PÈLERINAGES AUX SANCTUAIRES SUISSES DE LA SAINTE VIERGE

 

AD. MAGNIN

 

Fribourg 1939

 

 

Bibliothèque

 

PÈLERINAGES AUX SANCTUAIRES SUISSES DE LA SAINTE VIERGE

En pèlerinage : Sur les pas de nos aïeux

Cérémonie des adieux :

Notre-Dame des Ermites

Saint Meinrad

Dédicace miraculeuse 948

Grands bienfaiteurs

La Révolution

L'église actuelle

La Sainte Chapelle

Un ex-voto

Le Bienheureux Nicolas de Flue et Einsiedeln

Saint Pierre Canisius et Einsiedeln

Le Vénéré Frère Meinrad Eugster

Prières

SA SAINTETÉ PIE XII

Deux grands Pèlerins de Notre-Dame des Ermites : Pie XI et Pie XII

Le Cardinal Pacelli et l’«Angelus »

Le futur Pape et le Rosaire

Confiance du Souverain Pontife en la Très Sainte Vierge

Notre-Dame de Genève

Le culte de la Sainte Vierge à Genève

Sanctuaires dédiés à la Sainte Vierge

Notre-Dame des Grâces

Les Cloches

La Mère en exil

Aurore du rétablissement

L'abbé Vuarin à Genève

Le Pèlerin de Notre-Dame

Jésus revient avec sa Mère

En exil avec Jésus et sa Mère

Sous les scellés

Retour de l'exil

La statue de Notre-Dame de Genève

Intronisation de la Mère

La Mère en captivité

La Mère revient

Couronnement de la statue de Notre-Dame

Hommage à Notre-Dame de Genève

Notre-Dame de Lausanne

Donations

Consécration de la cathédrale

La Chapelle de Notre-Dame

La statue miraculeuse

La Réforme

Le crucifix de Lutry à Promasens

Renaissance catholique

Saint Amédée

Conclusion

Notre - Dame de Grâce, à Orbe

Origine du culte marial à Orbe

Sainte Colette

La Bienheureuse Loyse

Notre-Dame de Grâce

Renaissance catholique à Orbe

ORAISON

Notre-Dame de Payerne

Saint Odilon

Sainte Adélaïde

L'Abbé Hugues

Saint Udalric

Eglise paroissiale

Eglise abbatiale

Prieurs

Comment Payerne devint protestante

Notre-Dame de Tours conservée

Restauration artistique

Restauration religieuse

Allocution prononcée par S. Exc. Mgr Besson  l'inauguration solennelle de l'église de Payerne  15 janvier 1931

A Notre-Dame de Payerne

Notre-Dame de Neuchâtel

Notre-Dame de Compassion au Landeron

Notre-Dame de Fribourg

Chapelle du Très Saint Rosaire

Notre-Dame des Ermites  dans l'église des RR. PP. Cordeliers

Le Christ à la colonne

Notre-Dame de Compassion  dans l'église de St-Maurice, à Fribourg (Ancienne église des RR. PP. Augustins)

Notre-Dame de Lorette

Notre-Dame de Bourguillon

Agrandissement de la chapelle

La Réforme protestante

Erection de la Confrérie du Mont-Carmel

Les faveurs maternelles

Notre-Dame de Bourguillon et les âmes du purgatoire

Trésor du Sanctuaire

Relâchement

Le réveil : les reliques du B. P. Canisius à Bourguillon

Notre-Dame de Bourguillon et nos évêques

Monseigneur Bovet

Monseigneur Colliard

Monseigneur Besson

Les fêtes du Couronnement

Saint Pierre Canisius pèlerin et apôtre de Notre-Dame de Bourguillon

Les Congrégations de la Sainte Vierge

Saint Pierre Canisius et son traité sur la Sainte Vierge

Le saint trépas de l'Apôtre de Marie

Miracles obtenus par l'intercession de Saint Pierre Canisius

Les fêtes de la Canonisation et du Doctorat de Saint Pierre Canisius à Fribourg

Notre-Dame de Compassion à Bulle

Notre-Dame des Marches

Origine

Nouveau sanctuaire

Fondation

Ermitage

Faveurs obtenues

Léonide Andrey

Deux enfants guéris

Thomasine Favre

Soeur Clotilde

Autres faveurs

Bienfaiteurs

Chemin de Croix

Réunion du Pius-Verein

Notre-Dame de l'Epine à Berlens (Fribourg)

Notre-Dame de Grâce à Cheyres (Fribourg)

Notre-Dame de Valère

Rév. Dom Mathias Will (1612-1696)

Notre-Dame du Glarier à Sion

Un Evêque thaumaturge : Saint Guérin (1065-1150)

Saint Pierre Canisius et le Valais

Le Cardinal Matthieu Schinner

Monseigneur de Preux (1844-1875)

Notre-Dame de Consolation

Notre-Dame d'Agaune

Saint Théodule et la Légion Thébéenne

La cloche de Saint-Théodule

Notre-Dame du Scex

Notre-Dame des Sept-Joies

Notre-Dame des Sept- Joies à Sembrancher

Notre-Dame des Sept-Joies à l'abbaye de St-Maurice

Notre-Dame des Sept-Joies à la chapelle du Tretien (Salvan)

« Les Gaude »

« Gaude » de la Résurrection

Causa nostrae laetitiae

Notre-Dame de Martigny

Notre-Dame de Longeborgne

L' ermitage

Origine

Frère Xavier Rieser

R. P. Cyprien, Capucin

Patronat de Longeborgne

Les autels

La chapelle de Notre-Dame

Chapelle de St-Antoine de Padoue

Bienfaiteurs de l'Ermitage

Savièse et Notre-Dame de Chandolin

Notre-Dame de Chandolin

Chapelle de N.-D. de la Salette, aux Mayens de Riddes

Notre-Dame du Prompt-Secours aux Vernays (Bagnes)

Notre-Dame de Bâle

Monseigneur Blarer von Wartensee

Notre-Dame de Consolation (Mariastein)

Pèlerinages

Notre-Dame du Vorbourg

Ex-voto

Couronnement de Notre-Dame du Vorbourg

Une page d'héroïsme

La Vénérable Mère Marie de Sales Chappuis

Notre-Dame de Lorette à Porrentruy

Notre-Dame de Wertenstein

Notre-Dame du Wesemlin

Notre-Dame Auxiliatrice au Gubel

Notre-Dame d'Engelberg

Notre-Dame de Horbis

Notre-Dame de Schwand

Notre-Dame du Bois

Notre-Dame de Rickenbach

Notre-Dame de Melchthal

Notre-Dame de Miséricorde à Disentis

Notre-Dame de la Lumière à Trons

Notre-Dame de Ziteil

Notre-Dame de la bonne mort ou Saint-Trépas

Maria-End au Katzenstrick

Notre-Dame des Miracles à Morbio Inferiore

Grâces de choix

Monseigneur Bacciarini

Notre-Dame del Sasso

Saint Charles Borromée

Grandes solennités

Il Miracolo

 

 

A SON EXCELLENCE

MONSEIGNEUR MARIUS BESSON

EVÊQUE DE LAUSANNE, GENÈVE ET FRIBOURG

 

De ces humbles notices écrites par amour pour notre Mère du Ciel, Patronne du diocèse que la providence vous a confié, daignez, bien cher et très vénéré Monseigneur, agréer le filial hommage comme un tribut de profonde gratitude et de religieuse affection.

 

 

Imprimatur . Friburgi, die Ia maii 1939.

L. WAEBER.

Vic. Gen.

 

DÉCLARATION DE L'AUTEUR

 

Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous déclarons formellement que si, dans le cours de ce travail, nous exposons des fàits présentant un caractère miraculeux, nous n'entendons nullement prévenir le jugement de Notre Mère la Sainte Eglise, à laquelle nous nous soumettons sans aucune réserve.

 

En pèlerinage : Sur les pas de nos aïeux

 

Le divin Enfant-Jésus, Marie sa Mère et le bon saint Joseph se rendaient chaque année à Jérusalem pour les fêtes de Pâques.

Les vrais pèlerins ne font qu'imiter ce grand exemple. Les uns, comme la Sainte Famille, ont voulu se rendre à Jérusalem. Pour atteindre ce but, ils ont affronté les plus grands périls, consenti aux plus grands sacrifices.

Les Croisés sont au premier rang de cette héroïque caravane. En recevant la croix, ils faisaient vœu de suivre l'armée et de marcher à la conquête des Lieux-Saints. L'an de l'Incarnation 1216, Gauthier de Blonay, en réparation du tort qu'il a fait à la maison et aux religieux d'Hauterive, touché de repentir, renonce en leur faveur à ses prétentions sur les dîmes de Faverges et de Saint-Saphorin données à l'Abbaye par ses prédécesseurs et il prend la croix des mains de l'Abbé d'Hauterive, Jean de Report.

En 1220, le chanoine Rodolphe et son frère Guillaume de Fruence (Châtel-St-Denis) reçoivent la croix ; avant de partir, ils disposent, comme tous les Croisés, d'une partie de leurs biens ; ils donnent au Chapitre de Lausanne leurs vignes de Aula, sur le territoire de Vevey, au lieu dit : Hauteville.

L'évêque Berthold de Neuchâtel, ayant, lui aussi, reçu la croix, avait fixé son départ au lundi 13 juillet 1220, mais ce jour même, le bon Dieu l'appelait dans la Jérusalem céleste.

A la suite des Croisés et entraînés par leur exemple, des pèlerins plus ou moins nombreux continuent à travers les siècles à entreprendre le long et périlleux voyage de la Palestine, tel le chevalier F. d'Arsent, avoyer de Fribourg. En 1507, avec Antoine de Treytorrens d'Estavayer et plusieurs gentilshommes bernois, d'Arsent fit le pèlerinage de Jérusalem et, à cette occasion, il fut créé Chevalier du Saint-Sépulcre. Lorsque quelques années plus tard, en 1511, il gémissait dans les fers et dans les cachots de l'ancien Hôtel de Ville de Fribourg, le souvenir des Lieux-Saints vint à plusieurs reprises ranimer son courage abattu.

 

Encore quelques anciens pèlerins de Terre-Sainte :

En 1500, nous trouvons Peterman d'Englisberg : on lui doit le premier Chemin de Croix de Bourguillon ; en 1515, Pierre Falck ; en souvenir de son pèlerinage, ce dernier fait ériger dans l'église de St-Nicolas un autel dédié au Christ agonisant (il est consacré actuellement au Sacré-Coeur). A la voûte, avec les armes du fondateur, on voit la croix de Jérusalem. Il était accompagné de noble Bernard Musy, de Romont. A Lodi ils rencontrèrent un neveu du cardinal Schinner qui se rendait à Rhodes. Musy et Werro ont laissé l'un et l'autre une relation très intéressante de leur pèlerinage.

En 1581, c'est Dom Sébastien Werro, curé de Fribourg, très pieux et fort en exégèse.

D'autres pèlerins ont voulu aller vénérer les reliques du Prince des Apôtres, le Colisée, les Catacombes.

 

La paroisse de Guin, dans le canton de Fribourg, durant longtemps, délégua chaque année un de ses membres à la Ville Eternelle ; qu'on nous permette à ce sujet de citer une belle page de Louis Veuillot dans Les Pèlerinages de Suisse :

Si plus heureux que je n'espère l'être, vous allez un jour à Düdingen (Guin), il est possible que vous tombiez au milieu d'une solennité touchante. Les cloches sonnent à grande volée. Vous verrez dans l'église une réunion d'hommes en habits du dimanche, au milieu d'eux, un homme plus satisfait ou plus grave, parmi la foule des spectateurs, quelques visages plus joyeux ou plus attristés. C'est la Romesbruderschaft. On appelle de ce nom barbare une chose bien charmante et bien douce... La Romesbruderschaft est une confrérie formée de tous les habitants de la paroisse qui ont fait le pèlerinage de Rome. Quand l'un d'eux arrive au port, ils se réunissent ainsi devant l'autel pour rendre grâce à Dieu qui ramène le pèlerin, ou pour appeler la protection des anges sur celui qui, le bâton de voyage à la main, et déjà presque en route, prie une dernière fois avec ses parents et ses amis. La prière de ceux-ci est fervente. On sait qu'elle sera fidèlement rendue au but du pieux voyageur. Et puis, c'est une sérieuse affaire que celle-là. Les parents et les amis y songent. Ordinairement, le pèlerin ignore tout du pays qu'il va parcourir, la langue, les usages, les chemins, il sera seul, il fera route à pied, il n'a guère d'argent ; que lui importe ! il suivra l'étoile de piété qui le guide et le protège, Stella maris, il saura bien arriver ! Le matin du jour de Pâques, fatigué, poudreux, les pieds gonflés et sanglants, mais radieux en son coeur, il attendra, couché sur les marches de St-Pierre, la bénédiction suprême qui doit descendre sur la ville, sur le monde et sur lui. Et bien peu, parmi ceux qui le verront se relever péniblement et s'agenouiller au signal des canons et des fanfares, sentiront dans leur âme une joie aussi vive. une espérance aussi sûre, rapporteront des souvenirs aussi doux. »

 

Cérémonie des adieux :

 

Va, frère, où nous sommes allés. Va, malgré la pluie, le soleil et l'orage ; malgré les tempêtes et malgré les méchants. Ne te décourage pas, ne crains pas, tu trouveras Dieu sur ta route, tu le trouveras à ton but, tu le trouveras à ton retour. Dieu est partout avec son serviteur ; ses anges te soutiendront quand tu seras fatigué, la bonne Marie te relèvera si tu tombes. Toi, quand tu seras dans la grande église, prie pour nous.

 

Le pèlerin :

 

Rien ne pourra m'arrêter que la volonté céleste. Cependant, priez, mes frères, toutes vos prières vous seront rendues.

 

La mère :

 

Sainte Mère de Jésus, c'est mon enfant qui s'en va, pardonnez mes pleurs. Je suis triste, mais je le laisse partir, car maintenant vous êtes seule sa Mère. Tout voyageur est orphelin en ce monde, et jusqu'à son retour, il n'aura pas d'autre Mère que vous... Je vous le donne, veillez sur lui...

 

Le pèlerin

 

Je vais prier pour l'âme de mon père, pour vous, pour ma soeur. Je hâterai ma course, je reviendrai bientôt, meilleur et plus aimant Dieu. Consolez-vous, je le sens en mon coeur, ô mère, vous serez bénie dans vos enfants.

 

Les compagnons

 

Dieu te conduise et te ramène. Pèlerin, nos prières te suivront chaque jour. Toi, quand tu seras dans la grande église, prie pour nous.

 

La mère

 

Que Dieu te mesure le vent et le soleil, mon enfant bien-aimé !

 

La soeur :

 

Que le Seigneur tout-puissant et miséricordieux dirige mon frère dans le chemin de la prospérité, que l'ange Raphaël et son saint Patron l'accompagnent jusqu'au retour, afin qu'il revienne à la maison avec la santé, la paix et la joie.

 

Le curé :

 

Pars, mon fils, je te bénis au nom du Dieu tout-puissant. Le pèlerin :

Rien ne pourra m'arrêter que la volonté céleste. Priez cependant, ô mes frères, vos prières vous seront rendues.

 

Le curé, la mère, la soeur et les compagnons :

 

Seigneur, montrez-lui vos voies, enseignez-lui vos sentiers...

Dans le Manuale ad usum lausannensem de 1639, parmi les bénédictions les plus « pittoresques », on remarque celle des besaces et des bâtons pour les pèlerins qui s'en vont à Rome ou ailleurs.

En faisant le signe de la croix sur ces objets, le prêtre demande que par la vertu du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le pèlerin arrive sans obstacle ad limina, c'est-à-dire à la basilique des saints apôtres Pierre et Paul et qu'il en revienne tout réconforté.

En outre, la liturgie nous offre la prière dite « de l'itinéraire », où Fous demandons à Dieu qui a gardé sain et sauf Abraham dans toutes ses pérégrinations, d'être lui-même le charme de notre route, de nous servir d'ombrage contre la chaleur, de char dans la lassitude, de force contre les obstacles, de bâton aux endroits glissants, de port clans le naufrage, afin que sous sa conduite, nous arrivions heureusement au but de notre voyage et que nous en revenions pleins de santé et de

vie (Voir Manuel des pèlerinages de Lourdes, p. 50.).

Ces prières sont autant de preuves de la sollicitude de l'Eglise pour les pèlerins.

En 1569, sur le champ de bataille de Moncontour (France), quatre Fribourgeois font voeu de faire un grand pèlerinage s'ils échappent à la mort imminente. C'est pour accomplir cette promesse que, l'année suivante, Martin Gottrau, Pierre de Praroman, Pierre d'Affry, Jost Heidt prennent le bourdon de pèlerin et se rendent à Rome et à Lorette.

Après Rome, il y avait St-Jacques de Compostelle. La paroisse de Tavel y déléguait périodiquement un de ses enfants et au départ, comme à l'arrivée, une cérémonie se déroulait, émouvante comme celle de Guin.

Pierre Aebischer et Ulrich Zosso furent les derniers pèlerins de Compostelle. Effectué en 1833, leur voyage fut plein de péripéties et leur vie en péril.

La fête de saint Jacques continua, durant bien des années, à être célébrée avec pompe à Tavel ; il y avait dans l'après-midi une grande procession : la statue de saint Jacques était escortée des anciens pèlerins de Compostelle, revêtus du costume traditionnel, manteau et bourdon, chapeau à larges ailes ornées de coquilles de Compostelle.

Une chapelle dédiée à saint Jacques existe encore dans le cimetière ; on y voit des fresques naïves représentant les aventures extraordinaires d'un pèlerin de Compostelle.

La cité d'Aoste, en Piémont, avec les reliques de saint Grat attira aussi jadis de nombreux pèlerins. Bien des paroisses ont choisi ce saint pour patron et se font un devoir d'aller prier près de son tombeau. Morion et Montbovon sont de ce nombre ; ainsi, à la date du ler septembre 1677, on trouve déjà dans le registre de la sacristie d'Aoste, les noms de honnête Jean Guillet, de Montbovon, il est accompagné de Dom Jacques Raboud, curé d'Albeuve, et Dom Jean Raboud, vicaire à Grandvillard.

 

 

Au XVme siècle, on vit des caravanes de 50, 80, 100 enfants entreprendre de longs pèlerinages. Comme les Croisés, ces enfants répétaient : Dieu le veut ! et Dieu effectivement le voulait « à telle enseigne que le père de Nicolas Le Pellver, qui aimait tendrement son fils et jamais ne le voulait loin de lui, ayant essayé de l'enfermer pour l'empêcher de se mettre en route, tomba raide mort par terre. En conséquence de quoi son corps fut enterré dans l'église Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle où il repose encore ».

Il en venait de ces enfants au Mont St-Michel par milliers, de Belgique, d'Allemagne et de Suisse. Ils partaient sans ressources, chantant des cantiques, brandissant des bannières avec l'image de l'Archange, ne vivant que d'aumônes, les plus grands aidant les plus petits lorsque les étapes étaient trop longues, les chemins trop pénibles.

Les merveilles qu'on leur avait racontées, la pensée de celles dont ils allaient être les témoins... leur faisaient supporter avec une endurance qui allait jusqu'à l'héroïsme les fatigues d'un voyage si long pour leurs jambes si courtes.

En 1457, Fribourg fut témoin du passage d'enfants pèlerins venant de Rheinfelden et se rendant au Mont St-Michel. Le Conseil leur offrit 44 pots de vin, du pain et du sérac (fromage blanc). Ruff Mursing, conseiller, les accompagna jusqu'à Macconnens.

L'année suivante, de nouveaux pèlerins du même âge arrivèrent encore à Fribourg, à plusieurs reprises, ils venaient du pays de Nider-Baden, du Wurtemberg, d'Ulm et d'ailleurs. L'enthousiasme des jeunes gens fribourgeois fut si grand que plusieurs d'entre eux voulurent accompagner les petits pèlerins et l'Etat leur donna une bannière.

En 1456, le vendredi après la fête de l'Immaculée-Conception de Notre-Dame, 256 garçons allant en pèlerinage au Mont St-Michel passèrent à Estavayerle-Lac. La ville leur offrit un dîner ; ils se dirigèrent ensuite sur Yverdon.

On devine l'impression que devaient faire ces pieuses caravanes, animées d'un saint enthousiasme, égrenant leur rosaire et chantant des cantiques.

Près d'un siècle plus tard, ce sont de jeunes étudiants congréganistes fribourgeois qui édifient ceux qui les voient pieds nus entreprendre le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites !

 

 

Qui nous rendra la foi des anciens jours ? Que du moins ces souvenirs nous aident à être de vrais pèlerins, fidèles à la consigne de Notre-Dame de Lourdes : Prière et Pénitence. C'est à cette condition que nous pourrons compter sur les faveurs divines.

Un vrai pèlerinage est une retraite qui doit nous rapprocher de Dieu pour le mieux connaître, le mieux aimer, le mieux servir. Lui recommander les intérêts du temps, mais surtout ceux de l'âme, de l'éternité.

Un pèlerinage est une visitation sur la terre pour préparer la divine rencontre et assurer l'éternel rendez-vous du paradis.

Dans la scène du Jugement dernier d'Autun, parmi les morts qui sortent du tombeau, on aperçoit deux pèlerins ; ils ont leur panetière suspendue à l'épaule ; l'une est marquée de la croix de Jérusalem, l'autre de la coquille de Compostelle. C'est avec ces emblèmes protecteurs qu'ils se présentent avec confiance au Souverain Juge, comme dans la fresque de Michel-Ange, saint Laurent avec son gril et sainte Catherine avec sa roue.

Voulons-nous que nos pèlerinages soient, à l'heure de notre jugement, des titres à la miséricorde divine ? Faisons-les avec le recueillement, l'humilité, l'esprit de mortification et la ferveur du bienheureux Nicolas de Flue, de saint Pierre Canisius ; enfin, faisons nôtre cette prière d'un pieux pèlerin du XVme siècle à Marie, la Mère de Miséricorde, la Mère du Souverain Juge :

 

O Reyne qui fustes mise

Et assise

Là sus un thrône divin

Devant vous en cette église,

Sans fainctise,

Suis venu ce matin,

Comme vostre pèlerin,

Chief (tête) enclin

Humblement, je vous présente

Mon corps et mon âme ! afin

Que à ma fin

Vous veuillez estre présente.

(GUILLAUME PETIT, évêque de Senlis.)

 

 

Notre-Dame des Ermites

 

UN pèlerinage à Notre-Dame des Ermites, c'était, il y a un siècle, pour nos aïeux, une fête de dix jours et un souvenir qu'on n'oubliait jamais. L'hiver, à la veillée, les heureux pèlerins faisaient revivre les péripéties du voyage. Tout était rappelé, l'itinéraire, l'aspect varié des sites, les rencontres, les fatigues, les pieds meurtris et saignants, les nuits passées dans les granges, ou bien à l'hospice de St-Jost, les ondées intempestives, les matins radieux, Lucerne et son beau lac, Brunnen avec les grandes pyramides des Mythen, les églises innombrables qu'on avait visitées durant le parcours, les rosaires qu'on avait égrenés, les cantiques, et enfin, l'émotion éprouvée quand les tours de Notre-Dame étaient apparues.

Et puis, c'était l'arrivée aux Ermites, la fontaine aux quatorze goulots, où l'on allait se désaltérer et enfin l'entrée dans l'église splendide, la vision de la Vierge noire.

Là, on avait oublié toutes ses fatigues, on s'était senti près de Marie, près d'une Mère, et on avait prié et versé des larmes d'émotion, de bonheur : on se croyait comme en Paradis.

On ne se lassait pas de parler de la beauté des chants, des cérémonies, on rappelait la vie de saint Meinrad, son martyre, le châtiment des assassins... l'Etzel... et mille autres souvenirs qui faisaient passer dans l'imagination des auditeurs ravis une vision céleste.

Et ce n'est pas une fois, mais dix fois, cent fois, que le pèlerin devait redire les mêmes choses, chanter les mêmes merveilles, agrémentées d'incidents inédits et  on l'écoutait toujours avec un plaisir nouveau et un

désir plus grand de faire un jour le voyage des Ermites.

A entendre ces récits, le coeur s'embrasait d'amour, de confiance pour la Sainte Vierge, l'âme devenait meilleure.

De là, à certaines auditions de la radio, quelle dis-tance, et dans les fruits quelle différence ! Le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites ne serait-il plus que de l'histoire ancienne ? Non, heureusement, et chaque année ramène aux pieds de la Vierge noire de nombreuses caravanes de pèlerins.

On a dit que les pèlerinages étaient les croisades des temps modernes. Pour nous encourager à être les croisés de la prière, rappelons, à grands traits, l'histoire du sanctuaire des Ermites. Le connaissant mieux. nous nous y rendrons encore plus souvent, plus nombreux et surtout plus fervents.

 

Saint Meinrad

 

L'endroit où nous voyons aujourd'hui l'église des Ermites et son monastère n'était, au VIIIme siècle, qu'un désert boisé, qui avait mérité le nom de Forêt sombre. Meinrad en fut le premier habitant.

Apparenté, d'après la tradition, à la famille princière des Hohenzollern, Meinrad pouvait prétendre à tout ; il se fit Bénédictin. Mais du sang dont il était, et savant comme il avait su le devenir au fond du cloître, la gloire, les honneurs, le bruit pouvaient encore venir le chercher : il se fit ermite. Dans une de ses promenades, il avait découvert un endroit silencieux, retiré. Il eut la pensée d'y rester. Hélas ! même en ce lieu, le monde le suivit encore. Les pèlerins apprirent les sentiers ignorés de l'Etzel, ils vinrent nombreux vers l'étoile de sainteté qu'ils avaient vue se lever dans cette solitude. Riches et pauvres, manants et gentilshommes, le prêtre, le seigneur, le vieillard, l'enfant, l'humble moine et le prince-évêque venaient consulter l'ermite et il les recevait tous avec la même bonté, leur donnait des avis également judicieux, des consolations également fraternelles et tous s'en retournaient plus éclairés et disposés à devenir meilleurs.

Cependant, le saint ermite soupirait après un isolement plus complet ; tant de visites interrompaient ses méditations ; s'approchant de la montagne, il alla chercher un refuge dans un endroit bien retiré qu'on appelait la forêt sombre et il y dressa une petite hutte.

Mais le saint anachorète ne devait pas jouir long-temps de son désert. La sainteté rayonne, elle attire.

Celle de Meinrad arriva à être connue de l'Abbesse des Bénédictines de Zurich, la pieuse princesse Hildegarde, fille de l'empereur Louis le Germanique. Près de la demeure du saint ermite, elle eut la charitable pensée de faire ériger un oratoire et lui fit don d'une belle statue de la Mère du Sauveur, celle-là même qu'on honore encore aujourd'hui dans la sainte chapelle (1).

Saint Meinrad comprit alors qu'il devait se résigner à ce que le ciel semblait demander de lui et il continua à accueillir et à instruire ses visiteurs. Il les conduisait aux pieds de Marie, ce soleil de pureté, cette Mère angélique des chrétiens, toujours prête à demander grâce pour ses enfants. Les affligés, les malheureux, les coupables ne tardaient pas à sentir qu'un regard de miséricorde était tombé sur eux. Un soir, un de ses anciens confrères du couvent de Reichenau vint le surprendre, il le trouva en prières au pied de l'image de Marie, un enfant d'une radieuse beauté récitait avec lui le saint Office. Qui aurait pu croire que cette vie dût finir par le martyre ? C'est cependant ce qui arriva.

Il y avait 33 ans que notre pieux ermite se sanctifiait dans cette solitude lorsque, dans la nuit du 21 janvier 863, deux misérables, croyant trouver des trésors

 

1 Madones noires : Pourquoi ? On a donné 3 explications :

1. La fumée des cierges ou celle des incendies.

2. Parfois les statues étaient couvertes de lames d'argent. En temps de troubles, on les a mises en terre, l'argent s'est oxydé.

3. La raison la plus plausible est celle qu'on tire du texte scripturaire, Nigra sum sed Formosa : Je suis noire, mais je suis belle. C'est le soleil qui m'a brûlée ; les fils de ma mère se sont irrités contre moi. Ces paroles, l'Eglise les applique à Marie. Le soleil qui brûle, c'est le jour, c'est la vie avec ses souffrances, ses épreuves. Qui les a endurées plus que Marie, la Mère des Douleurs ?

Que cette couleur noire du visage des statues de la Sainte Vierge nous rappelle donc les grandes souffrances qu'Elle a endurées pour nous. Plus nous vivrons de ce souvenir, plus nous aimerons Celle qui nous a tant aimés.

 

dans la cabane où venaient tant de pèlerins, se jetèrent sur le saint anachorète et l'assassinèrent. Meinrad avait deviné leur dessein et leur avait dit : « Vous auriez dû venir assister à ma messe et vous auriez obtenu la grâce du repentir. Cette faveur, je la demanderai pour vous. Quand je serai mort, vous allumerez ces deux cierges, l'un à ma tête, l'autre au pied de ma couche. » La douceur de l'ermite et ses paroles auraient dû désarmer les malheureux ; il n'en fut rien, ils consommèrent leur crime et s'enfuirent, mais ils ne devaient pas rester impunis.

Une légende rapporte que deux corbeaux, devenus les compagnons du solitaire, s'attachèrent aux pas des meurtriers, les poursuivirent de leurs cris jusqu'à Zurich, où l'attention fut attirée sur cette scène étrange. Interrogés, les meurtriers avouèrent leur crime et l'expièrent sur le bûcher. Au moment du supplice, on aurait vu encore les deux corbeaux voleter en planant sur les malfaiteurs.

Les armoiries du couvent rappellent cet incident ; elles portent « d'or aux deux corbeaux essorant de sable ».

Dès que la mort du saint ermite fut connue à Reichenau, l'Abbé Walter, accompagné de plusieurs frères, se rendit à la cellule de saint Meinrad. Le coeur de la victime fut renfermé dans un reliquaire et conservé dans l'oratoire de l'Etzel, où le pieux ermite avait séjourné sept ans ; son corps fut transporté et enterré à Reichenau. Il devait y rester jusqu'en 1036, date où le couvent d'Einsiedeln fut en état de le recevoir. Le chef du martyr qui porte encore les traces des coups assénés par les deux meurtriers est conservé dans une sorte de tabernacle au pied de l'image de Marie. Le deuxième dimanche d'octobre, fête de sa translation, cette relique insigne, magnifiquement ornée, est portée dans une châsse en procession solennelle. Elle est exposée, en outre, chaque année, durant l'octave de la fête du saint (21 janvier), et à quelques autres solennités.

Quant à l'ermitage de saint Meinrad, il devint plus que jamais un lieu de pèlerinage. On venait prier là où le pieux solitaire avait tant prié, versé tant de larmes et tout son sang.

La divine Providence avait des desseins particuliers sur ce pieux oratoire consacré à Marie et à son héroïque serviteur. Elle y conduisit un jour saint Bennon, chanoine de Strasbourg. Celui-ci résolut d'y continuer avec quelques compagnons la vie et les vertus du saint anachorète. Les serviteurs de Dieu érigèrent quelques petites cellules autour de l'humble chapelle, ils se mirent à défricher le terrain qui l'environnait. Ce fut l'origine de l'Abbaye.

Dès ce temps, la forêt cessa d'être un désert ; on y entendit jour et nuit travailler et chanter les louanges de Dieu et, dès ce jour, la retraite de saint Meinrad devint le sanctuaire des Ermites.

Les éminentes vertus de saint Bennon le firent appeler à l'Evêché de Metz. Son zèle lui valut la haine des méchants, et un jour, ceux-ci l'ayant traîné hors de son palais lui crevèrent les yeux. Les misérables furent mis à mort. On voulait contraindre le saint Evêque à ne pas abandonner le siège épiscopal, mais l'héroïque Pontife préféra la retraite, il revint dans sa chère solitude des Ermites, où on le reçut avec une grande joie ; il y vécut encore plusieurs années et enfin, plein de mérites, il mourut en l'an 940. Son corps fut enterré devant la sainte chapelle.

Quelques années avant sa mort, saint Bennon avait vu arriver le prévôt de Strasbourg, Eberhard, descendant d'une noble famille de Souabe. Continuant l'oeuvre de son prédécesseur, celui-ci fut le vrai fondateur du monastère des Ermites. Avec sa fortune et celles de quelques puissants seigneurs, il fit construire un monastère et une église qui devait servir comme d'écrin à l'oratoire de Marie. Il donna à la communauté la règle de St-Benoît, et il en devint le premier Abbé.

Un contemporain de saint Eberhard, dont la vie pleine de vertus est aussi semée de prodiges, fut saint Adelric. Un tableau de Dom Rodolphe Blàttler le représente nourri par un ange. On lui doit la fondation de deux chapelles dans l'île d'Ufnau, au lac de Zurich (958).

Avec les siècles, l'Abbaye continua à grandir. Elle est devenue un centre d'activité, de lumière, de travail, et surtout une école de vertus.

Bien des saints vécurent et vivent encore à l'ombre de ses murailles.

 

Dédicace miraculeuse 948

 

La sainte chapelle des Ermites a été l'objet d'une faveur extraordinaire et presque unique dans les fastes de l'Eglise (1). C'était au mois de septembre 948, l'Abbé Eberhard pria saint Conrad, évêque de Constance, de venir consacrer le sanctuaire qui venait d'être achevé après dix ans de travaux. Le Pontife se rendit à cette invitation accompagné d'Ulric, le saint Evêque d'Augsbourg, et d'une foule de gentilshommes. Voici le fait extraordinaire qui arriva dans la nuit du 13 au 14 septembre, tel qu'il est relaté dans la bulle du Pape Léon VIII.

« Nous notifions à tous les fidèles présents et à venir que notre vénérable Frère, l'Evêque de Constance, nous a fait savoir en présence de notre très cher fils l'empereur Othon, d'Adélaïde, son épouse chérie et de plusieurs autres princes qu'il était allé, l'an de Notre-Seigneur Jésus-Christ 948, en un lieu de son diocèse appelé cellule ou ermitage de saint Meinrad, où il avait été invité à consacrer le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Sainte-Croix, une chapelle en l'honneur de la Mère incomparable de Dieu, toujours Vierge, mais que s'étant selon sa coutume levé pour prier, il avait entendu, ainsi que quelques religieux du monastère, un chant très suave qu'il avait reconnu provenir d'un choeur d'anges qui, entourant la dite chapelle, exécutaient les mélodies et procédaient aux cérémonies

 

1 Trois autres sanctuaires paraissent avoir eu le même privilège, l'un à Gladstonbury, en Angleterre, N.-D. du Puy, dans la Haute-Loire, et Saint-Denis de Paris.

 

prescrites pour la dédicace des églises. Le matin, tout étant préparé, l'assistance se rendit à l'église. L'Evêque n'arrivant pas, on se permit d'aller l'avertir. Il raconta alors la vision qu'il avait eue la nuit précédente. Sur les instances de la foule qui avait peine à croire à ce prodige, le Pontife se résigna à commencer les cérémonies de la consécration. A ce moment, on entendit distinctement et par trois fois ces paroles : Frater cessa, divinitus consecrata est. « Frères, arrêtez, la chapelle a été consacrée par Dieu lui-même. » Les assistants émerveillés et convaincus dès ce moment de l'authenticité de la vision dont le Pontife avait été favorisé et du fait de la dédicace miraculeuse passèrent le reste de la journée en ferventes actions de grâce.

La bulle se termine par ces mots :

« Nous rendons tous ceux qui visiteront le dit sanctuaire, après une sainte confession et un égal repentir, absous de coulpe et de peines... »

« Et confirmé de la main du seigneur Léon VIII du nom, l'an de Notre-Seigneur 964. Indiction VII. Ainsi soit-il. »

L'existence de cette bulle a été confirmée dans le cours des siècles par plus de douze bulles pontificales.

« Telles sont, dit le R. P. Dom Sigismond de Courten, les origines de la grande fête de l'Engel Weihe, ou dédicace miraculeuse sortie victorieuse de tous les assauts livrés à son authenticité, par l'ignorance et la mauvaise foi ; elle attire, chaque année, une foule de pèlerins, du canton, de la Suisse et des pays limitrophes. »

 

Grands bienfaiteurs

 

Au Livre d'Or, des cœurs généreux qui, dans la suite des siècles, ont suivi l'exemple de la pieuse Abbesse Hildegarde, du couvent des Bénédictines de Zurich, fondatrice du premier sanctuaire des Ermites, il faut inscrire Othon le Grand, qui accorda au monastère de nombreux privilèges, entre autres pour l'Abbé du couvent, le titre de Prince de l'Empire. Henri II céda au monastère, en 1018, toute la forêt sombre (229 km2) ; sainte Adélaïde, par sa grande libéralité, a mérité, elle aussi, le souvenir reconnaissant de l'Abbaye.

De précieux ornements d'église, des vases sacrés et des reliquaires précieux, dons des princes chrétiens, sont venus dans la suite des âges enrichir le trésor du monastère.

Les rois de France et d'Espagne, ainsi que la famille impériale d'Autriche ont souvent donné à l'Abbaye des Ermites des preuves de leur générosité.

A une époque pénible pour le monastère, la Providence suscita un saint religieux, Louis Blarer. Abbé du couvent, de 1526 à 1544, par le prestige de ses vertus, il fit recouvrer au monastère toute son ancienne splendeur au point qu'on peut le considérer comme en étant le second fondateur.

La réputation du couvent d'Einsiedeln fut surtout considérable sous le gouvernement de l'Abbé Joachim Eichorn, de Wil, successeur de Dom Louis Blarer.

Le monastère connut aussi de grandes épreuves ; il eut surtout, dans les premiers siècles de son existence, à lutter contre les usurpateurs de ses biens et les adversaires de ses immunités.

A quatre reprises, le couvent devint la proie des flammes, en 1029, 1226, 1465 et 1577.

La sainte chapelle fut chaque fois préservée d'une ruine complète. En 1509, un immense incendie fit de grands ravages à Einsiedeln. L'Abbaye y perdit des documents précieux.

 

La Révolution

 

Après avoir dévalisé la sainte chapelle, l'église et le monastère (3 mai 1798), les révolutionnaires ne laissèrent que des murs et ils eurent la lâcheté de faire prisonnier le seul Père qu'ils trouvèrent dans le cloître à leur arrivée.

Les religieux, obligés de fuir, allèrent chercher un refuge dans le Vorarlberg, à St-Gerold. D'autres se dispersèrent en Bavière et en Autriche.

La sainte image fut d'abord cachée sous terre au-delà du col de Ilaggen (une chapelle en indique encore la place).

Vers la fin de 1801, quelques moines purent rentrer au couvent où ils ne trouvèrent que des ruines. Un peu plus tard, les fils de saint Benoît, plus nombreux, revinrent avec la statue miraculeuse.

Avertie de l'arrivée de la sainte image, une foule innombrable se rendit jusqu'à l'Etzel à sa rencontre et l'accompagna de ses prières, de ses cantiques, jusqu'au seuil du sanctuaire encore à demi dévasté (29 sept. 1803).

La sainte chapelle ne tarda pas à être reconstruite. Cependant, elle ne fut achevée dans son ornementation de marbre qu'en 1817.

 

L'église actuelle

 

La première pierre de cet édifice fut posée le 20 juillet 1721, par l'Abbé Thomas Schenklin, de Wil. La consécration eut lieu en 1735. Son enceinte très vaste, son style très riche, ses tableaux, ses colonnes, toutes les peintures qui l'embellissent, le nombre et la beauté de ses autels font grande impression.

Les travaux de restauration intérieure, entrepris en 1910, sous la direction du R. P. Dom Albert Kuhn, ont remis en valeur l'ornementation décorative de la somptueuse basilique.

La longueur totale de l'édifice est de 113 mètres, sa largeur de 41 mètres ; le vaisseau de l'église entre le portail et le choeur se divise en trois nefs. Il repose sur 8 piliers d'imposantes dimensions.

Le maître-autel est orné d'un superbe tabernacle, plaqué d'ébène, et couvert d'ornements argent ouvragé. C'est un don que le duc Ferdinand de Bavière fit au monastère en 1600. Il renferme une précieuse relique de saint Benoît, offerte par Mgr Dupanloup.

 

Au rétable, on admire une immense toile qui représente l'Assomption de la Très Sainte Vierge entourée d'une couronne d'anges. L'oeuvre originale est du peintre Kraus, mais durant les années 1858-1860, Paul Deschwanden, l'artiste religieux par excellence, rafraîchit et, on peut dire, transforma ce tableau d'une manière admirable.

Franz Kraus, artiste célèbre, habita Einsiedeln durant 4 ans. On lui doit la plupart des peintures à fresques de la voûte.

Tous les autels avec leurs reliques, leurs tableaux, leurs statues mériteraient une description. Nous renvoyons les pieux pèlerins à la très intéressante notice publiée par le R. P. Dom Sigismond de Courten intitulée : L'Abbaye et le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites.

 

La Sainte Chapelle

 

En entrant dans la splendide église d'Einsiedeln, ce qui attire tout d'abord les regards des pèlerins, c'est le sanctuaire de la statue miraculeuse appelé à juste titre la chapelle des grâces ( Gnadenkapelle). Elle est située à l'endroit même où s'élevait la cellule de saint Meinrad, au lieu même de son martyre.

Saint Eberhard avait abrité sous un même édifice l'oratoire et la hutte du premier ermite. En 1407, ces pauvres constructions eurent à souffrir d'un incendie qui anéantit le monastère. L'Evêque de Constance s'appliqua à relever la sainte chapelle de ses ruines. Il la fit voûtée et soutenue par des colonnes. Cent cinquante ans plus tard, l'édicule fut revêtu de marbre. Les dégâts qu'il eut à subir lors de la Révolution française exigeaient une reconstruction ; on conserva le plus possible les anciennes proportions et les ornements utilisables. En 1910, la sainte chapelle fut à nouveau restaurée et enrichie de bas-reliefs en bronze.

Jusqu'à l'époque malheureuse de la Réforme protestante, seize grands cierges du poids de 60 à 90 livres chacun brûlaient constamment devant la sainte image, entretenus par les cantons catholiques.

L'autel, construit en 1835, est en marbre de Carrare. Le tombeau est orné d'un bas-relief en bronze doré représentant la dédicace miraculeuse ; c'est un don de Charles-Albert de Sardaigne.

Autrefois, à la voûte, cinq lampes d'argent étaient suspendues ; elles sont aujourd'hui remplacées par trois lampes de cuivre.

Aux pieds de la Vierge, le saint sacrifice de la messe est offert tous les jours de quatre heures et demie à dix ou onze heures du matin. Après l'office des moines, c'est la foule des pèlerins qui envahit la chapelle et vient apporter à la Mère du Sauveur le tribut de sa piété filiale et celui de sa reconnaissance. Qui dira toutes les peines confiées à cette divine Consolatrice des affligés, et toutes les grâces obtenues en ce saint lieu ?

Saint Charles Borromée, venu à Einsiedeln, au cours d'une mission apostolique en Suisse, écrivant à l'Evêque de Constance, le cardinal Marc Sittico. lui fait part des impressions qu'il a éprouvées aux pieds de la Vierge miraculeuse et il finit sa lettre en disant :

« Après la maison de la Sainte-Famille qu'on dit avoir été transportée sous d'autres cieux par les anges, je ne sache pas d'endroit où mon âme a été, plus qu'à Einsiedeln, transportée de pieuses ardeurs. »

Après ce témoignage du saint Cardinal, voici celui d'un grand écrivain et surtout d'un grand chrétien, Louis Veuillot :

« Nous sentîmes une émotion bien puissante et bien pure lorsqu'à notre tour, nous pûmes fléchir le genou sur ce sol d'où tant de coeurs purifiés par la pénitence ont élevé à Dieu des prières pleines de gratitude, des voeux pleins de foi ; quelque chose qui ne s'exprime point dans le langage de l'homme nous fit comprendre que, en effet, le Souverain Maître devait regarder avec amour ce coin de terre et par l'intercession de Marie, y semer les miracles que toutes les douleurs obtiennent de sa bonté. »

Ne croyons pas que ces sentiments soient seulement le privilège des saints et des savants. Non, les plus humbles sont ici les plus confiants, ceux qui à travers leurs larmes font passer le plus de tendresse...

La pensée que nous prions là après sainte Adélaïde, saint Eberhard, saint Charles Borromée, saint Pierre Canisius, le bienheureux Nicolas de Flue, saint Benoît Labre et tant d'autres, qu'ils ont embaumé ce sanctuaire de leurs prières, de leurs larmes, comme saint Meinrad lavait empourpré de son sang ; le souvenir de cette interminable procession de pèlerins qui sont venus prier, pleurer ici et qui s'en sont retournés purifiés, consolés, réconfortés, comment ces pensées, ces souvenirs n'attiseraient-ils pas dans le coeur des fidèles la dévotion à Marie, la confiance en sa maternelle tendresse, en sa générosité sans bornes...

Aux pieds de la Vierge noire, on se sent en réalité près de Marie. On sent qu'Elle nous regarde, qu'Elle nous écoute, qu'Elle nous bénit.

Du sanctuaire de la Vierge noire de Poitiers, Mgr Pie disait un jour : « On aurait plus vite compté les grains de sable qui composent cet édifice que les faveurs que la Sainte Vierge y a répandues. »

Ce témoignage, nous pouvons, sans témérité, l'appliquer à l'église des Ermites, à la sainte chapelle en particulier, et pour le confirmer nous en appelons à ces milliers de pèlerins qui viennent depuis des siècles et chaque année en ce lieu béni.

 

Un ex-voto

 

Fixé à un des piliers de l'église, on remarque un haut-relief en bronze doré, dû au ciseau des sculpteurs Payer et Wimpligen. Il représente dans la partie supérieure la Reine des Anges tenant son divin Enfant dans ses bras ; on la voit entourée d'une gloire et de nombreuses têtes d'anges. A genoux, à ses pieds, et le regard tourné vers Elle, on voit au premier plan saint Meinrad tenant dans ses mains la sainte chapelle et à droite un soldat suisse avec le casque et le nouvel uniforme, les mains jointes sur un bouclier portant la croix fédérale. Au bas, les deux corbeaux du saint Ermite.

Enfin, au-dessous, une légende dont voici la traduction :

En exécution du voeu plusieurs fois renouvelé pendant la guerre 1914-1918, de consacrer un ex-voto à Notre-Dame des Ermites si notre chère Patrie était préservée de la guerre ainsi que des troubles intérieurs, l'Abbé d'Einsiedeln voua à Marie, la puissante et généreuse Patronne de la Suisse, la présente table commémorative.

 

Le Bienheureux Nicolas de Flue et Einsiedeln

 

Dans la liste des grands pèlerins des Ermites, le bien-heureux Nicolas de Flue brille au premier rang et sans vouloir faire une biographie du saint anachorète, nous lui devons, de ce chef, un reconnaissant souvenir.

Les saints ont vite fait de se connaître. Avant de venir à Fribourg, le Père Pierre Canisius avait édité à Dillingen, son lieu de résidence, un martyrologe ou calendrier ecclésiastique. A la date du 21 mars, on y trouve cette notice :

« Nous avons à rappeler aujourd'hui la pieuse mémoire de l'ermite, Frère Nicolas, d'Unterwalden, en Suisse, lequel, avec le consentement de sa femme, quitta sa maison et le monde pour mener une vie retirée et toute à Dieu. Pendant près de vingt ans, il vécut sans prendre ni boisson, ni nourriture matérielle ; il s'est distingué de son vivant par le don de prophétie et après sa mort par le signe du miracle. On vénère ses reliques à Sachseln, dans l'église paroissiale. »

Arrivé à Fribourg, en décembre 1580, un siècle après l'intervention du Bienheureux à la diète de Stans, le Père Canisius ne pouvait oublier le grand Pacificateur, le saint ermite dont il avait déjà loué les vertus. Il apprit à le mieux connaître encore. L'avoyer Jean de Landten-Heidt, celui-là même qui céda son château et son jardin du Belsex pour la fondation du Collège Saint-Michel, confia au Père Canisius le manuscrit des médi-tations dont il se servait, et qu'il attribuait au bienheureux Nicolas de Flue. Le saint Jésuite fit reproduire ce texte en 1585, par l'imprimeur Abraham Gemperlin appelé peu auparavant à Fribourg par ses soins. L'ouvrage est intitulé : Quatre-vingt-douze méditations et prières du pieux et dévot ermite Pierre-Nicolas d'Unterwalden. C'est un volume in-16 de 288 pages ; la bibliothèque cantonale en possède un exemplaire particulièrement précieux. Sur le dernier feuillet, le Père Canisius a écrit lui-même, en latin, un bref éloge des Suisses, la liste de leurs cantons et de leurs alliés, enfin, une courte description de la contrée d'Avenches et de Morat.

Le corps de l'ouvrage contient quatre-vingt-douze méditations très courtes, terminées chacune par des Pater et des Ave ; elles sont suivies de considérations pieuses sur le Pater Noster et l'Ave Maria, d'une prière pour les âmes du Purgatoire et d'exhortations sur quelques vertus. Le Père Canisius a illustré ce manuel de piété par les biographies du bienheureux Nicolas de Flue, de saint Béat et de saint Meinrad. Il y défend la vie érémitique et monastique contre les attaques des novateurs, montre comment les trois personnages dont il fait le portrait ont été vraiment saints, comment ils obéissaient à l'Eglise, non seulement en matière de foi, niais aussi dans toute la conduite de leur vie ; aussi Dieu les a-t-il glorifiés par des miracles. Les Suisses doivent marcher sur les traces de ces protecteurs de leur pays et se garder avec soin des doctrines nouvelles.

Ce que le Père Canisius appelle Les méditations de Frère Nicolas n'est cependant pas l'oeuvre du pieux ermite. On l'appelait la Grande Prière et, dès le début du XVme siècle, les moines d'Einsiedeln s'en étaient faits les propagateurs. Le bienheureux Nicolas avait ces exercices en très grande estime et les recommandait à ses visiteurs.

Voici la traduction de deux de ces méditations, les 45me et 46me

« De la douleur de Notre-Dame, aussitôt qu'Elle reçut la triste nouvelle que son Très Cher Fils venait d'être, pendant la nuit, fait prisonnier par les Juifs. Récitez 7 Ave Maria. »

« Comment fait prisonnier, le Seigneur Jésus a été abandonné par tous ses disciples et amis et a dû rester seul entre les mains et au pouvoir de ses ennemis acharnés. Récitez 3 Pater noster. »

Ces méditations nous révèlent de quelles saintes pensées le bienheureux Ermite du Ranft alimentait sa vie spirituelle.

Le bienheureux Nicolas de Flue fut, dans toute laforce du terme, un homme de prière. « Prière évangélique, dit Mgr Besson, dont la base était l'oraison dominicale récitée lentement et pieusement méditée. Prière simple, se traduisant par une piété tout enfantine envers la Vierge Marie dont il aimait à couronner la statue de verdure et de fleurs. Prière intérieure, l'union d'une âme droite avec le Christ, admirablement réalisée par la fréquente réception de la sainte Eucharistie qui, des preuves historiques en font foi, fut la seule nourriture du pieux ermite pendant les vingt dernières années de sa vie. La piété reste bien la première caractéristique de Frère Nicolas, la première vertu que nous devons imiter en lui. »

La prière a été aussi le soutien de sa vie, toute de renoncement, de pénitence et de sacrifice, condition fondamentale de toute conduite véritablement chrétienne.

Au Frère Nicolas, comme à Bernadette, la Très Sainte Vierge a dû répéter souvent : Pénitence, pénitence, pénitence.

Cette leçon de la Mère du Sauveur, le saint Ermite l'a entendue au Ranft, où, nous en avons la conviction, Marie lui est apparue souvent. Il a dû l'entendre aussi au sanctuaire d'Einsiedeln, son pèlerinage préféré et quelquefois miraculeux.

Voici à ce sujet le témoignage d'un de ses biographes, Jean de Waldheim de Halle (Allemagne du Nord), qui, au cours d'un long voyage en Suisse et en Provence, fit une visite à l'Ermite du Ranft et eut soin de se renseigner auprès des gens du pays. « On dit, dans la contrée, écrit cet historien, que Frère Nicolas a été vu plus d'une fois à Notre-Dame des Ermites, bien que personne ne l'eût rencontré ni à l'aller ni au retour. Comment et par quel chemin s'y rendait-il ? Dieu tout-puissant le sait. »

Bienheureux Nicolas de Flue, par le chemin de la prière et du sacrifice, sous la protection de Marie, au Ciel conduisez-nous !

 

Saint Pierre Canisius et Einsiedeln

 

Nous verrons bientôt la grande place que la Sainte Vierge a tenue dans la vie de notre grand Docteur. Il a été l'apôtre du pèlerinage des Ermites avant même de venir en Suisse. En effet, en 1577, trois ans avant son arrivée dans notre pays, dans son célèbre ouvrage : Marie la Vierge incomparable et Très Sainte Mère de Dieu, le Père Canisius écrivait : « Les magnanimes Suisses qui ont persévéré jusqu'à nos jours avec fidélité dans la confession de la foi catholique, eux qui ont combattu tant de fois et avec une très grande vaillance et succès sous les heureux auspices de Marie, les Suisses savent, eux aussi, combien de courage et de force on obtient par des voeux pieux en l'honneur de la Vierge Mère et par des prières ferventes dans son sanctuaire des Ermites ; c'est ainsi qu'ils appellent le sanctuaire de la Mère de Dieu commencé par saint Meinrad au milieu des forêts, dédié à Marie sous l'empereur Othon Ier et consacré miraculeusement, sanctuaire qui fut non seulement sauvé jadis de la destruction lors d'une invasion des Barbares, mais encore préservé naguère d'un incendie qui le menaçait de toutes parts.

« C'est chose connue, en effet, et hors de doute que de nombreux pèlerins animés d'une fervente piété sont venus et viennent encore à travers des régions solitaires et incultes, jusqu'au sanctuaire de la Vierge pour lui offrir leurs hommages, leurs supplications, leurs voeux et obtiennent par son intercession une merveilleuse consolation et douceur du Saint-Esprit. Cette influence de la Mère de Dieu touche et change si bien les coeurs de ces pèlerins qu'ils regardent volontiers cet endroit comme la demeure de Marie et la maison de Dieu. Et ces pratiques, suivant les novateurs, seraient de nature à déplaire à Notre-Seigneur ? Ne voit-on pas au contraire une véritable foi et espérance chrétienne resplendir en toutes ces âmes qui honorent le Fils en sa Mère, qui par Elle cherchent et attendent la grâce de leur Rédempteur, qui croient, qui ont la confiance que par là encore elles se rendront plus favorable le Souverain Juge ? Et n'est-ce pas la vertu de force si sainte et si méritoire qui aide tous ces pèlerins à ne pas reculer devant les difficultés du chemin, les dépenses et les périls d'un voyage, à braver et supporter de nombreuses fatigues pour venir dans toute la sincérité de leur coeur présenter leurs voeux à la Vierge très Sainte ? Aussi, combien jusqu'ici ont été exaucés, combien ont éprouvé l'action extraordinaire de la grâce divine ou même obtenu de Dieu la réussite de leurs affaires, parce que la Mère de Dieu avait accueilli leurs demandes suppliantes ?»

Qui a jamais plaidé avec plus d'éloquence la cause des pèlerinages, en général et de celui de Notre-Dame des Ermites en particulier ?

Arrivé dans notre pays, l'Apôtre de Marie prêcha d'exemple ; ainsi, en 1584, on le vit assister à la fête de la dédicace miraculeuse du béni sanctuaire. Dans sa prédication, il recommandait à ses auditeurs ce pèlerinage comme un des principaux moyens d'honorer la Mère de Dieu. En voici un exemple :

Le 13 août 1581, exhortant les Fribourgeois à honorer avec zèle la Sainte Vierge, il terminait son discours par ces paroles : « La Sainte Vierge, disait-il, est la Patronne de tous les cantons qui lui ont dédié à Einsiedeln un temple remarquable et célèbre, où Dieu accorde de nombreux miracles par sa Mère bénie ! »

Les membres des Congrégations fondées par saint Pierre Canisius, encouragés par les paroles et l'exemple du grand Apôtre de Marie, ont regardé dès l'origine comme une de leurs bonnes oeuvres préférées le pèlerinage à Notre-Dame des Ermites.

 

Le Vénéré Frère Meinrad Eugster

 

Le vénéré Frère convers Meinrad Eugster (appelé dans le monde Joseph-Gebhard) naquit à Altstâtten (canton de St-Gall) en Suisse, le 23 août 1848, de parents profondément chrétiens qui surent inculquer à leurs 12 enfants, avec l'amour de Dieu, celui du prochain, de la prière et du travail.

Ses études élémentaires terminées, Joseph-Gebhard apprit le métier de tailleur tout en entretenant, dans son âme vierge, le feu sacré de la vocation religieuse. Aussi, le voyons-nous entrer, comme Frère convers bénédictin, au couvent de Notre-Dame des Ermites ; il y fit profession le 5 septembre 1875, sous le nom du fondateur d'Einsiedeln, saint Meinrad.

Alliant à une constitution un peu délicate l'énergie indomptable du moine assoiffé de perfection, il passa les 50 années de sa vie religieuse dans la pratique de l'humilité la plus profonde et du renoncement le plus complet. Aussi, n'est-il pas étonnant que ses confrères, ainsi qu'en témoigne un de ses Supérieurs, aient aimé à le regarder comme la représentation vivante du Christ sur la terre.

Il eut, sa vie durant, une dévotion particulière au Saint Sacrement de l'Autel et à Notre-Dame des Ermites, sa bonne Mère du Ciel.

Averti de sa fin imminente, il laissa échapper de ses lèvres mourantes ces paroles de prédestiné : « Oh ! que le Ciel est beau ! »

Il mourut, entouré de ses confrères, le 14 juin 1925.

Nombreuses sont les personnes qui affirment avoir obtenu, par son intercession, des grâces spéciales (1).

 

Prières

 

Jésus modèle d'humilité et de douceur, nous vous remercions d'avoir fait briller ces vertus d'un si vif éclat dans l'âme de votre serviteur Meinrad ; faites-nous la grâce de le voir, un jour, élevé par la sainte Eglise, à l'honneur des autels.

 

Notre Père. Je vous salue, Marie.

 

C'est dans votre sanctuaire de prédilection, ô Notre-Dame des Ermites, que le Frère Meinrad vous a servie si fidèlement pendant un demi-siècle. Faites que, par votre intercession, Dieu le glorifie ici-bas par des miracles.

 

Je vous salue, Marie, et : Marie, humble servante du Seigneur, priez pour nous. (3 fois.)

 

1 Quiconque en peut dire autant est prié de le faire savoir au Père Cellérier de l'abbaye d'Einsiedeln, en Suisse.

 

 

SA SAINTETÉ PIE XII

 

Deux grands Pèlerins de Notre-Dame des Ermites : Pie XI et Pie XII

 

A la liste des personnages illustres et des saints qui sont venus s'agenouiller aux pieds de la Vierge noire d'Einsiedeln, l'Abbaye a eu le bonheur d'ajouter les noms de deux grands Papes.

Sa Sainteté Pie XI, alors qu'il était Préfet de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan, y est venu en 1897, au retour du Congrès scientifique de Fribourg.

Le cardinal Pacelli, secrétaire d'Etat, se trouve être le deuxième Pape ancien pèlerin de Notre-Dame des Ermites. A trois reprises, le futur Pontife Pie XII est venu célébrer la messe dans la Sainte Chapelle. Ceux qui ont été les heureux témoins de sa ferveur eucharistique et mariale en gardent un inoubliable souvenir. La Sainte Vierge a toujours tenu une grande place dans l'âme de Sa Sainteté Pie XII. Voici quelques traits qui en témoignent :

Enfant, il nourrissait déjà pour sa Mère du ciel une piété toute filiale. Revenant de la classe, le petit Eugène s'arrêtait régulièrement dans une église située sur son passage, et la personne chargée d'aller à sa rencontre était sûre de l'y trouver agenouillé au pied de l'autel de Marie.

Dans le coeur de cet enfant, la Reine du clergé versait déjà les prémices des grâces qui devaient le conduire au sacerdoce, au Souverain Pontificat, à la sainteté.

 

Le Cardinal Pacelli et l’«Angelus »

 

Il y a quelque temps, un prélat vénitien se trouvait en audience auprès du Secrétaire d'Etat. C'était au moment de midi, les cloches se mirent à sonner l' Angelus. L'Eminentissime Cardinal interrompit instantanément le colloque et s'agenouilla pour réciter la prière de l'Eglise. S'étant ensuite relevé, il expliqua à son interlocuteur qu'il avait toujours observé cette pieuse pratique en n'importe quelle compagnie, qu'il se trouvât avec des diplomates, des personnes de religion différente ou même des mécréants. Il ajoutait : « Nous devons donner le bon exemple à tous. Ceux qui ont la foi nous imiteront, ceux qui ne l'ont pas pourront conclure que le faux respect humain est une absurdité. »

 

Le futur Pape et le Rosaire

 

Cardinal-protecteur des Soeurs de Menzingen, Son Eminence venait presque chaque année pour refaire sa santé ébranlée, prendre quelques semaines de repos à leur Institut « Stella Maris » de Rorschach. Là, comme partout où il passait, le saint Cardinal édifiait profondément les religieuses. et leurs élèves. Voici à ce propos ce qu'une de ces enfants écrivait à sa maman : « Ce que c'est que le Rosaire, je l'ai appris au catéchisme, mais comment il faut le réciter, je l'ai appris par l'exemple du saint Cardinal. »

Enfin, voici le caractère de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, d'après Sa Sainteté Pie XII : « Nous n'aurons compris la vraie dévotion à la Sainte Vierge Marie que du jour où nous demanderons à sa tendresse, non pas les satisfactions temporelles, non pas même les douceurs de la consolation et de la paix sensible, mais la grâce des grâces qui est, au jour le jour, de dis-poser notre âme dans la pureté, dans l'abnégation, dans la pratique généreuse de toutes les vertus, à marcher vaillamment, la croix sur les épaules, à la suite de Jésus, à marcher vers la mort amoureusement acceptée et, par la mort, vers la bienheureuse et éternelle vie. »

(N. 17 octobre 1937.)

 

Confiance du Souverain Pontife en la Très Sainte Vierge

 

Dans une lettre adressée, fin avril 1939, à Son Eminence le cardinal Maglione, Sa Sainteté Pie XII exprime le désir que, à l'approche du mois de Marie, des prières publiques soient dites dans toutes les églises pour la paix et la tranquillité du monde.

Le Saint-Père désire que des prières soient dites, dans ce même but, par les enfants qui irradient l'innocence et la grâce ; c'est pourquoi il invite les parents à conduire chaque jour leurs enfants, même les plus jeunes, à l'autel de la Vierge. Il est sûr que la Mère de Dieu écoutera ces prières suppliantes et qu'elle obtiendra de son Divin Fils la libération des présentes angoisses, la paix du coeur et la concorde fraternelle entre les peuples.

Lors de l'audience du 17 avril, Mgr Besson ayant fait part au Souverain Pontife de la demande qu'il avait faite aux enfants de son diocèse de la récitation quotidienne d'une dizaine de chapelet pour Sa Sainteté, Pie XII lui en exprima toute sa paternelle reconnaissance. Ces prières des enfants, a bien voulu dire le Souverain Pontife, nous consolent et nous aident. Nous en avons grand besoin.

Bonnes mamans et chers enfants, souvenez-vous de la pressante invitation du Souverain Pontife ; conduisez souvent vos enfants à l'autel de Marie et vous, chers enfants, soyez fidèles à réciter votre dizaine de chapelet tous les jours pour Notre Saint Père le Pape, pour la paix. Le Rosaire — disait S. S. Léon XIII — c'est le paratonnerre du Vatican. Parents chrétiens, soyez fidèles à la récitation du chapelet en famille et il sera aussi le paladium de vos foyers. La Sainte Vierge vous protègera, vous bénira.

 

Notre-Dame de Genève

 

Le culte de la Sainte Vierge à Genève

 

Hier, j'ai visité les grandes Catacombes

Des temps anciens,

J'ai touché de mon front les immortelles tombes

Des vieux chrétiens

Et ni l'astre du jour, ni les célestes sphères,

Lettres de feu.

Ne m'ont jamais fait lire en plus grands caractères

Le Nom de Dieu !

Un artiste martyr dont les anges sans doute

Savent le nom,

Peignit les traits du Christ, sa chevelure blonde

Et ses grands yeux

D'où s'échappe un rayon d'une douceur profonde

Comme les cieux.

Plus loin sur les tombeaux, j'ai baisé maint symbole

Du saint adieu,

Et la palme et le Phare, et l'oiseau qui s'envole

Au sein de Dieu.

(MGR GERBET, Esquisse de Rome.)

 

Avec les pieux symboles, avec l'image du Christ, le poète, pèlerin des Catacombes, a sûrement admiré aussi l'image de la Mère du Sauveur.

Au cimetière de Priscille, à la voûte d'une chapelle, dans la partie primitive du cimetière, il se sera arrêté devant l'image la plus ancienne peut-être qui existe de la Mère de Dieu. La Vierge est là, voilée, assise,tenant l'Enfant-Jésus sur sa poitrine. Près d'elle, un personnage debout qui doit être un prophète ; au-dessus, on aperçoit une étoile.

Dans la Catacombe de Domitille, sur une des parois de la galerie, une peinture du IIIme siècle représente l'Epiphanie. Le visage de Marie est voilé ; assise, comme à Priscille, elle tient l'Enfant-Jésus sur ses genoux et les Mages sont prosternés devant l'Enfant-Dieu.

Au cimetière de St-Calixte, à celui des SS. Pierre et Marcellin, des verres dorés, des graffiti nous révèlent aussi les traits de la Mère du Sauveur et ils nous prouvent que, dès l'origine du christianisme, les fidèles ont compris que nous ne devions pas séparer dans notre culte, dans notre amour, le Sauveur de Celle qui nous l'a donné : l'Auguste Vierge Marie.

A Genève, comme à Rome, comme partout dans l'Eglise catholique, le culte de Marie a toujours été regardé comme inséparable de celui de son Fils. On peut dire qu'ils ont grandi ensemble et on a pu le constater aussi, quand le culte de la Mère baisse dans les âmes, celui de son Divin Fils diminue presque infailliblement.

A quelle époque faut-il remonter pour trouver l'introduction du christianisme. et partant, l'origine du culte marial à Genève ?

Mgr Besson nous l'apprend dans une magistrale conférence, synthèse de son grand ouvrage sur les origines du christianisme dans les diocèses de Lausanne, Genève et Sion.

C'est du IVme siècle, nous dit l'éminent historien, que datent les premières attestations du christianisme en terre romande, mais les traces qui nous restent d'une organisation déjà forte à cette époque nous font présumer qu'elle était bien antérieure au IVme siècle ; des pèlerinages florissants à cette date donnent une indication similaire. Il ne faut pas oublier que nos pays sont traversés par les grandes voies romaines que parcourent soldats et négociants et qu'ainsi les Helvètes pouvaient être en rapport avec les chrétiens venus d'Italie. La religion nouvelle eut de bonne heure des disciples, d'abord rares et isolés, puis se groupant peu à peu.

C'est au tournant du IVme siècle que commence vraiment l'histoire chrétienne de la Suisse romande. C'est le moment où les Burgondes, les plus doux des Barbares, envahissent les pays gallo-romains. La puissance de l'Eglise grandit et s'impose aux Barbares. Leurs premiers missionnaires furent des catholiques. Si les quatre fils de Gondeusch sont ariens, la religion catholique fait des progrès, même dans la famille royale. Caratène (+ 506), la femme de Chilpéric et ses deux filles sont catholiques et nous les trouvons à Genève chez leur oncle Godegisèle ; la cadette Clotilde devient l'épouse de Clovis et le convertit ; l'aînée, Sedeleube, prend le voile et change son nom contre celui de Chrona.

Y avait-il dès lors à Genève, comme dans d'autres villes déjà, une communauté religieuse ? Nous l'ignorons. Il est plus probable que Sedeleube fit comme d'autres princesses de son temps, qui restèrent dans le monde, en renonçant à la vie mondaine et passèrent, à l'ombre d'une église aimée, le reste de leurs jours dans la prière et le soin des pauvres.

C'est ainsi que Mgr Besson nous révèle le berceau du christianisme à Genève, et, indirectement, on peut bien le dire aussi, celui du culte de Marie, la Mère du Sauveur.

Un facteur qui a dû attiser à Genève le culte de la Sainte Vierge, c'est son voisinage des Eglises de Vienne et de Lyon, très dévouées à Marie et ses relations avec ces deux diocèses.

L'Eglise de Genève n'était pas seulement voisine de celle de Vienne (en Dauphiné), mais elle dépendait du métropolitain de cette ville. Cette dépendance est officiellement consacrée par une lettre du Pape saint Léon (450).

Quand le roi Sigismond demande au Pape des reliques pour la cathédrale de St-Pierre de Genève, sa capitale, nous voyons l'archevêque de Vienne, saint Avit, appuyer la requête comme métropolitain de Genève.

Vienne fut un foyer du culte marial et sur ce point, l'Eglise métropolitaine a sûrement dû influencer son Eglise suffragante de Genève, comme elle l'a fait pour les Rogations ; sitôt après leur établissement à Vienne, celles-ci ont été introduites à Genève.

A Vienne, nous voyons deux recluseries, elles sont l'une et l'autre consacrées à Marie ; l'une porte le nom de Notre-Dame du Guet ou de Leyssel.

Saint Eudère fonde un monastère et il le place sous le vocable de la Mère de Dieu.

Saint Adon construit devant sa primatiale une chapelle du Saint-Sépulcre et il la dédie à Notre-Dame.

Au temps où la bonne reine Berthe filait, son fils Conrad était roi de Bourgogne et de Vienne. Son épouse Mathilde avait son épitaphe et son effigie dans le cloître de Notre-Dame des Chapelles.

Le bienheureux Bourcard, archevêque de Vienne, transforme le vieux temple romain d'Auguste et le dédie à la Mère de Dieu sous le titre de Notre-Dame de l'ancienne voie, Beata Maria viae veteris.

A la cathédrale, la Sainte Vierge a son portail, son autel. Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne, vers 1117, fonde une abbaye cistercienne et l'appelle Notre-Dame de Bonnevaux.

On le voit, dès les premiers siècles, le culte de Marie était florissant à Vienne ; il ne l'était pas moins à Lyon, nous en avons les preuves aussi dans le nombre des sanctuaires lyonnais dédiés à Marie.

Dans une bulle adressée au clergé de St-Nizier, le 6 avril 1251, le Pape Innocent IV proclamait que c'était à Lyon que revenait l'honneur d'avoir érigé le premier autel dédié à la Sainte Vierge en deçà des monts, faisant allusion au culte de Marie établi par saint Pothin, sur la rive gauche de la Saône.

On sait que saint Pothin fut le disciple de saint Polycarpe, qui lui-même était l'héritier direct de l'apôtre auquel Notre-Seigneur mourant avait confié sa Mère. Or, quand ce saint Evêque vint se fixer à Lyon, il est bien naturel qu'il y ait apporté le souvenir de Marie. Une pieuse tradition rattache aux premiers évêques de Lyon une ancienne statue vénérée en l'église St-Nizier.

C'est là que, sous le nom de Notre-Dame des Grâces, les Lyonnais allèrent tout d'abord demander l'héroïsme du martyre. C'est au chiffre de 19,000 qu'on évalue le nombre des martyrs de Lyon. La tradition rapporte que le sang de ces héros coula par ruisseaux sur les pentes de la colline de Fourvière et qu'il rougit les eaux de l'Arar, la Saône d'aujourd'hui.

Cette légion de martyrs valut à Lyon le titre de Rome des Gaules et à Fourvière celui de Montmartre lyonnais.

Depuis ces temps héroïques, le culte de Marie n'a fait que grandir dans la cité lyonnaise. Les sanctuaires consacrés à la Sainte Vierge se sont multipliés, on les trouve dans tous les quartiers. Mais c'est Fourvière qui, depuis le IXme siècle, attire surtout la multitude des pèlerins ; c'est sur les ruines du forum que fut édifié le premier oratoire marial sur cette sainte colline.

Après saint Thomas de Cantorbéry, les Papes Innocent IV et Grégoire X honorent Fourvière de leur piété, de leurs bienfaits. A l'époque des Conciles de Lyon, le sanctuaire de Marie, modeste encore, reçoit la visite de nombreux personnages de marque. Louis VII, roi de France, envoie à Fourvière un ex-voto en reconnaissance de la guérison de son fils, Philippe-Auguste. En 1476, Louis XI fait un pèlerinage à Fourvière pour remercier Notre-Dame de la victoire remportée sur son rival Charles le Téméraire. Par une charte royale, il déclare la Sainte Vierge Châtelaine de vingt villages qui deviennent son fief et son domaine.

A la fin du XIIme siècle, Lyon célébrait déjà avec éclat la fête de l'Immaculée-Conception.

Tous ces faits nous prouvent qu'à Lyon comme à Vienne, la Mère de Dieu occupait une grande place dans le culte et dans les coeurs. Et maintenant, si nous nous rappelons que vers l'an 400 déjà, Genève et Lyon étaient en relation très intime, que l'illustre Lyonnais, saint Eucher, était en grande correspondance avec son fils Salonius, évêque de Genève, que ce pontife s'occupa activement de la restauration de la célèbre basilique de St-Martin d'Ainay, dédiée aux martyrs du IIme siècle, nous pouvons penser sans conteste que la même piété mariale unissait les fidèles de Genève et ceux de Lyon. A noter aussi que les évêques de Genève, Maxime (518) et Salonius II (570) assistent à des Conciles lyonnais. Dès lors, comment douter que la Mère de Dieu, tant aimée à Lyon, ne le fût pas aussi et peut-être autant à Genève.

M. Charles Borgeaud, le savant historien genevois, a pu écrire que « Genève apparaît, dans l'histoire de l'Europe médiévale, comme une ville d'Eglise ». C'est, en effet, un prince-évêque de Genève qui obtient, du Pape Martin V, la charte portant création de l'Université. C'est Jean IV qui jure sur le maître-autel de la cathédrale de St-Pierre la première constitution de l'État. C'est Jean de Brogny, un enfant du diocèse devenu cardinal-chancelier de l'Eglise, qui préside le célèbre Concile de Constance sous le nom de Jean de Genève.

Ville d'Eglise, Genève nous paraît aussi avoir été une ville mariale.

 

Sanctuaires dédiés à la Sainte Vierge

 

Il faut reconnaître que les documents sont très rares qui nous révèlent le culte de la Sainte Vierge à Genève, durant les premiers siècles de sa vie religieuse.

Par contre, à partir des XIme et XIIme siècles, l'intensité du culte de Marie nous est révélée par le nombre des sanctuaires consacrés à la Mère du Sauveur.

Dès l'année 1222, l'évêque Aymon de Grandson appelait à Genève les fils de saint Dominique. On les vit dès cette époque parcourir le diocèse, prêchant la croisade contre les Albigeois. Leur arme pour mener à bien cette campagne, c'est le Rosaire, ils s'en font les apôtres. Le plus célèbre d'entre eux dans cette entreprise fut saint Vincent Ferrier. En 1404, il fut le prédicateur de l'Avent dans l'église de St-Dominique. On possède encore à Rome des lettres de l'éloquent thaumaturge rendant compte à son Général de sa mission en pays genevois.

Dans l'église des Dominicains, il y avait une chapelle dédiée à Notre-Dame du Saint-Sépulcre. Elle était enrichie d'indulgences et pour cela très fréquentée.

La Corporation de Notre-Dame des Cordonniers et celle de la Purification de la Sainte Vierge avaient leur siège dans cette église.

Allons à la cathédrale de St-Pierre. Deux chapelles, l'une à droite, l'autre à gauche, l'enserrent. Elles sont toutes deux consacrées à Marie.

A l'ouest de la cathédrale, c'est celle des Macchabées, qui subsiste encore.

Jean de Brogny, cardinal d'Aoste et vice-chancelier, après avoir présidé le Concile de Constance, avait fait édifier cette chapelle très riche et dédiée à Notre-Dame, pour être le lieu de sa sépulture. On l'a appelée aussi la chapelle de M. le Cardinal.

Presque contiguë à la cathédrale, faisant pendant à celle des Macchabées, se trouvait la chapelle de Notre-Dame la neuve ; elle porte aujourd'hui le nom d'Auditoire.

Très rapproché de la fontaine actuelle de l'Escalade, le sanctuaire de Notre-Dame de la cité attirait tous les regards. Restaurée à l'époque d'Anne de Chypre, Notre-Dame des Florentins, comme on l'appelait aussi, avait eu pour bienfaiteur Francesco Sassetti, l'associé de Cosme de Médicis. Près de là, placée dans une enchâssure, protégée par un treillis de fer se voyait la fort belle statue de Notre-Dame du Pont.

A l'oratoire de St-Michel, démoli en 1874, mais annexé depuis 1455 à l'église de la Madeleine comme celui du Cardinal à la cathédrale, sur l'autel, se voyait une Mater Dolorosa, tenant sur ses genoux le corps exsangue du Divin Crucifié : la tête polychrome de la Vierge subsiste et les injures des hommes ajoutent à son émouvante amertume.

En 1457, le Conseil autorisait la duchesse Anne de Chypre à bâtir la chapelle de Notre-Dame de Bethléem, près du couvent de Rive ; elle y fit adjoindre un Saint Sépulcre et un campanile.

La princesse avait choisi ce sanctuaire pour lieu de sépulture. Selon ses dernières volontés, elle y fut inhumée en 1462, revêtue de la bure franciscaine. Son mari, sous le même habit de saint François, l'y rejoignit trois ans plus tard.

Le monument eut une existence éphémère. A la fin juillet 1534, « les violents renversèrent l'autel et brisèrent l'image de Nostre-Dame qui était grande et excellemment belle et riche, entaillée en pierre d'albâtre ». La chapelle de style gothique flamboyant fut rasée en 1537, mais le tombeau subsistera jusqu'au XVIIIme siècle ; quelques pierres retrouvées permettent aux archéologues de se rendre compte de la richesse de ce monument.

Par ordre de Félix V, dans l'église de St-Gervais, un artiste de talent avait, sur une fresque, représenté la Vierge de Miséricorde, ouvrant tout grands les plis de son manteau ; deux Papes (Félix, dont la croix orne la chape, Nicolas, son successeur), le duc Louis, la duchesse Anne, des nobles et des bourgeois s'y blottissent côte à côte. Au-dessus d'une mise au tombeau, la fresque de Notre-Dame couvre une partie du berceau de la voûte, l'autre partie est occupée par des Evangélistes écrivant. La paroi du fond représente l'Agneau Pascal. Le 9 du mois d'août 1535, dit un chroniqueur, les Evangélistes (luthériens, cette fois) allèrent en l'église Saint-Gervais et « rompirent tel tableau d'image qui avait coûté cent ducas d'or ». Cette destruction paraît s'appliquer aussi au rétable de la chapelle.

L'église principale de la cité, après la cathédrale, fut celle de Ste-Marie-Madeleine, non loin du lac. Détruite par l'incendie de 1430, son clocher resta debout. En 1444, elle était réédifiée, et les pelletiers y avaient leur chapelle dédiée à la Sainte Vierge. Rolet Amand fit un testament en sa faveur.

Un sanctuaire fort éloigné de l'enceinte était voué à saint Léger. Les confréries des maçons, des charpentiers et des mendiants y avaient élevé des autels à la Sainte Vierge, à saint Léger et sainte Agnès ; les lépreux y avaient des places réservées et imploraient saint Lazare.

A l'église de la Madeleine, il y avait une chapelle de Notre-Dame fondée par Versonay. Deux autres dépendaient de celle de la Sainte Vierge, celle de Saint-Nicolas et celle de Ste-Catherine, installées dans la maison d'école ; chaque matin, les écoliers devaient dire un Pater et un Ave pour l'âme des fondateurs et orienter « pendant toute la journée leur esprit vers la connaissance de leur Créateur, afin que leur dévotion s'en augmentât ».

 

Notre-Dame des Grâces

 

Enfin, en face à peu près du pont de Carouge, se trouvait l'église de Notre-Dame des Grâces, le plus important des sanctuaires dédiés à Marie. Cet édifice avait été construit par les ordres de René de Savoie, vers 1494. Le prince y avait fait placer « un moult beau tableau où était peincte l'image de la Vierge Marie avec le titre de Notre-Dame des Grâces. Bonivard admirait cette toile où Notre-Dame paraissait avec ung mantel  large et ample sous lequel étaient à couvert papes, empereurs, rois, ducs, comtes et tous étatz, hommes et femmes ; et mêmement les principaux bourgeois de la ville y étaient pourtraicts au vif d'un cousté, leurs femmes de l'autre, pour être garantis de la peste, comme les poulcins sous les aisles de la poule ».

« L'opinion était, continue le même écrivain, que cette Nostre-Dame des Grâces faisait de beaux miracles et induisait plusieurs gens à lui faire des voeux et offrandes, à y venir en pèlerinage de bien Loing. »

Ce fut dans cette église que le 20 août 1526, sur la proposition de Jean Beaud, la ville entière et son clergé se rendirent en procession pour chanter vigile en mémoire et pour le salut de l'âme de Berthelier.

C'est encore dans ce sanctuaire de Notre-Dame des Grâces que, chaque samedi, Pierre de la Baume allait célébrer la sainte messe, là aussi qu'en 1527, on lui tendit un piège pour l'emmener jusqu'au pont d'Arve, où des archers du duc avaient reçu l'ordre de l'enlever.

Le tableau de Notre-Dame des Grâces fut pendant un certain temps soustrait à la rage des iconoclastes, mais un jour vint où la populace ameutée par Froment le réclama au Conseil et le 15 octobre 1536, la sainte image fut brûlée devant l'Hôtel-de-Ville.

En souvenir de l'ancien oratoire de Notre-Dame des Grâces, une très belle église gothique a été érigée sous ce vocable au Grand-Lancy. La Sainte Vierge, comme à Notre-Dame de Genève, y trouve sa revanche.

La fête de Notre-Dame des Grâces y est solennellement célébrée le premier dimanche de mai.

 

Les Cloches

 

Après les sanctuaires, ce sont les cloches qui vont témoigner par leurs inscriptions de la confiance des Genevois en la puissante médiation de la Mère du Rédempteur.

Depuis 1407, à la cathédrale, dans la tour du Nord, grâce aux fonds laissés par Pierre de Genève, le Pape d'Avignon, Clément VII, la Clémence (c'est sous ce nom que la grande cloche de St-Pierre a traversé les siècles) répand ses ondes sonores sur la cité et le diocèse. Sur son manteau de bronze, le crucifix en relief apparaît quatre fois. En lettres gothiques, on lit ces mots : Je loue le vrai Dieu, j'appelle le peuple, j'assemble le clergé, je pleure les morts, j'éloigne la peste, j'embellis les fêtes. Que ma voix soit la terreur de tous les démons ; et, au front de la cloche, on trouve cette invocation :

 

Je vous salue Marie, pleine de grâces,

Le Seigneur est avec vous.

Je vous salue Jésus, fils de Marie,

Sauveur du monde.

Que le Seigneur nous soit clément et propice.

Et enfin : Je m'appelle Clémentine.

 

A la cathédrale encore, depuis 1460, la cloche des Heures porte au loin le cri des Croisés : Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat : Le Christ triomphe, le Christ règne, le Christ commande. Que le Christ nous préserve de tout mal. Amen.

O Marie, Jésus demeure pour me défendre du mal. La Sainte Vierge y paraît portant l'Enfant Jésus dans une gloire flammée.

Enfin cette prière au Rédempteur :

Aie pitié de moi, toi qui ôtes les péchés du monde.

 

De toutes ces manifestations de foi, que faut-il conclure ? Dans son grand ouvrage sur Les Origines du protestantisme à Genève, où nous avons glané abondamment, M. Henri Næf fait ces judicieuses réflexions : « Il est superficiel de prétendre que l'embellissement des églises est dû aux vanités humaines ; que les grands seigneurs et les grands bourgeois n'ont songé qu'à perpétuer leur souvenir. L'histoire ici doit recourir à la psychologie, celle des prélats et des princes d'abord, aussi intéressante que celle du peuple et sur plus d'un point, concordante. Deux exemples sont typiques. Celui de Brogny et de son neveu, d'une part ; celui d'Anne de Chypre et du duc Louis, d'autre part. En édifiant des mausolées — et nous nous permettons d'ajouter en faisant dresser des calvaires et des statues — ils ont incontestablement songé à leur salut ; le premier voulut que sa chapelle fût constamment entretenue et que les prières n'y manquassent jamais. Anne et Louis ont pensé de même bénéficier pour longtemps de la dévotion des fidèles et, par là, obtenir du divin Fils et de sa Mère les grâces éternelles. Et tous les fondateurs d'anniversaires songent à leur salut ; l'art rejoint donc la piété fervente. Selon ses moyens, chacun songe à obtenir le pardon et à être choisi par le Juge Eternel.

Les biens terrestres offerts à Dieu contribuent à la délivrance des pécheurs, de tous les pécheurs ; c'est une morale et l'art en est une expression. Le jour où les princes laïcs et d'Eglise cesseront d'embellir et de construire, la faille se produira : ils feront des envieux parce que leur richesse n'aura plus de portée spirituelle. »

Cette foi, cette forme de la pensée s'atténue, faiblit au XVIme siècle. De nouveaux concepts troublent le monde. Ce n'est pas le scepticisme dans l'objet : aucun ne met en doute la réalité divine ; c'est le scepticisme dans les moyens à employer. Et les conséquences de ce scepticisme, Genève allait nous en donner un vivant exemple.

 

La Mère en exil

 

Genève qui avait tant aimé la Mère du Sauveur allait bientôt briser ses statues, lacérer son image et renverser son autel. Comment Genève a-t-elle pu en arriver là ? Une sainte va nous l'apprendre.

Un jour de l'an 1426, sainte Colette de Corbie traversait Genève avec une de ses compagnes, quand celle-ci lui dit : « Oh ! ma Mère, comme un couvent de Clarisses serait ici bien placé ! — C'est vrai, lui répondit la Sainte, il y en aura un, mais il ne durera pas longtemps. Avant la fin du siècle prochain, cette ville perdra la foi et entraînera dans son apostasie toute la contrée. La religion catholique y sera proscrite et les religieuses en seront bannies. Notre Ordre ne sera pas plus épargné que les autres, mais ce qui me console dans la prévision de tels désastres, c'est que toutes nos Soeurs resteront fidèles à leur vocation. L'exemple de leur fermeté dans la foi soutiendra un grand nombre de catholiques. Tout ceci arrivera en punition des péchés des habitants qui se laissent corrompre par les délices de la vie. l'amour des richesses et l'esprit d'indépendance. »

Cette sombre prédiction s'est-elle réalisée ?

Oui, les faits sont là pour le prouver. Voici comment M. le Dr Jordan dépeint l'état moral et religieux de Genève au début du XVIme siècle :

Genève, siège de foires importantes, était devenue, hélas ! une ville où les pires désordres s'étalaient au grand jour. Aussi, pour la plupart des habitants, la vie religieuse n'était-elle pas cette vraie vie intérieure de l'âme que la doctrine catholique ensoleille et que la sainte Communion entretient forte et ardente. Ce n'était plus qu'un ensemble de pratiques extérieures dont ils ne comprenaient guère la splendeur et le sens pro-fond : assistance à la messe du dimanche et aux processions, observation du jeûne et de l'abstinence, donations en faveur des paroisses et des couvents. Néanmoins, conclut l'éminent professeur, la plupart des Genevois voulaient rester catholiques comme le montrent les débuts de la propagande protestante. »

Genève avait aimé la Sainte Vierge, mais elle avait oublié la recommandation de Cana et de partout et de toujours : « Faites tout ce qu'Il vous dira. »

Une réforme était nécessaire, mais il aurait fallu celle de saint Vincent Ferrier, de saint François de Sales, celle de Canisius, celle du Concile de Trente. Genève embrassa celle de Luther, Calvin et Farel !

Ce dernier dit avoir reçu les ordres de Jésus-Christ lui-même. Il prêche avec une violence inouïe, au point que le sermon achevé, les auditeurs se mettent à renverser les autels, briser les statues, déchirer et souiller les images de la Sainte Vierge et des Saints.

Soeur Jeanne de Jussie, des religieuses de Ste-Claire, dans ses mémoires si palpitants Le Levain du Calvinisme, rappelle comment en 1530, lors de l'arrivée des garnisons fribourgeoises et bernoises, Bezançon Hugues protégea la grande croix plantée devant le couvent de Ste-Claire et le beau crucifix du portail ; mais la première semaine de décembre 1534, dit-elle, toutes les croix de Genève disparurent. L'on en regrette deux fort belles, taillées dans la pierre, l'une de Notre-Dame des Grâces, l'autre à l'Evêché « qui fut grand dommage ». En 1535, le culte catholique était interdit à Genève.

 

Aurore du rétablissement

 

Depuis cette date 1535, jusqu'au XVIIlme siècle, ce fut le règne de la fureur anticatholique. Calvin et Bèze dominent et ils ont par-dessus tout la haine de la Messe. Et quand, le 30 novembre 1679, pour la première fois après 135 ans, la Messe sera célébrée à Genève, par ordre de Louis XIV dans l'hôtel privé du résident de France, un vent d'angoisse semble passer sur Genève. « Au moins ne la faites pas chanter et n'y laissez entrer que vos gens », suppliait le corps des pasteurs. Il n'y avait alors à Genève que 260 catholiques, des domestiques pour la plupart.

Mais le 13 juin 1797, la Révolution s'empara de Genève pour en faire une préfecture et les Français y proclamèrent la liberté des cultes. Immédiatement, l'Evêque d'Annecy, soucieux des catholiques abandonnés au milieu des protestants, leur envoya l'abbé Vuarin qui venait d'être ordonné prêtre à Fribourg, dans la chambre mortuaire de saint Pierre Canisius.

 

L'abbé Vuarin à Genève

 

Le grand artisan, le rénovateur du catholicisme à Genève, le premier curé de cette ville depuis la Réforme, fut l'abbé Vuarin.

Savoyard d'origine, Genevois par le cœur, catholique par-dessus tout, l'abbé Vuarin vint au monde en 1769, tout près de Genève, dans la paroisse de Collongessous-Salève. Après de bonnes études chez les Joséphistes à Nantua, il entra au Grand Séminaire d'Annecy. C'était l'époque de la Révolution. Chassé de la Savoie par la tourmente anticléricale, l'abbé Vuarin se réfugia à Genève. Malgré cet exil volontaire, le séminariste Vuarin restait en contact avec les ecclésiastiques de la Savoie. On cite à son sujet cette anecdote qui prouve que l'abbé Vuarin était à la fois un excellent cavalier et un homme doué d'une merveilleuse présence d'esprit.

« Se rendant un jour en Chablais, en costume militaire, pour remplir une de ces missions dont il était habituellement chargé, il s'arrêta à Douvaine dans une auberge. Il montait un cheval fougueux, toujours prêt à se cabrer. Pendant qu'il se reposait, arrivent deux gendarmes ; il ne pouvait guère douter qu'ils ne fussent à sa recherche. Payer d'audace était sa seule ressource : il saisit son cheval, celui-ci regimbait, indocile sous sa main ; s'adressant pour lors à l'un des gendarmes « Citoyen, lui dit-il, rends-moi le service de tenir la bride : il est méchant comme un diable. » L'honnête représentant de la justice républicaine ne se fait pas prier. L'abbé Vuarin s'élance sur sa bête, joue des éperons et part comme un trait. Les gendarmes regardent avec admiration courir et disparaître le beau cavalier puis, revenant au souvenir de leur commission, ils demandent à l'hôtesse si elle n'aurait point de nouvelles d'un calotin nommé Vuarin, qu'ils ne peuvent découvrir. « Mais oui, leur répondit-elle, c'est celui que vous venez d'assister obligeamment. » Il était trop tard. Le beau cavalier avait gagné le large. (Histoire de Monsieur Vuarin, par l'abbé Fleury) »

Le 10 juin 1792, l'abbé Vuarin était ordonné prêtre à Fribourg, au Collège St-Michel, auprès du tombeau du Père Canisius. Etait-ce là un signe caractéristique de sa destinée ?

Saint Michel, le Père Canisius, deux militants avec lesquels l'abbé Vuarin eut plus d'un trait de ressemblance ; comme le Père Canisius, il eut à défendre la foi de ses pères et à relever les autels renversés.

L'abbé Vuarin revient à Genève ; durant la Terreur, il se dérobe à ses ennemis, acharnés à sa poursuite. En 1798, la Genève orgueilleuse de ses libertés et fière de son indépendance était soumise à la domination française.

Puis le temps marche ; au régime de Robespierre succèdent la réaction thermidorienne, puis le Consulat, période de pacification religieuse. Sous la protection du drapeau français, l'abbé Vuarin essaya de réintroduire à Genève le culte catholique. Il était, depuis 1535, le premier missionnaire catholique installé dans la cité de Calvin.

Les obstacles se multiplièrent. L'abbé Vuarin dut transporter de rue en rue son autel, ses chandeliers et sa lampe du sanctuaire, car dès qu'il avait loué un appartement, une émeute populaire brisait ses vitres et obligeait son propriétaire à lui signifier un brusque congé. En moins de deux ans, il changea six fois de logement : il ne se lassa pas, mais il lassa l'hostilité genevoise qui finit par tolérer une chapelle dans la cour du Manège où les offices divins eurent lieu jusqu'en 1803.

Un peu avant cette époque, Napoléon, qui avait signé le Concordat, décréta l'établissement d'une cure dans Genève, placée sous la juridiction de l'Evêque de Chambéry.

Aussitôt, M. Vuarin se hâta de demander un édifice convenable pour les cérémonies religieuses. Après bien des démarches et des refus, le 16 août 1803, on lui accorda St-Germain, vieille église qui, la première, autrefois, avait été livrée à la Réforme.

Le 16 octobre 1803, le culte catholique était célébré pour la première fois depuis la Réforme dans cette vieille église de St-Germain que les vicissitudes des temps et la malice des hommes devaient encore arracher, en 1873, à ses légitimes propriétaires. La célébration publique du culte catholique donnait à ce dernier droit de cité.

Le 4 février 1806, l'abbé Vuarin fut officiellement nommé curé de Genève. Désireux d'organiser rapidement sa paroisse, il obtint l'autorisation, en mars 1810, de faire venir à Genève trois Soeurs de St-Vincent de Paul, ayant pour mission de fonder des écoles catholiques et de s'occuper des pauvres. Il obtint même du préfet français une subvention de 900 fr. pour l'école fondée par les Soeurs.

Puis vint la chute de l'Empire, toutes les victoires napoléoniennes aboutissant à la défaite de Leipzig. Genève, toujours désireuse de reconquérir son indépendance, suivait anxieusement les péripéties du grand drame. L'idole impériale renversée, Genève secoua la tutelle étrangère et se donna un gouvernement provisoire.

Songeant que le départ des troupes françaises pouvait entraîner rapidement la fin du catholicisme à Genève, l'abbé Vuarin avait, le 16 janvier 1814, sollicité une entrevue avec le prince de Metternich, et il obtenait de l'arbitre de l'Europe l'assurance que le catholicisme conserverait dans une Genève libre le droit de cité qu'il avait conquis sous la domination étrangère. Il obtint ensuite que le protocole de Vienne mentionne l'obligation pour la République de Genève de maintenir dans les communes annexées le culte tel qu'il était célébré et organisé jusque-là. En 1873, ce traité devait être violé et les biens ecclésiastiques incamérés.

Ce zèle intrépide valut à M. Vuarin bien des adversaires. Sa position à certains moments était si difficile que Victor-Emmanuel lui offrit à plusieurs reprises un évêché. Chaque fois, il répondit : « J'ai épousé l'Eglise de Genève, je ne divorce pas. A moins que le Conseil d'Etat ne me déporte, je mourrai curé de Genève.

Il était si redoutable, ce bon Monsieur Vuarin, que deux fois on essaya, pour l'éloigner, de le faire nommer cardinal ; Grégoire XVI répondit : « Je trouverai des cardinaux tant que je voudrai, mais je ne trouverai pas un curé de Genève.

M. Vuarin, en véritable pasteur, connaît toutes ses brebis, il a visité tous ses paroissiens. Il les organise, les forme non seulement à la vie religieuse, mais encore à la vie politique, il leur rappelle tous leurs devoirs, aussi leurs droits, il les conduit lui-même au scrutin.

Il appelle les Frères de la Doctrine chrétienne et les Filles de St-Vincent de Paul. Ses 9,000 paroissiens ont un orphelinat et un hôpital. Sa sollicitude va jusqu'à acheter une maison pour la résidence de l'Evêque.

Il n'y avait qu'une ombre au tableau, l'église de St-Germain était trop étroite. Lorsqu'on parlait à M. Vuarin de bâtir une église, il répondait : « Ma mission est remplie, j'ai édifié l'église spirituelle, mes successeurs construiront l'église matérielle. »

Le 6 septembre 1843, le grand défenseur des catholiques, le premier curé de Genève depuis la Réforme, rendait sa belle âme à Dieu.

La semence qu'il avait jetée allait fructifier. M. l'abbé Marilley, le futur évêque de Lausanne et Genève, est nommé curé de St-Germain, mais au bout de six mois, sans autre raison que son zèle pastoral, il est conduit à la frontière. M. l'abbé Dunoyer le remplace. Son premier souci fut la construction d'une église. La population arrive à 14,000 âmes... la pauvre église de Saint-Germain se révèle plus que jamais insuffisante.

 

Le Pèlerin de Notre-Dame

 

Il fallait donc bâtir. Les fonds faisaient totalement défaut. Mais on eut confiance, la Providence aidera. Elle aida en effet, et son premier instrument à cette fin fut le gouvernement James Fazy qui offrit gracieusement aux catholiques un terrain de 3,264 mètres carrés, sis à Cornavin.

Le plan de l'église est élaboré par M. Grigny, architecte d'Arras. L'église sera belle comme il convient pour être dédiée à Marie Immaculée. Mais il faut de l'argent. Où le trouver ? On était en 1851. Les temps étaient sombres alors, racontait plus tard M. Mermillod, les monastères de la Suisse se fermaient, les pouvoirs étaient chancelants, partout les craintes générales tarissaient les sources du crédit public, mais l'homme de foi qu'était M. Dunoyer n'ignorait pas que l'Eglise bâtit dans l'orage. On fit donc un appel de fonds à la foi et à la charité de toute l'Europe catholique. Pie IX s'inscrivit en tête de la souscription pour une somme de cinq mille francs.

Après Rome, on songea à Paris. S'adressant à l'abbé Mermillod, son vicaire, M. Dunoyer lui dit : « Je n'ai rien, pas une obole, les jours sont mauvais et pourtant je veux bâtir une église pour ces catholiques, qui souffrent, qui viennent l'hiver s'agenouiller dans la boue, l'été sous le soleil et qui ont droit à un abri pour prier. Mais je suis riche dans ma pauvreté. J'ai la bénédiction de deux exilés, celle du Pape et celle de mon Evêque. J'ai foi en Dieu qui commande cette oeuvre et l'accomplira. »

A la fin février 1851, le vaillant curé prenait la route de Paris avec son jeune et éloquent vicaire, sur lequel il comptait plus que sur lui-même.

Mais, à ce moment, Paris se trouvait être le rendez-vous de tous les solliciteurs. Le métier de quêteur serait en lui-même bien humiliant, mais grâce à Dieu, rien n'est humiliant pour le prêtre quand il travaille à l'honneur de la Très Sainte Vierge et à la glorification de son Fils, notre Maître et notre Consolateur.

A Genève, Paris semble le Pactole, écrit le jeune quêteur, mais je vous l'assure, il faut bien suer et se courber pour quelques paillettes d'or à ramasser.

Au début de sa campagne, l'abbé Mermillod fait la rencontre providentielle de M. l'abbé Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires. Celui-ci est à la veille d'un jubilé... et à la dernière heure, son prédicateur lui fait défaut. Il vient confier sa peine à Monseigneur Sibour... au moment même où l'abbé Mermillod se trouvait auprès de lui. L'archevêque, prenant par la main le jeune vicaire, le présente au vénérable vieillard en lui disant : « Monsieur le Curé, voici votre prédicateur. La Sainte Vierge vous l'envoie, remerciez-la bien. Elle ne pouvait faire un meilleur choix pour vous. »

L'abbé Mermillod s'excuse, se récrie, il est venu à Paris pour quêter, non pour prêcher. « Soyez sûr, Monsieur l'abbé, réplique le Curé de Notre-Dame des Victoires, soyez sûr que votre quête n'y perdra rien. »

La prophétie devait se réaliser.

Notre-Dame des Victoires, pour récompenser son prédicateur improvisé, devait, en effet, lui ouvrir les coeurs et les bourses.

Un trait entre mille le prouvera. Un jour que le jeune vicaire venait de plaider la cause de l'église à construire dans sa chère Genève, une pauvre femme vint le rejoindre à la sacristie. « Je voudrais bien, lui dit-elle, contribuer à votre oeuvre. J'ai économisé une somme de cinquante louis pour me faire enterrer et pour dire des messes après ma mort. Je vous les donne, on fera de mon corps ce qu'on voudra », et trouvant dans sa foi des paroles qui n'appartiennent qu'à des âmes catholiques, elle ajouta : « Les pierres de votre église prieront pour mon âme. »

Au sortir de Notre-Dame, Paris ouvrit toutes ses églises à l'éloquent prédicateur.

Cette jeune parole avait des qualités essentiellement parisiennes, l'élan, l'ardeur, la finesse, la spontanéité, la couleur, avec des envolées qui savaient redescendre ensuite sur le terrain du devoir où ils se retrouvaient.

Si la moisson fut abondante à Paris, à Genève l'élan de la charité fut magnifique aussi. Chacune des paroisses catholiques du canton voulut à son tour travailler aux fondations et faire sa part des charrois pour l'approche des matériaux. Ce fut un spectacle digne du moyen âge.

Vers le même temps, de vaillants confrères parcourent la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, pour Notre-Dame de Genève. L'abbé Mermillod reprend lui aussi le bâton du quêteur, et en 1852, il prêche dans les principales villes de France. « Vous savez quelle rude vie j'entreprends, écrivait-il à son départ, elle n'a de douceur que par la perspective que j'ai de glorifier notre Mère et de restaurer son culte. Priez et faites prier pour le pèlerin de Notre-Dame de Genève. »

« Je ne comprends rien à cela, disait encore le jeune orateur, ma parole, jetée à la précipité, sans préparation, n'ayant que sa spontanéité vive, parfois chaleureuse, ne pourrait obtenir ses succès par elle-même, si saint François de Sales ne protégeait son pèlerin.

« Monseigneur (Marilley) et Monsieur le Curé (Dunoyer) me considèrent comme un manoeuvre qui doit aller au soleil et à la pluie leur rapporter le salaire de la journée. Ce fardeau de quêteur me tue plus que l'apostolat... il ne nous reste que d'aller frapper à toutes les portes, et il faut y aller quatre, cinq, six fois avant de parvenir jusqu'au salon. Du matin au soir, nous courons... »

Voici quelques étapes de sa route : Dijon et Paris le virent en 1851, Rouen et Orléans en 1852, Besançon et Orléans en 1853, Turin, Gênes et Rome en 1854, Marseille et Fribourg en 1858. Il fallut dix années de quête pour réunir 700,000 fr. La plus grande part fut la récolte de M. Mermillod. Pie IX, les cardinaux Antonelli, secrétaire d'Etat, Franzoni, Barberini, de Rome ; de Bonald, de Lyon ; Gousset, de Reims ; Donnet, de Bordeaux ; Geissel, de Cologne ; les Nonces de Lucerne, Paris, Vienne, Munich, Bruxelles ; Napoléon III ; Victor-Emmanuel II ; François-Joseph et Elisabeth d'Autriche ; les cours de Saxe et de Bavière ; le comte de Chambord ; la reine des Français Amélie ; la reine Christine d'Espagne ; le duc et la duchesse de Montpensier ; la duchesse de Parme, bien d'autres encore, s'associèrent à l'entreprise.

Mais le plus admirable fut sans doute l'étrange tableau du chantier. 1773 travailleurs de bonne volonté offrirent gratuitement, spontanément, quatre mille vingt-neuf journées de travail.

Chaque jour, écrit un témoin, des escouades de travailleurs se succédaient avec un admirable entrain. Ces braves hommes arrivaient à Genève dès le point du jour, gais malgré la rigueur du froid, marchant d'ordinaire au son du tambour ou avec un drapeau, et conduits par le maire ou par quelque notable de leur commune. On ne leur fournissait qu'une soupe, qui était maigre les vendredis, avec un pot de vin au repas de midi. Ils apportaient le reste de leur nourriture, et travaillaient joyeusement jusqu'au soir. On retrouvait, dans cette spontanéité du mouvement, une image des travaux bénévoles du moyen âge. Chacun voulait mettre sa part de sueur à l'oeuvre catholique. Un jour, le lundi 10 février 1852, il se trouva même dans le nombre des travailleurs plusieurs protestants de Chambésy et de Prégny...

Pendant que l'abbé Mermillod prêchait, quêtait, l'église de Notre-Dame grandissait et à la fin de septembre 1857, on annonçait que le nouveau sanctuaire allait incessamment être béni et ouvert au public. En même temps, l'abbé Mermillod était nommé administrateur de la nouvelle paroisse.

 

Jésus revient avec sa Mère

 

Le 8 décembre 1852, avait eu lieu la bénédiction de la première pierre de l'église ; le 4 octobre 1857, en la solennité du Très Saint Rosaire, M. Dunoyer bénissait les murailles fraîches encore de Notre-Dame ; nous disons bien les murailles parce qu'il n'y avait guère que cela. On prenait possession d'un sanctuaire nu et ouvert à tous les vents. Il n'y avait encore ni vitres aux fenêtres, ni portes aux entrées, de légères toiles seules y suppléaient. Mais quelle allégresse dans le coeur de ces 5,000 catholiques qui se pressaient dans cette enceinte !

Il y avait 327 ans que le saint Sacrifice de la Messe n'avait plus été célébré dans le quartier de St-Gervais.

Jésus-Christ reprenait donc possession d'une demeure sur cette partie de la ville et sa rentrée était saluée, comme à Jérusalem, par les plus enthousiastes Hosanna.

Le soir, à 3 h., devant un auditoire ému et impatient, M. l'abbé Mermillod prend la parole.

Avec toute son éloquence, avec tout son coeur, l'orateur compare l'entrée de Notre-Seigneur dans cette église à celle de Samuel à Bethléem.

« Le Sauveur du monde, dit-il, fait aujourd'hui sa douce et miséricordieuse rentrée dans cette partie de notre cité. Il vient y perpétuer son immolation, se présenter lui-même comme la victime expiatrice, fixer sa demeure au milieu de nous, sous ces voûtes qui ne sont pas trop indignes de lui.

« Il ne vient pas seul, il est accompagné de sa Mère. Il ne vient pas seul, les élus lui font cortège.

« Jésus n'est pas un Dieu qui s'isole de ses amis, des rameaux ont fleuri sur le cep divin selon la parole de l'Evangile. Non, il ne vient pas seul, il conduit par la main son épouse fidèle, la Sainte Eglise catholique qu'il a fondée par sa Parole et par son Sang. Ne croyez pas qu'elle soit étrangère à Genève, chassée il y a trois siècles, elle prit le douloureux chemin de l'exil, quittant, malgré elle, une cité qu'elle avait dotée de nobles institutions et de splendides monuments. Aujourd'hui, oubliant un passé qui fut un outrage à ses bienfaits, elle revient, patiente, désarmée, pacifique, offrir un sacrifice au Seigneur. Ce sacrifice, c'est son Epoux, la Victime du Calvaire, l'Hostie trois fois Sainte du Tabernacle. »

L'orateur énonce, ensuite, les divisions de son discours de la manière suivante :

« Qu'est-ce qu'une église catholique ?

« Qu'est-ce que cette église construite à Genève ? » La première partie est un splendide tableau doctrinal, en voici un ravissant passage :

« Quand le christianisme fut vainqueur du paganisme, il arbora la croix sur le Capitole, puis s'emparant peu à peu de tous les temples qu'avait souillés l'idolâtrie, les purifiant avec le Sang Rédempteur, il en fit des églises chrétiennes. Mais il avait besoin d'enceintes plus vastes, de créer des oeuvres qui fussent siennes : au sein des ruines de l'empire romain, qui tombaient au milieu des flots envahissants des peuples barbares, il éleva des basiliques où il sut donner à Dieu, avec les trophées antiques des païens, les jeunes aspirations de la foi.

La foi catholique devait atteindre une plus noble et plus pure expression dans les cathédrales du moyen âge ; la pensée chrétienne a eu surtout dans cette architecture son véritable épanouissement. Elle convoquait la création tout entière, le passé avec ses souvenirs, le présent avec ses réalités, tout devait avoir sa place dans ce chant populaire que les arts, la foi, les artistes chantaient en choeur. Qui a jamais, sans se sentir ému, pénétré sous ces voûtes hardies dans les airs, près de ces colonnes qui fuient vers le ciel, sur ces dalles usées par les agenouillements des générations, dans ces nefs qui s'étendent formant un axe croisé pour rappeler le signe de la Rédemption, et se développant en couronne autour du sanctuaire où tout vient aboutir parce que Jésus-Christ est là. N'est-ce pas le plus beau symbole de la Jérusalem céleste, le plus merveilleux vestibule du Ciel ? Un sentiment surnaturel vous saisit, à la vue de ces espaces, de ces gigantesques piliers, de ces pierres ciselées, de ces vitraux qui racontent le passé, de cette lumière mystérieuse qui circule dans le temple. La matière a été spiritualisée en quelque sorte, et de l'orgue aux vitraux, des peintures aux voûtes, des ogives au tabernacle, passe le souffle d'une puissance souveraine qui vous enlève de la terre, vous transporte dans les régions de l'Infini, vous parle de Jésus-Christ qui est le chef de l'humanité, en qui toutes choses sont récapitulées. On dirait que ce ne sont pas des mains, mais des idées qui ont bâti ces murailles, des coeurs qui les ont cimentées ; on dirait que ces pierres se sont animées, au souffle de la foi de tout un peuple et ont été s'harmoniser d'elles-mêmes au chant des cantiques sacrés.

Insistant sur cette pensée que l'église a toujours été le monument par excellence, il ajoute :

« Le catholicisme peut demander fièrement à l'histoire quelle religion et quel pouvoir ont jamais fait autant pour les classes populaires, pour leur gloire, leur bonheur et leur consolation, que la religion catholique, lorsqu'elle jeta ses chefs-d'oeuvre de l'art, ses éternels alignements du travail et des vertus au sein, non seulement des superbes capitales, mais des chétives bourgades, d'obscurs villages ; lorsqu'elle les sema avec une admirable profusion là où rien ne les appelait, ni route, ni commerce, ni château, rien que la pieuse pensée de Dieu, et la prière du pauvre. »

Dans la seconde partie, le brillant orateur rappela le passé de Genève, l'introduction de l'hérésie dans ses murs, avec les fatales conséquences qui en découlèrent, puis la reconnaissance du catholicisme aboutissant à l'érection de Notre-Dame. M. Vuarin, d'illustre mémoire, père de la paroisse, créateur des écoles, fondateur de l'hôpital, avait dit : « Mon successeur construira l'église ; je lui laisse cette tâche... La voilà !... »

Un acte d'espérance : M. Dunoyer, en acceptant cette rude mission, avait mis son espoir en Dieu et s'était confié à la Providence... Elle ne lui a pas fait défaut.

Un acte de charité, auquel ont concouru le pauvre comme le riche, les citoyens comme les nationaux, mais tous avec empressement et générosité, un acte de charité, car tandis que la plupart des nouvelles constructions de Genève entraînent après elles des divisions et des luttes, celle-ci unit les coeurs et les esprits.

Un acte de liberté. « Nous avons voulu notre part d'air et de lumière au soleil, nous avons, par nos seuls efforts, accompli un grand acte que vous saurez respecter. Si jamais la persécution venait à souffler, si de nouvelles oppressions voulaient nous spolier encore, si d'injustes agressions voulaient nous exclure du droit commun, si une nouvelle intolérance tente d'enlever à ces murailles un infime fragment, de ravir à ces colonnes ne fût-ce qu'un grain de sable, sachez que ce grain de sable ne tomberait pas à terre sans rebondir jusqu'à vos fronts pour les stigmatiser, jusqu'au drapeau de la liberté pour le flétrir... c'est la gloire de Genève que vous auriez souillée, c'est sa liberté qui tomberait sous vos coups, vaincue et déshonorée »...

Un frémissement parcourt l'assistance et il était sur le point de se traduire par des applaudissements que sut arrêter l'orateur en ajoutant : « Vous faites écho à ma parole, et je vous remercie de ce sympathique frémissement. Il me prouve que je puis placer ce monument sous la garde des hommes de coeur et j'espère qu'il y en aura toujours à Genève !... »

 

En exil avec Jésus et sa Mère

 

Ne semble-t-il pas qu'une triste vision avait passé devant l'âme de l'orateur ? Vingt ans plus tard, à la suite des victoires de l'Allemagne sur la France, Bismarck, au faîte de la puissance et de la gloire, déchaînait la tempête du Kulturkampf.

La Suisse emboîta le pas et l'orage des luttes confessionnelles gronda bientôt sur notre pays. Des lois liberticides furent votées par un pouvoir législatif, nourri de haines et de préjugés, ratifiées par un corps électoral égaré ; elles investirent le Conseil d'Etat d'une autorité discrétionnaire dont il se servit pour traquer et persécuter les catholiques.

Au mépris des lois et de l'équité, Carteret déclare qu'il renverrait le clergé avec la besace et le bâton.

Cette menace ne devait pas tarder à se réaliser et la première victime devait être l'infatigable quêteur de Notre-Dame.

Le Souverain Pontife Pie IX venait de nommer Mgr Mermillod vicaire apostolique. Ce titre si mérité déchaîna la fureur de Carteret.

Le sectaire parla d'abord de prison, puis enfin il opina pour l'exil.

Rappelons ce drame poignant. C'était le 17 février 1873, à 11 h. % ; une voiture déposait devant l'Evêché le commissaire Coulin, deux agents de police et un gendarme.

Coulin, un sectaire, monte dans les appartements de Monseigneur. « Cette fois, Monseigneur, lui dit-il, il faut faire vos paquets » (textuel), et il remit à Sa Grandeur un mandat d'arrêt. Monseigneur ayant pris le pli : « Je l'accepte, dit-il, ce sera mon passeport pour le ciel. »

Après avoir dicté une protestation contre son arrestation illégale, et s'être revêtu de sa soutane violette, Monseigneur donna sa bénédiction aux prêtres présents, il avertit le commissaire qu'il voulait entrer à l'église pour saluer Jésus-Christ présent au tabernacle.

Ayant traversé la sacristie et ouvert la porte qui donne entrée dans l'église, Monseigneur s'agenouilla sur le seuil, il baisa à trois reprises le pavé de Notre-Dame encore vierge de sacrilèges, puis après quelques instants d'adoration, il se lève et se laisse conduire par les agents jusqu'à la voiture qui devait l'emmener.

« Où faut-il vous conduire, Monseigneur ? » demande le cocher.

— Je n'ai pas d'ordre à donner. Faites ce qu'il vous plaira.

— A Ferney, crie le commissaire, et la voiture s'ébranle.

Dans un fiacre, quelques prêtres le suivent. Tout s'était passé rapidement dans la rue et personne ne soupçonnait que le modeste véhicule à grande vitesse emportait l'Evêque en exil, cerné par quatre gendarmes.

En route, Monseigneur, avec le prêtre qui l'accompagnait, se mit à réciter la prière de l'itinéraire.

Arrivé à la frontière, Monseigneur fit observer à M. Coulin que sa mission était finie, et qu'il n'avait qu'à le déposer à l'endroit même. « Je vous laisserai la voiture jusqu'à Ferney », dit le commissaire.

— Non, je suis libre, j'irai à pied. Retournez avec votre voiture.

Monseigneur descendit, bénit les deux agents et un gendarme qui avait pris sa place à côté du cocher, leur disant : « Je prie Dieu pour que l'acte que vous venez d'accomplir ne devienne pas une source de malheur pour vous, ni pour vos familles, ni pour ceux qui vous ont envoyés. Que Dieu leur pardonne et les bénisse. »

En entrant à Ferney, se souvenant de l'ancien hôte de cette ville : « Voilà, dit-il, Calvin qui m'envoie à Voltaire. Comment vont-ils s'entendre ? »

Au choeur de l'église de Notre-Dame, une plaque de marbre rappelle le souvenir de cette sinistre journée et de la foi eucharistique de l'Evêque exilé.

 

FRAPPÉ PAR UN DÉCRET

DE BANNISSEMENT

MGR G. MERMILLOD

VIC. AP. DE GENÈVE

SOLLICITA LA GRACE

D'ENTRER UNE ULTIME FOIS

EN SON ÉGLISE DE NOTRE-DAME.

IL PRIA

AGENOUILLÉ SUR CE SEUIL

LE BAISA A TROIS REPRISES

PUIS SE LAISSA EMMENER.

17 FÉVRIER 1873 A MIDI

TU DOMINE DOMINARE

IN MEDIO INIMICORUM TUORUM Ps. CIX

(Sa dernière invocation.)

 

Mais où trouver maintenant un abri ?

La première visite de l'exilé fut pour le Divin Prisonnier du tabernacle.

Un instant après, M. l'abbé Cordenod, curé de Ferney, apprenant l'arrivée de l'auguste Pontife, allait le prier d'accepter l'hospitalité de son presbytère.

Exilé par le fanatisme confessionnel comme son prédécesseur Mgr Marillev l'avait été par le fanatisme radical, l'Evêque de Genève erra pendant dix ans autour de son troupeau éploré et fidèle, le réconfortant par l'exemple de son infrangible résistance et son bel optimisme, répandant sa vérité et ses bénédictions par-dessus ces frontières qu'il lui était interdit de franchir.

 

Sous les scellés

 

L'église de St-Germain fut prise le 14 octobre 1873. Celle de Notre-Dame, régie par la loi spéciale de 1850, échappait momentanément aux dispositions des lois schismatiques, mais après un scrutin où l'on fit voter des fraudeurs et même des morts, le 5 juin 1875, l'Europe catholique apprenait avec stupeur que cette église pour laquelle une loi votée le 2 novembre 1850 avait concédé le terrain, cette église payée par de généreux donateurs catholiques était spoliée et qu'elle allait être profanée par le sacrilège des messes parodiées. Et, en effet, le 6 avril 1875, à 4 h. du matin, les portes de l'église de Notre-Dame furent crochetées et scellées, après qu'on en eut changé les serrures. L'heure matinale n'empêcha point des scènes de violence. Une quarantaine de gendarmes participèrent à cet exploit. M. le chanoine Lany protesta.

Le 5 juin 1875, la secte pillarde faisait lever les scellés de Notre-Dame afin de s'installer dans l'église. Pour remplir le rôle de parodies sacrilèges, Carteret avait, suivant le mot de Charles Vogt, fait de Genève une auberge où descendaient tous les apostats de France.

M. Dunoyer et tous les prêtres desservant la paroisse étaient venus et se plaçant devant la porte pour réclamer l'église qui lui appartenait, M. le Recteur fit à haute voix une protestation énergique contre la spoliation dont les catholiques étaient les victimes. Le clergé se tenait prêt à entrer dans l'église dès que les portes en seraient ouvertes. On les somma de se retirer, ils résistèrent, et ce n'est qu'en les entraînant de force qu'on parvint à les éloigner.

On devine l'émotion des catholiques qui assistèrent à cette scène de vandalisme.

 

Retour de l'exil

 

L'opinion publique, fanatisée par des gens qui avaient intérêt à la tromper, se calma enfin et revint de son erreur. Le temps accomplissait son oeuvre. Peu à peu, les catholiques rentrèrent dans leurs droits ; la loi supprimant le budget des cultes, adoptée en 1907, trancha le noeud gordien et rétablit l'égalité de tous les cultes devant « l'absence du budget ». Les églises et leurs biens curiaux retournèrent à leurs légitimes ayants droit et le canton de Genève jouit enfin de nouveau des bienfaits de la paix confessionnelle.

Mais la loi était muette sur l'affaire de Notre-Dame. Pendant qu'il restait quelques vieux-catholiques pratiquants, l'église demeurait leur propriété.

C'est alors que l'idée vint à quelques catholiques notables, le toujours regretté abbé Carry, MM. Firmin Ody, Louis Vuagnat et d'autres, de proposer aux mandataires vieux-catholiques le rachat de l'église.

Des négociations s'engagèrent ; mais le prix demandé dépassait les moyens financiers. Ce fut alors qu'un homme de coeur très fortuné, M. Antoine Maréchal, mit à la disposition du Comité de rachat la somme requise.

La transmission de propriété se fit sans aucune difficulté. Comment décrire la joie des catholiques à la pensée de rentrer dans leur église, d'autant plus chère qu'elle leur avait coûté tant de sacrifices et tant de larmes ?

Tous se faisaient une fête d'aller bientôt prier de nouveau dans le sanctuaire vénéré.

Le dimanche 16 juin 1912 restera gravé en lettres d'or dans les annales de la paroisse de Notre-Dame. Elle recouvrait son église. C'est M. l'abbé Carry qui devait faire l'allocution de circonstance. Il avait tant travaillé pour cette rentrée à Notre-Dame. Le bon Dieu le rappelait à lui à la veille de cette journée d'allégresse, lui réservant au Ciel la récompense de son grand zèle.

Avec les accents de la plus vive émotion, M. le curé Lachenal donna lecture des notes écrites au crayon par le regretté défunt, notes hâtives, palpitantes de vie, riches en pensées délicates, débordantes de gratitude envers Dieu, traversées d'un souffle ardent pour le Christ, sa Mère, l'Eglise et la Patrie.

Et le très cher et regretté M. le chanoine Carry terminait ses notes par ces mots : « Dites-moi, mes frères, ne croyez-vous pas que ces piliers et ces voûtes, en entendant tout à l'heure à nouveau les graves mélodies de notre vieux latin, ont tressailli d'émotion ?

« Nous tressaillons nous-mêmes en face d'un écho de notre première jeunesse.

« Ah ! ne semble-t-il pas que ces pierres ont une âme, on le sent, qui est faite de toutes les âmes qui ont travaillé, qui ont donné leur temps ou leur charité pour cette église, qui sont venues ici remercier Dieu, le trouver dans la paix et le repentir, de toutes les âmes surtout qui ont lutté, qui ont souffert, qui ont pleuré pour cette église !

« Au fond, et c'est là notre gloire à nous autres, hommes, dans les batailles de la vie, nous n'aimons que ce pourquoi nous avons souffert, et il n'y a peut-être pas d'église au monde qui ait coûté autant de dévouements que celle dans laquelle nous avons le bonheur de rentrer aujourd'hui. »

Les catholiques de Genève étaient donc rentrés à Notre-Dame, pour ne plus jamais en sortir, il faut l'espérer.

Ce superbe édifice, bâti par la charité, la générosité et la foi catholiques, dont chaque pierre rappelle les vicissitudes, les épreuves et la grandeur d'un glorieux passé dira, dans son langage mystérieux, aux générations futures que, malgré les persécutions et les abus de la force, tôt ou tard la justice finit toujours par triompher, que la Croix domine le monde et que chaque jour l'Eglise compte une aurore de plus sur la tombe de ses persécuteurs.

Avec un zèle inlassable, toujours secondé par ses dévoués paroissiens, M. l'abbé Lachenal s'appliqua à restaurer cette église qui avait beaucoup souffert. Ses successeurs temporaires, entre autres M. l'abbé Dusseiller, mirent tout leur coeur à cette oeuvre de réparation et d'embellissement.

 

La statue de Notre-Dame de Genève

 

Elle a son histoire très belle, très émouvante, il est temps d'en parler. C'était en novembre 1859, l'abbé Mermillod arrivait à Rome pour prêcher la station de l'Avent à St-Louis des Français.

Sa première pensée fut pour le Pape. Pie IX lui accorda une audience et apercevant de loin le jeune prédicateur, il s'écria en lui tendant les bras : Ecco il mio rettore, ecco il mio oratore.

L'entretien fut des plus intimes. Le jeune prêtre offrit au Saint-Père une belle photographie de l'église de Notre-Dame. Pie IX, vouant l'édifice encore sans clocher, sans flèche, dit : « Il y manque quelque chose, une main qui montre le ciel aux habitants de Genève. »

« Très Saint-Père, répondit l'abbé Mermillod, l'érection de Notre-Dame est déjà un miracle de la Providence. Il a fallu votre bénédiction et votre exemple pour le produire après dix ans de révolution et de guerre. »

« Je veux encore vous faire un don, reprit le Saint-Pontife, que voulez-vous ? un tableau ? »

L'abbé fit remarquer au Pape que le style de l'église ne comportait pas ce genre d'ornementation. « Alors un calice ? — Très Saint-Père, nous en avons reçu plusieurs et de très beaux. Mais puisque Votre Sainteté me permet d'exprimer un voeu, une statue nous conviendrait. — Oh ! dit en souriant Pie IX, les statues coûtent cher et je suis pauvre. Vous savez qu'on m'a pris mes Romagnes, cependant, nous verrons, j'y penserai. »

La station de l'Avent eut le plus grand succès et le brillant orateur fit une riche moisson pour sa chère église de Notre-Dame.

Avant de quitter Rome, il sollicita une dernière audience du Souverain Pontife. Elle lui fut accordée.

L'abbé Mermillod trouva le Pape dans une grande tristesse. Ses ennemis ourdissaient contre lui les plus noirs complots. Il en fit part au jeune prêtre.

Dans sa grande tristesse, Pie IX n'oubliait pas Genève. Il en vint à sa promesse de la première audience. « J'ai trouvé ce qu'il faut pour Notre-Dame, dit-il. Je possède dans ma bibliothèque particulière une statue de la Sainte Vierge, devant laquelle je prie chaque jour, depuis la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception. J'y tiens beaucoup, cependant, par elle je veux prendre possession de Genève. »

Emu comme on le devine, l'abbé Mermillod remercia, puis se permit d'ajouter : « Très Saint-Père, encore une faveur, je vous en prie, daignez la bénir. »

« Oh ! fit Pie IX, je l'ai bénie bien souvent et elle m'a tant de fois béni moi-même. »

La statue est une oeuvre d'art sortie des ateliers de Forzani, un des meilleurs sculpteurs de ce temps.

Au moment où on se mit en devoir de la préparer pour le départ, le vieux serviteur de Pie IX se prit à pleurer. Il semblait qu'en lui enlevant cette Madone, on lui ravissait un trésor. Sans doute, il avait vu souvent son auguste Maître, à genoux, prier et pleurer aux pieds de cette Vierge.

 

Intronisation de la Mère

 

Le 5 février 1860, dans l'église de Notre-Dame, avait lieu l'inauguration de la statue virginale. Une foule compacte se pressait dans la vaste enceinte. M. l'abbé Mermillod monta en chaire, prenant pour texte de son discours ces mots : Attendite Abraham patrem vestrum et Saram quae peperit vos...

 

Abraham, père des croyants, c'est la figure du Pape, défenseur des plus précieux dons de l'âme, la foi et la liberté de croire en Jésus-Christ. Sara figure la Sainte Vierge, devenue ici, par le temple que les catholiques lui ont érigé : NOTRE-DAME DE GENÈVE. Si l'Immaculée Conception a été proclamée avec plus de solennité que dans les temps antérieurs, c'est pour rendre un hommage plus éclatant à la divinité de Jésus-Christ.

Après le sermon, pendant le chant des Litanies, le voile, qui jusque là avait recouvert la statue, fut enlevé. Mgr Dunoyer, camérier d'honneur de Sa Sainteté, vicaire général, prononça la consécration de Genève à la Très Sainte Vierge.

Les Annales catholiques de Genève, rendant compte de la cérémonie, donnèrent en même temps une description de la statue. En voici quelques passages :

Debout, la lune sous ses pieds, écrasant le serpent, la Vierge est représentée sous les traits d'une jeune fille svelte et gracieuse ; une grande pureté de ligne, mais par-dessus tout une profonde expression de chasteté, d'humilité caractérisent cette figure. Les mains sont croisées sur la poitrine, comme dans la célèbre Vierge de Murillo du Musée du Louvre ; les cheveux épars, les yeux baissés et animés de tous les transports de l'amour divin, humblement inclinée, la tête couverte d'un voile, la Vierge que toutes les nations proclameront bienheureuse paraît anéantie devant sa vocation divine.

Mais le fait d'être une oeuvre d'art n'est pas le mérite que les catholiques de Genève apprécient le plus dans cette statue. Pour eux, elle est précieuse d'abord et surtout parce qu'elle représente la Mère du Sauveur et notre Mère à tous ; elle l'est ensuite parce qu'elle est un don de Sa Sainteté Pie IX, don spontané, accordé dans une effusion de bonté, pour créer un mobile d'attraction de plus dans ce nouveau sanctuaire élevé à la gloire de l'Immaculée Conception.

Et quand l'on se rappelle à quel moment de son glorieux pontificat Pie IX s'émeut en faveur des catholiques de Genève, la reconnaissance devient encore plus vive. Les âmes pieuses se sont immédiatement éprises d'une grande dévotion pour cette précieuse image. La pensée que cette Vierge a séjourné pendant cinq ans dans les appartements de Pie IX, qu'elle fut si souvent témoin de ses prières, de ses larmes et l'objet de sa vénération, lui donne un prix inestimable. Les fidèles le comprennent et après avoir prié devant elle, ils aiment, en se retirant, à déposer un baiser sur le pied droit de la Vierge. Sûrement, du haut du Ciel, notre Mère y est sensible et un jour, là-haut, Elle nous le rendra.

 

La Mère en captivité

 

Mais quand l'église de Notre-Dame fut arrachée aux catholiques, que devint la statue vénérée ? En sens inverse et dans les larmes se réalisa l'image citée par l'abbé Mermillod dans son discours du 4 octobre 1867. Chassé de son église, Jésus en s'en allant reprit sa Mère.

Lui, il s'en alla chercher un refuge dans la catacombe de la rue de Monthoux. Elle, la précieuse statue, descendant de son trône, fut d'abord conduite sur une terre moins inhospitalière que celle de Genève. Elle y demeura 17 ans. La dévotion des fidèles la réclamait. Elle revint, mais resta bien cachée. On se plaignit, on en appela à M. Lany par une pétition en forme afin d'obtenir que la statue tant regrettée eût sa place dans la chapelle des Pâquis. De sa voix ferme et qui n'admettait pas de réplique, le vénérable prêtre répondit aux porteurs de la requête : « Une seule place est digne de cette précieuse statue, l'église de Notre-Dame. Elle et nous, nous attendons la rentrée dans cette église. » L'attente a été longue, mais elle n'a pas été vaine. Dieu en soit mille fois béni !

 

La Mère revient

 

L'église de Notre-Dame reconquise, la statue vénérée fut réinstallée dans sa chapelle, située à l'extrémité de l'abside, derrière l'autel majeur.

Cinq verrières l'éclairent et célèbrent les gloires de Marie. Quatre mystères joyeux de sa vie ont été choisis pour préparer au centre le couronnement triomphal de la Mère de Dieu... la Reine incomparable de la terre et du Ciel !

Avec un zèle intrépide, une modestie insurpassable, M. le chanoine Lachenal, d'abord vicaire, et depuis 1904 curé de la paroisse de Notre-Dame, s'est appliqué à la restauration, à l'embellissement de sa chère église. Après avoir vécu d'abord les douloureuses années de la persécution, de l'exil, il eut le bonheur de rentrer dans l'église de Notre-Dame de Mgr Mermillod, et son premier geste fut, en guise d'amende honorable et de consécration, d'aller déposer aux pieds de la statue de Marie, réinstallée, les clefs de l'église recouvrée, dès qu'elles lui furent remises.

 

Couronnement de la statue de Notre-Dame

 

Du jour où la Providence ramenait M. l'abbé Lachenal à la tête de la paroisse de Notre-Dame, une pensée d'amour filial pour la Patronne de son église germait dans son coeur : A cette Mère, à cette Souveraine, qu'on avait exilée, il fallait aussi une réparation. Elle était revenue, elle méritait un hommage spécial de gratitude, et M. le Curé songea à cet acte liturgique qui consiste à couronner une statue de la Sainte Vierge, spécialement vénérée. Cette cérémonie évoque le couronnement de Marie dans le Ciel au jour de l'Assomption. Par le couronnement de la statue, don précieux de Pie IX, le zélé pasteur voulait, d'une manière plus filiale que jamais, confesser la souveraineté de la Mère de Dieu

82et lui offrir, en hommage-lige et féal domaine, sa chère paroisse et le canton de Genève tout entier. Encouragé et puissamment secondé par Mgr Petit, vicaire général, M. le Curé, en fervent serviteur de Marie, se mit à la tâche pour la réalisation de ce grand projet. Une requête fut adressée au Souverain Pontife. Appuyée par Monseigneur Besson et S. Exc. Mgr Bernardini, nonce apostolique, elle eut plein succès et le 28 avril 1936, l'Evêque du diocèse avait la grande joie de recevoir un bref pontifical accordant pour la statue de Notre-Dame de Genève la faveur du couronnement.

Voici la traduction du bref de Sa Sainteté Pie XI qui a été lu au cours de la cérémonie :

 

PIE XI, PAPE,

à Son Excellence Monseigneur Marius Besson, Evêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

 

VÉNÉRABLE FRÈRE, SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE,

 

Le Chef de la paroisse de Notre-Dame de Genève nous a adressé, en son nom et au nom des fidèles confiés à ses soins, d'instantes prières pour que la Statue de la Bienheureuse Vierge Marie, qui est honorée depuis longtemps dans son église, fût solennellement couronnée d'un diadème d'or par Notre autorité apostolique.

Etant donné que les dites instances, fortement appuyées par les suffrages de Notre Nonce apostolique en Suisse, vous les avez faites vôtres, Vénérable Frère, et puisque d'autre part, rien ne saurait nous être plus à coeur que de voir la piété de votre peuple stimulée de jour en jour davantage envers la Vierge Mère de Dieu, du sein de laquelle, comme d'une source perpétuelle, les eaux du salut jaillissent constamment en grâces sans nombre sur le peuple chrétien, Nous avons jugé bon de faire droit, et c'est d'un coeur rempli de bienveillance que Nous déférons aux voeux que Nous venons de rappeler.

Ceci étant, et en vertu de Notre autorité apostolique et en votre nom, Nous vous accordons par cette lettre, Vénérable Frère. le privilège de ceindre d'une couronne la statue de la Sainte Vierge qui est dans l'église paroissiale de Notre-Dame de Genève, de procéder à ce couronnement vous-même, ou de déléguer pour le faire un autre Evêque à votre place, en observant toutes les règles, conformément au rite et à la formule en usage nonobstant quoi que ce soit.

Donné à Rome, auprès de St-Pierre, sous l'anneau du pécheur, le XXVI avril 1936, de Notre Pontificat, la XVme année.

Très réjoui de cette faveur pontificale, Mgr Besson se hâta d'adresser à ses chers paroissiens de Genève un appel chaleureux pour les inviter à prendre part avec foi. ferveur et enthousiasme à la grande manifestation mariale dont ils allaient être les heureux témoins. « Il faut, disait Monseigneur, que ces solennités soient un véritable triomphe de notre bonne Mère du Ciel » et Son Excellence rappelait, dans une admirable synthèse, les raisons de notre culte filial pour la Très Sainte Vierge. Ces pensées sont à méditer. En voici le texte essentiel :

Puisque Jésus, notre unique Sauveur, mérite, comme Dieu, nos adorations et notre plus grand amour, il est juste que nous rendions un tribut particulier d'hommages à cette Femme, bénie entre toutes les femmes, plus sainte que tous les autres saints, dont Dieu se servit pour le donner au monde. Quoi qu'en disent ceux qui ne connaissent ou ne comprennent pas notre doctrine catholique, c'est uniquement à cause du Christ que nous vénérons sa Mère, et Marie n'aurait jamais pris dans notre piété la place éminente que nous lui réservons, si elle n'était la créature privilégiée qui enfanta le Christ. En soulignant ce fait, nous restons fidèles à l'antiquité chrétienne. Dans une lettre pastorale que nous adressions en 1923 aux catholiques du canton de Fribourg, lors du couronnement de Notre-Dame de Bourguillon, nous avons mentionné toute une série de Pères de l'Eglise et d'auteurs sacrés qui, depuis le IIme siècle, n'ont cessé d'établir un parallèle entre Eve qui nous a fait perdre la vie de la grâce en portant au péché le premier Adam, et Marie qui nous l'a rendue en nous donnant le deuxième Adam, Jésus-Christ.

A cette solide raison fondamentale de notre amour et de notre confiance envers la Sainte Vierge s'ajoute la certitude que nous avons de bénéficier constamment de ses prières et de son appui. De même que notre mère, dans l'ordre naturel, après nous avoir donné la vie, se sent poussée, comme par instinct, à nous la conserver, même au prix d'héroïques sacrifices, ainsi la Vierge Marie, dans l'ordre surnaturel, après nous avoir donné la vie qui est Jésus, nous aide à la garder et à la développer : vivre sous sa protection, c'est un excellent moyen de rester uni au Christ et de bénéficier de son amour infini. Cela, nous le savons, non seulement par l'enseignement de l'Eglise, mais par le témoignage des plus grands saints et par notre expérience personnelle. Votre Evêque serait un ingrat, chers diocésains, s'il ne proclamait avec vous, et encore plus que vous, à quel point la bonté maternelle de la Sainte Vierge illumine et réchauffe notre vie, avec quelle généreuse largesse elle nous obtient des grâces et des secours de toutes sortes, de quel coeur délicat et persévérant elle prie avec nous et pour nous, combien fortement enfin et suavement elle nous attire vers le divin Maître et nous attache à Lui. Chers catholiques de Genève, les fêtes que nous vous annonçons ne seront pas seulement un hommage à Marie, la plus sainte des créatures, une reconnaissance publique de la royauté dont son Fils l'honore, une consécration de tout notre être à son service ; elles seront aussi le témoignage fervent de notre gratitude sans bornes pour l'espoir réconfortant qu'elle verse dans nos âmes et pour la joie paisible qu'elle met dans notre vie.

Catholiques de Genève, accourez nombreux, accourez tous aux fêtes du couronnement, venez-y avec une foi profonde, avec une confiance filiale, avec une légitime fierté. Dans les heures tristes où nous vivons, travaillés par des soucis et des préoccupations de toutes sortes, allons à celle que le Père céleste a choisie pour être la Mère du Sauveur et que le Sauveur Lui-même nous a donnée pour Mère, en la prenant comme collaboratrice active dans l'exercice de sa miséricorde et de sa bonté.

Fribourg, le 1er mai 1937.

 

MARIUS BESSON,

Evêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

 

L'appel de Monseigneur fut admirablement compris. Avec une grande allégresse, un splendide enthousiasme, M. le Curé et ses paroissiens dévoués à Notre-Dame se mirent à l'oeuvre et tout d'abord, on se préoccupa de la couronne à déposer sur le front de la Vierge tant aimée.

M. l'abbé Lachenal, qui connaît bien la charité de ses ouailles, leur adressa un appel très discret, très délicat et bientôt l'or, les bijoux, les broches, les sautoirs, les boucles d'oreilles, les anneaux, les perles précieuses tombèrent abondantes dans la main du bon Pasteur.

Un grand artiste genevois, M. Feuillat, fut chargé de réaliser le travail de la riche couronne. Il y mit tout son talent et il réussit à en faire comme un bel ex-voto dans lequel les bijoux sont sertis directement. La couronne est enrichie de quatre émaux représentant les aspects de la vie de la Sainte Vierge en liaison symbolique avec l'histoire de Notre-Dame de Genève. On y voit l'Annonciation, la Visitation, les Douleurs, enfin le couronnement avec le millésime de 1937.

Les quatre arcs qui réunissent le bandeau à la croix du sommet sont enrichis de chrysoprases, de lapis-lazuli et d'agates. Quelques diamants et turquoises décorent les ornements qui réunissent les plaques d'émail. La croix qui surmonte une boule d'or porte au centre un diamant de la plus belle eau.

Cette oeuvre remarquable mesure 33 centimètres de hauteur et 22 centimètres de largeur.

La couronne ne repose pas sur la tête de la statue, mais elle est soutenue par deux angelots en bronze émergeant d'une gloire dans laquelle sont serties douze étoiles, entourant la Sainte Vierge.

Une souscription ouverte a rapporté plus de 12,000 fr. ; grâce aux dons généreux de bijoux, la paroisse a pu faire l'acquisition d'un beau calice et d'un ciboire superbe.

L'ornement utilisé au jour du couronnement, qui est une véritable charte écrite non sur parchemin, mais sur brocard, a été offert à la Sainte Vierge par quelques âmes généreuses...

Les catholiques de Genève ont compris que rien n'est trop riche quand il s'agit de prouver à la Mère du Sauveur notre vénération, notre filiale tendresse ; ils savent aussi que les coeurs de ses enfants sont la plus précieuse couronne d'une Mère, le feu des diamants n'en est qu'un symbole qui doit la représenter.

Nous ne ferons pas le compte rendu de ces fêtes splendides du couronnement.

Il nous suffira de rappeler quelques-uns des faits principaux qui caractérisèrent ces grandes solennités.

Toutes les paroisses du canton de Genève ont compris qu'elles devaient s'associer à cette grande manifestation mariale. Du 16 au 23 mai, chacune d'elles vint à Notre-Dame au jour qui lui fut assigné.

Au cours de cette semaine mariale, il y eut adoration du Très Saint Sacrement durant la nuit du jeudi au vendredi. Elle était réservée aux hommes. A partir de minuit, la sainte messe fut célébrée et la sainte Table assiégée de communiants.

Les enfants devaient avoir leur place près de la Mère de Jésus, et le jeudi de la Fête-Dieu, « dirent-ils dans leur proclamation, la Sainte Vierge sera toute à nous. Nous voulons nous y préparer, nous allons nous mettre à étudier sérieusement sa vie, ce qu'Elle a dit, ce qu'Elle a fait, nous ferons une grande campagne mariale. Nous la ferons aimer, en tâchant de l'imiter ».

Samedi, c'était la journée des malades : ce fut un triomphe de la foi et de la charité. Les communions furent très nombreuses, et celles des grands malades particulièrement émouvantes. Le personnel des infirmières et celui des brancardiers furent admirables de dévouement. Enfin, la journée du dimanche, sous les rayons d'un soleil éclatant, fut splendide.

Les offices furent rehaussés par la présence de Son Exc. Mgr Bernardini, nonce apostolique, et celle de Nosseigneurs les Evêques de Fribourg, Lausanne et Genève, du Puy, d'Annecy, de Belley, les Rifles Abbés de St-Maurice et d'Einsiedeln.

A 10 h., l'office pontifical fut célébré par Son Excellence Monseigneur d'Annecy. L'assistance, extrêmement nombreuse, a entendu un beau sermon de S. Excellence Mgr Rousseau, évêque du Puy-en-Velay. Le choeur mixte de Notre-Dame a exécuté en première audition la messe Regina Coeli, à quatre voix mixtes et orgue, de M. René Livron, organiste et maître de chapelle. Cette oeuvre, composée pour la circonstance, est dédiée à M. le chanoine Lachenal, curé de Notre-Dame, le grand inspirateur de ces journées mémorables.

L'après-midi, à 15 h. 30, en présence de plusieurs milliers de personnes, aux vêpres, S. Exc. Mgr Besson, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, a prononcé le magnifique sermon dont voici le texte :

 

Hommage à Notre-Dame de Genève

 

EXCELLENCE (2),

MESSEIGNEURS (3),

MES TRÈS CHERS FRÈRES,

 

Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit ! Nous célébrons cette fête du couronnement de Notre-Dame de Genève sous les auspices de l'adorable Trinité. Rien de grand, rien de vraiment bon, qui ne vienne de Dieu, et, en couronnant les insignes vertus de la plus parfaite des créatures, ce sont les dons mêmes de Dieu que nous couronnons. La pieuse coutume de procéder au couronnement solennel d'une statue particulièrement vénérée de la Sainte Vierge, coutume dont l'histoire nous montre les premières traces dès le commencement du moyen âge, est née du désir de marquer, par un acte extérieur et symbolique, la reconnaissance des fidèles envers la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ (4) ; mais, à la base de toute piété envers la Sainte Vierge, nous trouvons les faveurs dont Dieu l'a comblée, et, si nous lui rendons des hommages spéciaux, c'est parce qu'elle est la créature incomparable que le Père céleste a choisie pour être, par l'opération du Saint-Esprit, la Mère du Christ Sauveur. En nous faisant l'honneur et la joie de procéder lui-même au couronnement de Notre-Dame de Genève, le représentant du Souverain Pontife, Son

 

1 Sermon prononcé à l'église de Notre-Dame de Genève par S. Exc. Mgr Besson, le dimanche 23 mai 1937, à l'occasion du Couronnement de la statue de la Sainte Vierge.

2 S. Exc. Mgr Philippe Bernardini, nonce apostolique à Berne.

3 NN. SS. les Evêques d'Annecy, de Belley, du Puy, de Bethléem, le Rme Abbé d'Einsiedeln.

4 Suivant KARL WILK, Liturgie und Kunst, Essen, 1919, p. 127, qui se réfère au Liber Pontificalis, éd. DUCHESNE, t. I, p. 418, le pape Grégoire III aurait déjà couronné une statue de la Sainte Vierge, à Rome, en 732.

 

Excellence Monseigneur le Nonce, va donc couronner en définitive les faveurs exceptionnelles dont la Sainte Vierge fut l'objet de la part de la Sainte Trinité. Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit !

Voilà, mes Frères, ce que je voudrais vous expliquer brièvement, en présence de cette belle assemblée d'évêques, de prélats, de personnalités nombreuses, venus de Suisse et de France, partager l'allégresse enthousiaste des catholiques de Genève, et que nous sommes heureux de saluer respectueusement et cordialement.

Quand nous couronnons la Sainte Vierge, nous couronnons le privilège que le Père éternel lui a fait en la choisissant pour être la Mère du Christ. Dieu a tant aimé le monde qu'il n'a pas craint, dans son immense bonté, de lui donner son Fils unique. Ce Fils, il pouvait le donner de la façon qu'il voulait ; car aucune limite ne se posait à sa toute-puissance : il pouvait, par exemple, le faire apparaître tout à coup sous les traits d'un homme adulte, comme ce fut le cas pour le premier Adam au Paradis terrestre. Mais la sagesse infinie voulut que ce Fils vînt au monde petit enfant, comme nous y venons tous, qu'il eût une mère, comme tous nous avons une mère, et cette mère, ce fut la Sainte Vierge. Il reste éternellement vrai que la Sainte Vierge est le moyen dont Dieu s'est servi pour nous donner le Christ. A cause de cela même, Marie est bénie entre toutes les femmes, elle occupe une place à part dans le plan divin, elle est l'objet d'une faveur qui la met au-dessus de toutes les autres créatures. C'est cette faveur incomparable du Père céleste que nous voulons solennellement reconnaître par la cérémonie de ce jour.

Quand nous couronnons la Sainte Vierge, nous couronnons les grâces dont le Saint-Esprit l'a remplie, et particulièrement la grâce très précieuse de l'Immaculée Conception. Le Christ seul possède la plénitude absolue de la grâce ; de lui seul nous recevons toutes les grâces parce que lui seul peut, au sens précis du mot, les mériter et les donner ; mais, de ces grâces, Marie a eu la meilleure part : le Saint-Esprit, par l'opération de qui le Verbe devait s'incarner dans son sein, l'a sanctifiée depuis le premier instant de son existence. Marie n'a jamais été souillée ni de la tache originelle, ni d'aucun péché ; jamais sa volonté ne s'est mise le moins du monde en désaccord avec la volonté divine ; jamais son âme n'a perdu la plus petite parcelle de cette sainteté que, par l'application anticipée des mérites du Christ, elle avait reçue le premier jour : dans ce sens, elle a vraiment le droit d'être appelée pleine de grâce. C'est cette incomparable sainteté, don gratuit de l'Esprit-Saint, que nous voulons solennellement reconnaître par la cérémonie de ce jour.

Quand nous couronnons la Sainte Vierge, nous couronnons l'amour infini dont le Fils de Dieu n'a cessé d'envelopper sa Mère. On s'étonne, en certains milieux, du rôle que joue la Sainte Vierge dans notre piété catholique, on s'en offusque même, comme si le culte que nous lui rendons nous faisait oublier le Christ, seul Médiateur et seul Sauveur. On ignore que tout ce que nous faisons pour Marie a sa source dans nos sentiments profonds pour le Christ et que nous ne rendrions aucun hommage de religieuse vénération à la Mère si nous ne savions qu'il faut rendre au Fils un hommage d'adoration. Indéfectiblement attaché au dogme de la divinité du Christ, pour lequel nous donnerions volontiers jus-qu'à la dernière goutte de notre sang, nous professons un très grand respect pour la femme sans égale qui fut sa Mère et, par une conséquence logique, sachant que Marie, en nous donnant Jésus, nous a donné la vie, nous la considérons comme notre propre Mère et nous l'aimons d'un très grand amour.

Mais nous savons aussi que la Sainte Vierge ne se désintéresse pas de l'ouvre de son Fils. Comme notre mère, dans l'ordre naturel, après avoir été choisie par Dieu pour nous donner la vie, désire ardemment nous la conserver, même au prix de sacrifices héroïques, ainsi la Sainte Vierge, dans l'ordre surnaturel, après avoir été choisie par Dieu pour nous donner la vie qui est Jésus-Christ, nous aide à la garder et à la développer. Nous avons la certitude qu'il existe, entre Jésus qui nous a mérité la grâce en mourant pour nous, et Marie qui nous obtient la grâce en priant pour nous, une collaboration très étroite, dont les travaux des théologiens et des mystiques nous dévoilent progressivement les secrets. Le Sauveur a voulu que son premier miracle, celui qu'il fit à Cana, pour venir en aide à des gens dans la peine, mais aussi pour affermir la foi des apôtres (1), fût délicatement provoqué par sa Mère ; il a voulu que sa Mère, au pied de la croix, reçût en ses bras le disciple bien-aimé (2) qui représentait les âmes fidèles et persévérantes ; il a voulu que sa Mère, au Cénacle, fût parmi les apôtres (3), lorsque le Saint-Esprit descendit en eux, pour les embraser et les transformer. Le témoignage de tout un passé catholique et notre propre expérience personnelle montrent que Marie continue auprès de nous son ministère bienfaisant, collaborant avec le Christ pour alléger et sanctifier nos souffrances, pour donner à notre vie la paix et la joie, pour nous soutenir maternellement sur le chemin parfois rude qui mène à la bienheureuse éternité. C'est cet amour de Jésus pour Marie, c'est cette collaboration de Marie avec Jésus, que nous voulons solennellement reconnaître par la cérémonie de ce jour.

Mais la statue que va couronner Son Excellence le Nonce apostolique ne nous est pas seulement chère parce qu'elle représente la Sainte Vierge, elle nous est précieuse aussi parce que son histoire est intimement

 

1 « Tel fut, à Cana de Galilée, le premier des miracles que fit Jésus, et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » SAINT JEAN, II, 11.

2 SAINT JEAN, XIX, 25-27. — 3 Actes, I, 13-4 ; II, 1.

 

liée à l'histoire douloureuse et consolante de notre Eglise de Genève dans ces quatre-vingts dernières années. Quand on dit Notre-Dame de Genève, on évoque la grande mémoire de Pie IX et du cardinal Mermillod, du Pape qui donna la statue très aimée à cette église comme un gage de son affection paternelle, et du Prélat qui la reçut avec reconnaissance et l'apporta lui-même en notre ville. Quand on dit Notre-Dame de Genève, on fait revivre le souvenir d'une épreuve tragique, heureusement terminée, d'une liberté momentanément perdue, puis reconquise pas à pas : il n'est pas inutile, dans la paix religieuse dont nous jouissons, au milieu de concitoyens dont le plus grand nombre nous estiment, de penser à nos ancêtres qui ont souffert, et qui sont pourtant restés debout. Quand on dit Notre-Dame de Genève, on proclame bien haut l'admirable fidélité de notre peuple catholique, généreusement groupé autour de ses prêtres, et manifestant sa vitalité chrétienne par toute une floraison d'oeuvres splendidement développées. C'est tout cela que nous voulons solennellement reconnaître ; c'est de tout cela que nous voulons dire notre reconnaissance à Notre-Seigneur et à sa bonne Mère, par la cérémonie de ce jour.

Voilà pourquoi les catholiques de Genève, faisant au représentant du Souverain Pontife et aux prélats qui respectueusement l'entourent comme une cour d'honneur, sont venus en foules successives à Notre-Dame : les paroisses des quatre archiprêtrés, fidèles de la ville et des campagnes, puis les enfants dont l'âme restée pure reflète l'image du Christ, puis les malades et les infirmes dont les traits douloureux portent, plus touchante encore, l'empreinte du Sauveur couronné d'épines, immobile sur la croix. Oui, bonne Mère, nous accourons tous à vous, répondant à l'appel d'un de vos serviteurs les plus fervents, le promoteur de ces fêtes, et nous vous demandons humblement de bien vouloir nous accueillir. Nous venons, le coeur plein de gratitude pour les grâces innombrables que vous n'avez cessé de nous obtenir, mais lourd aussi du regret de nos lâchetés et de nos faiblesses passées. de nos peines et de nos épreuves présentes, des soucis et des craintes que nous inspire l'avenir. Cette couronne, dans laquelle un grand artiste a fondu ensemble les dons généreux d'un grand nombre de fidèles, nous vous l'offrons comme une preuve de notre amour, comme une marque de notre confiance, comme un symbole de notre consécration personnelle et collective, comme une reconnaissance publique de votre maternelle Royauté.

Après cette émouvante allocution, M. le chanoine Petit, Rme vicaire général, donna lecture du Bref du Pape Pie XI à M. le chanoine Lachenal, autorisant le couronnement de la statue de Notre-Dame de Genève.

Un instant après, le Nonce recevait la couronne des mains du Vicaire général et la plaçait sur un dispositif au-dessus de la tête de Marie.

Alors, à trois reprises, M. le Vicaire général prononça à très haute voix l'invocation : « Notre-Dame de Genève » à laquelle l'assistance répondit de tout coeur : « Priez pour nous. »

A ce moment, les cloches s'ébranlèrent, on vit les drapeaux s'agiter, la chorale entonna le Regina Coeli, composé spécialement pour cette fête par M. René Livron. L'évêque du diocèse, Mgr Besson, lut ensuite l'acte de consécration à Notre-Dame de Genève. Puis la bénédiction du Saint Sacrement, donnée par le Nonce apostolique, termina cette émouvante et grandiose manifestation.

Puisse la Sainte Vierge, priée et invoquée avec tant de ferveur et de piété, obtenir de Dieu et de son divin Fils les trésors de grâces et de miséricorde pour la Suisse, notre patrie, pour Genève et pour tous les diocésains, afin que, serrés autour de leur Evêque et de leur clergé, ils gardent au coeur une foi vive et agissante et professent envers l'Auguste Mère du Christ une confiance et un amour qui ne s'éteignent jamais !

 

Notre-Dame de Lausanne

 

JUSQU'EN 561, le plateau suisse qui s'étend de Lausanne à Constance et qu'on appelait Civitas Helvetiorum ne formait qu'un diocèse. A la mort du roi Clotaire, son royaume fut divisé et le diocèse dédoublé. La partie alémanique fut rattachée au diocèse de Constance et la partie burgonde resta le diocèse d'Avenches, dont le siège fut ensuite transféré à Lausanne.

En 574, c'est l'évêque Marius qui apparaît sur le siège d'Aventicum (1).

Le cartulaire de Lausanne nous apprend que Marius, né dans le diocèse d'Autun, était de noble famille et fortuné ; on a des raisons de croire qu'il fit ses études dans le célèbre monastère de St-Symphorien d'Autun. Tonsuré très jeune, ordonné prêtre, il reçoit bientôt la consécration épiscopale et en avril 574, il est nommé évêque d'Avenches. Cette ville lui doit l'église de Saint-Symphorien, fondée sur les ruines d'un ancien temple païen, carré, dont il employa les matériaux.

Payerne, nous le verrons, lui doit sa première église dédiée à Notre-Dame. Mais c'est Lausanne surtout qui fut son plus grand champ d'apostolat. C'est là que l'Evêque transféra son siège, vers la fin du Vlme siècle (590). Il y mourut après 20 ans d'épiscopat, le 31 décembre 594, à l'âge de soixante-quatre ans. Sur son tombeau, on a retrouvé une épitaphe qui est une petite biographie. Mgr Besson, le digne successeur de saint

 

1 D'après M. Maxime Reymond : Marius d'Autun, évêque du VIme siècle. Etude lue au Congrès des sociétés savantes de Bourgogne, à Autun, le 8 juin 1936.

 

Marius. croit pouvoir l'attribuer au poète Fortunat ; cette épitaphe dit en substance que saint Marius fut le modèle des prêtres et la gloire des prélats, chaste de corps et d'âme. et d'une grande frugalité. C'est en nourrissant les autres qu'il se nourrissait lui-même. Il jeûnait pour mieux pouvoir soulager les indigents et, pour eux, il bâtit des greniers. Assidu à la lecture des Saints Livres, il se plaisait à fabriquer de ses mains des vases sacrés et des ornements d'église. Il aimait vaquer aussi au travail des champs. Gardien du troupeau, il soumit ses brebis à une sage discipline, mais père plein de piété, il n'a combattu que par la douceur.

Qu'était Lausanne au moment où le saint Evêque y arrivait ? M. Maxime Reymond, en historien bien renseigné, va nous l'apprendre :

a Lausanne, dit-il, est d'origine celtique. Ce fut ensuite un vicus romain d'une certaine importance. L'itinéraire d'Antonin et la table de Pentinger donnent son nom au lac Léman lui-même, de même Castor, au début du Vine siècle, Castor, l'informateur de l'Anonyme de Ravenne. Mais ces indications se rapportent à la ville romaine, établie au bord du lac (Vidy). Cette localité fut ravagée, à deux reprises au moins, par les Barbares. Les dernières monnaies qu'on y trouve sont de Constant, en 350. Immédiatement après, Lausanne subit le sort d'Avenches. Il y subsista cependant une ville, mais très réduite ; la majeure partie des habitants abandonnèrent la rive et se transportèrent sur la hauteur, promontoire très escarpé, à l'abri des pillards. »

« C'est vers la fin du IVme siècle, suivant M. le professeur Chamorel, que les habitants de Lausanne désertèrent les parages de Vidy pour s'établir sur les hauteurs qu'encerclaient les ruisseaux de la Louve et du Flon ; ils cherchaient une protection contre les invasions périodiques des Barbares. Le voisinage immédiat d'une vaste forêt, les ravins profonds, le marécage au confluent des deux ruisseaux, les pentes abruptes de la colline semblaient avoir assuré à la ville naissante une suffisante sécurité. Elle se développa si bien que, deux siècles plus tard, l'évêque Marius quittait Aventicum et transférait à Lausanne, à la Cité, son siège épiscopal.

« L'établissement d'un siège épiscopal à Lausanne, au VIme siècle, suppose une ville avec son administration civile et religieuse. Le christianisme y était déjà implanté et la majeure partie des habitants l'avaient sûrement embrassé. Marius y trouva une église, un clergé pour la desservir.

Quelle était cette église ? Tout porte à croire que c'était l'église de Notre-Dame, devenue la cathédrale. Celle de St-Thyrse a dû être construite par Marius lui-même qui avait gardé une grande dévotion à ce patron du diocèse d'Autun, et c'est dans cette église, fondée par lui, qu'il voulut avoir son tombeau ; plus tard, elle portera même son nom.

Avant saint Marius, le culte de Marie était implanté dans la région. Aux VIme et VIIme siècles, on y constate l'existence de plusieurs églises dédiées à la Sainte Vierge, celle entre autres de St-Prex, qui s'appelait jadis Basuges. Avec l'autorisation de saint Marius, une église est construite à Baulmes, au pied du Jura, en l'honneur de la Vierge Marie.

A Autun, l'Evêque avait vu une école monacale, il l'avait probablement fréquentée. Pour le recrutement de son clergé, on peut bien supposer qu'il voulut avoir une institution semblable et que, dans ce but, il fonda St-Thyrse avec une école cléricale.

Pendant plus de deux siècles, l'histoire se tait sur les églises de la cité. Un seul fait est rapporté par le cartulaire, c'est la mort de saint Prothais, sur les monts du Jura, où il s'était rendu pour contrôler une coupe de bois en vue de la réédification d'une église de Lausanne. Cette église doit être probablement l'église de l'Evêque, puisque c'est lui-même qui en dirige les travaux.

Un document du IXme siècle nous donne la certitude de l'existence, à Lausanne, d'une église consacrée à Marie et d'une église principale, pour ne pas dire épiscopale. C'est une charte de donation faite par Louis le Débonnaire, en faveur de l'église de Sainte-Marie de Lausanne, qu'il appelle église Mère. D'autres donations confirment ce fait que, au IXme siècle, la cathédrale et l'église de Notre-Dame ne sont qu'une seule et même église.

Et si elle n'avait pas été église épiscopale depuis l'origine du siège de Lausanne, l'histoire nous aurait conservé le souvenir et la date de cette innovation.

Mais cette cathédrale primitive que fut-elle ? Ni les fouilles, ni les documents n'ont pu en donner une idée. Celle que saint Maire a trouvée ou construite a dû être réédifiée, comme nous l'avons vu, par saint Prothais, vers le milieu du VIIme siècle.

La renommée de Notre-Dame de Lausanne allait grandissant et les donations affluaient ; aussi l'heure vint où l'on songea à donner à la Reine du Ciel un édifice plus digne de sa grandeur, surtout de sa bonté, de ses bienfaits.

De là, on peut placer, dit M. le chanoine Dupraz, vers la fin du Xme siècle ou le commencement du Xlme l'érection d'un nouvel édifice. Cette affirmation s'appuie sur le Cartulaire qui nous a conservé le texte de l'épitaphe de l'évêque Henri de Lenzbourg. En voici la teneur :

« La dépouille mortelle de l'évêque Henri est inhumée sous les dalles de cette église qu'il a construite et gouvernée avec une sage autorité.

« Il a fondé cette église, puis il s'est fait une demeure au Ciel. »

Son tombeau se trouvait dans la nef, devant le Crucifix.

De l'église construite par Mgr de Lenzbourg, il ne reste aucun vestige. Elle a été remplacée par une construction qui a dû être commencée vers les années 1160 à 1170.

A qui doit-on l'initiative de ce nouvel édifice ?

Le Cartulaire nous apprend « qu'en 1232, le 3 des nones d'avril, le samedi, veille du dimanche des Rameaux, furent apportées les reliques de Notre-Dame de Lausanne, avec une très grande joie, révérence et honneur dans son église neuve de l'intérieur d'une chapelle en bois où elles avaient été déposées pendant 59 ans ».

Il résulte de ce fait que la cathédrale romane n'existait plus depuis 59 ans. date à laquelle les reliques avaient dû être transférées dans une chapelle provisoire et en second lieu, on peut conclure que, à cette date 1173, on a dû commencer les travaux du nouvel édifice, dont la construction, sans être terminée, permettait cependant déjà d'y placer les reliques. Revenant à l'origine des travaux, nous trouvons comme évêque Mgr Landry de Durnes que l'histoire appelle un grand bâtisseur. C'est à lui qu'on doit le château de Lucens. il fit bâtir aussi une tour à Curtilles et un fort à Puidoux. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir commencé la construction de la cathédrale actuelle.

« Quand on réfléchit sur l'entreprise de ces gigantesques monuments religieux du moyen âge, sur la lourde masse de blocs immenses élevés à des hauteurs vertigineuses et amenés souvent de distances considérables, quand on contemple la forêt de colonnes, de statues, de sculptures, la prodigieuse élévation des voûtes ou la hardiesse des flèches dentelées, livrées au vent, et quand enfin on retrouve le même soin et la même délicatesse artistique et souvent géniale dans un chapiteau ou la figure grimaçante d'un diablotin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer du génie, de la patience ou de l'esprit de foi de ces logeurs du bon Dieu. Ils n'avaient pas les appareils ingénieux dont nous jouissons aujourd'hui... et cependant, ils sont arrivés à faire des chefs-d'oeuvre qu'on ne surpassera jamais (1). »

 

1 CHAN. DUPRAZ : La cathédrale de Lausanne.

 

L'édifice du XIIIe siècle s'était donc élevé, éclairant, sur les hauteurs de la Cité, la foule des travailleurs de toutes classes, de tout âge. L'évêque Berthold de Neuchâtel, plein de zèle pour l'accroissement spirituel de son diocèse, activait les travaux. Le sanctuaire de Marie apparaissait sur la colline comme une forteresse sainte, aux solides assises, gracieuse dans ses formes architecturales. De ses tours aériennes, la voix des cloches emplissait la ville et les campagnes de ses appels pieux, enfin, on était près du jour béni où l'édifice pourrait être consacré. Mais Dieu, dont les desseins sont insondables, voulait préparer par de rudes épreuves les solennités de cette dédicace. Deux incendies, allumés dans la ville inférieure, allaient monter jusqu'à la Cité, faire rage autour de la cathédrale et lui causer de graves dégâts.

C'est le 10 août 1219, vers minuit, qu'éclata le premier incendie : il se déclara à la Chenau de Bourg ; le feu atteignit la Cité, la cathédrale et son beffroi. Toutes les cloches, trois exceptées, furent fondues. Le désastre fut immense puisque 1374 maisons devinrent la proie des flammes.

L'épreuve passée allait s'oublier, lorsque, dans la nuit du 17 août 1235, des cris d'alarme réveillaient soudain la ville endormie. C'était, hélas ! un nouvel incendie qui venait de s'allumer à la Palud. Le désastre devait être plus grand qu'en 1219. Un second foyer fut allumé accidentellement par un pauvre vieillard, dans la Cité. La cathédrale se trouva bientôt entourée d'un immense brasier, les toits de plomb furent fondus, les splendides verrières brisées ; le mobilier de la sacristie, les ornements eurent beaucoup à souffrir. Des documents précieux furent anéantis. Ce sinistre coûta la vie à 80 personnes ; il y eut, en outre, un grand nombre de blessés. Les pertes furent considérables. Cependant, l'édifice de la cathédrale, à part le beffroi, les toits, les cloches et les verrières, ne paraît pas avoir subi de dommages très importants ; les murs, les voûtes restèrent à peu près intacts. Pour les réparer, le Chapitre, sous la direction de l'évêque saint Boniface, se mit à l'oeuvre sans retard. La dépense en perspective était grande et les ressources épuisées. C'est pourquoi on songea à organiser des quêtes, non seulement dans le diocèse, mais au dehors. La dévotion à Notre-Dame de Lausanne était répandue au loin. La statue miraculeuse et des reliques insignes préservées du sinistre attiraient de tous les pays la foule des pèlerins qui allaient publier partout les faveurs obtenues et les merveilles dont ils avaient été les témoins. Il fut donc décidé que les quêteurs seraient envoyés à travers les paroisses du diocèse et dans les pays voisins. Les messagers portaient avec eux la statue de Notre-Dame et les reliques insignes de sa chapelle. Un cérémonial était prescrit. Les reliques étaient déposées avec la statue de Notre-Dame dans l'église paroissiale visitée ; les fidèles venaient les vénérer et, durant la nuit, il y avait toujours une garde d'honneur des âmes les plus dévouées à Notre-Dame pour faire la veillée sainte. « Il fallait, dit un écrivain, que la Vierge de Lausanne fût déjà en grande vénération à cette époque, car les délégués de l'Evêque trouvèrent partout le meilleur accueil. On vit, à cette occasion, cette libéralité pour l'Eglise, cet enthousiasme pieusement prodigue auquel tant d'édifices religieux doivent au moyen âge un avancement si rapide. »

Quelques évêques publièrent même un mandement pour recommander les quêteurs à la générosité de leurs diocésains. Voici un passage d'une lettre pastorale de l'Evêque de Grenoble à cette occasion. Après avoir rappelé les titres de Notre-Dame de Lausanne à la piété de ses diocésains, à leur reconnaissance, l'Evêque prescrit le cérémonial suivant : « Lorsque les envoyés de dite église viendront à vous, nous ordonnons à tous que vous alliez à leur rencontre, au son des cloches,pour rendre honneur aux saintes reliques et à l'image de la Bienheureuse Vierge. Vous rassemblerez avec diligence vos paroissiens. Depuis leur arrivée jusqu'à leur départ le lendemain, vous engagerez les fidèles à suspendre leur travail manuel, à chômer comme en un jour de fête et à faire, durant la nuit, une veillée auprès des reliques et de la statue de Notre-Dame. » L 'Evêque de Langres et celui de Genève exhortèrent aussi leurs diocésains à se montrer généreux pour cette restauration, à bien profiter des serinons qui leur seraient adressés par les quêteurs, enfin, d'être assidus aux veillées saintes près de la statue de Notre-Dame et des saintes reliques.

 

Donations

 

A l'exemple des souverains de la terre, Notre-Dame avait son trésor royal.

Les donations faites, soit à la cathédrale, soit à la chapelle vénérée, sont une manifestation éloquente de la piété filiale témoignée à travers les siècles à Notre-Dame de Lausanne.

Comme à Bethléem, jadis, les mages étaient allés déposer aux pieds de l'Enfant-Dieu et de sa Mère de riches présents ; ainsi, à Lausanne, au pied de son autel, la Mère du Sauveur a vu défiler un somptueux cortège d'empereurs, de rois, de princesses, de riches seigneurs lui apportant des trésors. En tête de ce cortège, nous voyons Charlemagne et son fils Louis le Débonnaire. L'illustre empereur voulut disposer de son immense fortune en faveur des églises et des monastères. Après avoir fait dresser l'inventaire de ses biens, dans leur attribution il réserva 21 parts qui, après sa mort, devaient être distribuées aux 21 églises métropolitaines de ses Etats. Chaque métropolitain, ayant d'abord retenu la part qui lui était réservée, devait en garder un tiers pour son église ; les deux autres tiers devaient être partagés entre les évêques, ses suffragants. Parmi ces métropoles, il nommait Besançon ; or, l'Evêque de Lausanne étant le premier suffragant de cette métropole, on peut déjà en déduire qu'elle a eu sa part des largesses de Charlemagne.

Le fils du grand empereur, Louis le Débonnaire (814-840), ne le céda en rien à la générosité de son père. A l'église de Sainte-Marie de Lausanne, il donne entre autres vingt fermes, avec toutes leurs dépendances, églises, maisons, vignes.

Il accorde, en outre, à Sainte-Marie de Lausanne, le droit de pêche dans la rivière de la Thièle.

Un prêtre, Waldromme, en 878, donne tous ses biens pour l'entretien du clergé de la cathédrale.

Le comte Réginald avait reçu de Charles le Grand l'église de St-Prex ou St-Prothais avec d'autres biens. Touché, disait-il, par la grâce de Dieu, il résolut de les rétrocéder à l'église de la Bienheureuse Marie de Lausanne. « Ces biens seront employés pour les frais du culte, le luminaire, les réparations de l'église, l'entretien des clercs. »

En 896, le comte Geilaud donne plusieurs domaines qu'il possède à Renens. Il fait cette donation en faveur de l'Auguste Marie, Mère de Dieu.

Un seigneur, nommé Ricaud, donne à Sainte-Marie de Lausanne et à l'évêque Magnère une maison et une terre à Lucens.

Vers l'an mille, les donations se multiplièrent encore. Deux surtout doivent être mentionnées. L'une est celle du Comté de Vaud, faite par Rodolphe III, roi de Bourgogne transjurane. Par acte, signé de sa main, sous date du 25 août 1011, celui-ci donnait à Dieu, à Sainte-Marie, à l'église de Lausanne, à l'évêque Henri, le Comté de Vaud, selon ses anciennes limites, toutes ses dépendances et tous ses droits. L'Evêque devenait ainsi prince temporel.

En 1070, Henri IV faisait don « à la Très Puissante Auxiliatrice de l'église de Lausanne, Marie, la Sainte Mère de Dieu », de possessions comprises entre la Sarine, le mont St-Bernard, le pont de Genève, le Jura et les Alpes, en particulier Morat, Lutry, Corsier, etc.

Et ce ne sont pas seulement des rois, des seigneurs, qui apportent à Notre-Dame le tribut de leur piété filiale et de leur reconnaissance, mais toutes les classes de la société : le riche et le pauvre voulaient inscrire leur nom dans ce livre d'or de la dévotion envers Marie, la Bienheureuse Mère du Sauveur.

Parmi les pèlerins de marque qui vinrent s'agenouiller au pied de l'autel de Notre-Dame, il convient de faire une place spéciale à la reine Berthe et à sa sainte fille Adélaïde. Cette dernière fit son pèlerinage à Notre-Dame en 999. Généreuse partout, elle n'a sûrement pas manqué de marquer son passage par quelque largesse royale envers sa Mère tant aimée, Notre-Dame de Lausanne.

 

Consécration de la cathédrale

 

Les quêtes ont été abondantes, les travailleurs infatigables. Voici enfin le grand jour si longtemps attendu, si impatiemment désiré de la consécration. Cette fête restera un des événements les plus mémorables de l'histoire religieuse de Lausanne.

Sur les hauteurs de la Cité, les travaux sont suspendus. Du clocher des églises, et surtout du beffroi de Notre-Dame, descendent des harmonies de fête, dont les sons se répercutent au loin. Des foules innombrables se dirigent vers la cathédrale. La construction de l'église est assez avancée pour que l'édifice puisse être consacré. Mais quel est le Pontife qui va procéder à la cérémonie ? C'est le Pape lui-même, oui, Sa Sainteté Grégoire X, escorté de sept cardinaux, de cinq archevêques, de dix-sept évêques, d'un grand nombre d'Abbés des plus célèbres monastères, c'est le Pape qui va consacrer la splendide cathédrale.

Le Pape avait fait son entrée à Lausanne le 6 octobre 1275. Le 18 du même mois, l'empereur Rodolphe de Habsbourg arrivait, accompagné de l'Impératrice et de ses enfants, avec les personnages les plus illustres de la cour, barons et chevaliers, enfin un vrai cortège impérial.

Toute la pompe des cérémonies de l'Eglise et tout le faste de l'Empire étaient réunis sous les voûtes de la cathédrale ; c'était comme une vision de Paradis. On devine la splendeur des cérémonies et l'enthousiasme des pieux fidèles.

Le lendemain, la cathédrale fut le théâtre d'une nouvelle solennité bien imposante. L'empereur Rodolphe de Habsbourg renouvelait son serment de fidélité à l'Eglise. Un poète, le R. P. Montagneux, a rappelé ce souvenir dans son cantique à Notre-Dame de Lausanne :

 

Tu vis le sceptre et la tiare,

Dans les beaux âges de la foi,

Te montrer au loin comme un phare

Et se prosterner devant toi.

Quel jour, quand Rodolphe et Grégoire,

Vers ton autel étincelant,

Entonnèrent un hymne à ta gloire

Aux yeux d'un peuple triomphant !

 

Au lendemain de la bataille de Grandson, à la veille du désastre de Morat, le 14 avril 1476, l'empereur Frédéric et le duc Charles le Téméraire firent un traité de paix. Ce contrat fut signé et proclamé dans l'antique cathédrale.

Le duc Charles séjournait au château de Menthon, à l'ombre de la cathédrale, et travaillait à reconstituer son armée, campée dans les plaines du Loup. Les événements avaient amené à Lausanne, outre les pesants convois de troupes, une foule de seigneurs, d'ambassadeurs et de prélats. Le jour de Pâques donc, à la grand-messe, le duc fit lire par son chancelier les articles du traité. « L'église avait été ornée, la veille, avec les magnifiques tapisseries de Flandre, qui garnissaient le pavillon du duc Charles. La duchesse Yolande de Savoie, de son côté, avait fait venir de Genève et d'ailleurs tous les ornements propres à rendre la cérémonie aussi imposante que possible... Les ratifications du contrat furent échangées avec grand appareil, au son des cloches et au bruit du canon. »

 

La Chapelle de Notre-Dame

 

Dans cette grande châsse gothique qu'est la cathédrale, il y avait un écrin, c'était la chapelle de Notre-Dame. C'est là que Notre-Dame de Lausanne avait sa statue. C'est là qu'on venait surtout implorer son secours, et c'est là, bien spécialement, qu'elle se plaisait à accorder ses faveurs.

Cette chapelle devait certainement être la plus riche, la plus belle. Cependant, à cause des déprédations dont elle a été la victime, l'accord n'a pas toujours été unanime à fixer son emplacement. Aujourd'hui, on a la certitude qu'il faut la placer dans l'abside du transept sud, attenante à une petite sacristie.

Ce sanctuaire privilégié, où se trouvaient l'autel et la statue de Notre-Dame, devant laquelle la multitude des pèlerins venait prier, était entouré de grilles avec des portes que les gardiens avaient la charge de surveiller et de fermer.

Aux premiers feux de l'aurore, la cloche de la cathédrale appelait le clergé pour l'office des matines.

Celles-ci terminées, une aubade de fifres se faisait entendre, égrenant sur la Cité et sur la ville les pieux Ave Maria de l'Angelus que les fidèles du Christ devaient dire avec ferveur pour obtenir les indulgences attachées à cette dévotion.

Plus tard, les fifres furent remplacés, le soir et le matin, par la grande cloche, dont neuf coups frappés lentement devaient annoncer les Ave Maria.

La cloche de l'Angelus, qui retentissait à l'aube, était un appel à la messe dite de l'aurore, célébrée dans la chapelle de Notre-Dame.

Cette messe de l'aurore, malgré l'heure matinale, était très fréquentée. Elle avait été fondée par Amédée IV, dit le Comte Vert. La charge de la dire était confiée aux quatre chanoines les plus anciens.

Le Comte, pour cette fondation, promettait de fournir d'abord une belle lampe, puis quatre chandeliers en fer bien travaillés et ornés de l'écu de ses armes. La lampe devait être placée devant la statue de Notre-Dame et l'huile y brûler nuit et jour. Chaque matin, avant de commencer la messe, le prêtre devait recommander aux prières des assistants l'âme du fondateur et des membres de sa famille.

Le comte Amédée s'engageait à faire entre autres une donation de 400 florins d'or ancien de grand poids. La fabrique, par contre, était dispensée de la charge de fournir le quintal de cire qu'elle devait jusque là donner annuellement à la Maison de Savoie en retour de sa protection.

La relation des visiteurs de 1466 nous apprend que, dans la chapelle de Notre-Dame, il y a quatre gardiens. Ils sont tenus de dormir dans la chapelle pendant la nuit, d'en assurer le service dès la messe de l'aurore jusqu'à celle qui se dit à l'autel de la Sainte-Croix. La dernière messe y est célébrée à midi. Quatorze chapelains y sont attachés. Chaque samedi, jour de fête et dimanche, à l'issue des Vêpres, les chanoines en procession se rendent à la chapelle de Notre-Dame pour y chanter le Salve Regina.

La statue miraculeuse

 

Dans cet écrin qu'était la sainte chapelle, il y avait un trésor, c'était la statue de Notre-Dame.

Nos aïeux l'aimaient, cette statue, ils la vénéraient comme un enfant, quand il a du coeur, vénère l'image de sa mère.

Au lendemain des incendies, nous avons vu les quêteurs la porter de paroisse en paroisse, les foules venir à sa rencontre, l'accueillir, l'honorer comme il convient d'honorer l'image de la Mère du Sauveur, et c'est par des guérisons, par de vrais prodiges que la Sainte Vierge répondait à ces témoignages de piété filiale, dont elle rapportait, par ailleurs, toute la gloire à son Divin Fils.

Que savons-nous de cette statue ?

Un inventaire du 5 août 1535 nous en donne la description suivante :

« L'image vénérable de la Bienheureuse Vierge, tenant son fils dans ses bras, sous un dais, la Mère et le Fils portant des couronnes d'or et d'argent bien garnies de pierres précieuses ; la Sainte Vierge tient un sceptre et elle a à la couronne un ornement composé de perles et de plusieurs pierres précieuses, et un autre au front, formé d'une pierre rouge entourée de perles et d'autres pierres précieuses. »

Dans cette attitude et avec ses attributs de Reine, siégeant sur un trône, Marie est bien reconnue pour la Souveraine de la Cité et de la ville de Lausanne, recevant à ses pieds l'hommage de ses sujets.

Dans les monnaies lausannoises, la Vierge tient l'Enfant-Jésus tantôt sur le bras droit, tantôt sur le bras gauche. Son front est ordinairement ceint d'une couronne. Le type de l'image a varié. Ces pièces de monnaie portaient toujours une légende morale. Voici la traduction de quelques-unes :

« Je vous salue Marie. »

« Je vous salue pleine de grâce. »

« Voici la Vierge qui nous a donné le Sauveur.

« Réjouissez-vous, Reine du Ciel, Alleluia. »

 

Dans une très intéressante étude sur l'image de Notre-Dame de Lausanne, Mgr Besson donne plusieurs reproductions de l'antique modèle, entre autres de celui qu'on trouve sur un médaillon ornant une vieille croix émaillée provenant du Valais.

Dans un rituel à l'usage du diocèse, imprimé à Genève, en 1500, on trouve une gravure sur bois représentant Notre-Dame de Lausanne sous un dais gothique. Dans un de nos missels, imprimé vers la même date, il existe également une gravure sur bois de Notre-Dame de Lausanne. A ses pieds, on voit l'Evêque à genoux.

Voici une preuve officielle de la vénération des Lausannois pour la Mère du Sauveur, une preuve aussi de la confiance qu'ils lui gardaient :

Tous les jeudis, avant d'entrer en séance, les membres du Conseil assistaient à une messe, et cette messe était célébrée dans la chapelle de Notre-Dame.

Les autorités lausannoises ont conservé, à l'Hôtel de Ville, dans la salle de la Municipalité, un très beau vitrail des premières années du XVIme siècle, représentant Notre-Dame tenant sur ses genoux l'Enfant-Jésus. L'écusson, aux armes épiscopales, s'appuyant au pied du trône de la Sainte Vierge, semble être un hommage permanent de la ville à sa Souveraine de jadis et de toujours.

A la cathédrale aussi, à l'abside de la chapelle de la Vierge, Notre-Dame a son vitrail à la place d'honneur, au-dessus de l'endroit où jadis cette Reine avait son autel, son trône. C'est un don de la Société des Belles-Lettres.

Dans toutes les églises actuelles de Lausanne, on a eu à coeur de présenter à la vénération des fidèles des reproductions de l'ancienne image.

Un artiste, M. Vuillermet, en 1916, a offert un tableau de Notre-Dame à l'église du St-Rédempteur. Il a tenu compte des principales données documentaires. Le motif de la draperie du fond de la toile est emprunté à la décoration ancienne de Notre-Dame à la cathédrale de Lausanne.

Bien des paroisses catholiques du canton de Vaud ont imité celles de Lausanne et conservé ou rendu à Notre-Dame de Lausanne la place qui lui revient dans leurs églises. Dans bien des familles aussi, des reproductions de l'antique image ravivent le souvenir de Celle que les Lausannois ont reconnue pendant dix siècles, comme leur Souveraine et leur grande Bienfaitrice.

Au XIIme siècle, sous l'épiscopat de saint Amédée, le prévôt du Chapitre, Arducius, fit une reconnaissance écrite de la vraie constitution de la ville de Lausanne. Voici le premier article de cette charte :

« Toute la ville de Lausanne, tant la Cité que le bourg, est la dot et l'alleu de la Bienheureuse Marie et de l'Eglise de Lausanne. »

Par cet acte, la ville de Lausanne se déclarait la propriété immédiate et directe de Notre-Dame ; ses biens lui appartenaient pour l'entretien de son église et de ses desservants. L'Evêque n'en était que l'administrateur et l'usufruitier. La Sainte Vierge était ainsi constituée la souveraine de toute la ville et les habitants reconnaissaient être ses sujets.

L'Evêque, le jour de son installation, était arrêté à la porte de St-Etienne et là, en présence du peuple, la main sur la Sainte Hostie, il devait jurer fidélité à ces franchises, coutumes et libertés.

Le palais de cette Reine était la cathédrale ; la chapelle, où les fidèles venaient spécialement l'honorer et lui demander audience, où Elle se plaisait surtout à répandre ses bienfaits, était son trône, tout étincelant d'or et d'argent, de pierres précieuses, dons joyeux et généreux de l'amour et de la reconnaissance de ses enfants.

Dans la lettre que l'Evêque de Genève adressait à son clergé en 1299, il parle de miracles éclatants que Dieu opéra par l'intercession de Notre-Dame de Lausanne. Nous avons heureusement un témoin contemporain de ces faits prodigieux du XIIIme siècle : c'est le prévôt Conon, d'Estavayer ; il en fait le récit danssa chronique. Homme savant et prudent, il raconte ce qu'il a vu et entendu ; la simplicité de ses relations leur donne une grande valeur. Parmi ces faits, qui sont au nombre de soixante-treize, on compte de nombreuses guérisons d'aveugles, deux résurrections d'enfants. C'est encore la cure instantanée du mutisme, de la paralysie, ou bien la délivrance merveilleuse des captifs.

Ces prodiges s'opéraient ordinairement dans la cathédrale, surtout à la chapelle de Notre-Dame. D'autres fois, c'était au passage de la statue ou des reliques que les quêteurs portaient dans les paroisses. Parfois encore, Notre-Dame de Lausanne exauçait les prières là où l'on s'adressait à Elle.

Voici quelques-unes de ces faveurs : le jour de la translation des reliques, à leur passage, une jeune fille paralysée fut subitement guérie. Le mardi suivant, un homme et une femme recouvrèrent la vue, aussi devant les reliques. Le Vendredi-Saint, un homme venu de Neuchâtel retrouva l'usage de la parole et d'un bras paralysé.

Au passage encore des reliques portées par les quêteurs, un vieillard, au bras paralysé depuis douze ans, est guéri, à Satigny près de Genève ; un paralytique, à Crassier ; un aveugle, à Gex, un autre, de Rumilly, recouvre la vue à Hauteville. Neuf autres guérisons sont signalées à l'occasion de ce voyage des quêteurs.

En 1235, le samedi avant la fête de saint Michel, un homme de Siviriez vint à Lausanne. Il avait été fait prisonnier en Allemagne. Détenu depuis quinze jours, il avait fait voeu de faire à la Vierge Marie un don annuel de quatre deniers. La Mère du Sauveur, exauçant sa prière, lui avait fait recouvrer la liberté.

Cette même année, la veille de la fête de saint Benoît, une femme, venue d'Orsières (probablement Orsières en Valais), était aveugle depuis six ans. Elle assista à une messe à la chapelle de Notre-Dame. Au moment de l'élévation, elle supplia la Sainte Vierge d'intercéder pour elle auprès de son Divin Fils. Elle fut subitement guérie.

Un homme, dont la main était fermée, au point que les ongles entraient dans la paume, vient pour la troisième fois aux pieds de Notre-Dame... Il dit naïvement à la Sainte Vierge que c'est la troisième fois qu'il vient prier à son autel, que, si elle ne le guérit pas, il ne reviendra plus. A peine a-t-il achevé ces mots qu'il peut ouvrir sa main. Il est guéri, il est heureux.

La relation de ces miracles se termine par ce fait merveilleux : quatre hommes de Berne sont retenus prisonniers dans la Tour de Chavant (Champvent ?). Ils supplient la Sainte Vierge de briser leurs fers et de leur faire recouvrer la liberté. Leur prière est entendue. Le coeur débordant de joie et de reconnaissance, ils viennent à Lausanne remercier Notre-Seigneur et sa Mère si compatissante.

Au XVme siècle, le Pape Calixte III, accordant des reliques à la cathédrale de Lausanne, faisait déjà allusion, comme nous l'avons vu, aux divers grands miracles qui s'opéraient en ce saint lieu.

Voici un autre témoignage très intéressant de la même époque. Il existe à la Bibliothèque cantonale vaudoise un Livre des comptes de la fabrique de la cathédrale pour les années 1445 et 1446. On y lit la mention suivante : Item, il a été payé vingt deniers pour la sonnerie qui a eu lieu à cause d'un miracle fait dans la ville de Vevey par l'intercession de Notre-Dame de Lausanne.

 

La Réforme

 

Tous ces faits montrent combien Notre-Dame de Lausanne était bonne à ceux qui l'invoquaient. Comment se fait-il que, tout d'un coup, cette source de grâces ait tari ? Est-ce que le coeur de Notre-Dame a changé ? Non, elle n'a jamais cessé d'être aimante et secourable à ceux qui l'invoquent. Qu'est-il donc arrivé à cette Mère si compatissante ? On tremble en le disant : ses enfants l'ont perdue en perdant le catholicisme.

Cette perte ne fut point faite en un jour, ni de gaîté de coeur. Au contraire, les Lausannois résistèrent longtemps aux novateurs.

En 1533, le Conseil de Lausanne refuse de recevoir maître Michel d'Ormont, qui, par ordre des Bernois, venait prêcher l'Evangile protestant. A cette occasion, le Conseil répondit à Messieurs de Berne que « les Lausannois voulaient vivre comme leurs pères et qu'ils étaient résolus à n'écouter aucun ministre ».

Mais les Bernois ont pour eux la force et ils sauront l'employer.

En effet, voici que, au début de 1536, subitement, Berne déclara la guerre au duc de Savoie, dont dépendait la plus grande partie du Pays de Vaud.

Cette levée de boucliers bernois était en opposition avec tous les traités et les négociations précédentes puisque le duc avait adhéré à presque toutes les revendications des Bernois.

« Cette guerre, dit M. de Haller, ne peut s'expliquer que par le fanatisme du parti protestant bernois, encouragé par les novateurs de Genève envenimés par Farel. »

A l'appui de cette assertion, il y a la lettre que Berne adressait au début de l'invasion aux communes vaudoises. Faisant appel à leur bonne volonté, les Bernois donnaient pour motif principal de la guerre « que les Genevois étaient injustement harcelés, persécutés et bloqués en haine de ce qu'ils avaient embrassé la Réforme ; ils en avaient appelé aux Bernois comme chrétiens ».

Enfin, la grande preuve que l'entreprise de cette conquête était motivée avant tout par le désir d'implanter la Réforme, c'est l'empressement acharné avec lequel les Bernois, à mesure qu'ils avancent dans le pays, s'appliquent à interdire la messe, à renverser les autels et à remplacer la religion catholique par celle des novateurs.

Le 22 janvier 1536. les milices bernoises. au nombre de six mille hommes, sous le commandement de Nægeli, se mettent en marche pour envahir le Pays de Vaud.

Partout la question religieuse paraît au premier plan.

Pour n'en citer qu'une preuve, voici ce qui s'est passé à Yverdon. Les troupes bernoises viennent de faire leur entrée dans cette ville. Immédiatement, la religion catholique y est déclarée abolie ; un ministre protestant y est installé et, le 18 mars 1536, des députés de Berne accourent pour faire brûler et briser toutes les images. Est-ce à dire qu'on ne résistait pas ? Non, on peut affirmer, au contraire, que la résistance a été quasi générale et souvent tenace. L'exemple de Lutry nous en donnera bientôt une idée.

Mais, le 29 mars 1536, les Bernois entraient à Lausanne ; le lendemain, ils prenaient possession du château, des droits et de tous les biens de l'Evêque. Au château de St-Maire, les armes épiscopales furent remplacées par l'ours de Berne. A partir de ce moment, la ville de Lausanne n'était plus, comme jadis, l'alliée de Berne, mais son humble sujette, le simple chef-lieu d'un bailliage bernois. Berne se réservait toutes les propriétés de l'Evêque et du Chapitre et tous les droits sur la cathédrale.

M. de Haller reproche aux autorités lausannoises leur manque d'opiniâtreté dans la résistance. « Il est certain, dit-il, que, si les députés de Lausanne avaient tenu ferme (commme ceux de Lutry), ils auraient pu garder leur indépendance et leur religion. En préférant le temporel, quelques biens des couvents et des paroisses qu'on leur concédait, au spirituel, ils ont perdu l'un et l'autre. Plutôt que de s'exposer à une révolte, peut-être à une guerre civile entre les cantons, à un soulèvement des autres villes du Pays de Vaud, et à compromettre le sort de la conquête, les Bernois auraient laissé, à la capitale vaudoise, son ancienne religion et tous les avantages qui en dépendent. Mais les négociations traînèrent, l'indignation se calma. Berne fit des concessions, et la conquête bernoise continua son chemin. » Le 27 avril, le Conseil de Berne avisait les chanoines « qu'ils seraient tolérés jusqu'à l'abolition du papisme », c'est-à-dire à brève échéance.

Pierre Viret, pour en finir, proposa une dispute de religion ; le 5 juin, l'assemblée de commune protesta encore contre cette proposition. Berne passa outre et annonça ce pseudo-concile pour le ter octobre.

Le ter octobre, comme Berne l'avait décidé, la dispute s'ouvrit à la cathédrale. Le clergé catholique récusa la compétence des docteurs du nouvel Evangile. Par ailleurs, toute discussion devenait inutile. Les protestants avaient déjà fait leur siège. Voici, en effet, ce que le pasteur Archinard dit à ce sujet :

Les Conseils de Berne s'étaient établis juges souverains des controverses et devaient décider en dernier ressort des articles de foi. »

Dans son discours de clôture, le 8 octobre, Farel déclare que, maintenant, les Messieurs de Berne sont les maîtres du pays ; il considère sa tâche personnelle en Pays de Vaud terminée, et il s'en remet à Messeigneurs pour la parachever.

L'avoyer exhorta les assistants à attendre les ordres et à s'y soumettre.

Les réformés n'attendirent pas. Animés par le succès de la dispute, dit Vuillemin, ils ne l'ont pas plutôt vue à sa fin qu'ils ont couru démolir les autels et briser les images de la cathédrale. Les chanoines ont tenté de s'y opposer. Ils ont fermé les portes, mais n'ont pas pu arriver à arrêter la tourbe des envahisseurs. Sur le jubé en pierre qui fermait l'entrée du sanctuaire, surmontant l'arcade principale, se trouvait un grand Crucifix ; ces forcenés l'ont abattu.

Une statue de Notre-Dame fut aussi brisée ; c'est celle qu'on voit encore décapitée au-dessous de l'arc du vestibule. L'Enfant-Jésus qu'elle tenait dans ses bras a été mutilé.

Les seigneurs de Berne, selon l'expression même de Ruchat, jugeant que les controverses religieuses avaient été suffisamment éclaircies par le moyen de la dispute, crurent pouvoir frapper le grand coup et commencèrent par l'endroit le plus aisé, c'est-à-dire par la spoliation des églises.

Avant la fin d'octobre 1536, ils ordonnèrent à tous les baillis du Pays de Vaud de démolir les autels et de faire brûler ou briser les images dans tous les temples de leur dépendance, ce qui fut exécuté. Les baillis se rendront de paroisse en paroisse à cette fin, obligeant les communes aux frais de démolition. Il y eut opposition à Lutry, à Villette, un commencement de résistance à St-Saphorin, mais bientôt, la frayeur s'empara de ces pauvres gens, la crainte du ressentiment des seigneurs de Berne empêcha toute ligue et paralysa tous les efforts.

Mais qu'est devenue la célèbre statue de Notre-Dame de Lausanne, vénérée dans la chapelle ? En prévision des événements, les chanoines l'avaient enlevée et mise en lieu sûr, du moins ils le croyaient, l'ayant placée sous la sauvegarde des Conseils de la ville.

Convoquées en assemblées, le 13 septembre (1536), les autorités civiles avaient reçu en dépôt, du prévôt et du Chapitre, les vases sacrés, les vêtements et ornements sacerdotaux, les livres, les châsses, les reliques, les images et les statues de la cathédrale. Un inventaire détaillé en fut dressé et signé par les notaires publics, Pierre Warre et Jean Benoît. Le Conseil promit au Chapitre de lui rendre ce trésor à la première réquisition et de défendre contre toute agression les chanoines et leurs biens. Le 26 septembre, une délégation se présentait encore au Conseil pour le prier de prendre sous sa protection la cathédrale. Il fut promis qu'on ferait pour cela tous les efforts possibles. Le 29 septembre, une assemblée des bourgeois ratifiait le contrat signé le 13 entre le Chapitre et le Conseil. Toutes ces promesses et bonnes volontés devaient bientôt sombrer devant la violence bernoise.

L'inventaire des objets remis par le Chapitre au Conseil donnait une énumération détaillée du dépôt confié. Or, il y était fait mention expresse de « l'image de la chapelle de Notre-Dame de Lausanne en argent doré et de son baldaquin ».

Le précieux dépôt a-t-il été bien gardé ? Etait-il en sûreté ? Hélas ! non. Le 15 février 1537, les commissaires bernois arrivaient pour faire exécuter l'édit de la Réformation et pour s'emparer des biens ecclésiastiques. Le Conseil présenta une requête au bailli, demandant de pouvoir conserver le dépôt confié, vu, disait-il, que les dons étaient des biens soit des ancêtres, soit de la ville de Lausanne (plusieurs cependant étaient de provenance étrangère). La demande fut écartée, mais, le 26 février, des délégués lausannois la portèrent à nouveau au Conseil de Berne. Ils invoquèrent les motifs que la ville était pauvre et que ses murs tombaient en ruine ; ils supplièrent donc qu'on leur abandonnât les bijoux et ornements confiés par le Chapitre afin de pouvoir subvenir aux dépenses de ces reconstructions.

Berne fit attendre sa réponse, qui n'en fut pas meilleure ; le 18 avril, les Bernois rétrocédèrent à la ville de Lausanne les chapes, chasubles et autres vêtements ecclésiastiques, mais tout le reste devait rester la propriété de Berne. Mécontent de cette restitution dérisoire, le Petit Conseil lausannois la refusa.

Lausanne demanda qu'au moins Berne confirmât les franchises que leur avaient accordées les Evêques et les seigneurs. Les Vaudois durent attendre pendant deux siècles et demi la Charte de leur indépendance.

A la stupéfaction générale, toute la ville put voir un jour, alignés sur la place de la Cité, voitures et chariots. Lourdement chargés des trésors de la cathédrale, dix-huit chars prirent la route de Berne. Le dépouillement n'était pourtant pas encore complet. Il devait, d'après les documents, durer plusieurs mois.

Une partie de ce trésor fut vendue. Quelques objets furent livrés aux flammes ; ceux en métal précieux, tels que calices, statues, furent confiés à des orfèvres pour être fondus. Or, une liste des objets que l'on jeta au creuset, dressée par le Conseil de Berne, sous date du 7 juin 1537, énumère comme provenant de Lausanne, entre autres : « Marie ou la Grande Diane » avec son fils et l'argent du trône.

Il n'y a donc pas de doute possible, dit M. Dupraz ; la statue de la chapelle de Notre-Dame de Lausanne a échappé aux destructions qui, le 8 octobre et le lendemain de la clôture de la dispute de religion et les jours suivants, changèrent la cathédrale « en un lieu de ruines et de désolation » ; mais elle a été fondue peu après.

On devine la joie des Bernois à la vue des lingots d'or et d'argent qui leur revenaient. Le précieux rétable du grand autel, les calices, les statues, les chandeliers, les vases de toutes espèces, tout avait été jeté au creuset, sans souci de la valeur artistique et encore moins de la valeur religieuse.

Quant à la messe, les Bernois la supprimèrent dès la première heure ; en effet, un édit de LL. EE. de Berne du 19 octobre 1536, veille de la dédicace, déclarait la messe supprimée et toute cérémonie du culte catholique interdite.

Le lendemain, fête de la dédicace, solennellement célébrée jusque là, fut un jour de désolation indicible pour les âmes restées attachées à la religion catholique, et c'était encore la grande majorité. Dans toutes les églises, grand silence, silence de mort.

A l'interdiction de célébrer la messe dans le pays, s'ajoutait, pour les fidèles, nous l'avons vu, celle d'aller entendre la messe au dehors.

Dès le 7 mars 1537, on établit, dans tout le Pays de Vaud, des surveillants secrets dans chaque paroisse, chargés d'observer ceux qui ne vivaient pas selon la Réforme afin qu'ils fussent punis par le magistrat.

 

Le crucifix de Lutry à Promasens

 

Les citoyens de Lutry se montrèrent si attachés à l'ancienne religion que, le 9 avril 1536, en face des troupes bernoises, ils décident de ne faire venir ni écouter aucun ministre et défendent sous peine d'amende de détériorer quoi que ce soit dans l'église.

Le 18 février de l'année suivante (1537), le Conseil de cette même ville proteste encore formellement contre la publication de l'édit bernois, concernant l'expropriation des biens d'église.

Le 22 février 1537, le Conseil de dite ville enregistre que les commis ont rompu la croix des religieux et celle de la paroisse, mais ils ont ajourné l'utilisation des fers. Tout cela démontre que les catholiques de Lutry ont grand-peine à se rendre aux injonctions bernoises et, le 15 mars, le bailli se plaint de ce qu'il reste encore des autels et des statues debout. Le Conseil finit par décider qu'on les ôtera et qu'on en mettra le bois en « hale » (à la halle). Ne semble-t-il pas que, cédant à la force, ils prennent cependant toutes les mesures pour rétablir toutes choses dès qu'il sera possible ?

Une preuve de ce souci, de cette espérance, c'est encore l'inventaire de ce qui reste au coffre-fort de la Confrérie du St-Esprit de Lutry au 29 août 1539.

Cet inventaire mentionne entre autres :

1° Le grand crucifix d'argent.

2° Deux croix de procession, l'une rompue par les commissaires.

3° Une custode ou pyxide.

4° Trois calices avec leur patène.

Un de ces calices a été donné par le maior de Lutry, et celui-ci le réclame ; le Conseil décide de faire droit à cette requête. Le calice sera rendu au maior qui le réclame, mais à une condition : for ay que se per fortune les églises se torve en son premier estre que le dict maior se obligey de le retorner en icelle cas avenan, c'est-à-dire : Si par fortune (par bonheur), il arrive que l'Eglise redevienne ce qu'elle a été, c'est-à-dire catholique, le dit maior s'oblige à le rendre.

« L'an 1539, le Conseil de ville (Lutry), contraint de vider l'église et de la dépouiller de tout ce qui a appartenu à l'ancien culte, en le transportant au Château de Lausanne, vend à la commune de Promasens, près d'Oron, le grand crucifix, placé en dessus de la grille du choeur, et pour le prix de deux quarterons de poires sèches, mais sous la condition expresse de pouvoir le reprendre dans des temps meilleurs (1). »

Ce grand crucifix serait, d'après la tradition et la note ci-dessous, celui qui se trouve à l'arc du choeur de l'église actuelle de Promasens. Il est du XVIIIe siècle.

Il faut reconnaître que les Registres du Conseil de Lutry de l'époque n'en font pas mention. Cette discrétion est compréhensible... on craignait les foudres de Berne.

Les Bernois, devenus maîtres des biens ecclésiastiques, en donnèrent une portion aux villes et aux communes, afin de les gagner à la Réforme et d'acheter pour ainsi dire leur soumission ; une partie des biens fut attribuée aux baillis, enfin le reste fut vendu à des particuliers.

 

1 Note communiquée à M. J. Ruel par M. Charles Recordon, pasteur à Lutry, et extraite du Manual de Lutry, écrit par le secrétaire communal au fur et à mesure que les événements se passaient sous ses yeux.

 

Peu de personnes étant disposées à acheter des biens ravis à l'Eglise, le petit nombre d'acquéreurs les obtinrent à très bas prix et n'en vinrent que plus intéressés à soutenir une Réforme qui leur était si profitable. Ainsi, le prieuré de Divonne fut vendu, en 1542, au seigneur du lieu pour 1,000 écus ; celui de Perroy, magnifique vignoble, pour 2,500 florins du pays ; dès 1535, la terre de Villars-les-Moines et Clavaleyres, près de Morat, terre qui vaut aujourd'hui (M. de Haller écrivait cela en 1838) 3 à 400,000 fr., fut cédée pour le prix dérisoire de 6,500 livres de Berne.

En 1542, les Bernois portèrent un édit qui ordonnait au bailli de Vaud d'incarcérer les gentilshommes qui n'assisteraient pas aux prêches protestants et de les garder en prison jusqu'à ce que LL. EE. les eussent châtiés selon leur mérite, enfin de bannir ceux qui ne voulaient absolument pas aller auxdits prêches.

On promit aux gardes du Consistoire et aux surveillants secrets une part aux amendes légales pour chaque personne qu'ils auraient aperçue aller idolâtrer, c'est-à-dire, d'après le langage d'alors, entendre la messe hors du pays (en Savoie ou dans le canton de Fribourg).

On voit que Berne employait bien tous les moyens pour abolir le catholicisme en pays vaudois.

 

Renaissance catholique

 

Heureusement, il faut le reconnaître, les Autorités lausannoises, bien que toujours surveillées par Berne, surent peu à peu s'affranchir de ce fanatisme et se montrer plus conciliantes. Animées d'un esprit plus large, elles en vinrent bientôt à fermer les yeux sur les catholiques qui venaient à Lausanne pour leurs études, ou pour gagner leur vie. Les catholiques furent même autorisés à suivre les cours de l'Académie et leur nombre continuant à augmenter, l'abbé P.-Fr. Favre était autorisé, en 1792, à célébrer un culte semi-public dans une maison de la rue du Pré. Il usa de cette tolérance jusqu'en 1793. A cette date, une injonction vint de Berne, interdisant à l'abbé Favre de continuer à célébrer la messe à Lausanne. M. Favre se retira alors à Bretigny.

A la Révolution française, des prêtres nombreux et des familles entières durent quitter la France. Un grand nombre de ces émigrés arrivèrent à Lausanne. Discrètement d'abord, la célébration de la sainte messe recommença, puis elle fut autorisée par qui de droit dans une chapelle à Rosemont.

En automne 1796, un ukase bernois oblige les émigrés à quitter Lausanne. Une personne de grande vertu, Madame d'Olcah est restée. Elle a son aumônier, la messe est célébrée dans sa maison. Celle-ci est ouverte à tous les catholiques. Un matin de Fête-Dieu, vers 1810, les fidèles se trouvent si nombreux pour assister à la messe que plusieurs doivent se mettre à genoux dans la rue. Des conseillers viennent à passer et sont mis au courant. En bons Vaudois, ils se disent qu'on ne peut pas laisser les catholiques dans une si pénible situation et, le jour même, ils décident qu'un local spacieux leur sera accordé. C'est à ce moment, 1810, que fut votée la loi sur le culte catholique qui est encore actuellement en vigueur. Toutefois, il y eut un peu de retard dans l'octroi de la concession promise, et ce n'est que le jour de Pâques, 4 avril 1814, que les catholiques furent autorisés à occuper le temple de Saint-Etienne, un des plus anciens édifices religieux lausannois.

Les catholiques devaient en partager la jouissance avec les réformés allemands et, plus tard, les anglicans ; cela dura jusqu'au jour où les catholiques purent entrer dans leur nouvelle église. Quelques années se passèrent encore avant qu'un curé fût officiellement reconnu. Enfin, le 18 septembre 1828, l'érection canonique de la paroisse devint un fait accompli, un curé lui était donné. C'était M. l'abbé Belbes et la vie paroissiale allait prendre un essor rapide et durable.

Il y avait alors à Lausanne 5 à 600 catholiques. Cette population était peu stable et plutôt pauvre. Dès le début, on eut le souci d'ouvrir une école catholique. Parmi les curés qui se succédèrent au Valentin, il faut faire une place spéciale à M. l'abbé Dey, qui, même après avoir quitté Lausanne pour aller à Ependes, s'en alla en France quêter pour son ancienne paroisse.

Le 28 février 1828, arrivait à Lausanne un nouveau curé qui devait laisser une profonde empreinte dans la vie catholique de la capitale vaudoise. C'était M. Sylvain Reidhaar, Zougois d'origine. Très actif et dévoué, il se mit à l'oeuvre en vue de la construction d'une église qui serait propriété exclusive de la jeune communauté catholique.

Le 28 août 1828, le Conseil d'Etat donnait les autorisations nécessaires. Un terrain fut acheté. On chercha et on obtint des aides financières en Suisse et ailleurs. Un bazar organisé à Fribourg rapporta 2,831 fr. L'Etat du Valais donna 1,000 fr. Mgr Yenny sollicita le roi de Sardaigne et les gouvernements catholiques suisses. Au 29 juillet 1831, on avait dépensé 52,000 fr. Il en fallait trouver encore 20,000. Alors une terrible épreuve vint frapper nos coreligionnaires. A la suite de pluies torrentielles, le sol sur lequel était fondée l'église céda. L'église qui était sous toit se lézarda à tel point que les architectes consultés déclarèrent qu'il fallait la démolir et reconstruire ailleurs. L'affliction fut bien grande, mais, sans se décourager, on acheta un nouveau terrain au bas du Valentin et, le 9 août 1832, M. le curé Reidhaar bénissait la première pierre du nouvel édifice, l'église de Notre-Dame dont les catholiques jouissent encore aujourd'hui. Elle fut consacrée par Mgr Yenny, le dimanche 31 mai 1835, en présence des autorités cantonales et bourgeoisiales, au milieu d'un grand concours de catholiques et de réformés. Mgr Yenny prononça une allocution qui fit grande impression et dont le texte est encore conservé. M. le curé Reidhaar, secondé par un comité très actif, arriva à payer les frais de construction.

En 1849, la révolution religieuse fit rage à Lausanne : le curé fut expulsé. Mais l'Eglise ne meurt pas. M. l'abbé Etienne Favre arriva comme curé du Valentin. Il remplit ce ministère avec un grand zèle pendant dix ans. En 1859, il fut remplacé par M. l'abbé Joseph Deruaz, jusque là curé de Rolle, qui devait se dévouer à la paroisse de Notre-Dame de Lausanne jusqu'à son élévation à l'épiscopat, soit pendant 32 ans (1859-1891).

A l'ombre de la cathédrale où tant de générations avaient imploré Notre-Dame, à la vue des maisons épiscopales où les évêques s'étaient succédé pendant mille ans, le nouveau curé comprit, dès la première heure, combien les temps étaient changés et combien il était urgent d'agir en véritable apôtre, zélé et prudent à la fois. Conserver dans la foi les enfants de l'Eglise, les habituer, en dépit des influences du milieu, à la pratique de leurs devoirs religieux, faire resplendir la dignité de notre culte par des cérémonies imposantes, découvrir toutes les familles catholiques et faire arriver aux catéchismes tous leurs enfants, voilà quelques points de son programme. Pour le réaliser, l'abbé Deruaz ne recula devant aucun sacrifice matériel, ni devant aucune immolation de lui-même. Construire des écoles, rendre florissant un institut de jeunes filles, trouver de nouvelles ressources pour embellir le sanctuaire, l'enrichir d'un orgue meilleur, de vitraux et cela sans compromettre le budget paroissial, encourager les conférences de charité, visiter chaque année presque tous ses paroissiens dont le chiffre s'éleva bientôt à 4,000, donner lui-même presque tous les cours d'instruction religieuse, passer chaque semaine de longues heures au confessionnal... voilà la mission que M. l'abbé Deruaz s'est appliqué à remplir pendant 32 ans.

Un jour vint où la communauté catholique courut un grave danger. Un religieux révolté, le P. Loyson, après avoir remporté quelques succès à Genève, avait tourné ses regards vers Lausanne en vue d'y fonder une secte de vieux-catholiques. Par ses prières d'abord, puis par ses démarches auprès de chacun des conseillers

d'Etat, M. Deruaz arriva à conjurer le péril. L'accueil que reçut le P. Loyson fut très froid et il lui fut déclaré

qu'il y avait assez de religions à Lausanne, qu'il n'y avait donc rien à faire ».

Une fois garanti contre les infiltrations du schisme, autant qu'on peut l'être, dans une ville cosmopolite, M. Deruaz s'efforça d'accentuer encore la vie catholique. Aussi approuva-t-il, avec empressement, le projet de la construction d'une chapelle à Ouchy. La fondatrice de ce sanctuaire fut une noble convertie de l'orthodoxie russe au catholicisme, la princesse Sayn-Wittgenstein.

Le 21 juin 1979, Mgr Marilley bénissait cet édifice de vieux style roman, très luxueux et dédié au Sacré Coeur de Jésus. Dès ce jour, la princesse généreuse en fit la remise à la Société catholique dite de « la Croix d'Ouchy » constituée d'après les sages directions du curé de Lausanne. Par les soins et le grand zèle de MM. les abbés Barrié et E.-S. Dupraz, la paroisse du Sacré-Coeur fut organisée et l'église agrandie. Catholique jusqu'au fond de l'âme, la Princesse continua jusqu'à sa mort, survenue à l'âge de 102 ans, à s'intéresser aux intérêts de cette nouvelle paroisse et au soulagement des pauvres. Le nombre des fidèles augmentant, le successeur du très méritant M. l'abbé Dupraz, M. l'abbé Borel, agrandit à nouveau ce sanctuaire et il continue le fécond apostolat de ses prédécesseurs.

A M. l'abbé Deruaz succéda, en 1891, M. l'abbé Métral, qui ne fit que passer. A la mort prématurée de ce bon prêtre, c'est à l'abbé J.-F. Pahud, directeur au Séminaire, que Mgr Deruaz confia la pastoration de son ancienne paroisse. C'est pendant près de vingt-cinq ans que M. Pahud se consacra au bien spirituel des paroissiens de Notre-Dame. On a dit de lui que sa charité était sans bornes. C'est qu'il avait la passion des âmes rachetées par le sang d'un Dieu ; sous sa direction, les oeuvres paroissiales se multiplièrent, les écoles devinrent toujours plus prospères, la vie catholique s'épanouit au point que la paroisse de Notre-Dame du Valentin se démembra pour former celle du Sacré-Coeur d'Ouchy, dont nous avons parlé et celle du St-Rédempteur, en 1916. Celle-ci eut la bonne fortune d'être fondée par M. l'abbé M. Besson, le futur évêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

En mars 1910, une association se constituait sous le nom de « Société catholique romaine » de l'avenue de Rumine, avec, à son programme, l'érection d'uneéglise destinée à desservir la partie orientale de la ville. Le plan d'un magnifique édifice de style roman fut dressé ; la grande guerre obligea à y renoncer pour se contenter d'une construction plus modeste.

De style roman, cette église dédiée au St-Rédempteur contient environ 500 places. La façade et la décoration intérieure s'inspirent des plus anciens édifices religieux du Pays de Vaud. Le maître-autel, de bois ouvragé, est dominé par un grand Christ, reproduction du « Beau Dieu e de la cathédrale de Reims. Les autels latéraux sont décorés de tableaux offerts par le renommé peintre Charles Vuillermet, l'un représentant, comme il a été dit déjà, Notre-Dame de Lausanne, l'autre saint François de Sales. Les statues de saint Joseph, de saint Louis, roi de France, ainsi que de deux anciens évêques de Lausanne, saint Maire et saint Amédée, ornent l'intérieur de cette église où tout porte au recueillement, à la prière.

Le zèle éclairé et tout apostolique de M. le curé Besson eut vite fait de grouper autour de l'église du St-Rédempteur un faisceau d'oeuvres se complétant admirablement les unes les autres. Sous la houlette de son digne successeur, M. l'abbé Henri Barras, le progrès spirituel de cette paroisse continue.

Cette même année 1916 vit aussi la construction de l'église de Renens et la direction de cette paroisse confiée au zèle de M. l'abbé Dr Brero. Rudement éprouvée par le chômage, cette communauté, qui vient de célébrer le XXme anniversaire de sa fondation avec celle du St-Rédempteur et celle du Sacré-Coeur d'Ouchy, continue à voir progresser sa vie religieuse plus intense que jamais.

Un autre essaim se détache de la ruche de Notre-Dame, en 1933, pour former, à l'ouest de la ville, la paroisse de St-Joseph de Prélaz. Cette nouvelle formation, qui comprend plus de 4,000 catholiques, a été confiée au zèle de M. l'abbé Jacques Haas. La nouvelle paroisse a été reconnue par le Gouvernement.

Le 6 juin 1937, S. Exc. Mgr Besson bénissait la nouvelle église de St-Joseph, remplaçant la chapelle provisoire devenue manifestement insuffisante. A vrai dire, ce n'est pas seulement une église, mais un véritable bâtiment paroissial qui vient d'être construit. Outré la vaste salle de 400 places qui sert pour les offices religieux, l'édifice comprend une cure et des locaux spacieux pour les oeuvres. Une lourde dette pèse sur la jeune communauté ; mais saint Joseph, pourvoyeur de la Sainte Famille, étant patron de la paroisse, viendra sûrement à son secours.

La création de ces nouvelles paroisses, devenues nécessaires, prouve que le catholicisme prend à Lausanne un heureux développement. Il faut reconnaître que la bienveillance des Autorités vaudoises, équitables pour tous leurs administrés, n'y est pas étrangère.

Même après les démembrements successifs qu'elle a consentis, la paroisse de Notre-Dame du Valentin, avec ses 8,000 catholiques, restait la plus importante et un agrandissement de son église était devenu nécessaire. Cette grande entreprise devait être l'oeuvre de M. l'abbé Joseph Mauvais, ancien curé de Nyon et du Saint-Rédempteur.

Dès son arrivée en juillet 1926, le nouveau curé de Notre-Dame prit énergiquement les rênes de sa paroisse avec la volonté bien arrêtée de continuer l'oeuvre de M. le doyen Pahud. Pour se bien rendre compte de l'activité de M. le chanoine Mauvais, il faut lire la monographie de M. Maxime Reymond : La paroisse de Notre-Dame de Lausanne. L'auteur rappelle les principales innovations du zélé pasteur et, enfin, il en vient à cette oeuvre capitale qui est l'agrandissement de l'église de Notre-Dame.

Le plan de cette transformation est l'oeuvre de M. F. Dumas, l'architecte génial d'un grand nombre de nos églises nouvelles les plus réussies.

L'église fut transformée, tout en gardant ses lignesprimitives et son vaisseau prit de meilleures proportions. A la façade, la porte d'entrée est précédée d'un péristyle à quatre colonnes. A l'ouest, la tour du clocher, encore sans cloches, est indépendante, quoique soudée à l'en-semble ; elle a une élévation de 32 mètres. Elle est surmontée d'une croix lumineuse.

Le vestibule de l'église a été transformé ; d'un côté, la chapelle des fonts baptismaux, de l'autre, l'escalier des tribunes, celle des fidèles et celle des chantres et de l'orgue.

Au choeur, surmontant le maître-autel, se trouve une fresque de grand style, oeuvre de M. Severini, l'artiste renommé. Cette fresque est un hommage à Notre-Dame. La Vierge se dresse rayonnante portant le Divin Enfant-Jésus dans ses bras. A ses pieds, deux anges. A droite, la scène de l'Annonciation, à gauche, celle du Couronnement. Au-dessous, un calvaire : Jésus en croix avec, à ses pieds, sa Mère et saint Jean, escortés des Apôtres.

Le nom de M. le chanoine Mauvais restera attaché à cette restauration vraiment magistrale et celle-ci demeurera un monument de la foi catholique des Lausannois, un hommage de leur piété filiale envers Notre-Dame, un gage aussi de la protection de cette Mère, la plus puissante et la plus aimante de toutes les Mères.

Que les catholiques lausannois aiment bien la Sainte Vierge, ce que nous venons de rapporter de leurs églises le prouve, mais que dire de ceux qui ne sont plus catholiques ? l'ont-ils complètement oubliée ? Nous ne le croyons pas.

Notre-Dame de Lausanne et son culte avaient de très profondes racines dans l'âme du peuple vaudois. Ce n'était donc pas un édit de Berne, ni la pioche des démolisseurs des autels de la Vierge, ni le creuset où l'on fondait ses statues d'argent ou d'or qui pouvaient arracher cet arbre tant de fois séculaire, aux fruits si bienfaisants et à l'ombre duquel il faisait si bon vivre.

A l'appui de cette assertion, M. Maxime Reymond cite le fait de la persistance de certaines traditions catholiques se rapportant aux fêtes de la Sainte Vierge et voici ce qu'il dit à cet égard :

« Des fêtes de Notre-Dame, deux étaient en honneur particulier, celle de la Nativité, le 8 septembre, celle de l'Annonciation, le 25 mars. Un traité de 1456 précise que la première est la principale de l'église de Lausanne, et prescrit aux chanoines de s'y préparer par le jeûne et l'abstinence, en même temps que par la prière. C'était, pour ainsi dire, le jour de fête officiel de la fête patronale. Mais la foule lui préférait l'Annonciation.

La persistance de la fête de l'Annonciation est attestée, non seulement par des souvenirs précis, mais encore par des textes officiels. La loi ecclésiastique vaudoise, du 14 décembre 1839 la place, à son article 101, en tête des fêtes religieuses. Et, parce que fête chômée, les campagnards en profitaient pour venir à Lausanne en grand nombre. « Les campagnes, écrit, en 1854, l'historien Gaullieur, se rendent en grand nombre dans l'église cathédrale de Lausanne, pour faire des invocations mentales ou pour obtenir la bénédiction de Notre-Dame de Lausanne sur les semailles et les fruits de la terre. » D'après Gaullieur, on y venait aussi des bords du lac et même de la rive savoisienne. Des anciens nous ont raconté que nombre de familles apportaient leurs provisions et qu'elles faisaient un repas frugal sur les bancs de la terrasse de la cathédrale, et même sur la tour du clocher. Le Dictionnaire historique du canton de Vaud, qui parut en 1867, raconte même à son article « Chexbres » qu'il existait, sur la route de Chexbres à Epesses, au-dessus du Dézaley, une roche de « Notre-Dame », d'où l'on voyait la cathédrale. « Les vieillards de Chexbres et des villages voisins, qui ne pouvaient se rendre à Lausanne pour le jour de l'Annonciation, se faisaient transporter à cet endroit, et là, les yeux fixés sur le clocher de Notre-Dame, ils prenaient part à la dévotion de la journée. »

Au moment où paraissait ce livre, la fête de l'Annonciation venait d'être supprimée. Un décret du Grand Conseil, du 19 février 1861, avait introduit dans la loi la fête du Vendredi-Saint, à côté de celle de l'Annonciation. Cette adjonction n'était que provisoire. On s'était aperçu qu'en 1864, le Vendredi-Saint était le 25 mars, le jour même de l'Annonciation. Une nouvelle loi ecclésiastique, adoptée le 19 mai 1863, profita de la circonstance de l'union de deux fêtes sur le même jour pour supprimer de sa liste, article 100, la mention de l'Annonciation. Le 25 mars de l'année suivante, on ne parla plus que du Vendredi-Saint. Une liturgie spéciale avait été préparée pour cette fête ; celle de l'Annonciation tomba par là même dans l'oubli.

Pas pour tout le monde pourtant ; car la fête de l'Annonciation, restée chère aux catholiques, l'est demeurée aussi pour nombre d'autres personnes.

Le peuple vaudois, dit M. Dupraz, reste attaché de toute son âme à sa cathédrale ; témoin de son passé, elle est un héritage précieux de ses ancêtres.

Une preuve incontestable et bien éloquente de ce louable attachement, ce sont les sacrifices que, depuis cinquante ans surtout, l'Etat vaudois fait pour la restauration et la conservation de sa chère cathédrale.

L'antique édifice a subi, à travers les longs siècles de son existence, tantôt la morsure des éléments naturels, les outrages de la foudre, tantôt l'usure du temps et le vandalisme des hommes.

Vers le milieu du siècle dernier, l'existence de la cathédrale était sérieusement menacée. Un comité se forma avec pour but la restauration de cet édifice religieux et national (1869).

Une lettre fut adressée au Grand Conseil pour attirer son attention sur cette entreprise. L'appel fut entendu. On se mit à l'oeuvre pour recueillir des fonds. On s'adressa au célèbre archéologue-architecte Viollet-le-Duc dont la compétence était universellement reconnue.

Quatre jours après son arrivée à Lausanne, le savant architecte remettait son rapport au Conseil d'Etat. L'année suivante, le Grand Conseil votait un crédit de 225,000 fr. pour la démolition et reconstruction de la flèche centrale. Les années suivantes, les travaux continuèrent. Les vitraux avaient eux aussi beaucoup souffert. On s'appliqua à les restaurer et quelquefois à les remplacer. C'est le cas des vitraux de la chapelle de Notre-Dame qu'on vient de placer et là nous avons la grande satisfaction de voir la verrière principale, celle de l'abside, reproduire l'image de Notre-Dame, comme nous l'avons remarqué déjà.

 

Saint Amédée

 

« Il est juste de reconnaître, dit M. le professeur Chamorel, que la renommée de Notre-Dame de Lausanne fut servie par les vertus de plusieurs évêques, tels Hugues qui proclama la Trêve de Dieu, sur la colline de Montriond, et surtout saint Amédée, dont les homélies sur la Sainte Vierge contribuèrent puissamment à développer la dévotion à la Sainte Mère de Dieu. »

Cinquante et un évêques se sont succédé sur le siège épiscopal de Lausanne depuis saint Maire à Sébastien de Montfaucon. Saint Amédée a droit à une mention spéciale.

Le futur Evêque de Lausanne naquit au château de Chatte, en Dauphiné, le 21 janvier de l'an 1110. Par son père, il était apparenté aux Empereurs d'Allemagne. La vie monastique l'attirait : il se présenta à l'abbaye de Clairvaux récemment établie par saint Bernard. Il eut vite fait d'acquérir une réputation de grande science et d'éminente sainteté. Saint Bernard, en 1139, lui confia la direction du couvent de Haute-combe, au bord du lac du Bourget.

L'Eglise de Lausanne, devenue orpheline, jeta les yeux sur le saint Abbé d'Hautecombe pour la diriger, mais il ne fallut rien moins que l'injonction du Souverain Pontife pour triompher de la résistance du saint moine. Il fut sacré le 21 janvier 1145 en la fête de sainte Agnès, vierge et martyre. Lausanne n'eut qu'à se glorifier d'avoir obtenu un tel pasteur. Le Souverain Pontife, Eugène III, l'honora d'une confiance particulière et un jour le saint Evêque de Lausanne avait la grande faveur de recevoir la visite du Vicaire de Jésus-Christ.

Animé de la plus filiale dévotion envers la Sainte Vierge, le saint Evêque nous a laissé des homélies sur la vie et les vertus de la Mère du Sauveur qui, soit pour l'élévation de la pensée, soit pour la richesse des comparaisons, sont vraiment remarquables. L'abondance des citations scripturaires révèle, dans le pieux Pontife, une connaissance approfondie des Saintes Ecritures.

Ces homélies sont au nombre de huit et traitent les sujets suivants :

 

1. Les fruits et les fleurs des vertus de la Sainte Vierge.

2. De la justification ou de la grâce intérieure de la Sainte Vierge.

3. De l'Incarnation du Sauveur.

4. De la naissance de Jésus-Christ.

5. De la force d'âme ou du martyre de la Sainte Vierge.

6. De la joie et de l'admiration de la Sainte Vierge

à la Résurrection et à l'Ascension de Notre-Seigneur.

7. De la mort de la Sainte Vierge, de son Assomption,

et de son exaltation à la droite de son Fils.

8. De la plénitude de la perfection de la Sainte Vierge.

 

Autrefois, les chanoines de Lausanne lisaient ces homélies tous les samedis à Matines, quand l'Office était de neuf leçons.

Le saint Evêque devait avoir son calvaire à gravir. Il eut beaucoup à souffrir du comte du Genevois, Amédée, qui a mérité le nom de tyran des évêques. Réfugié à Moudon, le saint Evêque y fut maltraité et blessé, dut s'enfuir nu-pieds de sa résidence. A cette occasion, saint Amédée écrivit une lettre à ses diocésains qui révèle bien le caractère du Pontife à la fois ferme et charitable.

Sa grande dévotion pour la Sainte Vierge lui fit mettre, comme nous l'avons vu, sa chère cité sous la protection spéciale de la Mère du Sauveur en faisant reconnaître par les clercs, les barons, chevaliers et bourgeois que toute la ville de Lausanne est la dot et l'alleu de la Bienheureuse Vierge Marie et de l'Eglise de Lausanne.

Saint Amédée s'occupa aussi de la bonne organisation du Chapitre de la cathédrale. Il traça avec précision les droits et les devoirs de la ville, des chanoines et des personnes qui en dépendaient.

Comme souvenir de son attachement à l'Eglise de Lausanne, il lui légua son anneau d'or orné d'un très beau et très gros saphir. Ses successeurs devaient s'en servir dans les offices pontificaux, mais sans jamais le sortir du sanctuaire.

Le saint Evêque rendit sa belle âme à Dieu, le 27 août de l'an 1159, à l'âge de 50 ans. Le 12 décembre 1732, Benoît XIV approuva l'office de saint Amédée et permit de le réciter sous le rite de double mineur à tout le clergé du diocèse de Lausanne.

La tombe du vénéré Pontife, considérée d'abord comme celle d'un saint, tomba dans l'oubli une fois que la cathédrale eut cessé de servir au culte catholique. Deux documents ont permis de la retrouver : le Cartulaire de Notre-Dame de Lausanne et la chronique de Moudon.

Le tombeau du saint Evêque fut mis au jour, en 1911, à l'occasion de certains travaux exécutés dans la cathédrale. Mgr Besson, alors professeur d'histoire ecclésiastique à l'Université de Fribourg, participait à ces fouilles et grâce aux deux documents que nous venons de citer, l'éminent professeur put identifier la dépouille mortelle du saint Evêque. Celle-ci se trouvait devant le choeur de la cathédrale, entre l'évêque Henri de Bourgogne, mort en 1019, et l'évêque Berthold de Neuchâtel, mort en 1220.

Cette tombe fut ouverte le 9 décembre 1911 en présence de membres du Conseil d'Etat vaudois, de ceux de la commission des fouilles, de M. le révérend doyen Dupraz, d'Echallens.

Les os et une partie des vêtements furent religieusement retirés ainsi que la crosse en bois, bien conservée, l'anneau en or, orné d'une pierre bleu clair. A proximité de la main gauche se trouvait un calice en étain, incomplet et détérioré. Les objets présentant un intérêt archéologique furent déposés au Musée cantonal. Quant aux ossements, M. le professeur Besson reçut la bienveillante autorisation de pouvoir les recueillir.

 

Conclusion

 

Nous terminerons cette notice sur Notre-Dame de Lausanne, en citant une des lettres que notre évêque, Mgr Besson, a publiées dans son livre Après quatre cents ans, et que l'abbé Favre adresse à un pasteur de ses amis (1).

 

« Sans vous présenter une justification de ce que nous appelons le culte de la Mère de Dieu, je tâcherai donc de vous exposer ce que nous pensons d'elle et de vous donner aussi quelques arguments sur lesquels nous nous appuyons, nous catholiques, pour lui faire une place toute spéciale, non seulement dans notre piété personnelle, mais dans notre liturgie.

« La raison première, ici comme ailleurs, c'est l'autorité de l'Eglise. Nous croyons que l'Eglise parle au nom de Dieu ; nous l'écoutons avec joie, sûrs de ne

 

1 MGR MARIUS BESSON, Après quatre cents ans, p. 146 ss.

 

pas nous tromper. Mais cela ne nous empêche point de penser par nous-mêmes ; et nous sommes heureux de constater, quand nous allons aux sources, que l'Eglise enseignante reste dans la ligne de l'Evangile et de la tradition chrétienne primitive.

« Jésus nous apprend qu'il est notre vie surnaturelle. Cette parole se vérifie de diverses manières. Jésus est notre vie, parce que, sans le sacrifice qu'il offrit sur la croix, nous serions restés plongés dans les ténèbres de la mort. Jésus est notre vie, parce que ses exemples, non moins que ses leçons, nous apprennent comment il faut vivre : nul ne peut être sauvé s'il n'imite, dans la mesure strictement nécessaire, le modèle divin. Jésus est notre vie, parce que, d'après saint Jean et saint Paul, il nous donne la grâce, comme le cep communique au sarment la sève, comme le corps communique aux membres le sang ; telle est la doctrine que l'Apôtre résume quand il dit : « Si je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. »

« Mais comment le Sauveur est-il venu parmi nous ? Ayant résolu d'envoyer ici-bas son Fils, pour qu'il fût notre vie, Dieu pouvait le faire par une infinité de moyens. Rien ne l'empêchait, par exemple, de le présenter au monde sous les traits d'un homme adulte, comme, au Paradis terrestre, il avait créé le père du genre humain. Toutefois, il préféra que Jésus vînt au monde petit enfant, et qu'il eût, comme nous, une mère pour lui donner le jour. Ainsi, quelles que fussent les possibilités sans nombre qui s'ouvraient à la Toute-Puissance divine, il reste vrai que, dans l'ordre actuel des choses, le seul moyen par où le Fils de Dieu vint ici-bas, c'est la Vierge Marie. De même que Dieu nous a donné la vie naturelle en se servant de notre mère, de même il nous a donné la vie surnaturelle, c'est-à-dire Jésus-Christ, en se servant de la Sainte Vierge. Nous n'avons pas besoin d'autre argument pour justifier le titre de mère par lequel nous aimons à la saluer.

Comme l'observe saint Thomas, du fait qu'elle enfanta Jésus, source de la grâce, elle fit découler en quelque sorte la grâce sur tous les hommes. Tirant de cette vérité les conséquences qu'elle renferme, nous nous sentons inclinés à croire que, après avoir reçu par Marie le principe universel de la grâce, nous pouvons en recevoir, par son entremise, les diverses applications, dans les états différents qui composent la vie chrétienne.

« Les premiers linéaments de cette doctrine se trouvent dans l'Evangile. Mais, avant de le montrer, il faut faire une remarque importante. Les Evangélistes parlent peu de la Sainte Vierge, d'abord parce qu'ils ont pour but essentiel de raconter, non la vie de la Sainte Vierge, mais l'histoire de la prédication du Christ, qui va, comme le souligne saint Pierre, du baptême à l'Ascension, puis, surtout, parce que Jésus n'a jamais voulu confondre l'amour de sa famille avec les tâches de son ministère. Chaque fois que l'occasion s'en présente, il réserve les droits privilégiés du Père céleste et les devoirs imposés par la mission qu'il a reçue de lui. Marie, vouée, sans doute, dès les premiers jours, au royaume de Dieu, lui fait le sacrifice de son coeur et réprime ses sentiments maternels, de même que Jésus contient ses sentiments filiaux. Elle ne veut être que l'associée discrète de l'évangélisation, comme les autres saintes femmes. C'est seulement au Calvaire, tout près de la Croix, qu'elle a sa part prépondérante et qu'elle obtient, en recevant saint Jean pour fils, un témoignage public de la tendresse de Jésus. Debout, elle y attend sans fléchir que tout soit consommé. Peu de semaines après, nous la retrouvons encore, avec les Apôtres, dans le Cénacle, mais toujours silencieuse, toujours effacée. Manifestement, comme l'observe saint Bernard, Jésus voulait nous montrer, par l'exemple de sa Mère autant que par le sien propre, que les ouvriers de la moisson divine doivent subordonner les affections familiales à l'accomplissement de leur tâche et même, au besoin, les lui sacrifier.

« Néanmoins, quoique l'Evangile évite de mettre la Sainte Vierge en relief, il nous autorise à croire qu'elle n'est point étrangère à l'oeuvre de la Rédemption. Pour chacun de nous, dans cette oeuvre, il y a trois moments principaux : Dieu nous appelle, Dieu nous donne la foi, Dieu nous accorde la grâce de rester fidèles jusqu'à la fin, c'est-à-dire d'être effectivement sauvés. Or, non seulement l'Evangile nous dit que la Sainte Vierge s'était associée déjà d'une manière générale à Jésus, en acceptant librement d'être sa mère, mais il laisse entendre qu'elle peut intervenir encore comme collaboratrice de Jésus dans les trois phases de la vie surnaturelle que je viens de mentionner.

« La grâce de la vocation à la foi, remarque Bossuet, nous est figurée par l'illumination soudaine du Précurseur dans le sein d'Elisabeth. Jésus vient à Jean-Baptiste ; il parle à son coeur auparavant insensible, de même qu'il touche secrètement les âmes quand il veut les appeler à lui. Mais, si nous trouvons dans saint Jean l'image des pécheurs attirés par Jésus, nous avons aussi le droit de croire que Marie travaille avec son Fils au grand ouvrage de la conversion. « Votre voix n'a pas plutôt frappé mon oreille, dit Elisabeth à Marie, que l'enfant a tressailli de joie dans mon sein. » Jésus seul, cela va sans dire, pouvait appeler Jean-Baptiste, mais, comme le note saint Ambroise, il est remarquable qu'il ait voulu, pour accomplir ce mystère, se faire porter par la Vierge Marie.

« Ceux que Dieu a appelés » doivent croire en lui. Le Concile de Trente enseigne même que la foi est la condition première de la justification. Nous ne pouvons nier que la foi des Apôtres est mise en rapport avec les noces de Cana. Cette foi des Apôtres, en effet, n'était point parfaite ; pour qu'elle le devînt, il fallait un miracle, celui, précisément, que sollicita la Mère du Sauveur. « Tel fut, à Cana de Galilée, dit l'évangéliste, le premier miracle que fit Jésus, et il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » Vous connaissez aussi bien que moi, Monsieur le Pasteur, l'ensemble du récit. Lorsque Marie vit que le vin manquait, elle le fit observer à Jésus, n'exprimant aucune demande, mais laissant deviner avec une délicatesse toute maternelle son charitable désir. Jésus lui répondit par une parole qu'il est difficile de traduire en notre langue française, et qui, sans rien sous-entendre de dur ni de sec, rappelait néanmoins à Marie que le moment n'était pas encore venu. La Sainte Vierge comprit bien que Jésus ne la repoussait pas ; elle dit avec confiance aux serviteurs : « Faites tout ce qu'il vous dira. » Vous savez la suite, et comment l'eau fut changée en vin. Il est intéressant de constater que ce miracle fut accompli, sans doute, par Jésus — lui seul pouvait le faire — mais à la prière de la Sainte Vierge.

« Il ne suffit pas, pour être sauvé, d'avoir été appelé, ni même d'avoir cru ; il faut encore persévérer jusqu'à la fin. Or, si nous demandons à l'Evangile un beau modèle de persévérance, nous ne pouvons en trouver de meilleur que l'apôtre Jean. Choisi tout jeune, il demeura constamment fidèle, d'une fidélité qui se recommande à plusieurs titres : il entoura son Maître d'une particulière tendresse ; il le suivit, seul parmi les douze, jusqu'au Calvaire ; il atteignit un très grand âge, qui lui permit, en quelque sorte, de montrer plus encore la force et la ténacité de sa persévérance. Il s'est, du reste, à bon droit désigné lui-même par cette appellation : le disciple que Jésus aimait. N'est-il pas, dès lors, significatif que l'apôtre qui représente à nos yeux le type le plus parfait d'attachement sans réserve à Jésus soit justement celui que Jésus mourant confie à sa Mère en le lui donnant pour fils ? Ceux qui pensent trouver dans la protection de Marie un gage de fidélité, ne peuvent-ils pas invoquer le témoignage de l'Evangile, comme une implicite confirmation de leur pieuse croyance ?

« Ainsi, quoique le Nouveau Testament nous dise en termes très clairs que Dieu seul nous appelle à la grâce, que Dieu seul nous justifie, que Dieu seul nous accorde la persévérance, il ne nous empêche pas de croire, comme l'Eglise catholique l'enseigne, que la Sainte Vierge s'intéresse aux opérations de la divine Miséricorde et qu'elle peut même en être l'instrument. Nous inspirant d'une homélie de Jacques de Voragine, le pieux auteur de la Légende dorée, nous pouvons observer que l'Evangile note expressément la présence de la Sainte Vierge à toutes les grandes heures de la vie du Sauveur : lors de l'Incarnation (S. Luc, I, 26-38), lors de la Visitation (S. Luc, I, 39-56), lors de la Nativité (S. Luc, II, 16), lors de l'Adoration des Mages (S. MATTH., II, 1-12), lors de la Présentation (S. Luc, II, 22-32), lors du Recouvrement au Temple (S. Luc, II, 40-50), lors des Noces de Cana (S. JEAN, II, 1-12), lors de la Crucifixion (S. JEAN, XIX, 25), lors des événements qui suivirent l'Ascension (ACT., I, 14).

« C'est une sécurité bien douce de savoir que les chrétiens de l'Eglise ancienne puisaient la même doctrine que nous dans la Sainte Ecriture : il fait bon se sentir membre d'une grande famille, qui garde avec fidélité ses traditions. Saint Paul avait mis le premier Adam, qui fut, par son péché, cause de notre perte, en parallèle avec Jésus, le deuxième Adam, qui fut, par sa mort, cause de notre salut. De très bonne heure, on acheva, pour ainsi dire, la comparaison, en rapprochant Eve de Marie. Saint Paul avait dit : « De même que par la désobéissance d'un seul homme, tous ont été constitués pécheurs, de même, par l'obéissance d'un seul, tous seront constitués justes. » On mit l'obéissance de Marie en regard de la désobéissance d'Eve.

« Quelques années après la mort du dernier des Apôtres, saint Justin le Philosophe observait déjà que le Christ était né d'une vierge, afin que le mal fût réparé par une femme, comme il était, par une femme, entré dans le monde : Eve, pour avoir écouté le serpent, engendra la désobéissance et la mort ; Marie, pour avoir écouté l'ange Gabriel, donna naissance au Rédempteur. Saint Irénée, le grand évêque du IIme siècle, développe à plusieurs reprises la même pensée : « Eve, dit-il, par sa désobéissance, fut pour elle-même et pour tout le genre humain une cause de mort ; Marie, par son obéissance, fut pour elle-même et pour tout le genre humain une cause de salut. » Et ailleurs : « Eve désobéit à Dieu ; Marie, au contraire, écouta sa parole, de sorte que celle-ci devint l'avocate de celle-là : de même que l'humanité fut soumise à la mort par une femme, de même c'est par une femme qu'elle fut sauvée. » Cette antithèse entre Eve et Marie, complément de l'antithèse entre Adam et le Christ, se rencontre d'une manière fréquente sous la plume des Pères de l'Eglise : elle devait être, à leur époque, un thème tout à fait courant. La mort, dit saint Augustin, nous est venue par une femme, et c'est par une femme que la vie nous est née. Comme la mort, dit saint Maxime, se fraya, par la femme, un passage en ce monde, ainsi, par la femme, la vie nous fut rendue. L'origine de tout le genre humain, dit saint Epiphane, remonte à Eve ; c'est pourtant la Vierge Marie qui a fait entrer la vie dans le monde : elle est la vraie mère des vivants. La femme, dit saint Pierre Chrysologue, est, par Jésus-Christ, la mère véritable de tous les vivants, de même qu'elle est, en Adam, la mère de tous les morts ; car si le Christ a voulu naître, c'est pour que la vie revînt à tous par Marie comme la mort était venue à tous par Eve. On pourrait sans peine allonger la série des citations. Qu'il suffise, après avoir résumé le sentiment de ces écrivains, de rappeler, pour conclure, que l'évêque de Lausanne, saint Amédée, faisait encore, en plein moyen âge, le parallèle entre Eve qui donne la mort et Marie qui donne la vie.

Mais, aux jours de saint Amédée, certains Pères avaient depuis longtemps tiré de la comparaison primitive un développement nouveau, savoir : que Jésus, venu jadis au monde par Marie, vient encore chaque jour dans les âmes par elle. C'est vers cette doctrine que tendaient les splendides apostrophes adressées à la Mère de Dieu par saint Cyrille, au lendemain du IIIme Concile oecuménique. C'est le même enseignement que saint Ildefonse de Tolède insinuait lorsque, discutant avec un Israélite sur la Sainte Vierge, il finissait par lui dire : « Viens auprès de Marie avec moi, de peur d'être, sans elle, à jamais perdu. »

« Ces divers auteurs n'ignoraient évidemment pas que Jésus seul peut nous sauver ; mais ils pensaient aussi que la Sainte Vierge, étant le moyen par lequel Jésus vint au monde, n'est point étrangère à notre salut. C'est de ce principe qu'ils ont tiré leurs conclusions. Toute mère sent le besoin de garder à ses enfants la vie qu'elle leur a transmise ; cet instinct maternel est même la source des plus généreux dévoûments. L'ordre naturel et l'ordre surnaturel, réglés tous deux par la même sagesse divine, ont entre eux une harmonie parfaite ; il est donc normal que, dans l'un comme dans l'autre la mère, après avoir donné la vie, la conserve. La Sainte Vierge, après avoir donné la vie aux hommes, en leur donnant Jésus-Christ, continue sa mission providentielle en les aidant à le conserver. Voilà notre position, Monsieur le Pasteur. Il ne suffit pas de la marquer, je le sais bien, pour vous la faire accepter aussitôt. Mais je voulais, puisque vous le désiriez, vous en indiquer les lignes principales : je l'ai fait loyalement, sans rien dissimuler.

« Permettez-moi de formuler encore un voeu. Me sentant en pleine harmonie avec nos ancêtres, avec ceux qui, jadis, consacrèrent à Dieu, sous le vocable de la Sainte Vierge, notre cathédrale, avec ceux qui déclarèrent, en tête de nos franchises du XIIIme siècle,que la ville de Lausanne tout entière, tant la Cité que le Bourg, est « la dot et l'alleu » de la Bienheureuse Vierge Marie, je demande qu'il vous soit donné, à vous aussi, de saisir ce que la dévotion véritable envers la Sainte Vierge renferme de douceur et de force, et comment elle s'accorde avec la dévotion la plus pure envers Notre-Seigneur. Les catholiques ne sont pas seuls à s'en rendre compte : des Anglicans, même des Luthériens, l'ont compris. »

 

Notre - Dame de Grâce, à Orbe

 

ORBE fut, en plein Pays de Vaud, une cité exclusivement bourguignonne : elle eut son château, dont il reste une tour, ses remparts de quarante pieds de haut, ses sept églises, son couvent de Clarisses et sa grande charte de liberté qui date de 1401. Elle eut une sainte, Louise de Savoie, dont le souvenir vient d'être ranimé par une conférence de Mgr Marius Besson, oeuvre de science et d'émotion. Elle eut ses héros, des Vaudois et des Comtois qui refusèrent de se rendre aux conquérants, dans l'équipée de 1475, où le château fut détruit ; après une belle résistance, ils furent précipités vivants du haut des murs « afin, disaient les Allemands, d'apprendre aux Bourguignons à voler sans ailes ». Cinquante ans plus tard, l'ardente prédication de Viret, bourgeois d'Orbe, et la rude ténacité des Bernois établissaient à Orbe la foi nouvelle (1).

Elle est loin de nous, cette page d'histoire, elle s'impose encore à la méditation de ceux qui lentement font le tour de l'admirable terrasse, d'où l'on découvre le long du Jura, vers le lac et les Alpes de Gruyère, un paysage grandiose et mélancolique.

Avec l'aimable et spirituel écrivain Pierre Deslandes qui a brossé ce tableau, il nous plaira aussi de méditer sur le passé de l'ancienne Urba. Il nous plaira surtout de nous rappeler que la Sainte Vierge y a été honorée, invoquée, aimée, et que si, en des jours néfastes, Elle en a été bannie, aujourd'hui, Elle y est revenue. Une église catholique a été ouverte à Orbe, en 1903.

 

1 Orbe fut aussi le berceau de sainte Adélaïde ; nous rappelons son souvenir en parlant de Notre-Dame de Payerne.

 

Origine du culte marial à Orbe

 

Bien des raisons nous font croire que les habitants d'Orbe firent de très bonne heure, au culte de la Sainte Vierge, la place qui lui revient. C'est d'abord le voisinage de Lausanne ; la route qui d'Yverdon conduisait

L'ancienne église de Notre-Dame d'Orbe.

à Lausanne passait sous les murs d'Orbe. Ses habitants voyaient à certaines fêtes de vraies caravanes de pèlerins se rendre au sanctuaire de Celle qui était réellement la Souveraine du Pays de Vaud. Ils savaient que la Sainte Vierge s'y montrait particulièrement secourable et maternelle. Comment auraient-ils pu lui rester indifférents ? Comment n'auraient-ils pas, eux aussi, apporté à la Mère du Sauveur, si puissante, si bonne, le tribut de leur affection filiale ?

Par ailleurs, au point de vue religieux, Orbe dépendait de la cathédrale de Lausanne.

Dans une reconnaissance de l'an 1182, que le Pape Lucius III fait des biens du Chapitre à cette époque, il mentionne entre autres la paroisse d'Orbe.

Elle constituait, avec plusieurs autres paroisses, domaine tant spirituel que temporel du Chapitre.

Dans son testament du 17 décembre 1352, le Chevalier Gérard de Montfaucon, seigneur d'Orbe et d'Echallens, ordonne que sa dépouille mortelle soit inhumée dans la chapelle de la Bienheureuse Vierge Marie de l'église de Lausanne. Orbe était donc en étroite relation avec la cathédrale de Notre-Dame.

Pour attiser à Orbe la dévotion à la Bienheureuse Vierge Marie, il y eut, en outre, l'influence des monastères, qui toujours ont eu à coeur de donner à la Mère du Christ le tribut de vénération et de confiance qu'elle mérite à tant de titres.

Parfois, c'est en l'honneur même de la Sainte Vierge que ces maisons de prières ont été fondées. C'est le cas du couvent de Baulmes, situé non loin d'Orbe. Dans son magistral ouvrage sur Les Origines des diocèses de Lausanne, Genève et Sion, Mgr M. Besson cite un document où il est dit qu'en l'année 652, le duc Gramnelène et son épouse Ermentrude ont fait construire un monastère au lieu dit Baulme — in loco Bal-mense — en l'honneur de Marie, la Sainte Mère de Dieu — in honore sancte Dei Genitricis Mariae — et cela en l'année XIVme du roi Clovis (II), avec l'approbation de Prothais, évêque d'Avenches-Lausanne.

Un autre monastère, celui de Romainmôtier, contribua, lui aussi, par son exemple d'abord, puis par l'érection d'une chapelle à Orbe, à y développer le culte marial. La vie initiale de ce couvent nous est inconnue. On sait seulement qu'il doit sa fondation à saint Romain, qu'il fut sujet à de nombreuses vicissitudes. Son étoile était pâlissante au début du VIIme siècle. Gramnelène lui rendit un nouvel éclat. Ce pieux personnage avait pris en affection saint Colomban et ce fut la Règle du moine irlandais qui, introduite par ses soins, ranima la ferveur primitive dans ce cloître. A ce point de vue, dit encore notre éminent historien, son oeuvre doit être considérée comme une création entièrement nouvelle, soit que la fondation première fût tombée peu à peu en décadence, soit qu'elle eût été détruite.

Le passage du Pape Etienne II fut pour le monastère de Romainmôtier un événement sensationnel (752). Enfin, l'annexion du couvent à Cluny (929) ouvrit une nouvelle ère de prospérité qui dura jusqu'à la Réforme.

Les religieux de Romainmôtier possédaient un terrain dans la banlieue d'Orbe. Au XIIme siècle, ils y construisirent une église. Ils la dédièrent à Notre-Dame des Vignes. D'après la chronique, elle était située à une portée de mousquet du château, vers le Nord-Ouest, au sommet de la montée appelée encore aujourd'hui « le chemin de la Dame », tendant de la grande route d'Orbe au cimetière de St-Germain. Les documents nous apprennent qu'une messe quotidienne en l'honneur de la Sainte Vierge était célébrée pour les fondateurs dans la chapelle qui lui était dédiée — missa quotidiana de Beata Maria in capella ejusdem quae est pro fundatoribus.

En ce même XIIme siècle, Orbe vit s'élever un nouvel édifice consacré à Marie. C'est l'église de Notre-Dame du Bourg, située près du château. Un peu plus tard, cette église fut agrandie. Deux bas-côtés et un choeur aménagé dans une tour adjacente des remparts furent ajoutés à l'ancienne construction, qui devint dès lors l'église paroissiale. C'est le temple actuel. Les prêtres attachés à cette église devaient veiller à ce que l'on sonnât les Ave Maria à l'heure des Complies.

A ces deux églises consacrées à la Sainte Vierge, celle de Notre-Dame des Vignes et celle de Notre-Dame du Bourg, le XVme siècle vint adjoindre encore un nouveau foyer de dévotion mariale : le monastère des Filles de Ste-Claire, avec le culte de Notre-Dame de Grâce.

En 1426, Jeanne de Montbéliard, femme de Louis de Chalon, prince d'Orange, sollicitait du Souverain Pontife l'autorisation de fonder à Orbe un monastère de religieuses de Ste-Claire.

Le Pape Martin V, par bulle du 17 novembre 1426, accordait la faveur demandée. Cette fondation devait amener à Orbe une grande sainte : Colette de Corbie, la grande Réformatrice de l'Ordre de St-François d'Assise. Il nous sera utile de nous rappeler au moins à grands traits la vie admirable de cette servante de Dieu.

 

Sainte Colette

 

Colette naquit à Corbie, en Picardie, en 1381, de parents très vertueux. Dès l'âge le plus tendre, cette enfant se sentit attirée vers Dieu et son service. A neuf ans, elle se retire dans un petit oratoire et commence déjà à s'entretenir avec Jésus - Christ. Un peu plus tard, elle interrompt son sommeil pour assister, au milieu de la nuit, au chant des Matines dans l'église des Bénédictins. Par sa bonté, son zèle, elle exerce la plus salutaire influence sur ses petites compagnes.

Après l'avoir admise dans le Tiers-Ordre de Saint-François, son directeur lui propose la vie de recluse. Elle l'embrasse avec empressement. Une cellule lui est préparée près de l'église de St-Etienne. Elle y entre et prononce le voeu de clôture perpétuelle (1403). Par ordre de ses supérieurs, elle consent à recevoir à la grille, les confidences des affligés.

Favorisée de fréquentes apparitions de Jésus Crucifié, elle reçoit la mission de faire revenir à leur ferveur primitive les trois Ordres franciscains. Elle se récuse d'abord, mais voici que, subitement, elle devient muette et aveugle. Cette épreuve dura six jours, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle eût compris que véritablement le Divin Maître lui confiait la mission de Réformatrice. Après avoir obtenu la dispense de son voeu de recluse, elle vint se présenter au Souverain Pontife Benoît XIII. Le 4 octobre 1406, après avoir éprouvé et reconnu l'authenticité de la vocation de Colette, le Pape voulut lui-même la revêtir de l'habit des Clarisses, lui imposer le voile et recevoir ses voeux, ce qu'il fit en présence de plusieurs cardinaux. Il lui donna, entre autres présents, un bréviaire qui est encore conservé au monastère de Poligny. S'adressant au Père Henri qui accompagnait la Sainte, le Souverain Pontife lui dit : « Que ne suis-je digne moi-même de mendier, pour cette servante de Dieu, le pain quotidien... »

Nommée Abbesse générale et Réformatrice des trois Ordres de St-François et surtout des Clarisses, Mère Colette entreprend sa grande mission. Elle commence par un échec à Corbie : on ne la comprend plus. Elle vient en Savoie, au château de la Balme, auprès du frère de son directeur spirituel. Elle y est cordialement reçue et, par ses prières, l'épouse du châtelain est miraculeusement guérie. Les vertus de Colette sont attirantes, des postulantes arrivent, une communauté se forme, un couvent abandonné lui est offert à Besançon. Elle s'y rend avec une dizaine de compagnes —14 mars 1410 —. L'archevêque avec son clergé et le peuple vient à sa rencontre jusqu'au village de Beuvre. La Sainte se prosterne aux pieds du Pontife, pour demander sa bénédiction, une procession s'organise encadrant la Sainte et ses novices. Colette est confuse : « Ne vous étonnez pas, lui dit le Pontife, d'être si bien reçue à Besançon, les saints y sont si rares que, quand il s'en rencontre, on ne sait comment assez bien les recevoir. »

Un peu plus tard, Amédée VIII, duc de Savoie, demandait au Souverain Pontife l'autorisation de fonder un couvent de Clarisses à Vevey. Par un bref du 22 octobre 1422, le Pape Martin autorisait cette fondation.

A cet effet, sainte Colette est invitée à venir à Vevey. Elle y arriva avec toute l'auréole de ses éminentes vertus et le prestige des miracles qui fleurissaient sous ses pas. Voici quelques-uns de ces prodiges.

C'était au cours de la construction du couvent, les bois nécessaires étaient amenés du Chablais, au moyen de barques ou de radeaux. Un jour, une tempête violente éclata soudain, le lac était démonté et le pauvre batelier Jaquemont vit le moment où son embarcation allait sombrer à moins d'un miracle. Colette, qui se trouvait à cette heure en oraison, eut révélation ou pressentiment que les bateliers du couvent couraient un grand péril. Elle appela à l'instant le Père Henri et lui dit : « Mon Père, allez vite sur les bords du lac, nos bateliers vont se noyer ; faites le signe de la croix sur le lac agité et Dieu, dans sa bonté, les sauvera. » Le religieux obéit, fit le signe de la croix sur les flots ; à l'instant, les vagues s'apaisèrent et bientôt les bateliers arrivaient sains et saufs au rivage.

Les annales du couvent des Dominicaines d'Estavayer citent un autre trait merveilleux. Venant de Besançon, sainte Colette aborda à Estavayer et voulut faire visite à ses Soeurs en saint Dominique. On devine la joie de la Communauté à l'annonce de cette arrivée. Toutes les Soeurs sont réunies pour accueillir la sainte Réformatrice et lui donner le baiser fraternel, en souvenir de celui que, dans une rencontre providentielle, se donnèrent saint Dominique et saint François. Seule une pauvre Soeur converse restait à l'écart, n'osant s'approcher. La Sainte a tôt fait de le remarquer et de demander la raison de cette réserve. « Elle est atteinte de la lèpre », lui fut-il répondu. Incontinent, Mère Colette s'approche de la pauvre malade, la presse dans ses bras,la baise avec tendresse et, instantanément, toute trace de lèpre disparaît.

Ce fait se passait en l'an de grâce 1425, sainte Colette était alors abbesse au couvent de Vevey. Dans l'église des Dames Dominicaines d'Estavayer, un vitrail rappelle ce trait miraculeux.

Ces prodiges, mais bien plus encore les éminentes vertus de Colette attiraient les recrues dans tous ses monastères. A Vevey, après avoir éprouvé sérieusement sa vocation, elle reçut entre autres novices la duchesse Guillemette de Gruyère, fille de Rodolphe et veuve de Louis II de Poitiers. Cette noble dame, après avoir pris l'habit de l'Ordre, partit ensuite pour le noviciat de Besançon. Elle consacra une partie de ses biens à l'achèvement du monastère de Vevey ; elle y revint plus tard et ses grands mérites la firent choisir pour Mère Vicaire. Après avoir édifié durant quelques années ses chères consoeurs, elle mourut en odeur de sainteté et fut inhumée dans le cloître.

Sainte Colette passa deux ans à Vevey et après avoir pourvu de son mieux à la bonne marche de cette maison, elle partit pour Orbe, où l'appelait, comme nous l'avons vu, Jeanne de Montbéliard.

La première pierre de cette nouvelle fondation fut bénie en janvier 1427. Sous la direction de Mère Colette, la construction fut activement menée et à la fin de la même année, déjà douze religieuses de Poligny et une novice venaient constituer la nouvelle Communauté d'Orbe.

L'organisation de ce monastère étant assurée, sainte Colette s'en alla en Flandre, puis à Gand, et c'est dans cette ville, après avoir multiplié les fondations et sérieusement travaillé à la Réforme franciscaine, qu'elle s'endormit dans le Seigneur, le lundi 6 mars 1447, à 8 heures du matin, à l'âge de 67 ans.

Ses reliques sont vénérées à Poligny.

A Genève, le souvenir de sainte Colette est conservé par une cloche, la plus belle de l'ancienne cathédrale. Elle date de 1459 ; brisée en 1472, elle fut refondue l'année suivante. On l'appelle souvent Bellerive, mais la cloche proteste en disant :

M'appelle en mon nom Colette à beau renom.

 

La Bienheureuse Loyse

 

Soixante ans s'étaient passés depuis le départ de la vénérée Fondatrice lorsqu'une autre Sainte vint embaumer le monastère d'Orbe du parfum de ses vertus. C'était une princesse du sang, Madame Loyse de Savoie, fille du bienheureux Amédée de Savoie et de Yolande, sœur du roi de France Louis XI, qui venait demander à être admise dans la famille de Ste-Claire.

La princesse avait une prédilection pour ce monastère ; sa famille l'avait souvent secouru ; elle-même y avait fait édifier une chapelle à la louange de Dieu, en l'honneur et révérence de la glorieuse Conception de Notre-Dame, avec charge d'y faire célébrer une messe chaque jour, et cela à perpétuité.

Pour diverses raisons, notre princesse avait dû différer son entrée au monastère et ce retard lui avait coûté. A ce sujet, elle avait dit souvent à sa confidente Catherine de Sceaux : « Ah ! que serai consolée quand à Orbe serai ! Quand donc viendra cette journée ? En ai si grand désir que oncque, ce me semble, me la verrai assez à temps. »

L'heure tant désirée arriva enfin.

Nous voici au 27 juin 1492. Avec deux de ses compagnes Catherine de Sceaux et Charlotte de St-Maurice, Loyse de Savoie est à la porte du cloître si ardemment désiré. Il est deux heures du matin. La noble postulante a choisi cette heure hâtive pour ne pas être arrêtée dans son dessein. On heurte à la porte d'entrée... Personne ne répond. II y a eu méprise, et pendant deux heures,

Louise de Savoie et ses deux compagnes attendront sous la pluie jusqu'à ce qu'enfin s'étant rendu compte des personnes qui demandaient à entrer, on leur ouvrit la porte, avec mille excuses. Le rêve de la pieuse princesse était enfin réalisé. Dans l'obéissance, la pauvreté et l'amour de Dieu, la fervente moniale trouva la sainteté, le bonheur. « Il fait si bon céans, disait-elle, que quand chacun le saurait, chacun y voudrait venir. »

Dès son entrée au monastère, la princesse de Savoie voulut être traitée comme la plus simple des novices : on peut dire aussi qu'elle fut la plus fervente. Voici ce qu'une de ses compagnes et confidentes nous dit à son sujet : « Elle avait tout abandonné pour Dieu, puis s'était donnée elle-même corps et âme, tellement, qu'en passant ou en parlant d'elle, et en considérant le bien et les grâces qu'avons vus si amplement, nous sommes en admiration non racontable, comme dans un abîme de biens. »

Pour bien connaître cette âme de sainte, il faut lire la magistrale étude qu'en a faite Mgr Besson, dont nous avons parlé déjà. C'est un véritable écrin, rempli de perles de toutes les vertus qui font la véritable sainteté.

Avec le souvenir de ses grandes vertus, Loyse de Savoie laissait à son béni monastère un trésor : l'image de Notre-Dame de Grâce.

 

Notre-Dame de Grâce

 

Au jour béni de sa profession, Soeur Louise avait donné en dernier présent à sa chère Communauté un bas-relief en bois polychromé représentant la Sainte Vierge tenant dans ses bras le Divin Enfant Jésus. Les traits de la Mère sont particulièrement expressifs. Regardant son Divin Fils qui tient dans ses mains une petite colombe, Elle semble lui demander de grandes faveurs, et dans le regard de Jésus, on devine la joie qu'Il éprouve de tout accorder à sa Mère suppliante.

Ses privilégiées ont sûrement été tout d'abord avec Louise de Savoie, toutes ses chères compagnes d'Orbe. Qui dira la ferveur des prières qu'elles ont faites au pied de cette sainte image et les faveurs qu'elles y ont obtenues ?

Une heure vint pourtant où avec leurs prières, les moniales durent répandre, devant l'image vénérée, des larmes bien brûlantes, et se presser dans les mains de l'Enfant Jésus comme le petit oiseau qu'il serre contre son coeur. Trente ans s'étaient à peine écoulés depuis le saint trépas de la bienheureuse Louise, et voici qu'un noir nuage apparaissait à l'horizon, un terrible orage allait éclater.

1531. Farel vient à Orbe, il y fait sa première prédication. « Dès lors, nous dit le chanoine Dupraz, il n'y eut plus que troubles, émeutes, envahissements d'églises et de chaires. » Les mémoires de Pierrefleur, banneret d'Orbe, font assister à un drame religieux des plus poignants. On se sent indigné de tant d'intolérance et de l'audace de quelques fanatiques. On a pitié de ce pauvre peuple si peu protégé par ceux qui auraient pu et dû le défendre. Le grand nombre ne tenait qu'à conserver pieusement la vieille et vraie foi des ancêtres, en voici la preuve :

Un jour, le Conseil fit venir tous les habitants et à la consultation « chacun leva le doigt en signe de serment disant que tous voulaient vivre et mourir comme leurs anciens pères et suivre leurs moeurs et gestes ».

Cependant, le danger restait menaçant. Les Clarisses eurent la pensée de mettre en sûreté, à Nozeroy, ce qu'elles avaient de plus précieux. Berne l'apprend et, sans tarder, il fait dresser l'inventaire des biens du couvent. Des sentinelles surveillent le monastère. Durant trois ans, les religieuses se virent obligées d'assister aux diatribes des prédicants. Grâce à la résistance de la majorité de la population, il y eut quelques années d'accalmie. Cependant, un nouvel orage se préparait et il devait être terrible.

Orbe était un bailliage mixte ; Fribourg et Berne y exerçaient alternativement leur juridiction. L'influence fribourgeoise contre-balança dans une certaine mesure la pression de Berne et l'on continua pendant

dix-huit ans encore à vivre, basé sur la liberté des deux cultes ; le prêche se faisait à Notre-Dame, le matin, avant les offices catholiques.

Mais, entourée de paroisses protestantes, accrue d'éléments nouveaux, Orbe allait enfin succomber sous la pression bernoise. Lorsqu'il fut certain d'un résultat favorable à la Réforme, Berne obligea Fribourg à accepter l'épreuve du « plus ». Elle eut lieu le lundi, 30 juillet 1554. Deux députés fribourgeois se soumirent aux injonctions de Berne. « Les harangues achevées, les dits seigneurs firent commandement que ceux de la messe se dussent mettre d'un côté et ceux du sermon de l'autre. Et puis furent tous nommés, sur lequel nombre se trouva plus au nombre des luthériens que de la part de la messe, à savoir dix-huit personnes (99 contre 81). Cela fait, chacun s'en retourna et disaient les bons chrétiens icelui être le jour de la désolation. » Berne était pressé. A trois heures de l'après-midi déjà, le crieur public annonçait l'interdiction faite aux prêtres de chanter des offices. Le lendemain, 31 juillet, « qui était la fête de saint Germain, patron de la ville d'Orbe, était pitié d'aller par la ville ; l'on oyait, sinon pleurer et lamenter criant : Hélas ! Tant de lamentations que c'est chose incrédible, et crois que si la ville eusse été en guerre et pillée, qu'elle n'eusse su tomber en plus grande désolation ».

« Et moy, voyant et oyant telles et semblables désolations, j'en pleurais et levais les yeux vers le ciel priant Dieu qu'Il veuille mettre fin aux grandes discordes de l'Eglise : Amen ! »

Jusque là, les catholiques avaient déjà beaucoup souffert : des autels avaient été renversés, qu'il avait fallu remplacer par des tables, bien des statues avaient été brisées, puis pour pouvoir continuer à assister à la messe, mais sous peine d'être punis, beaucoup se rendaient à Goumoëns ou à Penthéréaz à une ou deux lieues de distance. La votation de cette journée leur interdisait toute pratique du culte catholique soit à Orbe, soit même au dehors. Le mercredi suivant, les catholiques désolés envoyèrent une députation aux seigneurs de Fribourg pour demander s'ils consentaient à si horrible et maudite sentence. « Ceux-ci, dit Pierrefleur, étaient des gens doux et non contre-disant à tout ce que les dits seigneurs de Berne voulaient, qui bien fut cause de notre ruine. »

Le mardi 7 août, ordre est mandé au bailli de faire abattre les autels et les statues de toutes les églises de la ville, comme aussi ceux du couvent de Ste-Claire, et le vieux chroniqueur ajoute : « Lequel mandement les luthériens mirent incontinent en pleine exécution, car tous furent fournis de leurs instruments, comme de fossoirs, pioches, pauferts, palanches et perches, et autres choses et allaient d'un coeur qu'eussiez pensé qu'ils allaient à la guerre ou qu'ils avaient peur que les autels se rebellassent. Un peu plus tard, on assembla le clergé pour lui proposer « de vivre à la loi de l'Evangile » et aller au prêche. On fit la même proposition aux moniales. »

Pierrelleur atteste qu'il n'y eut aucun prêtre ni moine, ni religieuse, ni converse qui voulut renoncer à la religion, quelque parti que les seigneurs de Berne leur présenteraient.

Le clergé reçut l'ordre de quitter la ville d'Orbe, les Soeurs de Ste-Claire furent averties qu'elles devaient abandonner leur couvent dans le délai d'un mois. Ce délai cependant prolongé jusqu'au mois de mars.

Les pauvres Clarisses se mirent en quête d'un abri. Elles demandèrent à Fribourg la permission de se réfugier à Estavayer : Fribourg n'y consentit que pour ses ressortissantes. Décidément, les autorités fribourgeoises paraissent terrorisées par Berne ! cela a changé, heureusement. Les pauvres rebutées tournèrent alors leurs regards vers le Valais. Les dits seigneurs valaisans ayant ouï la supplication de ces pauvres Soeurs, le coeur leur fit à tous grand mal et ils eurent pitié et agréant leur demande, ils leur assignèrent la ville d'Evian. Pour échapper au joug bernois, cette ville s'était donnée au Valais. En 1536, elle avait déjà donné l'hospitalité aux Clarisses de Vevey et l'année suivante à la plupart des Chanoines de Lausanne.

Le 21 mars 1555, les Filles de Ste-Claire quittaient leur cher couvent « où il faisait si bon vivre que si chacun le saurait, chacun y aurait voulu venir ».

Ce fut un jour de grande désolation pour les bons catholiques qui restaient encore à Orbe. Comme on le pense bien, les bonnes Soeurs se gardèrent d'oublier le tableau de Notre-Dame de Grâce. Comment auraient-elles pu le laisser ? Au pied de cette sainte image, elles avaient déjà obtenu tant de grâces et à cette heure. elles en avaient encore si grand besoin !

Si la ville d'Evian devait leur être hospitalière, le lac ne leur fut guère clément. En effet, une terrible tempête se déchaîna durant la traversée, les trois barques faillirent sombrer et comme autrefois sur le lac de Tibériade, le bon Sauveur paraissait dormir.

Devant l'imminence du péril et pour sauver les saintes moniales, les bateliers, afin de délester leurs barques et de mieux lutter contre les vagues, eurent la pensée de jeter à l'eau les bagages les plus lourds et l'image vénérée fut immergée avec le reste. On devine la désolation des pauvres Soeurs, leurs regrets, leurs larmes. Arrivées à Evian, elles remercient Dieu qui les a préservées du naufrage, mais elles pleurent la perte de la sainte image. A la foule sympathique qui les accueille, elles font part de la cause de leur chagrin. Un prêtre les rassure : « L'image reviendra » et voici qu'en effet, deux jours plus tard, un enfant de Meillerie qui est venu vendre du poisson à la ville raconte que son père et lui ont aperçu la veille sur le lac un objet lumineux. Ils eurent tôt fait de prendre une barque pour contrôler le phénomène et voilà qu'ils se sont trouvés en face d'une belle image de la Très Sainte Vierge, belle comme ils n'en avaient jamais vu.

On devine l'émotion, la joie des Clarisses apprenant cette grande nouvelle, l'admiration aussi de toute la cité pour la faveur dont les arrivantes étaient l'objet. Un poète racontant ce fait nous dit :

 

« Tout Evian bientôt savait cette nouvelle

Et tout à l'heure on va recevoir la nacelle

Qui vient de Meillerie et qui doit rendre aux Soeurs

Leur précieux trésor et sécher leurs pleurs. »

 

Syndics, nobles et bourgeois, pêcheurs et bateliers s'en vont en procession à la rencontre de la sainte image ; les cloches sonnent comme aux grands jours, l'image de Marie est portée en triomphe dans l'église de l'Assomption. Elle y sera vénérée et la Trésorière de toutes les grâces les répandra avec abondance sur Evian et consolera les moniales exilées.

Cependant, les Filles de sainte Claire ne devaient pas tarder à connaître une nouvelle épreuve, un nouvel exode. Le 24 février 1591, après 14 jours de siège, Evian fut pris par les Genevois. Les pauvres Clarisses n'eurent que le temps de s'enfuir ; quant à leur monastère, il fut pillé et saccagé.

Les fugitives s'en vinrent à Romont et tout porte à croire qu'elles emportèrent avec elles la sainte image. Ce qui est certain, c'est que, la tourmente passée, on retrouve le précieux trésor dans leur chapelle d'Evian. Qui dira jamais toutes les prières faites, toutes les larmes versées, toutes les faveurs obtenues de Notre-Dame de Grâce par ceux qui, humbles et confiants, sont venus se prosterner devant son image, souvenir de la bienheureuse Louise de Savoie.

Saint François de Sales, pendant sa mission dans le Chablais, a dû plus d'une fois venir célébrer la sainte messe près de l'image de Celle qui fut sa protectrice durant sa rude campagne d'apôtre au milieu des hérétiques. Sa correspondance prouve qu'il avait en grande vénération le monastère des Filles de Ste-Claire et comptait beaucoup sur leurs pénitences, leurs prières pour le triomphe de l'étendard de la Croix.

Sainte Chantal, elle aussi, avait en grande estime et affection les chères moniales. La Sainte passa trois semaines à Evian dans les derniers mois de 1625, pour y installer un monastère de la Visitation qui fut, deux ans plus tard, transféré à Thonon. Notre-Dame de Grâce a sûrement eu les ferventes visites de la sainte Fondatrice.

A propos du séjour de sainte Chantal à Evian, on a écrit « qu'elle y gagna l'affection de tout le peuple, répandit partout la bonne odeur de sa sainteté et particulièrement dans le couvent des Révérendes Soeurs de Ste-Claire établies à Evian, dont chacune d'elles voulut jouir, dans la Clôture même, du bonheur et de la douceur de ses entretiens ».

Le bon Dieu éprouve ceux qu'il aime : un nouvel orage allait passer sur la France, la Suisse, sur Evian, son monastère et la sainte image : celui de la Révolution française.

Un jour du mois de janvier 1793, la porte du couvent des Clarisses fut enfoncée, la chapelle envahie et profanée.

Le monastère fut converti en caserne et la chapelle en grenier à foin.

Les religieuses, obligées de prendre la fuite, se trouvèrent dispersées d'abord, puis elles eurent la consolation de se réunir à Poligny. Elles ne revinrent à Evian qu'en 1873.

Qu'était devenue l'image vénérée ? La Providence l'avait fait tomber entre les mains d'une brave chrétienne, épouse du notaire Claude-Joseph Baud. Il est plus que probable qu'elle lui avait été confiée par les pauvres fugitives. Avec une filiale vénération, elle garda le trésor jusqu'à son trépas survenu le 14 avril 1829. Dans son testament spirituel, elle fait stipuler que le tableau de Notre-Dame de Grâce doit être remis, après son décès, au Curé de la paroisse.

L'ordre fut religieusement exécuté et le jour de Pâques, la sainte image était rapportée en triomphe à l'église paroissiale.

En entrant dans l'antique édifice du XIIIme siècle, au fond de la nef latérale droite, le pèlerin trouve une pieuse chapelle. C'est là que se trouve au rétable d'un autel en marbre blanc l'image miraculeuse de la Mère de Dieu. Elle est surmontée de cette inscription :

MARIA MATER GRATIAE D'ORBE 1493.

Des ex-voto nombreux prouvent qu'à Evian comme à Orbe, la Mère de Jésus continue à se montrer la Trésorière des faveurs divines.

 

Renaissance catholique à Orbe

 

Revenons un instant à Orbe. Nous l'avions laissée tout à l'heure, au moment du triomphe de la Réforme bernoise. La messe venait d'y être interdite, les prêtres et les moniales avaient dû prendre le chemin de l'exil. Pour garder leur foi et pouvoir continuer à pratiquer leur religion, un certain nombre d'habitants d'Orbe avaient aussi pris le parti de s'expatrier, telle cette Françoise Fauvre, veuve de Jean Matthey, maître ès arts de Paris, qui vint se fixer à Fribourg où elle fit « de grands biens pour l'honneur de Dieu, tant aux religieux et religieuses qu'aux autres pauvres qu'elle savait avoir indigence ». Mais, hélas ! la plupart après avoir voté au Plus pour le maintien de la Messe, tombèrent dans l'indifférence et finirent par se soumettre aux Messieurs de Berne, plutôt que de tomber sous le coup de l'injonction qui interdisait aux catholiques de rester dans le Pays de Vaud (une partie du bailliage d'Echallens exceptée).

Dans le courant du XVIIme siècle, les ordonnances bernoises s'atténuèrent un peu dans la pratique et quelques artisans catholiques pénétrèrent de nouveau dans ce champ clos, obligés toutefois pour assister aux offices, au moins de temps en temps, de se rendre à Echallens, à Bottens, ou, suivant le cas, jusqu'à Pontarlier ou à Jougne.

La Révolution française amena en Suisse de nombreux émigrés, prêtres ou laïcs. Plusieurs vinrent même dansle Pays de Vaud, M. Roland, bourgeois de Romainmôtier, qui avait épousé une demoiselle de Champrieux de Nozeroy, hébergea un prêtre espagnol, Dom Filipe Pio. Il construisit même à son usage une modeste chapelle où la sainte Messe fut célébrée durant un demi-siècle, et cela avec l'autorisation du gouvernement « étant donné que tout s'y passait tranquillement et qu'il y a passablement de catholiques dans la contrée ». Le prêtre mourut en 1850 et la chapelle fut fermée.

En 1819, un groupe de catholiques se trouve à Yverdon. Ils demandent à la Municipalité un lieu de culte et on leur accorde la chapelle du château. Quatre ans plus tard, les catholiques commençaient la construction de l'église actuelle.

Dès ce jour, les catholiques d'Orbe furent rattachés à la paroisse d'Yverdon ; leur nombre augmentant, il fallut songer à construire une église, celle-ci fut inaugurée le 18 octobre 1903 et desservie d'abord par le clergé d'Yverdon. Avec son Divin Fils, Notre-Dame de Grâce recouvrait droit d'asile dans la Cité de Louise de Savoie pour la plus grande gloire de Dieu et le bonheur de tous.

Enfin, le 26 octobre 1914, avec l'autorisation de l'Etat de Vaud, M. l'abbé Pius Emmenegger, aujourd'hui Supérieur du Grand Séminaire diocésain, était installé curé d'Orbe. Il était digne de renouer la chaîne brisée.

Qu'est devenu l'ancien monastère des Clarisses ? Une auberge avec l'enseigne : « Aux deux Poissons ». Il faut savoir que les deux poissons figurent dans les armoiries de la ville d'Orbe. Ces armes se retrouvent sur la façade de l'Hôtel de Ville. Les pierres tombales sont devenues les marches de l'escalier qui conduit à la salle à manger. D'après Pierrefleur, la fameuse enseigne fut suspendue à la façade de l'ancien couvent devenu taverne, dès septembre 1555, soit à peine six mois après le départ des Clarisses.

Et l'ancienne image de Notre-Dame est-elle revenue à Orbe ? Non, Evian garde son trésor ; la pieuse église d'Orbe n'en possède qu'une copie due à la piété et au talent de Mlle Tachet. Mais n'en doutons pas, la Mère

du Sauveur chassée d'Orbe avec son Divin Fils, en 1555, y est revenue avec Lui, pour nous, ils sont inséparables. Là, comme jadis au cloître des Clarisses, et comme dans la collégiale d'Evian, la Mère du Sauveur nous attend. Prions-la avec la même confiance que les saintes

Moniales et Elle se montrera toujours, nous pouvons en être assurés : Notre-Dame de Grâce.

Deux vitraux sont à remarquer dans l'église catholique d'Orbe : le premier représente Notre-Dame des Vignes. C'est sous ce vocable, nous l'avons vu, que les moines de Romainmôtier lui avaient édifié une chapelle. Le second vitrail représente la bienheureuse Louise de Savoie.

Un superbe tableau qui rappelle encore la sainte Moniale se trouve dans l'église d'Yverdon. Cette toile est due à la générosité de Charles-Albert. On y voit la Sainte agenouillée dans la chapelle de son cher couvent, à ses pieds gisent le sceptre et la couronne qu'elle a échangés contre la bure et la croix des Filles de Ste-Claire.

Agée de 41 ans et 5 mois, après avoir passé onze ans dans le cloître et toute sa vie dans le parfait amour de Dieu et du prochain, levant les yeux vers l'image de la Mère du ciel, Loyse de Savoie balbutia une dernière fois son invocation favorite : Maria, Mater gratiae, Mater misericordiae, fit trois fois le signe de la croix et rendit ainsi sa bénie et sainte âme à Dieu, joyeusement et moult doucement. C'était le 24 juillet de l'an 1503, vers les neuf heures du soir.

Louise de Savoie fut béatifiée par Grégoire XVI et une messe propre en l'honneur de la bienheureuse fut accordée à la Sardaigne, à Turin et au diocèse de Lausanne. Sa fête du rite double est fixée au 24 juillet, jour anniversaire de son saint trépas.

D'Orbe, les reliques de la Sainte ont été transportées d'abord à Nozeroy, puis en 1839, le roi Charles-Albert de Sardaigne, plein de vénération pour sa glorieuse parente, obtint de les transférer à Turin. Elles y arrivèrent le 16 mars 1840 et y reçurent l'accueil triomphal dû à une princesse et à une Sainte.

Déposées d'abord dans un caveau provisoire de la Maison de Savoie, ces précieuses reliques furent, en 1842, transférées dans la chapelle du palais royal et placées sous l'autel du bienheureux Amédée. Au même autel, on peut vénérer les reliques du père et celles de sa bienheureuse fille.

Des faveurs signalées ont été obtenues par l'intercession de la sainte Moniale. Prions-la avec confiance, imitons sa dévotion filiale envers Notre-Dame de Grâce et sûrement leur protection nous sera assurée.

 

ORAISON

 

Seigneur, Jésus-Christ, notre médiateur auprès du Père, vous qui avez daigné constituer Médiatrice auprès de vous la Très Sainte Vierge, votre Mère et aussi la nôtre, faites que quiconque sera venu à vous pour implorer vos bienfaits se réjouisse de les obtenir tous par Marie. O vous, qui vivez et régnez avec le même Dieu le Père.

 

En l'honneur de la Bienheureuse Loyse

 

O Dieu, qui nous proposez en exemple les vertus que la bienheureuse Loyse de Savoie a pratiquées dans les divers états de sa vie, accordez-nous de suivre ce modèle dans notre vocation, et d'arriver un jour avec elle auprès de vous. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

Notre-Dame de Payerne

 

 

C'EST la cité de Payerne qui a eu le privilège d'avoir le premier sanctuaire consacré à Marie dans le diocèse de Lausanne, et c'est à saint Maire qu'elle le doit. On a dit de cette grande et belle figure d'évêque qu'elle resplendit comme un rayon de douce lumière au milieu des sombres jours d'Aventicum.

Consacré évêque de notre diocèse en mars 574, il le gouverna pendant 20 ans et rendit sa belle âme au bon Dieu le 31 décembre 594. Il a laissé, dit Mgr Besson, le souvenir d'un homme aux goûts simples et austères, donnant l'exemple du travail manuel sans négliger l'étude, ainsi que le prouvent les Annales qu'il a composées et que l'on connaît sous le nom de Marii chronicon. A bon droit, on a pu l'appeler l'Evêque civilisateur. Il a été le bienfaiteur insigne de la ville de Lausanne en y transférant son siège épiscopal qu'il avait eu à Avenches jusqu'en 585.

Payerne aussi lui doit une grande reconnaissance. Appartenant à une noble et très riche famille, l'évêque Marius possédait de grands domaines en Burgondie, entre autres à Marsannay et à Payerne. Soucieux, avant tout, des intérêts religieux des habitants de cette localité, il y construisit une église, la dédia à la Sainte Vierge et la consacra le 24 juin 587.

Par cet acte, dit M. Maxime Reymond, saint Maire ne fondait pas la ville de Payerne qui existait déjà, mais il l'ouvrait à la vie chrétienne.

On désirerait suivre l'évolution de la vie religieuse de cette nouvelle paroisse, mais, malheureusement, son histoire reste muette pendant près de quatre siècles. Elle est victime des invasions. En 894, la contrée de Payerne est dévastée par les troupes germaniques, puis par les Hongrois et les Sarrasins.

Au lendemain de cette tourmente, l'histoire de Payerne réapparaît et elle nous apprend la fondation d'un monastère de Bénédictins dans ses murs.

A cet effet, l'évêque de Lausanne, Magnère, céda aux Bénédictins la cojouissance de l'église de Notre-Dame et ils en bénéficièrent jusqu'à la construction de la basilique abbatiale. L'Evêque fit encore aux religieux d'autres largesses.

La reine Berthe, fille de Burkard, duc de Souabe, épouse de Rodolphe II, roi de la Bourgogne, intervient, et le 1er avril 962, elle donne aux religieux le domaine qu'elle possède à Payerne. Le roi Conrad, un de ses fils, cède l'alleu de Curte. Le duc Rodolphe, autre enfant de la reine de Burgondie, donne de son côté, pourle couvent, les domaines de Colmar et d'Hittenheim. Enfin, l'impératrice Adélaïde, fille de la bonne reine, paraît prendre à sa charge tous les frais de construction ; l'Abbé Odilon lui donne le titre de fondatrice du couvent.

Le monastère fut édifié tout auprès de l'église paroissiale construite par saint Maire.

Mais bientôt, grâce encore à la munificence de la reine Berthe et de sa sainte fille Adélaïde, une basilique fut construite sur le modèle et dans le style de celle de Cluny.

C'est là que, peu après la fondation du couvent, la reine Berthe voulut être inhumée à l'entrée du choeur.

« Nul ne saura jamais, dit M. Maxime Reymond, quel service la reine Berthe et ses généreux enfants rendirent à notre pays en le faisant bénéficier, par les monastères de Romainmôtier et de Payerne, de la vie intellectuelle, prodigieusement intense, qui découla de l'Ordre bénédictin de Cluny, pendant les trois premiers siècles de son existence. L'histoire n'a rien enregistré du renouveau de vie religieuse que ces moines durent apporter dans nos contrées. Elle ne dit rien du travail de ces religieux, occupés, leurs oraisons achevées, tantôt à copier des manuscrits, tantôt à cultiver la terre et à rendre à l'agriculture les plaines marécageuses ou les fourrés de ronces et d'épines. Elle ne dit rien non plus de leur action politique et intellectuelle à une époque où les Abbés de Cluny et de Payerne traitaient presque sur pied d'égalité avec les Papes et les Empereurs, intervenant comme médiateurs dans les plus grands conflits de leur époque. »

Ora et Labora, c'est la devise de saint Benoît, celle de ses fils spirituels.

Ora : L'office divin est de rigueur dans tous les monastères de St-Benoît ; les autres oeuvres dépendront des circonstances de lieu, de temps, de personne. L'office divin est l'oeuvre par excellence, parce qu'elle est l'opus Dei, l'oeuvre de Dieu, celle qui va directement à glorifier Dieu, en même temps qu'elle devient, pour le moine, la source la plus importante, la plus féconde, de son union à Dieu et des grâces qui en découlent.

Les psaumes forment la substance des prières monastiques. Les matines les plus courtes ne renfermaient pas moins de 24 psaumes et 8 antiennes ; les plus longues comportaient 75 psaumes sous 25 antiennes. Cette partie de l'office se disait pendant la nuit. Après avoir célébré la sainte messe et récité les différentes heures de l'office, les fils de St-Benoît consacraient sept heures au travail des mains ou à l'étude.

Au Xme siècle, les forêts et les déserts couvraient la plus grande partie du sol de notre patrie. Une excellente carte du premier royaume de Bourgogne assigne à la Suisse plusieurs déserts, entre autres le désert de la Gruyère, entre la Sarine et le Lac. Le nom de forêt est resté au canton de Vaud : Pagus Waldensis, canton forestier, comme le nom de Waldstätten est resté aux cantons primitifs, forestiers comme le pays vaudois.

Le défrichement des forêts était, à lui seul, un bienfait capital ; il était de première nécessité. Les forêts étaient remplacées par de vastes clairières qui s'agrandissaient sans cesse pour être livrées à une culture régulière.

L'exemple de ces infatigables défricheurs et laboureurs fut des plus salutaires, et des hommes qui jusque-là ne rêvaient que chasse, pêche ou brigandage comprirent que le sol cultivé était d'un tout autre rapport... Du mépris de l'agriculture à la première heure, les témoins du moine laboureur passèrent à l'admiration, puis à l'imitation. La plaine broyarde changea d'aspect ; assainie, cultivée, elle devint fertile ; les ronces et les épines firent place aux prés et aux moissons.

L'Abbé Mayeul, du couvent de Cluny, préside à la fondation du monastère payernois. A Cluny, ce moine distingué par sa vertu et par sa science avait l'intendance des études ; l'empereur Othon, qui appréciait les mérites du saint moine, l'avait chargé de la visite de toutes les communautés de ses Etats. Cet éminent religieux avait refusé l'archevêché de Besançon ; plus tard, son humilité lui fit refuser encore la tiare pontificale.

Son zèle lui valut d'être traîné en captivité par les Sarrasins, dans le Valais. Au lendemain de sa délivrance, en juillet 972, il obtient de l'empereur un diplôme confirmant la donation au couvent de Payerne des domaines alsaciens de Colmar et d'Hittenheim.

La reine Berthe et sa fille sainte Adélaïde ne pouvaient donc pas confier la fondation du monastère à de meilleures mains, et on peut être assuré que, dès la première heure, le saint Abbé mit tout son zèle à faire régner dans toute son étendue la règle de St-Benoît dans la communauté qui lui était confiée.

 

Saint Odilon

 

Pour continuer l'oeuvre de l'Abbé Mayeul, la Providence voulait encore un Saint et Elle choisit le moine Odilon.

Issu d'une des plus nobles familles d'Auvergne, les seigneurs de Mercoeur, en 962, Odilon fut, dès son bas âge, un privilégié et un dévot de la Sainte Vierge. Encore enfant, au début de ses études, Odilon fut atteint d'un mal étrange qui lui ôta l'usage de ses membres. Au cours d'un voyage qu'il faisait avec ses parents, pendant une halte, l'enfant fut laissé un instant seul, proche d'une église dédiée à la Sainte Vierge. Trouvant l'attente un peu longue, l'enfant eut l'idée de se traîner jusque dans le sanctuaire. Non sans peine, il franchit le seuil du lieu saint et arrive au pied de l'autel de sa Mère du Ciel. Avec son coeur, avec des larmes plus qu'avec des paroles, il prie Celle qui est le Salut des infirmes, et, soudain, la force revient dans ses membres, il se sent guéri. On peut deviner sa reconnaissance et la surprise des parents, quand, rejoignant leur enfant, ils le trouvèrent rayonnant de joie, de force et de santé.

C'est durant toute sa vie qu'Odilon s'appliqua à payer à Celle qui l'avait guéri sa dette de gratitude.

Pour répondre à l'appel de Dieu, Odilon, vers 988, entra au monastère de Cluny. Modèle de régularité, il ne désirait que le dernier rang, mais Dieu ne permit pas que ce flambeau restât longtemps sous le boisseau. L'Abbé Mayeul, revenu de Payerne, sentant que sa dernière heure allait bientôt sonner, appela son disciple Odilon et le désigna pour son successeur.

Voici le tableau des vertus du nouvel Abbé, tracé par un de ses biographes :

« Odilon fut le bâton des aveugles, la nourriture des indigents, l'espoir des malheureux, la consolation des affligés ; il n'oublia aucune calamité, il ne dédaigna aucune nécessité, il ne rebuta aucune infirmité. Pour être agréable à chacun, il considérait le vieillard comme son père, le jeune homme comme son frère, la femme comme sa mère, la vierge comme sa sœur. Jamais à charge à quelqu'un, jamais importun, ne désirant aucun honneur, il préférait sacrifier quelque chose de ses propres droits plutôt que de déplaire au prochain. »

Sans parler des relations du saint Abbé avec les rois, avec les Souverains Pontifes, nous arrivons à celles qu'il eut avec notre pays. Très attaché au monastère bénédictin de Romainmôtier, il y fit plusieurs visites plus ou moins prolongées. Il obtint du Souverain Pontife la confirmation des privilèges de ce couvent et il en fut le grand restaurateur.

Payerne fut pour notre saint une ville de prédilection.

Il mit tout son zèle au développement de son monastère, à l'achèvement des constructions et, surtout, à la sanctification de ses moines.

Il s'y rencontra avec sainte Adélaïde qu'il appelle, comme nous l'avons vu déjà, la fondatrice de l'abbaye de Payerne.

Plus tard, Odilon, dans des pages éloquentes, retraça la vie de la sainte reine. Il y rapporte plusieurs miracles opérés par l'intercession de l'illustre défunte.

Ecrivain, orateur, le modèle des moines fut aussi un thaumaturge.

Un jour, à l'abbaye même de Payerne, c'est un jeune novice qu'il guérit d'une tumeur maligne en faisant une prière et traçant sur le malade un signe de croix.

Dans un monastère du Jura qui n'est pas indiqué, et pourrait bien être Romainmôtier, Odilon trouve un enfant qui tombait du mal caduc. Ses crises étaient terribles. Le saint le recommande aux prières de ses moines ; lui-même offre le saint sacrifice de la messe pour le malade ; il lui donne la sainte communion. A l'instant, toute infirmité disparaît.

Un autre jour, c'est un enfant aveugle qui recouvre la vue au moment où notre saint Abbé lui trace un signe de croix sur le front. Ailleurs, c'est un pauvre aliéné qui, à la prière d'Odilon, recouvre la raison.

L'Abbé de Payerne fut aussi un des plus ardents propagateurs de la Trêve de Dieu.

Une des plaies du moyen âge fut la déplorable coutume de la guerre entre seigneurs. A chaque instant, on apprenait qu'un donjon avait été pris d'assaut, des moissons ravagées, des meurtres commis, des familles dans le chagrin et la détresse. L'Eglise s'émut de ce désordre. Ne pouvant le déraciner d'un seul coup, elle chercha du moins à le restreindre et à en paralyser les funestes effets. A cette fin, elle institua la « Trêve de Dieu ».

L'Eglise arriva, par ce moyen, sinon à supprimer toutes les scènes de pillage, de guerre et d'incendie, du moins à faire déposer les armes en certains temps et à certains jours de l'année.

Un jour, à Lausanne, sur la colline de Montriond, on vit une scène qui dut être bien impressionnante.

L'évêque Hugues avait convoqué en cet endroit son clergé et les principaux seigneurs. Une foule immense répondit aussi à cet appel.

L'Evêque, en ornements pontificaux, était entouré de prélats. Il avait devant lui les seigneurs et chevaliers aux armures étincelantes et la multitude.

Tous portaient des rameaux verts et, à un moment donné, tous s'écrièrent en agitant leur palme : Pax, Pax Domine, la paix, la paix, Seigneur, donnez-nous la paix.

Prenant acte de ce désir, l'Evêque, voulant qu'il devînt une promesse, prononça la formule officielle suivante :

« Ecoutez, chrétiens, le pacte de la paix : Vous jurez de ne point attaquer l'Eglise, ni le clerc, ni le moine inoffensif, de ne point enlever ce qui lui appartient légitimement, de ne point saisir ni le villageois, ni la villageoise, ni le serf, ni le marchand ambulant ; vous ne les rançonnerez, ni les maltraiterez. Vous promettez de ne point incendier les chaumières et les châteaux, à moins que vous n'y trouviez votre ennemi à cheval et tout armé, de ne point brûler, ni saccager les récoltes et les fruits de la terre, de ne point enlever au laboureur le bœuf ou le cheval de sa charrue et vous ne les blesserez point ; vous ne prendrez point à gage un voleur connu comme tel, vous ne protégerez point l'homme violateur de la paix jurée. Vous respecterez l'asile sacré accordé aux autels et l'immunité de l'Eglise. Enfin, vous n'attaquerez point votre ennemi armé ou désarmé pendant le temps consacré à la Trêve de Dieu. »

Les seigneurs et les chevaliers jurèrent sur les saints Evangiles l'observance de ce pacte et leur serment fut répété avec enthousiasme par toute la foule.

On procéda ensuite à la libération des otages et on entendit la lecture de la bulle en vertu de laquelle seraient excommuniés ceux qui oseraient enfreindre le serment solennel de ce jour.

La Trêve de Dieu fut prolongée de manière à embrasser environ les trois quarts de l'année. Elle durait chaque semaine du mercredi au soleil couchant jusqu'au soleil levant du lundi et, chaque année, depuis l'Avent jusqu'au huitième jour après l'Epiphanie, reprenant à la Septuagésime jusqu'au lundi de Quasimodo.

Saint Odilon fut l'un des grands ouvriers de cette belle institution.

C'est à ce grand Saint que nous devons aussi l'établissement de la fête des Trépassés, le 2 novembre. C'est lui qui l'inséra d'abord dans le directoire de Cluny et bientôt l'Eglise en ordonna la célébration dans toute la chrétienté.

Le saint Abbé mourut à Sauvigny dans la nuit du 31 décembre 1048.

Après cet aperçu de la vie de saint Odilon, il sera encore utile à nos âmes de rappeler, au moins à grands traits, les vertus de sa grande collaboratrice au monastère de Notre-Dame de Payerne.

 

Sainte Adélaïde

 

« Heureuse comme une reine ! » Un jour que l'on prononçait cette parole devant un petit prince, celui-ci s'écria : « Oh ! cela ne signifie pas grand-chose. Moi, j'en connais une qui pleure tous les jours. »

Dire que sainte Adélaïde a pleuré tous les jours serait une exagération, mais que sa vie n'a été qu'un long calvaire, c'est une réalité. Nous n'entendons pas faire ici une biographie de cette sainte Reine, mais simplement donner un petit aperçu de ses épreuves, de son admirable soumission à la volonté de Dieu et de sa grande libéralité pour les monastères, pour les pauvres.

Au début du Xme siècle, Orbe se trouvait être le chef-lieu de la Bourgogne transjurane. Dans cette capitale, en 931, une enfant naissait qui devait devenir une grande sainte, c'était Adélaïde, fille de Rodolphe II, roi de Burgondie, et de la reine Berthe, de si bon souvenir au pays romand.

Adélaïde fut confiée, pendant les premières années de son enfance, aux moniales de Quedlinbourg. La pieuse enfant, selon le témoignage du saint Abbé Odilon, son premier biographe, unissait les dons de la nature à ceux de la grâce. Tous ces avantages attirèrent promptement sur elle les regards des princes. Un jour, on vit arriver au château de Colombier, où résidait alors la Reine-Mère, Hugues, roi d'Italie, avec son fils Lothaire. Là, dans une chapelle qui est conservée, la reine Berthe, veuve depuis quelques années, contractait une nouvelle alliance avec Hugues, le roi d'Italie, et le même jour, suivant un usage d'alors qui permettait que les princesses fussent fiancées dès leur enfance, Adélaïde devenait la fiancée de Lothaire : c'était le 12 décembre 938.

Vertueuse, instruite, formée déjà par la mort de son père à la science de la croix, Adélaïde se trouva préparée de bonne heure à recevoir la bénédiction nuptiale. A cet effet, elle se rendit à Pavie, où on l'accueillit avec enthousiasme et, peu après, le mariage était célébré avec une magnificence vraiment royale (947).

Ce grand acte de sa vie chrétienne procura à notre Sainte quelques jours de paix et de bonheur. Hélas ! ce temps de félicité fut bien court. Un conspirateur, Bérenger II, fils d'un roi détrôné, essaya inopinément de reconquérir, en Italie, les Etats perdus par son père. Lothaire accourut à Milan et bientôt la tentative de Bérenger était conjurée, mais déjà une autre épreuve est à l'horizon. Il n'y a que trois ans que l'union d'Adélaïde avec Lothaire a été bénie et voici qu'une mort soudaine les sépare : Lothaire meurt, empoisonné, croit-on, par les partisans de Bérenger, et Adélaïde, en larmes, se trouve veuve à 19 ans avec le souci d'un royaume menacé et bientôt conquis par Bérenger, qui se fait proclamer roi d'Italie.

Sans honte, il eut l'audace de demander pour son fils Adalbert la main de la pauvre reine dépossédée. Adélaïde repoussa avec indignation ces avances.

Outré de colère, Bérenger marcha sur Pavie et s'empara du palais de la sainte veuve. Elle fut dépouillée non seulement de ses immenses possessions, mais de ses meubles, de ses bijoux et même de ses habits royaux. « L'héroïque victime, dit saint Odilon qui a rapporté cette scène barbare, souffrit mille outrages et avanies ; on lui brisa le corps à coups de poing et de pied, on lui arracha les cheveux et on la réduisit au dénûment le plus complet. L'usurpateur la fit ensuite enfermer dans un cachot de la tour du château de Garde avec une de ses suivantes, restée fidèle à sa maîtresse infortunée. »

Les jours et les nuits s'écoulaient dans la prière et Dieu seul entendait ces voix, dit son pieux biographe, que des hommes barbares et sans coeur voulaient étouffer ; mais Dieu, qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Quatre mois s'étaient écoulés depuis le jour où les portes du cachot s'étaient fermées sur les pauvres prisonnières. On peut deviner leurs souffrances, mais leur soumission à la volonté de Dieu était restée admirable et l'heure de la Providence allait enfin sonner.

L'Evêque de Reggio, ancien ami du roi Lothaire, a eu connaissance du triste sort que Bérenger a ménagé à la sainte reine. Il l'arrachera aux mains du tyran. A cette fin, il fait appel à un saint ermite, il le charge d'aller délivrer les deux captives. Au moyen de quelques pièces d'argent, il soudoiera les gardiens de la prison, obtiendra d'y entrer et de délivrer la pauvre reine et sa compagne. L'ermite, instruit du plan d'évasion, le réalise à la lettre. La porte de la prison lui est ouverte, il confie aux deux captives son mandat et il les prie de le suivre à l'instant. Pour dépister ceux qui bientôt ne manqueraient pas de les poursuivre, l'ermite Martin a apporté aux prisonnières un travestissement. C'était dans la nuit du 20 août, nuit bien noire, mais grâce à cette obscurité profonde, leur fuite devait plus facilement passer inaperçue. L'évasion n'en restait pas moins pleine de fatigues et de périls. Saint Odilon nous rapporte que les pauvres fugitives eurent bien à souffrir de la lassitude, de la faim et de la frayeur. Dans cette fuite précipitée, la sainte tomba dans un marais où elle courait le plus grand péril d'être découverte par les soldats de Bérenger, lorsqu'elle vit arriver un pêcheur avec sa barque chargée de poissons. Elle l'appelle à leur secours. Le batelier, ému de les voir enlisées dans la boue, se hâte de les tirer de cette pitoyable situation. Déjà, elles y ont passé un jour et une nuit, elles sont transies et meurent de faim. Dans la cabane du pêcheur, la Providence leur fait trouver du feu et des poissons.

L'ermite Martin, qui les avait quittées depuis trois jours pour aller prévenir l'Evêque de la réussite de l'évasion, finit par les rejoindre et bientôt ce fut le comte Atton qui, étant venu à la rencontre de la reine, la conduisit sous bonne garde à Canossa. Instruit de l'évasion et de l'asile où la reine s'était réfugiée, Bérenger vint aussitôt faire le siège de la forteresse, mais sa criminelle entreprise échoua. Atton implora le secours du Pape Agapit II, de plusieurs seigneurs italiens et d'Othon I, roi de Germanie. Quelque temps après, ce dernier entrait sans résistance à Pavie, s'y faisait proclamer roi et députait l'ermite Martin auprès d'Adélaïde avec des présents et une demande en mariage.

Notre sainte accueillit avec modestie cette proposition et, à Noël 951, elle devenait l'épouse d'Othon. Cette alliance réunissait sur la même tête les couronnes d'Italie et de Germanie.

Une phase nouvelle commençait ainsi dans la vie d'Adélaïde.

Dieu bénit cette nouvelle union en envoyant aux royaux époux quatre enfants. Inutile de dire qu'Adélaïde mit tout son zèle à les bien élever. Plus que jamais, aussi, elle continuait à prodiguer sur son passage des libéralités royales.

Mais l'épreuve ne devait pas tarder à rejoindre la sainte reine. Le 7 mai 973, son mari, le roi Othon, après avoir assisté aux offices du matin et du soir dans sa chapelle, fait de larges aumônes de sa propre main, se sentit tout à coup gravement indisposé, reçut à la hâte les derniers sacrements et rendit le dernier soupir.

Veuve pour la seconde fois, Adélaïde recommençait un nouveau chemin de croix. Son fils Othon II n'avait alors que dix-neuf ans. Adélaïde dut assumer avec lui le gouvernement du royaume. Bientôt, cédant à la jalousie et aux intrigues de sa belle-fille Théophanie, la reine Adélaïde dut s'enfuir du palais pour sauver sa vie et vint se réfugier en Bourgogne, où Rodolphe III avait succédé à son frère Conrad. Un jour cependant, grâce à l'intervention du saint abbé Mayeul de Payerne, la reine Adélaïde vit son fils Othon se prosterner à ses pieds et lui demander pardon ; dès ce moment, il fut pour sa mère le plus respectueux des enfants, et quand, tombé malade en Italie, il vit qu'il allait mourir, il fit partager son trésor en quatre portions : la première pour les églises, la seconde pour les pauvres, la troisième pour sa soeur sainte Mathilde, abbesse de Quedlinbourg, la quatrième pour son armée. Il fit ensuite sa confession à haute voix devant le Pape et les évêques, reçut l'absolution, le Saint Viatique, l'Extrême-Onction puis, plein de repentir et de con-fiance, il rendit son âme à Dieu, le 7 décembre. Il fut enterré à Rome, à la porte orientale de Saint-Pierre, appelée Paradis, au pied de la statue du Sauveur.

Les seigneurs de Germanie confièrent de nouveau à Adélaïde la régence du royaume : la reconnaissance publique l'avait surnommée la Mère du peuple. Tour à tour écartée du pouvoir, puis invitée à remonter sur le trône, elle fit une bien rude expérience de l'instabilité de la gloire humaine.

Au milieu de tant d'événements qui se succédèrent pour elle, dans la plus étrange variété, Adélaïde ne négligeait pas son âme et on peut dire que les honneurs comme les humiliations l'affermissaient dans la vertu. Aussi, Dieu la favorisa-t-il de dons particuliers.

Un jour qu'elle était à table avec plusieurs prélats et seigneurs, on la vit subitement pâlir, soupirer, laisser échapper le couteau de ses mains, puis, prenant à part l'évêque d'Augsbourg, elle lui dit : « Mon Père, votre église vient de s'écrouler. » On dépêcha un courrier à Augsbourg et bientôt il revint confirmant la véracité des paroles de la Sainte.

Une autre fois, c'est un pauvre paralytique qui se trouve subitement guéri. Sainte Adélaïde, invoquant les Saints dont elle portait les reliques, lui avait, par ses prières, obtenu cette grâce.

En septembre 999, nous trouvons sainte Adélaïde à St-Maurice. Elle aimait particulièrement ce monastère et lui prodigua ses libéralités. Le Valais lui doit aussi l'érection d'une église à Bourg-St-Pierre. Quittant Agaune, la reine se rendit à Genève, où elle fut reçue par le roi et l'évêque Hugues, considérés tous deux par des historiens comme des neveux de l'impératrice. Elle alla visiter l'église de St-Victor et y institua une communauté de Bénédictins. De là, elle se rendit à Lausanne où de nouveaux honneurs lui étaient réservés. Mais c'est surtout la chapelle de Notre-Dame qui attirait la pieuse reine ; qui nous dira tout ce que son cœur exprima à sa Mère du Ciel de sentiments affectueux et reconnaissants ? Il nous semble la voir repassant le cours de sa vie et remerciant Celle qui avait toujours été son étoile, sa Consolatrice, la meilleure des Mères.

Accompagnée par Rodolphe III, elle prit le chemin d'Orbe et revit avec émotion les lieux témoins de ses lointains souvenirs et de ses vertus. Partout sur son passage, elle apaisait les dissensions, soulageait la misère des pauvres, comblait de ses libéralités les églises, les monastères. C'est à Orbe qu'elle fit ses adieux à l'Abbé de Payerne, Odilon. Baisant la bure du saint moine, elle l'arrosa de ses pleurs en disant : « Mon Père, souvenez-vous de moi dans vos prières, car vous ne me verrez plus désormais des yeux du corps. Lorsque la mort m'aura délivrée des préoccupations terrestres, je recommande mon âme à vos prières, à celles de toute votre communauté. »

Payerne fut sa dernière station, en ce pays de Bourgogne qu'elle avait tant aimé. Si à Orbe la reine avait eu son berceau, dans l'église abbatiale de Payerne, elle trouvait la tombe de sa mère. Ici encore, des larmes bien brûlantes durent inonder le visage d'Adélaïde ; avec quelle ferveur elle dut assister au saint sacrifice de la messe offert pour l'âme bénie de sa tendre mère. Et si on lui avait annoncé qu'un jour, dans cet endroit, l'autel serait renversé, les reliques profanées, la statue de Notre-Dame brisée et qu'il en serait de même un peu plus tard à Orbe, à Lausanne et à Genève ?... Mais, maintenant du haut du Ciel, elle voit que partout où la dévastation a passé, la restauration fait son chemin. Par ses prières, elle la fera progresser.

De Payerne, la sainte reine partit pour l'Alsace. Elle se rendit à Seltz où elle avait fondé un monastère et où elle voulait avoir son tombeau. Elle y arriva pour le service funèbre de son fils Othon II. D'innombrables pauvres assiégeaient la porte de l'église, attendant la distribution des aumônes. N'écoutant que son cœur et oubliant ses fatigues, Adélaïde voulut elle-même distribuer ses largesses. La nuit suivante, la fièvre la surprit, son état s'aggrava rapidement. Consciente de sa fin prochaine, elle demanda à recevoir les derniers sacrements. La souffrance n'interrompit jamais sa prière. Quand elle eut le sentiment que sa dernière heure approchait, elle fit réciter les litanies des saints. Comme on en était arrivé à cette invocation : Soyez-nous propice, elle se tut et alla recevoir le baiser du Christ pour l'amour duquel elle avait tant souffert.

C'était dans la nuit du 16 décembre 999.

La dépouille mortelle de la sainte fut inhumée dans l'église du monastère. Avant de la descendre dans la tombe, une foule innombrable accourut, avide de contempler une dernière fois les traits de la sainte et d'implorer son intercession. De nombreux miracles furent constatés.

Aujourd'hui, ses reliques font partie du trésor de Hanovre où elles sont conservées dans une châsse splendide.

Au souvenir de cette sainte qui a tant aimé notre patrie, ranimons notre ferveur et pour la rejoindre au Ciel, appliquons-nous à imiter ses vertus.

 

L'Abbé Hugues

 

A la mort de saint Odilon, c'est le moine Hugues de Cluny qui est investi de la charge abbatiale. Le Pape Léon IX ratifie cette nomination et le nouvel Abbé reçoit la bénédiction des mains de l'Archevêque de Besançon, le 22 février 1049.

L'empereur d'Allemagne a pour cet Abbé une si grande affection qu'il le prie d'être le parrain d'un de ses enfants et il lui porte une si grande estime qu'à sa demande il se réconcilie avec André, roi de Hongrie.

Les Papes, à leur tour, honorent ce grand moine de toute leur confiance, et ils le chargent d'accompagner les légats pontificaux en France, dans plusieurs conciles.

Par l'ascendant de ses vertus et ses instances, il arrive à décider Henri IV à entreprendre le voyage de Canossa pour y rencontrer le Pape Grégoire VII, obtenir son pardon et rentrer ainsi dans la communion de l'Eglise.

C'est ce savant religieux, oracle des princes et des Papes, qui reçut à Payerne la succession de saint Odilon. Si le monastère de Cluny ne fut jamais plus florissant que sous cet Abbé, on peut en dire autant de celui de Payerne.

Malgré ses nombreux travaux entrepris dans l'intérêt de l'Eglise et pour le plus grand avantage de l'Ordre de Cluny et de l'abbatiale de Payerne, Hugues, plein de mérites, arriva à l'âge de 85 ans ; il rendit sa sainte âme à Dieu, le 29 avril 1109. Le Pape Calixte II a inscrit son nom dans la liste des saints, en 1124.

 

Saint Udalric

 

En 1085, nous trouvons comme prieur, au couvent de Payerne, un moine dont il convient aussi de rappeler le souvenir : c'est saint Udalric.

Il naquit à Ratisbonne, en 1018 ; neveu de l'Evêque de Treissingen, il devint prévôt de sa cathédrale. En un temps de famine, on le vit donner une grande partie de son bien aux indigents et engager le reste de sa fortune pour les secourir. Il fit le pèlerinage de Terre Sainte et il y trouva un grand profit spirituel. Un jour cependant, il faillit tomber entre les mains des Bédouins.

Vers 1048, Udalric s'en vint frapper à la porte du couvent de Cluny. Une profonde humilité abritait en lui ses plus grandes vertus. Ordonné prêtre, il devint le confesseur de la communauté, maître des novices, et enfin directeur des religieuses du couvent de Martigny, près d'Autun.

Au déclin du XIme siècle, un riche seigneur, Lutold de Birmlingen, ayant entendu parler des grandes vertus des moines de Cluny, décida avec son frère d'appeler ces religieux et de leur offrir la fondation d'un monastère sur leurs terres, à Rueggisberg, village situé à deux petites lieues de la frontière fribourgeoise. Hugues, le saint Abbé de Cluny, choisit et envoya pour cette fondation Conon et Udalric, tous les deux d'une grande vertu.

C'était en 1074 ; à l'exemple de Notre-Seigneur au début de sa vie publique, ils passèrent la sainte quarantaine dans une grotte toute proche de l'endroit où l'on construisait leur nouveau monastère, n'ayant pour toute nourriture que du pain et de l'eau. Edifiés par la vie austère de ces anachorètes, les habitants de la contrée ne tardèrent pas à venir les visiter pour leur demander conseil, pour entendre leurs exhortations.

Un jour, parmi ces visiteurs, il y eut une pauvre infirme, défigurée par les empreintes hideuses de la lèpre. Avec larmes, elle supplia Udalric de prier pour elle, pour sa guérison. Le moine, touché de compassion, prit de l'eau, la bénit, en lava les plaies de la pauvre malade ; quelques jours après, elle revint, pleurant de reconnaissance : elle était guérie.

Un autre jour, c'est un pauvre possédé, qui, grâce aux prières et à la sainte messe célébrée par Udalric, obtient sa délivrance, recouvre sa liberté.

Une autre fois, c'est un incendie que le saint moine éteint instantanément en faisant le signe de la croix et une ardente prière.

Le monastère de Rueggisberg fut prospère et dura jusqu'à la Réforme.

Saint Udalric n'y resta pas longtemps. Il fut nommé prieur de Payerne. Ici encore, le saint ne fit qu'un court séjour, assez long cependant pour qu'on pût y apprécier ses éminentes vertus.

Plein de mérites, le saint moine rendit sa belle âme à Dieu, au monastère de Celle (Allemagne), le 14 juillet 1093.

L'Eglise de Lausanne célèbre sa fête le 11 juillet. Sur son tombeau, on lit cette épitaphe :

 

Sepulcrum

Sancti Udalrici

Miraculis gloriosum

Sta

Viator devote.

 

 

Voici la traduction :

 

Sépulcre

de saint Udalric,

célèbre par ses miracles.

Pieux pèlerin, arrête-toi et prie ! Invoquons saint Udalric ; il nous assistera, nous bénira !

 

Eglise paroissiale

 

A côté des religieux du prieuré, il y avait le clergé chargé de l'église paroissiale. Le premier curé connu paraît en 1173. Plus tard, le curé fut secondé par un vicaire et des chapelains. Il était nommé par l'évêque, sur la présentation du prieur dont il était censé être le vicaire perpétuel.

L'entretien de l'église paroissiale était entièrement à la charge de la ville. Les comptes de la bourgeoisie mentionnent souvent des réparations plus ou moins importantes : ainsi, en 1317, la pose d'un grand vitrail et la confection, à Fribourg, d'une table neuve pour le grand autel. C'était aussi la ville qui faisait venir les prédicateurs du Carême et de l'Avent. C'est à elle qu'appartenaient les livres et ornements, chaque marguillier entrant en charge en prenait inventaire.

En 1492, l'inventaire mentionne 39 chasubles, 28 surplis, 6 tuniques (chapes), 2 nappes de soie, 26 aubes, 18 amicts, 6 étoles, 22 manipules, 24 livres, dont 2 missels-psautiers, 8 calices, 13 bourses en soie, 2 channettes (burettes), 2 chandeliers.

En 1434, Isabelle de Murat fit héritier de ses biens l'office des âmes du Purgatoire qui se célèbre à Payerne chaque semaine et qui consiste en un service divin et en une distribution aux pauvres. Guillaume Paquerot fit édifier un nouveau luminaire devant le Christ placé dans un reposoir à côté du grand autel et non loin du tombeau du donateur, à charge pour le clergé de chanter les vêpres des morts à des dates déterminées, devant ce tombeau, recouvert du drap mortuaire et à la lueur de deux cierges.

Une Confrérie de la Conception de Notre-Dame était érigée dans l'église paroissiale et chaque année, à la fête patronale, il y avait la mise du bâton de la Confrérie. Le vainqueur avait le privilège de le porter aux processions. Le montant de la mise était versé au fonds de la Confrérie et la ville faisait un cadeau au miseur.

 

Eglise abbatiale

 

L'Abbé Hugues fut un grand constructeur d'églises. C'est à son administration, à la fin du XIme siècle, que M. Rahn fait remonter les débuts de la construction de l'église abbatiale, travail commencé dans la partie centrale et occidentale, poursuivi lentement, de sorte que les parties orientales sont postérieures d'un demi-siècle et se ressentent des progrès réalisés à Cluny même par l'Abbé Hugues dans la basilique-mère. Ce n'est qu'au cours du XIIme siècle que la construction fut achevée sous le priorat de Guignes.

Au XVme siècle, l'église fut réparée, le transept remanié. C'est peut-être à ce moment qu'on fit la tour et la croisée qui supporte le clocher, qui est de style gothique alors que la basilique dans son ensemble est de style roman pur.

En 1360, Marguerite Mestral légua 10 livres (20,000 fr. env.), pour la construction dans l'abbatiale d'un autel dédié à Notre-Dame et vers 1380, le moine Aymon de Ballaigues fonda l'autel saint Léger. Vers la même époque, des autels furent dédiés à saint Benoît, à saint Nicolas et à saint Eloi.

En 1398, le prieur Pierre d'Estavayer fonda l'autel de sainte Anne et saint Yves et ses armes se voient encore sur une des chapelles du transept nord.

La plus intéressante de l'abbatiale était sans contredit celle dédiée à saint Jean-Baptiste et saint Jean l'évangéliste. Elle est déjà mentionnée en 1408, mais elle doit son caractère à la munificence de Jean de Grailly, ancien prieur de Villars-les-Moines et vicaire général du couvent de Payerne. Par acte du 3 février 1454, qu'il compléta le 12 du même mois 1462, après avoir quitté la charge du vicariat, l'ancien prieur s'appliqua à l'embellissement de la chapelle de ses saints patrons. Il lui donna à cet effet, en dotation, un mas de 21 poses de terre, acquis de l'hôpital de Fribourg et sis à la Condémine de Plagnouf. Voici la description qu'en donne M. Rahn :

« L'intérieur, dit-il, doit avoir produit l'effet le plus charmant. Parois et voûtes, clefs et nervures, tout était peint. Sur le fond rouge des murailles se détache un semis de croix tréflées blanches ; des motifs d'architecture encadrent des figures de saints. On y remarque entre autres deux fois la Madone. Un premier tableau représente le groupe de la Pietà : la Mère de Dieu tenant sur ses genoux le corps inanimé de son Fils. Un second nous montre la Vierge comme Mère de Miséricorde, étendant son manteau sur les personnages laïques et ecclésiastiques agenouillés à ses pieds. Sur les clefs et sur les retombées des voûtes sont partout sculptées les mêmes armoiries, ce sont celles de Jean de Grailly. Il a dû avoir à sa disposition un architecte et un peintre d'un talent remarquable. Le moine en prières, agenouillé à droite de la Mère de Miséricorde, n'est autre que le fondateur. »

Au-dessus de l'arc par lequel la chapelle s'ouvrait sur le transept, une grande fresque représente la Sainte Trinité : Dieu le Père tient le Crucifié, au-dessus paraît le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe.

 

Prieurs

 

Parmi les prieurs du couvent payernois, nous trouvons Aldrade qui fut le compagnon et le conseiller de saint Pierre-Damien, et Udalric (vers 1075), que l'Eglise a canonisé comme Odilon. C'est à lui qu'on doit la rédaction du Coutumier de Cluny, important témoignage du travail, de la culture et de la discipline des moines de cette époque. Nous en avons déjà parlé.

De 1154 à 1171, c'est Guillincus qui assume la charge du priorat ; c'est à lui que le couvent d'Hauterive doit le Dézaley de Posieux.

Le prieur Pierre (1173-1178) assiste à la fondation de la ville de Fribourg. Le 24 mars 1178, le duc Berthold de Zahringen reconnaît solennellement que l'église de St-Nicolas et le quart de la ville de Fribourg sont de l'alleu du couvent de Payerne, ainsi que le cimetière et deux chesaux.

Un des prieurs les plus marquants fut Henri de Sèvery ou de Siviriez, de la famille vaudoise de ce nom. On le trouve moine à Romainmôtier, en 1347, puis prieur à Vaucluse et plus tard à Payerne, en 1369. En 1381, il était promu évêque de St-Jean de Maurienne, et transféré ensuite sur le siège épiscopal de Rodez. Il mourut à Avignon en 1395 et fut inhumé à Romainmôtier dans la chapelle qu'il avait fondée en 1386.

Enfin, en 1491, c'est un haut dignitaire de la cour romaine, le Génois Antoine Pallavicini, cardinal au titre de Ste-Anastasie et de Ste-Praxède, qui devient commanditaire de l'abbaye de Payerne.

Fribourg ne fut pas étranger à cette élection. En voici la preuve : le 8 février 1491, le Pape Innocent VIII écrit aux Fribourgeois, leur demandant leur appui pour mettre le cardinal Pallavicini en possession de Payerne. Fribourg intervint et sa démarche fut couronnée de succès. Le 14 septembre 1491, le Pape en remerciait les Fribourgeois.

 

Comment Payerne devint protestante

 

Berne avait accepté la Réforme en 1528 et immédiatement cette décision eut son contre-coup à Payerne. La même année, les Bernois obligèrent le couvent à abandonner une partie de ses revenus de Chiètres au ministre de Kallnach.

Berne usait largement de son traité d'alliance pour requérir des contingents payernois. En octobre 1528, il s'en trouve dans l'armée bernoise envoyée contre les gens du Hasli qui avaient voulu rétablir la messe ; en octobre 1530, on trouve encore des Payernois parmi les soldats qui dévastèrent le Pays de Vaud, en poursuivant les gentilshommes de la Cuiller.

Le 4 juin 1531, les Payernois demandent à Berne le renouvellement de leur alliance. Berne répond en envoyant à Payerne un prédicant qui fut Saunier ou Farel. Celui-ci voulut prêcher, mais le Conseil de ville lui ferma la chapelle paroissiale, et les religieux, l'église du monastère. Le prédicant prêcha au cimetière, ce qui causa un grand tumulte.

Le banderet dut le soustraire à la foule qui voulait le jeter à l'eau. A la nouvelle de cet incident, le bailli de Vaud réunit à Payerne le 26 juin les Etats de Vaud qui renouvelèrent solennellement leur déclaration de foi catholique du 23 mai 1525 et interdirent toute prédication protestante.

Plus tard, le 12 octobre 1531, au lendemain de la bataille de Cappel, des représentants des Conseils de Payerne, d'Avenches et de différentes villes fribourgeoises se rendirent à Fribourg pour déclarer au Conseil de cette ville qu'ils étaient prêts à sacrifier corps et biens pour l'ancienne croyance.

Cependant, la foi réformée continuait à être prêchée à Payerne dans une maison privée, peut-être celle de Pierre Mallier, qui paraît avoir été dans cette ville l'un des premiers adhérents de la Réforme. Mais la population restait attachée à l'ancienne foi, et, au Carême de 1532, le Conseil engagea encore, par les soins du banderet, François Ramuz, un religieux comme prédicateur, le Père François. Pendant ce même temps, le ministre Antoine Saunier continuait à prêcher. Il en résulta une grande surexcitation, au cours de laquelle deux évangéliques abattirent une croix et furent emprisonnés. Par lettre du 20 avril, Berne intercéda en leur faveur auprès du Conseil de Payerne, tout en déclarant, une fois de plus, ne vouloir renouveler l'alliance confédérale que si la liberté du prêche était assurée.

A la question religieuse se mêlait une question politique ; les protestants voulaient soustraire Payerne à l'autorité du duc et quelques catholiques étaient pour ce mouvement de séparation.

Le 22 mai, les religieux ne se sentant plus en sécurité demandèrent la protection de Fribourg. Le 23 mai, le Conseil de Payerne fit aux Bernois les promesses qu'ils avaient exigées et l'alliance fut renouvelée le dimanche suivant, 26 mai (dimanche de la Trinité). C'est en vain que, trois semaines plus tard, le duc Charles vint en personne à Payerne. Il put bien renouveler l'ancien pacte d'avouerie avec le couvent, mais il ne put empêcher qu'à son passage les évangéliques n'arborassent la plume de coq en signe de mépris. Le seul résultat de la visite fut qu'un Cordelier de Lausanne, qui avait passé à la Réforme et avait prêché à Payerne, s'éclipsa et ne revint plus.

Le duc parti, les évangéliques reprirent de l'avantage. On les voit, le 23 juillet, remercier le Conseil de Berne de sa sollicitude et celui-ci leur témoigna, une fois de plus, sa bienveillance, le 29 juillet, en adressant au Conseil de Payerne une lettre dans laquelle il lui reprochait de ne pas tenir ses promesses touchant la liberté de conscience. Les moines, inquiets de plus en plus, avaient réclamé à nouveau la protection de Fribourg.

Les Fribourgeois avaient hésité près de deux mois avant de répondre ; ils se rendirent enfin, le 14 août, aux instances des religieux et désignèrent le chevalier Antoine Pavillard comme advoyer, soit gardien du couvent. Pavillard, avec un certain nombre de soldats, occupa le monastère.

Cette intervention de Fribourg mit une sourdine aux aspirations des Bernois. Le 31 août, ceux-ci envoyèrent aux Payernois des députés qui représentèrent « qu'on ne voulait pas les obliger à quitter leur ancienne religion, ni abolir la messe, ni les autres cérémonies papistiques, qu'on ne demandait d'eux qu'une chose : la liberté de conscience pour ceux qui souhaitaient la parole de Dieu, et pour ceux qui la leur prêchaient, que c'était à cette condition et sous cette promesse que les Bernois avaient renouvelé avec eux deux fois leur alliance ».

Cette lettre préludait à l'envoi à Payerne d'un nouveau ministre. D'après Pierrefleur, ce serait Viret. D'août à septembre, la situation ne fit que s'aggraver. Dans l'église abbatiale, Jean Planche et Pierre Mallier étaient allés frapper un religieux.

Le Conseil de Payerne était devenu hésitant. Il renouvela son alliance avec Fribourg ; il attendit pour la signer avec Berne jusqu'au 15 juin. A cette date, le prédicant n'avait encore l'usage d'aucune église et les autorités frappaient de fortes amendes les évangéliques qui troublaient le culte catholique, ce qui provoquait de nouvelles plaintes des Bernois.

C'est à ce moment que Viret, à peine âgé de 21 ans, entra en scène. Pierrefleur le montre arrivant à Payerne vers la St-Michel (29 septembre), et prêchant dans les tavernes et autres lieux publics. Viret parle lui-même de ses débats avec le curé de Payerne, Claude Mestral. Il se plaint d'avoir été frappé grièvement, dans une bagarre, dont il était probablement responsable, d'après ce qu'on peut conclure de l'attitude des Bernois dans cette affaire, où ils paraissent demander grâce.

Les documents font défaut pour l'année 1534, mais du fait que Berne ne se plaint plus, on peut déduire que la cause de la Réforme a fait du progrès. C'est probablement en cette année 1534 que les protestants obtinrent la concession de la chapelle de l'Hôpital.

Leur nombre augmentant, ils demandèrent que l'une des deux églises servît aux deux cultes. Comme gardien du couvent, le Chevalier Pavillard s'y opposa. Le 4 février 1535, Berne plaida en leur faveur auprès du Conseil de Payerne. Forts de cette intervention, les évangéliques, sans attendre l'autorisation sollicitée, occupèrent immédiatement l'église paroissiale et y célébrèrent leur premier culte le dimanche 14 février. Le Gouvernement de Fribourg protesta auprès de celui de Berne et celui-ci crut devoir modérer l'ardeur de ses coreligionnaires en regrettant qu'ils suivissent si mal ses conseils. Mais les réformés allèrent de l'avant et Berne revint à la charge pour empêcher toute violence.

La lutte aurait pu continuer, mais en 1536 Berne déclara la guerre au Duc de Savoie et, en quelques semaines, fit la conquête du Pays de Vaud. Le 23 janvier, les Bernois prenaient, sans rencontrer de résistance, Payerne et Morat.

L'administration de la ville de Payerne fut bientôt réorganisée ; des protestants entrèrent au Conseil.

Un arrangement eut lieu avec Fribourg et Berne céda à ce dernier : Rue, Surpierre, Estavayer, Bulle et Châtel-St-Denis.

Berne conserva Payerne et tous les biens de l'abbaye dans le Pays de Vaud, mais dut consentir au partage des biens du couvent.

Les seigneurs fribourgeois qui occupaient le monastère au moment de la conquête bernoise firent transporter à Morat des titres sur parchemin et des caisses d'ornements d'église.

Berne emporta une image d'argent de Notre-Dame, deux chefs de saint Jean et de saint Paul, dont on avait retiré les reliques qui allèrent à Fribourg, quatre calices d'argent avec patène, une caisse d'argent et de cristallerie qu'on disait renfermer des reliques de saint André, plusieurs chapes et une chasuble de velours.

Il restait à Fribourg : une croix d'argent, deux grands chandeliers d'argent, des chapes, une rouge avec image de Notre-Dame.

Les bourgeois de Payerne eurent une part des dépouilles, entre autres :

 

L'abbaye neuve,

la maison du Doyen, les cloîtres,

l'église du cloître ou abbatiale,

26 poses de terre à Corcelles,

500 poses de bois.

 

Cette conquête et cet accord consommèrent la suppression du couvent de Payerne.

La plupart des religieux se retirèrent à Fribourg. Trois religieux acceptèrent la Réforme : en retour, il leur fut accordé une prébende à vie.

Des neuf prêtres du clergé payernois, un seul paraît avoir accepté la Réforme. On lui reconnut les biens de la chapelle de Notre-Dame de Pitié.

Que sont devenus les bâtiments de l'abbaye ?

M. Maxime Reymond nous l'apprend. Une partie des cloîtres, dit-il, et la maison d'école furent transformés en 1602 en un bâtiment neuf où Berne logea le gouverneur. L'église abbatiale fut fermée et verrouillée, par décision du Conseil de Payerne, en date du 21 mai 1552.

Le 5 juillet 1563, à 4 heures de l'après-midi, la foudre tomba sur le grand clocher et incendia la toiture.

Le 19 janvier 1645, pendant le sermon, la même flèche fut renversée par un coup de vent. Elle fut reconstruite.

Le 30 avril 1686, le Conseil de Payerne céda l'église abbatiale à Leurs Excellences pour en faire un grenier.

En 1543, le Conseil de Payerne fit vendre à Genève des calices et patènes d'argent pour 111 livres et en outre un calice d'or pesant une demi-livre et une croix d'or. Ces objets provenaient sans doute de l'église paroissiale et non de l'abbaye. Par contre, le maître-autel de l'église abbatiale fut acheté par Pierre de Gruyère et mis tout d'abord dans le choeur de l'église de Gruyères, puis dans la chapelle St-Pierre. Ce maître-autel portait un Christ entouré des apôtres sculptés.

 

Notre-Dame de Tours conservée

 

En 1629, les limites des deux territoires fribourgeois et bernois furent déterminées par un échange de terres entre la ville de Payerne et celle de Fribourg.

« Nos bons amys et voisins de Fribourg, cédèrent des terres tant en prés que champs, lesquelles nous avions au plus près de Corcelles, entre le ruz de Metillon et le terreau où il avait son ancien cours.

« En récompense, Payerne donne à nos anciens bons voisins et amys l'église et le cimetière du dit lieu de Notre-Dame de Tours, avec le jardin qui est derrière la dite église devers Corcelles et toutes aultres terres, places, roches, rapes, entre et les issues comprises entre les délimitations suivantes..., etc. »

Cet acte est signé par Daniel Montenach, chevalier, et Hans Leutsbourger, d'une part, et de l'autre par les délégués de Payerne (11 décembre 1629). Il est tout à la louange des autorités payernoises.

 

Restauration artistique

 

Dans l'avant-propos de sa notice très suggestive sur l'église de Ressudens et ses peintures murales, M. le pasteur Marc Vernet exprime cette pensée à laquelle nous applaudissons :

« Depuis quelques années, dit-il, le peuple vaudois témoigne une sollicitude particulière aux sanctuaires édifiés par ses ancêtres. A l'heure où quelques esprits chagrins ne voient partout que décadence morale et déclin de la piété, il est profondément réjouissant de constater le zèle avec lequel un grand nombre de paroisses ou de communes ont entrepris de rendre à leurs édifices religieux l'aspect et le caractère qui conviennent à leur sainte destination.

« Restaurer une église, oeuvre émouvante, passionnante, fertile en imprévus. Que va-t-on découvrir sous le crépissage caduc des murailles, derrière le badigeon douteux qui déshonore les parois d'un vieux choeur, ou sous les planchers vermoulus qui recouvrent, dit-on, de précieux vestiges du passé.

« A cet égard, continue le même auteur, peu de temples ont réservé aux architectes, aux pasteurs et aux paroissiens une surprise plus grande que celui de Ressudens. Naguère, on l'appelait irrévérencieusement la grange ». Aujourd'hui, son remarquable ensemble de peintures murales, dégagé du linceul de plâtre qui le masquait depuis trois siècles, attire chaque année un nombre croissant de visiteurs.

« Grâce à l'énergique impulsion et à la persévérance du pasteur Gérard Savary, l'oeuvre commencée au printemps 1922 fut réalisée en dix mois. La restauration de l'édifice fut confiée à M. Louis Bosset, architecte à Payerne, celle des peintures à M. Ernest Correvon, à Lausanne. L'ampleur des découvertes faites disposa le Département vaudois de l'Instruction publique et des Cultes et le Département fédéral de l'Intérieur à honorer l'entreprise d'un large appui financier. »

La dépense de la restauration proprement dite, fouilles comprises, est revenue à 38.700 fr.

La brochure de M. Vernet donne une reproduction très réussie des différentes scènes de la vie du Christ et de sa Mère. Elle intéressera sûrement, au plus haut point, les amateurs d'archéologie et d'iconographie religieuse. Tous trouveront dans ses pages de quoi mieux connaître et aimer la religion qui a inspiré cette galerie de scènes évangéliques.

Nous nous réjouissons aussi de voir qu'à Payerne le même souci et le même zèle de restauration ont rendu à l'église paroissiale de Notre-Dame sa splendeur primitive au point de vue artistique et qu'on a également entrepris à l'abbatiale de grands travaux.

Restauration religieuse

 

Mais à Payerne, il y a bon nombre de catholiques, et tout en se réjouissant de voir l'ancienne église de Notre-Dame rajeunie, ils ne pouvaient cependant pas s'en contenter. Tout d'abord, cet édifice ne leur appartenait plus. En outre, ils avaient besoin et ils voulaient une église à eux, une église où il y eût non seulement un baptistère, mais également un autel. Ils voulaient avoir une Table sainte où ils pourraient recevoir le vrai Corps et le vrai Sang de Jésus-Christ. Ils voulaient que dans ce sanctuaire il y eût des confessionnaux, puisque le Christ a dit à ses Apôtres : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. » Ils voulaient une église où les yeux pussent contempler l'image du Divin Crucifié, où ils pussent entendre et chanter le symbole des Apôtres, celui de Nicée, celui de la tradition ; ils voulaient une église enfin où Celle qui était au pied de la croix, Celle qui est la Mère du Sauveur, Celle qui nous l'a donné, Celle qui a souffert avec Lui pour nous, pût avoir son trône. N'est-Elle pas Reine puisqu'Elle est la Mère du Roi, n'est-Elle pas aussi notre Mère puisqu'Elle nous a donné Jésus qui est la vie de notre âme, qui nous a donné la vie de la grâce, qui nous vaudra la vie éternelle ?

Depuis quelques années, les catholiques avaient déjà un lieu de culte, c'était le pauvre rez-de-chaussée de la cure qui servait de chapelle provisoire. Leur nombre était progressivement arrivé à 1,200 : la chapelle était tout à fait insuffisante et, en 1910, Mgr Colliard pouvait écrire : « A Payerne, la construction d'une église s'impose depuis 20 ans ; les âmes continueront à se perdre tant qu'il n'y aura pas un édifice répondant aux besoins de la population de la paroisse. »

Conscient plus que personne de l'urgence de cette entreprise, malgré la tristesse des temps (c'était pendant la guerre de 1914), M. l'abbé Tâche, curé de Payerne, avec un zèle admirable, se fit, comme jadis l'abbé Mermillod, le pèlerin quêteur de Notre-Dame. Il arriva à trouver la belle somme de 120,000 fr.

Sa grande joie eût été de présider à la construction de l'édifice pour lequel, pendant des années, il s'était appliqué à procurer les pierres précieuses. Il en fit le sacrifice... il avait glané, d'autres feraient le pain.

Le 9 octobre 1926, M. l'abbé Tâche quittait sa chère paroisse de Payerne, où avec un zèle inlassable il avait travaillé durant 16 ans et il allait continuer son labeur apostolique à Sâles d'abord, puis à La Joux.

A la fin du même mois d'octobre, son successeur, M. l'abbé Battistolo, arrivait à Payerne et c'est lui qui devait assumer la construction de l'église si nécessaire et si ardemment désirée. Sans retard, le nouveau curé se mit courageusement à l'oeuvre. MM. Genoud et Cuony étudièrent un nouveau projet et un autre emplacement fut choisi.

En septembre 1928, les travaux commençaient ; deux ans plus tard, en septembre 1930, ils étaient terminés.

Le nouvel édifice présente en plan les dispositions d'une basilique voûtée à laquelle l'adjonction d'un transept donne la forme d'une croix latine. Le dessin des verrières est du peintre Henri Broillet ; l'exécution du travail a été confiée à la maison Kirsch et Fleckner. Le maître-autel est surmonté d'un calvaire d'une émotion poignante dû au ciseau de M. Beaud. Le magnifique chemin de croix est l'oeuvre du professeur Cattani.

L'église fut consacrée le 14 février 1931.

Cette date restera gravée dans la mémoire des catholiques de Payerne, comme une des plus importantes de leur histoire.

La cérémonie toujours si touchante de la dédicace de l'église s'est déroulée suivant notre rituel vieux de tant de siècles et les fidèles témoignèrent de leur intérêt en entrant très nombreux dans la vaste nef, dès que les portes en furent ouvertes.

 

Allocution prononcée par S. Exc. Mgr Besson
l'inauguration solennelle de l'église de Payerne
15 janvier 1931

 

MES TRÈS CHERS FRÈRES,

 

Dieu nous a créés pour la béatitude céleste ; mais il nous fait d'abord vivre ici-bas. Si nous ne devons jamais perdre de vue la patrie permanente qui nous attend (Hébr., XIII, 14), nous devons aimer aussi la patrie provisoire, où, pèlerins éphémères, nous remplissons notre tâche d'hommes et de chrétiens. La cérémonie de ce jour nous élève jusqu'au ciel, dont nous savons, par la liturgie, que l'Eglise est une figure ; elle nous rattache cependant à notre pays, dont tout nous est cher, jusqu'à la dernière parcelle de son territoire, jusqu'au moindre souvenir de son passé.

« Inaugurant un édifice qui, par les rites qui s'y déroulent, relie aux anciens âges le temps présent, nous évoquons, d'instinct, les générations disparues. Et, puisque les âmes sont immortelles, nous sentons près de nous ceux qui vécurent au cours des siècles, sur la terre que nous foulons. La pensée des aïeux, qui jamais ne nous quitte, nous enveloppe aujourd'hui plus étroitement. Peut-être qu'ils sont venus, à cette dédicace, prier et chanter avec nous...

« Ne vous semble-t-il pas les voir, en cortège grandiose, accourir de tous côtés, par les routes claires qui traversent les grandes villes et par les chemins couverts d'ombre qui descendent des châteaux forts ou qui longent les vieux couvents ? Voici nos grands évêques d'autrefois, à leur tête Marius d'Avenches, qui l'an 587, ici même, consacra une église à Dieu, sous le vocable de la Vierge Marie, comme nous l'avons fait il y a quelques heures, plus de treize siècles après lui. Voici les saintes fondatrices, Adélaïde et Berthe, qui répandirent sur la région la joie lumineuse de leur bonté ; les illustres abbés, Mayeul, Odilon, Hugues qui donnèrent à la vie religieuse un si bel essor ; et le moine Udalric qui rédigea, dans l'abbatiale, alors vivante, le célèbre coutumier clunisien. Voici, resplendissants sous leurs lourdes armures, les dynastes du Pays de Vaud, les sires de Grandson, de Cossonay, d'Estavayer, dont les fils gouvernèrent l'abbaye ; les comtes, les ducs, les empereurs, Pierre de Savoie, Rodolphe de Habsbourg, qui en furent les avoués. Voici, compacte sous ces voûtes, et débordant par delà les portes, jusque sur le parvis, la foule anonyme des moines et des gens d'églises, des bourgeois un peu frondeurs, des manants résignés, dont les âmes sont soeurs des nôtres et dont les coeurs battent avec nos coeurs. Nous nous sentons unis à cette multitude, invisible mais toute proche, et soudain l'horizon s'élargit : ce n'est pas seulement une fête de paroisse que nous célébrons, c'est une fête de chrétienté.

« C'est une fête de paroisse néanmoins... Les catholiques de Payerne avaient une triste chapelle, au rez-de-chaussée d'une vieille maison, riche de souvenirs, sans doute, et remarquable par l'épaisseur de ses murs, mais pauvre sous tous les autres rapports et pouvant à peine contenir quelques personnes. Ils voulurent ce vaste édifice, moins indigne, par sa beauté, du Dieu qui veut bien demeurer parmi nous, et plus apte, par ses dimensions, à recevoir l'ensemble des paroissiens. Des générosités nombreuses unirent leurs efforts, des artistes de talent prêtèrent leur concours, des prêtres actifs — non seulement vous, cher Monsieur le Curé, mais ceux qui vous donnèrent l'exemple, et surtout votre prédécesseur immédiat — se dévouèrent avec persévérance, et, lentement, la belle église monta, monta vers le ciel. Vous l'avez, votre église, chers paroissiens ; il est juste que vous soyez dans l'allégresse. Et nous nous réjouissons avec vous, en ce jour que Dieu nous a donné. (Ps. CXVII, 24.) Car, si nous ne voyons pas, comme à l'heure où Salomon célébrait la dédicace du temple de Jérusalem, le feu céleste descendre sur des victimes innombrables pour les consumer (II Chron., VII, 11), nous savons que le Seigneur habite cette maison sainte, que sa bénédiction la couvre, que ses regards se reposent sur elle, que son coeur y veille jour et nuit, pour exaucer et pour pardonner. (II Chron., VI, 19-21.)

« Voilà pourquoi nous aimons nos églises. Convaincus, d'une part, qu'il ne nous sert de rien de gagner l'univers, si nous perdons notre âme (S. Matth., XVI, 26), et, d'autre part, que notre coeur, fait pour Dieu, ne peut trouver qu'en lui son vrai repos (S. Augustin, Conf., I), c'est dans nos églises que nous réalisons le mieux ces grandes vérités ; dans nos églises que nous venons chercher la lumière de la Parole de Dieu, puiser la force des sacrements, nous unir au Divin Maître qui s'offre pour nous sur l'autel. Ne l'oubliez jamais, très chers Frères ; ne l'oubliez jamais, vous surtout, heureux enfants, qui, par une disposition délicate de la Providence, recevez la confirmation le jour même où ce magnifique édifice est solennellement inauguré. Membres d'une paroisse déterminée, mais faisant partie de l'Eglise universelle, destinés à vivre temporairement sur la terre, mais appelés à jouir éternellement de la possession de Dieu, vous avez des devoirs précis à remplir. Ce nouveau sanctuaire, dont les fondements sont fixés dans notre sol, mais dont le clocher montre le ciel, vous les mettra chaque jour devant les yeux.

« D'abord, restez fidèles à votre Credo, fidèles à votre pratique religieuse, fidèles au Christ, votre Maître. Soyez le sel de la terre (S. Matth., V, 13) au milieu de la corruption, la lumière du monde (S. Matth., V, 14) au milieu du doute et de l'impiété que tant d'influences, parfois inconsciemment, propagent de plus en plus. Soyez chrétiens, sans provoquer ceux qui ne professent point votre foi, mais sans rougir et sans avoir l'air de vous excuser. L'expérience montre que, dans un pays comme le nôtre, celui qui pratique sa religion, loyalement, simplement, se fait toujours respecter, du moins de ceux dont l'estime importe.

« Ensuite, n'oubliez pas que, si Dieu doit tenir dans vos préoccupations la première place, vous avez été mis cependant par la Providence dans un milieu familial et social dont le bonheur ne peut vous laisser indifférents. Serviteurs d'un Maître qui donne la paix, qui la donne comme nul ne peut la donner (S. Jean, XIV, 27), travaillez afin que la véritable paix règne parmi les membres de vos familles, parmi les classes de la société qui vous entourent, parmi les citoyens du pays où vous vivez. Tendre vers cet idéal est un devoir dont nul chrétien ne peut se dire exempt ; c'est un devoir plus rigoureux à l'heure trouble où nous sommes. (Ire de S. Jean, IV, 16.)

« Puisse, mes très chers Frères, la solennité d'aujourd'hui dépassant le cadre d'une simple fête paroissiale, vous avoir montré combien larges sont nos perspectives chrétiennes, et dans quelles hautes régions elles nous peuvent transporter, quand nous les comprenons bien. Puisse cette dédicace, par les souvenirs qu'elle évoque, par les bénédictions qu'elle fait descendre du ciel, par l'esprit dont elle nous pénètre, devenir en quelque sorte une fête pour le pays tout entier. Je veux dire que la Patrie elle-même doit tirer profit du renouvellement spirituel dont cette église sera le foyer ; car nous collaborerons sûrement au bien général, nous serons les bons ouvriers de la prospérité publique, si nous pratiquons mieux notre doctrine sainte, — si nous restons, d'une part, inébranlablement fidèles à Dieu, et, d'autre part, fermement résolus à promouvoir, dans notre rayon d'influence, la Paix, fruit de la charité. »

 

 

A Notre-Dame de Payerne

 

Un jour, sortit des catacombes

L'Eglise du Christ triomphant.

On avait cru sceller des tombes...

Mais le sépulcre était vivant !

 

Lorsque de l'abbaye royale,

On exila le Dieu Sauveur,

Ce fut dans la faction rivale,

Un cri de sauvage fureur :

 

« Vaincu le Jésus de l'Hostie !

« Enfin, son culte disparaît !

« L'Eglise, par nous convertie,

« Ne le reverra plus jamais ! »

 

Les siècles passent comme une ombre.

Un jour, le Christ a reparu,

Malgré nos offenses sans nombre...

Notre amour pour Lui s'est accru.

 

C'était dans un pauvre cénacle,

A l'écart et comme en secret !...

Voici qu'un nouveau tabernacle,

De splendeur, enfin, le revêt !

 

Ouvre tes portes, blanche église,

Poème de foi et d'amour !

Tressaille d'une joie exquise :

C'est ton baptême en ce grand jour !

 

Avec bonheur, Mère divine,

Tu reparais près de Jésus.

Devant toi, ton peuple s'incline

Tu es la Reine des élus !

 

Tu restas douce et maternelle

A ceux qui, pour louer ton Fils,

Ont cru devoir, par un faux zèle,

T'exiler loin de ses parvis.

 

Bénis ce pays qui t'acclame

Dans le temple de vérité !

Que tous ne soient qu'une seule âme,

Un seul coeur dans la charité !

 

M. A.-H.

 

Notre-Dame de Neuchâtel

 

 

L'ACTE le plus ancien qui fasse mention de Neuchâtel est une charte de l'an 1011 conservée aux archives de Grenoble. C'est là que le Novum Castrum est mentionné pour la première fois, et il est qualifié de résidence royale « regalissima sedes ». C'était donc, sinon une ville, du moins un bourg d'une certaine importance et qui devait posséder sûrement une chapelle. Mais de cet édifice primitif, nous ne savons rien pas plus que de la fondation de la résidence elle-même.

« Le chanoine anonyme » qui, au début du XVIme siècle, a écrit l'histoire de Neuchâtel l'a constaté avec regret. « De tempore fundationis ejusdem nihil, proh dolor ! » Et il attribue ce fait aux incendies qui, à maintes reprises, ont dévoré la ville et les archives.

Mais, arrivons à la collégiale actuelle. Un auteur du XVIIme siècle a pu dire : « C'est le temple le mieux et le plus richement construit qu'on puisse voir. » Admirablement située entre le château et le donjon, assise sur une arête de rocher, la collégiale domine la ville comme il convenait à la résidence de la Souveraine de la Cité.

La collégiale porte dans son ensemble le caractère d'une vraie basilique. On y constate deux architectures différentes : le cintre roman et l'arc gothique ; cela vient de l'époque de transition où elle a été construite. Tout reste très harmonieux, comme si la construction avait été faite d'un seul jet.

En quel temps a-t-elle dû être édifiée et quels en sont les fondateurs ? Un bas-relief va nous l'apprendre. Jusqu'au milieu du XVIIme siècle, le tympan du portail sud de la collégiale était orné d'un bas-relief enlevé en 1672. Ce bas-relief représentait la Vierge Marie, assise sur son trône, ayant à sa droite et à sa gauche deux personnages, un homme et une femme lui présentant une petite maquette de l'église qu'ils lui dédiaient.

Autour de cette sculpture courait une inscription latine, la voici telle que l'a transcrite le chanoine anonyme :

 

Respice Virgo pia me Bertham Sancta Maria

Et simul Ulricum qui sit fugiens inimicum

Det Domus hec risum facientibus et paradisum.

 

Ce que l'on a traduit littéralement :

 

Pieuse Vierge, Sainte Marie, regardez-moi Berthe

Et en même temps Ulrich, afin qu'il échappe ainsi

à l'ennemi.

Que cette demeure obtienne à ceux qui l'ont construite

La Paix et le Paradis

On a reconnu dans ces personnages les fondateurs de la collégiale, Ulrich II, seigneur de Neuchâtel de 1147 à 1191, et son épouse Berthe.

Dans un acte de donation de Bertold, en 1209, Ulric et son épouse sont formellement désignés comme les fondateurs de la collégiale. Un passage de l'obituaire de Fontaine-André confirme le fait.

C'est donc bien à Ulric, riche et puissant seigneur, qui avait pris part à la Croisade, qu'on doit la construction de la collégiale, du château et du bourg de Neuchâtel, après que la première résidence royale eût été détruite en 1011, par Conrad le Salique.

La fin du XIIme siècle vit la vie religieuse rayonner à Neuchâtel. « Tout indique que la collégiale a été édifiée dans une période de prospérité et qu'à Neuchâtel, comme ailleurs, les habitants travaillèrent avec joie, avec enthousiasme même à cette oeuvre nationale. L'importance de l'édifice, le luxe de la construction et de la décoration dans ses parties anciennes, attestent l'opulence du seigneur et le plein essor du bourg où la population commençait à affluer. »           A. LOMBARD.

La dédicace de la collégiale eut lieu en 1276, on peut donc évaluer à un siècle environ la durée de la construction du gros oeuvre de cet édifice.

Il y a assurément peu à voir dans les nefs de la collégiale en dehors de leur décoration architecturale. Nous savons que le maître-autel était décoré d'un grand tableau dont avait fait présent en 1505 le chanoine Louis de Pierre ; on l'admirait et il était estimé 500 florins d'or. Tout porte à croire qu'il représentait la Sainte Vierge, patronne de ce sanctuaire.

Suspendu à l'entrée du choeur, il y avait un grand Crucifix, avec les statues de Notre-Dame et de saint Jean. Le 24 octobre 1530, au lendemain d'un violent discours de Farel, les partisans de l'énergumène, armés de pioches et de marteaux, vinrent furieusement et les abattirent.

Le chanoine anonyme nous apprend qu'il y avait 19 autels et 29 chapelles ou chapellenies ; il n'en reste presque rien. On est arrivé cependant à déterminer l'emplacement de quelques-unes.

On sait entre autres que l'un des autels était dédié à la Très Sainte Trinité et à la Sainte Vierge. Un autre, fondé en 1488 par le seigneur de Colombier, Léonard de Chauvirey et sa femme, était consacré à Notre-Dame de Pitié.

La collégiale avait ses peintures. La niche où était placée la statue de saint Léonard, avec un pilier voisin qui porte encore quelques dessins sur fond rouge, est la seule partie de l'édifice où subsiste un reste des peintures à fresque qui sans doute autrefois en couvraient les murs ; on y distingue quatre personnages.

Le 24 avril 1672, le Conseil général arrête « que l'on fasse effacer toutes les images qui sont « emprins » dans la grande église ».

Avec ses fresques, la collégiale avait ses statues. Les documents en mentionnent plusieurs entre autres celle de Notre-Dame de Pitié donnée par la comtesse Marie de Savoie. Elle eut le nez mutilé. C'est de ces « images taillées que les pioches et les marteaux des réformés ont eu raison le plus facilement ».

A la sollicitation d'un pasteur, « les quatre ministraux firent enlever l'écriteau du portail où l'on voyait la Vierge Marie et les fondateurs de la collégiale Urie et son épouse, cela donnait occasion aux papistes de venir s'y prosterner et d'y venir commettre des actes de dévotion ».      BoyvE.

Mais, ce serait mal connaître les Neuchâtelois que de croire que ces méfaits se passèrent sans protestation. « Ces images qui étaient faites en relief et d'une très belle sculpture étaient un monument très considérable d'antiquité ; plusieurs personnes en furent fort mécontentes et en firent des reproches au magistrat. »

Un monument a cependant échappé, en partie du moins, au vandalisme, c'est le tombeau des Comtes « le plus important de tous les cénotaphes du pays », dit Rahn, par ses dimensions et sa valeur artistique unique, sa polychromie ; on y trouve quinze statues en pied et de grandeur naturelle. Plusieurs néanmoins ont souffert ; on avait à quelques-unes cassé bras et jambes ; d'autres étaient décapitées. Quant aux statuettes du socle, plusieurs ont été martelées au point qu'il n'a pas été possible de les restaurer.

Sur les bords de la grande dalle qui couvre le socle, on lit une inscription à demi effacée dont voici la traduction :

« Louis, illustre comte de Neuchâtel a fait construire cette tombe et ce monument tout entier en mémoire des siens, en l'an 1372. Il est mort le 5 juin de l'an du Seigneur 1373. »

« S'il appartenait à un grand pays, dit M. A. Lombard, le monument du Comte figurerait dans toutes les histoires de l'art, dans toutes les annales sur les costumes et la civilisation au moyen âge. »

Eh bien, qui l'aurait imaginé, ce chef-d'oeuvre auquel on avait déjà infligé bien des outrages, blessait encore certains regards et le même arrêté du 24 avril 1672 qui décrétait de faire effacer toutes les images de la collégiale, ordonnait aussi « de couvrir les effigies des princes avec des lambris ». Il en fut fait ainsi, et la boiserie couvrit le cénotaphe jusque vers 1840 ou 42.

A cette date, comme on restaurait la collégiale lorsque la question se posa de remettre le cénotaphe à la lumière, « quelques-uns craignirent encore, dit le pasteur Guillebert, que les statues ne soient pas en rapport avec la sainteté du lieu et ne soient un motif de distractions pour les communiants ». Heureusement, on ne s'arrêta pas à ces scrupules et le cénotaphe reparut.

Au-dessus de la porte principale de la nef, il y avait une grande fenêtre ronde. En 1520, Nicolas Haller, bailli de Ville, pour les douze cantons, la fit orner d'un vitrail représentant les armoiries des ligues suisses. Au centre, sur un piédestal se trouvait l'image de la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus. A droite et à gauche, saint Georges et saint Guillaume, enfin deux anges étaient à genoux portant un encensoir. Au-dessous on lisait cette devise :

 

Alles mit Gottes Hilfe.

 

La rosace fut brisée comme la plupart des statues.

A la fin du XVme siècle, la musique sacrée prit à Neuchâtel un grand développement. Un mystère fut joué dans la collégiale. Philippe de Hochberg créa une « Chanterie d'enfants » qui furent logés dans une maison attenante au cloître et, peu après, en 1497 des orgues furent installées dans la collégiale aux frais des chanoines. A la Réforme, l'orgue fut démoli et transporté au château. En 1656, un nouvel instrument vint enfin le remplacer.

Le clocher du sud a été construit en 1360. Marguerite de Boudry, soeur du Comte de ce nom, avait légué une somme d'argent pour ce travail qui n'était pas prévu dans le plan primitif. Il fut exhaussé dans la suite.

Au-dessous de la balustrade de la plate-forme se trouve une inscription en lettres gothiques : sur trois côtés, on lit une partie de la Salutation angélique et sur le quatrième, au sud, se trouve, en français, la date de la construction : « Ce fut fait en mil quatre cent vingt huit. » Cette vieille tour devait rester unique jusqu'en 1869.

Si l'inscription de l'Ave Maria a subsisté après la Réforme, c'est parce qu'avant la construction de la deuxième tour, il était impossible de la lire sans grimper sur les toits ou sans lunettes.

En 1450, ce clocher a été incendié et les cloches sont tombées.

En 1503, on en plaça une qui porte l'empreinte du sceau du Chapitre : une Crucifixion, une scène de martyrs et cette légende : Ave gracia plena Dominus tecum, an du Seigneur 1503.

Cette cloche est dédiée à Notre-Dame et à saint Guillaume. Elle a sonné jadis les Vêpres et l'Angelus. Elle sonne aujourd'hui le prêche.

Que la Très Sainte Vierge fût aimée à Neuchâtel, la vénération qu'on y avait pour sa collégiale en est une preuve. Les fondations qui y furent multipliées, tout ce qu'on a fait pour l'embellir en sont autant de témoignages.

Honorée à Neuchâtel, la Sainte Vierge l'était encore bien spécialement à Valangin où elle avait aussi sa collégiale. Elle ne l'était pas moins dans les couvents de la contrée.

Ainsi en fut-il chez les Bénédictins que nous trouvons à Bevaix, à Corcelles et à Môtier, chez les Prémontrés, à Fontaine-André.

Aboli le 23 octobre 1530, le culte catholique ne devait renaître à Neuchâtel qu'au début du XIXme siècle.

En 1806, le général Oudinot, au nom du maréchal Berthier, étant venu occuper la ville avec 600 hommes, pria M. Sansonnens, curé de Cressier, de venir célébrer la messe à la collégiale, le jour de Pâques (1806). Après 300 ans de silence, l'église de Notre-Dame retentissait de nouveau des chants de la liturgie catholique. Depuis ce jour, M. Sansonnens revint de temps en temps célébrer la sainte messe pour les soldats. En 1812, le comte de Pourtalès fondait un hôpital dans sa ville natale et, quoique protestant, il appelait pour le des-servir les Soeurs hospitalières de Besançon ; elles eurent leur oratoire et leur aumônier.

En 1817, M. Aebischer venait jeter les fondements d'une petite paroisse. Il faisait construire une modeste église à la Maladière, église qui fut agrandie plus tard.

Sous l'énergique direction de ce prêtre et de ses successeurs, la paroisse se développa rapidement. Mais, c'est surtout avec le très zélé doyen Berset qu'elle fut consolidée et devint prospère. Il la dirigea durant 47 ans (1862-1909) et couronna sa belle carrière par la construction de l'église actuelle avec la collaboration de M. G. Ritter, ingénieur civil.

Cette église, commencée en 1901, fut bénite par Mgr Esseiva et livrée au culte le 25 mars 1906.

En 1928, elle a été dotée de nouvelles orgues ; trois ans plus tard, une première cloche est allée habiter la tour jusque-là silencieuse. Deux autres la rejoignirent depuis.

Enfin, le 5 décembre 1937, S. Ex. Mgr Besson est venu consacrer l'église et un nouveau maître-autel.

Les sociétés et les oeuvres paroissiales sont nombreuses, actives et florissantes ; elles témoignent de l'esprit de foi des paroissiens et du zèle inlassable du clergé qui les dirige.

La sainte Eglise a pour elle les promesses divines ; les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle et quand on a cru l'étouffer dans des cachots, la noyer dans le sang, elle s'est relevée plus vaillante et plus forte.

On peut éteindre les cierges, on n'éteindra jamais les étoiles et comme réplique à la fameuse plaque de la Collégiale, on pourrait, dans l'église catholique de Notre-Dame de l'Assomption de Neuchâtel, graver les paroles qui sont inscrites sur l'obélisque de la place St-Pierre à Rome :

 

Christus vincit !

Christus regnat !

Christus imperat !

 

Le Christ triomphe, le Christ règne, le Christ commande ! et son règne n'aura pas de fin.

 

Notre-Dame de Compassion au Landeron

 

Le Landeron, avec les vestiges de ses remparts, avec les portes qui en protégeaient l'entrée, avec ses vieilles tours, a des aspects de forteresse.

En 866, cette cité dépendait de l'Abbaye de Moutier-Grandval. Plus tard, elle revint aux Seigneurs de Neuchâtel.

Après Laupen, elle fut érigée en Châtellenie et entourée de remparts.

Au temps des guerres de Bourgogne, les hommes du Landeron se distinguèrent par l'acharnement avec lequel ils défendirent la Tour Bayard et forcèrent l'armée bourguignonne à battre en retraite. Repoussées en cet endroit, les troupes du Téméraire allèrent se faire battre à Grandson, puis à Morat. Après cette dernière défaite, les survivants trouvèrent encore une fois les Landeronnais pour les mettre en fuite par delà la Thielle et la Broye, et la chronique nous apprend que même les femmes, même les filles du Landeron et de Cerlier, armées de fourches et de fossoirs, prirent part à ce valeureux exploit.

Intrépides pour défendre et garder leur féodale cité, les Landeronnais ne le furent pas moins pour défendre le trésor de leur foi.

Pour Patrons et pour Modèles, les habitants du Landeron ont choisi des héros de fidélité : à l'église paroissiale, c'est saint Maurice et ses héroïques compagnons ; à la chapelle des RR. PP. Capucins, ce sont les dix mille Martyrs.

Ces héros de la foi, les Landeronnais ne les ont pas seulement honorés et invoqués, ils les ont imités. Après avoir implanté le protestantisme à Neuchâtel, Farel chercha à le répandre dans toute la contrée. Il croyait remporter une facile victoire au Landeron. Il ne connaissait pas cette forteresse, ni la vaillance de ses habitants. Il devait l'apprendre bientôt et recevoir l'accueil qu'il méritait. Voici, à ce sujet, la relation d'un historien protestant, M. de Meuron : « Les femmes du lieu, écrit-il, s'étant surtout signalées contre lui (Farel) par leur zèle en faveur de la messe, obtinrent une distinction qui subsiste encore : dans la chapelle de la ville, elles occupent les bancs du côté droit. Au Landeron, continue le même auteur, il existe un vieux monument, la chaire du réformateur, au bois grossier et à moitié vermoulu, qui gît dans un coin obscur de l'Hôtel de Ville et M. de Meuron a pu y lire ces vers écrits en caractères et style du temps :

 

«  Farel prêchant en cette chaire,

« Le jour devant la Passion,

« Fust accueilli à coups de pierre

« par les filles et femmes du Landeron. »

 

Les novateurs revinrent à la charge, renouvelèrent leurs intimidations. Ils perdirent leur temps et leur peine. Les Landeronnais, vaillants et fidèles comme leurs saints protecteurs les Thébéens, furent irréductibles ; ils gardèrent leurs convictions, le trésor de leur foi, celui de la sainte messe, celui également de la dévotion à la Sainte Vierge. En voici la preuve :

Une antique demeure de la duchesse de Nemours, de grand caractère, est devenue l'Hôtel de Ville. Au rez-de-chaussée se trouve une chapelle dédiée aux dix mille Martyrs. Elle a été consacrée en 1455. Desservie d'abord par le clergé séculier, elle fut, en 1695, confiée par la noble Duchesse aux RR. PP. Capucins. Un des trésors de ce sanctuaire, c'est l'antique statue de Notre-Dame de Compassion.

Une vieille image collée au cahier des archives nous apprend qu'elle est due au ciseau de Geiler, le fameux sculpteur du tryptique de l'église des Cordeliers, à Fribourg (1490-1562).

Notre-Dame de Compassion, ici comme partout ailleurs, a son Livre d'Or, mais il n'est écrit que dans les coeurs de ceux qui sont venus à travers les siècles lui confier leurs peines et leurs soucis et qu'Elle a consolés et réconfortés. La sollicitude des fils de saint François pour ce sanctuaire et leur zèle séraphique contribuent à y attirer toujours bien nombreux les fidèles du Landeron et d'ailleurs, aux pieds de Jésus-Hostie et de sa sainte Mère, Notre-Dame de Compassion.

 

Notre-Dame de Fribourg

 

 

AVANT que Berchtold IV ne fondât la ville de Fribourg (1157), avant même la construction de la haute tour, château-fort des Zaehringen, à la place de l'Hôtelde-Ville actuel, entourée de quelques rares maisons, se trouvait une chapelle bien chétive dédiée à la Sainte Vierge. Elle est antérieure à l'église de St-Nicolas d'un siècle au moins.

Jusqu'en 1267, elle dépendait de la paroisse de Villars-sur-Glâne, où se trouvait un prieuré qui avait probablement la desservante du sanctuaire.

En 1201, cette chapelle, que les documents appellent très ancienne, perantiqua, tombait en ruines ; elle fut remplacée par une construction plus spacieuse et plus architecturale. Le millésime de cette bâtisse (1201) peut encore se lire sur une pierre qu'on a scellée au fond de l'abside, lors de la restauration de 1787.

Des fouilles récentes ont fait découvrir des pièces importantes de cet édifice du début du XIIIme siècle, tels que chapiteaux, nervures, qui révèlent un véritable monument d'architecture romane ; la tour qui subsiste encore est remarquable à ce point de vue. Primitivement, cette église était dédiée à Notre-Dame de Compassion, et elle servit comme chapelle de l'hôpital jusqu'en 1682, époque à laquelle celui-ci fut transféré des Arcades à la place qu'il occupe encore aujourd'hui. Sous l'épiscopat de Mgr de Montenach, il fut question de démolir cette église, mais grâce à la charité et au zèle de ce prélat, des fonds furent recueillis pour la restaurer. En 1784, il y eut de nouvelles tentatives de démolition, mais ici encore un coeur généreux intervint qui sauva le sanctuaire de Notre-Dame. M. le conseiller d'Etat Antoine Vonderweid lègue par testament des immeubles qui seront vendus et le produit en sera appliqué aux réparations et à l'entretien de cet édifice. La vente produisit 18,000 écus, soit 65,217 fr. On se mit immédiatement à l'oeuvre et, le 6 septembre 1787, Mgr de Lenzbourg vint consacrer le maître-autel et rendre l'église au culte divin. Deux jours plus tard, en la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, Monseigneur y revenait pour célébrer un office pontifical et présider ensuite la procession qui, de l'église des Cordeliers, rapporta en triomphe la statue de la Sainte Vierge dans le nouvel édifice.

En 1804, une nouvelle restauration s'imposait ; la direction de l'hôpital, trouvant la charge trop lourde, songea de nouveau à une démolition. S. G. Mgr Guisolan s'y opposa et, en 1810, le Petit Conseil décidait la réparation.

Parmi les défenseurs de l'église de Notre-Dame, il faut citer MM. Tobie de Buman, Philippe de Gottrau et M. Hartmann. Mais le démon ne désarme jamais.

Deux tentatives de démolition devaient intervenir encore : l'une en 1852, le 19 décembre ; à la votation, 330 voix demandèrent la conservation et 161 la démolition. L'église de Notre-Dame était sauvée. Le recteur de Notre-Dame, M. Corminboeuf, fit appel à la charité des fidèles. On se mit à l'oeuvre, on construisit la façade telle qu'on la voit aujourd'hui et l'église fut restaurée.

Nouvel orage : le 16 février 1876, un contrat statuait que l'église devait être démolie dans le terme de 7 ans. Ce contrat fut heureusement résilié, et, sous l'épiscopat de Mgr Mermillod, ce sanctuaire devint la propriété exclusive de l'Evêché.

En tête des bienfaiteurs de l'église de Notre-Dame, il faut citer Wilhelm d'Onnens, en 1309, qui donne pour le luminaire et quelques repas pour les malades, enfin un moulin à deux roues.

Pour un autel dans la chapelle de l'hôpital, Marmet d'Arsent donne une maison et un moulin sis au Gottéron.

Dans le XVme siècle, on trouve la fondation du Salve Regina ; le maître d'école devait le chanter avec ses élèves, chaque samedi et veille de fête.

Une belle fondation en l'honneur du Très Saint-Sacrement est celle de Dom G. Thorin, doyen de Saint-Nicolas. Le 27 juin 1587, il donne au clergé de Notre-Dame la somme de 200 florins (144 fr.) à charge de chanter les vêpres avec les strophes Tantum ergo sacramentum ou l'0 Salutaris Hostia devant le Très Saint-Sacrement exposé, et cela tous les jeudis.

En 1677, François-Prosper de Gottrau, étant blessé à mort à la bataille de Cassel, transporté à Aire en Artois, a fait don à l'église de Notre-Dame de 100 écus, pour 3 messes à célébrer chaque année.

En 1745, Mlle Marguerite Vonderweid donne des immeubles évalués à 4,875 écus (près de 17,000 fr.) pour la fondation d'une messe chaque jour et le chant des vêpres.

Comme il a été dit, le premier maître-autel était dédié à Notre-Dame de Compassion et il en fut ainsi jusqu'en 1710. Le 23 avril de cette année, un nouvel autel était érigé et dédié à l'Immaculée Conception. Il coûta 90 louis.

Un grand bienfaiteur de cette église fut enfin M. Louis Grivel. On lui doit l'établissement du chauffage et un legs de 5,000 fr.

 

Chapelle du Très Saint Rosaire

 

Au pied de la vieille tour romane se trouve une chapelle qui avait été convertie en sacristie. Par les soins des Dames congréganistes, elle vient d'être dégagée du mur qui en obstruait l'entrée principale, et remise en valeur. Elle le méritait. On peut dire qu'elle est un vrai bijou d'architecture ogivale. Sa restauration restera un beau souvenir du 350me anniversaire de la fondation de la Congrégation des Dames par saint Pierre Canisius.

Pour obéir à une prescription liturgique, on y a transféré le Saint-Sacrement. En retrait du tabernacle, on a placé la statue d'argent de la Sainte Vierge, destinée à être portée en procession.

Pour faire cette statue, que Mgr de Lenzbourg a bénite en 1790, il fut livré à l'orfèvre Muller trois vieux calices appartenant à la Confrérie du Rosaire, de la vaisselle en argent, des bagues, médaillons et perles pour la valeur de 280 écus bons. Pour son travail, l'orfèvre reçut 118 écus bons.

L'autel, en simili-pierre gris bleuâtre, de style moderne, s'harmonise admirablement avec l'ensemble de la chapelle.

Des vitraux, dont on a dit qu'ils rappelaient ceux de Notre-Dame de Chartres, ont pour motifs les différentes scènes de la vie de la Sainte Vierge. Ils sont l'oeuvre de M. Castella et dus à la générosité de M. et Mme Zwimpfer-Schmid.

Un beau Christ en bois, qui a bravé les siècles, attire les regards et parle au coeur.

Les adorateurs qui se succèdent dans ce sanctuaire intime, la richesse des ornements, celle des nappes, les fleurs qui s'y renouvellent, prouvent que le Divin Maître est aimé et adoré, à Fribourg comme à Béthanie.

Au trésor de Notre-Dame, on conserve de très beaux ciboires, un magnifique tableau rappelant le précieux secours de la Reine du Rosaire aux vainqueurs de Lépante, des reliquaires de grand prix.

L'église de Notre-Dame reste le siège de plusieurs Congrégations mariales fondées par saint Pierre Canisius, entre autres celle des Dames, celle des Bourgeois et celle des fidèles de langue allemande. Plusieurs Confréries y ont aussi été établies, en particulier celle du Très Saint Rosaire, celle du Saint et Immaculé Coeurde Marie pour la conversion des pécheurs, agrégée à l'Archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires à Paris.

Les exercices du mois de Marie et ceux du mois du Rosaire, les messes de l'Avent attirent toujours beaucoup de monde.

Faveur insigne : en 1727, M. Hubert de Boccard, recteur de Notre-Dame et futur évêque du diocèse, a obtenu pour son église des lettres qui l'affilièrent à la basilique patriarcale de Latran, et en vertu de cette affiliation on peut gagner, en visitant cette église qui a le titre de basilique mineure, les mêmes indulgences qu'en visitant la basilique romaine. Sachons en profiter et en faire profiter les saintes âmes du Purgatoire. A l'occasion du Vllme centenaire de l'église de Notre-Dame et du Congrès marial qui y tint ses assises en 1902, Fribourg obtint pour la statue de Notre-Dame le privilège du couronnement.

Depuis 700 ans, la Mère du Sauveur avait été si généreuse pour Fribourg ; lui offrir une couronne de perles n'était pas assez. A sa Souveraine, à sa Mère de toujours, Fribourg offrit pour diadème le coeur de tous ses enfants.

Notre-Dame des Ermites
dans l'église des RR. PP. Cordeliers

 

FRIBOURG a toujours eu en grande vénération la Vierge noire des Ermites et, pour dédommager les fidèles empêchés de se rendre à Einsiedeln, elle a voulu avoir une réplique de sa chapelle, de sa statue, dans ses murs, à l'église des Cordeliers.

Notre-Dame des Ermites eut son premier oratoire au milieu de la nef ; il fut construit en 1694. Cinquante ans plus tard, sa nef ayant dû être reconstruite, la chapelle fut transférée à l'endroit qu'elle occupe encore aujourd'hui, au bas de la nef latérale gauche.

La chapelle actuelle de Notre-Dame des Ermites dans cette église est attribuée aux familles Wild et Gottrau. Leurs armoiries peuvent se lire au-dessus de la porte d'entrée de l'édicule.

Au ciel, un jour, nous verrons combien la Mère de Jésus a accordé de faveurs en ce sanctuaire : le nombre des fidèles qui la visitent en est déjà un vivant témoignage. A l'entrée de la chapelle se trouvent la tombe de Mgr Marilley et celle du chanoine Schorderet, le fondateur de l'OEuvre de St-Paul. Deux rétables, véritables chefs-d'oeuvre, méritent d'être admirés dans cette église.

C'est d'abord, à droite en entrant, un rétable de Geiler exécuté en 1510 en bois sculpté et doré. Les volets de ce triptyque représentent l'Annonciation et l'Assomption. Ce sont des peintures de l'école allemande. A l'intérieur, on trouve trois scènes : au centre, le Crucifiement ; à gauche et à droite, l'Adoration des bergers et celle des mages.

Au choeur, nous trouvons une autre merveille. C'est encore un rétable, mais à cinq grands panneaux ; il date de 1480. Il est l'oeuvre d'un Souabe, Albrecht Ninz. Le tableau central représente une Crucifixion ; les deux panneaux latéraux, quatre saints franciscains ; deux autres sont l'oeuvre du peintre à l'oeillet ; ils ont pour sujet, comme le triptyque de Geiler, l'Adoration des bergers et celle des Mages. Ce rétable avait été déplacé et appendu à la muraille. Il vient d'être heureusement restauré et il occupe à l'autel sa place primitive.

Au-dessous du triptyque, on admire une remarquable peinture représentant le trépas de la Sainte Vierge. Notre-Seigneur, entouré des apôtres, reçoit l'âme de sa Sainte Mère. Près de cet autel se trouve encore une oeuvre à admirer :

 

Le Christ à la colonne

 

Il y a exactement 500 ans que le maître de la famille Mossu achevait cette belle oeuvre. Sur le socle, on lit la date 1438 et le nom du donateur, J. Mossu, avec ses armoiries.

Cette statue vient d'être restaurée ; elle donne l'impression de la douleur intense de l'Homme-Dieu en même temps qu'elle inspire une profonde confiance.

 

Notre-Dame de Compassion
dans l'église de St-Maurice, à Fribourg (Ancienne église des RR. PP. Augustins)

 

 

DANS l'antique église des moines de Saint-Augustin, au second autel de la grande nef, à droite en entrant, se trouve une statue de Notre-Dame de Compassion très impressionnante.

C'est un bailli de Bulle, Gaspard Gady, qui en fit présent à cette église en 1705.

L'expression de la Mère des Douleurs et toute son attitude traduisent à la fois un martyre intense et une résignation héroïque. Ses yeux paraissent pleins de larmes. Sur ses genoux, la divine Victime avec ses plaies semble nous dire : Voyez ce que j'ai fait pour sauver votre âme.

Si un jour vous rendant à Bourguillon vous passez près de cette église, ne manquez pas d'y entrer et d'aller vous agenouiller devant cette sainte image. Vous prierez, vous pleurerez, peut-être mais sûrement vous vous relèverez plus vaillants et meilleurs.

Notre-Dame de Lorette

 

Fribourg, aimant beaucoup la Sainte Vierge, a voulu, lui aussi avoir sa chapelle de Lorette.

Elle a été construite en 1647, ensuite d'une décision du Gouvernement.

Elle fut consacrée l'année suivante avec une grande solennité. La dédicace en est fixée au second dimanche d'octobre.

La tradition rapporte que les pèlerins se rendant à Bourguillon se faisaient un devoir et un plaisir d'apporter des offrandes et des matériaux pour sa construction.

Elle est si heureusement située que tout Fribourg peut la voir et apercevoir la lumière qui, chaque soir, illumine son petit clocher ; même quand la ville dort, sa Mère veille.

Des ex-voto y publient la sollicitude de cette Mère incomparable.

Deux d'entre eux rappellent qu'un enfant, le 14 mai 1648, et un couvreur, le 3 décembre 1896, ont été miraculeusement préservés dans une chute où ils auraient dû trouver la mort.

 

Notre-Dame de Bourguillon

 

DEPUIS l'heure où elle a assisté son divin Fils au Calvaire, la Sainte Vierge ne s'est pas arrêtée un seul jour dans sa mission de « Salut des infirmes et Consolatrice des affligés ».

Partout où elle voit des âmes en peine, des coeurs qui souffrent, partout où on veut l'accueillir, elle accourt avec l'empressement et toute la tendresse d'une mère auprès de son enfant qui pleure.

Or, à Bourguillon, on souffrait ; il y avait là de pauvres lépreux.

Un mot de leur histoire :

Un jour, ils ont cru reconnaître les symptômes de la terrible maladie : leur visage était boursouflé, des plaies purulentes tuméfiaient leurs membres, une odeur fétide s'en dégageait, ils ont dû se dénoncer. On les a fait comparaître devant une commission composée d'un médecin, de deux membres du Conseil des Soixante, d'un banneret et de deux sautiers. Cela afin d'assurer la loyauté de l'expertise et d'en éloigner tout esprit de partialité ou de vengeance.

Il y avait plusieurs léproseries dans le canton. Fribourg en comptait trois dans sa banlieue : celle des Marches, entre Matran et Neyruz ; celle de St-Barthélemy, à Villars-les-Joncs, et la plus importante, celle de Bourguillon. En 1437, il y avait vingt-cinq lépreux à cette « Bonne Maison ».

Les autorités civiles et ecclésiastiques réglaient tout ce qui concernait les lépreux, leur entretien, leur genre de vie. Des précautions nombreuses et parfois bien pénibles aux pauvres malades étaient prises pour éviter la contagion.

Il était défendu au lépreux de sortir sans sa tartarelle — vêtement spécial qui le faisait reconnaître — quand il était autorisé à aller demander l'aumône, par exemple, aux quatre plus grandes fêtes de l'année et le Vendredi-Saint. Il devait toujours être muni de ses claquettes, afin qu'on fût averti de sa présence. Il ne devait pas sortir sans chaussures, il ne pouvait ni boire, ni laver ses mains ou son linge aux fontaines publiques, pas même aux rivières ; il ne devait rien toucher qu'avec des mains gantées, c'est-à-dire, pour l'ordinaire, enveloppées de linge l'accès des églises, des foires lui était interdit ; enfin, il ne pouvait sortir de sa paroisse sans congé:

L'Eglise faisait tout son possible pour adoucir la situation de ces chers et pauvres reclus.

Elle encourageait les âmes charitables à améliorer leur menu. Elles sont nombreuses et parfois très importantes les donations en faveur des lépreux. On fait célébrer des messes pour eux ; à certaines fêtes, on leur assure un bon repas.

Tous les dimanches, un valet des lépreux parcourait les rues de la ville ; agitant une clochette, il allait, de maison en maison, tendre la main pour les chers malades. Des indulgences sont accordées aux bienfaiteurs des lépreux. Le cardinal de Lusignan, revenant du concile de Bâle, le 14 juin 1434, et Jean de Prangins, évêque de Lausanne, le 10 mai 1436, accordent 40 jours d'indulgence à ceux qui feront une aumône à la léproserie de Bourguillon.

Au point de vue spirituel,1'Eglise avait à coeur d'assurer à ces membres souffrants de Jésus-Christ tous les secours auxquels ils avaient droit.

Dans l'enceinte de la léproserie de Bourguillon, comme nous l'avons vu pour celle d'Estavayer, on avait fait construire une petite chapelle. Elle se trouvait en face du presbytère actuel et elle était dédiée à sainte Marie-Madeleine. L'état dans lequel elle se trouvait vers 1450 laisse supposer qu'elle était déjà bien ancienne.

Restaurée par Pierre de Corbières, marchand de drap et bourgeois de Fribourg, cette chapelle fut consacrée, le 7 septembre 1453, par Mgr François de Tuste, visiteur du diocèse, au nom de l'évêque de Lausanne, Monseigneur Georges de Saluces.

A l'heure de la souffrance, tout homme instinctivement pense à sa mère. Sur la terre, il le sait bien, personne ne saurait l'aimer davantage, ni mieux compatir à ses épreuves.

Mais quand notre mère selon la nature n'est plus là, ou qu'elle est impuissante à nous soulager, à qui recourir ? Il nous reste notre Mère selon la grâce, celle que le Christ mourant nous a donnée au Calvaire. Celle-là, quand on l'appelle, répond toujours. Elle a du baume pour toutes les plaies, elle est assez puissante pour essuyer toutes les larmes, on a pu l'appeler, à juste titre, l' « Espérance des désespérés ».

Les malades de Bourguillon avaient l'âme trop chrétienne pour ne pas invoquer cette Mère compatissante. Ils le firent. Ils voulurent avoir son image sous leurs yeux. L'un d'eux, nous dit la tradition, s'appliqua à buriner les traits de celle qui, ayant consolé Jésus sur la croix, ne manquerait pas d'adoucir ses larmes, son exil et le sort de ses compagnons.

Nous savons que, parmi les chers malades, il y eut des prêtres. Peut-être est-ce à une main sacerdotale que nous devons l'antique et si vénérable statue de Notre-Dame. Les archéologues, MM. Zemp et Max de Techtermann, la font remonter à la fin du XVIme siècle.

Ce qui est certain, c'est que la Sainte Vierge a été invoquée par les chers lépreux de Bourguillon et elle leur a répondu, elle les a consolés, et nous osons le soutenir avec la tradition, elle en a guéri.

Celle qui, dans la suite des âges, devait opérer, là-haut, tant de guérisons, ne devait-elle pas, à son titre de Salut des infirmes, d'en accorder les prémices aux plus malheureux, à ceux qui l'avaient intronisée dans leur cloître de misère ?

C'est, en effet, dans leur clôture qu'ils installèrent d'abord la statue de leur Mère, de leur Consolatrice ; mais bientôt la reconnaissance leur fit révéler les faveurs dont ils étaient l'objet. Et voilà pourquoi, vers 1405, en dehors de l'enceinte de la léproserie, mais dans son voisinage immédiat, une chapelle était construite. La chronique nous dit qu'elle était dédiée à la Visitation de la Sainte Vierge, qu'elle servait d'église paroissiale aux lépreux et qu'elle était célèbre par ses miracles. Ecclesia V. B. miraculis celebris inservit pro parochia leprosorum. Oui, il faut qu'il y ait eu des miracles et de grands miracles pour attirer des pèlerins en un endroit d'où tout devait les éloigner.

Elle était si redoutée et si redoutable la terrible maladie, les plaies des pauvres lépreux étaient si repoussantes ; le seul nom de « maladaire » faisait frissonner, et voici cependant que des pèlerins s'acheminent vers Bourguillon, et ils vont dans l'église fréquentée par les lépreux. Qu'y a-t-il donc dans ce sanctuaire pour les attirer ?

La Sainte Vierge se plaît à y répandre ses faveurs, et les pèlerins accourent toujours plus nombreux pour les demander, pour les recevoir. Voyez plutôt :

Nous sommes en 1438, une grande procession a gravi les pentes abruptes du Bisenberg, les enfants, le clergé de St-Nicolas, les magistrats ; une foule nombreuse enfin arrive à Bourguillon et vient s'agenouiller dans la chapelle des lépreux. Pourquoi ? Elle est si célèbre par les grâces qu'on y reçoit, par les miracles qui s'y opèrent, qu'ils viennent demander la guérison d'un duc d'Autriche auquel ils ont promis fidélité, Frédéric IV, leur Suzerain. Les pèlerins n'obtinrent pas pour leur prince la santé du corps, il mourut l'année suivante, mais il faut espérer qu'ils ont obtenu sa conversion, il en avait le plus grand besoin.

 

Agrandissement de la chapelle

 

Les pèlerins arrivant toujours plus nombreux vers les années 1464-65, la chapelle est rebâtie et agrandie.

Pour cette reconstruction, le Conseil donne 175 livres et 1,600 tuiles. L'année suivante (1465), il octroie un nouveau subside de 100 livres, enfin il accorde une gratification de 20 livres à maître Pierre Rono, directeur des travaux.

Dans le second semestre de l'an 1466, Joffred de Arcis, administrateur du diocèse de Lausanne, sede vacante, vient consacrer la nouvelle église et la dédicace en est fixée, pour l'avenir, au deuxième dimanche de juillet.

C'est une délicieuse chapelle gothique que nos aïeux offraient à leur royale visiteuse, la Très Sainte Vierge. Les nervures de ce vaisseau ogival sont bien accentuées et reliées par deux clefs de voûte, l'une portant les armoiries des Felga, l'autre celles des Suer. Ce sanctuaire comprenait tout au moins le choeur de l'église actuelle.

En 1472, grâce aux aumônes des pèlerins, on élevait le clocher gothique avec sa flèche élancée qui a si souvent attiré l'attention des artistes.

Cinquante ans plus tard, on constate l'existence d'une nef en bois. A la même époque, la superbe fenêtre géminée, dissimulée aujourd'hui par le maître-autel, s'illuminait de deux vitraux, dont l'un représentait Notre-Seigneur mourant sur la croix et l'autre, le trépas de la Sainte Vierge.

De chaque côté du vitrail se trouvaient deux statues, probablement celles de la Sainte Vierge et de sainte Anne. Les socles seuls subsistent.

Enfin, l'autel en mollasse, dont il ne reste plus que la pierre consacrée par Mgr d'Arcis, était couronné d'un triptyque qui n'obstruait, pas comme l'autel d'aujourd'hui, la lumière du vitrail, ni la vue si émouvante du Christ en croix et de sa Mère éplorée.

Ne peut-on pas espérer cette restauration ? Le vitrail existe encore, mais, hélas ! au lieu d'ensoleiller le pieux sanctuaire de Bourguillon, il orne, avec tristesse si on l'ose dire, une salle du musée de Bâle. Quant au triptyque, il a disparu pour faire place, vers 1768, à l'autel que nous voyons aujourd'hui. Celui-ci, avec ses deux tableaux du peintre fribourgeois Locher représentant l'un, la Sainte Famille, l'autre, le mystère de l'Assomption, n'est pas sans valeur, mais son style ne cadre pas avec une chapelle gothique et il obstrue la belle fenêtre ogivale de l'abside. Par compensation cependant, il fait concentrer tous les regards vers la statue de Notre-Dame du Mont-Carmel, et pour cette vision nous lui pardonnons tout le reste.

 

La Réforme protestante

 

A l'aurore du XVIme siècle, une transformation, autrement désastreuse que celle d'un sanctuaire, menaçait notre chère patrie fribourgeoise.

Ce n'est pas seulement un autel qu'on voulait changer ; on n'aspirait à rien moins qu'à exiler l'Hôte divin du tabernacle et à supprimer le sacrifice de la messe et le culte de la Mère de Dieu.

Des prédicants avaient répandu leurs nouvelles doctrines dans plusieurs cantons confédérés. Là, on avait, au nom d'un nouvel Evangile, aboli presque tous les sacrements, le culte des saints et grand nombre de leurs statues ; celles de la Mère de notre Sauveur, avec plus d'acharnement encore que les autres, avaient été mutilées ou brûlées.

Et Fribourg se trouvait comme une île au milieu d'une mer en furie.

 

Erection de la Confrérie du Mont-Carmel

 

Au cours du XVIme siècle, deux grands périls avaient menacé notre patrie fribourgeoise : la Réforme protestante d'abord, puis la crise d'indifférence religieuse. Si Fribourg a traversé ces deux tempêtes sans faire naufrage, il le doit, après Dieu, l'auteur de la grâce, à la Très Sainte Vierge Marie, qui en est la distributrice, à Notre-Dame de Bourguillon. C'est à elle, nous venons de le voir, que nos aïeux eurent surtout recours. Elle a véritablement été pour eux, pour nous, la Gardienne de la foi, et un des grands ouvriers qu'elle a employés pour cette tâche, c'est le Père Canisius.

Avec ses catéchismes, ses prédications, la fondation du Collège St-Michel, l'établissement des congrégations et, par-dessus tout, avec le prestige de sa sainteté, Canisius a été l'âme du renouveau catholique à Fribourg.

Au siècle suivant, on eut la sainte pensée d'ériger, dans le sanctuaire de Bourguillon, la Confrérie de Notre-Dame du Mont-Carmel.

L'acte d'érection est daté du 20 mai 1665. Il porte la signature du Rme P. M. Venturinus, Général des Carmes à Rome, et celle de son secrétaire, F. Louis Malespina. Le 10 juillet de cette même année, cette érection était confirmée par Dom Jacob Schuler, doyen de St-Nicolas, protonotaire apostolique et vicaire général de l'Evêque de Lausanne. Cette pièce, rédigée sur parchemin, richement enluminée, est conservée aux archives de Notre-Dame de Bourguillon.

Le 18 juillet de cette année 1655, troisième dimanche du mois, une fête splendide attirait à Bourguillon de nombreux pèlerins, heureux de recevoir l'habit de la Très Sainte Vierge et de se mettre d'une manière plus spéciale encore sous sa protection. En tête du livre des inscriptions, dans les rangs de cette confrérie, nous trouvons Mgr Jean-Henri de Ligeritz, prévôt de Saint-Nicolas, et les chanoines de la Collégiale, Mgr Jacob Schuler, vicaire général, près de soixante ecclésiastiques dont plusieurs Cisterciens, Cordeliers, Capucins et Augustins, quelques prêtres qui portent le nom de coadjuteurs de Bourguillon. Un grand nombre de laïques suivirent les membres du clergé. A leur tête, Jean-Daniel de Montenach, avoyer de Fribourg, la plupart des seigneurs du Conseil et des sénateurs, enfin les bourgeois de la ville. Tous les noms historiques de Fribourg, dit M. l'abbé Comte, figurent dans le registre marial.

Depuis ce jour, des centaines, des milliers de pèlerins sont venus s'agenouiller aux pieds de Notre-Dame du Mont-Carmel et ont voulu recevoir ce vêtement de salut, ce gage de la protection de Marie qu'est le scapulaire, et les annales de Bourguillon sont remplies du récit des faveurs obtenues par les affiliés de la confrérie.

On sait que, d'après une belle et pieuse tradition, la Sainte Vierge apparut, le 16 juillet 1251, au Général des Carmes, Simon Stock, qui devait plus tard être élevé sur les autels. En lui présentant un scapulaire, elle lui avait dit : « Reçois, mon cher fils, ce scapulaire de ton Ordre, comme la livrée de ma confrérie. C'est la marque du privilège que j'ai obtenu pour toi et pour les enfants du Carmel. Celui qui mourra revêtu de ce saint habit sera préservé des flammes éternelles. C'est un signe de salut, une sauvegarde dans les périls, un gage de paix et d'alliance éternelle. »

Au moyen âge, on a vu des chevaliers, des preux et des seigneurs solliciter comme un grand honneur la faveur de mourir sous le froc, c'est-à-dire revêtus de la bure d'un Ordre religieux, comme un membre adoptif de la communauté ! Le scapulaire n'est-il pas une faveur semblable ? Assurément, puisque, pendant la vie et à la mort, non seulement il nous fait appartenir à une sorte de Tiers-Ordre du Carmel, mais encore participer aux prières, aux bonnes oeuvres de tout l'Ordre des Carmes. C'est un grand honneur, une grande faveur, mais noblesse oblige, et on peut répéter ici le proverbe :

L'habit ne fait pas le moine. Pour en mériter les privilèges, il faut en avoir les vertus. Vous tous qui avez le bonheur de porter le scapulaire, souvenez-vous qu'il est la livrée des vrais enfants de la Sainte Vierge. Cette livrée, il faut la respecter par une conduite franchement chrétienne. C'est à cette condition qu'elle nous sera un bouclier pendant la vie et un signe de salut à l'heure de la mort. La Sainte Vierge l'a promis ; une mère ne trompe pas.

Chaque année, la fête de Notre-Dame du Carmel attire à Bourguillon un concours de pèlerins de plus en plus nombreux. Mgr Besson ne se contente pas de recommander à ses diocésains la célébration de cette solennité, il se fait un devoir de la rehausser de sa présence et de sa parole, autant du moins que ses travaux le Iui per-mettent. C'est une joie pour son cœur de Pontife de présider la cérémonie de la traditionnelle profession de foi qui s'y renouvelle avec tout l'apparat des anciens jours.

Mgr Jaquet, archevêque de Salamine, et Mgr Renaudin sont des habitués des grandes fêtes de Bourguillon.

Des professeurs d'université, des magistrats, des représentants des diverses communautés religieuses de Fribourg, des étudiants et des novices sont heureux de venir sceller leur serment de fidélité à l'Eglise catholique, heureux de faire escorte à la Reine du Carmel, Notre-Dame de Bourguillon.

Avec celle de la Fête-Dieu, à Fribourg, la procession du Scapulaire, dans cette oasis mariale, tout embaumée de prières et de chants, de souvenirs et de faveurs maternelles, est certainement une des plus édifiantes parmi celles qui se déroulent dans le diocèse.

Ce jour-là, en vertu d'un privilège très spécial, en visitant l'église de Bourguillon et en remplissant les conditions ordinaires, on peut gagner l'indulgence plénière (toties quoties, c'est-à-dire à chaque visite), à l'instar de la Portioncule. Quel profit pour les vivants et quels soulagements pour les chères âmes du Purgatoire !

 

Les faveurs maternelles

 

Nemo tam Mater. La tendresse de Marie pour chacun de nous dépasse celle de toutes les mères. Il n'en est pas une qui ait plus souffert pour ses enfants, pas une qui les ait aimés davantage, pas une qui puisse et qui veuille leur procurer de plus grands biens. Que de merveilles, à ce sujet, pourrait nous révéler la chapelle « du Monticule » !

Un religieux carme écrivait un jour au très zélé recteur et rénovateur de ce pèlerinage : « Après le sanctuaire du Mont-Carmel, notre berceau, et celui de Naples, chez les grands Carmes, je ne connais pas de sanctuaire plus riche en miracles que celui de Bourguillon. » C'est là un témoignage bien éloquent.

Déjà nous avons rappelé ce que la Très Sainte Vierge avait fait pour défendre la foi catholique dans l'âme de nos aïeux, pour la réveiller, quand elle y sommeillait. Jamais, nous l'avons vu aussi, notre patrie n'a été menacée par quelque fléau, la guerre, la peste ou la sécheresse, sans que nos pères ne se soient tournés du côté de Notre-Dame de Bourguillon, et toujours cette Bonne Mère les a secourus. Qui dira jamais ce que Fribourg doit à Marie !

A côté des faveurs collectives, il y a les grâces particulières. Elles sont innombrables ; beaucoup sont le secret des personnes qui les ont reçues. En voici quelques-unes, choisies dans le trésor de celles dont le souvenir nous a été conservé.

Au lendemain de la victoire de Morat, le capitaine Techtermann offrait au sanctuaire de Bourguillon une partie du précieux butin enlevé à Charles le Téméraire en reconnaissance de la protection qu'il devait à la Très Sainte Vierge invoquée par lui au moment de la bataille.

Un des plus illustres prévôts de St-Nicolas, Dom Erhard Thorin (1588), honoré de l'amitié de saint Charles Borromée et de celle du Père Canisius, homme d'une grande vertu, était troublé par une crainte excessive de la mort. Au milieu de ses angoisses, il ne cessait de recommander sa dernière heure à la Mère de Dieu. Dans ce but, il faisait très souvent le pèlerinage de Notre-Dame de Bourguillon. Un jour, il y vint plus angoissé que jamais. Soudain, pendant qu'il versait ses Ave Maria avec ses larmes dans le coeur de notre Mère du Ciel, une paix surnaturelle entra comme un rayon de soleil dans son coeur. Il rentre chez lui, plein de confiance et l'âme rassérénée. Or, à peine était-il arrivé, rayonnant d'une sainte joie, que le divin Maître venait chercher son fidèle serviteur : le digne Prévôt lui rendait sa belle âme, le sourire sur les lèvres.

En 1830, Dom Théobald Hartmann, curé de St-Jean, se trouvait à toute extrémité. N'attendant plus de secours du côté de la science humaine, il s'adressa à Notre-Dame de Bourguillon. Cette bonne Mère exauça sa prière ; un ex-voto témoigne encore de sa reconnaissance.

M. l'abbé Aloyse Comte, le zélé recteur du sanctuaire de Notre-Dame de Bourguillon, a été l'objet d'une guérison si merveilleuse qu'on doit y reconnaître une intervention toute maternelle de la Sainte Vierge. C'était en 1917. Depuis cinq ans, M. le Recteur souffrait d'ulcères d'estomac. Il en était arrivé à ne plus pouvoir supporter aucune nourriture. Une opération devint nécessaire ; elle devait entraîner une hémorragie qui fit craindre pour la vie du vénéré patient. On lui donna l'Extrême-Onction. Le malade perdant connaissance et la mort paraissant imminente, on recourut avec instance à Celle qui est le Salut des infirmes. Bientôt, une amélioration se produisit, le danger paraissait écarté. Mais huit jours plus tard, une nouvelle opération devint nécessaire, elle se fit sans narcose et dura deux heures. Durant deux jours, le cher patient parut être à l'extrémité. On commença une nouvelle neuvaine à Notre-Dame de Bourguillon et, quinze jours plus tard, le dévoué Recteur pouvait assister à la fête transférée de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Durant la grande guerre 1914-1918, elles ont été innombrables les requêtes adressées à la Sainte Vierge pour nos chers soldats et pour les belligérants ; innombrables aussi les lettres de reconnaissance 'et les ex-voto arrivés à Bourguillon : croix de guerre, médailles militaires sont comme autant de rayons autour de la vénérable statue de Notre-Dame de Bourguillon. A ces ex-voto des soldats, il faudrait ajouter tous ceux qui, d'année en année, viennent orner le béni sanctuaire.

 

Notre-Dame de Bourguillon et les âmes du purgatoire

 

Dédié à Marie sous le vocable de la Visitation, le sanctuaire de Bourguillon a vu, dès son origine, la Sainte Vierge remplir sa mission de Visiteuse d'une manière admirable pour les vivants et aussi pour les chers défunts.

M. d'Epinay (Etr. frib. 1806) fait remarquer très judicieusement que, depuis longtemps, on a à Bourguillon le culte des âmes du purgatoire. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à ouvrir ses annales.

Au lendemain de la victoire de Morat (1476), un des héros de la journée, l'avoyer Peterman de Faucigny, après s'être montré très généreux pour les enfants atteints de la lèpre et reclus à Bourguillon, lègue à la chapelle la coupe ou calice qu'il a gagné à la bataille de Morat. « Kelch den ich von Murten hab gebrecht. » On le laissera, dit-il, tel qu'il l'a apporté, avec les armoiries ; on y gravera une inscription attestant que le calice a été gagné par lui ; enfin, il prie le prêtre qui s'en servira de penser à ceux qui sont tombés sur le champ de bataille.

Durant bien longtemps, ce fut une tradition dans les familles chrétiennes de Fribourg de se rendre en corps à Notre-Dame de Bourguillon, le premier mercredi ou samedi après la sépulture d'un défunt, et d'y faire célébrer une nouvelle messe de Requiem. Ferons-nous jamais trop pour ces âmes dont les souffrances sont si vives et qui nous ont tant aimés ?

Après la sainte messe et la sainte communion, on le sait, l'exercice du Chemin de la Croix est un des plus puissants moyens de soulager les chères âmes brûlantes du purgatoire. Or, voici que, vers 1515, un noble chevalier, Peterman d'Englisberg, commandeur de Saint-Jean, veut procurer aux pèlerins de Bourguillon la facilité de gagner les indulgences de la voie douloureuse.

Durant son séjour à l'île de Rhodes, le noble chevalier avait été édifié par un merveilleux Chemin de croix, où étaient marquées, avec les distances voulues, les sept principales phases du douloureux trajet sanctifié par Notre-Seigneur. Ce qu'il avait vu à Rhodes et à Jérusalem, le pieux chevalier voulut le réaliser à Fribourg. A son retour, il fit donc ériger un Chemin de croix dont les stations s'échelonnaient le long de la rampe qui conduit de l'église de St-Jean à celle de Notre-Dame du Monticule.

Auprès du septième pilier se trouvaient les deux croix des larrons encadrant la croix du divin Maître. Celle-ci est aujourd'hui placée dans le sanctuaire même de Bourguillon. Tout porte à croire que ce Chemin de croix est l'oeuvre du célèbre sculpteur Hans Geiler.

Les stations consistaient en sept piliers, surmontés de tableaux ou bas-reliefs représentant les principales scènes de la voie douloureuse. Nous n'avons pas trouvé de détails précis sur le choix de ces différentes scènes, nous savons seulement que le premier pilier dénotait la maison de Ponce Pilate en laquelle la croix au benoit Jésus fut mise sur son pauvre dos. (Diesbach, les pèlerins fribourgeois à Jérusalem.) Un Chemin de croix analogue, au moins quant au nombre des stations, existe à Nuremberg : « Il jalonne, dit M. l'abbé E.-S. Dupraz (Sem. cath., p. 284, 1926), les 1,500 mètres qui séparent la porte du Thiergarten de celle du cimetière de Saint-Jean. Voici les scènes qu'on y trouve représentées :

 

1° Jésus-Christ, portant sa croix, rencontre sa Mère ;

2° Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix ;

3° Jésus console les filles de Jérusalem ;

4° Véronique, après avoir essuyé le visage du Sauveur, contemple la Sainte Face empreinte sur son voile ;

5° Jésus est rudoyé et jeté à terre ;

6° Jésus est étendu sur la croix ;

7° Jésus inanimé est gisant sous les regards de sa Mère.

 

Ces sujets, sculptés sur pierre, sont l'oeuvre d'Adam Kraft (1450-1508).

Le Chemin de croix de Fribourg lui est postérieur de quelques années. Nous savons qu'il existait déjà en 1516 puisque, à cette date, un Dauphinois, Romanet Beaufin, de Romans (Drôme), émerveillé de cette oeuvre d'art et plus encore d'édification, voulut en avoir une copie authentique. Elle lui fut délivrée avec la signature de Hans et Jacob de Techterman, accompagnée du sceau du Conseil, en date du 10 novembre 1516. Le Chemin de croix de Romans fut en grande vénération dans le Dauphiné, au moyen âge. Celui de Fribourg fut, durant des siècles, pieusement suivi par les pèlerins de Bourguillon. Après une trop longue interruption, les pèlerins retrouvent maintenant, sur le trajet de la rampe de Montorge, les stations du Chemin de la croix. Il doit engager les fidèles à suivre, pour se rendre à Bourguillon, cette montée pénible, si souvent gravie par nos aïeux, sanctifiée par les pas de saint Pierre Canisius, de saint Benoît Labre, du vénérable Père Passerat. La fatigue éprouvée à suivre cet itinéraire, les indulgences qu'on y gagnerait, ne seraient-elles pas un précieux trésor pour les âmes du purgatoire, et, pour les pèlerins courageux, un moyen bien efficace de trouver à Bourguillon une Mère d'autant plus compatissante à leurs épreuves, qu'ils l'auront été eux-mêmes aux brûlures des saintes âmes ?

Un autre moyen de puiser dans le trésor des mérites de Jésus-Christ et de gagner des indulgences pour les âmes du purgatoire, c'est de se faire agréger dans la confrérie de Notre-Dame du Mont-Carmel et de porter pieusement son scapulaire.

Plusieurs indulgences plénières peuvent être gagnées et appliquées aux pauvres âmes par les membres de cette confrérie.

Un privilège dont nous ne comprendrons la valeur qu'en paradis, c'est celui de pouvoir gagner pour nous-même l'indulgence sabbatine.

Voici ce que nous lisons, à son sujet, dans le Bréviaire romain, à la 6me leçon de l'office de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel : « La Bienheureuse Vierge Marie console au purgatoire, avec une tendresse toute maternelle, ceux de ses fils qui, après s'être enrôlés dans la confrérie du scapulaire, ont fidèlement gardé les règles prescrites, et, de plus, suivant une pieuse croyance, sa protection leur assure promptement les joies du paradis. »

Le pape Paul V fit publier, le 15 février 1615, un décret permettant aux Pères Carmes de prêcher que la Bienheureuse Vierge Marie aidera de ses prières continuelles, de ses suffrages, de ses mérites, et d'une protection spéciale, après leur mort, principalement le samedi (jour consacré à Marie), les Frères et Confrères décédés en état de grâce, à condition qu'ils aient, pendant leur vie, porté le scapulaire, gardé la chasteté suivant leur état, récité le Petit office de la Sainte Vierge, ou, s'ils ne peuvent le faire, qu'ils aient observé les jeûnes de l'Eglise et l'abstinence le mercredi et le samedi de chaque semaine, Noël excepté, s'il tombe un de ces jours.

Ce décret a été confirmé par la Congrégation des Ind.. le ter déc. 1886. (Cf. Terrien. La Mère de Dieu, II, p. 332.)

Le jour où, à Bourguillon, on célèbre la solennité du Scapulaire comme il a été dit déjà, on peut gagner l'indulgence de la Portioncule à chaque visite. Sa Grandeur Mgr Colliard, par lettre du 4 mars 1918, a bien voulu accorder, pour le temps où M. l'abbé Comte sera recteur de Bourguillon, l'autorisation d'exposer le Très Saint Sacrement dans l'ostensoir, de réciter le chapelet et de donner la bénédiction tous les jours de l'année. Les fidèles ont compris la valeur de ce privilège et ils sont nombreux, tous les jours, ceux qui ont à coeur d'en profiter. Les âmes du purgatoire, à leur tour, en bénéficient et cela d'autant plus que, par un bref du 4 septembre 1927, S. S. Pie XI accorde, aux conditions ordinaires, une indulgence plénière à tous ceux qui réciteront dévotement un chapelet devant le Saint Sacrement exposé ou conservé dans le tabernacle. Tous les samedis, des prières spéciales sont faites à l'autel de la Sainte Vierge pour les fidèles défunts.

Sanctuaire béni de Bourguillon, souvent déjà nous sommes venus te visiter, désormais nous le ferons encore plus souvent : nous viendrons plaider, non plus seulement notre cause, mais celle de nos chers défunts ; nous viendrons demander à Notre-Dame d'aller les visiter, les soulager, les délivrer.

O Marie, Mère de miséricorde et glorieuse Porte du paradis, visitez, soulagez, délivrez, nous vous en prions, les chères âmes qui souffrent en purgatoire.

 

Trésor du Sanctuaire

 

La Sainte Vierge multipliant ses faveurs, les pèlerins ont voulu aussi multiplier les témoignages de leur gratitude.

Si Marie est la Trésorière de toutes les grâces, c'est Jésus, son divin Fils, qui en est la Source infinie, en même temps que la cause méritoire.

Tous ceux qui s'adressent à la Très Sainte Vierge et qui sont enrichis de ses faveurs s'en souviennent, c'est grâce aux aumônes des pèlerins qu'un jour on a pu doter l'église de Bourguillon d'un ostensoir, véritable chef-d'oeuvre d'orfèvrerie. Il est en argent massif, mesure un mètre dix de hauteur et pèse 5 kg. 750 gr. Il est de style gothique flamboyant, orné de plusieurs statuettes ; sur le pied se lisent les initiales de l'artiste P. R., Peter Reinhart. Cet orfèvre, établi à Fribourg, y fut reçu bourgeois en 1506.

Le sanctuaire de Bourguillon a le bonheur de posséder un reliquaire du XVIme siècle, contenant une parcelle de la vraie croix.

En 1654, Notre-Dame de Bourguillon recevait sa première couronne. Elle est admirablement conservée. A l'intérieur, on peut lire les initiales du donateur : Franz Peter de Praroman, 1654. Elle porte le poinçon de l'orfèvre Nicolas Zilveger.

Un superbe ciboire en vermeil a été donné, en 1665, par Jean-Joseph de Gottrau, et porte ses armoiries.

Un recteur de Bourguillon, Dom François Magnin, pour témoigner sa reconnaissance à Notre-Dame du Monticule, lui fait hommage d'un plateau en argent repoussé, avec des burettes ciselées, le tout pesant 975 grammes (1670).

Un des beaux ex-voto du sanctuaire, c'est assurément celui consistant en huit riches chandeliers d'argent et douze de bronze, portant cette inscription : A Notre-Dame de Bourguillon.

Le maître-autel s'enrichit un jour d'un crucifix Louis XV, contenant de précieuses reliques et portant, sur bois d'ébène aux coquilles d'argent, les trois trèfles de la famille Von der Weid.

Sous la tribune de l'orgue, on peut admirer un curieux tableau de la Sainte Vierge, peint des deux côtés et portant les armoiries de Fribourg et de Berne.

D'après l'historien Lang, ce tableau servait d'enseigne d'auberge au Guggisberg, à l'époque où cette contrée était bailliage commun. Au moment où elle allait être jetée dans les flammes d'un bûcher, on avait réussi à s'en emparer et on avait eu l'heureuse pensée d'en faire hommage au sanctuaire de Bourguillon.

La sacristie a des ornements de valeur, armoiries souvent des familles reconnaissantes, de Reyff, Lamberger, etc. Une robe destinée à la statue de la Sainte Vierge est remarquable par son ancienneté et par ses broderies d'argent sur fond bleu ciel.

Un don précieux, surtout par sa provenance, c'est celui que le Souverain Pontife Pie X, le 5 avril 1910, a daigné faire d'une belle chape, d'une étole, d'une aube et d'un rochet.

Pour les fêtes du couronnement, les moniales de la Maigrauge ont mis tout leur talent et surtout tout leur coeur à la confection d'une nouvelle robe vraiment remarquable pour la statue de la Sainte Vierge. C'est une pure merveille de broderie artistique.

Notre inventaire reste incomplet, des dons récents mériteraient d'y être mentionnés. Plusieurs ont une histoire, toujours à la louange de la Très Sainte Vierge. Les vitraux, oeuvre de MM. Kirsch et Fleckner, dont les travaux ornent bon nombre de nos nouvelles églises, sont, eux aussi, autant de témoignages de la gratitude de ceux qui ont invoqué Notre-Dame de Bourguillon. Ils sont un hymne à sa bonté, une page de son histoire merveilleuse. L'artiste M. Henri Broillet a donné des preuves de son beau talent dans la fresque qui orne l'arc du choeur et représente le couronnement de Marie dans le ciel.

 

Relâchement

 

Qui pourrait compter tous les pèlerins qui sont venus s'agenouiller aux pieds de la Vierge de Bourguillon ! Preux chevaliers et humbles artisans, grands saints et pauvres pécheurs, ils se sont succédé sans interruption, depuis 500 ans, dans le béni sanctuaire ; cependant, l'affluence a été variable.

Vers la fin du XVIIIme siècle, des abus s'étaient glissés et firent supprimer les processions à certains sanctuaires situés en dehors de la paroisse. Bourguillon ne fut jamais compris dans cette prohibition.

Néanmoins, les pèlerinages se firent plus rares et avec moins de solennité. Parmi les pèlerins de marque, il faut signaler saint Benoît Labre, le Pauvre des Quarante-Heures. Il passa à Bourguillon vers 1770. Le vénérable Père Passerat, Rédemptoriste, durant son séjour dans le canton (1811-1818), vint souvent confier à la Très Sainte Vierge ses soucis, ses entreprises.

La Révolution française fit arriver à Fribourg un grand nombre de ses victimes. Parmi ces émigrés, plusieurs vinrent verser leurs larmes et leurs prières dans le coeur de celle qui a toujours été la grande Consolatrice des affligés. Dans le registre du Très Saint-Scapulaire, on peut lire les noms d'Eugénie-Adélaïde de Bourbon, princesse de Condé, et de Louise-Marie-Eugénie d'Orléans ; toutes deux reçurent la livrée de Marie des mains de M. Gross, curé de Bourguillon, en 1795.

Le départ des Pères Jésuites, la fermeture de leur collège se firent douloureusement sentir ; le sanctuaire perdait des pèlerins fervents et très assidus. Cependant, si les heures de tourmente éloignaient un certain nombre d'enfants de la sainte chapelle, d'autre part, elles en attiraient aussi qui venaient prier pour la patrie en danger, l'évêque en exil, les Ordres religieux expulsés ou menacés de l'être.

Les évêques ont toujours conservé un culte spécial pour Notre-Dame de Bourguillon. Depuis Mgr Knab qui favorisa l'érection de la Confrérie du Saint-Scapulaire, en passant par Mgr Claude-Antoine Duding qui offrit à la Sainte Vierge une riche lampe d'argent, à NN. SS. Yenny, Marilley, Cosandey, tous ont témoigné de leur dévotion et de leur confiance en Notre-Dame du Mont-Carmel.

A peine élevé à la dignité cardinalice, Mgr Mermillod vint s'agenouiller aux pieds de Notre-Dame de Bourguillon et, dans un pèlerinage officiel, lui faire hommage de sa pourpre.

 

Le réveil : les reliques du B. P. Canisius à Bourguillon

 

En 1897, le 24 août, S. G. Mgr Deruaz avait le bonheur de conduire 10,000 pèlerins au béni sanctuaire.

Sur la proposition très heureuse du baron Georges de Montenach, camérier de Sa Sainteté, il avait été décidé qu'un pèlerinage serait organisé qui transporterait aux pieds de la Vierge de Bourguillon les reliques de celui qui en avait été le pèlerin si assidu, le bienheureux Canisius.

Le mardi 24 août 1897, à 8 heures du soir, pendant que les cloches de la ville sonnaient à toute volée, une interminable colonne de pèlerins, portant des cierges allumés, se dirigea par les ponts suspendus vers l'antique chapelle. Le chant des hymnes alternait avec la récitation du chapelet. Mgr Deruaz, entouré de cinq évêques, précédait la châsse du Bienheureux, portée par des prêtres en dalmatiques. Les murs de la sainte chapelle durent tressaillir d'allégresse quand l'illustre pèlerin s'en vint, après trois siècles, saluer une fois encore celle qu'il y avait si souvent vénérée jadis.

Ce jour-là, le peuple fribourgeois se rappela tout ce qu'il devait à Notre-Dame de Bourguillon et il comprit qu'à l'exemple du Bienheureux Canisius, il devait y venir plus souvent. En effet, un renouveau de confiance, de dévotion allait se manifester qui devait amener à Bourguillon des processions plus fréquentes et plus nombreuses que jamais.

 

Notre-Dame de Bourguillon et nos évêques

Monseigneur Bovet

 

En 1914, la grande guerre éclata. On vit alors toujours plus nombreux les pèlerins accourir auprès de la Mère qui console, qui protège et qui guérit.

Qui dira toutes les larmes répandues aux pieds de cette Mère compatissante et toutes les tristesses qu'elle a consolées ! Les ex-voto, si nombreux qu'ils soient, ne nous en donnent qu'une faible idée.

L'année suivante, Fribourg avait à célébrer le cinquantenaire de la béatification du Bienheureux Canisius. Mgr Bovet, de vénérée mémoire, invita ses diocésains à venir nombreux s'agenouiller près des reliques du grand Apôtre. Vingt mille personnes répondirent à son appel. Groupés sous les plis de cinquante bannières, à la suite des évêques, du Haut Conseil d'Etat en corps et de plus de trois cents prêtres, les pèlerins, reprenant l'itinéraire du bienheureux Canisius, gravirent la colline de Lorette en invoquant la Gardienne de la foi. Le 24 mai 1915 méritait d'être inscrit en lettres d'or dans les annales de Notre-Dame de Bourguillon.

Deux mois plus tard, S. G. Mgr Bovet achevait son pèlerinage terrestre et allait voir au ciel celle qu'il avait tant aimée ici-bas.

 

Monseigneur Colliard

 

En 1918, c'est Mgr Colliard qui témoignera de sa vénération filiale envers Notre-Dame de Bourguillon. Non content d'avoir accordé l'autorisation de la bénédiction quotidienne, le vénéré Pontife aimait à s'y rendre le dimanche et les jours de fête, mais l'affluence, ces jours, devint si grande qu'il trouva à propos de changer le jour de ses visites. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet, au mois d'octobre, au zélé recteur du sanctuaire : « Je vous remercie de ce que vous faites pour le pèlerinage de Bourguillon. J'y allais le dimanche après midi. A présent, la chapelle est si remplie que je serai obligé d'y aller d'autres jours. Deo gratias ! »

 

Monseigneur Besson

 

S. G. Mgr Besson ne le cédera en rien à ses vénérés prédécesseurs. Le lendemain de sa promotion à l'épiscopat, l'éminent Supérieur du Grand Séminaire venait déjà, à l'instar de son devancier, mettre sous la protection de Notre-Dame de Bourguillon sa personne et son diocèse en célébrant la sainte messe à son autel.

Le 24 juillet 1921 rappelait le 4me centenaire de la naissance du Père Canisius. Sa Grandeur voulut marquer cette date par un pèlerinage au sanctuaire que le saint religieux avait tant aimé. Ce pèlerinage, très nombreux, fut présidé par S. E. Mgr Maglione, nonce apostolique, assisté de NN. SS. les Evêques Besson, Jaquet, Schmidt de Griineck et Mariétan, abbé de Saint-Maurice.

MM. les conseillers fédéraux Motta et Musy, le Recteur de l'Université, de nombreux magistrats escortaient les prélats ; la foule suivait, en récitant le rosaire. Un moment pathétique fut celui où, près du crucifix de Lorette, la statue miraculeuse de Notre-Dame de Bourguillon, entourée de prêtres, apparut venant à la rencontre de la nombreuse phalange de son clergé, de ses enfants, comme si elle avait été impatiente de répandre sur eux ses maternelles bénédictions.

 

Les fêtes du Couronnement

 

Devant la Réforme menaçante, les autorités religieuses et civiles avaient eu recours à Notre-Dame de Bourguillon. Le 7 mai 1523, nous l'avons vu, une ordonnance prescrivait une procession qui devait se faire tous les quinze jours, jusqu'au 14 septembre. Touchée par ces témoignages de filiale confiance, par les ardentes prières et les larmes de nos aïeux, la Très Sainte Vierge avait entouré notre canton, presque tout entier, comme d'un rempart infranchissable.

Pour cette protection si constante dont notre patrie fribourgeoise a été favorisée depuis des siècles, la Sainte Vierge avait droit, en cette année jubilaire, à un hommage spécial de gratitude.

Conscient de cette dette à acquitter, Monseigneur sollicita du Souverain Pontife la faveur de pouvoir couronner Notre-Dame de Bourguillon.

Ce privilège fut accordé et, sans retard, on commença les préparatifs de cette solennité. On la voulait splendide, elle le fut. Sous les auspices du vénéré Chef du diocèse, avec le concours précieux de l'Etat et grâce au zèle inlassable de M. l'abbé Comte, recteur et véritable restaurateur du sanctuaire et du pèlerinage de Bourguillon, les fêtes du Couronnement furent un magnifique acte de foi et de piété filiale à l'adresse de la Reine du Ciel, la grande Protectrice du canton de Fribourg.

Une scène particulièrement émouvante de ce triduum fut celle qui se déroula, le dimanche 7 octobre, dans la nef splendidement décorée de la cathédrale de St-Nicolas.

On y avait convié les malades (1) : Jésus et sa Mère voulaient leur donner audience. Et ces chers patients étaient venus. Quel spectacle ! Ils étaient là plus de cinq cents, étendus sur leurs brancards, aux pieds de Marie. Ils étaient là avec leurs souffrances, leurs larmes, leurs prières ; des yeux, ils cherchaient les yeux de leur

 

1 Ce pèlerinage a été organisé sous les auspices de l'CCuvre des malades de Bourguillon, avec le précieux concours des Drs Schouwey, Bonifazi, Perrier et Plancherel. De braves jeunes gens du cercle de St-Pierre remplissaient le rôle d'hospitaliers sous les ordres de M. Jos. Comte, aujourd'hui chevalier de l'Ordre de Pie IX ; Mlle Lucy Christinaz dirigeait les infirmières, dévouées à Fribourg comme à Lourdes. L'lEuvre des malades de Notre-Dame de Bourguillon a été fondée en 1921, avec l'approbation de S. G. Mgr Besson et celle des Evêques de la Suisse. Chaque mois, elle publie une petite revue pour les malades et leurs amis. Les pauvres la reçoivent gratuitement. S'adresser au Secrétariat de l'Oeuvre des malades, à Bourguillon. Cette revue, très édifiante, apportera sûrement un rayon de soleil et comme un sourire de Notre-Dame de Bourguillon à tous ceux qui souffrent ; elle les aidera à devenir, sur la croix, des apôtres, des élus.

 

Mère du ciel, son regard, son sourire, sa main bénissante ; du coeur, ils lui parlaient, ils l'imploraient.

Que s'est-il passé durant cette audience intime, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-elle fait à ces chers malades, celle qui est la Consolatrice des affligés, le Salut des infirmes, celle qu'on n'invoque jamais en vain ?

Qu'a-t-elle dit à Jésus, son divin Fils ? Soucieuse de tous les intérêts de ses enfants, attentive à tous leurs besoins, voyant leurs grandes souffrances, elle n'a pas manqué d'en parler à Jésus, comme elle l'a fait jadis à Cana. Qu'a-t-elle demandé ?

Nous ne l'avons pas entendu, mais connaissant sa tendresse de Mère, son pouvoir de Reine, nous pouvons assurer qu'elle a sollicité et obtenu pour ses chers crucifiés les meilleures grâces, eximia bona, celles qui assurent davantage le bonheur éternel !

Mais voici que le Pontife prend, dans ses mains, l'ostensoir ; Jésus va traverser les rangs des malades. Comme à Lourdes, il veut que ces chers souffrants le voient de tout près. Il veut les bénir tous et chacun en particulier. Ici encore que s'est-il passé et quelles grâces le divin Maître, toujours si compatissant, a-t-il accordées à ces chers suppliants ?

La charité infinie du Coeur de Jésus ne nous permet qu'une réponse : A ces chers mendiants, Jésus a donné ce qui est le plus utile à leur salut : aux uns, la santé ; à d'autres, et c'est le plus grand nombre, la résignation, l'acceptation filiale de la souffrance, un plus grand amour pour le bon Dieu, des forces pour continuer à gagner des mérites et, pour l'éternité, l'assurance d'un bonheur infini. « Vous semez maintenant dans les larmes, courage, encore un peu de temps et bientôt vous moissonnerez dans l'allégresse », et, souriante, la Mère de Jésus ajoutait, sans doute, la consolante parole qu'elle disait un jour à Bernadette : « Je te promets de te rendre heureuse, non pas ici-bas, mais au Ciel ! » et encore comme la Mère des Macchabées : « Mon enfant, je t'en supplie, regarde le Ciel, le Paradis si beau !... »

Cependant, pour raviver la foi, la confiance, Notre-Seigneur devait, à St-Nicolas comme à Lourdes, faire éclater sa puissance, sa bonté. Il y eut des améliorations sensibles et des guérisons. Nous n'en citerons que trois.

Une fillette de cinq ans, habitant la Neuveville à Fribourg, souffrait depuis deux ans de douleurs localisées dans la partie supérieure de la colonne vertébrale, diagnostiquées comme mal de Pott cervical. Le médecin, tout de suite, avait déclaré le cas grave. L'enfant ne pouvait soutenir le poids de sa tête ; elle ne supportait presque plus la marche, pleurait très facilement, cherchait d'instinct à s'étendre. Par l'effet bienfaisant de l'immobilisation de la colonne vertébrale, due à un corset de gypse, l'état général de la petite malade s'améliora, mais les douleurs locales persistaient. Après un premier pèlerinage à Bourguillon, le mieux devint plus sensible. Le 7 octobre, le jour même où M. le Recteur de Bourguillon, qui l'avait préparée, fit faire à la petite, étendue dans une voiturette d'emprunt, sa première communion à St-Nicolas, elle prit part au pèlerinage.

Après le passage du Saint Sacrement, elle se sentit bien. Quand elle fut rentrée chez ses parents et descendue de sa poussette, elle se mit à marcher, la tête droite et sans peine. L'enfant, débordante de joie, voulut aller elle-même rendre la voiturette qu'on lui avait prêtée, et éprouva, depuis, un véritable besoin de se montrer active ; elle marcha, courut, fit les commissions et les menus travaux du ménage sans éprouver aucune fatigne spéciale.

Une neuvaine d'action de grâce suivait cette guérison extraordinaire accordée à cette enfant de 5 ans le jour de sa première Communion et pendant que Mgr l'Evêque la bénissait avec Jésus-Hostie.

Une mère de famille souffrait d'ulcères à l'estomac et de rétrécissement du pylore. Depuis 1916, la question d'alimentation devenait de plus en plus difficile. La malade ne pouvait plus rien digérer de solide et les aliments presque liquides qu'elle absorbait lui causaient des douleurs aiguës accompagnées de vomissements. Après avoir consulté plusieurs médecins et fait toutes sortes de traitements qui ne la soulageaient que momentanément, Mme X. se rendait compte qu'elle ne pouvait plus songer à une guérison. Elle souffrait avec une grande patience et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie pour obtenir les bénédictions célestes sur ses enfants. L'été dernier fut particulièrement pénible : les douleurs étaient continuelles, les vomissements fréquents et les forces disparaissaient malgré les piqûres fortifiantes.

Pendant la neuvaine qui précéda le Couronnement de Notre-Dame de Bourguillon, Mme X. récita chaque jour un Rosaire et un Magnificat pour obtenir non pas sa guérison à elle, mais celle des autres malades. On l'entendait souvent répéter : « Pour moi, je ne demande ni la santé ni la maladie, ni la vie ni la mort, j'aime mieux m'abandonner entièrement au bon Dieu et faire sa volonté. » Lorsqu'on lui parlait du pèlerinage des malades, elle disait : « Prions pour qu'il y ait beaucoup de miracles. Marie est si bonne et si puissante sur le Coeur de son Fils. »

Notre-Dame de Bourguillon ne pouvait rester insensible à cette prière si désintéressée et confiante. Ainsi que nous le savons, des guérisons miraculeuses couronnèrent cette inoubliable cérémonie. Mme X., qui n'avait rien demandé pour elle, participa elle aussi aux faveurs divines. Depuis le Couronnement, les vomissements cessèrent, la malade reprit appétit, recommença à s'alimenter en s'affranchissant du régime qu'elle avait suivi pendant près de dix ans. Les forces sont revenues suffisamment pour lui permettre de s'occuper.

Au matin de cette journée, un office pontifical était célébré à St-Nicolas, au cours duquel Mgr Esseiva, dans une allocution où il mit tout son grand coeur, rappela les titres de Marie à la royauté ; ce devait être le chant du cygne de celui qui avait tant aimé Notre-Dame de Bourguillon. L'après-midi vint. La pluie tombait en rosée ; on avait des craintes pour la procession, mais voici que le grand bourdon de St-Nicolas se fait entendre, accompagné bientôt de toutes les cloches de la cité : il annonce l'imposante cérémonie. Une procession sort de l'antique collégiale et vient installer, sur l'autel de la place de Notre-Dame, la statue miraculeuse. Comme elle est belle sur son trône, ayant à ses pieds les pontifes, les prélats, les membres du clergé, les hautes autorités cantonales, les Suisses de la Garde pontificale, la foule des fidèles toute frémissante d'enthousiasme !

L'Evêque encense la statue de la grande Reine ; les fidèles, s'unissant à ce geste liturgique, offrent à leur Mère l'encens de leurs prières, tout l'or de leur filiale tendresse.

Les autorités civiles du canton et de la cité vont déposer au pied de l'image de leur Reine et Gardienne l'hommage du peuple fribourgeois. C'est d'abord à M. Chatton, président du Conseil d'Etat, qu'incombe cet honneur ; il remplit cette mission avec tout son coeur de patriote et de chrétien. Au nom de la ville de Fribourg, M. Aeby, professeur à l'Université, remercie avec une âme toute débordante de gratitude la Gardienne de la foi, la Mère qui a veillé sur le berceau de la cité et du peuple de Fribourg. « Comme à la crèche, dit-il, les bergers et les mages, ce peuple dépose à tes pieds, à ceux de ton divin Fils, l'or de ses présents, car il ne connaît d'autre reine ; le tribut de sa reconnaissance, car il te sait sa Protectrice ; l'instance de ses prières, car il a éprouvé la toute-puissance de ton intercession. »

En écoutant ces vibrantes paroles, nous pensions au chevalier de Faucigny offrant à Marie le calice remporté de Morat. Ici l'hommage était différent, mais dans la poitrine de nos magistrats, on sentait vibrer les mêmes sentiments, battre le même coeur.

La langue allemande devait, elle aussi, chanter son hymne à la Gardienne de la foi. La Providence a donné à M. le chanoine Schwaller la voix qu'il fallait pour clamer le plus filial merci. Entendez sa prière à Marie

« Nous revenons vers toi, Vierge tutélaire, pour te remercier. Ta protection n'a cessé de s'étendre sur nous tu nous as donné de voir Mgr l'Evêque, les magistrats et le peuple tout entier se donner et travailler au bien de tous. C'est toi qui as permis la création de l'Université c'est toi qui as réveillé la foi dans nos paroisses. Protège, ô Notre-Dame de Bourguillon, protège notre pays, protège son Evêque et son gouvernement, protège nos familles, protège la jeunesse : notre reconnaissance envers toi est infinie. »

Pour couronner ce concert de louanges et d'actions de grâces, il fallait la voix, l'éloquence, le coeur de notre Evêque bien-aimé. Voici le texte de l'émouvante allocution de Monseigneur.

 

PEUPLE DE FRIBOURG, CHERS DIOCÉSAINS,

 

« La cérémonie à laquelle, en vertu d'une délégation du Souverain Pontife, nous allons procéder tout à l'heure est un acte de reconnaissance en même temps qu'un acte de consécration.

« A la Vierge miraculeuse de Bourguillon, nous voulons d'abord rendre grâces pour les bienfaits insignes qu'elle n'a cessé de répandre sur notre pays depuis si longtemps, et surtout au cours des quatre siècles qui viennent de s'écouler. Mère, dont la tendresse ne connaît pas de limite, elle a rempli chaque jour son double office de gardienne auprès des hommes et de suppliante auprès de Dieu. Pour cette sollicitude, en notre propre nom, comme au nom de nos ancêtres, nous lui disons du fond du coeur : Merci !

« La Vierge miraculeuse que nous allons couronner, ce n'est pas seulement un souvenir d'hier, quelque chose de très suave et de très beau qui va s'évanouir sur les ailes fuyantes du temps ; c'est une sécurité pour demain. Peuple catholique, notre douce Protectrice demeure toujours prête à nous accueillir là-haut, au tournant de la route qui monte, en sa chapelle aimée. Après l'avoir aujourd'hui reconnue, plus solennellement encore, pour notre Reine et notre Patronne, nous l'invoquerons désormais avec une ferveur plus confiante. Et c'est pourquoi, plus convaincus de son pouvoir, plus désireux de son secours, nous lui crions : Priez pour nous !

« Catholiques, mes frères, cet acte de reconnaissance et cet acte de consécration, vous en avez fait une manifestation grandiose, en accourant de toutes parts, unis dans une même pensée pieuse, malgré la diversité de langue, de race et de condition sociale. Mais toi, peuple de Fribourg, groupé sur cette place autour de tes magistrats, dont nous venons d'entendre avec émotion les admirables représentants, tu donnes à la patrie suisse et au monde entier le magnifique spectacle de la fermeté de ta foi. Regarde cette chère et vieille tour de St-Nicolas, qui dresse au-dessus des maisons sa masse imposante et fière : elle est le symbole des convictions religieuses qui sont ta force et dans lesquelles tu trouveras le secret du bonheur pour le temps et pour l'éternité. Jure, à cette heure émouvante, jure de rester chrétien toujours, sans faiblesse et sans peur. Jure de n'avoir d'autre Maître que le Christ, d'autre direction que son Evangile, d'autre philosophie que sa croix, d'autre règle que sa divine charité. Cette grâce incomparable de la persévérance, nous la demandons au Sauveur lui-même : Voilà pourquoi nous couronnons l'Enfant Jésus avant de couronner sa Sainte Mère.

 

Mais nous la demandons par Marie et avec Marie ; car Jésus a passé par elle pour venir à nous, et c'est en passant par elle que nous allons plus facilement, plus sûrement à lui !

« Vierge de Bourguillon, gardienne de notre foi, nous vous couronnons solennellement pour vous remercier, mais aussi pour nous consacrer à vous et pour nous confier à votre protection. Recevez notre hommage ! Acceptez-nous pour vos enfants. Gardez-nous dans vos bras pendant notre vie, tenez-nous bien fort sur votre coeur à notre heure dernière et conduisez-nous à ce Jésus que nous couronnons avec vous et dont nous couronnons d'ailleurs l'amour en couronnant votre front. »

Il faut avoir entendu ces paroles, avec l'accent qui les soulignait et dans le cadre où elles ont été prononcées, pour comprendre l'impression qu'elles ont faite dans les âmes et comment elles les ont préparées à renouveler leur consécration filiale à notre Mère du ciel.

Avant de prononcer, au nom de ses diocésains, l'acte de consécration, Monseigneur procède à la bénédiction des couronnes.

Celles-ci sont en or fin et serties de pierres précieuses ; elles sont un don du gouvernement, ainsi que le sceptre.

Ayant récité les prières liturgiques, Monseigneur asperge ces diadèmes et le sceptre, les encense, entonne l'hymne O gloriosa Virginum, récite encore une oraison, puis, quittant la mitre, le pontife, avec un saint respect, va déposer la couronne d'or sur le front de l'Enfant Jésus en lui faisant cette humble prière :

Faites que nous méritions d'être au ciel couronnés par vous de gloire et d'honneur, comme vous l'êtes de nos mains sur la terre.

Déposant ensuite le diadème d'or sur le front de la Reine du ciel et de la terre, il lui adresse cette filiale requête :

Comme vous êtes couronnée de nos mains sur la terre, faites qu'au ciel nous méritions de l'être, de gloire et d'honneur, par le Christ.

A ce moment, le gros bourdon de St-Nicolas sonne à toute volée, le canon tonne, la foule se prosterne aux pieds de la Vierge couronnée et elle s'unit de toute son âme à son Evêque pour renouveler sa consécration à la plus grande des Reines, à la plus aimante des mères.

Voici le texte de la consécration composée et prononcée par Monseigneur :

« O Notre-Dame de Bourguillon, dans cette fête de votre Couronnement, nous voici prosternés à vos pieds, magistrats, prêtres, fidèles de toute condition, unis dans un même élan de foi, de confiance et d'amour. Nous venons vous remercier d'une manière plus solennelle que jamais pour vos bienfaits innombrables. Nous venons nous consacrer personnellement et collectivement à vous, afin que vous soyez réellement la Reine et la Patronne de notre pays.

Depuis tant de siècles, vous n'avez cessé d'obtenir à nos pères les bénédictions les plus précieuses et les plus abondantes ; vous les avez si souvent exaucés quand ils criaient vers vous, au temps des grandes calamités ; vous les avez aidés à demeurer, malgré tout, fidèles quand leur foi était si dangereusement menacée. Continuez, nous vous en prions, à nous entourer du même patronage.

« Nous nous réfugions dans les bras de votre miséricorde, ô Marie, et nous vous supplions de nous y garder toujours. Vous êtes notre espoir, en cette vallée de larmes : faites resplendir sur nous la splendeur de votre sourire maternel. Vous êtes forte comme une armée rangée en bataille ; protégez-nous contre les ennemis de l'âme et du corps. Vous êtes la Mère de notre Sauveur : enseignez-nous à l'aimer comme vous l'avez aimé vous-même, à le servir sans défaillance comme vous l'avez servi.

« Nous vous promettons de ne jamais entraver votre action bienfaisante, ô gardienne de notre foi. Nous vous promettons de rester rigoureusement fidèles à nos devoirs religieux et de mettre au-dessus de toutes nos préoccupations les intérêts de notre âme. Mais nous avons besoin de votre assistance : ne nous la refusez pas, puisque nous sommes vos enfants. Notre-Dame de Bourguillon, aidez-nous à vivre et à mourir dans l'amour de celui qui, voulant venir au monde pour nous sauver, a voulu d'abord être votre Fils. Ainsi soit-il ! »

Après avoir jeté, en quelque sorte, dans les bras de Notre-Dame de Bourguillon tous ses diocésains et lui avoir prêté, en leur nom, serment de fidélité, Monseigneur donne à la foule prosternée la bénédiction papale.

Un instant après, la Vierge couronnée descendait de son trône et reprenait place sur son char triomphal ; escortée, comme à l'arrivée, des prélats, des membres du gouvernement et de tout un peuple, elle regagnait son sanctuaire de Bourguillon, aux accents mille fois répétés de l'Ave Maria.

En terminant cette notice, qu'on nous permette de recommander la petite revue mensuelle : Le Lien des malades. On y trouvera le récit des faveurs que Notre-Dame de Bourguillon continue à prodiguer à ceux qui l'invoquent avec humilité et confiance.

Les malades y apprendront à sanctifier leurs épreuves et à devenir, par la souffrance et la prière, de véritables apôtres.

Deux faveurs entre mille dont le récit est extrait du Lien des malades.

C'était en décembre 1927, une jeune fille, Ch. D., brodeuse, souffrait d'une inflammation des yeux, aiguë et persistante, au point qu'elle se voyait obligée de renoncer absolument à son métier, son gagne-pain. On devine sa peine. Elle recourt à Notre-Dame de Bourguillon. C'était durant l'octave de l'Immaculée Conception ; elle se rendit au béni sanctuaire et demanda à être admise dans la confrérie de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Un instant après, M. le Recteur lui imposait le Scapulaire. A ce moment, la jeune fille sentit sa douleur disparaître, mais sa vue se troubla et elle éprouva des vertiges. Soumise à la volonté du bon Dieu, elle sortit du sanctuaire, éprouvant de plus en plus la déformation de tout ce qu'elle voyait. Arrivée à l'autobus, elle a peine à distinguer les marches. Pour essuyer la sueur de son front, elle ôte ses lunettes... Le trouble a complètement disparu. Elle voit toutes choses distinctement. La Sainte Vierge l'avait guérie. Elle n'avait plus besoin de ses lunettes qui étaient devenues déformantes. Elle a repris son travail et, en action de grâces, elle a fait don d'un corporal très richement brodé. Un ex-voto atteste aussi sa guérison.

Voici ce qu'atteste un autre malade guéri :

 

« J'étais atteint de tuberculose osseuse dans l'épaule droite, constatée par le médecin et soignée par lui pendant longtemps sans succès. Un soir, je souffrais tellement que je ne pouvais m'empêcher de crier. On fit une promesse à Notre-Dame de Bourguillon. Un moment après, les douleurs étaient moins vives, puis elles se sont calmées suffisamment pour me permettre de dormir. Le lendemain, elles ne sont pas revenues et je suis allé de mieux en mieux, alors qu'on désespérait de me guérir. Voici déjà trois ans que cette grande grâce m'a été accordée et que je n'ai plus eu de rechute. Aussi ma confiance en Notre-Dame de Bourguillon est-elle bien grande et je viens chaque année pour la remercier. »

Chaque année, au sanctuaire de Notre-Dame de Bourguillon, on organise une journée des malades.

Ce pèlerinage est particulièrement émouvant et, avec la solennité du St-Scapulaire, il est la journée du plus grand concours, des plus ferventes prières et on peut le croire aussi, des plus abondantes faveurs. Mais c'est en tout temps et tous les jours que Notre-Dame de Bourguillon est accueillante et bienfaisante !

 

Saint Pierre Canisius pèlerin et apôtre de Notre-Dame de Bourguillon

 

« Si la grande bataille entre le catholicisme et le protestantisme à Fribourg était terminée, il s'en fallait de beaucoup que l'état religieux et moral y fût parfait. Le vrai critère de la piété est la fréquentation des sacrements. A cet égard, il paraît constaté que la ferveur laissait beaucoup à désirer, même les communions pascales étaient rares.

« En 1560, dans son « projet de Noël », le gouvernement élaborait un plan de restauration religieuse. Constatant, dit le document, que l'on est en un temps rempli de toute sorte de scandaleuse vie, le Conseil croit opportun de faire renouveler la profession de foi, d'encourager chacun à remplir les devoirs de la religion et à renoncer à l'impureté, au jeu, à l'usure, etc.

La profession de foi jurée, en ville et à la campagne, au printemps de l'année 1561, et le règlement qui la suivit, révèlent une situation religieuse et morale bien triste. Ils signalent de graves abus. Pour les faire disparaître, une commission fut nommée, qui se composait du chanoine Duvillard, futur prévôt, de deux autres chanoines, du prédicateur de St-Nicolas et du commandeur de St-Jean. Appuyée par le gouvernement, la commission poursuivait avec zèle sa mission difficile lorsque lui vint un secours providentiel (1). »

Le concile de Trente, qui venait de clore ses sessions (1563), avait été publié à Fribourg dès 1565, mais

 

1 CASTELLA, Histoire du Canton de Fribourg, p. 249.

 

l'application des décrets ne devait se faire que par étapes. La Providence suscita alors à notre canton des apôtres pleins de zèle, de tact et de fermeté. C'étaient le prévôt Schneuwly, le nonce Bonhomio, le chancelier Wilhelm de Techtermann et surtout saint Pierre Canisius, dont nous devons parler un peu longuement.

A Rome, le 7 septembre 1549, dans l'église de Notre-Dame della Strada, saint Ignace de Loyola était à l'autel et, devant lui, un jeune novice, confondu dans le sentiment de son indignité, allait faire sa profession solennelle. C'était Pierre Canisius. A la consécration, tous se prosternent ; seul, le jeune novice reste à contempler l'Hostie... Soudain, il la voit se transfigurer et Jésus apparaît à ses regards extasiés. Le Sauveur révèle au jeune profès sa grande mission, mais en même temps, lui montrant son Coeur, il l'assure qu'il trouvera toujours dans ce Coeur divin lumière et force. A son tour, la Sainte Vierge s'avance et avec une tendresse inexprimable, elle s'approche de Canisius, le couvre de son manteau et l'assurant de sa protection maternelle, elle le présente aux faveurs de son Divin Fils.

Après avoir été l'objet d'une si grande grâce, on comprend que Canisius ait toujours été embrasé d'amour pour Notre-Seigneur et animé de la piété la plus filiale envers sa Très Sainte Mère.

Cette dévotion pour la Sainte Vierge, Pierre Canisius l'avait héritée déjà dans sa famille. Au cours de ses études à Nimègue et à Cologne, c'est au pied de l'autel de Marie qu'il allait demander la force de résister aux dangers qui menaçaient son innocence. L'office de la Sainte Vierge était son bouclier, le Rosaire son armure et l'Eucharistie sa force.

Mais venons à Fribourg.

Dans la rue, un religieux s'avance, recueilli, modeste, on voit qu'il prie ; mais voici que des mères accourent, accompagnées de leurs enfants, elles prient le prêtre de les bénir. « Oh ! volontiers, répond le bon Père avec un doux sourire, mais promettez-moi en retour d'aimer beaucoup la Sainte Vierge et de dire tous les jours son Rosaire. » Et le saint religieux bénit les enfants, leurs mamans aussi et il continue son chemin... Où va-t-il ? A Bourguillon. Mais qu'y a-t-il là-haut pour l'attirer ? Il n'y a que l'humble chapelle des lépreux !... Oui ! mais dans cette chapelle, on peut croire que Notre-Dame della Strada de Rome lui a donné rendez-vous. II y vient très souvent... Pourquoi ? Ecoutez. C'est le 26 juillet 1587, on célèbre dans le sanctuaire de Bourguillon la fête de la Dédicace. C'est le Père Canisius qui va prêcher, venez l'entendre :

« Cette chapelle, dit-il, doit nous être chère :

 

1° A cause de nos ancêtres et de toutes les autres âmes pieuses qui l'ont eue en grande estime et sont venues y faire leurs dévotions.

2° A cause des miracles accomplis en faveur de ceux qui l'ont visitée dévotement et y ont apporté prières et offrandes.

3° Nous devons l'aimer ce sanctuaire, parce qu'il nous rappelle le voyage que fit la Mère de Dieu lorsqu'elle s'en alla vers la montagne pour visiter sa cousine Elisabeth et dont les fruits furent si merveilleux.

4° Cette chapelle, nous devons l'aimer, parce qu'elle a été érigée en faveur des amis de Dieu qui habitent la léproserie voisine et elle nous rappelle la pratique de la charité et de la miséricorde à l'imitation de ce que Marie fit à Cana pour de pauvres gens.

5° Placée sur cette haute colline, cette chapelle doit aussi nous rappeler le Calvaire, la rampe de Lorette doit nous faire souvenir de celle que le Christ a gravie en portant sa croix, accompagné de sa Mère tout en pleurs.

6° Cette chapelle, nous devons l'aimer, parce que nous y avons l'occasion de professer notre foi contre les novateurs qui ne peuvent plus supporter que Marie, la Mère de notre Sauveur, ait son image, ses temples, ses autels, ils font tout pour empêcher qu'on la salue, qu'on la vénère, qu'on l'invoque.

Ce sanctuaire, nous devons l'aimer et y venir souvent pour continuer à offrir à Marie notre Mère, le tribut de piété filiale que lui ont apporté nos aïeux. »

La voix du grand Serviteur de la Sainte Vierge a été entendue. A son appel, les étudiants du Collège St-Michel sont venus demander à Marie de bénir leurs études. Voyez-les en longues théories gravir les rampes de Montorge et de Lorette, récitant le rosaire ou chantant leur gracieux cantique latin : Omni die, dic Mariae, mea laudes anima. Tous les jours, ô mon âme, offre à Marie tes louanges.

En dehors de ces manifestations collectives, les étudiants, les pensionnaires ont continué l'antique tradition... et le sanctuaire de Marie reçoit leurs fréquentes visites. L'appel de Canisius n'est pas oublié.

Pèlerin assidu du sanctuaire de Bourguillon, le saint religieux y entraînait les foules. Ainsi, en 1588, alors que la peste faisait rage dans la contrée, des processions sont organisées, qui font l'ascension du monticule ; avec ses confrères, le Père Canisius en est l'animateur. A l'une de ces manifestations, on compta plus de 3,000 participants.

Les statuts des diverses Congrégations fondées par le saint Jésuite prévoient que chaque année, au mois de septembre, une réunion doit avoir lieu au sanctuaire de Notre-Dame de Bourguillon.

Les actes du procès de béatification du Père Canisius rapportent que Dieu se servit du saint religieux pour consoler un magistrat de Fribourg, lequel était fort inquiet sur le salut de son beau-père qui venait de se noyer par accident dans la Sarine. Ce magistrat, du nom de Pierre Perret, s'en alla chercher du réconfort auprès du Père Canisius, son directeur de conscience. Après quelques instants de conversation, le Père lui donna la pleine assurance que son parent avait obtenu son pardon, il était sauvé, mais devait passer un certain temps en purgatoire. Il engagea son fils spirituel à se rendre dès qu'il le pourrait à la chapelle de Notre-Dame de Bourguillon, d'y réciter trois rosaires et d'y faire célébrer le sacrifice de la messe pour le cher défunt.

Au cours du même procès, il fut affirmé que le Père Canisius avait souvent fait le pèlerinage — très pénible alors — par St-Jean et Montorge, jusqu'à la chapelle du monticule, Notre-Dame de Bourguillon, et quand il y était en prières, dit un témoin, il semblait lui en coûter de se séparer de sa Mère céleste.

Lors de l'enquête faite à Dillingen, par l'Evêque d'Augsbourg, sur la vie du Père Canisius, un religieux de la Compagnie, Ant. Velser, fit sous la foi du serment cette déposition :

« J'ai été, comme religieux, au Collège de Fribourg et y suis tombé malade au point qu'il ne me restait plus espoir de guérison. C'était en 1592, le Père Canisius me conduisit à la chapelle de la Sainte Vierge de Bourguillon. Je lui servis la messe qu'il célébra, comme toujours, avec une grande dévotion. Depuis ce jour, mon état s'est visiblement amélioré, et bientôt, je me suis trouvé entièrement guéri. »

En 1591, le Père Canisius fut frappé d'apoplexie, et l'on craignait un fatal dénouement. La population de Fribourg montra à cette occasion combien le saint religieux lui était cher, et c'est en foule qu'on vint prier Notre-Dame de Bourguillon pour obtenir sa guérison ; cette faveur fut accordée et le bon Père devait encore pendant 5 ans édifier sa chère ville d'adoption.

Le Père Canisius était arrivé à Fribourg le 10 décembre 1580 et il devait y passer les dix-sept dernières années de sa vie. Le saint religieux eut vite fait de se rendre compte de l'état de tiédeur dans lequel végétait le peuple fribourgeois. Fribourg avait heureusement fait barrage à la Réforme, mais l'indifférence religieuse n'y était pas vaincue, et la preuve en est que, à l'arrivée du saint religieux, il n'y avait à Fribourg que vingt personnes faisant leurs Pâques — quatre ans plus tard, il y en avait six cents, et les Exercices des Quarante-Heures, établis par Canisius, étaient suivis très assidûment —.

Or, ce succès, ce merveilleux retour, l'ardent apôtre l'attribuait à l'assistance maternelle de Notre-Dame de Bourguillon. Il savait que c'est elle qui avait gardé à Fribourg la foi catholique, c'est d'elle qu'il avait sollicité et obtenu ce grand réveil religieux.

 

Les Congrégations de la Sainte Vierge

 

Entre tous les moyens employés par Canisius pour raviver la pratique de la religion à Fribourg, aucun peut-être ne fut plus efficace que l'établissement des Congrégations mariales. Elles furent vraiment comme une nouvelle légion fulminante. Les réformateurs s'étaient acharnés à démolir le culte des Saints, celui de la Mère du Sauveur en particulier, ils avaient calomnié l'octroi des indulgences, tourné en ridicule la pratique des pèlerinages, celle de la récitation du Rosaire, contesté l'utilité des bonnes œuvres en général ; ils avaient surtout porté atteinte aux sources mêmes de la vie spirituelle, la messe, la communion, la confession. Les Congrégations réagirent directement contre le mal ; et nul autant que le Père Canisius, qui avait évangélisé les pays les plus infectés par l'hérésie, ne comprit toute l'utilité de cette apologie par l'exemple. Aussi, peu après son arrivée à Fribourg, il songea à former ces groupements d'âmes d'élite que furent et que sont encore les Congrégations. La première formation de ce genre date de la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, le 8 septembre 1581. Elle comprenait les hommes et les femmes. Plus tard, celles-ci se réunirent séparément, sous le vocable de l'Assomption. Les étudiants embrigadés à leur tour choisirent pour titulaire l'Annonciation. Plus tard, les successeurs de Canisius fondèrent la Congrégation des artisans.

Saint Pierre Canisius, on le voit, a réellement été non seulement un filial serviteur de Marie mais son ardent apôtre. Ce titre d'apôtre marial, le Père Canisius l'a mérité non seulement par l'exemple de sa piété, par le feu de sa parole et par ses institutions, mais aussi par sa plume.

 

Saint Pierre Canisius et son traité sur la Sainte Vierge

 

Pour appuyer sur un fondement historique, au moins apparent, leur doctrine, les novateurs Flaccus Illyricus et une légion d'écrivains partisans de Luther avaient entrepris la publication d'une histoire de l'Eglise en opposition avec la tradition catholique. Ce devait être comme une encyclopédie du protestantisme et surtout son apologie. Ce travail devait être divisé par périodes de cent années, de là le nom de Centuriateurs de Magdebourg donné à ses auteurs.

Treize centuries parurent, en treize volumes in-folio. Ces lourds traités sont de gigantesques pamphlets où la violence, la passion, servies par une vaste érudition, dénaturent l'histoire.

Pour réfuter tant d'erreurs, éclaircir tant d'obscurités, il fallait un maître en théologie, en histoire ; le Pape Pie V jeta les yeux sur l'infatigable Canisius et lui ordonna, en 1572, de se mettre immédiatement à l'oeuvre. Malgré sa profonde conviction d'être au-dessous d'une pareille tâche, le bienheureux demanda des prières et après beaucoup d'oraisons et de pénitences, il traça son plan.

Réfuter une à une toutes les erreurs entassées dans ces 13 in-folio, il n'y fallait pas songer. Canisius eut la pensée de réduire à quelques chefs ce vaste système et il s'attacha à établir la vérité sur trois personnages les plus en vue dans l'Evangile — après Notre-Seigneur — saint Jean-Baptiste, la Sainte Vierge et saint Pierre.

A propos du Précurseur, Canisius soulève et traite une foule de questions, le jeûne, la pénitence, la nécessité de la satisfaction, la notion catholique de la sainteté, la foi qui justifie, le culte des reliques, les miracles, etc. Saint Canisius mit trois ans à ce grand labeur. Saint Pie V félicite l'auteur et lui accorde une indulgence plénière ; le Cardinal Hosius proclame l'ouvrage digne des saints Pères et des plus grands Docteurs de l'Eglise.

Après ce premier chef-d'oeuvre sur le Précurseur, le Père Canisius se mit à l'élaboration de son grand et magnifique traité sur la Sainte Vierge. Comme on peut le croire, le saint écrivain mit tous ses soins, tout son coeur, à cette nouvelle entreprise. Après 6 ans de travail, souvent interrompu par les voyages et le saint ministère, son livre parut, un gros in-folio de plus de huit cents pages, avec pour titre : Marie, la Vierge incomparable et Très Sainte Mère de Dieu.

L'ouvrage se divise en cinq parties : la première traite de l'origine et de la conception immaculée de Marie, de son enfance et de ses vertus, la deuxième, de sa parfaite virginité, la troisième, de la Salutation angélique et des erreurs commises dans son interprétation ; dans la quatrième partie, Canisius explique les textes de l'Evangile que les adversaires du culte de la Sainte Vierge détournaient de leur vrai sens; enfin, il parle du saint trépas de Marie, de son Assomption et du culte que lui a toujours rendu l'Eglise.

Dans cet écrin, on peut dire que Canisius a réuni tout ce que les saintes Ecritures et les Pères ont dit de plus admirable à la louange de la Reine du Ciel, et il l'a fait avec une solidité de doctrine, une puissance de raisonnement, un style si plein de charme, qu'après avoir lu ce livre, qui est sans contredit un des plus beaux monuments élevés à la gloire de la Mère de Dieu. le cardinal Hosius écrivait à l'auteur : « La Vierge très Sainte n'oubliera pas de vous récompenser, car vous l'avez par vos écrits glorifiée plus que personne ne l'a jamais fait jusqu'ici. » En effet, à lire ces pages lumineuses et toutes brûlantes d'un amour filial, on reconnaît en Canisius un fils qui chérit sa Mère et trouve des armes vraiment victorieuses pour la défendre.

Le zèle de notre Bienheureux ne s'est pas arrêté là ; ses sermons, les manuels de piété qu'il composa, font une grande place à la dévotion envers Marie. S'il fut un apôtre du Rosaire, comme nous l'avons vu déjà, il fut aussi un des grands propagateurs des Litanies de la Sainte Vierge ; à propos des Evangiles des fêtes de la Mère de Dieu, en particulier sur l'Immaculée Conception et sur l'Assomption, saint Canisius nous a laissé des pages admirables.

 

Le saint trépas de l'Apôtre de Marie

 

L'heure vint où le bon Maître allait récompenser son vaillant ouvrier. Durant quatre mois, des souffrances plus ou moins vives achevèrent de purifier, de sanctifier l'âme de Canisius. « Le bon Dieu me visite, disait-il, pour m'apprendre à prier... Nous avons un bon Maître. Laissons-le faire. Il sait ce qui nous convient le mieux. Voilà bien des années que je suis dans la Compagnie et que je me suis remis entre ses mains ; je m'en suis toujours bien trouvé. Eh bien ! en ce moment, je fais de même... » Un peu plus tard, souriant, il répondait à ses visiteurs : « Nous nous en allons ! » et il en paraissait tout heureux. La faiblesse augmentant, on l'entendait murmurer ces paroles de saint Paul : « Cupio dissolvi et esse cum Christo : Je désire la dissolution de mon corps pour être avec le Christ. » Un instant avant de rendre sa belle âme à Dieu, le regard tourné vers une image de la Sainte Vierge, d'autres disent vers l'entrée de la chambre, le malade sourit, inclina respectueusement la tête et dit d'une voix très claire : « Oh ! voyez, voyez ! Ave, Maria ! Ave, Maria ! » Les assistants n'aperçurent rien, mais ils demeurèrent persuadés que la Mère de Dieu venait de lui apparaître pour le conduire au Ciel. « Qui elucidunt me vitam aeternam habebunt... Ceux qui m'auront glorifié jouiront de la vie éternelle ! »

 

Miracles obtenus par l'intercession de Saint Pierre Canisius

 

En 1844, un décret du 28 janvier reconnut que le Père Canisius avait pratiqué les vertus à un degré héroïque. Il fallut ensuite s'occuper des miracles ; il n'y avait, dans ce domaine, que l'embarras du choix. Après une scrupuleuse enquête, la Congrégation retint les quatre suivants, comme particulièrement frappants et bien démontrés. Ils concernent tous des personnes du canton de Fribourg.

Voici brièvement en quoi ils consistaient :

 

1. Elisabeth von der Weid souffrait d'une obstruction de foie mortelle, dégénérée en abcès, avec les symptômes les plus graves, au point que des célébrités médicales, même appelées des pays voisins, estimaient le mal incurable. Cette personne fut guérie instantanément et complètement par l'intercession du Père Canisius pieusement invoqué (1740).

2. Guérison instantanée et parfaite d'Anne-Marie Kern, d'un rhumatisme chronique, dégénéré en arthrite incurable, avec danger de mort certain (1727).

3. Guérison instantanée et complète de Marie-Marguerite Allaz, d'une phtisie incurable, après une longue maladie pulmonaire (1726).

4. Guérison instantanée et parfaite de Marie-Anne Buman, d'une paralysie causée par le poison, dont moururent subitement son mari, préfet à Surpierre, et deux de ses domestiques (1729).

 

Le Père Canisius a été déclaré bienheureux par Pie IX,

le 20 novembre 1864 ; il fut canonisé et en même temps proclamé docteur de l'Eglise par Sa Sainteté Pie XI, le 21 mai 1925.

 

Les fêtes de la Canonisation et du Doctorat de Saint Pierre Canisius à Fribourg

 

Jean de Watteville, évêque de Lausanne, en 1646, disait au Pape Innocent X : « Toute la partie de mon diocèse qui est restée catholique doit ce bonheur, après Dieu, au Père Canisius. » Fribourg, conscient de cette dette, a salué avec enthousiasme la décision du Souverain Pontife inscrivant le Père Canisius dans la liste royale des Saints et au rang des Docteurs de l'Eglise.

Dans toutes les églises du diocèse, il a été chanté un Te Deum d'action de grâces. S. Exc. Mgr Besson s'est rendu à Rome, accompagné d'une délégation nombreuse des autorités ecclésiastiques et civiles. De la Ville éternelle, Sa Grandeur adressa à ses diocésains une lettre pastorale leur rappelant les titres que saint Pierre Canisius avait à leur reconnaissance et les circonstances où se trouvait l'Eglise en Suisse et en particulier dans le diocèse à l'arrivée de saint Pierre Canisius.

« C'était l'époque tragique, disait Monseigneur, où l'Eglise, déchirée par la grande rupture religieuse, avait besoin d'hommes savants et dévoués, capables de reconquérir, si possible, les positions déjà perdues et de défendre au moins les positions menacées. Dans cette lutte douloureuse dont nous ne devons évoquer le souvenir qu'avec une charité sincère, pour ceux de nos concitoyens qu'elle a pour longtemps séparés de nous, mais qui laisse au fond de notre coeur une plaie toujours ouverte, Canisius fut un des soldats les plus actifs et les plus précieux. »

La situation de Fribourg était extrêmement délicate en ce temps-là. Sans doute, les Fribourgeois, grâce au zèle de plusieurs de leurs prêtres, ainsi qu'aux efforts énergiques des autorités locales, demeuraient attachés à la foi des aïeux ; mais, entourés de populations qui ne partageaient plus leurs croyances et qui pouvaient sans cesse les influencer, privés d'écoles supérieures et, partant, obligés d'envoyer leurs fils s'instruire dans les pays voisins, ils couraient les plus grands dangers. La vie religieuse laissait à désirer, la plupart des fidèles avaient perdu l'habitude de recevoir les sacrements, même aux grandes fêtes ; l'abus de la boisson faisait de terribles ravages. Saint Pierre Canisius sut accommoder son ministère aux divers besoins du pays. Il prit une part très active à la fondation du Collège St-Michel qui devait se développer de siècle en siècle et dont sortit naguère, comme un complément naturel, l'Université. Il prêchait un peu partout, souvent plusieurs fois par semaine à St-Nicolas, à Notre-Dame, au sanctuaire de Bourguillon dont il était le pèlerin très assidu.

Monseigneur signalait encore le zèle du Bienheureux pour l'instruction religieuse des enfants, et ce chef-d'oeuvre qu'est le grand catéchisme de Canisius.

Enfin, Sa Grandeur formait le voeu que saint Pierre Canisius, déjà si cher aux Fribourgeois, devînt l'objet d'une dévotion encore plus fervente, et, disait-il en particulier, « vous ne pouvez le glorifier mieux ni davantage qu'en prenant au sérieux l'instruction religieuse des enfants qu'il travailla tant à propager, vous ne pouvez rien lui demander de plus utile que sa collaboration à cette oeuvre de première importance. Du haut du Ciel les Saints nous aident. Demandez à notre nouveau Saint qu'il prie avec vous et pour vous, afin que vous puissiez remplir avec une exactitude parfaite votre grave devoir d'éducateurs chrétiens... »

De son côté, Sa Sainteté Pie XI, recevant les pèlerins de Fribourg, leur rappela que saint Pierre Canisius avait exercé son apostolat par son chapelet, par sa plume et par son catéchisme.

Parlant de la presse, le Souverain Pontife a montré en Canisius le modèle de la presse catholique, et à cette occasion, il a fait un très grand éloge de la presse catholique en Suisse. Il a déclaré qu'aucun pays, peut-être, n'a une presse catholique aussi bien organisée que la Suisse, que lorsqu'on lui avait demandé des renseignements pour l'organisation de la presse, il avait répondu très souvent : « Voyez ce qu'on fait en Suisse et faites de même. » Comment ne pas penser ici à l'Oeuvre de St-Paul, fondée en 1873 par le chanoine Schorderet, encouragée et bénie déjà par Sa Sainteté Pie IX (Voir brochure : L'Oeuvre de Saint-Paul.).

Enfin, le Pape loua en Canisius l'apôtre des enfants.

 

Les fêtes du mois de mai ont eu leur couronnement à Fribourg, au mois de septembre, et il fut, suivant la parole de Monseigneur, « une de ces manifestations grandioses comme on n'en voit qu'à Fribourg, une multitude vibrant d'une même foi non seulement avec son clergé, mais avec son gouvernement. Nous avons entendu nos magistrats dans des allocutions officielles, animées de l'esprit le plus élevé, professer leurs sentiments profondément catholiques. C'était un spectacle sans pareil.

 

Notre-Dame de Compassion à Bulle

 

En 1350, l'évêque François de Montfaucon fonde à Bulle un hospice pour les malades, les pauvres, les voyageurs. Il y érige en même temps une chapelle dédiée à Notre-Dame de Pitié qui ne tarda pas à devenir un sanctuaire très fréquenté. La Sainte Vierge s'y montrait particulièrement secourable.

Un prêtre qui a beaucoup contribué au culte de Notre-Dame de Compassion, c'est Dom Mossu, originaire de Charmey. Après lui, le sanctuaire a été confié aux RR. PP. Capucins et les pèlerins y sont venus toujours plus nombreux.

Sur un autel en bois sculpté, très riche, se trouve une statue de Notre-Dame de Compassion, admirable d'expression et de vie. La statue et l'autel sont l'oeuvre de Pierre Ardieu, sculpteur, originaire de Bulle, 1692. On lui attribue aussi la statue émouvante de Notre-Dame de Compassion de l'église des Augustins à Fribourg.

Que la Sainte Vierge s'y montre compatissante, la guirlande des ex-voto qui se déroule sur le mur en donne la preuve.

Ici c'est un Chartreux qui, en invoquant Notre-Dame de Compassion, recouvre la vue.

Là c'est Pierre Michel et son épouse subitement guéris d'un empoisonnement qui aurait dû être mortel.

Ailleurs, c'est un avocat de Savoie, Maurice Boccard, qui obtient la guérison de sa fille qu'il avait laissée « toute noire et sans connaissance ».

C'est un père de famille nommé Borgognon qui, ayant perdu la raison et étant devenu dangereux, avait dû être enchaîné durant cinq ans. Conduit aux pieds de Notre-Dame de Compassion, il est subitement guéri

et dépose ses menottes en ex-voto. On peut les voir à l'autel de saint Antoine. Ailleurs, ce sont des mères en danger de mort qui obtiennent leur heureuse délivrance. Là, des bateliers préservés du naufrage. Le village de Morion, celui d'Enney, Châtel-St-Denis, la ville de Romont, celle de Fribourg, à l'occasion d'un incendie, recourent à Notre-Dame de Compassion. Exaucés, ils viennent en procession remercier celle qu'on n'invoque jamais en vain.

Voici des précisions sur quelques-unes de ces insignes faveurs

1658. A Châtel-St-Denis, près du Bourg, une forêt est en flammes. Le danger est imminent pour la cité, construite en majeure partie en bois. Sur le conseil du pasteur de la paroisse, les autorités promettent un pèlerinage à Notre-Dame de Bulle ; le désastre est enrayé. Durant plus d'un siècle, c'est-à-dire jusqu'en 1772, les Châtelois ont été fidèles à leur promesse.

1660. Le 25 juin, un violent incendie éclate à Fribourg ; l'avoyer et le Conseil ont la sainte pensée de placer leur ville sous la protection de Notre-Dame de Compassion de Bulle. Le danger est écarté. Un acte écrit en lettres d'or témoigne de l'imminence du désastre et de la reconnaissance des Fribourgeois.

Le 6 juillet, Leurs Excellences de Fribourg accomplissaient leur voeu et avec un grand nombre de fidèles on les vit aux pieds de Notre-Dame de Compassion, pleins de reconnaissance.

Quatre années s'étaient à peine écoulées qu'un nouvel incendie éclatait à Fribourg. C'était dans la nuit du 6 au 7 mai 1664. Deux maisons du haut de la rue de Lausanne avaient déjà été la proie des flammes. Le vent était impétueux, une pluie d'étincelles tombaient sur les maisons voisines, et le couvent des Dames Ursulines allait être embrasé. L'avoyer Meyer dirigeait lui-même l'équipe des secours. Conscient des proportions qu'allait prendre le désastre, il mit la cité sous la protection de Notre-Dame de Compassion. Presque au même instant, le vent tomba et l'incendie s'apaisait.

Le 12 du même mois, les Chanoines de St-Nicolas avec des Cordeliers, des Augustins, des Capucins, des Conseillers de la Ville, des Dames Ursulines et un grand nombre de fidèles se rendaient à Bulle et allaient remercier Notre-Dame de Compassion. 35 messes furent célébrées ce jour-là en action de grâces.

Des indulgences nombreuses enrichissent ce sanctuaire. Il reste une source de grâces pour les vivants et de consolations pour les chers défunts !

La Sainte Vierge s'y montre compatissante à tous.

Pour raviver notre dévotion à la Mère des douleurs, écoutons les paroles qu'Elle adressait un jour à sainte Brigitte, lui rappelant la descente de la Croix : « Mon Fils était sur mes genoux, comme il avait été sur la croix, raidi en tous ses membres. Je lavai ses plaies profondes, je lui fermai les yeux et la bouche restés ouverts à sa mort. Enfin, on le mit dans le tombeau ! Oh ! que volontiers je me fusse ensevelie vivante avec Lui, si telle avait été sa volonté. Je puis dire que deux cœurs furent dans un sépulcre. Mes épreuves ont égalé la grandeur des grâces que Dieu a mises en moi. Je regarde tous ceux qui sont dans le monde pour voir s'il y en a qui considèrent mes douleurs si amères et j'en trouve bien peu. Vous, ma fille, ne les oubliez pas, voyez mes peines, mes larmes et souvenez-vous de la Passion de mon très cher Fils. Que cette douleur reste imprimée dans votre cœur toujours. »

 

Notre-Dame des Marches

 

Il est un lieu qu'habite le silence

Et que toujours ont connu nos aïeux.

On les a vus conduits par l'espérance,

Sans cesse aller y déposer leurs voeux.

 

VENANT de Bulle, où il a prié déjà aux pieds de Notre-Dame de Compassion, après avoir traversé le village de La Tour, admiré sa belle église gothique, le pèlerin des Marches s'engage dans la forêt de Bouleyres ; il suit le sentier qui serpente au milieu des grands sapins. Dans cette solitude, son âme se recueille, et, sur les ailes de la prière, elle monte vers Dieu avec le chant des oiseaux. Comme elle se prépare bien aux confidences filiales, aux tendresses maternelles ! A la sortie du grand bois, quel lever de rideau ! Quel horizon ravissant ! De la Berra au Moléson, c'est un cirque grandiose de montagnes ; au premier plan, le vieux château de Jean de Montsalvens, la demeure des parents de la miraculée de la Sainte Vierge, puis la tour de l'ancien prieuré de Bénédictins ; un peu plus haut, la nouvelle église de Broc, bien gracieuse, mais déjà trop petite pour le grand village qui étale au soleil ses hôtels, ses villas, ses blanches maisons.

Enfin, là-bas, à droite, encadrée de grands marronniers, une ravissante chapelle, gentiment assise au pied de la dent de Broc, sur un promontoire, domine la plaine que la Sarine semble ourler d'un ruban d'azur : c'est le sanctuaire béni de Notre-Dame des Marches.

 

Origine

 

Le premier document qui nous parle de la chapelle des Marches remonte à l'année 1636. Voici ce qu'on peut lire dans le Manual du Conseil de Fribourg :

« La peste régnant à Broc et en d'autres localités du voisinage, la commune s'adressa au Conseil pour obtenir l'autorisation d'établir un cimetière près de la chapelle des Marches. La demande fut agréée le 17 septembre 1636. Jusque-là, les morts avaient eu leur sépulture

dans l'église, mais le nombre des décès fit craindre la contagion. »

Le second document est un ex-voto, au millésime de 1675. Il représente un homme tenant dans ses mains des chaînes ; il remercie pour une guérison ou une délivrance obtenue. Sa famille est avec lui en prière. Au bas du tableau, on lit ces mots : Vovit et sanitatem accepit (1675). Il a fait un voeu et il a recouvré la santé. S'agirait-il d'un dément qu'on a cru devoir enchaîner pour l'empêcher de frapper ou de se donner la mort ? Cette guérison rappellerait, dans ce cas, celle du pauvre Bourguignon qui a trouvé sa délivrance à Bulle, aux pieds de Notre-Dame de Compassion (1659).

C'est tout ce que nous savons de l'ancien oratoire des Marches. Il devait être bien modeste, mais la Très Sainte Vierge s'y montrait déjà bien compatissante.

 

Nouveau sanctuaire

 

Elle méritait donc un plus beau sanctuaire.

Dom Jacques Ruffieux, originaire de Broc, curé de Gruyères, le comprit et, d'accord avec ses frères, Dom Nicolas, prieur de Broc, et Dom François, chapelain, il résolut de remplacer l'humble oratoire des Marches par une chapelle plus spacieuse et moins indigne de la Mère de Dieu.

A sa bonne oeuvre, Dom J. Ruffieux voulut associer encore les fidèles de Broc. Voici ce qu'on peut lire dans les procès-verbaux du conseil        : « Le 14 décembre de l'an 1704, la Commune s'est chargée et a promis de fournir sur place tous les matériaux pour la construction de la chapelle des Marches. Tous les bourgeois se réuniront le jeudi suivant pour commencer les travaux. Ceux qui ne feraient pas leurs journées seront condamnés à 5 batz d'amende par jour. »

Cette chapelle est d'architecture romane. Elle est la réplique, quant au style, de la chapelle de la Daada, construite en 1701, par le même bienfaiteur, Dom Jacques Ruffieux. A noter encore que, en 1731, lorsque ce prêtre généreux voudra reconstruire le choeur de son église de Gruyères, il s'inspirera du même plan. L'autel en bois est de style renaissance.

La statue de la Sainte Vierge, qui a dû remplacer un ancien tableau, a été sculptée à Grandvillard. Le 30 septembre 1731, Ignace Ruffieux, Jean Chappuis et Pierre Ruffieux reçoivent la mission de se rendre à Grandvillard, avec le Doyen de Gruyères, pour faire « la commande du tableau (statue) de la chapelle des Marches. La Vierge devra avoir la même figure que la précédente ».

A l'entrée de la sacristie se trouve une pierre tombale. Elle a été transférée ici de l'ancienne église et porte une épitaphe latine, dont voici la traduction :

 

T. R. Dom NICOLAS RUFFIEUX, PRIEUR A BROC PROTONOTAIRE APOSTOLIQUE DE LA SAINTE EGLISE DOYEN DE GRUYÈRES (1) ET DOCTEUR EN THÉOLOGIE

REPOSE ICI DANS LE SEIGNEUR

IL EST DÉCÉDÉ LE 3 AVRIL 1737

 

Au-dessus de la porte de la sacristie, on remarque les armes du fondateur, le doyen J. Ruffieux, portant le croissant et trois étoiles que surmonte le monogramme de la Très Sainte Vierge. En exergue, une inscription latine dont voici le sens :

 

R. D. J. RUFFIEUX, DOYEN ET CURÉ DE GRUYÈRES

A DÉDIÉ CETTE CHAPELLE 1705

 

Fondation

 

« Noble Hanz Peter Castellaz, ancien banneret de Gruyères, cède au prieuré de Broc une pièce de terre, à cette fin que les Litanies de la Très Sainte Vierge soient chantées en la dévote chapelle de Notre-Dame des Marches dédiée à la Sérénissime Vierge Marie sur chaque jour et fête de sa Nativité, Annonciation, Conception et Assomption. »

Ces litanies se chantent encore aux jours indiqués, après les Vêpres de l'église paroissiale.

 

Ermitage

 

Des ermitages ont existé dans quelques-unes de nos paroisses. Gruyères eut le sien, sur la rive droite de la Sarine, un peu au-dessous du domaine du Châtelet.

 

1 Il est à remarquer que, jusqu'au XIXme siècle, Broc faisait partie du décanat de Gruyères.

 

La chapelle des Marches, avec sa solitude, sa source d'eau limpide et abondante, était bien propre à attirer des ermites. De fait, plusieurs pieux personnages vinrent se sanctifier auprès du gracieux oratoire.

Ainsi, dans le protocole communal, on lit, à propos de l'ermite des Marches, à la date du 19 mars 1760 :

« Ce jourd'hui, 19 mars 1760, l'on a passé que l'ermite qui était aux Marches n'était et ne devait pas être admis pour les journées de commune, mais bien pour dire son bréviaire. »

Le dernier ermite des Marches y est mort en odeur de sainteté, le 20 novembre 1774. Originaire des Ormonts-dessus, Abraham Cordy était né dans le protestantisme. Après être devenu catholique, il vint se fixer aux Marches. Devenu Tertiaire de Saint-François, il changea son nom d'Abraham en celui de Frère François.

Il macérait son corps à ce point qu'un jour, ne pouvant plus se torturer lui-même, il pria quelques enfants qui étaient venus le trouver, comme d'habitude, de l'asseoir sur une fourmilière. Les enfants accédèrent à sa demande et l'un d'eux en avait encore des remords 36 ans plus tard. Muni des derniers sacrements, le pieux ermite rendit sa belle âme au bon Dieu le 20 novembre 1774. Il fut enseveli le lendemain au cimetière de Broc.

Il n'eut pas de successeurs, mais la chapelle des Marches n'a pas cessé d'attirer les pieux pèlerins. L'armailli, en se rendant au chalet, le bûcheron affrontant les périls de son état ne manquaient pas de s'arrêter dans la pieuse chapelle ; les mamans devaient déjà y conduire leurs enfants et confier à Marie leurs craintes, leurs espérances ; la jeune fille venait consulter la Mère du Bon Conseil, Notre-Dame de la Garde ; le jeune conscrit, avant d'aller prendre les armes, avait à coeur de venir se mettre sous la protection de celle qui est forte contre les démons, comme une armée rangée en bataille ; quand la famine ou d'autres fléaux menaçaient la contrée, la paroisse de Broc venait en procession se mettre sous la sauvegarde de celle qu'on n'invoque jamais en vain.

En 1847, à la veille d'une guerre fratricide, alors qu'on allait fermer les couvents, que l'Evêque du diocèse allait être emmené prisonnier à Chillon et qu'au nom de la liberté on chassait les religieux, au mois d'octobre, toutes les paroisses du décanat de la Valsainte vinrent au sanctuaire de Notre-Dame des Marches implorer celle qui a toujours été le secours des chrétiens : Notre-Dame de la Victoire et la Reine de la paix.

Enfin, voici un témoignage qui nous prouvera encore, après tant d'autres, à quel point le sanctuaire des Marches a toujours eu le don d'attirer les serviteurs de Marie. C'est Mgr Pierre-Tobie Yenny, d'heureuse mémoire, qui parle : « De toutes les chapelles, dit-il, celle que j'aime le mieux à visiter, c'est celle de Notre-Dame des Marches. »

 

Faveurs obtenues

 

Les paroissiens de Broc, on le devine, aimaient leur chapelle ; à certaines fêtes de la Sainte Vierge, ils s'y rendaient en procession ; la sainte messe y était célébrée de temps en temps, et le dimanche en particulier. Notre-Dame des Marches avait toujours des visiteurs.

 

Léonide Andrey

 

Mais le sanctuaire devait être encore mieux connu et fréquenté davantage. La Très Sainte Vierge voulait, au pied de la Dent de Broc comme au pied des Pyrénées, voir du monde. Elle voulait, sur les bords de la Sarine, comme sur les bords du Gave, répandre plus nombreuses ses maternelles faveurs.

A Lourdes, des malades, des agonisants sont venus invoquer celle qui est le Salut des infirmes. Soudain, on les a vus se lever de leur grabat et chanter le Magnificat de la reconnaissance ; en un instant, la Vierge

Immaculée les a guéris. Ce qu'elle a fait aux roches de Massabielle, notre bonne Mère voulait le faire aux Marches.

Nous voici au matin d'une radieuse journée de printemps, c'est le 17 mai 1884. Sur le chemin de la chapelle, un groupe de pèlerins s'avance lentement ; par intervalles, il s'arrête, on s'empresse autour d'une jeune fille étendue sur un matelas. Malgré toutes les précautions, ce transport la fatigue beaucoup. A plusieurs reprises, on la voit s'évanouir. Une toux très pénible secoue sa pauvre poitrine, ses membres sont glacés. On prie, on pleure, enfin on arrive au sanctuaire. Mais quelle est donc cette pauvre enfant, cette agonisante ? Vous l'avez deviné : c'est Léonide Andrey. Depuis le printemps 1878, elle est sur un lit de souffrances. Un rhumatisme aigu la tenaille presque constamment, elle souffre des reins, du coeur, de la moelle épinière ; des furoncles, comme des pointes de feu, martyrisent son pauvre corps ; des abcès se déclarent.

Deux docteurs, se trouvant un jour auprès d'elle, lui font subir dans les reins dix-huit incisions. Une toux obstinée, des points de côté, une soif inextinguible la font souffrir presque sans interruption. Les nuits sont sans sommeil ; la pauvre malade ne supporte comme nourriture qu'un peu de liquide, quelques soupes légères que les douleurs lui font souvent rejeter. « Je souffrais tellement des reins, dit-elle, qu'il me semblait parfois que quelque chose me rongeait jusqu'à la moelle des os. Je passais souvent la nuit à pleurer. La toux devenait parfois si violente que je m'évanouissais. On m'appliquait des vésicatoires sur le coeur, on m'injectait de la morphine pour me faire vomir, ce qui se produisait avec de terribles efforts ; à la fin, je n'avais plus la force de tousser. »

Au mois de mai 1883, après cinq années de ces indicibles souffrances, la jeune malade avait déjà été transportée aux pieds de Notre-Dame des Marches. La Très Sainte Vierge lui avait donné une nouvelle provision de forces, mais elle ne l'avait pas guérie. Une année encore, et ce fut la plus terrible, la jeune fille devait endurer le martyre.

Arrivée au printemps 1884, la pauvre malade demandait à la Sainte Vierge une double faveur avant de mourir : être reçue dans la congrégation des Enfants de Marie et retourner à la chapelle des Marches.

 

C'est pour réaliser ce dernier voeu qu'en cette matinée de mai Léonide était transportée dans la pieuse chapelle. La voilà enfin au pied de la statue de Marie qu'elle a évoquée si souvent dans ses longues veilles. Que va-t-il se passer ? Le vénéré prieur de Broc, M. Badoud, célèbre la sainte messe. La chère malade commence par remercier Jésus et sa Sainte Mère de lui avoir accordé la grâce de revenir en ce lieu béni ; elle leur demande de récompenser ses parents, les médecins, de tous les soins qu'ils lui ont prodigués. Elle hésite à demander sa guérison. « Je pensais à mon bonheur, si le bon Dieu daignait m'appeler au ciel, mais l'idée qui me préoccupait si souvent revint à mon esprit : Tu n'es pas encore Enfant de Marie... et le ciel, tu ne l'as peut-être pas encore gagné. Je suppliais Dieu de faire pour le mieux. » La sainte messe se termine, la malade souffre encore beaucoup. Le prêtre entonne l'Ave Maris Stella. Une amélioration se fait sentir. Elle en est heureuse et la pensée lui vient qu'elle doit aller s'agenouiller au pied de l'autel pour en remercier Jésus et sa Mère. Et voilà que, toute seule, elle se lève et, sans aide, vient se mettre à genoux aux pieds de la Sainte Vierge. Léonide était guérie ! On devine le cantique d'action de grâces qu'avec la chère ressuscitée chantèrent tous les assistants. Cet hymne était composé surtout de prières et de larmes ; il dura bien longtemps, et, quand vint l'heure du retour, la miraculée se leva et sortit sans aide, comptant bien rentrer à pied ; on lui fit remarquer qu'elle était sans chaussures. Elle voulut quand même se mettre en route, marchant sans peine sur un chemin pierreux. Ce n'est que vers le milieu du trajet qu'elle mit des pantoufles qu'on était allé chercher. Le Dr Pégaitaz vint le surlendemain ; constatant la parfaite guérison, il ne put s'empêcher de dire : C'est vraiment merveilleux, extraordinaire.

Avant sa maladie, écrit le vénéré Prieur, Léonide n'avait cessé d'être un modèle de candeur et d'innocence ; sur son lit de douleurs, elle devint un ange et un modèle de toutes les vertus. Après sa guérison, qui fut bien complète, et jusqu'à son trépas, qui devait arriver onze ans plus tard, la privilégiée de la Sainte Vierge vécut, on peut le dire, en perpétuelle action de grâces. Active comme Marthe, elle vivait recueillie comme Marie.

Reçue dans la congrégation des Enfants de Marie, elle n'eut plus qu'un désir : mériter ce titre, et, par toute sa conduite, édifier son entourage, faire œuvre d'apôtre ; c'est dans cette pensée que, malgré sa répugnance, elle se prêtait aux audiences, aux interrogations mille fois renouvelées des pèlerins.

Léonide avait souvent demandé la faveur de mourir un jour de fête de la Très Sainte Vierge. Elle a été pleinement exaucée. C'est au matin de la solennité de son Assomption, le 15 août 1895, que la Reine du ciel est venue chercher son enfant ; Léonide avait 33 ans.

 

Ce qui s'était passé aux Marches fut bientôt connu dans tout le canton et au dehors, et les derniers jours de mai 1884 virent déjà affluer les pèlerins au béni sanctuaire. Des prêtres vinrent y célébrer la sainte messe ; des paroisses s'y rendirent en procession, des congrégations d'Enfants de Marie vinrent à leur tour prier, chanter la puissance, les tendresses de la Très Sainte Vierge, et souvent, pour ne pas dire toujours, on voulait voir Léonide, on voulait l'entendre ; on devine combien tout cela effarouchait l'humilité de la brave enfant : « Ah ! disait-elle un jour, si seulement la Sainte Vierge voulait bien opérer une nouvelle guérison et détourner ainsi de moi l'attention de tous ces bons pèlerins ! » Notre Mère du ciel ne devait pas tarder à exaucer encore une fois les prières de son enfant. Des guérisons allaient en effet se produire, se multiplier.

 

Deux enfants guéris

 

C'est un enfant de six ans qui aura les nouvelles prémices des tendresses de Marie. Irénée Fragnière, de Sorens, à la suite d'une fièvre typhoïde, ne peut se mouvoir qu'avec des béquilles ou en se traînant sur les coudes. Trois années de soins médicaux étaient restées sans succès. En famille, on commença une neuvaine à Notre-Dame des Marches. « La Sainte Vierge a guéri une jeune fille aisée, répétait l'infirme, elle ne peut refuser de guérir un enfant pauvre comme moi. » La neuvaine s'achevait le 2 août. Soudain, le malade jette ses béquilles en s'écriant : « Je suis guéri ! »

Un peu plus tard, c'est une enfant de deux ans. Ses parents habitent Vuadens, ils la conduisent à Notre-Dame des Marches. La pauvre petite souffre d'un oeil et le docteur a déclaré qu'avant trois mois de soins assidus il ne fallait pas attendre une guérison. Cependant, les parents sont là, aux pieds de la Sainte Vierge qui a souvent rendu la vue aux aveugles, et ils lui répètent : O Marie, faites qu'elle voie ! Profer lumen caecis. Ils rentrent sans être exaucés, mais, pleins de confiance encore, ils reviendront. Ils revinrent en effet quelques jours plus tard. Depuis ce moment, le mal diminua et, après 15 jours, il avait entièrement disparu. Notre-Dame des Marches avait opéré une nouvelle guérison.

 

Thomasine Favre

 

Comme son divin Fils, la Très Sainte Vierge a une prédilection pour les enfants. Elle devait le montrer une fois de plus dans son béni sanctuaire, le 20 mai 1885.

Ce jour-là, deux paroisses se trouvaient réunies aux pieds de Notre-Dame des Marches : celle de Châtel-St-Denis et celle du Crêt.

Sur un lit de douleur, une jeune enfant de 11 ans est étendue. On dirait une nouvelle Léonide. Comme l'heureuse miraculée, la pauvre infirme porte sur ses traits les stigmates de la souffrance. Depuis six mois, ses membres sont paralysés, elle ne peut plus parler ; parfois des cris déchirants trahissent son martyre. Depuis le 23 avril, la pauvre malade n'a pas pu avaler même une cuillerée d'eau. Le 4 mai, le docteur constate une méningite cérébro-spinale, avec paralysie des jambes et du pharynx ; le visage est horriblement contracté. La science se déclare impuissante, mais il y a une ressource : la Très Sainte Vierge. Conduisez cette enfant au sanctuaire des Marches, dit le docteur Roelin. Et voilà comment, en ce 1er mai, notre petite patiente est là, entourée de ses parents et des nombreux pèlerins du Crêt. Durant le voyage, la malade a éprouvé cinq crises violentes. En ce moment, étendue devant l'autel de Marie, Thomasine Favre — c'est le nom de la pauvre malade — tient ses regards constamment et filialement fixés sur la statue de la Sainte Vierge ; on dirait qu'il y a un colloque intime entre la Mère et l'enfant. Pourquoi pas ?

Deux messes ont été célébrées. La prière monte ardente, suppliante. Thomasine a toujours le regard figé comme dans une extase. M. le Curé du Crêt entonne l'Ave Maris Stella. Il achevait à peine la première strophe que Thomasine, écartant son duvet, ses sangles, se redressait et, sur ses deux genoux, s'avançait jusqu'au pied de l'autel. Elle était là comme transfigurée, rayonnante de joie, de bonheur. Elle se sent guérie. Le médecin présent s'approche et le constate. Thomasine parle, surtout elle prie. On entonne le Magnificat. La Très Sainte Vierge, une fois de plus, avait exercé son pouvoir et prouvé sa tendresse maternelle.

Le 20 août 1890, à l'âge de 17 ans à peine, Thomasine entrait au monastère de la Fille-Dieu. Elle y fit profession le 17 août 1893. D'après le témoignage écrit de la Rme Mère Abbesse de la Fille-Dieu, la Soeur Caritas — c'est le nouveau nom de la miraculée — a toujours joui d'une bonne santé et constamment pratiqué les austérités de la Règle sans aucune dispense.

En 1934, elle a célébré son 40me anniversaire de profession religieuse.

 

Soeur Clotilde

 

Le 16 juillet de la même année 1885, au jour béni de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, une religieuse de l'Institut de Menzingen vient aux Marches. Elle est institutrice à Neyruz ; depuis plus de six ans, la Soeur souffre de paralysie intermittente du larynx. Elle a consulté plusieurs médecins, on l'a souvent électrisée, elle recouvre la voix, mais pour la perdre bientôt après. Devra-t-elle renoncer à l'enseignement ? Ce lui serait un grand sacrifice. Elle a déjà prié beaucoup ; enfin, la paroisse de Neyruz vient aux Marches. La bonne Soeur, entourée de ses élèves, prie avec toute la ferveur dont elle est capable. Pendant la troisième messe qu'elle a le bonheur d'entendre, elle se sent soulagée. Un peu plus tard, étant sortie de la chapelle, elle se met à parler à haute et intelligible voix, et bientôt elle prend part aux cantiques. Radicalement guérie, elle a pu reprendre sa classe et la conserver.

 

Autres faveurs

 

A Lausanne, le ter mai 1885, une jeune fille, par maladresse, se plantait un fil de fer dans l'oeil. L'oculiste, immédiatement consulté, constate que l'égratignure pourrait avoir des conséquences très graves. Si les humeurs s'y portent, l'oeil risque de fondre. Toute la journée, les souffrances furent très vives, l'enflure grandissante.

« Avec les Enfants de Marie, mes compagnes, dit-elle, je promis de me rendre en pèlerinage à Notre-Dame des Marches, si l'oeil pouvait être conservé.

Le lendemain matin, au grand étonnement du docteur, je voyais comme d'habitude, et l'après-midi je me remettais à mon travail. Grâces soient mille fois rendues à celle qui m'a guérie. »

Un ouvrier de l'équipe du chemin de fer Romont-Bulle avait été atteint par un wagon en dérive. Cela se passait en 1874. Depuis ce temps, Isidore Tinguely (de Vaulruz) souffrait de crises épileptiques fréquentes. Un jour d'automne, en 1900, il vint à Notre-Dame des Marches. Tout à coup, et tandis qu'il priait, un frisson secoua tout son être, suivi d'une sueur abondante. C'était la guérison.

L'élan de la première heure ne s'arrêta pas. Les pèlerinages continuèrent à se succéder, les paroisses vinrent en nombreuses caravanes, même du canton de Vaud, telles celles d'Echallens et d'Yverdon. Un jour, c'est Mgr Mermillod qui venait s'agenouiller devant la Vierge des Marches. S. Gr. Mgr Marilley, malgré son grand âge, y vint à deux reprises.

 

Bienfaiteurs

 

La Très Sainte Vierge, se montrant si bonne, avait droit à la reconnaissance. Ses privilégiés la lui témoignèrent en ornant sa chapelle.

Citons au moins une page du livre d'or des bienfaiteurs :

Deux vitraux sont dus à la générosité de M. le révérend prieur Badoud. L'un représente un captif délivré faisant hommage de ses chaînes à Notre-Dame : c'est la réplique de l'ex-voto dont il a été parlé plus haut ; l'autre rappelle la guérison de Léonide. M. Reichlen a doté la chapelle d'une toile de valeur représentant le bienheureux Nicolas de Flue. Un autre peintre de talent, M. F. Peyraud, de Bulle, a offert le tableau représentant Notre-Dame des Marches. M. Badoud, professeur à Schwytz, donne un ciboire. Le Chemin de Croix de la chapelle est un don du pèlerinage de Fribourg. Le Tiers-Ordre de Semsales apporte à Notre-Dame des Marches une bannière, une nappe à franges d'or et une aube. La paroisse de Vuisternens-en-Ogoz offre un missel ; Vuissens, de beaux canons d'autel ; les frères Martin, une lampe ; les Chartreux de la Valsainte, une chape très riche, où les Rév. Soeurs de la Fille-Dieu ont mis tout leur goût, tout leur talent. A cela nous pourrions ajouter une liste bien longue d'autres dons : chasubles, aubes, étoles, tapis d'autel, nappes, un crucifix apporté de Jérusalem, des candélabres, des bannières, des ex-voto de prix, chaînes, coeurs, croix d'or, tableaux divers. Citons, en terminant cette nomenclature très incomplète, deux diadèmes en or massif et filigranes ornés d'un grand nombre de pierres précieuses, grenats, rubis, améthystes, smaragdites et perles fines. Une inscription latine, gravée à l'intérieur du grand diadème, nous apprend que cet ex-voto est un témoignage de reconnaissance pour une guérison obtenue en Allemagne par l'intercession de Notre-Dame des Marches.

Grâce au zèle du vaillant pasteur de la paroisse, la chapelle est admirablement entretenue. En 1925, elle s'est enrichie d'une Table sainte en chêne sculpté ; ses motifs eucharistiques artistiquement rendus sont du meilleur effet. Ce travail est dû à l'habile ciseau de M. Esseiva, à Châtel-St-Denis.

La sacristie, à son tour, a subi une heureuse transformation. Nul doute que la reconnaissance des pèlerins ne continue à l'enrichir d'ornements toujours plus beaux, toujours plus dignes de la Reine du ciel, notre Mère.

 

Chemin de Croix

 

Il nous reste à dire un mot du Chemin de la Croix, qui se trouve sur le sentier des Marches. Nos ancêtres, très dévots à la Passion de Notre-Seigneur, sur le chemin qui conduisait à quelque pèlerinage, échelonnaient volontiers, nous l'avons vu déjà, les stations de la voie douloureuse. On a eu ici la même sainte pensée et, en gravissant le monticule des Marches, après s'être agenouillé devant un très beau Christ, le pèlerin a sous les yeux un Chemin de Croix, dont les diverses scènes sont très bien rendues. Rien ne saurait mieux nous préparer à recevoir les faveurs de notre Mère que le repentir de nos péchés et rien n'est plus puissant pour nous exciter au repentir que le souvenir de ce qu'ils ont fait souffrir à son divin Fils.

O Sainte Mère, gravez profondément dans nos coeurs les plaies de Jésus crucifié !

 

Réunion du Pius-Verein

 

Dans les annales de Notre-Dame des Marches, une des plus belles pages est sûrement celle qui nous rappelle la grande réunion du Pius-Verein, du 9 août 1886. Ce jour-là, 15,000 pèlerins vinrent prier et acclamer la Mère, la Reine de céans.

Rappelons cette mémorable journée.

A La Tour-de-Trême déjà, un superbe arc de triomphe s'élève à l'entrée du village et les mortiers tonnent près de la vieille tour moyenâgeuse.

En entrant dans le bois de Bouleyres, les fanfares se taisent, les pèlerins se découvrent et la récitation du rosaire alterne avec les cantiques. Voici le pont de Broc, il est commandé, lui aussi, par un arc de triomphe superbe avec ses tours crénelées ; le canon salue l'interminable colonne des pèlerins. Aux accents des fanfares, on gravit la gracieuse colline des Marches, on salue la pieuse chapelle. Sous les grands ormeaux, un autel est dressé : c'est celui qui a servi pour le Congrès eucharistique. Orné de tentures et de fleurs, encadré d'oriflammes et de verdure, tout rutilant de lumières, il est splendide. Un coup de canon retentit, c'est la messe qui va être célébrée. Mgr Favre, révérendissime prévôt de St-Nicolas, est à l'autel. Le saint sacrifice commence. Le Caecilienverein de Fribourg, sous la direction du si sympathique professeur Sidler, exécute les chants liturgiques. A la consécration, à la communion et au moment de la bénédiction, pendant que les fidèles prosternés adorent le Roi des rois, la grande voix de deux canons retentit. Les coups se répercutent de rochers en rochers, de forêts en forêts, depuis la Dent de Broc jusqu'aux flancs du Moléson, on dirait des roulements de tonnerre.

Les pèlerins ont sûrement vécu à ce moment une des heures les plus impressionnantes de leur vie. Comme il nous paraissait grand Jésus caché dans l'humble Hostie, et comme il était beau le spectacle de ces 15,000 hommes prosternés devant le Roi des rois !

Après l'heure solennelle et intime de la prière, vint celle des discours.

Un peu en dessous de la chapelle, le terrain forme comme un amphithéâtre. C'est là que la foule va se masser pour entendre les orateurs de la journée. La tribune a été placée au milieu. Elle est encadrée par les bannières des nombreuses sections.

La joute oratoire       commence.   M. Badoud,    révérend prieur, souhaite la bienvenue.    M. Frédéric            Gendre prononce le discours d'ouverture. Le président du Grand Conseil, M. l'avocat Wuilleret, parle de la Presse et de l'Oeuvre de St-Paul. M. le chanoine Schorderet, avec toute la flamme apostolique du grand Apôtre, parle de la mission apostolique du canton de Fribourg. M. le chanoine Esseiva ravive dans le coeur de ses auditeurs l'amour pour le Souverain Pontife. M. l'avocat Morard plaide la cause des pèlerinages. M. Comte, de Châtel, parle des moyens d'enrayer le paupérisme. M. Kleiser, vicaire de St-Maurice, de l'Apostolat de la prière.

Après les anciens, c'est un jeune étudiant qui paraît. D'une voix vibrante, il apporte au Pius-Verein le salut des jeunes. Il parle des écueils de la jeunesse, des mauvais livres qui donnent la mort, du respect humain qui paralyse, de la nécessité de l'association pour rester forts. « Si l'épée, dit-il, était l'arme favorite de nos pères, les temps sont changés. A l'heure présente, nos armes à nous, c'est la parole, la plume, surtout la prière et l'exemple d'une vie intègre, toute dévouée à l'accomplissement du devoir. »

Quel est donc ce jeune, déjà si vaillant ? C'est un futur Evêque, Mgr André Bovet, d'apostolique mémoire.

Un peu plus tard, au banquet, c'étaient MM. Schaller, Python, Montenach, Aeby, qui devaient nous électriser de leur verbe chaleureux.

Quand Notre-Dame des Marches reverra-t-elle un si grand concours, de si solennelles assises ?

Nous ne saurions le dire, mais il fallait rappeler ce souvenir pour vous encourager, vous tous qui aimez Notre-Dame des Marches, à venir toujours plus nombreux vous prosterner à ses pieds, soit en famille, soit en paroisse, soit au grand pèlerinage de septembre.

 

Jadis, Marie a consolé

Déjà bien des tristesses.

Ils sont surtout, les désolés,

L'objet de sa tendresse.

 

Elle a pour Fils Jésus,

Comptons sur sa puissance.

 

 

Notre-Dame de l'Epine à Berlens (Fribourg)

 

 

L'ÉGLISE n'est pas grande, mais elle est riche comme celle de Nazareth. Jésus habite dans son Tabernacle et la Sainte Vierge se plaît à y répandre ses faveurs. Un jour même, d'après la légende, la Mère du Sauveur y serait apparue sur un buisson d'épines. Un vieux médaillon en vitrail rappelle ce fait miraculeux.

La paroisse de Berlens est déjà mentionnée au XIIme siècle. Son église est signalée comme un des quatre principaux lieux de pèlerinage du canton. Au XVme siècle, nous y trouvons deux prêtres. A un moment donné, les desservants deviennent plus nombreux, ce qui prouve l'affluence des pèlerins. Plusieurs paroisses s'y rendaient en procession chaque année.

A la Révolution française, Berlens a accueilli de nombreux prêtres émigrés. Les archives rapportent que les habitants ont fait pour eux des prodiges de charité.

Les ex-voto nombreux attestent la reconnaissance des pèlerins. Voici une page du Livre d'Or de ce béni sanctuaire :

A Villarsiviriaux, vers 1810, se trouvait une jeune fille, Marie Raboud, presque complètement aveugle et le mal paraissait sans remède.

Pendant une nuit, où la jeune fille souffrait beaucoup, elle eut une vision. Une belle Dame lui apparut qui lui dit : « Mon enfant, allez à Berlens et vous serez guérie. » Ravie comme on peut le croire, la jeune fille confie le fait à sa mère et le lendemain deux pèlerines s'agenouillaient aux pieds de Notre-Dame de l'Epine. On devine la ferveur de leurs prières. Après la sainte messe, elles s'approchèrent pour recevoir la bénédiction desyeux. Au même instant, les yeux fermés depuis longtemps s'ouvrent et contemplant la statue de Marie, la jeune fille s'écrie : « Voilà la Sainte Vierge qui m'est apparue ! »

Pour témoigner sa reconnaissance à Jésus et à sa Mère, Marie Raboud a passé le reste de sa vie à soigner les malades. Elle est allée revoir la Sainte Vierge le 12 octobre 1868.

 

Notre-Dame de Grâce à Cheyres (Fribourg)

 

LES artistes ont représenté la Très Sainte Vierge sous bien des formes diverses. Une des plus rares, mais non des moins intéressantes a été, au moyen âge, celle des Vierges ouvrantes. Leur nom indique ce qu'elles sont. Fermées, on voit une statue ordinaire ; ouvertes, elles offrent 3 panneaux peints ou parfois en relief avec différentes scènes mariales.

Ces statues sont très rares aujourd'hui. Notre canton en compte deux seulement : celle de Marly et celle de Cheyres.

La statue de Notre-Dame de Grâce à Cheyres représente la Sainte Vierge tenant dans ses bras son divin Enfant. En l'ouvrant, on a sous les yeux différentes scènes de la Passion, soit la trahison de Judas, la flagellation, la rencontre de Jésus et de sa Très Sainte Mère. Au centre apparaît Jésus en croix avec, à ses pieds, la Sainte Vierge et saint Jean, puis la mise au tombeau, la Résurrection, l'Ascension et enfin la descente du Saint-Esprit. La pensée de l'artiste est lumineuse ; il a voulu nous montrer la place de Marie dans la Rédemption.

D'où vient cette statue ? Une tradition veut que, jetée au lac, à la Réforme, elle soit venue échouer à Cheyres, sur la rive. Ce qui paraît plus probable, c'est qu'aux jours de la tourmente de l'hérésie, des fidèles d'Yvonand, dévoués à la Sainte Vierge, ont voulu l'arracher aux iconoclastes et sont venus la confier à la pieuse sollicitude de leurs bons voisins de Cheyres.

Ce qui nous autorise à le croire, c'est, d'une part, qu'à Yvonand plusieurs testaments font mention d'une statue de la Sainte

Vierge particulièrement vénérée ; on y trouve des legs en faveur du luminaire; d'autre part, les fidèles d'Yvonand se sont vus plusieurs fois condamnés à des amendes pour avoir persisté à venir assister à la messe à Cheyres.

A leur Madone aimée, les paroissiens de Cheyres attribuent la préservation d'une destruction de tout le village lors d'un incendie qui éclata à l'auberge de la Grappe dans la nuit du 18 au 19 mars 1839.

La Sainte Vierge paie bien l'hospitalité qu'on lui donne.

 

Notre-Dame de Valère

 

 

AVEC Octodurum et Agaune, dont nous parlerons bientôt, Sion partage le bonheur d'avoir connu la vraie foi dès les premiers siècles de l'ère chrétienne. Un marbre avec une inscription, qu'on peut voir à l'hôtel de ville de Sion, nous en donne la preuve :

 

DEVOTIONE VIGENS

AUGUSTAS PONTIVS AEDIS Α + Ω

RESTITVIT PRAETOR

LONGE PRAESTANTIVS ILLIS

QVAE PRISCAE STETERANT

TALIS RESPVBLICA QVERE

D. N. GRATIANO AVG. IIII ET MER. COS.

PONTIVS ASCLEPIODOTVS V. P. P. D.

 

Cette inscription nous apprend que, sous le règne de Gratien et sous le quatrième consulat de Merobaudes, 377, le Préteur des Alpes pennines, Asclepiodote, a restauré aedes augustae, un édifice auguste. Ces termes, et surtout le monogramme du Christ avec l'alpha et l'oméga, ont fait croire qu'il s'agissait d'un édifice religieux. Cette supposition paraît devoir être abandonnée. Voici, en effet, ce que dit Mgr Besson à ce sujet : « Le bâtiment restauré en 377, à Sion, aedes augustae, n'était probablement pas un édifice religieux, mais un palais officiel. C'est du moins l'avis de De Rossi et nous ne saurions sur quoi nous fonder pour le contredire (1). »

 

1 MGR MARIUS BESSON : Les Origines des Evêchés de Genève, Lausanne, Sion, p. 11.

 

L'hypothèse d'église restaurée par Asclépiodote étant abandonnée, il reste que le monogramme du Christ, même sur un palais officiel, prouve que le christianisme était connu à Sion en 377, et qu'il y était en honneur.

Il nous paraît donc permis de conclure que, à la fin du IVme siècle, Notre-Seigneur avait sûrement, à Sion, son autel, son tabernacle et ses fidèles adorateurs. « Deux églises sédunoises, dit Mgr Besson, apparaissent comme vraiment anciennes : l'église épiscopale actuelle et Notre-Dame de Valère. Elles portent, au XIIIme siècle, toutes les deux le titre de cathédrales. Celle de Valère paraît toutefois antérieure. Les deux édifices sont consacrés à la Vierge ; c'était un cas fréquent en Gaule, au VIme siècle (1). »

A la suite des innombrables pèlerins des siècles écoulés, gravissons à notre tour la sainte colline ; plus loin du monde, plus près de Dieu et de sa Mère, notre prière sera plus recueillie, plus fervente et l'audience plus intime.

 

1 MGR MARIUS BESSON, l. c.

 

Beaucoup sont venus en cet endroit pour jouir d'une vue splendide sur cette luxuriante vallée du Rhône, pleine de vent et de soleil, merveilleusement encadrée par de vertigineux remparts qui nous forcent à regarder le ciel. D'autres ont admiré les vestiges du passage des Celtes et des Romains. Pour nous, pèlerins de Notre-Dame, c'est le sanctuaire de cette Reine, c'est son autel, son trône qui nous attirent. C'est pour prier à ses pieds, lui confier nos peines, nos craintes, nos espérances, lui dire notre reconnaissance, notre filiale affection, c'est pour cela que nous aimons les sanctuaires de Marie. C'est pour cela que nous venons, comme nos aïeux, la visiter à Valère.

C'est tout près d'un bloc erratique et d'un autel où les druides ont dû immoler bien des victimes ; c'est sur les ruines peut-être encore d'un temple païen ou d'une forteresse romaine que le christianisme a dressé son premier sanctuaire sédunois. Son nom est d'origine romaine. A l'époque de la domination de Rome, la mère de Campanus, consul et préfet du prétoire sous Maximien, Valérie, aurait fait élever à son fils un tombeau au pied de cette colline et donné ainsi son nom à la cime rocheuse.

La construction de l'église actuelle appartient à différentes époques. La partie la plus ancienne se trouve à l'Orient et pourrait bien être un vestige du premier sanctuaire du IIIme ou IVme siècle. Les murs portent la trace du feu, c'est probablement un souvenir de l'incendie qui, entre les années 892 et 896, réduisit en cendres la ville de Sion.

Au jugement des archéologues, le choeur de l'église remonterait au IXme ou au Xme siècle ; la nef et son jubé massif seraient du XIIme ou XIIIme siècle.

A l'extérieur, l'édifice n'offre rien de remarquable. La porte d'entrée, cependant, mérite une mention. Percée sur le côté sud de l'église, comme on le voit d'ordinaire dans les constructions rhénanes, elle trahit le style germanique. Au sommet du plein cintre, on voit une  sculpture intéressante dont le motif est un démon dévorant un pécheur ; le même sujet se trouve répété sur les chapiteaux du choeur. Il nous montre qu'au.. dessus de tous les intérêts matériels, ce qui doit nous préoccuper, c'est la crainte d'être la proie du démon. C'est cela qu'avant tout, comme nos aïeux, nous devons demander à notre Mère du Ciel. Près de l'entrée, à la base, on remarque des blocs de marbre jurassique provenant sûrement d'une construction romaine.

L'architecture de l'église de Valère nous reporte à l'origine du style ogival. L'arc se brise et devient aigu. Les arches du sanctuaire, larges et peu élevées, sont supportées par des piliers formés d'un groupement de colonnes et de pilastres à chapiteaux, richement décorés de sculptures symboliques.

La voûte de l'abside présente des nervures peintes dont la clef est accentuée par la main de Dieu protégeant, bénissant. Cette ornementation est d'un art et d'un goût remarquables. Appliquons-nous surtout à en bien retenir le sens profond : nous sommes sous la main de Dieu, ne le forçons pas à nous punir. Appliquons-nous au contraire à mériter toujours et partout sa protection, ses faveurs.

Les stalles portent les dates de 1662 et 1664 ; véritable merveille de sculpture, elles représentent la Passion du Sauveur. Malheureusement, elles masquent un peu une fresque qui rappelle l'Annonciation. Derrière l'autel, un sacramentarium se trouvait jadis avec le millésime de 1533. Adossée à la muraille, il y avait une arche ou châsse renfermant jadis des reliques. Ce meuble précieux est conservé maintenant au Musée de Valère. Il porte, gravés, les premiers mots de la salutation angélique : Ave gracia plena. Ce travail doit être du Xlme ou XIIme siècle. Les murs du choeur sont décorés d'une fresque intéressante représentant le Christ et les douze Apôtres. Chacun de ceux-ci porte, sur une banderole, un article du symbole. Au-dessussont représentés les prophètes. De l'autre côté, on voit un ex-voto où paraît, dans une auréole, la Sainte Vierge et, à ses pieds, l'évêque Henri d'Asperling (+ 1457).

En face du siège du célébrant, un tableau rappelle, sur fond d'or, l'adoration de Jésus par les Mages. Dans les angles, on voit les armoiries des Asperling.

Au même endroit, il y avait autrefois une copie d'une Mater Dolorosa de Sassoferrato. Ce tableau très impressionnant se trouve maintenant aux Archives. La Madone de l'artiste florentin est celle qui, à la servante de Dieu Marguerite Bays, paraissait ressembler le plus à la Mère des Douleurs qu'elle voyait dans ses extases.

Derrière le maître-autel, on peut admirer un triptyque très intéressant avec des peintures réalistes de l'époque de la Renaissance ; elles ont pour sujet la fameuse légende de saint Théodule ; nous en reparlerons bientôt. Une fresque découverte sous le badigeon traite encore le même sujet.

A droite du choeur, se trouve la chapelle de Sainte-Catherine, patronne du diocèse. L'entrée en est fermée par une grille. C'est devant cet autel qu'a été enseveli le chanoine Will, doyen de Valère, mort en odeur de sainteté, le 14 août 1696, dont nous rapportons la biographie. Des magnifiques vitraux de jadis, il ne reste malheureusement que quelques vestiges. La voûte porte, au-dessus des stalles, avec le monogramme de la Vierge, le millésime de 1551, date d'une restauration.

Dans les plus anciens documents, antérieurs au XVIme siècle, l'église de Valère est appelée Ste-Marie de Sion, tandis que la cathédrale de la ville porte le nom de Notre-Dame du Glarier.

L'église de Valère possède un orgue, peut-être le plus ancien de la Suisse. Il aurait été enlevé à l'abbaye de St-Jean D'Aulps, lors d'une expédition des Valaisans en Savoie (1536).

Cette église a toujours porté, avec sa soeur de la ville même de Sion, le titre de cathédrale. Elle fut durant longtemps le siège du Chapitre. C'est là qu'il conservait ses Archives, sa bibliothèque, son trésor, son arsenal.

Les chanoines eux-mêmes y ont eu leur résidence pendant longtemps, à l'exception de quatre membres qui demeuraient près de Notre-Dame du Glarier pour l'office du choeur.

En temps de guerre, tous se retrouvaient près de Notre-Dame de Sion, à Valère. Cette cathédrale et sa forteresse avaient droit d'asile ; à l'heure du péril, la population sédunoise pouvait venir y chercher un refuge. En 1552, redoutant l'arrivée des troupes de Savoie, 150 personnes y trouvèrent un abri.

En 1209, Petrus Alberti fait un don à cette église pour l'entretien d'un luminaire devant l'autel de la Sainte Vierge.

Un autel en l'honneur de Marie, sous le vocable de l'Assomption, fut érigé dans ce sanctuaire, en 1431, par Guillaume VII de Rarogne.

Antérieurement, un maître-autel avait été donné par Dame Jacob de Planta.

Mais l'église de Valère n'est pas qu'un monument historique. Elle n'est pas morte. Sa cloche s'ébranle quelquefois dans l'année, et quand ils l'entendent, le paysan, le vigneron lèvent la tête vers l'antique collégiale. C'est Notre-Dame de Valère qui parle, l'ancienne protectrice, ou plutôt la protectrice de toujours, celle à qui les ancêtres chrétiens des premiers siècles ont élevé un sanctuaire sur ce même rocher. Bien plus, la messe est célébrée à Valère, une ou deux fois l'année. A la fête de la dédicace de l'église, ce sont les pompes d'un office pontifical ; les chanoines sont heureux d'aller occuper leurs antiques stalles ; la foule pieuse se presse au pied du jubé et de sa porte étroite.

Notre-Dame de Valère a vu, dans le passé, des processions de pèlerins. A l'heure du péril surtout, la population sédunoise est venue implorer celle qui est le Secours des chrétiens. L'église de Valère est pour

Sion ce que Fourvière est pour les Lyonnais, ce que Notre-Dame de la Garde est pour Marseille.

Dans les bons et les mauvais jours, enfants du beau Valais qui aimez la Mère du Sauveur. gravissez toujours plus souvent, toujours plus nombreux la sainte Colline. Une Mère vous y attend pour vous secourir, pour vous consoler ; venez pieux, fervents et la Reine du Valais vous exaucera, vous bénira, comme Elle a exaucé et béni vos aïeux.

Enfin, Valère possède les reliques d'un grand serviteur de Dieu, d'un fils dévoué et d'un apôtre de Notre-Dame de Valère, le doyen Will, mort en odeur de sainteté. L'Eglise ne s'est pas prononcée sur l'héroïcité de ses vertus. Elle le fera peut-être un jour. En attendant, il nous sera utile de nous rappeler son souvenir, et les faveurs obtenues par son intercession nous engageront aussi à l'invoquer et à imiter ses grands exemples.

 

 

Rév. Dom Mathias Will (1612-1696)

 

Mathias Will, né à Glis, en 1612, fut baptisé à Naters, près de Brigue. Son père était originaire de Sarnen. Sa mère appartenait à la famille Dietzig de Brigue. Il commença ses études à Brigue, puis à Fribourg, et il les continua à Rome, à Milan et à Vienne. Il rentra au pays avec le double doctorat de philosophie et de théologie.

Successivement aumônier de l'hôpital de Brigue, curé provisoire de cette ville, directeur des écoles en 1643, il fut nommé administrateur de la maison de Géronde et chanoine honoraire.

Nommé curé de Louèche, à un moment où la Réforme y avait fait de tristes conquêtes, il est l'objet d'une infâme calomnie. Il v répond par le silence, mais on demande sa démission et le saint prêtre, n'ayant que son bréviaire et son bâton, prend tristement, accompagné de sa mère, le chemin de Sion, poursuivi par les huées de ceux auxquels il voulait consacrer sa vie.

A Sion, l'accueil est glacial, on lui reproche de n'avoir rien fait pour désarmer la calomnie, on lui accorde par pitié la prébende du St-Rosaire. On devine les souffrances du bon prêtre. Son innocence ne devait pas tarder à être reconnue. Au lit de mort, l'accusatrice fait une réparation publique de son infâme calomnie. Les habitants de Louèche, à leur tour, font amende honorable à leur ancien pasteur.

Le Chapitre, admirant l'héroïque silence du vénérable prêtre, lui assigna une résidence avec titre de chanoine capitulaire à Valère.

Son talent administratif et ses vertus lui firent confier par les Evêques des missions difficiles et délicates. Adrien IV le choisit pour son chancelier et son conseiller, Adrien V le nomma vicaire général.

Il était très dévoué aux Pères Jésuites établis à Brigue. Il portait également le plus vif intérêt à la maison des Dames Ursulines de cette ville et il s'y trouvait en 1672, avec l'évêque Adrien IV, lorsque cette branche se sépara de la Maison-Mère de Fribourg. Le couvent des Bernardines de Collombey fut également l'objet de ses sollicitudes paternelles ; il rédigea pour la direction de cette maison une série d'ordonnances qui révèlent sa profonde connaissance de la vie religieuse et de la science ascétique.

C'est en 1681 que le digne prêtre parut pour la dernière fois dans cette maison. En faisant ses adieux, il adressa à la communauté des paroles prophétiques qui devaient s'accomplir un peu plus tard à la lettre. Il leur annonça, en effet, que leur maison serait supprimée pour un temps ; elle le fut, en effet, par le Gouvernement français, le 17 janvier 1812, pour être rétablie le 4 décembre 1815, après la chute de Napoléon Ier. A l’époque du Sonderbund, le Gouvernement provisoire du Valais avait décrété sa suppression par voie d'extinction, mais, heureusement, cet orage se dissipa et les ferventes moniales continuent à chanter les louanges du bon Dieu, à détourner les fléaux qu'attirent les péchés du monde, et à appeler les bénédictions divines sur notre chère Patrie.

Tout dévoué au salut des âmes, il avait au plus haut degré le souci de sa sanctification personnelle ; sa vertu était véritablement rayonnante. C'est à son esprit d'oraison, à ses veilles, à ses peines, à sa charité pour les âmes que le bon Dieu semble avoir accordé au vénérable Will le don de thaumaturge.

Des infirmes, des malades de tous genres lui étaient amenés ; bien des guérisons ont été dûment constatées. Sans négliger la recommandation des moyens naturels, il recourait avec toute sa ferveur aux prières de l'Eglise et à ses sacramentaux : les bénédictions, l'imposition des mains et des onctions avec une huile qu'il bénissait lui-même. Les archives de Valère contiennent des attestations bien authentiques de guérisons obtenues par l'intercession du Vénérable Doyen.

Plein de mérites et entouré de la vénération non seulement des Sédunois, mais on peut le dire de tout le Valais, il rendit sa sainte âme au bon Dieu, le 14 juin 1696. Sitôt connu le pieux trépas de ce grand serviteur de Dieu, ce fut une procession de fidèles qui vint lui rendre un témoignage de vénération tel qu'on a coutume de n'en rendre qu'aux Saints.

Son tombeau est resté un lieu de pèlerinage ; les nombreux ex-voto qu'on y voyait autrefois attestent la reconnaissance de ceux qui, ayant invoqué ce digne prêtre, ont été exaucés.

Un docteur en médecine de Sion, dans son ouvrage : Description du département du Simplon ou de la ci-devant République du Valais, Sion, 1812, parle de la piété et de la vie sainte de celui qu'il appelle « le bienheureux et béat chanoine Will, doyen de Valère ». Il dit entre autres : « Ce corps est tellement en vénération chez les Valaisans, qu'il y a peu de jours dans l'année où des malades ne se rendent sur sa tombe pour y obtenir force et santé, aussi obtiennent-ils souvent leur guérison radicale, tels que les boiteux y obtiennent l'usage de leurs jambes et en témoignage y laissent leurs béquilles, dont ils s'étaient servis pour y arriver ; des possédés même, conduits sur cette tombe y ont été délivrés, comme l'indique l'épitaphe. D'autres encore y ont été guéris du mal caduc ; enfin, des malades et des fiévreux sans fin y ont été délivrés de leur maladie par sa puissante intercession et ensuite de son invocation très humble et confidentielle de la part de tous ces malades. Mais, quoi qu'il en soit à cet égard, je le regarde pour un personnage très pieux, jouissant à juste titre de la réputation d'un saint homme et surtout d'un grand exorciste, ce que son épitaphe établit d'une manière manifeste, ainsi qu'une infinité de tableaux ou portraits qui le dépeignent tous comme faisant l'exorcisme sur des possédés. Ce qui le prouve, c'est qu'il y a peu de maisons un peu aisées, dans le pays, où l'on ne trouve pas un, sinon plusieurs de ses portraits, tellement il jouissait de confiance et de réputation.

« Dans tous ces portraits aussi, on voit briller dans ces yeux cette douceur, cette humilité et cette sérénité qui accompagnent la vraie dévotion sans exagération comme sans affectation et j'ose dire et le dois même, quoique médecin de mon état, qu'on dit d'ailleurs assez incrédule, que j'ai moi-même vu plusieurs guérisons arrivées sur sa tombe, dont les médecins savants avaient désespéré et je vis confiant que moi et les miens avons déjà plusieurs fois senti les effets heureux de son invocation sincère dans diverses maladies, ne négligeant néanmoins aucunement les secours et l'emploi des remèdes indiqués ; enfin, pour tout dire en un mot, il jouit de la réputation, du moins de la plupart du peuple valaisan, d'un très saint homme. Mais il est temps que j'arrête ma plume profane, qui n'est pas digne ni en état de faire l'éloge d'un homme aussi pieux qu'était ce bienheureux chanoine, à l'intercession efficace duquel je me recommande pour toujours, ainsi que les miens ; seulement dirai-je à son éloge que la confiance des Valaisans envers lui est tellement générale et grande qu'ils ont presque oublié les autres patrons du pays, saint Théodule et saint Maurice. »

A ce témoignage du docteur Schinner, transcrit textuellement, ajoutons celui du R. P. Laurent, capucin, auteur d'une biographie du Vénérable, publiée en langue allemande.

Voici ce que lui ont communiqué MM. les professeurs de théologie Machoud et Pierre-Joseph de Preux (mort Evêque de Sion, en 1875) :

« Nous nous trouvions un jour dans l'église de Valère, lorsqu'un jeune homme perclus du canton de Schwytz y fut introduit par des compagnons qui l'étendirent sur la tombe du Vénérable et commencèrent à prier à haute voix. Bientôt, le perclus se leva et se tint debout. Tous les autres assistants crièrent : Miracle, miracle ! Dès ce jour, il put cheminer facilement et voilà ce dont nous avons été les témoins. »

La dépouille mortelle du saint prêtre fut inhumée dans l'église de Valère, devant l'autel dédié à sainte Catherine. La pierre tumulaire porte cette épitaphe devenue presque illisible :

 

Hic Jacet Exorcista potens, mirumque juvamen

Aegrotum membris, Ecclesiaeque decus

R. D. Matthias Will, Dec. Valeriae

Officialis et Vicarius Generalis

Defunctus die XIV A.

Aetatis LXXXV

 

Le 27 juillet 1875, devant une commission composée de quatre chanoines et du Dr Bonvin, de Sion, cette pierre tombale fut descellée et, le lendemain 28, on reconnut l'identité des restes du chanoine Will. Un acte fut rédigé et renfermé dans une fiole revêtue du sceau officiel, puis le tout placé avec les ossements dans un nouveau cercueil, qui fut descendu dans la tombe et recouvert de l'ancienne pierre sépulcrale.

L'étole dont le Vénérable se servait pour bénir les malades a été longtemps en la possession de M. Pierre-Maurice Guisolan, chanoine du Grand-Saint-Bernard, frère de Mgr Maxime Guisolan, de l'Ordre des Capucins, évêque de Lausanne. De Martigny, où le chanoine l'avait apportée et conservée jusqu'à sa mort, elle est revenue à Sion ; elle est religieusement conservée à Valère.

Daigne Notre-Dame de Valère attirer toujours plus nombreux les pèlerins dans son antique cathédrale et son fervent serviteur continuer avec Elle à répandre sur les âmes les plus abondantes bénédictions.

 

Notre-Dame du Glarier à Sion

 

OCTODURUM (Martigny) peut revendiquer, nous le verrons bientôt, l'honneur d'avoir été le premier siège épiscopal valaisan. Mais suivant le mot d'un historien (1), cette ville avait deux soeurs dangereuses, Tarnade, Acaunum, l'ancienne capitale des Nantuates et Sedunum, appelée à devenir la capitale du Valais et sa cité épiscopale.

Octodurum eut un instant la suprématie. Toutefois, Agaune la laissa bientôt dans l'ombre. Ecrasée entre le Rhône et la montagne, cette petite ville ne grandit pas beaucoup, mais elle fut la Ville Sainte et le tombeau de ses martyrs la rendit célèbre. C'est vers elle que nous verrons les foules s'acheminer à travers le moyen âge.

En même temps, moins éprouvée peut-être par les Barbares, mieux protégée par la nature, Sion prend le premier rang, devient au point de vue politique et même au point de vue ecclésiastique officiel ce que saint Maurice est au point de vue religieux populaire ; Octodure cède la place à partir du VIme siècle à ses deux soeurs, sous tous les rapports.

A quelle date faut-il placer la construction du premier édifice religieux à Sion ?

Probablement au début du IVme siècle.

Saint Théodule fut inhumé à Sion vers la fin du IVme siècle ; il y avait donc déjà à cette époque une église.

Au IVme siècle, les Evêques ont à Sion leur résidence, donc certainement leur cathédrale.

Vers 880, la chronique nous apprend qu'une nouvelle construction fut entreprise par l'évêque Walter (877-895),

 

1 Mgr M. Besson : Les Origines des Evêchés.

 

devenu chancelier du royaume de Burgondie. Cette cathédrale fut achevée vers le milieu du Xme siècle.

En 1352, assiégés par les troupes d'Amédée VI, les Sédunois, écrasés par le nombre, durent céder. Leur ville fut livrée au pillage et brûlée. Ses édifices religieux ne furent pas plus épargnés que les profanes. La cathédrale, dépouillée de ses trésors, reliques, calices, livres et ornements, fut encore souillée par plusieurs meurtres et enfin livrée aux flammes ; seuls les murs calcinés restèrent debout.

La tour, elle aussi, résista. Blavignac la fait remonter au IXme siècle, date qui coïncide avec la construction de l'église romane elle-même. Elle est de l'école carolingienne. La galerie qui la couronne en fait une véritable tour de défense, ce qui s'explique par les invasions si fréquentes auxquelles fut en butte, durant de longs siècles, la capitale du Valais.

En octobre 1418, au moment où chaque bourgeois était à dîner, les Bernois ayant passé le Sanetsch parurent devant Sion qui connut les horreurs d'un vrai pillage ; l'église cathédrale, celle de St-Théodule, la chapelle de Ste-Croix, trente-trois maisons appartenant au Chapitre furent la proie des flammes.

La cathédrale actuelle, de style gothique, a dû connaître bien des vicissitudes à son berceau. On peut croire qu'elle a dû être commencée après la première dévastation de 1352, pour être interrompue puis reprise après 1418.

A partir de cette date, plusieurs évêques travaillèrent activement à la reconstruction de cet édifice si souvent éprouvé. André de Gualdo, d'abord administrateur de l'église de Sion, puis évêque titulaire, de 1431 à 1437, obtint de Rome une indulgence pour tous ceux qui contribueraient par quelque aumône à cette reconstruction. L'évêque Supersaxo (1457-1482), par lettre du 15 octobre 1481, invita tous les fidèles à contribuer à la continuation des travaux de la cathédrale. Jost de Silinen, 1482-96, Nicolas Schinner, 1496-99, et son neveu et successeur, le cardinal Matthieu Schinner, 1499-1522, se distinguèrent par le zèle avec lequel ils travaillèrent à l'achèvement de l'entreprise. Le cardinal ordonna des quêtes dans tout le diocèse à cette fin.

L'évêque Adrien II (I- 1613) fit don à la cathédrale d'un autel sculpté et le chanoine J. Largien la dota d'une magnifique chaire et de fonts baptismaux.

A la mort de Mgr Ambühl (1760-1790), ses héritiers cédèrent une partie de ses biens en faveur de Notre-Dame du Glarier. Cette donation permit l'agrandissement des orgues et l'achat de beaux chandeliers.

Les soldats de la Révolution française laissèrent dans le Valais les plus tristes souvenirs ; le pillage et en particulier celui des églises, les incendies, les meurtres, enfin les outrages de tous genres furent à l'ordre du jour aussi longtemps qu'ils occupèrent le Valais. Le sang coula à flots. Un prêtre portant le Saint Sacrement fut égorgé ; un Capucin, aumônier des Haut-Valaisans, mis à mort. L'Evêque lui-même fut brutalisé et se vit arracher son anneau pastoral ; son grand vicaire mourut après avoir reçu trois coups de baïonnette.

Le 27 mai 1798, dans un incendie allumé par les envahisseurs, le toit et la charpente de la cathédrale devinrent à nouveau la proie des flammes.

Au commencement du XIXme siècle, la cathédrale fut l'objet d'importantes réparations.

A la mort de l'évêque Sulpice Zenruffinen, la famille du défunt donna à Notre-Dame du Glarier un nouveau maître-autel en marbre noir.

La cathédrale renfermait jadis quinze autels latéraux ; elle n'en compte plus que neuf aujourd'hui. Il faut signaler, entre autres, l'autel de la Sainte Vierge et des saints Innocents ; sa fondation remonte à l'année 1294. C'est à cet autel que le Très Saint Sacrement est conservé ; là aussi que se célèbrent les offices paroissiaux. Un tableau représentant la Sainte Vierge est l'oeuvre du peintre Ritz.

Le portail de la cathédrale est décoré d'anciennes peintures. Au centre, on voit la Mère du Sauveur avec son Divin Enfant ; à leurs pieds, des évêques et d'autres personnages sont à genoux.

Le trésor de la cathédrale de Sion renferme une collection d'objets précieux ; on y admire d'anciens ornements sacerdotaux, avec de riches broderies, plusieurs châsses d'argent, un évangéliaire relié en vermeil, orné d'émaux et de pierreries, ainsi que plusieurs autres pièces dont la plus ancienne et la plus précieuse est le reliquaire donné par le saint évêque Althaeus, qui occupait le siège de Sion à la fin du VIIIme siècle 1.

 

Un Evêque thaumaturge : Saint Guérin (1065-1150)

 

Saint Guérin naquit à Pont-à-Mousson, en Lorraine, vers 1060. De bonne heure il fut placé au couvent de Molesmes non loin de Dijon.

Ce fut dans cette maison de Dieu qu'il se familiarisa avec les austérités de la vie monastique et contracta ces viriles habitudes qui font les saints.

Après dix années passées au monastère, Guérin songea à la vie cénobitique. Il obtint l'autorisation de réaliser ce voeu et avec un autre moine, Guy de Langres, il se mit en route à la recherche d'un ermitage. Etant arrivés à un endroit appelé Alpes ou Aulps, au pied des grands monts, nos deux voyageurs s'arrêtèrent et, près d'un ruisselet, ils construisirent deux petites cellules. C'était aux environs de l'année 1090.

Il est facile de se faire une idée de l'austérité de leur vie : l'eau du torrent, quelques fruits et des légumes. Mais leurs grandes vertus ne tardèrent pas à amener des visiteurs et des aumônes. Humbert II de Savoie mit à leur disposition un vaste territoire sur les bords d'une des trois Dranses, à l'endroit où se trouve aujourd'hui St-Jean d'Aulps, à quatre lieues de Thonon.

Des jeunes gens attirés par les vertus des cénobites vinrent bientôt se mettre à leur école. Une communauté fut organisée. Les moines se mirent à défricher et à

 

1 On y lit cet inscription : Hanc capsam dicatam in honore Sanctae Mariae Altaeus Eps fieri rogavit.

 

cultiver les terres environnantes. Mais Guy et Guérin s'occupaient avant tout de défricher les âmes. Dans ce but, Guérin s'affilia à l'Ordre de Cîteaux, et il en introduisit la règle dans son monastère. Une lettre de saint Bernard prouve combien furent intimes dès lors les relations entre Cîteaux et St-Jean d'Aulps.

L'abbaye devint plus prospère que jamais. Cependant, le bon Dieu avait d'autres desseins sur Guérin. L'évêque de Sion vint à mourir. La réputation des vertus de Guérin fit qu'une délégation arriva un jour auprès du saint Moine le priant de bien vouloir prendre la houlette du diocèse. Guérin trouva mille raisons pour décliner cette charge. On en appela au Souverain Pontife et l'humble moine dut obéir.

On aimerait connaître dans le détail la vie du nouveau Pontife ; son zèle, ses austérités n'ont fait sûrement que grandir. Les Annales se contentent de nous dire qu'il fut un pasteur très vigilant, très austère pour lui-même, très bon pour les autres, qu'il mit toute sa sollicitude à la sanctification de son clergé et à la réforme des moeurs de ses ouailles.

Un jour, il eut l'insigne honneur de recevoir la visite du Pape Eugène III, cistercien comme lui. Il l'accompagna à St-Maurice où devait avoir lieu la consécration d'une nouvelle église de l'abbaye.

Le saint Evêque n'oublia jamais sa chère communauté de St-Jean d'Aulps. Il y venait pour retremper son âme dans le recueillement et la prière. C'est là, dans une de ses visites, que le bon Dieu attendait son serviteur pour le récompenser. Il y mourut, à ce que l'on croit, le 27 août 1150, âgé d'environ 90 ans. Il avait passé 10 ans à Molesmes, 50 ans à St-Jean d'Aulps et 12 sur le siège épiscopal du Valais.

Après son cher couvent, il avait aimé le Valais sur la terre, il allait continuer à l'aimer et à le protéger au Ciel.

Parmi les reliques qu'on a eu le bonheur de recouvrer, on trouva un cilice. C'était celui que le Saint avait reçu du Pape Calixte II. On en forma ce qu'on appelle la clef de St-Guérin.

Elle est composée de deux crochets ou fermoirs qui reliaient les deux extrémités du cilice.

Durant de longs siècles, les moines de St-Jean d'Aulps ont accompli avec cette relique de vrais prodiges, d'innombrables guérisons, en bénissant les troupeaux.

Voici quelques-uns de ces faits :

D'après les comptes de la ville de Bulle de l'an 1500, on voit que le Conseil envoyait chaque année chercher deux religieux de St-Jean d'Aulps pour bénir le bétail. Ces moines, munis de la clef miraculeuse de St-Guérin, parcouraient même les Sciernes. (Arch. de la Société d'Hist. III, p. 39-41.)

En 1689, à Châtel-St-Denis, « le Petit Conseil, assemblé après les vêpres, députe le lieutenant et le Curial à Attalens pour prier le Père de St-Guérin de se porter ici pour toucher le bétail avec la clef de St-Guérin ».

10 août 1694. Du printemps au 15 août, il périt dans la montagne de Châtel-St-Denis 113 vaches du « lovet » ou du « quartier », plus 26 chevaux et 20 menues bêtes. On résolut au Conseil de « férier, pour cette année, le jour de saint Roch, et le jour de saint Guérin et saint Grat, jusqu'après les offices, sous bamps (amende) de 5 livres ».

Dans une chronique manuscrite de St-Maurice, on dit qu'en 1625 « la clef de St-Guérin fut portée à Evionnaz (Valais), pour guérir le bétail malade ».

Une année auparavant (1624), au milieu de l'été, une épizootie mortelle s'était déclarée dans les troupeaux du district d'Aigle (Vaud). En peu de temps, 140 pièces de bétail avaient péri sur les montagnes d'Ollon. Désolés, les paysans se souvinrent que, dans les calamités de ce genre, leurs ancêtres catholiques avaient coutume d'invoquer saint Guérin. « Oui, mais nous sommes protestants, disaient-ils ; la faveur que nous désirons nous sera-t-elle accordée ? La sainte clef bénira-t-elle aussi nos troupeaux ? » Ils réfléchirent un peu, puis les catholiques de jadis choisirent quelques délégués qui s'en allèrent à l'abbaye d'Aulps espérant que les bons religieux ne refuseraient pas de se rendre à leur appel. L'ambassade revint bientôt avec quelques moines portant la clef du thaumaturge. Après avoir invoqué leur saint Fondateur, ils touchèrent les animaux malades et ceux-ci furent guéris, même ceux qui étaient le plus contaminés.

Plus récemment, on a signalé une faveur du même genre. En 1869, vers la fin de juillet, le charbon se déclara dans la vallée d'Aulps, d'Abondance et de Bellevaux : vaches, génisses et chevaux périssaient en grand nombre. La Suisse ferma ses frontières au bétail provenant des arrondissements de Thonon et de Bonneville. Dès l'apparition du fléau, des foules de pèlerins accoururent au tombeau du saint thaumaturge ; plusieurs y conduisirent leurs troupeaux. La précieuse clef fut employée, on la porta dans les pâturages et dans les chalets. Le 9 août, une grande procession fut organisée en l'honneur de l'apôtre de la contrée en vue d'obtenir la cessation de l'épidémie. Or, dès ce jour, le fléau s'arrêta ; la maladie ne fit plus une seule victime.

C'est ainsi que, après plus de huit siècles, saint Guérin justifiait une fois encore sa réputation de protecteur du bétail.

Aussi ne faut-il pas s'étonner que de nombreuses chapelles et bien des autels lui soient dédiés dans le Chablais, dans le Jura-Bernois, dans le canton de Fribourg et dans le Valais.

A Charmey, au Pré de l'Essert, on trouve une chapelle sous le vocable de saint Guérin ; elle est fréquemment visitée, surtout en temps d'épidémie. On y chante la messe et les vêpres le jour de la fête du Saint.

Une chapelle lui est consacrée aussi à La Neirigue, un oratoire également à Autigny. On y voit des ex-voto.

A Cordast, une chapelle lui est aussi dédiée ; on y chante la messe le jour de la fête. Dès la veille, il y a un Père Capucin pour entendre les confessions. Les fidèles y viennent nombreux, surtout ce jour-là.

Dans le Jura, le Saint est particulièrement honoré à Courchon et à Villars-sur-Fontenay. Dans le Valais, dans l'église de Salvan, il a aussi son autel. Le culte de saint Guérin est très populaire dans les districts de Monthey et de St-Maurice en particulier. Les images de saint Guérin se retrouvent dans bien des foyers. Le Pontife est représenté bénissant les troupeaux.

 

 

Saint Pierre Canisius et le Valais

 

A l'occasion de la canonisation de saint Pierre Canisius et de sa proclamation au rang des Docteurs, Sa Grandeur Mgr Bieler, évêque de Sion, ordonnait de son côté que, dans toutes les paroisses de son diocèse, le 27 avril ou le dimanche suivant, 2 mai (1925), une messe solennelle fût chantée avec panégyrique du Saint et Te Deum. A la cathédrale de Sion, cette manifestation de piété fut précédée d'un Triduum de prédications et d'actions de grâces. Quels sont donc les titres du bienheureux Canisius à la reconnaissance du Valais ? Le Saint n'a jamais pu visiter ces belles vallées, ni évangéliser leurs habitants, cependant ils ont été aussi l'objet de sa sollicitude spéciale. En effet, un évêque de Sion, François-Joseph Supersaxo, a pu donner au Pape Benoît XIII ce témoignage qui rappelle celui de Mgr de Watteville pour Fribourg : « Si les doctrines nouvelles n'ont pu s'implanter ni dans le Haut-Valais ni dans le Bas-Valais, nous le devons après Dieu au Père Canisius. Ces pays ne seraient plus catholiques, si Canisius n'avait confirmé dans la foi et Fribourg et d'autres cantons... »

Lorsque saint Charles eut été nommé visiteur apostolique en Suisse, le Père Canisius fut consulté à plusieurs reprises par l'illustre prélat, en particulier le 18 octobre 1583, au sujet du péril protestant qui menaçait le Valais.

La vie religieuse de ce pays subissait au XVIme et au début du XVIIme siècle une crise très grave. Le protestantisme faisait des efforts désespérés pour s'y implanter. Il avait échoué devant la fermeté et le zèle de l'évêque Adrien de Riedmatten et les Valaisans avaient encore mérité du Pape Jules III (1550) un bref très flatteur où ils recevaient le titre de défenseurs de l'Eglise. Une ordonnance de l'Evêque et de l'Etat interdisait aux jeunes gens du Valais les académies protestantes. Le danger venait surtout de ce qu'à un moment donné l'autorité n'arriva plus à faire observer cette défense et c'est par là, dit Boccard, dans son Histoire du Valais, que l'erreur commença à se propager.

Faisant allusion au bien qu'il attendait de la fondation d'un collège catholique à Fribourg, le Père Canisius écrivait : « Je ne doute pas que de cette ville comme d'une citadelle les catholiques ne puissent fournir d'excellentes armes à leurs frères du reste de la Suisse et se défendre aisément contre leurs redoutables adversaires, à condition toutefois que les affaires du Collège marchent pour le mieux. » De fait, les étudiants du Valais devaient bénéficier de l'oeuvre de Canisius. Une lettre du Père Keller nous apprend que, en 1593, les Valaisans se trouvent en grand nombre à Fribourg ; beaucoup d'entre eux sont affiliés à la Congrégation de la Sainte Vierge et ils ont, en outre, formé une sorte de pacte en vertu duquel ils s'engagent solennellement à demeurer fidèles à la foi catholique. Ils se sont donné un règlement écrit qu'ils ont signé de leur main, scellé et fait serment d'observer. C'est à l'usage de ces fervents jeunes gens et de leurs compatriotes que le Père Canisius a composé trois prières pour implorer les trois Personnes de la Sainte Trinité en faveur du Valais, de son Evêque, de son clergé, de ses magistrats et de son peuple.

Vers ce même temps, en 1594, le Père Canisius faisait paraître la Véridique et chrétienne Histoire, divisée en trois livres, de saint Maurice, officier supérieur sous l'empereur Maximien, et de sa légion thébéenne qui ont subi avec constance le martyre pour la foi chrétienne dans le pays du Valais.

En 1596, le Père Canisius publiait un nouvel ouvrage, Le Miroir du soldat, et là encore il revient sur l'héroïque exemple de saint Maurice et de ses compagnons.

C'est parce qu'il connaissait l'affection du Père Canisius pour le Valais que l'avouer Jean de Lanthen Heid lui fit don, en 1590, d'un anneau d'or, contenant des parcelles détachées de la cloche qui, suivant la tradition, aurait été bénie par saint Théodule, évêque d'Octodure, et dont il sera parlé à propos de Valère.

C'est pour le même motif que le prévôt Werro, quelques semaines avant la mort du Père Canisius, écrivait à l'évêque de Sion, Hildebrand Ier de Riedmatten, une lettre touchante où, après avoir donné quelques détails sur l'état de son saint ami, il ajoutait : « Nous nous occupons de préparer la sépulture de cet homme remarquable, mais nous ne trouvons pas de pierre tombale digne de lui. Aussi puisqu'il a travaillé avec succès à faire connaître les saints Patrons du Valais, et que l'Eglise du Valais lui est très attachée, puisque, d'autre part, vous avez chez vous des marbres renommés et si vous pouvez facilement nous en envoyer par voie de terre ou par eau jusqu'à Vevey, nous vous prions de bien vouloir faire à cet homme de Dieu le suprême honneur d'orner son tombeau d'un marbre de prix. Un tel monument attestera que les Eglises suisses et valaisannes se sont entendues et ont rivalisé de zèle pour lui rendre hommage. »

Il ne fut pas donné suite à la demande du prévôt Werro. Quatre frères de Diesbach se firent un devoir de piété filiale et de reconnaissance de pourvoir à la pierre tombale qui, dans la collégiale de St-Nicolas, devait être placée sur le tombeau du Saint religieux. La démarche n'en est pas moins significative, surtout si l'on se souvient que celui qui l'a faite était un disciple et un confident du Père Canisius. Les populations du Valais témoignèrent leur reconnaissance envers Dieu et son serviteur, surtout en demeurant fidèles à la foi de leurs aïeux, à celle des martyrs thébéens et de saint Théodule.

La solennité avec laquelle le diocèse de Sion célébra la canonisation du Père Canisius fut un nouvel acte de gratitude. Du haut du Ciel, l'Apôtre de Fribourg continuera aussi à être près de Dieu l'Avocat du Valais et un de ses puissants protecteurs.

En Pologne, à Czestochowa, un tableau représentant la Sainte Vierge est resté très célèbre. Voici sa légende : Un jour, un mécréant armé d'un poignard, comme s'il eût voulu percer le Coeur de la Sainte Vierge, l'enfonça dans la toile. La plaie est restée béante...

Chez nous, au XVIme siècle, ne s'est-il pas passé quelque chose d'aussi terrible ? A Genève, à Lausanne, à Neuchâtel, à Payerne, la Sainte Vierge avait son autel, sa statue, son image. Qu'en a-t-on fait ? La plaie n'est pas fermée... Notre devoir est de réparer, de compenser.

Saint Pierre Canisius l'avait compris et dans des prières qu'il a composées il demande à Dieu, pour les catholiques, la grâce d'honorer toujours mieux l'amour de leur Mère du Ciel, et il recommande à la miséricorde divine les malheureux qui ont perdu cette dévotion si légitime, si salutaire et si ancienne dans l'Eglise.

Faisons nôtres cette prière et ces sentiments ; aimons toujours davantage notre bonne Mère, Celle qui nous a donné le Sauveur et prions pour que ceux qui ne la connaissent plus, ne l'aiment plus, viennent enfin se jeter dans ses bras... Notre Mère du Ciel n'a pas cessé de les aimer, et Elle les attend toujours.

 

Le Cardinal Matthieu Schinner

 

Parmi les saints Pontifes qui ont illustré le siège de Sion, après avoir rappelé le souvenir de saint Théodule et de saint Guérin, arrêtons-nous un instant à la mémoire du grand cardinal Matthieu Schinner.

Il naquit à Muhlbach, dans une modeste famille de

paysans, vers l'année 1465. Doué de merveilleux talents naturels et de grandes vertus, il entra dans les Ordres et dix ans après avoir été admis à la prêtrise, il était promu au siège épiscopal de Sion, le 20 septembre 1499. En l'année 1501, nous le voyons déjà fonder son anniversaire dans l'église de l'abbaye de St-Maurice.

Pontife au zèle infatigable, administrateur éclairé et prudent, Matthieu Schinner fit construire plusieurs églises dans le Valais, entre autres celle de St-Théodule, à Sion.

Capitaine intrépide, il savait fasciner ses soldats, partageait toutes leurs fatigues, couchait sur la neige, escaladait les rochers comme un chasseur. Schinner vivait au camp comme un ascète, il jeûnait plusieurs fois par semaine, ne mangeait jamais de viande, ne buvait que de l'eau, consacrait tous les jours plusieurs heures à la prière, surtout à la veille des batailles.

Le Pape Jules II, plein d'estime pour ce grand Evêque, le nomma cardinal et utilisa son grand ascendant pour la conclusion d'une alliance entre le Saint-Siège et les Confédérés. Affranchir son pays et l'Italie de la domination française, telle fut la cause au service de laquelle Schinner mit toute son habileté, toute son influence. Après les grandes journées de Novare et de Marignan, il rétablissait le duc de Milan sur son trône.

La Lombardie salua les Suisses comme des libérateurs. Le Pape leur accorda le titre de défenseurs de l'Eglise et de la liberté et fit présent à chaque canton d'une bannière artistiquement brodée. Celle de Schwyz porte à l'angle supérieur gauche une crucifixion et au centre l'image de la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses bras.

Le grand et pieux Cardinal a donné des preuves nombreuses de sa piété filiale envers Marie.

Nous avons déjà vu le zèle qu'il déploya pour l'achèvement de la cathédrale gothique de Notre-Dame.

Dans son église de St-Théodule, vrai bijou d'architecture, il fit dresser un autel à la Sainte Vierge, sous le titre de l'Immaculée Conception, et sous ce même vocable, il établit une confrérie.

Dans ses visites pastorales, on le voit s'occuper de la restauration des autels et des tableaux de la Sainte Vierge avec une sollicitude spéciale.

On le voit demander et obtenir des indulgences pour deux églises consacrées à la Sainte Vierge, l'une à Altstaetten, l'autre à Zurich.

Le grand Cardinal mourut à Rome, victime de la peste, le 1er octobre 1522.

En attendant le jour où l'Etat du Valais dressera une statue à cette gloire du canton et de la Suisse, il faut féliciter le Gouvernement d'avoir demandé à M. le Dr Büchi, professeur à l'Université de Fribourg, à l'occasion du quatrième centenaire, une biographie vraiment digne de ce grand serviteur de l'Eglise et de la Patrie.

 

Monseigneur de Preux (1844-1875)

 

A l'occasion de l'installation de Mgr Jardinier comme évêque de Sion, en 1875, M. de Montheys rappelant la grande figure de Mgr de Preux résumait la carrière épiscopale du regretté défunt en ces termes :

« On pourrait graver, sur le marbre sacré qui ferme sa tombe, ces mots qui résument ses travaux, ses mérites et sa vie : « Il fut pieux, il fut savant, et rien n'altéra la sereine douceur de son caractère ».

Mgr de Preux avait pris possession du siège épiscopal au milieu de la tourmente révolutionnaire qui sévit de 1841 à 1848. Il défendit comme un athlète courageux les droits de l'Eglise, les immunités ecclésiastiques, la liberté religieuse. Il sut trouver dans son cœur d'Evêque des accents énergiques et éloquents pour protester contre la persécution dirigée à cette époque contre la religion catholique, en Valais comme ailleurs.

A peine le peuple valaisan catholique eut-il triomphé des factieux ou égarés que l'Evêque convoqua ses fidèles diocésains aux pieds de Marie, le Secours des chrétiens, le 2 juillet 1844, pour rendre à Dieu de ferventes actions de grâces, remercier la Sainte Vierge de sa protection et prier pour ceux qui étaient tombés dans cette lutte fratricide.

Le 15 octobre 1846, alors que de grands malheurs menaçaient la Confédération helvétique, Mgr de Preux fait un nouvel appel à ses diocésains ; il les conjure de faire des prières publiques et particulières pour qu'il plaise à Dieu de dissiper la tempête qui gronde et qui menace d'éclater dans notre Patrie, puis le zélé Pontife décrète que la fête de Notre-Dame Auxiliatrice sera érigée en fête commémorative des faveurs du Ciel, fête anniversaire obligatoire pour les générations : présente et future.

Voici un dernier acte qui prouve la science et bien plus encore la piété filiale du saint Pontife envers la Très Sainte Vierge :

Le 2 février 1849, de son exil de Gaète, le Souverain catholique une Encyclique relative aux sollicitations qui provenaient de toutes parts en faveur de la définition dogmatique du privilège de la Conception Immaculée de la Bienheureuse Vierge Marie. Il reçut la réponse de quatre cent quatre-vingt-quatre cardinaux, archevêques et évêques attestant leur ferme croyance et celle de leurs diocésains à ce privilège marial et sollicitant avec instance la définition dogmatique. A cette occasion, Mgr de Preux adressa au Saint-Siège une dissertation qui fut reconnue comme un chef-d'oeuvre de littérature classique et de solidité théologique. On peut bien dire aussi : Pectus est quod disertos facit. C'est sa dilection filiale pour la Sainte Vierge qui le rendit si éloquent dans cette circonstance.

Sûrement en arrivant au ciel, la Mère du Sauveur, la Vierge Immaculée aura dit à son pieux et zélé serviteur : Bene scripsisti de me ! Veni... coronaberis !

 

Notre-Dame de Consolation

 

Dès l'année 1501, dans la cathédrale de Sion, un autel était dédié à Notre-Dame de Consolation « Consolationis B. Mariae et Santi Christophori ».

Le culte de Marie sous ce vocable consolateur est venu de Turin, c'est de là qu'il s'est répandu dans le Valais.

Après la cathédrale qui a le privilège de posséder le Saint Suaire, Turin n'a pas d'église qui lui soit plus chère que celle de Notre-Dame della Consolata.

L'image qu'on y vénère sous ce vocable est un don qu'à son retour d'Orient, où il avait été exilé, saint Eusèbe fit à son grand ami, saint Maxime, évêque de Turin.

Depuis 13 siècles, la ville de Cottolengo et de Don Bosco n'a pas cessé de vénérer cette Sainte Image et la Consolatrice des affligés, de son côté, a répondu à ces hommages, à cette confiance par des faveurs et des prodiges innombrables.

Le Congrès marial célébré à Turin, en 1904, fut un véritable triomphe pour la Consolata.

Sa Sainteté Pie X voulut que le précieux tableau fût orné d'une double auréole d'étoiles en diamants pour le Fils et pour la Mère. Ces auréoles furent artistiquement ciselées et on put les sertir de 769 brillants de la plus belle eau.

C'était beaucoup, mais bien peu, cependant, en retour des grâces innombrables obtenues aux pieds de la Souveraine Consolatrice, et de toutes les larmes que son Coeur maternel a essuyées et sanctifiées.

A la suite de leurs aïeux du XVIme siècle, les Sédunois continueront à vénérer, à invoquer Notre-Dame de Consolation et à Sion comme à Turin cette bonne Mère sera toujours la plus souveraine Consolatrice des affligés.

 

Notre-Dame d'Agaune

 

Saint Théodule et la Légion Thébéenne

 

A l'époque de Dioclétien, la capitale du Valais était Octodurum. Les pierres milliaires désignent aussi cette ville sous le titre de Forum Claudii Vallensium. Sise au pied du Pennin, sur la voie romaine qui venait d'Italie par Aoste et le St-Bernard, Octodure offrait aux voyageurs et aux marchands un pied-à-terre naturel : sa situation était excellente au point de vue commercial et aussi militaire ; on comprend qu'elle devait l'être aussi au point de vue religieux et c'est là, en effet, que nous trouvons le plus ancien évêque connu du Valais et probablement le premier de la lignée épiscopale valaisanne : saint Théodule.

L'année et l'endroit de sa naissance nous sont inconnus. Il naquit vraisemblablement dans les premières années du IVme siècle, peut-être vers l'année 320. Son nom a fait supposer qu'il pouvait être d'origine grecque. L'histoire n'en dit rien. Ce qui apparaît certain, c'est que l'Evêque d'Octodurum était doué d'un grand zèle pour l'extension du règne du Christ. Ses relations avec saint Ambroise, le grand Evêque de Milan, parais-sent très intimes. Théodule ne dépend pas de la métropole milanaise et cependant on le voit, en 389 ou 390, souscrire la lettre synodale, rédigée à Milan et envoyée au Pape Sirice au sujet de Jovinien, déjà condamné à Rome pour avoir nié la virginité de Marie.

L'Evêque d'Octodurum, appelé par son saint ami à signer cet acte, se montre déjà le vaillant défenseur de la Sainte Vierge. Le fait aussi que son église épiscopale de Martigny est dédiée à Marie, comme tout porte à le croire, est une nouvelle preuve de sa piété filiale pour la Mère du Sauveur. Au XIIme siècle, elle porte le titre de Notre-Dame des Champs, et si les deux plus anciennes églises de Sion sont consacrées à la Sainte Vierge, on peut croire qu'il n'y est pas étranger.

La signature de saint Théodule, avec l'indication de sa ville épiscopale, se trouve au bas des décrets du Concile d'Aquilée, tenu en 381, sous la présidence de saint Ambroise, pour juger l'évêque Pallade accusé d'arianisme.

A propos du zèle du saint Pontife, les écrivains anciens nous disent qu'il travailla de toutes ses forces à détruire le paganisme qui dominait encore en Valais.

Une des grandes gloires de saint Théodule restera d'avoir érigé la première basilique en l'honneur des martyrs de la Légion thébéenne.

La première relation connue des martyrs d'Agaune est la Passio martyrum de saint Eucher, évêque de Lyon.

Le Pontife lyonnais porte une grande dévotion aux martyrs thébéens, il désire les voir honorer toujours davantage : à cette fin, il rédige une relation de leur mort héroïque. Il a été renseigné ab his utique qui affirmabant se ab episcopo Genevensi Sancto Isaac, hunc quem proetuli passionis ordinem cognovisse qui credo sursum haec retro à beatissimo Theodoro acceperit.

Ce que S. Eucher a en vue, dit Mgr Besson, ce n'est pas du tout la Passio proprement dite, c'est moins la substance de l'Abbaye de St-Maurice.

substance de l'histoire que les détails. Que des martyrs fussent morts à Agaune, nul n'en doutait à son époque, nul ne risquait de l'oublier : la basilique édifiée en leur honneur, les pèlerinages, les guérisons dont elle était le théâtre, tout cela contribuait à en perpétuer le souvenir. C'est par Eucher lui-même que nous le savons, il ne pouvait donc pas être en peine pour le fait. Il l'était pour les circonstances : Verebar namque ne per incuriam tam gloriosi gesta martyrii ah hominum memoria temples aboleret.

Il s'appuie pour sa narration sur des témoignages les plus dignes de respect, sur celui d'Isaac de Genève et sur celui de saint Théodule.

Si saint Eucher adresse son récit du martyre à Salvius, ce n'est pas que ce dernier ignorât les Thébéens, ce qui ne saurait être le cas pour un évêque valaisan. Saint Eucher, dit très bien Duchesne (Fastes épiscopaux I, p. 238), ne raconte pas pour l'évêque Salvius, puisque celui-ci en célèbre déjà le culte, « mais de même, dit-il, que d'autres offrent à Dieu et aux tombeaux de ses saints de l'or et de l'argent et d'autres choses précieuses, j'y apporterai cette narration et c'est sous vos auspices que j'oserai la présenter. Que ce don les dispose à intercéder pour la rémission de mes péchés et à m'accorder constamment dans l'avenir le secours de leur protection. Pour vous, mon pieux maître et mon bien-aimé frère, veuillez bien penser à moi sous le regard de Dieu quand vous honorez les Saints dont je vais parler ».

Et saint Eucher nous montre la Légion thébéenne mise en demeure de marcher contre les chrétiens. Soldats intrépides, les Thébéens sont des chrétiens avant tout. A un ordre inique et cruel, ils n'obéiront pas. Mais résister à l'empereur Maximilien, c'est la mort. Eh bien ! ils mourront.

Et bientôt, en effet, sous le glaive des païens, leurs compagnons d'armes, le sang de ces héros empourprait les champs de Vérolliez et les flots du Rhône tandis que, triomphante, leur âme s'envolait au Ciel pour y recevoir la couronne des Martyrs.

Les orateurs, les artistes se sont plu à faire revivre cette scène unique dans les fastes de l'Eglise. Ils y ont mis toute leur éloquence, tout leur talent. Y ont-ils assez relevé le rôle de la Reine et de la Mère des Martyrs ? Elle était invisible, c'est vrai ; ces héros eux-mêmes ne l'ont peut-être pas vue, mais qui oserait dire que Celle qui a voulu assister le Divin Agonisant du Calvaire a oublié de venir encourager, réconforter ceux qui versaient leur sang pour l'amour de son Divin Fils ?

Dans le récit du martyre des Sept Frères Macchabées, on admire la sollicitude héroïque de la mère, ses paroles brûlantes de foi, d'espérance et d'amour. Elle leur dépeint la grandeur de Dieu se manifestant dans les étoiles et le bleu firmament. « Je vous conjure, mon cher fils, de regarder le Ciel et la terre et tout ce qui y est renfermé et de penser que c'est Dieu qui a fait de rien toutes choses. C'est pourquoi ne craignez point ce bourreau, mais montrez-vous digne de vos frères, afin que je vous retrouve avec eux dans la vie éternelle. »

Héroïque autant que ses aînés, le plus jeune endure avec un courage surhumain les plus cruels supplices. Qui l'a soutenu, encouragé, qui lui a montré le Ciel, qui le lui a ouvert ?... Sa mère.

Et Marie, pour ses enfants, pour ses chers Thébéens, aurait été moins vigilante, moins compatissante, moins aimante ? Qui oserait le croire ?

Sur les champs de Vérolliez, agenouillons-nous pour honorer les martyrs, mais aussi chantons avec eux une hymne de reconnaissance à Celle qui les a assistés avec une sollicitude plus que maternelle : la Reine des Martyrs, Notre-Dame d'Agaune !

Un évêque de Lausanne, Aymon de Montfaucon, consacré en 1491, a eu cette sainte pensée de traduire la reconnaissance des Thébéens pour la Sainte Vierge.

Dans une chapelle de la cathédrale, l'Evêque fit placer des stalles admirablement sculptées.

Le premier groupe des quatre dorsaux est consacré à la gloire de Notre-Dame de Lausanne et des chefs thébéens. Au centre de la scène, on voit une délicieuse image de Marie couronnée de lis et richement nimbée. Une robe ample, à bordure rehaussée de pierreries, descend de ses épaules à ses pieds. Trois roses évoquent les mystères joyeux, douloureux et glorieux du Rosaire. L'Enfant-Jésus qu'elle tenait dans ses bras a dû être mutilé.

Aux côtés de Marie, le prélat agenouillé est entouré des Thébéens en armes, Maurice, Second, Exupère, Candide et Innocent.

Saint Second tient un sceptre, saint Maurice et saint Exupère portent chacun un gonfanon orné de la croix tréflée de la royale abbaye d'Agaune, que l'on voit aussi sur les armes des six compagnons, et les trois derniers chefs portent l'épée nue ; tous sont munis de cuirasses et d'énormes éperons ; tous sont auréolés du nimbe.

Plus de cinquante ans s'étaient écoulés depuis que les plaines de Vérolliez avaient été arrosées du sang de la courageuse légion. Le malheur des temps n'avait pas encore permis à la jeune chrétienté du Valais de rendre, aux restes mortels des Thébéens, les honneurs auxquels ils avaient droit. Il était réservé à saint Théodule de remplir ce devoir. Avec une religieuse sollicitude, il fit recueillir les précieuses reliques et, à leur intention, il fit élever une basilique ; saint Eucher nous la montre recouverte d'un toit à une seule pente, appuyée contre le rocher.

Selon M. le chanoine Peissard, l'arcosolium souterrain découvert au Martolet, face au rocher, est tout ce qui reste de la basilique primitive de l'Evêque d'Octodurum.

Dès ce moment, saint Théodule eut à coeur de confier la garde des saintes reliques à quelques prêtres. C'était déjà l'ébauche de la royale abbaye qui se fait gloire d'être la plus ancienne des fondations religieuses encore subsistantes en Suisse.

Sous l'abbé Ambroise, soit autour des années 517 ou 518, après les largesses de l'empereur Sigismond, l'église fut réédifiée à la même place, mais avec une toiture à deux côtés. On voit encore aujourd'hui, sur la paroi du rocher, des rainures et des cavités qui peuvent être les traces des deux constructions.

Les martyrs d'Agaune jouirent de bonne heure d'une grande popularité. Eucher parle de miracles opérés par leur intercession et nous apprend que les pèlerins se rendaient de très loin auprès des saintes reliques. Il cite entre autres la guérison subite de la femme du noble Quintus. Les jambes paralysées, cette mère de famille demande à son mari de la faire transporter à Agaune. A son arrivée, le personnel de la basilique la porta dans le sanctuaire. On peut croire que sa prière fut bien fervente, bien confiante, puisqu'elle se trouva subitement guérie. Par l'intercession des saints Martyrs, ses membres qui étaient déjà morts avaient recouvré la vie.

Avant de quitter la basilique des Martyrs, rappelons brièvement l'institution de la Laus Perennis, la psalmodie perpétuelle.

Le leT mai 516, le roi Sigismond convoqua à Saint-Maurice une assemblée d'évêques et de seigneurs. Une nouvelle constitution fut donnée au Monastère qui exemptait les religieux du travail des mains, mais qui les obligeait à la psalmodie perpétuelle. C'est ce qui fut appelé la Laus Perennis ou louange ininterrompue.

A cette fin, il fut décidé que le nombre des moines s'élèverait à 500, divisés en cinq sections qui se succéderaient jour et nuit sans interruption dans la vaste basilique. On appela aussitôt à Agaune des religieux de plusieurs couvents de la Bourgogne. Chaque choeur portait un nom particulier désignant d'ordinaire la maison d'où les moines provenaient.

Pour assurer l'entretien de ces moines, Sigismond fit des donations vraiment royales. Nous y trouvons, entre autres, des terres à Avenches, Morat, Oron, Vuadens, etc. La discipline et la ferveur furent admirables ; la règle sévère comportait le jeûne, la clôture.

Plus tard, nous voyons saint Amé faire adopter la Laus Perennis par les moniales de Remiremont.

Un dernier mot de saint Théodule. Il mourut vers la fin du IVme ou au début du Vme siècle. Quant au jour, sa fête fixée au 16 août semble l'indiquer.

Ses reliques furent découvertes dans la cathédrale de Sion, vers 1170, par l'évêque Guillaume. Avec elles, on découvrit celles d'un grand nombre de martyrs thébéens, auxquels le vénéré Pontife avait été si dévoué. Cette invention ou plutôt cette découverte des reliques de saint Théodule fut rappelée par une fête annuelle le 4 septembre, la principale restant fixée au 16 août. Le nom du saint Pontife a eu des variantes. Dans les Conciles, il signe Theodorus ; dès le XIIme siècle, la forme Théodolus apparaît et se trouve remplacée au XVIIme siècle par Théodule.

L'église de Sion possède un reliquaire contenant des parcelles d'ossements du saint Pontife.

Plusieurs paroisses du Valais et du diocèse de Lausanne l'ont adopté pour patron. L'ancienne chapelle des Rév. PP. Capucins de Bulle était sous ce vocable. Il eu est de même des églises de Gruyères, Villarsiviriaux et Aumont.

Les cathédrales de Lausanne et de Genève avaient un autel en son honneur.

Saint Théodule est spécialement invoqué pour écarter les tempêtes et autres fléaux qui menacent les biens de la terre.

 

La cloche de Saint-Théodule

 

Elle est petite la cloche de St-Théodule, mais elle a son histoire, sa légende aussi ; les peintres et les artistes se sont plu à nous rappeler ses exploits.

A Sion, à l'église de St-Théodule, sous la voussure des portes, des sculptures captivent le visiteur, elles sont une traduction vivante de la légende de la célèbre petite cloche Théoduline. A Valère, derrière le maître-autel, sur un triptyque très intéressant, un artiste de la Renaissance a traité le même sujet. Enfin, une fresque bien ancienne rappelle encore le souvenir de la cloche du saint Evêque.

Voici d'abord sa légende, tracée poétiquement par une plume valaisanne, celle de Mario :

« Saint Théodule, après avoir construit la cathédrale de Sion, s'en alla jusqu'à Rome pour se procurer une cloche digne de sa tour. Le Saint-Père combla ses voeux en lui faisant présent d'une belle cloche, mais le transport était pénible et le saint transpirait sous le poids de sa lourde cloche.

Le diable lui apparut d'abord, d'après les uns pour le tenter, d'après les autres, parce qu'il avait été appelé par le thaumaturge, heureux de lui jouer un bon tour.

Les premiers racontent que le malin proposa au saint de transporter la cloche à Sion avant le chant du coq, à condition de pouvoir emporter l'âme de la première personne qu'il verrait en arrivant. Saint Théodule, trouvant le moyen pratique, consentit au pacte, se réservant toutefois de l'annuler si le diable arrivait après le chant du coq. On peut deviner la célérité du voyage. On dit parfois que l'Evêque s'assit sur la cloche renversée et fit la traversée des Alpes dans les airs...

D'autres disent que le bon Saint n'était pas si moderne et qu'il demanda tout simplement au diable de le précéder comme portefaix. En tout cas, le diable suait à grosses gouttes et faisait d'horribles grimaces. Et Théodule s'écria : « Chante, coq ! ou jamais plus tu ne chanteras... » et aussitôt le coq chanta. Le diable était aux portes de la ville, il arrivait trop tard... un rugissement et il disparut... laissant la cloche. Le Saint la bénit et elle sonna pendant des siècles dans le clocher de la cathédrale. »

Après la légende, voici l'histoire :

Les archives de Valère nous donnent des renseignements moins prodigieux, mais plus authentiques.

En l'année 1334, une cloche fut fondue à laquelle on donna le nom de St-Théodule ; elle pesait 99 livres ; fêlée en 1339, on dut la remettre au creuset et on en fit une autre de 120 livres.

A Valère, une cloche porte cette inscription :

In honorem S. Theodulo, Refusa sum anno 1714.

En 1339, le Chapitre avait retenu quelques livres du métal de la première cloche, comme souvenir. C'est l'origine de la cloche relique de St-Théodule.

Ces détails se trouvent dans le cahier des comptes du Chapitre de Valère.

A partir du XVme siècle, on sollicita l'obtention de quelques parcelles du métal réservé de la première cloche ; ainsi, en 1491, la paroisse de Moudon en reçut une avec grande solennité.

Une lettre de saint François de Sales, datée d'Annecy, le 7 avril 1607, accompagne l'envoi d'une de ces particules. En voici le texte : « Je vous envoye le saint métal que Monseigneur l'Evêque de Sion vous a libéralement départi à mon intercession. Recevez-le avec honneur et révérence et priez Dieu pour celui qui vous l'a donné et pour moi qui vous l'ai obtenue. »

A Flumet, une grande cloche existe encore portant ces mots : Theodula vocor, tempestatis per Patronum fugo. « Je m'appelle Théodule. Par l'intercession de mon patron, j'éloigne les tempêtes. »

Blavignac assure qu'en Valais pas une cloche ne se fondait sans qu'un petit morceau de la cloche sainte ne fût jeté au creuset et que quelques églises vaudoises et fribourgeoises furent aussi favorisées par le Chapitre sédunois de quelques-unes de ces paillettes d'airain.

 

Notre-Dame du Scex

 

BIEN avant que pour la défense militaire du passage de St-Maurice on ait songé à pratiquer des forts et à creuser des casemates ; bien avant qu'on ait eu le souci de surveiller, de défendre cette porte du beau Valais, un moine très averti dans la science du combat spirituel, bien au courant des périls de l'âme au sentier du Paradis, eut la pensée de creuser là-haut, au flanc du rocher abrupt, une casemate et d'y installer une sentinelle en permanence, et il choisit, pour remplir cette fonction, Celle dont le coeur ne dort jamais, Celle qui est forte comme une armée rangée en bataille, Celle qui avait encouragé et soutenu les héros thébéens, l'Auguste Vierge Marie. Ce moine s'appelait Amatus, Amé ou Aimé.

Arrivé de Grenoble, à l'âge de dix ans, il avait été confié aux moines de la royale abbaye. Ses études achevées, il voulut, lui aussi, se cacher sous le froc, pour grandir aux yeux de Dieu. Trente ans, il avait édifié ses confrères par son recueillement, son humilité, sa parfaite obéissance et sa fraternelle charité, quand, un beau matin, sa place resta vide au choeur ; dans le cloître on le chercha, il resta introuvable. Qu'était donc devenu le saint moine, celui que tout le monde aimait tant et qui aimait tant tout le monde ? On chercha longtemps le bon frère Amé, et ce n'est qu'au bout de trois jours d'anxiété qu'on finit par découvrir là-haut, au flanc du rocher qui surmonte l'abbaye, le nouvel anachorète. Comme Antoine, Hilarion et tant d'autres, une voix avait retenti au fond de son âme : « Viens, viens, lui avait dit le Divin Maître, viens dans la solitude ; là, je parlerai à ton coeur, avec plus d'intimité que jamais. »

Des démarches sont faites pour que le pieux cénobite rentre au monastère. Elles restent impuissantes ; déjà le nouveau solitaire a goûté les charmes de la solitude, rien ne peut l'en détacher pour le moment. Il fut toutefois convenu que tous les trois jours, un de ses anciens confrères de l'abbaye viendrait lui apporter du pain d'orge et un peu d'eau.

Plus tard, à la prière de l'anachorète, l'eau jaillit du rocher ; il se mit aussi à défricher un petit terrain et l'orge qu'il y sema suffit à son entretien. Le jeûne, les veilles, la prière, l'Eucharistie et la Sainte Vierge, c'est de cela que son âme vivait.

Le démon, qui a osé tenter Jésus dans le désert, ne devait pas manquer de harceler son serviteur. Un jour, dit la légende, ce perfide ennemi imagina d'écraser le pauvre abri du cénobite en faisant dévaler des blocs de rocher. Frère Amé ne s'épouvanta pas. Il fit le signe de la croix et interpellant la roche qui descendait : « Au nom de Jésus-Christ, je te l'ordonne, arrête-toi. » Les blocs s'arrêtèrent, l'ermite et sa cellule furent épargnés.

Plusieurs autres prodiges ont été consignés par l'histoire. Trois ans s'étaient passés depuis le jour où Frère Amé avait quitté le monastère, trois années d'oraisons et de pénitences, lorsqu'un jour un religieux vint frapper à sa porte. C'était saint Eustaise, successeur de saint Colomban à l'abbaye de Luxeuil. Il avait entendu parler de l'éminente vertu de l'anachorète, il désirait le voir et lui parler. Conversatio nostra in cadis est. Quel fut le sujet de leur conversation ? La sainteté des deux moines le fait deviner ; une chose certaine, c'est que l'Abbé de Luxeuil, ravi de tout ce qu'il put voir et entendre de son saint ami, résolut de l'emmener avec lui. Pour lors, il se rendait à Rome et à son retour, le saint anachorète l'accompagnerait ; c'était la volonté du bon Dieu... Frère Amé s'y soumettrait. Et il en fut ainsi. A son retour de Rome, saint Eustaise emmenait avec lui le pieux solitaire qui dut sûrement faire un grand sacrifice en quittant son pieux ermitage, sa chapelle tant aimée, la vue de sa chère Abbaye, et celle du champ des Martyrs.

Ces chers Thébéens, qu'il a tant priés, dont il s'est appliqué à imiter la vaillance, la foi vive, l'amour de Dieu héroïque, il a le bonheur d'en emporter quelques reliques, il ne les oubliera jamais.

Une double mission l'attendait. Et d'abord, celle d'évangéliser l'Austrasie, qui manquait de prédicateurs. L'histoire est très sobre sur les exploits du nouvel apôtre, elle révèle cependant des conversions nombreuses. Comment résister à cette parole de feu et à l'empire de ses vertus ?

Mais Dieu avait encore un autre dessein ; Luxeuil était une école de sainteté pour les moines... le couvent de Remiremont, dans les Vosges, près de la Moselle, serait le chemin du Paradis pour les moniales et c'est saint Amé qui devait en être le fondateur.

Le monastère construit, les vierges accoururent nombreuses et ferventes. Saint Amé leur fit adopter la règle de St-Colomban, et les confia à la direction d'une sainte du nom de Mactefelde. Il divisa la communauté en sept choeurs de douze moniales chacun ; ces groupes se relevaient d'heure en heure et, au pied du Tabernacle, c'était une Laus perennis, un cantique ininterrompu de louanges et d'actions de grâces.

La ferveur régnait au monastère ; un jour cependant, il y eut une infraction à l'obéissance. Voici le fait ; on verra que sans être bien grave, ce manquement eut sa punition :

On se trouvait en présence d'un essaim d'abeilles, les Soeurs se mettaient en devoir de le recueillir. Le saint Abbé assistait à cette opération, et deux ruches étaient en présence. Il désigna celle qu'il fallait choisir. Les moniales crurent que l'autre convenait mieux, parce qu'elles l'avait humectée de lait et parfumée d'herbes odoriférantes. Elles désobéirent donc au bon Père. Mais qu'arriva-t-il ? Pendant cinq jours, les abeilles firent grève, aucune d'elles ne voulut sortir ; l'essaim entier allait périr, lorsque les coupables reconnurent leur faute et vinrent, bien contrites, s'en accuser au saint Abbé. Celui-ci leur ordonna de rapprocher l'autre ruche et d'y transférer l'essaim ; sitôt cette mesure prise, les intelligentes abeilles sortirent de leur torpeur ou bouderie et voltigeant de fleur en fleur, se mirent joyeusement à butiner.

Depuis ce jour, on peut croire que l'obéissance devint tout angélique. La leçon peut servir partout.

Mais l'heure vint où le Divin Maître voulut récompenser son fidèle serviteur. Celui-ci en fut averti par une révélation. Toute sa vie avait été une préparation à la mort. Il mourut, comme meurent les saints, dans les sentiments de la plus profonde humilité, mais aussi de la plus filiale confiance.

Trois jours après son saint trépas, il apparut à un Frère et lui dit : « Ne vous affligez pas à cause de moi, j'ai obtenu grâce devant Dieu. Le monastère est pauvre maintenant, mais bientôt on lui viendra en aide.

Les reliques du saint Abbé sont conservées dans l'église de Remiremont. L'abbaye de St-Maurice a eu la faveur d'en recevoir des fragments. Des faveurs innombrables ont été obtenues par l'intercession du saint Abbé. Quant au monastère de Remiremont, après douze siècles d'existence, il a été détruit par la Révolution française. La dernière Abbesse fut Louise de Bourbon, princesse de Condé.

Revenons à la chapelle du Scex ; le saint ermite n'est plus là pour nous y accueillir, mais la Trésorière des grâces, la Mère du Sauveur est restée. Elle sait que ses enfants ont besoin d'Elle, et Elle les attend toujours, prête à les consoler, à les secourir. La Sainte Vierge est restée et pour entretenir sa chapelle, les moines de l'abbaye, à travers les âges, rivaliseront de zèle avec saint Amé. Ils savent qu'ils doivent cela à la Reine des martyrs. Ils ne failliront pas à leur mission et de fait, depuis quatorze siècles, l'abbaye de St-Maurice a toujours veillé sur ce sanctuaire, elle a toujours su y entretenir le feu sacré de la dévotion à Marie.

De son côté, la Mère de Jésus a continué à multiplier les preuves de sa tendresse maternelle. Les ex-voto, qui, comme on l'a si bien dit, se disputèrent la place des anciennes constructions, n'ont pas cessé de venir apporter leur témoignage sur la dernière des chapelles.

Sans doute, il y a dans la plupart de ces ex-voto beaucoup de mystères, mais ce qui apparaît toujours, c'est que dans la peine, à l'heure de l'épreuve, on a prié et la Mère a consolé. Elle a secouru ses enfants.

Une de ces faveurs bien frappantes, c'est assurément le fait de cet enfant qui tombe du toit de la chapelle jusqu'au pied du rocher et son seul souci quand il arrive, c'est de chercher son chapeau pour rejoindre ensuite bien vite son père alarmé.

Il y a des chutes autrement dangereuses, celle de l'âme dans le péché. Combien en est-il que la Vierge Immaculée toute pure, toute bonne, a retenues au bord de l'abîme, combien pour lesquelles Elle a été le Refuge, la Mère de Miséricorde, l'Avocate du pardon. Ces grâces de conversion, de résurrection spirituelle sont assurément les plus grandes, les plus précieuses ; pour celles-là, il n'y a pas d'ex-voto sur la terre, elles ne s'écrivent qu'au Ciel et dans les coeurs.

En 1476, la chapelle connut le pillage et la destruction ; mais, bientôt, ses dévoués serviteurs toujours nombreux rivalisèrent d'empressement et de générosité pour en relever les murs et donner à la Reine des Martyrs un asile toujours moins indigne de sa grandeur, de ses bontés.

L'octroi de précieuses indulgences vint aussi encourager les âmes généreuses. Et puis, quand on aime, on ne calcule pas.

L'ermitage n'a pas toujours été habité, cependant, quelques serviteurs de Marie se sont fait un devoir et un bonheur d'être les gardiens de ce sanctuaire.

L'histoire a même gardé le nom de quelques saintes filles, entre autres, demoiselle Wilhelmine de Rivaz et sa compagne Alexia de Payerne, qui vinrent y chercher un asile.

Il y eut aussi, dit M. le chanoine Gros, à qui nous empruntons la plupart des données de cette notice, des recluses près de la chapelle de St-Laurent : ainsi, Claudine Boyard, qui mettait son bonheur à diriger et accompagner les pèlerins de Vérolliez et de Notre-Dame du Scex. Elle mourut en octobre 1630.

C'est à M. le chanoine Henri de Macagnin qu'il faut très probablement attribuer la construction de l'ermitage. La muraille de droite porte son nom et le millésime de 1628.

Au cours des siècles, la chapelle et l'ermitage du rocher béni connurent bien des restaurations, des agrandissements.

Parmi ceux qui ont le plus travaillé à ces rénovations, il faut citer d'abord M. le chanoine Charles David, sacristain de l'abbaye. En 1750, il fit construire la sacristie et exécuter les tableaux du Rosaire ; les familles les plus généreuses de St-Maurice voulurent en couvrir les frais. C'est à son initiative encore qu'on doit les trois petites cloches du sanctuaire.

M. le chanoine Joseph-Henri de Cocatrix, mort curé d'Outre-Rhône, fit rebâtir la chapelle en lui donnant des proportions plus en rapport avec le nombre croissant des pèlerins (1764).

Au bord de l'étroit sentier et de l'escalier qui conduit au béni sanctuaire, on a eu de bonne heure la sainte pensée d'ériger les stations du Chemin de la Croix. Rien n'est plus propre à disposer l'âme au repentir de ses fautes, et partant à recevoir le pardon et la rosée des grâces que le souvenir des souffrances du Divin Crucifié.

La tradition, confirmée par des révélations faites à sainte Brigitte, nous rapporte qu'après la mort du Sauveur sa sainte Mère revint souvent parcourir cette voie douloureuse empourprée encore du sang de son Divin Fils. Le Pape Léon X, dans sa bulle de 1517, confirma ce témoignage.

Durant bien des siècles, on ne pouvait faire le Chemin de la Croix que dans les églises franciscaines. Plus tard, il fut permis de l'ériger ailleurs.

Saint Léonard de Port-Maurice fut un des grands propagateurs de ce saint exercice. Il l'érigea dans plusieurs centaines d'églises.

A Rome, le Souverain Pontife Benoît XIV, plein de vénération pour le Colisée, le fameux cirque où, durant les persécutions, des milliers de chrétiens furent dévorés par la dent des lions et des panthères, ou bien versèrent leur sang sous la hache des gladiateurs, y fit placer des tableaux rappelant les différentes scènes de la Passion du Sauveur. Saint Benoît Labre passa plusieurs années de sa vie à méditer sur les souffrances du Divin Martyr. Son exemple contribua extraordinairement à accréditer la pratique du Chemin de la Croix.

Aimer à méditer les souffrances du Sauveur est certainement un signe de prédestination. Sic nos amantem quis non redomaret. Comment ne pas aimer celui qui nous a tant aimés ?

Saint François de Sales a dit quelque part : « Le Calvaire est la montagne de l'amour, la grande école des vertus. » Ecoutons encore l'aimable Docteur nous apprendre comment nous devons contempler la croix du Christ pour profiter de ses grandes leçons.

« Regardant la sainte croix de Jésus avec un coeur plein d'amour et de révérence, je ferai ces éternelles et inviolables résolutions :

« O mon Jésus, le bien-aimé de mon âme, permettez que, comme un bouquet de myrrhe, je vous serre sur mon sein, et que je baise le pied de cette sainte croix teinte de votre précieux sang, et que je vous dise que ma bouche qui est si heureuse de baiser votre sainte croix s'abstiendra désormais de médisance et de murmure ; mes yeux qui voient, ô Jésus, vos larmes couler pour mes péchés sur la croix, ne regarderont jamais chose qui vous soit contraire. Mes oreilles, qui entendent avec tant de consolation les sept paroles prononcées sur la croix, ne prendront plus de plaisir aux vaines louanges, aux faux rapports, aux discours abaissant mon prochain, aux vains propos, aux devis inutiles. Ma volonté, qui s'est soumise aux lois de la sainte croix et à l'amour de Jésus-Christ, ne haïra jamais personne, parce que son bien-aimé, Jésus, est mort d'amour pour tous. » (S. FRANÇOIS DE SALES.)

Sur le trajet qui conduit à la chapelle du Scex, un crucifix taillé dans le roc porte la date de 1633. M. le chanoine Charleti, qui fut plus tard Abbé du monastère, fit ériger un Chemin de Croix en 1698. L'Abbé Pierraz en plaça un nouveau en 1815. Le Chemin de Croix actuel date du mois de septembre 1870.

Le sanctuaire de Notre-Dame du Scex, très fréquenté dans la bonne saison, voit surtout les pèlerins accourir à l'occasion des grandes fêtes mariales. Que se passe-t-il alors ? Rien ne nous le fera mieux comprendre que le programme d'une de ces solennités. En voici la teneur :

« Saint-Maurice. Le vénéré sanctuaire de la Vierge verra sans doute accourir un grand nombre de pèlerins à l'occasion de l'Assomption. La veillée de prières commencera à 22 h., dimanche 14. Après l'Heure Sainte, aura lieu, à 1 heure du matin, le Chemin de la Croix, suivi du sermon. De 3 h. à 4 h. 30, heure de la première messe, se succéderont la récitation du chapelet, le chant du cantique et les allocutions. Les messes auront lieu à 4 h. 30, 5 h. 30, 6 h. 30 et 7 h. 30. Le soir, à 17 h. 30, aura lieu la bénédiction du Très Saint Sacrement. »

Ces veillées saintes aux pieds de Jésus et de sa Mère ne sont-elles pas des veillées réparatrices qui consolent le Coeur de Jésus de tant de veilles où Il est si ignoblement offensé ; ne sont-elles pas aussi des veillées d'armes préparant aux combats de la vie chrétienne et à l'accomplissement des devoirs d'état ?

Qui dira les grâces de choix obtenues dans ces nuits de prières, de pénitence, dans ces confessions et communions préparées par l'Heure Sainte passée aux pieds du Divin Agonisant de Gethsémani et sous le regard de la Mère des Douleurs, la Reine des Martyrs !

 

Prière de l'orphelin à Marie

 

Quand j'étais tout petit, Reine de la chapelle,

Ma mère à tes genoux me guidait par la main :

Et je pleure... et je viens prier ici sans elle...

Regarde, je suis pauvre et je suis orphelin.

 

Je t'aime, Vierge sainte, et je serai fidèle

A t'offrir les genêts fleuris sur le chemin.

Ma demeure est si triste et la tienne est si belle !

Et ta porte pour nous s'ouvre dès le matin.

 

Pour être ton enfant, je serai bon, Marie,

Je resterai longtemps tout près de ton autel :

Si je dors à tes pieds je rêverai du ciel.

 

Tu consoles si bien ! Je sens, quand je te prie,

Descendre de ton coeur en doux rayons de feu

Tout l'amour de ma mère et celui de mon Dieu.

 

MARIE JENNA.

 

Notre-Dame des Sept-Joies

 

Nous avons souvent entendu parler de Notre-Dame des Sept-Douleurs et nous l'avons souvent invoquée sous ce titre qui nous rappelle son martyre et son héroïque compassion pour nos pauvres âmes.

Avons-nous autant songé aux joies de Marie, nous sommes-nous souvent, comme Elisabeth, associés à son Magnificat ? Et pourtant, si nous l'aimons, nous réjouir des faveurs que notre Mère a reçues ici-bas, la féliciter de la gloire, du bonheur dont Elle jouit dans le Ciel : n'est-ce pas aussi un devoir ?

Pour mieux remplir désormais cette douce obligation, allons à l'école des saints.

En Angleterre, au XIIme siècle, vivait un grand évêque qui aimait beaucoup la Mère du Sauveur ; c'était saint Thomas de Cantorbéry. Chaque jour, en l'honneur des sept allégresses de Marie, il avait coutume de réciter sept Ave Maria. Depuis longtemps déjà, le saint Pontife était fidèle à cette pratique lorsque la Sainte Vierge voulut le remercier et en même temps lui demander davantage. Un jour donc, Marie daigna apparaître à son serviteur. « Thomas, lui dit-elle, votre dévotion m'est très agréable ; mais pourquoi ne songez-vous qu'aux joies que j'ai éprouvées sur la terre ? Désormais, rappelez-vous encore celles qui sont mon partage en Paradis. Je vous promets que je nie ferai un devoir de consoler, de réjouir et de présenter, à l'heure de la mort, à mon Fils bien-aimé, ceux qui honoreront toutes ces joies. »

Rempli de gratitude et de confusion, le Pontife répondit humblement : « O ma Souveraine, comment pourrai-je donc acquiescer à votre désir si j'ignore quelles sont les joies qui vous rendent aujourd'hui si heureuse dans le Ciel ? »

Et la Sainte Vierge à son fidèle serviteur répondit : « Sept fois, chaque jour, dites la salutation angélique en mémoire des sept joies suivantes :

 

1. Les honneurs que la Très Sainte Trinité me rend par-dessus toutes les créatures.

2. La virginité qui m'a élevée au-dessus de tous les saints et de tous les anges.

3. L'éclat de ma gloire qui resplendit dans les cieux.

4. Le culte universel que me rendent tous les élus à cause de mon titre de Mère de Dieu.

5. La bonté avec laquelle Dieu exauce toutes mes prières.

6. Les grâces dont je comble les serviteurs sur la terre et la gloire que je leur prépare dans le Ciel.

7. L'accroissement de ma gloire accidentelle jusqu'au jour du jugement dernier. »

 

Il est facile de deviner avec quelle fidélité l'heureux disciple de Marie mit en pratique la leçon maternelle. Ne voudrions-nous pas l'imiter ?

Voici, pour nous y encourager, ce que saint Anselme rapporte d'un religieux qui avait coutume de réciter sept Ave Maria « pour rappeler à la Sainte Vierge ses joies terrestres et autant pour la féliciter de ses joies célestes ». Se trouvant à la veille de rendre son âme à Dieu, le pauvre moine tremblait, mais la Mère de toutes bontés lui apparut et lui dit :

« Qu'avez-vous à craindre, mon fils, vous m'avez tant de fois réjouie par le souvenir des plus grandes joies que j'ai jamais reçues, tant sur la terre que maintenant dans le Ciel. Ayez donc pleine confiance et chassez loin de vous ces vaines appréhensions, car je vous assure que vous participerez bientôt aux allégresses et jouissances que vous m'avez rappelées souvent. Gaudia annuntiasti mihi, et gaudia annuntiabuntur tibi. »

 

Entendant ces douces paroles de la Reine du Ciel, le religieux ravi et transporté de joie rendit aussitôt son âme à sa très bonne Mère, qui, l'ayant logée dans son coeur, l'emporta au même moment dans le Ciel, où il éprouve déjà depuis des siècles les effets merveilleux de la promesse de la Reine des Anges.

Sainte Gertrude et sainte Mechtilde, qui avaient l'une et l'autre une dévotion toute filiale au coeur très aimable de Marie et à ses joies, furent favorisées de plusieurs révélations qu'elles ont fidèlement rapportées. La Sainte Vierge leur fit aussi les plus magnifiques promesses en récompense des félicitations qu'elles lui adressaient pour les joies dont le Seigneur l'avait inondée dans le passé et dont Il la comblait encore dans le présent.

Sainte Gertrude aimait à féliciter la Vierge de Nazareth de la joie qu'elle avait éprouvée lorsque, en disant : Ecce ancilla Domini, elle se consacra à faire en tout et toujours l'adorable volonté divine. En retour, la Reine du Ciel apparaissant à sa pieuse enfant, avec un visage radieux, lui dit : Quicumque me istius gaudii devote admonuerit, huic veraciter demonstrabo illud quod petitur in hymno festi praesentis, scilicet : « Monstra te esse Matrem », exhibendo me revera Matrem Regis.

« Quiconque me rappellera fidèlement cette joie que j'ai éprouvée en me consacrant servante du Seigneur éprouvera la réalisation du Monstra te esse Matrem. Je me montrerai réellement pour cette âme la Mère du Roi... »

Le nombre des joies rappelées à Marie par les saints a varié de 5 à 150. Alain de la Roche avait, en effet, compté 150 joies de Marie et 150 douleurs, ce qui permet de dire des joies de Marie, comme de ses souffrances, qu'on ne saurait les compter. Le plus souvent, on s'est arrêté à sept joies terrestres et à sept joies célestes.

Voici l'énumération des sept joies terrestres :

 

1. l'Annonciation ;

2. la Visitation ;

3. la naissance de Jésus ;

4. l'adoration des Mages ;

5. le recouvrement de Jésus au Temple ;

6. la Résurrection ;

7. la réunion des Apôtres au moment du bienheureux trépas.

 

Joies célestes : d'avoir été accueillie

 

1. comme la Fille du Père céleste ;

2. comme la Mère du Fils de Dieu qu'elle contemple et qui l'irradie ;

3. comme l'épouse du Saint-Esprit embrasée d'amour ;

4. comme le temple de la Trinité remplie de grâces ;

5. comme la Dispensatrice des faveurs célestes ;

6. comme le Refuge des pécheurs qu'elle arrache au

démon ;

7. enfin, bonheur de voir sa félicité grandir et durer toujours.

 

Le Valais a plusieurs sanctuaires dédiés à Notre-Dame des Sept-Joies.

 

Voici d'abord :

 

Notre-Dame des Sept- Joies à Sembrancher

 

L'origine de cette chapelle remonte au milieu du XVme siècle. Un acte du 27 janvier 1445 en atteste la fondation et celle-ci est due à Nicolet Meige et Antoine Fabri.

Ce ne fut d'abord qu'un très modeste oratoire ; en 1475, une chapelle plus spacieuse fut édifiée. Elle a dû être reconstruite en 1645 par François Lévêque, notaire, bourgeois de Sembrancher. Par testament, il fait donation de 100 écus à cette chapelle, construite par lui auparavant.

La plupart des familles les plus aisées y ont fondé des messes ; une d'elles est à célébrer le 13 novembre, jour de la fête des sept joies de la Sainte Vierge.

Des ex-voto rappellent diverses grâces obtenues par l'intercession de notre bonne Mère du Ciel, entre autres le sauvetage d'une Dame Luder, lors de l'inondation de 1818.

Un fait qui devait rendre populaire la fête de Notre-Dame des Sept-Joies fut la victoire remportée sur la Savoie par les sept Dizains du Haut-Valais, à la bataille de la Planta, le 13 novembre 1475.

L'armée savoisienne, forte de 10,000 hommes, était campée sur les hauteurs de Savièse ; un détachement, nous dit le chanoine Boccard, le fer et le feu à la main, en avait détruit l'église, les villages, et massacré tous ceux qui n'avaient pas pu s'échapper.

Les assiégeants envoyèrent à l'Evêque et aux Sédunois des sommations pleines de menaces, mais, au son du tocsin, le landsturm du Haut-Valais se leva en masse. Malgré cela, la capitale était sur le point de se rendre lorsqu'un renfort de 4,000 Bernois et Soleurois arriva par le Sanetsch ; ces troupes réunies tombèrent à l'improviste sur les Savoisiens et bientôt la déroute de l'ennemi fut complète.

Le même soir, on amena à Sion, avec une joie triomphante, les 120 magnifiques chevaux, les ornements et les armures des gentilshommes de Savoie avec cinq bannières. L'évêque Walter, voulant perpétuer le souvenir de cette victoire, ordonna « qu'on chômerait à l'avenir le jour anniversaire de ce triomphe, que la fête des sept joies de la Sainte Vierge serait célébrée dans tout le diocèse, que, ce jour-là, on réciterait les psaumes de la pénitence et les collectes pour les morts, après avoir lu les noms de ceux qui avaient pris part au combat ».

Un des heureux effets de cette fameuse victoire fut d'avoir préparé l'unité nationale du Valais. « On peut cependant regretter, dit M. le chanoine Dupont-Lachenal, que cette unité n'ait pas été plus complète. La rive droite du Rhône, de Lavey à l'Eau-Froide, près de Villeneuve, faisait en effet partie, jusque dans le haut moyen âge, du Valais auquel elle est unie géographiquement. Si, au XVme siècle, le Valais avait obtenu ce territoire, il serait sans doute resté catholique, tandis que Berne y a imposé d'une main de fer la Réforme dont personne ne voulait dans le pays. »

 

 

Notre-Dame des Sept-Joies à l'abbaye de St-Maurice

 

Aux archives du monastère, on conserve un Calendarum secundum Ecclesiae Agaunensis ritum, qui nous apprend que l'office des Sept-Joies de la Sainte Vierge fut célébré à l'Abbaye à partir tout au moins du commencement du XVIIme siècle. Le Calendrier d'Agaune, approuvé par la Congrégation des Rites du 19 et du 20 août 1902, le mentionne avec le rite double de IIme classe. Ce Calendrier fut en vigueur jusqu'au 8 juin 1914. La fête n'est plus mentionnée dans le nouvel Ordo, mais tout laisse espérer qu'elle y reviendra.

 

Notre-Dame des Sept-Joies à la chapelle du Tretien (Salvan)

 

L'an de la famine 1816 est resté gravé dans l'histoire du début du XIXme siècle.

Le Valais fut particulièrement éprouvé ; ainsi, à Salvan-Finhaut, pour ne citer qu'un exemple, la famine avait plongé la population dans une misère si grande qu'on n'y comptait plus que vingt ménages. C'est à cette heure si triste qu'on eut la pensée d'élever un oratoire à Notre-Dame de « Tout-Pouvoir ».

En corvée, on se mit à préparer les matériaux nécessaires, le bois, les pierres ; la chaux fut faite sur place, à l'orée de la forêt ; près du Lavancher, on voit encore les ruines du four qui a servi à cette fin. Chacun voulut y apporter sa part de générosité, les maçons et autres maîtres d'état furent nourris à tour de rôle par les familles du village.

La chapelle fut inaugurée le 11 juin 1819. L'acte d'érection, signé et scellé par l'Abbé de St-Maurice, Etienne IeT Pierraz (1808-1822), nous apprend que le vocable proposé tout d'abord fut changé et la chapelle dédiée à Notre-Dame des Sept-Joies. Voici l'essentiel de l'acte d'érection conservé aux archives de la famille Bochatay R., au Tretien :

« Monté à Salvan, le 10 juin, l'Abbé s'est transporté le lendemain au village de cette paroisse, dit le Tretien.

accompagné de MM. Jean-Baptiste Helzelet, chanoine régulier, curé de Salvan, Jacques Vauthier, chanoine régulier du Grand-Saint-Bernard, vicaire de Salvan, Louis Gross, chanoine régulier, notre profès, ainsi que d'un détachement militaire, qui était venu au devant de lui jusqu'à Salvan. » Nous lisons ensuite : « En présence du dit peuple rempli d'une sainte joie, nous avons fait la consécration d'un autel portatif en vertu du pouvoir quasi épiscopal dont nous jouissons en ce lieu, de même aussi fait la bénédiction de la chapelle tout récemment érigée aux frais et dépens des gens de ce village et cela au nom de Dieu, sous le titre de la fête des Sept-Joies de la Bienheureuse Vierge Marie, tombante le treize novembre et à chômer ledit jour de chaque année, sous la charge de trois messes de fondation promises et payables par le peuple du dit village. »

L'autel a été donné par Mgr Etienne II Bagnoud, Révme Abbé. C'est celui de l'ancienne chapelle de Saint-Théodule, située jadis au pont de St-Maurice et détruite à l'époque du Sonderbund. Un tableau, aux armes de l'Abbaye, représente la Mère du Sauveur.

En 1934, la générosité des fidèles permit d'orner cette gracieuse chapelle de vitraux représentant Notre-Dame des Sept-Joies, saint Joseph, saint Maurice et saint Antoine. Le sanctuaire de Marie a sa petite sacristie et sa tribune. On y célèbre la sainte messe une fois par semaine et les nombreux assistants prouvent qu'ils aiment bien Notre-Dame des Sept-Joies.

 

« Les Gaude »

 

Les Gaude ou louanges à Marie étaient très goûtés, très aimés autrefois. (Gaude est un mot latin qui veut dire : Réjouis-toi.) Voici un des plus répandus. Il est emprunté au Processionnal franciscain de Bethléem, publié en 1631. La version originale peut être de la fin du XIIIme siècle ou du XIVme.

Dom Pothier en a publié la mélodie authentique dans la Revue du chant grégorien (VI, 84 et 101), avec de très intéressants articles sur ces pièces autrefois si célèbres.

 

« Gaude » de la Résurrection

 

Gaude, Virgo, Mater Christi,

Condemnatum quem vidisti,

Resurrexit sicut dixit.

 

Gaude, lumen claritatum ;

Quem vidisti conclavatum,

Resurrexit sicut dixit.

 

Gaude, magnum fletus mare,

Quem vidisti expiare,

Resurrexit sicut dixit.

 

Gaude, flos odoris miri,

Quem vidisti sepeliri,

Resurrexit sicut dixit.

 

Gaude, Mater alma Christi,

Gloriosum quem vidisti,

Resurrexit sicut dixit. Alleluia.

 

Gaude et laetare... avec l'oraison : Deus, qui per resurrectionem...

Réjouissez-vous, ô Vierge Mère de Jésus-Christ, Lui que vous aviez vu condamner, Il est ressuscité ainsi qu'Il l'avait dit.

 

Réjouissez-vous, ô Mère rayonnante de splendeur, Lui que vous aviez vu percé de clous, Il est ressuscité ainsi qu'Il l'avait dit.

 

Réjouissez-vous, ô Mère, océan de douleurs, Lui que vous avez vu éteindre les feux de l'enfer, Il est ressuscité ainsi qu'Il l'avait dit.

 

Réjouissez-vous, fleur d'un parfum admirable, Lui que vous avez vu mettre dans le sépulcre, il est ressuscité ainsi qu'Il l'avait dit.

 

Réjouissez-vous, tendre Mère de Jésus, Lui que vous avez vu couronné de gloire, Il est ressuscité ainsi qu'Il l'avait dit.

 

Dans quelques paroisses du diocèse d'Annecy, on chante, en un rythme très pressant, ces Gaude à l'église, devant l'autel de la Sainte Vierge, pour les personnes, particulièrement les enfants, très dangereusement malades ; après quoi on bénit, d'après la formule : benedictio linteaminum pro infirmis, un linge que la personne qui est venue demander qu'on chante les Gaude rapporte à la maison et impose sur le patient. On a une grande confiance en l'efficacité de cette pieuse pratique (Guide et manuel du pèlerin, Mégève, p. 517-518).

Voici comment sainte Mechtilde nous apprend à féliciter Notre-Dame de Toutes-Joies :

 

« O Vierge, je vous félicite pour la joie qui se renouvelle sans cesse pour vous en voyant et vous rappelant la joie qu'éprouva la Très Sainte Trinité dans les complaisances qu'elle prit en vous, complaisances qu'elle y avait déjà placées de toute éternité. Elle fut si grande, cette joie, que sa surabondance se répandit sur le ciel et la terre et toute créature, lesquels, sans savoir pourquoi, exultaient de bonheur.

« Rappelez-vous encore, ô Vierge, cette joie que vous avez ressentie en vous voyant aimée de Dieu au-dessus de toutes les créatures, si chérie de Lui que par amour pour vous il épargna bien souvent le monde, même avant que vous fussiez née, car il vous a prévenue de sa grâce dans le sein même de votre mère.

« Rappelez-vous aussi cette joie que vous avez éprouvée en vous voyant si magnifiquement honorée par-dessus tous les anges et toute créature. Car dès l'heure où votre âme fut comme versée en votre corps, Dieu vous a remplie du Saint-Esprit, vous gardant parfaitement pure de la tache originelle. Par un don unique de sanctification, il vous choisit, ô Vierge, pour son sanctuaire, de sorte que, rose sans épines, vous vous êtes levée sur le monde, telle l'étoile du matin. »

 

Causa nostrae laetitiae

 

La terre était maudite et couverte de ronces,

L'homme était un captif à son crime enchaîné ;

La clameur des mortels demeurait sans réponse

Sous le Ciel inflexible et lent à pardonner.

 

Alors, tu vins, ô Mère, et tu brisas nos chaînes ;

Une étoile plus douce éclaira nos longs soirs,

Les cieux étaient penchés sur les douleurs humaines,

La rose fleurissait au bord des chemins noirs...

 

La souffrance, la faim, le deuil et la vieillesse

Nous ont paru moins durs quand nous avons senti

Tes deux mains soutenir notre corps en détresse

Et couvrir notre front de leur geste béni.

 

La joie est descendue avec toi sur la terre

Pour consoler les tiens de n'être pas heureux.

Tes enfants, ô Marie, en goûtent le mystère,

Cause de notre joie, en attendant les cieux.

 

Rose de sainte Thérèse.

 

Courage donc et confiance.

Les nuages passent, le ciel reste !

Et là-haut, avec Jésus, Marie nous attend.

 

Notre-Dame de Martigny

 

 

Evêque d'Octodurum (Martigny) aimait la Sainte

4Vierge. Nous l'avons vu ardent défenseur de ses prérogatives contre Jorinien. Ses deux cathédrales de Sion sont dédiées à la Mère du Sauveur. Que pouvons-nous dire de son église à Martigny ?

Mgr Besson a donné la réponse : « Il n'est pas possible de présenter même une conjecture sur l'ancienne cathédrale d'Octodure. » (Origines des Evêchés, p. 11.) Un fait est certain, c'est que la première fois que nous trouvons une mention de l'église de cette paroisse, en 1160, elle est appelée église de la Bienheureuse Vierge Marie de Martigny. (Acte de cession de cette paroisse à la Maison hospitalière du Mont-Joux.) Les actes pontificaux des années suivantes (1162 et ss.) confirment cette cession et donnent à cette église le même titre.

Vers l'année 1420, ce sanctuaire est désigné sous le vocable de Notre-Dame des Champs (A campis). Celui de la Visitation vient s'y ajouter à partir de 1616.

L'église actuelle a été construite sous le priorat d'Antoine Marcoz et consacrée le 11 juillet 1683. Les fonts baptismaux portent la date de 1684 ; les stalles sont des années 1749 et 1764. Le clocher, un des plus élancés, un des plus beaux du Valais, date de 1723.

En 1862, l'église fut restaurée, un autel du Rosaire, qui existait depuis le commencement du XVIIme siècle, change de vocable et devient l'autel de l'Immaculée Conception. Il est orné d'un superbe tableau de Deschwanden.

Une restauration plus importante et encore plus heureuse a été faite en 1932, sous les auspices de son zélé et dévoué Pasteur. Au maître-autel, on admire une toile de Théophile Robert, représentant la Visitation de la Sainte Vierge à sa cousine Elisabeth.

Que Martigny ait toujours été dévoué à la Sainte Vierge, nous en avons encore la preuve dans les nombreux sanctuaires que cette paroisse lui a dédiés au cours des siècles. En effet, escortant Notre-Dame de la Visitation de l'église paroissiale, nous trouvons huit chapelles ou oratoires dédiés à la Mère du Sauveur.

C'est d'abord la chapelle de la Batiaz, où l'on vénère Notre-Dame des Sept-Douleurs. La tradition nous apprend qu'elle a été édifiée par un pauvre ouvrier, Etienne Péquoz, secondé par une pieuse et généreuse femme, Madeleine Losseron. Elle ne fut d'abord qu'un modeste oratoire adossé au rocher. Le fondateur le céda ensuite à l'abbé Claude Semblonet, qui l'agrandit et construisit le choeur actuel (1644-1658).

Vers 1735, la chapelle exigeait une restauration de la nef ; elle fut entreprise sous l'épiscopat de Mon-seigneur Blatter. L'autel qu'on y trouve vient de l'ancienne église d'Ernen et porte les armoiries de Monseigneur Roten. On y admire les ex-voto qui en tapis-sent littéralement les murs ; les plus anciens remontent au début du XVIIIme siècle. Elle est très fréquentée. La fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs de Carême y attire toujours un grand concours de pieux fidèles.

En 1518, Georges Supersaxo avait fait incendier un vieux manoir qui se dressait fièrement sur le rocher dominant la chapelle. Mieux qu'une bastille, Notre-Dame de la Batiaz protège la nouvelle Octodure et tous ceux qui sont dans la peine sont sûrs d'y trouver une Mère compatissante. Elle a tant souffert. Elle sait consoler.

Une autre chapelle, c'est celle du Guercet, dédiée à Notre-Dame Auxiliatrice. On admirera son gracieux clocher, son style original et son autel du même caractère. Elle est entretenue avec grand soin, et les fidèles y viennent nombreux.

A 1080 mètres d'altitude, le pâtre et le touriste trouvent la chapelle de Ravoire, dédiée à Notre-Dame de Lourdes. Ici encore, nous admirons un de ces beaux clochers valaisans qui nous forcent à regarder le Ciel. La chapelle est digne de l'Immaculée, elle témoigne de la piété et de la générosité de ceux qui l'ont construite.

Plus haut encore, à 1441 mètres d'altitude, c'est le sanctuaire de Charanex, dédié à Notre-Dame des Neiges. Sous ce même vocable, la Sainte Vierge a une spacieuse chapelle à Chemins-dessus. A Chemins-d'en-bas, nous trouvons un véritable oratoire de montagne bien accueillant.

La chapelle de l'Hôpital de Martigny est un vrai bijou d'architecture et elle est dédiée à la Très Sainte Vierge, sous le vocable de Notre-Dame des Voirons. L'Annonciation est sa fête patronale.

Enfin, nous trouvons à Martigny un vrai foyer de dévotion mariale au Collège Sainte-Marie et à l'Ecole apostolique. Ces deux chapelles qui lui sont dédiées sont ravissantes. Les fils du Vénéré Père Chaminade ont bien hérité de la piété mariale de leur saint Fondateur ; ils sont ses clignes disciples et, comme lui, de véritables apôtres du culte marial.

On voit que, depuis saint Théodore, la Sainte Vierge est restée à Martigny une Mère filialement aimée et honorée.

 

Notre-Dame de Longeborgne

 

 

La véritable histoire de ce sanctuaire est inscrite tout entière à l'intérieur des âmes ; âmes des pieux ermites qui s'y sont sanctifiés dans la solitude, âmes des généreux donateurs dont le nom n'est connu que de Dieu ; âmes des fidèles qui ont trouvé aux pieds de Notre-Dame de Compassion patience, consolation, paix et réconfort. L'histoire de Longeborgne, c'est l'histoire de la bonté de Dieu et de Notre-Dame.

Cette belle pensée de Dom B. Zimmermann, O. S. B., dans sa monographie de Longeborgne, nous pourrions l'exprimer à propos de tous les sanctuaires consacrés à la Sainte Vierge. De leur histoire, en effet, les plus belles pages ne sont écrites que dans les coeurs, et la révélation de leurs secrets sera une des joies du Paradis.

Faut-il pour autant renoncer à toute investigation dans le livre d'or de ces lieux bénis où notre Mère du Ciel nous appelle ? La meilleure manière, au contraire, de faire écho à sa voix, n'est-elle pas sinon de chanter toutes les merveilles de sa compassion, du moins d'en faire connaître ce que les faits nous révèlent ?

 

L' ermitage

 

De Maria nunquam satis. Assurément, nous ne pourrons jamais dire assez combien notre Mère du Ciel est puissante, combien Elle est bonne, combien Elle nous aime, mais encore, avons-nous le droit de Lui dire : Dignare me laudare te, Virgo Sacrata ! O Vierge Sainte, permettez-nous de vous louer et de publier vos bienfaits, heureux de vous témoigner ainsi notre reconnaissance, heureux de vous faire mieux connaître et vous faire aimer davantage.

 

Origine

 

D'après une légende, le premier ermite aurait été un jeune homme, qui, à la veille de son mariage, vit sa fiancée, victime d'un éboulement, perdre la raison et dans son délire mettre fin à ses jours.

La ruine de ses espérances aurait convaincu le pauvre fiancé de la fragilité des affections humaines et, obéissant à l'inspiration de la grâce, il se serait établi dès lors dans les grottes naturelles qui surplombaient la tombe de celle qu'il avait aimée. Il y vécut solitaire, tout occupé à prier pour les défunts et à assurer le salut de son âme.

Ce qui est plus certain que ce dolent récit, c'est que, au fond d'une crypte aujourd'hui comblée, on avait dressé jadis un petit autel et on pouvait encore, il y a 60 ans, y lire les deux millésimes de 1200 et 1300. C'est là que la Sainte Vierge eut sans doute sa première statue et dans la suite son premier ermite.

Au XVlme siècle, une charte authentique fut rédigée au cimetière de Bramois qui atteste la fondation officielle de l'ermitage. C'était sous l'épiscopat du grand cardinal Matthieu Schinner, et parmi les graffiti d'une grotte supérieure, on voit encore son nom tracé en capitales avec ses armes.

Par cette charte, Maurice Perren, châtelain de Bramois, et vingt autres notables dont les noms suivent le sien, déclarent qu'à la demande de Frère Jean Bossié, profès, tertiaire de l'Ordre des Mineurs Conventuels, dûment autorisé par ses supérieurs, ils donnent à lui et à ses confrères certaines baulmes ou cavernes avec un terrain situé en dessous, afin d'y construire un oratoire et une habitation à la gloire de la Glorieuse Vierge Marie, de saint François et de tous les autres saints de Dieu, pour le salut et la protection des Frères, de la communauté de Bramois, de la Patrie et de toute la chrétienté. Les donateurs ajoutent quelques réserves, entre autres le droit de pâture, de carrière et aussi le droit de refuge en temps de guerre.

Le contrat signé, le Frère Bossié avec six autres confrères s'installa à Longeborgne. C'était l'époque où des congrégations de tertiaires se formaient un peu partout. Le Pape Léon X, en 1521, avait publié une Bulle, Dudum siquidem, qui leur donnait un règlement particulier.

Ces religieux aménagèrent les chapelles actuelles : ils dédièrent la première à Notre-Dame de Compassion et la seconde à saint Antoine de Padoue. Les grottes voisines servirent d'habitation. Les Frères récitaient l'office en commun dans une partie de la grotte qu'on appelle la « corette », munie d'une large ouverture qui donne sur le sanctuaire. L'oratoire fut béni par Mgr Adrien I de Riedmatten, le 10 mai 1532.

Près de l'ermitage, un terrain fut déblayé et converti en jardin.

La petite communauté ne subsista pas longtemps. Tous les Frères moururent l'un après l'autre au bout de peu de temps, victimes ou de l'humidité des grottes ou plus probablement de la peste devenue endémique en Valais à cette époque.

Ils furent ensevelis dans la crypte ; c'est là que plus tard furent également inhumés la plupart des ermites.

Les braves et pieux habitants de Bramois ont toujours témoigné d'une grande sollicitude pour l'entretien de leur ermitage. Les curés de cette paroisse venaient aussi de temps en temps y célébrer la sainte Messe.

L'Eglise exigeait des anachorètes une vie très austère. Tous les six mois, ils devaient renouveler entre les mains d'un dignitaire ecclésiastique, devant l'autel de la Sainte Vierge, à la cathédrale, les vœux d'obéissance, de pauvreté, de chasteté ; ils devaient s'abstenir de viande et de vin, jeûner trois fois par semaine, réciter régulièrement les prières prescrites, office de la Sainte Vierge, psautier ou Rosaire, enfin porter la barbe longue.

Pour observer ce règlement, il fallait une générosité plus qu'ordinaire. Il ne faut pas être étonné, dès lors, que l'ermitage reste parfois assez longtemps désert.

En 1667, le 1er juin, Mgr Adrien IV de Riedmatten, par lettre conservée aux archives de Longeborgne, autorise Frère Michel Cottet de Tarentaise à s'établir dans la vallée de Bagnes pour y vivre en ermite, sous l'obéissance de l'Evêque. Longeborgne étant devenu vacant, le Frère Michel vint s'y installer. En 1674, il demande à l'Evêque la permission de faire le pèlerinage de Rome et il sollicite également une recommandation qu'on trouve encore aux archives. Elle fait l'éloge du pieux ermite et porte plusieurs cachets et visas des villes d'Italie que le pèlerin trouva sur son itinéraire. En 1699, Frère Michel retourne à Rome et, cette fois, il passe par Lorette. Il est muni d'une recommandation de la ville de Sion attestant qu'on peut recevoir le pèlerin sans crainte de contagion, le Valais étant présentement délivré de la peste et de toute autre maladie infectieuse.

Ce fut le Frère Michel qui fit fondre la petite cloche qui sert encore aujourd'hui. Elle est ornée sur le devant d'une croix et à l'opposé d'une Vierge couronnée portant le Divin Enfant dans ses bras.

C'est pour loger cette cloche que l'on construisit le gracieux campanile qui orne la façade de la chapelle. L'horloge, au cadran de bois, porte la date de 1712.

Après la mort du Frère Michel qui avait bien mérité de l'ermitage, nous y trouvons le Frère Jean Schweiler (mort le 16 juillet 1720), Frère François-Joseph Traier, Frère Joseph Undernar (1728), Frère Antoine d'Orsières (mort le 4 novembre 1735). Le 13 août 1739, mourut le Frère François-Joseph Francey d'Arbaz. Cet ermite a laissé le plus édifiant souvenir. Plusieurs prêtres assistèrent à ses funérailles. Après quelques autres cénobites, nous trouvons le Frère Antoine Tellelin, homme d'une vertu éprouvée, qui mourut noyé dans le canal de la Borgne, le 19 août 1767.

 

Frère Xavier Rieser

 

Enfin, voici l'une des figures les plus intéressantes de cette modeste galerie, le dernier et le mieux connu des ermites de l'ancienne tradition, le Frère Xavier Rieser. Né le 7 septembre 1804 à Plaffenhofen, en Alsace, il vint jeune encore comme domestique à Sion, chez les Jésuites, pour lesquels il conserva toujours un grand attachement. Il aimait Longeborgne, et la vie solitaire l'attirait. En 1826, il prit le bourdon de pèlerin et partit à pied pour Rome. Reçu à l'hospice de la Trinité-despèlerins, il eut l'insigne honneur d'être choisi parmi les douze pauvres à qui le Pape Pie VII lava les pieds le Jeudi-Saint, dans la cérémonie du Mandatum et auxquels, selon l'usage, le Saint-Père servit lui-même un repas. Il demeura quelque temps en Italie, à l'ermitage de St-Victor, au diocèse de Narni, d'où il se rendit cinq fois à Rome. C'est lui-même qui a consigné ces détails dans un petit mémoire, aujourd'hui perdu, mais que l'ermitage possédait encore à la fin du siècle dernier. En 1829, il rentra à Sion et obtint, avec la recommandation de Mgr Zen-Ruffinen, de s'installer à l'ermitage, comme compagnon du Frère Jean, auquel il ne tarda pas à succéder.

C'est lui qui rapporta de Rome la pieuse dévotion des sept Vendredis en l'honneur de Notre-Dame de Compassion, dévotion devenue si chère à la piété de notre peuple. Il enrichit aussi le sanctuaire de plusieurs reliques, aujourd'hui presque entièrement consumées, qu'il enchâssa dans des reliquaires en bois de forme pyramidale. Remarquons, en passant, que c'est pour disposer ces reliquaires sur le rétable qu'il entailla la base des colonnes.

Frère Xavier se donna tout entier à son ermitage, travaillant sans relâche à l'améliorer. Il cultiva le jardin, défonça la vigne, défricha un champ près de la Borgne. Il élevait des chèvres, dont il offrait le lait aux pèlerins,avec du miel de ses abeilles. Il gardait même une vache, à laquelle il apprit à descendre et à remonter le grand escalier, quand il l'envoyait paître les maigres gazons des alentours.

La vie sainte et le bon jugement du Frère Xavier le faisaient estimer de tous : on recourait volontiers à ses bons conseils. Les aumônes qu'on lui faisait passaient souvent à de plus pauvres ; il aimait à exercer l'hospitalité, et il agrandit la salle des pèlerins, qu'il pourvut d'un excellent chauffage. Intelligent et cultivé, il lisait beaucoup, comme en témoigne la petite bibliothèque ascétique qu'il laissa à l'ermitage.

Le peintre sédunois Raphaël Ritz, en quête d'éléments pittoresques pour ses compositions, ne pouvait manquer de chercher du côté de Longeborgne. De fait, il peignit plusieurs fois l'ermitage et représenta le Frère Xavier lui-même, mêlé à la foule des pèlerins, écoutant un sermon (1868) ou arrosant ses plantes (1877).

Un tragique accident vint mettre fin à cette belle et paisible existence. Le 20 novembre 1877, étant à Sierre, il fut reçu par M. Lucien de Werra qui lui offrit une chambre pour la nuit. Vers 9 heures du soir, Frère Xavier renversa malencontreusement sa lampe et un incendie se déclara. Atteint par les flammes, ne sachant par où s'enfuir, il se jeta par la fenêtre et fut relevé sur la place, grièvement blessé et couvert de brûlures. Le lendemain, on le conduisit à l'hôpital de Sion, où après deux jours de grandes souffrances, muni des Sacrements de l'Eglise, il expira dans les sentiments de la plus vive piété. Les funérailles du bon vieillard eurent lieu à l'église de Bramois et la sépulture lui fut donnée à Longeborgne, au milieu d'un grand concours de peuple, le 25 novembre. Il fut le dernier ermite enterré à l'ermitage.

La succession de ce digne ermite ne fut pas facile : on ne trouvait pas de candidat sortable.

Un jour, cependant, on eut une lueur d'espoir et on crut avoir trouvé de nouveau un homme de Dieu. C'était un converti, M. l'abbé Lehmann de Strasbourg, orateur de renom. Il eut l'intention de se retirer à Longeborgne ; il offrait de consacrer une somme de 2,000 fr. à la restauration du sanctuaire. Il renonça ensuite à son projet, mais n'en laissa pas moins un don important au fonds administré par la Bourgeoisie de Sion.

Depuis longtemps, on désirait voir l'ermitage desservi par un prêtre stable. A cette fin, on fit des démarches auprès des RR. PP. Capucins, en 1878. Le Père Provincial ne crut pas pouvoir assumer cette mission. On revint à la charge ; en 1900, le Conseil bourgeoisial adressait une nouvelle demande officielle. Après une mise au point des conditions, la Province suisse accepta enfin la mission sollicitée et remit au couvent de Sion le soin de pourvoir à la desservance de Longeborgne.

 

R. P. Cyprien, Capucin

 

Le R. P. Cyprien Crétaz d'Ayent fut désigné pour ce nouveau poste et, le 2 octobre 1907, le bon Père pouvait s'installer à l'ermitage. Durant les douze années qu'il passa dans cette solitude, il eut souvent l'avantage de jouir de la compagnie du R. P. Adolphe Constantin, qui s'y plaisait beaucoup, et ce fut tout profit pour les pèlerins.

Sans retard, le bon Père Cyprien se mit à l'oeuvre pour apporter à son cher ermitage des améliorations. Le 7 mars 1911, un énorme rocher vint s'abattre sur le « tablat » supérieur de la vigne ; il n'y eut heureusement que des dégâts matériels, que le bon Père eut tôt fait de réparer.

Sur le sentier de la chapelle, des édicules en maçonnerie supportent, dans une niche fermée par un grillage en fer forgé, les divers tableaux du chemin de la croix ; ils dataient du XVIIIme siècle. Grâce à la générosité de M. Michel Bonvin, le R. P. Cyprien put remplacer les images détériorées par d'autres, en cuivre émaillé.

Avec un zèle inlassable, le bon religieux s'appliqua à la restauration et à l'embellissement du béni sanctuaire. Des ex-voto délabrés, des statues mutilées furent sacrifiés, avec un zèle parfois un peu trop rapide.

Mais le grand souci du bon Père fut d'assurer aux pèlerins l'assistance à la sainte Messe célébrée régulièrement et la fréquentation toujours plus fervente des sacrements.

Comme don de bienvenue, le Conseil bourgeoisial de Sion avait offert aux nouveaux desservants un ciboire doré. Les fidèles, eux aussi, se montrèrent toujours généreux pour leur cher ermitage.

Le jour vint, trop tôt, où la vieillesse et les infirmités obligèrent le R. P. Cyprien à donner sa démission, le 19 mars 1919 et, malheureusement, le R. P. Provincial se vit dans l'impossibilité de continuer la desservance de Longeborgne.

Cette nouvelle attrista tous les amis de l'ermitage, qui garderont longtemps encore le souvenir du fervent religieux.

M. l'abbé Brutin, curé d'Arbaz, vint remplacer le R. P. Cyprien ; c'est à sa charité qu'on doit le bel harmonium installé à la tribune. Il mourut à l'ermitage, en février 1924, laissant, lui aussi, le meilleur souvenir.

Ces fréquents changements n'étaient pas sans nuire à l'assiduité des pèlerins. S. Exc. Mgr Bieler, évêque de Sion, le comprit, et soucieux de voir la pieuse chapelle du rocher régulièrement entretenue et desservie, il en confia le ministère à deux moines de l'Abbaye de Maredsous et le 26 avril 1924, deux Fils de St-Benoît étaient installés à Longeborgne. C'était une vraie bénédiction pour ce sanctuaire.

Le 24 mai, fête de Notre-Dame Auxiliatrice, Mgr Bieler, avec le concours du séminaire diocésain, célébrait un office pontifical sur l'esplanade de l'ermitage et inaugurait ainsi la desservance régulière de la sainte chapelle.

 

Patronat de Longeborgne

 

Les Autorités sédunoises, s'intéressant beaucoup à l'ermitage, en avaient pratiquement assumé toute la gérance, mais sans aucun titre juridique ; pour régulariser cette situation, les magistrats sollicitèrent du Nonce le titre et les droits du Patronat.

Par lettre du 4 juillet 1699, la Nonciature accordait cette faveur, qui ne serait plus obtenue aujourd'hui. Elle consistait principalement dans l'obligation d'administrer les fonds de l'ermitage, de pourvoir à sa desservance et à son entretien.

Pendant plus de deux siècles, le Conseil de la ville, il faut le reconnaître, a rempli fidèlement sa mission. En 1850, lors de la création des Conseils municipaux, celui de Sion retint dans ses attributions le Patronat de Longeborgne, mais le 22 mai 1932, par acte officiel, il se désistait de ses droits en faveur des RR. PP. Bénédictins. Ceux-ci, avec l'approbation de l'Evêque du diocèse, acceptèrent tous les droits et charges qui leur étaient confiés. La reconnaissance officielle de cet arrangement fut signée le 31 décembre 1932. Une inscription latine, gravée sur le marbre scellé sur la façade du sanctuaire, rappelle cette transaction.

 

En voici le sens :

 

« PAX. A tous les bons chrétiens qui ont usé de libéralité envers ce vénérable sanctuaire de Sainte Marie de Longeborgne, en premier lieu aux nobles conseillers de la ville de Sion qui pendant plus de deux siècles s'acquittèrent religieusement du Patronat de ce lieu sacré et en administrèrent les fonds avec fidélité, les moines bénédictins en témoignage de reconnaissance ont placé cette pierre, l'an du Seigneur 1933. »

Durant son Patronat, la ville pourvut à la fourniture des linges sacrés, des cierges et autres objets du culte. Elle assura l'entretien des bâtiments, des murs des vignes, enfin, elle accorda aux ermites les subsides nécessaires lorsque les aumônes des fidèles ne suffisaient pas à leur entretien.

Dans la nuit du jeudi au vendredi 18 février 1925, un énorme bloc de rocher s'abattit sur le parvis de la chapelle, réduisant en miettes l'avant-toit du sanctuaire et couvrant la place d'un amoncellement de débris.

Les dégâts n'étaient pas considérables, mais un examen minutieux fit constater que, pour éviter la ruine de Longeborgne, il fallait absolument éliminer par tranches la roche qui surplombait l'ermitage. La chute du premier bloc de rocher était un signal d'alarme providentiel. Sous la direction de M. H. de Preux, ingénieur, et avec le concours d'ouvriers hardis et prudents à la fois, l'entreprise très dangereuse du détachement de la roche menaçante fut menée à bonne fin. A cette occasion, on apporta encore des améliorations opportunes et Longeborgne sortait du danger rajeuni et consolidé.

Mais construire n'est pas tout, il fallait payer et les fonds de l'ermitage n'étaient pas riches ; il fallut les sacrifier tout entiers, à la réserve, bien entendu, des messes fondées, et il restait encore à trouver une vingtaine de mille francs.

La charité valaisanne est industrieuse et inépuisable ; elle mit tout en oeuvre pour couvrir la dette et quand il fallut trouver le solde, un coeur généreux, comprenant qu'il ne convenait pas que sa Mère du Ciel fût logée à crédit, ouvrit libéralement sa bourse.

 

Les autels

 

Il est temps d'entrer dans le sanctuaire ; Notre-Dame de Compassion nous y attend.

 

La chapelle de Notre-Dame

 

Son autel, de style baroque, fut exécuté en 1683 par le sculpteur Jean Grassantes de Loèche, sur les ordres de Mgr Adrien V. Il coûta vingt roublons d'Espagne, sans la dorure qui fut faite probablement en 1691 ex liberalitate patriae, par la libéralité de la Patrie.

Le rétable très élevé est divisé en trois parties par des colonnes torses garnies de guirlandes de pampres et de lauriers. Au centre, un tableau représente la Mère des Douleurs, à genoux, très dolente elle contemple son Divin Fils gisant inanimé sur le sol. Sur sa poitrine, on voit un coeur d'argent percé de sept glaives.

Aux côtés de la croix d'autel, se détachant sur une belle tenture à fleurs brodées, oeuvre de Bernadette-Maurice Denis, deux anges en bois doré portent avec grâce les cierges offerts par les pèlerins. Le grand tabernacle à colonnettes torses, dont la porte sculptée représente la mise au tombeau, aurait été, selon la tradition, rapporté de Lausanne à l'époque de la Réforme par le chevalier Antoine de Stockalper. Jusqu'en 1870, il fit partie du mobilier de la cathédrale de Sion. En 1873, le Vénérable Chapitre en fit présent au baron Gaspard Stockalper de la Tour qui le donna à Longeborgne par acte du 15 février de la même année. A droite et à gauche du tableau de Notre-Dame, se dressent deux statues. Du côté de l'Evangile, c'est saint Michel, qui d'une main brandit une épée tandis que de l'autre il tient la balance du jugement : sur l'un des plateaux est symbolisée une âme humaine, tandis qu'à l'autre le « grappin », d'une très suffisante laideur, s'agrippe de tout son poids pour fausser l'équilibre des mérites et des fautes. Du côté de l'Epître, un ange gardien conduit par la main un petit enfant et lui montre le Ciel.

Après avoir adoré le Divin Prisonnier du Tabernacle et présenté ses hommages à Notre-Dame de Compassion, le pèlerin admire les ex-voto. Ils sont encore nombreux, mais les plus vénérables ont malheureusement disparu, celui en particulier qui évoquait la réconciliation de plusieurs paroisses longtemps divisées par un litige.

Voici ce que racontent deux ex-voto d'anciens ermites de Longeborgne. « O homme, nous dit le premier en allemand, considère combien grande est l'aide de Dieu et de Marie, par laquelle deux ermites furent miraculeusement conservés sains et saufs dans un terrible éboulement de rochers survenu le 8 octobre 1796. Grâces en soient éternellement rendues à Dieu et à Marie. Que tout homme apprenne par cet exemple quels merveilleux secours nos plus pressantes nécessités peuvent obtenir en ce lieu privilégié. »

Le second, daté de 1806, relate une autre grâce de préservation obtenue par l'un des deux ermites, le Frère Germain. Comme il travaillait avec quelques ouvriers à rétablir la conduite d'eau au-dessus de l'ermitage, une énorme pierre, qu'il soulevait, vint à glisser et renversa sous elle le pauvre Frère. Le malheureux poussa vers Marie un cri de détresse et de confiance ; il fut exaucé. Après deux heures d'efforts, ses compagnons de travail le retirèrent sain et sauf. Sa reconnaissance s'exprime en termes émus, haletants, dans l'inscription pleine de saveur que nous laissons au pèlerin le plaisir de déchiffrer lui-même.

On compte six rangées d'ex-voto à gauche et deux rangées à droite. Le haut de la paroi de droite est occupé par un grand tableau qui représente le Christ en grandeur naturelle, prostré à terre après la flagellation, les mains liées à la colonne, le corps couvert de plaies, les yeux fermés. De la tête s'échappent des rayons lumineux. C'est un émouvant commentaire des paroles d'Isaïe inscrites au bas du tableau : Vulneratus est propter iniquitates nostras, « il a été couvert de blessures à cause de nos péchés ». Les couleurs sont malheureusement fort ternies. Dans l'angle droit apparaît un bourreau qui tire sur la corde ; à gauche, on peut en distinguer un autre, mais le dessin est très effacé.

Parmi ces ex-voto, on remarquera encore celui de « Noble Chevalier Nicolas de Torrenté, châtelain, consul et gouverneur de St-Maurice d'Agaune », offert en 1662. Ce grand tableau représente la Très Sainte Vierge assise et tenant dans ses bras le Divin Enfant. Le donateur est agenouillé devant elle.

 

Chapelle de St-Antoine de Padoue

 

Adjacente à la chapelle de Notre-Dame, creusée aussi dans le roc, et séparée d'elle par un énorme pilier de rocher qui soutient tout le poids de la voûte naturelle, se trouve une chapelle dédiée à saint Antoine de Padoue. Elle date aussi de la première installation des tertiaires, mais, chose étrange, le séraphin de Padoue paraît un peu oublié à Longeborgne. Sa fête du 13 juin n'a jamais été l'objet d'un culte particulier, tandis qu'une dévotion traditionnelle va à saint Antoine, l'ermite de la Thébaïde. Une antique statue de ce vénérable Père du désert a déjà accueilli le pèlerin au sommet du sentier de l'ermitage. Une autre statue du saint anachorète se trouve à côté du tableau principal de l'autel qui représente saint Antoine de Padoue. La fête du saint ermite, le 17 janvier, attire toujours de très nombreux pèlerins.

 

Bienfaiteurs de l'Ermitage

 

Au premier rang des bienfaiteurs de la chapelle de Notre-Dame de Compassion, on trouve Mgr Martin V. En 1683, il passe un contrat pour la construction et la sculpture de l'autel de Notre-Dame. Il donne en outre un beau et grand calice avec patène, orné de ses armoiries.

Ce prélat paraît s'être intéressé tout particulièrement à Longeborgne et l'ermitage recevait souvent sa visite.

En 1681, c'est Antoine Wyss, châtelain de la vidamie et baronnie de Sion, qui offre à son tour un calice que la sacristie conserve religieusement comme celui du Pontife sédunois.

Jean Cleyraz, capitaine des IV villes et juré de justice de Bramois, par acte du 25 août 1677, donne à l'ermitage un terrain situé au nord de la « Muniera », près de la Borgne. En 1722, le chanoine Joseph Grössli, citoyen de Sion, lègue par testament une somme que l'Evêque devra déterminer pour la fondation et l'entretien d'une lampe devant l'autel de Notre-Dame de Compassion.

Parmi les chasubles, une seule présente un certain intérêt historique ; le fond est un beau travail d'inspiration italienne, sur lequel ont été appliquées, non sans originalité, les pièces artistiquement brodées d'un corsage de dame valaisanne du XVIIme siècle.

Vers 1870, une dame Graf lègue la somme nécessaire pour l'achat d'un bel ostensoir ; malheureusement, le legs fut annulé et la dépense resta à la charge du Conseil.

Parmi les pèlerins les plus assidus, il faut compter Mgr de Preux. Il aimait beaucoup le pèlerinage de Notre-Dame de Longeborgne et s'y rendait souvent.

Mais le plus grand bienfaiteur de ce lieu béni est incontestablement S. Exc. Mgr Victor Bieler, évêque de Sion. En confiant aux Fils de St-Benoît la desservance de ce sanctuaire, Monseigneur lui a assuré le ministère de vrais serviteurs de Marie, d'excellents directeurs d'âmes, d'apôtres zélés du culte marial. Rien n'est plus capable de procurer au sanctuaire de Notre-Dame de Longeborgne une affluence de pèlerins toujours plus considérable, et sur les âmes dévouées à la Mère des Douleurs, des bénédictions plus abondantes.

Jusqu'ici, on a compté en moyenne 15,000 pèlerins et 5,000 communions par année.

Les jours où l'affluence est le plus considérable sont : les deux fêtes de Notre-Dame des Sept Douleurs, les vendredis de Carême et le jour de la fête de saint Antoine, ermite, le 17 janvier.

Le Vendredi-Saint, dans l'après-midi, les pèlerins viennent aussi bien nombreux demander à la Mère des Douleurs de leur révéler l'intensité des souffrances de son Divin Fils, et toute l'amertume qui a envahi son coeur maternel.

 

Sancta Mater           

Istud agas    

Crucifixi fige plagas           

Cordi meo valide    

 

Sainte Mère

Gravez profondément

dans mon coeur

les plaies de Jésus crucifié !

 

Quels fruits précieux pour une âme dans la méditation du Stabat Mater, aux pieds de Notre-Dame de Compassion de Longeborgne

Dans l'histoire de saint Benoît, il est raconté qu'âgé de 14 ans, le futur fondateur du grand Ordre qui devait enrichir l'Eglise de sa piété et de sa science s'en vint dans le désert de Subiaco, en Italie, et là, sans savoir comment il y vivrait, il songea à fixer sa demeure. Mais la Providence veillait. Elle lui fit rencontrer un pieux cénobite du nom de Romain. Notre petit voyageur lui confia son dessein ; le solitaire, dès ce moment, lui fut un nouveau Raphaël. Tout d'abord, il aida le jeune Benoît à trouver un gîte dans une des grottes les plus inaccessibles du rocher, en un endroit où l'on ne voyait que le ciel, et il lui promit de pourvoir à sa subsistance. Et, en effet, chaque jour, du haut de l'escarpement, au moyen d'une corde, le charitable cénobite faisait parvenir jusqu'à la grotte du jeune anachorète un petit pain. Une clochette permettait à Romain d'avertir son jeune confrère de quitter l'oraison et de détacher la frugale pitance. Au jour de l'installation des Fils de St-Benoît en leur ermitage, Monseigneur fit parvenir un véritable chargement de provisions et tous les meubles indispensables aux nouveaux ermites. A treize siècles de distance, le vénéré Pontife renouvelait le geste providentiel de saint Romain. Il donnait en cela un exemple que les pèlerins de Longeborgne sauront imiter, se rappelant qu'aujourd'hui comme autrefois leur saint Fondateur, les moines de Longeborgne comptent sur la bonne Providence et la libéralité des pèlerins pour leur assurer leur entretien.

Que Notre-Dame de Longeborgne voie ses visiteurs toujours plus nombreux, plus fervents et, en retour, Elle se montrera toujours plus maternelle, toujours plus compatissante.

 

La très édifiante monographie de Dom B. Zimmermann, O.S. B., a été la principale source de notre humble relation.

 

Savièse et Notre-Dame de Chandolin

 

 

AU-DESSUS de Sion et de ses deux forteresses de Valère et de Tourbillon, dominant la riche vallée du Rhône, au milieu des vignes, s'étagent les maisons de Savièse.

Sous le patronage de saint Germain, évêque de Paris, au VIme siècle, la grande et belle paroisse de Savièse possède une des églises les plus remarquables du Valais. Le clocher roman remonte à l'année 1270 ; l'église actuelle lui est postérieure de deux siècles et demi ; elle fut construite en 1523. De style gothique, elle offre cette particularité, très rare et peut-être unique en Suisse, que les colonnes sont sans chapiteaux et se développent dans la voûte comme des palmes. En 1933, elle a été agrandie de plus de moitié, mais avec un si grand souci de lui conserver son cachet primitif et l'unité de style qu'on la croirait construite d'un seul jet en plein moyen âge.

Les autels sont en bois sculpté et de style baroque. Ils viennent de subir une restauration très réussie. Par un travail long et très délicat de décapage, on les a débarrassés d'un enduit de peinture à l'huile de mauvais goût et on a remis en valeur une superbe décoration de vieil argent et de vieil or, dont on a perdu le secret, et qui fait l'admiration des connaisseurs.

Un des autels latéraux est dédié à la Sainte Vierge. On y remarque un tableau de Ritz, le peintre valaisan du XVIIIme siècle, bien connu. Il représente la Vierge et son divin Enfant.

Les vitraux méritent une mention spéciale. Celui qui domine le maître-autel représente l'ascension de Notre-Seigneur. Un autre vitrail du choeur retrace la vie de saint Germain.

Ceux du transept et de la nef rappellent les anciennes traditions paroissiales.

L'un d'eux nous montre une Epiphanie telle qu'on la représentait chaque année à Savièse jusqu'à la fin du XIXme siècle. Un autre rappelle la Nativité de la Sainte Vierge et un des baptêmes miraculeux de Chandolin. Vient ensuite le vitrail du bisse et le souvenir de sainte Marguerite, en qui les Saviésans ont une confiance toute spéciale. Voici la verrière qui rappelle une tradition saviésanne qui date du moyen âge : la cérémonie du pain de Pâques.

Un peu plus loin apparaissent saint Christophe, protecteur des ponts et des torrents, avec saint Jacques qu'on invoque spécialement pour la préservation des vignes et des champs.

Ailleurs, c'est la Fête-Dieu comme elle se célèbre encore à Savièse, aussi pieuse que pittoresque, avec les soldats aux uniformes du temps de Napoléon. Voici enfin le vitrail qui rappelle la bravoure des soldats de Savièse à la bataille de la Planta, gagnée en 1475 sur le duc de Savoie. En souvenir de cette victoire, le Prince-Evêque de Sion remit aux Saviésans une splendide bannière. Inutile de dire que l'heureux choix de ces sujets est dû au zélé curé de la paroisse. Quant au dessin, il est l'oeuvre de l'artiste Bieler. C'est à lui également qu'on doit le travail de la décoration de l'église et celui des stations du chemin de la croix.

Une scène qui serait bien digne d'un vitrail, c'est celle qui représenterait les habitants de Savièse, hommes et femmes, travaillant tous les dimanches, après les offices, à l'agrandissement de leur chère et splendide église, comme on le faisait au moyen âge pour la construction des cathédrales.

Ces vaillants paroissiens peuvent bien dire avec le Psalmiste : « Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire. »

L'église de Savièse agrandie, embellie, est un vrai monument non seulement d'art chrétien, mais de l'esprit de foi et de la générosité des Saviésans, non moins que du zèle inlassable de celui qui fut le grand animateur de cette entreprise et qui dirige cette grande paroisse depuis l'année 1928, M. l'abbé R. Jean.

Après avoir admiré la belle église de Savièse, prenons le chemin de la montagne ; en trois quarts d'heure nous arriverons auprès de l'agreste chapelle de

 

Notre-Dame de Chandolin

 

Les habitants de Savièse possèdent des mayens et des alpages jusqu'à la frontière bernoise, au Sanetsch et au col du Pillon. Pour s'y rendre avec leurs trou-peaux, ils n'ont qu'un étroit chemin qui serpente auflanc des rochers abrupts, entrecoupés de couloirs par lesquels dévalent les avalanches de pierres, de glace et de neige, et ce n'est qu'après avoir longé des précipices vertigineux pendant plus d'une heure, et franchi le pont du diable, jeté sur l'abîme, au fond duquel la Morge roule ses eaux furibondes, avec un fracas de tonnerre, que nos pâtres vaillants peuvent se croire en sécurité.

Conscients de ces dangers, les Saviésans ont recouru à la Sainte Vierge et ils lui ont érigé un oratoire. Avant d'affronter le dangereux couloir, ils s'agenouilleront aux pieds de Notre-Dame de Chandolin et la Sainte Vierge, comme une bonne Mère, les accompagnera, les protégera.

Avant de parler du béni sanctuaire, rappelons que cet endroit est plein de tragiques souvenirs. C'est en effet près de Chandolin que se dressait jadis le vieux manoir de la Soie détruit, en 1417. Près de là aussi qu'un pieux prélat, Guiscard Tavelli, fut victime de la cruauté d'un sinistre personnage, Antoine de La Tour.

C'est encore dans le voisinage qu'on trouve le couloir des Français. C'est en cet endroit que, en 1798, une poignée d'héroïques Saviésans, défendant leur village contre l'invasion étrangère, eurent raison de 200 soldats du général de Lorges.

Mais, arrivons à l'histoire de la chapelle. Avant le XVme siècle déjà, la Sainte Vierge avait sa résidence en ce lieu. Ce n'était qu'une humble niche creusée dans le rocher, la même qu'on peut voir encore dans la chapelle aujourd'hui.

La vénération des Saviésans pour la Très Sainte Vierge ne devait pas tarder à élever en cet endroit un oratoire ; au cours des siècles, il fut agrandi, et enfin remplacé par le gracieux sanctuaire que nous admirons aujourd'hui.

Il fut un temps où l'on apportait dans cette chapelle des enfants mort-nés. Des résurrections dont des vieillards se souviennent encore auraient été obtenues qui auraient permis de leur conférer le saint baptême. Un ancien cimetière d'enfants entourant la chapelle semble confirmer cette tradition.

Ce qui est certain, c'est que bien des faveurs y ont été obtenues ; des ex-voto nombreux, anciens et récents, sont là pour le témoigner.

Jusque vers la fin du siècle dernier, on s'y préparait à la fête de la Nativité de la Sainte Vierge par une veillée de prières, comme elle se pratique encore à Notre-Dame du Scex de St-Maurice. Ici, cette pratique offrait des inconvénients qui l'ont fait supprimer vers 1880.

La dévotion est industrieuse. En voici une preuve bien touchante :

Dans l'après-midi du dimanche, on peut voir arriver assez souvent, à la chapelle de Chandolin, des groupes de femmes pieuses, égrenant leur chapelet, achevant dans cet oratoire « la dévotion aux trois Marie ». Que faut-il entendre par là ? Interrogez-les. Elles vous diront que, avant le jour, elles ont quitté leur village et se sont rendues à Notre-Dame de Compassion, à Longeborgne, première Marie, ou premier sanctuaire dédié à Marie. Elles y ont entendu la sainte messe et reçu la sainte communion.

Elles ont pris ensuite le chemin de Plan-Conthey, distant de deux lieues. Là, elles ont continué la récitation du Rosaire dans le sanctuaire dédié à la Sainte Vierge ; c'était la deuxième station mariale, « deuxième Marie ». De là, à travers les vignes et les taillis, elles ont gravi la rampe pénible qui les a conduites à Chandolin, à la troisième chapelle consacrée à Notre-Dame du Corbelin, « troisième Marie ». C'est la dernière étape de leur pèlerinage. Elles y prient toujours avec la même ferveur... mais le jour baisse, elles doivent songer au retour. Elles rentreront dans la nuit, car il leur reste à franchir une distance de trois ou quatre lieues... et par quels sentiers quelquefois ! C'est une journée bien remplie, bien pénible, mais il s'agit d'obtenir la guérison d'un pauvre enfant qui souffre de la danse de St-Guy, ou d'épilepsie, ou d'une autre grave infirmité... et, pour obtenir cette faveur, les mamans bravent toutes les fatigues, sont prêtes à faire tous les sacrifices ; par ailleurs, elles savent la Sainte Vierge si bonne, si compatissante que leur confiance est sans bornes. Elles savent qu'on ne prie jamais en vain la Mère du Sauveur, qui est aussi notre Mère.

Une scène des plus édifiantes et des plus pittoresques à la fois est celle qui se passe au moment de l'alpage. Précédant ou suivant leur troupeau de chèvres ou de vaches, conduisant le mulet sur lequel est juchée une grappe d'enfants, le pâtre s'arrête devant la chapelle et, avec son petit monde, égrène les Ave Maria tout en surveillant ses turbulentes petites vaches.

A la descente de la montagne, les mulets s'arrêtent d'eux-mêmes près d'une souche de noyer où ils sont attachés, pendant que grands et petits vont se prosterner aux pieds de la Bonne Mère qui les a préservés d'accidents durant tout l'été dans ces dangereux parages.

La chapelle de Notre-Dame de Chandolin est toujours pieusement entretenue. En 1930, elle a été agrandie et dotée d'une sacristie. Chaque année, à Noël, on y célèbre la messe de Minuit et toutes les semaines, au moins une fois, la petite cloche retentit et les fidèles accourent pour prendre part au Saint Sacrifice.

A l'occasion des fêtes de Notre-Dame et l'après-midi du dimanche, la chapelle se trouve toujours trop petite pour accueillir les pieux fidèles tant ils sont nombreux.

Vous tous, qui aimez beaucoup la Sainte Vierge, s'il vous arrive, en suivant la plaine du Rhône, de vous rendre de Martigny à Sion, dirigez vos regards du côté des rochers qui dominent Savièse ; vous apercevrez une gracieuse chapelle toute blanche. C'est la chapelle de Notre-Dame de Chandolin. Si elle vous appelle, ne manquez pas le rendez-vous, c'est une Mère qui vous attend, pour vous bénir.

Pèlerins du Paradis, pour y arriver nous avons aussi un étroit sentier à gravir, des passages à franchir plus dangereux encore que ceux de Chandolin, des précipices plus profonds à éviter pour arriver au terme ; imitons les braves Saviésans, recourons à la Sainte Vierge, appelons-la à notre aide, mettons notre main dans sa main. Elle nous conduira, nous protégera et, malgré notre faiblesse, malgré les efforts et toutes les ruses de Satan, nous arriverons au Paradis.

 

A MARIE

(Imité de Sainte Gertrude)

 

O Rose sans épines,

Fleur de virginité,

Toi que de toute éternité

Dieu para de splendeurs divines;

Comme l'abeille au calice des fleurs,

Le Roi des rois dans ton sein but la vie,

Daigne pencher sur nous ta corolle bénie,

Et des parfums du ciel, embaumer tous nos coeurs.

R. P. Tissot, de St-François de S.

 

Chapelle de N.-D. de la Salette, aux Mayens de Riddes

édifiée par les soins de Mgr G. Delaloye, Risse Vicaire Général

 

Le monde était perdu, une Vierge en prière

Faisait monter vers Dieu ses désirs, sa ferveur

Quand Gabriel parut, ambassadeur du Père

Qui des pleurs de Marie fit germer le Sauveur.

 

La terre oubliait Dieu, méprisait sa loi sainte,

Le mont de la Saiette alors s'illumina

Et le ciel s'entr'ouvrant, une touchante plainte

Se répandit dans l'air, sourd grondement d'Etna.

 

O Mère des douleurs, Vierge Corédemptrice,

Dans nos âmes tes pleurs enfantent Jésus-Christ.

L'eau, le sang de ton coeur, offre réparatrice,

En notre monde ingrat feront régner l'Esprit.

 

Pèlerin altéré, viens à la Source vive,

Au bonheur que Marie a pour toi révélé,

Elle t'offre Jésus pour que ton âme vive.

Viens à ses pieds bénis, tu seras consolé.        

 

M.-R. de St-P.

 

Notre-Dame du Prompt-Secours aux Vernays (Bagnes)

 

La piété filiale a décerné à la Très Sainte Vierge des titres innombrables : celui de Notre-Dame du Prompt-Secours n'est pas un des moins touchants, ni des moins encourageants. Que la Mère du Sauveur le mérite, l'expérience de tous ceux qui l'ont invoquée avec humilité et confiance en est un vivant témoignage.

« Le coeur de cette bonne Mère n'est qu'amour et miséricorde », dit le saint Curé d'Ars, « il suffit seulement de se tourner vers Elle pour être exaucé » et encore : « La Sainte Vierge est comme une mère qui a beaucoup d'enfants, elle est continuellement occupée à aller de l'un à l'autre. »

La paroisse de Bagnes a le privilège d'avoir une chapelle où la Sainte Vierge est honorée sous le beau vocable de « Notre-Dame du Prompt-Secours ». Elle se trouve aux Vernays. On n'en connaît pas l'origine, mais elle doit être ancienne puisqu'un tableau représentant la Sainte Vierge ayant à sa droite saint Etienne et à sa gauche saint Maurice porte le millésime de 1663.

Chaque semaine, la messe y est célébrée et les communions sont nombreuses. La chapelle des Vernays est très fréquentée; la Sainte Vierge aime donc bien ce beau titre de Notre-Dame du Prompt-Secours et elle en remplit les fonctions.

Une religieuse ursuline, la Mère St-Michel, a beau-coup contribué à faire honorer la Sainte Vierge sous ce vocable. Un jour, elle priait pour le succès d'une oeuvre missionnaire à la Louisiane, oeuvre que l'Evêque regardait comme irréalisable.

La Mère St-Michel eut alors la pensée d'invoquer Marie sous ce beau titre de Notre-Dame du Prompt-Secours. Elle fit sculpter une belle statue, et l'apporta elle-même à La Nouvelle-Orléans où sa Communauté périclitait, faute de sujets. A son arrivée, c'était en 1810, elle fit placer la statue dans la chapelle extérieure du couvent. La Sainte Vierge eut vite fait de prouver combien ce titre lui était agréable ; en effet, la Supérieure eut bientôt la joie de voir arriver des recrues ferventes et nombreuses.

L'année 1812 fut marquée par une nouvelle intervention toute maternelle de la Sainte Vierge. Un violent incendie s'étant déclaré, la ville et le monastère coururent le plus grand danger d'être anéantis. La pensée de faire un voeu à Notre-Dame du Prompt-Secours et par un vrai miracle, le sinistre fut conjuré.

Le culte de la Sainte Vierge, sous le vocable de Notre-Dame du Prompt-Secours, a été approuvé par les Souverains Pontifes et la fête, qui comporte une messe et un office propres, est fixée au 8 janvier. Elle est pieusement célébrée aux Etats-Unis, au Canada et en Irlande. En 1895, le Pape Léon XIII autorisa le couronnement de la statue de Notre-Dame du Prompt-Secours à la Louisiane. Cette cérémonie eut lieu le 10 novembre de la même année, présidée par Mgr Janssens, archevêque de La Nouvelle-Orléans.

Notre-Dame des Vernays et du Prompt-Secours, dans tous les besoins du corps et de l'âme, nous vous en prions, secourez-nous !

 

 

Notre-Dame de Bâle

 

A Bâle comme à Lausanne, avant la Réformation protestante, la Mère du Sauveur était honorée comme Elle le mérite et Elle avait sa splendide cathédrale aimée qui portait le titre de Sainte-Marie.

A la façade, au portail central, on admirait une ravissante statue de la Vierge. Avec un sourire bien maternel, Elle présentait son Divin Fils aux adorations des fidèles. Le fanatisme des novateurs l'a mise en pièces (1524). Une autre statue de Marie cependant a survécu à leur fureur ; elle se trouve vers le sommet de la façade et continue à bénir la grande cité.

Dans l'intérieur de l'édifice qui lui était dédié, la Sainte Vierge avait six autels et autant de chapelains. Dans la crypte, dans la nef et jusque dans le cloître de la cathédrale, partout on rencontrait l'image de la Mère de Dieu.

Deux autels étaient placés sous le vocable de la Visitation de Marie : Visitationis Mariae.

Un autre édifice religieux, où la Sainte Vierge était en grand honneur à Bâle, c'était la collégiale du Chapitre de St-Pierre, fondée en 1233, par l'évêque Henri de Thoune. On y voyait à la gloire de Marie trois autels ayant chacun ses revenus et son chapelain. Le troisième portait le nom de son pieux fondateur, il était connu sous le nom de l'autel de Marie dit de Reguisheim.

Notre-Dame reçut un jour l'hommage d'une faveur pontificale : la rose d'or. A Rome, le IVme dimanche de Carême, appelé Laetare du premier mot de l'Introït, le Souverain Pontife bénit une rose d'or et l'accorde à des souveraines qu'il veut spécialement honorer. Enla remettant à l'heureux bénéficiaire, le légat formule le voeu : « Que cette fleur vous rappelle la joie de l'Eglise militante et triomphante et souvenez-vous que la rose, la plus belle des fleurs, symbolise la couronne de la gloire éternelle. n

Au-dessus de toutes les souveraines de la terre, il y a la Reine du Ciel. Les Vicaires de Jésus-Christ n'ont pas pu l'oublier ; aussi bien, la Très Sainte Vierge Marie a-t-elle souvent reçu pour ses sanctuaires les plus célèbres l'hommage de la rose d'or. La cathédrale de Ste-Marie de Bâle a reçu un jour cette faveur. Elle lui a été conférée par le Pape Clément V (1305-1314).

Précieuse par sa provenance, la rose pontificale l'était aussi par son exécution artistique. Qu'est-elle devenue ?

Après avoir appartenu au trésor de la cathédrale de Bâle et avoir été enfoui dans ses caveaux par les soins du Conseil de la ville, le trésor resta caché jusqu'en 1834, malgré les revendications des Evêques de Bâle faites à plusieurs reprises. A la suite de la division du canton de Bâle en deux demi-cantons, le trésor fut partagé. Bâle-Campagne exposa en vente publique, à Liestal, la part qui lui était échue et, le 23 mai 1836, le colonel Theubet, de Porrentruy, achetait la rose précieuse et l'autel d'or en haut-relief donné par Henri II, au XIme siècle, à Ste-Marie de Bâle. Ces richesses furent revendues en 1854 au Gouvernement français et, aujourd'hui, elles constituent un des trésors les plus précieux du Musée de Cluny.

Mais reprenons nos visites aux autels de notre Mère du Ciel.

A l'église paroissiale de St-Martin, Marie avait aussi son trône : un autel unique, mais trois chapelains représentant trois grandes fondations pour le desservir.

Les Fils de saint Hugues de Cluny, dans leur église de St-Alban et dans leur monastère fondé en 1083, par l'évêque Bourcard d'Asuel, rendaient à Marie un culte digne des moines de St-Benoît.

Plusieurs autres communautés religieuses étaient florissantes et partout dans leurs églises, non loin de l'autel du Christ, on voyait celui de sa Sainte Mère. On peut citer entre autres le couvent des Augustins en leur église de St-Léonard, celui des Chartreux à Ste-Marguerite, des Fils de St-François, des Enfants de St-Dominique et des Filles de Ste-Claire. Dans tous ces monastères. la Reine des Anges et des Vierges avait ses autels et ses fervents serviteurs.

Sans parler des chapelles domestiques, il y avait encore à Bâle treize édifices religieux où Marie était, après son adorable Fils, l'objet de la piété la plus filiale.

Sur les pièces de monnaie, la Vierge Immaculée avait son effigie. Elle y paraissait debout sur un croissant, environnée d'une gloire avec cette légende : Ave Maria, gratia plena, ou cette autre : Sancta Maria, ora pro nobis.

A Bâle, le jardin de Marie, on le voit, était florissant, et il n'y avait pas que des fleurs, mais des fruits, d'éminentes vertus.

Qu'est-il donc arrivé ? Un homme est venu, inimicus homo, qui s'était nommé Oecolampade (Hausschein), versé en littérature mais infidèle à la foi de son baptême : il arriva à faire renverser tous les autels de Marie. Et pendant trois siècles, la Mère du Sauveur a été bannie de ce. pays bâlois où Elle avait tenu jadis la grande place qu'Elle mérite.

 

Monseigneur Blarer von Wartensee

 

Dans la lignée glorieuse des princes-évêques de Bâle, il est une figure remarquable entre toutes, c'est celle de Jacques-Christophe Blarer.

Il monta sur le siège épiscopal de Bâle à une époque des plus troublées de l'histoire. La Réforme protestante venait de briser la grande et belle unité chrétienne, l'ère de la Renaissance battait son plein, les esprits étaient en complet désarroi. La principauté épiscopale avait été envahie par le protestantisme, elle s'était mise en pleine révolte contre l'autorité ecclésiastique.

L'Evêque avait dû quitter sa résidence et s'était réfugié à Porrentruy, dans un château en ruines. Son Chapitre demeurait à Fribourg-en-Brisgau.

En ces tristes circonstances, l'Evêque aurait pu se décourager. Mgr Blarer n'en eut pas même la pensée : il fit face à l'orage. Pour se défendre contre ses sujets révoltés, il conclut une alliance avec les cantons catholiques, le 23 septembre 1579. Ce traité qui avait été fortement conseillé par le nonce apostolique eut les plus heureux effets.

Le zélé Pontife, conscient de l'importance du rôle et de la vertu de son clergé, le convoqua en synode. A son appel, deux cents prêtres se réunissent à Delémont ; tous les couvents et décanats sont représentés ; le nonce apostolique Bonhomio, le grand avocat des décrets du Concile de Trente, assiste l'évêque Blarer de ses judicieux conseils, au nom du Pape Grégoire XIII. Saint Charles Borromée a envoyé au zélé Pontife les statuts diocésains nouvellement introduits dans son archidiocèse. Durant trois jours, les séances furent laborieuses, comme il est facile de le penser. Les statuts diocésains élaborés durant le synode furent à la dernière session adoptés par tous les assistants.

La réunion de Delémont fut une véritable résurrection pour la principauté épiscopale de Bâle, et quand les vénérables Pères du synode, Evêques, Abbés, chanoines, moines et doyens processionnaient autour de l'église St-Marcel, tous avaient le profond sentiment que le diocèse de Bâle allait revivre et il en fut ainsi.

On a dit que saint Pierre Canisius avait été le Prédicateur de ce synode ; c'est une erreur, mais il y eut entre le Père Canisius et Mgr Blarer échange de lettres très cordiales. En 1583, l'Evêque de Bâle est chargé de faire parvenir au saint Jésuite une lettre du nonce Bonhomio. Fribourg ayant voulu demander l'aide d'autres Etats pour la construction de son collège (demande que le Père Canisius regretta d'ailleurs), le prince-évêque de Bâle fut du nombre des bienfaiteurs, avec plusieurs cantons suisses, avec Philippe II d'Espagne et le duc Charles-Emmanuel de Savoie. Quand Porrentruy, à son tour, eut un collège de Jésuites fondé par Mgr Blarer en 1591, le Père Canisius y prit grand intérêt. En 1596, le bon Père écrivit au Recteur de Porrentruy une lettre très encourageante.

Voici une preuve bien éloquente de l'estime que Mgr Blarer portait au saint Jésuite.

Grand admirateur du Catéchisme de Canisius, il ordonna à tous les doyens, curés et autres prêtres de son diocèse de se procurer la Somme ou Grand Catéchisme Canisius et d'expliquer dans toutes les paroisses, le dimanche et les fêtes, le Petit Catéchisme du grand Apôtre. Enfin, on vit le zélé Pontife traiter avec le libraire fribourgeois Christophe Kest et lui faire, en 1582, la commande de 1,500 exemplaires de ce Petit Catéchisme qu'il regardait comme un grand trésor.

Mgr Blarer mourut à Porrentruy, le 18 avril 1608 ; il fut enseveli dans le caveau de l'église des Jésuites.

Il laissait un collège florissant, avait fondé un séminaire, réformé et sanctifié son clergé, ramené au catholicisme la contrée de Laufen, édifié ses ouailles par ses éminentes vertus et son grand zèle, enfin mérité le titre de restaurateur de l'Evêché de Bâle.

Les catholiques bâlois n'ont pas oublié qu'ils doivent aussi beaucoup à saint Pierre Canisius et ils ont hérité de la vénération que lui portait leur grand Evêque, son émule en zèle et en sainteté. En voici une preuve :

Le dimanche 5 septembre 1926, environ 1,200 catholiques de la ville de Bâle, représentant les quatre paroisses, sont venus à Fribourg pour prier au tombeau de saint Pierre Canisius. Deux offices pontificaux furent célébrés à la même heure dans l'église de Notre-Dame et celle des RR. PP. Cordeliers. L'après-midi, les pèlerins bâlois, accompagnés d'un grand nombre de fidèles de Fribourg, montèrent à Bourguillon. Là, en présence de plus de 2,500 personnes, Mgr Besson prononça en allemand une éloquente allocution. M. le conseiller d'Etat Perrier, aujourd'hui P. Nicolas, Rme Prieur des Bénédictins de la Pierre-qui-Vire, salua et félicita les catholiques bâlois, au nom du Gouvernement. M. Niederhauser, conseiller d'Etat de Bâle, répondit en rappelant ce que son canton et le diocèse devaient à la Sainte Vierge et à son grand serviteur, saint Pierre Canisius. La bénédiction du Très Saint Sacrement clôtura cette imposante manifestation.

De 1768 à 1796, des ministres autrichiens résidèrent à Bâle ; ils avaient leur chapelle privée ; elle était desservie par les Pères Capucins de Soleure. Les catholiques de Bâle, alors au nombre de 400, furent autorisés à assister à cette messe.

En 1792, les catholiques, dont le nombre allait croissant, obtinrent de pouvoir assister aux messes célébrées dans l'église de St-Martin, pour les troupes d'occupation à Bâle et dans les environs.

La Révolution de 1798 ayant amené aux affaires une nouvelle administration, les catholiques reçurent le 5 mars de cette même année l'invitation de transporter leur culte dans l'ancien magasin de l'hôtel Sainte-Claire, au Petit-Bâle, en l'appropriant à cette destination. Ce local ne pouvait contenir qu'une centaine de personnes, mais les catholiques durent se soumettre et s'en contenter.

Le Chapitre de Soleure désigna pour la desservante M. Romain Heer, chapelain du Chapitre, prêtre savant, d'une grande piété et d'un zèle qui allait jusqu'à l'héroïsme.

La chapelle devenant de plus en plus insuffisante, M. Heer adressa aux autorités bâloises une demande tendant à obtenir la cojouissance de l'église de Ste-Claire. La demande fut bien accueillie et, le 16 octobre 1798, le culte catholique était célébré pour la première fois depuis la Réforme dans cette église du monastère des Clarisses, fondé en 1275 par l'évêque de Bâle, Henri d'Isny.

Il est facile de deviner la grande joie des deux mille catholiques qui se trouvaient à Bâle lorsque, enfin, ils eurent le bonheur de voir le divin Sacrifice célébré dans ce sanctuaire, dont trois siècles auparavant on avait renversé les autels.

Aussi cette date du 16 octobre 1798 restera-t-elle mémorable dans les annales de la vie catholique bâloise. A l'heure où la Révolution française multipliait ses ravages jusque dans notre patrie, le Gouvernement de Bâle reconnaissait au contraire aux catholiques le droit de propriété et celui de la liberté des cultes.

Le 27 janvier 1804, le curé Heer, sentant approcher sa dernière heure, se fit revêtir des ornements sacerdotaux ; en présence des enfants des écoles qui portaient des cierges allumés, il reçut du Père Gardien de Dornach les sacrements des mourants et rendait peu après sa belle âme à Dieu.

Les Pères de Mariastein d'abord, puis des prêtres séculiers furent chargés de la pastoration de la paroisse. En vue de la construction d'un local pour la cure et les écoles, on fit appel à la charité des cantons suisses ; le Pape Grégoire XVI envoya à la paroisse de Bâle une somme très importante. Grâce à ces générosités, on construisit de 1836 à 1850 deux maisons d'école spacieuses.

En 1858, l'église de Ste-Claire fut en majeure partie rebâtie et agrandie de plus de la moitié par l'Etat. Les catholiques eurent à leur charge l'ornementation intérieure de l'édifice.

Dédiée à sainte Claire et à saint Henri, empereur, l'église fut consacrée le XVme dimanche après la Pentecôte 1859 en présence d'une délégation du Gouvernement.

Plus tard s'éleva, dans un des plus beaux quartiers de la ville, une belle église dédiée à l'Auguste Vierge, Mère du Sauveur. C'est Ste-Marie de Bâle, ressuscitée, en face de l'antique cathédrale qui portait jadis ce beau nom. Pour élever, à la gloire de la Mère du Ciel, cet édifice qui a coûté 600,000 fr., les cantons de la Suisse catholique ont donné 40,000 fr.; les catholiques allemands des régions voisines, 8,000 fr. et l'Alsace, 6,000 fr. environ. Plus d'un demi-million restait à la charge de nos coreligionnaires ; ils l'ont trouvé dans leur coeur.

Cette église a été solennellement consacrée le 23 mai 1886 par Mgr Fiala. Cette fête, a pu dire le Pontife, me procure une triple joie. C'est la première église que j'ai le bonheur de consacrer ; cette église est dans la ville épiscopale de Bâle et enfin, elle est dédiée à la Très Sainte Vierge.

Cette splendide cérémonie, suivie de la Confirmation, s'accomplit au milieu d'une foule innombrable et d'un enthousiasme indescriptible, facile à comprendre.

En 1936, la paroisse de Ste-Marie de Bâle, qui compte aujourd'hui près de onze mille catholiques, a célébré le XXVme anniversaire de son église.

Les catholiques bâlois ont continué à se montrer bien généreux pour la construction des nouvelles églises nécessitées par l'accroissement de la population. Voici des chiffres bien éloquents : En 1900, ils édifièrent l'église de St-Joseph qui coûta près de 42,000 fr. ; en 1911, celle du St-Esprit, 680,000 fr. ; en 1926, celle de St-Antoine pour laquelle ils trouvèrent 773,000 fr. et en 1937, l'église de St-Jean Bosco.

Les Rapports des Missions Intérieures nous prouvent à la fois le zèle du clergé, le dévouement des pionniers de l'Action catholique ; ils nous prouvent aussi que s'il y a encore bien des brebis qui s'égarent, le plus grand nombre apprécient le bonheur d'appartenir à l'Eglise catholique et s'appliquent à en remplir les devoirs.

Sur les dévoués Pasteurs et leurs ouailles, Notre-Dame de Bâle, étendez votre Protection maternelle.

 

 

Notre-Dame de Consolation (Mariastein)

 

SEUL ce nouveau titre que le Souverain Pontife Pie IX donnait en 1927 à la Vierge de Mariastein suffirait déjà à nous faire aimer ce sanctuaire ; mais rappelons-nous son histoire et nous l'aimerons mieux encore.

A l'origine de ce sanctuaire béni de Mariastein, nous trouvons un fait merveilleux que la tradition nous a transmis et qu'une très ancienne broderie conservée jadis à Mariastein rappelait.

C'était au XIVme siècle, vers l'an 1384, comme on l'admet généralement ; au-dessus des rochers du Blauen, sur le plateau qui domine la splendide vallée, une bonne femme, avec son enfant, gardait les brebis. La chaleur était torride. Notre bergère, pour trouver un peu de fraîcheur, songea à aller se reposer dans une grotte voisine, au moins quelques instants. Qu'arriva-t-il ? Fatiguée, la pauvre maman s'endormit. Durant ce temps, l'enfant trottinait, cueillant des fleurs. Bientôt, la mère se réveilla : elles ne dorment jamais longtemps les mamans, mais surprise ! son enfant n'est plus à ses côtés. Elle sort de la grotte, l'appelle : l'écho seul répond à sa voix. Un pressentiment lui dit que le pauvre enfant a dû faire une chute : le rocher est si abrupt ! Qu'est-il arrivé ? Le précipice est si profond. S'il est tombé, seule la Sainte Vierge a pu le préserver de la mort. Elle l'invoque avec toute la ferveur de son âme, avec toutes les larmes de ses yeux. En toute hâte, elle descend l'étroit sentier qui longe la roche. Par instant, elle s'arrête, appelle, retient son haleine... elle n'entend que le gazouillis des oiseaux. On devine son angoisse ; cependant, tout en courant, elle redouble ses prières, Marie est si bonne et si puissante ! Oui, la Sainte Vierge est secourable, Elle est compatissante : la bonne maman en aura la preuve. Tout à coup, tranquillement assis au pied d'un buisson, cueillant des fleurs, elle voit son enfant.

« Mais, qu'est-il arrivé ?... que fais-tu là ? »

« Oh ! maman, ne gronde pas, je suis sorti de la grotte, pardonne-moi. J'ai voulu suivre un papillon et je suis tombé, mais, tu vois, je ne me suis pas fait de mal. Dans ma chute, une belle Dame ! oh ! belle comme je n'en ai jamais vu, tout entourée d'anges, m'a retenu dans ses bras, et tu vois, je vais lui offrir ce bouquet. Et puis, écoute, maman, ce qu'elle m'a dit, la belle Dame : « Je suis la Reine du Ciel, cette grotte d'où tu viens de sortir, je l'ai choisie pour en faire ma demeure ; j'y aurai mon trône, et je veux que désormais mon nom y soit honoré et invoqué. Je prierai mon Divin Fils pour tous ceux qui viendront dans ce lieu implorer mon secours et demander les bénédictions du Ciel. »

En faisant ce récit, l'enfant avait comme du ciel dans les yeux. Sa voix paraissait tout angélique. Quant à la bonne maman, on devine son bonheur, sa reconnaissance : la Sainte Vierge s'était réellement révélée ce jour-là, en cet endroit, Notre-Dame de Consolation.

Comme on peut le croire, le fait fut bien vite connu dans toute la contrée et bientôt, grâce à la générosité et par les soins du seigneur de Landenberg, la grotte fut transformée en chapelle ; on vint y prier. La Sainte Vierge sourit à ses visiteurs et au bout de peu de temps, c'est en foule que les pèlerins vinrent vénérer sa sainte image.

Le premier document qui fait mention du fait miraculeux de Mariastein date de 1442. L'autorité ecclésiastique demande au doyen de l'église de St-Pierre à Bâle, le Révérend Pierre Zum Luft, de bien vouloir contrôler le sauvetage providentiel de l'enfant, d'en dresser une attestation officielle, enfin de s'occuper des pèlerinages qui affluaient à la grotte.

Le chevalier de Rotberg était propriétaire des rochers de Stein, des forêts et des prairies environnantes ; avec quelques seigneurs de la contrée, il fit preuve d'une grande sollicitude pour l'asile que la Sainte Vierge était venue chercher dans son domaine. Dans le voisinage, on voit encore les ruines de son château.

Au-dessus de la grotte, on construisit une petite demeure qu'un ermite vint d'abord habiter ; on lui confia la garde du lieu saint, devenu un but de pèlerinage de plus en plus fréquenté. Plus tard, c'est un prêtre qui assura la desservance du sanctuaire, et dans la suite, l'évêque de Bâle, Jean Von Venningen, y installa les moines augustins.

Sous leur direction, de 1471 à 1516, il y eut un relâchement de ferveur. Cependant, auprès de l'ermitage, on avait élevé une chapelle à Notre-Dame des Sept-Douleurs : les pèlerins arrivaient encore, mais moins nombreux que jadis.

En 1515, le chevalier Von Rotberg vendit son domaine, le Leimenthal actuel, avec toutes ses dépendances à la ville de Soleure. Celle-ci confia le service du sanctuaire à des prêtres séculiers.

Bientôt l'orage de la Réforme éclata : on put croire un instant qu'il porterait un coup mortel à Mariastein et à son pèlerinage. Fanatisés par les novateurs, des habitants de quelques localités voisines — Bttwil et Witterswil — en vinrent à mettre au pillage la grotte bénie et sa chapelle. L'image miraculeuse fut heureusement soustraite à leur sauvagerie, mais ils avaient déjà réussi à la dépouiller de ses joyaux ; les ornements d'église furent brûlés et ils barricadèrent l'entrée de la grotte et celle de la chapelle.

L'accalmie vint cependant et le Gouvernement soleurois, fort de ses droits, se hâta d'appeler à nouveau un prêtre à Mariastein.

La grotte rouverte, les pèlerins y revinrent aussitôt, mais quelques années s'étaient à peine écoulées que la guerre civile éclatait. C'était en 1541. A cette nouvelle épreuve vinrent s'ajouter la famine et la peste. Quel en fut le résultat pour Mariastein ? L'oratoire vit revenir les pèlerins en procession ; dans la détresse, les enfants se rapprochèrent de leur Mère.

La peste régnant dans la contrée faisait de nombreuses victimes. Pour échapper au fléau, le noble Jean Thuring Reichenstein, fils du seigneur de Landskron, avait déserté son château et avec son épouse Marguerite et ses gens, il était venu se réfugier à Mariastein dans la maison destinée aux gardiens du sanctuaire.

Le jour de la fête de sainte Lucie, 13 décembre, dans l'après-midi, le noble chevalier se promenait le long du rocher, dans l'étroit sentier qui borde le précipice. S'étant penché pour sonder l'abîme, le chevalier perdit l'équilibre et fit une chute de 40 mètres. Il devait être broyé. Non ! Comme jadis Marie avait préservé l'enfant, ce jour-là elle avait, par un nouveau prodige de sa maternelle tendresse, arraché son bienfaiteur à une mort naturellement inévitable. Le curé Jean Augsbourg, qui était accouru à la recherche du chevalier disparu, le trouva au bas du rocher, sain et sauf et en actions de grâce. Quelques égratignures, sans gravité, c'était tout le mal qui restait au protégé de la Sainte Vierge.

Son père, le châtelain de Landskron, dont la demeure seigneuriale est en ruines depuis 1816, fit dresser un acte notarié relatant le prodige en bonne et due forme. Au sanctuaire de Marie, il offrit en ex-voto son pourpoint et son épée ; il fit, en outre, ériger la chapelle dite de Reichenstein, connue aujourd'hui sous le nom de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

Entre temps, la ville de Soleure, voyant le sanctuaire de Mariastein toujours plus fréquenté, conçut le projet de le confier aux Bénédictins de Beinwil dont le couvent était situé dans une sauvage vallée du Jura, distante de cinq lieues de Mariastein. Ce couvent avait été fondé en 1085 par quelques nobles seigneurs de la contrée, après la suppression violente de la célèbre abbaye bénédictine de Moutier-Grandval. Très florissante sous la direction de l'Abbé Esso, la colonie de St-Benoît connut aussi des heures pénibles, surtout à la fin du XVIme siècle. Un de ses derniers religieux, le moine Conrad Wescher, avait fait de vains efforts pour conjurer la ruine de sa chère maison.

Il devait revenir à la ferveur du couvent d'Einsiedeln de raviver le feu sacré au monastère de Beinwil. Cette noble et difficile mission fut confiée au Père Wolfgang Spiess. Avec le concours d'autres confrères des Ermites et de Rheinau, il parvint à restaurer la vie religieuse dans cette communauté, et en 1633, Beinwil était assez prospère pour élire un Abbé, dans la personne du Père Finton Kiefer de Soleure.

Témoin de l'heureuse résurrection de l'antique abbaye de Beinwil, l'évêque de Bâle, l'humble et pieux Henri d'Ostein, songea à confier à ces moines fervents le pèlerinage de Mariastein. Grâce à l'appui du Nonce apostolique, ce projet put être mis à exécution. En 1636, deux Pères bénédictins vinrent préparer les voies et commencer en 1645 la construction du monastère.

Le 12 décembre 1648, grâce au concours empressé des populations avoisinantes, le nouveau couvent pouvait ouvrir ses portes aux Bénédictins.

Ceux-ci étaient au nombre de douze, et accompagnés d'un Frère et d'un novice. Avec leur bagage et tout le personnel, après cinq heures de marche, les moines arrivaient dans la soirée à Mariastein. Ils se hâtèrent, nous dit la chronique, de descendre à la grotte bénie pour y chanter de tout leur coeur le Salve Regina de leur reconnaissance.

A peine les (lignes fils de Saint-Benoît eurent-ils constitué une garde d'honneur auprès du sanctuaire de Marie, qu'on vit les pèlerinages reprendre leur cours avec un accroissement qui ira s'accentuant d'année en année. L'Alsace surtout, ravagée par les farouches Suédois, qui continuaient à multiplier leurs déprédations, leurs incendies et leurs meurtres, sentit le besoin de recourir à la Consolatrice des affligés. De nombreuses familles de haut rang vinrent, ainsi que des communautés religieuses, se réfugier à Mariastein, y apportant tout ce qu'elles avaient pu soustraire à la rapacité des envahisseurs. Un bon nombre de ces exilés finirent leurs jours près du béni sanctuaire de la Mère du Sauveur.

La piété profonde des moines, leur zèle à orner, à embellir sans cesse leur vaste église et les sanctuaires qu'elle couvre de son ombre, les splendeurs de leurs offices, tout contribua, durant plus de deux siècles, à amener aux pieds de Notre-Dame de la Pierre des foules toujours plus nombreuses.

La fin du XVIIIme siècle fut marquée par de douloureux événements. La Révolution française trouva en Suisse de sinistres intelligences, et elle devait laisser, dans les monastères en particulier, de bien tristes souvenirs. En 1798, les bâtiments furent confisqués et devinrent la proie d'une cupidité sacrilège. Le couvent fut désaffecté, tous les religieux durent l'abandonner et passer la frontière. L'image miraculeuse avait déjà été mise en lieu sûr au village de Fruh. Les richesses du couvent purent aussi être sauvées à temps. Les révolutionnaires passèrent à Mariastein comme de nouveaux Vandales

ils n'y laissèrent que les quatre murs et encore, dans quel état !

En 1802, l'Abbé Jérôme Brunner parvint à racheter le monastère et ses dépendances, mais tout était à refaire. Le premier souci fut de réinstaller sur son trône la sainte image qui avait été mise en terre durant la tourmente

les autels furent relevés, les chapelles restaurées avec l'église. Le couvent fut remis en bon état, l'école des moines ouvrit de nouveau ses cours à la jeunesse studieuse. Les offices solennels, avec toutes les cérémonies liturgiques, attirèrent et édifièrent à nouveau les pèlerins

la sainte Règle, avec toutes ses saintes observances, fut strictement gardée. Le pèlerinage renoua sa chaîne violemment rompue et Mariastein revit la multitude et les solennités des grands jours.

En 1821, croyant la paix assurée, le Rme Abbé Ackermann fit réparer et orner la chapelle et commença les travaux de la restauration de la grande église. Neuf ans plus tard, il élevait un nouveau clocher et le dotait d'une sonnerie plus en rapport avec la beauté de l'église.

Pendant que la situation matérielle et surtout spirituelle allait en s'améliorant et que tout laissait espérer que ce progrès continuerait, le démon jaloux veillait et avait résolu de prendre sa revanche. Il préparait une nouvelle tempête qui devait balayer tous les couvents.

Avec l'année 1834, commença, en effet, pour Mariastein, une période d'angoisses et de souffrances qui devait durer 40 ans et aboutir à la soi-disant réorganisation, c'est-à-dire, en vérité, à la sécularisation du monastère.

Des hommes, de sinistre mémoire, tels que Vigier, fougueux sectaire, mort à Soleure, en 1886, d'un cancer à la langue, et son émule Kaiser, profitèrent de leur passage au pouvoir pour anéantir, au nom de la liberté, la grande oeuvre des siècles vraiment libres et faire main basse sur les propriétés du monastère.

Par décret du 4 juillet 1874, le Gouvernement enlevait à la communauté la gestion de ses biens. Le 18 septembre de cette même année, le Grand Conseil du canton de Soleure adoptait un projet de réorganisation (sécularisation) de l'Abbaye de Mariastein, et des deux collégiales de St-Ours à Soleure et de St-Léger à Schoenenwerd. Pour avoir force de loi, ce décret du Grand Conseil devait être ratifié par la sanction populaire. Pour gagner le suffrage des citoyens, on les mit en présence de ce dilemme : « Le canton est très obéré ; pour rétablir son bilan, vous avez à choisir entre une sage réorganisation des communautés religieuses ou des impôts écrasants. » C'est avec cet ignoble stratagème qu'on prépara la honteuse votation du 4 octobre 1874. Le 15 mars, les religieux recevaient l'ordre de partir. La force primait le droit, les Bénédictins de Mariastein durent s'incliner et le 17 mars, vers le soir, le Commissaire de police se présenta au monastère et déclara aux Supérieurs que le délai accordé pour évacuer le couvent étant écoulé, au nom du Gouvernement, il leur intimait l'ordre de s'en aller.

L'abbaye était florissante ; elle comptait à ce moment vingt Pères, neuf Frères et huit novices. Pour calmer un peu l'indignation des fidèles, deux religieux furent autorisés à rester pour desservir le pèlerinage. Tous les autres, sous la conduite du Rme Abbé Charles Motschi, durent prendre le chemin de l'exil. Les magistrats de la ville de Delle, à la frontière suisse, offrirent généreusement un asile aux exilés, et le 25 mars 1875, la population française de cette ville faisait le plus sympathique accueil à la religieuse caravane.

En vrais Bénédictins, les moines se mirent immédiatement à la tâche d'une nouvelle organisation et avec l'appui de quelques nobles bienfaiteurs, en automne de la même année, ils ouvraient un collège qui ne tarda pas à devenir prospère. Tandis que le nombre des élèves allait croissant d'année en année, celui des religieux suivait également une marche ascendante.

Mais une nouvelle ère d'angoisses et d'épreuves allait s'ouvrir pour la ruche bénédictine. Au mois de juillet 1901, la Chambre française votait la loi sur les congrégations. Les religieux ne voulurent pas en attendre l'application violente et au mois de septembre de la même année, après bien des démarches, ils trouvaient un asile en Autriche, près d'un sanctuaire de Marie, au village de Dumberg, dans la région de Salzbourg. Après y être restés quatre ans, les Bénédictins vinrent s'établir à Bregenz, sur les bords du lac de Constance.

En 1906, le canton d'Uri, ayant construit le Collège de St-Charles Borromée à Altorf, fit appel aux fils de Saint-Benoît et au mois d'octobre de cette même année, les religieux prenaient la direction de cet Institut. Au cours de toutes ces vicissitudes, Notre-Dame de Mariastein a toujours accompagné et soutenu ses dévoués serviteurs. A Bregenz et à Altorf, ils continuent à louer Dieu, à le faire connaître et aimer, Lui et la digne Mère de son Fils. A Mariastein, les pèlerins affluent plus nombreux que jamais ; il y manque la grande communauté d'autrefois... deux Pères seulement assument la charge de la desservante, mais avec un zèle admirable.

Confiance ! l'avenir est à Dieu !

 

Pèlerinages

 

L'histoire de Mariastein ne renferme que peu de détails sur les premiers grands pèlerinages qui y affluèrent. L'abbé Héribert écrivait de Bâle en 1515 :

 

« Notre paroisse a fait aujourd'hui, en la solennité de l'Assomption, le pèlerinage promis à Notre-Dame de la Pierre. 4,000 fidèles y ont pris part. »

La chronique rapporte aussi qu'au mois de juillet 1669, la chaleur fut excessive et il en résulta une épidémie qui fit un grand nombre de victimes dans la contrée. Les paroisses vinrent très nombreuses en procession à Mariastein. Mgr Jean-Conrad de Roggenbach, évêque de Bâle, accompagné d'un grand nombre de prêtres, prit part à l'un de ces pèlerinages pour obtenir la cessation du fléau et dès ce jour la terrible maladie arrêta ses ravages.

Les communes de Birseck et de Laufen firent vœu de se rendre chaque année à Mariastein, le 3 mai, fête de l'Invention de la Sainte-Croix, et le 14 septembre, fête de son Exaltation.

A l'époque agitée du Kulturkampf, 12,000 Jurassiens se rendirent à pied à Mariastein et firent le serment de rester fidèles à la foi catholique.

A l'occasion du Katholikentag de Bâle, le 12 du mois d'août 1924, 10,000 congressistes venaient clôturer leurs fécondes assises aux pieds de la Vierge de Mariastein. S. Exc. Mgr Maglione célébra un office pontifical ; il était accompagné de dix évêques et Abbés. Deux conseillers fédéraux, MM. Motta et Musy, qui avaient pris part au Congrès, s'étaient joints à la nombreuse caravane et venaient demander à la Mère du Bon Conseil les lumières et les grâces nécessaires pour continuer à bien remplir leur grande et si difficile mission.

A maintes reprises, des hôtes illustres vinrent s'agenouiller au pied de l'antique statue de Notre-Dame de Consolation. On peut citer les cardinaux Caraffa et Conti, les archevêques Huyn de Prague, Herman Vicari de Fribourg-en-Brisgau, de Hornstein de Bucarest, Jaquet de Salamine, NN. SS. les Evêques de Bâle, Fribourg, St-Gall, Sion, St-Maurice, Strasbourg, Sa Grandeur Mgr Gumy et beaucoup d'autres dans les temps anciens. Saint Benoît Labre vint à trois reprises visiter sa Mère du Ciel à Mariastein ; la vénérable Mère Marie de Sales Chappuis y est venue elle aussi en pèlerinage. L'abbé Jean Blanchard, mort en odeur de sainteté, a prié dans la grotte bénie. Le Rév. Père Bernard, juif converti, a été un des pèlerins les plus assidus de notre sanctuaire. Durant bien des années, il s'y rendit une fois par semaine, pour célébrer la sainte messe dans ce sanctuaire qu'il aimait tant, et à cette fin il faisait allégrement, à jeun, trois heures de marche.

Pendant la dernière guerre, le nombre des pèlerins fut en diminution ; par contre, Mariastein fut un asile pour nos soldats qui gardaient la frontière. Tous, sans distinction de langue et de religion, y ont trouvé un véritable foyer dont ils ont gardé le meilleur souvenir. Cet accueil sympathique et paternel a fait tomber bien des préjugés, relevé bien des courages et empêché bien des chutes. Beaucoup sont revenus soit en simples visiteurs, soit en pieux pèlerins, soit mieux encore en retraitants, heureux d'y retremper leur âme dans le silence, le recueillement, la prière. Au cours de ces dernières années, ce ne sont pas seulement quelques égrenés qui sont venus se recueillir à Mariastein, mais ce sont de vraies phalanges de jeunes gens et de pères de famille qui viennent successivement y faire les exercices spirituels. Mariastein est comme un arsenal où l'on vient réparer ses forces, fourbir ses armes pour les grands combats de la vertu.

Cette affluence de fidèles de tous âges, de toutes conditions, prouve que la Mère du Sauveur s'y montre particulièrement généreuse ; ces multitudes de 100 à 120,000 pèlerins par an, qui depuis des siècles se succèdent aux pieds de la Vierge de Mariastein, sont un vivant témoignage de l'authenticité des paroles déjà citées que notre Mère du Ciel adressait à l'enfant qu'elle recueillit dans ses bras : « J'ai choisi cette grotte, avait-elle dit, pour en faire ma demeure ; j'y aurai mon trône et je veux que désormais mon nom y soit invoqué. Je prierai mon Divin Fils pour ceux qui viendront dans ce lieu implorer mon secours et demander les bénédictions du Ciel. »

En 1926, le Souverain Pontife accorda la faveur du Couronnement à la statue de Notre-Dame de la Pierre.

Le 20 juillet, Son Exc. Mgr Maglione, nonce apostolique, accompagné de plusieurs prélats, procédait à cette émouvante solennité.

Le même jour eut lieu la cérémonie de l'élévation de l'église au rang de basilique mineure. Elle se termina par une splendide procession ; plus de 30,000 pèlerins étaient accourus pour cette circonstance.

En 1927, Notre Très Saint Père le Pape daignait accorder à la Vierge de Mariastein un nouveau vocable afin d'attiser encore la confiance des fidèles en Marie. Notre-Dame de Mariastein devait porter désormais le titre de Notre-Dame de Consolation (Maria Trost). Cette faveur donna lieu à des fêtes grandioses, présidées par son Exc. Mgr Di Maria, nonce apostolique près de la Confédération suisse.

L'année 1929, durant la bonne saison, le vénérable sanctuaire vit de nouveau accourir des foules nombreuses. Le 7 juillet ramena la fête titulaire de Notre-Dame de Consolation (Maria Trost). Plus de 20 sociétés et diverses délégations y prirent part. Mgr Burkler, évêque de St-Gall, plusieurs Abbés et prélats rehaussaient la cérémonie. L'après-midi eut lieu la procession toujours très imposante à Mariastein.

Le 22 avril 1926, les Bénédictins de Beinwil célébraient le tricentenaire de leur arrivée à Mariastein.

Ce glorieux anniversaire méritait d'être marqué par des fêtes solennelles. Vu l'affluence des pèlerins, ces solennités furent échelonnées et durant tout l'été, les pèlerinages arrivèrent par rang d'inscription.

On vit des groupes de pèlerins de tous les cantons suisses, de l'Alsace, de la France, de l'Allemagne et de l'Autriche même. De nombreux prélats, des évêques, deux cardinaux, vinrent rehausser de leur présence ces saintes journées.

Cette même année, Mariastein commémorait encore le dixième anniversaire du couronnement de la statue miraculeuse. Cette solennité du 5 juillet fut présidée par S. Em. le cardinal Maurin, archevêque de Lyon. Il célébra l'office pontifical dans la magnifique basilique et c'est Son Eminence encore qui voulut bien assister à la procession de 15,000 pèlerins accourus pour la circonstance. Le sermon fut prononcé par Mgr Sieffert, ancien évêque de La Paz, en Bolivie.

De nombreux prélats et dignitaires ecclésiastiques étaient présents, entre autres : Dom Pierre Wicker, Rme Abbé de la Trappe d'Oelberg, en Alsace, Mgr Augustin Borer, Abbé de Mariastein-Bregenz ; les Rmes Vicaires généraux de Lyon et de Strasbourg ; des chanoines de l'Abbaye de St-Maurice, etc.

Le Gouvernement de Soleure avait assisté in corpore à l'ouverture de ce glorieux jubilé qui restera gravé en lettres d'or dans les Annales de Mariastein.

Enfin, l'année 1937 a vu l'élection de Mgr le Dr Niederberger, comme Abbé de Mariastein-Bregenz, en rem-placement de Mgr Augustin Borer, démissionnaire pour raison de santé.

Le nouvel Abbé a reçu sa bénédiction de S. Excellence Mgr Bernardini, nonce apostolique à Berne, assisté des Rmes Abbés d'Einsiedeln et d'Engelberg. A la cérémonie assistaient de nombreux ecclésiastiques, les représentants des Gouvernements d'Uri, de Nidwald et de Soleure, ainsi que des délégués de l'Université de Fribourg, Mgr le recteur Dévaud et le R. P. Mauser.

En terminant cette notice, et pour nous faire aimer la grotte bénie de Mariastein, pour nous encourager à aller nous y prosterner un jour devant l'image de la Trésorière des grâces, il nous sera utile de nous rappeler les sentiments qu'y éprouva, il y a près d'un siècle,un grand chrétien, Louis Veuillot. Voici ce qu'il écrit dans ses Pèlerinages de Suisse :

« Lorsque j'eus franchi le seuil de cette chapelle de la Vierge et que je vis dans ces profondeurs obscures tous ces chrétiens agenouillés sous le rocher, étendant les bras en silence, joignant les mains, prosternant leur front contre cette terre, il me sembla voir les catacombes où se réfugiaient nos premiers frères et, ployant les genoux avec un doux frémissement, je me rappelai la promesse : « Quand vous vous réunirez pour prier, je serai au milieu de vous... »

 

Au chemin de la croix, la Vierge a rencontré

Son Jésus, chancelant, affreux, défiguré ;

Il était beau, son Fils, mais pour le reconnaître,

Il faut son coeur de Mère où le glaive pénètre.

Va-t-elle, à ses côtés, gravir le dur chemin ?

Pourra-t-elle survivre à l'immense chagrin ?

Oui, lisant son devoir dans le regard mourant,

Elle mettra ses pleurs où Lui mettra son sang.

Jésus veut la voir là, debout sur le Calvaire,

Pouvoir, en expirant, nous la donner pour Mère.

Il veut qu'en nos douleurs, elle soit notre appui.

Qu'elle porte sur nous l'amour qu'elle a pour Lui.

 

Sr J.-B.

 

 

Notre-Dame du Vorbourg

 

Pour dresser l'autel, le trône de la Reine des cieux, les Jurassiens ont incontestablement choisi un des sites les plus merveilleux qu'on puisse rêver.

Perchée sur son rocher à paroi verticale, la chapelle du Vorbourg attire tous les regards. De loin, le paysan du Val Terbi, en labourant son champ, aperçoit ce sanctuaire béni ; le voyageur cheminant dans la direction de Bâle regrette de ne pouvoir toujours s'y arrêter; enfin, tous ceux qui dans la contrée aiment beaucoup la Sainte Vierge, se font un devoir et c'est pour eux un bonheur de venir souvent visiter dans sa chère chapelle la Mère du Vorbourg, la gardienne, la Reine du Jura.

Ce qui les attire, ce n'est pas la vue ravissante dont on y jouit sur la vallée de la Birse et le rocher de Courroux, c'est une solitude qui leur rappelle Nazareth, où ils sont sûrs de rencontrer Jésus au tabernacle et le cœur d'une Mère toujours prête à les recevoir, toujours bonne pour les consoler, toujours puissante pour les secourir : voilà ce qui attire au Vorbourg de si nombreux pèlerins, voilà ce qui, en particulier dans l'octave de la Nativité, fait arriver successivement chaque matin les différentes paroisses de la contrée, ferventes et heureuses de venir offrir à la Mère du Sauveur l'hommage de leur affection filiale, celui de leur reconnaissance pour les bienfaits reçus, celui aussi de leurs prières pour les faveurs désirées, heureuses surtout de renouveler à leur Mère et à leur Souveraine, la consécration de leurs familles, du pays tout entier.

Oh ! ce pèlerinage de septembre au Vorbourg, que de peines il a consolées, que d'âmes il a ressuscitées !

Les historiens, semblables à ces preux qui croient ne pouvoir jamais remonter assez haut pour découvrir l'origine de leur maison, ont découvert sur le rocher du Vorbourg des traces de forts qui, à l'époque romaine ou peut-être celtique, se dressaient là pour surveiller l'étroit défilé. Quelques-uns, dit encore M. J. Jecker, auraient même constaté l'existence de portes qui jadis fermaient le passage ; d'autres y ont fait passer une grande voie romaine, ils y ont même situé des camps ; le plus important aurait été celui du Mont Chaibeut. Enfin, pour surveiller et protéger le passage et les camps, ils ont vu dans le château-fort, une construction romaine authentique.

Voilà bien des suppositions, mais rien ne nous force à les admettre. Ce qui nous intéresse d'ailleurs beaucoup plus que la forteresse en ruines, c'est le sanctuaire de Marie, au Vorbourg. Quelle est son origine ?

De multiples faits historiques font conclure que la construction du château et de la chapelle du Vorbourg est due à un des anciens avoués du monastère de Moutier-Grandval. L'un d'eux fut le comte Gérard Ier, et c'est à lui qu'on attribue ces constructions. Gérard était frère de l'Evêque de Toul qui devint Pape sous le nom de Léon IX, en décembre 1048. La vie de ce grand Pape du XIme siècle fut spécialement caractérisée par une activité surprenante. Avant la fin de la première année de son pontificat, il avait organisé et présidé le Concile de Latran, un concile national français à Reims et un concile national allemand à Mayence. C'est à son retour de Mayence pour Rome, que le grand Pontife arriva chez son frère Gérard pour consacrer lui-même la nouvelle chapelle du Vorbourg. Un tableau bien conservé, datant de 1671, rappelle aujourd'hui encore cette pieuse et importante cérémonie.

Le château et sa chapelle devinrent, dans la suite des âges, la propriété des Evêques de Bâle.

Ils connurent l'un et l'autre bien des vicissitudes.

Une des plus terribles fut le tremblement de terre du 18 octobre 1356.

Ce jour-là, vers neuf heures du soir, une première secousse se fit sentir qui fut suivie de dix autres plus ou moins violentes. La ville de Bâle fut en grande partie détruite et un grand nombre d'habitants trouvèrent la mort dans les décombres de leur maison, ou dans les flammes. La cathédrale ne fut pas épargnée ; le monastère de St-Alban fut anéanti et avec Soyhières et Delémont, le Vorbourg fut particulièrement éprouvé.

Le château et la chapelle se relevèrent bientôt de leurs ruines, mais pour être saccagés peu après (1365), par Thierstein, comte de Neuchâtel. Le donjon démantelé ne paraît plus avoir été habité que par un gardien. Mais la chapelle fut relevée. Dès l'année 1417, elle a son conseil, son trésorier, son receveur. Cette année-là, un écuyer de Delémont, Jean Thiébaut, Marschal donne pour lui, pour sa femme Marguerite, pour ses parents et pour la rémission de ses péchés, au luminaire de la chapelle de St-Himier (c'est le premier vocable de l'oratoire), tous les biens immeubles qu'il possède au village et dans le domaine de Soyhières.

Quatre-vingts ans se passent durant lesquels les annales du Vorbourg restent complètement muettes ; il ne faut pas en être surpris, étant donné que le 16 novembre 1487, la ville entière de Delémont fut complètement détruite par un incendie. Bien des documents ont dû alors être la proie des flammes.

Nouvelle épreuve : en 1449, l'empereur Maximilien déclare la guerre aux Suisses. Le 12 mai de cette année, un corps de troupes allemandes franchit le Blauenberg, peut-être dans la vallée de Delémont ; le château de Soyhières et plusieurs villages sont incendiés, des soldats rapaces montent à la chapelle du Vorbourg et la dévalisent.

Le triomphe du démon ne sera jamais définitif au Vorbourg. Marie n'est-elle pas la Reine de la victoire ?

La chapelle est restaurée. Pierre Meyer de Soyhières lui donne en toute propriété un champ et il le prend à bail. Le 7 avril 1586, un lundi de Pâques, c'était grande fête au Vorbourg, la foule des pèlerins y était accourue, le coadjuteur de l'Evêque de Bâle, Marc Tettinger, procédait à la bénédiction du sanctuaire rajeuni. Le même jour, le prélat consacrait un nouveau maître-autel qu'il dédiait à la bienheureuse Vierge Marie, à saint Michel Archange, à saint Nimier et à saint Othmar. En outre, il accordait aux pèlerins de précieuses indulgences.

Dès cette époque (1587), jusqu'en 1793, la paroisse de Delémont viendra chaque année en procession, le lundi de Pâques, célébrer l'anniversaire de cette dédicace de la chapelle du Vorbourg.

C'est probablement à cette date que remonte la statue de la Sainte Vierge qu'on vénère encore aujourd'hui. Cette statue a beaucoup d'expression, cependant, on a dit que l'artiste s'était préoccupé davantage des détails de la draperie que du choix des lignes qui la rendraient plus grande et plus belle. Il aurait dû s'appliquer davantage à nous révéler la sainteté et la dignité de la Mère de Dieu, mais encore, les pèlerins lui trouveront sûrement une attitude bien maternelle. Elle semble recommander à son divin Fils les requêtes de ses enfants. L'artiste n'a pas révélé son nom, la Mère du Ciel l'a vu au travail : il n'attendait pas d'autre récompense.

Il y avait près de 200 ans que l'armée de Maximilien avait dévasté cette contrée du Jura, quand une nouvelle tourmente se leva à l'horizon. C'était la guerre de Trente Ans. Encore une fois, ce seront les troupes françaises qui, avec celles de la Suède, viendront ravager les terres de l'Evêché de Bâle (1634-1648).

Voici le tableau navrant que traçait l'Evêque de Bâle. Henri d'Ostein, dans un rapport adressé au Pape Urbain VIII. Il écrivait : « Nous avons à déplorer dans ce diocèse l'abomination et la désolation. Depuis six ans, les soldats ne cessent de souiller le saint temple de Dieu. Ils ont incendié, dévasté, profané, temples et autels ; çà et là, ils les ont complètement détruits. Les monastères sont abandonnés, religieux et religieuses sont en fuite ; des atrocités ont été commises. Plusieurs ont succombé à la tristesse et à la faim. En peu de temps, deux cents prêtres environ sont morts, les uns cruellement égorgés, les autres, victimes des privations, des terreurs. Ceux qui ont survécu sont à l'étranger ou se cachent dans les villes voisines, de sorte qu'il s'en trouve à peine pour rompre le Pain de la Vie aux fidèles. La cour ecclésiastique, chassée de son siège, dispersée, aussi bien que le chapitre cathédral, est dans l'impossibilité de vaquer à ses fonctions. L'Evêque lui-même, obligé vingt fois en peu d'années de fuir d'un endroit à un autre, a dû se réfugier de nouveau cet hiver chez les Suisses, le duc de Weymar occupe jusqu'au dernier recoin des Etats de l'Evêché. »

Comme on le pense bien, la chapelle du Vorbourg ne fut pas épargnée. Heureusement, la précieuse statue avait été soustraite à la rapacité de ces nouveaux Vandales.

La paix étant revenue avec le traité de Westphalie, la chapelle connut une nouvelle restauration.

Un incendie faillit anéantir en partie la ville de Delémont. Le magistrat recommande la cité à Notre-Dame du Vorbourg et le feu s'arrête. En témoignage de reconnaissance, un ex-voto sera placé dans la chapelle : il représente la ville de Delémont et porte cette inscription : « Le 23 novembre 166]., dans l'embrasement d'une maison es coing, par la présence du Saint Sacrement, voeu et recommandations faites à Notre-Dame, le feu ne passa outre par l'intercession de saint Ignace et de saint Nicolas de Tolentino, quoique évidemment par les flammes animé, il menaçait d'incendier une partie de la ville. »

Dix ans plus tard, en 1671, le 3 décembre, un nouvel incendie éclate dans la maison de feu Jean-Henri Marion.

420On promet de faire un pèlerinage à la Pierre (Maria-Stein) en action de grâces, au nom de la ville qui a été préservée on promet aussi de faire une procession au Vorbourg le jour de Notre-Dame prochaine avec le Saint Sacrement. Pour témoigner encore de sa gratitude, la ville fait peindre une toile représentant la consécration de la chapelle par Léon IX. Elle porte la date de 1671. Le nombre des pèlerins continuant à augmenter, un nouvel agrandissement de la chapelle est décidé.

La chapelle agrandie, le magistrat de Delémont songea à la doter d'un autel plus convenable. Il donna pour ce travail tout le noyer nécessaire. Les statues de saint Imier et de Léon IX y encadraient celle de la Sainte Vierge. Le sculpteur Schoffe de Rheinfelden reçut pour sa peine une pistole, sept livres et dix sols. L'autel fut consacré par le coadjuteur de l'évêque de Bâle ; il y enchâssa des reliques des saints Ours et Victor. L'année suivante, 1674, un pharmacien de Soleure, Hans Ziegler, qui avait habité Delémont, offrit à la chapelle du Vorbourg une statue de Notre-Dame de Pitié. Ce travail fut confié à un artiste de Soleure. A cette occasion, la ville décida l'érection d'un autel. Il subsiste encore, c'est le premier qu'on trouve à gauche en entrant.

En 1682, une pieuse personne de Delémont donne neuf louis pour un second autel latéral, dédié à la Sainte Famille. Le travail fut exécuté par le même sculpteur que ci-dessus.

Les autels furent consacrés par l'évêque de Chrysopolis, suffragant de Monseigneur de Bâle. Il y plaça des reliques de saint Aurèle et de saint Germain martyrs. Un grand avantage pour les pèlerins fut l'arrivée, au Vorbourg, de prêtres desservants.

Le 9 août 1674, les Jacobins (dominicains) de Besançon sollicitaient du Conseil l'autorisation d'installer, au Vorbourg, deux religieux. Ils s'engageaient à construire un ermitage pour les recevoir.

Le Conseil soumit cette requête à l'Evêque de Bâle qui l'agréa, et le Frère Jean fut installé au Vorbourg, en 1676. Le 31 juillet de la même année, il fut décidé que l'ermitage serait doté d'une cloche. Elle servirait à convoquer les fidèles, et aussi en cas de danger à donner l'alarme.

Plusieurs ermites se succédèrent au Vorbourg jusqu'en 1779. Tous ne furent pas prêtres.

A partir de 1779, nous ne trouvons plus d'ermites près du sanctuaire ; des gardiens rétribués les remplacent jusqu'en 1827.

En 1676, le Conseil communal de Delémont fait placer de distance en distance, sur le chemin qui conduit au Vorbourg, des croix en pierre, il dépense pour ce travail 375 4 florins.

1696, 1er janvier. — En vue d'accroître la dévotion à Notre-Dame du Vorbourg, une personne charitable fait un legs pour faire dire un rosaire de cinq dizaines, les litanies de la Sainte Vierge et un Salve tous les samedis de l'année et aux six fêtes de Notre-Dame.

Dans toutes ses épreuves, la ville de Delémont en appelait à Notre-Dame du Vorbourg. Elle savait aussi lui témoigner sa reconnaissance. Souvent, nous l'avons vu, elle l'a fait en agrandissant la chapelle et en l'enrichissant ou en s'y rendant en procession ; ainsi, au lendemain de la paix de Ryswick, entre Louis XIV et les puissances coalisées contre lui, le 20 septembre 1697, la ville de Delémont vient au Vorbourg en action de grâces. Le dimanche, 26 janvier 1698, on viendra y chanter le Te Deum et le Conseil décide que les RR. PP. Capucins seront priés de dire, le samedi suivant, trois messes aux trois autels, et il est demandé que chaque famille soit représentée par un de ses membres. Les dons, petits ou grands, continuent à affluer et témoignent de la confiance que l'on porte à la Très Sainte Vierge, si maternelle en ce lieu béni.

1702, 7 juin. — On redoute de nouvelles guerres. Pour éloigner ce fléau, on fonde quinze messes à la chapelle du Vorbourg. Elles seront célébrées par Messire Bendit.

Le 14 janvier 1706, Jean-Georges d'Avenue, membre du Conseil et lieutenant des maîtres-bourgeois de Delémont, qui a « toujours conservé une dévotion particulière et confiance à Notre-Dame miraculeuse »,

lègue à sa chapelle le tiers de la ferme « devant la Metz » qui est sa propriété.

M. d'Avenue demande qu'on célèbre à la chapelle, chaque semaine, deux messes pour le repos de son âme, et qu'en outre, chaque mois, une messe de requiem soit dite à l'intention de sa femme défunte, Anastasie, de son père et de sa mère Jacob d'Avenue et Catherine, née Wicquat.

1709, 11 avril. — Le vicaire général permet de confesser et de communier au Vorbourg, le temps pascal excepté.

1710, 5 juin. — Frère Guillaume Oeuvray est allé à Rome le 12 février : il a rapporté la bulle des indulgences de saint Marcel et de Notre-Dame du Vorbourg ; on choisit l'Assomption pour la fête à indulgence du Vorbourg.

Le 12 juin 1710, l'archidiacre Obry lègue 25 livres à la chapelle pour l'entretien d'une lampe qui devra brûler au choeur devant l'autel de la Sainte Vierge ; le 26 octobre 1721, le Père capucin Casimir Landard, de retour de la mission de Moscovie, offrit à Notre-Dame une robe de soie blanche parsemée de fleurs.

1729, 5 mai. — Louis Valoreine offre une pièce d'orfèvrerie en forme de monstrance pour y mettre une relique de sainte Apollonie dont il a fait présent au Vorbourg.

1742, 2 février. — Le curé de Courroux, Ferdinand Raspieler, originaire de Glovelier, décédé à Notre-Dame de Pitié du Vorbourg, donne sa traduction de l'Ecole de la Croix de J.-B.-J. Baron de Lerchenfeld, imprimée en 1714, un volume in-12.

« Il est notoire, dit-il dans une épître dédicatoire, que vous procurez des grâces particulières à ceux qui révèrent votre Saint portrait douloureux ; tant de tableaux votifs qui servent de tapisseries à votre sainte chapelle du Vorbourg, que le saint Pape Léon IX a consacrée, tant de saintes messes qu'on y a fondées, tant de pèlerinages et de processions publiques que l'on y fait pour implorer le secours divin par votre intercession, dont toute la vallée de Delémont sent les effets surprenants, font preuve de votre grand crédit auprès de Dieu. »

Depuis la guerre de Trente Ans, le Vorbourg n'avait plus vu que des jours paisibles et heureux ; magistrats et particuliers avaient rivalisé de zèle pour son embellissement ; les abords avaient été élargis et aplanis, les arbres plantés sur la hauteur de la colline avaient grandi et formaient une magnifique avenue. Quinze croix de pierre avec des bas-reliefs représentant les mystères du rosaire avaient été érigées sur le parcours. La modeste chapelle avait été considérablement agrandie. L'affluence des fidèles au Vorbourg et leur dévotion à l'Auguste Mère de Dieu allaient toujours croissant, et les bienfaits obtenus par son intercession étaient attestés par les nombreux ex-voto qui couvraient les murs de la chapelle.

A tant d'années de paix et de ferveur devaient succéder des jours de terreur et de désolation.

Vers la fin du mois de mai 1792, les terres de l'Evêché de Bâle furent envahies par les troupes françaises de la Révolution. Le Jura vit ses prêtres condamnés à l'exil, ses églises profanées et dévastées, les croix abattues, les cloches enlevées pour être converties en canons, les vases sacrés livrés au pillage. La chapelle du Vorbourg y perd toutes ses fondations. Elle comptait à cette époque 351 messes fondées. Grâce à la prévoyance de deux citoyens de Delémont, un crucifix et deux calices en vermeil, des burettes, une lampe en argent et vingt-deux livres tirées du tronc furent transportés à Delémont et échappèrent au pillage. Quant à la statue de la Sainte Vierge, elle fut emportée secrètement le 26 septembre 1793 par un brave homme Antoine Rais, fermier du Vorbourg. Il la cacha dans une grotte située dans la forêt, au-dessus de la chapelle.

Déclarée propriété nationale, le 8 thermidor de l'an 4 (22 juillet 1796), la chapelle du Vorbourg fut vendue par les administrateurs du Mont-Terrible, à un médecin de Delémont, le docteur Wicka. Celui-ci la revendit au fermier Antoine Rais, qui fixa sa demeure auprès de la chapelle et s'en constitua le gardien.

 

En 1804, les prêtres purent regagner leurs paroisses ; la statue de la Vierge rentra aussi dans sa chapelle, et les fidèles revinrent avec bonheur offrir à leur Souveraine l'hommage de leur indéfectible attachement.

Les croix furent aussi relevées, et l'intérieur de la chapelle restauré. En 1822, la ville de Delémont fait l'acquisition du sanctuaire du Vorbourg et de ses dépendances d'Antoine Rais qui en avait été l'acquéreur et le restaurateur. En 1833, un indult de Sa Sainteté le Pape Grégoire XIV accorde les privilèges suivants :

 

1. Le maître-autel de la chapelle du Vorbourg est érigé à perpétuité en autel privilégié.

2. Ceux qui visitent cette chapelle gagneront chaque fois une indulgence de 300 jours.

3. Une indulgence plénière est accordée une fois par semaine à ceux qui, s'étant confessés et ayant communié dans quelque église que ce soit, visiteront la chapelle et y prieront aux intentions du Souverain Pontife.

 

Vers la même époque, plusieurs dons assez considérables sont faits à la chapelle du Vorbourg.

1855. Neuf croix du Rosaire manquaient encore sur le chemin du Vorbourg. On les rétablit pour le prix de 600 fr.

1856. Le maître-autel et la statue de la Sainte Vierge sont entièrement dorés à nouveau par Faller d'Arlesheim pour le prix de 1,200 fr.

1867. La Bourgeoisie de Delémont fait placer autour de la chapelle et du Calvaire une très belle et forte grille en fonte. La même année, le conseil de fabrique de Vorbourg fait ériger, derrière la chapelle, une grande croix en pierre qui coûta 400 fr.

1869. Couronnement de la Vierge miraculeuse du Vorbourg, par S. G. Mgr Lachat (voir Semaine catholique, 8 septembre 1883).

1870. Indult de Sa Sainteté Pie IX, autorisant les prêtres qui célèbrent au maître-autel du Vorbourg à dire chaque jour la messe De Beata.

 

Ex-voto

 

Au Vorbourg, toutes les infirmités, toutes les souffrances du corps et toutes les peines et les angoisses de l'âme sont venues chercher un remède et un soulagement ; les ex-voto qui ornent les murs de ce lieu béni en sont un éloquent témoignage. Chacun de ces tableaux a son histoire secrète, mais combien émouvante. La reconnaissance eût été mieux inspirée parfois en faisant connaître, pour les publier, les faveurs reçues. Ce serait autant de pages d'un livre d'or à la gloire de Marie. Cette bonne Mère nous les révélera un jour.

Un ex-voto à remarquer, c'est celui de Jean-Baptiste et de Joseph de Stael. Il représente le bienheureux Nicolas de Flue en prière, et porte la date de 1688. Le culte de l'ermite du Ranft était donc déjà en honneur dans le Jura à cette époque.

Plusieurs ex-voto rappellent les monastères disparus de Moutier-Grandval, des Annonciades ; le Chapitre canonical de Porrentruy y est aussi représenté.

Un tableau à signaler encore, c'est celui de la famille Chappuis, d'où est sortie la vénérable Marie de Sales ; on y reconnaît, entre autres membres de la famille, à la suite de celui qui en était le chef, le Révérend Père Joseph, Jésuite, deux Visitandines de Fribourg et une Capucine de Montorge.

Dans une judicieuse étude sur ces témoignages de gratitude, Mgr Folletête, vicaire général, mentionne un ex-voto de 1719, simple tablette contenant une inscription latine qui résume bien les sentiments de la dévotion mariale. En voici la traduction :

« O Bienheureuse Marie, Mère de Dieu et Mère du coupable (que je suis) ; Vous Mère du Juge et Mère de l'exilé, puisque Vous êtes la Mère de l'un et de l'autre fils, ne permettez pas que le fils coupable soit damné par le Fils-Dieu ; mais faites par Votre maternelle pitié que le fils coupable soit réconcilié avec le Fils qui est Dieu ; et par Votre Fils Juge, recevez dans la patrie Votre fils exilé, ô Bienheureuse Marie ! »

La plupart des 300 ex-voto datent des trois siècles précédents. Ils fournissent une documentation variée des plus intéressantes.

 

Couronnement de Notre-Dame du Vorbourg

 

Mgr Lachat, ancien curé de Delémont, avait à coeur de témoigner à Notre-Dame du Vorbourg sa reconnaissance et il obtint de Sa Sainteté Pie IX, par bref du 6 août 1869, l'autorisation de couronner solennellement, au nom du glorieux Pontife, la statue de l'Immaculée Vierge Marie, vénérée dans le sanctuaire du Vorbourg.

Sa Sainteté le chargeait en outre de bénir la nouvelle cloche offerte par Delémont à Notre-Dame du Vorbourg. Cette cérémonie eut lieu le 12 septembre 1869 avec une solennité telle que le Jura n'en avait jamais vu de plus splendide. Une neuvaine préparatoire avait précédé la grande journée. Le vendredi, 2 septembre, la statue de Notre-Dame du Vorbourg avait été transportée solennellement dans l'église de Delémont, où pendant neuf jours des exercices de dévotion virent accourir aux pieds de la Vierge Immaculée les foules de tout le Jura.

La cérémonie du 12 septembre débuta par la bénédiction d'une cloche dédiée à la Vierge Immaculée. En souvenir du jubilé sacerdotal de Pie IX, elle porte cette inscription :

Beatae Mariae Immaculatae

Dominae de Vorbourg

 

In memoriam Jubilaei sacerdotalis Pii Papae IX

Cives Delemontani 1869

 

Le Révérendissime Abbé de Mariastein assistait l'auguste Pontife. On comptait sur le beau temps. La pluie tomba toute la matinée, le vent soufflait impitoyable. A midi, la rafale continuait, cependant, on priait, on espérait le soleil pour l'après-midi, pour la procession. La Très Sainte Vierge ne pouvait rester sourde aux prières de ses enfants. A deux heures, le soleil perçait les nuages, la procession s'organisait, la foule était immense. Les sept paroisses les plus rapprochées de Delémont étaient arrivées en procession avec croix et bannières, sous la conduite du clergé. Des villages les plus éloignés de la vallée, de l'Ajoie, des chars avaient amené de nombreux pèlerins.

Mais voici que les cloches s'ébranlent jetant dans les airs leurs joyeuses envolées. La procession commence à se déployer à travers la ville, la croix paroissiale de Delémont en tête, suivie des innombrables bannières de la ville et des paroisses, les enfants en blanches théories, les religieuses des diverses congrégations, tenant un cierge à la main, les jeunes gens sous la bannière de l'Enfant Jésus et de saint Louis de Gonzague. On voit venir ensuite le précieux reliquaire de saint Germain et de saint Randoald, le glorieux martyr, le saint Crucifix de Develier, et enfin la statue de Notre-Dame du Vorbourg, couronnée et triomphante, portée par quatre clercs en dalmatiques. Elle s'avançait majestueuse et bénissante à travers les rues splendidement pavoisées de la cité. Les fanfares de la vallée alternaient avec les chants des psaumes et des cantiques. Enfin, arrivée au Vorbourg, la Vierge couronnée fut installée sur son autel splendidement orné et illuminé. La procession prit le chemin du retour, psalmodiant les litanies et la cérémonie s'acheva au chant du Te Deum au pied de l'autel de St-Marcel. Le soir, le vent étant complètement apaisé, la ville fut splendidement illuminée. La joie était dans tous les coeurs.

Plus que jamais, le Jura sera fidèle à Marie.

Depuis lors, chaque année, une octave d'offices chantés avec sermon rappelle ce pieux événement. (Cf. Semaine catholique 1883, No du 8 septembre.) Chaque année, les fidèles très nombreux assistent à ces exercices pour y gagner les précieuses indulgences accordées par Grégoire XVI et Pie IX, lequel a agrégé la chapelle du Vorbourg à celle de Lorette et a communiqué à l'humble chapelle jurassienne toutes les faveurs spirituelles qui enrichissent la Santa Casa. C'est encore à l'intervention de Mgr Lachat que la chapelle du Vorbourg doit ce privilège.

Le Jura lui en doit une bien vive reconnaissance. Il est heureux de conserver dans sa chère chapelle du Vorbourg une crosse de Mgr Lachat et une mitre qu'a portée au Concile du Vatican l'illustre confesseur de la foi.

 

Une page d'héroïsme

 

Sous le titre : « Un demi-siècle de luttes religieuses dans le canton de Berne », M. E. Daucourt, ancien préfet de Porrentruy et ancien rédacteur du Pays, vient de faire paraître deux volumes qui sont consacrés à l'histoire de la persécution qu'a soufferte le Jura catholique, à partir de 1870 et qui ne prit fin qu'en 1935, par le rétablissement intégral des paroisses catholiques supprimées au cours du Kulturkampf.

L'Echo a consacré à cet ouvrage un article qui en révèle la valeur. Il y a dans cette analyse une leçon d'héroïsme bien vivante et qu'il sera toujours opportun de rappeler.

L'histoire de la tentative d'installation du schisme dans le Jura catholique présente une frappante analogie avec celle de son établissement à Genève. L'idée première qui inspira le gouvernement bernois fut la même que celle qui avait inspiré le gouvernement genevois. De même que les communes catholiques que le roi de Sardaigne avait cédées à la république genevoise, le Jura catholique se trouva annexé à un Etat protestant, qui manifesta bientôt la préoccupation de s'assimiler ses nouveaux concitoyens en leur imposant une religion qui se rapprochât de celle de la majorité.

Pendant des siècles, le Jura bernois appartint aux princes-évêques de Bâle, qui en étaient tout à la fois souverains spirituels et temporels. Leur gouvernement était tout paternel, et on pouvait dire dans ce pays, comme dans beaucoup d'autres alors : « Il fait bon vivre sous la crosse. »

Devenu français, le Jura partagea la bonne et la mauvaise fortune de la grande nation. Enfin, le Congrès de Vienne, en 1815, réunit les 60,000 catholiques jurassiens aux 400,000 protestants bernois, non sans stipuler en faveur des populations annexées, comme il avait été fait à l'égard de Genève, des garanties formelles en ce qui concernait la liberté de conscience et l'exercice de la religion catholique.

L'Evêque de Bâle était alors représenté à Porrentruy par un vicaire général. Lors de la reconstitution de l'Evêché (1828), Berne reconnut l'autorité de l'Evêque sur les catholiques du Jura, par convention avec le Saint-Siège. Le siège de l'Evêché fut transféré à Soleure.

Il sembla d'abord que tout irait , bien : les catholiques étaient confiants ; la majorité de l'ancien canton paraissait avenante.

Mais, après 1830, une nouvelle constitution, basée sur les erreurs du libéralisme, fut adoptée, et le clergé fut sommé d'y prêter serment. Il s'y refusa et obtint que la formule du serment fût amendée. C'était une première alerte.

Le diocèse de Bâle embrassait les Etats de Berne (pour l'ancienne principauté de Porrentruy), de Lucerne, de Soleure, de Zoug, d'Argovie.

En 1863, Mgr Eugène Lachat, curé-doyen de Delémont, fut nommé évêque de Bâle. Berne était flatté de l'avènement d'un Jurassien. Les autres Etats diocésains réglèrent leur attitude sur la sienne et firent bon accueil à Mgr Lachat. Les attaques contre l'Eglise furent un instant interrompues ; mais la trêve fut courte. Une circulaire du vicaire général de Porrentruy touchant les inhumations des protestants fut le prétexte d'un nouveau déchaînement de fureur anticatholique. Le gouvernement bernois envoya à l'Evêque une lettre de reproches injurieux. Puis, aussitôt après, il décréta l'abrogation de la plupart des fêtes chômées, sans souci des garanties de l'Acte de 1815 ; il supprima les écoles libres catholiques et, enfin, par un abus inouï, octroya de son chef, ou plutôt imposa aux paroisses du Jura l'élection des curés, au mépris des constitutions canoniques que le traité de Vienne lui faisait un devoir de respecter à l'égard de l'organisation ecclésiastique du territoire annexé.

C'était déjà le vieux-catholicisme, sans le nom, qui faisait son avènement sous l'égide de l'Etat de Berne. L'interdiction d'une quête pour le denier de Saint-Pierre, la défense signifiée aux prêtres de s'absenter de leur résidence plus de huit jours sans la permission du gouvernement, les tentatives réitérées pour imposer des pasteurs indignes, des suspensions et révocations de curés, prononcées, par une monstrueuse confusion de pouvoirs, par voie administrative ou judiciaire, la défense faite au clergé de prendre part à une retraite ecclésiastique, l'interdiction de certains manuels théologiques, l'imposition de la censure pour les Mandements épiscopaux, étaient autant d'actes de pur joséphisme, inspirés des doctrines qu'accréditaient en Allemagne les précurseurs du vieux-catholicisme.

Enfin, le 2 avril 1870, tandis que Mgr Lachat siégeait au Concile du Vatican, les cantons diocésains mirent le comble à leurs violences en décrétant la suppression du Séminaire diocésain. C'était dire avec assez de cynisme qu'on voulait la mort du catholicisme par extinction, c'est-à-dire en empêchant le recrutement et la formation du clergé.

Mgr Lachat avait toujours eu à l'égard de l'Etat une attitude conciliante, pleine de bienveillance, mais néanmoins inébranlable sur les principes fondamentaux de la doctrine catholique. A mesure que l'attaque arrivait, portant atteinte à quelque droit ou à quelque garantie de l'Eglise et de son siège, il protestait publiquement, énergiquement ; bien que sans espoir de réussite, il élevait la voix dans tous les conseils de la Confédération ; il frappait à toutes les portes et, quoique repoussé de tous, il maintenait haut et ferme le droit que lui assuraient son caractère épiscopal et les traités.

La guerre ouverte qui lui était faite devait aboutir à une catastrophe. Il fallait faire taire cette voix qui s'élevait sans cesse et signalait au monde entier l'iniquité et l'impiété des gouvernements sectaires ; il fallait chasser de la scène officielle où il tenait une si grande place l'Evêque qui refusait de désarmer et qui ne cédait ni aux promesses ni à la violence.

Le Concile du Vatican avait vu Mgr Lachat tenir sa place au milieu des pontifes les plus dévoués aux suprêmes prérogatives du Saint-Siège : sa voix s'était associée aux plus illustres défenseurs de l'infaillibilité pontificale. Au retour dans son diocèse, il ne craignit pas de promulguer les décrets du Concile oecuménique, malgré la réprobation dont les couvrait le radicalisme suisse. C'était plus qu'il n'était besoin pour précipiter un cataclysme que rien ne pouvait plus prévenir.

Le 29 janvier 1873, la conférence dite diocésaine se réunissait à Soleure.

Les débats ne furent pas longs : les voix des députés de Lucerne et de Zoug, qui protestèrent courageusement contre les propositions de Berne, furent vite étouffées par l'unanimité des délégués des cinq autres cantons. La destitution de Mgr Lachat comme évêque de Bâle fut votée par acclamations. Toute fonction épiscopale lui fut interdite et il devait quitter sans retard son palais de Soleure. Le Chapitre cathédral était invité à nommer de suite un administrateur du diocèse de Bâle.

La destitution de Mgr Lachat fut portée à la connaissance des populations catholiques par une proclamation. Berne y joignit une circulaire aux ecclésiastiques par laquelle ordre leur était donné « de rompre toute espèce de relations officielles quelconques avec Mgr l'évêque Eugène Lachat concernant les affaires du culte ». C'était décréter le schisme.

En mars 1873, les quatre-vingt-dix-sept prêtres du Jura adressèrent au gouvernement bernois une lettre énergique par laquelle ils protestaient hautement contre les mesures prises à l'égard de leur Evêque et du clergé catholique et déclaraient solennellement qu'ils n'admettaient pas les défenses faites par le Conseil exécutif de Berne et qu'ils étaient prêts à tout souffrir, même la mort, plutôt que de manquer au devoir de leur sacerdoce.

Avec la même unanimité, les prêtres jurassiens adressèrent à Mgr Lachat l'expression de leur soumission et de leur fidélité.

Le monde catholique tout entier s'émut du traitement infligé au vénérable prélat. Cette destitution, perpétrée par des protestants et des catholiques libres penseurs, aux applaudissements de la tourbe ordinaire des insulteurs de l'Eglise, avait profondément indigné l'Europe chrétienne, et tous les jours l'Evêque de Bâle en recevait les témoignages les plus touchants et les plus éloquents. Le plus précieux fut celui qu'il reçut de Sa Sainteté Pie IX, qui y joignit une croix pastorale, symbole de la passion soufferte par l'Evêque persécuté. Plusieurs de ses frères en épiscopat adressèrent à Mgr Lachat l'expression de leur sympathie. Enfin, de nombreuses communes du Jura eurent la touchante idée de lui décerner la bourgeoisie d'honneur.

Ces manifestations stupéfièrent le gouvernement bernois, qui avait cru qu'on s'inclinerait avec terreur sous ses ordres. Il s'imaginait être encore au temps de la Réforme, où le nom de Berne avait suffi à leverles obstacles au nouveau culte. L'appui politique de la Prusse triomphante, l'assurance de n'avoir rien à craindre en violant les traités de 1815, lui donnaient une présomption qui s'affola de colère devant la résistance. Il saisit le prétexte de la protestation du clergé jurassien pour frapper un nouveau coup. Il porta donc un arrêté qui suspendait non seulement de leurs traitements, mais de leurs fonctions paroissiales, tous les prêtres comme coupables de rébellion contre l'Etat. Il affirmait le « droit de souveraineté de l'Etat sur l'Eglise catholique ».

Cette usurpation de pouvoirs parut si monstrueuse qu'on se refusa tout d'abord à prendre le décret au sérieux. Le clergé continua donc à exercer les fonctions pastorales que l'Eglise lui avait confiées et que seule elle pouvait lui retirer. En même temps, les populations, sous le coup de la persécution menaçante, cherchaient dans les prières publiques et les démonstrations pacifiques de leur foi, la force et les grâces nécessaires. On se rendait en foule aux pèlerinages célèbres. Le Jura faisait une veillée d'armes avant la bataille, car la lutte allait commencer.

Ce sont les péripéties de cette lutte que narre M. Daucourt dans ses deux volumes. On y voit défiler la double galerie des persécuteurs et des persécutés, des prêtres fidèles et des apostats, des défenseurs et des bourreaux qui se sont, au cours de cette tragédie, illustrés par leur héroïque fidélité à l'Eglise ou, au contraire, déshonorés par leurs forfaits.

On ne peut relire sans une douloureuse émotion ni sans révolte les tristes fastes de cette longue iniquité.

Quand vous aurez besoin de courage, a dit un grand chrétien, allez aux Catacombes... Des souvenirs comme ceux que nous ont laissés les catholiques jurassiens durant le Kulturkampf, ne valent-ils pas une visite aux Catacombes ?

 

La Vénérable Mère Marie de Sales Chappuis

 

Quand le pèlerin du Vorbourg plonge ses regards dans la profonde vallée, il voit presque à ses pieds, un peu à l'est, un petit village, c'est Soyhières, le village natal de la Vénérable Mère Marie de Sales Chappuis, fondatrice ou tout au moins inspiratrice des Soeurs Oblates de St-François de Sales.

Un mot de ses parents. C'étaient des chrétiens de vieille roche. La piété de son père s'était affermie au milieu des circonstances les plus difficiles, les plus tragiques même. Durant la Terreur, sa maison avait été le refuge secret du clergé fidèle.

Sa compagne était digne de lui. Nièce d'un prêtre, le bon abbé Fleury, Marie-Catherine Fleury était un modèle de vertus : bonne, douce, active, économe, elle était d'un zèle religieux intrépide. Elle retint, durant les longs mois de la Terreur, son oncle prêtre dans sa maison, et quand la maison située au village, qui était l'auberge de la Croix-Blanche, devint moins sûre, c'est dans la ferme de la Combe qu'elle accueillit les prêtres réfractaires.

Onze enfants naquirent de leur union. Trois moururent en bas âge. Sur les huit autres, le bon Dieu préleva un large tribut pour son service, puisque quatre filles entrèrent en religion, trois à la Visitation, et une chez les Capucines de Montorge ; deux fils furent reçus dans la Compagnie de Jésus.

De la vie de la Mère Marie de Sales, nous ne voulons citer que quelques faits qui révèlent sa dévotion pour la Sainte Vierge.

Soyhières est à faible distance du Vorbourg, aussi Marie-Thérèse se faisait-elle un devoir de venir souvent y visiter sa bonne Mère du Ciel, surtout depuis sa première communion qu'elle eut le bonheur de faire à huit ans.

Les pèlerinages de Marie-Thérèse n'étaient pas un simple caprice d'enfant, une récréation, mais bien une sorte de petite retraite. Elle y apportait un grand recueillement et, pour ne pas la troubler dans sa méditation, son frère qui l'accompagnait la suivait à petite distance. De bonne heure, la Sainte Vierge semble lui avoir révélé, comme à Bernadette, qu'à la prière il faut joindre la pénitence, aussi, le mercredi et le vendredi, elle disait à son jeune frère : « Aujourd'hui, pour monter au Vorbourg, nous allons mettre de petits cailloux dans nos souliers. » Et la consigne était ponctuellement exécutée.

Marie-Thérèse savait aussi qu'après avoir obtenu une grâce, il faut savoir remercier. La reconnaissance est un devoir, elle est aussi le grand moyen d'obtenir de nouvelles faveurs.

S'agissait-il pour les enfants d'obtenir une grande grâce de M. Chappuis ? Thérèse en était chargée. Elle se rendait auprès de son père et allait directement au but. Les motifs qu'elle donnait étaient toujours trouvés bons et elle revenait victorieuse vers la petite troupe qui attendait anxieusement la réponse. « C'est fait, disait-elle, il faut remercier le bon Dieu et dire un Ave Maria à Notre-Dame du Vorbourg. »

Enfant, elle préludait déjà à sa mission de maîtresse des novices et s'y entendait déjà en direction spirituelle. Qu'on en juge : ses frères et soeurs venaient volontiers lui confier leurs fautes d'enfants. Thérèse les écoutait, puis leur disait : « Demandez-en bien pardon, faites un acte de contrition et n'y pensez plus. s Lorsque, par contre, la faute avait été plus grave, elle imposait une autre sanction ; pour obtenir notre pardon, nous irons à Notre-Dame du Vorbourg.

C'est le plus souvent avec François, le frère qui se rapprochait le plus d'elle par son âge et par son caractère, que Thérèse allait à Notre-Dame du Vorbourg. Leur mère les y envoyait pour demander la santé d'un petit frère, la santé du cher oncle l'abbé Fleury, le courage et la force dont le père avait besoin pour remplir ses charges en ces temps difficiles. François et Thérèse prenaient alors le sentier qui, aujourd'hui encore, escalade le rocher et conduit à la chapelle vénérée.

La question de la vocation commence à se poser pour la jeune Thérèse. Pour connaître la volonté du bon Dieu, elle demande à ses parents la faveur d'aller en pèlerinage à Notre-Dame des Ermites. En ce temps, un pèlerinage n'était pas un voyage en chemin de fer, mais un voyage qu'on faisait à pied en priant et en se mortifiant de toutes manières. Thérèse était d'une complexion délicate, les fréquentes maladies de son enfance avaient souvent mis sa vie en danger. Un voyage d'une trentaine de lieues n'allait-il pas trop éprouver cette enfant. Les parents purent le craindre un instant, toutefois, confiants dans la Très Sainte Vierge, ils donnèrent la permission sollicitée et, avec trois jeunes filles, Thérèse prit le chemin des Ermites.

Le premier jour, Thérèse éprouva une fatigue si grande qu'elle ne crut pas pouvoir continuer sa route, mais, le lendemain, elle eut le bonheur de communier et sa fatigue disparut. Vaillantes, nos quatre pèlerines reprirent leur marche priant, chantant, s'arrêtant sous un arbre ou à l'orée d'une forêt pour prendre un frugal repas. Elles s'arrêtaient pour passer la nuit dans des familles connues qui hébergeaient volontiers les pèlerins.

Après trois jours de marche, elles avaient le bonheur de saluer les tours de l'antique abbaye et un peu plus tard celui de s'agenouiller aux pieds de la Vierge noire. Nos pèlerines arrivaient à l'heure de l'Angélus ; quel bonheur de réciter la prière angélique devant la sainte chapelle qui leur rappelait si bien Nazareth ! Plus tard, Thérèse dira qu'elle n'a jamais pu oublier l'impression éprouvée à cette heure bénie : « C'était le sentiment d'une joie intime, d'une profonde reconnaissance. » La Sainte Vierge se montra vraiment pour elle une bonne Mère. Elle en reçut les lumières désirées pour son avenir. Elle laissa aller son âme à la contemplation du mystère de la vie de Notre-Seigneur et elle recueillit, nous dit son historien, des vues si vives, si profondes, sur l'enfance de Notre-Seigneur, sur sa vie à Nazareth, sur son travail, sur son obéissance que pour le reste de sa vie, la bonne Mère eut pour les fêtes et les temps consacrés à vénérer l'enfance de Notre-Seigneur une dévotion si intense qu'elle communiquait avec un bonheur inexprimable et les plus grands fruits.

A Soyhières, on comptait les jours et les heures ; de l'esprit, du coeur, on suivait les pèlerines. Prévoyant le jour et le moment de leur arrivée, M. Chappuis se mit en marche pour aller à leur rencontre. De plus loin qu'elle l'aperçut, Thérèse se mit à courir, comme si elle ne ressentait aucune fatigue. Bientôt, elle tombait dans les bras du bon père qui pleurait de joie en embrassant son enfant. Thérèse, le coeur plein de souvenirs, fait à son père le récit du voyage et elle ne cesse de répéter combien la Sainte Vierge lui a été bonne dans son béni sanctuaire. Quant à sa vocation, c'est maintenant affaire décidée... le bon Dieu l'appelle au cloître.

Au mois de juin 1811, Thérèse partait pour Fribourg et le couvent de la Visitation lui ouvrait ses portes. L'épreuve y attendait la généreuse enfant. En effet, Thérèse passa trois mois en proie à des tentations et à des angoisses inexprimables. Le souvenir de ses parents, les joies de son enfance, cette vie de famille si tranquille, si heureuse qui allait si bien à toutes ses inclinations, hantaient continuellement son esprit ; un dégoût persistant de toutes les pratiques de la vie religieuse, l'absence de toute consolation sensible, une sécheresse désolante, tout cela contribua à lui donner la conviction que le bon Dieu la voulait ailleurs, et enfin, elle reprit le chemin de Soyhières.

A son retour, la crise parut se dissiper, mais bientôt d'autres craintes l'envahirent. Faisait-elle la volonté du bon Dieu ou la sienne propre ? Est-ce qu'elle ne faisait pas comme Jonas résistant à la volonté du Seigneur ? N'était-ce pas de l'ingratitude à l'égard du bon Dieu qui l'aimait tant ? Ces pensées harcelaient son esprit, et dans ces heures angoissantes, sa seule consolation était de venir prier, pleurer aux pieds de Notre-Dame du Vorbourg.

Trois ans se passèrent dans ces dispositions pénibles. Un jour vint cependant où le soleil reparut dans cette âme. Elle se trouvait au Vorbourg, elle y avait prolongé sa prière, quand tout à coup, elle comprit que le bon Dieu la voulait à Fribourg. Transportée de joie, elle rentra à la maison, fit part à ses parents de sa décision. « Nous devons, dit-elle, un gros bouquet à Notre-Dame du Vorbourg, je le lui porterai avant de partir. »

Les préparatifs du départ terminés, elle se rendit une dernière fois à cette chapelle, témoin de ses combats, de ses luttes, comme aussi de ses larmes, de ses prières, des grandes grâces dont Dieu l'avait si souvent comblée. Elle en baisa avec amour le pavé, elle baisa aussi le tableau où son père s'était fait représenter avec toute sa famille, en action de grâces d'une guérison miraculeuse qu'il avait obtenue par l'intercession de Notre-Dame.

En religion, Thérèse reçut le nom de Marie-Françoise de Sales, nom qui rappelait sa filiale dévotion envers la Très Sainte Vierge.

En septembre 1815, M. et Mme Chappuis s'en vinrent à Fribourg pour revoir leurs chères enfants, Soeur Marie de Sales et deux de ses soeurs religieuses, l'une à la Visitation également, l'autre à Montorge. Remplis de consolation et de reconnaissance pour la grande grâce que le bon Dieu avait faite à leurs enfants et à eux-mêmes, ils promirent de ne plus s'affliger du sacrifice qui leur avait été demandé et pour en perpétuer la mémoire, ils offrirent un nouvel ex-voto au sanctuaire de Notre-Dame du Vorbourg. On y voit M. et Mme Chappuis présentant leurs enfants à la Sainte Vierge. Plusieurs déjà sont revêtus de l'habit religieux ; c'est Thérèse qui termine la série, les autres, plus jeunes, les suivent dans l'attitude de la prière. Ce tableau se voit encore aujourd'hui dans la chapelle du Vorbourg. Quant à Mère Marie de Sales, après avoir travaillé à la fondation de la Congrégation des Soeurs Oblates de St-François de Sales, elle mourut en odeur de sainteté au monastère de Troyes, le 7 octobre 1875.

La petite chapelle où repose sa dépouille sainte, au monastère de Troyes, est un lieu de pèlerinage où bien des âmes ont trouvé de grandes faveurs. La cause de Mère Marie de Sales est au nombre de celles qui, à Rome, attendent de la Congrégation des Rites les honneurs de la béatification.

Une dernière pensée de la vénérable Mère :

« Dans l'intervalle que je voyais ce que Dieu voulait, qui est d'imprimer sur moi la vertu de Notre-Seigneur, la Sainte Vierge s'est présentée, disant qu'elle m'assisterait ; que je ne craigne pas ; qu'elle avait participé plus que personne aux divins mystères, qu'elle me couvrirait de son manteau ; que l'emploi dont Notre-Seigneur me charge lui plaît extrêmement, puisque c'est le faire aimer et régner dans les coeurs. »

 

Notre-Dame de Lorette à Porrentruy

 

C'ÉTAIT en 1634, les Suédois, sous le commandement d'Othon-Louis, s'abattirent sur l'Alsace. Belfort, Altkirch et d'autres villes furent pillées et brûlées par ces nouveaux Vandales. Du haut des Rangiers, les Jurassiens pouvaient voir les sinistres lueurs des incendies et ils avaient tout à craindre des cruels méfaits de ces hordes cruelles. On savait que sur leur passage ils mettaient tout à feu et à sang, on rapportait partout les abominations dont ils étaient coutumiers. On savait qu'ils avaient brûlé des paysans à petit feu pour leur faire révéler une cachette d'argent qu'ils n'avaient pas, qu'ils se faisaient un plaisir de martyriser des infirmes, des vieillards, de tout petits enfants. On savait tout cela et on tremblait à Delémont, à Porrentruy, dans tout le Jura.

Le 21 mars (1634), on avait déjà eu une alerte : un détachement suédois était venu jusqu'à la frontière. On négocia. Le Gouvernement de Montbéliard, au nom du Roi de France, s'était interposé. Les Suédois s'éloignèrent. Ce ne fut pas pour longtemps. Trois jours plus tard, l'armée du rhondgrave arrivait à marches forcées sur les collines qui, à l'est, forment comme une barrière entre l'Alsace et l'Ajoie. La nuit tombait. Les Suédois établirent leurs camps sur la Haute-Fin. Ils connaissaient mal la région, ils savaient toutefois qu'ils devaient être à proximité d'une ville.

On devine la consternation de Porrentruy, voyant l'ennemi si rapproché. Elle fut particulièrement grande au couvent des Annonciades, qui avaient déjà quitté leur ancien monastère de Haguenau, par crainte de l'invasion suédoise. Quand leur Père spirituel, le Jésuite Balthazar Cavat, vint leur annoncer l'arrivée imminente de ces barbares, toutes voulurent se confesser, assurées que leur dernière heure allait sonner, et, on le devine, ce qu'elles redoutaient plus que le martyre, c'étaient les outrages dont elles ne manqueraient pas d'être les victimes.

Seul un miracle pouvait les sauver. En ville et dans les cloîtres, ce fut une nuit d'angoisses et de prières. Pendant que les autorités de Porrentruy faisaient le voeu d'ériger une chapelle en l'honneur de la Très Sainte Vierge si la ville était préservée, les Annonciades terminaient leur sainte veille par une procession. Escortant une statue de Notre-Dame qu'elles avaient apportée de Haguenau, elles la placèrent sur le linteau d'une fenêtre, face aux assiégeants, et, en commençant par la récitation des litanies de Lorette, elles continuèrent leurs ardentes supplications, arrosées de bien des larmes.

Soudain, nous disent les Annales du monastère, un rayon d'espoir vint ranimer le courage des saintes filles. C'était par ailleurs le jour de l'Annonciation, leur fête patronale. Leur Mère du Ciel leur devait un sourire. Elle le leur accorda sous la forme d'un vrai prodige. Elles virent descendre du Ciel comme une nuée en forme de manteau bleu, ce qui fut regardé comme une marque visible de la protection de Celle qu'on n'invoque jamais en vain. Ce signe ne fut pas trompeur.

Au petit jour, les Suédois interrogèrent l'horizon. Voyant la vallée inondée de brouillard, ils redoutèrent quelques embûches ; ils pouvaient se trouver cernés, bloqués au bord d'un lac, d'une grande rivière..., le fait est qu'ils battirent en retraite. La Sainte Vierge avait exaucé les prières de ses enfants... Porrentruy était sauvée et les Annonciades purent chanter à leur Puissante Mère du Ciel le plus beau de leurs cantiques d'action de grâces.

 

Fidèle au voeu de ses magistrats, la ville se mit en devoir d'élever un sanctuaire à Celle qui les avait si visiblement préservés du pillage, de l'incendie et de toutes les cruautés des Suédois. Mais la guerre de Trente Ans était loin de toucher à son terme. Il fallut, pour mettre la main à l'oeuvre, attendre que la paix fût rendue à l'Europe par le traité de Westphalie (1648).

Le 22 mai 1653, tout Porrentruy se trouvait au pied de la colline sur laquelle dix-sept ans auparavant avait campé l'ennemi ; les fidèles assistaient à la bénédiction de la première pierre de la chapelle promise. Celle-ci fut construite sur le plan et avec les mesures exactes de la sainte Maison de Lorette. Quatre ans plus tard, le dimanche 8 avril, le modeste édifice recevait sa consécration des mains du suffragant de l'Evêque de Bâle, l'illustre Thomas Henrici.

Bientôt, à la suite des habitants de Porrentruy, c'était toute l'Ajoie qui accourait reconnaissante aux pieds de Notre-Dame de Lorette. De nombreux miracles et faveurs répondirent à la confiance des pieux pèlerins.

Le sanctuaire s'embellissait ; chaque jour, plusieurs messes étaient célébrées à son autel, en l'honneur de la Sainte Vierge.

Par décision du magistrat et en vertu d'une fondation officielle, treize messes devaient être célébrées annuellement en action de grâces. Lorette eut même son chapelain attitré. Au moment de la Révolution, le titulaire était Dominique-Joseph Beuret, de Porrentruy. Il fut le dernier à occuper le poste.

Le sanctuaire béni était toujours plus fréquenté ; on y venait en procession, en pèlerinage, et la Sainte Vierge continuait à multiplier ses faveurs maternelles.

Mais un nouveau péril parut à l'horizon et, cette fois, rien ne put le conjurer. Nos péchés ont besoin quelquefois de ces terribles leçons. Le 23 avril 1792, un détachement français venait occuper les terres de l'Evêché de Bâle et immédiatement après l'annexion du pays à la France, ce fut le régime de la Terreur, c'est-à-dire le pillage et la dévastation des sanctuaires.

La chapelle de Lorette y perdit toutes ses richesses, tous ses ornements. Les ex-voto qui couvraient littéralement ses murs devinrent la proie des flammes d'un autodafé révolutionnaire. Le sanctuaire de Marie, on ose à peine rappeler ce lugubre souvenir, devint une écurie pour le bétail malade... et le terrain avoisinant un vrai charnier où l'on jetait pêle-mêle les soldats de la Révolution qui tombaient par centaines, victimes du typhus.

Il ne resta du sanctuaire de Marie que les quatre murs et le toit. Heureusement, la statue miraculeuse put être soustraite à la fureur des iconoclastes. Le maire Rédel, à la faveur de la nuit, avait réussi à l'emporter et il l'avait enterrée dans son jardin. Elle y resta cachée durant sept ans. En 1802, à la restauration du culte par le Concordat, la statue vénérée put enfin être déterrée. Placée dans un oratoire de fortune, elle dut attendre 15 ans le jour où elle devait être réinstallée dans le sanctuaire d'où on avait dû l'arracher pour la soustraire à la rage des soldats de la Révolution.

Le 18 août 1817, le Conseil de la ville racheta pour la somme de 6,000 fr. la chapelle qui, après avoir servi d'étable, était devenue une maison d'habitation. On s'empressa de restaurer le sanctuaire et, le 8 septembre 1818, fête de la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie, on put y réinstaller l'image vénérée et y célébrer la sainte messe. Le bailli Jenner fit don d'une belle lampe d'argent qui devait être allumée devant la statue vénérée.

Après une interruption de 25 ans, le pèlerinage avait repris sa marche progressive quand un nouvel orage, celui du Kulturkampf, vint s'abattre sur le Jura. Au début de la véritable persécution qu'ils eurent à subir, les catholiques jurassiens, au nombre de 5,000, vinrent se prosterner aux pieds de Notre-Dame de Lorette pour lui demander le courage de la persévérance, celui même de l'héroïsme du martyre, s'il était nécessaire.

Le 22 juin 1873 restera gravé dans le coeur des fidèles du Jura et de l'Ajoie en particulier. Ce jour-là, ils jurèrent à Dieu et à sa Mère de rester inébranlablement attachés à l'Eglise catholique, à ses prêtres. Ils ont tenu leur serment.

M. Daucourt, dans son livre ( E. DAUCOURT, Un demi-siècle d'histoire religieuse du canton de Berne. ), a rappelé en des pages palpitantes d'émotion les années d'épreuves durant lesquelles les catholiques jurassiens, pour confesser leur foi, remplir leurs devoirs religieux, s'exposaient aux amendes, à la prison et aux pires avanies. Leur conduite a été digne de celle des premiers chrétiens. On m'ôtera la vie avant de m'ôter la foi, telle a été leur héroïque devise ; leur mérite aussi et leur exemple sont un glorieux patrimoine pour leurs enfants. Les nuages passent, le Ciel demeure.

Notre-Dame de Lorette est rentrée dans son sanctuaire après un ostracisme de six ans ; les pèlerins sont revenus ; la paroisse de Porrentruy y vient en procession chaque année, à la fête de la Trinité. Celles de Coeuve, Courtedoux, Alle et d'autres, sont aussi fidèles à leur pèlerinage annuel. Lors de la sécheresse de 1893, toute l'Ajoie s 'est retrouvée aux pieds de Notre-Dame de Lorette. Elle est réellement la Mère à laquelle on a recours dans tous les besoins, dans toutes les peines, le vrai Secours des Chrétiens, la Divine Consolatrice des affligés. Grâce à l'initiative de M. l'abbé A. Membrez, les paroisses de l'Ajoie se rendent annuellement en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette le dimanche dans l'octave de l'Assomption.

Quant à la statue miraculeuse des Annonciades, elle a vu la Révolution s'emparer de son sanctuaire pour en faire une prison ; elle a vu ses fidèles servantes proscrites, mais elle est restée à Porrentruy pour y continuer ses faveurs. A l'église paroissiale, elle occupe la place qui lui revient dans la chapelle de l'ancien Chapitre de St-Michel.

Les Annonciades ont dû quitter Porrentruy à la Révolution. Elles y ont laissé un souvenir de dévotion filiale à la Très Sainte Vierge, qui ne sera jamais oublié.

Cette congrégation avait été fondée en 1604, par Marie-Victoire Fornari, veuve, mère de cinq enfants, qui tous se consacrèrent à Dieu. Cette pieuse femme mourut à Gênes, en odeur de sainteté, le 15 décembre 1617. La congrégation se répandit en France, en Allemagne et en Suisse.

Les Annonciades, très spécialement consacrées à la Mère du Sauveur, avaient pour but de l'imiter en s'occupant de la confection des linges et des ornements liturgiques pour les églises pauvres. L'une de leurs spécialités aussi fut d'imaginer de petites crèches en miniature. On en conserve qui, avec leurs personnages, sont de petits chefs-d'oeuvre de goût et de piété naïve.

Nous voulons, disaient leurs Constitutions, que nos monastères soient dédiés à la Bienheureuse Vierge, Mère de Dieu. Notre habit sera modelé sur le sien, notre robe sera blanche comme la sienne et notre manteau bleu céleste : il doit nous rappeler les virginales vertus de la Mère du Sauveur.

Chaque couvent comportait 33 Soeurs de choeur « en l'honneur des trente-trois années que Notre-Seigneur a passées sur la terre et de l'aimable et fidèle service que sa Très Sainte Mère lui rendit en ce monde ».

Les Soeurs converses étaient au nombre de sept, « en l'honneur des sept joies de Marie ».

La clôture était sévère, le recueillement leur prédilection. Toutes les richesses matérielles et spirituelles allaient à Jésus-Hostie en passant par sa Divine Mère.

Suivant son état et sa condition, tout chrétien peut et doit, au moins dans une certaine mesure, réaliser ce programme :

 

Tout pour Jésus-Hostie,

Comme Marie et avec Marie de Nazareth.

 

Une gracieuse légende rapporte que, à Bethléem, le moment étant venu de prendre le chemin du retour, les mages s'agenouillèrent une dernière fois ; leurs yeux étaient humides de larmes pour faire leurs adieux à l'Enfant-Jésus. La Sainte Vierge, touchée à la vue de tant de foi, de tant d'amour, voulut leur témoigner sa reconnaissance ; des voiles qui couvraient sa tête et ses épaules, elle ôta le plus fin et l'offrit gracieusement aux trois adorateurs.

On comprend que ce voile est un symbole, celui de la protection de la Sainte Vierge. N'est-ce pas cette protection qui s'est étendue sur la cité de Porrentruy menacée par les Suédois ?

N'est-ce pas encore ce même voile maternel de la sollicitude de Marie qui, en 1916, quelques jours après la fête de l'Annonciation, alors que des bombes étaient jetées sur la ville par des avions allemands, en préserva les habitants au point que les engins meurtriers ne firent aucune victime.

Mgr Folletête, aujourd'hui vicaire général, alors curé-doyen de Porrentruy, n'en avait-il pas la conviction en convoquant ses paroissiens à un salut solennel d'action de grâces au sanctuaire de Lorette ? Oui, assurément, il s'agissait de remercier la Protectrice au nom de la ville de Porrentruy, qui, le vendredi précédent, n'avait pas eu d'autre sauvegarde. Toute la journée de ce premier dimanche d'avril, nous disent les Annales du temps, il y eut foule à Notre-Dame de Lorette. La population entière y était en prière et, au Salut de 3 h. plus de six cents personnes entouraient le sanctuaire, visiblement émues et le coeur débordant de reconnaissance.

Notre-Dame de Lorette, toujours davantage, nous aurons confiance en vous. A l'heure du danger, abritez-nous sous votre voile maternel. Comme vous avez protégé Porrentruy, daignez nous protéger toujours.

 

Notre-Dame de Wertenstein

 

QUAND le pèlerin d'Ensiedeln a dépassé le canton de Berne et qu'il a traversé la fertile et agreste vallée de l'Entlebuch, il remarque à sa droite, perchés sur un rocher qui surplombe la rivière, une église et un couvent : c'est le sanctuaire de Notre-Dame de Wertenstein, un lieu de pèlerinage des plus fréquentés du canton de Lucerne et même de la Suisse, autrefois.

A l'origine, nous trouvons un brave homme qui recueillait des paillettes d'or parmi les graviers de la rivière. Surpris par un orage, il alla se blottir sous un rocher et se mit à prier ; soudain, il se vit environné d'une grande clarté, et il entendit comme des voix célestes chanter au-dessus de sa tête. On devine son ravissement.

Le lendemain, pour témoigner à la Sainte Vierge sa reconnaissance de l'avoir secouru dans sa détresse et ainsi favorisé, il prit dans sa demeure une image de sa Mère du Ciel et s'en fut la fixer à un sapin au-dessus du rocher qui lui avait servi d'abri et où il avait joui de la mystérieuse audition.

La Sainte Image attira bientôt les regards et fut entourée d'une grande vénération. La Sainte Vierge ne manqua pas de sourire à ses visiteurs et 20 ans après la céleste faveur, c'est-à-dire en 1522, Mgr Melchior, suffragant de l'Evêque de Constance, consacrait une ravissante chapelle avec trois autels, en ce lieu béni.

Six ans plus tard, l'église recevait une statue de Notre-Dame de Compassion tenant sur ses genoux le divin Sauveur, meurtri comme il devait l'être à la descente de la croix.

D'où venait-elle ? De Tribach, près de Grossdietwyl (canton de Berne), à deux lieues de l'ancienne abbaye de St-Urbain. En cet endroit, Notre-Dame de Compassion voyait chaque année, le vendredi après l'Invention de la Sainte-Croix, 35 communes venir en procession vénérer sa sainte Image. Ce culte durait depuis des siècles, lorsque vint l'ouragan de la Réforme. On sait avec quelle furie il sévit dans le canton de Berne et quelles ruines il amoncela sur son passage. Prévenant l'arrivée des iconoclastes, des mains pieuses eurent à coeur de soustraire la statue vénérée et celle-ci fut apportée à Wertenstein, dans la pieuse chapelle qui venait d'y être construite.

Très dévouée à la Sainte Vierge, la population accueillit avec enthousiasme la sainte Image et Notre-Dame de Compassion fut amplement dédommagée de son exil. Des enfants l'avaient chassée, mais d'autres enfants l'accueillaient et la consolaient.

Tout l'Entlebuch, conscient du trésor qui lui arrivait et du devoir de réparation qui lui incombait, entoura dès ce jour Notre-Dame de Compassion de sa piété la plus filiale.

La Mère du Sauveur ne tarda pas à payer de retour la cordiale hospitalité qu'Elle recevait à Wertenstein.

En 1533, un grand incendie éclatait à Lucerne, la Collégiale et 14 maisons avaient déjà été la proie des flammes ; la ville entière semblait devoir subir le même sort. On s'adresse à Notre-Dame de Wertenstein, on fait un voeu et la Mère compatissante arrête le fléau dévastateur avec une soudaineté vraiment prodigieuse. En 1571, le même danger se renouvelait, le péril était imminent et tout Lucerne risquait à nouveau d'être anéanti. Les autorités se souvenant de Celle qui les avait si maternellement secourus 40 ans auparavant, prirent l'engagement de faire chaque année un pèlerinage à Notre-Dame de Wertenstein. Ils furent exaucés et préservés. Pendant des siècles, le jeudi après la Pentecôte, Lucerne fut fidèle à la promesse des aïeux.

La dévotion des Lucernois pour Celle qui les avait si visiblement protégés et si souvent exaucés ne fit que grandir avec les années, si bien qu'en 1610 une nouvelle église remplaçait l'ancienne. Onze ans plus tard, le 25 mars 1621, un autel très riche était érigé entre le choeur et la nef, on y installa la statue miraculeuse, sous un baldaquin supporté par trente-six colonnes. Le roi de France, Louis XIII, donna une riche offrande pour cet autel.

En cette même année, on construisit une chapelle en l'honneur de St-Wendelin et un Chemin de croix fut érigé. En outre, sur le trajet d'Emmenbrucke au sanctuaire de Wertenstein, on a dressé sept édicules avec des reliefs rappelant les sept principales douleurs de la Sainte Vierge.

Des ex-voto très nombreux couvrent les murs du sanctuaire. Malheureusement, on n'a pas eu le souci de les conserver tous. Parmi les nombreuses faveurs obtenues,

on cite la guérison d'un enfant mordu par un chien enragé, ainsi que des enfants noyés miraculeusement préservés de la mort.

On y érigea dans la suite l'Archiconfrérie du Très Saint Rosaire et le sanctuaire eut son chapelain attitré. Aux fêtes de la Sainte Vierge, celui-ci, incapable de suffire à la besogne, appelait pour le seconder plusieurs religieux Jésuites et Franciscains. Le chiffre des pèlerins monta jusqu'à 40,000 en certaines années.

La desservance du sanctuaire devenant toujours plus pénible, le Gouvernement de Lucerne fit construire un couvent et des Franciscains y furent appelés. Le 21 novembre 1630, une grande procession partie de Lucerne accompagna les religieux à leur nouvelle résidence. Le pèlerinage devint toujours plus fréquenté. En 1747, on compta jusqu'à 80,000 communions. En 1808, la chapelle de Wertenstein fut érigée en église paroissiale. En 1838, le monastère des Cordeliers fut supprimé et depuis ce temps, la paroisse est administrée par un clergé séculier. Depuis quelques années, les missionnaires de la Sainte Famille y ont ouvert une école apostolique. Le pèlerinage continue à attirer des fidèles nombreux. En passant au pied du sanctuaire de Wertenstein, si vous ne pouvez pas vous y arrêter, pèlerins des Ermites, n'oubliez pas de saluer Notre-Dame de Compassion.

 

 

Notre-Dame du Wesemlin

 

LUCERNE avec sa collégiale, ses églises, ses ponts, son beau lac, a bien des attirances. Cependant, pour le serviteur de Marie, il y a mieux encore, il y a Notre-Dame du Wesemlin.

Ecoutez son histoire :

C'était au temps de la Réforme. Zurich faisait des efforts désespérés pour introduire les nouvelles doctrines dans le coeur de la Suisse, et Lucerne était au premier rang de ses convoitises.

Un conseiller d'Etat, Maurice de Mettenwyl, voyait le grand péril et cherchait les moyens de le conjurer. Or, le 18 mai 1531, au soir de la Pentecôte, vers 9 heures, tout préoccupé de ce grand souci, le digne magistrat avait fait l'ascension de la colline du Wesemlin, qui, au nord-est, domine la ville et le lac. Il était arrivé près d'un petit oratoire en ruines et comme il y faisait une prière, voici que le rocher voisin s'illumine et dans une gloire éblouissante, Marie, l'Auguste Mère de Dieu, apparaît portant le Divin Enfant Jésus dans ses bras. Mettenwyl se jette à genoux, et durant plus d'un quart d'heure, il jouit de la prodigieuse vision.

Marie, dit la chronique, avait derrière elle le soleil et sous ses pieds la lune. Deux anges soutenaient sur sa tête une couronne d'or.

Le lendemain, la nouvelle de l'apparition ne tarda pas à se répandre dans la ville et l'après-midi de ce jour vit une foule nombreuse accourir sur le Wesemlin. On s'attendait à une nouvelle apparition et on priait sans se lasser et avec une ferme confiance. La Très Sainte Vierge, en effet, voulait avoir plusieurs témoins de sa prédilection pour Lucerne et donner à cette ville une preuve bien authentique de sa protection maternelle. Vers 9 h. du soir, aux yeux ravis de nombreux fidèles, la Reine du Ciel daignait apparaître de nouveau, comme elle l'avait fait la veille, tenant dans ses bras le Divin Enfant.

La foule, ce soir-là, était considérable : on devine son admiration, ses prières, ses larmes. La vision dura près de dix minutes et

lorsque la Reine du Ciel disparut dans un nuage d'or, une immense acclamation mêlée de larmes de joie retentit sur le Wesemlin et fut longtemps répétée par les échos d'alentour : Vivent Marie et la foi catholique ! Que Marie et la foi catholique vivent à jamais dans nos coeurs et dans le coeur de nos enfants. Ainsi disaient mille voix ne formant qu'une voix, mille coeurs ne formant qu'un coeur, pour acclamer Marie la gardienne divine de la foi et de la vérité catholique.

On comprend quelle impression le prodige du Wesemlin a dû produire dans toute la contrée.

Dès ce jour, en effet, les magistrats lucernois, un moment ébranlés, montrèrent une fermeté énergique et les prédicants de Zurich se virent impitoyablement repoussés.

Un peu plus tard, les délibérations de Brunnen affermissaient encore les convictions et la confiance des Lucernois et des quatre cantons catholiques en la protection de la Sainte Vierge.

Cinq mois ne s'étaient pas écoulés depuis les apparitions de la Sainte Vierge au Wesemlin que la victoire de Cappel venait couronner la vaillance des catholiques et, avec cette victoire et celle du Gubel, la paix, la liberté et la conservation de la foi étaient de nouveau affermies sur les bords du lac des Waldsttten.

Le noble greffier, Maurice de Mettenwyl, pour consacrer le souvenir des faveurs dont il avait été l'heureux privilégié, s'empressa d'ériger un sanctuaire à l'endroit même où Marie était apparue. Cet édifice fut consacré le 16 avril 1556 par l'évêque de Constance, Mgr Jacob Ehner, en présence du clergé de la ville, des autorités et d'une foule considérable de fidèles.

En 1584, la chapelle trop étroite pour l'affluence des pèlerins fut remplacée par une église plus grande et plus riche, grâce à la générosité de Gaspar Pfyffer.

Des grâces extraordinaires et de nombreux miracles vinrent récompenser la foi des fidèles serviteurs de Marie qui accouraient toujours plus nombreux sur la sainte colline.

La nouvelle église et une chapelle des morts adjacente furent consacrées par le cardinal Octave Paravicini qui était alors légat du Pape, à Lucerne. En 1589, les RR. PP. Capucins, par suite d'une donation que confirma le Pape Clément VIII, en 1594, prirent possession du monastère qu'on venait de construire.

La Sainte Vierge, en appelant à la garde de son sanctuaire les enfants de St-François d'Assise, dressait un nouveau rempart contre les nouvelles doctrines.

Les RR. PP. Capucins ont au Wesemlin leur noviciat. Ce couvent est aussi la résidence du Révérend Père Provincial.

Pèlerins des Ermites, faites un jour l'ascension du Wesemlin. Rappelez-vous qu'en cet endroit Marie est apparue à de nombreux fidèles et que depuis quatre siècles elle continue à y répandre ses faveurs avec une générosité toute maternelle.

 

Notre-Dame Auxiliatrice au Gubel

 

Si vous aimez les ascensions, faites celle du Gubel ; elle n'a rien de vertigineux et cependant, là-haut, on se sent plus près du ciel, plus près de Jésus et de sa Mère.

La beauté du paysage fait oublier la fatigue et quand nous y montons en égrenant notre chapelet, il semble que la Sainte Vierge nous conduit par la main.

Le Gubel a sa place dans l'histoire suisse; son monastère et sa chapelle sont des monuments qui attestent la foi et l'héroïsme des Waldstätten.

Le 11 octobre 1531 avait vu le réformateur Zwingli, vaincu avec les siens, à Cappel, sous les murs d'un monastère de Cisterciens, fondé en 1175, par les pieux chevaliers d'Eschenbach.

Après leur sanglante défaite, les Zuricois songèrent à la revanche. A cet effet, le capitaine Frey avait réuni un corps de 6,000 hommes venus des divers cantons protestants. Déjà cette armée avait réussi à pénétrer dans le canton de Zoug et campée au sommet du Gubel, elle comptait bien remporter une brillante victoire.

Mais, averti du danger, un brave, Iten d'Aegeri, fait appel à ses concitoyens ; 650 des plus vaillants viennent se ranger sous sa bannière. Il leur donne le mot d'ordre de Cappel : Marie, Mère de Dieu. Après une fervente prière faite à genoux, cette poignée de braves, revêtus de sarraux blancs, gravit en silence les pentes abruptes du Gubel et pénètre bientôt dans le camp des réformés. Le combat s'engage acharné ; l'ennemi est dix fois plus fort ; il va triompher ? non, un jour, en Judée, les anges combattirent avec les soldats de Machabée ; au Gubel, c'est la Reine de la Victoire qui assiste les soldats du Christ. Ce sont eux qui triomphent. L'ennemi laisse 1,200 hommes sur le champ de bataille et parmi eux, le capitaine Frey qui les commandait. L'armée vaincue est en pleine déroute. 650 pâtres ont eu raison de 6,000 adversaires. Comment cela ? avec leur « morgenstern » ? oui, mais bien plus encore avec le secours d'En-haut.

Pour nous en convaincre, ouvrons le registre des anniversaires de Menzingen :

En 1531, à l'époque où les cinq cantons catholiques étaient sérieusement menacés de perdre leur foi et leur liberté, du 20 octobre au 19 novembre, dix-huit veuves, choisies parmi les plus vertueuses de la contrée, furent envoyées en ambassade à Einsiedeln et là, durant un mois, nuit et jour, elles se succédaient par groupes de six, dans la sainte chapelle, aux pieds de la Vierge noire, la priant sans discontinuer pour le succès des armes catholiques. Nouveaux Moïses, pendant que les guerriers combattaient sur le Gubel, elles priaient dans le sanctuaire. Marie intercédait auprès du Dieu des armées et au Gubel, comme à Cappel, les catholiques remportaient la victoire.

Ce triomphe miraculeux méritait un ex-voto. Dès que les épreuves du temps le permirent, les Waldstætten reconnaissants érigèrent une chapelle à Marie Auxiliatrice (1558).

Les pèlerins venant toujours plus nombreux visiter l'humble sanctuaire, on eut la bonne pensée d'en confier la garde à un pieux ermite. Plus tard, le solitaire fut remplacé par des prêtres et quelques-uns d'entre eux y sont morts en odeur de sainteté. Le 13 octobre 1780, l'église et l'ermitage devinrent la proie des flammes. Seul l'autel fut miraculeusement préservé. L'année suivante, la chapelle fut reconstruite plus vaste et plus riche qu'auparavant.

Aux fêtes de la Sainte Vierge et à celle de saint Séverin, que l'Eglise célèbre le 23 octobre, les pèlerins viennent particulièrement nombreux aux pieds de Notre-Dame Auxiliatrice.

A la révolution française, quand les hordes barbares envahirent notre pays, répandant partout la terreur, le sanctuaire du Gubel fut considéré par les fidèles comme une véritable citadelle de refuge.

En 1843, le canton de Lucerne était sous le coup des menaces violentes de l'anticléricalisme. Conscient du terrible danger des expulsions et des prévarications, un homme de grande foi, un véritable Garcia Moreno, qui devait tomber comme lui victime d'un vil assassin, le noble Joseph Leu, entraînait à sa suite un grand pèlerinage lucernois au sanctuaire du Gubel. Ce fut un spectacle bien émouvant que celui de ces milliers d'hommes non plus avec les morgensterns, mais avec leur chapelet, mettant toute leur voix, tout leur coeur à implorer Marie pour qu'elle leur soit secourable dans le présent, dans l'avenir comme Elle l'avait été dans le passé.

A un moment donné, quelques personnages, très bien intentionnés d'ailleurs, voulurent parler à ces hommes du malheur des temps et des intérêts politiques en danger. Le grand chrétien, l'homme de foi qu'était Joseph Leu les arrêta : « Chers Concitoyens, leur dit-il, nous ne sommes pas venus ici pour faire de la politique, nous sommes venus pour prier. La prière est la meilleure des politiques, celle qui prépare les plus grandes victoires. Prions celui qui donne la sagesse dans les conseils et le courage à l'heure du combat. »

Deux ans ne s'étaient pas écoulés que Lucerne était mis en demeure de faire preuve de cette sagesse et de ce courage.

En effet, le 1er avril 1845, un corps franc composé de 14,000 fanatiques, aux ordres du fougueux Ochsenbein, envahissait le canton de Lucerne. Cette troupe s'avance avec quelques succès partiels jusque sur la hauteur du Gutsch, d'où elle pouvait facilement bombarder Lucerne.

Si ce plan avait réussi, c'en était fait de la ville et de son gouvernement catholique. Mais aux pieds de la Vierge du Gubel, des voix puissantes plaidaient la cause de l'Eglise, celle de la Patrie.

Avertis du danger que courait la ville de Lucerne, des anges de la terre, les enfants de Menzingen, élevaient leurs mains, leurs coeurs vers Notre-Dame Auxiliatrice. Et encore une fois, Celle qu'on n'invoque jamais en vain se montra visiblement secourable. Au moment le plus critique, à l'heure où rien ne semblait pouvoir arrêter les envahisseurs, une sorte de panique mit le désarroi dans l'armée des corps francs. Celle-ci battit en retraite et tout en désordre alla se heurter à Malters contre un bataillon de milices lucernoises, qui tua une centaine d'ennemis, fit déposer les armes au reste de la bande et ramena 1,800 prisonniers à Lucerne.

Cette préservation inespérée, Lucerne comprit qu'elle la devait à la Très Sainte Vierge, véritable Reine de la Victoire ; à l'avant-dernier jour de son mois béni, c'était le 30 mai, Elle était une fois de plus venue au secours de ses enfants. Depuis ce jour, Notre-Dame du Gubel est devenue plus chère que jamais aux Lucernois.

Cependant, la Suisse était encore bien agitée par les passions politiques ; on expulsait les religieux, on fermait les couvents, on continuait avec acharnement la lutte contre l'Eglise.

A cette heure pleine d'angoisses, pour appeler sur la Patrie suisse et en particulier sur les cantons catholiques les bénédictions célestes, on résolut de fonder près de la chapelle de Marie, au Gubel, un monastère ayant pour but l'expiation et la réparation. Ce projet, ratifié par la commune de Menzingen, reçut la haute approbation du pieux et savant évêque de Bâle, Mgr Joseph-Antoine Salzmann. Le plan du sanctuaire fut dressé par le Rme Abbé d'Einsiedeln, Henri Schmid. Le 28 octobre 1846, on bénissait la première pierre du couvent et, grâce aux souscriptions et aux libéralités d'âmes généreuses, le monastère était achevé en 1851 et le 24 septembre de cette même année, les trois premières moniales purent y faire leur entrée solennelle. L'oeuvre, visiblement bénie de Dieu, a prospéré. Très pauvres des biens de la terre, mais riches de vertus et brûlantes d'amour pour le Divin Prisonnier du Tabernacle, les moniales du Gubel lui chantent un Laits Perennis, une louange perpétuelle. Jour et nuit, elles font à Jésus-Hostie une fidèle garde d'honneur.

Très religieusement entretenue, la chapelle du Gubel, dédiée à Notre-Dame Auxiliatrice, n'a qu'une seule nef. Au maître-autel, on admire un tableau de Deschwanden, représentant la Très Sainte Vierge.

En offrant cet hommage à sa Mère du Ciel, le pieux artiste formait le voeu qu'au pied de cette image, les pèlerins viennent nombreux et fervents, et qu'ils y apprennent à toujours mieux connaître, à toujours aimer davantage la plus sainte, la plus aimante des mères, et qu'ils en reçoivent ses faveurs maternelles les plus précieuses.

 

Notre-Dame d'Engelberg

 

LA Très Sainte Vierge aime d'un amour de prédis lection les Ordres religieux, et ceux-ci le lui rendent filialement.

Dans son grand ouvrage sur la Sainte Vierge Marie, Auguste Nicolas nous donne d'une manière admirable la raison de cette intimité réciproque :

« Il n'est pas un de ces Ordres, dit-il, qui dans sa formation et dans son action, n'ait été le produit et l'agent de la dévotion à la Sainte Vierge, qui n'ait reçu d'Elle son investiture, qui ne se soit proposé d'honorer ses grandeurs, de reproduire ses vertus et faire de son culte le moyen de sa perfection au dedans et le ressort de sa persuasion au dehors. »

L'histoire des enfants de Saint-Benoît à Engelberg est un vivant témoignage de cette doctrine. C'est en effet sous le patronage et à l'école de la Reine des Apôtres que, dès l'origine, les moines de cette abbaye ont gravi le chemin de la perfection. A leur tête, nous trouvons les trois premiers Abbés du monastère : Adelhelm, Frowin et Berchtold : tous trois ont mérité d'être mis au rang des bienheureux. D'autres religieux se sont distingués par leur science profonde et l'éminence de leurs vertus, citons entre autres Rodolphe Scherlleib au XIVme siècle et Barnabé Burki au XVIme.

Le monastère et son église ont connu des jours de grande épreuve. Trois fois ils ont été dévastés par les flammes. A plusieurs reprises, la peste y a fait de nombreuses victimes. Dans la seconde moitié du XVIme siècle, elle terrassa presque tous les religieux du monastère. L'Abbaye survécut à ce grand deuil. Des recrues ont comblé les vides et continuent à chanter les louanges de Jésus et de sa Mère et à former dans leur Collège de vaillants citoyens pour la patrie et pour l'Eglise des apôtres et des saints.

Avec Einsiedeln, Engelberg était un des endroits où le bienheureux Ermite du Ranft se rendait le plus souvent en pèlerinage.

Il y allait en particulier à la fête de saint Benoît.

Qu'à Engelberg la Sainte Vierge soit filialement honorée nous en avons pour preuve le tableau qui, dans leur splendide église, domine le maître-autel. Il est du grand artiste Deschwanden et représente l'Assomption de Marie. Posuerunt me custodem. Ils m'ont choisie pour leur Protectrice !

Une autre preuve de la dévotion mariale des Bénédictins d'Engelberg, ce sont les chapelles qu'ils ont érigées dans la contrée en l'honneur de la Sainte Vierge.

Voici d'abord celle de

 

Notre-Dame de Horbis

 

C'est la plus ancienne de la région. Elle fut bénite en 1496, par l'évêque de Constance, Mgr Daniel. Les pèlerins devenant toujours plus nombreux, on dut l'agrandir en 1635. A la même occasion, elle fut dotée de deux autels latéraux dédiés l'un à sainte Anne et sainte Catherine, l'autre à saint Sébastien.

Au maître-autel se trouve la statue de Notre-Dame de Lorette, ayant à ses côtés celles de saint Benoît et de saint Bernard.

Deux fois par an, les habitants de la vallée s'y rendent en procession : le mercredi des Rogations et un des dimanches après Pâques. Cette procession est rehaussée par la présence des premiers communiants et celle des Frères et Novices de l'Abbaye.

Les montagnards y font célébrer deux messes par année. Lorsque la contrée est menacée d'épidémie, de sécheresse ou d'inondation, une procession est organisée qui conduit les fidèles très nombreux aux pieds de Notre-Dame de Horbis. On ne l'invoque jamais en vain.

 

Notre-Dame de Schwand

 

Cette chapelle fut érigée en 1683 ; elle a remplacé un édicule que les eaux du torrent ont souvent menacé sans jamais pouvoir le détruire.

A l'autel, on admire une statue de la Sainte Vierge du XVIIme siècle, très expressive.

La chapelle est modeste, mais entretenue avec une piété toute filiale. Depuis les premiers jours du printemps jusque dans l'arrière-automne, les gerbes de fleurs viennent orner et embaumer le sanctuaire.

Une cloche annonce fidèlement l'Angelus et elle semble se faire plus harmonieuse encore quand elle convie les fidèles à la sainte messe. Alors, c'est de toutes parts qu'on voit accourir les serviteurs de Marie. Ils viennent de la plaine et de la montagne remplir et entourer leur sainte chapelle et c'est un spectacle des plus édifiants de les entendre prier et chanter de tout leur coeur, de toute leur âme.

 

Notre-Dame du Bois

 

Au XVIme siècle, la contrée d'Engelberg fut à trois reprises désolée par la peste : 1548, 1574 et 1583. C'est à cette époque que fut érigée la chapelle primitive de Notre-Dame du Bois.

Le maître-autel est orné d'un tryptique : au centre on a placé une statue de la Sainte Vierge tenant l'Enfant-Jésus. A ses côtés, se trouvent les statues de saint Jacques et saint Barthélemy. Sur les panneaux, on voit d'un côté saint Léonard et saint Gall, de l'autre, sainte Anne et sainte Barbe.

A part le maître-autel, la décoration de la chapelle est très modeste. Dans la nef, on trouve deux fresques représentant le mystère de la Visitation et la translation de la sainte Maison de Nazareth.

Malgré sa simplicité, cette pieuse chapelle attire souvent les enfants de Saint-Benoît et les habitants de la contrée.

 

Notre-Dame de Rickenbach

 

UN sanctuaire qui attend aussi notre visite, c'est celui de Notre-Dame de Rickenbach. Il se trouve entre Stans et Engelberg, au pied des rochers de Buchs.

L'ascension est raide et dure au moins deux heures ; mais quand on va trouver une Mère, la fatigue ne compte pas. Par ailleurs, à mesure qu'on monte, la vue devient plus ravissante.

Qu'était cet endroit, il y a 400 ans ? Un alpage avec quelques pauvres chalets. Aujourd'hui, c'est une petite cité mariale, avec une très belle église, deux chapelles, un monastère de Bénédictines et un pensionnat de jeunes filles qui se préparent à devenir, dans la vie religieuse ou dans le monde, de vraies servantes du Seigneur comme leur Mère du Ciel. Enfin, Rickenbach est un lieu de pèlerinage très fréquenté où, depuis plus de 400 ans, la Sainte Vierge se plaît à multiplier ses faveurs.

D'où vient la sainte Image qu'on y vénère ? Du Hasli, au canton de Berne. Voici son histoire :

C'était aux tristes temps de la Réforme. Berne faisait des efforts inouïs pour l'implanter dans l'Oberland. Les habitants du Hasli opposèrent d'abord une résistance héroïque, mais une armée de 5,000 hommes envoyés par les novateurs les terrorisa et, devant les baïonnettes et les canons bernois, les pauvres pâtres, bien à contre-coeur, finirent par capituler. Toutes les églises furent saccagées, les autels renversés, les confessionnaux, les statues des Saints et leurs images livrés aux flammes. Or, il arriva que le 7 juin 1428, un jeune homme de l'Unterwald, voisin du Hasli, fut témoin d'une de ces scènes de vandalisme. La Providence l'avait attiré en cet endroit, à cette heure, pour lui confier un message, un trésor. Alors que les flammes dévoraient les objets sacrés qu'on y avait jetés pêle-mêle, il arriva à s'emparer d'une statue de la Sainte Vierge. On devine sa joie et l'empressement avec lequel, emportant son trésor, il reprit le chemin de Büren, son village.

Depuis ce jour, la statue arrachée aux flammes fut l'objet d'une vénération toute filiale. Le moment de l'alpage étant venu, notre jeune pâtre eut soin de la prendre avec lui et là-haut, dans le creux d'un vieil érable, il la fixa comme dans une niche, prenant toutes les précautions pour qu'elle fût bien abritée.

Souvent, on le devine, il venait s'agenouiller en cet endroit, y égrener son chapelet et remercier la Sainte Vierge qui avait bien voulu se servir de lui pour préserver sa statue d'une destruction sacrilège.

L'automne arrivant, le pâtre devait quitter la montagne, rentrer au foyer, mais, on le comprend, il ne voulait pas pour autant se séparer de sa chère Madone. Il se mit donc en devoir de la détacher de sa niche. Mais, ô surprise ! tous ses efforts pour la déplacer sont inutiles. Il en est tout ému. Aurait-il contristé sa Mère du Ciel ? S'est-il rendu indigne de posséder la sainte Image ?

Dans son anxiété, il s'en vient trouver le curé de Stans, Balthazar Spenzig. Le digne pasteur est frappé à son tour de ce fait étrange. Il ne doute pas de la véracité de son paroissien, mais il veut cependant la contrôler, et avec quelques confrères et amis, il prend le sentier de Rickenbach. Arrivés au pied du vieil érable, ils commencent par une fervente prière à la Sainte Vierge et un des plus forts de la caravane s'apprête à soulever et à déplacer la statue. Vains efforts, celle-ci résiste, immobile.

Cette résistance est significative, la Sainte Vierge veut être honorée en cet endroit. Le Curé de Stans, le pâtre et leurs compagnons le comprennent et, dès ce jour, la sainte Image vit accourir de nombreux fidèles ; la Trésorière des Grâces leur sourit en accordant d'insignes faveurs.

L'heure ne devait pas tarder où, pour remplacer la pauvre niche de l'érable, on construisit un oratoire. La commune de Büren en prit l'initiative, des bienfaiteurs la secondèrent et bientôt une gracieuse chapelle abritait la statue vénérée. Les pèlerins accoururent toujours plus nombreux et les ex-voto vinrent couvrir les murs du modeste sanctuaire. Ici, comme ailleurs, la chapelle ne tarda pas à se trouver insuffisante : on l'agrandit et bientôt ce sanctuaire eut son chapelain pour y recevoir les pèlerins, entendre leurs confessions, célébrer les saints mystères.

En 1691, c'est une seconde chapelle qu'il fallut édifier ; on y érigea trois autels. Les Papes Benoît XIV et Pie VI accordèrent de précieuses indulgences.

Ce nouveau sanctuaire fut consacré par l'Abbé d'Engelberg, le Rme Père Ignace Burnat. Depuis lors, la vénération pour la Madone de Rickenbach n'a fait qne grandir, si bien que, en 1860, ce n'est plus seulement une chapelle qu'on y érigeait, mais une belle et grande église, et ce n'était pas trop pour recevoir les 20,000 pèlerins et les processions de presque toutes les paroisses de l'Unterwald qui s'y rendent chaque année.

Les RR. PP. Bénédictins d'Engelberg assurent les services des confessions et de la prédication et ils le font avec un zèle admirable.

Les cantons de Lucerne, Schwyz, Uri, Zoug et Argovie y envoient de nombreuses phalanges de pèlerins.

En 1864, un monastère de religieuses bénédictines est venu y planter sa tente, embaumer du parfum de ses vertus la sainte montagne. Les moniales entretiennent les sanctuaires avec un zèle digne des traditions de leur grand Ordre. Elles s'y vouent à l'adoration perpétuelle. Avec le culte marial, le culte eucharistique fleurit toujours. A l'école de la Vierge de Nazareth et du Calvaire, elles apprennent à être de vraies réparatrices. Pour tous ceux qui méconnaissent le Divin Prisonnier du Tabernacle, pour tous ceux qui l'outragent, elles adorent, elles réparent... et si, suivant le mot de Pascal, Jésus doit rester en agonie jusqu'à la fin du monde, jusqu'à la fin du monde aussi elles seront au pied de son Tabernacle pour le consoler.

Du Bienheureux Nicolas de Flue, les Bénédictines de Rickenbach, on le voit, ont hérité avec l'amour de Jésus-Hostie, la tendresse filiale pour Celle qui nous l'a donné.

 

Notre-Dame de Melchthal

 

 

Aune lieue du Flueli, en remontant la vallée au fond de laquelle la Melch roule ses flots torrentueux, où il semble qu'à chaque contour on doive rencontrer le saint Ermite du Ranft égrenant son chapelet, on arrive à l'endroit qui a donné naissance à Arnold de Melchthal, le grand ami de Walter Fürst, un de ses valeureux compagnons du Grütli.

Melchthal a mieux encore que le souvenir de ce héros ;

il possède un sanctuaire consacré à la Sainte Vierge et le plus fréquenté de l'Unterwald.

La statue qu'on y vénère est du XVme siècle. L'ex-pression de son visage est vivante et vraiment toute maternelle. Un artiste disait un jour à son sujet : « J'ai parcouru l'Europe et l'Amérique, j'ai admiré de grands chefs-d'oeuvre, mais je puis dire que je n'ai rencontré nulle part une statue si accueillante, si expressive ; elle a vraiment quelque chose de céleste. »

Le chapelain Joseph-Aloïs Wyrsch ( + 1857) a fait des recherches sur l'origine de cette statue ; il est arrivé à cette conclusion qu'elle a dû se trouver d'abord dans la chapelle du Ranft et y être vénérée par le saint Ermite. Lors d'une restauration de la chapelle, vers 1617, comme elle avait un peu souffert, elle fut reléguée d'abord dans la maison du sacristain du Flueli, puis à la chapellenie de cet endroit. Or, un jour que le chapelain Troxler de Melchthal venait y rendre visite à son confrère, la statue lui apparut toute lumineuse. Saisi, comme on le pense, de ce phénomène, il demanda à son ami de bien vouloir la lui céder pour sa chapelle. Cette faveur lui fut accordée et c'est en procession, comme le rappelle une des fresques de l'église, qu'avec ses ouailles, le pieux chapelain vint chercher au Flueli la précieuse statue.

Inutile de dire qu'elle devint l'objet de sa plus filiale vénération. La Mère du Ciel le lui rendait... et quand le pieux chapelain, chargé d'années et de mérites, dut quitter Melchthal, il a été rapporté par un témoin digne de foi qu'il fut l'objet d'une faveur qui rappelle celle accordée jadis à saint Bernard.

Au moment du départ, en effet, comme il était entré dans la chapelle pour donner un dernier adieu à la Très Sainte Vierge, on entendit un pieux colloque entre la Mère de Jésus et son dévot serviteur.

Le digne chapelain ne fut pas seul à recevoir les faveurs maternelles. La Très Sainte Vierge les répandit à profusion. Le Livre d'Or de ce sanctuaire en est tout rempli ; les ex-voto qui, à travers les âges, ont couvert les murs du sanctuaire de Melchthal en sont encore aujourd'hui un vivant témoignage.

La chapelle primitive datait de l'année 1621 ; devenue tout à fait insuffisante, elle fut agrandie en 1780, et enfin une véritable église est venue la remplacer, qui fut consacrée le 9 sept. 1928, par Monseigneur l'Evêque de Coire.

L'antique statue de la Sainte Vierge se trouve à l'autel latéral de droite. Elle a été réparée en 1921, par les soins du sculpteur Joseph Furrer, de Lucerne, et le peintre Xavier Sttickli, de Stans. C'est une magnifique statue formée d'un seul bloc ; quelques pièces ont dû être remplacées, mais l'ensemble n'avait pas souffert et son aspect n'a pas changé.

Au maître-autel se trouve un tableau représentant la Sainte Vierge avec le Divin Enfant, entourés d'anges. Aux pieds de Jésus et de sa Mère, on voit le Bienheureux Nicolas de Flue en extase et en prière.

A la voûte, on admire cinq grandes fresques représentant Marie, Reine des Anges, Reine de la Paix, Reine des âmes, Reine de miséricorde, Reine des mourants ; neuf panneaux de plus petite dimension rappellent des scènes de la vie de l'Ermite du Ranft ; on le voit petit pâtre d'abord, puis successivement dans sa famille, au jour des adieux, dans son ermitage, baptisant un enfant en danger de mort, puis à la diète de Stans, contemplant la Sainte Hostie et enfin rendant sa sainte âme à Dieu.

Les vitraux attirent aussi les regards ; ceux du choeur représentent l'un sainte Marguerite et l'autre saint Michel terrassant Lucifer.

Dans la chapelle de la Sainte Vierge se trouvent encore deux tableaux représentant l'un l'apparition de la Sainte Vierge au vénérable chapelain Troxler et l'autre le transfert triomphal de la statue miraculeuse du Flueli à Melchthal en 1761.

Ici les vitraux représentent la Sainte Famille, sainte Anne et sainte Cécile.

La chapelle latérale de gauche est dédiée au Sacré-Coeur. Les vitraux qui l'embellissent ont pour sujets saint Benoît entre ses deux disciples, saint Maur et saint Placide, et sainte Catherine d'Alexandrie.

Trois vitraux de la nef rappellent les patrons du Melchthal : saint Conrad, qui porte sur ses bras la nouvelle église en miniature, tandis que l'ancienne est à ses pieds ; saint Sébastien, patron des tireurs, enfin saint Antoine, patron des agriculteurs.

En souvenir de la statue qu'on avait vue lumineuse et aussi pleurante au Flueli, une dernière chapelle a été dédiée à la Mère des Douleurs.

Parmi les chapelains qui ont desservi ce sanctuaire, après le vénérable Troxler, il faut citer Don Aloys-Joseph Wyrsch, qui l'a restauré en 1852 ; il a laissé une très intéressante notice où il relate 38 faits extraordinaires prouvant combien Marie aime répandre ses faveurs en ce lieu béni.

Il cite entre autres deux circonstances dont il fut témoin, où le village de Melchthal connut le plus grand danger d'être consumé par les flammes, qui faisaient rage dans une forêt des environs. C'était les 6 et 8 avril 1854.

Depuis le siècle dernier, le pieux sanctuaire est desservi par un religieux de l'Abbaye bénédictine d'Engelberg.

Des religieuses bénédictines, tout en ayant leur chapelle particulière, entourent de leur filiale vénération le sanctuaire de la Reine des Vierges et Souveraine de Melchthal.

Elles dirigent en outre un grand pensionnat et ne manquent pas d'attiser dans le cœur de leurs élèves la plus filiale dévotion envers la Sainte Vierge. Comment ne pas aimer une Mère qui est si pure, si bonne à tous ceux qui viennent lui confier leurs intérêts du temps et surtout ceux de l'éternité ?

 

Vierge de Melchthal, ô Marie, écoute-moi :

Je suis un pauvre enfant et j'ai recours à toi.

Quelquefois on a vu remuer tes prunelles

Pour tes pieux dévots !... Pour moi, le feront-elles !

Non sans doute ; du moins, tourne vers moi tes yeux Et puisse leur rayon me guider jusqu'aux cieux ! Notre vie ici-bas est un pèlerinage.

Un seul de tes regards rendra bon mon voyage.

 

Notre-Dame de Miséricorde à Disentis

 

VERS la fin du VIme siècle, douze moines, sous la conduite de saint Colomban, quittaient les côtes de l'Irlande et se dirigeaient vers les Gaules. La Providence les envoyait dans les contrées récemment dévastées par les incursions des Barbares. Gontron, roi de Bourgogne, ayant eu connaissance de l'activité et du zèle de ces moines, les pria de se fixer sur ses terres et d'y prêcher le christianisme. Les pieux missionnaires mirent fin alors à leur vie errante et vinrent s'établir au pied des Vosges et les ruines d'un vieux château devinrent leur premier refuge. C'était le berceau du fameux monastère de Luxeuil. En 590, sous la sage direction de Colomban, ce cloître devint une véritable pépinière de saints.

Un jour, Brunehaut, la reine d'Austrasie, vint à passer à Luxeuil et demanda à visiter le couvent. Colomban lui fit observer que la Règle ne lui permettait absolument pas de lui donner cette autorisation. L'entrée du monastère était interdite aux femmes et même à tous les laïques. La reine irascible résolut de se venger, et elle y réussit. Elle obtint de son petit-fils Thierry que Colomban fût exclu de Luxeuil et renvoyé dans son pays. A cette nouvelle, tous les moines fondirent en larmes, tous résolurent d'accompagner leur Père : mais celui-ci n'accorda qu'aux Irlandais d'origine l'honneur de partager ses luttes et ses souffrances. Les proscrits se trouvaient contraints de rentrer en Irlande quand, par un fait providentiel, la liberté leur est rendue. Ils en profitent pour traverser les Gaules et ils arrivèrent bientôt sur les bords du lac de Zurich. L'heure vint où la Providence assigna aux saints moines d'autres champs d'apostolat.

Colomban se dirigea vers le lac de Constance et, avec saint Gall, il vint se fixer à Bregenz, où il consacra un sanctuaire à sainte Aurélie. Saint Ursanne s'en vint à Bienne où on le considère comme le fondateur de l'ancienne collégiale. Plus tard, on le voit s'enfoncer dans une vallée profonde et sauvage du Jura où il devait fonder un monastère et une collégiale. Il y laissa aussi le souvenir de ses vertus et son nom, saint Ursanne.

Pour saint Sigisbert, il devait remonter le cours du Rhin et venir dresser sa tente dans un endroit bien sauvage, le « désert de Disentis », en 720.

C'est là, en effet, que la Sainte Vierge attendait le saint moine.

Attirées par le parfum de ses vertus, des âmes d'élite viennent bientôt se mettre à son école. Un simple oratoire d'abord, puis une église s'élevèrent, dédiés à la Sainte Vierge et à saint Martin. Le désert fut bientôt un centre peuplé de cellules. Les pèlerins venaient nombreux prier aux pieds de la Mère du Sauveur et s'édifier auprès des disciples de saint Colomban et de saint Sigisbert.

En 1387, l'église devint la proie des flammes. Reconstruite, elle vit, en 1499, arriver une véritable armée de pèlerins. C'étaient les troupes grisonnes qui après la victoire remportée sur les Impériaux, sur les bords de l'Adige, venaient faire hommage solennel de leur succès à Notre-Dame des Armées, à Notre-Dame des Victoires et accomplir ainsi le voeu qu'ils avaient fait sur le champ de bataille.

Saint Charles Borromée vint un jour lui aussi s'agenouiller aux pieds de la Vierge de Disentis. C'était en 1581. Avertis de son arrivée, les moines, avec une procession improvisée, vinrent à sa rencontre. A la vue des religieux portant les châsses de saint Martin et de saint Sigisbert, suivis de l'Abbé revêtu des plus riches ornements, le saint Cardinal, appuyé sur son bâton, ne put retenir ses larmes et en entrant dans le sanctuaire de Marie, il lui sembla avoir comme une vision du Ciel.

Le Prince Abbé était alors Christianus de Castelberg dont le zèle et les vertus devaient rendre à l'Abbaye le lustre dont l'avait dépouillée un siècle auparavant l'hérésie de Zwingli.

En restaurant le culte dans ce lieu riche de tant de gloire, en donnant aux fidèles des confesseurs pieux et instruits, des prédicateurs plus éloquents encore par leurs vertus que par leurs paroles, il fit revivre autour de lui la foi des anciens jours ; il eut la consolation de voir des milliers de fidèles reprendre le chemin du sanctuaire de Marie et la Reine de Disentis répandre de nouveau à profusion ses bienfaits.

Une nouvelle épreuve était réservée à ce foyer de science et de piété. Les soldats de la Révolution française, non contents de piller église et monastère, les livrèrent aux flammes. La bibliothèque, riche de manuscrits, fut réduite en cendres (1799).

Mais, heureusement comme on l'a dit « les moines sont immortels comme les chênes » et l'abbaye avec le sanctuaire de Marie ont été relevés.

Pour consoler ses frères en saint Benoît si douloureusement éprouvés par le passage des troupes révolutionnaires, le Pape Pie VII favorisa leur sanctuaire d'insignes privilèges. Ainsi, il accorda à perpétuité à tous ceux qui visiteraient pieusement l'église du monastère toutes les précieuses indulgences qui sont attachées aux sanctuaires de Rome et de St-Jacques de Compostelle. Le même Pontife a demandé qu'en dehors des grandes solennités de l'année on célébrât tous les jours à l'autel privilégié la messe votive de la Sainte Vierge. C'est ce qui se fait quotidiennement et presque sans interruption de 5 à 8 heures.

En 1805, il fut érigé dans cette église une confrérie dite de Notre-Dame de la Miséricorde. La fête titulaire est célébrée le dimanche dans l'octave de l'Assomption et les habitants de l'Oberland grison se font un devoir d'y prendre part. Le Pape Benoît XV a accordé pour cette fête le privilège d'une messe et d'un office propres.

L'église, dont une partie des murs dataient du VIIIme siècle, avait beaucoup souffert des incendies successifs de 1387, 1594 et 1799 ; elle exigeait une reconstruction.

Le Rme Abbé Bénédict Prévost (1886-1916) fit appel à la charité, rassembla les fonds nécessaires : l'architecte saint-gallois, Dr Auguste Hardegger, dressa les plans ; les travaux commencés en 1895 furent poussés avec activité et le 25 juin 1899 une nouvelle église était consacrée.

De la nef un grand escalier conduit à la crypte richement décorée, qui rappelle celle de la confession de saint Pierre à Rome. C'est un précieux vestige de l'église primitive. Aux vigiles de certaines fêtes, après les vêpres, les moines s'y rendent pour chanter le Salve Regina. Une fois par mois, c'est en procession qu'on va y vénérer la statue de Notre-Dame de Miséricorde.

Au choeur qui est exhaussé de plusieurs marches, se trouve l'autel privilégié surmonté d'un riche baldaquin. La statue qu'on y vénère est une oeuvre d'art due au ciseau de Dominique Trenkwalders ( + 1897). Aux pieds de la Sainte Vierge, se trouvent les statues de saint Sigisbert et de saint Placide, les deux fondateurs du monastère.

L'architecture de cet édifice est sobre et riche à la fois. Les fils de saint Sigisbert, depuis 12 siècles, continuent à chanter les louanges de Marie, à pratiquer et à prêcher ses vertus. Les pèlerins, de leur côté, viennent nombreux solliciter les faveurs de la Mère des miséricordes, assurés d'être toujours entendus.

 

Notre-Dame de la Lumière à Trons

 

ENTRE Disentis et Ilanz, sur les bords du Rhin, se trouve le beau village de Trons, célèbre par le serment de fidélité de la Ligue grise, qui y fut juré au mois de mars 1424, sous l'instigation du célèbre abbé de Disentis, Pierre de Patoniger.

Pour rappeler ce grand souvenir, on a construit au pied du vieil érable une chapelle dédiée à sainte Anne, l'auguste Mère de la Vierge Marie. Des fresques y rappellent la scène imposante du fameux serment. Au lendemain de la victoire de Villmergen, due à la protection particulière de la Sainte Vierge, il se passa à Trons un fait merveilleux. Durant toute une semaine, les habitants de Trons virent briller, autant de jour que de nuit, sur la colline qui domine le village, un astre immobile dont les rayons étincelants projetaient au loin une merveilleuse lumière. La population crut voir dans ce phénomène un signe de Celle qu'on appelle l'Etoile de la mer, qui l'avait si miraculeusement préservée du naufrage de l'hérésie. En souvenir de ce fait extraordinaire et pour témoigner leur reconnaissance à leur Protectrice, les habitants de Trons résolurent d'ériger une chapelle en son honneur.

Ils se mirent à l'oeuvre et, en 1663, un gracieux sanctuaire dédié à la Sainte Vierge était consacré par l'évêque Ulrich de Mont. L'anniversaire de cette dédicace est fixé au premier dimanche de mai. En 1683, sous la direction du R. P. Carli Decurtins, O. S. B., en action de grâces de la victoire de Sobieski sur les musulmans, on adjoignit à la chapelle primitive une grande nef et deux nouveaux autels vinrent s'ajouter aux trois anciens. A deux reprises le village de Trons éprouva d'une manière frappante les effets de la protection de sa Gardienne. Un jour, le feu éclatait au milieu du village. On avait tout lieu de craindre un embrasement général. Seule, la Sainte Vierge peut en préserver. On l'invoque, on lui fait des promesses ; le désastre est conjuré. En 1723, un autre grand péril vint jeter l'alarme à Trons. C'était un énorme éboulement de neige, de glace et de pierres. L'avalanche dévaste tout dans sa course furibonde. Elle arrive aux portes de l'église, elle y entre et sa masse atteint le niveau de la lampe du sanctuaire, mais sans l'éteindre et elle s'arrête au pied de l'autel. Visiblement, la Sainte Vierge donnait à nouveau ce jour-là, aux habitants de Trons, une preuve de sa maternelle protection.

Au pays romanche, Notre-Dame de Lumière voit son sanctuaire toujours plus fréquenté. Les ex-voto tapissent littéralement la nef de la grande église. Les autels sont très riches. A l'arc du choeur, une fresque remarquable, due au pinceau de P. Frid. Egger, représente le triomphe de la Très Sainte Vierge. Elle date de l'année 1690.

La fête patronale du Très Saint Nom de Marie, célébrée le deuxième dimanche de septembre, y attire un grand concours de pèlerins. L'office solennel est célébré en plein air et suivi d'une procession toujours très imposante.

Les RR. PP. Bénédictins de Disentis ont desservi ce sanctuaire jusqu'au milieu du XIXme siècle. Depuis lors, ils ont été remplacés par des prêtres séculiers. Près de l'église, on a construit un hospice pour les pèlerins ; il est desservi par les révérendes Soeurs de Saint-Joseph d'Ilanz.

 

Notre-Dame de Ziteil

 

ON pourrait appeler ce sanctuaire : La Salette des Grisons, tant son histoire rappelle celle de la sainte montagne du Dauphiné.

C'était en juin 1680, une jeune fille de 18 ans allait ramasser du bois mort sur les pentes de l'Oberhaltenstein quand, tout à coup, une dame vêtue de blanc, d'une merveilleuse beauté et enveloppée d'un voile, lui apparut. « Mon enfant, lui dit-elle, allez dire aux habitants que s'ils ne se convertissent pas, Dieu les punira sévèrement ; non seulement les récoltes seront anéanties, mais les hommes, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, auront à souffrir étrangement. Je ne puis plus arrêter le bras de mon divin Fils. » On devine l'émotion de la jeune fille. Le lendemain, nouvelle apparition et nouveaux avertissements. La Sainte Vierge encourage l'enfant. Elle lui annonce qu'Elle donnera un signe et on croira à sa parole. La nuit suivante, la Sainte Vierge apparaît encore et reproche à l'enfant le retard qu'elle met à remplir sa mission. « Allez dire au peuple de faire pénitence, d'organiser une procession où l'on portera la croix. » Le lendemain, le gouverneur était informé, mais l'apparition ayant promis un signe, on attendit.

Une semaine s'était à peine écoulée que la Sainte Vierge apparaissait de nouveau, mais cette fois à un jeune pâtre de 16 ans, Giatgen Dietegen de Marmels. La Sainte Vierge l'appela par son nom. Elle lui renouvela les avertissements, la prédiction, et Elle demanda, en outre, la construction d'un sanctuaire en cet endroit.

Au moment de disparaître, la Sainte Vierge laissa tomber sur la pierre trois gouttes de sang de ses pieds meurtris. Elle avait promis de donner encore un autre signe. Elle tint parole, en effet, la nuit suivante, toute la montagne apparut resplendissante de lumière et ce phénomène se renouvela tous les soirs durant une semaine.

Convaincu cette fois de la réalité des apparitions et de leur caractère surnaturel, le Gouverneur vint en faire rapport à l'évêque, Mgr Giovanni Bonomini. Le procès-verbal de cette déposition, faite le 6 juillet 1580, se trouve aux archives du Vatican.

La Sainte Vierge avait demandé une procession ; elle fut autorisée et on vit plus de 3000 personnes y prendre part. A partir de ce moment, une épidémie qui faisait rage s'arrêta soudain, les prés desséchés commencèrent à reverdir, et un merveilleux changement s'opéra dans la conduite des habitants. Sans retard aussi, on se mit en devoir d'ériger le sanctuaire que la Sainte Vierge avait demandé. La pierre qui avait gardé l'empreinte des gouttes de sang servit de table d'autel. Les processions se multiplièrent toujours plus nombreuses, plus ferventes, malgré l'accès difficile de la chapelle située à une altitude de 2450 m.

Un siècle plus tard, la chapelle étant devenue manifestement insuffisante, on construisit une belle église qui fut dédiée à la Très Sainte Trinité et à la Sainte Vierge, sous le vocable de l'Assomption. Au maître-autel, un tableau représente la Sainte Vierge apparaissant au jeune pâtre. Des ex-voto sans nombre publient la reconnaissance des pèlerins.

A deux reprises, le village de Saluz, siège paroissial, a été miraculeusement préservé d'un désastre imminent. L'incendie qui menaçait de l'anéantir put être conjuré, grâce à l'intervention de la Vierge.