lois de la nature, le surnaturel n'existera plus. » On ne le supprime pas, on le déclasse, comme Jérôme Lalande déclassera Dieu à titre d'hypothèse hors d'usage.

C'est assurément un grand spectacle que celui de l'oeuvre scientifique du XVIIIe siècle, et il faudrait être insensé pour la nier, ignorant pour la contester (1). Mais cet acquit nouveau et formidable va troubler les cerveaux les mieux organisés. Depuis qu'ils puisent directement et abondamment à la source vive qui vient de s'épancher, ils dédaignent toutes les sources anciennes et ils entreprennent

 

1. Je ne puis que renvoyer à l'exposition qu'en a faite M. H. Taine, les Origines de la France contemporaine,1876, t. I, p. 222-227.

 

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de les obstruer et d'en interdire l'usage. Eux seuls et eux les premiers savent désormais ce qu'est l'homme, son origine, sa destinée, sa capacité, son rôle ; auparavant on n'en a rien su et on a parlé tout de travers. Le passé historique n'existe pas, n'a rien à nous apprendre et nous n'avons rien à lui demander. — Car dans ce pays où tout était tradition, dans l'Etat, dans l'administration, dans la politique, dans la diplomatie, et tradition séculaire lentement formée, prudemment accrue, doucement amendée, il faudra innover tout. Mais la tradition se marque partout dans la culture, dans l'éducation, dans les coutumes, dans la vie entière, qu'importe? on rompra cela tout vif, on rompra tout, tout.

Cette tradition c'est cependant l'expérience d'un peuple, c'est beaucoup de routine, sans doute, mais avec cela beaucoup de bon sens, une pondération délicate, habile, où la pratique a infiniment plus de part que la théorie et qui, à cause de cela précisément, n'est pas formulée (2). Le XVIIIe siècle prononce a priori et veut que sa vue idéale des choses en détermine la réalité et en règle les relations. Ainsi ni révélation, ni expérience, c'est-à-dire ni christianisme ni monarchie, mais à la place de pures idées et des préjugés absolus.

De ce double caractère a priori et absolu résultera l'étonnante innocence de cette philosophie téméraire. Il n'y a personne, pas même Rousseau, qui puisse pressentir la puissance de ces explosifs qu'on s'amuse à

 

1. Le XVIIIe siècle formule antérieurement à toute pratique; il prétend s'apercevoir en 1790 que la France n'avait jamais eu auparavant de Constitution et il lui en compose une. On a fait une copieuse consommation de ces Constitutions depuis qu'on en a.

 

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fabriquer et à manier, personne ne se doute du ravage qu'ils feront lorsqu'on les mettra en contact avec la réalité vivante. On croit bonnement que la société peut se re-faire par une simple opération de raisonnement et que les faits se mettront tout seuls d'accord avec les vérités idéales.

Ainsi le XVIIIe siècle est tour à tour et simultanément protestataire et idéologue. Il ne veut rien voir du passé et ne sait rien voir de l'avenir. Les esprits les plus perspicaces pressentent qu'on marche vers une révolution, mais ils n'en soupçonnent ni l'intensité, ni l'horreur. Cet aveuglement complet des uns, cette courte vue des autres expliquent l'imprévoyance universelle et l'entrain avec lequel on bat en brèche tout l'ancien régime, et la résignation, sinon le concours, que celui-ci présente à ses adversaires. On critique les institutions, on nie les services, on condamne les privilèges, on tolère pour les mieux exploiter les privilégiés, et on commence à se croire très vertueux et à se proclamer tels. Vertueux d'une vertu toute relative qui consiste à croire au progrès, au bien-être, à la liberté sous forme de licence, à parler de tout avec une imperturbable confiance et une égale incompétence. « C'est un siècle enfant, a-t-on justement dit, ou si l'on veut adolescent; il a de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice, l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience. Il vécut ainsi, dans une agitation

 

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incroyable, dans les recherches, les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé et tout brûlé derrière lui : il avait tout à retrouver et à refaire. Il touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante, reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées que l'humanité avait cent fois tournées et re-tournées en tous sens, et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les toucher il ne commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait plus improvisé ; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale.

« Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien conduit ; c'étaient des protestations ; elles avaient un caractère presque strictement négatif ; ce n'était que le mime siècle prenant définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le christianisme ; raison personnelle, puissance d e l'homme à trouver la vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de loi du progrès et perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle, et cela ne veut pas dire autre chose sinon : il n'y a pas de révélation, la tradition nous. trompe, et il ne faut pas d'autorité. — Par suite, grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne humaine prise isolément : puisque ce n'est pas la suite

 

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de l'humanité qui conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage qu'on a retiré à la tradition. — Par suite encore, tendance générale à l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle, entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer : l'égalité réelle que le despotisme a fini par mettre dans la nation même, jadis hiérarchisée si minutieusement ; l'égalité financière relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à la fortune commencent à établir ; plus que tout l'horreur de l'autorité, toute autorité ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien d'une inégalité systématique entre les hommes.

«Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait pris et gardé forme en France et contre l'ancienne France elle-même telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent peu à peu comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut toujours qu'un peuple se serre et s'amasse autour d'une idée à laquelle il croie, autour d'une conviction ; et jure et espère par quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion provisoire à son usage ; et la vérité est qu'il en a trouvé deux.

 

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Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du sentiment (1). »

Après les ivresses insensées de la Régence, le désordre s'est calmé et réglé. La licence orgiaque est discréditée comme la rigidité hypocrite ; la société fait l'essai de moeurs nouvelles, nouvelles surtout par l'effronterie avec laquelle on avoue ce qui autrefois demeurait soupçonné et à demi voilé. Cet esprit nouveau se répandit pendant le ministère de Fleury, période pacifique, débonnaire, pendant laquelle le pays « respectait l'espérance d'un autre règne », celui du successeur effectif de Louis XIV. Ce sont vingt années d'un provisoire tempéré que gouverne un vieux prêtre pour le compte d'un jeune homme. Les maximes et les moeurs du temps du feu roi reprennent faveur. Les passions religieuses se sont un peu calmées, c'est une période de convalescence. La France appréciait les solides qualités de gouvernement de ce vieil homme sage, habile, « juste milieu » à sa façon, rusé et temporisateur. On n'eut pas de gloire, si ce n'en est pas une et la plus enviable de toutes que la prospérité. Cette sagesse patiente, cauteleuse, raffermit plus qu'elle n'ébranle, et malgré quelques déceptions le pays n'a qu'à s'en louer.

Le règne de Louis XIV, après avoir pacifié sous la puissance d'un despotisme glorieux les querelles du XVIe siècle, avait formé, de sa corruption même, un levain de nouvelles discordes. Une triple opposition, janséniste, parlementaire, philosophique, avait grandi dans le secret des coeurs, provoquée par les excès d'un gouvernement qui pendant un demi-siècle opprima le droit, la conscience et la pensée. La Régence avait tout déchaîné, Fleury voulut

 

1. E. Faguet. Dix-huitième siècle. Avant-propos.

 

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tout assoupir ; mais l'ardeur contenue par sa fermeté habile gagnait insensiblement une société que travaillaient la propagande occulte des Nouvelles ecclésiastiques, le fanatisme véhément des constitutionnaires, le gallicanisme ombrageux des parlements et l'activité du génie voltairien. C'est entre 1715 et 1745 que le véritable esprit du XVIIIe siècle se prépare et se fortifie. Le raffinement fait re-culer un reste de rudesse ; un sensualisme élégant, badin, subtil et raisonneur se substitue aux anciennes façons un peu lourdes à force de gravité, mais toutes pleines d'idéalisme sensé, logicien et raisonnant. On met à la place l'intelligence et l'on s'imagine de bonne foi qu'elle suffit à tout. La vie devient de plus en plus extérieure, conventionnelle, factice ; le besoin de la vie de salon, de la société mondaine, de l'échange ininterrompu d'idées, d'impressions, de sensations, domine tout, exaspère tout. Jamais société ne fut et ne sera plus brillante, plus superficiellement attrayante. Cette séduction s'exercera jusque sur les étrangers les plus affinés, lord Chesterfield, Horace Walpole, Frédéric II, le Prince de Ligne. La conversation est devenue un art exquis, une science où le scintillement de la forme cache le vide du fond ; peu nourrie de faits et d'idées, elle n'instruit pas et n'a pas pour but d'instruire ; mais elle charme, elle éblouit, elle entraîne.

Une préoccupation commence à se faire jour, la crainte du suranné, l'horreur du ridicule, l'obsession du respect humain. Le goût est devenu la règle informulable de ce qui est et de ce qui n'est pas reçu, règle absolue, inexorable, qui impose les manières, le langage, les sentiments et leur manifestation graduée. L'éducation française ainsi châtiée est accomplie sous le rapport mondain,

 

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tout y est : mesure, finesse, agrément ; de sincérité et de mérite il n'est pas question. Mais cette justesse, cette sagacité à la surface recouvre très généralement la frivolité et la médiocrité du fond; ainsi tout cet art aboutit àdes banalités piquantes. C'est, en effet, à des banalités qu'aboutit la société à peu près sur tous les points, et l'instrument dont elle fait usage est admirablement approprié à cette destination. La langue française n'étant plus maniée par des artistes atteint à un état purement intellectuel ; elle n'exprime plus rien de concret et de naturel, elle n'a plus ni couleur ni son, elle est abstraite et n'énonce plus rien que par périphrases et dans une quintessence d'abstraction. C'est que sous prétexte d'humanité on écarte et on supprime l'individualisme, principe d'action et source d'originalité ; il ne reste dès lors qu'à faire parade d'adresse, de sensibilité factice, d'intelligence superfine. Les vertus fortes et solides qui gouvernaient la vie parce qu'elles remplissaient l'âme s'en sont allées et on ne les a même pas remplacées pas des vices impérieux et hardis.. Cette culture n'aboutit qu'à une malice légère, sans grande ardeur et sans grande conviction, à une méchanceté superficielle faite d'égoïsme et d'ostentation des vertus qu'on ne se préoccupe pas d'avoir, mais beaucoup de simuler.

Insincères envers eux-mêmes et envers les autres, dilettanti à leur époque, beaucoup se fixèrent à ce degré qui satisfaisait la capacité étroite de leur âme, ce qui s'explique par l'extrême affaiblissement du sens moral dans les classes élevées et lettrées. A la loi formelle et irrécusable du devoir et à ses inéluctables exigences on substitue une réserve altière de la dignité personnelle qu'on appelle honneur et qui doit suffire de règle morale et de conviction religieuse. Malheureusement cet honneur

 

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souffre des accrocs notables et des éclipses sans nombre. La société mondaine ressemble à ces plantes splendides et rares qui vivent dans l'atmosphère amollissante d'une serre ; que l'air extérieur les touche, aussitôt leurs couleurs se décomposent et de leur poison tuent la tige qui les portait.

Mais il n'y a pas en France que la société mondaine très généralement contaminée par l'esprit d'irréligion, à l'égard de laquelle toutefois il ne faudrait pas se montrer injuste. Tout n'y est pas perverti et tous ne sont pas corrompus. A la cour même, à l'heure des pires orgies de la Régence et pendant les années de la plus profonde déchéance morale sous Louis XV, on trouve sans peine des individus, des groupes même, où les vertus chrétiennes sont honorées et pratiquées avec autant de zèle et de sincérité qu'autrefois. Ce petit duc de Saint-Simon si hargneux, si enragé, ami intime du Régent d'Orléans, va faire chaque année sa retraite à la Trappe ; le duc d'Antin est un converti convaincu et pieux ; le duc du Maine écrit des Méditations sur le sermon de Jésus-Christ sur la montagne ; M. de Valincourt et bien d'autres sont non seulement pratiquants, mais fervents. Car il s'en faut que toute la noblesse et toute la valetaille qui remplit la cour de France soit mécréante ; mais par-dessus les convictions commence à se répandre et bientôt règne un ton général d'indulgence accueillante à toutes les faiblesses, discrète à toutes les chutes, s'interdisant les condamnations bruyantes qui seraient de mauvais goût, ne s'effarouchant de rien, tolérant toutes choses, même les plus répréhensibles ; tolérance coupable qui a eu pour résultat de faire confondre ceux que l'historien a le devoir de distinguer.

 

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Parmi les chrétiens opiniâtres qui se rencontreront à la cour pendant tout le règne de Louis XV, qui donneront l'exemple de la vie la plus exemplaire, le Dauphin de France sera le premier par le rang et la sincérité. Sa religion et ses moeurs l'exposent à un double ridicule, dans ce siècle et parmi cette cour qui tendent à détruire l’amour dans le mariage et à en limiter la fécondité, car la loi fatale s'applique : après la règle des moeurs, c'est le tour du sentiment d'être battu en brèche, après la morale de l'Eglise, la morale des honnêtes gens. Deux Anglais, un romancier et un homme d'Etat, donnent la théorie de ces moeurs nouvelles qui n'atteignent qu'en France ce qu'on peut appeler la perfection de leur élégante corruption. Le mariage est réduit à une fantaisie que compense un arrangement. Malheur à la jeune fille qui l'ignore, il lui faudra bon gré mal gré s'en accommoder, et il n'en est que trop qui, la déception passée, s'y résigneront et s'arrangeront, de leur côté, une vie nouvelle : voyez mine du Châtelet, Mme d'Epinay, Mme du Deffant. Un tourbillon de galanterie bouleverse ces vieux hôtels où les époux se connaissent à peine et où les enfants ne connaissent guère que les domestiques. La séparation des maris et des femmes se consacre dans ces réunions où ils ne peuvent paraître ensemble sans trahir l'incognito qui en fait l'attrait ; le ridicule ne frappe plus le mari trompé mais le mari jaloux. Une nouvelle morale se formule : on se marie pour avoir un héritier à qui transmettre ses charges et son titre, ensuite on redevient libre chacun de son côté et on se conduit en conséquence.

Ceux qui n'ont ni le courage ni le désir de montrer l'exemple déplorent leur faiblesse, ou s'en amusent, ou s'en glorifient. Ceux qui donnent cet exemple ont peu de

 

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prestige. C'est la reine Marie Leckzinska et son entourage intime, discret, prudent ; le Dauphin retiré chez lui, Mesdames de France guindées, médiocres ; quelques ménages qui se comptent et où les vertus chrétiennes et conjugales loin de se faire expansives se renferment jalousement pour se mettre à l'abri du contact redouté d'une société corrompue. Pas de prosélytisme du bien, le mal a toute liberté de s'étendre et de séduire.

Rien de plus représentatif de cette situation que les Mémoires du duc de Luynes. Il faut avoir lu ces dix-sept volumes, tout « remplis de la poussière d'une société évanouie », pour prendre une idée exacte du degré de médiocrité impuissante auquel était tombée la partie restée honnête de l'aristocratie française. A l'invasion montante et débordante des nouveautés subversives, ils opposaient la placide résignation, l'oisive incapacité et les vertus négatives d'âmes sans vigueur et sans génie.

Luynes a traversé la Régence sans une éclaboussure, c'est un fossile ; il fut présenté à la cour en 1710 et il a arrêté sa vie avec celle du feu roi, le 1er septembre 1715, Cela ne l'empêche pas, au contraire, cela l'aide à être le chroniqueur de la cour de Louis XV en son apogée orageuse et dissolue de 1735 à 1758. Pieux, intelligent, assez instruit, probe et chaste, scrupuleux même, son zèle de perfection intérieure tournait au préjudice des rudes qualités qui font les hommes forts et les citoyens utiles. Ce qui donne sa mesure et la mesure de la partie honnête de la cour, c'est le quelque chose de racorni, de ratatiné qu'est sa vie, son horizon, son champ d'activité. Comment de tels automates pourraient-ils exercer une influence morale sur le pays? Cette reine, ces princes, ces ducs, ces marquis sur lesquels, par un reste d'habitude, la France

 

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porte son regard, se promènent, saluent, dînent, soupent, vont à la messe, à la chasse et à la promenade, mettent du rouge, prennent du tabac, jouent au cavagnole, écoutent des sermons, marchent en cadence ou à reculons, font ou reçoivent des révérences, observent ou enfreignent l'étiquette, grossissent les petites choses, ignorent les grandes, causent pour ne rien dire ou pour dire des riens, sont moins majestueux qu'empesés, plus ignorants qu'imbéciles, indifférents aux maux qu'ils soulagent, au bien qu'ils font et au mal qui se fait. Accordez-leur toutes les vertus chrétiennes et quelques-unes particulièrement admirables à la cour. Point de médisance, point de politique, une douce indulgence, une piété plus sincère qu'éclairée, une bonhomie aimable dans la stricte intimité, un prosélytisme à huis clos dont l'unique succès sera la conversion d'un vieux céladon, le président Hénault.

A côté du groupe minuscule de la reine, un autre groupe plus jeune, plus éveillé, mais attaché aux mêmes principes, nourri dans les mêmes sentiments, pratiquant les mêmes vertus, avec cette différence qu'il représentait l'espoir des idées dont la reine représentait la défaite et la résignation. C'est la société du Dauphin et de Mesdames de France, fort animée contre l'influence des « cabinets » du roi, contre l'ascendant des favorites, de la Pompadour surtout que Mesdames appellent tout net : Maman p…            hostile aux nouveautés philosophiques qui triomphaient à Paris et s'insinuaient à Versailles, amie du clergé, protectrice des jésuites et semblant une promesse d'avenir pour la religion. Mais la mort frappe comme si elle se faisait l'alliée du parti adverse. Le Dauphin, homme de valeur, disparaît, Madame Henriette et Madame Adélaïde disparaissent, les autres ne comptent

 

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pas, elles assisteront douloureuses au bouleversement des dernières années. La seconde Dauphine «a de l'humeur»; mais énergique, volontaire, elle disparaît au moment où elle semble prendre de l'influence sur le roi et va former ses fils.

Successivement ils disparurent, ces bien intentionnés. Peut-être eussent-ils été inférieurs à leur tâche ; nous ne pouvons porter un jugement sur eux que nous voyons confinés dans leur inaction chagrine, dans leur timide opposition et dans leur stérile vertu. Ils sont morts à l'heure opportune, ces solitaires, à demi disgraciés, spectateurs impuissants et attristés d'une agitation qu'ils condamnaient et de hontes qu'ils détestaient ; à moins que ce ne soit la suprême disgrâce de disparaître ainsi, étouffés, supprimés, effacés, sans avoir poussé un cri et laissé un nom, sans avoir connu l'âpre volupté des vaincus, qui donnent leur vie pour ce qu'ils ont aimé et goûtent la mort pour ce qu'ils ont cru.

Ces petits groupes dissous, la cour de France n'est guère changée en apparence, il y a un peu de moralité en moins, un peu d'impudence en plus. Le niveau s'abaisse et les hommes perspicaces s'en aperçoivent. Voici le re-mède que propose l'un des plus distingués par ses lumières et son expérience, le marquis d'Argenson. Vers 1758, comme on parlait de lui confier l'éducation du fils du Dauphin, frère aîné de Louis XVI qui mourut en bas âge, d'Argenson consigne ses vues : « Je voudrais, écrit-il, qu'on apprît aux héritiers de la couronne à aimer Dieu, à se méfier des prêtres, à éloigner les évêques de la cour. » C'est que d'Argenson est voltairien, mais voltairien à sa manière. Il est homme d'Etat et reste volontiers à mi-chemin. C'est une de ses maximes « qu'il faut respecter

 

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en tout la religion pratique dans laquelle on est né », car si « la religion fait des sots, l'irréligion fait des scélérats ». En conséquence il proscrit les moines, les abbés fainéants, les hypocrites ambitieux et redoute par-dessus tout l'influence des « dévots » sur les affaires. « Dans tout bon gouvernement, c'est sa maxime, il doit exister la liberté absolue de conscience ; je n'insiste pas sur d'autres libertés trop scandaleuses que d'Argenson s'accordait en prévision des jours heureux qu'il préparait à la France. Ce sont faiblesses humaines, dira-t-on ; je le veux bien ; mais je suis fâché d'autres faiblesses, comme de l'accusation d'avoir, pendant son ministère, livré à une maîtresse les secrets de l'Etat ; voilà ce que des moines et des prêtres, un Père Joseph, un Richelieu, un Mazarin, tin Polignac, un Fleury, n'ont jamais eu à s'entendre reprocher.

En regard de l'impuissance bien intentionnée de quelques grands à Versailles, mettez l'esprit traditionnel et foncièrement irrespectueux du bourgeois de Paris. Celui-ci d'humeur frondeuse, ennemi-né du courtisan, critique presque tout ce qu'il voit sans se préoccuper de savoir s'il comprend ce qu'il juge. Il voit d'abord les choses par leur petit côté, et si elles ont un côté ridicule, c'est celui qui lui saute aux yeux tout d'abord. Sa véritable capacité ne s'étend pas au delà de lui-même et il triomphe dans la sagesse lorsqu'elle n'est qu'égoïsme. La politique lui est un divertissement et ne doit pas être plus ni autre chose dans le pays, car les grandes vues et les grandes entreprises sont des trouble-fêtes, tout au moins des dérangements qui gênent les plaisirs et mettent en hasard les intérêts. En religion comme en politique, l'esprit bourgeois est à la fois conservateur et opposant, caustique et timoré. Il n'est pas irréligieux, il n'est pas

 

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religieux, non plus, il est «anticlérical». L'avocat Barbier, contemporain de Voltaire, fils d'un avocat, marguillier de la paroisse Saint-Séverin, succède à son père au palais, mais non au banc d'oeuvre. La religion lui semble une institution utile pour le peuple, mais dont les honnêtes gens peuvent se passer. Prudent au reste, même dans ses badinages et ses boutades, il transcrit ses goguenardises en toute sécurité dans son journal ; elles sont plus fréquentes que spirituelles : « Les pluies, écrit-il, continuent toujours abondamment et les processions du jubilé ne laissent pas que de marcher, en sorte que les prêtres et le peuple qui y assistent en grand nombre sont mouillés jusqu'aux os ; ce qui est divertissant à voir promener dans les rues. » Voilà un badaud qui a le divertissement facile, ou plutôt il est enchanté comme d'une niche qu'on joue aux « cléricaux » et qui réussit et qui ne le compromet pas et qui s'est passée sous ses fenêtres. Toutefois, comme on l'a très judicieusement remarqué, ces dispositions peu orthodoxes et ce manque de respect nous paraissent un signe du temps. Voilà un bourgeois très modéré, fort ennemi des querelles, hostile aux innovations, exempt de tout fanatisme janséniste, étranger à l'opposition parlementaire, et c'est sur l'Eglise seule qu'il donne libre cours à ses sarcasmes, c'est aux dépens de la religion que ce conservateur timoré s'émancipe et se débauche. Si médiocre plaisant qu'il soit, sa médiocrité même n'en représente que plus fidèlement le commun des esprits, le tiers ordre des intelligences vers le milieu du XVIIIe siècle. Barbier est un « bayliste » sans avoir jamais lu Bayle ; c'est un M. Jourdain de la philosophie qui fait du voltairianisme sans le savoir. Son opinion est formée, en effet, de ce voltairianisme primitif et un

 

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peu gros que Voltaire lui-même a trouvé répandu autour de lui avant de l'instruire et de l'exciter, avant d'y mettre le ferment de propagande et la verve endiablée qui a tout enflammé.

Quand on nous dit que les classes supérieures formaient une caste que la naissance, les privilèges et l'orgueil isolaient du reste de la société, ceci n'est vrai qu'en théorie ; en pratique les diverses classes sociales se modifient les unes par les autres et se mêlent beaucoup plus qu'elles ne l'avaient fait jusqu'alors. Les gens de lettres sont les agents les plus actifs de ce mélange. Comme ils ne manquent ni de lumières, ni d'esprit, ils se rendent redoutables et désirables. Une de leurs chansons peut coûter une réputation, un de leurs bons mots illumine un souper. On les ménage et on les recherche donc, on les introduit dans la société, les barrières sont abaissées, les oppositions se nuancent et s'estompent entre la noblesse, la robe, la finance, la littérature. Il semblait piquant d'être ou paraître tous de plain pied.

Cependant toute une partie de la société demeure réfractaire aux principes d'irréligion. « Si l'on veut rechercher l'influence morale qui a dominé la bourgeoisie comme la société tout entière depuis le moyen âge jusqu'au XVIIIe siècle, on trouvera que c'est à coup sûr l'influence religieuse. C'est la religion qui inspire aux bourgeois les fortes vertus de famille, le goût du travail, la bienfaisance, la persévérance. On la retrouve dans tous les actes importants de leur vie ; elle les enveloppe d'une atmosphère de foi et de piété, hors de laquelle il semblerait qu'ils ne peuvent exister ; elle est présente à leurs yeux comme à leur pensée, et c'est seulement sous

 

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le règne de Louis XV que son image s'affaiblit comme son ascendant.

Partout on en voit les signes visibles. La croix se dresse sur les clochers, sur les places publiques, à l'angle des rues ; les statues de saints ne peuplent pas seulement les églises ; elles apparaissent sur la façade des maisons, saillantes sur des culs-de-lampe, abritées sous des niches. La salle, la chambre à coucher, la cuisine même sont ornées de tableaux ou de sculptures pieuses. Il n'en est pas, au XVIIe siècle, où l'on ne rencontre un Christ, une Vierge, quelques figures de saints ou des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Partout les murs semblent attester la foi de l'habitant; et quand cette foi diminuera, les symboles religieux qui les recouvrent seront relégués dans l'appartement intime ; ils seront écartés des chambres ouvertes au public ; le salon et la salle à manger du XVIIIe siècle ne contiendront plus les images pieuses que renfermait la salle du XVIIe.

Le bourgeois du temps de la Renaissance avait de profondes convictions religieuses. Il était catholique ou protestant, jamais sceptique ni athée. Plus tard il fut moliniste ou janséniste, janséniste surtout par esprit d'opposition, non par conviction religieuse, car il n'entendait rien ou à peu près aux doctrines, mais il lui plaisait de faire pièce aux jésuites. Chrétien convaincu, il défend à l'occasion sa croyance, surtout quand on lui propose, toujours quand on lui impose de la changer. Ce n'empêchera pas qu'on le tienne pour léger. Ce sont des Français cependant qui ont pu soulever et soutenir des années durant les guerres de religion ; les Anglais, si entichés de leur caractère prétendu indépendant, ont cédé à toutes les volontés de Henri, de Marie et d'Elisabeth.

 

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Ce sont ces Français-là qui revivent dans leurs descendants du XVIIIe siècle. Ils forment une société modeste, chrétienne par tradition au moins autant que par conviction, un peu par timidité et par bon ton ; mais, malgré ces légères ombres, foncièrement chrétienne dans la vie domestique à un point que nous ne nous figurons pas. Sans doute le père ne se refuse pas de temps en temps des épigrammes contre les moines et les chanoines, — il ne se croirait plus Français s'il y manquait, — mais il respecte le curé et regarde le blasphème comme un crime. Où le bon sens de la race se révèle, c'est dans sa tendance. Il ne sera ni luthérien, ni moliniste ; mais l'écueil se trouvera pour lui dans le calvinisme et le jansénisme, formes austères et séduisantes parce qu'elles lui semblent la doctrine chrétienne dans sa rigueur ; il y échappera par l'instinct traditionnel qui l'attache à la foi de ses pères, cette foi romaine qui ne peut errer, et après quelques fluctuations il y revient et n'hésite plus. C'est dans ce milieu modeste, laborieux, régulier et calme que se recrutent le clergé de second rang et les ordres religieux demeurés fervents. Nous verrons dans ce livre de quoi furent capables ces recrues dans les prisons, devant les juges, sur l'échafaud. La société est, en effet, restée officiellement catholique. On compte le nombre des habitants d'une paroisse par le chiffre des communiants, et ce chiffre est celui de tous ceux qui ont atteint l'âge de la première communion. Sans doute la ferveur diminuait ; mais l'habitude à défaut d'une conviction profonde maintenait dans la vie une part très large à la pratique chrétienne . Vers 1770, Grosley raconte que du temps de son père — c'est-à-dire vers le premier quart du XVIIIe siècle, — on allait le dimanche à une première messe ; puis on

 

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déjeunait ; le dîner suivait la grand'messe, ensuite venaient les vêpres, après lesquelles on allait goûter chez soi ou au jardin en été. La journée se terminait par complies. Au temps où écrivait Grosley, on allait beaucoup moins à vêpres ; mais on n'aurait guère osé se tenir en dehors de la communion des fidèles ; ceux qui ne faisaient pas leurs Pâques étaient montrés du doigt. Ce n'était pas seulement le qu'en-dira-t-on qu'on redoutait, puisqu'on demeurait attaché à ces modestes et touchantes coutumes familiales que Chardin, le peintre de l'honnête bourgeoisie, a rendues populaires dans quelques scènes. Le repas s'ouvrait par le Benedicite et se terminait par les Grâces, qui ne cessèrent d'être récités partout que vers la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les jours d'abstinence restaient plus fréquemment observés, encore qu'on se fût un peu relâché sur la sévérité du carême. L'autorité civile prête la main à l'exécution des prescriptions ecclésiastiques et la police veille à la stricte observation des dimanches et fêtes comme à l'interdiction des aliments gras en carême. Déjà Massillon, mort en 1742, remarque que peu de familles font entièrement maigre ; cependant les échevins de Dijon signalent les noms de ceux qui ne gardent pas l'abstinence afin qu'on les punisse. Les bouchers ne peuvent vendre de la viande qu'à ceux qui se présentent munis d'un billet du médecin et du curé visé par le maire et par un échevin. A vrai dire, le jour où Marmontel est mis à la Bastille, on apporte un repas maigre pour son domestique ; on y ajoute pour lui une volaille et un bouillon gras. Ce sont là des contradictions qui n'atteignent pas le fond de la croyance, mais un relâchement dont tous peuvent s'apercevoir. En 1766, l'évêque du Mans, sur la demande des officiers municipaux,

 

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donne l'autorisation de manger gras au dîner pendant le carême, le dimanche, les lundi, mardi; et jeudi. Depuis longtemps on éludait ces abstinences rigoureuses mais on en faisait la demande à l'évêque ; on alléguait la cherté des denrées, la nécessité de « trouver de quoy vivre », la rigueur du temps, la misère générale. En 1727, les bouchers observent ponctuellement la défense à eux faite de vendre de la viande les jours maigres ; on n'avait que la peine d'aller ces jours-là chez les rôtisseurs, qui donnaient tout ce qu'on voulait.

Les magistrats des villes sont souvent plus zélés que le clergé même. En 1730, ils demandent à l'archevêque de Tours la permission de faire des prières publiques pour obtenir la destruction des chenilles. En 1738, à Auxerre, ils sollicitent une procession générale accompagnée d'un exorcisme pour faire périr les insectes qui dévastent les vignes. On accorde la procession, mais on refuse l'exorcisme .

Dans les documents infiniment variés qui nous renseignent sur l'esprit public, on aboutit à une constatation. Un changement grave de cet esprit coïncide avec l'ardente attaque irréligieuse des environs de 1750 ; à cette date on remarque un affaiblissement formel et rapide du sentiment religieux. Voici, par exemple. les livres de compte des familles qu'on appelait aussi livres de raison. C'est le mémorial des mille petits incidents de la vie morale, physique et économique d'une famille. Souvent, le début présente des maximes d'une piété grave, des conseils aux enfants, une citation de l'Ecriture, une prière ; à partir du milieu du XVIIIe siècle, ces manifestations de l'esprit de foi se font rares et disparaissent rapidement.

 

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La frivolité gagne du terrain. Un voyageur français remarque « qu'il n'est point d'Anglais à qui il n'arrive fréquemment de citer des passages de l'Ecriture, et peu de Français qui ne soient toujours prêts à répondre à ce qu'on leur dit par un vers de comédie ou de vaudeville ». En 1765, un président de province écrit : « La religion n'est plus guère de saison en tout pays ; il ne faut pas avoir honte de la professer ; » et le digne homme est encore scandalisé d'une mascarade faite le mardi gras par les jeunes gens de la meilleure société de Châlons. « Tout cela, ajoute-t-il, a été accompagné de beaucoup d'irréligion ; toute cette jeunesse n'a pas été à la messe et a mangé gras toute la journée du mercredi. Qu'est-ce que la jeunesse d'aujourd'hui ? »

Lamentations qui se font entendre à toutes les époques et auxquelles il ne faut pas prêter une croyance trop absolue. Beaucoup de familles de la bourgeoisie conservèrent intactes jusqu'à la fin du XVIIIe siècle les croyances et les traditions domestiques de jadis; on retrouve chez elles les mêmes habitudes de simplicité, de foi, d'austérité, des générations du passé ; seulement ici comme à la cour, cette vertu semble avoir perdu sa force expansive, elle se replie sur elle-même, et le pressentiment des orages la rend de plus en plus circonspecte et timide.

Le cadre un peu vieillot dans lequel s'écoulait la vie de province entretenait les vieilles moeurs. A Chartres, l'honneur d'une institution locale, le chapitre et la maîtrise, fait maintenir des usages et des pratiques qu'on s'attendrait à ne plus rencontrer au XVIIIe siècle nulle part en France. Rien de plus vivace que ces spécialités locales. Jusqu'en 1793, le district et la municipalité

 

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pourvoiront — mal, c'est vrai — à l'entretien de ces petits choristes dont la ville était si fière.

Plus curieux est l'attachement à ces démonstrations de piété chrétienne, les processions. Les municipalités se montrent plus zélées que les chapitres à les solliciter ou à les prescrire ; si l'évêque fait la sourde oreille, l'échevinage impose. En 1733, procession dans le Poitou contre les morsures des chiens enragés ; en 1770, procession à Limoges pour la découverte de la trahison d'un ancien maire de la ville ; en 1779, à Bourg en Bresse, douze processions annuelles ; ajoutez à cela les processions votives, comme celle du voeu de Louis XIII, les processions commémoratives d'un incident local, à Troyes, à Langres par-dessus tout ajoutez la procession de la Fête-Dieu, le sacre, à l'occasion duquel chaque particulier orne sa maison de tapisseries; le syndic de la communauté des tapissiers ou ses adjoints en posaient d'office devant les maisons inhabitées, et l'autorité ecclésiastique veille de son côté à ce que l'on ne tende pas des tapisseries représentant « des actions déshonnêtes ». Certaines processions garderont jusqu'à la fin un grand renom, notamment celles d'Aix et d'Angers, qu'on vient voir de fort loin. La curiosité s'en mêle, et la foi s'attriste de voir des personnes rire et badiner aux fenêtres pendant le passage de la procession ; on la regarde passer en robe de chambre et en bonnet de nuit ; en 1777, le maire de Gray interdit de telles licences et impose à ses administrés de se mettre à genoux.

Et la journée finie, chacun rentré chez soi peut encore entendre, au moins jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le crieur de nuit sonnant les patenôtres entre minuit et une heure : « Bonnes gens qui dormez,

 

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réveillez-vous, pensez que vous mourrez et priez Dieu pour les trépassés. »

Dès le XVIIe siècle un esprit d'indépendance commence à se développer parmi les classes ouvrières; le sentiment du respect s'affaiblit, à Paris surtout. « Ceux de la lie du peuple, lit-on dans la Lettre d'un Sicilien, ne cèdent le pas à personne, ne tirent leur chapeau que devant Dieu. Il n'y a pas de peuple plus impérieux et plus hardi. » A la fin du XVIIIe siècle, le marquis de Mirabeau constate que la tendance à l'égalité y est générale. « A Paris, le peuple n'est pauvre que volontairement, tout y trouve à travailler et gagne beaucoup. Tout le monde est devenu Monsieur. Il me vient le dimanche un homme en habit de droguet de soie noire et en perruque bien poudrée, et tandis que je me confonds en compliments, il s'annonce pour le premier garçon de mon maréchal ou de mon bourrelier. » En 1788, Mercier s'effraie de l'insubordination. « Jadis, dit-il, quand j'entrais dans une imprimerie, les garçons ôtaient leur chapeau. Aujourd'hui ils se contentent de vous regarder, ricanent, et à peine êtes-vous sur le seuil, que vous les entendez parler de vous d'une manière plus leste que si vous étiez leur camarade. » On citerait beaucoup d'appréciations semblables, mais il ne faut pas trop se hâter de conclure. Le compagnon, en somme, est Français et chrétien ; à l'église il s'assied derrière les bourgeois, ce qui le vexe un peu parfois, mais il continue à venir à l'église. Cependant des symptômes se remarquent de son détachement; il assiste à la messe, mais il réserve. son après-midi pour la promenade et les parties de campagnes ; des vêpres il n'est presque plus question dès le milieu du XVIIIe siècle, de confréries guère plus. La

 

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propagande s'émousse contre l'esprit gouailleur et indifférent bien plus qu'hostile. En 1768, on publie à son intention le Magasin des pauvres, artisans, domestiques et gens de campagne, et le censeur chargé de l'approbation ne peut se tenir de reconnaître que l'ouvrage ferait grand bien « s'il pouvait être lu par ceux à qui il semble destiné ».

L'artisan, quoique moins accessible que le bourgeois et le 'grand seigneur aux doctrines philosophiques, suit cependant la pente. Lisez, au XVIIe siècle, la devise que le tailleur Boullay a fait graver autour de son portrait : L'homme qui vit en espérance peut travailler avec assurance. En Dieu Benoit Boullay a mis son espérance. Et comme il ne croit pas en avoir assez dit, il fait suivre cette devisé d'un quatrain où il atteste de nouveau les sentiments pieux qui l'animent. Ces sentiments n'étaient pas particuliers à ce tailleur, ils étaient partagés par ses confrères et par la très grande majorité des artisans de Paris. Ceux-ci les avaient en grande partie conservés au siècle suivant, mais une sorte de respect humain ne leur aurait pas permis de les manifester de la même façon.

La religion était restée un frein pour les classes laborieuses. Un écrivain protestant, dans ses Observations in a journey to Paris, remarque qu'il y a moins de débauchés dans les pays catholiques, par suite de l'influence que la confession donnait aux prêtres.

Ce qui contribue longtemps à maintenir la bourgeoisie et le peuple dans sa croyance, ses pratiques, ses moeurs traditionnelles, c'est sans doute cet ensemble fortement lié d'une société qui s'est faite pièce à pièce, dans laquelle chacun a trouvé sa place, s'y est installé et s'y plaît; c'est la difficulté, l'inopportunité de lui substituer autre chose

 

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et l'appréhension de savoir ce que pourrait être cette autre chose. A ce sentiment inné d'attachement chez la plupart des hommes pour leurs habitudes, il faut joindre un sentiment d'estime et d'attachement pour ceux qui représentent la religion, une juste appréciation du bien qu'ils accomplissent. Si l'évêque non résident, mondain, chasseur, est généralement méprisé ou haï, le clergé de second rang répare par ses vertus et compense par son exemple le mal que l'épiscopat fait à l'idée religieuse. Les curés de paroisses étaient généralement populaires ; ils n'excitaient point l'envie ; toujours actifs, en relations avec leurs paroissiens, ils ne vivaient pas à part et au-dessus d'eux, comme les chanoines, dont les prébendes étaient parfois accordées à la faveur seule, comme les moines. dont l'apparente oisiveté prêtait à la satire. Sortis pour la plupart du tiers état, ils partageaient ses idées et ses principes ; ils étaient plus attachés que les évêques aux traditions gallicanes, et lors des élections de 1789, ils furent souvent en opposition avec eux. Ils étaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, la bourgeoisie du clergé à côté de son aristocratie représentée par les évêques et les bénéficiers.

Quelques-uns des cahiers de 1789 parlent en termes touchants de leur zèle et de leur dévouement. Ce n'est pas seulement en Bretagne qu'on apprécie les « bons et utiles pasteurs » qui s'occupent de près et journellement de l'indigence et de l'assistance du peuple ». Des villages de Champagne demandent aussi l'amélioration du sort de leurs curés qui portent le poids du jour et de la chaleur et sont sans cesse occupés du besoin spirituel de leurs paroissiens ». Si quelques-uns de ces derniers désirent la suppression du chapitre et de certains

 

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couvents, c'est surtout pour en attribuer les revenus à leurs pasteurs vigilants et infatigables.

« Le curé de paroisse n'avait d'autres fonctions civiles que celles qu'il exerçait en rédigeant avec une précision quelquefois incomplète les registres des baptêmes, des mariages et des inhumations ; mais il connaissait toutes les familles, il avait présidé à tous les actes importants de la vie des individus ; il pouvait, au point de vue moral, être considéré comme leur conseiller et leur tuteur ; il présidait au soulagement de la misère, en prenant part aux décisions des bureaux de charité ; et, sauf de rares exceptions, il méritait d'inspirer la reconnaissance et le respect. La paroisse qu'il dirigeait était pour les habitants la première forme de la patrie ; ils connaissaient leur ville mieux que le royaume dont elle faisait partie ; ils connaissaient mieux leur église que leur hôtel de ville. Depuis leur enfance, ils s'y rendaient régulièrement tous les dimanches; ils y retrouvaient, en venant s'asseoir dans le banc de famille, leurs propres souvenirs et les traditions de leurs pères. Les noms de ceux-ci était inscrits sur les dalles des tombeaux, sur les listes des confréries, parfois sur les verrières et sous les ex-voto. Le passé revivait sous les vieilles arcades gothiques, malgré les atteintes que le goût du XVIIIe siècle y porta en les parant d'ornements nouveaux ; il était attesté par les tombeaux qui garnissaient l'intérieur de l'église et qui se pressaient dans l'étroit cimetière qui l'entourait. La paroisse n'était pas seulement pour les habitants un édifice religieux, c'était le sanctuaire de la famille, où se perpétuaient les croyances comme une sorte de pieux héritage ; c'était le lieu de réunion des habitants d'un même quartier, entre lesquels la conformité des sentiments pieux établissait

 

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des rapprochements sympathiques et des liens de confraternité (1). »

Les ordres religieux sont loin de jouir du même prestige. Les grandes et illustres abbayes n'excitent guère d'autre sentiment que l'envie. Avec leurs abbés commendataires, leurs revenus immenses, leurs privilèges et les entraves que ceux-ci apportent à tout instant dans la vie quotidienne, les monastères ont tout ce qu'il faut pour se faire haïr et, malheureusement, ils sont à peu près dépourvus de ce qui les ferait chérir. Les moines sont réduits d'ordinaire à la portion congrue et ils ont parfois de la peine à se procurer les strictes nécessités de la vie matérielle ; le devoir de la charité s'en ressent, ils distribuent quelques aumônes qui semblent dérisoires eu égard à ce qu'on connaît vaguement des biens, des droits, des ressources immenses de l'abbaye. Ces moines vivent souvent sous une règle relâchée qu'ils s'inquiètent peu d'observer dans le but de procurer l'édification autour d'eux. Il suffit de quelques sujets déchus et scandaleux pour étendre à tous leurs compagnons, à l'ordre monastique entier, une tare odieuse. Quelques récits, parfois fondés malheureusement, représentent les moines adonnés à la paresse, à la bonne chère et croupissant dans une ignorance crasse, et l'opinion se règle sur ces faits lamentables. Il pourra se rencontrer des chartreux irréprochables, des bénédictins illustres, des trappistes mortifiés, on ne fera guère attention à eux et le discrédit ne cessera de s'étendre. Beaucoup d'abbayes de femme s sont déchues non seulement de la ferveur, mais de la

 

1. A. Babeau, la Ville sous l'ancien régime, 1880, p. 459 sq. ; le Village sous l'ancien régime, 1878, p. 145.

 

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modestie qui s'impose aux religieuses. Les parloirs sont ouverts, les cloîtres aussi parfois; on donne des collations, on prend des leçons de danse, et la malignité, la sottise se chargent d'envenimer les actions indifférentes, de salir les réputations inattaquables, avec une légèreté qui ne saurait servir d'excuse. Les petites pensionnaires de l'Abbaye-aux-Bois se racontent des historiettes un tantinet érotiques sur une abbesse de la maison, Mme d'Orléans, future abbesse de Chelles ; peu importe si les historiettes sont vraies ; elles ne le sont pas, on les conte quand même entre soi et on les rapporte à la postérité (1).

Depuis le milieu du XVIe siècle, les ordres religieux ont poussé des branches nouvelles ou rajeunies : jésuites, capucins, lazaristes, carmes déchaux, oratoriens. Dans ces groupes, les membres sont pour la plupart animés d'un zèle ardent et d'un dévouement infatigable pour l'enseignement et la prédication. Les nouvelles congrégations de femmes pullulent. Rares sont les contemplatives, comme les Carmélites ; presque toutes ont pour mission l'éducation des filles et le soin des malades. Les villes se montrent généreuses mais sans entraînement. Si on fait bon accueil aux nouveaux venus, on ne laisse pas de leur montrer parfois grise mine. En tous cas, ils doivent s'attendre à prendre leur part des obligations communes

 

1. Cette petite peste d'Hélène Masalska, dont Mme Lucien Perey a publié d'une façon très arbitraire les mémoires, Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècle, a mis en circulation sur l'abbesse de Chelles de capricieuses imaginations qui n'ont malheureusement été réduites à leur valeur historique que dans des ouvrages sans retentissement possible : M. Berthault, l'Abbaye de Chelles au diocèse de Paris, 657-1790, résumés chronologiques, in-12, Paris, 1889 ; C. Torchet, Histoire de l'abbaye royale de Notre-Dame de Chelles, in-8°, Paris, 1889, t. II.

 

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et à payer les impositions. Souvent il arrive que l'échevinage fait appel à une congrégation pour obtenir quelques membres auxquels on assure une subvention et des avantages, mais sous réserve de conditions rigoureuses. A Troyes, les ursulines ne pourront accepter des habitants de la ville et du faubourg aucun legs qui dépasse le tiers du bien du donateur ; à Auxerre, les carmes déchaux ne pourront quêter en ville ; à Dijon, défense semblable est faite aux dames de Rougemont.

En somme, peu d'enthousiasme pour les couvents. Les villes sont disposées à limiter leur nombre dans leur enceinte ; les curés qui risquent de voir désserter leurs églises ; les communautés établies qui redoutent la concurrence ; le négoce qui s'alarme de l'arrivée de genspouvant produire et vendre leurs ouvrages à bas prix ; de tous côtés un sentiment de défiance qui parfois aboutit à un refus d'établissement comme à Albi, ou à Angers, qui re-pousse les bénédictins de Saint-Maur, ou bien une expulsion, comme à Calais, à Reims. En 1750, la ville de Troyes repousse une communauté dont les ressources sont insuffisantes. « Si les religieuses vivent de leur travail, dit le Conseil de ville, elles absorberaient tous les ouvrages ; si elles vivent de charité, ce serait autant de retranché aux pauvres du pays. » On craint encore plus la richesse des religieux que leur indigence, on craint par-dessus tout l'accroissement de leurs pouvoirs, car « l'on sait, écrit le jurisconsulte Cl. Henrys, en 1738, que les communautés se contentent d'un pouce de terre en arrivant et qu'elles s'étendent insensiblement dans la suite... » Ce sentiment prédominera surtout à partir de la fin du règne de Louis XIV et on y voit, sous l'intérêt, une aigreur à peine contenue.

 

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On se plaint que les ordres religieux accaparent le bien des familles, on mène grand bruit des acquisitions d'immeubles qu'ils font dans le royaume et on demande la rescision des baux et contrats conclus par eux. Le magistrat de Cambrai déclare que « s'il se rendait facile aux acquisitions que les ecclésiastiques font tous les jours, il ne resterait plus d'habitations pour les bourgeois ». L'échevinage de Dijon propose de percer une rue sur l'emplacement d'un couvent de jacobins qui auraient fait une sorte de banqueroute, et l'intendant appuie la re-quête en ces termes : « Il est on ne peut plus important dans cette ville où les loyers sont énormément chers, de remettre des terrains dans le commerce, toutes les fois que cela sera possible ; la mainmorte ecclésiastique possède plus des deux cinquièmes de la ville ! »

Cette aigreur se manifeste surtout à l'égard des jésuites, qui sont franchement impopulaires. « Il est difficile, remarque M. Babeau, de se rendre un compte exact de l'origine de l'opposition que dès ses débuts l'illustre Compagnie de Jésus a rencontrée en France, à moins qu'on ne veuille attribuer cette opposition à l'esprit pro–testant qui aurait pénétré la bourgeoisie de certaines villes, malgré son attachement extérieur au culte catholique. Ni la protection des rois, ni les talents et les vertus des jésuites, [ni les services rendus dans l'enseignement de la jeunesse], ne purent conjurer les hostilités qui leur furent suscitées jusqu'à l'époque de leur expulsion. Reims essaie de les repousser à diverses reprises ; Châlons lutta pendant vingt-six ans contre leur introduction ; Mâcon s'y oppose longtemps avec la plus vive énergie.« Cette ville n'a que 1.200 feux, écrit l'échevinage en 1629; les maisons religieuses fondées depuis vingt ans ont déplacé plus de

 

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deux cents ménages. Un évêque, trente-deux chanoines, cinquante prêtres séculiers, trente capucins, huit minimes, six oratoriens, vingt-cinq ursulines et quinze carmélites suffisent amplement pour tous les besoins de la religion. » Il fallut céder, mais les échevins ne cessèrent de témoigner leur mauvais vouloir aux jésuites, lorsqu'avec leurs seules ressources ceux-ci eurent construit un collège. Bien peu de villes réussirent comme Troyes, à triompher. La reine Marie de Médicis déclara, sur les réclamations de ses habitants, que son intention n'était pas d'imposer les jésuites contre le gré de la ville. De nouvelles tentatives furent faites dans le courant du XVIIe siècle et vinrent échouer contre des répugnances traditionnelles ravivées par l'influence janséniste. A Laon, en 1729, l'évêque fit admettre les jésuites pour six ans ; il espérait qu'à l'expiration de ce terme, l'échevinage les accepterait sans difficulté. Il n'en fut rien ; tous les corps constitués de la ville, appuyés par l'Université de Paris, demandèrent leur éloignement, sans pouvoir toutefois l'obtenir. Rennes leur suscita procès sur procès pour leur imposer la réception d'un droit féodal assez ridicule qu'on aurait été scandalisé de leur, voir accepter. On avait réuni au collège des jésuites de Rennes un prieuré, dont le prieur devait recevoir solennellement chaque année un baiser de toutes les nouvelles mariées. Conçoit-on que la ville plaida trente ans pour forcer le supérieur du collège, qui avait converti cette redevance en un quarteron de cire d'une valeur de 5 sous, à la recevoir comme auparavant?»

A plusieurs reprises, vers la fin du XVIIIe siècle, les municipalités proposent la désaffectation des bâtiments conventuels jugés trop vastes désormais pour le petit

 

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nombre de religieux qui y vivent. Pareille mesure rencontre d'ordinaire beaucoup de partisans. Les futurs acquéreurs des biens nationaux se laissent entrevoir.

 

III

 

Vers 1750, la lutte philosophique reprend plus âpre et plus intense. Une nouvelle génération de penseurs intempérants s'avance ; ils ont fait le tour des positions à attaquer, et pour lutter contre Voltaire, Diderot, Rousseau, Condillac, Buffon, on trouve d'honnêtes prélats, Le Franc de Pompignan, Montazet, Beaumont, et des Boyer, des Languet, des Montillet... ! La défense est faible ou nulle : on peut trouver aux philosophes bien des faiblesses et leurs personnes comme leurs doctrines sont loin d'être inattaquables; mais en vérité, c'est avoir trop beau jeu que de rencontrer en face de soi pareils adversaires. Encore, dans la première moitié du siècle, avait-on Rollin, d'Aguesseau, Massillon. Eux disparus, il ne reste rien. Le Parlement n'est guère en meilleure posture que l'épiscopat; le zèle amer de ses magistrats se satisfait en de lourds réquisitoires contre les Lettres anglaises, l'Encyclopédie, le Bélisaire, l'Emile, l'inoculation, les jésuites, les ultramontains. C'est un feu de file !

Un trait qui n'a pas été relevé me paraît donner la mesure de ce déséquilibre grandissant de la société : un bénédictin écrit Manon Lescaut, un jésuite écrit Ververt. Desaugiers entre au séminaire Saint-Lazare, Marmontel reçoit la tonsure à Limoges, Turgot est

 

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quelque temps prieur de Sorbonne, Siéyès, chanoine de Tréguier, et le plus ineffable de tous, Bernis, « rend compte de son état d'oraison » quelques mois avant d'être « Babet la Bouquetière », simple acheminement au cardinalat.

On a dix fois retracé le tableau de la décadence morale et l'ébranlement politique du XVIIIe siècle; je n'en dirai rien, aussi bien un tel sujet n'appartient pas à cette étude et on devra longtemps recourir à ce qu'en ont dit MM. de Tocqueville et Taine. La question religieuse est assez vaste pour nous retenir.

« Si l'on interroge, soit un ami, soit un ennemi de la Révolution, et si on lui demande : qui a fait 89 ? sans hésiter il répondra ce sont les philosophes. Affirmation non pas fausse assurément, mais trop absolue. En lettrés que nous sommes, nous attachons à l'action de la philosophie militante une importance exagérée ; séduit par l'éclat de cette longue insurrection de la pensée française qui a suscité les tribuns après avoir inspiré les écrivains, nous lui rapportons en tout événement l'honneur de la réussite ; nous abolissons en idée tout ce qui lui est étranger, et sa main seule nous apparaît dans l'oeuvre des destructions radicales. Il faut résister à ce préjugé qui, suivant les temps, se tourne en grief ou en éloge ; les philosophes n'ont pas droit à une part si large dans le mérite ou la responsabilité de l'événement : en admettant qu'ils aient été les ouvriers les plus énergiques des changements accomplis, ils n'en sont ni les seuls ni les plus anciens promoteurs. Un ami de la marquise de Créquy lui disait au lendemain de la catastrophe : « On a tort d'imputer aux encyclopédistes la chute de l'ancien régime; la vieille maison est tombée d'elle-même, mais

 

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ils ont fourni les matériaux pour en bâtir une autre. Ils ne sont pas plus coupables de sa chute que ne l'est d'un incendie la carrière où l'on prend des pierres pour reconstruire l'édifice brûlé. » C'était, peut-être, oublier un peu vite que les encyclopédistes avaient travaillé à mettre le feu à la maison.

« Il y a dans l'histoire que nous essayons d'écrire, poursuit M. Ch. Aubertin, un fait considérable, aujourd'hui trop méconnu : c'est l'action politique du jansénisme pendant la première moitié du XVIIIe siècle, c'est l'existence d'une puissante opposition, antérieure à la propagande littéraire des philosophes, opposition purement française d'origine, qui, sans rien prendre aux Anglais ni aux livres, a créé d'une part le milieu ardent où les ferments nouveaux devaient plus tard éclater, et de l'autre a posé le principe générateur de 1789 en plaçant la volonté du peuple au-dessus de la volonté du roi. On peut voir dans les mémoires du temps comme cette. opposition remuait Paris bien avant l'Esprit des lois et le Contrat social, quels [indomptables] dévouements elle a suscités, quels caractères intrépides, et d'une fermeté qui n'a rien de moderne, elle a mis en lumière ! Selon l'expression énergique du marquis d'Argenson, témoin si compétent, elle rédigeait, dès le milieu du siècle, les cahiers des Etats généraux. Sous deux formes distinctes, un même esprit animait ce grand parti de la résistance : l'opposant de ce temps-là était janséniste en religion et parlementaire en politique; il vivait d'une double haine, la haine de Rome et la haine de Versailles, noms qui résumaient et symbolisaient à ses yeux tous les abus du despotisme, clérical ou séculier, monarchique ou ultramontain. Ces deux antipathies mêlées et confondues, ces deux éléments

 

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de colère et de révolte, pour ainsi dire forgés ensemble, donnaient à l'opposition une trempe inflexible, une ardente ténacité. Le jansénisme y mettait pour son compte l'âpreté sombre, la rancune immortelle, l'entêtement puritain, et, ce qui nous manque trop aujourd'hui, le courage du sacrifice, le mépris hautain de la souffrance. La fusion des deux partis réfractaires se montre bien dans la fameuse maxime qui était l'âme du mouvement et le drapeau du combat : « La nation est au-dessus des rois comme l'Eglise universelle est au-dessus du pape. »

« Il y avait au fond de la querelle janséniste une question politique qui en sécularisait le caractère et en transformait l'importance. L'air de cloître ou d'école, l'humeur morose et tracassière de la doctrine disparaissaient dans l'influence magique de la passion ; restait la flamme intérieure, le sentiment jaloux de la dignité personnelle et dans la crise des persécutions le prestige du martyre : tout cela prêtait à l'opinion janséniste une sorte de grandeur exaltée qui lui gagnait les masses. Pas plus que le Parisien d'aujourd'hui, le bourgeois d'alors n'avait un goût très vif pour la casuistique. Il passait par-dessus ces insipides subtilités et jugeait des combattants par le coeur ; se mêlant aux controverses sans en entendre la langue, il y entrait d'enthousiasme et par emportement. N'est-il pas curieux de voir le XVIIIe siècle débuter en théologien dans la voie d'opposition à outrance qui doit le conduire à l'athéisme ? »

« La bonne ville de Paris, écrit l'avocat Barbier, est janséniste de la tête aux pieds ». « Tout le gros de Paris, hommes, femmes, petits enfants, tient pour cette doctrine, sans savoir la matière, sans rien entendre à ces

 

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distinctions et interprétations, par haine contre Rome et les jésuites; tout ce monde est entêté comme un diable. Les femmes, femmelettes et jusqu'aux femmes de chambre s'y feraient hacher. L'emportement monte à un diapason inconnu de nos jours. On couvre de boue les mandements épiscopaux affichés, un savetier insulte un prédicateur, deux prêtres à la grand'messe s'excommunient, un vicaire dispute avec son curé et, séance tenante, détache ses habits sacerdotaux et quitte l'église. »

A la cour, « où le jansénisme est en horreur », on se raidit, on s'emporte, le terme janséniste est synonyme de factieux (vers 1750 on cessera d'en faire usage et on commencera à dire républicain) ; on lance des lettres de cachet.

Mais « le bruit, en France, est toujours par lui-même un résultat. Aussi qu'arriva-t-il ? Cet état exalté, cette atmosphère inflammatoire où vivaient les esprits, en tournant tout en aigreur, leur donna une humeur factieuse et belliqueuse, un insatiable besoin d'émotions, et ce que nous appelons un tempérament révolutionnaire. Des nuées de mécontents, magistrats persécutés, officiers dépossédés de leurs emplois ou lésés dans leurs intérêts, plaideurs ruinés par les interruptions de la justice, satiriques et pamphlétaires de tous les états, discoureurs de cafés, de salons, de places publiques, harcelèrent le pouvoir par de continuelles escarmouches, et inondèrent Paris des productions de leur verve anonyme. Outre son corps de bataille et ses masses compactes, l'opposition eut désormais ses troupes légères. »

Toutefois n'exagérons rien, cette opposition bruyante, jusque vers la moitié du siècle, fait plus de bruit que de mal; elle était disposée, somme toute, à marcher d'accord

 

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avec la royauté pourvu que celle-ci lui donnât le signal et lui imprimât le mouvement. Les agitations sont vives, mais elles n'ont pas encore un caractère menaçant et subversif. Les masses gardent leur foi au principe monarchique et leur soumission intime à l'enseignement religieux. Un jour d'émeute parisienne, un cocher tombe blessé, on le croit mort ; aussitôt quatre mille personnes le promènent criant vengeance; mais voilà que, comme le chat de la fable, le cadavre ressuscite et demande un confesseur; « aussitôt, raconte Matthieu Marais, on le mit contre une borne et on alla chercher un prêtre ; le peuple, à qui il ne faut pas plus pour s'apaiser que pour s'émouvoir, l'a laissé là et s'est dissipé de lui-même. » On conviendra que les émeutiers qui se confessent ne sont pas, pour un gouvernement, des adversaires bien redoutables.

Pendant ce temps que faisait la philosophie ? Fort peu de bruit encore, et son personnage, en politique surtout, était assez modeste. Elle voyageait avec Voltaire et Montesquieu, étudiait la Hollande et l'Angleterre, elle s'insinuait au théâtre et n'entrait pas à l'Académie. Pour en forcer les portes, Voltaire en était réduit à écrire : « Je soumets mes écrits au jugement de l'Eglise. Je déclare que, si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de la paroisse, je suis prêt à la déchirer devant lui : que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. »

Mal vue du pouvoir qui ne la craignait pas, choyée des honnêtes gens qui ne s'en défiaient pas, la philosophie allait son chemin, mais il n'était guère question de philosophes. Pour tous ou presque tous, Voltaire est un poète, rien qu'un poète, ce qui n'est guère sérieux ; le Montesquieu

 

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des Lettres persannes et du Temple de Gnide est un président à mortier qui se déguise en greluchon ; ce qui est excessivement amusant.

« Tel est le second trait distinctif de cette époque du siècle : le peu d'action que la philosophie exerce sur un mouvement politique qui est avant tout parlementaire et janséniste. Il existe dès lors un esprit philosophique très répandu, il n'y a pas encore un parti de philosophes. Cet esprit subtil et hardi qui, s'insinuant partout, formait comme l'atmosphère du siècle, est caractérisé avec justesse dans une lettre peu connue que le P. Castel, savant jésuite de Montpellier, adressait en 1734 à Montesquieu au sujet des derniers chapitres de son livre sur la Grandeur et la Décadence des Romains : « Un grand nombre de beaux esprits et de gens du monde aimeront assez à voir traiter de haut en bas ce qu'ils appellent la prêtraille monastique et fronder même un peu l'ordre ecclésiastique, papes et évêques. C'est tout à fait le goût d'aujourd'hui. II est pourtant vrai que les personnes d'un certain ordre ne se permettent ces insultes et ces hauteurs que dans les conversations et que tout ce qui en transpire dans le public ne vient que de petits auteurs ténébreux et anonymes, la plupart jeunes et licencieux. Une personne de votre nom, de votre rang, et, si votre modestie le permet, de votre mérite, se doit de grands égards à elle-même. »

« Nous touchons au moment définitif où la philosophie, prenant l'essor, va emporter dans les libres espaces de la spéculation pure les questions que débattait l'obstination étroite des partis, et les transformer en les élevant. Tout ce qui a précédé n'est qu'un prélude; voici l'heure des revendications sérieuses et des attaques poussées à

 

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outrance; c'est le vrai XVIIIe siècle qui va paraître dans sa puissante originalité. » Cette révolution morale s'accomplit dans l'intervalle qui sépare la paix d'Aix-la-Chapelle de la guerre de Sept ans (1748-1757). A partir de ce moment, la grande lutte s'engage sur le terrain même où elle s'achèvera.

A la querelle janséniste et à l'opposition parlementaire tenues en échec par l'invincible attachement et la persévérante confiance du pays pour le roi, un renfort inespéré, décisif, survient après 1748, l'ignominie de Louis XV. Je dis l'ignominie, c'est-à-dire, ce mélange d'immoralité, de nonchalance et d'incapacité qui fait de lui un être historiquement unique. Les moeurs en général n'étaient plus si sévères qu'on n'eût pardonné au roi ce qu'on avait toléré chez Louis XIV. L'avocat Barbier, représentant moyen de la bourgeoisie parisienne, est d'une indulgence passablement relâchée. Le roi déclare Mme de Mailly. « Tant mieux, dit Barbier, le commerce des femmes et des plaisirs formera le génie et les sentiments du roi. » S'il s'agit de Mme de Pompadour, il réclame pour elle tout respect, car « il suffit que le roi soit attaché à une femme pour qu'elle devienne respectable à tous ses sujets.» Voilà un sujet de facile composition ; mais ce qui va écoeurer, c'est la constatation des vices du régime dans la personne de celui qui aurait le devoir de les combattre. Quelques années suffisent, dès l'instant où la lumière. s'est faite, pour précipiter la situation.

Première nouveauté : l'opposition renonce aux expédients et s'arme d'un principe. Jadis certaines audaces tombaient de la chaire et la vigueur sacerdotale pouvait faire entendre des paroles d'autant plus menaçantes qu'il était bien compris qu'elles n'étaient que des

 

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mouvements oratoires, chose éminemment inoffensive.

« Un grand, un prince, déclare Massillon, n'est pas né pour lui seul. Il se doit à ses sujets. Les peuples, en l'élevant, lui ont confié la puissance et l'autorité, et se sont réservé en échange ses soins, son temps et sa vigilance. C'est un surveillant qu'ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre. Ce sont les peuples qui, par ordre de Dieu, les ont faits ce qu'ils sont. Oui, Sire, c'est le choix de la nation qui mit d'abord le sceptre encre les mains de vos ancêtres. C'est elle qui les proclama souverains. Le royaume devient ensuite l'héritage de leurs successeurs, mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets, et ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance : en un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois ne doivent en faire usage que pour nous. »

Avec d'Argenson le ton change déjà : « Montrez (aux rois) que la couronne ne les constitue qu'agents de la nation, pour solliciter son bien et son plus grand bien ; inspirez-leur de la tendresse pour les malheureux et peu d'égards pour les gens riches ; qu'ils n'ôtent rien à ceux-ci, mais qu'ils s'en tiennent à la simple justice. »

Plus rien de vague, une précision juridique : « La France, demande encore d'Argenson, est-elle une monarchie tempérée et représentative ou un gouvernement à la turque ? Vivons-nous sous la loi d'un maître absolu, ou sommes-nous régis par un pouvoir contrôlé et limité ? »

Nous y voilà. Il n'est plus question de faire crédit au roi du bonheur du peuple; il s'agit non des procédés, mais du principe même de gouvernement. La possession est un titre, mais le parlement s'en embarrasse peu. En 1753,

 

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« les parlementaires exilés par la cour vivent fort unis entre eux et forment des espèces de communautés de savants. Tous se sont mis à étudier le droit public dans ses sources et ils confèrent comme dans les académies ; ce danger est plus grand qu'on ne le croit. Si jamais la nation française trouve jour à leur marquer sa confiance, voilà un sénat national tout prêt à bien gouverner. Dans l'esprit public et par leurs études s'établit l'opinion que la nation est au-dessus des rois comme l'Eglise universelle est au-dessus du pape. Et de là présagez quels changements en peuvent arriver?»

Voici le principe fondamental de la Révolution, il est sorti des luttes politiques et de l'idée de revision du pacte qui avait jadis attaché le pays à son roi. On se prend à considérer le contrat comme abrogeable par suite de l'indignité du bénéficiaire principal ; on envisage la possibilité d'un contrat nouveau et différent. Cependant la royauté poussée à bout est contrainte, par la logique même du combat, d'écarter les tempéraments qui mitigeaient l'absolu du pouvoir et entretenaient aux yeux du peuple l'illusion d'une demi-liberté. Elle traite d'usurpation le droit national et de révolte le sentiment jaillissant de la liberté française. Le despotisme s'affirme dès lors sans retenue. En 1759, la Gazette de France insère par ordre ces affirmations : « L'universalité, la plénitude et l'indivisibilité du pouvoir existent dans la personne du roi : le droit de la nation n'existe pas hors l'autorité du roi ; lorsque le roi use d'un pouvoir absolu, ce n'est pas là une voie irrégulière ; l'idée d'un seul parlement général et national n'est qu'une chimère révolutionnaire. »

Voici du moins qui est net. Mais l'opinion publique va son train. « Les peuples, écrit d'Argenson en 1756,

 

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sont devenus grands amateurs de parlements ; ils ne voient qu'en eux le remède aux vexations qu'ils essuient d'un autre côté. Tout ceci annonce quelque révolte qui couve sous la cendre. »

Un schisme commence entre l'esprit français et la royauté, car, « l'opinion chemine, monte et grandit, ce qui pourrait commencer une révolution nationale. » Que fera l'avenir? se demande toujours d'Argenson : « Quant à moi, répond-il, je tiens pour l'avènement du républicanisme. J'ai vu de mes jours diminuer le respect et l'amour du peuple pour la royauté. Louis XV n'a su gouverner, ni en tyran, ni en bon chef de république ; or, ici, quand on prend ni l'un ni l'autre rôle, malheur à l'autorité royale. » Mylord Chesterfield reconnaît lui aussi que « les remontrances du parlement tendent à ce que nous appelons les principes de la Révolution. Ce que j'ai jamais rencontré dans l'histoire de symptômes avant-coureurs des grands changements existe et s'augmente tous les jours en France... Ce que je pourrais bien prédire, c'est qu'avant la fin de ce siècle le métier de roi et de prêtre déchoira de plus de moitié. »

Dans ces années 1750-1754 surviennent l'affaire des biens du clergé et celle des billets de confession, qui portent au plus haut point la fureur des partis, l'exaspération des esprits et la haine contre l'épiscopat monarchique et ultramontain. « On ne saurait attribuer la perte de la religion en France, écrit d'Argenson en 1753, à la philosophie anglaise qui n'a gagné à Paris qu'une centaine de philosophes, mais à la haine contre les prêtres qui va au dernier excès. A peine osent-ils se montrer dans les rues sans être hués. Tous les esprits se tournent au mécontentement et à la désobéissance et tout chemine à une grande

 

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révolution dans la religion ainsi que dans le gouvernement. Et ce sera bien autre chose que cette réforme grossière mêlée de superstition et de liberté qui nous arriva d'Allemagne au XVIe siècle ! Comme notre nation et notre siècle sont autrement éclairés, on ira jusqu'où on doit aller ; on bannira tout prêtre, tout sacerdoce, toute révélation, tout mystère. On prétend que si cette révolution est pour arriver à Paris, elle commencera par le déchirement de quelques prêtres, même celui de l'archevêque de Paris. Tout conspire à nous donner l'horreur des prêtres et leur règne est fini. Ceux qui paraissent dans les rues en habit longontà craindre pour leur vie. La plupart se cachent et paraissent peu. On n'ose plus parler pour le clergé dans les bonnes familles ; on est honni et regardé comme des familiers de l'Inquisition. On a observé pendant le carnaval à Paris que jamais on n'avait vu tant de masques au bal contrefaisant les habits ecclésiastiques ou évêques, abbés, moines, religieuses... Enfin la haine contre le sacerdoce et l'épiscopat est portée au dernier excès !! » Barbier dit de son côté : « Il est à craindre que tout cela ne finisse sérieusement. On pourrait voir un jour une révolution dans ce pays-ci pour embrasser la religion protestante. »

Derrière l'opposition bourgeoise et janséniste, opposition aveugle, en conséquence, dépassant le but par la violence des moyens, travaillant à une catastrophe qui devait l'emporter, — un parti nouveau se leva, plus logique et plus résolu que l'ancien, tour à tour l'allié ou l'ennemi du premier, — favorisé par celui-ci lors même qu'il en était combattu, hardi et souple. Dominateur et opprimé tout ensemble, puissant par la science, par le sarcasme, par l'éclat tout français du talent, par le

 

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prestige de l'exemple étranger. On le vit bientôt séduire l'opinion, gagner le coeur et la pensée du siècle, enlever l'influence et la popularité aux chefs du mouvement religieux et politique qu'il faisait semblant de suivre tout en se moquant d'eux. Portant la lutte sur un terrain nouveau qui déconcertait les amis et les adversaires, changeait les conditions et la gravité du combat, il ouvrit des perspectives libres comme l'esprit humain, il fit briller des espérances vastes comme l'avenir. C'était l'opposition radicale et philosophique qui grandissait à l'abri de l'opposition constitutionnelle, pour la déborder ensuite, pour la vaincre et la détruire par la violence de leur commune victoire.

En 1748, un livre intitulé les Moeurs fait scandale et fait fureur. L'auteur, avec bien des ménagements et des réticences, oppose la religion naturelle aux religions particulières et insinue l'inutilité d'une révélation. En 1749, Diderot appuie et, dans Thérèse la philosophe, introduit « des conversations sur la religion naturelle de la dernière folie et très dangereuses ». Le mouvement s'annonce bien, mais on redoute qu'il ne soit étouffé « sous la main des jésuites ».

 

Rassurez-vous !

 

Dès 1752, le clergé et les parlementaires prennent l'alarme. Le premier président convient que « l'impiété s'est servie des dissensions qui régnaient entre les ministres de la religion pour attaquer la religion même. Quel avantage n'a-t-elle pas tiré de ces tristes querelles ? Elle a jugé que c'était le moment de produire son malheureux système de l'incrédulité. Ce système a fait des progrès qui n'ont été que trop rapides. L'on s'est vu inondé d'une foule d'écrits infectés de ces détestables doctrines et, pour

 

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comble de malheur, elles se sont glissées insensiblement jusque dans les écoles destinées à former par état les défenseurs de la foi et de la religion. »

En 1748 il n'était encore question que de « déisme » ; en 1758, la doctrine dénoncée et poursuivie est le matérialisme. Tous les contemporains en tombent d'accord : « Le peuple de France n'est pas seulement déchaîné contre la royauté : la philosophie et presque tous les gens d'étude et de bel esprit se déchaînent contre notre sainte religion. La religion révélée est secouée de toutes parts, et ce qui anime davantage les incrédules, ce sont les efforts que font les dévots pour obliger à croire. Ils font des livres qu'on ne lit guère ; on ne se dispute plus, on se rit de tout, et l'on persiste dans le matérialisme. » C'est toujours d'Argenson que je cite.

Tandis que le gouvernement royal s'enfonce de plus en plus dans l'incohérence et l'impuissance et en donne les marques journalières, le mépris public épuise toutes les formes de la satire, pamphlets, brochures, placards, chansons, la police est débordée et d'ailleurs peu disposée à sévir, car il lui « faudrait arrêter tout le monde ». Les têtes s'échauffent et le peuple s'aigrit, suppute ce qu'il gagnerait à un changement, ce que lui coûte une. classe de privilégiés dont il n'a que faire.

Au sein de cette fermentation nous rencontrons un bourgeois, libraire rue Saint-Jacques, à deux pas du Collège de France, Siméon-Prosper Hardy, chrétien déclaré et janséniste convaincu, qui écrit pendant vingt-cinq ans ses mémoires, de 1764 à 1789, en huit volumes in-folio et, nous donne une vue précieuse, probablement unique, des sentiments religieux à Paris dans les beaux temps de Voltaire et de l'Encyclopédie.

 

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Hardy a eu pour maître Rollin et, « malgré la contagion des idées nouvelles, a gardé jusqu'à la fin dans leur intègre sincérité les convictions de sa jeunesse. Nulle part vous ne rencontrez sous sa plume les licences de pensée ou d'expressions si fréquentes de son temps. Il appelle Jésus-Christ « notre auguste rédempteur », il croit au Dieu « protecteur des empires » ; l'Essai sur les moeurs ne l'a pas détaché de la philosophie de Bossuet et de la politique du Discours sur l'histoire universelle. Ne croyez pas que ce soit là une fidélité isolée et discréditée ; les sentiments professés par Hardy conservaient alors à Paris même, dans le peuple et la bourgeoisie, un reste d'empire, moins affaiblis qu'on ne le suppose généralement. Le fait suivant, si peu important qu'il soit, nous est un indice de cette force durable des croyances et de cette longue impression de respect qui ne céda pas sans peine à la persévérance de l'attaque et de la dérision. En février 1766, le roi Louis XV, chargé des hontes publiques et privées de son règne, traversait le Pont-Neuf au sortir d'un lit de justice tenu au parlement. Un prêtre portant les sacrements au gouverneur de la Samaritaine croise le cortège. Le roi descend de carrosse et se met à genoux sur le chapeau d'un officier de sa suite ! « quoiqu'il fît ce jour-là, rapporte Hardy, des boues prodigieuses ». Ce prêtre, s'étant arrêté, donne au roi la bénédiction. « Ce trait fut admiré de tous les témoins et applaudi par des cris redoublés de « Vive le roi ! » Observez ici les différences de temps : ce qui rendra Charles X impopulaire en 1829 ramène à Louis XV la faveur publique en 1766. »

Autre trait. En 1774, le peuple brûle en effigie les mannequins du chancelier Maupeou et de l'abbé Terray,

 

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mais voyez la procédure spontanée des Parisiens : « Dès le soir même de la Saint-Louis, la populace s'est assemblée dans les cours du Palais et aux environs, en jetant des cris de Vive le roi ! Vive l'ancien parlement ! Ensuite ils ont chanté le verset Domine salvum fac regem, le psaume Exaudiat, l'antienne Salve, au bruit d'un nombre étonnant de fusées et de pétards. » Et voici jusqu'à une émeute qu'on entremêle de liturgie.

En cette même année 1774, Louis XV meurt et Hardy écrit dans son journal ce calcul qu'il tient d'un chanoine de ses amis : « En 1744, il avait été payé à la sacristie de Notre-Dame 6.000 messes pour la guérison de Louis XV ; en 1756, après l'attentat de Damiens, le nombre des messes demandées ne s'était élevé qu'à 600 ; dans la maladie actuelle, il est tombé à 3 ! » Est-il une marque plus sûre de la révolution accomplie dans les esprits pendant ces trente années ?

En 1778, Hardy assiste consterné à l'apothéose de Voltaire. le « poète Voltaire », comme il persiste à dire ; mais il n'est pas moins hostile au spectre des jésuites qu'au chef des philosophes, et il dénonce avec amertume « la noire cabale des soi-disant ci-devant jésuites ».

Aux yeux de contemporains, l'abolition de la Société de Jésus ne fut pas seulement le signal de la disparition d'un Institut puissant et généralement détesté, ce fut l'ébranlement de tout un ordre de choses, une brèche dans l’ancien régime et la perspective d'un bouleversement complet et prochain. Parlementaires et gallicans n'étaient plus de taille à conduire l'assaut dont la direction leur avait échappé ; les ultramontains, désorganisés par l'exil des jésuites, n'étaient plus en état de le repousser. Le 3 novembre 1762, les préliminaires de paix étant signés entre

 

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la France et l'Angleterre, l'opinion publique se trouva de loisir pour assister et prendre fait cause dans une guerre nouvelle, celle de la libre pensée.

Deux coups de tonnerre éclatent en cette même année 1762: l'Emile et le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, brûlés tous deux par ordre du parlement et condamnés par l'archevêque de Paris. « Il est très important, remarquait Bachaumont, qu'un pareil ouvrage ne fermente pas dans les têtes faciles à exalter. Heureusement que l'auteur s'est enveloppé dans une obscurité scientifique qui le rend impénétrable au commun des lecteurs. Au reste, il ne fait que développer des maximes que tout le monde, a dans son coeur. » Et ce simple mot aide encore à mesurer le chemin parcouru depuis l'apparition de l'Esprit des lois. Malgré ses témérités, le Contrat social ne fut pas brûlé par le parlement. Imprimé, comme l'Emile, en Hollande, on leur interdit l'entrée du royaume et l'auteur fut décrété de prise de corps. En fait on fit évader Rousseau, on introduisit le livre par ballots, et à six mois de date il n'y eût pas une boutique de libraire qui ne pût fournir à ses clients les volumes incriminés, en y ajoutant l'Encyclopédie.— Toujours en cette même année 1762, Voltaire écrivait : « Les frères (ce sont des philosophes) seraient bien abandonnés de Dieu s'ils ne profitaient pas des heureuses circonstances où ils se trouvent. Les jansénistes et les jésuites se déchirent ; il faut les écraser les uns par les autres et que leur ruine soit le marche-pied du trône de la vérité. » Coup sur coup, Morellet lance le Manuel de l'Inquisition, Voltaire le Sermon des Cinquante et le Testament du curé Meslier, début des brochures innombrables qui vont partir de Ferney.

 

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A Rousseau et à Voltaire il faut associer Diderot. Celui-ci nie Dieu, réduit le monde à des combinaisons aventureuses : le monde est un vaste billard où une infinité de billes roulent, se croisent, se choquent et repartent courir à de nouvelles combinaisons. La morale c'est l'instinct, et l'immoralité c'est la société, qui a inventé la religion, les puissances, les distinctions, la hiérarchie, la richesse, la corruption et la misère. A la place de ces tyrannies odieuses Diderot met la bonne Nature avec ses appétits, jusque et y compris le cynisme. Chasteté, pudeur, sobriété, réserve, dignité, sincérité, autant de sottises, de préjugés, de mots vides de sens. L'intention est tout, le moyen ne compte pas. Ce qui est individuel importe peu à l'humanité et ne compte pas. Que je mente, que je me grise, ou pis que cela, j'en subis seul le résultat, et si, par grand hasard, mon ivrognerie sert à l'humanité, elle est louable. Ainsi entendue, la Nature n'est que matérialisme, et c'est le matérialisme que l'Encyclopédie administre périodiquement à ses lecteurs. Les esprits perspicaces le savent et les hommes de caractère osent le dire.

La résistance, je l'ai rappelé, est nulle ou insuffisante. On est attristé de voir à quoi elle se réduit, ce ne sont que des récriminations sur le fait accompli. L'évêque du Puy adresse une lettre au roi pour lui dire que par l'arrêt qui frappe les jésuites « les esprits équitables, les vrais citoyens, les âmes vertueuses étaient dans la consternation ». Une brochure accuse le parlement d'avoir violé dans son arrêt les principes du droit. On fait circuler de faux mémoires dans lesquels des magistrats sont censés morigéner leurs collègues et désapprouver leur conduite. Cette petite littérature pullule sans profit

 

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jusqu'à ce que, en février 1763. le roi ayant confirmé implicitement la dissolution de la Compagnie de Jésus, il n'en fut plus question pas plus « que de moutarde après dîner ».

On allait ainsi d'une escarmouche à une autre escarmouche- ; contre l'Emile ç'avait été une pluie de brochures, comme sur les billets de confession, comme sur la Constitution, et à tout ce fatras on pouvait appliquer le mot de Grimm que ces productions offraient « un caractère de futilité et de puérilité à faire pitié », Les parlements montraient une susceptibilité sans bornes contre tout ce qui discutait leur sentence. Les arrêts des 21 janvier, 22 février, 3 mars, 9 mars et 9 avril condamnent au feu les instructions pastorales et mandements des évêques de Paris, de Langres, d'Amiens, d'Auch ; en outre, un arrêt du ter juin 1764 supprime le bref du pape Clément XIII et interdit son introduction dans le royaume. A Aix, le 26 janvier 1765,le parlement condamne au feu deux écrits intitulés : Bref de N. S. P. le pape Clément XIII à M. l'évêque d'Alais et Lettre de M. l'archevêque d'Aix â M. l'évêque d'Alais. « Les dits imprimés ont été lacérés et brûlés par l'exécuteur de la haute justice sur l'échafaud dressé à la place dite des Prêcheurs. »

Tandis que les parlements portaient aux jésuites ces derniers coups qui allaient frapper la papauté elle-même, les encyclopédistes groupés, enrégimentés, poursuivaient leur oeuvre. a N'ayant pas encore une grande notoriété, Diderot s'associa un mathématicien déjà illustre, membre de l'Académie des sciences, d'Alembert, qui, dans une Préface fameuse et, en somme, médiocre, donna une classification des sciences, avec une vue d'ensemble de leur genèse successive et de leurs principaux progrès.

 

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Mais deux hommes ne suffisaient pas encore. Diderot fit appel à toutes les bonnes volontés, à toutes les compétences : Voltaire, Montesquieu, Buffon, Condillac, Duclos, Marmontel, Helvétius, Raynal, Turgot, Necker, des magistrats,des officiers, des ingénieurs, des médecins, des gens du monde, tout le ban et l'arrière-ban des écrivains, des philosophes, des savants, des économistes, gens de talent et sans talent envoyèrent des articles. Ce fut un incroyable fatras, une Babel, disait Voltaire; il y eut d'excellentes choses à côté de dégoûtantes platitudes. Des jésuites, des jansénistes essayèrent d'insinuer les contrepoisons au milieu des poisons. Diderot veilla à tout : il maintint l'unité générale de l'intention philosophique à travers la diversité des sujets particuliers, l'incohérence des opinions individuelles. Par lui l'Encyclopédie resta ce qu'il l'avait destinée à être, un tableau de toutes les connaissances humaines qui mît en lumière la puissance et le progrès de la raison ; une apothéose de la civilisation et des sciences, arts, industries, qui améliorent la condition intellectuelle et matérielle de l'humanité. Ce fut une irrésistible machine dressée contre l'esprit, les croyances, les institutions du passé. Au fond, l'avocat général Orner Joly de Fleury ne se trompait pas quand il dénonçait au parlement les encyclopédistes comme une « société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la corruption des moeurs ».

Le parlement, qui n'osait faire moins, ordonnera quelques brûleries. Aux Lettres écrites de la montagne de J.-J. Rousseau et au Dictionnaire philosophique de Voltaire il joignait toutefois, dans la même brassée, trois brochures en faveur des jésuites (mars 1765).

 

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Les évêques s'émurent enfin. Au mois d'août 1765, l'assemblée générale du clergé de France publiait un extrait de ses délibérations contenant l'expression de ses inquiétudes. Suivait la condamnation en bloc de tous les ouvrages publiés contre la religion et notamment des écrits d'Helvétius, de Diderot, de Voltaire, de Rousseau. Le parlement, à qui le fiel troublait la vue, fit remarquer que si les philosophes étaient si entreprenants, c'est que les jésuites avaient auparavant avili la religion. La querelle s'envenima ; le parlement supprima par arrêt les Actes de l'assemblée du clergé, le roi cassa l'arrêt, les évêques promulguèrent les Actes et recueillirent des adhésions. La lutte reprit de plus belle et, pendant ce temps, les pamphlets de Voltaire crépitaient : Catéchisme de l'honnête homme, Examen de la religion, Traité de la tolérance, Questions sur les miracles, Philosophie de l'histoire, Mandement de l'archevêque de Novgorod, et des comparses rivalisaient dans l'Esprit du clergé, l'Imposture sacerdotale, les Doutes sur la religion, la Théologie portative, le Catéchumène, le Militaire philosophe. Le 24 septembre 1767, Diderot, recevant de Paris un ballot de ces ouvrages, écrivait : « Je ne sais ce que deviendra cette pauvre Église de Jésus-Christ, ni la prophétie qui dit que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle ; » et Marmontel rapporte qu'un évêque lui dit : « Au train dont on y va, la religion n'a pas cinquante ans à durer. » Enfin Grimm écrit en janvier 1768: « Cette lassitude du christianisme qui se manifeste de toutes parts et particulièrement dans les Etats catholiques, cette inquiétude qui travaille sourdement les esprits et les porte à attaquer les abus religieux et politiques, est un phénomène caractéristique de notre siècle, comme l'esprit de réforme

 

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l'était du XVIe, et présage une révolution imminente et inévitable. On peut dire que la France est le foyer de cette révolution, qui aura, sur les précédentes du moins, l'avantage de s'effectuer sans qu'il en coûte de sang ! »

Vers ce temps et, au plus tard, en 1774, à la mort de Louis XV, on peut considérer la révolution religieuse et politique comme si absolument inévitable qu'elle est déjà, en quelque façon, un fait accompli. Les chefs peuvent disparaître et la mort ne laisser debout en 1789 que de rares et obscurs comparses, la Révolution s'accomplira sans eux. L'avènement de Louis XVI semble annoncer une période ou du moins une tentative de désarmement, et on va répétant le mot de Talleyrand : « Ceux-là ignorent la douceur de vivre qui n'ont pas vécu avant 1789. » Ne confondons pas la vie sociale très douce, très voluptueuse, entremêlée de plaisirs délicats, d'une élite de privilégiés, avec la vie générale d'un peuple entier. Pour guider ce peuple on avait obscurci et avili l'idée religieuse, aboli l'antique respect dynastique, et voici l'explication de la tempête violente et soudaine dans un pays où un demi-siècle auparavant la masse était encore si solide, si calme. Dès le règne de Louis XVI, quelques années avant la crise finale, :un grave et profond changement s'était fait.

Les générations compactes des gens de sens rassis qui avaient disparu ou vieilli en 1789 au point de ne pouvoir plus agir efficacement n'avaient pas transmis aux générations qui leur succédaient l'empreinte de la forte discipline qui les avait façonnées. Derrière les premiers rangs chaque jour éclaircis, montait une impatiente et verte jeunesse qui apportait dans les vieux cadres, dans les traditions discréditées tous les dédains superbes, les

 

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âpres revendications, les remèdes redoutables de l'esprit nouveau.

Ces grands démolisseurs de foi chrétienne et monarchique se montrèrent d'étroits fanatiques d'irréligion et d'anarchie. « D'une main ils tiennent le sabre, et de l'autre les droits de l'homme, » dit Mallet du Pan. Ils ont leurs missionnaires véhéments, leurs néophytes et leurs martyrs. C'est que leur doctrine, comme les dogmes qu'ils suppriment, est universelle, exclusive. Il n'y a qu'une Vérité; celle qu'ils prêchent. Le monde est corrompu, ils ont mission de le régénérer. Ils sont la Vertu et ils vent établir lé règne de la Vertu assaisonnée de Sensibilité.

Mais par une ironie qu'ils n'avaient pas prévue, la superstition — cette dernière foi des siècles incrédules — qui couve toujours dans les bas fonds de l'âme, remonta à la surface.

Tout ébranlement dans Ies convictions religieuses ou philosophiques a pour réaction nécessaire l'excessif engouement pour les folies sorties de l'imagination exaltée et du sentiment sans règle. Il semble, par une loi fatale, que l'homme ne puisse secouer la croyance que pour choir dans l'illusion. Tandis que Lamettrie, d'Holbach et Diderot célèbrent l'apothéose de la Nature, que Boulanger et Dupuis rédigent le code de l'impiété, nous voyons des intelligences altérées de fraîcheur dans cette atmosphère desséchante chercher dans l'enthousiasme un abri contre la crédulité. En face des sceptiques se dressent des illuminés, on répond au blasphème par des oracles. Les sectes d'illuminés pullulent vers la fin du XVIIIe siècle, les meilleurs esprits sont touchés, émus. Ils avaient repoussé les sacrements,

 

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l'Eglise et Jésus-Christ, et par un retournement admirable ils se prosternaient devant le baquet de Mesmer, le charlatanisme de Lavater et les jongleries du comte de Cagliostro. Une secte répondit aux aspirations confuses des esprits ; elle s'en aperçut et exploita l'aubaine. Théurgiens et philosophes, les Rose-Croix offraient une doctrine, un abri, un édifice, car les prosélytes ont d'ordinaire peu de goût pour les sectes en plein vent. Les Rose-Croix prêchaient la bonne parole, dépréciaient les illuminés et travaillaient au bonheur de l'humanité en . s'attribuant de chaudes et plantureuses retraites, soucieux avant tout de conserver des docteurs à leurs adeptes. Ils fabriquaient de l'or en un temps où ce métal était devenu fort rare, ils reformaient les Etats sans rien détruire, ce qui rassurait un peu au moment où l'on entendait craquer l'édifice. Charlatans et tartufes qui portaient en croupe la franc-maçonnerie.

Nous sommes au bord de l'abîme, l'irréligion va de-venir officielle, et déjà un frisson, une vague inquiétude se font sentir. La Révolution apporte avec elle un mysticisme bizarre, une folie religieuse si on veut ou plutôt une religion affolée. En pleine Terreur de 1793, surgit le culte de la Raison; l'année suivante, 1794, celui de l'Etre suprême ; Bonald compose son premier écrit en 1796 et la même année Joseph de Maistre lance son premier livre.

Mais pour reverdir, le vieil arbre de France doit être coupé. Sur l'échafaud, à l'Abbaye, sur les pontons de Rochefort, partout où l'on tue et où l'on meurt nous allons rencontrer pêle-mêle ces apathiques, ces imprévoyants, ces acharnés confondus et purifiés dans un semblable holocauste. « Ce royaume, avait dit un jour La Rivière,

 

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dans l'entresol de la marquise de Pompadour, ne peut être régénéré que par une conquête comme à la Chine, ou par un grand bouleversement intérieur ; mais malheur à ceux qui s'y trouveront ; le peuple français n'y va pas de main morte ! »

Lorsque La Harpe, converti, composa à la fin du Directoire ses souvenirs, il imagina une brillante fiction qui est comme le tableau suprême de la société dont nous avons esquissé la décadence religieuse.

« Il me semble, raconte-t-il, que c'était hier, et c'était cependant au commencement de 1788, Nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit. La compagnie était nombreuse et de tout état, gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens ; on avait fait grand'chère comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton. On en était alors venu dans le monde au point où tout est permis pour faire rire. Champfort nous avait lu ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion ; l'un citait une tirade de la Pucelle ; l'autre rapportait certaines vues philosophiques de Diderot... Et d'applaudir... La conversation devint plus sérieuse ; on se répand en admiration sur la révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convient que c'est là le premier titre de sa gloire. — « Il a donné le ton à son siècle et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon. » — Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, qu'un coiffeur lui avait dit tout en le poudrant : « Voyez-vous, Monsieur, quoique je ne sois

 

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qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre. » — On conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer, qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie, et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la Raison. — Les plus vieux se plaignaient de ne pouvoir s'en flatter ; les jeunes se réjouissaient d'en avoir une espérance très vraisemblable, et l'on félicitait surtout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre, et d'avoir été le chef-lieu, le centre, le mobile de la liberté de penser.

« Un seul des convives n'avait point pris part à toute la joie de cette conversation, c'était Cazotte, homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des illuminés. Il prend la parole et du ton le plus sérieux : « Messieurs, dit-il, soyez satisfaits ; vous verrez tous cette grande révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète, je vous le répète, vous le verrez... Savez-vous, ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour vous tous tant que vous êtes ici ? — Ah ! voyons, dit Condorcet avec son air et son rire sournois et mais ; un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète. — Vous, monsieur de Condorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un cachot, vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous. » — Grand étonnement d'abord, puis l'on rit de plus belle. « Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la Raison ? — C'est précisément ce que je vous dis ; c'est au nom de la philosophie, de l'humanité, de la liberté, c'est sous le règne de la Raison qu'il vous arrivera de finir ainsi ; et ce sera bien le règne de la Raison, car elle aura des temples, et même il n'y aura plus dans toute la France, en ce temps-là, que des temples de la Raison... Vous, Monsieur de Champfort, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après. - Vous, Monsieur Vicq d'Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même, mais vous les ferez ouvrir six fois dans un jour, au milieu d'un accès de goutte pour être plus sûr de votre fait, et vous mourrez dans la nuit. — Vous, Monsieur de Nicole, sur l'échafaud ; vous, Monsieur Bailly, sur l'échafaud ; vous, Monsieur de Malesherbes, sur l'échafaud ; vous, Monsieur Roucher, aussi sur l'échafaud. — Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares ? — Point du tout ; je vous l'ai dit, vous serez alors gouvernés parla seule philosophie et par la seule Raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes, auront à tout moment à la bouche les phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront comme vous les vers de Diderot et de la Pucelle. — Et quand tout cela arrivera-t-il ? — Six ans ne passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli. — Voilà bien des miracles, dit La Harpe, et vous ne m'y mettez pour rien. — Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire, vous serez alors chrétien. — Oh, reprit Champfort, je suis rassuré ; si nous ne devons mourir que quand La Harpe sera chrétien, nous sommes immortels : — Pour ça, dit alors la duchesse de Gramont, nous

 

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sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les révolutions. Il est vrai qu'on ne s'en prend pas à nous et à notre sexe... — Votre sexe, Mesdames, ne vous en défendra pas cette fois. Vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque. Vous, Madame la duchesse, vous serez conduite à l'échafaud et beaucoup d'autres dames avec vous, dans la charrette et les mains liées derrière le dos. — Ah ! j'espère que dans ce cas-là j'aurais au moins un carrosse drapé de drap noir. — Non, Madame ; de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette et les mains liées comme vous. — De plus grandes dames ! Quoi ! les princesses du sang ? — De plus grandes dames encore... — On commençait à trouver que la plaisanterie était forte. Madame de Gramont, pour dissiper le nuage, n'insista pas sur cette dernière réponse et se contenta de dire de son ton le plus léger : « Vous verrez qu'il ne me laissera seulement pas un confesseur. — Non, Madame, vous n'en aurez pas, ni vous, ni personne le dernier supplicié qui en aura un, par grâce, sera... » Il s'arrêta un moment : « Eh bien ! quel est donc l'heureux mortel qui aura cette prérogative ? — C'est la seule qui lui restera, et ce sera le Roi de France. »

 

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LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ

 

C'est par le décret du 12 juillet 1790, faussement intitulé Constitution civile du clergé, que la philosophie du avait siècle et l'esprit jacobin ont déclaré au catholicisme une guerre dont la France souffre si cruellement encore à l'heure présente. Avant d'en retracer les premiers et les plus sanglants épisodes, il ne nous semble pas inutile de rappeler brièvement comment fut préparé cet acte funeste de l'Assemblée constituante, d'en montrer les principaux caractères, d'en indiquer les conséquences fatales. Ce sera, croyons-nous, la meilleure introduction au long et glorieux martyrologe qui va suivre.

Dans un rapport sur le projet de décret des comités ecclésiastiques concernant les empêchements, dispenses et la forme des mariages, Durand de Maillane écrivait en 1790 les lignes suivantes « Les évêques, les prêtres, sont des hommes comme nous, plus sensibles que nous, parce que, clans leur célibat, ils n'ont point à partager comme nous leurs affections dans leurs familles. Or, le clergé était ci-devant corps, ci-devants ordre et premier ordre, ci-devant très puissant aux Augustins (par ses assemblées), ci-devant opulent, tenancier, Seigneur, Monseigneur, Grandeur, juge avec officialité, bras séculier, etc., etc. Et tout cela n'est plus : tout cela a été renvoyé, par l'Assemblée nationale, au pied de la montagne, de dessus laquelle l'état, les

 

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devoirs et les fonctions des prêtres ont été tracés en caractères divins, imprescriptibles est ineffaçables. Il y a loin de ce pays au nôtre et on les a pressés, pris comme au dépourvu, pour faire ce long et pénible voyage. »

Tout en prêtant au clergé une attitude qu'il était loin d'avoir, car s'il s'était montré trop conciliant en politique, il restait très ferme sur la question religieuse, les paroles cyniques du rapporteur donnaient une idée assez exacte de la situation de l'Église de France au moment où

s'élaborait le décret du 12 juillet 1790 ; sa puissance séculaire, ses prérogatives politiques et religieuses, sa grande richesse, tout ce qui faisait du clergé le premier ordre de l'Etat, venait de sombrer en un instant, au premier soulèvement du flot révolutionnaire, alors que rien en apparence ne faisait prévoir une catastrophe si soudaine.

En effet, au moment où Louis XVI se préparait à convoquer les états généraux, l'Eglise de France semblait être encore le corps le plus solide de l'État, le plus ferme soutien de la royauté et des anciennes institutions. Elle était divisée en haut et bas clergé. Evêques, membres des chapitres, abbés commendataires et réguliers, constituaient le haut clergé, qui avait la jouissance de la plupart des biens ecclésiastiques, et, outre son pouvoir. comme ordre politique, composait presque exclusivement les assemblées chargées de régler la situation financière et légale ainsi que la représentation de l'ordre du clergé dans les pays d'État. Le bas clergé comprenait tout le clergé paroissial, possédant très peu de propriétés et, partant, complètement annulé dans l'organisation politique. Il y avait dans le royaume cent trente quatre évêchés, un chapitre par cathédrale, trois cents chapitres et des églises collégiales, huit cents abbayes d'hommes dont les quatre cinquièmes en commende. Comme grand propriétaire, le haut clergé jouissait de droits féodaux très

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étendus, ne contribuant aux charges de l'État que par dons gratuits réglés dans de grandes assemblées décennales ; plus tenace que les autres ordres, il avait su conserver à son profit, avec d'anciens usages, une foule de privilèges. Les évêques possédaient de grandes prérogatives honorifiques et politiques ; les chapitres formaient des corporations très riches et très indépendantes ; les ordres religieux, à leur tour, grâce à leurs immenses revenus, donnaient au haut clergé un appui et une force considérables. Mais cet édifice qui se dressait encore imposant et superbe était cependant miné par la base et ébranlé par bien des attaques. Depuis de longues années, les disciples de Voltaire et de l'Encyclopédie, ayant pour auxiliaires les partisans du gallicanisme et du jansénisme, avaient travaillé la France en tous sens et répandu leurs idées aussi bien dans la classe élevée que dans la classe moyenne. Sauf dans les provinces reculées, l'esprit philosophique avait envahi la noblesse; la bourgeoisie était ou foncièrement irréligieuse ou imprégnée de jansénisme. D'un autre côté, les évêques, malgré la supériorité, malgré les vertus privées et sociales de la plupart d'entre eux, avaient perdu beaucoup de leur influence morale non seulement sur le peuple, mais surtout sur le clergé paroissial. Ce dernier, dont l'inamovibilité presque générale des cures favorisait l'indépendance, supportait mal sa pauvreté relative et souffrait plus encore de la privation totale de droits politiques ; au contact des idées du jour, il se laissait aller à un esprit de jalousie, sinon de révolte, contre le haut clergé. Les religieux eux-mêmes étaient loin, si l'on en excepte les ordres sévères et quelques ordres mendiants, de la ferveur monastique des siècles passés, et quelques abbés mondains, par le scandale de leur vie, avaient jeté sur leur saint état un discrédit qu'exploitaient habilement les sectes impies et révolutionnaires.

Peu de temps avant la convocation des états

 

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généraux, le 28 janvier 1789, un des personnages les plus importants de l'Eglise de France, M. de Marboeuf, ministre de la feuille, archevêque de Lyon, primat des Gaules, résumait ainsi, dans un de ses mandements, la triste situation de l'Eglise du royaume : « Réfléchissez, écrivait-il à ses diocésains, sur tous les événements lamentables dont vous êtes témoins. Déjà des éclairs échappés de la nue éblouissent nos yeux et glacent nos coeurs : le tonnerre gronde de loin, la foudre va bientôt éclater. Une inquiétude universelle s'est répandue subitement dans la nation ; un esprit de vertige s'est emparé de toutes les têtes ; des idées nouvelles, substituées brusquement aux anciennes maximes, ont semé le désordre et la défiance parmi nos concitoyens ; une subversion générale semble menacer toutes les institutions politiques, civiles ou religieuses ; la royaume éprouve une crise redoutable. »

Les élections aux États généraux furent loin de dissiper ces sombres pressentiments. Les évêques eurent l'humiliation d'arriver en minorité. Quarante-sept d'entre eux seulement furent élus, tandis que le clergé paroissial comptait deux cent dix-huit députés. « Maître de la Commission des états, écrivait plus tard l'abbé de Boulogne, Necker prépara non seulement l'oppression du clergé par le doublement du tiers, mais il en consomma la ruine en y introduisant la démocratie presbytérale, en le peuplant de ces dignes pasteurs, à un grand nombre desquels la vapeur des éloges, jointe au poison de l'égalité, avait fait tourner la tête. L'on vit alors toute la hiérarchie brisée, et le clergé devint la proie d'une poignée de curés fanatiques qui se liguèrent avec les impies pour écraser le corps épiscopal, sans lequel le clergé ne peut exister. »

Necker et les révolutionnaires avaient réussi et le colosse effrayant du clergé allait de lui-même, pour ainsi dire, tomber sous leurs coups. Le 27 juin 1789, après deux

 

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mois de discussions durant lesquelles la masse des curés et quelques prélats dissidents tiennent tête à la grande majorité des évêques, le premier ordre du royaume prépare l'abandonne ses prérogatives constitutionnelles, la ruine de son action politique et de son influence séculaire en se fondant, avec la noblesse et le tiers, en une seule assemblée qui sera bientôt l'Assemblée constituante.

C'est durant la nuit fameuse du 4 août 1789 que le triple pouvoir féodal, aristocratique et parlementaire fut anéanti. Encore sous l'émotion de terreur causée par la révolution du 14 juillet et des désordres sans nombre qui en avaient été la conséquence, l'Assemblée s'empressa, pour raffermir l'autorité fort ébranlée du gouvernement, de donner satisfaction aux plaintes contre les abus féodaux. Avant toute discussion, le vicomte de Noailles propose, au nom de la noblesse, l'abolition de tous les droits seigneuriaux et autres. L'enthousiasme est au comble. Le clergé lutte de générosité et se dépouille à l'envi des prérogatives qui avaient fait pendant des siècles sa force et sa grandeur. li va même plus loin : le 11 août, il re-nonce de lui-même aux dîmes et aux bénéfices; le 26 septembre,à son mobilier et à son argenterie, jusqu'à concurrence de ce qui était strictement indispensable à la bienséance du culte. Mais plus le clergé multiplie ses sacrifices, plus grandit la convoitise des révolutionnaires, dont le but du reste est d'asservir l'Église en la réduisant à la mendicité.

Commencée par le décret du 11 août portant la suppression des dîmes et des bénéfices, la spoliation des biens du clergé n'est plus qu'une question d'heures. Dès le 8 août, deux députés de la noblesse, le marquis de Lacoste et le chevalier Alexandre de Lameth, avaient porté à la tribune la proposition de la confiscation par l'État des biens ecclésiastiques. Le projet n'était pas mûr encore.

 

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Ce n'est que cinq jours après les journées néfastes du 5 et du 6 octobre, qu'un évêque, Talleyrand, proposa nettement à l'Assemblée de s'emparer de tous les biens du clergé et de ne laisser à ce dernier qu'un traitement convenable. Suivant ses calculs, les biens ecclésiastiques produisaient un revenu de cent cinquante millions; il en attribuait cent à la subsistance des quatre-vingt mille membres qui composaient alors le clergé de France, et le reste était employé par l'État à combler le déficit, à créer une caisse d'amortissement, etc. La motion de cet indigne prélat, spéculant sur la ruine des siens au profit de son ambition personnelle, fut encore exagérée par Mirabeau, qui demanda que la nation se déclarât propriétaire des biens du clergé, protestant d'ailleurs que le prêtre n'était qu'un officier de morale et d'instruction. Barnave soutint également que le sacerdoce n'existait que par l'État, et Garat ajouta que les fonctionnaires ecclésiastiques ne devaient être payés que par la nation et né pouvaient être propriétaires. En réponse à ces violences et à ces absurdités, Malouet fit un éloquent appel à la loyauté, à l'esprit de concorde, au patriotisme éclairé et prévoyant de l'Assemblée. Il avait deviné les projets des philosophes et leur opposa habilement un plan de réforme de la propriété ecclésiastique sauvegardant toutes les convenances et tous les droits. Ses efforts furent stériles comme ceux que fit l'abbé de Montesquiou pour arrêter les révolutionnaires dans la voie de la spoliation. Le 2 novembre 1789, l'Assemblée nationale décréta que tous les biens ecclésiastiques étaient à la disposition de la nation. Ce grand acte d'iniquité, le premier d'une série qui va se continuer pendant dix ans, s'accomplit sur la motion d'un évêque. le jour des Morts, pendant que l'émeute tenait prisonnière à l'archevêché l'Assemblée qui s'en rendait coupable.

Une des plus douloureuses conséquences de ce décret

 

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pour l'Église de France, c'est que ses ministres perdaient, avec leurs biens, leur indépendance matérielle, passaient au rang de salariés et, comme le disait Mirabeau, d'officiers de morale au service de l'État.

Entre temps, l'Église catholique elle-même subissait un sort semblable à celui du clergé. La Déclaration des Droits de l'homme, votée dans le mois d'août, en octroyant la liberté de conscience, lui avait fait perdre, en principe, son privilège de religion dominante, de religion d'État ; et cette chute allait permettre au législateur de contrarier par ses décrète les dogmes, la morale et les lois essentielles du catholicisme. Déjà l'on propose à l'Assemblée d'accorder le divorce entre les époux, la liberté de mariage pour les prêtres déjà l'Etat refuse toute valeur aux voeux solennels (28 octobre 1789) ; Barnave les déclare incompatibles avec les droits de l'homme. Le 9 novembre, la Constituante fait surseoir à la nomination des bénéfices n'ayant pas charge d'âmes et, chose plus grave, à la nomination des évêques et archevêques, en vue de suppression ou remaniement des diocèses. Le 20 décembre, elle décide une première vente des biens ecclésiastiques jusqu'à concurrence de quatre cents millions ; le 22, des décrets enlèvent à l'Église les soins de l'assistance et de l'instruction, en chargeant les administrations départementales de tout ce qui touche au soulagement des pauvres, à l'inspection des hôpitaux et des prisons, à la surveillance de l'éducation et de l'enseignement publics.

En outre, un comité dit ecclésiastique et nommé par l'Assemblée dès le 20 août 1789, travaille à fabriquer un catholicisme nouveau, corrigé et émondé. Un rapport de Treilhard sur la suppression des ordres religieux occasionne bientôt la démission des membres de la droite qui faisaient partie de la commission. L'Assemblée en profite pour doubler le nombre des commissaires. Par ce

 

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fait, les gallicans et les philosophes, en grande majorité, approuvent le rapport, jugeant les ordres religieux incompatibles avec une religion d'État, et demandent d'abord que les religieux soient libres de rentrer dans le monde ; qu'il soit défendu d'émettre des voeux, de former de nouvelles congrégations ou d'en restaurer d'anciennes. Le 19 février 1790, l'Assemblée, outrepassant ses droits et empiétant dans le domaine de la conscience, sanctionne par décret les demandes du comité. Un décret du 20 du même mois fixe la pension des moines mendiants qui quittent le froc. Le 9 avril, nouveau rapport du comité demandant l'expropriation des biens du clergé. Le 11, après une discussion très orageuse, rejet dela proposition de dom Gerle qui veut faire déclarer que la religion catholique, apostolique et romaine est et demeurera pour toujours la religion de la nation. Le 22 avril, à propos de l'interdiction, par l'évêque d'Ypres des religieux désertant leurs couvents, l'Assemblée décide qu'elle prendra des mesures en faveur de ces moines et supprime la juridiction des évêques étrangers. Ces empiétements réitérés suscitent de nombreuses et vives protestations; les révolutionnaires furieux y répondent en fermant les établissements ecclésiastiques, en dévastant les églises, en brisant les confessionnaux.

C'est par l'émeute, les pillages, le déchaînement de toutes les convoitises que la Constituante achève de déblayer le terrain. Encyclopédistes et voltairiens, parlementaires gallicans et jansénistes peuvent maintenant entrer ouvertement en lice et porter les derniers coups à l'Eglise. Il ne leur suffisait pas d'en voir la ruine temporelle, ils voulaient encore, comme l'avouait cyniquement un des leurs, le philosophe Naigeon, l'âme damnée de Diderot, la discréditer entièrement pour mieux l'anéantir. Ils savaient trop bien les voies à suivre et les moyens à prendre pour atteindre ce but. Tous les projets

 

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de loi présentés à l'Assemblée ne tendront désormais qu'à frapper l'Église au coeur, dans sa vie intime, dans son essence même, et aussi dans cette divine hiérarchie que toutes les confiscations et les spoliations du monde ne pouvaient ébranler. Le plan des réformateurs de 1700 était donc de séparer l'Eglise de France du centre de la catholicité, de la soustraire à l'autorité spirituelle du Souverain Pontife. Ils se rendaient compte que la moindre atteinte à son unité serait pour elle un coup mortel. Ils avaient sous les yeux du reste le triste état de dégradation et d'impuissance où étaient tombées les Églises dites nationales, séparées plus ou moins violemment de l'Eglise mère ; l'Allemagne et l'Angleterre surtout leur indiquaient la route à suivre. Ils s'y engagèrent à outrance, et le 12 juillet 1790, après une interminable discussion qui manqua de grandeur et de dignité, la Constituante, dont la majorité d'ailleurs était acquise d'avance aux projets du comité, rendit le funeste décret portant Constitution civile du clergé. Les quatre-vingt-huit articles qui le composent n'ont d'autre but que de déplacer le droit d'institution et de juridiction ecclésiastique pour le transférer de. l'Église et du Pape à l'Etat et aux électeurs laïques. C'était le schisme de Henry VIII dans toute sa réalité.

Ces articles étaient rangés sous quatre titres traitant : 1° des affaires ecclésiastiques ; 2° de la nomination aux bénéfices ; 3° du traitement du clergé ; 4° de la résidence. A priori, c'est là plutôt la matière d'un concile que celle d'une assemblée politique. La Constituante, dans son ignorance et son fanatisme, n'a pas su voir que le vice de cette conception janséniste, protestante et impie était d'abord l'incompétence des législateurs eux-mêmes. Que pouvaient-ils, sans le concours du Saint-Siège, sinon détruire l'unité de l'Église, par le seul fait de leur prétention législative ? Quelle que fût la rédaction de cette constitution, elle ne pouvait être acceptée du clergé, à

 

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plus forte raison quand la plupart de ses articles avaient une tendance schismatique, quand quelques-uns renfermaient des hérésies formelles. On a soutenu obstinément —. M. Thiers entre autres (Histoire de la Révolution, t. I, 1. III, p. 229) — que la Constitution civile n'entamait nullement le pouvoir spirituel du pape, ou encore que l'Eglise avait armé de pieux prétextes la défense de ses intérêts temporels : c'était la prétention hypocrite des constituants, qui, en outre, dans leur Instruction aux Français, affirmaient avoir voulu simplement fixer les rapports extérieurs de l'Eglise avec l'ordre politique de l'État. Rien de plus contraire à la vérité. Il suffit pour s'en convaincre de lire les principaux articles :

 

TITRE PREMIER

 

ARTICLE IV

 

Il est défendu à toute église ou paroisse de France et à tout citoyen français de reconnaître, en aucun cas et sous quelque prétexte que ce soit, l'autorité d'un évêque ordinaire ou métropolitain, dont le siège serait établi sous la domination d'une puissance étrangère, ni celle de ses délégués, résidant en France ou ailleurs, le tout sans préjudice de l'unité de foi et de communion qui sera entretenue avec le chef visible de l'Eglise, ainsi qu'il est dit ci-après.

 

ARTICLE XX

 

Tous titres et offices, autres que ceux mentionnés en la présente Constitution, les dignités, canonicats, prébendes, demi-prébendes, chapellenies, chapelles, tant des églises cathédrales que des églises collégiales, et tous chapitres réguliers et séculiers de règles ou en commende, aussi de l'un ou l'autre sexe, et tous bénéfices

 

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généralement quelconques, de quelque nature et sous quelque dénomination que ce soit, sont, à compter du jour de la publication du présent décret, éteints et supprimés, sans qu'il puisse jamais en être établi de semblables.

 

TITRE DEUXIÈME

 

ARTICLE III

 

L'élection des évêques se fera dans la forme prescrite et par le corps électoral indiqué dans le décret du 22 décembre 1789, pour la nomination des membres de l'assemblée de département.

 

ARTICLE XIX

 

Le nouvel évêque ne pourra s'adresser au pape pour en obtenir aucune confirmation ; mais il lui écrira, comme au chef visible de l'Église universelle, en témoignage de l'unité de foi et de la communion qu'il doit entretenir avec lui.

Toutes ces dispositions, on peut facilement le constater, sont autant d'attentats à la discipline de l'Eglise, à sa divine hiérarchie, à son pouvoir spirituel, aussi bien ce système d'élection qui livre les nominations ecclésiastiques aux caprices des corps politiques, qui permet aux protestants, aux juifs, aux francs-maçons, de participer aux élections du clergé et établit le tribunal du district juge suprême du métropolitain, que cette institution canonique d'un nouveau genre où l'autorité du pape est annulée. L'article 19, en effet, interdisait à l'évêque nommé toute autre démarche qu'une notification à l'Évêque de Rome. « En sorte que le Souverain Pontife, dit M. Sciout, était privé de l'exercice de sa primauté de juridiction et qu'il suffisait d'une lettre jetée à la poste et de beaucoup d'aplomb, pour être en communion avec

 

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le pape malgré lui-même. » En un mot, plus de pape, ni même plus d'évêques, seuls des intrus mis en possession de leur siège sans mission, placés sous la surveillance du directoire du département, recevant du populaire, qui les a faits eux-mêmes, leurs curés et collaborateurs. C'est la politique dans le sanctuaire, c'est la nation gouvernant la religion comme un service public, c'est l'Eglise complètement absorbée par l'Etat. Enfin la Constituante achève son oeuvre en bouleversant complètement l'ancienne organisation de l'Eglise de France. Après la suppression des ordres religieux, ce sont toutes celles mentionnées dans l'article 20, entre autres les chapitres des cathédrales, que ni leur antiquité ni leur privilège de gouverner l'église pendant la vacance du siège ne peuvent sauver ; la suppression des bénéfices simples, des titres sans fonction, des abbés commendataires, etc., le remaniement des paroisses qui entraîne la ruine de beaucoup d'entre elles ; les diocèses à leur tour réduits au nombre des départements et, partant, la suppression brutale de cinquante-trois évêchés.

Telle est dans ses grandes lignes l'oeuvre de la Constituante. La Constitution civile du clergé avait été votée le 12 juillet ; mais pour avoir force de loi, il lui fallait la sanction royale. Tous les efforts des législateurs tendirent désormais à vaincre la résistance de Louis XVI, qu'ils n'étaient pas sans avoir prévue. Ils voulurent lui arracher cette sanction le plus promptement possible, re-doutant l'excitation des catholiques et surtout l'intervention du Pontife romain. Mais le roi, aux prises avec les scrupules de sa conscience et avec une situation politique si grosse de dangers, ne, savait quel parti prendre. Avant toute décision, il résolut d'en référer à Rome ; il essaya de se retrancher derrière le Souverain Pontife, espérant que celui-ci pourrait peut-être, vu les circonstances, s'abstenir de condamner publiquement les innovations

 

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schismatiques de l'Assemblée. C'était une illusion. Le pape, malgré toute sa sollicitude, ne pouvait prêter la main à de mesquins et dangereux compromis. Dès le 10 juillet du reste, Pie VI avait écrit à Louis XVI : « Vous avez fait de grands sacrifices au bien de votre peuple ; mais s'il était en votre disposition de renoncer même à des droits inhérents à la prérogative royale. vous n'avez pas le droit d'aliéner en rien ni d'abandonner ce qui est dû à Dieu et à l'Eglise dont vous êtes le fils aîné. »

Cependant l'Assemblée perdait patience ; n'admettant pas plus les délais de l'examen que les objections de la foi, elle ameuta le peuple. Les deux ministres ecclésiastiques, M. de Pompignan, archevêque de Vienne et administrateur de la feuille des bénéfices, et M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, garde des sceaux, crurent devoir prendre l'extrême péril du moment en considération, ne publièrent pas les brefs reçus de Rome et conseillèrent au roi dé sanctionner la constitution nouvelle. Le 24 août, malgré les prières et les supplications du pape, le roi céda enfin et signa d'une main tremblante le fatal décret. L'Eglise était désormais à la merci de ses persécuteurs.

Conformément aux articles 21 et 28 du décret, la Constituante, redoutant un mouvement de réaction qui commençait en effet à se manifester dans plusieurs provinces, se pressa d'élaborer la loi du serment auquel étaient astreints les évêques et les curés maintenus dans leurs fonctions. Le schisme était décrété en principe, et en théorie il s'agissait de le faire passer dans les faits et de le réaliser pratiquement. Les législateurs s'étant arrogé le droit de supprimer les voeux religieux, de remanier les diocèses à leur gré, d'instituer les évêques, etc., n'avaient plus qu'à déclarer déchus de leurs droits et incapables d'aucune fonction sacerdotale les prêtres qui

 

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refuseraient leur adhésion aux dispositions schismatiques de la loi. Aussi, malgré l'opposition que suscitait le serment, malgré l'irréfutable Exposition des principes rédigée par les prélats membres de l'Assemblée, malgré les vives et presque unanimes protestations des évêques, se plaignant amèrement qu'on plaçât le clergé entre le déshonneur et la misère, se réclamant de la liberté des cultes, offrant, en échange de cette liberté, le modeste salaire qu'on avait alloué aux ministres des autels, la Constituante ne voulut rien entendre, et le 27 novembre 1790 elle enjoignit à tous les ecclésiastiques en fonction de prêter serment à la Constitution sous peine d'être remplacés. Le roi, mis en demeure de nouveau, sanctionna le 26 décembre ce décret plus funeste que le précédent et qui fut le signal de la persécution.

Les prélats de l'Assemblée, se rendant compte de l'effroyable tempête qui va se déchaîner sur la France entière, tentent un dernier effort pour éclairer l'Assemblée. Le courageux évêque de Clermont, Mgr de Bonald, monte à la tribune ; mais les cris, les huées, les menaces, lui ferment la bouche ; il ne peut même arriver à déposer sa motion sur le bureau. Le 3 janvier, le protestant Barnave fait décréter que le délai accordé aux ecclésiastiques de l'Assemblée pour la prestation du serment expirerait le lendemain.

Le 4 février précédent, tous les évêques avaient spontanément prêté serment à la Constitution civique, voulant montrer que dans les actes purement politiques ils étaient décidés à tous les sacrifices pour suivre la volonté de la nation ; mais le 4 janvier 1791, la religion était en cause et la barrière de la conscience se dressait devant eux. Ils furent inébranlables devant les perfides supplications ou les injonctions menaçantes de la majorité, comme devant les hurlements et les cris de fureur de la populace entassée dans les galeries, et pour la

 

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première fois l'épiscopat prononça le non possumus, suivi de la plupart des autres membres du clergé qui faisaient partie de l'Assemblée. Sur trois cents ecclésiastiques, soixante-cinq seulement prêtèrent le serment,et beaucoup d'entre eux ne tardèrent pas à se rétracter. Il n'y avait parmi ces assermentés que deux évêques : l'un fort obscur, Gobel, suffragant de l'évêque de Bâle ; l'autre Talleyrand, l'un des prélats les plus compromis de l'ancien régime.

Grâce à cette attitude héroïque, les évêques avaient, en cette mémorable journée du 4 janvier 1791, sauvé l'honneur de l'épiscopat français et quelque chose de plus précieux encore, l'unité de l'Église catholique; ils avaient en même temps porté un coup mortel à la Constitution civile du clergé. Cette première victoire allait être suivie d'une plus grande encore, et l'échec, si sensible déjà aux constituants, n'était que le prélude d'un autre autrement complet et bien plus humiliant. Le beau geste des prélats de l'Assemblée, sur qui la France entière avait les yeux, précipita le courant de la résistance. Les évêques des divers diocèses commencèrent par refuser le serment, qu'ils interdisaient à leur clergé. Trois d'entre eux, sur les cent trente-cinq évêques du royaume,suivirent le triste exemple de l'évêque d'Autun, Talleyrand ; ce furent Loménie de Brienne, archevêque de Sens, Laffond de Savine, évêque de Vienne, et Jarente, évêque d'Orléans, auxquels, pour être exact, il faut ajouter le neveu de Loménie, son coadjuteur, et un évêque in partibus, comme Gobel, du Bourg Mirondot. C'est dans une proportion aussi minime que le clergé paroissial s'assermenta : et l'on ne saurait trop louer sa courageuse conduite, quand on songe aux moyens employés par la Révolution pour effrayer les prêtres et les contraindre au serment. Non seulement elle fit appel aux passions les plus anti-sacerdotales, à l'ambition, à la cupidité, mais tout fut calculé pour inspirer la

 

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peur à de malheureux ecclésiastiques isolés, sans défense, exposés aux colères aveugles de fanatiques auxquels la loi avait fait si beau jeu en exigeant le serment public. Les laïques, à leur tour, témoignèrent de leur répugnance à plier leur conscience à un joug aussi monstrueux, en refusant le ministère des prêtres assermentés et en les repoussant presque partout. Cette question du serment fut dans tout l'Ouest de la France la première occasion de cette levée en masse connue sous le nom de Chouannerie. Les départements du Centre se refusèrent également au schisme. Le Midi, Bordeaux, les Landes, Toulouse, le Tarn, le Gers, lui opposèrent une énergique résistance. Il en fut de même en Provence, dans le Dauphiné, dans le Lyonnais, en Franche-Comté. L'Alsace surtout repoussa le schisme avec une vigueur qui provoqua contre les catholiques les plus dures représailles.

Il n'était plus permis aux législateurs de se faire illusion, et cependant, loin d'avoir le bon sens de céder à la volonté nationale qu'ils avaient tant de fois proclamée souveraine, ils résolurent d'appliquer les décrets du 12 juillet et du 27 novembre dans toute leur rigueur. Le 21 janvier, après un violent discours de Mirabeau, l'Assemblée rédigea une Instruction dont le but, était de prévenir le peuple français que le culte était ramené à son antique usage et épuré des superstitions romaines. L'Instruction déclarait catégoriquement que les non-conformistes ne pouvaient plus former une église libre et que l'Assemblée, le remplacement une fois consommé des insermentés par les assermentés, devait regarder comme perturbateurs ceux qui, élevant autel contre autel, ne céderaient pas leurs fonctions à leurs successeurs. « Tout est odieux dans cette pièce, dit M. Sciout, la doctrine en elle-même et les arguments mis en avant pour la soutenir. » L'abbé Maury voulut justement le

 

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faire constater à l'Assemblée, mais il dut quitter la tribune devant les fureurs soulevées par sa parole. Cazalès après lui, dans un discours admirable de courage et de clairvoyance, essaya de montrer aux énergumènes qui l'entouraient les maux sans nombre qu'ils allaient accumuler Sur la France. On l'accusa de prêcher la désobéissance aux lois. La Constituante voulait à tout prix s'enlever tout moyen de revenir en arrière et proclamer la persécution comme une des bases du droit révolutionnaire.

En effet, à partir de ce moment, l'histoire de cette sombre époque n'est plus qu'un long martyrologe où la brutalité impitoyable de bandits au service des législateurs également assassins ne connut plus de bornes. Depuis la fustigation publique des femmes et des religieuses qui avaient commis le crime d'assister à là messe d'un prêtre insermenté, jusqu'au cannibalisme pratiqué en plein jour, la Révolution a fourni un spécimen de tous les genres d'atrocités. Les pages qui vont suivre nous dispensent de nous étendre ici sur toutes ces cruautés barbares et sans nom, provoquées par les lois funestes de la Constituante. Il semble même qu'à la fin le coeur lui manqua. Avant de se séparer, elle crut devoir, le 14 septembre 1791, prononcer amnistie sur tous les faits se rapportant à la Révolution. Cette mesure donna un instant de répit aux victimes, mais elle n'était pas capable de ramener la paix religieuse. D'ailleurs la non-réélection des membres de l'Assemblée décrétée précédemment le 16 mai, sauvegardait tous les intérêts révolutionnaires et permettait aux assemblées futures de reprendre l'oeuvre antireligieuse de leur devancière. L'Assemblée législative et la Convention n'y faillirent point.

La Constitution civile du clergé suscita donc et organisa la persécution de1791. Plus horrible encore, la persécution

 

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de 1794 n'en fut que la continuation et le développement logique. On peut ajouter sans exagération que les échafauds de la Terreur sont en germe dans les décrets de 1790 ; ils ne pouvaient point ne pas en sortir. Hélas ! depuis cette lugubre époque, l'oeuvre maudite de la Constituante a exercé une influence fatale sur les lois et les institutions de notre malheureux pays. A l'heure actuelle surtout, on est en droit de se demander si elle ne nous réserve pas, dans un avenir prochain, une épreuve et des luttes aussi terribles que celles 'qu'eurent à soutenir nos glorieux modèles. Puissent les nobles exemples qu'ils nous ont donnés inspirer à ceux qui, comme eux, sont prêts à défendre leur foi, un courage et un héroïsme égal au leur !

 

 

BIBLIOGRAPHIE. — VICOMTE DE ROQUEFEUIL. La Constitution civile du clergé, dans la Revue des Questions historiques 1873, XIV, p. 222. — PIIILIPPE-LUDOVIC SCIOUT. Histoire de la Constitution civile du clergé, 1790-1801, 4 vol. in-8°, Paris, 1872-81. — PHILIPPE-LUDOVIC SCIOUT. Histoire de la Constitution civile du clergé, 1 vol. in-12, Paris, 1887. — Abbé SICART. L'ancien clergé de France, t. II. Les évêques pendant la Révolution, p. 311-502.

 

NOTE sur les serments, soumissions et déclarations exigés du clergé pendant la Révolution.

 

Au cours des Actes que nous allons lire, nous rencontrerons de fréquentes allusions et des discussions relatives aux serments et déclarations demandés au clergé. Nous croyons utile de réunir ici quelques notions à ce sujet, car ces serments ont été si nombreux qu'il est difficile de ne pas les confondre. La question du serment fut d'ailleurs une des plus graves et des plus complexes de l'époque qui fait l'objet de ce volume. De bonne heure elle vint ajouter des difficultés presque insolubles aux difficultés déjà si graves et si nombreuses dans lesquelles les catholiques et le clergé se débattaient à grand'peine. Faute de savoir quelle conduite tenir, pasteurs et fidèles se divisaient, se privaient eux-mêmes des avantages qu'eût pu leur procurer une étroite entente ; ainsi désorganisés, ils offrirent une proie plus facile encore aux ennemis qui les envoyaient en prison, en exil ou à l'échafaud. Les formules votées par les diverses assemblées furent autant d'armes perfides destinées à écarter des emplois publics ceux qui eussent pu y exercer quelque influence pacifique et entraver peut-être bien des mesures sanglantes.

Nous allons énumérer ces formules suivant l'ordre chronologique dans lequel elles se sont succédé.

 

1° Serment à la Constitution civile du clergé, 26 décembre 1790.

 

La Constitution (titre II, art. 21) prescrivait à tout évêque élu, avant sa consécration, de prêter serment en présence des officiers municipaux, du peuple et du clergé. L'article 28 imposait la même obligation aux curés élus et institués. Voici la formule :

« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles du diocèse (ou de la paroisse) qui m'est confié, d'être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution civile du clergé, décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi. »

Cette formule ne fut exigée que des ecclésiastiques « fonctionnaires publics », c'est-à-dire remplissant des fonctions rétribuées par l'Etat. Les évêques, ci-devant archevêques et curés, maintenus en fonctions, devaient prêter le serment dans le délai d'un mois, sous peine d'être réputés démissionnaires et remplacés d'office. Les vicaires épiscopaux, supérieurs, directeurs et professeurs

 

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des séminaires et des collèges, les vicaires curiaux et tous autres fonctionnaires étaient astreints sous la même sanction. Aucune loi n'a jamais astreint les religieux, chanoines, chapelains, prêtres habitués et autres ecclésiastiques sans fonctions publiques, à faire ce serment. Mais on les admit à le prêter par écrit devant les municipalités ; et, au bout de quelque temps, on en vint à traiter comme réfractaires et ennemis du gouvernement ceux qui se refusaient au serment.

Un bref du pape Pie VI, en date du 13 avril 1791, défendit de prêter ce serment et ordonna à ceux qui s'y étaient soumis de se rétracter dans un délai de quarante jours, sous peine d'être suspens de l'exercice de tous ordres et soumis à l'irrégularité en cas où l'on en exercerait les fonctions.

Par lettre et ordonnance données aux eaux de la Chapelle le 4 juin 1791, M. de Cicé, évêque d'Auxerre, promulgue les brefs de Pie VI et exhorte son clergé à regarder comme nuls les changements introduits dans la discipline ecclésiastique. En cela, il suivait l'exemple de l'évêque de Langres qui, par une lettre en date du 15 mars, adoptée par un grand nombre d'évêques, avait condamné le serment. Tout curé qui refusait ce premier serment était considéré comme démissionnaire et remplacé à l'élection. Celui qui, tenu pour démissionnaire, s'immisçait dans ses anciennes fonctions, était poursuivi comme perturbateur du repos public.

La loi du 26 août 1792 condamna à la déportation tous les ecclésiastiques, fonctionnaires publics ou non, qui ne s'étaient pas soumis au serment. Les prêtres jadis fonctionnaires étaient condamnés de plein droit, les non-fonctionnaires étaient déportés sur la demande de six citoyens actifs.

 

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2° Serment à la Constitution civile du clergé, 29 novembre 1791.

 

Une nouvelle formule fut imposée à tous les ecclésiastiques, même non fonctionnaires. La voici :

« Je jure d'être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution du royaume décrétée par l'Assemblée nationale constituante, aux années 1789-90 et 1791. »

En réalité, ce serment n'était pas moins schismatique. Le serment de fidélité à la Constitution générale du royaume incluait l'acquiescement à la Constitution civile du clergé qui en faisait partie intégrante. Ce serment, condamné par plusieurs évêques, fut en général repoussé. Le 19 mars 1792, le pape condamna toute communication avec les intrus et les assermentés. Le 27 mai, on décrète la déportation contre tout prêtre non assermenté qui sera dénoncé par vingt citoyens.

 

3° Serment de liberté-égalité, ou serment civique, 14 août 1792.

 

Le 10 août 1792, pendant l'attaque du château des Tuileries, l'Assemblée législative ordonna à tous ses membres présents de jurer fidélité à la Nation et maintien de la liberté et de l'égalité ; cette disposition fut exécutée sur-le-champ.

Le 14 août, un décret imposa la prestation de ce serment civique, connu sous le nom de petit serment ou serment de liberté-égalité, à tous les fonctionnaires publics de France dans le délai de huit jours. Voici la formule :

« Je jure d'être fidèle à la Nation et de maintenir la Liberté et l'Égalité ou de mourir en les défendant. »

Nous ne connaissons point de loi qui ait astreint en particulier le clergé à cette obligation. Il paraît cependant que l'on considérait tous les ecclésiastiques comme compris sous la dénomination de fonctionnaires publics,

 

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car le décret du 18 août, sur la suppression des congrégations religieuses, porte incidemment (titre V, art. 1) que les membres de ces congrégations sont soumis au serment civique. Ce serment paraissait moins répréhensible que les deux précédents ; mais à peine fut-il promulgué que l'Assemblée le trouva insuffisant et renouvela le décret de déportation contre les ecclésiastiques qui n'avaient pas prêté ou qui avaient rétracté le serment de 1790.

« L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui suit :

Art. Ier. — Tous les ecclésiastiques qui étant assujettis au serment par la loi du 26 décembre 1790 et celle du 17 avril 1791, ne l'ont pas prêté, ou qui, après l'avoir prêté, l'ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation, seront tenus de sortir, sous huit jours, hors des limites du district et du département de leur résidence, et dans la quinzaine, hors du royaume ces différents délais courront du jour de la publication du présent décret.

Art. II. — En conséquence, chacun d'eux se présentera devant le directoire du district, ou la municipalité de sa résidence, pour y déclarer le pays étranger dans lequel il entend se retirer, et il lui sera délivré sur-le-champ un passe-port qui contiendra sa déclaration, son signalement, la route qu'il doit tenir et le délai dans lequel il doit être sorti du royaume.

Art. III. — Passé le délai de quinze jours ci-devant prescrit, les ecclésiastiques non sermentés qui n'auraient pas obéi aux dispositions précédentes seront déportés à la Guiane française ; les directoires de district les feront arrêter et conduire de brigades en brigades, aux ports de mer les plus voisins, qui leur seront indiqués par le Conseil exécutif provisoire, et celui-ci donnera en conséquence des ordres pour faire équiper et approvisionner

 

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les vaisseaux nécessaires au transport desdits ecclésiastiques.

Art. IV. — Ceux-ci ainsi transférés, et ceux qui sortiront volontairement en exécution du présent décret, n'ayant ni pension ni revenu, obtiendront chacun trois livres par journée de dix lieues, jusqu'au lieu de leur embarquement ou jusqu'aux frontières du royaume, pour subsister pendant leur route. Ces frais seront supportés par le trésor public et avancés par les caisses du district.

Art. V. — Tout ecclésiastique qui serait resté dans le royaume après avoir fait sa déclaration de sortir et obtenu passe-port, ou qui rentrerait après être sorti, sera condamné à la peine de détention pendant dix ans.

Art. VI. —Tous autres ecclésiastiques non sermentés, séculiers et réguliers, prêtres, simples clerc, minorés ou frères lais, sans exception ni distinction, quoique n'étant pas assujettis aux serments par les lois du 26 décembre 1790 et 17 avril 1791, seront soumis à toutes les dispositions précédentes, lorsque par quelques actes extérieurs ils auront occasionné des troubles venus à la connaissance des corps administratifs, ou lorsque leur éloignement sera demandé par six citoyens domiciliés dans le même département... » 26 août 1792.

 

Le 3 septembre, l'Assemblée vota un nouveau texte de serment qui prêtait peu à l'équivoque :

« Je jure d'être fidèle à la Nation, de maintenir de tout mon pouvoir la Liberté, l'Égalité, la Sûreté des personnes et des propriétés et de mourir s'il le faut pour l'exécution de la loi. » Or cette loi proscrivait Dieu et son Eglise.

Ce serment ne fut jamais condamné par le Saint-Siège. Dans un recueil de réponses à diverses consultations relatives à la Révolution, imprimé à Rome en 1794, on trouve une décision qui le concerne, sous la date du lev avril 1794. Le pape, consulté sur la conduite à tenir à

 

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l'égard de ceux qui l'ont prêté, répond qu'ils n'ont encouru jusqu'alors aucune peine canonique, mais qu'il faut les avertir de « mettre ordre à leur conscience, parce qu'il n'est pas permis de jurer dans le doute ».

Il résulte aussi d'une réponse adressée au chapitre de Chambéry, que ce serment devenait coupable quand il avait quelque liaison avec la Constitution civile du clergé, comme c'était le cas en Savoie, où une proclamation des représentants du peuple, du 8 février 1793, exigeait des prêtres le serment de liberté-égalité, tout en réglant les affaires de la religion d'après la Constitution civile du clergé. Dans ce cas, ceux qui s'y étaient soumis étaient passibles des mêmes peines canoniques que les assermentés de 1791. Cette dernière décision ne nous est connue que par une analyse qu'en donne l'Essai sur la conduite à tenir par les prêtres catholiques, etc., par l'abbé Coste, administrateur du diocèse de Tulle. 3e édition, 1801, sans nom de ville.

 

4° Serments arbitraires exigés pendant la Terreur.

 

Pendant cette période, les tribunaux, les comités révolutionnaires, les municipalités en veine de zèle, demandèrent des serments qu'aucune loi ne prescrivait. Il n'y avait nulle uniformité, et on ne peut songer dans cette notice à cataloguer les fantaisies parfois biscornues qui aboutissent à des exigences intraitables et à la peine de mort. Tantôt on réclame la fidélité à la République, tantôt la promesse de renoncer à la religion ; à Laval, on exige de quatorze prêtres le serment de ne plus pratiquer aucune religion, et notamment la religion catholique ; on exige d'une pauvre fille le serment de fidélité aux lois de la patrie.

 

5° Serment de soumission aux lois de la République, 30 mai 1795 (11 prairial an III).

 

Le 11 prairial an III, la Convention rendit un décret aux termes duquel :

 

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« A l'avenir, nul ne pourra exercer les fonctions de ministre d'un culte, sans s'être fait décerner, par la municipalité, acte de sa soumission aux lois de la République. »

Les contrevenants et ceux qui les auraient appelés, devaient être condamnés correctionnellement à une amende de 1.000 livres. Cette soumission fut souscrite par une partie du clergé, elle ne fut jamais condamnée par le pape.

6° Déclaration dite « serment civique », 20 septembre 1795 (7 vendémiaire an IV).

 

La loi du 7 vendémiaire an IV, sur la police des cultes, défendit, sous peine d'amende et d'emprisonnement, et de gêne, en cas de récidive, d'exercer les fonctions de ministre d'un culte sans avoir souscrit une déclaration ainsi conçue :

« Je reconnais que l'universalité des citoyens est le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la République. »

Il était interdit sous des peines sévères, tant au signataire qu'à celui qui recevrait la déclaration, d'ajouter ou de retrancher un seul mot à cette formule.

On répandit en France et en Belgique un prétendu bref du pape, en date du 5 juillet 1796, commençant par ces mots : Pastoralis sollicitudo, et qu'on prétendit adressé au Directoire, dans lequel Pie VI approuvait la déclaration en question. Il paraît que cet acte émanait réellement des bureaux de la chancellerie pontificale, mais à l'insu 'du pape et de la Congrégation compétente ; il était donc faux et de nul effet. Le pape ne donna aucune approbation à ce serment, il s'abstint aussi de le condamner.

7° Serment projeté.

 

Le 28 août 1797, on avait projeté d'imposer ce nouveau serment :

 

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« Je déclare que je suis soumis au gouvernement de la République française. »

Dans une lettre du 15 septembre 1797, à l'archevêque de Reims, le pape, distinguant entre la forme du gouvernement et la législation, déclarait ne voir aucune difficulté à l'acceptation de cette formule.

 

8° Serment de haine à la royauté, 5 septembre 1797. La loi du 19 fructidor an V, art. 25, prescrit la formule suivante :

 

            « Je jure haine à la royauté et à l'anarchie, attachement à la République et à la Constitution de l'an III. »

Quoique l'immense majorité du clergé catholique re-connût qu'un chrétien ne doit avoir de haine que pour le péché et ne peut jurer qu'il haïra une chose bonne en elle-même, comme la royauté, il se trouva cependant quelques ecclésiastiques à qui ce serment ne parut pas coupable, et qui consentirent à le prêter. M. Duplessis d'Argentré, évêque de Séez, l'anathématisa dans une instruction à laquelle adhérèrent une partie des évêques de France, retirés, comme lui, en pays étranger.

Pie VI soumit l'examen du serment de haine à la royauté à la congrégation établie pour tout ce qui était relatif à la Révolution française ; les cardinaux furent unanimement d'avis que ce serment était contraire à la loi divine ; le pape le déclara donc illicite.

 

9° Serment du 30 juillet 1799 (12 thermidor an VII) :

 

            « Je jure fidélité à la République et à la Constitution de l'an III. Je jure de m'opposer de tout mon pouvoir au rétablissement de la royauté en France et à celui de toute espèce de tyrannie. »

 

10° Promesse de fidélité à la Constitution de l'an VIII, 28 décembre 199.

 

Le 7 nivôse an VIII, les consuls rendirent un arrêté ainsi conçu :

            « Tous les fonctionnaires publics, ministres des cultes,

 

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instituteurs et autres personnes qui étaient, par les lois antérieures, assujettis à un serment quelconque, y satisferont par la déclaration suivante : Je promets fidélité à la Constitution. »

 

BIBLIOGRAPHIE. — F. UZUREAU. Les Serments pendant la Révolution, in-12, Paris, 1904.

 

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PRÊTRES ET RELIGIEUSES FUSTIGÉS A PARIS, LES 9 ET 17 AVRIL 1791

 

Au nombre des premières violences contre les personnes, doivent prendre place d'ignobles excès qui se produisirent non seulement à Paris, mais dans un certain nombre de villes. Nous transcrivons la notice du Dr Robinet.

« Toutes les chapelles des couvents et des hôpitaux restaient le lieu d'élection des intrigues et des conspirations catholiques et royalistes. C'est ainsi que le comprit La partie de la population de Paris (et d'ailleurs) qui était attachée à la Révolution ; aussi y eut-il sur plusieurs points de la capitale des religieuses que des femmes patriotes ne craignirent pas de fouetter publiquement.

« Ces exécutions populaires, sorte de châtiment civique, eurent lieu du 10 au 17 avril, quoique les ordres monastiques qui en furent atteints se trouvassent assez nombreux : les soeurs de la Visitation Sainte-Marie, rue Saint-Antoine ; les Miramionnes, sur le quai du même nota (aujourd'hui quai de la Tournelle) ; les Récollettes, de la rue du Bac ; les Filles du Précieux Sang ; les Filles du Calvaire et surtout les soeurs Grises, dont les maisons étaient situées dans les paroisses de Saint-Sulpice, Saint-Laurent, Sainte-Marguerite, la Magdeleine et Saint-Germain-l'Auxerrois.

« S'il faut en croire les brochures et journaux du temps, trois cents religieuses, y compris quelques prêtres et quelques dévotes laïques, auraient subi cette correction

 

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de la part des marchandes de la Halle, du marché de la place Maubert, etc., auxquelles s'étaient jointes, dans les différents quartiers, mais surtout au faubourg Saint-Antoine, des femmes du peuple, voire des héroïnes (1) des 5 et 6 octobre.

« Partout le motif de cette répression extra légale était, nous l'avons dit, que ces maisons devenaient ostensiblement le refuge des prêtres non jureurs et des nobles qui conspiraient contre le nouvel état de choses ; les couvents leur étaient ouverts, les premiers y étaient logés et nourris, et y recevaient, sous prétexte de conférences. religieuses, les aristocrates des deux sexes et leurs agents, ainsi que la foule demeurée fidèle à l'ancienne Église et à l'ancien régime. On y prêchait la résistance aux nouvelles lois, la haine et le mépris des prêtres constitutionnels et de l'Assemblée nationale. On y recevait les mots d'ordre de Rome et de Coblentz, que les élèves mêmes des religieuses colportaient dans leurs familles.

« La verve gouailleuse et brutale avec laquelle sont rapportées ces violences dans les brochures du temps nous interdit malheureusement d'en donner des extraits.»

 

BIBLIOGRAPHIE. — Robinet, Le Mouvement religieux à Paris pendant la Révolution, 1789-1801, in-8°, Paris, 1896, t. I, p. 464 sq. — Grand détail concernant les dévots et dévotes qui ont été fouettés par les dames de la Halle, in-8°, Paris [1791], 8 pages. — Détail historique des communautés de soeurs Grises, avec lu liste, les noms et les âges de toutes les soeurs et dévotes qui ont été fouettées, la quantité d'argent qu'ils (sic) avaient à dépenser par jour et leurs manoeuvres criminelles, avec les prêtres réfractaires, in-12 [Paris, 1791], 8 pages, imprimerie de Labarre. — Le fouet donné aux soeurs Grisettes, par la sainte colère du peuple, le 17 avril 1791, pour avoir enseigné de faux principes aux enfants des écoles de charité ; pour avoir refusé la porte à leurs véritables pasteurs qui ont fait authentiquement le serment civique. — Les prêtres aristocrates conseillant les enfants des écoles

 

1. Mégères suffirait.

 

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à désobéir (sic) leurs pères et mères s'ils sont patriotes, in-8°, Paris, 1791, imprimerie de Labarre, 8 pages. — Liste des c... aristocrates et constitutionnels qui ont été fouettés hier au soir à tour de bras par les dames de la halle et du faubourg Saint-Antoine (réimpression du : Grand détail...), in-8°, Paris, de l'imprimerie patriotique, 1791, 8 pages ; — Ludovic Sciout, Histoire de la Constitution civile du clergé, in-8°, Paris, 1872, t. II, p. 219 sq., auquel nous empruntons les pages qu'on va lire.

 

FUSTIGATION DES FILLES DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL.

 

« Les couvents de Paris refusèrent de reconnaître Gobel (1) pour leur légitime évêque, et de recevoir sa visite canonique. Il était impossible d'assimiler les religieuses aux prêtres, qu'on qualifiait de fonctionnaires publics ; elles ne faisaient nullement partie de l'Église constitutionnelle ; d'après les lois nouvelles, elles n'étaient que des personnes privées, autorisées par l'Assemblée à vivre ensemble et à continuer leur état pendant le reste de leur vie, si tel était leur goût. Mais on était décidé, dans le parti révolutionnaire, à les traiter comme des esclaves de l'État, destinées à s'incliner devant la religion de l'État, et n'ayant aucun droit à invoquer la liberté religieuse. Leur résistance mit partout les autorités révolutionnaires et les clubistes dans une colère épouvantable. Elles formaient une sorte de classe intermédiaire entre le clergé et les laïques ; elles eurent aussitôt leur part dans la haine que le clergé réfractaire s'était attirée, et cette haine fut d'autant plus forte, qu'on ne pouvait expliquer leur attachement à l'orthodoxie par des motifs intéressés et antipatriotiques qu'on prêtait au clergé. Leur exemple en était d'autant plus dangereux, surtout auprès des classes inférieures. Le parti révolutionnaire était animé d'une rage brutale contre tous les

 

1. Evêque constitutionnel de Paris.

 

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catholiques, prêtres et laïques ; mais ces derniers étaient trop nombreux ; la première fureur de ces fanatiques se passa sur les religieuses ; on était sûr de les trouver dans leurs couvents quand on voudrait ; on était sûr, et c'était un grand point pour la lâcheté révolutionnaire, de ne courir aucun risque en venant les outrager. Un laïque dont on envahirait la maison pourrait, en dépit du nombre des envahisseurs, faire un effort désespéré pour défendre les siens contre leur brutalité ; il y avait encore là une chance de recevoir par hasard une balle de pistolet ou un coup de couteau : on n'avait rien de pareil à craindre quand on venait maltraiter des religieuses ; aussi les révolutionnaires montrèrent-ils tout de suite une prédilection particulière pour ces courageuses expéditions !

            « Le 9 avril, une bande de mégères qui faisaient partie de toutes les émeutes, avec un grand nombre d'hommes, les uns habillés en femmes, les autres sans aucun déguisement, envahit successivement les couvents de Paris, se jeta sur toutes les religieuses et sur les personnes qui étaient retirées dans leurs couvents, et s'amusa à les battre et à les flageller en public. La municipalité n'eut garde de les déranger dans cette patriotique occupation.

            « Voici comment un journal du temps raconte cette ignoble journée :

            « Nos braves gardes nationaux eurent la douleur de se voir, [faute d'ordres, condamnés à l'inaction au milieu des plus honteux excès. Ils virent des vierges sacrées de tout âge, la jeunesse timide, la vieillesse infirme, des adolescentes, des octogénaires, des dames respectables recluses volontaires, mises toutes nues, battues de verges, poursuivies dans cet état affreux de nudité dans tous les coins de leurs maisons et de leurs jardins, terrassées, meurtries de coups, accablées d'injures plus cruelles

 

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que la mort même. Ils virent jusqu'à ces pieuses filles de Saint-Vincent, dont le dévouement est si héroïque et l'humilité si profonde ; ils les virent fustigées, ensanglantées par les mains mêmes de ces hommes et de ces femmes dont elles avaient si souvent nourri la misère, couvert la nudité, soigné les plaies cadavéreuses. Ils eurent en un mot la douleur de voir épuiser sur ces filles innocentes tout ce que la rage d'une soldatesque effrénée pourrait se permettre dans une ville prise d'assaut, et plusieurs heures se passèrent dans ces tourments. Enfin, quand la rage des bourreaux fut épuisée, les profanateurs des couvents défilèrent à travers les haies de soldats sans être troublés dans leur marche triomphante... »

« Trois filles de Saint-Vincent-de-Paul, attachées à la paroisse de Sainte-Marguerite, moururent des suites de ces odieux traitements (1).

 

1. M. D'Hesmivy d'Auribeau, Mémoires pour servir à l'histoire de la persécution française, Rome, 1794, p.825-831, mentionne les mêmes brutalités, mais parmi tant de phrases qu'on n'en peut rien tirer d'utile que ces rares détails : « Deux respectables soeurs de la Charité, dont l'une était âgée de80 ans, moururent à Paris le 19 avril 1791, des flagellations outrageantes qu'elles avoient essuyées » (p. 828-829) ; — « deux dames, dites Miramiones, ont été entre autres si cruelletnent outragées, que l'on craint encore pour leur vie » (p. 826) ; —  les dames de Sainte-Marguerite... du faubourg Saint-Antoine » (p. 828) ; — « des femmes et des vierges chrétiennes qui étoffent venues paisiblement entendre la messe au séminaire des Irlandois, en furent chassées, fouettées à coups de verges, traînées dans la boue » (p. 831). — J. Durieux, Tableau historique du diocèse de Lyon pendant la persécution religieuse de la grande Révolution française, d'après des documents authenthiques déposés dans les archives de l'Archevêché, in-8° Lyon, 1869, p. 54-58 : mêmes attentats, à Lyon, le 8 avril 1792, jour de Pâques, dans la chapelle des religieuses de Sainte-Claire (rue Sala), à l'église des Pénitentes (aujourd'hui église Saint-François), aux églises des Collinettes, de la Déserte, des Carmélites (montée des Chazeaux).

LE CITOYEN SIMON (Camille Jordan). La Loi et la Religion vengées des violences commises aux portes des églises catholiques de Lyon,

Lyon, 1791 ; Cf. C.-A. SAINTE-BEVVE, Nouveaux lundis, 1893, t. XII, p. 259-261.

 

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« L'ordre est donné de ne pas faire de martyrs, pour que la foi n'ait pas à se glorifier de ce triomphe, mais de s'en tenir à cette nouvelle espèce de châtiment, qui d'une part peut opérer le même effet par la crainte, et, de l'autre, jeter plus efficacement du ridicule sur la religion, comme si les opprobres, suivis bientôt de la spoliation et de la faim, n'étaient pas le plus long et le plu s cruel des martyres ! Ce raffinement de cruauté et d'hypocrisie est de l'invention de Condorcet, chef du parti philosophique, qui n'a pas rougi d'ouvrir publiquement cet avis infernal (1).»

« On entend dire à ces mégères qui se rendent coupables de telles atrocités, que c'est bien peu de vingt sols qu'on leur donne pour être exécutrices de telles oeuvres (2) ».

 

1. D'Hesmivy d'Auribeau, op. cit., p. 826.

2. Id., p. 831.

 

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LE MARTYRE DE M. JACQUES CHABROL, PRÊTRE A LIMOGES, LE 15 JUILLET 1792

 

Jacques Chabrol, né à Limoges, était simple prêtre habitué de la paroisse Saint-Michel-des-Lions. On trouve à son sujet dans le Calendrier de la ville de Limoges et du département de la Haute-Vienne de 1791 l'avis suivant :

            « M. l'abbé Chabrol, pensionné du gouvernement, à cause du talent particulier de réduire parfaitement toutes sortes de fractures, dislocations, foulures de nerfs, etc., possède encore des connaissances sur toutes sortes de maladies. C'est à la sollicitation de plusieurs de ses amis et d'un grand nombre de malades qu'il a guéris de différents genres de maladies, par le secours d'un élixir balsamique, fébrifuge, purgatif et vermifuge qu'il s'est cru obligé de l'annoncer dans ce Calendrier, comme un remède spécifique à plusieurs maux ; il a en lui la recette.

            « Il compose aussi l'élixir de longue vie, connu de tout le

monde.

            « Il compose seul un onguent qui détruit radicalement les cors des pieds sans la moindre douleur.

« Il compose aussi le véritable onguent du Becq, qui, est très salutaire pour toutes sortes de plaies, tant nouvelles que vieux ulcères.

« Il fait une opiate de quinquina, propre à fortifier les gencives,

 

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à blanchir les dents et à ôter la mauvaise odeur de la bouche.

 

 

« Il donnera par écrit, à ceux qui voudront se servir des remèdes susdits, la manière de les administrer, dans quel cas et à quelles maladies, la dose qui convient à tel âge, à tel tempérament, etc.

« Sa demeure est rue des Combes, à Limoges. »

Cet inoffensif et bienfaisant rebouteur était taillé en Hercule, ce qui a donné lieu à la légende d'un combat formidable dans lequel ce prêtre abattait une douzaine de grenadiers avant d'être accablé et assassiné. Ce Roland furieux est de l'invention de MM. Barruel et Cordier; la vérité est beaucoup moins héroïque.

Le 14 juillet, on signale de nombreux attroupements et une grande fermentation dans la ville de Limoges. Une autre victime désignée, M. Bullot, premier vicaire de Saint-Pierre, a laissé un récit des principales circonstances ; en outre, on possède le procès-verbal dressé par la municipalité le soir même de l'assassinat.

 

Archives de la Haute-Vienne, registre no 279, nouveau classement L. 2 ; Archives de la Haute-Vienne, L. 56, p. 44, 2 août 1792 ; Bullat, Tableau ecclésiastique et religieux de Limoges ; — Barruel, Histoire du clergé pendant la Révolution française, t. I, p. 284; Cordier, Martyrs et bourreaux, t. I, p.207 ; —Fr. Alluand dans Bulletin de la Société des archives du Limousin, t. XXI, p. 202; — A. Leclerc, Martyrs et confesseurs de la foi du diocèse de Limoges pendant la Révolution française, in-8°, Limoges,1882,t. I, p. 150-161.

 

 

PROCÈS - VERBAL DE LA MUNICIPALITÉ, SÉANCE DU 15 JUILLET 1792.

 

L'an IV de la liberté à sept heures et demie du soir.

 

Le conseil général de la commune, assemblé en surveillance permanente, ayant été prévenu par la rumeur publique qu'il se faisait un rassemblement dans la rue

 

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des Combes au devant de la maison du sieur Cousin, juge de paix de la section des Augustins, a sur-le-champ envoyé MM. Roulhac et Grellet, officiers municipaux, munis de leurs écharpes, à l'effet de dissiper le peuple au nom de la loi ; un instant après, M. Grellet est entré et a annoncé que cet attroupement était occasionné par l'arrestation du sieur Chabrol, prêtre, qui avait été conduit dans la maison dudit sieur Cousin, à l'effet d'être interrogé sur les faits qu'on lui imputait, que, tant lui que le sieur Roulhac, avaient fait tous leurs efforts pour calmer le peuple et rétablir l'ordre, mais qu'ils n'avaient pu y parvenir ; que la mesure qui leur paraissait la plus convenable, dans ces circonstances, était de requérir la gendarmerie nationale pour protéger la personne dudit sieur Chabrol, en attendant le rassemblement de la force armée. Cette réquisition ayant été faite sur-le-champ, M. Roulhac est entré excédé de fatigue, annonçant que l'attroupement augmentait sensiblement, que ses forces ne lui ayant pas permis de tenir plus longtemps son poste, il avait été dans la nécessité de l'abandonner. M. Alluand, officier municipal, muni de son écharpe, est sorti avec précipitation et s'est rendu au lieu dudit attroupement, et il a donné réquisition au commandant de la garde nationale de réunir la force armée. Mais comme il était déjà, ainsi que le lieutenant-colonel et les autres officiers, enveloppé dans la foule du peuple qu'il cherchait à apaiser, l'ordre n'a pu l'atteindre sur-le-champ. Il a été remis par une croisée du premier étage de la maison du sieur Cousin, avec recommandation de le faire parvenir à M. le commandant, que l'on croyait dans ladite maison et dans l'appartement où était le sieur Chabrol. M. Alluand, de retour, a dit qu'il était parvenu avec beaucoup de difficultés, à travers la foule, jusqu'à la porte de la maison du sieur Cousin ; que s'étant tourné devers le peuple, il avait cherché à se

 

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faire entendre, mais qu'il n'y était pas parvenu ; que le sieur Cousin, d'une croisée de sa maison, cherchait aussi à apaiser les esprits en assurant que le sieur Chabrol était chez lui sous la sauvegarde de la loi ; qu'au surplus il aurait jeté de la même croisée audit sieur Alluand le requis du conseil général, adressé au commandant, qu'il lui assura être dans la foule, qu'alors lui, sieur Alluand, avait cherché le moyen de faire parvenir à ce dernier ce même requis, qu'il ignorait si cette remise avait eu lieu, n'ayant pu se déplacer, mais qu'il avait appris un instant après que mondit sieur le commandant avait été terrassé par le peuple, ainsi que plu-sieurs autres officiers qui l'accompagnaient, que les gardes nationaux du corps de garde de la place Dauphine et autres qui s'étaient également portés sur le lieu de l'attroupement, ainsi que les gendarmes nationaux, avaient été repoussés, que pendant quelque temps il avait contenu le peuple, qui de toute force voulait briser la porte du sieur Cousin, mais qu'il s'était aperçu que plusieurs particuliers escaladaient sur une croisée du premier étage, qu'il avait fait un mouvement pour arrêter cette entreprise, mais qu'aussitôt que le peuple avait vu une partie de la porte libre, il s'était mis à même de la briser, que s'étant de nouveau collé contre cette même porte le peuple l'avait respecté, en lui annonçant qu'il fallait qu'il se retirât, que sa vie était exposée et courrait les plus grands dangers dans la foule ; qu'au même moment, une partie du grand nombre des particuliers qui s'étaient introduits dans la maison dudit sieur Cousin, par la croisée, avaient ouvert la porte en dedans, qu'il était entré avec la foule, qu'il n'avait pu contenir et avait trouvé au milieu de l'escalier le sieur Chabrol entraîné par quinze ou vingt personnes, qu'ayant reconnu l'impossibilité de sauver la vie du sieur Chabrol et de le soustraire à la fureur du peuple, il a appelé tous

 

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les bons citoyens à son secours, pour pouvoir faire conduire le sieur Chabrol en prison, seul moyen, dans la circonstance, de garantir ses jours, que ces citoyens ayant réuni leurs efforts aux siens, le sieur Chabrol avait été conduit à travers la multitude qui l'assaillait en criant à la lanterne, tandis que d'autres, sur la demande dudit sieur Alluand, criaient en prison, mais qu'après avoir parcouru une vingtaine de toises, ledit sieur Chabrol avait malheureusement succombé sous les coups qu'on lui avait portés, et que lui-même devait son salut à quelques citoyens qui l'avaient emporté hors de la foule.

Fait au conseil général de la commune en surveillance permanente, les jour, mois et an susdits.

 

ALLUAND, GANNY, DOUDET, MARC DUBOIS, POUYAT, PETIT, PETINIAUD, DORIN, DAVID, BRICAILLE, DE BEAUNE, ROULHAC, officiers municipaux ; LINGAUD, secrétaire. 

Extrait des registres paroissiaux de Saint-Michel-des-Lions.

 

Le seize juillet 1792, a été inhumé au cimetière des Arènes, sieur Jacques Chabrol, prêtre, âgé d'environ quarante ans, homicidé le jour d'hier près la fontaine des Barres; la justice ayant fait le procès-verbal et procédé à la levée du corps et requis ledit sieur Pergaud, juge de paix, le sieur Cruveilher, vicaire de Saint-Michel pour l'inhumation. Présents ont été Jean-Baptiste Menieux et Jean-Baptiste Dangresas, qui ont déclaré ne savoir signer de ce requis.

CRUVEILHER.

 

Le 17 juillet, un membre du conseil propose à la municipalité une inscription réparatoire du crime. Sa proposition est rejetée, « le conseil, considérant qu'une

 

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pareille inscription pourrait être regardée comme u n monument qu'il n'appartient qu'au corps législatif de déterminer ; que d'ailleurs en perpétuant ainsi la mémoire de la douleur que les citoyens manifestent, ce serait éveiller trop longtemps un sentiment pénible et retarder le retour de la consolation dans les coeurs » (!) .

 

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LES MASSACRES DE SEPTEMBRE A PARIS, 2 ET 3 SEPTEMBRE 1792

 

Parmi les monuments qu'on remarquait à Paris à l'époque de la Révolution, il y en eut trois qui jouèrent un grand rôle. Ce furent le Temple, la prison de l'Abbaye et le couvent des Carmes de la rue de Vaugirard. Les deux premiers ont entièrement disparu, et quand on veut étudier l'histoire, il faut en quelque sorte reconstruire par la pensée chacune de leurs parties. Le couvent des Carmes, au contraire, existe encore, à peu de chose près, dans le même état où il se trouvait en 1792, et rien n'est plus curieux que de parcourir ces vieux bâtiments qui eurent à subir tant de phases diverses et qui se virent, tour à tour, monastère, caserne, bal public et prison. A chaque pas que l'on fait, le sol et les murailles révèlent un passé qui fut tragique entre tous ; l'église, le jardin et l'oratoire connu aujourd'hui sous le nom de CHAPELLE DES MARTYRS font revivre à nos yeux les épouvantables scènes du massacre qui eut lieu le 2 septembre, et où plus de cent ecclésiastiques perdirent la vie en moins d'une heure. Ici, on retrouve la place où la première victime est tombée; là, on franchit l'allée qui vit périr l'archevêque d'Arles ; plus loin, on gravit les quelques marches au bas desquelles la plupart des prêtres furent massacrés ; partout l'ombre de la mort se dresse devant vous.

 

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Ici, pas une pierre n'a changé de place. Quand on pénètre dans ce sombre monastère de la rue de Vaugirard que hantent de si terribles fantômes, on retrouve le décor de la tuerie intact et saisissant. Voici la petite porte où se faisait l'appel des victimes, voici le couloir par lequel on les poussait à la mort ; sur ces dalles ont trébuché leurs pas. Là, c'est le perron du massacre ; parmi les branches d'une plante grimpante, cette simple inscription : HIC CECIDERUNT (ils tombèrent ici) ; à cette étroite fenêtre apparaît tout à coup, derrière la grille, la face pâle de Maillard criant à ses hommes : « Attendez ! ne les tuez pas si vite, on va les juger ! » Et voilà le sombre corridor où eut lieu ce simulacre de jugement.

Dans le grand jardin, actuellement réduit, où l'on fit la chasse aux soutanes, se trouvait, au fond de l'enclos, une bâtisse fort simple qui servait de chapelle ; beaucoup moururent là, au pied d'une statue de la Vierge qui a été conservée : c'est là qu'après l'événement on réunit les corps ramassés dans les allées

 

BIBLIOGRAPHIE. — Il existe une bibliographie abondante et généralement médiocre sur les massacres de septembre. Le style larmoyant alterne avec la grandiloquence et les invectives ; les faits en disent plus que tous les développements qui n'ont d'oratoire que l'intention. Les principaux documents se trouvent : Bibi. Nationale, mss. fonds français 6574, fol. 72, 241, 256, nouV. acquis. franç. 2704, fol. 182 sq. A. Sorel, le Couvent des Carmes, in-12, Paris, 1864, donne tout l'essentiel ; — G. Lenôtre, les Massacres de septembre, in-12, Paris, 1907, a réimprimé quelques relations généralement peu accessibles ; — Bridier, Mémoires inédits de l'internonce à Paris (Mgr de Salamon) pendant la Révolution, in-8°, Paris, 1892, important, surtout pour la topographie des lieux ; —Buchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, in-8°, Paris, 1835, t. XVII I, utile ; — L. Sciout, Histoire de

 

1. Lorsque le percement de la rue de Rennes obligea de démolir cette chapelle, on conserva pieusement les fragments de dallage et de boiseries qui portaient des traces de sang. Ces fragments ont trouvé place dans la crypte de l'église des Carmes, où se trouve aussi un modèle en réduction de la chapelle du jardin.

 

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la Constitution civile du clergé,4 vol. in-8°, Paris, 1873-1881,t. III, passionné ; — Barruel, Histoire du clergé de France pendant la Révolution. Collection ecclésiastique, 7 vol., Paris, 1791-1793 ; — A. Sicard, l'Ancien Clergé de France, 3 vol. in-8°, Paris, 1893 ; — H. Taine, Origines de la France contemporaine. La Révolution. L'Anarchie spontanée, in-8°, Paris, 1878 ; — Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, août 1792, prairial an III, d'après des documents originaux, la plupart inédits, in-8°, Paris, 1870 ; — G. Theiner, Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de France, 1790-1800, Rome ; — Guillon, les Martyrs de la foi pendant la Révolution française, 4 vol. in-8°, Paris, 1821, oeuvre de parti, utile, mais les erreurs de détail y pullulent ; — abbé Larron, les Confesseurs de la foi dans l'Eglise gallicane à la fin du XVIIIe  siècle ; Pisani, la Maison des Carmes, in-12, Paris.

Nous ne pouvons aborder, sous peine d'être infini, les notices particulières dispersées dans les revues et relatives à tel ou tel martyr. C'est ainsi que nous nous trouvons obligé d'admettre bien des documents et de renoncer à notre projet primitif de représenter chaque diocèse par quelque martyr. On voudra donc ne pas trop s'étonner de ne trouver aucune mention des noyades de Nantes (cf. A. Lallié, les Noyades de Nantes dans la Revue de Bretagne et de Vendée, 1877, 1878) et de bien d'autres, cf. L. Audiat, la Terreur en Bourbonnais, in-8°, Paris, 1873 ; — Cattin, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des diocèses de Lyon et de Belley, in-8°, Lyon, 1868, avec des récits de MM. Cheuzeville, Terraillon, Duval; —J.-N. Blin, les Martyrs de la Révolution dans le diocèse de Séez, 3 vol. in-8°, Paris, 1876 ; — J. Loridan, la Terreur rouge à Valenciennes, in-8°, Lille, 1909, avec quelques lettres très belles, notamment celle d'un curé de Quarouble, M. Druet, exécuté le 23 octobre 1794 ; — H. Lelièvre, Une nouvelle page du Martyrologe de 1793, d'après un ms. inédit découvert aux archives de l'archevêché de Bordeaux, in-8°, Bordeaux, 1886 ; — A. Foulques de Villaret, Nos Martyrs de la foi, Orléans, 1889 ; — Neret, Martyrs et confesseurs de la foi au diocèse de Meaux, 1792-1799, in-8°, Meaux, 1906 ; — P. Muguet, Recherches sur la persécution religieuse en Saône-et-Loire, 1789-1803, et tant d'autres que nous ne citons pas ici et qui nous eussent facilement fourni la matière de deux ou trois autres volumes.

 

Une fois la royauté renversée, la fureur populaire se tourna surtout contre les prêtres qui n'avaient point voulu prêter serment. Dès le 10 août 1792, l'Assemblée nationale, au plus fort de l'insurrection, avait autorisé Gensonné, son président, à nommer des commissaires

 

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chargés d'aller partout inviter le peuple « à prendre lui-même les mesures nécessaires pour que les crimes fussent frappés du glaive de la loi ». De son côté, le conseil général de la commune de Paris lançait le 11 août une proclamation contenant le passage qui suit : « Peuple souverain, suspends ta vengeance, la justice endormie reprendra aujourd'hui ses droits, tous les coupables vont périr sur l'échafaud (2). »

En même temps, elle transmettait à toutes les sections des instructions nécessaires pour procéder à l'arrestation des nobles et des prêtres et conduire ces derniers soit au séminaire de Saint-Firmin (3), soit à l'Abbaye, soit à l'église des Carmes, qui devait être ainsi transformée en prison.

La section du Luxembourg, dont l'esprit révolutionnaire s'était déjà manifesté d'une façon si violente dans maintes occasions, applaudit à de pareilles mesures, et le zèle qu'elle mit à les exécuter fut d'autant plus grand que dans sa circonscription les maisons religieuses étaient plus nombreuses que partout ailleurs.

Les rigueurs dont les prêtres allaient devenir l'objet étaient connues de tout le monde, et les menaces dirigées contre eux étaient telles que Mahieu, prêtre constitutionnel, désigné comme curé de la paroisse de Saint-Sulpice, écrivit à Petion la lettre suivante :

 

1. Procès-verbaux de l'Assemblée nationale, t. XII, p. 19.

2. Procès-verbaux de la comm. de Paris, séance du 11 août 1792.

3. Ce séminaire appartenait aux Pères de la Mission de la maison de Saint-Lazare ; il était situé rue Saint-Victor, au coin de la rue des Fossés-Saint-Bernard.

En 1818, on installa les jeunes aveugles dans une partie des bâtiments, où ils restèrent jusqu'en 1843. Dix ans plus tard, l'ouverture de la rue du Cardinal-Lemoine fit abattre une portion de cet ancien séminaire. Le surplus servit de caserne à la garde de Paris.

 

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MONSIEUR,

 

Je crois qu'il est essentiel de vous prévenir que l'on se propose de fondre, demain dimanche, sur tous les prêtres réfractaires qui ont coutume de dire la messe dans les différentes communautés religieuses qui se trouvent dans l'étendue de la paroisse que l'assemblée électorale vient, à votre recommandation, de confier à mes soins ; pour éviter tout malheur, tout scandale, toute effusion de sang humain, ne serait-il pas à propos que vous donnassiez des ordres pour fermer les portes de ces sortes d'églises ? Quoique rien n'échappe à la vigilance de celui que nous pouvons regarder comme le libérateur de la France, je me hasarde à lui faire part de mes vues charitables.

Recevez les nouvelles assurances de ma reconnaissance et de mon respectueux dévouement.

Votre très humble et très obéissant serviteur.

 

MAHIEU,

Curé désigné de la paroisse Saint-Sulpice (1).

 

Ce 11 août, l'an IV de la liberté.

 

Cette lettre fut transmise aux administrateurs de police et l'un d'eux mit le 18 août, sur l'original, la note suivante : Cet avis n'a plus d'objet.

En effet, dès le 11, c'est-à-dire le jour même où Mahieu écrivait, une cinquantaine de prêtres furent arrêtés et conduits d'abord au Comité de la section du Luxembourg, au milieu des huées d'un peuple nombreux qui demandait leurs têtes à grands cris. « Arrivés à ce Comité (le séminaire), dit l'un de ces prêtres, on nous fit subir un interrogatoire, et sur la déclaration que nous fîmes que

 

1. Archives de la préfecture de police.

 

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nous étions prêtres insermentés, on jugea qu'il fallait s'assurer de nos personnes, et après avoir arraché les cannes de ceux d'entre nous qui en avaient, on nous conduisit à dix heures du soir dans l'église des Carmes Déchaux. M. Ceyrat, commissaire de la section, marchait à notre tête ; il avait eu soin de nous placer entre deux gardes bien armés, nous enjoignant de les prendre par le bras. Ce qui ne l'empêchait pas de se tourner souvent, soit pour admirer l'ordre de la marche, soit pour veiller à ce qu'aucun des prisonniers n'échappât à la vigilance des gardes.

« Nous arrivâmes ainsi dans l'église, où M. le commissaire, après avoir fait l'appel des prisonniers, recommanda à la nombreuse garde qu'il nous laissa de veiller soigneusement qu'il n'y eût entre nous aucune communication. »

Ce récit est entièrement confirmé par celui que l'abbé Berthelet de Barbot a fait de sa propre arrestation, récit que nous lirons plus loin.

La rue Cassette, celles de Vaugirard, des Fossoyeurs (1) et des Aveugles (2), qui étaient principalement habitées par des ecclésiastiques, furent l'objet d'une surveillance toute particulière, et les maisons religieuses qui s'y trouvaient eurent à subir les visites les plus minutieuses.

Indépendamment de Mgr Dulau, archevêque d'Arles, MM. de la Rochefoucault, l'un évêque de Beauvais et l'autre évêque de Saintes, furent arrêtés le 11 août, dans l'appartement qu'ils occupaient en commun. Les révolutionnaires

 

1. Aujourd'hui rue Servandoni.

2. La rue des Aveugles comprenait la portion de la rue Saint-Sulpice qui existe depuis la place jusqu'à la rue Garancière. Sur le pilier qui sert de soubassement à l'une des tours de l'église, on voit encore, tracées en lettres creusées dans la pierre, ces mots : Rue des

Aveugles.

 

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semblaient n'en vouloir qu'à Mgr de Beauvais, et par une sorte de générosité qui contrastait singulièrement avec leur attitude, ils allèrent jusqu'à offrir à Mgr de Saintes de le laisser en liberté. « Messieurs, leur répondit le digne prélat, j'ai toujours été uni à mon frère par les liens de la plus tendre amitié. Je le suis encore par mon attachement à la même cause. Puisque son amour pour la religion et son horreur pour le parjure sont tout son crime, je vous supplie de croire que je ne suis pas moins coupable. Il me serait d'ailleurs impossible de voir mon frère conduit en prison et de ne pas aller lui tenir compagnie. Je demande à y être conduit avec lui (1). »

De telles paroles auraient dû sauver des frères aussi dévoués ; elles les perdirent au contraire tous deux : l'un et l'autre furent incarcérés dans l'église des Carmes, où bientôt les rejoignirent plusieurs prêtres, parmi lesquels figurait M. Savine, supérieur de la communauté des clercs de la paroisse Saint-Sulpice (2).

Voici en quels termes un témoin oculaire de l'arrestation de ce dernier en a raconté les péripéties :,

« Depuis l'intrusion de Poiré (3) à Saint-Sulpice, la communauté des clercs cessa entièrement de fréquenter

 

1. Histoire du clergé pendant la Révolution française, par l'abbé Barruel. Nous n'avons pu connaître la cause de cette prétendue animosité contre Mgr l'évêque de Beauvais. Il se distinguait par un caractère fort doux et séjournait presque toujours à Beauvais, où il avait su se concilier l'affection de tout le monde. Il était d'une nature si pacifique, que quand ses loisirs le lui permettaient, il ne dédaignait pas de faire quelques ouvrages en tapisserie. Nous avons vu, au château de M. le comte de Merlemont, près de Beauvais, des fauteuils qui sont l'oeuvre de l'infortuné prélat.

2. Cette communauté, ainsi que nous l'avons déjà dit, était établie dans la rue Cassette, la troisième maison à gauche en entrant par la rue du Vieux-Colombier.

3. C'était un oratorien, qui prit possession de la cure de Saint-Sulpice par suite du refus de M. Pancemont de prêter serment.

 

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les offices de la paroisse. Tous les clercs se rendaient à Issy le samedi chez M. Dubourg et revenaient à Paris le lundi matin. Or la journée du 10 août ayant rempli tout Paris d'alarmes, M. Savine, supérieur des clercs, crut qu'il était prudent que tous ses élèves se confessassent la nuit suivante, qui fut celle du 10 au 11. En effet, chacun fit sa confession comme pour se préparer à la mort et être prêt à tout événement.

« Le lendemain matin 11, on vit arriver à la communauté M. Dubourg, déguisé en maître de danse ou en ménétrier, vêtu d'un habit vert si écourté que les manches ne dépassaient guère ses coudes, avec une perruque et un violon sous le bras. M. Dubourg venait d'Issychercher un asile dans cette maison. On lui fit remarquer qu'il n'y serait pas en sûreté, la maison étant si connue, et après qu'il eut déjeuné il partit et alla se cacher près de la Sorbonne.

« En effet, il n'y avait pas un quart d'heure qu'il était sorti lorsqu'à grands coups redoublés de crosses de fusil, on frappe à la porte de la communauté. C'était une bande d'hommes armés de piques, de sabres, de fusils, portant dès lambeaux de vêtements des Suisses massacrés et même des oreilles encore sanglantes de ces braves, qu'ils montraient comme des marques de triomphe. Ils font mettre en ligne le long du mur tous les clercs, qu'ils laissent là pendant que les chefs vont fouiller la maison et visiter les papiers du supérieur. Celui-ci recevait le journal connu alors sous le nom de Ami du Roi ; à chaque fois qu'ils en rencontraient quelque numéro, ils le jetaient dans la cour avec fureur. La visite étant achevée, on saisit M. de Savine, supérieur, M. Boubert, ancien élève de Saint-Nicolas, qui était diacre et directeur de la maison, et un troisième qui était un saint prêtre : celui-ci était d'Abbeville. On prit aussi un nommé de Rest, élève de la communauté, et on

 

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les conduisit aux Carmes, ainsi qu'un élève du séminaire de Saint-Sulpice appelé Letellier, qui était sorti du séminaire depuis peu et demeurait rue Cassette, devant la communauté des clercs (1).»

Après avoir ainsi consacré plusieurs jours à fouiller toutes les maisons de Paris, on songea à en faire autant dans celles de la banlieue. Dès le 15 août, plusieurs bandes armées se rendirent à Issy, et mettant les autorités municipales en demeure de marcher à leur tête, elles envahirent tout d'abord la maison de M. Dubourg, y installèrent en quelque sorte leur quartier général et firent ensuite procéder à la visite de tous les établissements religieux, où nombre d'ecclésiastiques furent arrêtés, ainsi que plusieurs élèves placés sous leur direction.

            « Le 15 (août 1792), dit un de ces derniers, nous nous promenions dans le parc, lorsque nous vîmes arriver des jeunes gens, qui demandaient si un jeune prêtre dont je ne me rappelle pas le nom, n'avait pas- été dire la messe au pensionnat de M. l'abbé Dubourg, mort archevêque de Besançon. Comme nous ignorions ce fait, nous nous empressâmes de les suivre (plusieurs auraient pu se sauver). Arrivés chez M. Dubourg, nous fûmes enfermés dans la salle des récréations ; le prêtre qui avait dit la messe fut violemment injurié ; nous empêchâmes toujours qu'on se portât envers lui aux mauvais traitements dont il était souvent menacé ; quoique jeunes, nous comprenions bien que si nous laissions faire un martyr, nous serions tous égorgés.

            « Nous restâmes dans cette pénible situation jusqu'à huit heures du soir. On amenait à chaque instant les prêtres du village et les vieux prêtres qui occupaient la

 

1. Souvenirs de M. Letourneur, évéque de Verdun (documents particuliers inédits).

 

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maison de retraite sous l'invocation de saint François.

« Je dois rendre justice au maire de cette époque (il était épicier et fournisseur de la maison (1). Il montra la plus grande énergie pour nous faire mettre en liberté ; il voulait répondre de nous tous ; mais il ne put obtenir que la liberté de M. Duclaux.

« Les jeunes gens qui vinrent nous arrêter étant des étudiants de l'Université de Rennes, nous fîmes conversation avec eux; nous les avions calmés ; aussi ils nous protégeaient contre la populace de Paris, qui nous aurait égorgés sans pitié. On nous fit partir à l'entrée de la nuit, au nombre de, quarante plus de la moitié des personnes arrêtées étaient étrangères au séminaire.

            « Arrivés à la Croix-Rouge, notre escorte avait toutes les peines du monde à nous préserver de la fureur du peuple. Prévenue que si elle nous conduisait à l'Hôtel de Ville, comme c'était son projet, nous serions massacrés, elle nous mena à la section la plus voisine, qui se réunissait dans une des salles du séminaire.

            « La section délibéra que nous serions conduits aux Carmes. Noue y arrivâmes à onze heures du soir, entourés d'une immense populace ; au bruit que faisait notre escorte, les prêtres enfermés dans l'église crurent qu'on venait les égorger ; nous les trouvâmes à genoux au pied des autels (2).

 

1. Ce maire s'appelait Jean-Baptiste Gogue ; il avait cinquante et un ans.

2. M. l'abbé Barruel a reproduit cet épisode en ces termes :

« Les prisonniers eurent souvent des alarmes qui semblaient annoncer leur dernière heure. Un jour surtout, ils entendent au loin les cris d'une nombreuse populace et les coups de fusil qui se mêlent aux hurlements de la fureur. Le bruit approche, le fatal Ça ira, le chant de mort, s'entend distinctement ; nos confesseurs ne doutent plus que c'est eux qu'il menace. De toutes les parties de l'église, tous courent au sanctuaire, tous à genoux se mettent sous la protection de la Reine des Martyrs ; tous offrent à Dieu le sacrifice de leur vie. La porte s'ouvre : ce sont les vénérables prêtres, les curés octogénaires, les professeurs et les prédicateurs émérites arrachés à l'asile de la vieillesse ; c'est toute la maison de François de Sales, fondée pour le repos des ecclésiastiques consumés de travaux et d'années, qu'amènent les cohortes du Finistère. Ce sont, avec ces respectables vieillards, tous les jeunes lévites préparés pour la maison du Seigneur dans celle des messieurs de Saint-Sulpice qui arrivent, avec leur directeur, sous la même escorte, et que les mêmes ajoutent au nombre des captifs.

« Il serait impossible, dit M. de la Pannonie, d'exprimer le saisissement que nous éprouvâmes à l'aspect de ces respectables vieillards. Plusieurs pouvaient à peine se soutenir. Les traitements qu'ils avaient essuyés dans leur route me font frémir d'horreur. Il en est un surtout que ses infirmités empêchaient de suivre à pas égal ses cruels conducteurs ; ils l'avaient tout meurtri en le poussant avec leurs fusils pour le faire marcher. Revenu de notre frayeur, nous nous empressâmes de procurer à ces nouveaux hôtes les secours dont ils avaient besoin. »

 

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«Une heure après notre entrée dans l'église, le commandant qui nous avait fait prendre à Issy vint chercher les élèves et nous amena dans une chambre du couvent, où nous étions gardés à vue (1). Le lendemain à midi, nous fûmes interrogés sur nos études et le genre de vie que nous menions à la solitude. Deux heures après, sept furent mis en liberté. Ceux qui étaient dans les ordres furent ramenés dans l'église avec les autres détenus (2). »

Le lendemain, ce fut le tour de Vaugirard, et c'est encore un ancien élève qui nous fournit les détails de cette perquisition :

« M. Galais, dit-il, n'était pas sans crainte pour sa communauté. Déjà les révolutionnaires de Vaugirard étaient venus deux fois aux Robertins pour demander que les jeunes gens se joignissent à eux pour aller après les ennemis de la nation... M. Galais leur donna deux jeunes gens des plus robustes pour les satisfaire ; mais,

 

1. Cette pièce était située au-dessus de la nef de l'église. Elle sert aujourd'hui de bibliothèque.

2. Relation manuscrite de M. Gaston de Forcade, qui en 1788 était entré aux philosophes de Saint-Sulpice.

 

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jugeant qu'il ne pourrait conserver plus longtemps la communauté et qu'il était urgent de lui faciliter les moyens de s'évader, il fit venir le tailleur, qui prit mesure à chacun d'eux et leur fit très promptement des habits laïques, en sorte que la veille de l'Assomption ils quittèrent leur costume ordinaire et prirent ce nouvel habit, ainsi que M. Galais lui-même :

« Le jour de l'Assomption, ils allèrent cependant, selon leur usage, assister à une messe basse à la paroisse de Vaugirard, que M. Galais leur disait ce jour-là au grand autel, car ils restaient renfermés chez eux pendant tout le temps des vacances et n'avaient point d'office.

« Le lendemain de l'Assomption, lorsque ces messieurs sortaient de déjeuner et environ vers huit heures et demie, les gardes nationaux de Vaugirard, accompagnés d'une horde de brigands armés de piques, se présentèrent pour les saisir et leur enjoignirent de les suivre. Ils leur permirent de monter à leurs chambres, et les Robertins profitèrent de ce moment pour détruire les lettres qui auraient pu les compromettre. On les conduisit à la mairie de Vaugirard, au nombre de douze en comprenant M. Galais, leur supérieur. La garde nationale se porta aussi à la maison de campagne de la communauté de Laon (1) et y saisit M. Psalmon, M. Hourrier et M. Rousseau, ainsi que quelques élèves qui se trouvaient avec eux pour les vacances dans cette maison. Ces messieurs étaient encore en soutane ; M. Galais et les siens étaient en laïques. M. Nogier, qui était économe, ne se trouvait point alors à Vaugirard. On saisit aussi le supérieur de la communauté des Trente-Trois; mais celui-ci était seul de sa maison.

 

1. Cette maison de campagne était établie en partie à l'endroit occupé depuis par la mairie. Le reste est une promenade publique. Les jardins étaient contigus à ceux de la maison du petit séminaire.

 

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« Comme les arrestations traînèrent assez en longueur, et qu'il était déjà près de onze heures, M. Galais fit observer aux officiers municipaux ou à ceux qui les avaient saisis que, dans leur maison, on avait préparé à dîner, et que, s'ils le voulaient bien, ils dîneraient avant de partir pour Paris ; ils y consentirent ; on apporta le dîner à la mairie et ils mangèrent debout.

« On se mit ensuite en marche pour Paris en prenant la rue de Sèvres. Ils ne marchaient point au son du tambour comme leurs confrères, qu'on avait conduits d'Issy la veille ; mais ils étaient escortés par la garde nationale, qui était doublée par une ligne de révolutionnaires de fort mauvaise mine, armés de piques, de sabres, et enfin accompagnés et suivis d'une foule de peuple qui, les regardant comme des ennemis de la patrie, n'épargnait ni les vociférations ni les menaces.

« Lorsqu'ils furent arrivés devant la rue du Bac, on tira un coup de fusil qu'ils avaient lieu de regarder comme le signal d'un massacre général ; ils arrivèrent cependant à l'église des Prémontrés (1), où était le comité le plus voisin, et y pénétrèrent par une porte de la rue de Sèvres qui sert aujourd'hui d'entrée à un établissement de bains (2). C'était dans l'église même que le comité tenait ses séances. Là on les fit placer au milieu de la nef, puis on détacha les quatre messieurs de Saint-Sulpice et le supérieur des Trente-Trois, qu'on conduisit dans une pièce au bas de l'église, et on envoya les autres dans le chœur.

« Ils s'assirent dans les stalles et y demeurèrent jusqu'à trois heures et demie du matin, sans qu'on songeât à leur rien donner à manger.

 

1. L'église des Prémontrés était située au carrefour de la Croix-Rouge, à l'angle formé par les rues de Sèvres et du Cherche-Midi.

2. Cette relation a été écrite en 1842.

 

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« Cependant deux ou trois heures après leur arrivée aux Prémontrés, on apporta une table couverte d'un tapis vert devant laquelle se placèrent quatre individus chargés de leur interrogatoire. Ils leur firent vider leurs poches à chacun et leur firent diverses questions, de manière que les autres jeunes gens ne pussent entendre les demandes et les réponses. Après les interrogations, l'un de ces quatre commissaires dit à ces messieurs qu'ils seraient conduits aux Carmes. Un autre ajouta : « Vous avez un de vos messieurs qui est dans un bien mauvais cas; son affaire est très grave. » Il parlait de M. Rousseau, sur qui on avait trouvé une lettre du cardinal Maury très hostile à la Révolution.

« Le premier projet de ces messieurs avait été d'envoyer tous les jeunes gens aux Carmes ; mais sur les trois heures et demie de la nuit, on leur signifia l'ordre de se retirer chacun dans leurs familles et de partir dans le terme de trois jours. On les conduisit alors dans une pièce voisine où on leur donna à chacun 50 livres pour leur voyage, en leur disant que cet argent était pris sur une somme de 7.000 liv. qu'on avait trouvée sur M. Ga-lais, leur supérieur. Ensuite ils partirent tous pour les Carmes, accompagnés de la garde nationale qui les environnait, et arrivèrent à l'église à trois heures trois quarts. Là, on ouvrit les portes et on réunit aux autres prisonniers M. Galais, M. Psalmon, MM. Hourrier et Rousseau ainsi que le supérieur des Trente-Trois ; puis la garde nationale reconduisit ces messieurs à Vaugirard. Cette précaution était alors nécessaire, à cause des patrouilles et des sentinelles qu'on rencontrait à chaque pas et qui saisissaient tous ceux qui n'avaient pas le mot du guet. Rentrés chez eux, ils trouvèrent le cuisinier de la maison qui était resté et qui s'empressa de leur préparer à manger ; car ils n'avaient rien pris depuis le dîner de la veille. Ils allèrent ensuite chez le maire de

 

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Vaugirard pour lui demander des passeports. Mais celui-ci, craignant peut-être de se compromettre, leur dit qu'il n'avait point reçu d'ordre pour cela ; quelques-uns se rendirent alors au comité, qui expédia au maire les ordres nécessaires. Le lendemain de leur retour à Vaugirard, on mit les scellés dans leur maison (1). »

Au moyen de ces arrestations, il y eut, en moins de huit jours, environ cent cinquante prisonniers dans l'église des Carmes. Nous verrons plus loin, par le récit de l'abbé Berthelet de Barbot, comment ces malheureux prêtres furent traités pendant les premiers jours de leur captivité.

« Ils éprouvèrent les besoins les plus pressants, ajoute l'abbé Barruel, jusqu'à ce qu'enfin les fidèles eurent la permission de leur porter au moins les objets de première nécessité. Ils avaient passé deux jours et deux nuits sans autre lit qu'une chaise. Plusieurs de ceux qu'on y amenait à chaque heure du jour et de la nuit étaient accablés ou de vieillesse ou d'infirmités ; plusieurs étaient réduits à une indigence qui ne leur laissait pas même de quoi pourvoir à leur nourriture. Leur état frappa un de ces sectionnaires qui, jusqu'alors, avait montré plus de fureur pour leur incarcération. Il fit donner aux gardes la permission de laisser entrer ce qu'on apportait aux prisonniers, en prenant néanmoins toutes les précautions nécessaires pour s'assurer qu'il n'y ait point d'armes. Il fut ensuite lui-même dans les maisons des environs, inviter les âmes charitables à secourir les prêtres prisonniers. Les fidèles n'eurent pas besoin d'être pressés ; ils gémissaient sur le dénuement absolu dans lequel ils savaient qu'étaient ces confesseurs de Jésus-Christ. Ils n'attendaient que le moment de pouvoir les

 

1. Relation manuscrite de M. Bodé, décédé le 21 février 1850, chanoine de Paris (documents particuliers).

 

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aider. Aussitôt que cette permission fut accordée, on les vit apporter à l'église des Carmes et des lits et du linge et une abondante nourriture. Des ordres furent donnés à un traiteur de fournir régulièrement à dîner et à souper à ces prêtres (1), à ceux qui n'avaient pas de quoi payer tout comme aux autres, parce qu'on se chargeait de payer pour eux. Une dame qui ne permit jamais de la nommer fournit constamment à la nourriture de vingt prêtres pendant tout le temps de leur captivité. Avec le même zèle, les amis allaient voir leurs amis et les consoler aux heures qui furent assignées pour recevoir les visites, ou plutôt les personnes même qui ne les connaissaient pas allaient voir ces confesseurs de Jésus-Christ pour s'édifier de leur vertu, de la sainte joie qui éclatait sur leur visage. On eût pris le lieu qui les renfermait pour fine véritable catacombe des anciens confesseurs.

« Qu'on se représente une église d'une grandeur très médiocre, et dans tout son contour, sur le pavé de la nef même, sur celui des chapelles, jusque sur le marchepied des autels, des matelas serrés les uns contre les autres. C'était là qu'ils dormaient plus tranquillement que leurs persécuteurs ne le firent jamais sur le duvet ; et lorsque la pensée que peut-être leurs bourreaux arriveraient dans la nuit même se présentait à eux, leur sommeil en était plus doux et plus paisible ; il leur semblait déjà se re-poser, se réveiller dans le sein de leur Dieu et de ses bienheureux. Quand l'aurore venait leur annoncer un nouveau jour, le coeur élevé vers le ciel, ils fléchissaient ensemble les genoux; ils adoraient ce Dieu qui les avait choisis pour lui rendre témoignage ; ils le remerciaient de la force céleste dont il les animait ; la seule grâce qu'ils demandaient encore était de confesser son nom jusqu'à

 

1. Ce traiteur, ainsi qu'on le verra plus loin, s'appelait Langlais.

 

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la fin. On ne leur laissait pas la consolation de célébrer les saints mystères; leur piété y suppléait chaque jour en répétant les prières de la messe, en s'unissant à la même heure à celle que célébrait à Rome le premier des Pontifes.

« Quand l'heure des repas arrivait, c'était un étrange contraste que celui des farouches soldats : les uns occupés à visiter les mets qu'on apportait, fouillant avec leur sabre et le pain et la viande, et jusque dans le bouillon des malades, pour s'assurer qu'il n'y avait ni lettres ni instrument de mort ; les autres rôdant avec leurs piques autour des tables; et nos saints confesseurs riant des précautions que l'on prenait tour les tenir sans armes dans la captivité qui faisait leur gloire et leur bonheur.

« Le médecin civique s'était vu obligé de demander qu'il leur fût permis de se promener dans le jardin pour éviter la maladie contagieuse que pouvaient occasionner tant d'hommes renfermés nuit et jour avec leurs gardes dans un espace si étroit. La promenade fut d'une heure par jour le matin et autant le soir ; tantôt il fut permis de la prendre tous ensemble, tantôt on n'en laissait sortir que la moitié, suivant le caprice des gardes. Ces promenades étaient encore saintes ; les uns, et en grand nombre, aimaient à retrouver dans le fond du jardin une espèce d'oratoire ou de salle abritée dans laquelle se trouvait l'image de la Vierge (1). »

Chaque jour on relevait la garde préposée à la surveillance des prisonniers, et la plupart du temps ces derniers avaient à souffrir les injures et les blasphèmes de cette soldatesque effrénée. Tantôt elle s'en prenait au pape lui-même, le traitant d'Antechrist, de chef de brigands, de scélérat, d'hypocrite, etc.; tantôt elle accablait des railleries

 

1. Histoire du clergé pendant la Révolution française.

 

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les plus sanglantes ceux qui, par leur naissance ou leur dignité épiscopale, se trouvaient au-dessus des autres détenus. Mgr l'archevêque d'Arles fut surtout l'objet de leurs provocations. Un de ces misérables necraignit point un jour d'aller s'asseoir à côté du vénérable prélat et, après l'avoir abreuvé de sarcasmes amers, il poussa l'impudence jusqu'à lui envoyer des bouffées de tabac en plein visage. A de telles insolences, Mgr l'archevêque d'Arles opposait une pieuse et touchante résignation.

MM. de Saintes et de Beauvais se faisaient également remarquer par une quiétude d'esprit et une patience vraiment évangéliques.

Pendant que s'effectuait ainsi dans l'église même des Carmes cette captivité arbitraire, l'agitation grandissait de plus en plus au dehors. Les clameurs de la populace dans les rues, et les discussions violentes dans les clubs, roulaient principalement sur les prêtres insermentés. Il fallait donc à leur détention un dénouement quelconque. L'Assemblée nationale le comprit ainsi, et le 26 août 1792, elle adopta le décret suivant :

«Tous les ecclésiastiques qui, étant assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790 et celle du 17 avril 1791, ne l'ont pas prêté ou qui, après l'avoir prêté, l'ont rétracté et ont persisté dans leur rétractation, seront tenus de sortir sous huit jours des limites du district et du département de leur résidence, et dans quinzaine hors du royaume.

«En conséquence, chacun d'eux se présentera devant le directoire du district ou la municipalité de sa résidence pour y déclarer le pays étranger dans lequel il entend se retirer, et il lui sera expédié sur-le-champ un passeport qui contiendra sa déclaration, son signalement, la route qu'il doit tenir et le délai dans lequel il doit être hors du royaume.

 

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« Passé le délai de quinze jours, les ecclésiastiques non assermentés qui n'auraient pas obéi aux dispositions précédentes seront déportés à la Guyane française. Les directoires des districts les feront arrêter et conduire de brigade en brigade aux ports de mer les plus voisins qui leur seront indiqués par le conseil exécutif provisoire. Celui-ci donnera en conséquence des ordres pour faire équiper et approvisionner les vaisseaux nécessaires au transport desdits ecclésiastiques.

«Ceux ainsi transférés et ceux qui sortiront volontairement en exécution du présent décret, n'ayant ni pensions ni revenus, obtiendront chacun trois livres par journée de dix lieues, jusqu'au lieu de leur embarquement ou jusqu'aux frontières du royaume, pour subsister pendant leur route. Ces frais seront supportés par le trésor public et avancés par les caisses de district.

« Tout ecclésiastique qui serait resté dans le royaume après avoir fait la déclaration de sortir et obtenu un passeport ou qui rentrerait après avoir sorti, sera condamné à la peine de détention pendant dix ans.

«Sont exceptés des dispositions précédentes les infirmes dont les infirmités seront constatées par un officier de santé qui sera nommé par le conseil général de la commune ; sont pareillement exceptés les sexagénaires dont l'âge sera aussi dûment constaté.

« Tous les ecclésiastiques qui se trouveront dans le cas des exceptions portées par l'article précédent seront réunis au chef-lieu du département, dans une maison commune dont la municipalité aura l'inspection et la police. »

Ces mesures, si rigoureuses qu'elles puissent paraître, avaient au moins l'avantage de conserver aux ecclésiastiques qui en étaient l'objet l'existence par eux vouée au culte de la vraie religion ; mais ce n'était pas assez aux yeux de ceux qui avaient juré la perte des malheureux détenus.

 

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Déjà le 23 août, suivant la propre déclaration de Petion, une section était venue en députation au conseil de la commune et déclarait formellement que les citoyens, fatigués, indignés des retards que l'on apportait dans les jugements, forceraient les portes des prisons et immoleraient à leur vengeance les coupables qui y étaient renfermés. Cette pétition, conçue dans les termes les plus délirants, n'avait éprouvé aucune censure ; au contraire, elle avait reçu des applaudissements (1).

Le 30 du même mois,le conseil général de la commune arrêtait que les sections seraient chargées d'examiner et de juger sous leur responsabilité les citoyens arrêtés la nuit précédente (2).

Enfin le lendemain 31, Tallien se rendait à l'Assemblée nationale et, au nom d'une députation de la commune, il s'exprimait ainsi :

« Nous avons fait arrêter les conspirateurs et nous les avons mis entre les mains des tribunaux pour leur salut et pour celui de l'État... Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs ; ils sont enfermés dans une maison particulière et, sous peu de jours, le sol de la liberté sera purgé de leur présence (3).

« Personne, dit M. Michelet, ne doutait des massacres (4). » Robespierre, Tallien, Danton, Fabre d'Églantine et l'abbé Fauchet avaient dès le 31 août usé de leur influence pour obtenir la mise en liberté de détenus auxquels ils s'intéressaient.

Parmi ces détenus se trouvait l'abbé Berardier, ancien principal du collège Louis-le-Grand, où Robespierre avait fait d'excellentes études (5).

 

1. Moniteur, 10 novembre 1792.

2. Procès-verbaux de la commune de Paris, séance du 30 août 1792.

3. Moniteur, 2 septembre.

4. Histoire de la Révolution française, t. IV, p. 121.

5. On trouve à la page 211 du Recueil de toutes les délibérations importantes prises depuis 1763 par le bureau d'administration du collège Louis-le-Grand la pièce suivante:

 

Du 19 juillet 1781.

 

« Sur le compte rendu par Monsieur le principal des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du collège d'Arras, lequel est sur le point de terminer son cours d'étude, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de prix de l'Université, qu'aux examens de philosophie et de droit, le bureau a unanimement accordé audit sieur de Robespierre une gratification de la somme de 600 livres, laquelle lui sera payée par M. le grand maître des deniers du collège d'Arras, et ladite somme sera allouée à M. le grand maître dans son compte en rapportant expédition de la présente délibération et la quittance dudit sieur de Robespierre. »

 

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Pendant ce temps, on cherchait à entretenir dans le coeur des malheureux prisonniers des illusions trompeuses. Manuel, procureur de la commune, se rendit plusieurs fois auprès d'eux. Il commença par leur dire qu'on avait examiné leurs papiers, que l'on n'avait rien trouvé qui pût les compromettre, et qu'ils seraient bientôt rendus à la liberté (1).

Plus tard, il revint et demanda aux vieillards dans quel endroit, en cas de nécessité, ils désiraient être envoyés en sortant des Carmes. Il fit de grandes phrases, comparant le malheur qui était tombé sur eux à la foudre qui frappe indifféremment l'arbre chargé de fruits et celui qui est stérile (2).

Enfin, on le revit encore le vendredi 31 août. « Il nous déclara, dit l'abbé Berthelet, que les Prussiens étaient en Champagne : que le peuple de Paris se levait en masse et envoyait toute sa jeunesse pour les combattre ; que l'on ne voulait point laisser d'ennemis derrière soi, et que nous devions, pour notre propre sûreté et pour obéir au décret de déportation, nous préparer à sortir de

 

1. Récit de l'abbé Berthelet de Barbot, rapporté dans les Martyrs de la foi par l'abbé Guillon.

2. Récit inédit de l'abbé Montfleury.

 

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France. Sur une observation de l'un de nous, il répondit que l'on nous accorderait quelques heures pour prendre dans nos maisons les choses dont nous aurions besoin pour le voyage ; et le soir même, vers minuit, un commissaire accompagné de gendarmes nous lut le décret sur la déportation et le laissa affiché dans le sanctuaire. Dès le lendemain, nous nous hâtâmes de recueillir le plus d'argent qu'il nous fut possible pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme ni la durée. Nous étions alors environ cent soixante (1). »

Le lendemain se passa sans incident grave ; mais chacun commençait, aux Carmes, à avoir conscience du sort qui l'attendait. Dans la soirée, M. Letourneur, grâce à la protection du perruquier de la maison, qui était devenu commissaire, se rendit auprès de M. de Savine et rapporta aux ecclésiastiques de sa connaissance les nouvelles qu'on faisait courir dans Paris sur leur déportation. «Non, mon enfant, lui répondit M. Tessier, nous ne sortirons pas d'ici (2) ! »

« Bientôt tout le monde se confessa, puis on agita la question de savoir si, dans le cas où cela conduirait à la liberté, on devait offrir de prêter serment ou accepter ce serment s'il était proposé. Il fut décidé, à une grande-majorité, qu'il fallait persister dans le refus qu'on avait

fait (3). »

 

1. A la même époque, l'abbé Luzeau de la Mulonnière écrivait à.

son père et l'engageait à n'avoir point d'inquiétude sur son compte, surtout d'après une visite que leur avait faite un commissaire de la

commune qui leur avait assuré que leur affaire serait réglée et finie le 2 ou le 3 septembre, ce qu'ils avaient pris pour leur élargissement.

2. Souvenirs inédits de M. Letourneur (documents particuliers).

3. Relation inédite de M. l'abbé Montfleury (documents particuliers).

 

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LE MASSACRE DES PRÊTRES

 

La veille du 2 septembre, un bruit sinistre avait circulé dans Paris : on annonçait que les Prussiens, sous les ordres de leur roi et de Brunswick, étaient venus investir la ville de Verdun, et qu'ils l'avaient sommée de se rendre. Aussitôt le comité de défense générale s'était réuni, et on avait discuté les moyens les plus efficaces pour conjurer les dangers qui menaçaient le pays. Quelqu'un ayant proposé de transporter le siège du gouvernement à Saumur : a Non, s'écria Danton, la France est dans Paris ; si vous abandonnez Paris à l'étranger, vous vous livrez et vous lui livrez la France. C'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens ; mais il ne faut pas songer à combattre sous les murs de la capitale : le 10 août a divisé la France en deux partis, dont l'un est attaché à la royauté et l'autre veut la république. Celui-ci est le seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre. L'autre se refusera à marcher ; il agitera Paris en faveur de l'étranger tandis que vos défenseurs, placés entre deux feux, se feront tuer pour le repousser. Mon avis est que pour déconcerter ses mesures et arrêter l'ennemi, il faut faire peur aux royalistes. Oui, vous dis-je, leur faire peur !!! »

Du comité Danton courut à la commune, et le lendemain matin, les habitants de Paris, en se réveillant, virent placardée sur tous les murs la proclamation suivante :

 

COMMUNE DE PARIS.

 

Aux armes..., citoyens... Aux armes ! L'ennemi est à nos portes !

Le procureur de la commune ayant annoncé les dangers pressants de la patrie, les trahisons dont nous sommes

 

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menacés, l'état de dénuement de la ville de Verdun, assiégée en ce moulent par les ennemis, qui, avant huit jours, sera peut-Mtre en leur pouvoir,

Le conseil général arrête :

1° Les barrières seront à l'instant fermées ;

2° Tous les chevaux en état de servir à ceux qui se

rendent aux frontières seront sur-le-champ arrêtés ;

3° Tous le citoyens se tiendront prêts à marcher au premier signal ;

4° Tous les citoyens qui, par leur âge ou leurs infirmités, ne peuvent marcher en ce moment, déposeront leurs armes à leurs sections, et l'on armera ceux des citoyens peu fortunés qui se destinent à voler sur les

frontières ;

5° Tous les hommes suspects ou ceux qui, par lâcheté, refuseraient de marcher, seront à l'instant désarmés ;

6° Vingt-quatre commissaires se rendront sur-le-champ aux armées pour leur annoncer cette résolution, et dans les départements voisins pour inviter les citoyens à se réunir à leurs, frères de Paris, et marcher  ensemble à l'ennemi

7° Le comité militaire sera permanent ; il se réunira à la maison commune, dans la salle ci-devant de la Reine

8° Le canon d'alarme sera tiré à l'instant ; la générale sera battue dans toutes les sections pour annoncer aux citoyens les dangers de la patrie ;

9° L'Assemblée nationale, le pouvoir exécutif provisoire, seront prévenus de cet arrêté ;

10° Les membres du conseil général se rendront sur-le-champ dans leurs sections respectives, y annonceront les dispositions du présent arrêté, y peindront avec énergie à leurs concitoyens les dangers imminents de la patrie, les trahisons dont nous sommes environnés ou menacés ; ils leur représenteront avec force la liberté menacée, le territoire français envahi ; ils leur feront sentir que le

 

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retour à l'esclavage le plus ignominieux est le but de toutes les démarches de nos ennemis, et que nous devons, plutôt que de souffrir, nous ensevelir sous les ruines de notre patrie et ne livrer nos villes que lorsqu'elles ne seront plus qu'un monceau de cendres ;

11° Le présent arrêté sera sur-le-champ imprimé, publié et affiché.

 

Signé :           HUGUENIN, président,

TALLIEN, secrétaire-greffier.

 

A l'église des Carmes, la situation, loin de changer, s'aggravait d'heure en heure. La surveillance redoublait, et chaque prisonnier était fouillé avec un soin tout particulier. On leur enlevait jusqu'aux objets les plus inoffensifs. D'un autre côté, plusieurs de leurs parents ou amis étaient venus les visiter, et à leurs serrements de mains, aux larmes dont leurs yeux se remplissaient à chaque instant, il était facile de voir que leurs coeurs redoutaient une catastrophe prochaine. Cependant les prêtres demeuraient calmes, et leur confiance en Dieu restait inébranlable.

Après le dîner, qui avait lieu à midi, un commissaire de la section vint faire lui-même l'appel nominal, et la promenade quotidienne fut différée (1). Peu de temps après cette visite le poste fut relevé; les nouveaux gardes, plus nombreux que ceux qu'ils remplaçaient, étaient des individus sans uniformes, armés de piques et coiffés d'un bonnet rouge ; le commandant seul portait un habit

 

1. Suivant l'abbé Vialar, toutes les ois que les prêtres sortaient de l'église pour se promener dans les jardins, et qu'ils rentraient ensuite dans l'église, on en faisait un appel général pour être bien sûr qu'il n'était échappé aucune victime. Cet appel, ajoute M. l'abbé Montfleury, était fait par un ancien valet de chambre ou maître d'hôtel de Mgr l'archevêque.

 

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de garde nationale. Enfin, vers quatre heures, l'ordre fut donné de se, rendre au jardin, et contrairement à ce qui s'était passé jusqu’alors, on força les vieillards, les infirmes et ceux qui auraient voulu se recueillir dans de pieuses méditations, à suivre leurs camarades d'infortune. Chacun alors quitta l'église, en traversant la chapelle de la sainte Vierge et une petite sacristie située à gauche du choeur, descendit au jardin par un escalier auquel aboutissait un corridor qui conduisait à cette sacristie.

La partie du jardin dans laquelle les courageux défenseurs de la foi allaient conquérir la palme du martyre existe à peu près encore aujourd'hui, dans le même état où elle était à cette époque. Elle se composait d'un grand carré, subdivisé lui-même en quatre portions d'égale grandeur, et séparées entre elles par des allées sablées au centre desquelles se trouve un grand bassin circulaire. Cette position du jardin était limitée au midi par le bâtiment du couvent, au nord par la communauté des Filles du Saint-Sacrement, à l'est par les maisons de la rue Cassette, et, à l’ouest par d'autres jardins et dépendances du couvent. Le long des murs séparatifs de la rue Cassette et de la communauté des Filles du Saint-Sacrement, aussi bien que du côté ouest, il existait de larges allées destinées à la promenade et ombragées par de grands arbres et d'épaisses charmilles. Au fond, à gauche, presque à l'angle nord, se trouvait un petit bâtiment qui servait d'oratoire, et qui n'avait pour ornement qu'une statue de la sainte Vierge et quelques bancs de bois. C'était là que les religieux allaient, pendant la trop grande chaleur du jour, chercher le silence qui convient si bien au pieux recueillement.

Une fois descendus dans le jardin, les prisonniers se divisèrent en plusieurs groupes et se dispersèrent sous les allées latérales ; un seul, l'abbé Girault, resta auprès du bassin et se mit à réciter ses prières.

 

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Pendant ce temps, des événements d'une autre nature s'accomplissaient à la section du Luxembourg.

L'assemblée générale de cette section s'était réunie dans l'église de Saint-Sulpice, sous la présidence de Joachim Ceyrat, nouvellement élu juge de paix, pour délibérer sur les mesures à prendre dans l'intérêt général. Un détachement de gardes nationaux, commandés par le citoyen Tanche, stationnait dans la rue Palatine. A l'intérieur de l'église, on avait converti la chapelle du Saint-Sacrement en bureau pour les enrôlements volontaires, et le sieur Lemaitre (Joseph-Marie), demeurant alors rue du Vieux-Colombier, présidait à ces enrôlements. De plus, un certain nombre de fédérés marseillais, qui avaient quitté leur caserne des Cordeliers, étaient venus assister à la séance, suivant l'invitation qui leur en avait été faite. Quand l'assemblée fut en nombre suffisant pour voter, Louis Prière, marchand de vins, demeurant cour des Fontaines, au Luxembourg, s'élança dans la chaire, qui servait alors de tribune, exposa la gravité de la situation et, montrant les ennemis à Châlons, annonça qu'il fallait au plus vite marcher contre eux ; mais que pour lui il ne bougerait pas tant qu'on ne se serait point débarrassé des individus renfermés dans les prisons, et surtout des prêtres détenus au couvent des Carmes. Cette déclaration causa dans l'assemblée une agitation des plus vives. Plusieurs membres, entre autres les sieurs Lucron, Yose, Violette, Chavessey, Vitra et Vigneuil, l'accueillirent avec une certaine répugnance, et profitant de cette hésitation, M. Alexandre Carcel, horloger, demeurant rue des Aveugles, vis-à-vis celle Garancière, prit la parole et fit observer qu'il pouvait bien y avoir des coupables dans les prisons,. mais qu'il y avait aussi des gens qui ne l'étaient pas, et qu'assurément les honnêtes citoyens ne voudraient pas tremper leurs mains dans le sang des innocents. En conséquence,

 

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il proposa. de nommer une commission composée de six membres qu'on prendrait dans l'assemblée, et qui. vérifieraient ceux qui avaient des faits à leur charge, afin de les traduire devant les tribunaux. Cette motion fut suivie d'un murmure approbateur, et peut-être allait-elle être accueillie, quand le président Joachim Ceyrat la combattit en disant « Tous ceux qui sont détenus aux Carmes sont Coupables, et il est temps que le peuple en fasse justice. » Cette observation rendit de l'énergie aux partisans de la motion de Prière, qui fut mise aux voix et adoptée par la majorité. De plus, trois commissaires, MM. Lohier, Lemoine et Richard, furent nommés pour se rendre à la commune et lui communiquer ce vœu afin de pouvoir agir d'une manière uniforme (1).

Au moment de partir, l'un de ces commissaires, M. Lohier, demanda à l'assemblée comment on entendait se débarrasser des prisonniers d'une manière uniforme.

 

1. Le registre des délibérations de la section du Luxembourg pendant le mois de septembre 1792 a disparu. A son défaut, M. Granier de Cassagnac a copié l'extrait du procès-verbal de la séance de ce jour dans l'Histoire particulière des événements, etc., par Mathon de la Varenne.

Mais cet extrait contient une inexactitude ; au lieu de ces mots: « d'une manière uniforme », Mathon de la Varenne a écrit : « d'une manière conforme ».

Plus heureux que M. Granier de Cassagnac, nous avons trouvé aux archives du palais de justice la pièce suivante, qui ne permet aucun doute à cet égard :

« Extrait de procès-verbaux des délibérations de l'Assemblée générale de la section du Luxembourg.

« Du 2 septembre 1792, l’an IV de la liberté, le 1er de l'égalité, sur la motion d'un membre de purger les prisons en faisant couler le sang de tous les détenus de Paris avant de partir, les voix prises, elle a été adoptée. Trois commissaires ont été nommés, MM. Lohier, Lemoine, Richard, pour aller à la ville communiquer, afin de pouvoir agir d'une manière uniforme.

« Pour extrait conforme

« Signé : HEU, secrétaire de l'Assemblée générale. »

 

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Parla mort ! s'écrièrent à la fois plusieurs citoyens et le président lui-même (1).

A ces mots, tous ceux qui s'étaient montrés les plus chauds partisans de l'idée émise par Prière, et principalement les fédérés marseillais, sortirent avec impétuosité de l'église et s'élancèrent comme des furieux dans la direction du couvent des Carmes. Alors, ne redoutant que trop ce qui allait arriver, M. Carcel se rendit immédiatement auprès du commandant Tanche, en le priant de rassembler au plus vite d'honnêtes citoyens pour protéger les prisonniers qu'on voulait attaquer ; mais ses sollicitations demeurèrent sans effet (2).

Une fois arrivés dans la rue de Vaugirard, ces forcenés se répandirent dans les corridors du couvent, envahirent chacune des pièces ou cellules qui prenaient jour sur le jardin et là, semblant attendre un signal, ils se contentèrent de passer, à travers les barreaux des fenêtres, leurs sabres et leurs baïonnettes en proférant les cris les plus sanguinaires. Pour se soustraire à de telles injures, les malheureux détenus gagnèrent le fond du jardin, les uns s'abritant sous les charmilles, les

 

1. Archives du palais de justice de Paris, dossier des septembrisations, déposition de M. Lemaitre. Le procès-verbal du 2 septembre de la section continue en ces termes :

« Est survenue une députation de la section Poissonnière avec un arrêté de ladite section, par lequel, considérant les dangers éminents (sic) de la patrie et les manoeuvres infernales des prêtres. elle arrête : 1° que tous les prêtres et personnes suspectes enfermés dans les prisons de Paris, d'Orléans et autres. seront mis à mort; 2° que les femmes, enfants d'émigrés et personnes qui n'ont pas paru se montrer citoyens, seront mis sur une ligne en avant des citoyens qui partent sur les frontières, afin de garantir les braves sans-culottes des coups que pourraient porter les ennemis. »

2. Archives du palais de justice, dossier des septembrisations, déposition du sieur Carcel. Cette déposition est entièrement confirmée par celle du sieur Royer (François-Henri), peintre en bâtiment, demeurant alors rue du Four-Saint-Germain.

 

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autres pénétrant dans le petit oratoire, où ils commencèrent à dire les vêpres du dimanche. Auprès de cet oratoire se trouvait alors Mgr l'archevêque d'Arles, accompagné de I'abbé de la Pannonie. « Pour le coup, Monseigneur s'écria ce dernier, je crois bien qu'ils vont venir nous assassiner. — Eh bien, mon cher, répondit l'archevêque; si c'est le moment de notre sacrifice, soumettons-nous et remercions Dieu d'avoir à lui offrir notre sang Pour une si belle cause.

u même instant, de nouveaux cris se firent entendre, du côté de la rue Cassette ou de la rue de Vaugirard, et vinrent se confondre avec ceux des individus qui avaient pénétré dans le couvent.

Or voici ce qui s'était passé :

Vers une heure de l'après-midi, quatre voitures de place contenant un certain nombre de prêtres arrêtés, quittaient la rue de Jérusalem, où étaient les bureaux de la mairie, et se dirigeaient vers la prison de l'abbaye Saint-Germain. Parmi les prisonniers se trouvait l'abbé Sicard, sous-instituteur des sourds-muets, qui a raconté le sanglant épisode de la manière suivante

            « On donne le signal du départ en recommandant à tous les cochers d'aller très lentement, sous peine d'être massacrés sur leurs sièges et en nous adressant mille injures. Les soldats qui devaient nous accompagner, nous annoncent que nous n'arriverons pas jusqu'à l'Abbaye, que le peuple, à qui ils vont nous livrer, se fera enfin justice de ses ennemis et nous égorgera dans la route. Ces mots terribles étaient accompagnés de tous les accents de la rage et de coups de sabre, de coups de pique, que ces scélérats assénaient sur chacun de nous.

            « Les voitures marchent ; bientôt le peuple se rassemble et nous suit en nous insultant. « Oui, disent les soldats, ce sont vos ennemis, les complices de ceux qui ont livré Verdun, ceux qui n'attendaient que votre

 

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départ pour égorger vos enfants et vos femmes. Voilà nos sabres et nos piques ; donnez la mort à ces monstres ! »

« Qu'on imagine combien le canon d'alarme, la nouvelle de la prise de Verdun et ces discours provocateurs durent exciter le caractère naturellement irascible d'une populace égarée à laquelle on nous dénonçait comme ses plus cruels ennemis. Cette multitude effrénée grossissait de la manière la plus effrayante, à mesure que nous avancions vers l'Abbaye par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et le carrefour Buci... Enfin nous arrivons à l'Abbaye : les égorgeurs nous y attendaient.

« La cour était pleine d'une foule immense ; on entoure nos voitures ; un de nos camarades croit pouvoir s'échapper : il ouvre la portière et s'élance au milieu de la foule, il est aussitôt égorgé ; un second fait le même essai, il fend la presse et allait se sauver; mais les égorgeurs tombent sur cette nouvelle victime et le sang coule encore. Un troisième n'est pas plus épargné. La voiture avançait vers la salle du comité ; un quatrième veut également sortir, il reçoit un coup de sabre qui ne l'empêche pas de se retirer et de chercher un asile dans le comité. Les égorgeurs imaginent qu'il n'y a plus rien à faire dans cette première voiture, ils ont tué trois prisonniers, ils ont blessé le quatrième ; ils ne croient pas qu'il y en avait un de plus, ils se portent avec la même rage sur la seconde voiture (1). »

Vingt et un prisonniers périrent ainsi en arrivant dans la cour du jardin de l'Abbaye, et il a suffi d'une poignée d'hommes dirigés par un nommé Maillard (2) pour accomplir un tel carnage.

 

1. Relation de M. l'abbé Sicard, p. 102.

2. Stanislas-Marie Maillard, né à Gournay le 11 décembre 1763, et mort à Paris le 15 avril 1794.

C'est par erreur que M. Granier de Cassagnac le signale comme ayant été huissier aux requêtes de l'hôtel, et que d'autres écrivains en font un ancien huissier au Châtelet. Maillard n'a jamais rempli ces fonctions. C'est son frère, Jean Baptiste Maillard, qui était huissier à cheval au Châtelet ; quant à lui, il exerçait la profession d'agent d'affaires.

 

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Quand la dernière victime eut expiré, Maillard dit à ceux qui l'accompagnaient : «Il n'y a plus rien à faire ici, allons aux Carmes (1)!» Et ces misérables, enivrés tout à la fois de sang et de vin, enfilèrent la rue du Four-Saint-Germain et, gagnant rapidement la rue des Canettes, débouchèrent dans la rue du Vieux-Colombier en criant : « Vive la nation ! Mort aux réfractaires (2). »

Ce furent ces cris qui retentirent sous les voûtes du couvent des Carmes. Il était alors un peu moins de quatre heures.

Dès que ces clameurs sauvages furent parvenues aux oreilles des individus apostés aux fenêtres, ceux-ci les quittèrent brusquement et se ruèrent, comme à un signal convenu, sur la porte du jardin, qu'ils enfoncèrent, puis, se divisant en deux groupes, ils se précipitèrent les armes à la main à la poursuite des prêtres dont ils avaient juré la perte.

Le premier groupe, qui avait suivi l'allée du milieu, rencontra aussitôt, près. du bassin, l'abbé Girault qui, toujours absorbé par sa pieuse lecture, semblait complètement étranger à ce qui se passait sous ses yeux. Lui fendre la tête d'un coup de sabre et l'achever à coups de pique fut l'affaire d'un instant. En voyant tomber cette première victime, M. l'abbé Salins accourut, espérant ramener les massacreurs à d'autres sentiments ; mais un coup de fusil l'étendit raide mort aux pieds de ceux-

 

1. La vérité tout entière sur les vrais auteurs de la journée du 2 septembre 1792, par Felhemesi, p. 26.

2. C'est ainsi qu'on appelait les prêtres ayant refusé de prêter serment.

 

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là mêmes qu'il se disposait à haranguer, et qui cherchaient déjà une troisième victime.

Cependant le second groupe s'était dirigé vers l'allée de gauche, à l'extrémité de laquelle se trouvait l'oratoire. A peine furent-ils engagés de ce côté, qu'apercevant un certain nombre d'ecclésiastiques, parmi lesquels se trouvaient Mgr Dulau, archevêque d'Arles, et M. de la Pannonie : « Est-ce toi qui es archevêque d'Arles ? » demandèrent-ils à ce dernier. M. de la Pannonie joignit les mains, baissa les yeux et ne fit point d'autre réponse, heureux s'il avait pu ainsi donner le change à ceux qui l'interrogeaient et faire le sacrifice de sa propre existence pour sauver celle du vénérable prélat. Mais Dieu en avait décidé autrement. « C'est donc toi, scélérat, qui es l'archevêque d'Arles ? » s'écrièrent les assassins en s'adressant cette fois à M. Dulau lui-même. « Oui, Messieurs, c'est moi qui le suis. — Ali I scélérat, c'est toi qui as fait verser le sang de tant de patriotes dans la ville d'Arles ? — Je n'ai jamais fait de mal à personne. — Eh 1 bien, je vais t'en faire, moi, » répond un des forcenés, et en disant ces mots, il lui assène un coup de sabre sur la tête. Le prélat, immobile et tourné vers l'assassin, reçoit le premier coup sur le front sans proférer le moindre cri, la moindre plainte ; bientôt un second coup lui ouvre le crâne ; instinctivement il porte ses deux mains sur sa tête, mais aussitôt sa main droite est abattue et un dernier coup le renverse à terre sans connaissance. S'acharnant alors après cette illustre victime, un des assassins lui enfonce sa pique en pleine poitrine avec tant de violence que le fer ne peut en être retiré ; puis, posant le pied sur le cadavre, le même individu prend la montre du prélat et l'élève en la faisant voir aux autres comme le prix de son triomphe (1).

 

1. Hist. du clergé pendant la Révolution française, par l'abbé Barruel.

 

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La mort de Mgr l'archevêque d'Arles fut, pour cette bande de sicaires, l'objet d'une joie féroce, qui se traduisit par des cris plus abominables encore ; et pendant qu'ils se complaisaient à profaner cette sainte dépouille, les autres prêtres, notamment M. l'abbé de la Pannonie, s'étaient réfugiés dans l'oratoire, où déjà se trouvaient l'abbé Desprès, les deux frères Thorame et plusieurs autres ecclésiastiques. « Voici les Marseillais ! » s'écria l'un des arrivants. « Messieurs, répondit l'abbé Desprès, nous ne pouvons être mieux qu'au pied de la croix pour faire à Dieu le sacrifice de notre vie » A ces mots, tous se mirent à genoux et se donnèrent mutuellement l'absolution. Ce fut dans cette position que les assassins les trouvèrent. Que se passa-t-il alors ? Dieu seul le sait ; mais le nombre des cadavres qui jonchèrent le sol, le sang qui ruissela partout le long des murs, prouvèrent suffisamment avec quelle rage ces malheureux sans défense avaient été assaillis. Presque tous ceux qui avaient cherché dans cet asile sacré un dernier refuge y trouvèrent la mort. Mgr l'évêque de Beauvais y fut atteint d'un coup de feu qui lui fracassa la cuisse, et chacun, en le voyant tomber, crut qu'il ne se relèverait plus. Hélas ! son agonie devait durer plus longtemps encore.

Pendant que cette scène atroce se passait dans l'oratoire, d'autres épisodes non moins affreux avaient pour théâtre le reste du jardin. Ici, c'était M. Hébert, supérieur général de la congrégation des Eudistes, qui demandait à passer en jugement, et qui, pour toute réponse, recevait un coup de pistolet lui brisant l'épaule ; là, c'était M. Calais, qu'une balle atteignait à la jambe au moment où, monté sur un arbre, il allait franchir le mur

 

1. Souvenirs de M. Sausin (Documents particuliers).

 

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du fond (1) ; enfin partout c'était la mort dans toute son horreur, et pourtant cette première partie du massacre n'avait guère duré qu'un quart d'heure.

Tout à coup une voix se fit entendre. C'était celle du commandant du poste qui, resté près des bâtiments, donnait l'ordre à tout le monde de rentrer dans l'église ; il était accompagné d'un commissaire nommé Violette, auquel la section du Luxembourg avait donné la mission, apparente du moins, d'empêcher les massacres. D'un autre côté, on criait : « Arrêtez ! arrêtez ! C'est trop tôt ; ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre ! » Ces cris provenaient de la bande de Maillard qui, après s'être arrêtée quelque temps devant la section du Luxembourg, avait remonté la rue Férou, puis celle de Vaugirard, et s'était frayée un accès à travers le couvent.

Afin d'obéir au commandant du poste, les malheureux prêtres qui avaient échappé au carnage s'acheminaient avec plus ou moins de peine vers l'escalier par lequel ils étaient sortis. «Nous nous amoncelions vers cet endroit, dit l'abbé Berthelet, sans pouvoir passer ; les hommes à pique vinrent y croiser aussi leurs armes d'une manière effrayante ; nous y eussions tous été tués si, par des prières réitérées, le commandant n'eût enfin obtenu que ces assassins nous laisseraient entrer dans l'église (2). »

La plupart des prêtres se réfugièrent alors dans le sanctuaire, ou dans le choeur, derrière l'autel. Quelques-uns seulement pénétrèrent dans la nef. Trois, au nombre desquels se trouvaient l'abbé Leture et le frère Istève, s'enfermèrent dans un endroit qui conduisait à la chaire, deux autres se cachèrent à côté de la première chapelle

 

1. Suivant l'abbé Barruel, M. Galais aurait renoncé de lui-même à fuir, mais cette version est contredite par les autres relations.

2. Les Martyrs de la foi, par l'abbé Guillon.

 

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en entrant à droite. Quant à l'abbé Dubray, il se glissa entre deux matelas.

Lorsque l'évêque de Saintes pénétra dans le choeur, sa première pensée se porta vers son frère : « Qu'est devenu mon frère ? s'écria-t-il ; mon Dieu ! je vous en prie, ne me séparez pas de lui ! » Son voeu fut exaucé, car quelques minutes après on voyait entrer le malheureux évêque de Beauvais porté par ses propres assassins, qui le déposèrent sur un matelas.

« Deux autres ecclésiastiques, l'abbé Martin, aumônier de l'ambassade de Gênes, et l'abbé de Keravenant, ayant trouvé la porte de l'église fermée, s'enfuirent par les commodités, montèrent sur les sièges, de là sur la charpente et vinrent se réfugier sous le comble de l'allée qui conduit de la maison aux lieux communs. Là, ils passèrent tout le temps que l'on employa à massacrer leurs confrères, entendant tous les coups, sans qu'aucun cri ait été poussé par les victimes. Ils restèrent dans cette cruelle et gênante position depuis cinq heures et demie du soir jusqu'à sept heures et demie du matin, sans oser remuer, dans la crainte d'être découverts (1).»

Cependant le massacre de ceux qui étaient restés au jardin continuait. « Nous entendions, ajoute l'abbé Bardet, les coups de fusil, et on nous laissait tranquilles ; le calme ne dura pas longtemps ; ces monstres furieux voulaient se porter dans l'église. Un commissaire avec d'autres gardes les arrêtèrent, en leur représentant qu'ils manquaient de respect au lieu saint, et que ce n'était pas seulement nous qu'ils insultaient, mais qu'ils violaient encore les droits de l'officier du poste. Ils parurent en effet s'apaiser ; mais ce ne fut que pour peu de moments. Ces furieux, n'ayant plus de victimes au jardin, et n'ayant

 

1. Relation manuscrite de l'abbé Bardet.

 

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pu assouvir leur rage dans le sang qu'ils venaient de verser, revinrent avec une nouvelle fureur. Ils ne purent encore pénétrer dans l'église; ils vinrent devant la grille qui donne sur le sanctuaire, et là, après de vains efforts pour l'arracher et se frayer un passage pour fondre sur nous, un d'entre eux, élevant la voix au-dessus des autres, nous adressa ces paroles : « Monstres, voleurs, scélérats, assassins, le glaive de la loi serait trop lent pour punir tous vos forfaits, vos crimes et vos attentats ; c'est par nos mains que vous finirez. Oui, nous laverons aujourd'hui dans votre sang toutes vos horreurs ; tous les crimes dont vous vous êtes souillés en égorgeant les chers amis et les soutiens de la patrie. Vous comptiez livrer au fer et au feu nos possessions, piller, violer et égorger nos maisons, nos femmes et nos enfants. Non, le glaive de la loi serait trop lent, c'est par nos mains ! » et en parlant ainsi, ils passaient à travers la grille leurs armes, au point que M. René Nativelle, vicaire d'Argenteuil, se retira au choeur avec nous, pour éviter un meurtre dans le sanctuaire, et il resta jusqu'au moment où le massacre recommença.

« Un commissaire avait obtenu qu'ils n'entreraient point dans l'église ; ce commissaire se tenait devant la porte de la balustrade, et nous faisait signe des yeux de ne point avancer, n'osant, sans crainte d'être massacré lui-même, s'expliquer autrement.

« Mais deux des nôtres s'étant présentés d'eux-mêmes pour aller à la mort, dès lors le commissaire (à ce qu'il dit lui-même) n'avait plus été maître d'arrêter ces furieux, qui tout de suite entrèrent dans l'église, formèrent. une barrière pour qu'aucun de nous n'entrât dans la nef. Ils vinrent ensuite prendre deux à deux nos malheureux confrères et les firent passer ainsi pour aller à la mort. »

Suivant l'abbé de la Pannonie, ce fut au contraire le

 

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commissaire nommé Violette, l'aîné, qui vint s'établir avec une table et le registre d'écrou de la prison des Carmes, auprès de la porte par laquelle on descendait dans le jardin. Là, il aurait appelé et fait venir les prêtres devant lui deux par deux pour constater l'identité de leurs personnes et s'assurer qu'ils persévéraient dans le refus du serment. Il les aurait fait passer ensuite dans le corridor aboutissant à l'escalier au bas duquel les attendaient les assassins pour leur donner la mort au cri de Vive la nation ! 

Comme on le voit, ces deux récits présentent entre eux une certaine contradiction à l'égard de la conduite tenue par le commissaire Violette. Mais, au fond, ils sont d'accord sur ce fait, que les prêtres étaient reconduits deux par deux jusqu'au jardin et là mis à mort.

Quant à nous, nous pensons que les choses ont dû se passer comme le rapporte l'abbé de la Pannonie, mais que c'est Maillard ou quelqu'un des siens qui a rempli le rôle qu'il attribue au commissaire. Il y a en effet une analogie saisissante entre cette manière de procéder et celle qui, deux heures plus tard, prévalut à la prison de l'Abbaye. Or chacun sait que l'affreux tribunal qui réglementa les massacres de l'Abbaye eut pour président Maillard lui-même et pour assesseurs une partie de ses affidés. Sans doute, le commissaire Violette a bien pu assister à cette terrible scène, mais rien n'établit qu'il ait été le principal instigateur. Nous l'admettons d'autant moins que plus tard, comme on le verra, il a contribué à sauver plusieurs prisonniers ; or une telle attitude se concilierait difficilement avec celle que lui prête l'abbé de la Pannonie.

Quoi qu'il en soit, chaque prêtre, à l'appel de son nom, se levait, traversait le corridor qui le séparait de l'endroit où siégeait cette sorte de comité sauvage, et de là franchissait paisiblement le petit escalier où la mort

 

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l'attendait. Tels, on voyait jadis les premiers chrétiens marcher gaiement au-devant des bêtes qui les devaient dévorer, heureux d'assurer ainsi par leur martyre le triomphe de la foi qui les animait !

Quand vint le tour de l'abbé Galais, celui-ci, qui depuis deux jours s'était fait l'économe des autres détenus, et qui n'avait pas eu le temps de régler ses comptes, prit son portefeuille et, s'adressant au commissaire Violette : « Monsieur, lui dit-il, je n'ai pu voir le traiteur pour lui solder notre dépense. Je ne crois pas pouvoir déposer en mains plus sûres ce que nous lui devons. Je vous prie donc de lui remettre ces 325 livres (1). » Puis il ajouta : « Je suis trop éloigné de ma famille, et d'ailleurs elle n'a pas besoin de moi. Voici mon portefeuille et ma montre. Veuillez en consacrer la valeur au soulagement des pauvres. » Cela dit, il marcha à la mort avec la confiance qu'inspire une belle âme.

A M. Galais succédèrent les abbés Menuret, Gagnères-Desgranges, Lefèvre, les frères Nativelle, l'abbé Guilleminet et son ami dévoué M. Régis de Valfons.

M. Régis de Valfons, le seul laïque qui ait partagé

 

1. Le commissaire Violette s'est-il acquitté fidèlement du mandat qui lui était donné ?

Nous avons de graves raisons d'en douter en présence de la pièce qui suit.

« Commune de Paris, le 26 novembre 1792.

« Lecture faite du mémoire du citoyen Langlais, traiteur, lemeurant aux Carmes, qui, dans la journée du 2 septembre, a perdu tout ce qu'il avait, tant en effets, bijoux, qu'en fournitures de vivres, donnés aux prêtres réfractaires, qui étaient détenus aux Carmes.

« Le Conseil, sur plusieurs motions qui ont été faites, les unes tendant à renvoyer le réclamant par devant M. le ministre de l'intérieur, les autres à passer à l'ordre du jour,

« A passé à l'ordre du jour :

« Signé : DARNAUDERY, Vice-président, « COULOUBEAU, Secrétaire greffier par intérim. »

(Archives de la préfecture de la Seine.)

 

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jusqu'au bout le sort des prêtres enfermés dans l'église des Carmes, était un ancien officier au régiment de Champagne, qui avait dû son arrestation à son intimité avec l'abbé Guilleminet, prêtre de Saint-Roch, son confesseur et ami. En vain lui conseilla-t-on, pour le sauver, de décliner ses qualités ; il s'y refusa, et quand on l'interrogea, après avoir donné son nom de baptême, il ajouta qu'il n'avait d'autre profession que celle de catholique, apostolique et romain. Puis il demanda comme une grâce de mourir à côté du saint prêtre à qui il devait, après Dieu, les sentiments de religion dont il était pénétré. Son attitude devant les assassins ne démentit en rien la grandeur de son caractère.

Bientôt après retentit le nom de Pierre-Louis de la Rochefoucauld, évêque de Saintes. Le prélat marcha résolument au supplice, espérant que la blessure grave dont son pied était atteint exciterait au moins la pitié des persécuteurs, et qu'il échapperait ainsi à la mort ; mais il n'en fut rien. Aveuglés par la rage homicide, les massacreurs entrèrent dans l'église en s'écriant: « Où est l'évêque de Beauvais ? — Me voici, répondit M. François-Joseph de la Rochefoucauld gisant sur un mauvais matelas ; je ne refuse pas d'aller mourir comme les autres ; mais vous voyez que je ne puis marcher. Ayez, je vous prie, la charité de me soutenir et de m'aider vous-mêmes à me porter où vous voulez que j'aille. »

Et, en effet, on le porta jusqu'à l'escalier, d'où il alla bientôt rejoindre au ciel le frère auquel il était si tendrement uni.

Près de cent vingt prêtres venaient ainsi de perdre la vie en moins de deux heures, et le nombre des victimes eût été bien plus grand encore si, par des circonstances toutes providentielles, plusieurs des prisonniers n'avaient réussi à s'évader, tandis que d'autres se voyaient sauvés par ceux-là même dont ils devaient redouter la fureur.

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Après la mort de Mgr l'évêque de Beauvais, le massacre général cessa. Une partie des septembriseurs re-gagna la prison de l'Abbaye en entonnant certains refrains révolutionnaires et en agitant des sabres et des piques d'où le sang dégouttait encore. Le reste demeura dans l'église ou dans quelques salles du couvent et passa une partie de la nuit à boire, avec les gardes du poste, le vin que le traiteur avait été forcé de livrer pendant le massacre (1).

Vers neuf heures du soir, ceux qui étaient dans l'église, entendant un léger bruit du côté d'une chapelle latérale, firent des recherches et aperçurent l'infortuné abbé Dubray, qui, caché, ainsi que nous l'avons dit, entre deux matelas, avait été contraint de faire quelques mouvements pour respirer. Aussitôt ils s'emparèrent de sa personne, le traînèrent devant le sanctuaire, et là ils lui fendirent la tête d'un coup de sabre. Ce fut la dernière

 

1. Ce dernier fait est établi par les déclarations du traiteur et de sa soeur. Ces déclarations sont ainsi conçues :

« Je soussigné, Langlais, cy devant traiteur des Carmes-Dechaux de la rue de Vaugirard, y demeurant en 1792, certifie et atteste que je n'ai point vu le citoyen Mayeur, le 2 septembre 1792, au nombre de ceux qui ont tué, ni parmi ceux qui sont venus me forcer à leur donner du vin.

« J'atteste de plus qu'à cinq heures du soir le massacre était fini. En foi de quoi j’ai donné le présent certificat au citoyen Mayeur pour lui servir et valoir ce que de raison.

« A Paris, le 25 nivôse 1796.

Signé : LANGLAIS, traiteur, rue de Provence, maison des Otages et du tribunal militaire. »

« Je soussigné, atteste que demeurant chez les cy-devant Carmes de la rue de Vaugirard, comme soeur de leur traiteur, et étant chez eux au moment du massacre des prêtres, je n'ai point vu le citoyen Mayeur au nombre des septembriseurs, qui cependant sont venus, la plupart à la cuisine, forcer mon frère à les faire boire.

« Paris, 6 frimaire de l'an IV.

« Signé : Fe MAGNIN. »

(Archives du palais de justice, greffe de la Cour impériale.)

 

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victime de cette épouvantable journée, qui restera toujours dans les annales de notre histoire une tache ineffaçable.

Nous avons maintenant à faire connaître le none des prêtres massacrés, en rectifiant, autant que possible, les inexactitudes qui se sont glissées dans plusieurs listes précédemment publiées et en ajoutant la qualité de chacun d'eux.

C'est par erreur que l'abbé de la Pannonie, dans son récit, a parlé d'un registre d'écrou. Il n'y a eu, pour les détenus du mois d'août 1792, aucun registre de cette nature applicable à l'église des Carmes. On se contenta d'une simple liste sur laquelle on inscrivait purement et simplement les noms des prêtres incarcérés. Après le massacre, cette liste fut remise entre les mains du secrétaire de la section du Luxembourg, nommé Daubanel, et ce dernier s'en servit pour dresser tout à la fois le tableau de ceux qui avaient péri et de ceux qui avaient été sauvés. Cette sorte de procès-verbal, rédigé le 18 octobre 1792, se trouve en ce moment dans les archives de l'état civil, à l'hôtel de ville de Paris.

Cinq prêtres y figurent à tort comme ayant été massacrés. Ce sont : MM. Auzaret, Breillot, de Rochemur, Sausin et Vialard. Les trois premiers s'évadèrent ; les deux autres furent sauvés dans des circonstances que nous ferons connaître plus loin.

Peu de temps après le massacre, les portes du couvent s'ouvrirent et l'on vit une foule éhontée se précipiter dans les corridors, dont les murs conservaient de sanglantes empreintes, et se repaître les yeux de cet affreux spectacle (1). Loin d'être émue à la vue de tant de victimes,

 

1. On voyait encore en 1845, sur le mur du corridor, auprès de l'escalier, l'empreinte d'une main et d'un avant-bras très ensanglantés l'inintelligence d'un ouvrier la fit disparaître.

 

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elle insultait encore à leurs cadavres, et quelques misérables, enhardis par une audace sacrilège, profitèrent du désordre pour chercher à les dépouiller (1).

D'autres attendirent la nuit, et se faisant passer pour des commissaires de la section, envahirent les maisons qu'habitaient les malheureux prêtres avant leur arrestation, et firent main basse sur tout ce que renfermaient les meubles.

Le vol après l'assassinat Rien ne manquait donc à cet horrible drame ; témoin le procès-verbal suivant :

 

1. Voici en quels termes a déposé le sieur Mayeur, huissier à Paris :

« Le 2 septembre, ayant entendu dire qu'il y avait du tumulte dans Paris, je me suis rendu chez moi, et j'ai pris mon fusil et mon sabre pour me rendre sur la place Sulpice avec le bataillon. Le citoyen Tanche, commandant du bataillon, nous emmena aux Carmes, sur les sept heures du soir, pour y mettre le bon ordre et empêcher le massacre. Mais malheureusement le massacre était fini, et là, j'ai vu un scélérat dont je ne connais point le nom, qui fouillait un malheureux massacré dans un corridor. Aussitôt je sautais sur lui avec la bayonnette au bout du fusil et je lui dis : Scélérat, tu mériterais que je t'en fasse autant. Tu viens d'assassiner des malheureux pour les voler ! Je lui arrachai des mains un portefeuille et ce qu'il avait pris à sa victime. Aussitôt j'ai voulu le remettre à un membre du Comité civil qui était là, et qui n'en a pas voulu. Aussitôt j'ai sorti des Carmes et j'ai été déposer au Comité civil de la section tout ce que j'avais. »

(Archives du palais de justice, greffe de la Cour impériale.)

A l'appui de cette déposition, le sieur Mayeur a produit une pièce ainsi conçue :

Du 2 septembre 1792.

« Effets remis par le sieur Mayeur, rue du Four Saint-Germain, n° 166, les sommes et effets suivants : dix louis en or, dont deux doubles et deux simples, en métal monnayé, 20 sols 9 deniers, un portefeuille contenant quarante quatre billets de chacun 5 livres, deux assignats de chacun 50 livres deux billets de secours de chacun 5 livres, deux assignats de chacun 50 livres deux billets de chacun 25 francs, un assignat de 60 livres.

« Au Comité, le 2 septembre 1792.

« Signé : DELAGE et LEJEUNE. »

 

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Les massacres de septembre       83

« L'an mil sept cent quatre-vingt-douze, le premier de la République, le sept novembre après midi, est comparu devant nous, commissaires de la section du Luxembourg, le citoyen Jacques Hennechard, tenant l'hôtel de Provence, garni, rue des Fossoyeurs n° 1072 (1), lequel nous a déclaré que dans la nuit du deux au trois septembre dernier, vers deux heures, six particuliers, dont deux ou trois armés de piques, et deux de fusils, sont venus chez lui se disant commissaires de la section ; que ces particuliers l'ont sommé de leur ouvrir les portes de la chambre qu'occupaient l'abbé Landry et autres prêtres détenus aux Carmes ; que la porte ouverte, et ne pouvant leur donner les clefs d'une commode dont ils voulaient avoir l'ouverture, l'un d'eux essaya de lever le dessus de ladite commode avec une bayonnette ; mais n'en pouvant venir à bout, un autre alla chercher un ciseau et un marteau avec lesquels ils ont levé le dessus de la commode et l'ont même brisé , ils ont trouvé dans un tiroir une somme de trois cent soixante-six livres et quelques sols qu'ils ont emporté, après avoir rédigé un procès-verbal dont il ne lui a été donné aucune lecture. De laquelle déclaration ledit Hennechard nous a requis acte à lui octroyé et a signé.

« Signé : HENNECHARD.

« Le citoyen Blaise a déclaré et a attesté qu'il n'a eu

1. On peut être étonné de voir les numéros élevés que portaient alors les maisons et qui ne sont pas en proportion avec la dimension des rues. C'est qu'à cette époque le système de numérotage des maisons de Paris était différent de celui qui fut adopté depuis.

On distinguait les maisons par des numéros d'ordre qui correspondaient avec ceux des registres destinés à la perception des droits de voirie, en sorte que dans une même rue les numéros des maisons pouvaient varier à l'infini, suivant la date des constructions. L'hôtel de Provence dont il est question dans ce procès-verbal, a porté plus tard le n° 12 de la rue Servandoni, et devait être situé au coin de la rue du Canivet.

 

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aucunement en main les trois cents et tant de livres qui ont été sortis de la commode, hôtel de Provence.

« Signé : LEJEUNE JOURDAIN,

GUÉRIN, secrétaire greffier (1). »

 

Cependant tant de cadavres épars dans un même endroit devenaient un embarras sérieux et un danger au point de vue de la salubrité, surtout en présence des blessures dont chacun révélait l'existence. En conséquence, la section du Luxembourg prit tout de suite les mesures nécessaires pour les faire inhumer le plus tôt possible, et elle confia ce soin à Daubanel, son secrétaire. Celui-ci se rendit le 3 septembre dès le matin au couvent des Carmes, fit rassembler tous les corps sous un if situé auprès des bâtiments, et chargea plusieurs individus de procéder à l'enlèvement des vêtements dont ils étaient encore couverts. Mais bientôt ces mêmes individus élevèrent la prétention de bénéficier seuls de cette noble défroque. On en référa à la section, qui prit un arrêté par lequel elle enjoignit de ne donner qu'un habit à chacun d'eux et de distribuer le surplus aux pauvres (2).

Quelque temps après, deux grands chariots furent amenés dans le jardin du couvent, et, après les avoir

 

1. Archives de la préfecture de police. Procès-verbal de la section

du Luxembourg.

2. Cet arrêté est constaté par le procès-verbal des délibérations,

ainsi qu'il suit :

« Du 3 septembre.

« L'assemblée a arrêté, d'après la dénonciation d'un membre, que

les personnes employées à la dépouille des morts, aux Carmes 1. voulaient s'emparer de leur dépouille, elle a nommé M. Hurtin pour s'y transporter et prévenir M. Daubanel qu'il leur soit seulement délivré à chacun un habit, et que le reste ou le produit sera distribué aux pauvres. »

(Archives du palais de justice, greffe de la Cour impériale.)

 

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remplis de cadavres, on les dirigea vers le cimetière de Vaugirard (1). Là, en face de la petite porte du milieu qui donnait sur un marais voisin (2), se trouvait une large fosse. qu'on avait fait creuser d'avance (3). Les corps y furent jetés pêle-mêle; on les recouvrit d'un peu de chaux et tout fut dit (4). Les chariots, encore teints du sang des victimes, rentrèrent dans Paris et furent remisés pendant le reste de la journée dans la cour du séminaire de Saint-Sulpice.

Après avoir retracé les diverses phases des massacres de septembre 1792, M. Granier de Cassagnac (5) s'est demandé où avaient été enterrés les malheureux prêtres tués aux Carmes. Suivant lui, c'est là un point sur lequel il n'existerait aucune tradition digne de foi ; et d'après certaines circonstances qu'il signale, il conclut que c'est

 

1. Le cimetière de Vaugirard était situé à l'extrémité de la rue de Vaugirard. en dehors de l'ancienne barrière à droite. Il touchait au chemin de ronde. L'emplacement enclos de murs existe encore, et ce n'est que depuis quelques mois seulement qu'on a enlevé les débris funéraires qui y étaient restés.

2. Voyage religieux et sentimental aux quatre cimetières de Paris, par Ant. Caillot, p. 268.

3. La femme d'un fossoyeur de Saint-Sulpice déclara à plusieurs personnes dignes de foi que son mari et les compagnons de ce dernier avaient été prévenus trois jours avant le massacre et qu'ils avaient reçu 300 livres pour creuser une large fosse au cimetière de Vaugirard et aider à la dépouille des morts.

4. « Nous, commissaire de la commune, nommé par un arrêté du conseil général pour veiller à l'inumition (sic) des morts apportés des différentes prisons aux cimetières de Clamart et de Vaugirard, certifions que la quantité de chaux énoncée dans le mémoire présenté par la dame Chaignet, marchande de chaux sur le port de la Grève, est en effet ce qu'elle a fourni. En foi de quoi nous lui avons donné la présente attestation pour lui servir en tant que de besoin.

« Paris, le 11 septembre, le 4e de la liberté et le 1er de l'égalité.

« Signé : MOULINEUF. »

(Archives de la préfecture de la Seine.)

5. Histoire des Girondins et des massacres de septembre, t. II, p. 299.

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la Tombe Issoire qui a servi de dernier asile à ces saintes dépouilles.

Cette assertion, toute problématique, doit disparaître complètement en présence des documents authentiques que nous avons trouvés depuis et qui consistent notamment dans la pièce suivante :

« Extrait mortuaire de Henri-Auguste Luzeau, massacré aux Carmes le 2 septembre 1792.

 

« Je soussigné, commissaire préposé par l'assemblée générale de la section du Luxembourg pour procéder à l'inhumation des prêtres et autres personnes décédées au couvent des Carmes le deux septembre dernier, certifie que le sieur Luzeau, prêtre arrêté à Issy, était du nombre des détenus dans cette maison, qu'il y a péri ledit jour deux septembre et a été inhumé le lendemain en ma présence au cimetière de Vaugirard.

« A Paris, le 28 novembre 1792,le premier de la République.

«Signé : DAUBANEL,

« Greffier de la Justice de paix et Commissaire ad hoc. »

 

« Nous, Henri-François de Paule Lefèvre-Dormesson, président du sixième arrondissement du département de Paris, séant à la ci-devant abbaye Saint-Germain-des-Prés, certifions que le citoyen Daubanel qui a signé l'acte ci-dessus est tel qu'il se qualifie, que sa signature est véritable, que foi doit y être ajoutée tant au jugement que hors, en témoignage de quoi nous posons le cachet du tribunal.

« Fait audit tribunal le 4 décembre 1792, l'an premier de la République française.

« Signé : LEFÈVRE-DORMESSON.

« Par le tribunal, LE BRETON. »

 

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Toutefois cet acte, en établissant que l'abbé Luzeau de la Mulonnière a été inhumé au cimetière de Vaugirard, pourrait encore laisser planer quelque doute à l'égard des autres prêtres massacrés aux Carmes, si les procès-verbaux de la section du Luxembourg ne venaient 'eux-mêmes donner la certitude la plus complète sur ce point.

Voici en effet ce qu'on lit dans le procès-verbal de la séance du 3 septembre 1792 :

« M. Daubanel, secrétaire nommé pour procéder à l'inhumation des personnes qui ont subi hier la juste vengeance du peuple, a fait rapport de sa mission et a annoncé que cent vingt personnes avaient été enterrées ce matin dans le cimetière de Vaugirard.

« Il a demandé que l'assemblée prît un parti définitif à l'égard de la dépouille des morts ; il a observé que ces dépouilles, attendu l'état de délabrement où elles se trouvaient, ne pourraient être que d'un rapport très modique. Il propose en conséquence que ces dépouilles soient données aux personnes qui ont prêté les mains pour les déshabiller.

« Le Comité adopte cette proposition et néanmoins, avant de faire la délivrance de ces effets, l'assemblée arrête que des commissaires pris dans son sein seront autorisés à se transporter au couvent des Carmes pour y faire la visite et recherche de tous les objets qui pourraient se trouver parmi les dépouilles (1). »

En vertu de cet arrêté, MM. Lenoir, Richard, P.-J. Audoin, Lecoq, Petit-Gérard, Boyer, Balduc, Desages, Monvoisin et Lejeune se rendirent au couvent des Carmes, réunirent avec soin tous les objets qui avaient

 

1. Archives du palais de justice de Paris. Dossier des septembrisations.

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appartenu aux victimes et dressèrent quelques jours après un procès-verbal dont voici le préambule :

« Le dix septembre 1792, l'an quatrième de la liberté et le premier de l'égalité, cinq heures et demie de relevée, nous, commissaires soussignés, chargés par l'assemblée générale de la section du Luxembourg de procéder à l'inventaire des effets trouvés sur les prêtres renfermés aux Carmes et jugés par le peuple, nous nous sommes transportés dans une des salles du Comité et y avons apporté les effets susdits pour les inventorier, ce que nous avons fait ainsi qu'il suit (1).

« Dix-sept paquets sont ensuite analysés, et l'estimation des objets qu'ils renfermaient s'élève à trente mille huit cent quarante-cinq livres six sols six deniers. D'un autre côté, M. Daubanel déclara avoir entre ses mains, comme provenant de la même origine, une somme de deux mille quatre cent quarante-quatre livres, composée de trente et un louis d'or, et le surplus en assignats (2). »

Parmi ces divers objets se trouvèrent quarante montres en or, dont quatre à répétition et une enrichie de diamants, quatorze en argent, et une en galuchat.

Que devinrent ces valeurs ?

Ont-elles été versées dans les caisses de l'État ?

Ont-elles, au contraire, été restituées plus tard aux familles ?

 

1. Archives du palais de justice de Paris, greffe de la Cour impériale.

2. Ces 31 louis d'or avaient été versés à Daubanel par le sieur Adrien-Vincent Cheminot], qui, interrogé plus tard sur ce qu'il savait des massacres du 2 septembre, répondit « qu'étant fossoyeur il fut requis pour aider à dépouiller les morts et a trouvé sur un d'eux, dans le dos de sa soutane, 31 louis qu'il a remis à Daubanel, secrétaire de Ceyrat. »

(Archives du palais de justice, greffe de la Cour impériale.)

 

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Nous l'ignorons ; seulement, si nous en croyons les documents qui ont passé sous nos yeux, Daubanel en serait demeuré nanti et, de connivence avec Joachim Ceyrat, il se serait abstenu d'en rendre compte, lorsque les membres de la section le demandèrent (1).

On fit en outre apposer les scellés dans les établissements religieux dont les supérieurs venaient d'être massacrés ; mais on ne laissa pas longtemps subsister cet obstacle à la prise de possession des objets précieux qui y étaient renfermés (2).

 

1. On lit, en effet, sur le registre de la Commission d'instruction de la section du Luxembourg ce qui suit :

« Le citoyen Antoine Perin, homme de loi, demeurant rue Garancière, n° 1099, a déclaré que vers la fin du mois de septembre 1792 à une assemblée générale de la section présidée par Ceyrat, sur la motion d'un membre appuyé par plusieurs autres, de faire rendre compte à Daubanel des dépouilles des victimes massacrées aux Garnies, Daubanel balbutia, et Ceyrat demanda qu'on passât à l'ordre du jour, ce qui eut lieu.»

(Archives de la Cour impériale.)

 

Le sieur Daubanel, du reste. paraît avoir été coutumier du fait, si on en juge par l'extrait suivant de la séance de la section du Luxembourg du quintidi 15 messidor an II (3 juillet 1794).

« Un membre cite le citoyen Daubanel comme comptable envers la section et dit que lorsqu'ils étaient tous deux commissaires pour saisir l'argenterie de la ci-devant Miséricorde, non seulement Daubanel n'a point rendu ses comptes, mais a toujours refusé de lui donner un récépissé des objets qu'il lui remit en mains.

« L'assemblée, présidée par Vitra, reconnaissant que Daubanel ne peut être comptable de ces objets qu'envers la commune, passe à l'ordre du jour entièrement motivé sur ce que le réclamant doit se pourvoir pour la décharge devant le citoyen Daubanel. »

(Archives de la préfecture de police.)

2. Il en fut ainsi de la communauté de Laon ; la lettre suivante le prouve:

« Du Comité de la section du Panthéon français le 4 septembre 1792 l'an 4e de la liberté, le 1er de l'égalité, deux heures du matin.

« Messieurs,

« Nous avons l'honneur de vous faire part que les commissaires du Comité ont apposé hier les scellés à l'ancien séminaire de Laon, Montagne Sainte-Geneviève ; les supérieurs de cette maison avaient été précédemment arrêtés à la maison de campagne, à Vaugirard, et déposés au couvent des Carmes, vis-à-vis le Luxembourg.

« Nous pensons devoir vous prévenir qu'il se trouve sous les scellés quelques objets d'argenterie en vases sacrés, des ornements assez riches et des objets servant au culte en cuivre, ce qui pourrait exiger que ces scellés soient levés le plus tôt possible. La maison est aussi garnie en meubles, approvisionnée en bois et en vin.

« Nous avons l’honneur d'être, Messieurs,

« Les membres du Comité du Panthéon Français

« Signé : LEROY, DEVROCHY et JOUNARD. »