CHAPITRE XXV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME. Saint Paulin et Thérasie. —  Scrupules de saint Augustin sur la législation pénale. —  Stilicon. —  Intervention de saint Augustin en faveur des donatistes. —  Nouvelles instances de Nectarius de Calame et réponse de l'évêque d'Hippone. —  Tendre admiration de Sévère, évêque de Milève. —  Les invasions des barbares. — Dioscore et saint Augustin. —  Les pâiens de Madaure. —  Longinien. — (408-410.)

 

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Entre Augustin, Paulin et sa femme Thérasie, il s'était établi une affectueuse correspondance pleine de charme. Augustin avait senti un vif attrait pour cet homme si doux, si lettré, si fervent, que ne purent retenir les emplois les plus élevés de l'empire, et qui, de concert avec sa femme, devenue désormais pour lui une soeur, vendit au profit des pauvres des biens immenses (1). Paulin et Thérasie, dont les noms ne se séparaient point en tête des lettres adressées à l'évêque d'Hippone, ne trouvaient rien de plus grand, de plus complet qu'Augustin. Il leur avait fait parvenir la plupart de ses ouvrages , et ne manquait pas de leur adresser chacune de ses productions nouvelles : la réception d'un livre d'Augustin était une pieuse fête pour Paulin et Thérasie. En 408, un ouvrage de ce grand homme, remis au saint personnage de Nole par un diacre d'Hippone appelé Quintus, renouvela ces joies dont rien ne surpasse la pureté. Paulin reçut l'ouvrage à Rome; il s'y était rendu après Pâques pour visiter les tombeaux des apôtres et des martyrs. Il écrivit, à cette occasion, à l'évêque d'Hippone pour le remercier de lui avoir envoyé ces fleurs de son génie, dont le parfum lui faisait goûter quelque chose des délices du paradis. Paulin s'était imposé la privation de ne pas lire l'ouvrage à Rome, où le tumulte l'eût empêché de jouir pleinement de cette oeuvre ; il ne commença à l'ouvrir que lorsqu'il fut hors de Rome et dans sa première halte à Formes, aujourd'hui Formello, en revenant à Nole. Paulin parle de son impuissance à louer convenablement Augustin; un homme tout de terre comme lui ne dira rien qui réponde à la haute sagesse que Jésus-Christ a mise dans son

 

1 Nous avons parlé de saint Paulin de Nole dans l'Histoire de Jérusalem, tome II.

 

docteur. Il fait l'éloge de Mélanie l'Ancienne, qui fut maîtresse de sa douleur en voyant mourir son petit-fils Publicola, et dont la courageuse fermeté eut Augustin pour témoin. Le grand docteur put comprendre mieux que personne le peu de larmes échappées des yeux de Mélanie, lui qui avait un coeur de mère en même temps qu'une mâle vigueur d'esprit. L'époux de Thérasie dit quelques mots sur l'occupation des élus dans le siècle futur, mais il demande à être instruit de ces mystères à venir par Augustin, qu'il appelle l'homme de Jésus-Christ, le docteur du peuple de Dieu dans l'Eglise de la vérité.

La réponse (1) de l'évêque d'Hippone fut confiée à des prêtres d'Afrique qui s'en allaient à Rome avec Possidius (année 408) pour demander justice à l'empereur à la suite des désordres de Calame. Augustin s'exprime avec beaucoup d'affliction sur le motif du voyage de Possidius; celui-ci aura le bonheur de voir Paulin tous les jours; mais, au milieu de leurs maux, ce bonheur ne sera qu'une consolation pour les amis d'Augustin. L'évêque dit ailleurs (2) que le voyage de Possidius et de ses compagnons a été plutôt une fuite qu'un voyage. Le grand docteur voudrait bien passer la mer, mais les liens qui l'attachent au service des faibles ne lui permettent pas de s'éloigner d'eux, à moins que leurs besoins mêmes et leurs infirmités ne le demandent. Il touche dans sa lettre à diverses questions. La question de l'utilité des peines à prononcer contre les coupables lui fournit des observations où se montre un doute remarquable : quelles bornes faut-il garder dans ces châtiments, non-seulement par rapport à la qualité ou à la quantité des fautes, mais encore par rapport à la force

 

1 Lettre 95. —  2 Lettre 98, à Olympius.

 

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et à la disposition de chacun? Qui sait si les peines prescrites ne nuiront pas au lieu de profiter? Quelles ténèbres, quelle profondeur, s'écrie Augustin, lorsqu'on veut sonder ces choses! Quant à lui, il ne saurait dire si la verge levée sur les pécheurs n'a pas empiré plus de situations qu'elle n'en a guéri. On expose un coupable à périr si on le punit; on en expose beaucoup d'autres si on laisse sa faute impunie : quelles transes ! quelles angoisses ! « Qui êtes-vous, pour juger le serviteur d'autrui? nous dit saint Paul; s'il tombe ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître; mais il demeurera ferme, car Dieu est tout-puissant pour l'affermir. » Jésus-Christ avait déjà dit : «Ne jugez point, et vous ne serez point jugés. » Ces paroles et d'autres jettent Augustin dans des inquiétudes. Les ténèbres l'attristent; il en trouve aussi dans les Ecritures, où l'on ne marche qu'à tâtons. Les Ecritures offrent beaucoup plus de choses où nous cherchons ce que nous devons croire que de choses où nous rencontrons la certitude. Augustin observe admirablement que les hommes avancés dans la science spirituelle doivent se montrer fort retenus en matière religieuse avec les hommes qui vivent encore selon le monde. Il parle des obscurités qui nous cachent nos devoirs, des difficultés qui nous empêchent de les remplir, et dont la source est l'infinie variété des faiblesses et des replis secrets de nos coeurs. Le grand évêque demande à saint Paulin de dissiper ses doutes sur les points indiqués; s'il ne le peut pas lui-même, qu'il les soumette à quelqu'un de ceux que Dieu a pu rendre propres à exercer la médecine spirituelle, soit à Nole, soit à Rome où saint Paulin a coutume de se rendre tous les ans.

Depuis le commencement de l'année 408, Marie avait mis le pied en Italie; Stilicon fut accusé de l'y avoir attiré pour le faire servir à des projets d'usurpation. Ce soupçon lui coûta la vie. Le ministre d'Honorius périt à Ravenne le 23 août 408, de la main d'Héraclien , qui reçut en récompense le gouvernement de l'Afrique. Comme la mémoire de Stilicon était détestée, les hérétiques et les païens de l'Afrique répandirent le bruit qu'Honorius n'était pour rien dans les lois publiées contre eux et qu'elles avaient été l'oeuvre personnelle de son ministre. Ces inventions troublaient le repos des catholiques africains. A la suite d'un concile tenu à Carthage le 13 octobre 408, deux évêques, Restitutus et Florentius, furent envoyés à l'empereur.

Augustin écrivit (1) à Olympius, un des officiers les plus considérables de l'empire, le même qui avait eu le courage de dénoncer les projets de Stilicon et qui mourut dans l'exil, assommé à coups de bâton; il le priait de faire entendre sans retard aux ennemis de l'Fglise que la mort de Stilicon n'avait point ôté leur force à ces lois préservatrices, qu'elles n'avaient pas été l'ouvrage de celui dont on détestait la mémoire, mais de l'empereur lui-même, le fils de Théodose. Augustin exprimait ainsi les voeux de tous les évêques catholiques de l'Afrique, contre lesquels les donatistes ourdissaient des trames nouvelles depuis la mort du puissant ministre. Le 24 novembre 408, une loi fut publiée qui maintenait les décrets relatifs aux donatistes.

A peu près à la même époque, le grand évêque répondait à diverses questions proposées par Boniface, évêque de Cataigue, questions relatives au baptême, à l'incertitude de la future conduite de l'enfant dont les parrains répondent sous le rapport religieux. Dans ses raisonnements théologiques sur les sacrements, Augustin laisse échapper des mots dont les calvinistes ont fort abusé : « De même, dit-il, que le sacrement du corps de Jésus-Christ est son «corps selon une certaine manière, et que le sacrement de son sang est son sang, de même le sacrement de la foi est la foi (2). » Ces expressions n'empêchent pas que le corps de Jésus-Christ ne se trouve joint au sacrement qui en est le signe visible. La doctrine d'Augustin sur la présence réelle est d'ailleurs fortement établie dans beaucoup de ses écrits.

Le conquérant qui se sentait mystérieusement porté à détruire Rome, avait déjà ravagé plusieurs villes de l'Italie et forcé la métropole du monde à se racheter à prix d'or. Des bruits de malheur étaient parvenus en Afrique. Augustin, écrivant (3) à Italica, pieuse dame de Rome, lui demandait, aux derniers jours de 408, ce qu'il y avait de vrai dans les tristes nouvelles répandues au milieu des contrées africaines, afin de pouvoir se mettre en

 

1 Lettre 98. Cette lettre, qui précéda évidemment la loi du 24 novembre 408, n'a pas pu être écrite à la fin de cette année; les Bénédictins, dont il est si rare de rencontrer l'érudition en défaut, n'ont pas été exacts sur ce point; cette lettre à Olympius doit être de la fin d'octobre.

2 Lettre 99.

3 Lettre 100.

 

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communauté de peines et d'épreuves avec les fidèles de la grande métropole.

En même temps, l'évêque d'Hippone recommandait les donatistes à la clémence de Donat, proconsul d'Afrique; il le suppliait de ne pas proportionner les peines à la grandeur de leurs crimes, mais de les adoucir selon l'esprit du christianisme : il l'en conjurait par le sang de Jésus-Christ. « Nous ne cherchons pas ici-bas, disait-il au proconsul, à nous venger de nos ennemis, et quelles que soient nos souffrances, nous ne devons pas oublier les prescriptions de celui pour la vérité et le nom duquel nous souffrons : nous aimons nos ennemis et nous prions pour eux. » L'évêque demande au proconsul d'oublier qu'il a puissance de vie et de mort, et de se souvenir seulement des prières qu'il lui adresse : ce n'est pas une petite chose de vouloir empêcher qu'on n'ôte la vie à ceux dont on désire le retour à Dieu. Les ecclésiastiques seuls portaient devant le proconsul les affaires qui regardaient l'Église; si le proconsul applique la peine de mort aux donatistes dont on aura à se plaindre, les prêtres et les évêques refuseront de traduire les coupables devant son tribunal; et les ennemis de l'Église, voyant que les catholiques aiment mieux se laisser ôter la vie que de la leur faire perdre par la sévérité des jugements, se déchaîneront contre eux en liberté. « Quand même je ne serais pas évêque, ajoute Augustin, et quand même vous seriez encore plus haut placé que vous n'êtes, je pourrais m'adresser encore à vous avec grande confiance. » L'évêque désire qu'il n'y ait pas de condamnation sans explication ou conférence qui éclaire l'esprit du coupable. Il finit sa lettre par ces paroles, où sa nature douce et compatissante se révèle: « Quoiqu'il s'agisse de ramener d'un grand mal à un grand bien, ce serait une entreprise plus laborieuse que profitable, de réduire les hommes par la force, au lieu de les gagner par voie d'instruction et de persuasion. »

Dans une lettre (1) au prêtre Deogratias , en réponse à des questions posées par un païen, Augustin, s'expliquant sur la destinée des âmes avant l'avènement de Jésus-Christ le seul Sauveur, dit ces belles paroles dont la pensée a été reproduite tant de fois: « La différence des cérémonies selon les temps et les lieux importe peu, si ce qu'on adore est saint, de même que

 

1 Lettre 102.

 

peu importe la diversité des sons au milieu de gens de diverses langues, si ce qu'on dit est vrai: il y a ici une seule différence, c'est que les hommes peuvent, par un certain accord de société, former des mots pour se communiquer leurs sentiments, et que les sages, en matière de religion, se sont toujours conformés à la volonté de Dieu. Cette divine volonté n'a jamais manqué à la justice et à la piété des mortels pour leur salut, et si chez divers peuples il y a diversité de culte dans une même religion, il faut voir jusqu'où vont ces différences et concilier ce qui est dû à la faiblesse de l'homme et ce qui est dû à l'autorité de Dieu. » Le Christ, dit encore Augustin dans cette lettre, est la parole éternelle de Dieu, qui a toujours été et sera toujours la même, d'abord figurée parla loi mosaïque, puis réalisée par la loi chrétienne. Les Hébreux furent une nation toute prophétique.

Les désordres de Calame n'étaient point encore expiés ; les coupables ignoraient le sort qui les attendait; mais des craintes vives régnaient parmi les païens de la ville. Le vieux Nectarius, au mois de mars 409, s'adressa (1) une seconde fois à l'évêque d'Hippone, dont il avait éprouvé déjà la miséricorde. Il lui parle de sa réponse à la première lettre, réponse où il avait cru retrouver Cicéron lui-même. Il a lu avec plaisir et reconnaissance ce qu'Augustin lui a dit de la religion, des hommages qui sont- dus au culte du Dieu souverain et de la céleste patrie. La merveilleuse ville que le grand docteur lui présentait comme but de ses efforts n'est pas fermée de murailles ; ce n'est pas même celle que des philosophes appellent la commune patrie, et qui n'est autre que le monde; c'est celle que Dieu même habite, et avec lui toutes les âmes qui l'ont servi : nos pensées peuvent y atteindre, mais nos paroles seraient impuissantes à la décrire. Quoique cette invisible patrie doive être l'objet principal de notre ambition et de nos vieux, il ne faut pas pourtant négliger celle qui nous a vus naître, qui nous a nourris et formés, puisque , d'après plusieurs grands hommes, il y a dans le ciel d'éternelles demeures préparées pour ceux qui auront servi leur patrie sur la terre. Nectarius part de là pour revenir à sa ville de Calame, dont la destinée le préoccupe. Il dit que les coupables demandent pardon, et que tous les péchés étant égaux, selon l'opinion des stoïciens, le repentir

 

1 Lettre 103.

 

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doit les effacer tous également. Il trace la peinture d'une ville dont les citoyens sont traînés au supplice, et sollicite la générosité d'Augustin. « Que le Dieu souverain vous garde, » ajoute-t-il en terminant sa lettre, « qu'il vous conserve comme l'appui de la loi et comme notre ornement. »

L'évêque d'Hippone, dans sa réponse (1) à cette lettre, demande à Nectarius à quoi bon la peinture d'une ville dont les citoyens sont livrés aux supplices , et quelles nouvelles ont pu le porter à de sinistres pressentiments; s'il sait que Possidius ait obtenu quelque chose d'aussi sévère contre les païens de Calame, pourquoi n'en informe-t-il pas positivement Augustin, qui travaillerait à empêcher l'exécution de pareils jugements ? Augustin n'a jamais pensé qu'il fallût condamner les païens de Calame à la mort, ni même à la dernière misère ; il se regarde comme outragé par certaines instances de Nectarius. Seulement, le vieillard de Calame doit trouver bon que les païens qui pillent les catholiques ou les tuent , et qui brûlent leurs maisons, soient au moins retenus par la crainte, non pas d'être réduits au sort de Quintius, de Fabricius ou de Rufin, deux fois consul, mais de perdre leur superflu. L'évêque explique que les peines infligées au nom du christianisme ont toujours pour but de rendre les hommes meilleurs. Augustin ignore l'issue de l'affaire de Calame ; elle est dans le secret des desseins de Dieu. Augustin réfute ensuite l'opinion sur l'égalité des péchés ; c'est en invoquant non pas les inspirations stoïciennes , mais les inspirations chrétiennes, que Nectarius parviendra à attirer la miséricorde sur Calame.

Les sollicitudes pastorales dans un temps de désordre , la lutte contre les donatistes , qu'il fallait à la fois vaincre et protéger, les sombres nuages qui chargeaient l'horizon de l'empire romain, répandaient de l'amertume sur les jours d'Augustin. Dieu était sa force et sa joie ; mais parfois la nature humaine faiblit, même chez l'homme le plus saint, et les témoignages de l'amitié arrivaient alors à l'évêque d'Hippone comme des consolations. On dit qu'il ne faut accepter que la moitié des louanges d'un ami; mais quand ces louanges s'accordent avec la voix des contemporains , on doit les accueillir comme complétant le concert de tout un siècle. Sévère, évêque de Milève, qu'on appelait une moitié d'Augustin, tant ces deux âmes étaient

 

1 Lettre 104.

 

unies , exprimait dans ses lettres (1) au pontife d'Hippone (409) le bonheur qui naissait pour lui de la lecture de ses ouvrages. Quelque douce que puisse être la présence d'Augustin, Sévère le possède plus en le lisant qu'en le voyant, car à la lecture il jouit paisiblement du grand docteur , et les agitations des affaires temporelles ne viennent pas le dérober à son amour. Il est ravi d'être si étroitement uni à Augustin , et de se voir en quelque sorte collé à ses mamelles pour recevoir ce qui coule de leur plénitude.

« O abeille de Dieu, lui dit-il, véritablement habile à faire un miel plein du nectar divin et d'où s'écoulent la miséricorde et la vérité ! Mon âme y trouve ses délices, et s'efforce de réparer et de soutenir, à l'aide de cette nourriture, tout ce qu'elle trouve en elle de misère et de faiblesse. Le Seigneur est béni par votre bouche et par votre fidèle ministère. Vous vous faites si bien l'écho de ce que le Seigneur vous chante et vous y répondez si bien, que tout ce qui part de sa plénitude pour venir jusqu'à nous, reçoit plus d'agrément en passant par votre beau langage , votre netteté rapide, votre fidèle, chaste et simple ministère; vous le faites tellement «resplendir par la finesse de vos pensées et par vos soins, que nos yeux en sont éblouis, et que vous nous entraîneriez vers vous, si vous-même vous ne nous montriez du doigt le Seigneur et ne nous appreniez à lui rapporter tout ce qui brille en vous, et à reconnaître que vous n'êtes aussi bon que parce que Dieu a mis en vous quelque chose de sa bonté, que vous n'êtes pur, simple et beau, que par un reflet de sa pureté, de sa simplicité, de sa beauté. »

Sévère parle à l'évêque d'Hippone de ces fruits heureux qui naissent de la fécondité de son âme. Augustin nous porte à l'amour du prochain, qui est le degré par où on s'élève à l'amour de Dieu. Ces deux sentiments se tiennent. On est pour ainsi dire sur le bord de l'amour de Dieu , quand on aime le prochain.

Augustin (2) se plaignait de tant d'éloges, quoiqu'ils fussent dictés par la sincérité. Lorsqu'il se voit loué par un ami, il lui semble qu'il se loue lui-même, et cela ne lui paraît pas soutenable. Les deux âmes d'Augustin et de Sévère n'en font qu'une; Sévère a pu se tromper en croyant voir dans Augustin ce qui n'y est point,

 

1 Lettre 109. — 2 Lettre 110.

 

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comme on peut se tromper sur soi-même. Notre docteur voudrait qu'on lui épargnât de faire de longues lettres, afin que les loisirs de son épiscopat fussent employés à de plus utiles écrits. A son premier voyage à Hippone, Sévère pourra voir à combien d'ouvrages travaille Augustin au milieu des soins de son ministère, et sans doute alors il voudra lui-même empêcher que son ami ne soit détourné de tant d'oeuvres commencées.

Cependant les Goths inondaient. l'Italie, les Mains et les Suèves les Gaules, et les Vandales l'Espagne ; les retraites de la piété n'étaient pas respectées au milieu des désastres des nations. Au mois de novembre 409, Augustin écrivait (1) sur ces calamités au prêtre Victorien, qui lui avait raconté les maux des serviteurs et servantes de Dieu. L'évêque disait que ces désastres demandaient une abondance de larmes plutôt qu'une abondance de paroles. En attendant les invasions terribles, les clercs donatistes et les circoncellions, par leurs indomptables fureurs, faisaient l'office des barbares dans le pays d'Hippone. Augustin montrait le genre humain dans les désolations comme l'olive sous le pressoir : on en voyait sortir l'écume et la lie, c'est-à-dire les blasphèmes de ceux qui murmuraient contre la Providence de Dieu ; on voyait couler aussi l'huile pure, c'est-à-dire les prières humbles et ferventes de ceux qui adoraient la justice et imploraient la miséricorde d'en-haut.

Déjà commençaient à se faire entendre des voix contre le christianisme qu'on accusait des malheurs du monde; Augustin répondra plus tard à ces injustes murmures dans la Cité de Dieu. Ses lettres à Victorien offrent des consolations tirées des saintes Ecritures. Il raconte l'histoire d'une jeune religieuse, nièce de l'évêque Sévère, qui, dans le pays de Steffe, fut emmenée par des barbares. Ses trois ravisseurs, tous trois frères, à peine revenus dans leurs demeures, se virent frappés d'une dangereuse maladie; ils avaient une mère qui, ayant remarqué la pieuse ferveur de leur nouvelle captive, conjura la vierge chrétienne de prier pour eux afin d'obtenir la guérison des trois malades : la mère promettait en échange la liberté. La jeune fille pria, fut exaucée et rendue à sa famille sans que le souffle du malheur dans cette aventure eût altéré la virginale blancheur de sa vertu.

 

1 Lettre 111.

 

Toutes les fois qu'Augustin espérait toucher une intelligence au profit de la vérité, sa bienveillance était sans bornes. Un Grec (1), nommé Dioscore, encore païen, frère de Zénobe, maitre de mémoire de l'empereur, après avoir visité l'Italie et l'Afrique, allait s'embarquer pour les pays d'Orient, lorsqu'il eut l'idée d'adresser à l'évêque d'Hippone plusieurs questions tirées des dialogues de Cicéron. Dioscore n'avait trouvé ni à Rome ni à Carthage personne qui lui témoignât du goût pour la solution de ces problèmes philosophiques ou littéraires. Les écoles d'Italie et d'Afrique ne se souciaient plus de ces sortes d'études qui étaient devenues le partage des écoles de la Grèce. Chose curieuse ! Il ne se trouvait pas à Hippone un seul exemplaire des oeuvres de Cicéron. Dioscore avait ouï dire que la jeunesse de l'évêque d'Hippone s'était écoulée dans les études profanes. Le motif qui le poussait à solliciter la solution de ces problèmes, c'était la honte de passer pour incapable ou ignorant auprès des hommes qui pourraient l'interroger sur ces différents points. Le premier sentiment d'Augustin en recevant la lettre de Dioscore fut de la surprise : comment osait-on demander à un évêque de se détourner des devoirs importants de son ministère pour expliquer Cicéron ! Voyant ensuite que le principal but de cette demande était le désir d'obtenir les louanges des hommes, Augustin eut pitié de ce Grec lettré qui s'inquiétait si vivement d'être bien jugé dans le monde; il lui adressa au commencement de l'année 410 une lettre fort étendue (2) où sont examinés et démolis tous les systèmes philosophiques de l'antiquité, et où Jésus-Christ s'élève comme la grande autorité devant laquelle doit disparaître l'erreur. Augustin était souffrant lorsqu'il reçut la lettre de Dioscore ; il avait cherché du repos hors d'Hippone pendant quelques jours, et sa grande et belle réponse sortit de ce repos qui ne le mettait pas à l'abri de la fièvre. C'est dans cette lettre que le grand docteur parle pour la première fois de sa tête

 

1 Quelques annotateurs ont fait de ce Dioscore un jeune homme, et les mêmes auteurs pensent que c'est de la conversion de ce même Dioscore qu'il est question dans la lettre de saint Augustin à Alype, écrite en 429. Or, de deux choses l'une : ou, à l'époque de sa correspondance avec le saint évêque Hippone, Dioscore n'était pas un jeune homme ou le Dioscore dont il s'agit dans la lettre de 420 n'est pas le même, car saint Augustin parle du Dioscore converti comme d'un vieillard : le jeune homme de 410 n'aurait pas pu être vieillard dix-neuf ans plus tard. Mais rien dans la lettre de Dioscore ni dans la réponse de saint Augustin n'indique que le Grec voyageur fut un jeune homme, et dès lors nous devons croire que c'est sa conversion qui est racontée dans la lettre de 429.

2 lettre 119.

 

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blanchie par les travaux religieux. Il avait alors cinquante-six ans. La parole touchante et forte du grand évêque ne retentit pas inutilement dans l'âme de Dioscore ; elle n'eut pas tout de suite un effet décisif; mais dix-neuf ans plus tard, elle vibrait sans doute encore dans l'âme de Dioscore, lorsque des miracles répétés sur sa fille et sur lui-même le déterminèrent à accomplir son veau de se faire chrétien.

En recherchant ce qui nous reste de monuments contemporains, nous sommes frappés du respect des païens pour l'évêque d'Hippone; ce respect était inspiré par le génie, mais surtout par la modération et la mansuétude d'Augustin. Aux tristes époques où les passions jouent un grand rôle, où la violence entre comme élément principal dans les affaires humaines, le spectacle d'une belle intelligence unie à une parfaite bonté a beaucoup d'attrait pour les peuples. Lorsque ceux qui admirent ainsi sont dans la nuit et que celui qui est admiré est une grande lumière, les rapprochements deviennent faciles et peuvent être féconds. On se rappelle que le fils de Monique avait étudié à Madaure; les païens y étaient restés très-nombreux. La cité s'adressa à l'évêque d'Hippone pour une affaire particulière; dans cette lettre qui n'est point parvenue jusqu'à nous, la cité païenne donnait à Augustin le nom de père et lui souhaitait le salut dans le Seigneur; « notre très-honoré seigneur, lui disait-elle , que Dieu et son Christ vous donnent au milieu de votre clergé une longue et heureuse vie ! » Ces respectueuses politesses révélaient une situation toute nouvelle chez les polythéistes de Madaure. Augustin leur répondit; nous avons sa lettre, dont la date n'est pas connue. Il saisissait une occasion de faire entendre la vérité à une population qui ne l'acceptait pas encore.

Augustin reproche à la ville païenne d'être tombée dans une contradiction en le traitant de père, et en lui souhaitant le salut dans le Seigneur. Ce langage n'est permis qu'à des chrétiens ; or, le porteur de la lettre, interrogé par l'évêque d'Hippone , a répondu que Madaure n'avait pas changé. C'est donc une moquerie, ajoute l'évêque, et l'on se joue du nom de Jésus-Christ ! Les paroles qu'il va adresser à Madaure seront pour elle une condamnation si ces paroles ne la ramènent pas. Le docteur, abordant la question chrétienne , parle des événements anciens et nouveaux accomplis selon la prédiction des Ecritures, et propres à porter l'homme à la recherche de la vraie religion ; la dispersion des Juifs sur la terre, la fin de la royauté parmi eux, les progrès immenses de la doctrine du Christ sorti du milieu des Hébreux, sont des témoignages qui invitent à penser. Les hérésies et les schismes même ne sont quelque chose que parce qu'ils appartiennent au christianisme. L'évêque ne craint pas de montrer aux païens de Madaure quel vent de destruction a passé sur les idoles et leurs temples; nul ne songe à relever les sanctuaires qui sont tombés; il en est de murés et auxquels nul ne prend garde; d'autres ont changé de destination. Les idoles sont brisées, brûlées ou enterrées. Les mêmes pouvoirs qui persécutaient les chrétiens, au nom des faux dieux, ont été vaincus non point par la résistance des amis du Christ, mais parleur patient courage sous la hache des bourreaux. La majesté souveraine s'est tournée contre les idoles, et s'agenouille devant le tombeau d'un pêcheur. Nulle prédiction n'a été vaine; le dernier jugement a été annoncé; il viendra aussi. Il n'y a plus d'excuse pour ne pas aller au Christ, quand tout proclame sa gloire. Le nom du Christ est dans la bouche de tout homme qui veut remplir un devoir ou s'élever à une vertu. Augustin définit ensuite Dieu et son Verbe , explique ce que c'est que l'incarnation , et fait voir tout ce qu'il y a de merveilleusement puissant dans l'humilité d'un Dieu. Le docteur, en finissant, dit aux citoyens de Madaure que, sans leur lettre, il ne leur aurait pas parlé de Jésus-Christ; il les conjure de s'arracher à leur erreur, et les appelle non-seulement ses frères, mais aussi ses pères, en souvenir des leçons par lesquels Madaure avait nourri sa jeune intelligence.

De telles paroles, tombant de si haut au milieu d'une ville presque toute païenne qui les avait provoquées, devaient remuer les esprits, faire naître des réflexions et tourner à la confusion du polythéisme. Sous quelque forme que se présentât l'intérêt de la vérité évangélique, Augustin en devenait le serviteur; il ne repoussait pas la curiosité elle-même parce que la curiosité pouvait conduire à un examen sérieux. On a vu plus haut qu'il voulut bien écouter un païen, Dioscore, qui lui écrivait pour le consulter sur les dialogues de Cicéron ; et Dioscore se fit plus tard chrétien. Nous ne savons pas si la correspondance (128) d'Augustin avec Longinien put porter à la longue les mêmes fruits religieux, mais rien n'est plus attachant que l'échange de sentiments et d'idées entre le docteur chrétien et le philosophe païen. Trois lettrés seulement nous sont restées de cette correspondance. Nous en donnerons la substance pour ajouter à tout ce que nous avons dit déjà sur la philosophie païenne à cette époque , sur la situation nouvelle à laquelle les intelligences étaient parvenues en dehors des vérités révélées.

Longinien habitait l'Afrique; il avait eu des entretiens avec l'évêque d'Hippone, qui le jugeait sincère et animé du plus vif désir de devenir un homme de bien. Augustin, dans une première lettre, rappelant un mot de Socrate, dit à Longinien que le désir d'être homme de bien ouvre une porte facile à toute science , mais que longtemps auparavant il avait été écrit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de tout votre esprit, de toute votre âme et votre prochain comme vous-même. Ces deux commandements selon Jésus-Christ comprennent la loi et les prophètes. Longinien pensait qu'il fallait adorer Dieu ; Augustin lui demande comment il faut l'adorer. Il lui demande aussi ce qu'il pense de Jésus-Christ dont le philosophe paraissait avoir une grande idée, et s'il est d'avis qu'on puisse arriver à la vie heureuse par la voie chrétienne ou même uniquement par cette voie. Si Longinien n'y marche pas encore, est-ce par suite d'un doute ou bien d'un simple retard ? Telles sont les questions qu'Augustin lui adresse comme un ami à son ami.

Voyons ce que Longinien va répondre à celui qu'il appelle très-vénérable Seigneur et très-saint père Augustin. Il regarde comme un bonheur d'avoir reçu, lui tout indigne, une lettre de ce saint et grand homme ; c'est comme un rayon de ses vertus qui est venu resplendir sur sa propre face. Augustin lui a imposé un grand fardeau en posant de semblables questions à un homme de sa croyance, surtout en un temps pareil. Longinien fait profession de suivre une doctrine riche en préceptes de morale, préceptes qu'il déclare plus anciens que Socrate, plus anciens que les livres des juifs, et dont il attribue la gloire à Orphée, à Agés, à Trismégiste, médiateurs lointains entre les dieux et la terre, au commencement des siècles, avant que l'Europe, l'Asie et l'Afrique eussent un nom. C'était le néoplatonisme avec son nouveau plan de se chercher des ancêtres au berceau de l'univers. Mais la foi vague du philosophe n'arrête point son enthousiasme pour Augustin. Il n'aperçoit rien dans les âges de comparable à l'évêque d'Hippone , à moins qu'on ne veuille tenir pour vrai l'idéal portrait tracé par Xénophon; il jure qu'il n'a rien vu, rien entendu citer qui approche de l'évêque pour son profond et constant travail vers Dieu , pour sa pureté de coeur et sa fermeté de croyance. Augustin lui demande par quelle voie on arrive à Dieu; c'est à l'évêque qu'il appartiendrait de le lui apprendre ! Longinien ne possède pas encore tout ce qui doit l'élever vers le siège du bien éternel, mais il s'occupe des provisions du voyage. Sa doctrine, fondée sur les traditions de ses pères, il la résume ainsi : la meilleure voie pour aller à Dieu est celle par laquelle l'homme de bien, pieux, jute et pur, victorieux des épreuves du temps, accompagné de ces dieux intérieurs que les chrétiens appellent des anges , pénétré des vertus, purifié par les expiations mystérieuses et les abstinences de l'unique, de l'incompréhensible , de l'infatigable Créateur, marche vers lui de toute l'impétuosité de l'esprit et du coeur. « Quant au Christ, ce Dieu formé de chair et d'esprit, et qui est le Dieu de votre croyance , par lequel vous vous croyez sûr d'arriver au créateur.suprême, bienheureux, véritable, et père de tous, je n'ose ni ne puis vous dire ce que j'en pense : je trouve fort difficile de définir ce que je ne sais pas. » Longinien termine en disant que son seul mérite, c'est son respect pour Augustin; que le meilleur témoignage en faveur de sa vie, c'est sa constante préoccupation de ne pas déplaire à l'évêque d'Hippone , et qu'il recevra avec bonheur quelque lettre de lui qui lui apporte la lumière.

Cette lettre fut agréable à Augustin ; il loua, de la part d'un païen, la réserve du langage au sujet de Jésus-Christ, et accueillit avec joie le désir que lui exprimait Longinien de l'entendre sur ces questions. Le philosophe, dans sa lettre , ne croit pas que la piété du coeur suffise pour aller à Dieu, mais il y ajoute la nécessité de la pratique extérieure des cérémonies anciennes; Augustin lui demande pourquoi la nécessité de ces sacrifices si on est pur. Que reste-t-il à expier si on a passé des jours conformes à la vérité et à la justice ? L'évêque (129) signale à Longinien ces contradictions. Le problème qu'il lui présente d'abord, avant de s'engager plus avant dans le débat, c'est de définir en quoi consiste le bien vivre. Est-ce dans les pratiques religieuses comme conditions sans lesquelles il n'y a pas de sainte vie ? Est-ce dans l'observance de ces cérémonies comme moyen de parvenir à bien vivre ? La vie sainte et la fidélité aux pieuses pratiques sont-elles une seule et même chose? Ces questions, dont Augustin voulait faire une sorte de préface à toute controverse sur le christianisme , tenaient au christianisme lui-même. Il s'agissait de la foi et des oeuvres, grandes matières traitées avec tant d'autorité par saint Paul.

Longinien répondit sans doute à l'évêque d'Hippone ; mais nous n'avons plus rien de cette correspondance si curieuse, si instructive pour l'étude de ce qui se passait alors dans une certaine région des intelligences. Longinien touche jusqu'aux limites du monde chrétien, et sa physionomie change sous l'empire même de ses efforts pour rester ce qu'il est. En empruntant à la foi nouvelle le dogme d'un Dieu créateur, il laisse bien loin derrière lui toutes les doctrines antiques ; ses dieux, qui ne sont plus que des puissances médiatrices comme nos anges, n'ont plus rien de commun avec le système polythéiste. Il n'a pas d'immenses intervalles à franchir pour arriver à Jésus-Christ, le divin médiateur entre Dieu et l'homme. Les contemplateurs païens, qui avaient le coeur honnête et le goût du vrai, pouvaient-ils rester bien longtemps séparés du christianisme après un débat sincère et sérieux avec un aussi doux génie qu'Augustin ?

 

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