CHAPITRE II
Précédente Accueil Remonter Suivante

Bibliothèque

 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

Accueil
Remonter
AVIS DE L'ÉDITEUR
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
CHAPITRE XLIV
CHAPITRE XLV
CHAPITRE XLVI
CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVIII
CHAPITRE XLIX
CHAPITRE L
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV

CHAPITRE DEUXIÈME. Saint Augustin à Rome; état de cette ville, de ses moeurs et du monde romain; saint Augustin à Milan; les préliminaires de sa conversion. —  Il est converti. (383-386.)

 

Les étudiants de Carthage étaient fort indociles et fort turbulents; ils faisaient invasion dans les écoles de la ville, et telle était la puissance de cette détestable coutume , que les maîtres ne venaient jamais à bout de maintenir contre les écoliers étrangers la discipline de leur classe. Ces violences avaient fini par fatiguer Augustin. On lui avait vanté la soumission de la jeunesse des écoles de Rome; le professeur résolut de s'en aller vers l'antique capitale de l'univers; les magnifiques souvenirs de Rome, le génie de ses grands hommes, la majesté de son histoire, donnaient sans doute du charme à ce projet d'Augustin. Sa jeune ambition se plaisait aussi dans la perspective d'une scène plus haute , d'un plus large horizon. Ainsi se poursuivaient les desseins providentiels sur le fils de Monique, sans que lui-même reconnût la main de Dieu.

Monique, dont le coeur se brisait à la seule pensée d'une longue séparation, ne voulait pas laisser partir son fils ou voulait partir avec lui. Elle s'avança jusque sur le rivage de la mer où devait s'embarquer Augustin. Celui-ci feignit de ne monter sur un navire que pour prolonger ses adieux à un ami et rester avec lui jusqu'au moment du signal du départ; trompant l'amour de sa mère et voulant se dérober à ses larmes, Augustin lui persuada de passer la nuit sur le rivage dans une chapelle consacrée a l'illustre Cyprien. Dès que le vent se fut levé, on mit à la voile ; et tandis que la pauvre mère, retirée dans l'oratoire de Saint-Cyprien, offrait à Dieu pour son fils ses prières et ses pleurs, le navire s'éloignait. Oh ! que de gémissements et de sanglots lorsque Monique vit les flots déserts et reconnut le départ de son fils ! Tout ce qu'elle put faire dans sa douleur, ce fut de le (7) recommander de nouveau à la Providence; puis elle regagna tristement son foyer.

Saint Augustin, dans ses Confessions, n'a pas songé à nous dire quel était l'état de Rome et de l'empire quand il parut pour la première fois dans cette ville qu'on appelait le sanctuaire de l'univers. A défaut du témoignage de notre docteur africain, nous chercherons ailleurs ce qui restait de l'ancien monde, et nous essaierons de reconstruire avec des lambeaux et de fugitives indications le passé romain de cette époque.

D'après les évaluations les plus probables, Rome, bâtie en forme circulaire et d'une circonférence de vingt-un milles, renfermait alors environ douze cent mille habitants. On y comptait près de dix-huit cents palais ou maisons opulentes, et près de quarante-sept mille demeures à plusieurs étages, où le peuple était misérablement entassé (1). L'inégalité des fortunes offrait d'étonnantes disproportions. La société romaine ne présentait point ce milieu que nous trouvons dans les sociétés de l'Europe moderne; la classe moyenne n'y existait pas. C'était d'un côté l'esclavage, la misère oisive ou livrée aux métiers, de l'autre de très-riches existences et même des fortunes si élevées, qu'on serait tenté d'accuser d'invention fabuleuse les auteurs de ce temps. Que dire de ces sénateurs qui tiraient de leurs patrimoines un revenu annuel de la valeur de quinze cent mille francs de notre monnaie, sans compter les provisions de blé et de vin? Les domaines des grandes familles romaines s'étendaient non-seulement en Italie, mais aussi dans l'Archipel, le Péloponnèse et l'Afrique.

Nous disions plus haut que rien d'intermédiaire ne se rencontrait dans la société romaine. On voyait au-dessous d'une aristocratie opulente le peuple pauvre et libre et les esclaves laborieux. Mais ce peuple pauvre et libre, comment subsistait-il ? La très-mauvaise organisation des sociétés anciennes, à Athènes comme à Rome, consistait à dissiper et à ne rien produire; les esclaves seuls travaillaient, et tout ce qui, n'étant pas esclave, n'était pas riche, vivait aux dépens du trésor public. Il y avait à Rome deux ou trois cent mille citoyens libres qui, au nom de leur dignité, méprisaient les labeurs utiles et subsistaient aux frais de l'Etat. L'annone était leur budget. Parmi les dieux, si nombreux aux bords du Tibre, le plus

 

1 Nardini, Roma antica, livre III.

 

adoré fut toujours Jupiter Pillard. Les plus aimés des empereurs étaient ceux qui pouvaient faire les plus abondantes distributions : c'est ce qui nous explique la popularité de tant d'empereurs infâmes. Ces deux ou trois cent mille citoyens libres, ayant voix dans les comices, ne possédant rien et dédaignant les travaux manuels comme indignes de la majesté romaine, formaient au coeur de Rome un chancre qui bâta sa chute. Ce n'était pas le droit au travail ; c'était le droit à l'oisiveté, ce qui peut-être au fond est un peu la même chose. La grande cause qui frappa de mort les sociétés de l'ancien monde, ce fut l'absence du travail. Les peuples anciens ne comprirent pas cette loi du travail qui entretient la vie des empires, multiplie la richesse, crée les conditions, les améliore ou les refait. Ils abandonnaient le travail aux esclaves, et ne jugeaient dignes de leurs mains que les armes et l'agriculture. Le christianisme, en faisant du travail qu'il a divinisé une loi pour tous les hommes, a mis dans les flancs des sociétés modernes une vitalité inconnue aux nations païennes.

Augustin avait vu des monuments à Carthage, mais il ne dut pas s'arrêter sans une vive surprise devant les monuments de Rome qui gardaient à cette époque toute leur magnificence. Vingt-six ans auparavant, l'empereur Constance, visitant Rome pour la première fois, admirait du haut de son char de triomphe le temple de Jupiter Tarpéien, l'immense amphithéâtre construit en pierres de Tibur, le Panthéon avec les colonnes qui portaient les statues des consuls et des anciens princes, le temple de la Ville, la place de la Paix, le théâtre de Pompée, l'Odéon, le Stade, la place de Trajan, unique sous le soleil, comme dit Ammien Marcellin. Les sanctuaires païens de Rome, dans lesquels Augustin entrait en voyageur, devaient voir les images du christianisme se substituer aux images de leurs dieux.

Où en étaient les mœurs de Rome dans ce quatrième siècle où le génie chrétien éclata avec tant de sève et d'élan? Qu'étaient devenus les descendants de ces anciens Romains si sobres , si pauvres, si désintéressés ? Dans ces abîmes de décadence on ne trouve plus trace de délicatesse, d'honneur, de vertu; la frivolité, l'indolence et l'ignominie remplissaient les jours de ces patriciens qui traînaient de grands noms. Avec le fruit des rapines ou des honteuses manœuvres, ils donnaient libre (8) carrière à leurs appétits, à leurs vices; ils épuisaient toutes les joies brutales. La gloutonnerie et l'extravagance marquaient leurs festins; lorsqu'il leur prenait fantaisie d'inviter des étrangers à leur table, ce n'était ni le mérite ni la bonne renommée qui inspiraient leur choix; ils préféraient les joueurs de des et les libertins. Rien n'était digne d'admiration que l'abondance et la variété des viandes : ce qu'on mangeait donnait de la gloire. Quelquefois, au milieu d'un festin, on demandait des balances pour peser les poissons, les oiseaux, les loirs, devant lesquels les convives s'étaient extasiés. Trente secrétaires avaient mission de compter les services (1). Des maisons, jadis célèbres par le goût des sérieuses études, ne connaissaient plus que les bavardages de l'oisiveté et les molles harmonies. On entendait les orgues hydrauliques à côté des bibliothèques fermées comme des tombeaux. Des lyres, grandes comme des chariots (2), des flûtes, tout l'attirail des histrions, voilà ce qui frappait les regards dans ces palais. Au lieu d'un philosophe, on trouvait un chanteur; au lieu d'un orateur, un baladin. Impitoyables pour les moindres détails de leur service, ces maîtres dégénérés condamnaient à trois cents coups d'étrivières l'esclave coupable de n'avoir pas apporté de l'eau chaude assez promptement; ils se montraient fort indulgents s'il s'agissait d'un meurtre commis par un de leurs esclaves. Des mouches se posaient-elles sur les franges de soie de leurs éventails dorés; un faible rayon de soleil pénétrait-il par un petit trou de leurs ombrelles, ils se plaignaient de n'être pas nés chez les Cimmériens.

Lorsqu'ils sortaient de leurs demeures, ils portaient des bagues et des bijoux, d'éclatantes robes de soie, un manteau agrafé autour du cou qu'ils secouaient de temps en temps pour laisser voir toutes les splendides variétés de leur vêtement; une bruyante foule d'esclaves les suivaient. Ils aimaient à parcourir Rome en grande cavalcade, ébranlant le pavé sous les pas de leurs chevaux rapides, précédés des plus bas officiers de leur maison et des oisifs de la rue, et suivis de leurs eunuques, jeunes et vieux, dont le livide visage était horrible à voir. Souvent un de ces patriciens, entrant dans les bains accompagné de cinquante do

 

1 Ammien Marcellin, livre XXVIII.

2 Lyrae ad speciem carpentorum ingentes, Ammien Marcellin, livre XVI.

 

domestiques, demandait, d'un ton menaçant, où donc ils étaient, et si tout à coup il apprenait qu'il y eût là quelque courtisane, eût-elle vieilli dans la débauche, il courait lui porter des hommages et l'exaltait, dit l'historien (1), comme les Parthes exaltaient Sémiramis, les Egyptiens Cléopâtre, les Cariens Artémise , les Palmyréens Zénobie.

Les menaçantes apparitions des barbares, les questions de paix ou de guerre ne troublaient pas les grossières félicités de l'aristocratie romaine; on n'aurait pas eu la force d'être curieux pour des sujets graves ou éloignés; l'activité de l'esprit et du cœur n'allait pas au delà des qualités et des mérites des coursiers et des conducteurs de chars nouvellement arrivés à Rome. On se tenait plus au courant des riches sans famille dont on convoitait l'héritage, que des affaires de la république. Tout était fatigue, tout pesait à la mollesse de ces inutiles fardeaux de la terre. Une visite à des campagnes situées à quelque distance, une chasse qui ne leur donnait d'autre peine que celle d'y assister, une promenade en bateau peint depuis le lac Averne jusqu'à Pouzzoles ou à Gaëte, surtout par une chaude journée, étaient pour eux, dit Ammien Marcellin (1), comme les grands voyages d'Alexandre ou de César. C'est ainsi que le patricien païen des derniers temps se préparait au terrible passage d'Alaric. Beaucoup de ces illustres corrompus ne croyaient plus à rien, et, pour eux, le ciel sans puissances supérieures n'était qu'un brillant désert; mais la superstition envahissait leurs âmes fermées à toute religion; ils ne se seraient pas montrés en public, ne se seraient pas lavés et n'auraient pas mangé sans avoir attentivement consulté les éphémérides pour savoir où en était la planète de Mercure, ou à quel degré du Cancer se trouvait la lune.

L'histoire contemporaine ne nous a pas laissé ignorer les moeurs du peuple, de ce peuple-roi qui manquait de chaussures. Le vin, les des, la débauche, les spectacles, le grand cirque, voilà les joies, les passe-temps, les travaux des citoyens. Ces groupes d'oisifs en querelle remplissaient les rues, les places et les carrefours. Quelques-uns, se faisant écouter par l'autorité de la vieillesse, déclaraient la république en péril si tel conducteur de char ne sortait pas le premier des barrières et ne rasait pas la borne

la grande, l'ardente affaire qui préoccupait le

 

1 Ammien Marcellin, livre XXIII. — 2 Livre XXVIII.

 

9

 

plus la multitude, c'étaient les jeux du cirque. Ammien Marcellin avait vu les citoyens à jeun, attirés par l'odeur des viandes et les cris des femmes, semblables aux cris des paons affamés, s'avancer dans les salles sur la pointe des pieds et se ronger les doigts en attendant que les plats fussent refroidis. Le soleil de la majesté romaine ne se couchait pas dans la gloire.

De nouvelles révolutions venaient d'agiter le monde des Césars. Ce fut au mois d'août 383 que périt à Lyon le jeune empereur Gratien , l'élève d'Ausone, abandonné par ses troupes et victime de l'usurpation de Maxime; le fils de Monique se trouva donc au milieu des émotions que cette nouvelle put produire à Rome entre deux courses de chars, mais il n'en a point parlé. Trop peu belliqueux pour son armée, trop ami des catholiques pour les ariens et pour le peuple encore livré aux superstitions du polythéisme , Gratien, malgré des vertus rares et des moeurs douces, n'emporta pas de grands regrets; l'Eglise le pleura; les larmes les plus tendrement versées furent celles de saint Ambroise: il aimait d'une affection paternelle le jeune empereur.

L'année précédente, Gratien avait frappé un grand coup contre ce paganisme qui durait depuis onze siècles. Il avait fait disparaître de la salle du sénat la statue de la Victoire, dépouillé de leurs revenus et de leurs privilèges les pontifes, les prêtres et les vestales , et réuni au domaine impérial tous les biens appartenant aux temples. Gratien ne s'était pas ému d'une requête de Symmaque, ancien proconsul d'Afrique , requête portée au nom de la portion païenne du sénat et- contre-balancée par une supplication contraire des sénateurs chrétiens et adressée au pape Damase. On ne manqua pas d'attribuer à cette irrévérence envers les dieux la famine causée à Rome par les retards des navires d'Afrique et les habitudes imprévoyantes des administrateurs romains. Les mesures prises à l'occasion de cette famine nous laissent voir un curieux témoignage de la corruption de la ville éternelle à cette époque. Quand il fallut aviser à la diminution du nombre des bouches ; on chassa sans pitié tous les étrangers, et l'on retint les danseuses et les baladins au nombre de trois mille. Une résolution qu'inspira l'humanité du préfet de Rome fit rentrer ensuite ces milliers de bannis, mourant de faim, dans les campagnes environnantes. Symmaque fut un opiniâtre défenseur des dieux; il s'entêta à plaider leur cause dans ses fonctions comme le professeur Libanius dans sa chaire, ce qui ne prouve pas un bien pénétrant génie. Devenu préfet de Rome en 384, il reprit son oeuvre de réhabilitation polythéiste et adressa en faveur de l'autel de la Victoire un plaidoyer aux empereurs Valeritinien II, Théodose et Arcadius. Cette nouvelle requête, assez éloquente , fut victorieusement réfutée par saint Ambroise. Valentinien, à qui seul elle avait été présentée , n'en tint aucun compte. Symmaque finit par expier dans l'exil sa persévérance intempestive , et peut-être aussi ses relations suspectes avec l'usurpateur Maxime. Celui-ci régnait sur la Gaule, l'Espagne et la Grande-Bretagne, en attendant le châtiment que lui réservaient les armes de Théodose. Le reste de l'empire d'Occident demeurait soumis à l'impératrice Justine et à son fils Valentinien.

Lorsque Augustin toucha aux sept collines, le monde romain, sous le coup des menaces des Barbares, respirait protégé par Théodose. La gloire du jeune Gratien , c'est d'être allé chercher dans sa retraite le fils d'un homme faussement accusé , injustement condamné à mort par ses propres ordres; c'est d'avoir compris que cette capacité, alors oisive , pouvait seule tenir tête aux dangers présents ; c'est de lui avoir donné le sceptre de l'empire d'Orient pour prix d'une rapide victoire aux bords du Danube sur les Goths et les Sarmates. Théodose, ce Trajan des derniers temps de l'empire romain, capitaine habile, réformateur courageux, grande âme qu'on s'étonna de trouver cruelle, contint les Goths durant tout son règne. En recueillant l'héritage de Valens, il s'était vu souverain d'un vaste pays inondé de Barbares; les Barbares avaient fait silence devant le nom de Théodose. Damase , successeur de Libère, occupait depuis dix-sept ans la chaire de SaintPierre. La papauté, ce pouvoir nouveau qui devait survivre à tant d'autres pouvoirs, commençait à grandir; les Césars ne se sentaient plus chez eux à Rome, en présence de cette souveraineté religieuse, qui s'étendait de plus en plus sur le monde. Les intrigues séditieuses de l'antipape Ursin avaient troublé le pontificat de Damase, marqué par plusieurs conciles et par le rétablissement d'une sévère discipline dans le clergé de Rome. Saint Jérôme, alors âgé de cinquante-deux ans, remplissait auprès de Damase les fonctions de secrétaire ; il l'a appelé le docteur vierge de l'Eglise vierge. Le vieux (10) Damase étant mort peu de temps après, Jérôme s'éloigna de Rome où sa laborieuse vie se trouvait en butte à des passions jalouses; il est intéressant de remarquer qu'Augustin aurait pu, à cette époque, faire connaissance avec le savant docteur qu'il ne devait plus rencontrer dans la suite de ses jours.

Aux années dont nous parlons, de temps en temps on entendait dire que telle ou telle des illustres familles qui remplissaient Rome de leur magnificence et de leur orgueil, venait tout à coup d'embrasser la pauvreté de Jésus-Christ, et que leurs trésors avaient servi à des églises, à des fondations pieuses, à des aumônes. Rome offrait un curieux spectacle dont Augustin fut assurément frappé, mais dont il n'a rien dit pour la postérité. Les quatre cent vingt sanctuaires païens de l'ancienne maîtresse des nations étaient presque tous déserts , et si les statues des dieux subsistaient encore, on pouvait les prendre pour des suppliants qui imploraient de la pitié du monde un peu de vie et d'honneur. Au milieu de cette société romaine dont nous avons peint la corruption et les suprêmes orgies, à côté de ces temples où de rares adorateurs venaient assister en quelque sorte à l'agonie des dieux, on voyait des hommes, détachés des biens fragiles, vivre entre eux sous un régime de vie inconnu à l'ancien monde; leurs jours s'écoulaient dans la prière, le travail et les plus dures austérités. On rencontrait des communautés d'hommes et des communautés de femmes. Augustin les avait visitées avec une respectueuse admiration. Il en a parlé dans son livre des Moeurs de l'Eglise catholique, dont nous aurons à nous occuper plus tard. Quel contraste entre la vie de ces hommes évangéliques, de ces vierges et de ces veuves, et la vie de ces patriciens débauchés se roulant dans la fange des plaisirs les plus immondes !

Au milieu de l'agonie des dieux, le génie chrétien s'était fait sentir aux pauvres de la ville éternelle, par une oeuvre qui avait honoré Valentinien, en 368'. Un habile médecin, établi dans chacun des quatorze quartiers de Rome, et entretenu aux dépens du trésor public, était chargé de secourir les indigents malades. Le décret impérial permettait aux médecins d'accepter des malades guéris un témoignage de reconnaissance, mais défendait d'exiger ce que la peur avait pu promettre avant la guérison.

 

1 Lebeau, Histoire du Bas-Empire; livre XVII.

 

On donnait au concours ces places de médecins qui venaient à vaquer, et le mérite seul décidait de l'élection.

Ainsi allaient Rome et l'empire en 383. Augustin, logé chez un auditeur des manichéens, tomba malade en arrivant. Alype, son ami et soi! disciple, l'avait suivi; son tendre dévouement contribua, sans doute, à la prompte guérison du fils de Monique. En attendant d'autres lumières, Augustin tenait encore à certains points du manichéisme; il fréquentait à Rome les auditeurs, les saints et les élus de la secte. Dans l'état où l'avaient laissé ses mécomptes avec les manichéens, son désespoir le ramenait parfois à l'opinion des philosophes académiciens, qui refusaient à l'homme le pouvoir de s'élever à la connaissance d'aucune vérité. La principale cause des erreurs d'Augustin , c'est qu'il ne pouvait pas concevoir qu'il existât quelque chose hors des corps. Les manichéens attaquaient dans les saintes Ecritures des passages dont la défense lui paraissait impossible; quelquefois il éprouvait le désir d'en conférer avec quelque chrétien versé dans l'étude des livres saints. A Carthage, Augustin avait entendu sur ce point un certain Helpidius, dont les discours firent quelque impression sur son esprit. Pour échapper aux réponses d'Helpidius, les sectaires disaient que les livres du Nouveau Testament avaient subi des altérations; mais ils ne pouvaient pas produire un exemplaire de ces livres tels qu'ils devaient être avant cette prétendue falsification.

Les élèves de rhétorique ne manquèrent pas à Augustin. Les désordres des écoles de Carthage ne se montraient point dans les écoles de Rome'; toutefois la bassesse remplaçait ici la turbulence. Souvent il arrivait que les écoliers romains se concertassent entre eux pour priver leur maître de son salaire, et déserter en ruasse ses leçons. Augustin sentait un profond mépris pour ces façons d'agir; il passa vite du mépris au dégoût, et lorsqu'il sut que la ville de Milan avait demandé à Symmaque, préfet de Rome, un professeur de rhétorique , il sollicita et obtint cet emploi. Symmaque, pour s'assurer de la capacité d'Augustin , lui proposa le sujet d'un discours, que le candidat prononça devant lui. Le défenseur des vieilles divinités romaines ne se doutait pas que ce

 

1 Les traditions de Rome n'ont pas oublié le lieu on saint Augustin enseigna la rhétorique; la place présumée est marquée par l'église de Santa Maria della scuola graeca.

 

11

 

jeune professeur de rhétorique, dont il savait à peine le nom, porterait le dernier coup aux dieux, clouerait dans le sépulcre l'ancien monde païen, et, par-dessus cette immense tombe, ferait resplendir la croix, symbole prophétique des plus belles destinées !

Augustin arriva à Milan avec son cher Alype à la fin de l'année 384. Il se présenta à l'évêque, dont la renommée remplissait le monde. Ambroise dispensait alors cette parole divine, « pur froment qui nourrit et fortifie l'homme, parfum qui l'embellit et lui donne la joie, vin qui l'enivre sans altérer sa raison (1). » Saint Ambroise reçut Augustin avec une paternelle bonté; le professeur de rhétorique (2) aima tout d'abord le grand -évêque. Il se montrait assidu à écouter ses discours au peuple, non point dans l'intention de profiter des enseignements chrétiens, mais pour juger de l'éloquence du pontife. Le souvenir de Fauste lui revint à l'esprit comme terme de comparaison avec saint Ambroise; le célèbre discoureur manichéen possédait plus que l'évêque de Milan la grâce du langage; mais entre les deux hommes nulle comparaison n'était possible pour la solidité du raisonnement, la profondeur des idées et l'étendue du savoir.

Saint Ambroise avait été choisi pour ouvrir à Augustin la voie qui mène à Dieu. Une sorte de curiosité littéraire, le seul désir d'entendre une éloquente parole, conduisait Augustin aux discours du grand évêque; peu à peu le charme de la forme faisait accepter le fond des choses, et la vérité pénétrait dans ce coeur qui n'espérait plus la découvrir. Le professeur de rhétorique de Milan rompit tout reste de relation avec le manichéisme, et se mit au rang des catéchumènes. C'est dans cette situation nouvelle que Monique trouva son cher Augustin , lorsque, après l'avoir longtemps suivi de loin depuis son départ d'Afrique, elle le joignit enfin à Milan. De quel triste poids Monique sentit son âme délivrée! elle n'avait cessé de pleurer Augustin nuit et jour comme s'il eût été mort, mais cependant comme un mort que Dieu devait ressusciter, le portant dans le fond de sa pensée ainsi que dans un cercueil, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de rendre à la vie le fils de la veuve. Elle dit au catéchumène bien-aimé qu'elle espérait le voir fidèle enfant de l'Église,

 

1 Ps. 103, V. 15, 16.

2 Le lieu où l'on croit que saint Augustin enseigna la rhétorique à Milan se nomme Cathedra S. Augustini.

 

avant qu'elle sortît de ce monde. La pieuse mère écoutait avec ravissement les discours de  saint Ambroise, et l'aimait en songeant que la situation meilleure de son fils était l'oeuvre de sa parole. Il fallut toute l'affectueuse vénération qu'elle portait à saint Ambroise pour renoncer à la pieuse coutume d'apporter aux tombeaux des saints du pain, du vin, des viandes apprêtées, offrandes destinées aux pauvres. Cette coutume avait été supprimée à Milan à cause de sa ressemblance avec les pratiques superstitieuses des païens.

Tandis qu'il se faisait dans l'âme d'Augustin un heureux travail de vérité, avec quelle joie il se serait entretenu avec l'homme dont la parole l'avait remué ! Combien eussent été précieuses des réponses aux questions que le nouveau catéchumène s'adressait nuit et jour à lui-même ! Mais le mouvement des affaires épiscopales rendait saint Ambroise inaccessible aux désirs secrets d'Augustin. Ne pouvant répandre ses inquiétudes dans le sein de l'évêque, il était réduit à l'entendre seulement le dimanche, lorsqu'il expliquait à son peuple la foi chrétienne. Augustin le trouvait souvent dans sa chambre (car elle était ouverte.à tout le monde), occupé à de sérieuses lectures; les yeux de l'évêque parcouraient les pages du livre : sa langue était muette, sa bouche fermée : son coeur seul s'ouvrait pour comprendre et retenir. Augustin, en entrant dans la chambre de saint Ambroise, s'asseyait en silence; après l'avoir longtemps contemplé sans oser l'interrompre, il se retirait sans rien dire. Il n'est pas de scène plus intéressante, plus touchante que la vue du jeune Augustin , le futur docteur de l'Église, encore livré aux agitations du doute, entrant à pas discrets et la bouche close dans la chambre de saint Ambroise, attachant de respectueux regards sur le grand évêque absorbé par une lecture grave , et bientôt après sortant en silence sans avoir osé troubler d'un mot le recueillement du pontife.

Les manichéens donnaient au Dieu des catholiques, créateur éternel, des formes humaines, par la raison que ce Dieu des chrétiens avait fait l'homme à son image. Augustin apprit avec joie que l'Église ne prêchait rien de pareil. Il connut alors que la lettre tue et que l'esprit vivifie. Dans la crainte d'admettre de fausses croyances, le catéchumène africain hésitait à accepter la foi ; cependant il inclinait à donner la préférence à l'Église catholique. Le (12) principe chrétien qui ordonne d'abord de croire lui paraissait conforme à beaucoup de choses humaines universellement acceptées.

Un jour, qu'il se préparait à prononcer un panégyrique de l'empereur, qui devait être pour lui une occasion de débiter beaucoup de mensonges (1), l'esprit tourmenté d'une fièvre brûlante, il traversait avec quelques amis une rue de Milan; il aperçut un pauvre mendiant qui, après avoir bu plus qu'il ne fallait, s'égayait et se divertissait de manière à paraître l'homme le plus heureux du monde. Augustin faisait observer à ses amis que le but de tant de pénibles travaux auxquels il se livrait, c'était d'arriver à une joie sans mélange comme celle du mendiant qui avait acheté une félicité passagère au prix de quelques petites pièces de monnaie obtenues de la charité publique. Augustin répétait à ses amis qu'il ne trouvait que trouble, fatigue, déception et misère dans son état; il aimait surtout à verser son ennui dans les coeurs d'Alype et de Nébride ; ce dernier, originaire de Carthage, avait quitté son pays, ses biens et sa mère, pour aller à Milan vivre avec Augustin, et chercher avec lui la vérité et la sagesse.

Augustin et ses amis, au nombre de neuf, formèrent le projet d'une vie commune, afin de mieux s'adonner à la philosophie. Le riche Romanien entrait dans ce dessein; mais plusieurs de ces jeunes gens étaient mariés, les autres désiraient prendre femme, et la difficulté de placer les femmes dans l'association philosophique fit évanouir ce plan.

En 385, au milieu de ses derniers efforts pour atteindre la vérité, Augustin aimait encore la terre; son penchant pour le mariage et pour la gloire du monde lui restait au coeur; il voulait arriver à ces deux choses, et après cela il aurait vogué à pleines voiles et de toute l'étendue de ses forces vers le port assuré pour s'y tenir en repos (1). Le mariage et l'étude de la sagesse ne lui semblaient pas incompatibles. Il songea donc à se marier; on éloigna la femme à laquelle il demeurait attaché depuis plusieurs années, et qui était un obstacle à l'union projetée avec une jeune fille non encore nubile. L'ancienne amie d'Augustin reprit le chemin de l'Afrique, laissant auprès de lui Adéodat, le fils né d'un commerce illégitime; elle se consacra à Dieu et fit vœu de passer dans la continence le reste de ses jours. Quant à Augustin, il avait encore

 

1 Livre de la Vie bienheureuse.

 

deux ans à attendre pour que sa fiancée fût en âge de se marier; ce temps lui parut long; il forma avec une autre femme une liaison nouvelle : c'était le dernier triomphe de la terre dans ce coeur où Dieu allait bientôt établir définitivement son empire !

 

Son esprit avait accepté les principales vérités de la religion catholique; mais la question de l'origine du mal était un abîme où il se perdait toujours. Il ne tenait plus compte des deux principes des manichéens, et disait avec Nébride : Si Dieu est incorruptible et inviolable, c'est-à-dire s'il est Dieu, le mauvais principe ne peut rien contre lui, ne peut pas lui nuire; et si le mauvais principe est impuissant à nuire à Dieu, il est absurde de supposer un combat, un duel éternel. —  L'argument était sans réplique. Le manichéisme n'avait plus prise sur Augustin; mais convaincre de fausseté le manichéisme, ce n'était pas encore trouver la vérité. Son intelligence souffrait d'horribles tourments dans l'enfantement du vrai; les angoisses qu'il laissait entrevoir à ses plus intimes amis étaient à peine comme l'ombre des réalités désolantes qui le déchiraient. Son âme roulait en de sombres tempêtes.

Le cours de rhétorique lui prenait ses matinées; il n'avait ni le temps de lire ce qu'il croyait de nature à éclairer son entendement, ni argent pour acheter les livres, ni amis qui pussent les lui prêter. Enfin il lut Platon dans une traduction latine de Victorin, professeur de rhétorique à Rome, et, sur les ailes de ce beau génie, il s'élança vers les régions purement spirituelles qu'il avait tant de peine à comprendre, et dans ces hauteurs éternelles où se déploie la nature infinie de Dieu. Le spiritualisme lui était enseigné en même temps dans les sermons de saint Ambroise et dans les discours de Manlius Théodorus qui fut consul en 399. Les livres des platoniciens préparaient Augustin à la. connaissance de l'Évangile.

Enfin, de degré en degré il arrive à la vérité, à ce qui est. Il reconnaît que tout ce que Dieu a fait est bon. Il n'y a rien dans l'univers qui soit mauvais de sa nature. Le faux n'existe pas. Le faux n'est autre chose que notre ignorance, ou plutôt le faux, c'est la chose dont nous disons qu'elle est lorsqu'elle n'est pas. Le péché n'est pas une substance, mais la volonté déréglée d'une âme qui s'éloigne de Dieu. Toutes ces vérités saisirent fortement l'esprit d'Augustin. Il reconnut et aima les invisibles beautés du (13) Créateur dans les beautés de ses ouvrages. Il apprit à connaître le Verbe (logos) de Platon, mais il ne reconnaissait pas encore le Verbe fait chair, le Verbe fait humble et pauvre, et attaché à une croix. Augustin ne comprenait pas Jésus-Christ, parce qu'il ne comprenait pas l'humilité. Les livres des platoniciens, quoiqu'ils fussent plus avancés que Platon lui-même, ne la lui avaient point apprise. Ils lui avaient enseigné où il fallait aller, mais non point par quelle voie 1. La philosophie profane, dans ce qu'elle eut de plus parfait, fut comme une hauteur sublime d'où l'on apercevait la lointaine patrie de la paix et de la lumière, mais d'où l'on ne découvrait pas un chemin pour y parvenir. C'est Jésus-Christ qui est la voie; Augustin l'ignorait encore. Il vit pour la première fois, dans les Epîtres de saint Paul, que la lumière divine nous aide à connaître la vérité, et que l'homme, précipité dans la mort par une primitive déchéance, ne peut en sortir que par le secours divin. Saint Paul semble emporter Augustin dans un nouveau voyage aux cieux pour lui montrer l'éternelle demeure du vrai.

L'effet produit sur Augustin par saint Paul fut autrement complet et décisif que la lecture de Platon. « Le plus savant des Pères de l'Eglise, dit Fléchier a, devait être la conquête du plus savant des apôtres. »

L'âme d'Augustin était trop pleine; il fallait que la charité du prêtre chrétien en recueillît les débordements sacrés. Augustin s'ouvrit à Simplicien, le père spirituel d'Ambroise, et plus tard son successeur dans le siège épiscopal de Milan. Le saint vieillard lui raconta la conversion du professeur Victorin; rien n'était plus propre à l'intéresser. Pontitien , personnage considérable, fort en crédit à la cour de l'empereur, et déjà chrétien, visitant un jour son compatriote Augustin, trouva sur sa table les Epîtres de saint Paul, et en fut joyeux. Pontitien raconta à Augustin et à ses amis la vie de saint Antoine, qui leur était inconnue, et le trait de deux officiers de l'empereur qui, ayant lu par hasard les saintes merveilles du solitaire du mont Colzim, résolurent tout à coup de se donner exclusivement à Dieu. Ces deux officiers étaient jeunes et sur le point de se marier ;

 

1 ... Discernerem atque distinguerem quid interesset inter prsesumptionem et confessionem; inter videntes qub eundum sit nec videntes qua, et viam ducentem ad beatificam patriam, non tantum cernendam sed et habitandam. Confess., livre VII, chap. 10.

2 Panég. de saint Augustin.

 

leurs fiancées, touchées de leur exemple, consacrèrent à Dieu leur virginité. Ces récits frappèrent beaucoup Augustin. Un combat terrible s'engage dans son âme, entre sa volonté spirituelle et sa volonté charnelle, entre cette portion de lui-même qui s'élevait en haut, et cette autre portion de lui qui retombait constamment sur la terre.

L'abîme du coeur humain se montre à nous dans les étonnantes peintures qu'Augustin trace de lui-même dans ses Confessions (1). Le spectacle d'Augustin se débattant dans sa chaîne est une des plus belles et des plus profondes études qui aient été faites. Augustin demeure attaché aux bords de l'abîme de ses anciennes misères, et y reprend haleine; puis, peu à peu, il se rapproche du bien vers lequel il tend péniblement les bras. A mesure qu'il est près d'atteindre le but, il se sent comme saisi de terreur par la pensée qu'il faut mourir à l'ancienne vie pour renaître dans l'amour du bien. Cette pensée ne le faisait pas reculer, mais il demeurait en suspens. Les folles vanités, ses amies d'autrefois, le tirant, pour ainsi parler, par le vêtement de sa chair, semblaient lui dire : « Vous nous abandonnez donc? » Les furtives attaques des petites choses humaines parvenaient ainsi à ralentir la marche d'Augustin; il traînait les derniers anneaux d'une chaîne qui allait se briser.

Quelles saintes et solennelles heures que celles d'Augustin, passées dans le jardin de la maison qui était sa demeure à Milan, heures d'angoisses profondes où il n'avait pour témoin que son ami Alype ! Celui-ci attendait en silence le dénoûment de ce grand drame du coeur d'un homme de génie. Le violent orage intérieur amena une pluie abondante de larmes. Pour pleurer en liberté, Augustin se leva et s'éloigna d'Alype; il alla se jeter à terre sous un figuier, et se mit à fondre en larmes et à pousser des gémissements religieux. Tout à coup d'une maison voisine sort comme la voix d'une jeune fille ou d'un jeune garçon, qui disait en chantant et répétait ces paroles : « Prenez et lisez, prenez et lisez. »

« Je changeai soudain de visage, dit Augustin (2), et je me mis à chercher attentivement en moi-même si, dans certains jeux, les enfants n'avaient pas coutume de chanter quelque chose de semblable; il ne me souvenait pas de l'avoir jamais entendu. Arrêtant alors

 

1 Livre VIII, chap. 9 et suiv. — 2 Confess. livre VIII, chap. 12.

 

le cours de mes pleurs, je me levai, ne pouvant expliquer autrement ces paroles que comme un ordre divin d'ouvrir le livre des Ecritures, et d'y lire le premier chapitre que je trouverais. J'avais entendu qu'Antoine étant entré dans une église nu moment où on y lisait ces paroles de l'Evangile : Allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel, et après cela, venez et suivez-moi, les reçut comme un avertissement particulier du ciel, et se convertit. Je retournai donc précipitamment au lieu où Alype était demeuré assis. C'est là que j'avais laissé le livre «de l'Apôtre, lorsque je m'étais éloigné de cette place. Je le pris, je l'ouvris, et je lus en silence le chapitre sur lequel mes regards se portèrent d'abord : Ne vivez ni dans les excès du vin, ni dans ceux de la bonne chère, ni dans l'impureté de la débauche, ni dans un esprit de contention et de jalousie; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et n'ayez pas l'amour de votre chair jusqu'à la livrer aux sensualités. Je n'en voulus pas lire davantage; il n'en était pas besoin; car à peine eus-je achevé ce passage, qu'il se répandit dans mon cœur comme une lumière qui lui rendit la paix, et qu'à l'instant même se dissipèrent les ténèbres de mes doutes. Puis ayant marqué cet endroit du livre du doigt ou de je ne sais quel autre signe, je le fermai, et avec un visage paisible j'appris à Alype ce qui m'était arrivé. Je ne savais pas ce qui se passait en lui dans ce moment, et voici comment il me le découvrit. Il désira voir ce que je venais de lire, je le lui montrai; il porta ensuite son attention au delà de ce passage, j'ignorais ce qui suivait. Or, on lisait ces paroles : Recevez celui qui est faible dans la foi; il se les appliqua et s'en ouvrit à moi. Il se trouva tellement fortifié par ces avertissements, que, sans trouble ni hésitation, il s'associa à moi dans un tranquille et pieux dessein si bien conforme à ses mœurs, depuis longtemps plus pures que les miennes. Nous allons trouver ma mère; nous lui apprenons l'événement, elle se réjouit; nous racontons comment il s'est passé, elle tressaille et triomphe, etc. »

La scène sous le figuier achève merveilleusement la transformation orageuse de l'âme d'Augustin : l'imagination ne conçoit rien de plus frappant dans l'histoire des sentiments humains et des révolutions du coeur.

Augustin venait de rompre avec toutes les espérances du siècle ; sa mère, qui recevait le prix de ses larmes et de ses oraisons, obtenait plus qu'elle n'avait souhaité. Le prophétique songe de Monique s'était accompli.

Le voilà donc en possession de la vérité, cet admirable jeune homme, qui l'avait si longtemps et si ardemment cherchée ! Le voilà au port, ce hardi navigateur sans boussole, après avoir inutilement exploré tant de plages, doublé tant de caps, subi le choc de tant de vagues orageuses ! Il entre enfin dans la vérité , dont les flots bleus et purs n'ont jamais connu ni agitation ni naufrage; Dieu lui-même se peint dans la radieuse et calme immensité de cet océan du vrai, et toute intelligence qui aborde ce rivage est inondée de félicités inconnues à la terre.

Pascal, ce ferme et sublime esprit qui chercha la vérité avec des gémissements comme le fils de Monique, et dont les Pensées portent la trace d'une profonde étude de saint Augustin , a écrit ces mots : « Il est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur. »

Augustin vient de trouver ce libérateur qu'invoquait son cœur brisé.

 

Haut du document

 

 


Précédente Accueil Suivante