CHAPITRE XIV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

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CHAPITRE QUATORZIÈME. Réponse à une lettre de Manichée. —  Lettre à Glorius, etc. —  Conférence avec Fortunius à Tubtirsum.

 

Augustin, évêque, continua sa lutte contre le manichéisme. Obligé de porter tout le poids du gouvernement de l'Eglise d'Hippone, après la mort de Valère, il fit marcher de front la polémique et les devoirs d'un premier pasteur. Il y avait une lettre de Manichée qu'on appelait la Lettre du fondement, parce qu'elle renfermait toutes les opinions ou croyances de la secte. Augustin prit une à une toutes les idées qui s'y trouvaient exprimées, et les réfuta (1). Il commença par contester à Manichée le titre d'apôtre de Jésus-Christ dont il s'était couvert comme d'un bouclier pour protéger ses erreurs, et prouva qu'il avait usurpé aussi le titre de Paraclet. Il combattit la doctrine des deux principes et l'hypothèse de leur combat avant la création du monde , montra la fausseté des promesses de Manichée , qui avait prétendu tout expliquer, et fit comprendre aux esprits les moins pénétrants que la nature de l'âme humaine ne pouvait pas être confondue avec la substance divine. Au début de son livre, Augustin prie le seul vrai Dieu tout-puissant, de qui toute chose est tirée, par qui et en qui toute chose subsiste , de lui donner un esprit de bienveillance et de paix dans la poursuite de l'hérésie des manichéens. » Il ne s'agit pas de perdre, mais de ramener ceux qui sont dans l'erreur.

Que ceux-là s'irritent contre vous, dit admirablement Augustin aux manichéens, qui ne savent pas combien il en coûte pour trouver la vérité, avec quelle difficulté on se garantit des erreurs ; qui ne savent pas par quels laborieux efforts on s'élève, à l'aide de la sérénité d'un esprit pieux, au-dessus des images matérielles. Que ceux-là s'irritent contre vous, qui ignorent combien il est malaisé de guérir l'oeil de l'homme intérieur, en sorte qu'il puisse regarder son soleil: ce

 

1 Contra epistolam Manichaei quam vocant fundamenti liber unus, année 397.

 

soleil n'est pas celui que vous adorez avec les yeux de la chair et qui brille également pour les hommes et pour les animaux; mais c'est le soleil dont il est dit dans le Prophète (1) : Le soleil de la justice s'est levé pour moi. C'est le soleil dont il est dit dans l'Evangile : C'était la véritable lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (2). Que ceux-là s'irritent contre vous qui ne savent pas ce qu'il faut de soupirs et de gémissements pour comprendre quelque chose de Dieu. Que ceux-là enfin s'irritent contre vous , qui ne sont pas tombés dans vos erreurs. Pour moi, qui, tant et si longtemps ballotté, ai pu reconnaître ce que c'est que cette vérité qui se perçoit sans le mélange des fables vaines; pour moi malheureux, qui ai pu mériter à peine d'être délivré de vos imaginations, de vos systèmes, de vos erreurs, qui, pour écarter les ténèbres de mon intelligence, me suis soumis si tard aux caressantes invitations du plus doux des médecins; moi qui ai pleuré si longtemps pour qu'il me fût donné de croire à cette substance immuable et pure dont nous parlent les livres divins; moi, qui ai recherché avec tant de curiosité , écouté avec tant d'attention , cru avec tant de témérité , prêché avec tant d'ardeur et défendu avec tant d'opiniâtreté toutes ces rêveries qui vous occupent et vous enchaînent, je ne puis m'irriter contre vous; je dois vous supporter maintenant comme on m'a supporté au temps de mes erreurs; je dois agir à votre égard avec la même patience que m'ont montrée mes proches, alors que j'errais en aveugle et en furieux dans vos croyances. »

Cette façon d'entrer en lice avec des adversaires est un spectacle d'une beauté morale toute saisissante. Nous n'en sommes plus à ces personnages de la poésie s'injuriant avant d'en venir aux mains; nous sommes également loin

 

1 Malach., IV. — 2 Saint Jean, I, 9.

 

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de ces luttes philosophiques où l'orgueil de vaincre tient plus de place que l'amour de la vérité. Nous sommes en face d'une grande âme qui a connu l'erreur et qui ne sent que de la compassion pour ceux que l'erreur retient encore; elle se souvient de ses propres gémissements, des difficultés contre lesquelles on se heurte à toute heure quand on veut sortir des ténèbres, et ne combat qu'avec amour. Belle leçon pour nous tous, qui tenons une plume au service du christianisme !

La lettre d'Augustin aux seigneurs Glorius, Eleusius, Félix et Grammaticus, écrite en 398, est comme un discours qui montre ;les donatistes dans leurs condamnations diverses, leurs inconséquences et leur désertion de la véritable doctrine chrétienne. Ce schisme fut un des plus mémorables exemples de l'opiniâtreté des hommes quand le voile des passions s'étend sur leurs yeux. Les donatistes se donnaient pour les représentants de la véritable Eglise répandue dans le monde entier, et chaque jour dans les Ecritures ils lisaient des noms d'Eglises avec lesquelles ils n'avaient pas de communion. Ils disaient dans leurs assemblées: La paix soit avec vous! et ne voulaient point de paix avec les peuples à qui ces divines Ecritures ont été adressées. On leur répétait en vain qu'on ne participe aux oeuvres des méchants qu'en les approuvant. Ceux qui n'approuvent point le mal et qui n'osent entreprendre d'arracher l'ivraie avant le temps de la moisson, de peur d'arracher aussi le froment , n'ont rien de commun avec les méchants que l'autel de Jésus-Christ; ils ne participent pas à leurs actions quoiqu'ils demeurent dans la même communion, et se rendent, au contraire, dignes de louanges en tolérant pour l'amour de l'unité ce qu'ils haïssent par amour de la justice. Jésus-Christ, faisant écrire par saint Jean, dans l'Apocalypse, à l'ange d'Ephèse, c'est-à-dire au pasteur de l'Eglise d'Ephèse, loue le pasteur de cette première charité qui l'avait aidé à supporter les faux apôtres ; c'est à cette charité qu'il l'exhorte à revenir lorsqu'il le presse de rentrer dans la pratique de ses premières oeuvres. Ainsi donc, quand même les crimes reprochés à des catholiques seraient véritables, l'Eglise catholique aurait raison de supporter les coupables en vue de conserver l'unité. Aaron ne supporta-t-il point la multitude qui descendit jusqu'à fabriquer et à adorer une idole ? Moïse ne supporta-t-il point les Israélites qui murmuraient contre Dieu et outrageaient la sainteté de son nom? David souffrit Saül, son persécuteur; il vengea sa mort et l'appela le Christ du Seigneur par respect pour le mystère de son onction. Depuis l'avènement de Jésus-Christ, les exemples d'une sainte tolérance sont bien plus nombreux. Et quoi de plus solennel que l'exemple de Jésus lui-même supportant Judas, l'homme infâme qui devait le vendre aux Juifs !

La conduite des donatistes sur ce point était en contradiction avec leurs propres maximes. Pourquoi toléraient-ils les violences, les meurtres, les incendies des circoncellions ? Pourquoi avaient-ils supporté les maux dont l'évêque Optat de Thamugade couvrit l'Afrique?

Les archives publiques, les registres des églises, les écritures les plus authentiques et le mieux entourées d'autorité, témoignaient des aberrations et des défaites des donatistes. Augustin leur mettait devant les yeux un autre livre ; ce livre, c'était la terre entière, qui montrait l'accomplissement des promesses éternelles faites au Verbe incarné : « Vous êtes mon fils et je vous ai engendré aujourd'hui; demandez-moi, et je vous donnerai toutes les nations pour héritage, et la terre tout entière pour la posséder. » Quiconque est séparé de communion avec cet héritage doit se regarder comme déshérité, et quiconque l'attaque cesse de faire partie des enfants de Dieu. « Que vous a fait, ô donatistes! l'Eglise de Corinthe? s'écrie Augustin; et ce que je dis de cette Eglise, je le dis de toutes les autres qui sont répandues dans les plus lointaines parties de l'univers. Que vous ont donc fait ces Eglises, qui n'ont pu avoir connaissance de vos oeuvres, qui ne savent pas quels hommes vous avez diffamés? Quoi ! parce qu'en Afrique Cécilien a déplu à Lucille, la lumière de Jésus-Christ s'est éclipsée sur la terre ! »

Cette Lucille dont parle Augustin était une femme de Carthage qui, réprimandée par Cécilien, alors qu'il était encore diacre, avait gardé de la haine contre lui. Elle fut la première cause de la tempête qui menaça Cécilien, et gagna à prix d'or assez d'évêques pour amener une condamnation du pontife de Carthage, faussement accusé d'avoir livré aux païens les divines Ecritures. Le schisme des donatistes avait été une oeuvre d'intrigue; des femmes jouèrent secrètement un grand rôle. Une femme avait servi à l'établissement du schisme; (79) une autre, dont le nom ne nous est pas connu, servit à sa division. Ses intrigues, selon le témoignage d'Augustin , aidèrent Maximien , diacre donatiste de Carthage, à faire déposer l'évêque Primien dans l'assemblée de Cabarsus (393), et à se mettre à sa place.

A la fin de sa lettre à Glorius, Augustin dit qu'il n'est au pouvoir de personne d'aller effacer dans le ciel les promesses de Dieu, ni d'anéantir son Eglise sur la terre.

Le donatisme étant devenu la grande misère de l'Eglise d'Afrique, Augustin saisissait toutes les occasions de conférer avec des évêques de ce schisme. Après la mort de Profuturus, évêque de Constantine, dont l'amour pour la pauvreté a mérité des louanges, Augustin se mit en route avec son ami Alype, pour lui donner un successeur. Tubursy, par où il passa, avait un évêque donatiste appelé Fortunius, qu'il désirait voir; il voulut le prévenir à cause de son âge, et se rendit chez lui avec les hommes de sa suite. Lorsqu'on sut dans la ville l'arrivée d'Augustin, la foule se porta vers lui. Le bruit d'une conférence s'était vite répandu. On se précipitait dans la demeure de Fortunius, comme pour assister à un spectacle, plutôt que pour y chercher des lumières religieuses; à peine un petit nombre arrivait avec la pensée de découvrir la vérité. La dispute entre Augustin et Fortunius commença au milieu d'une confusion extrême; chacun parlait au hasard , et ni prières ni menaces de la part des deux évêques ne pouvaient obtenir le silence. Ils étaient cependant parvenus à entamer assez sérieusement la matière, mais le manque de greffiers laissait la dispute s'évanouir sans profit pour la plupart des auditeurs. Fortunius ne s'en plaignait pas; aussi fallut-il insister pour obtenir des scribes, et ceux qui se mirent en devoir d'écrire étaient les moins habiles. Le tumulte, du reste, ne tarda pas à les empêcher de continuer les écritures. Les deux évêques n'en poursuivirent pas moins la conférence. Augustin en donne la substance dans sa lettre adressée à Glorius, à Eleusius et aux deux Félix (398) (1).

Fortunius avait commencé la conférence par un éloge de la manière de vivre d'Augustin, qu'il connaissait d'après les récits de ses amis. Il avait ajouté que les travaux d'Augustin seraient excellents, s'ils étaient faits par un homme qui fût dans l'Eglise. De là, on vient à

 

1 Lettre 44.

 

examiner quelle est la véritable Eglise. Sera-ce celle qui , d'après les promesses de l'Ecriture, couvre toute la terre, ou celle qui, renfermée en Afrique, se compose uniquement d'un certain nombre d'Africains? Fortunius voulait d'abord soutenir que sa communion se trouvait partout; mais Augustin l'ayant convaincu de son impuissance à lui donner des lettres de communion ou lettres fermées, sorte de passeports catholiques pour toutes les Eglises, l'évêque donatiste renonça à ce moyen de défense, qui pourtant décidait de la question. Il s'arma de ces paroles de Jésus-Christ : « Prenez garde aux faux prophètes, car il s'en présentera à vous qu'on prendrait au dehors pour des brebis, mais qui au dedans sont des loups ravissants : vous les reconnaîtrez à leurs oeuvres. »

Augustin fit observer à Fortunius qu'il pouvait employer contre lui le même passage. Alors celui-ci parla des persécutions de son parti en des termes fort exagérés ; il voyait dans cette persécution le témoignage de la véritable foi, et s'écriait : « Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux leur appartient ! » Augustin lui prouva que les donatistes n'avaient point souffert pour la justice, puisqu'ils s'étaient séparés sans raison de la communion des plus anciennes Eglises du monde, des Eglises d'outre-mer. Fortunius répondit que les Eglises d'outre-mer avaient commencé à faillir en consentant à la prétendue persécution suscitée par Macaire.

Macaire et Paul, deux personnages de la cour de Constant, avaient été chargés, vers le milieu du quatrième siècle , de distribuer les aumônes impériales aux pauvres des Eglises d'Afrique. Il leur arriva d'exhorter les schismatiques à rentrer dans l'unité, ce qui déplut fort à Donat, évêque de Carthage, et à un autre Donat, évêque de Bagaye. Les deux prélats donatistes voulurent s'en venger en déchaînant les bandes des circoncellions. Il était plus facile de lancer à travers le pays ces troupes de furieux, que de les arrêter ensuite ; les circoncellions échappaient à l'autorité des évêques donatistes; on fut obligé de recourir à la milice impériale pour se défendre contre ces bandes terribles. Macaire et Paul eurent besoin d'une escorte qui protégeât leurs personnes et leurs aumônes; des soldats de cette escorte ayant été maltraités par les circoncellions, leurs compagnons ne (80) voulurent point laisser impunie l'audace des assaillants, et les prudentes remontrances de leurs chefs ne purent les empêcher de commettre des excès ; mais nulle violence, nul meurtre ne s'accomplit avec la participation, le conseil ou l'aveu. des évêques catholiques (1). Telle fut l'origine du nom de macarienne que les donatistes avaient donné à l’Eglise, et tels furent les temps macariens tant de fois reprochés aux catholiques.

Fortunius, dans ses moyens de défense, ne négligea donc pas le souvenir des excès commis à l'époque du passage de Macaire. Augustin lui répondit que la complicité des Eglises d'outre-mer dans ces désordres était une supposition gratuite, et que quand même la complicité s'établirait, il faudrait que les donatistes pussent prouver qu'avant ce temps ils étaient en communion avec les Eglises de toute la terre. Là-dessus Fortunius produisit un certain livre renfermant la preuve que le concile de Sardique, tenu en 347, avait écrit à des évêques africains du parti de Donat. Mais Augustin découvrit que ce concile était arien et qu'il condamnait le grand Athanase.

L'évêque donatiste de Tubursy était un vieillard d'un esprit modéré; il parla avec un certain regret de la réitération du baptême, passée en coutume chez les donatistes, et déplora les énormités de son parti. On demeura d'accord que, dans ces sortes de conférences, il ne fallait pas s'objecter mutuellement les violences

 

1 Optat, liv. III.

 

des méchants, et que la grande et unique affaire était l'examen du point d'où le schisme prenait naissance. On se sépara avec l'idée de réunir dix évêques catholiques et dix évêques donatistes pour achever cet important débat. Augustin voudrait dérober la nouvelle conférence au tumulte de la foule, et propose comme lieu de réunion quelque paisible bourgade dans le territoire de Tubursy ou de Thagaste.

Cette conférence si désirée n'eut pas lieu. Les donatistes n'aimaient pas les explications ni l'exposé des faits; ils les fuyaient surtout depuis que la Providence avait mis entre les mains d'Augustin la défense de la foi catholique.

Il est question, à la fin de cette lettre, de la secte des célicoles ou adorateurs du ciel, qui avaient établi un nouveau baptême, quoiqu'ils n'appartinssent à aucune des communions chrétiennes. Le code de Théodose les range à côté des juifs et des samaritains; leurs idées religieuses se confondaient assez avec celles des hypsistaires (1), les adorateurs du Très-haut.

Augustin eut un entretien avec le chef des célicoles à Tubursy ; il ne nous dit pas quel en fut le résultat. Ambassadeur de la vérité, le coadjuteur de Valère plaidait sa cause contre tous ceux qui avaient le malheur de ne pas la connaître.

 

1 Les hypsistaires étaient ainsi appelés du mot grec upsistos; (le Très-Haut).

 

 

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