CHAPITRE DOUZIÈME. Le Traité du Libre arbitre. Traité du Libre arbitre par Bossuet. (395.)
Il nous faut placer ici un ouvrage
d'Augustin, commencé à Rome après la mort de sa sainte mère, continué en Afrique dans
la retraite de Thagaste, et qui ne fut achevé qu'en 395; cet
ouvrage est le Traité du libre arbitre, traité important parmi tous ceux où
Augustin creuse les grandes questions de cette métaphysique chrétienne dont il est le
créateur. Dans le Traité du libre arbitre, divisé en trois livres, de même
qu'en des ouvrages dont nous avons parlé précédemment, la sagesse éternelle est
montrée à l'homme comme son souverain bonheur; de vives clartés sont répandues pour
résoudre le problème de l'origine du mal et de la prescience divine. Le pélagianisme
n'avait pas encore paru; Augustin ne touche que légèrement aux questions de la grâce ; toutefois , le peu qu'il en dit est conforme à la doctrine qu'il
soutiendra avec tant de force et d'autorité, lorsque Pélage et Célestius
auront levé leur drapeau. Le Traité du libre arbitre a la forme du dialogue;
saint Augustin adoptait fréquemment cette forme, qui était propre aux philosophes
anciens. Il s'entretient dans cet ouvrage avec son ami Evode,
le même qui a été son interlocuteur dans le dialogue sur la Grandeur de lâme.
Recueillons quelques traits de ce beau travail.
Après avoir établi que rien dans la
création n'égale la raison humaine en excellence, et qu'au-dessus de cette raison
humaine il existe un souverain bien, une sagesse infinie, source de toute perfection et de
toute joie, Augustin s'afflige et s'étonne de voir les hommes douter du bonheur qui
s'attache à la possession de la vérité. Les uns, séduits. par des attraits
périssables auprès d'une épouse aimée, ou même auprès d'une courtisane, s'écrient
qu'ils sont heureux; et nous, quand nous tenons la vérité entre nos mains , nous doutons
si nous le sommes Les autres, pressés par la soif et arrivés au bord d'une source pure,
ou pressés par la faim et prenant place à un festin abondant et délicat, répètent
qu'ils sont heureux; et lorsque la vérité désaltère et nourrit notre intelligence,
nous n'avons pas encore le bonheur 1 Ceux-ci se proclament heureux au milieu des fleurs et
des parfums, et le souffle de la vérité ne nous semble pas un parfum assez suave !
Ceux-là sont ravis, jusqu'à l'extase,, d'une belle voix, des
sons mélodieux d'un instrument, et nous, quand l'éloquent et harmonieux silence de la
vérité pénètre dans notre âme par des routes inconnues, nous cherchons ailleurs la
vie heureuse ! L'or et l'argent, l'éblouissante blancheur des perles, le vif éclat
des flambeaux sur la terre et des astres dans le ciel, qui ne s'adressent qu'aux yeux,
procurent de grandes jouissances à des coeurs humains, et nous, quand la vérité vient
éclairer notre raison avec ses (68) splendeurs les plus magnifiques, nous sommes assez
grossiers pour ne pas y trouver notre félicité!
De même qu'à la lumière du soleil on
fait choix de divers objets pour y arrêter doucement ses regards, ou bien qu'avec des
yeux perçants et forts on contemple le soleil même, ainsi, à la lumière de la vérité
éternelle, on peut s'attacher à quelques vérités immuables et particulières, tandis
que des esprits plus pénétrants s'élèvent jusqu'à la souveraine vérité, où tout se
voit à découvert. Si je mettais mon bonheur à regarder le soleil, et que je pusse le
faire constamment sans en être ébloui, combien de fois aurais-je le regret de le perdre,
soit qu'il se couche, soit qu'un nuage ou des vapeurs l'enveloppent ! Et lors même
que la joie de voir la lumière du jour ou d'entendre une belle voix ne me serait jamais
ravie, quel bien si considérable me reviendrait-il d'une chose qui me serait commune avec
les bêtes? Telles ne sont pas les joies qui découlent de l'éternelle sagesse, et telle
n'est point la vérité pour ceux qui la cherchent. La vérité n'est pas importunée par
la foule de ceux qui vont l'entendre, et n'est pas obligée de les écarter; elle ne
change pas de lieu et ne passe pas avec le temps; c'est un soleil que les nuits ne nous
enlèvent point et que les nuages ne peuvent atteindre. De quelque extrémité du monde
que se tournent vers elle ceux qui l'aiment, elle leur devient présente, et son
éternelle immensité les embrassera tous. Elle n'est nulle part et ne manque en aucun
lieu; elle avertit au dehors, instruit au dedans, et pas un homme n'a le pouvoir de la
corrompre; personne ne peut juger d'elle, et personne sans elle ne peut bien juger
Augustin, qui avait nourri sa jeunesse de
l'étude de la philosophie antique de la Grèce, parle des nombres comme des
proportions et des convenances de chaque chose. On sait que Pythagore, cherchant le principe
des choses, créa la doctrine des nombres; il considérait l'univers comme une vaste
harmonie: il parvint à cette grande pensée, après avoir reconnu dans le monde physique
les proportions et les lois sur lesquelles se fondent la géométrie et l'arithmétique.
La notion des nombres représentait pour les pythagoriciens toute figure, toute grandeur;
le nombre et la réalité étaient pour eux inséparables. Ils trouvaient dans les notions
morales elles-mêmes je ne sais quelle régularité absolue qui caractérise les
combinaisons géométriques. C'est ainsi que la justice se trouvait contenue dans cette
formule: Un nombre réputé plusieurs fois semblable à lui-même: par là on
fondait la justice sur l'égalité, la réciprocité. Les platoniciens reproduisirent
quelques parties de ce système , dont nous ne prétendons pas
donner l'explication entière. Augustin en avait conservé des idées qui devaient aider
la créature intelligente à s'élever jusqu'à Dieu. D'après lui et aussi d'après
Pythagore et Platon, toute chose dans les cieux et sur la terre, dans l'air et dans les
eaux, empruntait aux nombres, c'est-à-dire aux proportions, son existence, ses beautés.
Le principe des nombres est le principe des êtres, puisque nulle chose n'existe sans
être revêtue de nombres.Les nombres et les proportions servent de règles aux hommes,
pour donner à la matière diverses formes. Lorsque notre corps, avec ses justes
proportions, reste immobile, les nombres sont dans le lieu; si ce corps nous offre la
beauté de ses mouvements, les nombres seront dans le temps. Le nombre a la vie en lui,
mais sa demeure n'est point dans les lieux, ni sa durée dans les âges. Elevons notre
esprit et nous découvrirons le nombre éternel, et nous verrons la vérité resplendir
sur son trône., A mesure que nos yeux deviendront plus purs et
plus perçants, nous aurons une vue plus distincte de l'éternelle sagesse.
O sublime
sagesse ! s'écrie Augustin; douce et riante lumière d'une intelligence épurée,
guide sûr et fidèle, malheur à ceux qui, s'éloignant de vous, s'en vont errer au loin,
et qui, aimant mieux les ombres des choses créées que vous-même, ne reconnaissent point
les traits de votre main puissante, et les signes que vous nous faites pour nous avertir
et nous rappeler sans cesse l'excellence des beautés éternelles ! car ces traits imprimés sur les créatures, c'est toute leur gloire,
toute leur séduction. L'artisan, par la beauté de son oeuvre, ne semble-t-il pas nous
inviter à ne point arrêter trop longtemps notre admiration sur lui, mais à la faire
monter plus haut? O divine sagesse ! ceux dont le coeur se
repose sur les créatures sans s'élever jusqu'à vous, sont semblables à des hommes
ignorants et grossiers qui, attentifs au discours d'un orateur éloquent, s'extasieraient
sur l'agrément de la voix, et l'arrangement des mots, sans se préoccuper du sens des
paroles ! Malheur à ceux qui, repoussant les divines (69) splendeurs, se plaisent à
s'envelopper de leurs ténèbres ! en tournant le dos au soleil , il ne leur reste
plus que des ombres dans les joies brutales vers lesquelles ils se précipitent , et le
plaisir même qu'ils rencontrent ne vient que de l'éclat de votre lumière, dont ces
ombres sont environnées !
Il y a un modèle éternel et immuable par
lequel subsistent toutes les formes données aux créatures, quelles qu'elles soient. La
beauté des corps, c'est l'impression de la beauté souveraine répandue sur tous les
êtres. Il n'est pas de manière plus magnifique de prouver l'existence de Dieu.
Un mot sur l'origine du mal.
La volonté libre est un bien, puisque
sans elle aucune action louable ne peut s'accomplir. Or, Dieu seul est le principe de tout
bien; donc la volonté libre nous a été donnée par Dieu lui-même.
Augustin distingue les grands biens, qui
sont les vertus; les biens moyens, qui sont les puissances de l'âme, sans lesquelles on
ne saurait bien vivre; les petits biens, qui sont la force et la beauté des corps. La
volonté est un bien moyen qui sert à obtenir les plus grands biens; le mal, c'est le
mouvement déréglé de cette volonté, qui se sépare du bien immuable et s'attache au
bien passager. On demandera d'où vient ce mouvement qui se sépare du bien immuable; Dieu
ne peut pas en être l'auteur assurément. Ce mouvement est une défaillance; or toute
défaillance vient du néant. Ce mouvement est volontaire; il est en notre pouvoir; il
n'existera pas, si nous ne le voulons pas; l'homme demeure donc dans son indépendance.
Passons à la prescience de Dieu.
Nous disons qu'elle ne nous empêche pas
de pécher par une volonté libre.
L'homme ne pèche point, parce que Dieu
l'a prévu; mais Dieu voit le péché à l'avance, parce que l'homme l'a commis. Dieu,
connaissant toutes les choses futures, ne peut pas ignorer les actions que doivent
commettre ses créatures. Dieu voit par sa prescience ce que je fais par ma volonté,
Si j'étais prophète, les choses futures
n'arriveraient pas de telle manière , parce que je les aurais
prédites; mais je les prédirais de telle manière parce que c'est ainsi qu'elles
s'accompliraient. La connaissance de l'avenir n'est pas l'asservissement de l'avenir. De
même que, par mon souvenir, je ne suis pas cause tee le passé soit arrivé, de même
Dieu, par sa prescience, ne condamne pas l'avenir à un accomplissement nécessaire. Dans
l'ordre des choses humaines, Dieu n'est pas l'auteur de ce qu'il prévoit.
Il ne faut pas dire que l'homme eût été
mieux fait s'il n'avait pas pu se souiller de péchés c'est comme si, en regardant le
ciel, vous ne vouliez pas qu'on eût créé la terre. La terre n'a-t-elle pas aussi sa
magnificence? Il y a, dit Augustin, dans la misère qui suit le péché, quelque chose qui
contribue à la perfection du monde, car cette misère tient à l'ordre éternel. Lorsque
les hommes purs sont heureux, l'univers est dans toute sa beauté ; lorsque ceux qui
pèchent sont misérables, l'univers ne laisse pas aussi d'être beau. La perfection et la
beauté de l'univers subsistent toujours dans la double condition de la joie du juste et
de la misère du pécheur. Ils mentent ceux qui disent qu'ils auraient mieux aimé ne pas
être que d'être malheureux, car tout malheureux qu'ils sont, ils n'en continuent pas
moins leur vie et n'ont garde de se tuer. C'est que l'être est un grand bien. Parmi ceux
qui se donnent la mort, il en est certainement bien peu qui croient sortir tout à fait de
l'existence; la plupart cherchent le repos, cherchent autre chose que leur misère, mais
ne pensent pas à entrer dans le néant. Augustin relève en toute rencontre la nature
humaine; c'est ainsi qu'il nous montre l'âme, même dans le péché, mille fois plus
excellente encore que les meilleures et les plus belles choses de l'univers, parce qu'elle
peut encore connaître et adorer Dieu ; c'est ainsi qu'il trouve dans la condamnation du
vice une preuve de la dignité de notre nature.
Le tort que nous avons de juger les choses
humaines au point de vue de notre heure fugitive, a souvent inspiré à Augustin des
considérations frappantes : nous en avons remis ailleurs quelques-unes en lumière. Le
saint docteur revient sur ce point à la fin du Traité du libre arbitre. Ce qui
est renfermé dans le temps, dit-il, se trouvant placé en un certain ordre, le futur ne
paraît succéder au passé que par la défaillance et le dépérissement des choses, afin
que toute la beauté des temps , dont la nature est de
s'écouler comme un fleuve , arrive à sa dernière perfection. Nous tombons dans un
excès d'ignorance, quand nous nous plaignons de la fin des choses : elles n'ont d'action
et de (70) durée qu'autant qu'elles en ont reçu de celui à qui elles doivent tout et à
qui elles rendent tout. Que celui qui s'afflige de voir les créatures s'évanouir fasse
attention au discours même par lequel il exprime son affliction: si quelqu'un, uniquement
occupé du sens de ses paroles, se délectait à chaque syllabe au point de ne pas vouloir
la succession des autres syllabes dont l'ensemble forme la liaison et le corps du
discours, ne passerait-il pas pour un insensé ?
Les trois livres du Traité dont nous
venons d'exprimer la substance, ont inspiré le Traité du libre arbitre, de
Bossuet. Quelques mots sur ce travail serviront à la fois à mettre plus vivement en
lumière les idées de l'évêque d'Hippone et à faire connaître ce qui est propre à
l'évêque de Meaux. Bossuet, reproduisant les doctrines d'Augustin ,
établit la liberté dans l'homme par l'évidence du sentiment et de l'expérience, par
l'évidence du raisonnement, par l'évidence de la révélation, c'est-à-dire parce que
Dieu nous l'a clairement révélée dans son Ecriture. Cette première vérité n'est pas
contestable. « Nous trouvons en même temps , dit Bossuet, que le premier Libre c'est
Dieu, parce qu'il possède en lui-même tout son bien; et n'ayant besoin d'aucun des
êtres qu'il fait, il n'est porté à les faire, ni à faire qu'ils soient de telle
façon, que par la seule volonté indépendante. Et nous trouvons en second lieu que nous
sommes libres aussi parce que les objets qui nous sont proposés ne nous emportent pas
tout seuls par eux-mêmes, et que nous demeurerions à leur égard sans action, si nous ne
pouvions choie sir. Nous trouvons encore que ce premier Libre ne peut jamais ni aimer ni
faire autre chose que ce qui est un bien véritable, puisqu'il est lui-même par son
essence le bien essentiel, qui influe le bien dans tout ce qu'il fait. Et nous trouvons au
contraire que tous les êtres libres qu'il fait, pouvant n'être pas, sont capables de
faillir ; parce que, étant sortis du néant, ils peuvent aussi s'éloigner de la
perfection de leur être. De sorte que toute existence sortie des mains de Dieu peut faire
bien et mal, jusqu'à ce due Dieu l'ayant menée, par la claire vision de son essence, à
la source même du bien, elle soit si bien possédée d'un tel objet, qu'elle ne puisse
plus désormais s'en éloigner. »
L'évêque de Meaux établit ensuite une
seconde vérité, c'est que « Dieu gouverne notre «liberté et ordonne nos actions.
» Il ne serait pas digne de Dieu de laisser aller au hasard une créature libre, sauf à
la récompenser ou à la châtier après. Tous les êtres et tous les événements du
monde sont compris dans l'ordre de la divine Providence: lui ôterait-on la conduite de ce
qu'il y a de plus excellent dans l'univers, les créatures intelligentes? Dieu étant la
cause universelle de tout ce qui est, il faut que l'usage de la liberté humaine, avec
tous les effets qui en dépendent, soit compris dans l'ordre de sa Providence; autrement
il y aurait un certain ordre dont Dieu ne serait point première cause, et un certain
point où la créature ne serait plus dépendante de Dieu. Comment aurait-il pu vouloir
cette indépendance de la liberté humaine ? N'est-il pas de la nature d'une souveraineté
aussi absolue que celle de Dieu de ne se laisser soustraire nulle partie de ce qui est?
Les façons ou modes d'être, comme les choses même, doivent venir nécessairement du
premier être. En créant la liberté humaine, il s'est réservé des moyens certains de
la conduire où il lui plaît. De là découle sa prescience éternelle, car on ne peut
douter qu'il ne connaisse et ce qu'il veut dès l'éternité et ce qu'il doit faire dans
le temps. Novit procul dubio quae fuerat
ipse facturus, dit saint
Augustin. « Mais si on suppose, au contraire, ajoute Bossuet, que Dieu attend simplement
quel sera l'événement des choses humaines, sans s'en mêler, on ne sait plus où il le
peut voir dès l'éternité, puisqu'elles ne sont encore ni en elles-mêmes, ni dans la
volonté des hommes, et encore moins dans la volonté divine, dans les décrets de
laquelle on ne veut pas qu'elles soient comprises. Et pour démontrer cette vérité par
un principe plus essentiel à la nature divine, je dis qu'étant impossible que Dieu
emprunte rien du dehors, il ne peut avoir besoin que de lui-même pour connaître tout ce
qu'il connaît. D'où il s'ensuit qu'il faut qu'il voie tout, ou dans son essence ou dans
ses décrets éternels; et en un mot qu'il ne peut connaître que ce qu'il est ou ce qu'il
opère par quelque moyen que ce soit. Que si on supposait dans le monde quelque substance,
ou quelque qualité, ou quelque action dont Dieu ne fût pas l'auteur, elle ne serait en
aucune sorte l'objet de sa connaissance, et non-seulement il
ne pourrait point la prévoir, mais il ne pourrait pas la (71) voir quand elle serait
réellement existante. « Car le rapport de cause à effet étant le fondement essentiel
de toute la communication qu'on peut concevoir entre Dieu et la créature , tout ce qu'on
supposera que Dieu ne fait pas demeurera éternellement sans aucune correspondance avec
lui et n'en sera connu en aucune sorte, etc., etc. »
Tout cela est admirable; on ne saurait
dire avec plus de force et de profondeur. Mais une objection se présente tout d'abord
pour combattre le principe que Dieu ne connaît que ce qu'il opère, c'est que le mal lui
serait alors inconnu. Bossuet répond par la belle idée de saint Augustin, que le mal
n'est pas un être, mais une défaillance , un défaut , qu'il n'a point par
conséquent de cause efficiente et ne peut venir que d'une cause qui , étant tirée du
néant, soit par là sujette à faillir. Le sentiment du gouvernement de l'homme par Dieu
lui-même est aussi profondément gravé dans l'âme que le sentiment de notre liberté.
Voilà deux grandes vérités dont rien ne
saurait nous faire douter. Deux choses établies sur des raisons si nécessaires ne
peuvent se détruire l'une l'autre, car la vérité ne détruit
point la vérité. Maintenant faudrait- il nous étonner que nous ne pussions pas
concilier parfaitement la liberté humaine et la Providence? « Cela viendrait, dit
Bossuet, de ce que nous ne saurions pas le mystère par lequel Dieu voudrait notre
liberté : CHOSE QUI LE REGARDE, ET NON PAS NOUS, ET DONT IL A PU SE RÉSERVER LE SECRET
SANS NOUS FAIRE TORT.» Toute cette partie sur ces deux vérités indubitables et sur la
place que leur connaissance tient dans le monde moral est pleine de génie. Bossuet nous
force de raisonner comme lui, sous peine de nous servir de notre raison pour tout
confondre. Puis il examine les diverses opinions théologiques par lesquelles on a
essayé d'accorder notre liberté avec les décrets de Dieu. Le sentiment des thomistes
lui paraît le plus simple, parce qu'il est tiré des principes essentiels qui constituent
la créature, et ne suppose autre chose que les notions précises que nous tenons de Dieu
et de nous-mêmes. D'après cette opinion , l'action humaine
est libre à priori, parce que Dieu l'a faite libre. Dieu a voulu que cela fût. Il
veut dès l'éternité tout l'exercice futur de la liberté humaine, en tout ce qu'il a de
bon et de réel. Notre propre détermination est dans. le
décret divin. Des théologiens soutenaient que la volonté humaine, depuis la chute, est
plus dépendante de Dieu qu'avant la faute du premier homme. Bossuet les combat et
démontre que notre dépendance à l'égard de Dieu n'est pas une suite de. la chute primitive, mais qu'elle appartient à la première
institution de l'homme et à la condition essentielle de son être. Dieu n'agit pas plus
dans la nature corrompue que dans la nature innocente. La blessure du péché originel a
changé la disposition de l'âme humaine ; elle y a mis un attrait indélibéré du
plaisir sensible qui prévient tous les actes de nos volontés. En cela consistent notre
langueur et notre faiblesse. Nous en sommes guéris quand Dieu remplace ou modère cet
attrait par un autre attrait indélibéré du plaisir intellectuel, qui nous rappelle à
notre véritable bien. Nous avons besoin de plus de secours que dans l'état d'innocence
mais, avant la rébellion primitive, la volonté n'était pas absolument laissée à
elle-même. S'il n'y avait pas eu de chute, c'est à Dieu qu'on aurait dû la conservation
de la santé, comme, après la chute, c'est à Dieu que nous devons notre guérison.
Les théologiens réfutés ici par
l'évêque de liteaux, prétendaient se couvrir de l'autorité de saint Augustin;
l'évêque d'Hippone a montré tout le ravage qu'a fait dans notre nature le péché
originel; il a établi que ce péché a rompu l'équilibre de la liberté humaine au
profit du mal, et ceci n'est peut-être pas assez reconnu par Bossuet dans l'écrit qui
nous occupe, mais saint Augustin n'a jamais enseigné que, dans l'état d'innocence, la
volonté humaine se trouvât absolument livrée à elle-même et tout à fait
indépendante de l'action divine.
Cette courte analyse du Traité du
libre arbitre de Bossuet avait donc sa place marquée dans ce chapitre. Il,y a toujours grand profit à écouter un tel homme, surtout eu
d'aussi difficiles matières. Nous aimons à ramener la pensée de nos lecteurs sur ces
questions capitales et à leur en montrer la solution lumineuse, parce qu'elles soulèvent
constamment devant l'oeil de l'esprit des tourbillons de poussière qui lui dérobent la
vérité. Nous voudrions faire tomber toutes les barrières imaginaires qui s'élèvent
entre l'homme et le Dieu des chrétiens. Nous voudrions exciter au fond de l'âme humaine
une brûlante énergie pour se, rapprocher de ce qui est grand et beau par essence. De
même que, par notre intelligence, nous (72) exerçons l'empire sur les animaux de la
terre, ainsi, par une raison forte, nous pouvons exercer l'empire sur nos passions. S'il
est vrai que Dieu seul soit au-dessus d'un coeur où règne la vertu, pourquoi ne pas
donner plus souvent ce magnifique spectacle au monde?
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