CHAPITRE X
Précédente Accueil Remonter Suivante

Bibliothèque

 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

Accueil
Remonter
AVIS DE L'ÉDITEUR
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
CHAPITRE XLIV
CHAPITRE XLV
CHAPITRE XLVI
CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVIII
CHAPITRE XLIX
CHAPITRE L
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV

CHAPITRE DIXIÈME. Correspondance de saint Augustin en 390. — Il est ordonné prêtre de l'Eglise d'Hippone. —  Description d'Hippone. —  Son état présent. —  Lettre de saint Augustin à l'évêque de Valère.

 

Augustin. et Maxime de Madaure, grammairien ou professeur de belles-lettres, s'écrivaient souvent; il n'est resté de cette correspondance qu'une lettre de Maxime et une réponse d'Augustin. Le professeur de Madaure craint que ses paroles ne trahissent sa vieillesse; peut-être avait-il été le maître du jeune Augustin, à l'époque où celui-ci étudiait à Madaure. Le vieux Maxime, encore païen, dit à Augustin que l'habitation des dieux sur le mont Olympe est une fable; mais qu'une vérité: bien visible, c'est la protection accordée à Madaure par les divinités debout sur la place publique de la ville. Il croit à un Dieu souverain et éternel, père de toutes choses, dont nul ne sait le vrai nom, mais dont la puissance infinie est adorée sous des dénominations diverses. Il est furieux qu'on préfère des martyrs chrétiens d'Afrique, avec des noms barbares, tels que Mygdon, Sanaë, Namphamon, Lucitas; à Jupiter, à Junon, à Minerve, à Vesta. Il lui semble voir, comme autrefois à la bataille d'Actium, les monstres de l'Egypte lancer des traits impuissants contre les dieux des romains. Maxime voudrait qu'Augustin , mettant de côté sa vigoureuse éloquence, reconnue de chacun, et sa terrible dialectique, l'instruisît sur ce Dieu, qui est adoré dans le secret des mystères chrétiens. Quant aux païens , ils invoquent leurs dieux au grand jour, et tout le monde peut en-. tendre leurs prières. —  Maxime ne doute pas que le fer ou le feu ne détruise sa lettre; mais ses paroles n'en subsisteront pas moins toujours dans l'âme des vrais adorateurs des dieux.           .

Augustin, dans sa réponse, raille les dieux de l'Olympe et ceux de la place de Madaure, signale le ridicule d'une opinion qui fait de la foule des dieux autant de membres du Dieu véritable, et ne comprend pas que Maxime s'égaie aux dépens de la bizarrerie de certains noms africaine inscrits au nombre des martyrs chrétiens; le grammairien de Madaure trouve-t-il plus harmonieux les Euccadires qui figurent parmi les prêtres païens, les Abbaddires qui se montrent parmi les dieux ? Il n'appartient pas à des hommes graves de s'arrêter à la bizarrerie des noms. Au reste, le nom punique de Namphamon signifie un homme qui vient d'un pied propice (1), un homme de bon augure. Ce sens ne devrait pas déplaire à Maxime; il se trouve dans les paroles d'Evandre (2) à Hercule, pour le prier d'agréer son sacrifice. Le goût et l'oreille d'un païen n'ont pas le droit d'être difficiles lorsqu'on peut leur rappeler le dieu Sterculius, la déesse Cloacine, la Vénus Chauve, la déesse de la Peur, la déesse de la Pâleur et la déesse de la Fièvre, et d'autres semblables à qui la superstition romaine a bâti des temples et offert des sacrifices. Pourquoi Maxime reproche-t-il aux chrétiens leurs assemblées secrètes et particulières? Il oublie ce Liber qu'on ne laisse voir qu'à un petit nombre d'initiés. Faut-il parler de ces bacchanales où les décurions et les autres chefs de Madaure courent les rues comme des furieux? Maxime, en voulant défendre -les dieux, semble donc avoir voulu les exposer.à la risée. S'il désire traiter gravement les questions religieuses, il doit s'y prendre autrement. Pour ce qui est de la prétendue adoration des morts chez les chrétiens, il faut que Maxime sache que les disciples de Jésus-Christ

 

1 Pede secundo. Lettre 17.

2 Enéide, liv. VIII.

 

58

 

rendent les honneurs divins à un seul Dieu, créateur de toutes choses.

La correspondance de Maxime avec Augustin eût été un très-curieux monument de cette époque; ce qu'on vient de lire fait vivement regretter que toutes ces lettres ne nous soient point parvenues. Rien de plus intéressant que de prendre sur le fait, dans les libres épanchements de la confiance, le philosophe païen de Madaure se débattant sous le triomphe du christianisme , cherchant à raviver, à l'aide des souvenirs, un culte frappé de mort, abandonnant volontiers l'Olympe , mais tenant bon pour les dieux du lieu natal, subissant la lumière nouvelle par la croyance à un Dieu souverain et créateur, et se vengeant en quelque sorte de cet aveu par des railleries adressées à des noms de martyrs chrétiens dont il ne respecte pas l'origine africaine.. Cette attitude du paganisme lettré exprime bien les derniers efforts d'un monde qui s'efface.

Augustin avait prêté quelques-uns de ses ouvrages contre les manichéens à un de ses amis, appelé Célestin, le même peut-être qui fut pape trente ans après. Il lui écrit pour les redemander, et, touchant rapidement aux questions métaphysiques, il divise en trois classes l'universalité des êtres

Il y a une nature muable par rapport au lieu et au temps, c'est le corps.

Il y a une nature muable par rapport au temps et non pas au lieu, c'est l'âme.

Enfin il y a une nature qui n'est muable ni par rapport au lieu ni par rapport au temps, c'est Dieu.

Tout ce qui est muable, de quelque manière qu'il le soit, est créature; et ce qui est immuable, c'est le Créateur.

Après avoir établi comme trois régions, celle des corps, celle de l'intelligence et celle de la divinité , Augustin conclut en disant que le chrétien ne s'attache point aux êtres inférieurs, ne s'arrête pas avec un complaisant orgueil dans la région du milieu, et qu'il devient ainsi capable de s'unir à l'être souverain qui est la félicité par essence. C'est en deux mots la religion chrétienne.

Le fils de Monique était déjà comme un astre levé dans le ciel de la vérité catholique; on le saluait de loin, on marchait à sa lumière. On lui adressait des questions, il y répondait; ses livres allaient dissiper les doutes ou détruire les vains systèmes. Avec quelle humilité il en

parlait ! Dans une lettre à Gayus, qui accompagnait un envoi de tous ses ouvrages, Augustin lui dit que s'il y trouve des choses bonnes et vraies, il ne doit pas les regarder comme venant de lui, mais comme lui ayant été données. Il ajoute avec profondeur en s'adressant à Gayus :

« Lorsque nous lisons quelque chose de vrai, « ce n'est ni le livre, ni l'auteur même, qui a nous le fait trouver vrai : c'est quelque chose que nous portons en nous-mêmes, bien au-dessus des corps et de la lumière sensible, et qui est une impression de l'éternelle lumière de la vérité (1). » Augustin ne manque pas de répéter que les erreurs de ses ouvrages viennent seules de lui : ce sont les traces des ténèbres de l'esprit de l'homme.

Dans une lettre à un bon chrétien, nommé Antonin, Augustin se plaint de la fausse piété de son temps. Sans prononcer le nom des donatistes, il fait vaguement allusion à leur schisme, qui paraît occuper tristement son esprit.

Depuis qu'Augustin avait été conduit à la foi, il n'avait pas cessé de publier les vérités à mesure qu'elles s'étaient présentées à son intelligence. Mais pour que l'influence d'un tel génie et d'une telle sainteté fût plus immédiate, plus étendue et plus puissante, il fallait qu'Augustin prit rang dans le sacerdoce catholique ; il fallait qu'il devint plus particulièrement apôtre par la double dispensation de la divine parole et des sacrements. L'heure était venue où l'église, pour laquelle il avait été si providentiellement tiré de l'erreur, devait le recevoir parmi ses ministres.

Au commencement de l'année 391, un intérêt de religion l'ayant amené à Hippone, il entra dans l'église au moment où l'évêque Va]ère annonçait aux fidèles qu'il avait besoin d'un prêtre; la renommée d'Augustin était déjà partout répandue en Afrique; il est reconnu dans le temple; la multitude, poussée par une inspiration soudaine, l'entoure, se saisit respectueusement de lui, et le désigne pour prêtre ; l'humilité, la sainte frayeur d'Augustin opposent une résistance inutile. Il ne lui reste plus qu'à se préparer à l'ordination.

Dans un de ses sermons (2), saint Augustin a parlé de son élévation au sacerdoce avec des détails que nous devons recueillir. Le solitaire, s'apercevant du bruit de son nom parmi les

 

1 Lettre 19. — 2 Serm. 19. De diversis.

 

59

 

serviteurs de Dieu, avait soin de ne pas aller aux lieux qui n'avaient pas d'évêque. «Et je faisais cela autant que je le pouvais, dit Augustin, pour opérer mon salut dans une humble retraite, craignant de me mettre en péril en me plaçant dans de hautes positions. Je me rendis donc à Hippone pour voir un ami que j'espérais pouvoir gagner à Dieu et amener à notre monastère. J'allai là, me croyant en sûreté, parce que la ville d'Hippone avait un évêque. J'y arrivai avec les vêtements que je portais dans ma solitude. »

Lorsque arriva le jour de la cérémonie, son trouble fut extrême. Pendant qu'il recevait l'onction et les pouvoirs sacrés, d'abondantes larmes s'échappaient de ses yeux. Des gens qui ne comprenaient point ce qu'il y avait d'admirable dans ces larmes, ou plutôt qui en ignoraient la cause, croyaient y voir une sorte de regret de ne pas monter tout de suite au premier rang des honneurs ecclésiastiques: ils donnaient à Augustin des consolations qui étaient bien loin d'adoucir sa douleur intérieure. La vue du fardeau sacerdotal le remplissait d'un saint effroi, d'une inquiétude profonde , que des interprétations grossières transformaient en je ne sais quel mécompte d'ambition.

Augustin avait trente-sept ans quand il fut ordonné prêtre. Dans ces premiers temps chrétiens, l'Eglise , dont les besoins étaient si grands, faisait quelquefois arriver d'un seul pas un laïque au sacerdoce. Remarquons aussi qu'Augustin, quoique originaire de Thagaste, fut attaché à l'Eglise d'Hippone ; il n'appartenait à l'Eglise de Thagaste par aucun degré de la cléricature, et l'usage qui prescrit aux évêques de ne conférer les saints ordres à un .sujet étranger qu'avec l'autorisation de l'évêque de son diocèse, s'est établi plusieurs siècles plus tard r. L'Eglise d'Hippone avait donc le droit de prendre Augustin, et, grâce à ce nouveau prêtre, elle sera couronnée dans les siècles d'une immense gloire. La cité d'Hippone, à cinquante lieues à l'ouest de Carthage, à quarante lieues au nord-est de Constantine , avait été jusque-là assez peu illustre, malgré son surnom de Royale (2) et la prédilection des anciens rois de Numidie. Quelques rares souvenirs chrétiens s'y rattachaient. Au nombre

 

1 Tillemont.

2 Hippo-Regius. On l'appelait Hippone la Royale pour la distinguer d'une autre Hippone appelée Hippo-Zarrytes ou Diarrytes, située sur la côté d'Afrique, dans la province proconsulaire.

 

des évêques du concile de Carthage, au temps de saint Cyprien, on trouve Théogène d'Hippone , qui souffrit le martyre sous Valérien ; Hippone avait une église dédiée à saint Théogène. On citait un saint Léonce, évêque de cette ville. Elle possédait une église des vingt martyrs, où les catholiques honoraient la mémoire des courageux confesseurs de la religion qui avaient laissé à leur pays l'exemple d'une grande foi. Mais c'est Augustin qui devait placer le nom d'Hippone parmi les noms les plus illustres de la terre.

La ville d'Hippone, de trois quarts d'heure de circonférence , était bâtie moitié en plaine, moitié sur deux mamelons ; elle avait pour principaux monuments la Basilique de la Paix, les Thermes de Sosius et le château , à la fois palais et forteresse, qui couronnait le plus important des deux mamelons; deux rivières la baignaient, le Sebus, aujourd'hui la Seybouse, et une autre moins considérable que les Arabes nomment Abou-Gemma (le Père de l'Eglise ou de la Mosquée). L'Abou-Gemma, qui fait le tour du pays d'Hippone avant de se jeter dans la mer, passe au nord de l'ancienne cité, sous un pont romain dont les onze arches sont encore debout; les Français, en réparant ce pont, l'ont blanchi et lui ont ainsi enlevé la vénérable teinte des siècles. La Seybouse (1), aux flots jaunes comme les flots du Tibre , arrive de la plaine du côté du midi et devient plus paisible et plus profonde à mesure qu'elle approche; en face de l'antique ville, elle a vingt-cinq pieds d'eau, ce qui prouve que les Romains avaient creusé son lit pour faire de la Seybouse comme un port intérieur d'Hippone, sans compter le port de mer maintenant ensablé, où n'apparaissent que de petits bateaux corailleurs. La rive gauche de la Seybouse offre de fréquentes traces du quai romain. Les nombreux vestiges de construction ancienne qui se montrent vers le nord, au delà de l'Abou-Gemma, attestent que la cité s'étendait jusque sur ce point. La colline appelée par les Arabes Colline Rouge, à cause de la couleur de quelques parties du terrain , servait de limite à Hippone du côté du midi. La nécropole s'étendait., hors la ville, sur la rive droite de la Seybouse, dans un espace où nous avons retrouvé des urnes, des vases lacrymatoires et des lampes. Hippone avait devant elle, à l'orient, la mer immense; au nord-est, les collines boisées où s'élèvent maintenant la

 

1 Voir notre Voyage en Algérie, Etudes africaines, chap. 26.

 

60

 

Kasbah de Bône, le fort Génois et le phare à la pointe du Cap-de-Garde; au sud-est, la plaine, les dunes jaunes reluisant au soleil sur l'ancienne route de Carthage jusqu'au cap Rosa, le rameau de l'Atlas appelé aujourd'hui montagne des Beni-Urgin, du nom des tribus qui l'habitent. Les champs fertiles, situés au nord d'Hippone, sont dominés par les hautes montagnes de l'Edoug, l'ancien Papua, dont les aspects sévères contrastent avec l'élégante et douce nature environnante. L'Edoug a sur ses versants septentrionaux une forêt de chênes magniflques, et un aquéduc romain qui portait jadis à Hippone les eaux de la montagne.

Le figuier, l'olivier et l'abricotier, les prairies et les moissons couvrent les gracieux coteaux d'Hippone , et tout l'espace autrefois rempli d'habitations; la nature a étendu son manteau le plus riche sur le sépulcre de l'antique cité ; la végétation a pris la place de tout un peuple, et lorsque, pèlerin de l'histoire, j'ai foulé cette terre illustre, je n'ai point entendu les mille bruits d'une grande ville, mais seulement le murmure de la Seybouse, le chant des oiseaux cachés dans les buissons fleuris et les longs beuglements des vaches gardées par un pâtre maure. Ce lieu où la Providence avait placé un flambeau qui se voyait des quatre coins du monde, j'aimais à le voir paré de tous les trésors de la création; j'écoutais avec joie les mélodies du rossignol à la place où Augustin faisait comprendre aux hommes les divines et éternelles harmonies.

Hippone, comme toutes les villes anciennes remplacées par des cités nouvelles, a servi en quelque sorte de carrière ; Bône est sortie de ses débris. La cité antique a gardé peu de choses; la nature seule a survécu à la destruction de la ville épiscopale d'Augustin. En arrivant à Hippone par le pont de l'Abou-Gemma, on rencontre d'abord les restes qui ont dû appartenir à un édifice considérable; un grand pan de mur est debout, entouré de monceaux de ruines jetés violemment sur le sol, trèsprobablement par un tremblement de terre. Ces débris, en briques et en moellons, sont certainement de construction romaine. Voilà ce que les gens du pays appellent l'Eglise des chrétiens, Glisia Roumi, et voilà aussi ce qu'on appelle aujourd'hui les restes de la Basilique de la Paix. J'ai beaucoup étudié. la forme, le caractère, l'ensemble de ces débris, qui raviraient notre esprit s'ils avaient appartenu à la Basilique de la Paix, où prêcha pendant plus de trente ans le grand évêque, et je ne puis y reconnaître les restes de la cathédrale d'Hippone. Ce qu'on désigne sous le nom de baptistère est une excavation qui ne saurait donner l'idée du baptistère de l'église de la Paix, situé dans la partie inférieure du temple, et formant comme une enceinte particulière entourée de barreaux. Les débris dont nous parlons, et qui sont enfermés dans un parc de boeufs, se trouvent à l'extrémité nord-est de l'emplacement d'Hippone ; or les cathédrales ne se trouvent pas d'ordinaire à l'extrémité, mais au centre des villes. Le nom d'Eglise des Chrétiens, donné à ces ruines par les Maures de Bône, fut une vague dénomination appliquée à de grands débris et qui exprimait ou rappelait simplement l'ancienne domination du christianisme sur ces rivages. Les ruines désignées sous le nom de citernes, et situées au pied du principal mamelon, sont les plus considérables de l'ancienne Hippone ; ce sont des restes de thermes, vraisemblablement les Thermes de Sosius, fameux par la conférence de saint Augustin avec le. prêtre manichéen Fortunatus. Les divisions des salles sont marquées; on reconnaît la place où furent des colonnes et des piliers ; le ciel, ouvert en deux endroits , prouve que ces thermes avaient deux dômes par où entrait la lumière du jour. Une enceinte, formant un carré long, touche aux bains et fait partie du même édifice. Un enfoncement pratiqué dans le mur est devenu pour les Arabes une espèce de sanctuaire; des grains d'encens et des charbons, des morceaux de cierges et la trace de la fumée des flambeaux annoncent que la prière a passés par là. Il est une épreuve, une sorte de jugement de Dieu , que le musulman doit subir avant d'aller brûler l'encens dans ce sanctuaire: un bord de mur fort étroit y conduit; celui-là seul est pur qui peut y passer sans tomber; le musulman qui tombe doit se purifier, et pour cela il immole une colombe, un coq, des oiseaux. L'immolation d'un oiseau équivaut ici à la confession catholique. Toujours des sacrifices, et des sacrifices sanglants pour l'expiation des péchés ! Ces pratiques religieuses sont accomplies par des Arabes en l'honneur de saint Augustin, qu'ils appellent le grand chrétien (Roumi kebir), et dont ils viennent implorer le crédit céleste; saint Augustin est pour eux un puissant ami de Dieu; ils l'invoquent dans leurs besoins et lui demandent de détourner les maladies et les (61) fléaux. Cette tradition arabe, qui nous rappelle l'admiration des païens de l'Afrique pour saint Augustin, est comme une grande et ancienne image de ce beau génie , restée confusément dans le pieux souvenir des populations de la contrée.

A peu de distance de ce lieu, au penchant du mamelon, se voit le monument de saint Augustin, élevé par les évêques de France : c'est un autel en marbre, surmonté d'une statue en bronze du grand évêque, entouré d'une grille de fer. Augustin, la face tournée vers la place où fut Hippone, semble attendre une nouvelle cité chrétienne, pour la protéger et la bénir. La vue de cette image sur la colline solitaire m'a vivement ému. J'étais allé à Hippone, comme autrefois beaucoup de voyageurs du fond des Gaules, et voilà que je trouvais Augustin.

Le mamelon voisin de la Seybouse est occupé par nos condamnés militaires. Un assez grand pavé de mosaïque en pierre dans la cour de l'atelier, et, sur un autre point du mamelon, quelques pieds de très-belle mosaïque en marbre, donnent à penser que là s'élevaient peut-être d'importants édifices.

Des débris sans nom sont semés çà et là sur l'emplacement de la cité (1).

La description et l'état présent d'Hippone nous ont retenu longtemps. J'étais enchaîné à ce pays par le désir de faire comprendre au lecteur quelque chose de cette ville, de ce lieu qui retentit sans cesse dans l'histoire de saint Augustin. Que ne m'a-t-il été donné au moins de retracer une idée, une ombre de la beauté du paysage d'Hippone, telle qu'elle m'a apparu au mois de mai ! Prairies éblouissantes de fleurs, champs de blé que le soleil n'avait point encore jaunis, aubépines séculaires aux troncs épais qu'il faut compter au nombre des antiquités d'Hippone, arbres et plantes où éclatent la vie et la sève . comment traduire ces frais tableaux sur le papier? Vu du mamelon de la Seybouse, le mamelon d'Hippone, que nous appellerons la colline du monument de saint Augustin, offre des contours d'une grâce infinie; il se détache de la plaine avec d'harmonieuses et douces lignes. Cette colline a l'air d'être tombée de la main de Dieu, pour servir

 

1 Nulle fouille n'a été faite à Hippone. En deux mois, cinquante travailleurs, conduits avec intelligence, mettraient peut-être en lumière des richesses historiques; et peut-être saurions-nous à quoi nous en tenir sur l'emplacement de la Basilique de la Paix. Nous avont rapporté plusieurs médailles d'Hippone.

 

de piédestal au plus profond penseur de l'antiquité chrétienne. Elle présente à l'imagination quelque chose de la suavité des formes du génie de saint Augustin. Cet homme, qui voyait dans la création comme dans les arts des degrés pour monter à Dieu , était bien à sa place sur les bords de la Seybouse, au milieu d'une terre charmante , en face de la mer, de l'Edough et de l'Atlas, et la nature était sans doute un des motifs pour lesquels il aimait tant sa chère Hippone.

Rentrons dans les vieux siècles et reprenons notre récit.

L'évêque Valère, Grec de naissance, faiblement instruit dans la langue et les lettres latines, souffrait, dans son zèle pastoral, de ne pouvoir assez efficacement accomplir à l'égard de son troupeau l'oeuvre de la prédication. Dieu lui-même sembla lui envoyer l'éloquent Augustin : le pieux évêque d'Hippone recevait l'auxiliaire qu'il avait demandé dans de ferventes oraisons. Jusque-là on n'avait jamais vu en Afrique un simple prêtre prêcher devant un évêque. « Il y a dans certaines églises, dit saint Jérôme , la très-mauvaise coutume que les prêtres ne prêchent point en présence des évêques, comme si les évêques leur portaient envie, ou s'ils ne daignaient pas les écouter (1). »

Valère viola la coutume africaine en faveur d'Augustin, qu'il chargea particulièrement de l'oeuvre de la divine parole. Plusieurs évêques du pays le blâmèrent de cette innovation; il ne tint aucun compte de leurs murmures et ne consulta que l'intérêt de son Eglise ; il remerciait Dieu, dit Possidius, de lui avoir miraculeusement amené un homme si capable d'édifier l'Eglise du Seigneur par de salutaires doctrines. « Ainsi allumé et placé sur le chandelier, dit le biographe de saint Augustin, le flambeau éclairait tous ceux qui étaient dans la maison. » Bientôt après, la conduite de Valère eut de nombreux imitateurs.

Avant d'exercer le ministère sublime auquel l'appelait l'évêque d'Hippone, Augustin, se défiant de lui-même, crut avoir besoin de se préparer par le recueillement, l'étude et la prière; il écrivit à Valère pour le supplier de lui accorder des jours de retraite, et sa lettre (2) est un monument où se peignent tous les sentiments de son âme à cette époque. Les fonctions sacerdotales sont faciles et douces, quand on se borne à les remplir avec légèreté; elles

 

1 Lettre de saint Jérôme à Nepotianus. — 2 Lettre 21.

 

62

 

sont pénibles, effrayantes, si on veut se conformer aux règles sacrées. Au moment où Augustin commençait à étudier ces règles, Dieu a permis, à cause de ses péchés (il n'en voit pas d'autre cause), qu'on lui ait fait violence pour le porter au sacerdoce et le placer à la seconde place du gouvernement du navire, lui qui ne sait pas seulement manier un aviron. Augustin pense que Dieu a voulu châtier sa témérité; il avait censuré la plupart des nautonniers, comme s'il avait été meilleur et plus habile, et maintenant qu'il est devenu l'un d'eux, il reconnaît les difficultés dans toute leur étendue. Voilà pourquoi, pendant qu'on l'ordonnait prêtre, il ne pouvait cacher ses pleurs. Depuis ce jour, il est encore bien plus pénétré des difficultés; la force qu'il espérait pouvoir trouver en lui s'est changée en faiblesse. Dieu s'est moqué de lui en le mettant à l'épreuve, et lui a montré tout son néant. Augustin trouvera ce qui lui manque dans les saintes Ecritures : « Si, après avoir appris ce qu'il faut à un homme chargé de dispenser au peuple les sacrements et la parole de Dieu, il ne m'est pas permis d'acquérir ce que je reconnais ne pas avoir encore, vous voulez donc que je périsse, ô mon père Valère ! Où est votre charité? m'aimez-vous? aimez-vous l'Eglise dont vous m'avez confié l'administration? Je suis sûr que vous m'aimez et que vous l'aimez. Mais vous me croyez capable; et moi, je me connais mieux, et je ne me connaîtrais pas aussi bien si l'expérience n'avait pas été pour moi une grande lumière. »

Augustin demande pour sa retraite le court intervalle qui doit s'écouler entre la date de ses lettres et les fêtes de Pâques. Lorsque Jésus-Christ le jugera avec toute la sévérité de sa justice, faudra-t-il lui répondre que le vieillard Valère , dans l'excès de son amour et la trop bonne opinion qu'il avait de sa capacité, lui a refusé le temps de s'instruire suffisamment?

Cette lettre , vive et pressante, pleine d'inquiétude religieuse, est sans doute dans la

mémoire de tous les ecclésiastiques comme une grande et sainte leçon. Il est à croire que l'évêque Valère se rendit aux instances d'Augustin. Nous ignorons dans quel lieu le nouveau prêtre d'Hippone passa ses jours d'étude et de méditation jusqu'à la solennité pascale.

Une des premières oeuvres d'Augustin depuis son élévation au sacerdoce fut l'établissement d'un monastère dans le jardin attenant à l'église d'Hippone. Il y vivait avec son cher Alype, Evode, Sévère, Possidius et d'autres serviteurs de Dieu, selon la règle établie sous les saints apôtres (1), dit Possidius. D'après cette règle, nul ne possédait rien en propre, et chacun recevait selon ses besoins. C'est ainsi qu'avaient déjà vécu Augustin et ses amis dans la solitude aux environs de Thagaste. Il faut distinguer ce monastère de la communauté ecclésiastique fondée plus tard par Augustin dans la maison épiscopale, et qui fut comme un séminaire, le premier qu'on ait vu. Dix évêques, dans la suite, sortirent de cette communauté. Alype, l'ancien ami d'Augustin, et qui fut évêque de Thagaste; Sévère, qui gouverna l'Eglise de Milève; Evode, celle d'Uzale; Possidius, celle ale Calame, formèrent le premier noyau de la communauté d'Augustin ; nous connaissons encore les noms de cinq de ses disciples : Pro. futurus, évêque de Cirta, aujourd'hui Constantine ; Fortunatus, son successeur; Urbain, évêque de Sicca (2), aujourd'hui Keff; Boniface, évêque de Cataqua, et Peregrin. Nous ne savons pas le nom du dixième évêque sorti du séminaire de saint Augustin.

Au moment de l'entrée d'Augustin dans le ministère évangélique, il y avait cinq ans que Gildon gouvernait l'Afrique en oppresseur (3). Les catholiques étaient l'objet particulier des horribles fantaisies de ce puissant Maure que n'a point épargné la verve de Claudien (4).

 

1 Regulam sub sanctis apostolis constitutam.

2 L'ancienne Sicca Veneria.

3 Gildon se révolta en 386.

4 De Bello Gildonico.

 

Haut du document

 

 


Précédente Accueil Remonter Suivante