CHAPITRE VINGTIÈME. Le livre de la Nature du bien, contre les
manichéens. Le livre contre Secondinus. (405.)
Il
y aurait un ouvrage à faire sur les perpétuels obstacles que la vérité rencontre sur
sa route, et cet ouvrage serait la meilleure histoire de l'esprit humain. L'ignorance, la
mauvaise foi , l'habitude, l'orgueil, se liguent entre eux pour
empêcher la vérité de passer; les intérêts se mêlent au complot, et donnent mille
prétextes à une résistance calculée. La (99) marche du monde est une immense
conjuration contre la vérité ; aussi ses moindres progrès, ses moindres conquêtes
coûtent d'inexprimables efforts; elle a besoin de recommencer des luttes pour chaque pas
qu'elle fait, et c'est surtout de la vérité qu'on peut dire que son passage en ce monde
est un combat continuel. Les hommes dévoués à sa défense sont donc condamnés à des
travaux qui n'ont pas de fin sur la terre ; il faut que leur voix crie sans cesse, et
qu'on l'entende à chaque aurore et à chaque soir, comme le soir des cloches de nos
églises. Il faut qu'ils soient la tour de guerre avec ses créneaux toujours armés. Tel
fut le grand Augustin d'Hippone; ce qu'il avait prouvé vingt fois, il le prouvait encore
: après avoir abattu, il frappait encore les ruines, car l'erreur renversée est
semblable au serpent coupé en morceaux, qui s'épuise en efforts pour réunir ses
tronçons sanglants.
Plus d'une fois le docteur avait établi
que Dieu est le souverain bien, la source de tous lesbiens visibles et invisibles; il
avait établi ce qu'est le bien, ce qu'est le mal, ce qu'est le péché. Dans son livre De
la Nature du bien, contre les Manichéens (1), composé au commencement de l'année
405, il revint sur ces questions avec une remarquable netteté, et s'efforça de faire
toucher la vérité à ses adversaires. Augustin leur répétait que Dieu est immuable,
mais que la mutabilité est le partage de toutes les choses créées de rien ; que la
puissance divine se déploie dans la création de tous les biens, grands ou petits; que
tout ce qui existe est bon à divers degrés. Saint Paul avait dit Toute créature de Dieu
est bonne (2) : le mode, l'espèce, l'ordre représentent la généralité des biens dans
la création. Le mal n'a pas de nature propre ; ce n'est que la diminution ou le
retranchement du bien. La matière primitive appelée Hyle
(3), et dont les manichéens avaient fait une puissance créatrice, était elle-même un
bien, car elle était susceptible de recevoir des formes, par conséquent susceptible de
beauté. Quand notre Dieu a dit à son serviteur : « Je suis celui qui suis, »
il a donné une magnifique et complète définition de lui-même,
il a révélé sa nature immuable. Ce
caractère de la nature divine se retrouve en plusieurs passages de nos livres inspirés.
« Vous changerez les choses, et elles seront changées, dit le psalmiste (1) au Seigneur;
mais vous, vous demeurez le même. » La Sagesse, dans le livre (2) qui porte son nom, a dit : « Demeurant en
elle-même, la sagesse renouvelle toutes choses. » L'apôtre Paul parle de Dieu comme
étant seul incorruptible. L'apôtre Jacques (3) dit, en parlant du Père des
lumières, qu'en lui il n'y a pas de changement, ni un seul moment d'ombre.
Après avoir mis à nu toutes les
abominations qui étaient au fond des croyances des manichéens, et qui outrageaient la
nature divine, Augustin nous apprend un fait curieux; c'est qu'il y avait dans les Gaules
des sectateurs de cette doctrine ; l'évêque d'Hippone le tenait d'un chrétien
catholique de Rome. Il cite la Paphlagonie, comme un des pays d'Asiequi
étaient particulièrement infectés de manichéisme. C'est là, en effet, que Manichée, poursuivi par la cour de Perse, avait subi son premier
exil : le sectaire avait dû y laisser des traces. Augustin termine son livre de la Nature
du mal par une prière où il demande instamment à Dieu de délivrer, au moyen de son
ministère, ce qui reste des manichéens, comme il en a déjà délivré un grand nombre.
« Telle est, dit-il, la grandeur de votre miséricorde et de votre puissance, telle est
la vérité de votre baptême, et telle est la force des clefs du royaume des cieux dans
votre sainte Eglise, qu'il ne faut pas désespérer d'eux, tant qu'ils sont sur la terre,
par votre patience, etc., etc. »
La réponse à Secondinus
suivit de près le livre De la Nature du mal. Secondinus
était un auditeur manichéen; nous pensons qu'il n'habitait pas l'Afrique, mais l'Italie,
d'après un passage de la réponse d'Augustin, où le grand docteur le renvoie à soir
ouvrage sur le Libre arbitre, qu'il pourra trouver, lui dit-il, à Nole en Campanie, auprès de Paulin, noble serviteur de Dieu.
Augustin ne le connaissait pas même de figure, ce qui n'empêcha pas l'auditeur de lui
écrire, comme à un ami, pour le presser de mettre fin à ses luttes contre le
manichéisme, et de revenir à la doctrine des deux principes. Cette lettre est fort
curieuse; Secondinus considérait l'évêque d'Hippone comme
une grande intelligence jetée dans une fausse
100
voie. La main de 1a vérité avait placé
une lampe dans le cur d'Augustin, mais il ne fallait pas que les voleurs vinssent
piller son trésor; c'était à l'amitié à ne pas permettre que cette maison, bâtie sur
la pierre de la science, s'écroulât. En lisant les écrits d'Augustin, Secondinus y avait partout reconnu le grand orateur et
presque le dieu de l'éloquence. « J'avoue, lui disait-il encore, que les marbres de la
demeure d'Anicius brillent moins d'art et d'ordre que vos
écrits ne brillent d'éloquence. Si vous aviez voulu la faire servir à la vérité,
cette éloquence eût été pour nous une grande gloire. Je vous en prie, n'allez pas
contre votre nature, ne soyez pas la lance de l'erreur, qui perça le côté du
Sauveur..... Qui vous défendra au tribunal du souverain juge, lorsque, sur votre propre
témoignage, vous serez convaincu de vos discours et de vos oeuvres? Le Perse (Manichée) que vous avez accusé ne sera point présent. « Excepté
lui , qui vous consolera dans vos larmes? Qui sauvera le Punique?... Plût à Dieu qu'en quittant Manichée
vous fussiez allé à l'Académie, ou que vous eussiez commenté les guerres des Romains,
qui triomphèrent de tout. Que de grandes et de belles choses vous y auriez
trouvées ! Et vous, qui aimez la chasteté et la pauvreté, vous ne seriez pas allé
à cette nation juive aux moeurs barbares, etc., etc... »
Secondinus,
dans sa pitié pour un grand génie égaré, ajoutait ces paroles, en s'adressant à
Augustin : « Oh ! je vous en prie, je vous en supplie, daignez
m'accorder mon pardon, si votre coeur d'or est fâché de ce discours; c'est un accès de
zèle qui me presse ; je ne veux pas que vous soyez séparé de notre troupeau, de ce
troupeau dont j'étais écarté, et loin duquel j'aurais péri si je n'avais, en toute
hâte, renoncé à une communion inique... Laissez-là la gloire des hommes, si vous
voulez plaire au Christ. Soyez , pour notre âge, un second
Paul qui, étant docteur de la loi juive, obtint du Seigneur la grâce de l'apostolat , et
méprisa comme de la boue toutes les douceurs pour gagner le Christ. Venez au secours de
votre âme si brillante ; vous ne savez pas à quelle heure le voleur doit venir. Cessez
d'orner les morts, vous qui êtes l'ornement des vivants. Ne marchez point dans la grande
route qui fait face au pays des Amorrhéens, mais hâtez-vous
d'entrer dans la voie étroite, pour gagner l'éternelle vie. Cessez d'enfermer le Christ
dans le sein d'une femme, de peur que vous n'y soyez renfermé vous-même une seconde
fois. Cessez de faire de deux natures une seule nature, parce que le jugement du Seigneur
approche. Malheur à ceux qui changent en amertume ce qui est doux ! » Si Augustin nourrissait quelques doutes, Secondinus était tout prêt à lui rendre raison dans un paisible
entretien. Toutefois, on ne doit pas s'attendre à tout expliquer : la raison divine
surpasse les coeurs des mortels. Après avoir essayé de montrer ce qu'il entend par la
vraie doctrine, Secondinus termine ainsi sa lettre :
« Lorsque j'expose de telles choses
à votre admirable et sublime prudence, c'est comme si le Jourdain prêtait son eau à
l'Océan, une lampe sa lumière au soleil, et le peuple sa sainteté à l'évêque. C'est
pourquoi il faut supporter tout ce que renferme cette lettre. Si je n'avais connu votre divine patience, qui
pardonne facilement à chacun, jamais je n'aurais écrit de la sorte, quoique vous
puissiez voir que j'ai rapidement touché aux opinions les meilleures, et que j'ai pris
garde de n'être pas long. Que ces choses trouvent donc créance auprès de votre
sainteté, pour que nous soyons sauvés ensemble ; sinon vous pourriez tirer de là des
milliers de volumes, ô maître bien digne d'être loué et honoré ! »
Telle est cette étonnante lettre , que
nous devons croire l'expression d'un sentiment vrai, et qui annonce la considération,
l'admiration profonde dont jouissait Augusti a dans les rangs
mêmes de ses adversaires. Secondinus, tranquille dans son
erreur, éprouva pour l'évêque d'Hippone cet intérêt vif et tendre que la vérité a
fait éprouver plus d'une fois à l'égard des génies entraînés sur les -routes du mal.
Deux mots de cette lettre auraient été pourtant de nature à blesser le cur
d'Augustin ; c'était l'insinuation d'avoir quitté le manichéisme par crainte
(1), et dans l'espérance d'avoir part à la gloire des hommes. Secondinus
avait pu lire les Confessions et reconnaître quelle voie avait conduit Augustin au
baptême catholique.
Ce qu'il y a de prodigieux dans cette
pièce, c'est le reproche adressé au saint docteur de
101
n'être pas chrétien et de ne rien
faire pour plaire au Christ : la pleine adoption des doctrines manichéennes était donc
la seule manière de se conformer exactement à la foi évangélique.
Il est intéressant de voir comment l'évêque d'Hippone répondit
aux avances affectueuses et à la singulière invitation de l'auditeur manichéen. Cette
réponse forme un livre que saint Augustin, dans sa Revue (1), préfère à tout ce
qu'il a écrit contre le manichéisme.
« La bienveillance pour moi qui se
montre dans votre lettre m'est. douce, dit Augustin à Secondinus en commençant; mais, plus il me faut vous rendre amour
pour amour, plus je suis triste de votre ténacité dans de faux soupçons, les uns contre
moi, les autres coutre la vérité, qui ne peut changer. Je dédaigne facilement ce qui
n'est pas vrai dans vos jugements sur mon caractère : quoiqu'ils ne soient pas exacts
pour moi, ils peuvent l'être cependant pour l'homme. Vos erreurs sur mon compte ne sont
donc pas de nature à me retrancher du nombre des humains; ce que vous supposez à tort en
moi peut se rencontrer dans un caractère d'homme. Ainsi, il n'est pas nécessaire que je
m'efforce d'enlever ce soupçon de votre esprit. Ce n'est pas de moi que dépend votre espérance , et vous n'avez pas besoin que je sois bon pour le
devenir vous-même. Pensez sur Augustin tout ce qui vous plaira, pourvu que ma conscience
ne m'accuse point devant Dieu. » Passant ensuite au soupçon d'avoir abandonné le
manichéisme par crainte et par désir de la gloire, Augustin l'accepte pieusement comme
une utile correction.
Il dit ensuite que la crainte lui a fait
quitter le manichéisme , mais que c'est la crainte de ces
paroles de saint Paul, qui atteignent le manichéisme avec tant de force : « Or, l'Esprit
dit expressément que, dans les temps à venir, quelques-uns abandonneront la foi, en
suivant
des esprits d'erreur, des doctrines
diaboliques enseignées par des imposteurs pleins d'hypocrisie, dont la conscience est
noircie de crimes; ces imposteurs interdiront le mariage et l'usage des viandes que Dieu a
créées pour être reçues avec action de grâces par les fidèles et par ceux qui ont
reçu la connaissance de la vérité. Car tout ce que Dieu a créé est bon, et on ne doit
rien rejeter de ce qui se mange avec action de grâces, parce qu'il est sanctifié par la
parole de Dieu et par la prière (1). » Quant à l'amour de l'honneur, oui, Augustin a
brûlé de cet amour en se séparant de la société des manichéens; mais l'honneur qui
le pressait, c'est celui dont parle l'Apôtre : « L'honneur, la gloire
, la paix sont pour tout homme qui fait le bien (2). »
L'évêque d'Hippone combat Secondinus avec sa propre lettre, et ,
prenant la fleur des idées et des preuves éparses dans ses nombreux travaux contre les
manichéens (3), il établit ce qu'il faut penser de Dieu, du Christ et de l'âme; il
caractérise le péché , et reprend sa profonde et belle manière d'entendre le mal qui
n'est pas une substance, mais la diminution ou la défaillance du bien. Si de tous les
ouvrages par lesquels le grand docteur a sapé le manichéisme, il n'était resté à la
postérité que la réponse à Secondinus, cette réponse
suffirait pour nous mettre en possession des arguments invincibles qui ruinent la doctrine
des deux principes. Nous ajouterons que l'expression en est limpide, vive et forte. Dans
les dernières pages de sa réponse, Augustin exhorte l'auditeur manichéen à ne pas
repousser ses avis, à revenir à ce Dieu qui ne change pas, afin qu'on puisse lui
appliquer ces paroles de l'Apôtre : « Vous étiez autrefois ténèbres, vous
êtes maintenant lumière en Notre-Seigneur (4). »
Haut du
document

