CHAPITRE XIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

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CHAPITRE TREIZIÈME. Avènement de saint Augustin à l'épiscopat. —  Les donatistes. —  Lettres de saint Augustin à Proculéien, à Eusèbe, à Simplicien.

 

Augustin était pour l'Eglise d'Hippone un trésor que le vieil évêque Valère gardait avec une tendre inquiétude; les fidèles eux-mêmes avaient toujours peur de le perdre, et, dans sa lettre à l'évêque Aurèle, Augustin, s'excusant de ne pouvoir se rendre à Carthage, lui disait : « les gens d'Hippone ne supporteraient pas que je misse entre eux et moi une longue distance; ils ne veulent pas se fier à moi comme je me fierais à vous (1). » La renommée d'Augustin, qui chaque jour grandissait, ne faisait que redoubler l'effroi du premier pasteur d'Hippone; il tremblait qu'on ne lui ravit pour l'épiscopat ce beau génie qui illuminait l'Afrique de magnifiques clartés. Il avait fini par le faire cacher, et ceux qui le cherchaient fie le trouvèrent point. Valère se décide donc à écrire secrètement au primat de Carthage pour le prier de venir consacrer le prêtre Augustin qu'il désire associer au gouvernement de l'Eglise d'Hippone : les affaires pèsent trop sur sa vieillesse; il a besoin d'être soulagé de ce poids religieux. Mégale, évêque de Calame, primat de Numidie, d'autres évêques, le clergé d'Hippone, la multitude des fidèles, sont avertis de la volonté de Valère. Une allégresse universelle accueillit les intentions de Valère : Mégale avait refusé d'abord son adhésion à l'élévation d'Augustin, alléguant pour motif une absurde calomnie dont il demanda ensuite publiquement pardon. Aurèle de Carthage n'ayant pu se rendre à Nippone, ce fut Mégale lui-même qui conféra à Augustin l'ordination épiscopale. Il fallut lutter avec l'humilité d'Augustin qui voulait se dérober à ce fardeau. On eut plus tard connaissance du huitième canon du concile de Nicée, qui défendait de donner deux évêques à une même Eglise. Augustin s'en ressouviendra dans sa

 

1 Lettre 2

 

vieillesse. Toutefois l'Eglise catholique s'est affranchie de cette prescription, quand l'intérêt d'un diocèse a paru le demander; et même dans ce cas on ne reconnaît jamais dans un même diocèse. que l'autorité d'un seul évêque. L'anniversaire de l'ordination épiscopale d'Augustin fut, dans la suite, une fête chère au pasteur et au troupeau. Il nous reste deux sermons de saint Augustin prononcés dans ces solennités touchantes.

Le sacre d'Augustin avait eu lieu vers la fin de l'année 395, un peu avant la fête de Noël. Cette nouvelle se répandit rapidement dans le monde catholique, qui en remercia le ciel. Au commencement de l'année 396, Augustin l'annonçait à saint Paulin ; l'ardeur du saint homme Valère, les voeux et les acclamations de tout le peuple, lui avaient paru comme la manifestation de la volonté divine; il y avait eu d'ailleurs des exemples de coadjuteurs' ; Augustin se serait reproché une trop opiniâtre résistance. Il parle de cette dignité comme d'un lourd fardeau qu'il porterait avec moins de difficulté et d'amertume si Paulin venait le voir. Il lui envoie ses trois livres du Libre arbitre dont il regrette l'imperfection; mais, s'il l'accable de ses ouvrages, l'amitié de Paulin lui sert d'excuse. Toutes ses précédentes productions ont été communiquées au Solitaire de Nole par Romanien, qu'Augustin appelle son frère; Romanien n'avait pu emporter le Traité du libre arbitre. L'évêque d'Hippone avait appris que Paulin s'occupait d'un livre contre les païens ; il le supplie au nom de l'amitié de le lui faire passer. Deux ans plus tard il le redemandait encore. Augustin regarde Paulin comme un organe de l'Esprit-Saint, qui a force et autorité pour répondre à des arguments peu

 

1 Nonnullis jam exemplis praecedentibus.

 

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sérieux sans doute, mais, jusqu'à un certain point, embarrassants par la multitude des paroles. Il demande aussi au saint époux de Thérasie les ouvrages où le très-saint pape (1) Ambroise combat avec étendue et solidité l'orgueilleuse ignorance de quelques hommes qui prétendent que Jésus-Christ a beaucoup appris dans les livres de Platon. Ces ouvrages de saint Ambroise ne nous sont point parvenus. Nous n'avons pas non plus l'ouvrage de Paulin contre les païens, qui excitait la vive et pieuse curiosité de l'évêque d'Hippone. Nous avons parlé ailleurs (2) et avec grand amour du Solitaire de Nole, esprit pénétrant et imagination brillante, qui abandonna le culte des Muses et les grandeurs du siècle pour le divin crucifié du Calvaire.

Paulin exprimait les sentiments des catholiques, ses contemporains, lorsque, dans sa lettre à Romanien (3), il célébrait comme un bonheur pour l'Eglise l'avènement d'Augustin à l'épiscopat. Les Eglises d'Afrique sont assez favorisées pour recevoir les paroles de vie de la bouche de ce grand homme, dont l'élévation nouvelle n'est qu'une effusion plus abondante des bienfaits du Seigneur. La consécration d'Augustin ne donnait pas un successeur au vénérable Valère, mais seulement un aide, un compagnon :1'Eglise d'Hippone a pour évêque Augustin sans avoir perdu Valère. C'est la récompense de la simplicité et de la pureté de coeur du saint vieillard. « Réjouissons-nous donc, dit Paulin, en celui qui seul sait accomplir de grandes et d'admirables choses, et qui fait que plusieurs sont comme un seul dans une même demeure. Sa miséricorde a visité sou peuple ; il a élevé une forteresse dans la maison de David, son fils; il a envoyé du renfort à son Eglise pour briser les cornes des pécheurs, comme dit le prophète, c'est-à-dire pour terrasser les manichéens et les donatistes. »

La dernière moitié de cette lettre de Paulin à Romanien est adressée au jeune Licentius qu'Augustin aimait d'un coeur de mère et qui, seul de sa famille, continuait à vivre loin de la vérité religieuse; Augustin en avait fait dans les lettres un digne fils de Romanien ; que ne peut-il en faire en religion un digne fils d'Augustin ! Licentius s'était vu en songe consul et pontife; qu'il marche dans la voie du Christ,

 

1 Le titre de pape se donnait alors à tous les évêques. — 2 Histoire de Jérusalem, chapitre 26. —  3 Lettre 32.

 

et ce songe se réalisera pour lui. Il méritera d'être élevé au sacerdoce qui est une sorte de consulat spirituel. Paulin craint de lui parler un trop rude langage : il se souvient d'une lettre en vers que Licentius a écrite à Augustin; il se rappelle l'amour du fils de Romanien pour la musique des vers , amour qu'il avait éprouvé, lui aussi, aux jours de sa jeunesse; pour mieux trouver le chemin de ce coeur rebelle à la foi nouvelle, pour le porter vers la source éternelle de toute harmonie, il appelle la poésie à son secours. Le Solitaire de Nole demande à Licentius de ne pas juger sévèrement ces vers à cause de ses tendres et paternelles intentions, et surtout parce qu'il y trouve le nom de Jésus-Christ, ce nom qui est au-dessus de tous les noms. La pièce ne manque pas d'élégance et renferme quelques beaux vers. Paulin, invoquant souvent la tendresse et l'autorité d'Augustin, montre au fils de Romanien la vanité de ses joies à Rome, la vanité de ses espérances, et lui fait comprendre qu'il n'y a plus de dignité, de vie et de grandeur qu'avec Jésus-Christ. Il y a quelque chose de charmant dans cet appel à la séduction des vers pour mieux faire accepter la foi chrétienne à un jeune ami de la poésie romaine. Tant de soins et de paternelles consolations ne furent pas perdus ; Licentius mourut chrétien et jeune encore (1).

Lorsque Augustin fut élevé à l'épiscopat, les donatistes couvraient l'Afrique; la plus grande partie des chrétiens de ces contrées appartenait au schisme. L'Eglise africaine en était dévorée comme d'une effroyable plaie, et cette plaie s'élargissait sans cesse. La question religieuse avait établi la division dans les foyers domestiques; l'unité morale des familles était brisée. L'époux et l'épouse n'avaient pas le même autel; ils juraient par Jésus-Christ de rester unis l'un à l'autre, et n'étaient. pas d'accord sur Jésus-Christ; les enfants dormaient sous le même toit que leurs pères, et priaient dans des églises différentes; ils disputaient sur l'héritage du Sauveur avec ceux dont ils

 

1 Cette fin du fils de Romanien nous a été connue par une récente découverte. Le chevalier de Rossi, dont les investigations intéressantes ne sauraient être assez louées, a trouvé, en 1863, autour de la basilique de Saint-Laurent, hors des murs, un sarcophage chrétien sur lequel est inscrit le nom de Licentius, sénateur, mort à Rome en 406. On s'étonne de ne pas rencontrer dans toute la correspondance de saint Augustin, et dans aucun de ses écrits, la moindre trace d'une conversion qui dut être une joie si vive pour le cour du saint évêque. Vu témoignage de cette joie se trouve sans doute dans quelque lettre de l'évêque d'Hippone , mais nous n'avons pas toutes les lettres écrites par saint Augustin.

 

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espéraient l'héritage, dit Augustin (1). Les maîtres et les esclaves étaient partagés sur leur maître commun qui avait pris lui-même la forme d'un esclave pour délivrer les uns et les autres'. Des jours bien autrement mauvais que les jours de la persécution païenne s'étaient levés sur l'Eglise d'Afrique. Les variations, qui sont l'éternel caractère de l'erreur, avaient établi quatre partis dans le schisme des donatistes : ces partis étaient les claudianistes, les priminianistes, les maximinianistes et les rogatistes. Ces derniers se montraient les plus modérés. On put compter en Afrique jusqu'à quatre cent dix évêques donatistes. Une sorte d'excommunication impie pesait sur les fidèles. L'évêque Faustin, le prédécesseur de Valère, avait défendu de cuire du pain à Hippone pour les catholiques : ils étaient en bien peut nombre dans cette ville. Qu'ils seront prodigieux les efforts d'Augustin pour guérir tant de maux et rétablir l'unité !

Proculéien remplissait à Hippone les fonctions d'évêque donatiste. Evode, dont le nom est connu de nos lecteurs, l'ayant rencontré dans une maison, et lui ayant entendu exprimer le désir de conférer avec Augustin, celuici s'empressa d'écrire à Proculéien pour se mettre à sa disposition. Augustin commence par dire à l'évêque donatiste que, malgré son égarement, il l'honore; ce n'est pas seulement en considération de la dignité de la nature humaine, qui est commune à tous les deux, et qui les unit dans une même société, mais c'est à cause de certaines marques d'un esprit pacifique qui reluisent particulièrement dans Proculéien. Quant à l'amour qu'il lui porte, il va aussi loin que l'ordonne celui qui nous a aimés jusqu'à l'ignominie de la croix. Augustin est prêt à employer tout ce qu'il plaira à Dieu de lui donner de force et de lumière pour examiner les causes de division de l'Eglise à qui Jésus-Christ avait dit, en la quittant : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. Evode, dans sa discussion avec Proculéien, avait manqué de mesure, et l'évêque donatiste s'en était plaint; le coadjuteur de Valère prie Proculéien (le pardonner à la jeunesse d'Evode et à son ardent amour pour la foi. Ceux qui nous redressent peuvent n'être que des pécheurs; mais quand ils nous avertissent et nous éclairent, ce lie sont plus eux qui parlent, c'est la vérité même, la vérité éternelle. Il ne faut pas que les

 

1 Lettre 33, à Proculéien. —  2 Ibid.

 

torts d'Evode détournent Proculéien de son pacifique dessein. Pour que la conférence soit utile, on écrira tout ce qui sera dit. Si Proculéien l'aime mieux, on pourra se préparer à la conférence publique et décisive par lettres, ou de vive voix, et avec des livres sur la table; dans le lieu qu'il choisira. Les lettres seront lues au peuple de part et d'autre. Augustin se porte fort de faire accepter au vieux Valère, en ce moment absent, tout ce qui aura été décidé.

Après une peinture de la division de l'Eglise, Augustin remarque qu'on a chaque jour recours aux évêques pour le jugement des affaires temporelles, et trouve déplorable que les évêques ne s'occupent pas de juger entre eux l'affaire de leur salut et du salut de leur troupeau. Chaque jour on s'incline , on s'abaisse profondément devant des évêques pour se mettre d'accord sur l'or ou l'argent, les bestiaux ou les propriétés, et. les évêques ne s'accordent point eux-mêmes sur le divin chef qui s'est abaissé plus profondément encore, puisqu'il est descendu des hauteurs du ciel jusque sur l'opprobre de la croix !

Dans une lettre (1) écrite peu de temps après à Eusèbe, un ami de Proculéien s'afflige vivement d'un odieux scandale. Un jeune catholique, coupable d'avoir battu sa vieille mère, et de l'avoir cruellement maltraitée, même dans les saints jours où les lois étaient désarmées (2), avait été repris par son évêque. Ce mauvais fils, dans son dépit furieux, menaça sa mère de se jeter parmi les donatistes, de la tuer ensuite elle-même , et bientôt le voilà dans le sanctuaire des donatistes , vêtu de la robe blanche des néophytes, et recevant le baptême pour la seconde fois ! Augustin fit dresser acte de ce sacrilège dans les registres de l'Eglise d'Hippone. Ce jeune homme qui avait frappé ses deux mères, l'une selon la chair, l'autre selon la foi, ces donatistes qui avaient osé montrer comme un homme pur, comme un homme nouveau, le malheureux dont les blancs vêtements cachaient une pensée de parricide, inspiraient à Augustin une grande douleur. Il ne voulut pas garder le silence, il protesta. « Dieu me garde, s'écriait-il, d'être assez lâche pour ne pas parler, de peur de déplaire aux: donatistes, lorsqu'il me dit par son apôtre que le devoir de l'évêque est de réprimer ceux qui

 

1 Lettre 34.

2 Au temps de Carême, on suspendait la poursuite et le supplice des criminels. (Code de Gratien, livre III, titre 12, De feriis.)

 

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enseignent l'erreur ! » Dans cette lettre à Eusèbe, Augustin souhaite encore de pouvoir déterminer Proculéien à accepter une conférence; il se contentera de dix témoins honorables comme le désire Proculéien. L'évêque donatiste aurait voulu qu'Augustin se fût rendu à l'assemblée donatiste de Constantine, et voudrait encore qu'il parût dans le concile que les schismatiques doivent tenir à Milève. Mais Augustin déclare qu'il n'a rien à entreprendre hors de son diocèse, à moins que ses confrères ne l'appellent; il n'est chargé que de l'Eglise d'Hippone, et n'a affaire qu'à Proculéien. Si l'évêque donatiste d'Hippone se trouve trop faible pour la lutte, il peut appeler à son secours ceux de ses collègues qu'il lui plaira de choisir.

«Après tout, ajoute Augustin, je ne comprends pas ce qu'un vieux évêque comme Proculéien (car il se prétend évêque) peut craindre en moi, qui ne suis qu'un novice : serait-ce ma connaissance des lettres humaines qu'il n'a peut-être point apprises, ou auxquelles il s'est peu appliqué ? Mais qu'importent les lettres humaines dans une question qui se doit décider uniquement par l'Ecriture, par les registres publics ou les actes des Eglises ? Il doit être bien plus habile que moi dans ces choses-là, dont il s'occupe depuis si longtemps. Cependant nous avons présentement ici mon collègue Samsucius, évêque de Tours (1) (en Numidie) ; il n'a jamais étudié les belles lettres: « qu'il soit là et que Proculéien confère avec lui. Comme je mets ma confiance dans le nom du Christ, je prierai Samsucius de prendre ma place dans cette affaire, et il ne me le refusera pas; le Seigneur l'aidera, j'en ai la confiance : il l'aidera dans son combat pour la vérité ; son langage est inculte, mais il est instruit dans la vraie foi. Il n'y a donc pas de raison pour que Proculéien nous renvoie à je ne sais quels autres athlètes donatistes, et ne veuille pas terminer entre nous ce qui nous regarde. Toutefois, comme je l'ai dit, je ne fuis pas la a lutte avec ceux-là, s'il les appelle à son aide. »

Proculéien reculait devant la conférence qu'il avait paru d'abord désirer; il avait peu de goût pour une grave dispute, et préférait s'en rapporter au jugement de Dieu; c'était plus commode pour l'amour-propre et pour l'erreur, et, pendant ce temps-là, le schisme pouvait poursuivre le cours de ses violences.

Eusèbe, à qui Augustin avait eu recours,

 

1 Episcopus turensis.

 

semblait décliner toute intervention, et ne voulait pas, disait-il, se rendre juge entre des évêques; Augustin n'avait jamais entendu lui donner cette mission, et ne s'était adressé à lui que pour constater des faits; c'est ce qu'il tient à préciser dans une nouvelle lettre écrite à Eusèbe'. On prétend que Proculéien n'aurait pas reçu dans sa communion le jeune homme si gravement coupable envers sa mère, s'il avait su toutes ses fureurs; eh bien, aujourd'hui qu'il le tonnait, pourquoi ne le chasse-t-il pas de sa communion? Augustin dénonce à Eusèbe un autre fait : un sous-diacre de l'Eglise de Spare entretenait des relations suspectes avec des vierges consacrées à Dieu; on voulait le tirer du désordre, et comme il méprisait les avis salutaires de ses chefs , il fut privé de sa cléricature. Irrité de ce châtiment, le sous-diacre passa dans les rangs des donatistes, qui le rebaptisèrent. Deux de ces vierges, qui faisaient valoir avec lui un fonds appartenant à l'Eglise, l'avaient suivi et avaient été rebaptisées aussi. Depuis lors, le sous-diacre courait avec des troupes de circoncellions et de femmes vagabondes, et goûtait toute l'impure liberté que lui refusait l'Eglise catholique. Il faut qu'Eusèbe en informe Proculéien, afin que l'évêque donatiste rue garde pas dans sa communion un homme qui s'y est jeté par le seul dépit d'avoir subi une dégradation, en punition de ses dérèglements. Ce n'est pas ainsi que procède Augustin vis-à-vis des clercs donatistes dégradés qui se présentent pour entrer dans la communion catholique; il ne les reçoit qu'à la condition qu'ils subiront l'humiliation de la pénitence. La dénonciation de ces faits à Proculéien, par un acte publie, est un droit dont nul ne peut dépouiller Augustin dans une ville romaine.

En terminant sa lettre , le coadjuteur de Valère signale à Eusèbe des traits où se révèle son caractère doux et patient. La fille d'un fermier de l'Eglise d'Hippone, reçue catéchumène parmi les catholiques, avait été gagnée par les donatistes , rebaptisée et mise au rang des vierges. Son père voulait la faire rentrer de force dans la communion catholique; Augustin déclara qu'il ne la recevrait que si elle revenait librement et de son propre choix; or la jeune fille ne se montrait pas disposée à ce retour; le fermier croyait devoir employer les coups pour lui inspirer des sentiments meilleurs; mais

 

1 Lettre 35.

 

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Augustin lui défendit de la toucher et de lui faire le moindre mal. Il ne répondit que par le silence et en contenant les hommes de sa suite, lorsque, traversant le pays de Spare , il eut à souffrir un torrent d'injures de la part d'un prêtre donatiste d'Hippone.

Il fut donc impossible à Augustin d'amener Proculéien à une discussion solennelle. "A défaut d'autres moyens pour confondre le chef des donatistes d'Hippone, il ruinait le schisme dans des sermons qui frappaient très-vivement les esprits. Les donatistes de bonne foi qui l'écoutaient, sortaient de l'église avec la conviction de leur erreur, et ne songeaient plus qu'à se ranger à l'unité catholique; les fidèles, qui voyaient la vérité se dérouler devant eux avec tant de clarté et d'évidence, emportaient l'espérance de la destruction du schisme, et saluaient joyeusement un avenir de paix.

Le dernier mois de 396, ou le premier mois de 397, vit naître le livre du Combat chrétien. C'est une éloquente exhortation au combat pour mériter la palme de l'heureuse éternité. Cassiodore en conseillait la lecture à ceux qui, ayant foulé aux pieds le siècle, versaient leurs sueurs dans les combats chrétiens (1).

On se souvient du vénérable Simplicien, à qui Augustin s'était ouvert à Milan, au moment où s'accomplissait dans son âme le dernier travail de la vérité. Le saint vieillard ne perdit plus de vue le sublime jeune homme qu'il avait aidé à franchir le dernier pas qui le séparait de l'Eglise catholique; après s'être réjoui de son entrée dans la foi, il avait béni de loin les succès d'Augustin dans la défense de la religion chrétienne. Une lettre (2) de Simplicien, élevé depuis peu à la place de saint Ambroise sur le siège épiscopal de Milan, était venue

 

1 De institut. divin. litt., cap. 16.

2 Cette lettre est de 397. Saint Ambroise était mort le 4 avril de cette même année.

 

apprendre à Augustin que le saint homme lui gardait amour et admiration. Augustin lui répondit avec bonheur, et la manière dont il parlait des livres qui lui avaient valu les louanges de Simplicien est empreinte d'une modestie toute chrétienne. Il se trouvait suffisamment payé de sa peine, puisque Simplicien avait daigné lire ses ouvrages; le Seigneur, sous la main de qui Augustin tenait son âme abaissée, lui avait accordé ce bonheur afin de le tirer de ses inquiétudes, car, soit par inhabileté, soit par imprudence, il craignait de faire de faux pas dans le champ de la vérité, quelque aplani qu'il puisse être. « Lorsque ce que j'écris vous plait, disait-il à Simplicien, je sais à qui je plais, car je sais quel est celui qui habite eu vous. Il est lui-même le distributeur et le dispensateur de tous les dons, et rassurera mon obéissance par votre jugement, pour tout ce qui, dans mes écrits, a mérité de vous plaire. Dieu a dit en se servant de moi : que cela soit fait, et cela a été fait. Dieu a vu dans votre approbation que c'était bon. »

Simplicien , dans sa lettre , avait posé des questions tirées des Ecritures, qu'il priait Augustin de traiter. Ce fut l'origine des deux livres à Simplicien (1), où de hauts problèmes théologiques sont résolus avec une grande lumière. Cet ouvrage, le premier qu'ait composé Augustin après son épiscopat, marque la fin de son semi-pélagianisme, comme si, par une faveur du ciel, Augustin, évêque, eût cessé d'être faillible en matière de foi. Le premier des deux livres à Simplicien renferme la solution de la question de la vocation selon le décret de la volonté divine (2). Nous parlerons de. ces graves et difficiles choses quand nous serons arrivés aux traités de la Prédestination des saints et du Don de la persévérance.

 

1 De diversis quaestionibus ad Simplicianum, libri duo.

2 Saint Paul aux Romains, VIII, 28.

 

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