PÈLERINAGES AUX SANCTUAIRES SUISSES DE LA SAINTE VIERGE

 

AD. MAGNIN

 

Fribourg 1939

 

 

Bibliothèque

 

PÈLERINAGES AUX SANCTUAIRES SUISSES DE LA SAINTE VIERGE

En pèlerinage : Sur les pas de nos aïeux

Cérémonie des adieux :

Notre-Dame des Ermites

Saint Meinrad

Dédicace miraculeuse 948

Grands bienfaiteurs

La Révolution

L'église actuelle

La Sainte Chapelle

Un ex-voto

Le Bienheureux Nicolas de Flue et Einsiedeln

Saint Pierre Canisius et Einsiedeln

Le Vénéré Frère Meinrad Eugster

Prières

SA SAINTETÉ PIE XII

Deux grands Pèlerins de Notre-Dame des Ermites : Pie XI et Pie XII

Le Cardinal Pacelli et l’«Angelus »

Le futur Pape et le Rosaire

Confiance du Souverain Pontife en la Très Sainte Vierge

Notre-Dame de Genève

Le culte de la Sainte Vierge à Genève

Sanctuaires dédiés à la Sainte Vierge

Notre-Dame des Grâces

Les Cloches

La Mère en exil

Aurore du rétablissement

L'abbé Vuarin à Genève

Le Pèlerin de Notre-Dame

Jésus revient avec sa Mère

En exil avec Jésus et sa Mère

Sous les scellés

Retour de l'exil

La statue de Notre-Dame de Genève

Intronisation de la Mère

La Mère en captivité

La Mère revient

Couronnement de la statue de Notre-Dame

Hommage à Notre-Dame de Genève

Notre-Dame de Lausanne

Donations

Consécration de la cathédrale

La Chapelle de Notre-Dame

La statue miraculeuse

La Réforme

Le crucifix de Lutry à Promasens

Renaissance catholique

Saint Amédée

Conclusion

Notre - Dame de Grâce, à Orbe

Origine du culte marial à Orbe

Sainte Colette

La Bienheureuse Loyse

Notre-Dame de Grâce

Renaissance catholique à Orbe

ORAISON

Notre-Dame de Payerne

Saint Odilon

Sainte Adélaïde

L'Abbé Hugues

Saint Udalric

Eglise paroissiale

Eglise abbatiale

Prieurs

Comment Payerne devint protestante

Notre-Dame de Tours conservée

Restauration artistique

Restauration religieuse

Allocution prononcée par S. Exc. Mgr Besson  l'inauguration solennelle de l'église de Payerne  15 janvier 1931

A Notre-Dame de Payerne

Notre-Dame de Neuchâtel

Notre-Dame de Compassion au Landeron

Notre-Dame de Fribourg

Chapelle du Très Saint Rosaire

Notre-Dame des Ermites  dans l'église des RR. PP. Cordeliers

Le Christ à la colonne

Notre-Dame de Compassion  dans l'église de St-Maurice, à Fribourg (Ancienne église des RR. PP. Augustins)

Notre-Dame de Lorette

Notre-Dame de Bourguillon

Agrandissement de la chapelle

La Réforme protestante

Erection de la Confrérie du Mont-Carmel

Les faveurs maternelles

Notre-Dame de Bourguillon et les âmes du purgatoire

Trésor du Sanctuaire

Relâchement

Le réveil : les reliques du B. P. Canisius à Bourguillon

Notre-Dame de Bourguillon et nos évêques

Monseigneur Bovet

Monseigneur Colliard

Monseigneur Besson

Les fêtes du Couronnement

Saint Pierre Canisius pèlerin et apôtre de Notre-Dame de Bourguillon

Les Congrégations de la Sainte Vierge

Saint Pierre Canisius et son traité sur la Sainte Vierge

Le saint trépas de l'Apôtre de Marie

Miracles obtenus par l'intercession de Saint Pierre Canisius

Les fêtes de la Canonisation et du Doctorat de Saint Pierre Canisius à Fribourg

Notre-Dame de Compassion à Bulle

Notre-Dame des Marches

Origine

Nouveau sanctuaire

Fondation

Ermitage

Faveurs obtenues

Léonide Andrey

Deux enfants guéris

Thomasine Favre

Soeur Clotilde

Autres faveurs

Bienfaiteurs

Chemin de Croix

Réunion du Pius-Verein

Notre-Dame de l'Epine à Berlens (Fribourg)

Notre-Dame de Grâce à Cheyres (Fribourg)

Notre-Dame de Valère

Rév. Dom Mathias Will (1612-1696)

Notre-Dame du Glarier à Sion

Un Evêque thaumaturge : Saint Guérin (1065-1150)

Saint Pierre Canisius et le Valais

Le Cardinal Matthieu Schinner

Monseigneur de Preux (1844-1875)

Notre-Dame de Consolation

Notre-Dame d'Agaune

Saint Théodule et la Légion Thébéenne

La cloche de Saint-Théodule

Notre-Dame du Scex

Notre-Dame des Sept-Joies

Notre-Dame des Sept- Joies à Sembrancher

Notre-Dame des Sept-Joies à l'abbaye de St-Maurice

Notre-Dame des Sept-Joies à la chapelle du Tretien (Salvan)

« Les Gaude »

« Gaude » de la Résurrection

Causa nostrae laetitiae

Notre-Dame de Martigny

Notre-Dame de Longeborgne

L' ermitage

Origine

Frère Xavier Rieser

R. P. Cyprien, Capucin

Patronat de Longeborgne

Les autels

La chapelle de Notre-Dame

Chapelle de St-Antoine de Padoue

Bienfaiteurs de l'Ermitage

Savièse et Notre-Dame de Chandolin

Notre-Dame de Chandolin

Chapelle de N.-D. de la Salette, aux Mayens de Riddes

Notre-Dame du Prompt-Secours aux Vernays (Bagnes)

Notre-Dame de Bâle

Monseigneur Blarer von Wartensee

Notre-Dame de Consolation (Mariastein)

Pèlerinages

Notre-Dame du Vorbourg

Ex-voto

Couronnement de Notre-Dame du Vorbourg

Une page d'héroïsme

La Vénérable Mère Marie de Sales Chappuis

Notre-Dame de Lorette à Porrentruy

Notre-Dame de Wertenstein

Notre-Dame du Wesemlin

Notre-Dame Auxiliatrice au Gubel

Notre-Dame d'Engelberg

Notre-Dame de Horbis

Notre-Dame de Schwand

Notre-Dame du Bois

Notre-Dame de Rickenbach

Notre-Dame de Melchthal

Notre-Dame de Miséricorde à Disentis

Notre-Dame de la Lumière à Trons

Notre-Dame de Ziteil

Notre-Dame de la bonne mort ou Saint-Trépas

Maria-End au Katzenstrick

Notre-Dame des Miracles à Morbio Inferiore

Grâces de choix

Monseigneur Bacciarini

Notre-Dame del Sasso

Saint Charles Borromée

Grandes solennités

Il Miracolo

 

 

A SON EXCELLENCE

MONSEIGNEUR MARIUS BESSON

EVÊQUE DE LAUSANNE, GENÈVE ET FRIBOURG

 

De ces humbles notices écrites par amour pour notre Mère du Ciel, Patronne du diocèse que la providence vous a confié, daignez, bien cher et très vénéré Monseigneur, agréer le filial hommage comme un tribut de profonde gratitude et de religieuse affection.

 

 

Imprimatur . Friburgi, die Ia maii 1939.

L. WAEBER.

Vic. Gen.

 

DÉCLARATION DE L'AUTEUR

 

Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous déclarons formellement que si, dans le cours de ce travail, nous exposons des fàits présentant un caractère miraculeux, nous n'entendons nullement prévenir le jugement de Notre Mère la Sainte Eglise, à laquelle nous nous soumettons sans aucune réserve.

 

En pèlerinage : Sur les pas de nos aïeux

 

Le divin Enfant-Jésus, Marie sa Mère et le bon saint Joseph se rendaient chaque année à Jérusalem pour les fêtes de Pâques.

Les vrais pèlerins ne font qu'imiter ce grand exemple. Les uns, comme la Sainte Famille, ont voulu se rendre à Jérusalem. Pour atteindre ce but, ils ont affronté les plus grands périls, consenti aux plus grands sacrifices.

Les Croisés sont au premier rang de cette héroïque caravane. En recevant la croix, ils faisaient vœu de suivre l'armée et de marcher à la conquête des Lieux-Saints. L'an de l'Incarnation 1216, Gauthier de Blonay, en réparation du tort qu'il a fait à la maison et aux religieux d'Hauterive, touché de repentir, renonce en leur faveur à ses prétentions sur les dîmes de Faverges et de Saint-Saphorin données à l'Abbaye par ses prédécesseurs et il prend la croix des mains de l'Abbé d'Hauterive, Jean de Report.

En 1220, le chanoine Rodolphe et son frère Guillaume de Fruence (Châtel-St-Denis) reçoivent la croix ; avant de partir, ils disposent, comme tous les Croisés, d'une partie de leurs biens ; ils donnent au Chapitre de Lausanne leurs vignes de Aula, sur le territoire de Vevey, au lieu dit : Hauteville.

L'évêque Berthold de Neuchâtel, ayant, lui aussi, reçu la croix, avait fixé son départ au lundi 13 juillet 1220, mais ce jour même, le bon Dieu l'appelait dans la Jérusalem céleste.

A la suite des Croisés et entraînés par leur exemple, des pèlerins plus ou moins nombreux continuent à travers les siècles à entreprendre le long et périlleux voyage de la Palestine, tel le chevalier F. d'Arsent, avoyer de Fribourg. En 1507, avec Antoine de Treytorrens d'Estavayer et plusieurs gentilshommes bernois, d'Arsent fit le pèlerinage de Jérusalem et, à cette occasion, il fut créé Chevalier du Saint-Sépulcre. Lorsque quelques années plus tard, en 1511, il gémissait dans les fers et dans les cachots de l'ancien Hôtel de Ville de Fribourg, le souvenir des Lieux-Saints vint à plusieurs reprises ranimer son courage abattu.

 

Encore quelques anciens pèlerins de Terre-Sainte :

En 1500, nous trouvons Peterman d'Englisberg : on lui doit le premier Chemin de Croix de Bourguillon ; en 1515, Pierre Falck ; en souvenir de son pèlerinage, ce dernier fait ériger dans l'église de St-Nicolas un autel dédié au Christ agonisant (il est consacré actuellement au Sacré-Coeur). A la voûte, avec les armes du fondateur, on voit la croix de Jérusalem. Il était accompagné de noble Bernard Musy, de Romont. A Lodi ils rencontrèrent un neveu du cardinal Schinner qui se rendait à Rhodes. Musy et Werro ont laissé l'un et l'autre une relation très intéressante de leur pèlerinage.

En 1581, c'est Dom Sébastien Werro, curé de Fribourg, très pieux et fort en exégèse.

D'autres pèlerins ont voulu aller vénérer les reliques du Prince des Apôtres, le Colisée, les Catacombes.

 

La paroisse de Guin, dans le canton de Fribourg, durant longtemps, délégua chaque année un de ses membres à la Ville Eternelle ; qu'on nous permette à ce sujet de citer une belle page de Louis Veuillot dans Les Pèlerinages de Suisse :

Si plus heureux que je n'espère l'être, vous allez un jour à Düdingen (Guin), il est possible que vous tombiez au milieu d'une solennité touchante. Les cloches sonnent à grande volée. Vous verrez dans l'église une réunion d'hommes en habits du dimanche, au milieu d'eux, un homme plus satisfait ou plus grave, parmi la foule des spectateurs, quelques visages plus joyeux ou plus attristés. C'est la Romesbruderschaft. On appelle de ce nom barbare une chose bien charmante et bien douce... La Romesbruderschaft est une confrérie formée de tous les habitants de la paroisse qui ont fait le pèlerinage de Rome. Quand l'un d'eux arrive au port, ils se réunissent ainsi devant l'autel pour rendre grâce à Dieu qui ramène le pèlerin, ou pour appeler la protection des anges sur celui qui, le bâton de voyage à la main, et déjà presque en route, prie une dernière fois avec ses parents et ses amis. La prière de ceux-ci est fervente. On sait qu'elle sera fidèlement rendue au but du pieux voyageur. Et puis, c'est une sérieuse affaire que celle-là. Les parents et les amis y songent. Ordinairement, le pèlerin ignore tout du pays qu'il va parcourir, la langue, les usages, les chemins, il sera seul, il fera route à pied, il n'a guère d'argent ; que lui importe ! il suivra l'étoile de piété qui le guide et le protège, Stella maris, il saura bien arriver ! Le matin du jour de Pâques, fatigué, poudreux, les pieds gonflés et sanglants, mais radieux en son coeur, il attendra, couché sur les marches de St-Pierre, la bénédiction suprême qui doit descendre sur la ville, sur le monde et sur lui. Et bien peu, parmi ceux qui le verront se relever péniblement et s'agenouiller au signal des canons et des fanfares, sentiront dans leur âme une joie aussi vive. une espérance aussi sûre, rapporteront des souvenirs aussi doux. »

 

Cérémonie des adieux :

 

Va, frère, où nous sommes allés. Va, malgré la pluie, le soleil et l'orage ; malgré les tempêtes et malgré les méchants. Ne te décourage pas, ne crains pas, tu trouveras Dieu sur ta route, tu le trouveras à ton but, tu le trouveras à ton retour. Dieu est partout avec son serviteur ; ses anges te soutiendront quand tu seras fatigué, la bonne Marie te relèvera si tu tombes. Toi, quand tu seras dans la grande église, prie pour nous.

 

Le pèlerin :

 

Rien ne pourra m'arrêter que la volonté céleste. Cependant, priez, mes frères, toutes vos prières vous seront rendues.

 

La mère :

 

Sainte Mère de Jésus, c'est mon enfant qui s'en va, pardonnez mes pleurs. Je suis triste, mais je le laisse partir, car maintenant vous êtes seule sa Mère. Tout voyageur est orphelin en ce monde, et jusqu'à son retour, il n'aura pas d'autre Mère que vous... Je vous le donne, veillez sur lui...

 

Le pèlerin

 

Je vais prier pour l'âme de mon père, pour vous, pour ma soeur. Je hâterai ma course, je reviendrai bientôt, meilleur et plus aimant Dieu. Consolez-vous, je le sens en mon coeur, ô mère, vous serez bénie dans vos enfants.

 

Les compagnons

 

Dieu te conduise et te ramène. Pèlerin, nos prières te suivront chaque jour. Toi, quand tu seras dans la grande église, prie pour nous.

 

La mère

 

Que Dieu te mesure le vent et le soleil, mon enfant bien-aimé !

 

La soeur :

 

Que le Seigneur tout-puissant et miséricordieux dirige mon frère dans le chemin de la prospérité, que l'ange Raphaël et son saint Patron l'accompagnent jusqu'au retour, afin qu'il revienne à la maison avec la santé, la paix et la joie.

 

Le curé :

 

Pars, mon fils, je te bénis au nom du Dieu tout-puissant. Le pèlerin :

Rien ne pourra m'arrêter que la volonté céleste. Priez cependant, ô mes frères, vos prières vous seront rendues.

 

Le curé, la mère, la soeur et les compagnons :

 

Seigneur, montrez-lui vos voies, enseignez-lui vos sentiers...

Dans le Manuale ad usum lausannensem de 1639, parmi les bénédictions les plus « pittoresques », on remarque celle des besaces et des bâtons pour les pèlerins qui s'en vont à Rome ou ailleurs.

En faisant le signe de la croix sur ces objets, le prêtre demande que par la vertu du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le pèlerin arrive sans obstacle ad limina, c'est-à-dire à la basilique des saints apôtres Pierre et Paul et qu'il en revienne tout réconforté.

En outre, la liturgie nous offre la prière dite « de l'itinéraire », où Fous demandons à Dieu qui a gardé sain et sauf Abraham dans toutes ses pérégrinations, d'être lui-même le charme de notre route, de nous servir d'ombrage contre la chaleur, de char dans la lassitude, de force contre les obstacles, de bâton aux endroits glissants, de port clans le naufrage, afin que sous sa conduite, nous arrivions heureusement au but de notre voyage et que nous en revenions pleins de santé et de

vie (Voir Manuel des pèlerinages de Lourdes, p. 50.).

Ces prières sont autant de preuves de la sollicitude de l'Eglise pour les pèlerins.

En 1569, sur le champ de bataille de Moncontour (France), quatre Fribourgeois font voeu de faire un grand pèlerinage s'ils échappent à la mort imminente. C'est pour accomplir cette promesse que, l'année suivante, Martin Gottrau, Pierre de Praroman, Pierre d'Affry, Jost Heidt prennent le bourdon de pèlerin et se rendent à Rome et à Lorette.

Après Rome, il y avait St-Jacques de Compostelle. La paroisse de Tavel y déléguait périodiquement un de ses enfants et au départ, comme à l'arrivée, une cérémonie se déroulait, émouvante comme celle de Guin.

Pierre Aebischer et Ulrich Zosso furent les derniers pèlerins de Compostelle. Effectué en 1833, leur voyage fut plein de péripéties et leur vie en péril.

La fête de saint Jacques continua, durant bien des années, à être célébrée avec pompe à Tavel ; il y avait dans l'après-midi une grande procession : la statue de saint Jacques était escortée des anciens pèlerins de Compostelle, revêtus du costume traditionnel, manteau et bourdon, chapeau à larges ailes ornées de coquilles de Compostelle.

Une chapelle dédiée à saint Jacques existe encore dans le cimetière ; on y voit des fresques naïves représentant les aventures extraordinaires d'un pèlerin de Compostelle.

La cité d'Aoste, en Piémont, avec les reliques de saint Grat attira aussi jadis de nombreux pèlerins. Bien des paroisses ont choisi ce saint pour patron et se font un devoir d'aller prier près de son tombeau. Morion et Montbovon sont de ce nombre ; ainsi, à la date du ler septembre 1677, on trouve déjà dans le registre de la sacristie d'Aoste, les noms de honnête Jean Guillet, de Montbovon, il est accompagné de Dom Jacques Raboud, curé d'Albeuve, et Dom Jean Raboud, vicaire à Grandvillard.

 

 

Au XVme siècle, on vit des caravanes de 50, 80, 100 enfants entreprendre de longs pèlerinages. Comme les Croisés, ces enfants répétaient : Dieu le veut ! et Dieu effectivement le voulait « à telle enseigne que le père de Nicolas Le Pellver, qui aimait tendrement son fils et jamais ne le voulait loin de lui, ayant essayé de l'enfermer pour l'empêcher de se mettre en route, tomba raide mort par terre. En conséquence de quoi son corps fut enterré dans l'église Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle où il repose encore ».

Il en venait de ces enfants au Mont St-Michel par milliers, de Belgique, d'Allemagne et de Suisse. Ils partaient sans ressources, chantant des cantiques, brandissant des bannières avec l'image de l'Archange, ne vivant que d'aumônes, les plus grands aidant les plus petits lorsque les étapes étaient trop longues, les chemins trop pénibles.

Les merveilles qu'on leur avait racontées, la pensée de celles dont ils allaient être les témoins... leur faisaient supporter avec une endurance qui allait jusqu'à l'héroïsme les fatigues d'un voyage si long pour leurs jambes si courtes.

En 1457, Fribourg fut témoin du passage d'enfants pèlerins venant de Rheinfelden et se rendant au Mont St-Michel. Le Conseil leur offrit 44 pots de vin, du pain et du sérac (fromage blanc). Ruff Mursing, conseiller, les accompagna jusqu'à Macconnens.

L'année suivante, de nouveaux pèlerins du même âge arrivèrent encore à Fribourg, à plusieurs reprises, ils venaient du pays de Nider-Baden, du Wurtemberg, d'Ulm et d'ailleurs. L'enthousiasme des jeunes gens fribourgeois fut si grand que plusieurs d'entre eux voulurent accompagner les petits pèlerins et l'Etat leur donna une bannière.

En 1456, le vendredi après la fête de l'Immaculée-Conception de Notre-Dame, 256 garçons allant en pèlerinage au Mont St-Michel passèrent à Estavayerle-Lac. La ville leur offrit un dîner ; ils se dirigèrent ensuite sur Yverdon.

On devine l'impression que devaient faire ces pieuses caravanes, animées d'un saint enthousiasme, égrenant leur rosaire et chantant des cantiques.

Près d'un siècle plus tard, ce sont de jeunes étudiants congréganistes fribourgeois qui édifient ceux qui les voient pieds nus entreprendre le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites !

 

 

Qui nous rendra la foi des anciens jours ? Que du moins ces souvenirs nous aident à être de vrais pèlerins, fidèles à la consigne de Notre-Dame de Lourdes : Prière et Pénitence. C'est à cette condition que nous pourrons compter sur les faveurs divines.

Un vrai pèlerinage est une retraite qui doit nous rapprocher de Dieu pour le mieux connaître, le mieux aimer, le mieux servir. Lui recommander les intérêts du temps, mais surtout ceux de l'âme, de l'éternité.

Un pèlerinage est une visitation sur la terre pour préparer la divine rencontre et assurer l'éternel rendez-vous du paradis.

Dans la scène du Jugement dernier d'Autun, parmi les morts qui sortent du tombeau, on aperçoit deux pèlerins ; ils ont leur panetière suspendue à l'épaule ; l'une est marquée de la croix de Jérusalem, l'autre de la coquille de Compostelle. C'est avec ces emblèmes protecteurs qu'ils se présentent avec confiance au Souverain Juge, comme dans la fresque de Michel-Ange, saint Laurent avec son gril et sainte Catherine avec sa roue.

Voulons-nous que nos pèlerinages soient, à l'heure de notre jugement, des titres à la miséricorde divine ? Faisons-les avec le recueillement, l'humilité, l'esprit de mortification et la ferveur du bienheureux Nicolas de Flue, de saint Pierre Canisius ; enfin, faisons nôtre cette prière d'un pieux pèlerin du XVme siècle à Marie, la Mère de Miséricorde, la Mère du Souverain Juge :

 

O Reyne qui fustes mise

Et assise

Là sus un thrône divin

Devant vous en cette église,

Sans fainctise,

Suis venu ce matin,

Comme vostre pèlerin,

Chief (tête) enclin

Humblement, je vous présente

Mon corps et mon âme ! afin

Que à ma fin

Vous veuillez estre présente.

(GUILLAUME PETIT, évêque de Senlis.)

 

 

Notre-Dame des Ermites

 

UN pèlerinage à Notre-Dame des Ermites, c'était, il y a un siècle, pour nos aïeux, une fête de dix jours et un souvenir qu'on n'oubliait jamais. L'hiver, à la veillée, les heureux pèlerins faisaient revivre les péripéties du voyage. Tout était rappelé, l'itinéraire, l'aspect varié des sites, les rencontres, les fatigues, les pieds meurtris et saignants, les nuits passées dans les granges, ou bien à l'hospice de St-Jost, les ondées intempestives, les matins radieux, Lucerne et son beau lac, Brunnen avec les grandes pyramides des Mythen, les églises innombrables qu'on avait visitées durant le parcours, les rosaires qu'on avait égrenés, les cantiques, et enfin, l'émotion éprouvée quand les tours de Notre-Dame étaient apparues.

Et puis, c'était l'arrivée aux Ermites, la fontaine aux quatorze goulots, où l'on allait se désaltérer et enfin l'entrée dans l'église splendide, la vision de la Vierge noire.

Là, on avait oublié toutes ses fatigues, on s'était senti près de Marie, près d'une Mère, et on avait prié et versé des larmes d'émotion, de bonheur : on se croyait comme en Paradis.

On ne se lassait pas de parler de la beauté des chants, des cérémonies, on rappelait la vie de saint Meinrad, son martyre, le châtiment des assassins... l'Etzel... et mille autres souvenirs qui faisaient passer dans l'imagination des auditeurs ravis une vision céleste.

Et ce n'est pas une fois, mais dix fois, cent fois, que le pèlerin devait redire les mêmes choses, chanter les mêmes merveilles, agrémentées d'incidents inédits et  on l'écoutait toujours avec un plaisir nouveau et un

désir plus grand de faire un jour le voyage des Ermites.

A entendre ces récits, le coeur s'embrasait d'amour, de confiance pour la Sainte Vierge, l'âme devenait meilleure.

De là, à certaines auditions de la radio, quelle dis-tance, et dans les fruits quelle différence ! Le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites ne serait-il plus que de l'histoire ancienne ? Non, heureusement, et chaque année ramène aux pieds de la Vierge noire de nombreuses caravanes de pèlerins.

On a dit que les pèlerinages étaient les croisades des temps modernes. Pour nous encourager à être les croisés de la prière, rappelons, à grands traits, l'histoire du sanctuaire des Ermites. Le connaissant mieux. nous nous y rendrons encore plus souvent, plus nombreux et surtout plus fervents.

 

Saint Meinrad

 

L'endroit où nous voyons aujourd'hui l'église des Ermites et son monastère n'était, au VIIIme siècle, qu'un désert boisé, qui avait mérité le nom de Forêt sombre. Meinrad en fut le premier habitant.

Apparenté, d'après la tradition, à la famille princière des Hohenzollern, Meinrad pouvait prétendre à tout ; il se fit Bénédictin. Mais du sang dont il était, et savant comme il avait su le devenir au fond du cloître, la gloire, les honneurs, le bruit pouvaient encore venir le chercher : il se fit ermite. Dans une de ses promenades, il avait découvert un endroit silencieux, retiré. Il eut la pensée d'y rester. Hélas ! même en ce lieu, le monde le suivit encore. Les pèlerins apprirent les sentiers ignorés de l'Etzel, ils vinrent nombreux vers l'étoile de sainteté qu'ils avaient vue se lever dans cette solitude. Riches et pauvres, manants et gentilshommes, le prêtre, le seigneur, le vieillard, l'enfant, l'humble moine et le prince-évêque venaient consulter l'ermite et il les recevait tous avec la même bonté, leur donnait des avis également judicieux, des consolations également fraternelles et tous s'en retournaient plus éclairés et disposés à devenir meilleurs.

Cependant, le saint ermite soupirait après un isolement plus complet ; tant de visites interrompaient ses méditations ; s'approchant de la montagne, il alla chercher un refuge dans un endroit bien retiré qu'on appelait la forêt sombre et il y dressa une petite hutte.

Mais le saint anachorète ne devait pas jouir long-temps de son désert. La sainteté rayonne, elle attire.

Celle de Meinrad arriva à être connue de l'Abbesse des Bénédictines de Zurich, la pieuse princesse Hildegarde, fille de l'empereur Louis le Germanique. Près de la demeure du saint ermite, elle eut la charitable pensée de faire ériger un oratoire et lui fit don d'une belle statue de la Mère du Sauveur, celle-là même qu'on honore encore aujourd'hui dans la sainte chapelle (1).

Saint Meinrad comprit alors qu'il devait se résigner à ce que le ciel semblait demander de lui et il continua à accueillir et à instruire ses visiteurs. Il les conduisait aux pieds de Marie, ce soleil de pureté, cette Mère angélique des chrétiens, toujours prête à demander grâce pour ses enfants. Les affligés, les malheureux, les coupables ne tardaient pas à sentir qu'un regard de miséricorde était tombé sur eux. Un soir, un de ses anciens confrères du couvent de Reichenau vint le surprendre, il le trouva en prières au pied de l'image de Marie, un enfant d'une radieuse beauté récitait avec lui le saint Office. Qui aurait pu croire que cette vie dût finir par le martyre ? C'est cependant ce qui arriva.

Il y avait 33 ans que notre pieux ermite se sanctifiait dans cette solitude lorsque, dans la nuit du 21 janvier 863, deux misérables, croyant trouver des trésors

 

1 Madones noires : Pourquoi ? On a donné 3 explications :

1. La fumée des cierges ou celle des incendies.

2. Parfois les statues étaient couvertes de lames d'argent. En temps de troubles, on les a mises en terre, l'argent s'est oxydé.

3. La raison la plus plausible est celle qu'on tire du texte scripturaire, Nigra sum sed Formosa : Je suis noire, mais je suis belle. C'est le soleil qui m'a brûlée ; les fils de ma mère se sont irrités contre moi. Ces paroles, l'Eglise les applique à Marie. Le soleil qui brûle, c'est le jour, c'est la vie avec ses souffrances, ses épreuves. Qui les a endurées plus que Marie, la Mère des Douleurs ?

Que cette couleur noire du visage des statues de la Sainte Vierge nous rappelle donc les grandes souffrances qu'Elle a endurées pour nous. Plus nous vivrons de ce souvenir, plus nous aimerons Celle qui nous a tant aimés.

 

dans la cabane où venaient tant de pèlerins, se jetèrent sur le saint anachorète et l'assassinèrent. Meinrad avait deviné leur dessein et leur avait dit : « Vous auriez dû venir assister à ma messe et vous auriez obtenu la grâce du repentir. Cette faveur, je la demanderai pour vous. Quand je serai mort, vous allumerez ces deux cierges, l'un à ma tête, l'autre au pied de ma couche. » La douceur de l'ermite et ses paroles auraient dû désarmer les malheureux ; il n'en fut rien, ils consommèrent leur crime et s'enfuirent, mais ils ne devaient pas rester impunis.

Une légende rapporte que deux corbeaux, devenus les compagnons du solitaire, s'attachèrent aux pas des meurtriers, les poursuivirent de leurs cris jusqu'à Zurich, où l'attention fut attirée sur cette scène étrange. Interrogés, les meurtriers avouèrent leur crime et l'expièrent sur le bûcher. Au moment du supplice, on aurait vu encore les deux corbeaux voleter en planant sur les malfaiteurs.

Les armoiries du couvent rappellent cet incident ; elles portent « d'or aux deux corbeaux essorant de sable ».

Dès que la mort du saint ermite fut connue à Reichenau, l'Abbé Walter, accompagné de plusieurs frères, se rendit à la cellule de saint Meinrad. Le coeur de la victime fut renfermé dans un reliquaire et conservé dans l'oratoire de l'Etzel, où le pieux ermite avait séjourné sept ans ; son corps fut transporté et enterré à Reichenau. Il devait y rester jusqu'en 1036, date où le couvent d'Einsiedeln fut en état de le recevoir. Le chef du martyr qui porte encore les traces des coups assénés par les deux meurtriers est conservé dans une sorte de tabernacle au pied de l'image de Marie. Le deuxième dimanche d'octobre, fête de sa translation, cette relique insigne, magnifiquement ornée, est portée dans une châsse en procession solennelle. Elle est exposée, en outre, chaque année, durant l'octave de la fête du saint (21 janvier), et à quelques autres solennités.

Quant à l'ermitage de saint Meinrad, il devint plus que jamais un lieu de pèlerinage. On venait prier là où le pieux solitaire avait tant prié, versé tant de larmes et tout son sang.

La divine Providence avait des desseins particuliers sur ce pieux oratoire consacré à Marie et à son héroïque serviteur. Elle y conduisit un jour saint Bennon, chanoine de Strasbourg. Celui-ci résolut d'y continuer avec quelques compagnons la vie et les vertus du saint anachorète. Les serviteurs de Dieu érigèrent quelques petites cellules autour de l'humble chapelle, ils se mirent à défricher le terrain qui l'environnait. Ce fut l'origine de l'Abbaye.

Dès ce temps, la forêt cessa d'être un désert ; on y entendit jour et nuit travailler et chanter les louanges de Dieu et, dès ce jour, la retraite de saint Meinrad devint le sanctuaire des Ermites.

Les éminentes vertus de saint Bennon le firent appeler à l'Evêché de Metz. Son zèle lui valut la haine des méchants, et un jour, ceux-ci l'ayant traîné hors de son palais lui crevèrent les yeux. Les misérables furent mis à mort. On voulait contraindre le saint Evêque à ne pas abandonner le siège épiscopal, mais l'héroïque Pontife préféra la retraite, il revint dans sa chère solitude des Ermites, où on le reçut avec une grande joie ; il y vécut encore plusieurs années et enfin, plein de mérites, il mourut en l'an 940. Son corps fut enterré devant la sainte chapelle.

Quelques années avant sa mort, saint Bennon avait vu arriver le prévôt de Strasbourg, Eberhard, descendant d'une noble famille de Souabe. Continuant l'oeuvre de son prédécesseur, celui-ci fut le vrai fondateur du monastère des Ermites. Avec sa fortune et celles de quelques puissants seigneurs, il fit construire un monastère et une église qui devait servir comme d'écrin à l'oratoire de Marie. Il donna à la communauté la règle de St-Benoît, et il en devint le premier Abbé.

Un contemporain de saint Eberhard, dont la vie pleine de vertus est aussi semée de prodiges, fut saint Adelric. Un tableau de Dom Rodolphe Blàttler le représente nourri par un ange. On lui doit la fondation de deux chapelles dans l'île d'Ufnau, au lac de Zurich (958).

Avec les siècles, l'Abbaye continua à grandir. Elle est devenue un centre d'activité, de lumière, de travail, et surtout une école de vertus.

Bien des saints vécurent et vivent encore à l'ombre de ses murailles.

 

Dédicace miraculeuse 948

 

La sainte chapelle des Ermites a été l'objet d'une faveur extraordinaire et presque unique dans les fastes de l'Eglise (1). C'était au mois de septembre 948, l'Abbé Eberhard pria saint Conrad, évêque de Constance, de venir consacrer le sanctuaire qui venait d'être achevé après dix ans de travaux. Le Pontife se rendit à cette invitation accompagné d'Ulric, le saint Evêque d'Augsbourg, et d'une foule de gentilshommes. Voici le fait extraordinaire qui arriva dans la nuit du 13 au 14 septembre, tel qu'il est relaté dans la bulle du Pape Léon VIII.

« Nous notifions à tous les fidèles présents et à venir que notre vénérable Frère, l'Evêque de Constance, nous a fait savoir en présence de notre très cher fils l'empereur Othon, d'Adélaïde, son épouse chérie et de plusieurs autres princes qu'il était allé, l'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ 948, en un lieu de son diocèse appelé cellule ou ermitage de saint Meinrad, où il avait été invité à consacrer le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, une chapelle en l'honneur de la Mère incomparable de Dieu, toujours Vierge, mais que s'étant selon sa coutume levé pour prier, il avait entendu, ainsi que quelques religieux du monastère, un chant très suave qu'il avait reconnu provenir d'un choeur d'anges qui, entourant la dite chapelle, exécutaient les mélodies et procédaient aux cérémonies

 

1 Trois autres sanctuaires paraissent avoir eu le même privilège, l'un à Gladstonbury, en Angleterre, N.-D. du Puy, dans la Haute-Loire, et Saint-Denis de Paris.

 

prescrites pour la dédicace des églises. Le matin, tout étant préparé, l'assistance se rendit à l'église. L'Evêque n'arrivant pas, on se permit d'aller l'avertir. Il raconta alors la vision qu'il avait eue la nuit précédente. Sur les instances de la foule qui avait peine à croire à ce prodige, le Pontife se résigna à commencer les cérémonies de la consécration. A ce moment, on entendit distinctement et par trois fois ces paroles : Frater cessa, divinitus consecrata est. « Frères, arrêtez, la chapelle a été consacrée par Dieu lui-même. » Les assistants émerveillés et convaincus dès ce moment de l'authenticité de la vision dont le Pontife avait été favorisé et du fait de la dédicace miraculeuse passèrent le reste de la journée en ferventes actions de grâce.

La bulle se termine par ces mots :

« Nous rendons tous ceux qui visiteront le dit sanctuaire, après une sainte confession et un égal repentir, absous de coulpe et de peines... »

« Et confirmé de la main du seigneur Léon VIII du nom, l'an de Notre-Seigneur 964. Indiction VII. Ainsi soit-il. »

L'existence de cette bulle a été confirmée dans le cours des siècles par plus de douze bulles pontificales.

« Telles sont, dit le R. P. Dom Sigismond de Courten, les origines de la grande fête de l'Engel Weihe, ou dédicace miraculeuse sortie victorieuse de tous les assauts livrés à son authenticité, par l'ignorance et la mauvaise foi ; elle attire, chaque année, une foule de pèlerins, du canton, de la Suisse et des pays limitrophes. »

 

Grands bienfaiteurs

 

Au Livre d'Or, des cœurs généreux qui, dans la suite des siècles, ont suivi l'exemple de la pieuse Abbesse Hildegarde, du couvent des Bénédictines de Zurich, fondatrice du premier sanctuaire des Ermites, il faut inscrire Othon le Grand, qui accorda au monastère de nombreux privilèges, entre autres pour l'Abbé du couvent, le titre de Prince de l'Empire. Henri II céda au monastère, en 1018, toute la forêt sombre (229 km2) ; sainte Adélaïde, par sa grande libéralité, a mérité, elle aussi, le souvenir reconnaissant de l'Abbaye.

De précieux ornements d'église, des vases sacrés et des reliquaires précieux, dons des princes chrétiens, sont venus dans la suite des âges enrichir le trésor du monastère.

Les rois de France et d'Espagne, ainsi que la famille impériale d'Autriche ont souvent donné à l'Abbaye des Ermites des preuves de leur générosité.

A une époque pénible pour le monastère, la Providence suscita un saint religieux, Louis Blarer. Abbé du couvent, de 1526 à 1544, par le prestige de ses vertus, il fit recouvrer au monastère toute son ancienne splendeur au point qu'on peut le considérer comme en étant le second fondateur.

La réputation du couvent d'Einsiedeln fut surtout considérable sous le gouvernement de l'Abbé Joachim Eichorn, de Wil, successeur de Dom Louis Blarer.

Le monastère connut aussi de grandes épreuves ; il eut surtout, dans les premiers siècles de son existence, à lutter contre les usurpateurs de ses biens et les adversaires de ses immunités.

A quatre reprises, le couvent devint la proie des flammes, en 1029, 1226, 1465 et 1577.

La sainte chapelle fut chaque fois préservée d'une ruine complète. En 1509, un immense incendie fit de grands ravages à Einsiedeln. L'Abbaye y perdit des documents précieux.

 

La Révolution

 

Après avoir dévalisé la sainte chapelle, l'église et le monastère (3 mai 1798), les révolutionnaires ne laissèrent que des murs et ils eurent la lâcheté de faire prisonnier le seul Père qu'ils trouvèrent dans le cloître à leur arrivée.

Les religieux, obligés de fuir, allèrent chercher un refuge dans le Vorarlberg, à St-Gerold. D'autres se dispersèrent en Bavière et en Autriche.

La sainte image fut d'abord cachée sous terre au-delà du col de Ilaggen (une chapelle en indique encore la place).

Vers la fin de 1801, quelques moines purent rentrer au couvent où ils ne trouvèrent que des ruines. Un peu plus tard, les fils de saint Benoît, plus nombreux, revinrent avec la statue miraculeuse.

Avertie de l'arrivée de la sainte image, une foule innombrable se rendit jusqu'à l'Etzel à sa rencontre et l'accompagna de ses prières, de ses cantiques, jusqu'au seuil du sanctuaire encore à demi dévasté (29 sept. 1803).

La sainte chapelle ne tarda pas à être reconstruite. Cependant, elle ne fut achevée dans son ornementation de marbre qu'en 1817.

 

L'église actuelle

 

La première pierre de cet édifice fut posée le 20 juillet 1721, par l'Abbé Thomas Schenklin, de Wil. La consécration eut lieu en 1735. Son enceinte très vaste, son style très riche, ses tableaux, ses colonnes, toutes les peintures qui l'embellissent, le nombre et la beauté de ses autels font grande impression.

Les travaux de restauration intérieure, entrepris en 1910, sous la direction du R. P. Dom Albert Kuhn, ont remis en valeur l'ornementation décorative de la somptueuse basilique.

La longueur totale de l'édifice est de 113 mètres, sa largeur de 41 mètres ; le vaisseau de l'église entre le portail et le choeur se divise en trois nefs. Il repose sur 8 piliers d'imposantes dimensions.

Le maître-autel est orné d'un superbe tabernacle, plaqué d'ébène, et couvert d'ornements argent ouvragé. C'est un don que le duc Ferdinand de Bavière fit au monastère en 1600. Il renferme une précieuse relique de saint Benoît, offerte par Mgr Dupanloup.

 

Au rétable, on admire une immense toile qui représente l'Assomption de la Très Sainte Vierge entourée d'une couronne d'anges. L'oeuvre originale est du peintre Kraus, mais durant les années 1858-1860, Paul Deschwanden, l'artiste religieux par excellence, rafraîchit et, on peut dire, transforma ce tableau d'une manière admirable.

Franz Kraus, artiste célèbre, habita Einsiedeln durant 4 ans. On lui doit la plupart des peintures à fresques de la voûte.

Tous les autels avec leurs reliques, leurs tableaux, leurs statues mériteraient une description. Nous renvoyons les pieux pèlerins à la très intéressante notice publiée par le R. P. Dom Sigismond de Courten intitulée : L'Abbaye et le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites.

 

La Sainte Chapelle

 

En entrant dans la splendide église d'Einsiedeln, ce qui attire tout d'abord les regards des pèlerins, c'est le sanctuaire de la statue miraculeuse appelé à juste titre la chapelle des grâces ( Gnadenkapelle). Elle est située à l'endroit même où s'élevait la cellule de saint Meinrad, au lieu même de son martyre.

Saint Eberhard avait abrité sous un même édifice l'oratoire et la hutte du premier ermite. En 1407, ces pauvres constructions eurent à souffrir d'un incendie qui anéantit le monastère. L'Evêque de Constance s'appliqua à relever la sainte chapelle de ses ruines. Il la fit voûtée et soutenue par des colonnes. Cent cinquante ans plus tard, l'édicule fut revêtu de marbre. Les dégâts qu'il eut à subir lors de la Révolution française exigeaient une reconstruction ; on conserva le plus possible les anciennes proportions et les ornements utilisables. En 1910, la sainte chapelle fut à nouveau restaurée et enrichie de bas-reliefs en bronze.

Jusqu'à l'époque malheureuse de la Réforme protestante, seize grands cierges du poids de 60 à 90 livres chacun brûlaient constamment devant la sainte image, entretenus par les cantons catholiques.

L'autel, construit en 1835, est en marbre de Carrare. Le tombeau est orné d'un bas-relief en bronze doré représentant la dédicace miraculeuse ; c'est un don de Charles-Albert de Sardaigne.

Autrefois, à la voûte, cinq lampes d'argent étaient suspendues ; elles sont aujourd'hui remplacées par trois lampes de cuivre.

Aux pieds de la Vierge, le saint sacrifice de la messe est offert tous les jours de quatre heures et demie à dix ou onze heures du matin. Après l'office des moines, c'est la foule des pèlerins qui envahit la chapelle et vient apporter à la Mère du Sauveur le tribut de sa piété filiale et celui de sa reconnaissance. Qui dira toutes les peines confiées à cette divine Consolatrice des affligés, et toutes les grâces obtenues en ce saint lieu ?

Saint Charles Borromée, venu à Einsiedeln, au cours d'une mission apostolique en Suisse, écrivant à l'Evêque de Constance, le cardinal Marc Sittico. lui fait part des impressions qu'il a éprouvées aux pieds de la Vierge miraculeuse et il finit sa lettre en disant :

« Après la maison de la Sainte-Famille qu'on dit avoir été transportée sous d'autres cieux par les anges, je ne sache pas d'endroit où mon âme a été, plus qu'à Einsiedeln, transportée de pieuses ardeurs. »

Après ce témoignage du saint Cardinal, voici celui d'un grand écrivain et surtout d'un grand chrétien, Louis Veuillot :

« Nous sentîmes une émotion bien puissante et bien pure lorsqu'à notre tour, nous pûmes fléchir le genou sur ce sol d'où tant de coeurs purifiés par la pénitence ont élevé à Dieu des prières pleines de gratitude, des voeux pleins de foi ; quelque chose qui ne s'exprime point dans le langage de l'homme nous fit comprendre que, en effet, le Souverain Maître devait regarder avec amour ce coin de terre et par l'intercession de Marie, y semer les miracles que toutes les douleurs obtiennent de sa bonté. »

Ne croyons pas que ces sentiments soient seulement le privilège des saints et des savants. Non, les plus humbles sont ici les plus confiants, ceux qui à travers leurs larmes font passer le plus de tendresse...

La pensée que nous prions là après sainte Adélaïde, saint Eberhard, saint Charles Borromée, saint Pierre Canisius, le bienheureux Nicolas de Flue, saint Benoît Labre et tant d'autres, qu'ils ont embaumé ce sanctuaire de leurs prières, de leurs larmes, comme saint Meinrad lavait empourpré de son sang ; le souvenir de cette interminable procession de pèlerins qui sont venus prier, pleurer ici et qui s'en sont retournés purifiés, consolés, réconfortés, comment ces pensées, ces souvenirs n'attiseraient-ils pas dans le coeur des fidèles la dévotion à Marie, la confiance en sa maternelle tendresse, en sa générosité sans bornes...

Aux pieds de la Vierge noire, on se sent en réalité près de Marie. On sent qu'Elle nous regarde, qu'Elle nous écoute, qu'Elle nous bénit.

Du sanctuaire de la Vierge noire de Poitiers, Mgr Pie disait un jour : « On aurait plus vite compté les grains de sable qui composent cet édifice que les faveurs que la Sainte Vierge y a répandues. »

Ce témoignage, nous pouvons, sans témérité, l'appliquer à l'église des Ermites, à la sainte chapelle en particulier, et pour le confirmer nous en appelons à ces milliers de pèlerins qui viennent depuis des siècles et chaque année en ce lieu béni.

 

Un ex-voto

 

Fixé à un des piliers de l'église, on remarque un haut-relief en bronze doré, dû au ciseau des sculpteurs Payer et Wimpligen. Il représente dans la partie supérieure la Reine des Anges tenant son divin Enfant dans ses bras ; on la voit entourée d'une gloire et de nombreuses têtes d'anges. A genoux, à ses pieds, et le regard tourné vers Elle, on voit au premier plan saint Meinrad tenant dans ses mains la sainte chapelle et à droite un soldat suisse avec le casque et le nouvel uniforme, les mains jointes sur un bouclier portant la croix fédérale. Au bas, les deux corbeaux du saint Ermite.

Enfin, au-dessous, une légende dont voici la traduction :

En exécution du voeu plusieurs fois renouvelé pendant la guerre 1914-1918, de consacrer un ex-voto à Notre-Dame des Ermites si notre chère Patrie était préservée de la guerre ainsi que des troubles intérieurs, l'Abbé d'Einsiedeln voua à Marie, la puissante et généreuse Patronne de la Suisse, la présente table commémorative.

 

Le Bienheureux Nicolas de Flue et Einsiedeln

 

Dans la liste des grands pèlerins des Ermites, le bien-heureux Nicolas de Flue brille au premier rang et sans vouloir faire une biographie du saint anachorète, nous lui devons, de ce chef, un reconnaissant souvenir.

Les saints ont vite fait de se connaître. Avant de venir à Fribourg, le Père Pierre Canisius avait édité à Dillingen, son lieu de résidence, un martyrologe ou calendrier ecclésiastique. A la date du 21 mars, on y trouve cette notice :

« Nous avons à rappeler aujourd'hui la pieuse mémoire de l'ermite, Frère Nicolas, d'Unterwalden, en Suisse, lequel, avec le consentement de sa femme, quitta sa maison et le monde pour mener une vie retirée et toute à Dieu. Pendant près de vingt ans, il vécut sans prendre ni boisson, ni nourriture matérielle ; il s'est distingué de son vivant par le don de prophétie et après sa mort par le signe du miracle. On vénère ses reliques à Sachseln, dans l'église paroissiale. »

Arrivé à Fribourg, en décembre 1580, un siècle après l'intervention du Bienheureux à la diète de Stans, le Père Canisius ne pouvait oublier le grand Pacificateur, le saint ermite dont il avait déjà loué les vertus. Il apprit à le mieux connaître encore. L'avoyer Jean de Landten-Heidt, celui-là même qui céda son château et son jardin du Belsex pour la fondation du Collège Saint-Michel, confia au Père Canisius le manuscrit des médi-tations dont il se servait, et qu'il attribuait au bienheureux Nicolas de Flue. Le saint Jésuite fit reproduire ce texte en 1585, par l'imprimeur Abraham Gemperlin appelé peu auparavant à Fribourg par ses soins. L'ouvrage est intitulé : Quatre-vingt-douze méditations et prières du pieux et dévot ermite Pierre-Nicolas d'Unterwalden. C'est un volume in-16 de 288 pages ; la bibliothèque cantonale en possède un exemplaire particulièrement précieux. Sur le dernier feuillet, le Père Canisius a écrit lui-même, en latin, un bref éloge des Suisses, la liste de leurs cantons et de leurs alliés, enfin, une courte description de la contrée d'Avenches et de Morat.

Le corps de l'ouvrage contient quatre-vingt-douze méditations très courtes, terminées chacune par des Pater et des Ave ; elles sont suivies de considérations pieuses sur le Pater Noster et l'Ave Maria, d'une prière pour les âmes du Purgatoire et d'exhortations sur quelques vertus. Le Père Canisius a illustré ce manuel de piété par les biographies du bienheureux Nicolas de Flue, de saint Béat et de saint Meinrad. Il y défend la vie érémitique et monastique contre les attaques des novateurs, montre comment les trois personnages dont il fait le portrait ont été vraiment saints, comment ils obéissaient à l'Eglise, non seulement en matière de foi, niais aussi dans toute la conduite de leur vie ; aussi Dieu les a-t-il glorifiés par des miracles. Les Suisses doivent marcher sur les traces de ces protecteurs de leur pays et se garder avec soin des doctrines nouvelles.

Ce que le Père Canisius appelle Les méditations de Frère Nicolas n'est cependant pas l'oeuvre du pieux ermite. On l'appelait la Grande Prière et, dès le début du XVme siècle, les moines d'Einsiedeln s'en étaient faits les propagateurs. Le bienheureux Nicolas avait ces exercices en très grande estime et les recommandait à ses visiteurs.

Voici la traduction de deux de ces méditations, les 45me et 46me

« De la douleur de Notre-Dame, aussitôt qu'Elle reçut la triste nouvelle que son Très Cher Fils venait d'être, pendant la nuit, fait prisonnier par les Juifs. Récitez 7 Ave Maria. »

« Comment fait prisonnier, le Seigneur Jésus a été abandonné par tous ses disciples et amis et a dû rester seul entre les mains et au pouvoir de ses ennemis acharnés. Récitez 3 Pater noster. »

Ces méditations nous révèlent de quelles saintes pensées le bienheureux Ermite du Ranft alimentait sa vie spirituelle.

Le bienheureux Nicolas de Flue fut, dans toute laforce du terme, un homme de prière. « Prière évangélique, dit Mgr Besson, dont la base était l'oraison dominicale récitée lentement et pieusement méditée. Prière simple, se traduisant par une piété tout enfantine envers la Vierge Marie dont il aimait à couronner la statue de verdure et de fleurs. Prière intérieure, l'union d'une âme droite avec le Christ, admirablement réalisée par la fréquente réception de la sainte Eucharistie qui, des preuves historiques en font foi, fut la seule nourriture du pieux ermite pendant les vingt dernières années de sa vie. La piété reste bien la première caractéristique de Frère Nicolas, la première vertu que nous devons imiter en lui. »

La prière a été aussi le soutien de sa vie, toute de renoncement, de pénitence et de sacrifice, condition fondamentale de toute conduite véritablement chrétienne.

Au Frère Nicolas, comme à Bernadette, la Très Sainte Vierge a dû répéter souvent : Pénitence, pénitence, pénitence.

Cette leçon de la Mère du Sauveur, le saint Ermite l'a entendue au Ranft, où, nous en avons la conviction, Marie lui est apparue souvent. Il a dû l'entendre aussi au sanctuaire d'Einsiedeln, son pèlerinage préféré et quelquefois miraculeux.

Voici à ce sujet le témoignage d'un de ses biographes, Jean de Waldheim de Halle (Allemagne du Nord), qui, au cours d'un long voyage en Suisse et en Provence, fit une visite à l'Ermite du Ranft et eut soin de se renseigner auprès des gens du pays. « On dit, dans la contrée, écrit cet historien, que Frère Nicolas a été vu plus d'une fois à Notre-Dame des Ermites, bien que personne ne l'eût rencontré ni à l'aller ni au retour. Comment et par quel chemin s'y rendait-il ? Dieu tout-puissant le sait. »

Bienheureux Nicolas de Flue, par le chemin de la prière et du sacrifice, sous la protection de Marie, au Ciel conduisez-nous !

 

Saint Pierre Canisius et Einsiedeln

 

Nous verrons bientôt la grande place que la Sainte Vierge a tenue dans la vie de notre grand Docteur. Il a été l'apôtre du pèlerinage des Ermites avant même de venir en Suisse. En effet, en 1577, trois ans avant son arrivée dans notre pays, dans son célèbre ouvrage : Marie la Vierge incomparable et Très Sainte Mère de Dieu, le Père Canisius écrivait : « Les magnanimes Suisses qui ont persévéré jusqu'à nos jours avec fidélité dans la confession de la foi catholique, eux qui ont combattu tant de fois et avec une très grande vaillance et succès sous les heureux auspices de Marie, les Suisses savent, eux aussi, combien de courage et de force on obtient par des voeux pieux en l'honneur de la Vierge Mère et par des prières ferventes dans son sanctuaire des Ermites ; c'est ainsi qu'ils appellent le sanctuaire de la Mère de Dieu commencé par saint Meinrad au milieu des forêts, dédié à Marie sous l'empereur Othon Ier et consacré miraculeusement, sanctuaire qui fut non seulement sauvé jadis de la destruction lors d'une invasion des Barbares, mais encore préservé naguère d'un incendie qui le menaçait de toutes parts.

« C'est chose connue, en effet, et hors de doute que de nombreux pèlerins animés d'une fervente piété sont venus et viennent encore à travers des régions solitaires et incultes, jusqu'au sanctuaire de la Vierge pour lui offrir leurs hommages, leurs supplications, leurs voeux et obtiennent par son intercession une merveilleuse consolation et douceur du Saint-Esprit. Cette influence de la Mère de Dieu touche et change si bien les coeurs de ces pèlerins qu'ils regardent volontiers cet endroit comme la demeure de Marie et la maison de Dieu. Et ces pratiques, suivant les novateurs, seraient de nature à déplaire à Notre-Seigneur ? Ne voit-on pas au contraire une véritable foi et espérance chrétienne resplendir en toutes ces âmes qui honorent le Fils en sa Mère, qui par Elle cherchent et attendent la grâce de leur Rédempteur, qui croient, qui ont la confiance que par là encore elles se rendront plus favorable le Souverain Juge ? Et n'est-ce pas la vertu de force si sainte et si méritoire qui aide tous ces pèlerins à ne pas reculer devant les difficultés du chemin, les dépenses et les périls d'un voyage, à braver et supporter de nombreuses fatigues pour venir dans toute la sincérité de leur coeur présenter leurs voeux à la Vierge très Sainte ? Aussi, combien jusqu'ici ont été exaucés, combien ont éprouvé l'action extraordinaire de la grâce divine ou même obtenu de Dieu la réussite de leurs affaires, parce que la Mère de Dieu avait accueilli leurs demandes suppliantes ?»

Qui a jamais plaidé avec plus d'éloquence la cause des pèlerinages, en général et de celui de Notre-Dame des Ermites en particulier ?

Arrivé dans notre pays, l'Apôtre de Marie prêcha d'exemple ; ainsi, en 1584, on le vit assister à la fête de la dédicace miraculeuse du béni sanctuaire. Dans sa prédication, il recommandait à ses auditeurs ce pèlerinage comme un des principaux moyens d'honorer la Mère de Dieu. En voici un exemple :

Le 13 août 1581, exhortant les Fribourgeois à honorer avec zèle la Sainte Vierge, il terminait son discours par ces paroles : « La Sainte Vierge, disait-il, est la Patronne de tous les cantons qui lui ont dédié à Einsiedeln un temple remarquable et célèbre, où Dieu accorde de nombreux miracles par sa Mère bénie ! »

Les membres des Congrégations fondées par saint Pierre Canisius, encouragés par les paroles et l'exemple du grand Apôtre de Marie, ont regardé dès l'origine comme une de leurs bonnes oeuvres préférées le pèlerinage à Notre-Dame des Ermites.

 

Le Vénéré Frère Meinrad Eugster

 

Le vénéré Frère convers Meinrad Eugster (appelé dans le monde Joseph-Gebhard) naquit à Altstâtten (canton de St-Gall) en Suisse, le 23 août 1848, de parents profondément chrétiens qui surent inculquer à leurs 12 enfants, avec l'amour de Dieu, celui du prochain, de la prière et du travail.

Ses études élémentaires terminées, Joseph-Gebhard apprit le métier de tailleur tout en entretenant, dans son âme vierge, le feu sacré de la vocation religieuse. Aussi, le voyons-nous entrer, comme Frère convers bénédictin, au couvent de Notre-Dame des Ermites ; il y fit profession le 5 septembre 1875, sous le nom du fondateur d'Einsiedeln, saint Meinrad.

Alliant à une constitution un peu délicate l'énergie indomptable du moine assoiffé de perfection, il passa les 50 années de sa vie religieuse dans la pratique de l'humilité la plus profonde et du renoncement le plus complet. Aussi, n'est-il pas étonnant que ses confrères, ainsi qu'en témoigne un de ses Supérieurs, aient aimé à le regarder comme la représentation vivante du Christ sur la terre.

Il eut, sa vie durant, une dévotion particulière au Saint Sacrement de l'Autel et à Notre-Dame des Ermites, sa bonne Mère du Ciel.

Averti de sa fin imminente, il laissa échapper de ses lèvres mourantes ces paroles de prédestiné : « Oh ! que le Ciel est beau ! »

Il mourut, entouré de ses confrères, le 14 juin 1925.

Nombreuses sont les personnes qui affirment avoir obtenu, par son intercession, des grâces spéciales (1).

 

Prières

 

Jésus modèle d'humilité et de douceur, nous vous remercions d'avoir fait briller ces vertus d'un si vif éclat dans l'âme de votre serviteur Meinrad ; faites-nous la grâce de le voir, un jour, élevé par la sainte Eglise, à l'honneur des autels.

 

Notre Père. Je vous salue, Marie.

 

C'est dans votre sanctuaire de prédilection, ô Notre-Dame des Ermites, que le Frère Meinrad vous a servie si fidèlement pendant un demi-siècle. Faites que, par votre intercession, Dieu le glorifie ici-bas par des miracles.

 

Je vous salue, Marie, et : Marie, humble servante du Seigneur, priez pour nous. (3 fois.)

 

1 Quiconque en peut dire autant est prié de le faire savoir au Père Cellérier de l'abbaye d'Einsiedeln, en Suisse.

 

 

SA SAINTETÉ PIE XII

 

Deux grands Pèlerins de Notre-Dame des Ermites : Pie XI et Pie XII

 

A la liste des personnages illustres et des saints qui sont venus s'agenouiller aux pieds de la Vierge noire d'Einsiedeln, l'Abbaye a eu le bonheur d'ajouter les noms de deux grands Papes.

Sa Sainteté Pie XI, alors qu'il était Préfet de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan, y est venu en 1897, au retour du Congrès scientifique de Fribourg.

Le cardinal Pacelli, secrétaire d'Etat, se trouve être le deuxième Pape ancien pèlerin de Notre-Dame des Ermites. A trois reprises, le futur Pontife Pie XII est venu célébrer la messe dans la Sainte Chapelle. Ceux qui ont été les heureux témoins de sa ferveur eucharistique et mariale en gardent un inoubliable souvenir. La Sainte Vierge a toujours tenu une grande place dans l'âme de Sa Sainteté Pie XII. Voici quelques traits qui en témoignent :

Enfant, il nourrissait déjà pour sa Mère du ciel une piété toute filiale. Revenant de la classe, le petit Eugène s'arrêtait régulièrement dans une église située sur son passage, et la personne chargée d'aller à sa rencontre était sûre de l'y trouver agenouillé au pied de l'autel de Marie.

Dans le coeur de cet enfant, la Reine du clergé versait déjà les prémices des grâces qui devaient le conduire au sacerdoce, au Souverain Pontificat, à la sainteté.

 

Le Cardinal Pacelli et l’«Angelus »

 

Il y a quelque temps, un prélat vénitien se trouvait en audience auprès du Secrétaire d'Etat. C'était au moment de midi, les cloches se mirent à sonner l' Angelus. L'Eminentissime Cardinal interrompit instantanément le colloque et s'agenouilla pour réciter la prière de l'Eglise. S'étant ensuite relevé, il expliqua à son interlocuteur qu'il avait toujours observé cette pieuse pratique en n'importe quelle compagnie, qu'il se trouvât avec des diplomates, des personnes de religion différente ou même des mécréants. Il ajoutait : « Nous devons donner le bon exemple à tous. Ceux qui ont la foi nous imiteront, ceux qui ne l'ont pas pourront conclure que le faux respect humain est une absurdité. »

 

Le futur Pape et le Rosaire

 

Cardinal-protecteur des Soeurs de Menzingen, Son Eminence venait presque chaque année pour refaire sa santé ébranlée, prendre quelques semaines de repos à leur Institut « Stella Maris » de Rorschach. Là, comme partout où il passait, le saint Cardinal édifiait profondément les religieuses. et leurs élèves. Voici à ce propos ce qu'une de ces enfants écrivait à sa maman : « Ce que c'est que le Rosaire, je l'ai appris au catéchisme, mais comment il faut le réciter, je l'ai appris par l'exemple du saint Cardinal. »

Enfin, voici le caractère de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, d'après Sa Sainteté Pie XII : « Nous n'aurons compris la vraie dévotion à la Sainte Vierge Marie que du jour où nous demanderons à sa tendresse, non pas les satisfactions temporelles, non pas même les douceurs de la consolation et de la paix sensible, mais la grâce des grâces qui est, au jour le jour, de dis-poser notre âme dans la pureté, dans l'abnégation, dans la pratique généreuse de toutes les vertus, à marcher vaillamment, la croix sur les épaules, à la suite de Jésus, à marcher vers la mort amoureusement acceptée et, par la mort, vers la bienheureuse et éternelle vie. »

(N. 17 octobre 1937.)

 

Confiance du Souverain Pontife en la Très Sainte Vierge

 

Dans une lettre adressée, fin avril 1939, à Son Eminence le cardinal Maglione, Sa Sainteté Pie XII exprime le désir que, à l'approche du mois de Marie, des prières publiques soient dites dans toutes les églises pour la paix et la tranquillité du monde.

Le Saint-Père désire que des prières soient dites, dans ce même but, par les enfants qui irradient l'innocence et la grâce ; c'est pourquoi il invite les parents à conduire chaque jour leurs enfants, même les plus jeunes, à l'autel de la Vierge. Il est sûr que la Mère de Dieu écoutera ces prières suppliantes et qu'elle obtiendra de son Divin Fils la libération des présentes angoisses, la paix du coeur et la concorde fraternelle entre les peuples.

Lors de l'audience du 17 avril, Mgr Besson ayant fait part au Souverain Pontife de la demande qu'il avait faite aux enfants de son diocèse de la récitation quotidienne d'une dizaine de chapelet pour Sa Sainteté, Pie XII lui en exprima toute sa paternelle reconnaissance. Ces prières des enfants, a bien voulu dire le Souverain Pontife, nous consolent et nous aident. Nous en avons grand besoin.

Bonnes mamans et chers enfants, souvenez-vous de la pressante invitation du Souverain Pontife ; conduisez souvent vos enfants à l'autel de Marie et vous, chers enfants, soyez fidèles à réciter votre dizaine de chapelet tous les jours pour Notre Saint Père le Pape, pour la paix. Le Rosaire — disait S. S. Léon XIII — c'est le paratonnerre du Vatican. Parents chrétiens, soyez fidèles à la récitation du chapelet en famille et il sera aussi le paladium de vos foyers. La Sainte Vierge vous protègera, vous bénira.

 

Notre-Dame de Genève

 

Le culte de la Sainte Vierge à Genève

 

Hier, j'ai visité les grandes Catacombes

Des temps anciens,

J'ai touché de mon front les immortelles tombes

Des vieux chrétiens

Et ni l'astre du jour, ni les célestes sphères,

Lettres de feu.

Ne m'ont jamais fait lire en plus grands caractères

Le Nom de Dieu !

Un artiste martyr dont les anges sans doute

Savent le nom,

Peignit les traits du Christ, sa chevelure blonde

Et ses grands yeux

D'où s'échappe un rayon d'une douceur profonde

Comme les cieux.

Plus loin sur les tombeaux, j'ai baisé maint symbole

Du saint adieu,

Et la palme et le Phare, et l'oiseau qui s'envole

Au sein de Dieu.

(MGR GERBET, Esquisse de Rome.)

 

Avec les pieux symboles, avec l'image du Christ, le poète, pèlerin des Catacombes, a sûrement admiré aussi l'image de la Mère du Sauveur.

Au cimetière de Priscille, à la voûte d'une chapelle, dans la partie primitive du cimetière, il se sera arrêté devant l'image la plus ancienne peut-être qui existe de la Mère de Dieu. La Vierge est là, voilée, assise,tenant l'Enfant-Jésus sur sa poitrine. Près d'elle, un personnage debout qui doit être un prophète ; au-dessus, on aperçoit une étoile.

Dans la Catacombe de Domitille, sur une des parois de la galerie, une peinture du IIIme siècle représente l'Epiphanie. Le visage de Marie est voilé ; assise, comme à Priscille, elle tient l'Enfant-Jésus sur ses genoux et les Mages sont prosternés devant l'Enfant-Dieu.

Au cimetière de St-Calixte, à celui des SS. Pierre et Marcellin, des verres dorés, des graffiti nous révèlent aussi les traits de la Mère du Sauveur et ils nous prouvent que, dès l'origine du christianisme, les fidèles ont compris que nous ne devions pas séparer dans notre culte, dans notre amour, le Sauveur de Celle qui nous l'a donné : l'Auguste Vierge Marie.

A Genève, comme à Rome, comme partout dans l'Eglise catholique, le culte de Marie a toujours été regardé comme inséparable de celui de son Fils. On peut dire qu'ils ont grandi ensemble et on a pu le constater aussi, quand le culte de la Mère baisse dans les âmes, celui de son Divin Fils diminue presque infailliblement.

A quelle époque faut-il remonter pour trouver l'introduction du christianisme. et partant, l'origine du culte marial à Genève ?

Mgr Besson nous l'apprend dans une magistrale conférence, synthèse de son grand ouvrage sur les origines du christianisme dans les diocèses de Lausanne, Genève et Sion.

C'est du IVme siècle, nous dit l'éminent historien, que datent les premières attestations du christianisme en terre romande, mais les traces qui nous restent d'une organisation déjà forte à cette époque nous font présumer qu'elle était bien antérieure au IVme siècle ; des pèlerinages florissants à cette date donnent une indication similaire. Il ne faut pas oublier que nos pays sont traversés par les grandes voies romaines que parcourent soldats et négociants et qu'ainsi les Helvètes pouvaient être en rapport avec les chrétiens venus d'Italie. La religion nouvelle eut de bonne heure des disciples, d'abord rares et isolés, puis se groupant peu à peu.

C'est au tournant du IVme siècle que commence vraiment l'histoire chrétienne de la Suisse romande. C'est le moment où les Burgondes, les plus doux des Barbares, envahissent les pays gallo-romains. La puissance de l'Eglise grandit et s'impose aux Barbares. Leurs premiers missionnaires furent des catholiques. Si les quatre fils de Gondeusch sont ariens, la religion catholique fait des progrès, même dans la famille royale. Caratène (+ 506), la femme de Chilpéric et ses deux filles sont catholiques et nous les trouvons à Genève chez leur oncle Godegisèle ; la cadette Clotilde devient l'épouse de Clovis et le convertit ; l'aînée, Sedeleube, prend le voile et change son nom contre celui de Chrona.

Y avait-il dès lors à Genève, comme dans d'autres villes déjà, une communauté religieuse ? Nous l'ignorons. Il est plus probable que Sedeleube fit comme d'autres princesses de son temps, qui restèrent dans le monde, en renonçant à la vie mondaine et passèrent, à l'ombre d'une église aimée, le reste de leurs jours dans la prière et le soin des pauvres.

C'est ainsi que Mgr Besson nous révèle le berceau du christianisme à Genève, et, indirectement, on peut bien le dire aussi, celui du culte de Marie, la Mère du Sauveur.

Un facteur qui a dû attiser à Genève le culte de la Sainte Vierge, c'est son voisinage des Eglises de Vienne et de Lyon, très dévouées à Marie et ses relations avec ces deux diocèses.

L'Eglise de Genève n'était pas seulement voisine de celle de Vienne (en Dauphiné), mais elle dépendait du métropolitain de cette ville. Cette dépendance est officiellement consacrée par une lettre du Pape saint Léon (450).

Quand le roi Sigismond demande au Pape des reliques pour la cathédrale de St-Pierre de Genève, sa capitale, nous voyons l'archevêque de Vienne, saint Avit, appuyer la requête comme métropolitain de Genève.

Vienne fut un foyer du culte marial et sur ce point, l'Eglise métropolitaine a sûrement dû influencer son Eglise suffragante de Genève, comme elle l'a fait pour les Rogations ; sitôt après leur établissement à Vienne, celles-ci ont été introduites à Genève.

A Vienne, nous voyons deux recluseries, elles sont l'une et l'autre consacrées à Marie ; l'une porte le nom de Notre-Dame du Guet ou de Leyssel.

Saint Eudère fonde un monastère et il le place sous le vocable de la Mère de Dieu.

Saint Adon construit devant sa primatiale une chapelle du Saint-Sépulcre et il la dédie à Notre-Dame.

Au temps où la bonne reine Berthe filait, son fils Conrad était roi de Bourgogne et de Vienne. Son épouse Mathilde avait son épitaphe et son effigie dans le cloître de Notre-Dame des Chapelles.

Le bienheureux Bourcard, archevêque de Vienne, transforme le vieux temple romain d'Auguste et le dédie à la Mère de Dieu sous le titre de Notre-Dame de l'ancienne voie, Beata Maria viae veteris.

A la cathédrale, la Sainte Vierge a son portail, son autel. Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne, vers 1117, fonde une abbaye cistercienne et l'appelle Notre-Dame de Bonnevaux.

On le voit, dès les premiers siècles, le culte de Marie était florissant à Vienne ; il ne l'était pas moins à Lyon, nous en avons les preuves aussi dans le nombre des sanctuaires lyonnais dédiés à Marie.

Dans une bulle adressée au clergé de St-Nizier, le 6 avril 1251, le Pape Innocent IV proclamait que c'était à Lyon que revenait l'honneur d'avoir érigé le premier autel dédié à la Sainte Vierge en deçà des monts, faisant allusion au culte de Marie établi par saint Pothin, sur la rive gauche de la Saône.

On sait que saint Pothin fut le disciple de saint Polycarpe, qui lui-même était l'héritier direct de l'apôtre auquel Notre-Seigneur mourant avait confié sa Mère. Or, quand ce saint Evêque vint se fixer à Lyon, il est bien naturel qu'il y ait apporté le souvenir de Marie. Une pieuse tradition rattache aux premiers évêques de Lyon une ancienne statue vénérée en l'église St-Nizier.

C'est là que, sous le nom de Notre-Dame des Grâces, les Lyonnais allèrent tout d'abord demander l'héroïsme du martyre. C'est au chiffre de 19,000 qu'on évalue le nombre des martyrs de Lyon. La tradition rapporte que le sang de ces héros coula par ruisseaux sur les pentes de la colline de Fourvière et qu'il rougit les eaux de l'Arar, la Saône d'aujourd'hui.

Cette légion de martyrs valut à Lyon le titre de Rome des Gaules et à Fourvière celui de Montmartre lyonnais.

Depuis ces temps héroïques, le culte de Marie n'a fait que grandir dans la cité lyonnaise. Les sanctuaires consacrés à la Sainte Vierge se sont multipliés, on les trouve dans tous les quartiers. Mais c'est Fourvière qui, depuis le IXme siècle, attire surtout la multitude des pèlerins ; c'est sur les ruines du forum que fut édifié le premier oratoire marial sur cette sainte colline.

Après saint Thomas de Cantorbéry, les Papes Innocent IV et Grégoire X honorent Fourvière de leur piété, de leurs bienfaits. A l'époque des Conciles de Lyon, le sanctuaire de Marie, modeste encore, reçoit la visite de nombreux personnages de marque. Louis VII, roi de France, envoie à Fourvière un ex-voto en reconnaissance de la guérison de son fils, Philippe-Auguste. En 1476, Louis XI fait un pèlerinage à Fourvière pour remercier Notre-Dame de la victoire remportée sur son rival Charles le Téméraire. Par une charte royale, il déclare la Sainte Vierge Châtelaine de vingt villages qui deviennent son fief et son domaine.

A la fin du XIIme siècle, Lyon célébrait déjà avec éclat la fête de l'Immaculée-Conception.

Tous ces faits nous prouvent qu'à Lyon comme à Vienne, la Mère de Dieu occupait une grande place dans le culte et dans les coeurs. Et maintenant, si nous nous rappelons que vers l'an 400 déjà, Genève et Lyon étaient en relation très intime, que l'illustre Lyonnais, saint Eucher, était en grande correspondance avec son fils Salonius, évêque de Genève, que ce pontife s'occupa activement de la restauration de la célèbre basilique de St-Martin d'Ainay, dédiée aux martyrs du IIme siècle, nous pouvons penser sans conteste que la même piété mariale unissait les fidèles de Genève et ceux de Lyon. A noter aussi que les évêques de Genève, Maxime (518) et Salonius II (570) assistent à des Conciles lyonnais. Dès lors, comment douter que la Mère de Dieu, tant aimée à Lyon, ne le fût pas aussi et peut-être autant à Genève.

M. Charles Borgeaud, le savant historien genevois, a pu écrire que « Genève apparaît, dans l'histoire de l'Europe médiévale, comme une ville d'Eglise ». C'est, en effet, un prince-évêque de Genève qui obtient, du Pape Martin V, la charte portant création de l'Université. C'est Jean IV qui jure sur le maître-autel de la cathédrale de St-Pierre la première constitution de l'État. C'est Jean de Brogny, un enfant du diocèse devenu cardinal-chancelier de l'Eglise, qui préside le célèbre Concile de Constance sous le nom de Jean de Genève.

Ville d'Eglise, Genève nous paraît aussi avoir été une ville mariale.

 

Sanctuaires dédiés à la Sainte Vierge

 

Il faut reconnaître que les documents sont très rares qui nous révèlent le culte de la Sainte Vierge à Genève, durant les premiers siècles de sa vie religieuse.

Par contre, à partir des XIme et XIIme siècles, l'intensité du culte de Marie nous est révélée par le nombre des sanctuaires consacrés à la Mère du Sauveur.

Dès l'année 1222, l'évêque Aymon de Grandson appelait à Genève les fils de saint Dominique. On les vit dès cette époque parcourir le diocèse, prêchant la croisade contre les Albigeois. Leur arme pour mener à bien cette campagne, c'est le Rosaire, ils s'en font les apôtres. Le plus célèbre d'entre eux dans cette entreprise fut saint Vincent Ferrier. En 1404, il fut le prédicateur de l'Avent dans l'église de St-Dominique. On possède encore à Rome des lettres de l'éloquent thaumaturge rendant compte à son Général de sa mission en pays genevois.

Dans l'église des Dominicains, il y avait une chapelle dédiée à Notre-Dame du Saint-Sépulcre. Elle était enrichie d'indulgences et pour cela très fréquentée.

La Corporation de Notre-Dame des Cordonniers et celle de la Purification de la Sainte Vierge avaient leur siège dans cette église.

Allons à la cathédrale de St-Pierre. Deux chapelles, l'une à droite, l'autre à gauche, l'enserrent. Elles sont toutes deux consacrées à Marie.

A l'ouest de la cathédrale, c'est celle des Macchabées, qui subsiste encore.

Jean de Brogny, cardinal d'Aoste et vice-chancelier, après avoir présidé le Concile de Constance, avait fait édifier cette chapelle très riche et dédiée à Notre-Dame, pour être le lieu de sa sépulture. On l'a appelée aussi la chapelle de M. le Cardinal.

Presque contiguë à la cathédrale, faisant pendant à celle des Macchabées, se trouvait la chapelle de Notre-Dame la neuve ; elle porte aujourd'hui le nom d'Auditoire.

Très rapproché de la fontaine actuelle de l'Escalade, le sanctuaire de Notre-Dame de la cité attirait tous les regards. Restaurée à l'époque d'Anne de Chypre, Notre-Dame des Florentins, comme on l'appelait aussi, avait eu pour bienfaiteur Francesco Sassetti, l'associé de Cosme de Médicis. Près de là, placée dans une enchâssure, protégée par un treillis de fer se voyait la fort belle statue de Notre-Dame du Pont.

A l'oratoire de St-Michel, démoli en 1874, mais annexé depuis 1455 à l'église de la Madeleine comme celui du Cardinal à la cathédrale, sur l'autel, se voyait une Mater Dolorosa, tenant sur ses genoux le corps exsangue du Divin Crucifié : la tête polychrome de la Vierge subsiste et les injures des hommes ajoutent à son émouvante amertume.

En 1457, le Conseil autorisait la duchesse Anne de Chypre à bâtir la chapelle de Notre-Dame de Bethléem, près du couvent de Rive ; elle y fit adjoindre un Saint Sépulcre et un campanile.

La princesse avait choisi ce sanctuaire pour lieu de sépulture. Selon ses dernières volontés, elle y fut inhumée en 1462, revêtue de la bure franciscaine. Son mari, sous le même habit de saint François, l'y rejoignit trois ans plus tard.

Le monument eut une existence éphémère. A la fin juillet 1534, « les violents renversèrent l'autel et brisèrent l'image de Nostre-Dame qui était grande et excellemment belle et riche, entaillée en pierre d'albâtre ». La chapelle de style gothique flamboyant fut rasée en 1537, mais le tombeau subsistera jusqu'au XVIIIme siècle ; quelques pierres retrouvées permettent aux archéologues de se rendre compte de la richesse de ce monument.

Par ordre de Félix V, dans l'église de St-Gervais, un artiste de talent avait, sur une fresque, représenté la Vierge de Miséricorde, ouvrant tout grands les plis de son manteau ; deux Papes (Félix, dont la croix orne la chape, Nicolas, son successeur), le duc Louis, la duchesse Anne, des nobles et des bourgeois s'y blottissent côte à côte. Au-dessus d'une mise au tombeau, la fresque de Notre-Dame couvre une partie du berceau de la voûte, l'autre partie est occupée par des Evangélistes écrivant. La paroi du fond représente l'Agneau Pascal. Le 9 du mois d'août 1535, dit un chroniqueur, les Evangélistes (luthériens, cette fois) allèrent en l'église Saint-Gervais et « rompirent tel tableau d'image qui avait coûté cent ducas d'or ». Cette destruction paraît s'appliquer aussi au rétable de la chapelle.

L'église principale de la cité, après la cathédrale, fut celle de Ste-Marie-Madeleine, non loin du lac. Détruite par l'incendie de 1430, son clocher resta debout. En 1444, elle était réédifiée, et les pelletiers y avaient leur chapelle dédiée à la Sainte Vierge. Rolet Amand fit un testament en sa faveur.

Un sanctuaire fort éloigné de l'enceinte était voué à saint Léger. Les confréries des maçons, des charpentiers et des mendiants y avaient élevé des autels à la Sainte Vierge, à saint Léger et sainte Agnès ; les lépreux y avaient des places réservées et imploraient saint Lazare.

A l'église de la Madeleine, il y avait une chapelle de Notre-Dame fondée par Versonay. Deux autres dépendaient de celle de la Sainte Vierge, celle de Saint-Nicolas et celle de Ste-Catherine, installées dans la maison d'école ; chaque matin, les écoliers devaient dire un Pater et un Ave pour l'âme des fondateurs et orienter « pendant toute la journée leur esprit vers la connaissance de leur Créateur, afin que leur dévotion s'en augmentât ».

 

Notre-Dame des Grâces

 

Enfin, en face à peu près du pont de Carouge, se trouvait l'église de Notre-Dame des Grâces, le plus important des sanctuaires dédiés à Marie. Cet édifice avait été construit par les ordres de René de Savoie, vers 1494. Le prince y avait fait placer « un moult beau tableau où était peincte l'image de la Vierge Marie avec le titre de Notre-Dame des Grâces. Bonivard admirait cette toile où Notre-Dame paraissait avec ung mantel  large et ample sous lequel étaient à couvert papes, empereurs, rois, ducs, comtes et tous étatz, hommes et femmes ; et mêmement les principaux bourgeois de la ville y étaient pourtraicts au vif d'un cousté, leurs femmes de l'autre, pour être garantis de la peste, comme les poulcins sous les aisles de la poule ».

« L'opinion était, continue le même écrivain, que cette Nostre-Dame des Grâces faisait de beaux miracles et induisait plusieurs gens à lui faire des voeux et offrandes, à y venir en pèlerinage de bien Loing. »

Ce fut dans cette église que le 20 août 1526, sur la proposition de Jean Beaud, la ville entière et son clergé se rendirent en procession pour chanter vigile en mémoire et pour le salut de l'âme de Berthelier.

C'est encore dans ce sanctuaire de Notre-Dame des Grâces que, chaque samedi, Pierre de la Baume allait célébrer la sainte messe, là aussi qu'en 1527, on lui tendit un piège pour l'emmener jusqu'au pont d'Arve, où des archers du duc avaient reçu l'ordre de l'enlever.

Le tableau de Notre-Dame des Grâces fut pendant un certain temps soustrait à la rage des iconoclastes, mais un jour vint où la populace ameutée par Froment le réclama au Conseil et le 15 octobre 1536, la sainte image fut brûlée devant l'Hôtel-de-Ville.

En souvenir de l'ancien oratoire de Notre-Dame des Grâces, une très belle église gothique a été érigée sous ce vocable au Grand-Lancy. La Sainte Vierge, comme à Notre-Dame de Genève, y trouve sa revanche.

La fête de Notre-Dame des Grâces y est solennellement célébrée le premier dimanche de mai.

 

Les Cloches

 

Après les sanctuaires, ce sont les cloches qui vont témoigner par leurs inscriptions de la confiance des Genevois en la puissante médiation de la Mère du Rédempteur.

Depuis 1407, à la cathédrale, dans la tour du Nord, grâce aux fonds laissés par Pierre de Genève, le Pape d'Avignon, Clément VII, la Clémence (c'est sous ce nom que la grande cloche de St-Pierre a traversé les siècles) répand ses ondes sonores sur la cité et le diocèse. Sur son manteau de bronze, le crucifix en relief apparaît quatre fois. En lettres gothiques, on lit ces mots : Je loue le vrai Dieu, j'appelle le peuple, j'assemble le clergé, je pleure les morts, j'éloigne la peste, j'embellis les fêtes. Que ma voix soit la terreur de tous les démons ; et, au front de la cloche, on trouve cette invocation :

 

Je vous salue Marie, pleine de grâces,

Le Seigneur est avec vous.

Je vous salue Jésus, fils de Marie,

Sauveur du monde.

Que le Seigneur nous soit clément et propice.

Et enfin : Je m'appelle Clémentine.

 

A la cathédrale encore, depuis 1460, la cloche des Heures porte au loin le cri des Croisés : Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat : Le Christ triomphe, le Christ règne, le Christ commande. Que le Christ nous préserve de tout mal. Amen.

O Marie, Jésus demeure pour me défendre du mal. La Sainte Vierge y paraît portant l'Enfant Jésus dans une gloire flammée.

Enfin cette prière au Rédempteur :

Aie pitié de moi, toi qui ôtes les péchés du monde.

 

De toutes ces manifestations de foi, que faut-il conclure ? Dans son grand ouvrage sur Les Origines du protestantisme à Genève, où nous avons glané abondamment, M. Henri Næf fait ces judicieuses réflexions : « Il est superficiel de prétendre que l'embellissement des églises est dû aux vanités humaines ; que les grands seigneurs et les grands bourgeois n'ont songé qu'à perpétuer leur souvenir. L'histoire ici doit recourir à la psychologie, celle des prélats et des princes d'abord, aussi intéressante que celle du peuple et sur plus d'un point, concordante. Deux exemples sont typiques. Celui de Brogny et de son neveu, d'une part ; celui d'Anne de Chypre et du duc Louis, d'autre part. En édifiant des mausolées — et nous nous permettons d'ajouter en faisant dresser des calvaires et des statues — ils ont incontestablement songé à leur salut ; le premier voulut que sa chapelle fût constamment entretenue et que les prières n'y manquassent jamais. Anne et Louis ont pensé de même bénéficier pour longtemps de la dévotion des fidèles et, par là, obtenir du divin Fils et de sa Mère les grâces éternelles. Et tous les fondateurs d'anniversaires songent à leur salut ; l'art rejoint donc la piété fervente. Selon ses moyens, chacun songe à obtenir le pardon et à être choisi par le Juge Eternel.

Les biens terrestres offerts à Dieu contribuent à la délivrance des pécheurs, de tous les pécheurs ; c'est une morale et l'art en est une expression. Le jour où les princes laïcs et d'Eglise cesseront d'embellir et de construire, la faille se produira : ils feront des envieux parce que leur richesse n'aura plus de portée spirituelle. »

Cette foi, cette forme de la pensée s'atténue, faiblit au XVIme siècle. De nouveaux concepts troublent le monde. Ce n'est pas le scepticisme dans l'objet : aucun ne met en doute la réalité divine ; c'est le scepticisme dans les moyens à employer. Et les conséquences de ce scepticisme, Genève allait nous en donner un vivant exemple.

 

La Mère en exil

 

Genève qui avait tant aimé la Mère du Sauveur allait bientôt briser ses statues, lacérer son image et renverser son autel. Comment Genève a-t-elle pu en arriver là ? Une sainte va nous l'apprendre.

Un jour de l'an 1426, sainte Colette de Corbie traversait Genève avec une de ses compagnes, quand celle-ci lui dit : « Oh ! ma Mère, comme un couvent de Clarisses serait ici bien placé ! — C'est vrai, lui répondit la Sainte, il y en aura un, mais il ne durera pas longtemps. Avant la fin du siècle prochain, cette ville perdra la foi et entraînera dans son apostasie toute la contrée. La religion catholique y sera proscrite et les religieuses en seront bannies. Notre Ordre ne sera pas plus épargné que les autres, mais ce qui me console dans la prévision de tels désastres, c'est que toutes nos Soeurs resteront fidèles à leur vocation. L'exemple de leur fermeté dans la foi soutiendra un grand nombre de catholiques. Tout ceci arrivera en punition des péchés des habitants qui se laissent corrompre par les délices de la vie. l'amour des richesses et l'esprit d'indépendance. »

Cette sombre prédiction s'est-elle réalisée ?

Oui, les faits sont là pour le prouver. Voici comment M. le Dr Jordan dépeint l'état moral et religieux de Genève au début du XVIme siècle :

Genève, siège de foires importantes, était devenue, hélas ! une ville où les pires désordres s'étalaient au grand jour. Aussi, pour la plupart des habitants, la vie religieuse n'était-elle pas cette vraie vie intérieure de l'âme que la doctrine catholique ensoleille et que la sainte Communion entretient forte et ardente. Ce n'était plus qu'un ensemble de pratiques extérieures dont ils ne comprenaient guère la splendeur et le sens pro-fond : assistance à la messe du dimanche et aux processions, observation du jeûne et de l'abstinence, donations en faveur des paroisses et des couvents. Néanmoins, conclut l'éminent professeur, la plupart des Genevois voulaient rester catholiques comme le montrent les débuts de la propagande protestante. »

Genève avait aimé la Sainte Vierge, mais elle avait oublié la recommandation de Cana et de partout et de toujours : « Faites tout ce qu'Il vous dira. »

Une réforme était nécessaire, mais il aurait fallu celle de saint Vincent Ferrier, de saint François de Sales, celle de Canisius, celle du Concile de Trente. Genève embrassa celle de Luther, Calvin et Farel !

Ce dernier dit avoir reçu les ordres de Jésus-Christ lui-même. Il prêche avec une violence inouïe, au point que le sermon achevé, les auditeurs se mettent à renverser les autels, briser les statues, déchirer et souiller les images de la Sainte Vierge et des Saints.

Soeur Jeanne de Jussie, des religieuses de Ste-Claire, dans ses mémoires si palpitants Le Levain du Calvinisme, rappelle comment en 1530, lors de l'arrivée des garnisons fribourgeoises et bernoises, Bezançon Hugues protégea la grande croix plantée devant le couvent de Ste-Claire et le beau crucifix du portail ; mais la première semaine de décembre 1534, dit-elle, toutes les croix de Genève disparurent. L'on en regrette deux fort belles, taillées dans la pierre, l'une de Notre-Dame des Grâces, l'autre à l'Evêché « qui fut grand dommage ». En 1535, le culte catholique était interdit à Genève.

 

Aurore du rétablissement

 

Depuis cette date 1535, jusqu'au XVIIlme siècle, ce fut le règne de la fureur anticatholique. Calvin et Bèze dominent et ils ont par-dessus tout la haine de la Messe. Et quand, le 30 novembre 1679, pour la première fois après 135 ans, la Messe sera célébrée à Genève, par ordre de Louis XIV dans l'hôtel privé du résident de France, un vent d'angoisse semble passer sur Genève. « Au moins ne la faites pas chanter et n'y laissez entrer que vos gens », suppliait le corps des pasteurs. Il n'y avait alors à Genève que 260 catholiques, des domestiques pour la plupart.

Mais le 13 juin 1797, la Révolution s'empara de Genève pour en faire une préfecture et les Français y proclamèrent la liberté des cultes. Immédiatement, l'Evêque d'Annecy, soucieux des catholiques abandonnés au milieu des protestants, leur envoya l'abbé Vuarin qui venait d'être ordonné prêtre à Fribourg, dans la chambre mortuaire de saint Pierre Canisius.

 

L'abbé Vuarin à Genève

 

Le grand artisan, le rénovateur du catholicisme à Genève, le premier curé de cette ville depuis la Réforme, fut l'abbé Vuarin.

Savoyard d'origine, Genevois par le cœur, catholique par-dessus tout, l'abbé Vuarin vint au monde en 1769, tout près de Genève, dans la paroisse de Collongessous-Salève. Après de bonnes études chez les Joséphistes à Nantua, il entra au Grand Séminaire d'Annecy. C'était l'époque de la Révolution. Chassé de la Savoie par la tourmente anticléricale, l'abbé Vuarin se réfugia à Genève. Malgré cet exil volontaire, le séminariste Vuarin restait en contact avec les ecclésiastiques de la Savoie. On cite à son sujet cette anecdote qui prouve que l'abbé Vuarin était à la fois un excellent cavalier et un homme doué d'une merveilleuse présence d'esprit.

« Se rendant un jour en Chablais, en costume militaire, pour remplir une de ces missions dont il était habituellement chargé, il s'arrêta à Douvaine dans une auberge. Il montait un cheval fougueux, toujours prêt à se cabrer. Pendant qu'il se reposait, arrivent deux gendarmes ; il ne pouvait guère douter qu'ils ne fussent à sa recherche. Payer d'audace était sa seule ressource : il saisit son cheval, celui-ci regimbait, indocile sous sa main ; s'adressant pour lors à l'un des gendarmes « Citoyen, lui dit-il, rends-moi le service de tenir la bride : il est méchant comme un diable. » L'honnête représentant de la justice républicaine ne se fait pas prier. L'abbé Vuarin s'élance sur sa bête, joue des éperons et part comme un trait. Les gendarmes regardent avec admiration courir et disparaître le beau cavalier puis, revenant au souvenir de leur commission, ils demandent à l'hôtesse si elle n'aurait point de nouvelles d'un calotin nommé Vuarin, qu'ils ne peuvent découvrir. « Mais oui, leur répondit-elle, c'est celui que vous venez d'assister obligeamment. » Il était trop tard. Le beau cavalier avait gagné le large. (Histoire de Monsieur Vuarin, par l'abbé Fleury) »

Le 10 juin 1792, l'abbé Vuarin était ordonné prêtre à Fribourg, au Collège St-Michel, auprès du tombeau du Père Canisius. Etait-ce là un signe caractéristique de sa destinée ?

Saint Michel, le Père Canisius, deux militants avec lesquels l'abbé Vuarin eut plus d'un trait de ressemblance ; comme le Père Canisius, il eut à défendre la foi de ses pères et à relever les autels renversés.

L'abbé Vuarin revient à Genève ; durant la Terreur, il se dérobe à ses ennemis, acharnés à sa poursuite. En 1798, la Genève orgueilleuse de ses libertés et fière de son indépendance était soumise à la domination française.

Puis le temps marche ; au régime de Robespierre succèdent la réaction thermidorienne, puis le Consulat, période de pacification religieuse. Sous la protection du drapeau français, l'abbé Vuarin essaya de réintroduire à Genève le culte catholique. Il était, depuis 1535, le premier missionnaire catholique installé dans la cité de Calvin.

Les obstacles se multiplièrent. L'abbé Vuarin dut transporter de rue en rue son autel, ses chandeliers et sa lampe du sanctuaire, car dès qu'il avait loué un appartement, une émeute populaire brisait ses vitres et obligeait son propriétaire à lui signifier un brusque congé. En moins de deux ans, il changea six fois de logement : il ne se lassa pas, mais il lassa l'hostilité genevoise qui finit par tolérer une chapelle dans la cour du Manège où les offices divins eurent lieu jusqu'en 1803.

Un peu avant cette époque, Napoléon, qui avait signé le Concordat, décréta l'établissement d'une cure dans Genève, placée sous la juridiction de l'Evêque de Chambéry.

Aussitôt, M. Vuarin se hâta de demander un édifice convenable pour les cérémonies religieuses. Après bien des démarches et des refus, le 16 août 1803, on lui accorda St-Germain, vieille église qui, la première, autrefois, avait été livrée à la Réforme.

Le 16 octobre 1803, le culte catholique était célébré pour la première fois depuis la Réforme dans cette vieille église de St-Germain que les vicissitudes des temps et la malice des hommes devaient encore arracher, en 1873, à ses légitimes propriétaires. La célébration publique du culte catholique donnait à ce dernier droit de cité.

Le 4 février 1806, l'abbé Vuarin fut officiellement nommé curé de Genève. Désireux d'organiser rapidement sa paroisse, il obtint l'autorisation, en mars 1810, de faire venir à Genève trois Soeurs de St-Vincent de Paul, ayant pour mission de fonder des écoles catholiques et de s'occuper des pauvres. Il obtint même du préfet français une subvention de 900 fr. pour l'école fondée par les Soeurs.

Puis vint la chute de l'Empire, toutes les victoires napoléoniennes aboutissant à la défaite de Leipzig. Genève, toujours désireuse de reconquérir son indépendance, suivait anxieusement les péripéties du grand drame. L'idole impériale renversée, Genève secoua la tutelle étrangère et se donna un gouvernement provisoire.

Songeant que le départ des troupes françaises pouvait entraîner rapidement la fin du catholicisme à Genève, l'abbé Vuarin avait, le 16 janvier 1814, sollicité une entrevue avec le prince de Metternich, et il obtenait de l'arbitre de l'Europe l'assurance que le catholicisme conserverait dans une Genève libre le droit de cité qu'il avait conquis sous la domination étrangère. Il obtint ensuite que le protocole de Vienne mentionne l'obligation pour la République de Genève de maintenir dans les communes annexées le culte tel qu'il était célébré et organisé jusque-là. En 1873, ce traité devait être violé et les biens ecclésiastiques incamérés.

Ce zèle intrépide valut à M. Vuarin bien des adversaires. Sa position à certains moments était si difficile que Victor-Emmanuel lui offrit à plusieurs reprises un évêché. Chaque fois, il répondit : « J'ai épousé l'Eglise de Genève, je ne divorce pas. A moins que le Conseil d'Etat ne me déporte, je mourrai curé de Genève.

Il était si redoutable, ce bon Monsieur Vuarin, que deux fois on essaya, pour l'éloigner, de le faire nommer cardinal ; Grégoire XVI répondit : « Je trouverai des cardinaux tant que je voudrai, mais je ne trouverai pas un curé de Genève.

M. Vuarin, en véritable pasteur, connaît toutes ses brebis, il a visité tous ses paroissiens. Il les organise, les forme non seulement à la vie religieuse, mais encore à la vie politique, il leur rappelle tous leurs devoirs, aussi leurs droits, il les conduit lui-même au scrutin.

Il appelle les Frères de la Doctrine chrétienne et les Filles de St-Vincent de Paul. Ses 9,000 paroissiens ont un orphelinat et un hôpital. Sa sollicitude va jusqu'à acheter une maison pour la résidence de l'Evêque.

Il n'y avait qu'une ombre au tableau, l'église de St-Germain était trop étroite. Lorsqu'on parlait à M. Vuarin de bâtir une église, il répondait : « Ma mission est remplie, j'ai édifié l'église spirituelle, mes successeurs construiront l'église matérielle. »

Le 6 septembre 1843, le grand défenseur des catholiques, le premier curé de Genève depuis la Réforme, rendait sa belle âme à Dieu.

La semence qu'il avait jetée allait fructifier. M. l'abbé Marilley, le futur évêque de Lausanne et Genève, est nommé curé de St-Germain, mais au bout de six mois, sans autre raison que son zèle pastoral, il est conduit à la frontière. M. l'abbé Dunoyer le remplace. Son premier souci fut la construction d'une église. La population arrive à 14,000 âmes... la pauvre église de Saint-Germain se révèle plus que jamais insuffisante.

 

Le Pèlerin de Notre-Dame

 

Il fallait donc bâtir. Les fonds faisaient totalement défaut. Mais on eut confiance, la Providence aidera. Elle aida en effet, et son premier instrument à cette fin fut le gouvernement James Fazy qui offrit gracieusement aux catholiques un terrain de 3,264 mètres carrés, sis à Cornavin.

Le plan de l'église est élaboré par M. Grigny, architecte d'Arras. L'église sera belle comme il convient pour être dédiée à Marie Immaculée. Mais il faut de l'argent. Où le trouver ? On était en 1851. Les temps étaient sombres alors, racontait plus tard M. Mermillod, les monastères de la Suisse se fermaient, les pouvoirs étaient chancelants, partout les craintes générales tarissaient les sources du crédit public, mais l'homme de foi qu'était M. Dunoyer n'ignorait pas que l'Eglise bâtit dans l'orage. On fit donc un appel de fonds à la foi et à la charité de toute l'Europe catholique. Pie IX s'inscrivit en tête de la souscription pour une somme de cinq mille francs.

Après Rome, on songea à Paris. S'adressant à l'abbé Mermillod, son vicaire, M. Dunoyer lui dit : « Je n'ai rien, pas une obole, les jours sont mauvais et pourtant je veux bâtir une église pour ces catholiques, qui souffrent, qui viennent l'hiver s'agenouiller dans la boue, l'été sous le soleil et qui ont droit à un abri pour prier. Mais je suis riche dans ma pauvreté. J'ai la bénédiction de deux exilés, celle du Pape et celle de mon Evêque. J'ai foi en Dieu qui commande cette oeuvre et l'accomplira. »

A la fin février 1851, le vaillant curé prenait la route de Paris avec son jeune et éloquent vicaire, sur lequel il comptait plus que sur lui-même.

Mais, à ce moment, Paris se trouvait être le rendez-vous de tous les solliciteurs. Le métier de quêteur serait en lui-même bien humiliant, mais grâce à Dieu, rien n'est humiliant pour le prêtre quand il travaille à l'honneur de la Très Sainte Vierge et à la glorification de son Fils, notre Maître et notre Consolateur.

A Genève, Paris semble le Pactole, écrit le jeune quêteur, mais je vous l'assure, il faut bien suer et se courber pour quelques paillettes d'or à ramasser.

Au début de sa campagne, l'abbé Mermillod fait la rencontre providentielle de M. l'abbé Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires. Celui-ci est à la veille d'un jubilé... et à la dernière heure, son prédicateur lui fait défaut. Il vient confier sa peine à Monseigneur Sibour... au moment même où l'abbé Mermillod se trouvait auprès de lui. L'archevêque, prenant par la main le jeune vicaire, le présente au vénérable vieillard en lui disant : « Monsieur le Curé, voici votre prédicateur. La Sainte Vierge vous l'envoie, remerciez-la bien. Elle ne pouvait faire un meilleur choix pour vous. »

L'abbé Mermillod s'excuse, se récrie, il est venu à Paris pour quêter, non pour prêcher. « Soyez sûr, Monsieur l'abbé, réplique le Curé de Notre-Dame des Victoires, soyez sûr que votre quête n'y perdra rien. »

La prophétie devait se réaliser.

Notre-Dame des Victoires, pour récompenser son prédicateur improvisé, devait, en effet, lui ouvrir les coeurs et les bourses.

Un trait entre mille le prouvera. Un jour que le jeune vicaire venait de plaider la cause de l'église à construire dans sa chère Genève, une pauvre femme vint le rejoindre à la sacristie. « Je voudrais bien, lui dit-elle, contribuer à votre oeuvre. J'ai économisé une somme de cinquante louis pour me faire enterrer et pour dire des messes après ma mort. Je vous les donne, on fera de mon corps ce qu'on voudra », et trouvant dans sa foi des paroles qui n'appartiennent qu'à des âmes catholiques, elle ajouta : « Les pierres de votre église prieront pour mon âme. »

Au sortir de Notre-Dame, Paris ouvrit toutes ses églises à l'éloquent prédicateur.

Cette jeune parole avait des qualités essentiellement parisiennes, l'élan, l'ardeur, la finesse, la spontanéité, la couleur, avec des envolées qui savaient redescendre ensuite sur le terrain du devoir où ils se retrouvaient.

Si la moisson fut abondante à Paris, à Genève l'élan de la charité fut magnifique aussi. Chacune des paroisses catholiques du canton voulut à son tour travailler aux fondations et faire sa part des charrois pour l'approche des matériaux. Ce fut un spectacle digne du moyen âge.

Vers le même temps, de vaillants confrères parcourent la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, pour Notre-Dame de Genève. L'abbé Mermillod reprend lui aussi le bâton du quêteur, et en 1852, il prêche dans les principales villes de France. « Vous savez quelle rude vie j'entreprends, écrivait-il à son départ, elle n'a de douceur que par la perspective que j'ai de glorifier notre Mère et de restaurer son culte. Priez et faites prier pour le pèlerin de Notre-Dame de Genève. »

« Je ne comprends rien à cela, disait encore le jeune orateur, ma parole, jetée à la précipité, sans préparation, n'ayant que sa spontanéité vive, parfois chaleureuse, ne pourrait obtenir ses succès par elle-même, si saint François de Sales ne protégeait son pèlerin.

« Monseigneur (Marilley) et Monsieur le Curé (Dunoyer) me considèrent comme un manoeuvre qui doit aller au soleil et à la pluie leur rapporter le salaire de la journée. Ce fardeau de quêteur me tue plus que l'apostolat... il ne nous reste que d'aller frapper à toutes les portes, et il faut y aller quatre, cinq, six fois avant de parvenir jusqu'au salon. Du matin au soir, nous courons... »

Voici quelques étapes de sa route : Dijon et Paris le virent en 1851, Rouen et Orléans en 1852, Besançon et Orléans en 1853, Turin, Gênes et Rome en 1854, Marseille et Fribourg en 1858. Il fallut dix années de quête pour réunir 700,000 fr. La plus grande part fut la récolte de M. Mermillod. Pie IX, les cardinaux Antonelli, secrétaire d'Etat, Franzoni, Barberini, de Rome ; de Bonald, de Lyon ; Gousset, de Reims ; Donnet, de Bordeaux ; Geissel, de Cologne ; les Nonces de Lucerne, Paris, Vienne, Munich, Bruxelles ; Napoléon III ; Victor-Emmanuel II ; François-Joseph et Elisabeth d'Autriche ; les cours de Saxe et de Bavière ; le comte de Chambord ; la reine des Français Amélie ; la reine Christine d'Espagne ; le duc et la duchesse de Montpensier ; la duchesse de Parme, bien d'autres encore, s'associèrent à l'entreprise.

Mais le plus admirable fut sans doute l'étrange tableau du chantier. 1773 travailleurs de bonne volonté offrirent gratuitement, spontanément, quatre mille vingt-neuf journées de travail.

Chaque jour, écrit un témoin, des escouades de travailleurs se succédaient avec un admirable entrain. Ces braves hommes arrivaient à Genève dès le point du jour, gais malgré la rigueur du froid, marchant d'ordinaire au son du tambour ou avec un drapeau, et conduits par le maire ou par quelque notable de leur commune. On ne leur fournissait qu'une soupe, qui était maigre les vendredis, avec un pot de vin au repas de midi. Ils apportaient le reste de leur nourriture, et travaillaient joyeusement jusqu'au soir. On retrouvait, dans cette spontanéité du mouvement, une image des travaux bénévoles du moyen âge. Chacun voulait mettre sa part de sueur à l'oeuvre catholique. Un jour, le lundi 10 février 1852, il se trouva même dans le nombre des travailleurs plusieurs protestants de Chambésy et de Prégny...

Pendant que l'abbé Mermillod prêchait, quêtait, l'église de Notre-Dame grandissait et à la fin de septembre 1857, on annonçait que le nouveau sanctuaire allait incessamment être béni et ouvert au public. En même temps, l'abbé Mermillod était nommé administrateur de la nouvelle paroisse.

 

Jésus revient avec sa Mère

 

Le 8 décembre 1852, avait eu lieu la bénédiction de la première pierre de l'église ; le 4 octobre 1857, en la solennité du Très Saint Rosaire, M. Dunoyer bénissait les murailles fraîches encore de Notre-Dame ; nous disons bien les murailles parce qu'il n'y avait guère que cela. On prenait possession d'un sanctuaire nu et ouvert à tous les vents. Il n'y avait encore ni vitres aux fenêtres, ni portes aux entrées, de légères toiles seules y suppléaient. Mais quelle allégresse dans le coeur de ces 5,000 catholiques qui se pressaient dans cette enceinte !

Il y avait 327 ans que le saint Sacrifice de la Messe n'avait plus été célébré dans le quartier de St-Gervais.

Jésus-Christ reprenait donc possession d'une demeure sur cette partie de la ville et sa rentrée était saluée, comme à Jérusalem, par les plus enthousiastes Hosanna.

Le soir, à 3 h., devant un auditoire ému et impatient, M. l'abbé Mermillod prend la parole.

Avec toute son éloquence, avec tout son coeur, l'orateur compare l'entrée de Notre-Seigneur dans cette église à celle de Samuel à Bethléem.

« Le Sauveur du monde, dit-il, fait aujourd'hui sa douce et miséricordieuse rentrée dans cette partie de notre cité. Il vient y perpétuer son immolation, se présenter lui-même comme la victime expiatrice, fixer sa demeure au milieu de nous, sous ces voûtes qui ne sont pas trop indignes de lui.

« Il ne vient pas seul, il est accompagné de sa Mère. Il ne vient pas seul, les élus lui font cortège.

« Jésus n'est pas un Dieu qui s'isole de ses amis, des rameaux ont fleuri sur le cep divin selon la parole de l'Evangile. Non, il ne vient pas seul, il conduit par la main son épouse fidèle, la Sainte Eglise catholique qu'il a fondée par sa Parole et par son Sang. Ne croyez pas qu'elle soit étrangère à Genève, chassée il y a trois siècles, elle prit le douloureux chemin de l'exil, quittant, malgré elle, une cité qu'elle avait dotée de nobles institutions et de splendides monuments. Aujourd'hui, oubliant un passé qui fut un outrage à ses bienfaits, elle revient, patiente, désarmée, pacifique, offrir un sacrifice au Seigneur. Ce sacrifice, c'est son Epoux, la Victime du Calvaire, l'Hostie trois fois Sainte du Tabernacle. »

L'orateur énonce, ensuite, les divisions de son discours de la manière suivante :

« Qu'est-ce qu'une église catholique ?

« Qu'est-ce que cette église construite à Genève ? » La première partie est un splendide tableau doctrinal, en voici un ravissant passage :

« Quand le christianisme fut vainqueur du paganisme, il arbora la croix sur le Capitole, puis s'emparant peu à peu de tous les temples qu'avait souillés l'idolâtrie, les purifiant avec le Sang Rédempteur, il en fit des églises chrétiennes. Mais il avait besoin d'enceintes plus vastes, de créer des oeuvres qui fussent siennes : au sein des ruines de l'empire romain, qui tombaient au milieu des flots envahissants des peuples barbares, il éleva des basiliques où il sut donner à Dieu, avec les trophées antiques des païens, les jeunes aspirations de la foi.

La foi catholique devait atteindre une plus noble et plus pure expression dans les cathédrales du moyen âge ; la pensée chrétienne a eu surtout dans cette architecture son véritable épanouissement. Elle convoquait la création tout entière, le passé avec ses souvenirs, le présent avec ses réalités, tout devait avoir sa place dans ce chant populaire que les arts, la foi, les artistes chantaient en choeur. Qui a jamais, sans se sentir ému, pénétré sous ces voûtes hardies dans les airs, près de ces colonnes qui fuient vers le ciel, sur ces dalles usées par les agenouillements des générations, dans ces nefs qui s'étendent formant un axe croisé pour rappeler le signe de la Rédemption, et se développant en couronne autour du sanctuaire où tout vient aboutir parce que Jésus-Christ est là. N'est-ce pas le plus beau symbole de la Jérusalem céleste, le plus merveilleux vestibule du Ciel ? Un sentiment surnaturel vous saisit, à la vue de ces espaces, de ces gigantesques piliers, de ces pierres ciselées, de ces vitraux qui racontent le passé, de cette lumière mystérieuse qui circule dans le temple. La matière a été spiritualisée en quelque sorte, et de l'orgue aux vitraux, des peintures aux voûtes, des ogives au tabernacle, passe le souffle d'une puissance souveraine qui vous enlève de la terre, vous transporte dans les régions de l'Infini, vous parle de Jésus-Christ qui est le chef de l'humanité, en qui toutes choses sont récapitulées. On dirait que ce ne sont pas des mains, mais des idées qui ont bâti ces murailles, des coeurs qui les ont cimentées ; on dirait que ces pierres se sont animées, au souffle de la foi de tout un peuple et ont été s'harmoniser d'elles-mêmes au chant des cantiques sacrés.

Insistant sur cette pensée que l'église a toujours été le monument par excellence, il ajoute :

« Le catholicisme peut demander fièrement à l'histoire quelle religion et quel pouvoir ont jamais fait autant pour les classes populaires, pour leur gloire, leur bonheur et leur consolation, que la religion catholique, lorsqu'elle jeta ses chefs-d'oeuvre de l'art, ses éternels alignements du travail et des vertus au sein, non seulement des superbes capitales, mais des chétives bourgades, d'obscurs villages ; lorsqu'elle les sema avec une admirable profusion là où rien ne les appelait, ni route, ni commerce, ni château, rien que la pieuse pensée de Dieu, et la prière du pauvre. »

Dans la seconde partie, le brillant orateur rappela le passé de Genève, l'introduction de l'hérésie dans ses murs, avec les fatales conséquences qui en découlèrent, puis la reconnaissance du catholicisme aboutissant à l'érection de Notre-Dame. M. Vuarin, d'illustre mémoire, père de la paroisse, créateur des écoles, fondateur de l'hôpital, avait dit : « Mon successeur construira l'église ; je lui laisse cette tâche... La voilà !... »

Un acte d'espérance : M. Dunoyer, en acceptant cette rude mission, avait mis son espoir en Dieu et s'était confié à la Providence... Elle ne lui a pas fait défaut.

Un acte de charité, auquel ont concouru le pauvre comme le riche, les citoyens comme les nationaux, mais tous avec empressement et générosité, un acte de charité, car tandis que la plupart des nouvelles constructions de Genève entraînent après elles des divisions et des luttes, celle-ci unit les coeurs et les esprits.

Un acte de liberté. « Nous avons voulu notre part d'air et de lumière au soleil, nous avons, par nos seuls efforts, accompli un grand acte que vous saurez respecter. Si jamais la persécution venait à souffler, si de nouvelles oppressions voulaient nous spolier encore, si d'injustes agressions voulaient nous exclure du droit commun, si une nouvelle intolérance tente d'enlever à ces murailles un infime fragment, de ravir à ces colonnes ne fût-ce qu'un grain de sable, sachez que ce grain de sable ne tomberait pas à terre sans rebondir jusqu'à vos fronts pour les stigmatiser, jusqu'au drapeau de la liberté pour le flétrir... c'est la gloire de Genève que vous auriez souillée, c'est sa liberté qui tomberait sous vos coups, vaincue et déshonorée »...

Un frémissement parcourt l'assistance et il était sur le point de se traduire par des applaudissements que sut arrêter l'orateur en ajoutant : « Vous faites écho à ma parole, et je vous remercie de ce sympathique frémissement. Il me prouve que je puis placer ce monument sous la garde des hommes de coeur et j'espère qu'il y en aura toujours à Genève !... »

 

En exil avec Jésus et sa Mère

 

Ne semble-t-il pas qu'une triste vision avait passé devant l'âme de l'orateur ? Vingt ans plus tard, à la suite des victoires de l'Allemagne sur la France, Bismarck, au faîte de la puissance et de la gloire, déchaînait la tempête du Kulturkampf.

La Suisse emboîta le pas et l'orage des luttes confessionnelles gronda bientôt sur notre pays. Des lois liberticides furent votées par un pouvoir législatif, nourri de haines et de préjugés, ratifiées par un corps électoral égaré ; elles investirent le Conseil d'Etat d'une autorité discrétionnaire dont il se servit pour traquer et persécuter les catholiques.

Au mépris des lois et de l'équité, Carteret déclare qu'il renverrait le clergé avec la besace et le bâton.

Cette menace ne devait pas tarder à se réaliser et la première victime devait être l'infatigable quêteur de Notre-Dame.

Le Souverain Pontife Pie IX venait de nommer Mgr Mermillod vicaire apostolique. Ce titre si mérité déchaîna la fureur de Carteret.

Le sectaire parla d'abord de prison, puis enfin il opina pour l'exil.

Rappelons ce drame poignant. C'était le 17 février 1873, à 11 h. % ; une voiture déposait devant l'Evêché le commissaire Coulin, deux agents de police et un gendarme.

Coulin, un sectaire, monte dans les appartements de Monseigneur. « Cette fois, Monseigneur, lui dit-il, il faut faire vos paquets » (textuel), et il remit à Sa Grandeur un mandat d'arrêt. Monseigneur ayant pris le pli : « Je l'accepte, dit-il, ce sera mon passeport pour le ciel. »

Après avoir dicté une protestation contre son arrestation illégale, et s'être revêtu de sa soutane violette, Monseigneur donna sa bénédiction aux prêtres présents, il avertit le commissaire qu'il voulait entrer à l'église pour saluer Jésus-Christ présent au tabernacle.

Ayant traversé la sacristie et ouvert la porte qui donne entrée dans l'église, Monseigneur s'agenouilla sur le seuil, il baisa à trois reprises le pavé de Notre-Dame encore vierge de sacrilèges, puis après quelques instants d'adoration, il se lève et se laisse conduire par les agents jusqu'à la voiture qui devait l'emmener.

« Où faut-il vous conduire, Monseigneur ? » demande le cocher.

— Je n'ai pas d'ordre à donner. Faites ce qu'il vous plaira.

— A Ferney, crie le commissaire, et la voiture s'ébranle.

Dans un fiacre, quelques prêtres le suivent. Tout s'était passé rapidement dans la rue et personne ne soupçonnait que le modeste véhicule à grande vitesse emportait l'Evêque en exil, cerné par quatre gendarmes.

En route, Monseigneur, avec le prêtre qui l'accompagnait, se mit à réciter la prière de l'itinéraire.

Arrivé à la frontière, Monseigneur fit observer à M. Coulin que sa mission était finie, et qu'il n'avait qu'à le déposer à l'endroit même. « Je vous laisserai la voiture jusqu'à Ferney », dit le commissaire.

— Non, je suis libre, j'irai à pied. Retournez avec votre voiture.

Monseigneur descendit, bénit les deux agents et un gendarme qui avait pris sa place à côté du cocher, leur disant : « Je prie Dieu pour que l'acte que vous venez d'accomplir ne devienne pas une source de malheur pour vous, ni pour vos familles, ni pour ceux qui vous ont envoyés. Que Dieu leur pardonne et les bénisse. »

En entrant à Ferney, se souvenant de l'ancien hôte de cette ville : « Voilà, dit-il, Calvin qui m'envoie à Voltaire. Comment vont-ils s'entendre ? »

Au choeur de l'église de Notre-Dame, une plaque de marbre rappelle le souvenir de cette sinistre journée et de la foi eucharistique de l'Evêque exilé.

 

FRAPPÉ PAR UN DÉCRET

DE BANNISSEMENT

MGR G. MERMILLOD

VIC. AP. DE GENÈVE

SOLLICITA LA GRACE

D'ENTRER UNE ULTIME FOIS

EN SON ÉGLISE DE NOTRE-DAME.

IL PRIA

AGENOUILLÉ SUR CE SEUIL

LE BAISA A TROIS REPRISES

PUIS SE LAISSA EMMENER.

17 FÉVRIER 1873 A MIDI

TU DOMINE DOMINARE

IN MEDIO INIMICORUM TUORUM Ps. CIX

(Sa dernière invocation.)

 

Mais où trouver maintenant un abri ?

La première visite de l'exilé fut pour le Divin Prisonnier du tabernacle.

Un instant après, M. l'abbé Cordenod, curé de Ferney, apprenant l'arrivée de l'auguste Pontife, allait le prier d'accepter l'hospitalité de son presbytère.

Exilé par le fanatisme confessionnel comme son prédécesseur Mgr Marillev l'avait été par le fanatisme radical, l'Evêque de Genève erra pendant dix ans autour de son troupeau éploré et fidèle, le réconfortant par l'exemple de son infrangible résistance et son bel optimisme, répandant sa vérité et ses bénédictions par-dessus ces frontières qu'il lui était interdit de franchir.

 

Sous les scellés

 

L'église de St-Germain fut prise le 14 octobre 1873. Celle de Notre-Dame, régie par la loi spéciale de 1850, échappait momentanément aux dispositions des lois schismatiques, mais après un scrutin où l'on fit voter des fraudeurs et même des morts, le 5 juin 1875, l'Europe catholique apprenait avec stupeur que cette église pour laquelle une loi votée le 2 novembre 1850 avait concédé le terrain, cette église payée par de généreux donateurs catholiques était spoliée et qu'elle allait être profanée par le sacrilège des messes parodiées. Et, en effet, le 6 avril 1875, à 4 h. du matin, les portes de l'église de Notre-Dame furent crochetées et scellées, après qu'on en eut changé les serrures. L'heure matinale n'empêcha point des scènes de violence. Une quarantaine de gendarmes participèrent à cet exploit. M. le chanoine Lany protesta.

Le 5 juin 1875, la secte pillarde faisait lever les scellés de Notre-Dame afin de s'installer dans l'église. Pour remplir le rôle de parodies sacrilèges, Carteret avait, suivant le mot de Charles Vogt, fait de Genève une auberge où descendaient tous les apostats de France.

M. Dunoyer et tous les prêtres desservant la paroisse étaient venus et se plaçant devant la porte pour réclamer l'église qui lui appartenait, M. le Recteur fit à haute voix une protestation énergique contre la spoliation dont les catholiques étaient les victimes. Le clergé se tenait prêt à entrer dans l'église dès que les portes en seraient ouvertes. On les somma de se retirer, ils résistèrent, et ce n'est qu'en les entraînant de force qu'on parvint à les éloigner.

On devine l'émotion des catholiques qui assistèrent à cette scène de vandalisme.

 

Retour de l'exil

 

L'opinion publique, fanatisée par des gens qui avaient intérêt à la tromper, se calma enfin et revint de son erreur. Le temps accomplissait son oeuvre. Peu à peu, les catholiques rentrèrent dans leurs droits ; la loi supprimant le budget des cultes, adoptée en 1907, trancha le noeud gordien et rétablit l'égalité de tous les cultes devant « l'absence du budget ». Les églises et leurs biens curiaux retournèrent à leurs légitimes ayants droit et le canton de Genève jouit enfin de nouveau des bienfaits de la paix confessionnelle.

Mais la loi était muette sur l'affaire de Notre-Dame. Pendant qu'il restait quelques vieux-catholiques pratiquants, l'église demeurait leur propriété.

C'est alors que l'idée vint à quelques catholiques notables, le toujours regretté abbé Carry, MM. Firmin Ody, Louis Vuagnat et d'autres, de proposer aux mandataires vieux-catholiques le rachat de l'église.

Des négociations s'engagèrent ; mais le prix demandé dépassait les moyens financiers. Ce fut alors qu'un homme de coeur très fortuné, M. Antoine Maréchal, mit à la disposition du Comité de rachat la somme requise.

La transmission de propriété se fit sans aucune difficulté. Comment décrire la joie des catholiques à la pensée de rentrer dans leur église, d'autant plus chère qu'elle leur avait coûté tant de sacrifices et tant de larmes ?

Tous se faisaient une fête d'aller bientôt prier de nouveau dans le sanctuaire vénéré.

Le dimanche 16 juin 1912 restera gravé en lettres d'or dans les annales de la paroisse de Notre-Dame. Elle recouvrait son église. C'est M. l'abbé Carry qui devait faire l'allocution de circonstance. Il avait tant travaillé pour cette rentrée à Notre-Dame. Le bon Dieu le rappelait à lui à la veille de cette journée d'allégresse, lui réservant au Ciel la récompense de son grand zèle.

Avec les accents de la plus vive émotion, M. le curé Lachenal donna lecture des notes écrites au crayon par le regretté défunt, notes hâtives, palpitantes de vie, riches en pensées délicates, débordantes de gratitude envers Dieu, traversées d'un souffle ardent pour le Christ, sa Mère, l'Eglise et la Patrie.

Et le très cher et regretté M. le chanoine Carry terminait ses notes par ces mots : « Dites-moi, mes frères, ne croyez-vous pas que ces piliers et ces voûtes, en entendant tout à l'heure à nouveau les graves mélodies de notre vieux latin, ont tressailli d'émotion ?

« Nous tressaillons nous-mêmes en face d'un écho de notre première jeunesse.

« Ah ! ne semble-t-il pas que ces pierres ont une âme, on le sent, qui est faite de toutes les âmes qui ont travaillé, qui ont donné leur temps ou leur charité pour cette église, qui sont venues ici remercier Dieu, le trouver dans la paix et le repentir, de toutes les âmes surtout qui ont lutté, qui ont souffert, qui ont pleuré pour cette église !

« Au fond, et c'est là notre gloire à nous autres, hommes, dans les batailles de la vie, nous n'aimons que ce pourquoi nous avons souffert, et il n'y a peut-être pas d'église au monde qui ait coûté autant de dévouements que celle dans laquelle nous avons le bonheur de rentrer aujourd'hui. »

Les catholiques de Genève étaient donc rentrés à Notre-Dame, pour ne plus jamais en sortir, il faut l'espérer.

Ce superbe édifice, bâti par la charité, la générosité et la foi catholiques, dont chaque pierre rappelle les vicissitudes, les épreuves et la grandeur d'un glorieux passé dira, dans son langage mystérieux, aux générations futures que, malgré les persécutions et les abus de la force, tôt ou tard la justice finit toujours par triompher, que la Croix domine le monde et que chaque jour l'Eglise compte une aurore de plus sur la tombe de ses persécuteurs.

Avec un zèle inlassable, toujours secondé par ses dévoués paroissiens, M. l'abbé Lachenal s'appliqua à restaurer cette église qui avait beaucoup souffert. Ses successeurs temporaires, entre autres M. l'abbé Dusseiller, mirent tout leur coeur à cette oeuvre de réparation et d'embellissement.

 

La statue de Notre-Dame de Genève

 

Elle a son histoire très belle, très émouvante, il est temps d'en parler. C'était en novembre 1859, l'abbé Mermillod arrivait à Rome pour prêcher la station de l'Avent à St-Louis des Français.

Sa première pensée fut pour le Pape. Pie IX lui accorda une audience et apercevant de loin le jeune prédicateur, il s'écria en lui tendant les bras : Ecco il mio rettore, ecco il mio oratore.

L'entretien fut des plus intimes. Le jeune prêtre offrit au Saint-Père une belle photographie de l'église de Notre-Dame. Pie IX, vouant l'édifice encore sans clocher, sans flèche, dit : « Il y manque quelque chose, une main qui montre le ciel aux habitants de Genève. »

« Très Saint-Père, répondit l'abbé Mermillod, l'érection de Notre-Dame est déjà un miracle de la Providence. Il a fallu votre bénédiction et votre exemple pour le produire après dix ans de révolution et de guerre. »

« Je veux encore vous faire un don, reprit le Saint-Pontife, que voulez-vous ? un tableau ? »

L'abbé fit remarquer au Pape que le style de l'église ne comportait pas ce genre d'ornementation. « Alors un calice ? — Très Saint-Père, nous en avons reçu plusieurs et de très beaux. Mais puisque Votre Sainteté me permet d'exprimer un voeu, une statue nous conviendrait. — Oh ! dit en souriant Pie IX, les statues coûtent cher et je suis pauvre. Vous savez qu'on m'a pris mes Romagnes, cependant, nous verrons, j'y penserai. »

La station de l'Avent eut le plus grand succès et le brillant orateur fit une riche moisson pour sa chère église de Notre-Dame.

Avant de quitter Rome, il sollicita une dernière audience du Souverain Pontife. Elle lui fut accordée.

L'abbé Mermillod trouva le Pape dans une grande tristesse. Ses ennemis ourdissaient contre lui les plus noirs complots. Il en fit part au jeune prêtre.

Dans sa grande tristesse, Pie IX n'oubliait pas Genève. Il en vint à sa promesse de la première audience. « J'ai trouvé ce qu'il faut pour Notre-Dame, dit-il. Je possède dans ma bibliothèque particulière une statue de la Sainte Vierge, devant laquelle je prie chaque jour, depuis la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception. J'y tiens beaucoup, cependant, par elle je veux prendre possession de Genève. »

Emu comme on le devine, l'abbé Mermillod remercia, puis se permit d'ajouter : « Très Saint-Père, encore une faveur, je vous en prie, daignez la bénir. »

« Oh ! fit Pie IX, je l'ai bénie bien souvent et elle m'a tant de fois béni moi-même. »

La statue est une oeuvre d'art sortie des ateliers de Forzani, un des meilleurs sculpteurs de ce temps.

Au moment où on se mit en devoir de la préparer pour le départ, le vieux serviteur de Pie IX se prit à pleurer. Il semblait qu'en lui enlevant cette Madone, on lui ravissait un trésor. Sans doute, il avait vu souvent son auguste Maître, à genoux, prier et pleurer aux pieds de cette Vierge.

 

Intronisation de la Mère

 

Le 5 février 1860, dans l'église de Notre-Dame, avait lieu l'inauguration de la statue virginale. Une foule compacte se pressait dans la vaste enceinte. M. l'abbé Mermillod monta en chaire, prenant pour texte de son discours ces mots : Attendite Abraham patrem vestrum et Saram quae peperit vos...

 

Abraham, père des croyants, c'est la figure du Pape, défenseur des plus précieux dons de l'âme, la foi et la liberté de croire en Jésus-Christ. Sara figure la Sainte Vierge, devenue ici, par le temple que les catholiques lui ont érigé : NOTRE-DAME DE GENÈVE. Si l'Immaculée Conception a été proclamée avec plus de solennité que dans les temps antérieurs, c'est pour rendre un hommage plus éclatant à la divinité de Jésus-Christ.

Après le sermon, pendant le chant des Litanies, le voile, qui jusque là avait recouvert la statue, fut enlevé. Mgr Dunoyer, camérier d'honneur de Sa Sainteté, vicaire général, prononça la consécration de Genève à la Très Sainte Vierge.

Les Annales catholiques de Genève, rendant compte de la cérémonie, donnèrent en même temps une description de la statue. En voici quelques passages :

Debout, la lune sous ses pieds, écrasant le serpent, la Vierge est représentée sous les traits d'une jeune fille svelte et gracieuse ; une grande pureté de ligne, mais par-dessus tout une profonde expression de chasteté, d'humilité caractérisent cette figure. Les mains sont croisées sur la poitrine, comme dans la célèbre Vierge de Murillo du Musée du Louvre ; les cheveux épars, les yeux baissés et animés de tous les transports de l'amour divin, humblement inclinée, la tête couverte d'un voile, la Vierge que toutes les nations proclameront bienheureuse paraît anéantie devant sa vocation divine.

Mais le fait d'être une oeuvre d'art n'est pas le mérite que les catholiques de Genève apprécient le plus dans cette statue. Pour eux, elle est précieuse d'abord et surtout parce qu'elle représente la Mère du Sauveur et notre Mère à tous ; elle l'est ensuite parce qu'elle est un don de Sa Sainteté Pie IX, don spontané, accordé dans une effusion de bonté, pour créer un mobile d'attraction de plus dans ce nouveau sanctuaire élevé à la gloire de l'Immaculée Conception.

Et quand l'on se rappelle à quel moment de son glorieux pontificat Pie IX s'émeut en faveur des catholiques de Genève, la reconnaissance devient encore plus vive. Les âmes pieuses se sont immédiatement éprises d'une grande dévotion pour cette précieuse image. La pensée que cette Vierge a séjourné pendant cinq ans dans les appartements de Pie IX, qu'elle fut si souvent témoin de ses prières, de ses larmes et l'objet de sa vénération, lui donne un prix inestimable. Les fidèles le comprennent et après avoir prié devant elle, ils aiment, en se retirant, à déposer un baiser sur le pied droit de la Vierge. Sûrement, du haut du Ciel, notre Mère y est sensible et un jour, là-haut, Elle nous le rendra.

 

La Mère en captivité

 

Mais quand l'église de Notre-Dame fut arrachée aux catholiques, que devint la statue vénérée ? En sens inverse et dans les larmes se réalisa l'image citée par l'abbé Mermillod dans son discours du 4 octobre 1867. Chassé de son église, Jésus en s'en allant reprit sa Mère.

Lui, il s'en alla chercher un refuge dans la catacombe de la rue de Monthoux. Elle, la précieuse statue, descendant de son trône, fut d'abord conduite sur une terre moins inhospitalière que celle de Genève. Elle y demeura 17 ans. La dévotion des fidèles la réclamait. Elle revint, mais resta bien cachée. On se plaignit, on en appela à M. Lany par une pétition en forme afin d'obtenir que la statue tant regrettée eût sa place dans la chapelle des Pâquis. De sa voix ferme et qui n'admettait pas de réplique, le vénérable prêtre répondit aux porteurs de la requête : « Une seule place est digne de cette précieuse statue, l'église de Notre-Dame. Elle et nous, nous attendons la rentrée dans cette église. » L'attente a été longue, mais elle n'a pas été vaine. Dieu en soit mille fois béni !

 

La Mère revient

 

L'église de Notre-Dame reconquise, la statue vénérée fut réinstallée dans sa chapelle, située à l'extrémité de l'abside, derrière l'autel majeur.

Cinq verrières l'éclairent et célèbrent les gloires de Marie. Quatre mystères joyeux de sa vie ont été choisis pour préparer au centre le couronnement triomphal de la Mère de Dieu... la Reine incomparable de la terre et du Ciel !

Avec un zèle intrépide, une modestie insurpassable, M. le chanoine Lachenal, d'abord vicaire, et depuis 1904 curé de la paroisse de Notre-Dame, s'est appliqué à la restauration, à l'embellissement de sa chère église. Après avoir vécu d'abord les douloureuses années de la persécution, de l'exil, il eut le bonheur de rentrer dans l'église de Notre-Dame de Mgr Mermillod, et son premier geste fut, en guise d'amende honorable et de consécration, d'aller déposer aux pieds de la statue de Marie, réinstallée, les clefs de l'église recouvrée, dès qu'elles lui furent remises.

 

Couronnement de la statue de Notre-Dame

 

Du jour où la Providence ramenait M. l'abbé Lachenal à la tête de la paroisse de Notre-Dame, une pensée d'amour filial pour la Patronne de son église germait dans son coeur : A cette Mère, à cette Souveraine, qu'on avait exilée, il fallait aussi une réparation. Elle était revenue, elle méritait un hommage spécial de gratitude, et M. le Curé songea à cet acte liturgique qui consiste à couronner une statue de la Sainte Vierge, spécialement vénérée. Cette cérémonie évoque le couronnement de Marie dans le Ciel au jour de l'Assomption. Par le couronnement de la statue, don précieux de Pie IX, le zélé pasteur voulait, d'une manière plus filiale que jamais, confesser la souveraineté de la Mère de Dieu

82et lui offrir, en hommage-lige et féal domaine, sa chère paroisse et le canton de Genève tout entier. Encouragé et puissamment secondé par Mgr Petit, vicaire général, M. le Curé, en fervent serviteur de Marie, se mit à la tâche pour la réalisation de ce grand projet. Une requête fut adressée au Souverain Pontife. Appuyée par Monseigneur Besson et S. Exc. Mgr Bernardini, nonce apostolique, elle eut plein succès et le 28 avril 1936, l'Evêque du diocèse avait la grande joie de recevoir un bref pontifical accordant pour la statue de Notre-Dame de Genève la faveur du couronnement.

Voici la traduction du bref de Sa Sainteté Pie XI qui a été lu au cours de la cérémonie :

 

PIE XI, PAPE,

à Son Excellence Monseigneur Marius Besson, Evêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

 

VÉNÉRABLE FRÈRE, SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE,

 

Le Chef de la paroisse de Notre-Dame de Genève nous a adressé, en son nom et au nom des fidèles confiés à ses soins, d'instantes prières pour que la Statue de la Bienheureuse Vierge Marie, qui est honorée depuis longtemps dans son église, fût solennellement couronnée d'un diadème d'or par Notre autorité apostolique.

Etant donné que les dites instances, fortement appuyées par les suffrages de Notre Nonce apostolique en Suisse, vous les avez faites vôtres, Vénérable Frère, et puisque d'autre part, rien ne saurait nous être plus à coeur que de voir la piété de votre peuple stimulée de jour en jour davantage envers la Vierge Mère de Dieu, du sein de laquelle, comme d'une source perpétuelle, les eaux du salut jaillissent constamment en grâces sans nombre sur le peuple chrétien, Nous avons jugé bon de faire droit, et c'est d'un coeur rempli de bienveillance que Nous déférons aux voeux que Nous venons de rappeler.

Ceci étant, et en vertu de Notre autorité apostolique et en votre nom, Nous vous accordons par cette lettre, Vénérable Frère. le privilège de ceindre d'une couronne la statue de la Sainte Vierge qui est dans l'église paroissiale de Notre-Dame de Genève, de procéder à ce couronnement vous-même, ou de déléguer pour le faire un autre Evêque à votre place, en observant toutes les règles, conformément au rite et à la formule en usage nonobstant quoi que ce soit.

Donné à Rome, auprès de St-Pierre, sous l'anneau du pécheur, le XXVI avril 1936, de Notre Pontificat, la XVme année.

Très réjoui de cette faveur pontificale, Mgr Besson se hâta d'adresser à ses chers paroissiens de Genève un appel chaleureux pour les inviter à prendre part avec foi. ferveur et enthousiasme à la grande manifestation mariale dont ils allaient être les heureux témoins. « Il faut, disait Monseigneur, que ces solennités soient un véritable triomphe de notre bonne Mère du Ciel » et Son Excellence rappelait, dans une admirable synthèse, les raisons de notre culte filial pour la Très Sainte Vierge. Ces pensées sont à méditer. En voici le texte essentiel :

Puisque Jésus, notre unique Sauveur, mérite, comme Dieu, nos adorations et notre plus grand amour, il est juste que nous rendions un tribut particulier d'hommages à cette Femme, bénie entre toutes les femmes, plus sainte que tous les autres saints, dont Dieu se servit pour le donner au monde. Quoi qu'en disent ceux qui ne connaissent ou ne comprennent pas notre doctrine catholique, c'est uniquement à cause du Christ que nous vénérons sa Mère, et Marie n'aurait jamais pris dans notre piété la place éminente que nous lui réservons, si elle n'était la créature privilégiée qui enfanta le Christ. En soulignant ce fait, nous restons fidèles à l'antiquité chrétienne. Dans une lettre pastorale que nous adressions en 1923 aux catholiques du canton de Fribourg, lors du couronnement de Notre-Dame de Bourguillon, nous avons mentionné toute une série de Pères de l'Eglise et d'auteurs sacrés qui, depuis le IIme siècle, n'ont cessé d'établir un parallèle entre Eve qui nous a fait perdre la vie de la grâce en portant au péché le premier Adam, et Marie qui nous l'a rendue en nous donnant le deuxième Adam, Jésus-Christ.

A cette solide raison fondamentale de notre amour et de notre confiance envers la Sainte Vierge s'ajoute la certitude que nous avons de bénéficier constamment de ses prières et de son appui. De même que notre mère, dans l'ordre naturel, après nous avoir donné la vie, se sent poussée, comme par instinct, à nous la conserver, même au prix d'héroïques sacrifices, ainsi la Vierge Marie, dans l'ordre surnaturel, après nous avoir donné la vie qui est Jésus, nous aide à la garder et à la développer : vivre sous sa protection, c'est un excellent moyen de rester uni au Christ et de bénéficier de son amour infini. Cela, nous le savons, non seulement par l'enseignement de l'Eglise, mais par le témoignage des plus grands saints et par notre expérience personnelle. Votre Evêque serait un ingrat, chers diocésains, s'il ne proclamait avec vous, et encore plus que vous, à quel point la bonté maternelle de la Sainte Vierge illumine et réchauffe notre vie, avec quelle généreuse largesse elle nous obtient des grâces et des secours de toutes sortes, de quel coeur délicat et persévérant elle prie avec nous et pour nous, combien fortement enfin et suavement elle nous attire vers le divin Maître et nous attache à Lui. Chers catholiques de Genève, les fêtes que nous vous annonçons ne seront pas seulement un hommage à Marie, la plus sainte des créatures, une reconnaissance publique de la royauté dont son Fils l'honore, une consécration de tout notre être à son service ; elles seront aussi le témoignage fervent de notre gratitude sans bornes pour l'espoir réconfortant qu'elle verse dans nos âmes et pour la joie paisible qu'elle met dans notre vie.

Catholiques de Genève, accourez nombreux, accourez tous aux fêtes du couronnement, venez-y avec une foi profonde, avec une confiance filiale, avec une légitime fierté. Dans les heures tristes où nous vivons, travaillés par des soucis et des préoccupations de toutes sortes, allons à celle que le Père céleste a choisie pour être la Mère du Sauveur et que le Sauveur Lui-même nous a donnée pour Mère, en la prenant comme collaboratrice active dans l'exercice de sa miséricorde et de sa bonté.

Fribourg, le 1er mai 1937.

 

MARIUS BESSON,

Evêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

 

L'appel de Monseigneur fut admirablement compris. Avec une grande allégresse, un splendide enthousiasme, M. le Curé et ses paroissiens dévoués à Notre-Dame se mirent à l'oeuvre et tout d'abord, on se préoccupa de la couronne à déposer sur le front de la Vierge tant aimée.

M. l'abbé Lachenal, qui connaît bien la charité de ses ouailles, leur adressa un appel très discret, très délicat et bientôt l'or, les bijoux, les broches, les sautoirs, les boucles d'oreilles, les anneaux, les perles précieuses tombèrent abondantes dans la main du bon Pasteur.

Un grand artiste genevois, M. Feuillat, fut chargé de réaliser le travail de la riche couronne. Il y mit tout son talent et il réussit à en faire comme un bel ex-voto dans lequel les bijoux sont sertis directement. La couronne est enrichie de quatre émaux représentant les aspects de la vie de la Sainte Vierge en liaison symbolique avec l'histoire de Notre-Dame de Genève. On y voit l'Annonciation, la Visitation, les Douleurs, enfin le couronnement avec le millésime de 1937.

Les quatre arcs qui réunissent le bandeau à la croix du sommet sont enrichis de chrysoprases, de lapis-lazuli et d'agates. Quelques diamants et turquoises décorent les ornements qui réunissent les plaques d'émail. La croix qui surmonte une boule d'or porte au centre un diamant de la plus belle eau.

Cette oeuvre remarquable mesure 33 centimètres de hauteur et 22 centimètres de largeur.

La couronne ne repose pas sur la tête de la statue, mais elle est soutenue par deux angelots en bronze émergeant d'une gloire dans laquelle sont serties douze étoiles, entourant la Sainte Vierge.

Une souscription ouverte a rapporté plus de 12,000 fr. ; grâce aux dons généreux de bijoux, la paroisse a pu faire l'acquisition d'un beau calice et d'un ciboire superbe.

L'ornement utilisé au jour du couronnement, qui est une véritable charte écrite non sur parchemin, mais sur brocard, a été offert à la Sainte Vierge par quelques âmes généreuses...

Les catholiques de Genève ont compris que rien n'est trop riche quand il s'agit de prouver à la Mère du Sauveur notre vénération, notre filiale tendresse ; ils savent aussi que les coeurs de ses enfants sont la plus précieuse couronne d'une Mère, le feu des diamants n'en est qu'un symbole qui doit la représenter.

Nous ne ferons pas le compte rendu de ces fêtes splendides du couronnement.

Il nous suffira de rappeler quelques-uns des faits principaux qui caractérisèrent ces grandes solennités.

Toutes les paroisses du canton de Genève ont compris qu'elles devaient s'associer à cette grande manifestation mariale. Du 16 au 23 mai, chacune d'elles vint à Notre-Dame au jour qui lui fut assigné.

Au cours de cette semaine mariale, il y eut adoration du Très Saint Sacrement durant la nuit du jeudi au vendredi. Elle était réservée aux hommes. A partir de minuit, la sainte messe fut célébrée et la sainte Table assiégée de communiants.

Les enfants devaient avoir leur place près de la Mère de Jésus, et le jeudi de la Fête-Dieu, « dirent-ils dans leur proclamation, la Sainte Vierge sera toute à nous. Nous voulons nous y préparer, nous allons nous mettre à étudier sérieusement sa vie, ce qu'Elle a dit, ce qu'Elle a fait, nous ferons une grande campagne mariale. Nous la ferons aimer, en tâchant de l'imiter ».

Samedi, c'était la journée des malades : ce fut un triomphe de la foi et de la charité. Les communions furent très nombreuses, et celles des grands malades particulièrement émouvantes. Le personnel des infirmières et celui des brancardiers furent admirables de dévouement. Enfin, la journée du dimanche, sous les rayons d'un soleil éclatant, fut splendide.

Les offices furent rehaussés par la présence de Son Exc. Mgr Bernardini, nonce apostolique, et celle de Nosseigneurs les Evêques de Fribourg, Lausanne et Genève, du Puy, d'Annecy, de Belley, les Rifles Abbés de St-Maurice et d'Einsiedeln.

A 10 h., l'office pontifical fut célébré par Son Excellence Monseigneur d'Annecy. L'assistance, extrêmement nombreuse, a entendu un beau sermon de S. Excellence Mgr Rousseau, évêque du Puy-en-Velay. Le choeur mixte de Notre-Dame a exécuté en première audition la messe Regina Coeli, à quatre voix mixtes et orgue, de M. René Livron, organiste et maître de chapelle. Cette oeuvre, composée pour la circonstance, est dédiée à M. le chanoine Lachenal, curé de Notre-Dame, le grand inspirateur de ces journées mémorables.

L'après-midi, à 15 h. 30, en présence de plusieurs milliers de personnes, aux vêpres, S. Exc. Mgr Besson, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, a prononcé le magnifique sermon dont voici le texte :

 

Hommage à Notre-Dame de Genève

 

EXCELLENCE (2),

MESSEIGNEURS (3),

MES TRÈS CHERS FRÈRES,

 

Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit ! Nous célébrons cette fête du couronnement de Notre-Dame de Genève sous les auspices de l'adorable Trinité. Rien de grand, rien de vraiment bon, qui ne vienne de Dieu, et, en couronnant les insignes vertus de la plus parfaite des créatures, ce sont les dons mêmes de Dieu que nous couronnons. La pieuse coutume de procéder au couronnement solennel d'une statue particulièrement vénérée de la Sainte Vierge, coutume dont l'histoire nous montre les premières traces dès le commencement du moyen âge, est née du désir de marquer, par un acte extérieur et symbolique, la reconnaissance des fidèles envers la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ (4) ; mais, à la base de toute piété envers la Sainte Vierge, nous trouvons les faveurs dont Dieu l'a comblée, et, si nous lui rendons des hommages spéciaux, c'est parce qu'elle est la créature incomparable que le Père céleste a choisie pour être, par l'opération du Saint-Esprit, la Mère du Christ Sauveur. En nous faisant l'honneur et la joie de procéder lui-même au couronnement de Notre-Dame de Genève, le représentant du Souverain Pontife, Son

 

1 Sermon prononcé à l'église de Notre-Dame de Genève par S. Exc. Mgr Besson, le dimanche 23 mai 1937, à l'occasion du Couronnement de la statue de la Sainte Vierge.

2 S. Exc. Mgr Philippe Bernardini, nonce apostolique à Berne.

3 NN. SS. les Evêques d'Annecy, de Belley, du Puy, de Bethléem, le Rme Abbé d'Einsiedeln.

4 Suivant KARL WILK, Liturgie und Kunst, Essen, 1919, p. 127, qui se réfère au Liber Pontificalis, éd. DUCHESNE, t. I, p. 418, le pape Grégoire III aurait déjà couronné une statue de la Sainte Vierge, à Rome, en 732.

 

Excellence Monseigneur le Nonce, va donc couronner en définitive les faveurs exceptionnelles dont la Sainte Vierge fut l'objet de la part de la Sainte Trinité. Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit !

Voilà, mes Frères, ce que je voudrais vous expliquer brièvement, en présence de cette belle assemblée d'évêques, de prélats, de personnalités nombreuses, venus de Suisse et de France, partager l'allégresse enthousiaste des catholiques de Genève, et que nous sommes heureux de saluer respectueusement et cordialement.

Quand nous couronnons la Sainte Vierge, nous couronnons le privilège que le Père éternel lui a fait en la choisissant pour être la Mère du Christ. Dieu a tant aimé le monde qu'il n'a pas craint, dans son immense bonté, de lui donner son Fils unique. Ce Fils, il pouvait le donner de la façon qu'il voulait ; car aucune limite ne se posait à sa toute-puissance : il pouvait, par exemple, le faire apparaître tout à coup sous les traits d'un homme adulte, comme ce fut le cas pour le premier Adam au Paradis terrestre. Mais la sagesse infinie voulut que ce Fils vînt au monde petit enfant, comme nous y venons tous, qu'il eût une mère, comme tous nous avons une mère, et cette mère, ce fut la Sainte Vierge. Il reste éternellement vrai que la Sainte Vierge est le moyen dont Dieu s'est servi pour nous donner le Christ. A cause de cela même, Marie est bénie entre toutes les femmes, elle occupe une place à part dans le plan divin, elle est l'objet d'une faveur qui la met au-dessus de toutes les autres créatures. C'est cette faveur incomparable du Père céleste que nous voulons solennellement reconnaître par la cérémonie de ce jour.

Quand nous couronnons la Sainte Vierge, nous couronnons les grâces dont le Saint-Esprit l'a remplie, et particulièrement la grâce très précieuse de l'Immaculée Conception. Le Christ seul possède la plénitude absolue de la grâce ; de lui seul nous recevons toutes les grâces parce que lui seul peut, au sens précis du mot, les mériter et les donner ; mais, de ces grâces, Marie a eu la meilleure part : le Saint-Esprit, par l'opération de qui le Verbe devait s'incarner dans son sein, l'a sanctifiée depuis le premier instant de son existence. Marie n'a jamais été souillée ni de la tache originelle, ni d'aucun péché ; jamais sa volonté ne s'est mise le moins du monde en désaccord avec la volonté divine ; jamais son âme n'a perdu la plus petite parcelle de cette sainteté que, par l'application anticipée des mérites du Christ, elle avait reçue le premier jour : dans ce sens, elle a vraiment le droit d'être appelée pleine de grâce. C'est cette incomparable sainteté, don gratuit de l'Esprit-Saint, que nous voulons solennellement reconnaître par la cérémonie de ce jour.

Quand nous couronnons la Sainte Vierge, nous couronnons l'amour infini dont le Fils de Dieu n'a cessé d'envelopper sa Mère. On s'étonne, en certains milieux, du rôle que joue la Sainte Vierge dans notre piété catholique, on s'en offusque même, comme si le culte que nous lui rendons nous faisait oublier le Christ, seul Médiateur et seul Sauveur. On ignore que tout ce que nous faisons pour Marie a sa source dans nos sentiments profonds pour le Christ et que nous ne rendrions aucun hommage de religieuse vénération à la Mère si nous ne savions qu'il faut rendre au Fils un hommage d'adoration. Indéfectiblement attaché au dogme de la divinité du Christ, pour lequel nous donnerions volontiers jus-qu'à la dernière goutte de notre sang, nous professons un très grand respect pour la femme sans égale qui fut sa Mère et, par une conséquence logique, sachant que Marie, en nous donnant Jésus, nous a donné la vie, nous la considérons comme notre propre Mère et nous l'aimons d'un très grand amour.

Mais nous savons aussi que la Sainte Vierge ne se désintéresse pas de l'ouvre de son Fils. Comme notre mère, dans l'ordre naturel, après avoir été choisie par Dieu pour nous donner la vie, désire ardemment nous la conserver, même au prix de sacrifices héroïques, ainsi la Sainte Vierge, dans l'ordre surnaturel, après avoir été choisie par Dieu pour nous donner la vie qui est Jésus-Christ, nous aide à la garder et à la développer. Nous avons la certitude qu'il existe, entre Jésus qui nous a mérité la grâce en mourant pour nous, et Marie qui nous obtient la grâce en priant pour nous, une collaboration très étroite, dont les travaux des théologiens et des mystiques nous dévoilent progressivement les secrets. Le Sauveur a voulu que son premier miracle, celui qu'il fit à Cana, pour venir en aide à des gens dans la peine, mais aussi pour affermir la foi des apôtres (1), fût délicatement provoqué par sa Mère ; il a voulu que sa Mère, au pied de la croix, reçût en ses bras le disciple bien-aimé (2) qui représentait les âmes fidèles et persévérantes ; il a voulu que sa Mère, au Cénacle, fût parmi les apôtres (3), lorsque le Saint-Esprit descendit en eux, pour les embraser et les transformer. Le témoignage de tout un passé catholique et notre propre expérience personnelle montrent que Marie continue auprès de nous son ministère bienfaisant, collaborant avec le Christ pour alléger et sanctifier nos souffrances, pour donner à notre vie la paix et la joie, pour nous soutenir maternellement sur le chemin parfois rude qui mène à la bienheureuse éternité. C'est cet amour de Jésus pour Marie, c'est cette collaboration de Marie avec Jésus, que nous voulons solennellement reconnaître par la cérémonie de ce jour.

Mais la statue que va couronner Son Excellence le Nonce apostolique ne nous est pas seulement chère parce qu'elle représente la Sainte Vierge, elle nous est précieuse aussi parce que son histoire est intimement

 

1 « Tel fut, à Cana de Galilée, le premier des miracles que fit Jésus, et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » SAINT JEAN, II, 11.

2 SAINT JEAN, XIX, 25-27. — 3 Actes, I, 13-4 ; II, 1.

 

liée à l'histoire douloureuse et consolante de notre Eglise de Genève dans ces quatre-vingts dernières années. Quand on dit Notre-Dame de Genève, on évoque la grande mémoire de Pie IX et du cardinal Mermillod, du Pape qui donna la statue très aimée à cette église comme un gage de son affection paternelle, et du Prélat qui la reçut avec reconnaissance et l'apporta lui-même en notre ville. Quand on dit Notre-Dame de Genève, on fait revivre le souvenir d'une épreuve tragique, heureusement terminée, d'une liberté momentanément perdue, puis reconquise pas à pas : il n'est pas inutile, dans la paix religieuse dont nous jouissons, au milieu de concitoyens dont le plus grand nombre nous estiment, de penser à nos ancêtres qui ont souffert, et qui sont pourtant restés debout. Quand on dit Notre-Dame de Genève, on proclame bien haut l'admirable fidélité de notre peuple catholique, généreusement groupé autour de ses prêtres, et manifestant sa vitalité chrétienne par toute une floraison d'oeuvres splendidement développées. C'est tout cela que nous voulons solennellement reconnaître ; c'est de tout cela que nous voulons dire notre reconnaissance à Notre-Seigneur et à sa bonne Mère, par la cérémonie de ce jour.

Voilà pourquoi les catholiques de Genève, faisant au représentant du Souverain Pontife et aux prélats qui respectueusement l'entourent comme une cour d'honneur, sont venus en foules successives à Notre-Dame : les paroisses des quatre archiprêtrés, fidèles de la ville et des campagnes, puis les enfants dont l'âme restée pure reflète l'image du Christ, puis les malades et les infirmes dont les traits douloureux portent, plus touchante encore, l'empreinte du Sauveur couronné d'épines, immobile sur la croix. Oui, bonne Mère, nous accourons tous à vous, répondant à l'appel d'un de vos serviteurs les plus fervents, le promoteur de ces fêtes, et nous vous demandons humblement de bien vouloir nous accueillir. Nous venons, le coeur plein de gratitude pour les grâces innombrables que vous n'avez cessé de nous obtenir, mais lourd aussi du regret de nos lâchetés et de nos faiblesses passées. de nos peines et de nos épreuves présentes, des soucis et des craintes que nous inspire l'avenir. Cette couronne, dans laquelle un grand artiste a fondu ensemble les dons généreux d'un grand nombre de fidèles, nous vous l'offrons comme une preuve de notre amour, comme une marque de notre confiance, comme un symbole de notre consécration personnelle et collective, comme une reconnaissance publique de votre maternelle Royauté.

Après cette émouvante allocution, M. le chanoine Petit, Rme vicaire général, donna lecture du Bref du Pape Pie XI à M. le chanoine Lachenal, autorisant le couronnement de la statue de Notre-Dame de Genève.

Un instant après, le Nonce recevait la couronne des mains du Vicaire général et la plaçait sur un dispositif au-dessus de la tête de Marie.

Alors, à trois reprises, M. le Vicaire général prononça à très haute voix l'invocation : « Notre-Dame de Genève » à laquelle l'assistance répondit de tout coeur : « Priez pour nous. »

A ce moment, les cloches s'ébranlèrent, on vit les drapeaux s'agiter, la chorale entonna le Regina Coeli, composé spécialement pour cette fête par M. René Livron. L'évêque du diocèse, Mgr Besson, lut ensuite l'acte de consécration à Notre-Dame de Genève. Puis la bénédiction du Saint Sacrement, donnée par le Nonce apostolique, termina cette émouvante et grandiose manifestation.

Puisse la Sainte Vierge, priée et invoquée avec tant de ferveur et de piété, obtenir de Dieu et de son divin Fils les trésors de grâces et de miséricorde pour la Suisse, notre patrie, pour Genève et pour tous les diocésains, afin que, serrés autour de leur Evêque et de leur clergé, ils gardent au coeur une foi vive et agissante et professent envers l'Auguste Mère du Christ une confiance et un amour qui ne s'éteignent jamais !

 

Notre-Dame de Lausanne

 

JUSQU'EN 561, le plateau suisse qui s'étend de Lausanne à Constance et qu'on appelait Civitas Helvetiorum ne formait qu'un diocèse. A la mort du roi Clotaire, son royaume fut divisé et le diocèse dédoublé. La partie alémanique fut rattachée au diocèse de Constance et la partie burgonde resta le diocèse d'Avenches, dont le siège fut ensuite transféré à Lausanne.

En 574, c'est l'évêque Marius qui apparaît sur le siège d'Aventicum (1).

Le cartulaire de Lausanne nous apprend que Marius, né dans le diocèse d'Autun, était de noble famille et fortuné ; on a des raisons de croire qu'il fit ses études dans le célèbre monastère de St-Symphorien d'Autun. Tonsuré très jeune, ordonné prêtre, il reçoit bientôt la consécration épiscopale et en avril 574, il est nommé évêque d'Avenches. Cette ville lui doit l'église de Saint-Symphorien, fondée sur les ruines d'un ancien temple païen, carré, dont il employa les matériaux.

Payerne, nous le verrons, lui doit sa première église dédiée à Notre-Dame. Mais c'est Lausanne surtout qui fut son plus grand champ d'apostolat. C'est là que l'Evêque transféra son siège, vers la fin du Vlme siècle (590). Il y mourut après 20 ans d'épiscopat, le 31 décembre 594, à l'âge de soixante-quatre ans. Sur son tombeau, on a retrouvé une épitaphe qui est une petite biographie. Mgr Besson, le digne successeur de saint

 

1 D'après M. Maxime Reymond : Marius d'Autun, évêque du VIme siècle. Etude lue au Congrès des sociétés savantes de Bourgogne, à Autun, le 8 juin 1936.

 

Marius. croit pouvoir l'attribuer au poète Fortunat ; cette épitaphe dit en substance que saint Marius fut le modèle des prêtres et la gloire des prélats, chaste de corps et d'âme. et d'une grande frugalité. C'est en nourrissant les autres qu'il se nourrissait lui-même. Il jeûnait pour mieux pouvoir soulager les indigents et, pour eux, il bâtit des greniers. Assidu à la lecture des Saints Livres, il se plaisait à fabriquer de ses mains des vases sacrés et des ornements d'église. Il aimait vaquer aussi au travail des champs. Gardien du troupeau, il soumit ses brebis à une sage discipline, mais père plein de piété, il n'a combattu que par la douceur.

Qu'était Lausanne au moment où le saint Evêque y arrivait ? M. Maxime Reymond, en historien bien renseigné, va nous l'apprendre :

a Lausanne, dit-il, est d'origine celtique. Ce fut ensuite un vicus romain d'une certaine importance. L'itinéraire d'Antonin et la table de Pentinger donnent son nom au lac Léman lui-même, de même Castor, au début du Vine siècle, Castor, l'informateur de l'Anonyme de Ravenne. Mais ces indications se rapportent à la ville romaine, établie au bord du lac (Vidy). Cette localité fut ravagée, à deux reprises au moins, par les Barbares. Les dernières monnaies qu'on y trouve sont de Constant, en 350. Immédiatement après, Lausanne subit le sort d'Avenches. Il y subsista cependant une ville, mais très réduite ; la majeure partie des habitants abandonnèrent la rive et se transportèrent sur la hauteur, promontoire très escarpé, à l'abri des pillards. »

« C'est vers la fin du IVme siècle, suivant M. le professeur Chamorel, que les habitants de Lausanne désertèrent les parages de Vidy pour s'établir sur les hauteurs qu'encerclaient les ruisseaux de la Louve et du Flon ; ils cherchaient une protection contre les invasions périodiques des Barbares. Le voisinage immédiat d'une vaste forêt, les ravins profonds, le marécage au confluent des deux ruisseaux, les pentes abruptes de la colline semblaient avoir assuré à la ville naissante une suffisante sécurité. Elle se développa si bien que, deux siècles plus tard, l'évêque Marius quittait Aventicum et transférait à Lausanne, à la Cité, son siège épiscopal.

« L'établissement d'un siège épiscopal à Lausanne, au VIme siècle, suppose une ville avec son administration civile et religieuse. Le christianisme y était déjà implanté et la majeure partie des habitants l'avaient sûrement embrassé. Marius y trouva une église, un clergé pour la desservir.

Quelle était cette église ? Tout porte à croire que c'était l'église de Notre-Dame, devenue la cathédrale. Celle de St-Thyrse a dû être construite par Marius lui-même qui avait gardé une grande dévotion à ce patron du diocèse d'Autun, et c'est dans cette église, fondée par lui, qu'il voulut avoir son tombeau ; plus tard, elle portera même son nom.

Avant saint Marius, le culte de Marie était implanté dans la région. Aux VIme et VIIme siècles, on y constate l'existence de plusieurs églises dédiées à la Sainte Vierge, celle entre autres de St-Prex, qui s'appelait jadis Basuges. Avec l'autorisation de saint Marius, une église est construite à Baulmes, au pied du Jura, en l'honneur de la Vierge Marie.

A Autun, l'Evêque avait vu une école monacale, il l'avait probablement fréquentée. Pour le recrutement de son clergé, on peut bien supposer qu'il voulut avoir une institution semblable et que, dans ce but, il fonda St-Thyrse avec une école cléricale.

Pendant plus de deux siècles, l'histoire se tait sur les églises de la cité. Un seul fait est rapporté par le cartulaire, c'est la mort de saint Prothais, sur les monts du Jura, où il s'était rendu pour contrôler une coupe de bois en vue de la réédification d'une église de Lausanne. Cette église doit être probablement l'église de l'Evêque, puisque c'est lui-même qui en dirige les travaux.

Un document du IXme siècle nous donne la certitude de l'existence, à Lausanne, d'une église consacrée à Marie et d'une église principale, pour ne pas dire épiscopale. C'est une charte de donation faite par Louis le Débonnaire, en faveur de l'église de Sainte-Marie de Lausanne, qu'il appelle église Mère. D'autres donations confirment ce fait que, au IXme siècle, la cathédrale et l'église de Notre-Dame ne sont qu'une seule et même église.

Et si elle n'avait pas été église épiscopale depuis l'origine du siège de Lausanne, l'histoire nous aurait conservé le souvenir et la date de cette innovation.

Mais cette cathédrale primitive que fut-elle ? Ni les fouilles, ni les documents n'ont pu en donner une idée. Celle que saint Maire a trouvée ou construite a dû être réédifiée, comme nous l'avons vu, par saint Prothais, vers le milieu du VIIme siècle.

La renommée de Notre-Dame de Lausanne allait grandissant et les donations affluaient ; aussi l'heure vint où l'on songea à donner à la Reine du Ciel un édifice plus digne de sa grandeur, surtout de sa bonté, de ses bienfaits.

De là, on peut placer, dit M. le chanoine Dupraz, vers la fin du Xme siècle ou le commencement du Xlme l'érection d'un nouvel édifice. Cette affirmation s'appuie sur le Cartulaire qui nous a conservé le texte de l'épitaphe de l'évêque Henri de Lenzbourg. En voici la teneur :

« La dépouille mortelle de l'évêque Henri est inhumée sous les dalles de cette église qu'il a construite et gouvernée avec une sage autorité.

« Il a fondé cette église, puis il s'est fait une demeure au Ciel. »

Son tombeau se trouvait dans la nef, devant le Crucifix.

De l'église construite par Mgr de Lenzbourg, il ne reste aucun vestige. Elle a été remplacée par une construction qui a dû être commencée vers les années 1160 à 1170.

A qui doit-on l'initiative de ce nouvel édifice ?

Le Cartulaire nous apprend « qu'en 1232, le 3 des nones d'avril, le samedi, veille du dimanche des Rameaux, furent apportées les reliques de Notre-Dame de Lausanne, avec une très grande joie, révérence et honneur dans son église neuve de l'intérieur d'une chapelle en bois où elles avaient été déposées pendant 59 ans ».

Il résulte de ce fait que la cathédrale romane n'existait plus depuis 59 ans. date à laquelle les reliques avaient dû être transférées dans une chapelle provisoire et en second lieu, on peut conclure que, à cette date 1173, on a dû commencer les travaux du nouvel édifice, dont la construction, sans être terminée, permettait cependant déjà d'y placer les reliques. Revenant à l'origine des travaux, nous trouvons comme évêque Mgr Landry de Durnes que l'histoire appelle un grand bâtisseur. C'est à lui qu'on doit le château de Lucens. il fit bâtir aussi une tour à Curtilles et un fort à Puidoux. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir commencé la construction de la cathédrale actuelle.

« Quand on réfléchit sur l'entreprise de ces gigantesques monuments religieux du moyen âge, sur la lourde masse de blocs immenses élevés à des hauteurs vertigineuses et amenés souvent de distances considérables, quand on contemple la forêt de colonnes, de statues, de sculptures, la prodigieuse élévation des voûtes ou la hardiesse des flèches dentelées, livrées au vent, et quand enfin on retrouve le même soin et la même délicatesse artistique et souvent géniale dans un chapiteau ou la figure grimaçante d'un diablotin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer du génie, de la patience ou de l'esprit de foi de ces logeurs du bon Dieu. Ils n'avaient pas les appareils ingénieux dont nous jouissons aujourd'hui... et cependant, ils sont arrivés à faire des chefs-d'oeuvre qu'on ne surpassera jamais (1). »

 

1 CHAN. DUPRAZ : La cathédrale de Lausanne.

 

L'édifice du XIIIe siècle s'était donc élevé, éclairant, sur les hauteurs de la Cité, la foule des travailleurs de toutes classes, de tout âge. L'évêque Berthold de Neuchâtel, plein de zèle pour l'accroissement spirituel de son diocèse, activait les travaux. Le sanctuaire de Marie apparaissait sur la colline comme une forteresse sainte, aux solides assises, gracieuse dans ses formes architecturales. De ses tours aériennes, la voix des cloches emplissait la ville et les campagnes de ses appels pieux, enfin, on était près du jour béni où l'édifice pourrait être consacré. Mais Dieu, dont les desseins sont insondables, voulait préparer par de rudes épreuves les solennités de cette dédicace. Deux incendies, allumés dans la ville inférieure, allaient monter jusqu'à la Cité, faire rage autour de la cathédrale et lui causer de graves dégâts.

C'est le 10 août 1219, vers minuit, qu'éclata le premier incendie : il se déclara à la Chenau de Bourg ; le feu atteignit la Cité, la cathédrale et son beffroi. Toutes les cloches, trois exceptées, furent fondues. Le désastre fut immense puisque 1374 maisons devinrent la proie des flammes.

L'épreuve passée allait s'oublier, lorsque, dans la nuit du 17 août 1235, des cris d'alarme réveillaient soudain la ville endormie. C'était, hélas ! un nouvel incendie qui venait de s'allumer à la Palud. Le désastre devait être plus grand qu'en 1219. Un second foyer fut allumé accidentellement par un pauvre vieillard, dans la Cité. La cathédrale se trouva bientôt entourée d'un immense brasier, les toits de plomb furent fondus, les splendides verrières brisées ; le mobilier de la sacristie, les ornements eurent beaucoup à souffrir. Des documents précieux furent anéantis. Ce sinistre coûta la vie à 80 personnes ; il y eut, en outre, un grand nombre de blessés. Les pertes furent considérables. Cependant, l'édifice de la cathédrale, à part le beffroi, les toits, les cloches et les verrières, ne paraît pas avoir subi de dommages très importants ; les murs, les voûtes restèrent à peu près intacts. Pour les réparer, le Chapitre, sous la direction de l'évêque saint Boniface, se mit à l'oeuvre sans retard. La dépense en perspective était grande et les ressources épuisées. C'est pourquoi on songea à organiser des quêtes, non seulement dans le diocèse, mais au dehors. La dévotion à Notre-Dame de Lausanne était répandue au loin. La statue miraculeuse et des reliques insignes préservées du sinistre attiraient de tous les pays la foule des pèlerins qui allaient publier partout les faveurs obtenues et les merveilles dont ils avaient été les témoins. Il fut donc décidé que les quêteurs seraient envoyés à travers les paroisses du diocèse et dans les pays voisins. Les messagers portaient avec eux la statue de Notre-Dame et les reliques insignes de sa chapelle. Un cérémonial était prescrit. Les reliques étaient déposées avec la statue de Notre-Dame dans l'église paroissiale visitée ; les fidèles venaient les vénérer et, durant la nuit, il y avait toujours une garde d'honneur des âmes les plus dévouées à Notre-Dame pour faire la veillée sainte. « Il fallait, dit un écrivain, que la Vierge de Lausanne fût déjà en grande vénération à cette époque, car les délégués de l'Evêque trouvèrent partout le meilleur accueil. On vit, à cette occasion, cette libéralité pour l'Eglise, cet enthousiasme pieusement prodigue auquel tant d'édifices religieux doivent au moyen âge un avancement si rapide. »

Quelques évêques publièrent même un mandement pour recommander les quêteurs à la générosité de leurs diocésains. Voici un passage d'une lettre pastorale de l'Evêque de Grenoble à cette occasion. Après avoir rappelé les titres de Notre-Dame de Lausanne à la piété de ses diocésains, à leur reconnaissance, l'Evêque prescrit le cérémonial suivant : « Lorsque les envoyés de dite église viendront à vous, nous ordonnons à tous que vous alliez à leur rencontre, au son des cloches,pour rendre honneur aux saintes reliques et à l'image de la Bienheureuse Vierge. Vous rassemblerez avec diligence vos paroissiens. Depuis leur arrivée jusqu'à leur départ le lendemain, vous engagerez les fidèles à suspendre leur travail manuel, à chômer comme en un jour de fête et à faire, durant la nuit, une veillée auprès des reliques et de la statue de Notre-Dame. » L 'Evêque de Langres et celui de Genève exhortèrent aussi leurs diocésains à se montrer généreux pour cette restauration, à bien profiter des serinons qui leur seraient adressés par les quêteurs, enfin, d'être assidus aux veillées saintes près de la statue de Notre-Dame et des saintes reliques.

 

Donations

 

A l'exemple des souverains de la terre, Notre-Dame avait son trésor royal.

Les donations faites, soit à la cathédrale, soit à la chapelle vénérée, sont une manifestation éloquente de la piété filiale témoignée à travers les siècles à Notre-Dame de Lausanne.

Comme à Bethléem, jadis, les mages étaient allés déposer aux pieds de l'Enfant-Dieu et de sa Mère de riches présents ; ainsi, à Lausanne, au pied de son autel, la Mère du Sauveur a vu défiler un somptueux cortège d'empereurs, de rois, de princesses, de riches seigneurs lui apportant des trésors. En tête de ce cortège, nous voyons Charlemagne et son fils Louis le Débonnaire. L'illustre empereur voulut disposer de son immense fortune en faveur des églises et des monastères. Après avoir fait dresser l'inventaire de ses biens, dans leur attribution il réserva 21 parts qui, après sa mort, devaient être distribuées aux 21 églises métropolitaines de ses Etats. Chaque métropolitain, ayant d'abord retenu la part qui lui était réservée, devait en garder un tiers pour son église ; les deux autres tiers devaient être partagés entre les évêques, ses suffragants. Parmi ces métropoles, il nommait Besançon ; or, l'Evêque de Lausanne étant le premier suffragant de cette métropole, on peut déjà en déduire qu'elle a eu sa part des largesses de Charlemagne.

Le fils du grand empereur, Louis le Débonnaire (814-840), ne le céda en rien à la générosité de son père. A l'église de Sainte-Marie de Lausanne, il donne entre autres vingt fermes, avec toutes leurs dépendances, églises, maisons, vignes.

Il accorde, en outre, à Sainte-Marie de Lausanne, le droit de pêche dans la rivière de la Thièle.

Un prêtre, Waldromme, en 878, donne tous ses biens pour l'entretien du clergé de la cathédrale.

Le comte Réginald avait reçu de Charles le Grand l'église de St-Prex ou St-Prothais avec d'autres biens. Touché, disait-il, par la grâce de Dieu, il résolut de les rétrocéder à l'église de la Bienheureuse Marie de Lausanne. « Ces biens seront employés pour les frais du culte, le luminaire, les réparations de l'église, l'entretien des clercs. »

En 896, le comte Geilaud donne plusieurs domaines qu'il possède à Renens. Il fait cette donation en faveur de l'Auguste Marie, Mère de Dieu.

Un seigneur, nommé Ricaud, donne à Sainte-Marie de Lausanne et à l'évêque Magnère une maison et une terre à Lucens.

Vers l'an mille, les donations se multiplièrent encore. Deux surtout doivent être mentionnées. L'une est celle du Comté de Vaud, faite par Rodolphe III, roi de Bourgogne transjurane. Par acte, signé de sa main, sous date du 25 août 1011, celui-ci donnait à Dieu, à Sainte-Marie, à l'église de Lausanne, à l'évêque Henri, le Comté de Vaud, selon ses anciennes limites, toutes ses dépendances et tous ses droits. L'Evêque devenait ainsi prince temporel.

En 1070, Henri IV faisait don « à la Très Puissante Auxiliatrice de l'église de Lausanne, Marie, la Sainte Mère de Dieu », de possessions comprises entre la Sarine, le mont St-Bernard, le pont de Genève, le Jura et les Alpes, en particulier Morat, Lutry, Corsier, etc.

Et ce ne sont pas seulement des rois, des seigneurs, qui apportent à Notre-Dame le tribut de leur piété filiale et de leur reconnaissance, mais toutes les classes de la société : le riche et le pauvre voulaient inscrire leur nom dans ce livre d'or de la dévotion envers Marie, la Bienheureuse Mère du Sauveur.

Parmi les pèlerins de marque qui vinrent s'agenouiller au pied de l'autel de Notre-Dame, il convient de faire une place spéciale à la reine Berthe et à sa sainte fille Adélaïde. Cette dernière fit son pèlerinage à Notre-Dame en 999. Généreuse partout, elle n'a sûrement pas manqué de marquer son passage par quelque largesse royale envers sa Mère tant aimée, Notre-Dame de Lausanne.

 

Consécration de la cathédrale

 

Les quêtes ont été abondantes, les travailleurs infatigables. Voici enfin le grand jour si longtemps attendu, si impatiemment désiré de la consécration. Cette fête restera un des événements les plus mémorables de l'histoire religieuse de Lausanne.

Sur les hauteurs de la Cité, les travaux sont suspendus. Du clocher des églises, et surtout du beffroi de Notre-Dame, descendent des harmonies de fête, dont les sons se répercutent au loin. Des foules innombrables se dirigent vers la cathédrale. La construction de l'église est assez avancée pour que l'édifice puisse être consacré. Mais quel est le Pontife qui va procéder à la cérémonie ? C'est le Pape lui-même, oui, Sa Sainteté Grégoire X, escorté de sept cardinaux, de cinq archevêques, de dix-sept évêques, d'un grand nombre d'Abbés des plus célèbres monastères, c'est le Pape qui va consacrer la splendide cathédrale.

Le Pape avait fait son entrée à Lausanne le 6 octobre 1275. Le 18 du même mois, l'empereur Rodolphe de Habsbourg arrivait, accompagné de l'Impératrice et de ses enfants, avec les personnages les plus illustres de la cour, barons et chevaliers, enfin un vrai cortège impérial.

Toute la pompe des cérémonies de l'Eglise et tout le faste de l'Empire étaient réunis sous les voûtes de la cathédrale ; c'était comme une vision de Paradis. On devine la splendeur des cérémonies et l'enthousiasme des pieux fidèles.

Le lendemain, la cathédrale fut le théâtre d'une nouvelle solennité bien imposante. L'empereur Rodolphe de Habsbourg renouvelait son serment de fidélité à l'Eglise. Un poète, le R. P. Montagneux, a rappelé ce souvenir dans son cantique à Notre-Dame de Lausanne :

 

Tu vis le sceptre et la tiare,

Dans les beaux âges de la foi,

Te montrer au loin comme un phare

Et se prosterner devant toi.

Quel jour, quand Rodolphe et Grégoire,

Vers ton autel étincelant,

Entonnèrent un hymne à ta gloire

Aux yeux d'un peuple triomphant !

 

Au lendemain de la bataille de Grandson, à la veille du désastre de Morat, le 14 avril 1476, l'empereur Frédéric et le duc Charles le Téméraire firent un traité de paix. Ce contrat fut signé et proclamé dans l'antique cathédrale.

Le duc Charles séjournait au château de Menthon, à l'ombre de la cathédrale, et travaillait à reconstituer son armée, campée dans les plaines du Loup. Les événements avaient amené à Lausanne, outre les pesants convois de troupes, une foule de seigneurs, d'ambassadeurs et de prélats. Le jour de Pâques donc, à la grand-messe, le duc fit lire par son chancelier les articles du traité. « L'église avait été ornée, la veille, avec les magnifiques tapisseries de Flandre, qui garnissaient le pavillon du duc Charles. La duchesse Yolande de Savoie, de son côté, avait fait venir de Genève et d'ailleurs tous les ornements propres à rendre la cérémonie aussi imposante que possible... Les ratifications du contrat furent échangées avec grand appareil, au son des cloches et au bruit du canon. »

 

La Chapelle de Notre-Dame

 

Dans cette grande châsse gothique qu'est la cathédrale, il y avait un écrin, c'était la chapelle de Notre-Dame. C'est là que Notre-Dame de Lausanne avait sa statue. C'est là qu'on venait surtout implorer son secours, et c'est là, bien spécialement, qu'elle se plaisait à accorder ses faveurs.

Cette chapelle devait certainement être la plus riche, la plus belle. Cependant, à cause des déprédations dont elle a été la victime, l'accord n'a pas toujours été unanime à fixer son emplacement. Aujourd'hui, on a la certitude qu'il faut la placer dans l'abside du transept sud, attenante à une petite sacristie.

Ce sanctuaire privilégié, où se trouvaient l'autel et la statue de Notre-Dame, devant laquelle la multitude des pèlerins venait prier, était entouré de grilles avec des portes que les gardiens avaient la charge de surveiller et de fermer.

Aux premiers feux de l'aurore, la cloche de la cathédrale appelait le clergé pour l'office des matines.

Celles-ci terminées, une aubade de fifres se faisait entendre, égrenant sur la Cité et sur la ville les pieux Ave Maria de l'Angelus que les fidèles du Christ devaient dire avec ferveur pour obtenir les indulgences attachées à cette dévotion.

Plus tard, les fifres furent remplacés, le soir et le matin, par la grande cloche, dont neuf coups frappés lentement devaient annoncer les Ave Maria.

La cloche de l'Angelus, qui retentissait à l'aube, était un appel à la messe dite de l'aurore, célébrée dans la chapelle de Notre-Dame.

Cette messe de l'aurore, malgré l'heure matinale, était très fréquentée. Elle avait été fondée par Amédée IV, dit le Comte Vert. La charge de la dire était confiée aux quatre chanoines les plus anciens.

Le Comte, pour cette fondation, promettait de fournir d'abord une belle lampe, puis quatre chandeliers en fer bien travaillés et ornés de l'écu de ses armes. La lampe devait être placée devant la statue de Notre-Dame et l'huile y brûler nuit et jour. Chaque matin, avant de commencer la messe, le prêtre devait recommander aux prières des assistants l'âme du fondateur et des membres de sa famille.

Le comte Amédée s'engageait à faire entre autres une donation de 400 florins d'or ancien de grand poids. La fabrique, par contre, était dispensée de la charge de fournir le quintal de cire qu'elle devait jusque là donner annuellement à la Maison de Savoie en retour de sa protection.

La relation des visiteurs de 1466 nous apprend que, dans la chapelle de Notre-Dame, il y a quatre gardiens. Ils sont tenus de dormir dans la chapelle pendant la nuit, d'en assurer le service dès la messe de l'aurore jusqu'à celle qui se dit à l'autel de la Sainte-Croix. La dernière messe y est célébrée à midi. Quatorze chapelains y sont attachés. Chaque samedi, jour de fête et dimanche, à l'issue des Vêpres, les chanoines en procession se rendent à la chapelle de Notre-Dame pour y chanter le Salve Regina.

La statue miraculeuse

 

Dans cet écrin qu'était la sainte chapelle, il y avait un trésor, c'était la statue de Notre-Dame.

Nos aïeux l'aimaient, cette statue, ils la vénéraient comme un enfant, quand il a du coeur, vénère l'image de sa mère.

Au lendemain des incendies, nous avons vu les quêteurs la porter de paroisse en paroisse, les foules venir à sa rencontre, l'accueillir, l'honorer comme il convient d'honorer l'image de la Mère du Sauveur, et c'est par des guérisons, par de vrais prodiges que la Sainte Vierge répondait à ces témoignages de piété filiale, dont elle rapportait, par ailleurs, toute la gloire à son Divin Fils.

Que savons-nous de cette statue ?

Un inventaire du 5 août 1535 nous en donne la description suivante :

« L'image vénérable de la Bienheureuse Vierge, tenant son fils dans ses bras, sous un dais, la Mère et le Fils portant des couronnes d'or et d'argent bien garnies de pierres précieuses ; la Sainte Vierge tient un sceptre et elle a à la couronne un ornement composé de perles et de plusieurs pierres précieuses, et un autre au front, formé d'une pierre rouge entourée de perles et d'autres pierres précieuses. »

Dans cette attitude et avec ses attributs de Reine, siégeant sur un trône, Marie est bien reconnue pour la Souveraine de la Cité et de la ville de Lausanne, recevant à ses pieds l'hommage de ses sujets.

Dans les monnaies lausannoises, la Vierge tient l'Enfant-Jésus tantôt sur le bras droit, tantôt sur le bras gauche. Son front est ordinairement ceint d'une couronne. Le type de l'image a varié. Ces pièces de monnaie portaient toujours une légende morale. Voici la traduction de quelques-unes :

« Je vous salue Marie. »

« Je vous salue pleine de grâce. »

« Voici la Vierge qui nous a donné le Sauveur.

« Réjouissez-vous, Reine du Ciel, Alleluia. »

 

Dans une très intéressante étude sur l'image de Notre-Dame de Lausanne, Mgr Besson donne plusieurs reproductions de l'antique modèle, entre autres de celui qu'on trouve sur un médaillon ornant une vieille croix émaillée provenant du Valais.

Dans un rituel à l'usage du diocèse, imprimé à Genève, en 1500, on trouve une gravure sur bois représentant Notre-Dame de Lausanne sous un dais gothique. Dans un de nos missels, imprimé vers la même date, il existe également une gravure sur bois de Notre-Dame de Lausanne. A ses pieds, on voit l'Evêque à genoux.

Voici une preuve officielle de la vénération des Lausannois pour la Mère du Sauveur, une preuve aussi de la confiance qu'ils lui gardaient :

Tous les jeudis, avant d'entrer en séance, les membres du Conseil assistaient à une messe, et cette messe était célébrée dans la chapelle de Notre-Dame.

Les autorités lausannoises ont conservé, à l'Hôtel de Ville, dans la salle de la Municipalité, un très beau vitrail des premières années du XVIme siècle, représentant Notre-Dame tenant sur ses genoux l'Enfant-Jésus. L'écusson, aux armes épiscopales, s'appuyant au pied du trône de la Sainte Vierge, semble être un hommage permanent de la ville à sa Souveraine de jadis et de toujours.

A la cathédrale aussi, à l'abside de la chapelle de la Vierge, Notre-Dame a son vitrail à la place d'honneur, au-dessus de l'endroit où jadis cette Reine avait son autel, son trône. C'est un don de la Société des Belles-Lettres.

Dans toutes les églises actuelles de Lausanne, on a eu à coeur de présenter à la vénération des fidèles des reproductions de l'ancienne image.

Un artiste, M. Vuillermet, en 1916, a offert un tableau de Notre-Dame à l'église du St-Rédempteur. Il a tenu compte des principales données documentaires. Le motif de la draperie du fond de la toile est emprunté à la décoration ancienne de Notre-Dame à la cathédrale de Lausanne.

Bien des paroisses catholiques du canton de Vaud ont imité celles de Lausanne et conservé ou rendu à Notre-Dame de Lausanne la place qui lui revient dans leurs églises. Dans bien des familles aussi, des reproductions de l'antique image ravivent le souvenir de Celle que les Lausannois ont reconnue pendant dix siècles, comme leur Souveraine et leur grande Bienfaitrice.

Au XIIme siècle, sous l'épiscopat de saint Amédée, le prévôt du Chapitre, Arducius, fit une reconnaissance écrite de la vraie constitution de la ville de Lausanne. Voici le premier article de cette charte :

« Toute la ville de Lausanne, tant la Cité que le bourg, est la dot et l'alleu de la Bienheureuse Marie et de l'Eglise de Lausanne. »

Par cet acte, la ville de Lausanne se déclarait la propriété immédiate et directe de Notre-Dame ; ses biens lui appartenaient pour l'entretien de son église et de ses desservants. L'Evêque n'en était que l'administrateur et l'usufruitier. La Sainte Vierge était ainsi constituée la souveraine de toute la ville et les habitants reconnaissaient être ses sujets.

L'Evêque, le jour de son installation, était arrêté à la porte de St-Etienne et là, en présence du peuple, la main sur la Sainte Hostie, il devait jurer fidélité à ces franchises, coutumes et libertés.

Le palais de cette Reine était la cathédrale ; la chapelle, où les fidèles venaient spécialement l'honorer et lui demander audience, où Elle se plaisait surtout à répandre ses bienfaits, était son trône, tout étincelant d'or et d'argent, de pierres précieuses, dons joyeux et généreux de l'amour et de la reconnaissance de ses enfants.

Dans la lettre que l'Evêque de Genève adressait à son clergé en 1299, il parle de miracles éclatants que Dieu opéra par l'intercession de Notre-Dame de Lausanne. Nous avons heureusement un témoin contemporain de ces faits prodigieux du XIIIme siècle : c'est le prévôt Conon, d'Estavayer ; il en fait le récit danssa chronique. Homme savant et prudent, il raconte ce qu'il a vu et entendu ; la simplicité de ses relations leur donne une grande valeur. Parmi ces faits, qui sont au nombre de soixante-treize, on compte de nombreuses guérisons d'aveugles, deux résurrections d'enfants. C'est encore la cure instantanée du mutisme, de la paralysie, ou bien la délivrance merveilleuse des captifs.

Ces prodiges s'opéraient ordinairement dans la cathédrale, surtout à la chapelle de Notre-Dame. D'autres fois, c'était au passage de la statue ou des reliques que les quêteurs portaient dans les paroisses. Parfois encore, Notre-Dame de Lausanne exauçait les prières là où l'on s'adressait à Elle.

Voici quelques-unes de ces faveurs : le jour de la translation des reliques, à leur passage, une jeune fille paralysée fut subitement guérie. Le mardi suivant, un homme et une femme recouvrèrent la vue, aussi devant les reliques. Le Vendredi-Saint, un homme venu de Neuchâtel retrouva l'usage de la parole et d'un bras paralysé.

Au passage encore des reliques portées par les quêteurs, un vieillard, au bras paralysé depuis douze ans, est guéri, à Satigny près de Genève ; un paralytique, à Crassier ; un aveugle, à Gex, un autre, de Rumilly, recouvre la vue à Hauteville. Neuf autres guérisons sont signalées à l'occasion de ce voyage des quêteurs.

En 1235, le samedi avant la fête de saint Michel, un homme de Siviriez vint à Lausanne. Il avait été fait prisonnier en Allemagne. Détenu depuis quinze jours, il avait fait voeu de faire à la Vierge Marie un don annuel de quatre deniers. La Mère du Sauveur, exauçant sa prière, lui avait fait recouvrer la liberté.

Cette même année, la veille de la fête de saint Benoît, une femme, venue d'Orsières (probablement Orsières en Valais), était aveugle depuis six ans. Elle assista à une messe à la chapelle de Notre-Dame. Au moment de l'élévation, elle supplia la Sainte Vierge d'intercéder pour elle auprès de son Divin Fils. Elle fut subitement guérie.

Un homme, dont la main était fermée, au point que les ongles entraient dans la paume, vient pour la troisième fois aux pieds de Notre-Dame... Il dit naïvement à la Sainte Vierge que c'est la troisième fois qu'il vient prier à son autel, que, si elle ne le guérit pas, il ne reviendra plus. A peine a-t-il achevé ces mots qu'il peut ouvrir sa main. Il est guéri, il est heureux.

La relation de ces miracles se termine par ce fait merveilleux : quatre hommes de Berne sont retenus prisonniers dans la Tour de Chavant (Champvent ?). Ils supplient la Sainte Vierge de briser leurs fers et de leur faire recouvrer la liberté. Leur prière est entendue. Le coeur débordant de joie et de reconnaissance, ils viennent à Lausanne remercier Notre-Seigneur et sa Mère si compatissante.

Au XVme siècle, le Pape Calixte III, accordant des reliques à la cathédrale de Lausanne, faisait déjà allusion, comme nous l'avons vu, aux divers grands miracles qui s'opéraient en ce saint lieu.

Voici un autre témoignage très intéressant de la même époque. Il existe à la Bibliothèque cantonale vaudoise un Livre des comptes de la fabrique de la cathédrale pour les années 1445 et 1446. On y lit la mention suivante : Item, il a été payé vingt deniers pour la sonnerie qui a eu lieu à cause d'un miracle fait dans la ville de Vevey par l'intercession de Notre-Dame de Lausanne.

 

La Réforme

 

Tous ces faits montrent combien Notre-Dame de Lausanne était bonne à ceux qui l'invoquaient. Comment se fait-il que, tout d'un coup, cette source de grâces ait tari ? Est-ce que le coeur de Notre-Dame a changé ? Non, elle n'a jamais cessé d'être aimante et secourable à ceux qui l'invoquent. Qu'est-il donc arrivé à cette Mère si compatissante ? On tremble en le disant : ses enfants l'ont perdue en perdant le catholicisme.

Cette perte ne fut point faite en un jour, ni de gaîté de coeur. Au contraire, les Lausannois résistèrent longtemps aux novateurs.

En 1533, le Conseil de Lausanne refuse de recevoir maître Michel d'Ormont, qui, par ordre des Bernois, venait prêcher l'Evangile protestant. A cette occasion, le Conseil répondit à Messieurs de Berne que « les Lausannois voulaient vivre comme leurs pères et qu'ils étaient résolus à n'écouter aucun ministre ».

Mais les Bernois ont pour eux la force et ils sauront l'employer.

En effet, voici que, au début de 1536, subitement, Berne déclara la guerre au duc de Savoie, dont dépendait la plus grande partie du Pays de Vaud.

Cette levée de boucliers bernois était en opposition avec tous les traités et les négociations précédentes puisque le duc avait adhéré à presque toutes les revendications des Bernois.

« Cette guerre, dit M. de Haller, ne peut s'expliquer que par le fanatisme du parti protestant bernois, encouragé par les novateurs de Genève envenimés par Farel. »

A l'appui de cette assertion, il y a la lettre que Berne adressait au début de l'invasion aux communes vaudoises. Faisant appel à leur bonne volonté, les Bernois donnaient pour motif principal de la guerre « que les Genevois étaient injustement harcelés, persécutés et bloqués en haine de ce qu'ils avaient embrassé la Réforme ; ils en avaient appelé aux Bernois comme chrétiens ».

Enfin, la grande preuve que l'entreprise de cette conquête était motivée avant tout par le désir d'implanter la Réforme, c'est l'empressement acharné avec lequel les Bernois, à mesure qu'ils avancent dans le pays, s'appliquent à interdire la messe, à renverser les autels et à remplacer la religion catholique par celle des novateurs.

Le 22 janvier 1536. les milices bernoises. au nombre de six mille hommes, sous le commandement de Nægeli, se mettent en marche pour envahir le Pays de Vaud.

Partout la question religieuse paraît au premier plan.

Pour n'en citer qu'une preuve, voici ce qui s'est passé à Yverdon. Les troupes bernoises viennent de faire leur entrée dans cette ville. Immédiatement, la religion catholique y est déclarée abolie ; un ministre protestant y est installé et, le 18 mars 1536, des députés de Berne accourent pour faire brûler et briser toutes les images. Est-ce à dire qu'on ne résistait pas ? Non, on peut affirmer, au contraire, que la résistance a été quasi générale et souvent tenace. L'exemple de Lutry nous en donnera bientôt une idée.

Mais, le 29 mars 1536, les Bernois entraient à Lausanne ; le lendemain, ils prenaient possession du château, des droits et de tous les biens de l'Evêque. Au château de St-Maire, les armes épiscopales furent remplacées par l'ours de Berne. A partir de ce moment, la ville de Lausanne n'était plus, comme jadis, l'alliée de Berne, mais son humble sujette, le simple chef-lieu d'un bailliage bernois. Berne se réservait toutes les propriétés de l'Evêque et du Chapitre et tous les droits sur la cathédrale.

M. de Haller reproche aux autorités lausannoises leur manque d'opiniâtreté dans la résistance. « Il est certain, dit-il, que, si les députés de Lausanne avaient tenu ferme (commme ceux de Lutry), ils auraient pu garder leur indépendance et leur religion. En préférant le temporel, quelques biens des couvents et des paroisses qu'on leur concédait, au spirituel, ils ont perdu l'un et l'autre. Plutôt que de s'exposer à une révolte, peut-être à une guerre civile entre les cantons, à un soulèvement des autres villes du Pays de Vaud, et à compromettre le sort de la conquête, les Bernois auraient laissé, à la capitale vaudoise, son ancienne religion et tous les avantages qui en dépendent. Mais les négociations traînèrent, l'indignation se calma. Berne fit des concessions, et la conquête bernoise continua son chemin. » Le 27 avril, le Conseil de Berne avisait les chanoines « qu'ils seraient tolérés jusqu'à l'abolition du papisme », c'est-à-dire à brève échéance.

Pierre Viret, pour en finir, proposa une dispute de religion ; le 5 juin, l'assemblée de commune protesta encore contre cette proposition. Berne passa outre et annonça ce pseudo-concile pour le ter octobre.

Le ter octobre, comme Berne l'avait décidé, la dispute s'ouvrit à la cathédrale. Le clergé catholique récusa la compétence des docteurs du nouvel Evangile. Par ailleurs, toute discussion devenait inutile. Les protestants avaient déjà fait leur siège. Voici, en effet, ce que le pasteur Archinard dit à ce sujet :

Les Conseils de Berne s'étaient établis juges souverains des controverses et devaient décider en dernier ressort des articles de foi. »

Dans son discours de clôture, le 8 octobre, Farel déclare que, maintenant, les Messieurs de Berne sont les maîtres du pays ; il considère sa tâche personnelle en Pays de Vaud terminée, et il s'en remet à Messeigneurs pour la parachever.

L'avoyer exhorta les assistants à attendre les ordres et à s'y soumettre.

Les réformés n'attendirent pas. Animés par le succès de la dispute, dit Vuillemin, ils ne l'ont pas plutôt vue à sa fin qu'ils ont couru démolir les autels et briser les images de la cathédrale. Les chanoines ont tenté de s'y opposer. Ils ont fermé les portes, mais n'ont pas pu arriver à arrêter la tourbe des envahisseurs. Sur le jubé en pierre qui fermait l'entrée du sanctuaire, surmontant l'arcade principale, se trouvait un grand Crucifix ; ces forcenés l'ont abattu.

Une statue de Notre-Dame fut aussi brisée ; c'est celle qu'on voit encore décapitée au-dessous de l'arc du vestibule. L'Enfant-Jésus qu'elle tenait dans ses bras a été mutilé.

Les seigneurs de Berne, selon l'expression même de Ruchat, jugeant que les controverses religieuses avaient été suffisamment éclaircies par le moyen de la dispute, crurent pouvoir frapper le grand coup et commencèrent par l'endroit le plus aisé, c'est-à-dire par la spoliation des églises.

Avant la fin d'octobre 1536, ils ordonnèrent à tous les baillis du Pays de Vaud de démolir les autels et de faire brûler ou briser les images dans tous les temples de leur dépendance, ce qui fut exécuté. Les baillis se rendront de paroisse en paroisse à cette fin, obligeant les communes aux frais de démolition. Il y eut opposition à Lutry, à Villette, un commencement de résistance à St-Saphorin, mais bientôt, la frayeur s'empara de ces pauvres gens, la crainte du ressentiment des seigneurs de Berne empêcha toute ligue et paralysa tous les efforts.

Mais qu'est devenue la célèbre statue de Notre-Dame de Lausanne, vénérée dans la chapelle ? En prévision des événements, les chanoines l'avaient enlevée et mise en lieu sûr, du moins ils le croyaient, l'ayant placée sous la sauvegarde des Conseils de la ville.

Convoquées en assemblées, le 13 septembre (1536), les autorités civiles avaient reçu en dépôt, du prévôt et du Chapitre, les vases sacrés, les vêtements et ornements sacerdotaux, les livres, les châsses, les reliques, les images et les statues de la cathédrale. Un inventaire détaillé en fut dressé et signé par les notaires publics, Pierre Warre et Jean Benoît. Le Conseil promit au Chapitre de lui rendre ce trésor à la première réquisition et de défendre contre toute agression les chanoines et leurs biens. Le 26 septembre, une délégation se présentait encore au Conseil pour le prier de prendre sous sa protection la cathédrale. Il fut promis qu'on ferait pour cela tous les efforts possibles. Le 29 septembre, une assemblée des bourgeois ratifiait le contrat signé le 13 entre le Chapitre et le Conseil. Toutes ces promesses et bonnes volontés devaient bientôt sombrer devant la violence bernoise.

L'inventaire des objets remis par le Chapitre au Conseil donnait une énumération détaillée du dépôt confié. Or, il y était fait mention expresse de « l'image de la chapelle de Notre-Dame de Lausanne en argent doré et de son baldaquin ».

Le précieux dépôt a-t-il été bien gardé ? Etait-il en sûreté ? Hélas ! non. Le 15 février 1537, les commissaires bernois arrivaient pour faire exécuter l'édit de la Réformation et pour s'emparer des biens ecclésiastiques. Le Conseil présenta une requête au bailli, demandant de pouvoir conserver le dépôt confié, vu, disait-il, que les dons étaient des biens soit des ancêtres, soit de la ville de Lausanne (plusieurs cependant étaient de provenance étrangère). La demande fut écartée, mais, le 26 février, des délégués lausannois la portèrent à nouveau au Conseil de Berne. Ils invoquèrent les motifs que la ville était pauvre et que ses murs tombaient en ruine ; ils supplièrent donc qu'on leur abandonnât les bijoux et ornements confiés par le Chapitre afin de pouvoir subvenir aux dépenses de ces reconstructions.

Berne fit attendre sa réponse, qui n'en fut pas meilleure ; le 18 avril, les Bernois rétrocédèrent à la ville de Lausanne les chapes, chasubles et autres vêtements ecclésiastiques, mais tout le reste devait rester la propriété de Berne. Mécontent de cette restitution dérisoire, le Petit Conseil lausannois la refusa.

Lausanne demanda qu'au moins Berne confirmât les franchises que leur avaient accordées les Evêques et les seigneurs. Les Vaudois durent attendre pendant deux siècles et demi la Charte de leur indépendance.

A la stupéfaction générale, toute la ville put voir un jour, alignés sur la place de la Cité, voitures et chariots. Lourdement chargés des trésors de la cathédrale, dix-huit chars prirent la route de Berne. Le dépouillement n'était pourtant pas encore complet. Il devait, d'après les documents, durer plusieurs mois.

Une partie de ce trésor fut vendue. Quelques objets furent livrés aux flammes ; ceux en métal précieux, tels que calices, statues, furent confiés à des orfèvres pour être fondus. Or, une liste des objets que l'on jeta au creuset, dressée par le Conseil de Berne, sous date du 7 juin 1537, énumère comme provenant de Lausanne, entre autres : « Marie ou la Grande Diane » avec son fils et l'argent du trône.

Il n'y a donc pas de doute possible, dit M. Dupraz ; la statue de la chapelle de Notre-Dame de Lausanne a échappé aux destructions qui, le 8 octobre et le lendemain de la clôture de la dispute de religion et les jours suivants, changèrent la cathédrale « en un lieu de ruines et de désolation » ; mais elle a été fondue peu après.

On devine la joie des Bernois à la vue des lingots d'or et d'argent qui leur revenaient. Le précieux rétable du grand autel, les calices, les statues, les chandeliers, les vases de toutes espèces, tout avait été jeté au creuset, sans souci de la valeur artistique et encore moins de la valeur religieuse.

Quant à la messe, les Bernois la supprimèrent dès la première heure ; en effet, un édit de LL. EE. de Berne du 19 octobre 1536, veille de la dédicace, déclarait la messe supprimée et toute cérémonie du culte catholique interdite.

Le lendemain, fête de la dédicace, solennellement célébrée jusque là, fut un jour de désolation indicible pour les âmes restées attachées à la religion catholique, et c'était encore la grande majorité. Dans toutes les églises, grand silence, silence de mort.

A l'interdiction de célébrer la messe dans le pays, s'ajoutait, pour les fidèles, nous l'avons vu, celle d'aller entendre la messe au dehors.

Dès le 7 mars 1537, on établit, dans tout le Pays de Vaud, des surveillants secrets dans chaque paroisse, chargés d'observer ceux qui ne vivaient pas selon la Réforme afin qu'ils fussent punis par le magistrat.

 

Le crucifix de Lutry à Promasens

 

Les citoyens de Lutry se montrèrent si attachés à l'ancienne religion que, le 9 avril 1536, en face des troupes bernoises, ils décident de ne faire venir ni écouter aucun ministre et défendent sous peine d'amende de détériorer quoi que ce soit dans l'église.

Le 18 février de l'année suivante (1537), le Conseil de cette même ville proteste encore formellement contre la publication de l'édit bernois, concernant l'expropriation des biens d'église.

Le 22 février 1537, le Conseil de dite ville enregistre que les commis ont rompu la croix des religieux et celle de la paroisse, mais ils ont ajourné l'utilisation des fers. Tout cela démontre que les catholiques de Lutry ont grand-peine à se rendre aux injonctions bernoises et, le 15 mars, le bailli se plaint de ce qu'il reste encore des autels et des statues debout. Le Conseil finit par décider qu'on les ôtera et qu'on en mettra le bois en « hale » (à la halle). Ne semble-t-il pas que, cédant à la force, ils prennent cependant toutes les mesures pour rétablir toutes choses dès qu'il sera possible ?

Une preuve de ce souci, de cette espérance, c'est encore l'inventaire de ce qui reste au coffre-fort de la Confrérie du St-Esprit de Lutry au 29 août 1539.

Cet inventaire mentionne entre autres :

1° Le grand crucifix d'argent.

2° Deux croix de procession, l'une rompue par les commissaires.

3° Une custode ou pyxide.

4° Trois calices avec leur patène.

Un de ces calices a été donné par le maior de Lutry, et celui-ci le réclame ; le Conseil décide de faire droit à cette requête. Le calice sera rendu au maior qui le réclame, mais à une condition : for ay que se per fortune les églises se torve en son premier estre que le dict maior se obligey de le retorner en icelle cas avenan, c'est-à-dire : Si par fortune (par bonheur), il arrive que l'Eglise redevienne ce qu'elle a été, c'est-à-dire catholique, le dit maior s'oblige à le rendre.

« L'an 1539, le Conseil de ville (Lutry), contraint de vider l'église et de la dépouiller de tout ce qui a appartenu à l'ancien culte, en le transportant au Château de Lausanne, vend à la commune de Promasens, près d'Oron, le grand crucifix, placé en dessus de la grille du choeur, et pour le prix de deux quarterons de poires sèches, mais sous la condition expresse de pouvoir le reprendre dans des temps meilleurs (1). »

Ce grand crucifix serait, d'après la tradition et la note ci-dessous, celui qui se trouve à l'arc du choeur de l'église actuelle de Promasens. Il est du XVIIIe siècle.

Il faut reconnaître que les Registres du Conseil de Lutry de l'époque n'en font pas mention. Cette discrétion est compréhensible... on craignait les foudres de Berne.

Les Bernois, devenus maîtres des biens ecclésiastiques, en donnèrent une portion aux villes et aux communes, afin de les gagner à la Réforme et d'acheter pour ainsi dire leur soumission ; une partie des biens fut attribuée aux baillis, enfin le reste fut vendu à des particuliers.

 

1 Note communiquée à M. J. Ruel par M. Charles Recordon, pasteur à Lutry, et extraite du Manual de Lutry, écrit par le secrétaire communal au fur et à mesure que les événements se passaient sous ses yeux.

 

Peu de personnes étant disposées à acheter des biens ravis à l'Eglise, le petit nombre d'acquéreurs les obtinrent à très bas prix et n'en vinrent que plus intéressés à soutenir une Réforme qui leur était si profitable. Ainsi, le prieuré de Divonne fut vendu, en 1542, au seigneur du lieu pour 1,000 écus ; celui de Perroy, magnifique vignoble, pour 2,500 florins du pays ; dès 1535, la terre de Villars-les-Moines et Clavaleyres, près de Morat, terre qui vaut aujourd'hui (M. de Haller écrivait cela en 1838) 3 à 400,000 fr., fut cédée pour le prix dérisoire de 6,500 livres de Berne.

En 1542, les Bernois portèrent un édit qui ordonnait au bailli de Vaud d'incarcérer les gentilshommes qui n'assisteraient pas aux prêches protestants et de les garder en prison jusqu'à ce que LL. EE. les eussent châtiés selon leur mérite, enfin de bannir ceux qui ne voulaient absolument pas aller auxdits prêches.

On promit aux gardes du Consistoire et aux surveillants secrets une part aux amendes légales pour chaque personne qu'ils auraient aperçue aller idolâtrer, c'est-à-dire, d'après le langage d'alors, entendre la messe hors du pays (en Savoie ou dans le canton de Fribourg).

On voit que Berne employait bien tous les moyens pour abolir le catholicisme en pays vaudois.

 

Renaissance catholique

 

Heureusement, il faut le reconnaître, les Autorités lausannoises, bien que toujours surveillées par Berne, surent peu à peu s'affranchir de ce fanatisme et se montrer plus conciliantes. Animées d'un esprit plus large, elles en vinrent bientôt à fermer les yeux sur les catholiques qui venaient à Lausanne pour leurs études, ou pour gagner leur vie. Les catholiques furent même autorisés à suivre les cours de l'Académie et leur nombre continuant à augmenter, l'abbé P.-Fr. Favre était autorisé, en 1792, à célébrer un culte semi-public dans une maison de la rue du Pré. Il usa de cette tolérance jusqu'en 1793. A cette date, une injonction vint de Berne, interdisant à l'abbé Favre de continuer à célébrer la messe à Lausanne. M. Favre se retira alors à Bretigny.

A la Révolution française, des prêtres nombreux et des familles entières durent quitter la France. Un grand nombre de ces émigrés arrivèrent à Lausanne. Discrètement d'abord, la célébration de la sainte messe recommença, puis elle fut autorisée par qui de droit dans une chapelle à Rosemont.

En automne 1796, un ukase bernois oblige les émigrés à quitter Lausanne. Une personne de grande vertu, Madame d'Olcah est restée. Elle a son aumônier, la messe est célébrée dans sa maison. Celle-ci est ouverte à tous les catholiques. Un matin de Fête-Dieu, vers 1810, les fidèles se trouvent si nombreux pour assister à la messe que plusieurs doivent se mettre à genoux dans la rue. Des conseillers viennent à passer et sont mis au courant. En bons Vaudois, ils se disent qu'on ne peut pas laisser les catholiques dans une si pénible situation et, le jour même, ils décident qu'un local spacieux leur sera accordé. C'est à ce moment, 1810, que fut votée la loi sur le culte catholique qui est encore actuellement en vigueur. Toutefois, il y eut un peu de retard dans l'octroi de la concession promise, et ce n'est que le jour de Pâques, 4 avril 1814, que les catholiques furent autorisés à occuper le temple de Saint-Etienne, un des plus anciens édifices religieux lausannois.

Les catholiques devaient en partager la jouissance avec les réformés allemands et, plus tard, les anglicans ; cela dura jusqu'au jour où les catholiques purent entrer dans leur nouvelle église. Quelques années se passèrent encore avant qu'un curé fût officiellement reconnu. Enfin, le 18 septembre 1828, l'érection canonique de la paroisse devint un fait accompli, un curé lui était donné. C'était M. l'abbé Belbes et la vie paroissiale allait prendre un essor rapide et durable.

Il y avait alors à Lausanne 5 à 600 catholiques. Cette population était peu stable et plutôt pauvre. Dès le début, on eut le souci d'ouvrir une école catholique. Parmi les curés qui se succédèrent au Valentin, il faut faire une place spéciale à M. l'abbé Dey, qui, même après avoir quitté Lausanne pour aller à Ependes, s'en alla en France quêter pour son ancienne paroisse.

Le 28 février 1828, arrivait à Lausanne un nouveau curé qui devait laisser une profonde empreinte dans la vie catholique de la capitale vaudoise. C'était M. Sylvain Reidhaar, Zougois d'origine. Très actif et dévoué, il se mit à l'oeuvre en vue de la construction d'une église qui serait propriété exclusive de la jeune communauté catholique.

Le 28 août 1828, le Conseil d'Etat donnait les autorisations nécessaires. Un terrain fut acheté. On chercha et on obtint des aides financières en Suisse et ailleurs. Un bazar organisé à Fribourg rapporta 2,831 fr. L'Etat du Valais donna 1,000 fr. Mgr Yenny sollicita le roi de Sardaigne et les gouvernements catholiques suisses. Au 29 juillet 1831, on avait dépensé 52,000 fr. Il en fallait trouver encore 20,000. Alors une terrible épreuve vint frapper nos coreligionnaires. A la suite de pluies torrentielles, le sol sur lequel était fondée l'église céda. L'église qui était sous toit se lézarda à tel point que les architectes consultés déclarèrent qu'il fallait la démolir et reconstruire ailleurs. L'affliction fut bien grande, mais, sans se décourager, on acheta un nouveau terrain au bas du Valentin et, le 9 août 1832, M. le curé Reidhaar bénissait la première pierre du nouvel édifice, l'église de Notre-Dame dont les catholiques jouissent encore aujourd'hui. Elle fut consacrée par Mgr Yenny, le dimanche 31 mai 1835, en présence des autorités cantonales et bourgeoisiales, au milieu d'un grand concours de catholiques et de réformés. Mgr Yenny prononça une allocution qui fit grande impression et dont le texte est encore conservé. M. le curé Reidhaar, secondé par un comité très actif, arriva à payer les frais de construction.

En 1849, la révolution religieuse fit rage à Lausanne : le curé fut expulsé. Mais l'Eglise ne meurt pas. M. l'abbé Etienne Favre arriva comme curé du Valentin. Il remplit ce ministère avec un grand zèle pendant dix ans. En 1859, il fut remplacé par M. l'abbé Joseph Deruaz, jusque là curé de Rolle, qui devait se dévouer à la paroisse de Notre-Dame de Lausanne jusqu'à son élévation à l'épiscopat, soit pendant 32 ans (1859-1891).

A l'ombre de la cathédrale où tant de générations avaient imploré Notre-Dame, à la vue des maisons épiscopales où les évêques s'étaient succédé pendant mille ans, le nouveau curé comprit, dès la première heure, combien les temps étaient changés et combien il était urgent d'agir en véritable apôtre, zélé et prudent à la fois. Conserver dans la foi les enfants de l'Eglise, les habituer, en dépit des influences du milieu, à la pratique de leurs devoirs religieux, faire resplendir la dignité de notre culte par des cérémonies imposantes, découvrir toutes les familles catholiques et faire arriver aux catéchismes tous leurs enfants, voilà quelques points de son programme. Pour le réaliser, l'abbé Deruaz ne recula devant aucun sacrifice matériel, ni devant aucune immolation de lui-même. Construire des écoles, rendre florissant un institut de jeunes filles, trouver de nouvelles ressources pour embellir le sanctuaire, l'enrichir d'un orgue meilleur, de vitraux et cela sans compromettre le budget paroissial, encourager les conférences de charité, visiter chaque année presque tous ses paroissiens dont le chiffre s'éleva bientôt à 4,000, donner lui-même presque tous les cours d'instruction religieuse, passer chaque semaine de longues heures au confessionnal... voilà la mission que M. l'abbé Deruaz s'est appliqué à remplir pendant 32 ans.

Un jour vint où la communauté catholique courut un grave danger. Un religieux révolté, le P. Loyson, après avoir remporté quelques succès à Genève, avait tourné ses regards vers Lausanne en vue d'y fonder une secte de vieux-catholiques. Par ses prières d'abord, puis par ses démarches auprès de chacun des conseillers

d'Etat, M. Deruaz arriva à conjurer le péril. L'accueil que reçut le P. Loyson fut très froid et il lui fut déclaré

qu'il y avait assez de religions à Lausanne, qu'il n'y avait donc rien à faire ».

Une fois garanti contre les infiltrations du schisme, autant qu'on peut l'être, dans une ville cosmopolite, M. Deruaz s'efforça d'accentuer encore la vie catholique. Aussi approuva-t-il, avec empressement, le projet de la construction d'une chapelle à Ouchy. La fondatrice de ce sanctuaire fut une noble convertie de l'orthodoxie russe au catholicisme, la princesse Sayn-Wittgenstein.

Le 21 juin 1979, Mgr Marilley bénissait cet édifice de vieux style roman, très luxueux et dédié au Sacré Coeur de Jésus. Dès ce jour, la princesse généreuse en fit la remise à la Société catholique dite de « la Croix d'Ouchy » constituée d'après les sages directions du curé de Lausanne. Par les soins et le grand zèle de MM. les abbés Barrié et E.-S. Dupraz, la paroisse du Sacré-Coeur fut organisée et l'église agrandie. Catholique jusqu'au fond de l'âme, la Princesse continua jusqu'à sa mort, survenue à l'âge de 102 ans, à s'intéresser aux intérêts de cette nouvelle paroisse et au soulagement des pauvres. Le nombre des fidèles augmentant, le successeur du très méritant M. l'abbé Dupraz, M. l'abbé Borel, agrandit à nouveau ce sanctuaire et il continue le fécond apostolat de ses prédécesseurs.

A M. l'abbé Deruaz succéda, en 1891, M. l'abbé Métral, qui ne fit que passer. A la mort prématurée de ce bon prêtre, c'est à l'abbé J.-F. Pahud, directeur au Séminaire, que Mgr Deruaz confia la pastoration de son ancienne paroisse. C'est pendant près de vingt-cinq ans que M. Pahud se consacra au bien spirituel des paroissiens de Notre-Dame. On a dit de lui que sa charité était sans bornes. C'est qu'il avait la passion des âmes rachetées par le sang d'un Dieu ; sous sa direction, les oeuvres paroissiales se multiplièrent, les écoles devinrent toujours plus prospères, la vie catholique s'épanouit au point que la paroisse de Notre-Dame du Valentin se démembra pour former celle du Sacré-Coeur d'Ouchy, dont nous avons parlé et celle du St-Rédempteur, en 1916. Celle-ci eut la bonne fortune d'être fondée par M. l'abbé M. Besson, le futur évêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

En mars 1910, une association se constituait sous le nom de « Société catholique romaine » de l'avenue de Rumine, avec, à son programme, l'érection d'uneéglise destinée à desservir la partie orientale de la ville. Le plan d'un magnifique édifice de style roman fut dressé ; la grande guerre obligea à y renoncer pour se contenter d'une construction plus modeste.

De style roman, cette église dédiée au St-Rédempteur contient environ 500 places. La façade et la décoration intérieure s'inspirent des plus anciens édifices religieux du Pays de Vaud. Le maître-autel, de bois ouvragé, est dominé par un grand Christ, reproduction du « Beau Dieu e de la cathédrale de Reims. Les autels latéraux sont décorés de tableaux offerts par le renommé peintre Charles Vuillermet, l'un représentant, comme il a été dit déjà, Notre-Dame de Lausanne, l'autre saint François de Sales. Les statues de saint Joseph, de saint Louis, roi de France, ainsi que de deux anciens évêques de Lausanne, saint Maire et saint Amédée, ornent l'intérieur de cette église où tout porte au recueillement, à la prière.

Le zèle éclairé et tout apostolique de M. le curé Besson eut vite fait de grouper autour de l'église du St-Rédempteur un faisceau d'oeuvres se complétant admirablement les unes les autres. Sous la houlette de son digne successeur, M. l'abbé Henri Barras, le progrès spirituel de cette paroisse continue.

Cette même année 1916 vit aussi la construction de l'église de Renens et la direction de cette paroisse confiée au zèle de M. l'abbé Dr Brero. Rudement éprouvée par le chômage, cette communauté, qui vient de célébrer le XXme anniversaire de sa fondation avec celle du St-Rédempteur et celle du Sacré-Coeur d'Ouchy, continue à voir progresser sa vie religieuse plus intense que jamais.

Un autre essaim se détache de la ruche de Notre-Dame, en 1933, pour former, à l'ouest de la ville, la paroisse de St-Joseph de Prélaz. Cette nouvelle formation, qui comprend plus de 4,000 catholiques, a été confiée au zèle de M. l'abbé Jacques Haas. La nouvelle paroisse a été reconnue par le Gouvernement.

Le 6 juin 1937, S. Exc. Mgr Besson bénissait la nouvelle église de St-Joseph, remplaçant la chapelle provisoire devenue manifestement insuffisante. A vrai dire, ce n'est pas seulement une église, mais un véritable bâtiment paroissial qui vient d'être construit. Outré la vaste salle de 400 places qui sert pour les offices religieux, l'édifice comprend une cure et des locaux spacieux pour les oeuvres. Une lourde dette pèse sur la jeune communauté ; mais saint Joseph, pourvoyeur de la Sainte Famille, étant patron de la paroisse, viendra sûrement à son secours.

La création de ces nouvelles paroisses, devenues nécessaires, prouve que le catholicisme prend à Lausanne un heureux développement. Il faut reconnaître que la bienveillance des Autorités vaudoises, équitables pour tous leurs administrés, n'y est pas étrangère.

Même après les démembrements successifs qu'elle a consentis, la paroisse de Notre-Dame du Valentin, avec ses 8,000 catholiques, restait la plus importante et un agrandissement de son église était devenu nécessaire. Cette grande entreprise devait être l'oeuvre de M. l'abbé Joseph Mauvais, ancien curé de Nyon et du Saint-Rédempteur.

Dès son arrivée en juillet 1926, le nouveau curé de Notre-Dame prit énergiquement les rênes de sa paroisse avec la volonté bien arrêtée de continuer l'oeuvre de M. le doyen Pahud. Pour se bien rendre compte de l'activité de M. le chanoine Mauvais, il faut lire la monographie de M. Maxime Reymond : La paroisse de Notre-Dame de Lausanne. L'auteur rappelle les principales innovations du zélé pasteur et, enfin, il en vient à cette oeuvre capitale qui est l'agrandissement de l'église de Notre-Dame.

Le plan de cette transformation est l'oeuvre de M. F. Dumas, l'architecte génial d'un grand nombre de nos églises nouvelles les plus réussies.

L'église fut transformée, tout en gardant ses lignesprimitives et son vaisseau prit de meilleures proportions. A la façade, la porte d'entrée est précédée d'un péristyle à quatre colonnes. A l'ouest, la tour du clocher, encore sans cloches, est indépendante, quoique soudée à l'en-semble ; elle a une élévation de 32 mètres. Elle est surmontée d'une croix lumineuse.

Le vestibule de l'église a été transformé ; d'un côté, la chapelle des fonts baptismaux, de l'autre, l'escalier des tribunes, celle des fidèles et celle des chantres et de l'orgue.

Au choeur, surmontant le maître-autel, se trouve une fresque de grand style, oeuvre de M. Severini, l'artiste renommé. Cette fresque est un hommage à Notre-Dame. La Vierge se dresse rayonnante portant le Divin Enfant-Jésus dans ses bras. A ses pieds, deux anges. A droite, la scène de l'Annonciation, à gauche, celle du Couronnement. Au-dessous, un calvaire : Jésus en croix avec, à ses pieds, sa Mère et saint Jean, escortés des Apôtres.

Le nom de M. le chanoine Mauvais restera attaché à cette restauration vraiment magistrale et celle-ci demeurera un monument de la foi catholique des Lausannois, un hommage de leur piété filiale envers Notre-Dame, un gage aussi de la protection de cette Mère, la plus puissante et la plus aimante de toutes les Mères.

Que les catholiques lausannois aiment bien la Sainte Vierge, ce que nous venons de rapporter de leurs églises le prouve, mais que dire de ceux qui ne sont plus catholiques ? l'ont-ils complètement oubliée ? Nous ne le croyons pas.

Notre-Dame de Lausanne et son culte avaient de très profondes racines dans l'âme du peuple vaudois. Ce n'était donc pas un édit de Berne, ni la pioche des démolisseurs des autels de la Vierge, ni le creuset où l'on fondait ses statues d'argent ou d'or qui pouvaient arracher cet arbre tant de fois séculaire, aux fruits si bienfaisants et à l'ombre duquel il faisait si bon vivre.

A l'appui de cette assertion, M. Maxime Reymond cite le fait de la persistance de certaines traditions catholiques se rapportant aux fêtes de la Sainte Vierge et voici ce qu'il dit à cet égard :

« Des fêtes de Notre-Dame, deux étaient en honneur particulier, celle de la Nativité, le 8 septembre, celle de l'Annonciation, le 25 mars. Un traité de 1456 précise que la première est la principale de l'église de Lausanne, et prescrit aux chanoines de s'y préparer par le jeûne et l'abstinence, en même temps que par la prière. C'était, pour ainsi dire, le jour de fête officiel de la fête patronale. Mais la foule lui préférait l'Annonciation.

La persistance de la fête de l'Annonciation est attestée, non seulement par des souvenirs précis, mais encore par des textes officiels. La loi ecclésiastique vaudoise, du 14 décembre 1839 la place, à son article 101, en tête des fêtes religieuses. Et, parce que fête chômée, les campagnards en profitaient pour venir à Lausanne en grand nombre. « Les campagnes, écrit, en 1854, l'historien Gaullieur, se rendent en grand nombre dans l'église cathédrale de Lausanne, pour faire des invocations mentales ou pour obtenir la bénédiction de Notre-Dame de Lausanne sur les semailles et les fruits de la terre. » D'après Gaullieur, on y venait aussi des bords du lac et même de la rive savoisienne. Des anciens nous ont raconté que nombre de familles apportaient leurs provisions et qu'elles faisaient un repas frugal sur les bancs de la terrasse de la cathédrale, et même sur la tour du clocher. Le Dictionnaire historique du canton de Vaud, qui parut en 1867, raconte même à son article « Chexbres » qu'il existait, sur la route de Chexbres à Epesses, au-dessus du Dézaley, une roche de « Notre-Dame », d'où l'on voyait la cathédrale. « Les vieillards de Chexbres et des villages voisins, qui ne pouvaient se rendre à Lausanne pour le jour de l'Annonciation, se faisaient transporter à cet endroit, et là, les yeux fixés sur le clocher de Notre-Dame, ils prenaient part à la dévotion de la journée. »

Au moment où paraissait ce livre, la fête de l'Annonciation venait d'être supprimée. Un décret du Grand Conseil, du 19 février 1861, avait introduit dans la loi la fête du Vendredi-Saint, à côté de celle de l'Annonciation. Cette adjonction n'était que provisoire. On s'était aperçu qu'en 1864, le Vendredi-Saint était le 25 mars, le jour même de l'Annonciation. Une nouvelle loi ecclésiastique, adoptée le 19 mai 1863, profita de la circonstance de l'union de deux fêtes sur le même jour pour supprimer de sa liste, article 100, la mention de l'Annonciation. Le 25 mars de l'année suivante, on ne parla plus que du Vendredi-Saint. Une liturgie spéciale avait été préparée pour cette fête ; celle de l'Annonciation tomba par là même dans l'oubli.

Pas pour tout le monde pourtant ; car la fête de l'Annonciation, restée chère aux catholiques, l'est demeurée aussi pour nombre d'autres personnes.

Le peuple vaudois, dit M. Dupraz, reste attaché de toute son âme à sa cathédrale ; témoin de son passé, elle est un héritage précieux de ses ancêtres.

Une preuve incontestable et bien éloquente de ce louable attachement, ce sont les sacrifices que, depuis cinquante ans surtout, l'Etat vaudois fait pour la restauration et la conservation de sa chère cathédrale.

L'antique édifice a subi, à travers les longs siècles de son existence, tantôt la morsure des éléments naturels, les outrages de la foudre, tantôt l'usure du temps et le vandalisme des hommes.

Vers le milieu du siècle dernier, l'existence de la cathédrale était sérieusement menacée. Un comité se forma avec pour but la restauration de cet édifice religieux et national (1869).

Une lettre fut adressée au Grand Conseil pour attirer son attention sur cette entreprise. L'appel fut entendu. On se mit à l'oeuvre pour recueillir des fonds. On s'adressa au célèbre archéologue-architecte Viollet-le-Duc dont la compétence était universellement reconnue.

Quatre jours après son arrivée à Lausanne, le savant architecte remettait son rapport au Conseil d'Etat. L'année suivante, le Grand Conseil votait un crédit de 225,000 fr. pour la démolition et reconstruction de la flèche centrale. Les années suivantes, les travaux continuèrent. Les vitraux avaient eux aussi beaucoup souffert. On s'appliqua à les restaurer et quelquefois à les remplacer. C'est le cas des vitraux de la chapelle de Notre-Dame qu'on vient de placer et là nous avons la grande satisfaction de voir la verrière principale, celle de l'abside, reproduire l'image de Notre-Dame, comme nous l'avons remarqué déjà.

 

Saint Amédée

 

« Il est juste de reconnaître, dit M. le professeur Chamorel, que la renommée de Notre-Dame de Lausanne fut servie par les vertus de plusieurs évêques, tels Hugues qui proclama la Trêve de Dieu, sur la colline de Montriond, et surtout saint Amédée, dont les homélies sur la Sainte Vierge contribuèrent puissamment à développer la dévotion à la Sainte Mère de Dieu. »

Cinquante et un évêques se sont succédé sur le siège épiscopal de Lausanne depuis saint Maire à Sébastien de Montfaucon. Saint Amédée a droit à une mention spéciale.

Le futur Evêque de Lausanne naquit au château de Chatte, en Dauphiné, le 21 janvier de l'an 1110. Par son père, il était apparenté aux Empereurs d'Allemagne. La vie monastique l'attirait : il se présenta à l'abbaye de Clairvaux récemment établie par saint Bernard. Il eut vite fait d'acquérir une réputation de grande science et d'éminente sainteté. Saint Bernard, en 1139, lui confia la direction du couvent de Haute-combe, au bord du lac du Bourget.

L'Eglise de Lausanne, devenue orpheline, jeta les yeux sur le saint Abbé d'Hautecombe pour la diriger, mais il ne fallut rien moins que l'injonction du Souverain Pontife pour triompher de la résistance du saint moine. Il fut sacré le 21 janvier 1145 en la fête de sainte Agnès, vierge et martyre. Lausanne n'eut qu'à se glorifier d'avoir obtenu un tel pasteur. Le Souverain Pontife, Eugène III, l'honora d'une confiance particulière et un jour le saint Evêque de Lausanne avait la grande faveur de recevoir la visite du Vicaire de Jésus-Christ.

Animé de la plus filiale dévotion envers la Sainte Vierge, le saint Evêque nous a laissé des homélies sur la vie et les vertus de la Mère du Sauveur qui, soit pour l'élévation de la pensée, soit pour la richesse des comparaisons, sont vraiment remarquables. L'abondance des citations scripturaires révèle, dans le pieux Pontife, une connaissance approfondie des Saintes Ecritures.

Ces homélies sont au nombre de huit et traitent les sujets suivants :

 

1. Les fruits et les fleurs des vertus de la Sainte Vierge.

2. De la justification ou de la grâce intérieure de la Sainte Vierge.

3. De l'Incarnation du Sauveur.

4. De la naissance de Jésus-Christ.

5. De la force d'âme ou du martyre de la Sainte Vierge.

6. De la joie et de l'admiration de la Sainte Vierge

à la Résurrection et à l'Ascension de Notre-Seigneur.

7. De la mort de la Sainte Vierge, de son Assomption,

et de son exaltation à la droite de son Fils.

8. De la plénitude de la perfection de la Sainte Vierge.

 

Autrefois, les chanoines de Lausanne lisaient ces homélies tous les samedis à Matines, quand l'Office était de neuf leçons.

Le saint Evêque devait avoir son calvaire à gravir. Il eut beaucoup à souffrir du comte du Genevois, Amédée, qui a mérité le nom de tyran des évêques. Réfugié à Moudon, le saint Evêque y fut maltraité et blessé, dut s'enfuir nu-pieds de sa résidence. A cette occasion, saint Amédée écrivit une lettre à ses diocésains qui révèle bien le caractère du Pontife à la fois ferme et charitable.

Sa grande dévotion pour la Sainte Vierge lui fit mettre, comme nous l'avons vu, sa chère cité sous la protection spéciale de la Mère du Sauveur en faisant reconnaître par les clercs, les barons, chevaliers et bourgeois que toute la ville de Lausanne est la dot et l'alleu de la Bienheureuse Vierge Marie et de l'Eglise de Lausanne.

Saint Amédée s'occupa aussi de la bonne organisation du Chapitre de la cathédrale. Il traça avec précision les droits et les devoirs de la ville, des chanoines et des personnes qui en dépendaient.

Comme souvenir de son attachement à l'Eglise de Lausanne, il lui légua son anneau d'or orné d'un très beau et très gros saphir. Ses successeurs devaient s'en servir dans les offices pontificaux, mais sans jamais le sortir du sanctuaire.

Le saint Evêque rendit sa belle âme à Dieu, le 27 août de l'an 1159, à l'âge de 50 ans. Le 12 décembre 1732, Benoît XIV approuva l'office de saint Amédée et permit de le réciter sous le rite de double mineur à tout le clergé du diocèse de Lausanne.

La tombe du vénéré Pontife, considérée d'abord comme celle d'un saint, tomba dans l'oubli une fois que la cathédrale eut cessé de servir au culte catholique. Deux documents ont permis de la retrouver : le Cartulaire de Notre-Dame de Lausanne et la chronique de Moudon.

Le tombeau du saint Evêque fut mis au jour, en 1911, à l'occasion de certains travaux exécutés dans la cathédrale. Mgr Besson, alors professeur d'histoire ecclésiastique à l'Université de Fribourg, participait à ces fouilles et grâce aux deux documents que nous venons de citer, l'éminent professeur put identifier la dépouille mortelle du saint Evêque. Celle-ci se trouvait devant le choeur de la cathédrale, entre l'évêque Henri de Bourgogne, mort en 1019, et l'évêque Berthold de Neuchâtel, mort en 1220.

Cette tombe fut ouverte le 9 décembre 1911 en présence de membres du Conseil d'Etat vaudois, de ceux de la commission des fouilles, de M. le révérend doyen Dupraz, d'Echallens.

Les os et une partie des vêtements furent religieusement retirés ainsi que la crosse en bois, bien conservée, l'anneau en or, orné d'une pierre bleu clair. A proximité de la main gauche se trouvait un calice en étain, incomplet et détérioré. Les objets présentant un intérêt archéologique furent déposés au Musée cantonal. Quant aux ossements, M. le professeur Besson reçut la bienveillante autorisation de pouvoir les recueillir.

 

Conclusion

 

Nous terminerons cette notice sur Notre-Dame de Lausanne, en citant une des lettres que notre évêque, Mgr Besson, a publiées dans son livre Après quatre cents ans, et que l'abbé Favre adresse à un pasteur de ses amis (1).

 

« Sans vous présenter une justification de ce que nous appelons le culte de la Mère de Dieu, je tâcherai donc de vous exposer ce que nous pensons d'elle et de vous donner aussi quelques arguments sur lesquels nous nous appuyons, nous catholiques, pour lui faire une place toute spéciale, non seulement dans notre piété personnelle, mais dans notre liturgie.

« La raison première, ici comme ailleurs, c'est l'autorité de l'Eglise. Nous croyons que l'Eglise parle au nom de Dieu ; nous l'écoutons avec joie, sûrs de ne

 

1 MGR MARIUS BESSON, Après quatre cents ans, p. 146 ss.

 

pas nous tromper. Mais cela ne nous empêche point de penser par nous-mêmes ; et nous sommes heureux de constater, quand nous allons aux sources, que l'Eglise enseignante reste dans la ligne de l'Evangile et de la tradition chrétienne primitive.

« Jésus nous apprend qu'il est notre vie surnaturelle. Cette parole se vérifie de diverses manières. Jésus est notre vie, parce que, sans le sacrifice qu'il offrit sur la croix, nous serions restés plongés dans les ténèbres de la mort. Jésus est notre vie, parce que ses exemples, non moins que ses leçons, nous apprennent comment il faut vivre : nul ne peut être sauvé s'il n'imite, dans la mesure strictement nécessaire, le modèle divin. Jésus est notre vie, parce que, d'après saint Jean et saint Paul, il nous donne la grâce, comme le cep communique au sarment la sève, comme le corps communique aux membres le sang ; telle est la doctrine que l'Apôtre résume quand il dit : « Si je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. »

« Mais comment le Sauveur est-il venu parmi nous ? Ayant résolu d'envoyer ici-bas son Fils, pour qu'il fût notre vie, Dieu pouvait le faire par une infinité de moyens. Rien ne l'empêchait, par exemple, de le présenter au monde sous les traits d'un homme adulte, comme, au Paradis terrestre, il avait créé le père du genre humain. Toutefois, il préféra que Jésus vînt au monde petit enfant, et qu'il eût, comme nous, une mère pour lui donner le jour. Ainsi, quelles que fussent les possibilités sans nombre qui s'ouvraient à la Toute-Puissance divine, il reste vrai que, dans l'ordre actuel des choses, le seul moyen par où le Fils de Dieu vint ici-bas, c'est la Vierge Marie. De même que Dieu nous a donné la vie naturelle en se servant de notre mère, de même il nous a donné la vie surnaturelle, c'est-à-dire Jésus-Christ, en se servant de la Sainte Vierge. Nous n'avons pas besoin d'autre argument pour justifier le titre de mère par lequel nous aimons à la saluer.

Comme l'observe saint Thomas, du fait qu'elle enfanta Jésus, source de la grâce, elle fit découler en quelque sorte la grâce sur tous les hommes. Tirant de cette vérité les conséquences qu'elle renferme, nous nous sentons inclinés à croire que, après avoir reçu par Marie le principe universel de la grâce, nous pouvons en recevoir, par son entremise, les diverses applications, dans les états différents qui composent la vie chrétienne.

« Les premiers linéaments de cette doctrine se trouvent dans l'Evangile. Mais, avant de le montrer, il faut faire une remarque importante. Les Evangélistes parlent peu de la Sainte Vierge, d'abord parce qu'ils ont pour but essentiel de raconter, non la vie de la Sainte Vierge, mais l'histoire de la prédication du Christ, qui va, comme le souligne saint Pierre, du baptême à l'Ascension, puis, surtout, parce que Jésus n'a jamais voulu confondre l'amour de sa famille avec les tâches de son ministère. Chaque fois que l'occasion s'en présente, il réserve les droits privilégiés du Père céleste et les devoirs imposés par la mission qu'il a reçue de lui. Marie, vouée, sans doute, dès les premiers jours, au royaume de Dieu, lui fait le sacrifice de son coeur et réprime ses sentiments maternels, de même que Jésus contient ses sentiments filiaux. Elle ne veut être que l'associée discrète de l'évangélisation, comme les autres saintes femmes. C'est seulement au Calvaire, tout près de la Croix, qu'elle a sa part prépondérante et qu'elle obtient, en recevant saint Jean pour fils, un témoignage public de la tendresse de Jésus. Debout, elle y attend sans fléchir que tout soit consommé. Peu de semaines après, nous la retrouvons encore, avec les Apôtres, dans le Cénacle, mais toujours silencieuse, toujours effacée. Manifestement, comme l'observe saint Bernard, Jésus voulait nous montrer, par l'exemple de sa Mère autant que par le sien propre, que les ouvriers de la moisson divine doivent subordonner les affections familiales à l'accomplissement de leur tâche et même, au besoin, les lui sacrifier.

« Néanmoins, quoique l'Evangile évite de mettre la Sainte Vierge en relief, il nous autorise à croire qu'elle n'est point étrangère à l'oeuvre de la Rédemption. Pour chacun de nous, dans cette oeuvre, il y a trois moments principaux : Dieu nous appelle, Dieu nous donne la foi, Dieu nous accorde la grâce de rester fidèles jusqu'à la fin, c'est-à-dire d'être effectivement sauvés. Or, non seulement l'Evangile nous dit que la Sainte Vierge s'était associée déjà d'une manière générale à Jésus, en acceptant librement d'être sa mère, mais il laisse entendre qu'elle peut intervenir encore comme collaboratrice de Jésus dans les trois phases de la vie surnaturelle que je viens de mentionner.

« La grâce de la vocation à la foi, remarque Bossuet, nous est figurée par l'illumination soudaine du Précurseur dans le sein d'Elisabeth. Jésus vient à Jean-Baptiste ; il parle à son coeur auparavant insensible, de même qu'il touche secrètement les âmes quand il veut les appeler à lui. Mais, si nous trouvons dans saint Jean l'image des pécheurs attirés par Jésus, nous avons aussi le droit de croire que Marie travaille avec son Fils au grand ouvrage de la conversion. « Votre voix n'a pas plutôt frappé mon oreille, dit Elisabeth à Marie, que l'enfant a tressailli de joie dans mon sein. » Jésus seul, cela va sans dire, pouvait appeler Jean-Baptiste, mais, comme le note saint Ambroise, il est remarquable qu'il ait voulu, pour accomplir ce mystère, se faire porter par la Vierge Marie.

« Ceux que Dieu a appelés » doivent croire en lui. Le Concile de Trente enseigne même que la foi est la condition première de la justification. Nous ne pouvons nier que la foi des Apôtres est mise en rapport avec les noces de Cana. Cette foi des Apôtres, en effet, n'était point parfaite ; pour qu'elle le devînt, il fallait un miracle, celui, précisément, que sollicita la Mère du Sauveur. « Tel fut, à Cana de Galilée, dit l'évangéliste, le premier miracle que fit Jésus, et il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » Vous connaissez aussi bien que moi, Monsieur le Pasteur, l'ensemble du récit. Lorsque Marie vit que le vin manquait, elle le fit observer à Jésus, n'exprimant aucune demande, mais laissant deviner avec une délicatesse toute maternelle son charitable désir. Jésus lui répondit par une parole qu'il est difficile de traduire en notre langue française, et qui, sans rien sous-entendre de dur ni de sec, rappelait néanmoins à Marie que le moment n'était pas encore venu. La Sainte Vierge comprit bien que Jésus ne la repoussait pas ; elle dit avec confiance aux serviteurs : « Faites tout ce qu'il vous dira. » Vous savez la suite, et comment l'eau fut changée en vin. Il est intéressant de constater que ce miracle fut accompli, sans doute, par Jésus — lui seul pouvait le faire — mais à la prière de la Sainte Vierge.

« Il ne suffit pas, pour être sauvé, d'avoir été appelé, ni même d'avoir cru ; il faut encore persévérer jusqu'à la fin. Or, si nous demandons à l'Evangile un beau modèle de persévérance, nous ne pouvons en trouver de meilleur que l'apôtre Jean. Choisi tout jeune, il demeura constamment fidèle, d'une fidélité qui se recommande à plusieurs titres : il entoura son Maître d'une particulière tendresse ; il le suivit, seul parmi les douze, jusqu'au Calvaire ; il atteignit un très grand âge, qui lui permit, en quelque sorte, de montrer plus encore la force et la ténacité de sa persévérance. Il s'est, du reste, à bon droit désigné lui-même par cette appellation : le disciple que Jésus aimait. N'est-il pas, dès lors, significatif que l'apôtre qui représente à nos yeux le type le plus parfait d'attachement sans réserve à Jésus soit justement celui que Jésus mourant confie à sa Mère en le lui donnant pour fils ? Ceux qui pensent trouver dans la protection de Marie un gage de fidélité, ne peuvent-ils pas invoquer le témoignage de l'Evangile, comme une implicite confirmation de leur pieuse croyance ?

« Ainsi, quoique le Nouveau Testament nous dise en termes très clairs que Dieu seul nous appelle à la grâce, que Dieu seul nous justifie, que Dieu seul nous accorde la persévérance, il ne nous empêche pas de croire, comme l'Eglise catholique l'enseigne, que la Sainte Vierge s'intéresse aux opérations de la divine Miséricorde et qu'elle peut même en être l'instrument. Nous inspirant d'une homélie de Jacques de Voragine, le pieux auteur de la Légende dorée, nous pouvons observer que l'Evangile note expressément la présence de la Sainte Vierge à toutes les grandes heures de la vie du Sauveur : lors de l'Incarnation (S. Luc, I, 26-38), lors de la Visitation (S. Luc, I, 39-56), lors de la Nativité (S. Luc, II, 16), lors de l'Adoration des Mages (S. MATTH., II, 1-12), lors de la Présentation (S. Luc, II, 22-32), lors du Recouvrement au Temple (S. Luc, II, 40-50), lors des Noces de Cana (S. JEAN, II, 1-12), lors de la Crucifixion (S. JEAN, XIX, 25), lors des événements qui suivirent l'Ascension (ACT., I, 14).

« C'est une sécurité bien douce de savoir que les chrétiens de l'Eglise ancienne puisaient la même doctrine que nous dans la Sainte Ecriture : il fait bon se sentir membre d'une grande famille, qui garde avec fidélité ses traditions. Saint Paul avait mis le premier Adam, qui fut, par son péché, cause de notre perte, en parallèle avec Jésus, le deuxième Adam, qui fut, par sa mort, cause de notre salut. De très bonne heure, on acheva, pour ainsi dire, la comparaison, en rapprochant Eve de Marie. Saint Paul avait dit : « De même que par la désobéissance d'un seul homme, tous ont été constitués pécheurs, de même, par l'obéissance d'un seul, tous seront constitués justes. » On mit l'obéissance de Marie en regard de la désobéissance d'Eve.

« Quelques années après la mort du dernier des Apôtres, saint Justin le Philosophe observait déjà que le Christ était né d'une vierge, afin que le mal fût réparé par une femme, comme il était, par une femme, entré dans le monde : Eve, pour avoir écouté le serpent, engendra la désobéissance et la mort ; Marie, pour avoir écouté l'ange Gabriel, donna naissance au Rédempteur. Saint Irénée, le grand évêque du IIme siècle, développe à plusieurs reprises la même pensée : « Eve, dit-il, par sa désobéissance, fut pour elle-même et pour tout le genre humain une cause de mort ; Marie, par son obéissance, fut pour elle-même et pour tout le genre humain une cause de salut. » Et ailleurs : « Eve désobéit à Dieu ; Marie, au contraire, écouta sa parole, de sorte que celle-ci devint l'avocate de celle-là : de même que l'humanité fut soumise à la mort par une femme, de même c'est par une femme qu'elle fut sauvée. » Cette antithèse entre Eve et Marie, complément de l'antithèse entre Adam et le Christ, se rencontre d'une manière fréquente sous la plume des Pères de l'Eglise : elle devait être, à leur époque, un thème tout à fait courant. La mort, dit saint Augustin, nous est venue par une femme, et c'est par une femme que la vie nous est née. Comme la mort, dit saint Maxime, se fraya, par la femme, un passage en ce monde, ainsi, par la femme, la vie nous fut rendue. L'origine de tout le genre humain, dit saint Epiphane, remonte à Eve ; c'est pourtant la Vierge Marie qui a fait entrer la vie dans le monde : elle est la vraie mère des vivants. La femme, dit saint Pierre Chrysologue, est, par Jésus-Christ, la mère véritable de tous les vivants, de même qu'elle est, en Adam, la mère de tous les morts ; car si le Christ a voulu naître, c'est pour que la vie revînt à tous par Marie comme la mort était venue à tous par Eve. On pourrait sans peine allonger la série des citations. Qu'il suffise, après avoir résumé le sentiment de ces écrivains, de rappeler, pour conclure, que l'évêque de Lausanne, saint Amédée, faisait encore, en plein moyen âge, le parallèle entre Eve qui donne la mort et Marie qui donne la vie.

Mais, aux jours de saint Amédée, certains Pères avaient depuis longtemps tiré de la comparaison primitive un développement nouveau, savoir : que Jésus, venu jadis au monde par Marie, vient encore chaque jour dans les âmes par elle. C'est vers cette doctrine que tendaient les splendides apostrophes adressées à la Mère de Dieu par saint Cyrille, au lendemain du IIIme Concile oecuménique. C'est le même enseignement que saint Ildefonse de Tolède insinuait lorsque, discutant avec un Israélite sur la Sainte Vierge, il finissait par lui dire : « Viens auprès de Marie avec moi, de peur d'être, sans elle, à jamais perdu. »

« Ces divers auteurs n'ignoraient évidemment pas que Jésus seul peut nous sauver ; mais ils pensaient aussi que la Sainte Vierge, étant le moyen par lequel Jésus vint au monde, n'est point étrangère à notre salut. C'est de ce principe qu'ils ont tiré leurs conclusions. Toute mère sent le besoin de garder à ses enfants la vie qu'elle leur a transmise ; cet instinct maternel est même la source des plus généreux dévoûments. L'ordre naturel et l'ordre surnaturel, réglés tous deux par la même sagesse divine, ont entre eux une harmonie parfaite ; il est donc normal que, dans l'un comme dans l'autre la mère, après avoir donné la vie, la conserve. La Sainte Vierge, après avoir donné la vie aux hommes, en leur donnant Jésus-Christ, continue sa mission providentielle en les aidant à le conserver. Voilà notre position, Monsieur le Pasteur. Il ne suffit pas de la marquer, je le sais bien, pour vous la faire accepter aussitôt. Mais je voulais, puisque vous le désiriez, vous en indiquer les lignes principales : je l'ai fait loyalement, sans rien dissimuler.

« Permettez-moi de formuler encore un voeu. Me sentant en pleine harmonie avec nos ancêtres, avec ceux qui, jadis, consacrèrent à Dieu, sous le vocable de la Sainte Vierge, notre cathédrale, avec ceux qui déclarèrent, en tête de nos franchises du XIIIme siècle,que la ville de Lausanne tout entière, tant la Cité que le Bourg, est « la dot et l'alleu » de la Bienheureuse Vierge Marie, je demande qu'il vous soit donné, à vous aussi, de saisir ce que la dévotion véritable envers la Sainte Vierge renferme de douceur et de force, et comment elle s'accorde avec la dévotion la plus pure envers Notre-Seigneur. Les catholiques ne sont pas seuls à s'en rendre compte : des Anglicans, même des Luthériens, l'ont compris. »

 

Notre - Dame de Grâce, à Orbe

 

ORBE fut, en plein Pays de Vaud, une cité exclusivement bourguignonne : elle eut son château, dont il reste une tour, ses remparts de quarante pieds de haut, ses sept églises, son couvent de Clarisses et sa grande charte de liberté qui date de 1401. Elle eut une sainte, Louise de Savoie, dont le souvenir vient d'être ranimé par une conférence de Mgr Marius Besson, oeuvre de science et d'émotion. Elle eut ses héros, des Vaudois et des Comtois qui refusèrent de se rendre aux conquérants, dans l'équipée de 1475, où le château fut détruit ; après une belle résistance, ils furent précipités vivants du haut des murs « afin, disaient les Allemands, d'apprendre aux Bourguignons à voler sans ailes ». Cinquante ans plus tard, l'ardente prédication de Viret, bourgeois d'Orbe, et la rude ténacité des Bernois établissaient à Orbe la foi nouvelle (1).

Elle est loin de nous, cette page d'histoire, elle s'impose encore à la méditation de ceux qui lentement font le tour de l'admirable terrasse, d'où l'on découvre le long du Jura, vers le lac et les Alpes de Gruyère, un paysage grandiose et mélancolique.

Avec l'aimable et spirituel écrivain Pierre Deslandes qui a brossé ce tableau, il nous plaira aussi de méditer sur le passé de l'ancienne Urba. Il nous plaira surtout de nous rappeler que la Sainte Vierge y a été honorée, invoquée, aimée, et que si, en des jours néfastes, Elle en a été bannie, aujourd'hui, Elle y est revenue. Une église catholique a été ouverte à Orbe, en 1903.

 

1 Orbe fut aussi le berceau de sainte Adélaïde ; nous rappelons son souvenir en parlant de Notre-Dame de Payerne.

 

Origine du culte marial à Orbe

 

Bien des raisons nous font croire que les habitants d'Orbe firent de très bonne heure, au culte de la Sainte Vierge, la place qui lui revient. C'est d'abord le voisinage de Lausanne ; la route qui d'Yverdon conduisait

L'ancienne église de Notre-Dame d'Orbe.

à Lausanne passait sous les murs d'Orbe. Ses habitants voyaient à certaines fêtes de vraies caravanes de pèlerins se rendre au sanctuaire de Celle qui était réellement la Souveraine du Pays de Vaud. Ils savaient que la Sainte Vierge s'y montrait particulièrement secourable et maternelle. Comment auraient-ils pu lui rester indifférents ? Comment n'auraient-ils pas, eux aussi, apporté à la Mère du Sauveur, si puissante, si bonne, le tribut de leur affection filiale ?

Par ailleurs, au point de vue religieux, Orbe dépendait de la cathédrale de Lausanne.

Dans une reconnaissance de l'an 1182, que le Pape Lucius III fait des biens du Chapitre à cette époque, il mentionne entre autres la paroisse d'Orbe.

Elle constituait, avec plusieurs autres paroisses, domaine tant spirituel que temporel du Chapitre.

Dans son testament du 17 décembre 1352, le Chevalier Gérard de Montfaucon, seigneur d'Orbe et d'Echallens, ordonne que sa dépouille mortelle soit inhumée dans la chapelle de la Bienheureuse Vierge Marie de l'église de Lausanne. Orbe était donc en étroite relation avec la cathédrale de Notre-Dame.

Pour attiser à Orbe la dévotion à la Bienheureuse Vierge Marie, il y eut, en outre, l'influence des monastères, qui toujours ont eu à coeur de donner à la Mère du Christ le tribut de vénération et de confiance qu'elle mérite à tant de titres.

Parfois, c'est en l'honneur même de la Sainte Vierge que ces maisons de prières ont été fondées. C'est le cas du couvent de Baulmes, situé non loin d'Orbe. Dans son magistral ouvrage sur Les Origines des diocèses de Lausanne, Genève et Sion, Mgr M. Besson cite un document où il est dit qu'en l'année 652, le duc Gramnelène et son épouse Ermentrude ont fait construire un monastère au lieu dit Baulme — in loco Bal-mense — en l'honneur de Marie, la Sainte Mère de Dieu — in honore sancte Dei Genitricis Mariae — et cela en l'année XIVme du roi Clovis (II), avec l'approbation de Prothais, évêque d'Avenches-Lausanne.

Un autre monastère, celui de Romainmôtier, contribua, lui aussi, par son exemple d'abord, puis par l'érection d'une chapelle à Orbe, à y développer le culte marial. La vie initiale de ce couvent nous est inconnue. On sait seulement qu'il doit sa fondation à saint Romain, qu'il fut sujet à de nombreuses vicissitudes. Son étoile était pâlissante au début du VIIme siècle. Gramnelène lui rendit un nouvel éclat. Ce pieux personnage avait pris en affection saint Colomban et ce fut la Règle du moine irlandais qui, introduite par ses soins, ranima la ferveur primitive dans ce cloître. A ce point de vue, dit encore notre éminent historien, son oeuvre doit être considérée comme une création entièrement nouvelle, soit que la fondation première fût tombée peu à peu en décadence, soit qu'elle eût été détruite.

Le passage du Pape Etienne II fut pour le monastère de Romainmôtier un événement sensationnel (752). Enfin, l'annexion du couvent à Cluny (929) ouvrit une nouvelle ère de prospérité qui dura jusqu'à la Réforme.

Les religieux de Romainmôtier possédaient un terrain dans la banlieue d'Orbe. Au XIIme siècle, ils y construisirent une église. Ils la dédièrent à Notre-Dame des Vignes. D'après la chronique, elle était située à une portée de mousquet du château, vers le Nord-Ouest, au sommet de la montée appelée encore aujourd'hui « le chemin de la Dame », tendant de la grande route d'Orbe au cimetière de St-Germain. Les documents nous apprennent qu'une messe quotidienne en l'honneur de la Sainte Vierge était célébrée pour les fondateurs dans la chapelle qui lui était dédiée — missa quotidiana de Beata Maria in capella ejusdem quae est pro fundatoribus.

En ce même XIIme siècle, Orbe vit s'élever un nouvel édifice consacré à Marie. C'est l'église de Notre-Dame du Bourg, située près du château. Un peu plus tard, cette église fut agrandie. Deux bas-côtés et un choeur aménagé dans une tour adjacente des remparts furent ajoutés à l'ancienne construction, qui devint dès lors l'église paroissiale. C'est le temple actuel. Les prêtres attachés à cette église devaient veiller à ce que l'on sonnât les Ave Maria à l'heure des Complies.

A ces deux églises consacrées à la Sainte Vierge, celle de Notre-Dame des Vignes et celle de Notre-Dame du Bourg, le XVme siècle vint adjoindre encore un nouveau foyer de dévotion mariale : le monastère des Filles de Ste-Claire, avec le culte de Notre-Dame de Grâce.

En 1426, Jeanne de Montbéliard, femme de Louis de Chalon, prince d'Orange, sollicitait du Souverain Pontife l'autorisation de fonder à Orbe un monastère de religieuses de Ste-Claire.

Le Pape Martin V, par bulle du 17 novembre 1426, accordait la faveur demandée. Cette fondation devait amener à Orbe une grande sainte : Colette de Corbie, la grande Réformatrice de l'Ordre de St-François d'Assise. Il nous sera utile de nous rappeler au moins à grands traits la vie admirable de cette servante de Dieu.

 

Sainte Colette

 

Colette naquit à Corbie, en Picardie, en 1381, de parents très vertueux. Dès l'âge le plus tendre, cette enfant se sentit attirée vers Dieu et son service. A neuf ans, elle se retire dans un petit oratoire et commence déjà à s'entretenir avec Jésus - Christ. Un peu plus tard, elle interrompt son sommeil pour assister, au milieu de la nuit, au chant des Matines dans l'église des Bénédictins. Par sa bonté, son zèle, elle exerce la plus salutaire influence sur ses petites compagnes.

Après l'avoir admise dans le Tiers-Ordre de Saint-François, son directeur lui propose la vie de recluse. Elle l'embrasse avec empressement. Une cellule lui est préparée près de l'église de St-Etienne. Elle y entre et prononce le voeu de clôture perpétuelle (1403). Par ordre de ses supérieurs, elle consent à recevoir à la grille, les confidences des affligés.

Favorisée de fréquentes apparitions de Jésus Crucifié, elle reçoit la mission de faire revenir à leur ferveur primitive les trois Ordres franciscains. Elle se récuse d'abord, mais voici que, subitement, elle devient muette et aveugle. Cette épreuve dura six jours, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle eût compris que véritablement le Divin Maître lui confiait la mission de Réformatrice. Après avoir obtenu la dispense de son voeu de recluse, elle vint se présenter au Souverain Pontife Benoît XIII. Le 4 octobre 1406, après avoir éprouvé et reconnu l'authenticité de la vocation de Colette, le Pape voulut lui-même la revêtir de l'habit des Clarisses, lui imposer le voile et recevoir ses voeux, ce qu'il fit en présence de plusieurs cardinaux. Il lui donna, entre autres présents, un bréviaire qui est encore conservé au monastère de Poligny. S'adressant au Père Henri qui accompagnait la Sainte, le Souverain Pontife lui dit : « Que ne suis-je digne moi-même de mendier, pour cette servante de Dieu, le pain quotidien... »

Nommée Abbesse générale et Réformatrice des trois Ordres de St-François et surtout des Clarisses, Mère Colette entreprend sa grande mission. Elle commence par un échec à Corbie : on ne la comprend plus. Elle vient en Savoie, au château de la Balme, auprès du frère de son directeur spirituel. Elle y est cordialement reçue et, par ses prières, l'épouse du châtelain est miraculeusement guérie. Les vertus de Colette sont attirantes, des postulantes arrivent, une communauté se forme, un couvent abandonné lui est offert à Besançon. Elle s'y rend avec une dizaine de compagnes —14 mars 1410 —. L'archevêque avec son clergé et le peuple vient à sa rencontre jusqu'au village de Beuvre. La Sainte se prosterne aux pieds du Pontife, pour demander sa bénédiction, une procession s'organise encadrant la Sainte et ses novices. Colette est confuse : « Ne vous étonnez pas, lui dit le Pontife, d'être si bien reçue à Besançon, les saints y sont si rares que, quand il s'en rencontre, on ne sait comment assez bien les recevoir. »

Un peu plus tard, Amédée VIII, duc de Savoie, demandait au Souverain Pontife l'autorisation de fonder un couvent de Clarisses à Vevey. Par un bref du 22 octobre 1422, le Pape Martin autorisait cette fondation.

A cet effet, sainte Colette est invitée à venir à Vevey. Elle y arriva avec toute l'auréole de ses éminentes vertus et le prestige des miracles qui fleurissaient sous ses pas. Voici quelques-uns de ces prodiges.

C'était au cours de la construction du couvent, les bois nécessaires étaient amenés du Chablais, au moyen de barques ou de radeaux. Un jour, une tempête violente éclata soudain, le lac était démonté et le pauvre batelier Jaquemont vit le moment où son embarcation allait sombrer à moins d'un miracle. Colette, qui se trouvait à cette heure en oraison, eut révélation ou pressentiment que les bateliers du couvent couraient un grand péril. Elle appela à l'instant le Père Henri et lui dit : « Mon Père, allez vite sur les bords du lac, nos bateliers vont se noyer ; faites le signe de la croix sur le lac agité et Dieu, dans sa bonté, les sauvera. » Le religieux obéit, fit le signe de la croix sur les flots ; à l'instant, les vagues s'apaisèrent et bientôt les bateliers arrivaient sains et saufs au rivage.

Les annales du couvent des Dominicaines d'Estavayer citent un autre trait merveilleux. Venant de Besançon, sainte Colette aborda à Estavayer et voulut faire visite à ses Soeurs en saint Dominique. On devine la joie de la Communauté à l'annonce de cette arrivée. Toutes les Soeurs sont réunies pour accueillir la sainte Réformatrice et lui donner le baiser fraternel, en souvenir de celui que, dans une rencontre providentielle, se donnèrent saint Dominique et saint François. Seule une pauvre Soeur converse restait à l'écart, n'osant s'approcher. La Sainte a tôt fait de le remarquer et de demander la raison de cette réserve. « Elle est atteinte de la lèpre », lui fut-il répondu. Incontinent, Mère Colette s'approche de la pauvre malade, la presse dans ses bras,la baise avec tendresse et, instantanément, toute trace de lèpre disparaît.

Ce fait se passait en l'an de grâce 1425, sainte Colette était alors abbesse au couvent de Vevey. Dans l'église des Dames Dominicaines d'Estavayer, un vitrail rappelle ce trait miraculeux.

Ces prodiges, mais bien plus encore les éminentes vertus de Colette attiraient les recrues dans tous ses monastères. A Vevey, après avoir éprouvé sérieusement sa vocation, elle reçut entre autres novices la duchesse Guillemette de Gruyère, fille de Rodolphe et veuve de Louis II de Poitiers. Cette noble dame, après avoir pris l'habit de l'Ordre, partit ensuite pour le noviciat de Besançon. Elle consacra une partie de ses biens à l'achèvement du monastère de Vevey ; elle y revint plus tard et ses grands mérites la firent choisir pour Mère Vicaire. Après avoir édifié durant quelques années ses chères consoeurs, elle mourut en odeur de sainteté et fut inhumée dans le cloître.

Sainte Colette passa deux ans à Vevey et après avoir pourvu de son mieux à la bonne marche de cette maison, elle partit pour Orbe, où l'appelait, comme nous l'avons vu, Jeanne de Montbéliard.

La première pierre de cette nouvelle fondation fut bénie en janvier 1427. Sous la direction de Mère Colette, la construction fut activement menée et à la fin de la même année, déjà douze religieuses de Poligny et une novice venaient constituer la nouvelle Communauté d'Orbe.

L'organisation de ce monastère étant assurée, sainte Colette s'en alla en Flandre, puis à Gand, et c'est dans cette ville, après avoir multiplié les fondations et sérieusement travaillé à la Réforme franciscaine, qu'elle s'endormit dans le Seigneur, le lundi 6 mars 1447, à 8 heures du matin, à l'âge de 67 ans.

Ses reliques sont vénérées à Poligny.

A Genève, le souvenir de sainte Colette est conservé par une cloche, la plus belle de l'ancienne cathédrale. Elle date de 1459 ; brisée en 1472, elle fut refondue l'année suivante. On l'appelle souvent Bellerive, mais la cloche proteste en disant :

M'appelle en mon nom Colette à beau renom.

 

La Bienheureuse Loyse

 

Soixante ans s'étaient passés depuis le départ de la vénérée Fondatrice lorsqu'une autre Sainte vint embaumer le monastère d'Orbe du parfum de ses vertus. C'était une princesse du sang, Madame Loyse de Savoie, fille du bienheureux Amédée de Savoie et de Yolande, sœur du roi de France Louis XI, qui venait demander à être admise dans la famille de Ste-Claire.

La princesse avait une prédilection pour ce monastère ; sa famille l'avait souvent secouru ; elle-même y avait fait édifier une chapelle à la louange de Dieu, en l'honneur et révérence de la glorieuse Conception de Notre-Dame, avec charge d'y faire célébrer une messe chaque jour, et cela à perpétuité.

Pour diverses raisons, notre princesse avait dû différer son entrée au monastère et ce retard lui avait coûté. A ce sujet, elle avait dit souvent à sa confidente Catherine de Sceaux : « Ah ! que serai consolée quand à Orbe serai ! Quand donc viendra cette journée ? En ai si grand désir que oncque, ce me semble, me la verrai assez à temps. »

L'heure tant désirée arriva enfin.

Nous voici au 27 juin 1492. Avec deux de ses compagnes Catherine de Sceaux et Charlotte de St-Maurice, Loyse de Savoie est à la porte du cloître si ardemment désiré. Il est deux heures du matin. La noble postulante a choisi cette heure hâtive pour ne pas être arrêtée dans son dessein. On heurte à la porte d'entrée... Personne ne répond. II y a eu méprise, et pendant deux heures,

Louise de Savoie et ses deux compagnes attendront sous la pluie jusqu'à ce qu'enfin s'étant rendu compte des personnes qui demandaient à entrer, on leur ouvrit la porte, avec mille excuses. Le rêve de la pieuse princesse était enfin réalisé. Dans l'obéissance, la pauvreté et l'amour de Dieu, la fervente moniale trouva la sainteté, le bonheur. « Il fait si bon céans, disait-elle, que quand chacun le saurait, chacun y voudrait venir. »

Dès son entrée au monastère, la princesse de Savoie voulut être traitée comme la plus simple des novices : on peut dire aussi qu'elle fut la plus fervente. Voici ce qu'une de ses compagnes et confidentes nous dit à son sujet : « Elle avait tout abandonné pour Dieu, puis s'était donnée elle-même corps et âme, tellement, qu'en passant ou en parlant d'elle, et en considérant le bien et les grâces qu'avons vus si amplement, nous sommes en admiration non racontable, comme dans un abîme de biens. »

Pour bien connaître cette âme de sainte, il faut lire la magistrale étude qu'en a faite Mgr Besson, dont nous avons parlé déjà. C'est un véritable écrin, rempli de perles de toutes les vertus qui font la véritable sainteté.

Avec le souvenir de ses grandes vertus, Loyse de Savoie laissait à son béni monastère un trésor : l'image de Notre-Dame de Grâce.

 

Notre-Dame de Grâce

 

Au jour béni de sa profession, Soeur Louise avait donné en dernier présent à sa chère Communauté un bas-relief en bois polychromé représentant la Sainte Vierge tenant dans ses bras le Divin Enfant Jésus. Les traits de la Mère sont particulièrement expressifs. Regardant son Divin Fils qui tient dans ses mains une petite colombe, Elle semble lui demander de grandes faveurs, et dans le regard de Jésus, on devine la joie qu'Il éprouve de tout accorder à sa Mère suppliante.

Ses privilégiées ont sûrement été tout d'abord avec Louise de Savoie, toutes ses chères compagnes d'Orbe. Qui dira la ferveur des prières qu'elles ont faites au pied de cette sainte image et les faveurs qu'elles y ont obtenues ?

Une heure vint pourtant où avec leurs prières, les moniales durent répandre, devant l'image vénérée, des larmes bien brûlantes, et se presser dans les mains de l'Enfant Jésus comme le petit oiseau qu'il serre contre son coeur. Trente ans s'étaient à peine écoulés depuis le saint trépas de la bienheureuse Louise, et voici qu'un noir nuage apparaissait à l'horizon, un terrible orage allait éclater.

1531. Farel vient à Orbe, il y fait sa première prédication. « Dès lors, nous dit le chanoine Dupraz, il n'y eut plus que troubles, émeutes, envahissements d'églises et de chaires. » Les mémoires de Pierrefleur, banneret d'Orbe, font assister à un drame religieux des plus poignants. On se sent indigné de tant d'intolérance et de l'audace de quelques fanatiques. On a pitié de ce pauvre peuple si peu protégé par ceux qui auraient pu et dû le défendre. Le grand nombre ne tenait qu'à conserver pieusement la vieille et vraie foi des ancêtres, en voici la preuve :

Un jour, le Conseil fit venir tous les habitants et à la consultation « chacun leva le doigt en signe de serment disant que tous voulaient vivre et mourir comme leurs anciens pères et suivre leurs moeurs et gestes ».

Cependant, le danger restait menaçant. Les Clarisses eurent la pensée de mettre en sûreté, à Nozeroy, ce qu'elles avaient de plus précieux. Berne l'apprend et, sans tarder, il fait dresser l'inventaire des biens du couvent. Des sentinelles surveillent le monastère. Durant trois ans, les religieuses se virent obligées d'assister aux diatribes des prédicants. Grâce à la résistance de la majorité de la population, il y eut quelques années d'accalmie. Cependant, un nouvel orage se préparait et il devait être terrible.

Orbe était un bailliage mixte ; Fribourg et Berne y exerçaient alternativement leur juridiction. L'influence fribourgeoise contre-balança dans une certaine mesure la pression de Berne et l'on continua pendant

dix-huit ans encore à vivre, basé sur la liberté des deux cultes ; le prêche se faisait à Notre-Dame, le matin, avant les offices catholiques.

Mais, entourée de paroisses protestantes, accrue d'éléments nouveaux, Orbe allait enfin succomber sous la pression bernoise. Lorsqu'il fut certain d'un résultat favorable à la Réforme, Berne obligea Fribourg à accepter l'épreuve du « plus ». Elle eut lieu le lundi, 30 juillet 1554. Deux députés fribourgeois se soumirent aux injonctions de Berne. « Les harangues achevées, les dits seigneurs firent commandement que ceux de la messe se dussent mettre d'un côté et ceux du sermon de l'autre. Et puis furent tous nommés, sur lequel nombre se trouva plus au nombre des luthériens que de la part de la messe, à savoir dix-huit personnes (99 contre 81). Cela fait, chacun s'en retourna et disaient les bons chrétiens icelui être le jour de la désolation. » Berne était pressé. A trois heures de l'après-midi déjà, le crieur public annonçait l'interdiction faite aux prêtres de chanter des offices. Le lendemain, 31 juillet, « qui était la fête de saint Germain, patron de la ville d'Orbe, était pitié d'aller par la ville ; l'on oyait, sinon pleurer et lamenter criant : Hélas ! Tant de lamentations que c'est chose incrédible, et crois que si la ville eusse été en guerre et pillée, qu'elle n'eusse su tomber en plus grande désolation ».

« Et moy, voyant et oyant telles et semblables désolations, j'en pleurais et levais les yeux vers le ciel priant Dieu qu'Il veuille mettre fin aux grandes discordes de l'Eglise : Amen ! »

Jusque là, les catholiques avaient déjà beaucoup souffert : des autels avaient été renversés, qu'il avait fallu remplacer par des tables, bien des statues avaient été brisées, puis pour pouvoir continuer à assister à la messe, mais sous peine d'être punis, beaucoup se rendaient à Goumoëns ou à Penthéréaz à une ou deux lieues de distance. La votation de cette journée leur interdisait toute pratique du culte catholique soit à Orbe, soit même au dehors. Le mercredi suivant, les catholiques désolés envoyèrent une députation aux seigneurs de Fribourg pour demander s'ils consentaient à si horrible et maudite sentence. « Ceux-ci, dit Pierrefleur, étaient des gens doux et non contre-disant à tout ce que les dits seigneurs de Berne voulaient, qui bien fut cause de notre ruine. »

Le mardi 7 août, ordre est mandé au bailli de faire abattre les autels et les statues de toutes les églises de la ville, comme aussi ceux du couvent de Ste-Claire, et le vieux chroniqueur ajoute : « Lequel mandement les luthériens mirent incontinent en pleine exécution, car tous furent fournis de leurs instruments, comme de fossoirs, pioches, pauferts, palanches et perches, et autres choses et allaient d'un coeur qu'eussiez pensé qu'ils allaient à la guerre ou qu'ils avaient peur que les autels se rebellassent. Un peu plus tard, on assembla le clergé pour lui proposer « de vivre à la loi de l'Evangile » et aller au prêche. On fit la même proposition aux moniales. »

Pierrelleur atteste qu'il n'y eut aucun prêtre ni moine, ni religieuse, ni converse qui voulut renoncer à la religion, quelque parti que les seigneurs de Berne leur présenteraient.

Le clergé reçut l'ordre de quitter la ville d'Orbe, les Soeurs de Ste-Claire furent averties qu'elles devaient abandonner leur couvent dans le délai d'un mois. Ce délai cependant prolongé jusqu'au mois de mars.

Les pauvres Clarisses se mirent en quête d'un abri. Elles demandèrent à Fribourg la permission de se réfugier à Estavayer : Fribourg n'y consentit que pour ses ressortissantes. Décidément, les autorités fribourgeoises paraissent terrorisées par Berne ! cela a changé, heureusement. Les pauvres rebutées tournèrent alors leurs regards vers le Valais. Les dits seigneurs valaisans ayant ouï la supplication de ces pauvres Soeurs, le coeur leur fit à tous grand mal et ils eurent pitié et agréant leur demande, ils leur assignèrent la ville d'Evian. Pour échapper au joug bernois, cette ville s'était donnée au Valais. En 1536, elle avait déjà donné l'hospitalité aux Clarisses de Vevey et l'année suivante à la plupart des Chanoines de Lausanne.

Le 21 mars 1555, les Filles de Ste-Claire quittaient leur cher couvent « où il faisait si bon vivre que si chacun le saurait, chacun y aurait voulu venir ».

Ce fut un jour de grande désolation pour les bons catholiques qui restaient encore à Orbe. Comme on le pense bien, les bonnes Soeurs se gardèrent d'oublier le tableau de Notre-Dame de Grâce. Comment auraient-elles pu le laisser ? Au pied de cette sainte image, elles avaient déjà obtenu tant de grâces et à cette heure. elles en avaient encore si grand besoin !

Si la ville d'Evian devait leur être hospitalière, le lac ne leur fut guère clément. En effet, une terrible tempête se déchaîna durant la traversée, les trois barques faillirent sombrer et comme autrefois sur le lac de Tibériade, le bon Sauveur paraissait dormir.

Devant l'imminence du péril et pour sauver les saintes moniales, les bateliers, afin de délester leurs barques et de mieux lutter contre les vagues, eurent la pensée de jeter à l'eau les bagages les plus lourds et l'image vénérée fut immergée avec le reste. On devine la désolation des pauvres Soeurs, leurs regrets, leurs larmes. Arrivées à Evian, elles remercient Dieu qui les a préservées du naufrage, mais elles pleurent la perte de la sainte image. A la foule sympathique qui les accueille, elles font part de la cause de leur chagrin. Un prêtre les rassure : « L'image reviendra » et voici qu'en effet, deux jours plus tard, un enfant de Meillerie qui est venu vendre du poisson à la ville raconte que son père et lui ont aperçu la veille sur le lac un objet lumineux. Ils eurent tôt fait de prendre une barque pour contrôler le phénomène et voilà qu'ils se sont trouvés en face d'une belle image de la Très Sainte Vierge, belle comme ils n'en avaient jamais vu.

On devine l'émotion, la joie des Clarisses apprenant cette grande nouvelle, l'admiration aussi de toute la cité pour la faveur dont les arrivantes étaient l'objet. Un poète racontant ce fait nous dit :

 

« Tout Evian bientôt savait cette nouvelle

Et tout à l'heure on va recevoir la nacelle

Qui vient de Meillerie et qui doit rendre aux Soeurs

Leur précieux trésor et sécher leurs pleurs. »

 

Syndics, nobles et bourgeois, pêcheurs et bateliers s'en vont en procession à la rencontre de la sainte image ; les cloches sonnent comme aux grands jours, l'image de Marie est portée en triomphe dans l'église de l'Assomption. Elle y sera vénérée et la Trésorière de toutes les grâces les répandra avec abondance sur Evian et consolera les moniales exilées.

Cependant, les Filles de sainte Claire ne devaient pas tarder à connaître une nouvelle épreuve, un nouvel exode. Le 24 février 1591, après 14 jours de siège, Evian fut pris par les Genevois. Les pauvres Clarisses n'eurent que le temps de s'enfuir ; quant à leur monastère, il fut pillé et saccagé.

Les fugitives s'en vinrent à Romont et tout porte à croire qu'elles emportèrent avec elles la sainte image. Ce qui est certain, c'est que, la tourmente passée, on retrouve le précieux trésor dans leur chapelle d'Evian. Qui dira jamais toutes les prières faites, toutes les larmes versées, toutes les faveurs obtenues de Notre-Dame de Grâce par ceux qui, humbles et confiants, sont venus se prosterner devant son image, souvenir de la bienheureuse Louise de Savoie.

Saint François de Sales, pendant sa mission dans le Chablais, a dû plus d'une fois venir célébrer la sainte messe près de l'image de Celle qui fut sa protectrice durant sa rude campagne d'apôtre au milieu des hérétiques. Sa correspondance prouve qu'il avait en grande vénération le monastère des Filles de Ste-Claire et comptait beaucoup sur leurs pénitences, leurs prières pour le triomphe de l'étendard de la Croix.

Sainte Chantal, elle aussi, avait en grande estime et affection les chères moniales. La Sainte passa trois semaines à Evian dans les derniers mois de 1625, pour y installer un monastère de la Visitation qui fut, deux ans plus tard, transféré à Thonon. Notre-Dame de Grâce a sûrement eu les ferventes visites de la sainte Fondatrice.

A propos du séjour de sainte Chantal à Evian, on a écrit « qu'elle y gagna l'affection de tout le peuple, répandit partout la bonne odeur de sa sainteté et particulièrement dans le couvent des Révérendes Soeurs de Ste-Claire établies à Evian, dont chacune d'elles voulut jouir, dans la Clôture même, du bonheur et de la douceur de ses entretiens ».

Le bon Dieu éprouve ceux qu'il aime : un nouvel orage allait passer sur la France, la Suisse, sur Evian, son monastère et la sainte image : celui de la Révolution française.

Un jour du mois de janvier 1793, la porte du couvent des Clarisses fut enfoncée, la chapelle envahie et profanée.

Le monastère fut converti en caserne et la chapelle en grenier à foin.

Les religieuses, obligées de prendre la fuite, se trouvèrent dispersées d'abord, puis elles eurent la consolation de se réunir à Poligny. Elles ne revinrent à Evian qu'en 1873.

Qu'était devenue l'image vénérée ? La Providence l'avait fait tomber entre les mains d'une brave chrétienne, épouse du notaire Claude-Joseph Baud. Il est plus que probable qu'elle lui avait été confiée par les pauvres fugitives. Avec une filiale vénération, elle garda le trésor jusqu'à son trépas survenu le 14 avril 1829. Dans son testament spirituel, elle fait stipuler que le tableau de Notre-Dame de Grâce doit être remis, après son décès, au Curé de la paroisse.

L'ordre fut religieusement exécuté et le jour de Pâques, la sainte image était rapportée en triomphe à l'église paroissiale.

En entrant dans l'antique édifice du XIIIme siècle, au fond de la nef latérale droite, le pèlerin trouve une pieuse chapelle. C'est là que se trouve au rétable d'un autel en marbre blanc l'image miraculeuse de la Mère de Dieu. Elle est surmontée de cette inscription :

MARIA MATER GRATIAE D'ORBE 1493.

Des ex-voto nombreux prouvent qu'à Evian comme à Orbe, la Mère de Jésus continue à se montrer la Trésorière des faveurs divines.

 

Renaissance catholique à Orbe

 

Revenons un instant à Orbe. Nous l'avions laissée tout à l'heure, au moment du triomphe de la Réforme bernoise. La messe venait d'y être interdite, les prêtres et les moniales avaient dû prendre le chemin de l'exil. Pour garder leur foi et pouvoir continuer à pratiquer leur religion, un certain nombre d'habitants d'Orbe avaient aussi pris le parti de s'expatrier, telle cette Françoise Fauvre, veuve de Jean Matthey, maître ès arts de Paris, qui vint se fixer à Fribourg où elle fit « de grands biens pour l'honneur de Dieu, tant aux religieux et religieuses qu'aux autres pauvres qu'elle savait avoir indigence ». Mais, hélas ! la plupart après avoir voté au Plus pour le maintien de la Messe, tombèrent dans l'indifférence et finirent par se soumettre aux Messieurs de Berne, plutôt que de tomber sous le coup de l'injonction qui interdisait aux catholiques de rester dans le Pays de Vaud (une partie du bailliage d'Echallens exceptée).

Dans le courant du XVIIme siècle, les ordonnances bernoises s'atténuèrent un peu dans la pratique et quelques artisans catholiques pénétrèrent de nouveau dans ce champ clos, obligés toutefois pour assister aux offices, au moins de temps en temps, de se rendre à Echallens, à Bottens, ou, suivant le cas, jusqu'à Pontarlier ou à Jougne.

La Révolution française amena en Suisse de nombreux émigrés, prêtres ou laïcs. Plusieurs vinrent même dansle Pays de Vaud, M. Roland, bourgeois de Romainmôtier, qui avait épousé une demoiselle de Champrieux de Nozeroy, hébergea un prêtre espagnol, Dom Filipe Pio. Il construisit même à son usage une modeste chapelle où la sainte Messe fut célébrée durant un demi-siècle, et cela avec l'autorisation du gouvernement « étant donné que tout s'y passait tranquillement et qu'il y a passablement de catholiques dans la contrée ». Le prêtre mourut en 1850 et la chapelle fut fermée.

En 1819, un groupe de catholiques se trouve à Yverdon. Ils demandent à la Municipalité un lieu de culte et on leur accorde la chapelle du château. Quatre ans plus tard, les catholiques commençaient la construction de l'église actuelle.

Dès ce jour, les catholiques d'Orbe furent rattachés à la paroisse d'Yverdon ; leur nombre augmentant, il fallut songer à construire une église, celle-ci fut inaugurée le 18 octobre 1903 et desservie d'abord par le clergé d'Yverdon. Avec son Divin Fils, Notre-Dame de Grâce recouvrait droit d'asile dans la Cité de Louise de Savoie pour la plus grande gloire de Dieu et le bonheur de tous.

Enfin, le 26 octobre 1914, avec l'autorisation de l'Etat de Vaud, M. l'abbé Pius Emmenegger, aujourd'hui Supérieur du Grand Séminaire diocésain, était installé curé d'Orbe. Il était digne de renouer la chaîne brisée.

Qu'est devenu l'ancien monastère des Clarisses ? Une auberge avec l'enseigne : « Aux deux Poissons ». Il faut savoir que les deux poissons figurent dans les armoiries de la ville d'Orbe. Ces armes se retrouvent sur la façade de l'Hôtel de Ville. Les pierres tombales sont devenues les marches de l'escalier qui conduit à la salle à manger. D'après Pierrefleur, la fameuse enseigne fut suspendue à la façade de l'ancien couvent devenu taverne, dès septembre 1555, soit à peine six mois après le départ des Clarisses.

Et l'ancienne image de Notre-Dame est-elle revenue à Orbe ? Non, Evian garde son trésor ; la pieuse église d'Orbe n'en possède qu'une copie due à la piété et au talent de Mlle Tachet. Mais n'en doutons pas, la Mère

du Sauveur chassée d'Orbe avec son Divin Fils, en 1555, y est revenue avec Lui, pour nous, ils sont inséparables. Là, comme jadis au cloître des Clarisses, et comme dans la collégiale d'Evian, la Mère du Sauveur nous attend. Prions-la avec la même confiance que les saintes

Moniales et Elle se montrera toujours, nous pouvons en être assurés : Notre-Dame de Grâce.

Deux vitraux sont à remarquer dans l'église catholique d'Orbe : le premier représente Notre-Dame des Vignes. C'est sous ce vocable, nous l'avons vu, que les moines de Romainmôtier lui avaient édifié une chapelle. Le second vitrail représente la bienheureuse Louise de Savoie.

Un superbe tableau qui rappelle encore la sainte Moniale se trouve dans l'église d'Yverdon. Cette toile est due à la générosité de Charles-Albert. On y voit la Sainte agenouillée dans la chapelle de son cher couvent, à ses pieds gisent le sceptre et la couronne qu'elle a échangés contre la bure et la croix des Filles de Ste-Claire.

Agée de 41 ans et 5 mois, après avoir passé onze ans dans le cloître et toute sa vie dans le parfait amour de Dieu et du prochain, levant les yeux vers l'image de la Mère du ciel, Loyse de Savoie balbutia une dernière fois son invocation favorite : Maria, Mater gratiae, Mater misericordiae, fit trois fois le signe de la croix et rendit ainsi sa bénie et sainte âme à Dieu, joyeusement et moult doucement. C'était le 24 juillet de l'an 1503, vers les neuf heures du soir.

Louise de Savoie fut béatifiée par Grégoire XVI et une messe propre en l'honneur de la bienheureuse fut accordée à la Sardaigne, à Turin et au diocèse de Lausanne. Sa fête du rite double est fixée au 24 juillet, jour anniversaire de son saint trépas.

D'Orbe, les reliques de la Sainte ont été transportées d'abord à Nozeroy, puis en 1839, le roi Charles-Albert de Sardaigne, plein de vénération pour sa glorieuse parente, obtint de les transférer à Turin. Elles y arrivèrent le 16 mars 1840 et y reçurent l'accueil triomphal dû à une princesse et à une Sainte.

Déposées d'abord dans un caveau provisoire de la Maison de Savoie, ces précieuses reliques furent, en 1842, transférées dans la chapelle du palais royal et placées sous l'autel du bienheureux Amédée. Au même autel, on peut vénérer les reliques du père et celles de sa bienheureuse fille.

Des faveurs signalées ont été obtenues par l'intercession de la sainte Moniale. Prions-la avec confiance, imitons sa dévotion filiale envers Notre-Dame de Grâce et sûrement leur protection nous sera assurée.

 

ORAISON

 

Seigneur, Jésus-Christ, notre médiateur auprès du Père, vous qui avez daigné constituer Médiatrice auprès de vous la Très Sainte Vierge, votre Mère et aussi la nôtre, faites que quiconque sera venu à vous pour implorer vos bienfaits se réjouisse de les obtenir tous par Marie. O vous, qui vivez et régnez avec le même Dieu le Père.

 

En l'honneur de la Bienheureuse Loyse

 

O Dieu, qui nous proposez en exemple les vertus que la bienheureuse Loyse de Savoie a pratiquées dans les divers états de sa vie, accordez-nous de suivre ce modèle dans notre vocation, et d'arriver un jour avec elle auprès de vous. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

Notre-Dame de Payerne

 

 

C'EST la cité de Payerne qui a eu le privilège d'avoir le premier sanctuaire consacré à Marie dans le diocèse de Lausanne, et c'est à saint Maire qu'elle le doit. On a dit de cette grande et belle figure d'évêque qu'elle resplendit comme un rayon de douce lumière au milieu des sombres jours d'Aventicum.

Consacré évêque de notre diocèse en mars 574, il le gouverna pendant 20 ans et rendit sa belle âme au bon Dieu le 31 décembre 594. Il a laissé, dit Mgr Besson, le souvenir d'un homme aux goûts simples et austères, donnant l'exemple du travail manuel sans négliger l'étude, ainsi que le prouvent les Annales qu'il a composées et que l'on connaît sous le nom de Marii chronicon. A bon droit, on a pu l'appeler l'Evêque civilisateur. Il a été le bienfaiteur insigne de la ville de Lausanne en y transférant son siège épiscopal qu'il avait eu à Avenches jusqu'en 585.

Payerne aussi lui doit une grande reconnaissance. Appartenant à une noble et très riche famille, l'évêque Marius possédait de grands domaines en Burgondie, entre autres à Marsannay et à Payerne. Soucieux, avant tout, des intérêts religieux des habitants de cette localité, il y construisit une église, la dédia à la Sainte Vierge et la consacra le 24 juin 587.

Par cet acte, dit M. Maxime Reymond, saint Maire ne fondait pas la ville de Payerne qui existait déjà, mais il l'ouvrait à la vie chrétienne.

On désirerait suivre l'évolution de la vie religieuse de cette nouvelle paroisse, mais, malheureusement, son histoire reste muette pendant près de quatre siècles. Elle est victime des invasions. En 894, la contrée de Payerne est dévastée par les troupes germaniques, puis par les Hongrois et les Sarrasins.

Au lendemain de cette tourmente, l'histoire de Payerne réapparaît et elle nous apprend la fondation d'un monastère de Bénédictins dans ses murs.

A cet effet, l'évêque de Lausanne, Magnère, céda aux Bénédictins la cojouissance de l'église de Notre-Dame et ils en bénéficièrent jusqu'à la construction de la basilique abbatiale. L'Evêque fit encore aux religieux d'autres largesses.

La reine Berthe, fille de Burkard, duc de Souabe, épouse de Rodolphe II, roi de la Bourgogne, intervient, et le 1er avril 962, elle donne aux religieux le domaine qu'elle possède à Payerne. Le roi Conrad, un de ses fils, cède l'alleu de Curte. Le duc Rodolphe, autre enfant de la reine de Burgondie, donne de son côté, pourle couvent, les domaines de Colmar et d'Hittenheim. Enfin, l'impératrice Adélaïde, fille de la bonne reine, paraît prendre à sa charge tous les frais de construction ; l'Abbé Odilon lui donne le titre de fondatrice du couvent.

Le monastère fut édifié tout auprès de l'église paroissiale construite par saint Maire.

Mais bientôt, grâce encore à la munificence de la reine Berthe et de sa sainte fille Adélaïde, une basilique fut construite sur le modèle et dans le style de celle de Cluny.

C'est là que, peu après la fondation du couvent, la reine Berthe voulut être inhumée à l'entrée du choeur.

« Nul ne saura jamais, dit M. Maxime Reymond, quel service la reine Berthe et ses généreux enfants rendirent à notre pays en le faisant bénéficier, par les monastères de Romainmôtier et de Payerne, de la vie intellectuelle, prodigieusement intense, qui découla de l'Ordre bénédictin de Cluny, pendant les trois premiers siècles de son existence. L'histoire n'a rien enregistré du renouveau de vie religieuse que ces moines durent apporter dans nos contrées. Elle ne dit rien du travail de ces religieux, occupés, leurs oraisons achevées, tantôt à copier des manuscrits, tantôt à cultiver la terre et à rendre à l'agriculture les plaines marécageuses ou les fourrés de ronces et d'épines. Elle ne dit rien non plus de leur action politique et intellectuelle à une époque où les Abbés de Cluny et de Payerne traitaient presque sur pied d'égalité avec les Papes et les Empereurs, intervenant comme médiateurs dans les plus grands conflits de leur époque. »

Ora et Labora, c'est la devise de saint Benoît, celle de ses fils spirituels.

Ora : L'office divin est de rigueur dans tous les monastères de St-Benoît ; les autres oeuvres dépendront des circonstances de lieu, de temps, de personne. L'office divin est l'oeuvre par excellence, parce qu'elle est l'opus Dei, l'oeuvre de Dieu, celle qui va directement à glorifier Dieu, en même temps qu'elle devient, pour le moine, la source la plus importante, la plus féconde, de son union à Dieu et des grâces qui en découlent.

Les psaumes forment la substance des prières monastiques. Les matines les plus courtes ne renfermaient pas moins de 24 psaumes et 8 antiennes ; les plus longues comportaient 75 psaumes sous 25 antiennes. Cette partie de l'office se disait pendant la nuit. Après avoir célébré la sainte messe et récité les différentes heures de l'office, les fils de St-Benoît consacraient sept heures au travail des mains ou à l'étude.

Au Xme siècle, les forêts et les déserts couvraient la plus grande partie du sol de notre patrie. Une excellente carte du premier royaume de Bourgogne assigne à la Suisse plusieurs déserts, entre autres le désert de la Gruyère, entre la Sarine et le Lac. Le nom de forêt est resté au canton de Vaud : Pagus Waldensis, canton forestier, comme le nom de Waldstätten est resté aux cantons primitifs, forestiers comme le pays vaudois.

Le défrichement des forêts était, à lui seul, un bienfait capital ; il était de première nécessité. Les forêts étaient remplacées par de vastes clairières qui s'agrandissaient sans cesse pour être livrées à une culture régulière.

L'exemple de ces infatigables défricheurs et laboureurs fut des plus salutaires, et des hommes qui jusque-là ne rêvaient que chasse, pêche ou brigandage comprirent que le sol cultivé était d'un tout autre rapport... Du mépris de l'agriculture à la première heure, les témoins du moine laboureur passèrent à l'admiration, puis à l'imitation. La plaine broyarde changea d'aspect ; assainie, cultivée, elle devint fertile ; les ronces et les épines firent place aux prés et aux moissons.

L'Abbé Mayeul, du couvent de Cluny, préside à la fondation du monastère payernois. A Cluny, ce moine distingué par sa vertu et par sa science avait l'intendance des études ; l'empereur Othon, qui appréciait les mérites du saint moine, l'avait chargé de la visite de toutes les communautés de ses Etats. Cet éminent religieux avait refusé l'archevêché de Besançon ; plus tard, son humilité lui fit refuser encore la tiare pontificale.

Son zèle lui valut d'être traîné en captivité par les Sarrasins, dans le Valais. Au lendemain de sa délivrance, en juillet 972, il obtient de l'empereur un diplôme confirmant la donation au couvent de Payerne des domaines alsaciens de Colmar et d'Hittenheim.

La reine Berthe et sa fille sainte Adélaïde ne pouvaient donc pas confier la fondation du monastère à de meilleures mains, et on peut être assuré que, dès la première heure, le saint Abbé mit tout son zèle à faire régner dans toute son étendue la règle de St-Benoît dans la communauté qui lui était confiée.

 

Saint Odilon

 

Pour continuer l'oeuvre de l'Abbé Mayeul, la Providence voulait encore un Saint et Elle choisit le moine Odilon.

Issu d'une des plus nobles familles d'Auvergne, les seigneurs de Mercoeur, en 962, Odilon fut, dès son bas âge, un privilégié et un dévot de la Sainte Vierge. Encore enfant, au début de ses études, Odilon fut atteint d'un mal étrange qui lui ôta l'usage de ses membres. Au cours d'un voyage qu'il faisait avec ses parents, pendant une halte, l'enfant fut laissé un instant seul, proche d'une église dédiée à la Sainte Vierge. Trouvant l'attente un peu longue, l'enfant eut l'idée de se traîner jusque dans le sanctuaire. Non sans peine, il franchit le seuil du lieu saint et arrive au pied de l'autel de sa Mère du Ciel. Avec son coeur, avec des larmes plus qu'avec des paroles, il prie Celle qui est le Salut des infirmes, et, soudain, la force revient dans ses membres, il se sent guéri. On peut deviner sa reconnaissance et la surprise des parents, quand, rejoignant leur enfant, ils le trouvèrent rayonnant de joie, de force et de santé.

C'est durant toute sa vie qu'Odilon s'appliqua à payer à Celle qui l'avait guéri sa dette de gratitude.

Pour répondre à l'appel de Dieu, Odilon, vers 988, entra au monastère de Cluny. Modèle de régularité, il ne désirait que le dernier rang, mais Dieu ne permit pas que ce flambeau restât longtemps sous le boisseau. L'Abbé Mayeul, revenu de Payerne, sentant que sa dernière heure allait bientôt sonner, appela son disciple Odilon et le désigna pour son successeur.

Voici le tableau des vertus du nouvel Abbé, tracé par un de ses biographes :

« Odilon fut le bâton des aveugles, la nourriture des indigents, l'espoir des malheureux, la consolation des affligés ; il n'oublia aucune calamité, il ne dédaigna aucune nécessité, il ne rebuta aucune infirmité. Pour être agréable à chacun, il considérait le vieillard comme son père, le jeune homme comme son frère, la femme comme sa mère, la vierge comme sa sœur. Jamais à charge à quelqu'un, jamais importun, ne désirant aucun honneur, il préférait sacrifier quelque chose de ses propres droits plutôt que de déplaire au prochain. »

Sans parler des relations du saint Abbé avec les rois, avec les Souverains Pontifes, nous arrivons à celles qu'il eut avec notre pays. Très attaché au monastère bénédictin de Romainmôtier, il y fit plusieurs visites plus ou moins prolongées. Il obtint du Souverain Pontife la confirmation des privilèges de ce couvent et il en fut le grand restaurateur.

Payerne fut pour notre saint une ville de prédilection.

Il mit tout son zèle au développement de son monastère, à l'achèvement des constructions et, surtout, à la sanctification de ses moines.

Il s'y rencontra avec sainte Adélaïde qu'il appelle, comme nous l'avons vu déjà, la fondatrice de l'abbaye de Payerne.

Plus tard, Odilon, dans des pages éloquentes, retraça la vie de la sainte reine. Il y rapporte plusieurs miracles opérés par l'intercession de l'illustre défunte.

Ecrivain, orateur, le modèle des moines fut aussi un thaumaturge.

Un jour, à l'abbaye même de Payerne, c'est un jeune novice qu'il guérit d'une tumeur maligne en faisant une prière et traçant sur le malade un signe de croix.

Dans un monastère du Jura qui n'est pas indiqué, et pourrait bien être Romainmôtier, Odilon trouve un enfant qui tombait du mal caduc. Ses crises étaient terribles. Le saint le recommande aux prières de ses moines ; lui-même offre le saint sacrifice de la messe pour le malade ; il lui donne la sainte communion. A l'instant, toute infirmité disparaît.

Un autre jour, c'est un enfant aveugle qui recouvre la vue au moment où notre saint Abbé lui trace un signe de croix sur le front. Ailleurs, c'est un pauvre aliéné qui, à la prière d'Odilon, recouvre la raison.

L'Abbé de Payerne fut aussi un des plus ardents propagateurs de la Trêve de Dieu.

Une des plaies du moyen âge fut la déplorable coutume de la guerre entre seigneurs. A chaque instant, on apprenait qu'un donjon avait été pris d'assaut, des moissons ravagées, des meurtres commis, des familles dans le chagrin et la détresse. L'Eglise s'émut de ce désordre. Ne pouvant le déraciner d'un seul coup, elle chercha du moins à le restreindre et à en paralyser les funestes effets. A cette fin, elle institua la « Trêve de Dieu ».

L'Eglise arriva, par ce moyen, sinon à supprimer toutes les scènes de pillage, de guerre et d'incendie, du moins à faire déposer les armes en certains temps et à certains jours de l'année.

Un jour, à Lausanne, sur la colline de Montriond, on vit une scène qui dut être bien impressionnante.

L'évêque Hugues avait convoqué en cet endroit son clergé et les principaux seigneurs. Une foule immense répondit aussi à cet appel.

L'Evêque, en ornements pontificaux, était entouré de prélats. Il avait devant lui les seigneurs et chevaliers aux armures étincelantes et la multitude.

Tous portaient des rameaux verts et, à un moment donné, tous s'écrièrent en agitant leur palme : Pax, Pax Domine, la paix, la paix, Seigneur, donnez-nous la paix.

Prenant acte de ce désir, l'Evêque, voulant qu'il devînt une promesse, prononça la formule officielle suivante :

« Ecoutez, chrétiens, le pacte de la paix : Vous jurez de ne point attaquer l'Eglise, ni le clerc, ni le moine inoffensif, de ne point enlever ce qui lui appartient légitimement, de ne point saisir ni le villageois, ni la villageoise, ni le serf, ni le marchand ambulant ; vous ne les rançonnerez, ni les maltraiterez. Vous promettez de ne point incendier les chaumières et les châteaux, à moins que vous n'y trouviez votre ennemi à cheval et tout armé, de ne point brûler, ni saccager les récoltes et les fruits de la terre, de ne point enlever au laboureur le bœuf ou le cheval de sa charrue et vous ne les blesserez point ; vous ne prendrez point à gage un voleur connu comme tel, vous ne protégerez point l'homme violateur de la paix jurée. Vous respecterez l'asile sacré accordé aux autels et l'immunité de l'Eglise. Enfin, vous n'attaquerez point votre ennemi armé ou désarmé pendant le temps consacré à la Trêve de Dieu. »

Les seigneurs et les chevaliers jurèrent sur les saints Evangiles l'observance de ce pacte et leur serment fut répété avec enthousiasme par toute la foule.

On procéda ensuite à la libération des otages et on entendit la lecture de la bulle en vertu de laquelle seraient excommuniés ceux qui oseraient enfreindre le serment solennel de ce jour.

La Trêve de Dieu fut prolongée de manière à embrasser environ les trois quarts de l'année. Elle durait chaque semaine du mercredi au soleil couchant jusqu'au soleil levant du lundi et, chaque année, depuis l'Avent jusqu'au huitième jour après l'Epiphanie, reprenant à la Septuagésime jusqu'au lundi de Quasimodo.

Saint Odilon fut l'un des grands ouvriers de cette belle institution.

C'est à ce grand Saint que nous devons aussi l'établissement de la fête des Trépassés, le 2 novembre. C'est lui qui l'inséra d'abord dans le directoire de Cluny et bientôt l'Eglise en ordonna la célébration dans toute la chrétienté.

Le saint Abbé mourut à Sauvigny dans la nuit du 31 décembre 1048.

Après cet aperçu de la vie de saint Odilon, il sera encore utile à nos âmes de rappeler, au moins à grands traits, les vertus de sa grande collaboratrice au monastère de Notre-Dame de Payerne.

 

Sainte Adélaïde

 

« Heureuse comme une reine ! » Un jour que l'on prononçait cette parole devant un petit prince, celui-ci s'écria : « Oh ! cela ne signifie pas grand-chose. Moi, j'en connais une qui pleure tous les jours. »

Dire que sainte Adélaïde a pleuré tous les jours serait une exagération, mais que sa vie n'a été qu'un long calvaire, c'est une réalité. Nous n'entendons pas faire ici une biographie de cette sainte Reine, mais simplement donner un petit aperçu de ses épreuves, de son admirable soumission à la volonté de Dieu et de sa grande libéralité pour les monastères, pour les pauvres.

Au début du Xme siècle, Orbe se trouvait être le chef-lieu de la Bourgogne transjurane. Dans cette capitale, en 931, une enfant naissait qui devait devenir une grande sainte, c'était Adélaïde, fille de Rodolphe II, roi de Burgondie, et de la reine Berthe, de si bon souvenir au pays romand.

Adélaïde fut confiée, pendant les premières années de son enfance, aux moniales de Quedlinbourg. La pieuse enfant, selon le témoignage du saint Abbé Odilon, son premier biographe, unissait les dons de la nature à ceux de la grâce. Tous ces avantages attirèrent promptement sur elle les regards des princes. Un jour, on vit arriver au château de Colombier, où résidait alors la Reine-Mère, Hugues, roi d'Italie, avec son fils Lothaire. Là, dans une chapelle qui est conservée, la reine Berthe, veuve depuis quelques années, contractait une nouvelle alliance avec Hugues, le roi d'Italie, et le même jour, suivant un usage d'alors qui permettait que les princesses fussent fiancées dès leur enfance, Adélaïde devenait la fiancée de Lothaire : c'était le 12 décembre 938.

Vertueuse, instruite, formée déjà par la mort de son père à la science de la croix, Adélaïde se trouva préparée de bonne heure à recevoir la bénédiction nuptiale. A cet effet, elle se rendit à Pavie, où on l'accueillit avec enthousiasme et, peu après, le mariage était célébré avec une magnificence vraiment royale (947).

Ce grand acte de sa vie chrétienne procura à notre Sainte quelques jours de paix et de bonheur. Hélas ! ce temps de félicité fut bien court. Un conspirateur, Bérenger II, fils d'un roi détrôné, essaya inopinément de reconquérir, en Italie, les Etats perdus par son père. Lothaire accourut à Milan et bientôt la tentative de Bérenger était conjurée, mais déjà une autre épreuve est à l'horizon. Il n'y a que trois ans que l'union d'Adélaïde avec Lothaire a été bénie et voici qu'une mort soudaine les sépare : Lothaire meurt, empoisonné, croit-on, par les partisans de Bérenger, et Adélaïde, en larmes, se trouve veuve à 19 ans avec le souci d'un royaume menacé et bientôt conquis par Bérenger, qui se fait proclamer roi d'Italie.

Sans honte, il eut l'audace de demander pour son fils Adalbert la main de la pauvre reine dépossédée. Adélaïde repoussa avec indignation ces avances.

Outré de colère, Bérenger marcha sur Pavie et s'empara du palais de la sainte veuve. Elle fut dépouillée non seulement de ses immenses possessions, mais de ses meubles, de ses bijoux et même de ses habits royaux. « L'héroïque victime, dit saint Odilon qui a rapporté cette scène barbare, souffrit mille outrages et avanies ; on lui brisa le corps à coups de poing et de pied, on lui arracha les cheveux et on la réduisit au dénûment le plus complet. L'usurpateur la fit ensuite enfermer dans un cachot de la tour du château de Garde avec une de ses suivantes, restée fidèle à sa maîtresse infortunée. »

Les jours et les nuits s'écoulaient dans la prière et Dieu seul entendait ces voix, dit son pieux biographe, que des hommes barbares et sans coeur voulaient étouffer ; mais Dieu, qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Quatre mois s'étaient écoulés depuis le jour où les portes du cachot s'étaient fermées sur les pauvres prisonnières. On peut deviner leurs souffrances, mais leur soumission à la volonté de Dieu était restée admirable et l'heure de la Providence allait enfin sonner.

L'Evêque de Reggio, ancien ami du roi Lothaire, a eu connaissance du triste sort que Bérenger a ménagé à la sainte reine. Il l'arrachera aux mains du tyran. A cette fin, il fait appel à un saint ermite, il le charge d'aller délivrer les deux captives. Au moyen de quelques pièces d'argent, il soudoiera les gardiens de la prison, obtiendra d'y entrer et de délivrer la pauvre reine et sa compagne. L'ermite, instruit du plan d'évasion, le réalise à la lettre. La porte de la prison lui est ouverte, il confie aux deux captives son mandat et il les prie de le suivre à l'instant. Pour dépister ceux qui bientôt ne manqueraient pas de les poursuivre, l'ermite Martin a apporté aux prisonnières un travestissement. C'était dans la nuit du 20 août, nuit bien noire, mais grâce à cette obscurité profonde, leur fuite devait plus facilement passer inaperçue. L'évasion n'en restait pas moins pleine de fatigues et de périls. Saint Odilon nous rapporte que les pauvres fugitives eurent bien à souffrir de la lassitude, de la faim et de la frayeur. Dans cette fuite précipitée, la sainte tomba dans un marais où elle courait le plus grand péril d'être découverte par les soldats de Bérenger, lorsqu'elle vit arriver un pêcheur avec sa barque chargée de poissons. Elle l'appelle à leur secours. Le batelier, ému de les voir enlisées dans la boue, se hâte de les tirer de cette pitoyable situation. Déjà, elles y ont passé un jour et une nuit, elles sont transies et meurent de faim. Dans la cabane du pêcheur, la Providence leur fait trouver du feu et des poissons.

L'ermite Martin, qui les avait quittées depuis trois jours pour aller prévenir l'Evêque de la réussite de l'évasion, finit par les rejoindre et bientôt ce fut le comte Atton qui, étant venu à la rencontre de la reine, la conduisit sous bonne garde à Canossa. Instruit de l'évasion et de l'asile où la reine s'était réfugiée, Bérenger vint aussitôt faire le siège de la forteresse, mais sa criminelle entreprise échoua. Atton implora le secours du Pape Agapit II, de plusieurs seigneurs italiens et d'Othon I, roi de Germanie. Quelque temps après, ce dernier entrait sans résistance à Pavie, s'y faisait proclamer roi et députait l'ermite Martin auprès d'Adélaïde avec des présents et une demande en mariage.

Notre sainte accueillit avec modestie cette proposition et, à Noël 951, elle devenait l'épouse d'Othon. Cette alliance réunissait sur la même tête les couronnes d'Italie et de Germanie.

Une phase nouvelle commençait ainsi dans la vie d'Adélaïde.

Dieu bénit cette nouvelle union en envoyant aux royaux époux quatre enfants. Inutile de dire qu'Adélaïde mit tout son zèle à les bien élever. Plus que jamais, aussi, elle continuait à prodiguer sur son passage des libéralités royales.

Mais l'épreuve ne devait pas tarder à rejoindre la sainte reine. Le 7 mai 973, son mari, le roi Othon, après avoir assisté aux offices du matin et du soir dans sa chapelle, fait de larges aumônes de sa propre main, se sentit tout à coup gravement indisposé, reçut à la hâte les derniers sacrements et rendit le dernier soupir.

Veuve pour la seconde fois, Adélaïde recommençait un nouveau chemin de croix. Son fils Othon II n'avait alors que dix-neuf ans. Adélaïde dut assumer avec lui le gouvernement du royaume. Bientôt, cédant à la jalousie et aux intrigues de sa belle-fille Théophanie, la reine Adélaïde dut s'enfuir du palais pour sauver sa vie et vint se réfugier en Bourgogne, où Rodolphe III avait succédé à son frère Conrad. Un jour cependant, grâce à l'intervention du saint abbé Mayeul de Payerne, la reine Adélaïde vit son fils Othon se prosterner à ses pieds et lui demander pardon ; dès ce moment, il fut pour sa mère le plus respectueux des enfants, et quand, tombé malade en Italie, il vit qu'il allait mourir, il fit partager son trésor en quatre portions : la première pour les églises, la seconde pour les pauvres, la troisième pour sa soeur sainte Mathilde, abbesse de Quedlinbourg, la quatrième pour son armée. Il fit ensuite sa confession à haute voix devant le Pape et les évêques, reçut l'absolution, le Saint Viatique, l'Extrême-Onction puis, plein de repentir et de con-fiance, il rendit son âme à Dieu, le 7 décembre. Il fut enterré à Rome, à la porte orientale de Saint-Pierre, appelée Paradis, au pied de la statue du Sauveur.

Les seigneurs de Germanie confièrent de nouveau à Adélaïde la régence du royaume : la reconnaissance publique l'avait surnommée la Mère du peuple. Tour à tour écartée du pouvoir, puis invitée à remonter sur le trône, elle fit une bien rude expérience de l'instabilité de la gloire humaine.

Au milieu de tant d'événements qui se succédèrent pour elle, dans la plus étrange variété, Adélaïde ne négligeait pas son âme et on peut dire que les honneurs comme les humiliations l'affermissaient dans la vertu. Aussi, Dieu la favorisa-t-il de dons particuliers.

Un jour qu'elle était à table avec plusieurs prélats et seigneurs, on la vit subitement pâlir, soupirer, laisser échapper le couteau de ses mains, puis, prenant à part l'évêque d'Augsbourg, elle lui dit : « Mon Père, votre église vient de s'écrouler. » On dépêcha un courrier à Augsbourg et bientôt il revint confirmant la véracité des paroles de la Sainte.

Une autre fois, c'est un pauvre paralytique qui se trouve subitement guéri. Sainte Adélaïde, invoquant les Saints dont elle portait les reliques, lui avait, par ses prières, obtenu cette grâce.

En septembre 999, nous trouvons sainte Adélaïde à St-Maurice. Elle aimait particulièrement ce monastère et lui prodigua ses libéralités. Le Valais lui doit aussi l'érection d'une église à Bourg-St-Pierre. Quittant Agaune, la reine se rendit à Genève, où elle fut reçue par le roi et l'évêque Hugues, considérés tous deux par des historiens comme des neveux de l'impératrice. Elle alla visiter l'église de St-Victor et y institua une communauté de Bénédictins. De là, elle se rendit à Lausanne où de nouveaux honneurs lui étaient réservés. Mais c'est surtout la chapelle de Notre-Dame qui attirait la pieuse reine ; qui nous dira tout ce que son cœur exprima à sa Mère du Ciel de sentiments affectueux et reconnaissants ? Il nous semble la voir repassant le cours de sa vie et remerciant Celle qui avait toujours été son étoile, sa Consolatrice, la meilleure des Mères.

Accompagnée par Rodolphe III, elle prit le chemin d'Orbe et revit avec émotion les lieux témoins de ses lointains souvenirs et de ses vertus. Partout sur son passage, elle apaisait les dissensions, soulageait la misère des pauvres, comblait de ses libéralités les églises, les monastères. C'est à Orbe qu'elle fit ses adieux à l'Abbé de Payerne, Odilon. Baisant la bure du saint moine, elle l'arrosa de ses pleurs en disant : « Mon Père, souvenez-vous de moi dans vos prières, car vous ne me verrez plus désormais des yeux du corps. Lorsque la mort m'aura délivrée des préoccupations terrestres, je recommande mon âme à vos prières, à celles de toute votre communauté. »

Payerne fut sa dernière station, en ce pays de Bourgogne qu'elle avait tant aimé. Si à Orbe la reine avait eu son berceau, dans l'église abbatiale de Payerne, elle trouvait la tombe de sa mère. Ici encore, des larmes bien brûlantes durent inonder le visage d'Adélaïde ; avec quelle ferveur elle dut assister au saint sacrifice de la messe offert pour l'âme bénie de sa tendre mère. Et si on lui avait annoncé qu'un jour, dans cet endroit, l'autel serait renversé, les reliques profanées, la statue de Notre-Dame brisée et qu'il en serait de même un peu plus tard à Orbe, à Lausanne et à Genève ?... Mais, maintenant du haut du Ciel, elle voit que partout où la dévastation a passé, la restauration fait son chemin. Par ses prières, elle la fera progresser.

De Payerne, la sainte reine partit pour l'Alsace. Elle se rendit à Seltz où elle avait fondé un monastère et où elle voulait avoir son tombeau. Elle y arriva pour le service funèbre de son fils Othon II. D'innombrables pauvres assiégeaient la porte de l'église, attendant la distribution des aumônes. N'écoutant que son cœur et oubliant ses fatigues, Adélaïde voulut elle-même distribuer ses largesses. La nuit suivante, la fièvre la surprit, son état s'aggrava rapidement. Consciente de sa fin prochaine, elle demanda à recevoir les derniers sacrements. La souffrance n'interrompit jamais sa prière. Quand elle eut le sentiment que sa dernière heure approchait, elle fit réciter les litanies des saints. Comme on en était arrivé à cette invocation : Soyez-nous propice, elle se tut et alla recevoir le baiser du Christ pour l'amour duquel elle avait tant souffert.

C'était dans la nuit du 16 décembre 999.

La dépouille mortelle de la sainte fut inhumée dans l'église du monastère. Avant de la descendre dans la tombe, une foule innombrable accourut, avide de contempler une dernière fois les traits de la sainte et d'implorer son intercession. De nombreux miracles furent constatés.

Aujourd'hui, ses reliques font partie du trésor de Hanovre où elles sont conservées dans une châsse splendide.

Au souvenir de cette sainte qui a tant aimé notre patrie, ranimons notre ferveur et pour la rejoindre au Ciel, appliquons-nous à imiter ses vertus.

 

L'Abbé Hugues

 

A la mort de saint Odilon, c'est le moine Hugues de Cluny qui est investi de la charge abbatiale. Le Pape Léon IX ratifie cette nomination et le nouvel Abbé reçoit la bénédiction des mains de l'Archevêque de Besançon, le 22 février 1049.

L'empereur d'Allemagne a pour cet Abbé une si grande affection qu'il le prie d'être le parrain d'un de ses enfants et il lui porte une si grande estime qu'à sa demande il se réconcilie avec André, roi de Hongrie.

Les Papes, à leur tour, honorent ce grand moine de toute leur confiance, et ils le chargent d'accompagner les légats pontificaux en France, dans plusieurs conciles.

Par l'ascendant de ses vertus et ses instances, il arrive à décider Henri IV à entreprendre le voyage de Canossa pour y rencontrer le Pape Grégoire VII, obtenir son pardon et rentrer ainsi dans la communion de l'Eglise.

C'est ce savant religieux, oracle des princes et des Papes, qui reçut à Payerne la succession de saint Odilon. Si le monastère de Cluny ne fut jamais plus florissant que sous cet Abbé, on peut en dire autant de celui de Payerne.

Malgré ses nombreux travaux entrepris dans l'intérêt de l'Eglise et pour le plus grand avantage de l'Ordre de Cluny et de l'abbatiale de Payerne, Hugues, plein de mérites, arriva à l'âge de 85 ans ; il rendit sa sainte âme à Dieu, le 29 avril 1109. Le Pape Calixte II a inscrit son nom dans la liste des saints, en 1124.

 

Saint Udalric

 

En 1085, nous trouvons comme prieur, au couvent de Payerne, un moine dont il convient aussi de rappeler le souvenir : c'est saint Udalric.

Il naquit à Ratisbonne, en 1018 ; neveu de l'Evêque de Treissingen, il devint prévôt de sa cathédrale. En un temps de famine, on le vit donner une grande partie de son bien aux indigents et engager le reste de sa fortune pour les secourir. Il fit le pèlerinage de Terre Sainte et il y trouva un grand profit spirituel. Un jour cependant, il faillit tomber entre les mains des Bédouins.

Vers 1048, Udalric s'en vint frapper à la porte du couvent de Cluny. Une profonde humilité abritait en lui ses plus grandes vertus. Ordonné prêtre, il devint le confesseur de la communauté, maître des novices, et enfin directeur des religieuses du couvent de Martigny, près d'Autun.

Au déclin du XIme siècle, un riche seigneur, Lutold de Birmlingen, ayant entendu parler des grandes vertus des moines de Cluny, décida avec son frère d'appeler ces religieux et de leur offrir la fondation d'un monastère sur leurs terres, à Rueggisberg, village situé à deux petites lieues de la frontière fribourgeoise. Hugues, le saint Abbé de Cluny, choisit et envoya pour cette fondation Conon et Udalric, tous les deux d'une grande vertu.

C'était en 1074 ; à l'exemple de Notre-Seigneur au début de sa vie publique, ils passèrent la sainte quarantaine dans une grotte toute proche de l'endroit où l'on construisait leur nouveau monastère, n'ayant pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Edifiés par la vie austère de ces anachorètes, les habitants de la contrée ne tardèrent pas à venir les visiter pour leur demander conseil, pour entendre leurs exhortations.

Un jour, parmi ces visiteurs, il y eut une pauvre infirme, défigurée par les empreintes hideuses de la lèpre. Avec larmes, elle supplia Udalric de prier pour elle, pour sa guérison. Le moine, touché de compassion, prit de l'eau, la bénit, en lava les plaies de la pauvre malade ; quelques jours après, elle revint, pleurant de reconnaissance : elle était guérie.

Un autre jour, c'est un pauvre possédé, qui, grâce aux prières et à la sainte messe célébrée par Udalric, obtient sa délivrance, recouvre sa liberté.

Une autre fois, c'est un incendie que le saint moine éteint instantanément en faisant le signe de la croix et une ardente prière.

Le monastère de Rueggisberg fut prospère et dura jusqu'à la Réforme.

Saint Udalric n'y resta pas longtemps. Il fut nommé prieur de Payerne. Ici encore, le saint ne fit qu'un court séjour, assez long cependant pour qu'on pût y apprécier ses éminentes vertus.

Plein de mérites, le saint moine rendit sa belle âme à Dieu, au monastère de Celle (Allemagne), le 14 juillet 1093.

L'Eglise de Lausanne célèbre sa fête le 11 juillet. Sur son tombeau, on lit cette épitaphe :

 

Sepulcrum

Sancti Udalrici

Miraculis gloriosum

Sta

Viator devote.

 

 

Voici la traduction :

 

Sépulcre

de saint Udalric,

célèbre par ses miracles.

Pieux pèlerin, arrête-toi et prie ! Invoquons saint Udalric ; il nous assistera, nous bénira !

 

Eglise paroissiale

 

A côté des religieux du prieuré, il y avait le clergé chargé de l'église paroissiale. Le premier curé connu paraît en 1173. Plus tard, le curé fut secondé par un vicaire et des chapelains. Il était nommé par l'évêque, sur la présentation du prieur dont il était censé être le vicaire perpétuel.

L'entretien de l'église paroissiale était entièrement à la charge de la ville. Les comptes de la bourgeoisie mentionnent souvent des réparations plus ou moins importantes : ainsi, en 1317, la pose d'un grand vitrail et la confection, à Fribourg, d'une table neuve pour le grand autel. C'était aussi la ville qui faisait venir les prédicateurs du Carême et de l'Avent. C'est à elle qu'appartenaient les livres et ornements, chaque marguillier entrant en charge en prenait inventaire.

En 1492, l'inventaire mentionne 39 chasubles, 28 surplis, 6 tuniques (chapes), 2 nappes de soie, 26 aubes, 18 amicts, 6 étoles, 22 manipules, 24 livres, dont 2 missels-psautiers, 8 calices, 13 bourses en soie, 2 channettes (burettes), 2 chandeliers.

En 1434, Isabelle de Murat fit héritier de ses biens l'office des âmes du Purgatoire qui se célèbre à Payerne chaque semaine et qui consiste en un service divin et en une distribution aux pauvres. Guillaume Paquerot fit édifier un nouveau luminaire devant le Christ placé dans un reposoir à côté du grand autel et non loin du tombeau du donateur, à charge pour le clergé de chanter les vêpres des morts à des dates déterminées, devant ce tombeau, recouvert du drap mortuaire et à la lueur de deux cierges.

Une Confrérie de la Conception de Notre-Dame était érigée dans l'église paroissiale et chaque année, à la fête patronale, il y avait la mise du bâton de la Confrérie. Le vainqueur avait le privilège de le porter aux processions. Le montant de la mise était versé au fonds de la Confrérie et la ville faisait un cadeau au miseur.

 

Eglise abbatiale

 

L'Abbé Hugues fut un grand constructeur d'églises. C'est à son administration, à la fin du XIme siècle, que M. Rahn fait remonter les débuts de la construction de l'église abbatiale, travail commencé dans la partie centrale et occidentale, poursuivi lentement, de sorte que les parties orientales sont postérieures d'un demi-siècle et se ressentent des progrès réalisés à Cluny même par l'Abbé Hugues dans la basilique-mère. Ce n'est qu'au cours du XIIme siècle que la construction fut achevée sous le priorat de Guignes.

Au XVme siècle, l'église fut réparée, le transept remanié. C'est peut-être à ce moment qu'on fit la tour et la croisée qui supporte le clocher, qui est de style gothique alors que la basilique dans son ensemble est de style roman pur.

En 1360, Marguerite Mestral légua 10 livres (20,000 fr. env.), pour la construction dans l'abbatiale d'un autel dédié à Notre-Dame et vers 1380, le moine Aymon de Ballaigues fonda l'autel saint Léger. Vers la même époque, des autels furent dédiés à saint Benoît, à saint Nicolas et à saint Eloi.

En 1398, le prieur Pierre d'Estavayer fonda l'autel de sainte Anne et saint Yves et ses armes se voient encore sur une des chapelles du transept nord.

La plus intéressante de l'abbatiale était sans contredit celle dédiée à saint Jean-Baptiste et saint Jean l'évangéliste. Elle est déjà mentionnée en 1408, mais elle doit son caractère à la munificence de Jean de Grailly, ancien prieur de Villars-les-Moines et vicaire général du couvent de Payerne. Par acte du 3 février 1454, qu'il compléta le 12 du même mois 1462, après avoir quitté la charge du vicariat, l'ancien prieur s'appliqua à l'embellissement de la chapelle de ses saints patrons. Il lui donna à cet effet, en dotation, un mas de 21 poses de terre, acquis de l'hôpital de Fribourg et sis à la Condémine de Plagnouf. Voici la description qu'en donne M. Rahn :

« L'intérieur, dit-il, doit avoir produit l'effet le plus charmant. Parois et voûtes, clefs et nervures, tout était peint. Sur le fond rouge des murailles se détache un semis de croix tréflées blanches ; des motifs d'architecture encadrent des figures de saints. On y remarque entre autres deux fois la Madone. Un premier tableau représente le groupe de la Pietà : la Mère de Dieu tenant sur ses genoux le corps inanimé de son Fils. Un second nous montre la Vierge comme Mère de Miséricorde, étendant son manteau sur les personnages laïques et ecclésiastiques agenouillés à ses pieds. Sur les clefs et sur les retombées des voûtes sont partout sculptées les mêmes armoiries, ce sont celles de Jean de Grailly. Il a dû avoir à sa disposition un architecte et un peintre d'un talent remarquable. Le moine en prières, agenouillé à droite de la Mère de Miséricorde, n'est autre que le fondateur. »

Au-dessus de l'arc par lequel la chapelle s'ouvrait sur le transept, une grande fresque représente la Sainte Trinité : Dieu le Père tient le Crucifié, au-dessus paraît le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe.

 

Prieurs

 

Parmi les prieurs du couvent payernois, nous trouvons Aldrade qui fut le compagnon et le conseiller de saint Pierre-Damien, et Udalric (vers 1075), que l'Eglise a canonisé comme Odilon. C'est à lui qu'on doit la rédaction du Coutumier de Cluny, important témoignage du travail, de la culture et de la discipline des moines de cette époque. Nous en avons déjà parlé.

De 1154 à 1171, c'est Guillincus qui assume la charge du priorat ; c'est à lui que le couvent d'Hauterive doit le Dézaley de Posieux.

Le prieur Pierre (1173-1178) assiste à la fondation de la ville de Fribourg. Le 24 mars 1178, le duc Berthold de Zahringen reconnaît solennellement que l'église de St-Nicolas et le quart de la ville de Fribourg sont de l'alleu du couvent de Payerne, ainsi que le cimetière et deux chesaux.

Un des prieurs les plus marquants fut Henri de Sèvery ou de Siviriez, de la famille vaudoise de ce nom. On le trouve moine à Romainmôtier, en 1347, puis prieur à Vaucluse et plus tard à Payerne, en 1369. En 1381, il était promu évêque de St-Jean de Maurienne, et transféré ensuite sur le siège épiscopal de Rodez. Il mourut à Avignon en 1395 et fut inhumé à Romainmôtier dans la chapelle qu'il avait fondée en 1386.

Enfin, en 1491, c'est un haut dignitaire de la cour romaine, le Génois Antoine Pallavicini, cardinal au titre de Ste-Anastasie et de Ste-Praxède, qui devient commanditaire de l'abbaye de Payerne.

Fribourg ne fut pas étranger à cette élection. En voici la preuve : le 8 février 1491, le Pape Innocent VIII écrit aux Fribourgeois, leur demandant leur appui pour mettre le cardinal Pallavicini en possession de Payerne. Fribourg intervint et sa démarche fut couronnée de succès. Le 14 septembre 1491, le Pape en remerciait les Fribourgeois.

 

Comment Payerne devint protestante

 

Berne avait accepté la Réforme en 1528 et immédiatement cette décision eut son contre-coup à Payerne. La même année, les Bernois obligèrent le couvent à abandonner une partie de ses revenus de Chiètres au ministre de Kallnach.

Berne usait largement de son traité d'alliance pour requérir des contingents payernois. En octobre 1528, il s'en trouve dans l'armée bernoise envoyée contre les gens du Hasli qui avaient voulu rétablir la messe ; en octobre 1530, on trouve encore des Payernois parmi les soldats qui dévastèrent le Pays de Vaud, en poursuivant les gentilshommes de la Cuiller.

Le 4 juin 1531, les Payernois demandent à Berne le renouvellement de leur alliance. Berne répond en envoyant à Payerne un prédicant qui fut Saunier ou Farel. Celui-ci voulut prêcher, mais le Conseil de ville lui ferma la chapelle paroissiale, et les religieux, l'église du monastère. Le prédicant prêcha au cimetière, ce qui causa un grand tumulte.

Le banderet dut le soustraire à la foule qui voulait le jeter à l'eau. A la nouvelle de cet incident, le bailli de Vaud réunit à Payerne le 26 juin les Etats de Vaud qui renouvelèrent solennellement leur déclaration de foi catholique du 23 mai 1525 et interdirent toute prédication protestante.

Plus tard, le 12 octobre 1531, au lendemain de la bataille de Cappel, des représentants des Conseils de Payerne, d'Avenches et de différentes villes fribourgeoises se rendirent à Fribourg pour déclarer au Conseil de cette ville qu'ils étaient prêts à sacrifier corps et biens pour l'ancienne croyance.

Cependant, la foi réformée continuait à être prêchée à Payerne dans une maison privée, peut-être celle de Pierre Mallier, qui paraît avoir été dans cette ville l'un des premiers adhérents de la Réforme. Mais la population restait attachée à l'ancienne foi, et, au Carême de 1532, le Conseil engagea encore, par les soins du banderet, François Ramuz, un religieux comme prédicateur, le Père François. Pendant ce même temps, le ministre Antoine Saunier continuait à prêcher. Il en résulta une grande surexcitation, au cours de laquelle deux évangéliques abattirent une croix et furent emprisonnés. Par lettre du 20 avril, Berne intercéda en leur faveur auprès du Conseil de Payerne, tout en déclarant, une fois de plus, ne vouloir renouveler l'alliance confédérale que si la liberté du prêche était assurée.

A la question religieuse se mêlait une question politique ; les protestants voulaient soustraire Payerne à l'autorité du duc et quelques catholiques étaient pour ce mouvement de séparation.

Le 22 mai, les religieux ne se sentant plus en sécurité demandèrent la protection de Fribourg. Le 23 mai, le Conseil de Payerne fit aux Bernois les promesses qu'ils avaient exigées et l'alliance fut renouvelée le dimanche suivant, 26 mai (dimanche de la Trinité). C'est en vain que, trois semaines plus tard, le duc Charles vint en personne à Payerne. Il put bien renouveler l'ancien pacte d'avouerie avec le couvent, mais il ne put empêcher qu'à son passage les évangéliques n'arborassent la plume de coq en signe de mépris. Le seul résultat de la visite fut qu'un Cordelier de Lausanne, qui avait passé à la Réforme et avait prêché à Payerne, s'éclipsa et ne revint plus.

Le duc parti, les évangéliques reprirent de l'avantage. On les voit, le 23 juillet, remercier le Conseil de Berne de sa sollicitude et celui-ci leur témoigna, une fois de plus, sa bienveillance, le 29 juillet, en adressant au Conseil de Payerne une lettre dans laquelle il lui reprochait de ne pas tenir ses promesses touchant la liberté de conscience. Les moines, inquiets de plus en plus, avaient réclamé à nouveau la protection de Fribourg.

Les Fribourgeois avaient hésité près de deux mois avant de répondre ; ils se rendirent enfin, le 14 août, aux instances des religieux et désignèrent le chevalier Antoine Pavillard comme advoyer, soit gardien du couvent. Pavillard, avec un certain nombre de soldats, occupa le monastère.

Cette intervention de Fribourg mit une sourdine aux aspirations des Bernois. Le 31 août, ceux-ci envoyèrent aux Payernois des députés qui représentèrent « qu'on ne voulait pas les obliger à quitter leur ancienne religion, ni abolir la messe, ni les autres cérémonies papistiques, qu'on ne demandait d'eux qu'une chose : la liberté de conscience pour ceux qui souhaitaient la parole de Dieu, et pour ceux qui la leur prêchaient, que c'était à cette condition et sous cette promesse que les Bernois avaient renouvelé avec eux deux fois leur alliance ».

Cette lettre préludait à l'envoi à Payerne d'un nouveau ministre. D'après Pierrefleur, ce serait Viret. D'août à septembre, la situation ne fit que s'aggraver. Dans l'église abbatiale, Jean Planche et Pierre Mallier étaient allés frapper un religieux.

Le Conseil de Payerne était devenu hésitant. Il renouvela son alliance avec Fribourg ; il attendit pour la signer avec Berne jusqu'au 15 juin. A cette date, le prédicant n'avait encore l'usage d'aucune église et les autorités frappaient de fortes amendes les évangéliques qui troublaient le culte catholique, ce qui provoquait de nouvelles plaintes des Bernois.

C'est à ce moment que Viret, à peine âgé de 21 ans, entra en scène. Pierrefleur le montre arrivant à Payerne vers la St-Michel (29 septembre), et prêchant dans les tavernes et autres lieux publics. Viret parle lui-même de ses débats avec le curé de Payerne, Claude Mestral. Il se plaint d'avoir été frappé grièvement, dans une bagarre, dont il était probablement responsable, d'après ce qu'on peut conclure de l'attitude des Bernois dans cette affaire, où ils paraissent demander grâce.

Les documents font défaut pour l'année 1534, mais du fait que Berne ne se plaint plus, on peut déduire que la cause de la Réforme a fait du progrès. C'est probablement en cette année 1534 que les protestants obtinrent la concession de la chapelle de l'Hôpital.

Leur nombre augmentant, ils demandèrent que l'une des deux églises servît aux deux cultes. Comme gardien du couvent, le Chevalier Pavillard s'y opposa. Le 4 février 1535, Berne plaida en leur faveur auprès du Conseil de Payerne. Forts de cette intervention, les évangéliques, sans attendre l'autorisation sollicitée, occupèrent immédiatement l'église paroissiale et y célébrèrent leur premier culte le dimanche 14 février. Le Gouvernement de Fribourg protesta auprès de celui de Berne et celui-ci crut devoir modérer l'ardeur de ses coreligionnaires en regrettant qu'ils suivissent si mal ses conseils. Mais les réformés allèrent de l'avant et Berne revint à la charge pour empêcher toute violence.

La lutte aurait pu continuer, mais en 1536 Berne déclara la guerre au Duc de Savoie et, en quelques semaines, fit la conquête du Pays de Vaud. Le 23 janvier, les Bernois prenaient, sans rencontrer de résistance, Payerne et Morat.

L'administration de la ville de Payerne fut bientôt réorganisée ; des protestants entrèrent au Conseil.

Un arrangement eut lieu avec Fribourg et Berne céda à ce dernier : Rue, Surpierre, Estavayer, Bulle et Châtel-St-Denis.

Berne conserva Payerne et tous les biens de l'abbaye dans le Pays de Vaud, mais dut consentir au partage des biens du couvent.

Les seigneurs fribourgeois qui occupaient le monastère au moment de la conquête bernoise firent transporter à Morat des titres sur parchemin et des caisses d'ornements d'église.

Berne emporta une image d'argent de Notre-Dame, deux chefs de saint Jean et de saint Paul, dont on avait retiré les reliques qui allèrent à Fribourg, quatre calices d'argent avec patène, une caisse d'argent et de cristallerie qu'on disait renfermer des reliques de saint André, plusieurs chapes et une chasuble de velours.

Il restait à Fribourg : une croix d'argent, deux grands chandeliers d'argent, des chapes, une rouge avec image de Notre-Dame.

Les bourgeois de Payerne eurent une part des dépouilles, entre autres :

 

L'abbaye neuve,

la maison du Doyen, les cloîtres,

l'église du cloître ou abbatiale,

26 poses de terre à Corcelles,

500 poses de bois.

 

Cette conquête et cet accord consommèrent la suppression du couvent de Payerne.

La plupart des religieux se retirèrent à Fribourg. Trois religieux acceptèrent la Réforme : en retour, il leur fut accordé une prébende à vie.

Des neuf prêtres du clergé payernois, un seul paraît avoir accepté la Réforme. On lui reconnut les biens de la chapelle de Notre-Dame de Pitié.

Que sont devenus les bâtiments de l'abbaye ?

M. Maxime Reymond nous l'apprend. Une partie des cloîtres, dit-il, et la maison d'école furent transformés en 1602 en un bâtiment neuf où Berne logea le gouverneur. L'église abbatiale fut fermée et verrouillée, par décision du Conseil de Payerne, en date du 21 mai 1552.

Le 5 juillet 1563, à 4 heures de l'après-midi, la foudre tomba sur le grand clocher et incendia la toiture.

Le 19 janvier 1645, pendant le sermon, la même flèche fut renversée par un coup de vent. Elle fut reconstruite.

Le 30 avril 1686, le Conseil de Payerne céda l'église abbatiale à Leurs Excellences pour en faire un grenier.

En 1543, le Conseil de Payerne fit vendre à Genève des calices et patènes d'argent pour 111 livres et en outre un calice d'or pesant une demi-livre et une croix d'or. Ces objets provenaient sans doute de l'église paroissiale et non de l'abbaye. Par contre, le maître-autel de l'église abbatiale fut acheté par Pierre de Gruyère et mis tout d'abord dans le choeur de l'église de Gruyères, puis dans la chapelle St-Pierre. Ce maître-autel portait un Christ entouré des apôtres sculptés.

 

Notre-Dame de Tours conservée

 

En 1629, les limites des deux territoires fribourgeois et bernois furent déterminées par un échange de terres entre la ville de Payerne et celle de Fribourg.

« Nos bons amys et voisins de Fribourg, cédèrent des terres tant en prés que champs, lesquelles nous avions au plus près de Corcelles, entre le ruz de Metillon et le terreau où il avait son ancien cours.

« En récompense, Payerne donne à nos anciens bons voisins et amys l'église et le cimetière du dit lieu de Notre-Dame de Tours, avec le jardin qui est derrière la dite église devers Corcelles et toutes aultres terres, places, roches, rapes, entre et les issues comprises entre les délimitations suivantes..., etc. »

Cet acte est signé par Daniel Montenach, chevalier, et Hans Leutsbourger, d'une part, et de l'autre par les délégués de Payerne (11 décembre 1629). Il est tout à la louange des autorités payernoises.

 

Restauration artistique

 

Dans l'avant-propos de sa notice très suggestive sur l'église de Ressudens et ses peintures murales, M. le pasteur Marc Vernet exprime cette pensée à laquelle nous applaudissons :

« Depuis quelques années, dit-il, le peuple vaudois témoigne une sollicitude particulière aux sanctuaires édifiés par ses ancêtres. A l'heure où quelques esprits chagrins ne voient partout que décadence morale et déclin de la piété, il est profondément réjouissant de constater le zèle avec lequel un grand nombre de paroisses ou de communes ont entrepris de rendre à leurs édifices religieux l'aspect et le caractère qui conviennent à leur sainte destination.

« Restaurer une église, oeuvre émouvante, passionnante, fertile en imprévus. Que va-t-on découvrir sous le crépissage caduc des murailles, derrière le badigeon douteux qui déshonore les parois d'un vieux choeur, ou sous les planchers vermoulus qui recouvrent, dit-on, de précieux vestiges du passé.

« A cet égard, continue le même auteur, peu de temples ont réservé aux architectes, aux pasteurs et aux paroissiens une surprise plus grande que celui de Ressudens. Naguère, on l'appelait irrévérencieusement la grange ». Aujourd'hui, son remarquable ensemble de peintures murales, dégagé du linceul de plâtre qui le masquait depuis trois siècles, attire chaque année un nombre croissant de visiteurs.

« Grâce à l'énergique impulsion et à la persévérance du pasteur Gérard Savary, l'oeuvre commencée au printemps 1922 fut réalisée en dix mois. La restauration de l'édifice fut confiée à M. Louis Bosset, architecte à Payerne, celle des peintures à M. Ernest Correvon, à Lausanne. L'ampleur des découvertes faites disposa le Département vaudois de l'Instruction publique et des Cultes et le Département fédéral de l'Intérieur à honorer l'entreprise d'un large appui financier. »

La dépense de la restauration proprement dite, fouilles comprises, est revenue à 38.700 fr.

La brochure de M. Vernet donne une reproduction très réussie des différentes scènes de la vie du Christ et de sa Mère. Elle intéressera sûrement, au plus haut point, les amateurs d'archéologie et d'iconographie religieuse. Tous trouveront dans ses pages de quoi mieux connaître et aimer la religion qui a inspiré cette galerie de scènes évangéliques.

Nous nous réjouissons aussi de voir qu'à Payerne le même souci et le même zèle de restauration ont rendu à l'église paroissiale de Notre-Dame sa splendeur primitive au point de vue artistique et qu'on a également entrepris à l'abbatiale de grands travaux.

Restauration religieuse

 

Mais à Payerne, il y a bon nombre de catholiques, et tout en se réjouissant de voir l'ancienne église de Notre-Dame rajeunie, ils ne pouvaient cependant pas s'en contenter. Tout d'abord, cet édifice ne leur appartenait plus. En outre, ils avaient besoin et ils voulaient une église à eux, une église où il y eût non seulement un baptistère, mais également un autel. Ils voulaient avoir une Table sainte où ils pourraient recevoir le vrai Corps et le vrai Sang de Jésus-Christ. Ils voulaient que dans ce sanctuaire il y eût des confessionnaux, puisque le Christ a dit à ses Apôtres : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. » Ils voulaient une église où les yeux pussent contempler l'image du Divin Crucifié, où ils pussent entendre et chanter le symbole des Apôtres, celui de Nicée, celui de la tradition ; ils voulaient une église enfin où Celle qui était au pied de la croix, Celle qui est la Mère du Sauveur, Celle qui nous l'a donné, Celle qui a souffert avec Lui pour nous, pût avoir son trône. N'est-Elle pas Reine puisqu'Elle est la Mère du Roi, n'est-Elle pas aussi notre Mère puisqu'Elle nous a donné Jésus qui est la vie de notre âme, qui nous a donné la vie de la grâce, qui nous vaudra la vie éternelle ?

Depuis quelques années, les catholiques avaient déjà un lieu de culte, c'était le pauvre rez-de-chaussée de la cure qui servait de chapelle provisoire. Leur nombre était progressivement arrivé à 1,200 : la chapelle était tout à fait insuffisante et, en 1910, Mgr Colliard pouvait écrire : « A Payerne, la construction d'une église s'impose depuis 20 ans ; les âmes continueront à se perdre tant qu'il n'y aura pas un édifice répondant aux besoins de la population de la paroisse. »

Conscient plus que personne de l'urgence de cette entreprise, malgré la tristesse des temps (c'était pendant la guerre de 1914), M. l'abbé Tâche, curé de Payerne, avec un zèle admirable, se fit, comme jadis l'abbé Mermillod, le pèlerin quêteur de Notre-Dame. Il arriva à trouver la belle somme de 120,000 fr.

Sa grande joie eût été de présider à la construction de l'édifice pour lequel, pendant des années, il s'était appliqué à procurer les pierres précieuses. Il en fit le sacrifice... il avait glané, d'autres feraient le pain.

Le 9 octobre 1926, M. l'abbé Tâche quittait sa chère paroisse de Payerne, où avec un zèle inlassable il avait travaillé durant 16 ans et il allait continuer son labeur apostolique à Sâles d'abord, puis à La Joux.

A la fin du même mois d'octobre, son successeur, M. l'abbé Battistolo, arrivait à Payerne et c'est lui qui devait assumer la construction de l'église si nécessaire et si ardemment désirée. Sans retard, le nouveau curé se mit courageusement à l'oeuvre. MM. Genoud et Cuony étudièrent un nouveau projet et un autre emplacement fut choisi.

En septembre 1928, les travaux commençaient ; deux ans plus tard, en septembre 1930, ils étaient terminés.

Le nouvel édifice présente en plan les dispositions d'une basilique voûtée à laquelle l'adjonction d'un transept donne la forme d'une croix latine. Le dessin des verrières est du peintre Henri Broillet ; l'exécution du travail a été confiée à la maison Kirsch et Fleckner. Le maître-autel est surmonté d'un calvaire d'une émotion poignante dû au ciseau de M. Beaud. Le magnifique chemin de croix est l'oeuvre du professeur Cattani.

L'église fut consacrée le 14 février 1931.

Cette date restera gravée dans la mémoire des catholiques de Payerne, comme une des plus importantes de leur histoire.

La cérémonie toujours si touchante de la dédicace de l'église s'est déroulée suivant notre rituel vieux de tant de siècles et les fidèles témoignèrent de leur intérêt en entrant très nombreux dans la vaste nef, dès que les portes en furent ouvertes.

 

Allocution prononcée par S. Exc. Mgr Besson
l'inauguration solennelle de l'église de Payerne
15 janvier 1931

 

MES TRÈS CHERS FRÈRES,

 

Dieu nous a créés pour la béatitude céleste ; mais il nous fait d'abord vivre ici-bas. Si nous ne devons jamais perdre de vue la patrie permanente qui nous attend (Hébr., XIII, 14), nous devons aimer aussi la patrie provisoire, où, pèlerins éphémères, nous remplissons notre tâche d'hommes et de chrétiens. La cérémonie de ce jour nous élève jusqu'au ciel, dont nous savons, par la liturgie, que l'Eglise est une figure ; elle nous rattache cependant à notre pays, dont tout nous est cher, jusqu'à la dernière parcelle de son territoire, jusqu'au moindre souvenir de son passé.

« Inaugurant un édifice qui, par les rites qui s'y déroulent, relie aux anciens âges le temps présent, nous évoquons, d'instinct, les générations disparues. Et, puisque les âmes sont immortelles, nous sentons près de nous ceux qui vécurent au cours des siècles, sur la terre que nous foulons. La pensée des aïeux, qui jamais ne nous quitte, nous enveloppe aujourd'hui plus étroitement. Peut-être qu'ils sont venus, à cette dédicace, prier et chanter avec nous...

« Ne vous semble-t-il pas les voir, en cortège grandiose, accourir de tous côtés, par les routes claires qui traversent les grandes villes et par les chemins couverts d'ombre qui descendent des châteaux forts ou qui longent les vieux couvents ? Voici nos grands évêques d'autrefois, à leur tête Marius d'Avenches, qui l'an 587, ici même, consacra une église à Dieu, sous le vocable de la Vierge Marie, comme nous l'avons fait il y a quelques heures, plus de treize siècles après lui. Voici les saintes fondatrices, Adélaïde et Berthe, qui répandirent sur la région la joie lumineuse de leur bonté ; les illustres abbés, Mayeul, Odilon, Hugues qui donnèrent à la vie religieuse un si bel essor ; et le moine Udalric qui rédigea, dans l'abbatiale, alors vivante, le célèbre coutumier clunisien. Voici, resplendissants sous leurs lourdes armures, les dynastes du Pays de Vaud, les sires de Grandson, de Cossonay, d'Estavayer, dont les fils gouvernèrent l'abbaye ; les comtes, les ducs, les empereurs, Pierre de Savoie, Rodolphe de Habsbourg, qui en furent les avoués. Voici, compacte sous ces voûtes, et débordant par delà les portes, jusque sur le parvis, la foule anonyme des moines et des gens d'églises, des bourgeois un peu frondeurs, des manants résignés, dont les âmes sont soeurs des nôtres et dont les coeurs battent avec nos coeurs. Nous nous sentons unis à cette multitude, invisible mais toute proche, et soudain l'horizon s'élargit : ce n'est pas seulement une fête de paroisse que nous célébrons, c'est une fête de chrétienté.

« C'est une fête de paroisse néanmoins... Les catholiques de Payerne avaient une triste chapelle, au rez-de-chaussée d'une vieille maison, riche de souvenirs, sans doute, et remarquable par l'épaisseur de ses murs, mais pauvre sous tous les autres rapports et pouvant à peine contenir quelques personnes. Ils voulurent ce vaste édifice, moins indigne, par sa beauté, du Dieu qui veut bien demeurer parmi nous, et plus apte, par ses dimensions, à recevoir l'ensemble des paroissiens. Des générosités nombreuses unirent leurs efforts, des artistes de talent prêtèrent leur concours, des prêtres actifs — non seulement vous, cher Monsieur le Curé, mais ceux qui vous donnèrent l'exemple, et surtout votre prédécesseur immédiat — se dévouèrent avec persévérance, et, lentement, la belle église monta, monta vers le ciel. Vous l'avez, votre église, chers paroissiens ; il est juste que vous soyez dans l'allégresse. Et nous nous réjouissons avec vous, en ce jour que Dieu nous a donné. (Ps. CXVII, 24.) Car, si nous ne voyons pas, comme à l'heure où Salomon célébrait la dédicace du temple de Jérusalem, le feu céleste descendre sur des victimes innombrables pour les consumer (II Chron., VII, 11), nous savons que le Seigneur habite cette maison sainte, que sa bénédiction la couvre, que ses regards se reposent sur elle, que son coeur y veille jour et nuit, pour exaucer et pour pardonner. (II Chron., VI, 19-21.)

« Voilà pourquoi nous aimons nos églises. Convaincus, d'une part, qu'il ne nous sert de rien de gagner l'univers, si nous perdons notre âme (S. Matth., XVI, 26), et, d'autre part, que notre coeur, fait pour Dieu, ne peut trouver qu'en lui son vrai repos (S. Augustin, Conf., I), c'est dans nos églises que nous réalisons le mieux ces grandes vérités ; dans nos églises que nous venons chercher la lumière de la Parole de Dieu, puiser la force des sacrements, nous unir au Divin Maître qui s'offre pour nous sur l'autel. Ne l'oubliez jamais, très chers Frères ; ne l'oubliez jamais, vous surtout, heureux enfants, qui, par une disposition délicate de la Providence, recevez la confirmation le jour même où ce magnifique édifice est solennellement inauguré. Membres d'une paroisse déterminée, mais faisant partie de l'Eglise universelle, destinés à vivre temporairement sur la terre, mais appelés à jouir éternellement de la possession de Dieu, vous avez des devoirs précis à remplir. Ce nouveau sanctuaire, dont les fondements sont fixés dans notre sol, mais dont le clocher montre le ciel, vous les mettra chaque jour devant les yeux.

« D'abord, restez fidèles à votre Credo, fidèles à votre pratique religieuse, fidèles au Christ, votre Maître. Soyez le sel de la terre (S. Matth., V, 13) au milieu de la corruption, la lumière du monde (S. Matth., V, 14) au milieu du doute et de l'impiété que tant d'influences, parfois inconsciemment, propagent de plus en plus. Soyez chrétiens, sans provoquer ceux qui ne professent point votre foi, mais sans rougir et sans avoir l'air de vous excuser. L'expérience montre que, dans un pays comme le nôtre, celui qui pratique sa religion, loyalement, simplement, se fait toujours respecter, du moins de ceux dont l'estime importe.

« Ensuite, n'oubliez pas que, si Dieu doit tenir dans vos préoccupations la première place, vous avez été mis cependant par la Providence dans un milieu familial et social dont le bonheur ne peut vous laisser indifférents. Serviteurs d'un Maître qui donne la paix, qui la donne comme nul ne peut la donner (S. Jean, XIV, 27), travaillez afin que la véritable paix règne parmi les membres de vos familles, parmi les classes de la société qui vous entourent, parmi les citoyens du pays où vous vivez. Tendre vers cet idéal est un devoir dont nul chrétien ne peut se dire exempt ; c'est un devoir plus rigoureux à l'heure trouble où nous sommes. (Ire de S. Jean, IV, 16.)

« Puisse, mes très chers Frères, la solennité d'aujourd'hui dépassant le cadre d'une simple fête paroissiale, vous avoir montré combien larges sont nos perspectives chrétiennes, et dans quelles hautes régions elles nous peuvent transporter, quand nous les comprenons bien. Puisse cette dédicace, par les souvenirs qu'elle évoque, par les bénédictions qu'elle fait descendre du ciel, par l'esprit dont elle nous pénètre, devenir en quelque sorte une fête pour le pays tout entier. Je ve