CHAPITRE DIXIÈME. Correspondance de saint Augustin en 390.
Il est ordonné prêtre de l'Eglise d'Hippone. Description
d'Hippone. Son état présent. Lettre de saint Augustin à l'évêque de Valère.
Augustin. et Maxime de Madaure,
grammairien ou professeur de belles-lettres, s'écrivaient souvent; il n'est resté de
cette correspondance qu'une lettre de Maxime et une réponse d'Augustin. Le professeur de
Madaure craint que ses paroles ne trahissent sa vieillesse; peut-être avait-il été le
maître du jeune Augustin, à l'époque où celui-ci étudiait à Madaure. Le vieux
Maxime, encore païen, dit à Augustin que l'habitation des dieux sur le mont Olympe est
une fable; mais qu'une vérité: bien visible, c'est la protection accordée à Madaure
par les divinités debout sur la place publique de la ville. Il croit à un Dieu souverain
et éternel, père de toutes choses, dont nul ne sait le vrai nom, mais dont la puissance
infinie est adorée sous des dénominations diverses. Il est furieux qu'on préfère des
martyrs chrétiens d'Afrique, avec des noms barbares, tels que Mygdon, Sanaë,
Namphamon, Lucitas; à Jupiter, à Junon, à Minerve, à Vesta. Il lui semble voir,
comme autrefois à la bataille d'Actium, les monstres de l'Egypte lancer des traits
impuissants contre les dieux des romains. Maxime voudrait qu'Augustin , mettant de côté
sa vigoureuse éloquence, reconnue de chacun, et sa terrible dialectique, l'instruisît
sur ce Dieu, qui est adoré dans le secret des mystères chrétiens. Quant aux païens ,
ils invoquent leurs dieux au grand jour, et tout le monde peut en-. tendre leurs prières.
Maxime ne doute pas que le fer ou le
feu ne détruise sa lettre; mais ses paroles n'en subsisteront pas moins toujours dans
l'âme des vrais adorateurs des dieux.
.
Augustin, dans sa réponse, raille les
dieux de l'Olympe et ceux de la place de Madaure, signale le ridicule d'une opinion qui
fait de la foule des dieux autant de membres du Dieu véritable, et ne comprend pas que
Maxime s'égaie aux dépens de la bizarrerie de certains noms africaine inscrits au nombre
des martyrs chrétiens; le grammairien de Madaure trouve-t-il plus harmonieux les Euccadires
qui figurent parmi les prêtres païens, les Abbaddires qui se montrent parmi les
dieux ? Il n'appartient pas à des hommes graves de s'arrêter à la bizarrerie des noms.
Au reste, le nom punique de Namphamon signifie un homme qui vient d'un pied
propice (1), un homme de bon augure. Ce sens ne devrait pas déplaire à Maxime; il se
trouve dans les paroles d'Evandre (2) à Hercule, pour le prier d'agréer son sacrifice.
Le goût et l'oreille d'un païen n'ont pas le droit d'être difficiles lorsqu'on peut
leur rappeler le dieu Sterculius, la déesse Cloacine, la Vénus Chauve, la déesse de la
Peur, la déesse de la Pâleur et la déesse de la Fièvre, et d'autres semblables à qui
la superstition romaine a bâti des temples et offert des sacrifices. Pourquoi Maxime
reproche-t-il aux chrétiens leurs assemblées secrètes et particulières? Il oublie ce
Liber qu'on ne laisse voir qu'à un petit nombre d'initiés. Faut-il parler de ces
bacchanales où les décurions et les autres chefs de Madaure courent les rues comme des
furieux? Maxime, en voulant défendre -les dieux, semble donc avoir voulu les exposer.à
la risée. S'il désire traiter gravement les questions religieuses, il doit s'y prendre
autrement. Pour ce qui est de la prétendue adoration des morts chez les chrétiens, il
faut que Maxime sache que les disciples de Jésus-Christ
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rendent les honneurs divins à un seul Dieu, créateur de toutes
choses.
La correspondance de Maxime avec Augustin
eût été un très-curieux monument de cette époque; ce qu'on vient de lire fait
vivement regretter que toutes ces lettres ne nous soient point parvenues. Rien de plus
intéressant que de prendre sur le fait, dans les libres épanchements de la confiance, le
philosophe païen de Madaure se débattant sous le triomphe du christianisme , cherchant
à raviver, à l'aide des souvenirs, un culte frappé de mort, abandonnant volontiers
l'Olympe , mais tenant bon pour les dieux du lieu natal, subissant la lumière nouvelle
par la croyance à un Dieu souverain et créateur, et se vengeant en quelque sorte de cet
aveu par des railleries adressées à des noms de martyrs chrétiens dont il ne respecte
pas l'origine africaine.. Cette attitude du paganisme lettré exprime bien les derniers
efforts d'un monde qui s'efface.
Augustin avait prêté quelques-uns de ses
ouvrages contre les manichéens à un de ses amis, appelé Célestin, le même peut-être
qui fut pape trente ans après. Il lui écrit pour les redemander, et, touchant rapidement
aux questions métaphysiques, il divise en trois classes l'universalité des êtres
Il y a une nature muable par rapport au
lieu et au temps, c'est le corps.
Il y a une nature muable par rapport au
temps et non pas au lieu, c'est l'âme.
Enfin il y a une nature qui n'est muable
ni par rapport au lieu ni par rapport au temps, c'est Dieu.
Tout ce qui est muable, de quelque
manière qu'il le soit, est créature; et ce qui est immuable, c'est le Créateur.
Après avoir établi comme trois régions,
celle des corps, celle de l'intelligence et celle de la divinité , Augustin conclut en
disant que le chrétien ne s'attache point aux êtres inférieurs, ne s'arrête pas avec
un complaisant orgueil dans la région du milieu, et qu'il devient ainsi capable de s'unir
à l'être souverain qui est la félicité par essence. C'est en deux mots la religion
chrétienne.
Le fils de Monique était déjà comme un
astre levé dans le ciel de la vérité catholique; on le saluait de loin, on marchait à
sa lumière. On lui adressait des questions, il y répondait; ses livres allaient dissiper
les doutes ou détruire les vains systèmes. Avec quelle humilité il en
parlait ! Dans une lettre à Gayus, qui accompagnait un envoi de
tous ses ouvrages, Augustin lui dit que s'il y trouve des choses bonnes et vraies, il ne
doit pas les regarder comme venant de lui, mais comme lui ayant été données. Il ajoute
avec profondeur en s'adressant à Gayus :
« Lorsque nous lisons quelque chose
de vrai, « ce n'est ni le livre, ni l'auteur même, qui a nous le fait trouver vrai :
c'est quelque chose que nous portons en nous-mêmes, bien au-dessus des corps et de la
lumière sensible, et qui est une impression de l'éternelle lumière de la vérité
(1). » Augustin ne manque pas de répéter que les erreurs de ses ouvrages viennent
seules de lui : ce sont les traces des ténèbres de l'esprit de l'homme.
Dans une lettre à un bon chrétien,
nommé Antonin, Augustin se plaint de la fausse piété de son temps. Sans prononcer le
nom des donatistes, il fait vaguement allusion à leur schisme, qui paraît occuper
tristement son esprit.
Depuis qu'Augustin avait été conduit à
la foi, il n'avait pas cessé de publier les vérités à mesure qu'elles s'étaient
présentées à son intelligence. Mais pour que l'influence d'un tel génie et d'une telle
sainteté fût plus immédiate, plus étendue et plus puissante, il fallait qu'Augustin
prit rang dans le sacerdoce catholique ; il fallait qu'il devint plus particulièrement
apôtre par la double dispensation de la divine parole et des sacrements. L'heure était
venue où l'église, pour laquelle il avait été si providentiellement tiré de l'erreur,
devait le recevoir parmi ses ministres.
Au commencement de l'année 391, un
intérêt de religion l'ayant amené à Hippone, il entra dans l'église au moment où
l'évêque Va]ère annonçait aux fidèles qu'il avait besoin d'un prêtre; la renommée
d'Augustin était déjà partout répandue en Afrique; il est reconnu dans le temple; la
multitude, poussée par une inspiration soudaine, l'entoure, se saisit respectueusement de
lui, et le désigne pour prêtre ; l'humilité, la sainte frayeur d'Augustin opposent une
résistance inutile. Il ne lui reste plus qu'à se préparer à l'ordination.
Dans un de ses sermons (2), saint Augustin
a parlé de son élévation au sacerdoce avec des détails que nous devons recueillir. Le
solitaire, s'apercevant du bruit de son nom parmi les
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serviteurs de Dieu, avait soin de ne pas aller aux lieux qui
n'avaient pas d'évêque. «Et je faisais cela autant que je le pouvais, dit Augustin,
pour opérer mon salut dans une humble retraite, craignant de me mettre en péril en me
plaçant dans de hautes positions. Je me rendis donc à Hippone pour voir un ami que
j'espérais pouvoir gagner à Dieu et amener à notre monastère. J'allai là, me croyant
en sûreté, parce que la ville d'Hippone avait un évêque. J'y arrivai avec les
vêtements que je portais dans ma solitude. »
Lorsque arriva le jour de la cérémonie,
son trouble fut extrême. Pendant qu'il recevait l'onction et les pouvoirs sacrés,
d'abondantes larmes s'échappaient de ses yeux. Des gens qui ne comprenaient point ce
qu'il y avait d'admirable dans ces larmes, ou plutôt qui en ignoraient la cause,
croyaient y voir une sorte de regret de ne pas monter tout de suite au premier rang des
honneurs ecclésiastiques: ils donnaient à Augustin des consolations qui étaient bien
loin d'adoucir sa douleur intérieure. La vue du fardeau sacerdotal le remplissait d'un
saint effroi, d'une inquiétude profonde , que des interprétations grossières
transformaient en je ne sais quel mécompte d'ambition.
Augustin avait trente-sept ans quand il
fut ordonné prêtre. Dans ces premiers temps chrétiens, l'Eglise , dont les besoins
étaient si grands, faisait quelquefois arriver d'un seul pas un laïque au sacerdoce.
Remarquons aussi qu'Augustin, quoique originaire de Thagaste, fut attaché à l'Eglise
d'Hippone ; il n'appartenait à l'Eglise de Thagaste par aucun degré de la cléricature,
et l'usage qui prescrit aux évêques de ne conférer les saints ordres à un .sujet
étranger qu'avec l'autorisation de l'évêque de son diocèse, s'est établi plusieurs
siècles plus tard r. L'Eglise d'Hippone avait donc le droit de prendre Augustin, et,
grâce à ce nouveau prêtre, elle sera couronnée dans les siècles d'une immense gloire.
La cité d'Hippone, à cinquante lieues à l'ouest de Carthage, à quarante lieues au
nord-est de Constantine , avait été jusque-là assez peu illustre, malgré son surnom de
Royale (2) et la prédilection des anciens rois de Numidie. Quelques rares souvenirs
chrétiens s'y rattachaient. Au nombre
des évêques du concile de Carthage, au temps de saint Cyprien, on
trouve Théogène d'Hippone , qui souffrit le martyre sous Valérien ; Hippone avait une
église dédiée à saint Théogène. On citait un saint Léonce, évêque de cette ville.
Elle possédait une église des vingt martyrs, où les catholiques honoraient la
mémoire des courageux confesseurs de la religion qui avaient laissé à leur pays
l'exemple d'une grande foi. Mais c'est Augustin qui devait placer le nom d'Hippone parmi
les noms les plus illustres de la terre.
La ville d'Hippone, de trois quarts
d'heure de circonférence , était bâtie moitié en plaine, moitié sur deux mamelons ;
elle avait pour principaux monuments la Basilique de la Paix, les Thermes de Sosius et le
château , à la fois palais et forteresse, qui couronnait le plus important des deux
mamelons; deux rivières la baignaient, le Sebus, aujourd'hui la Seybouse, et une autre
moins considérable que les Arabes nomment Abou-Gemma (le Père de l'Eglise ou de
la Mosquée). L'Abou-Gemma, qui fait le tour du pays d'Hippone avant de se jeter dans la
mer, passe au nord de l'ancienne cité, sous un pont romain dont les onze arches sont
encore debout; les Français, en réparant ce pont, l'ont blanchi et lui ont ainsi enlevé
la vénérable teinte des siècles. La Seybouse (1), aux flots jaunes comme les flots du
Tibre , arrive de la plaine du côté du midi et devient plus paisible et plus profonde à
mesure qu'elle approche; en face de l'antique ville, elle a vingt-cinq pieds d'eau, ce qui
prouve que les Romains avaient creusé son lit pour faire de la Seybouse comme un port
intérieur d'Hippone, sans compter le port de mer maintenant ensablé, où n'apparaissent
que de petits bateaux corailleurs. La rive gauche de la Seybouse offre de fréquentes
traces du quai romain. Les nombreux vestiges de construction ancienne qui se montrent vers
le nord, au delà de l'Abou-Gemma, attestent que la cité s'étendait jusque sur ce point.
La colline appelée par les Arabes Colline Rouge, à cause de la couleur de
quelques parties du terrain , servait de limite à Hippone du côté du midi. La
nécropole s'étendait., hors la ville, sur la rive droite de la Seybouse, dans un espace
où nous avons retrouvé des urnes, des vases lacrymatoires et des lampes. Hippone avait
devant elle, à l'orient, la mer immense; au nord-est, les collines boisées où
s'élèvent maintenant la
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Kasbah de Bône, le fort Génois et le phare à la pointe du
Cap-de-Garde; au sud-est, la plaine, les dunes jaunes reluisant au soleil sur l'ancienne
route de Carthage jusqu'au cap Rosa, le rameau de l'Atlas appelé aujourd'hui montagne des
Beni-Urgin, du nom des tribus qui l'habitent. Les champs fertiles, situés au nord
d'Hippone, sont dominés par les hautes montagnes de l'Edoug, l'ancien Papua, dont les
aspects sévères contrastent avec l'élégante et douce nature environnante. L'Edoug a
sur ses versants septentrionaux une forêt de chênes magniflques, et un aquéduc romain
qui portait jadis à Hippone les eaux de la montagne.
Le figuier, l'olivier et l'abricotier, les
prairies et les moissons couvrent les gracieux coteaux d'Hippone , et tout l'espace
autrefois rempli d'habitations; la nature a étendu son manteau le plus riche sur le
sépulcre de l'antique cité ; la végétation a pris la place de tout un peuple, et
lorsque, pèlerin de l'histoire, j'ai foulé cette terre illustre, je n'ai point entendu
les mille bruits d'une grande ville, mais seulement le murmure de la Seybouse, le chant
des oiseaux cachés dans les buissons fleuris et les longs beuglements des vaches gardées
par un pâtre maure. Ce lieu où la Providence avait placé un flambeau qui se voyait des
quatre coins du monde, j'aimais à le voir paré de tous les trésors de la création;
j'écoutais avec joie les mélodies du rossignol à la place où Augustin faisait
comprendre aux hommes les divines et éternelles harmonies.
Hippone, comme toutes les villes anciennes
remplacées par des cités nouvelles, a servi en quelque sorte de carrière ; Bône est
sortie de ses débris. La cité antique a gardé peu de choses; la nature seule a survécu
à la destruction de la ville épiscopale d'Augustin. En arrivant à Hippone par le pont
de l'Abou-Gemma, on rencontre d'abord les restes qui ont dû appartenir à un édifice
considérable; un grand pan de mur est debout, entouré de monceaux de ruines jetés
violemment sur le sol, trèsprobablement par un tremblement de terre. Ces débris, en
briques et en moellons, sont certainement de construction romaine. Voilà ce que les gens
du pays appellent l'Eglise des chrétiens, Glisia Roumi, et voilà aussi ce qu'on
appelle aujourd'hui les restes de la Basilique de la Paix. J'ai beaucoup étudié. la
forme, le caractère, l'ensemble de ces débris, qui raviraient notre esprit s'ils avaient
appartenu à la Basilique de la Paix, où prêcha pendant plus de trente ans le grand
évêque, et je ne puis y reconnaître les restes de la cathédrale d'Hippone. Ce qu'on
désigne sous le nom de baptistère est une excavation qui ne saurait donner l'idée du
baptistère de l'église de la Paix, situé dans la partie inférieure du temple, et
formant comme une enceinte particulière entourée de barreaux. Les débris dont nous
parlons, et qui sont enfermés dans un parc de boeufs, se trouvent à l'extrémité
nord-est de l'emplacement d'Hippone ; or les cathédrales ne se trouvent pas d'ordinaire
à l'extrémité, mais au centre des villes. Le nom d'Eglise des Chrétiens, donné
à ces ruines par les Maures de Bône, fut une vague dénomination appliquée à de grands
débris et qui exprimait ou rappelait simplement l'ancienne domination du christianisme
sur ces rivages. Les ruines désignées sous le nom de citernes, et situées au pied du
principal mamelon, sont les plus considérables de l'ancienne Hippone ; ce sont des restes
de thermes, vraisemblablement les Thermes de Sosius, fameux par la conférence de saint
Augustin avec le. prêtre manichéen Fortunatus. Les divisions des salles sont marquées;
on reconnaît la place où furent des colonnes et des piliers ; le ciel, ouvert en deux
endroits , prouve que ces thermes avaient deux dômes par où entrait la lumière du jour.
Une enceinte, formant un carré long, touche aux bains et fait partie du même édifice.
Un enfoncement pratiqué dans le mur est devenu pour lés Arabes une espèce de
sanctuaire; des grains d'encens et des charbons, des morceaux de cierges et la trace de la
fumée des flambeaux annoncent que la prière a passés par là. Il est une épreuve, une
sorte de jugement de Dieu , que le musulman doit subir avant d'aller brûler l'encens dans
ce sanctuaire: un bord de mur fort étroit y conduit; celui-là seul est pur qui peut y
passer sans tomber; le musulman qui tombe doit se purifier, et pour cela il immole une
colombe, un coq, des oiseaux. L'immolation d'un oiseau équivaut ici à la confession
catholique. Toujours des sacrifices, et des sacrifices sanglants pour l'expiation des
péchés ! Ces pratiques religieuses sont accomplies par des Arabes en l'honneur de
saint Augustin, qu'ils appellent le grand chrétien (Roumi kebir), et dont ils
viennent implorer le crédit céleste; saint Augustin est pour eux un puissant ami de
Dieu; ils l'invoquent dans leurs besoins et lui demandent de détourner les maladies et
les (61) fléaux. Cette tradition arabe, qui nous rappelle l'admiration des païens de
l'Afrique pour saint Augustin, est comme une grande et ancienne image de ce beau génie ,
restée confusément dans le pieux souvenir des populations de la contrée.
A peu de distance de ce lieu, au penchant
du mamelon, se voit le monument de saint Augustin, élevé par les évêques de France :
c'est un autel en marbre, surmonté d'une statue en bronze du grand évêque, entouré
d'une grille de fer. Augustin, la face tournée vers la place où fut Hippone, semble
attendre une nouvelle cité chrétienne, pour la protéger et la bénir. La vue de cette
image sur la colline solitaire m'a vivement ému. J'étais allé à Hippone, comme
autrefois beaucoup de voyageurs du fond des Gaules, et voilà que je trouvais Augustin.
Le mamelon voisin de la Seybouse est
occupé par nos condamnés militaires. Un assez grand pavé de mosaïque en pierre dans la
cour de l'atelier, et, sur un autre point du mamelon, quelques pieds de très-belle
mosaïque en marbre, donnent à penser que là s'élevaient peut-être d'importants
édifices.
Des débris sans nom sont semés çà et
là sur l'emplacement de la cité (1).
La description et l'état présent
d'Hippone nous ont retenu longtemps. J'étais enchaîné à ce pays par le désir de faire
comprendre au lecteur quelque chose de cette ville, de ce lieu qui retentit sans cesse
dans l'histoire de saint Augustin. Que ne m'a-t-il été donné au moins de retracer une
idée, une ombre de la beauté du paysage d'Hippone, telle qu'elle m'a apparu au mois de
mai ! Prairies éblouissantes de fleurs, champs de blé que le soleil n'avait point
encore jaunis, aubépines séculaires aux troncs épais qu'il faut compter au nombre des
antiquités d'Hippone, arbres et plantes où éclatent la vie et la sève . comment
traduire ces frais tableaux sur le papier? Vu du mamelon de la Seybouse, le mamelon
d'Hippone, que nous appellerons la colline du monument de saint Augustin, offre des
contours d'une grâce infinie; il se détache de la plaine avec d'harmonieuses et douces
lignes. Cette colline a l'air d'être tombée de la main de Dieu, pour servir
de piédestal au plus profond penseur de l'antiquité chrétienne.
Elle présente à l'imagination quelque chose de la suavité des formes du génie de saint
Augustin. Cet homme, qui voyait dans la création comme dans les arts des degrés pour
monter à Dieu , était bien à sa place sur les bords de la Seybouse, au milieu d'une
terre charmante , en face de la mer, de l'Edough et de l'Atlas, et la nature était sans
doute un des motifs pour lesquels il aimait tant sa chère Hippone.
Rentrons dans les vieux siècles et
reprenons notre récit.
L'évêque Valère, Grec de naissance,
faiblement instruit dans la langue et les lettres latines, souffrait, dans son zèle
pastoral, de ne pouvoir assez efficacement accomplir à l'égard de son troupeau l'oeuvre
de la prédication. Dieu lui-même sembla lui envoyer l'éloquent Augustin : le pieux
évêque d'Hippone recevait l'auxiliaire qu'il avait demandé dans de ferventes oraisons.
Jusque-là on n'avait jamais vu en Afrique un simple prêtre prêcher devant un évêque.
« Il y a dans certaines églises, dit saint Jérôme , la très-mauvaise coutume que
les prêtres ne prêchent point en présence des évêques, comme si les évêques leur
portaient envie, ou s'ils ne daignaient pas les écouter (1). »
Valère viola la coutume africaine en
faveur d'Augustin, qu'il chargea particulièrement de l'oeuvre de la divine parole.
Plusieurs évêques du pays le blâmèrent de cette innovation; il ne tint aucun compte de
leurs murmures et ne consulta que l'intérêt de son Eglise ; il remerciait Dieu, dit
Possidius, de lui avoir miraculeusement amené un homme si capable d'édifier l'Eglise du
Seigneur par de salutaires doctrines. « Ainsi allumé et placé sur le chandelier,
dit le biographe de saint Augustin, le flambeau éclairait tous ceux qui étaient dans la
maison. » Bientôt après, la conduite de Valère eut de nombreux imitateurs.
Avant d'exercer le ministère sublime
auquel l'appelait l'évêque d'Hippone, Augustin, se défiant de lui-même, crut avoir
besoin de se préparer par le recueillement, l'étude et la prière; il écrivit à
Valère pour le supplier de lui accorder des jours de retraite, et sa lettre (2) est un
monument où se peignent tous les sentiments de son âme à cette époque. Les fonctions
sacerdotales sont faciles et douces, quand on se borne à les remplir avec légèreté;
elles
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sont pénibles, effrayantes, si on veut se conformer aux règles
sacrées. Au moment où Augustin commençait à étudier ces règles, Dieu a permis, à cause
de ses péchés (il n'en voit pas d'autre cause), qu'on lui ait fait violence pour le
porter au sacerdoce et le placer à la seconde place du gouvernement du navire, lui qui ne
sait pas seulement manier un aviron. Augustin pense que Dieu a voulu châtier sa
témérité; il avait censuré la plupart des nautonniers, comme s'il avait été meilleur
et plus habile, et maintenant qu'il est devenu l'un d'eux, il reconnaît les difficultés
dans toute leur étendue. Voilà pourquoi, pendant qu'on l'ordonnait prêtre, il ne
pouvait cacher ses pleurs. Depuis ce jour, il est encore bien plus pénétré des
difficultés; la force qu'il espérait pouvoir trouver en lui s'est changée en faiblesse.
Dieu s'est moqué de lui en le mettant à l'épreuve, et lui a montré tout son néant.
Augustin trouvera ce qui lui manque dans les saintes Ecritures : « Si, après
avoir appris ce qu'il faut à un homme chargé de dispenser au peuple les sacrements et la
parole de Dieu, il ne m'est pas permis d'acquérir ce que je reconnais ne pas avoir
encore, vous voulez donc que je périsse, ô mon père Valère ! Où est votre
charité? m'aimez-vous? aimez-vous l'Eglise dont vous m'avez confié l'administration? Je
suis sûr que vous m'aimez et que vous l'aimez. Mais vous me croyez capable; et moi, je me
connais mieux, et je ne me connaîtrais pas aussi bien si l'expérience n'avait pas été
pour moi une grande lumière. »
Augustin demande pour sa retraite le court
intervalle qui doit s'écouler entre la date de ses lettres et les fêtes de Pâques.
Lorsque Jésus-Christ le jugera avec toute la sévérité de sa justice, faudra-t-il lui
répondre que le vieillard Valère , dans l'excès de son amour et la trop bonne opinion
qu'il avait de sa capacité, lui a refusé le temps de s'instruire suffisamment?
Cette lettre , vive et pressante, pleine
d'inquiétude religieuse, est sans doute dans la
mémoire de tous les ecclésiastiques comme une grande et sainte
leçon. Il est à croire que l'évêque Valère se rendit aux instances d'Augustin. Nous
ignorons dans quel lieu le nouveau prêtre d'Hippone passa ses jours d'étude et de
méditation jusqu'à la solennité pascale.
Une des premières oeuvres d'Augustin
depuis son élévation au sacerdoce fut l'établissement d'un monastère dans le jardin
attenant à l'église d'Hippone. Il y vivait avec son cher Alype, Evode, Sévère,
Possidius et d'autres serviteurs de Dieu, selon la règle établie sous les saints
apôtres (1), dit Possidius. D'après cette règle, nul ne possédait rien en propre,
et chacun recevait selon ses besoins. C'est ainsi qu'avaient déjà vécu Augustin et ses
amis dans la solitude aux environs de Thagaste. Il faut distinguer ce monastère de la
communauté ecclésiastique fondée plus tard par Augustin dans la maison épiscopale, et
qui fut comme un séminaire, le premier qu'on ait vu. Dix évêques, dans la suite,
sortirent de cette communauté. Alype, l'ancien ami d'Augustin, et qui fut évêque de
Thagaste; Sévère, qui gouverna l'Eglise de Milève; Evode, celle d'Uzale; Possidius,
celle ale Calame, formèrent le premier noyau de la communauté d'Augustin ; nous
connaissons encore les noms de cinq de ses disciples : Pro. futurus, évêque de Cirta,
aujourd'hui Constantine ; Fortunatus, son successeur; Urbain, évêque de Sicca (2),
aujourd'hui Keff; Boniface, évêque de Cataqua, et Peregrin. Nous ne savons pas le nom du
dixième évêque sorti du séminaire de saint Augustin.
Au moment de l'entrée d'Augustin dans le
ministère évangélique, il y avait cinq ans que Gildon gouvernait l'Afrique en
oppresseur (3). Les catholiques étaient l'objet particulier des horribles fantaisies de
ce puissant Maure que n'a point épargné la verve de Claudien (4).
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