CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME. Carthage et ses ruines. La Conférence de Carthage entre les catholiques et
les donatistes. Résumé des actes de
la conférence par saint Augustin. (411-412.)
Jusqu'ici dans notre oeuvre il n'est pas
un nom de ville qui ait plus retenti que celui de Carthage, et ce nom retentira souvent
encore au milieu de nos récits. C'est à Carthage que vont se réunir, pour la solution
de la question des donatistes, les évêques de tous les points de lAfrique
chrétienne; efforçons-nous donc de nous former quelque idée de la grande cité qui
posséda l'empire des mers dans l'ancien monde , fit trembler
Rome et représenta une force si haute, un si vaste foyer d'activité et de génie.
Les ravages du temps et de la conquête
ont profondément bouleversé l'emplacement de Carthage ; les incertitudes des lieux
refusent à la pensée du voyageur une reconstruction entière et précise de la seconde
ville de l'univers. Mais il est des points qui éclairent et fixent l'esprit. C'est ainsi
que la colline, jadis couronnée par la fameuse citadelle Byrsa, marque le milieu de
l'emplacement de Carthage. La lagune au fond de laquelle s'élève l'industrieuse Tunis,
avec ses cent mille habitants, et la mer au cap Kamart,
forment une (136) presqu'île ; là, sur cette
péninsule, depuis la côte de la Goulette jusqu'à Kamart,
l'imagination relève les palais et les temples, les théâtres et les thermes de la
capitale africaine.
Au temps de saint Augustin, des églises
et des monastères couvraient le sol rempli des souvenirs de
Didon et de Sophonisbe, de Syphax et de Massinissa, d'Annibal et de Scipion. Un double
port, appelé quelquefois Cothon, à cause de la petite
île de ce nom , abritait les vaisseaux dominateurs des mers;
rien de plus difficile à reconnaître aujourd'hui que les traces de ces deux ports : le
temps s'est plu particulièrement à détruire ce qui fit surtout la puissance des
Carthaginois. Des huttes de Maures, des débris dispersés, des figuiers, des caroubiers
et des vignes, des touffes d'acanthe comme sur la colline d'Hippone, occupent la place de
la ville proprement dite, qui se nommait Megara. Plus
rien ne reste de ces murailles où pouvaient se loger trois cents éléphants et quatre
mille chevaux, où l'on avait pratiqué des greniers, des entrepôts, de vastes casernes
pour vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. Les seuls monuments de l'ancienne
Carthage demeurés debout ou reconnaissables, c'est un amphithéâtre
(lamphithéâtre de Leggem), ce sont des cippes puniques , et les citernes dont la beauté frappe les voyageurs.
L'aqueduc qui portait aux citernes l'eau des sources de Zauvan,
à cinquante milles de Carthage, présente des arches de soixante et dix pieds de haut. A
part ces ruines qui peuvent êtré nommées, l'emplacement de
Carthage forme comme une profonde nuit; c'est la poussière d'un cadavre de géant. Il y a
onze siècles que Carthage fut renversée par les Sarrasins, et depuis ce temps les
barbares, maîtres du pays , n'ont pas cessé d'arracher des
débris à l'illustre métropole. L'héroïsme et les malheurs d'une armée française ont
rendu cette terre plus auguste, plus vénérable à nos yeux la mort de saint Louis plane
sur l'immense sépulcre de Carthage, comme le plus pur rayon de gloire (1).
Cette Carthage ,
détruite par Scipion, et qui
n'avait offert à Marius que des cabanes et des ruines, s'était
relevée sous Auguste; c'est la ville rebâtie par Auguste et déjà florissante au temps
de Strabon, qui vit Tertullien, Lattante, Victorin,
saint Cyprien, la jeunesse de saint Augustin, ses travaux, ses combats glorieux. Elle
n'offrait plus, la magnificence d'autrefois; mais elle avait encore des monuments, une
population considérable et un centre d'études qui la rendaient digne des regards du
monde.
De tous les pays: soumis à l'empire
romain, le pays d'Afrique était le plus riche et le moins difficile à conquérir; les
forces romaines ne s'y trouvaient pas considérables; une bataille gagnée suffisait pour
l'enlever. Soit qu'Alaric crût important de saisir l'Afrique, grenier de l'empire, soit
qu'il n'eût encore rien d'arrêté sur la possession de l'Italie, il reste à peine
quelques jours dans Rome tombée à ses pieds; et,. sans songer
à vaincre Honorius, qui tremblait à Ravenne, il tourne ses yeux.vers l'Afrique. On sait
comment la mort arrêta tout à coup le fier conquérant. Cette menace contre l'Afrique
avait été pour. Honorius un avertissement; afin que cette contrée devînt une proie
moins facile, il importait de recourir aux meilleurs moyens d'y rétablir l'unité
religieuse. C'est ce qui explique l'ordonnance d'Honorius du 14 octobre 410, par laquelle
les évêques catholiques et donatistes étaient convoqués à une réunion solennelle et
décisive. Les intérêts de l'empire s'accordaient ici avec les intérêts de la foi
chrétienne, et d'ailleurs la saine partie des populations donatistes, fatiguée de longs
troubles, soupirait après un jugement suprême. Depuis plusieurs années, les évêques
catholiques appelaient de leurs veaux ardents cette conférence d'où la paix devait
sortir.
L'ordonnance du 14 octobre 410, adressée
à Flavius Marcellin, est au nom des empereurs HONORIUS et
THÉODOSE, pieux, heureux, vainqueurs et triomphateurs. C'est un mois et demi
après la prise de Rome par Alaric que de tels titres étaient donnés à de faibles
princes ! Honorius proclamait le respect de la foi catholique comme le premier de ses
soins; il déclarait que le but de ses travaux dans la guerre et de ses méditations dans
la paix, était de maintenir la religion véritable; il parle des donatistes qui
déshonorent l'Afrique, la plus grande portion de son empire. L'empereur veut mettre un
terme à leur schisme injurieux à la foi, (137) pour ne pas encourir les reproches de la
postérité. Il ordonne qu'une conférence solennelle établisse enfin la vérité,
enlève leurs basiliques aux évêques donatistes qui ne se rendront pas à l'appel , et réunit de force leurs peuples. Honorius nomme Flavius Marcellin juge et souverain ordonnateur de la conférence.
Quelque temps après Marcellin publia un
édit qui annonçait les intentions de l'empereur, convoquait tous les évêques d'Afrique
à quatre mois d'intervalle, promettait de rendre leurs basiliques aux évêques
donatistes qui se réuniraient à Carthage , proposait aux
donatistes de leur adjoindre un juge de leur communion, et affirmait, au nom de l'admirable
mystère de la Trinité et du sacrement de l'Incarnation, qu'il s'en tiendrait
sincèrement à l'examen des faits dans ce grand débat.
Aurèle, évêque de Carthage, et Silvain, primat de Numidie, par ancienneté d'ordination,
adressèrent leur acceptation à Marcellin , au nom de tous les
évêques catholiques; ce fut Augustin qui rédigea la lettre (1). Après s'être soumis
à tous les règlements, les évêques catholiques empêcheraient leurs peuples de
pénétrer dans la salle de la conférence; leur présence pourrait apporter du trouble;
les peuples se contenteront du récit de ce qui se sera passé. Les évêques catholiques
déclaraient que si les donatistes parvenaient à prouver l'anéantissement de la
véritable Eglise sur la terre , de telle sorte qu'elle
n'existât plus que dans le parti de Donat, ils étaient prêts à se démettre de leur
dignité, et à se laisser conduire par ceux qui leur auraient révélé la vérité. Ils
déclaraient en outre que s'ils confondaient les évêques du parti de Donat, ces
évêques, réunis à l'unité de l'Eglise, pourraient conserver leur dignité. Il
arrivera ainsi que beaucoup d'Eglises africaines auront deux évêques ; ces deux
évêques rempliront alternativement les fonctions, et la place restera au survivant. Dans
le cas où des populations n'aimeraient pas à avoir deux évêques à leur tête , ces deux évêques donneraient leur démission , et l'on
procèderait à une élection nouvelle.
« Pourquoi ne ferions-nous pas à
notre Rédempteur ce sacrifice d'humilité ? dit la lettre épiscopale ; il est descendu
du ciel pour revêtir un corps et nous en faire les membres, cet nous hésiterions à
descendre de nos sièges pour mettre un terme aux maux qui déchirent
son corps et qui en divisent les
membres ! C'est assez pour nous d'être des chrétiens fidèles et soumis. Nous avons
été ordonnés évêques pour le compte du, peuple de Jésus-Christ, et nous
abandonnerons l'épiscopat, si ce sacrifice peut aider à rétablir la paix parmi les
chrétiens. » On reconnaît ici la haute inspiration d'Augustin. Cette résignation des
évêques catholiques de lAfrique, consentie pour mettre un terme à des
déchirements désastreux , est restée dans l'histoire comme
un mémorable exemple d'abnégation chrétienne. L'Eglise de France, quatorze siècles
plus tard, devait donner au monde un spectacle d'une égale grandeur morale. Le pape Pie VII , dans l'intérêt de la paix religieuse et de ses négociations
avec le Premier Consul, demanda aux anciens évêques de notre pays une renonciation
volontaire, et nos évêques se démirent de leurs sièges !
Les donatistes, qui, si souvent, avaient
reculé devant des explications , se trouvèrent acculés à
une grande épreuve qu'il fallait subir. Leurs évêques s'étaient tous rendus à
Carthage le 18 mai 411 ; le primat les avait fortement stimulés; on voyait parmi eux
jusqu'à des vieillards: se soutenant à peiné; les malades seuls restèrent dans leurs
foyers.
Les évêques donatistes firent -leur entrée dans la ville avec un pompeux appareil. De leur côté , les évêques catholiques avaient montré un pieux
empressement; mais ils étaient arrivés à Carthage humblement et sans fracas. Les
évêques donatistes se trouvèrent au nombre de deux cent soixante-dix-huit ; les
catholiques au nombre de deux cent quatre-vingt-six; l'âge ou la maladie avaient retenu chez eux cent vingt évêques catholiques.
Soixante-quatre sièges catholiques étaient alors vacants ; ce qui nous offre un total de
quatre cent soixante et dix évêchés catholiques en Afrique. Joignons-y les deux cent
soixante-dix-huit évêques donatistes, et nous aurons pour l'Afrique, à cette époque,
sept cent quarante-huit sièges épiscopaux. De plus, les donatistes prétendirent que
beaucoup de leurs évêques étaient absents, et plusieurs de leurs sièges vacants.
D'après ces calculs , il est aisé de comprendre qu'il y avait
en Afrique des évêchés, non-seulement dans toutes les
villes, mais encore dans des lieux de peu d'importance.
Il fallait préparer le peuple catholique
de (138) Carthage au grand événement religieux qui réunissait dans cette métropole
toute une légion de pontifes. Nul aussi bien qu'Augustin ne pouvait remplir une tâche
semblable; l'évêque de Carthage la lui confia. Augustin prononça un sermon sur la paix,
sujet heureusement choisi à la veille d'une assemblée formée pour rétablir l'union
religieuse dans les contrées africaines. Ce sermon, où la langue de l'Eglise est si
élevée, si grave et si douce, ne dut pas être écouté sans
émotion; des larmes coulaient des yeux des auditeurs lorsque Augustin disait: « Priez
pour les évêques, les évêques parleront et disputeront pour vous; faites des aumônes;
les aumônes sont les ailes par lesquelles la prière s'élève jusqu'à Dieu. En
travaillant ainsi pour la cause de l'Eglise, vous nous servirez peut-être plus que nous
ne nous servirons nous-mêmes, car personne de nous ne compte sur ses forces pour
triompher dans cette dispute, et notre espérance est en Dieu seul ! »
La présence des cinq cent soixante-quatre
évêques à la conférence pouvait amener quelque confusion. Marcellin ordonna (1) que
chacun des deux partis se fit représenter par dix-huit évêques, sept pour parler, sept
pour conseiller, quatre pour surveiller l'exactitude des notaires. Dans cet édit,
Marcellin marquait le lieu de la conférence : les catholiques souscrivirent à cette
décision, mais les donatistes écrivirent une lettre à Marcellin pour le supplier de
leur permettre à tous d'assister à la réunion. Une telle. demande
parut aux catholiques comme un projet de faire échouer la conférence par le désordre ;
toutefois, pour ne pas condamner à l'avance des intentions, et dans un esprit de charité
et de condescendance fraternelle, les catholiques déclarèrent à Marcellin qu'ils
consentaient au désir des donatistes. Seulement ils persistaient à se faire représenter
à la conférence par dix-huit évêques, afin qu'on ne pût
leur imputer le tumulte si le malheur voulait qu'il en éclatât (2).
Enfin arriva le 1er juin; les
destinées et la gloire de l'Eglise d'Afrique allaient se décider, lesï
peuples étaient en suspens. On se réunit dans une salle des thermes Gargilianes
(3), situés au centre de Carthage. Augustin, Aurèle, Alype, Possidius, Vincent, Fortunatus, Fortunatien,
étaient les sept évêques chargés de prendre la parole au nom des
catholiques; les donatistes avaient confié leur cause à Pétilien,
à Emérite, évêque de Césarée, à Fortunius, évêque de Thubursy, Primitus, Prothasius,
Montanus, Gaudentius, Adeodatus.
L'épiscopat du schisme africain, rassemblé là tout entier, dut
longtemps arrêter ses regards sur cet Augustin qui , depuis
treize ans, combattait le parti de Donat avec tant de force et de génie, et qui venait à
Carthage pour porter à l'erreur le dernier coup. La séance s'ouvrit avec un grand
appareil et une imposante solennité. Un officier ayant demandé les ordres de Marcellin
pour que les évêques entrassent dans la salle, les évêques s'avancèrent
majestueusement. Dans un discours d'ouverture, Flavius
Marcellin se reconnut indigne d'être placé juge au milieu de tant d'hommes vénérables
par lesquels il conviendrait plutôt qu'il fût lui-même jugé ; mais la cause qui les
avait réunis allait être agitée sous les yeux de Dieu, les anges en seraient les
témoins, et le juge n'avait que des faits à constater. On fit ensuite lecture de
l'ordonnance d'Honorius, datée de Ravenne, des deux édits de Marcellin, des réponses
des donatistes et des catholiques, et d'un écrit (mandatum)
par lequel les évêques catholiques, rassemblés dans l'Eglise de Carthage, avaient
choisi sept d'entre eux pour défendre la cause catholique et précisaient les points qui
seraient la matière de la discussion. On lut aussi un écrit de ce genre rédigé par les
donatistes. Le reste de la séance se perdit en chicanes.
Les donatistes élevèrent des doutes sur
les signatures des évêques catholiques qui avaient nommé leurs représentants à la
conférence; ces doutes amenèrent une vérification qui constata la sincérité des
signatures des catholiques, et la fausseté de plusieurs signatures de donatistes qui
avaient usé de la fraude pour faire croire à un plus grand nombre d'évêques de leur
parti, présents à Carthage.
Dans la seconde séance, qui eut lieu le 3
juin, rien de sérieux ne fut entamé; tous les efforts des donatistes tendaient à gagner
du temps comme pour reculer leur défaite; ils eurent l'idée de solliciter un délai afin
d'examiner à loisir les actes de la première séance, et de se mieux préparer à la
discussion; le président de la conférence leur accorda un délai de cinq jours à la
prière d'Augustin, et la troisième séance fut ajournée au 8 juin. Un (139) bizarre
incident marqua le début de la troisième séance ; lorsque Marcellin eut prié les
évêques,de s'asseoir, les donatistes, par l'organe de Pétilien,
imaginèrent de le refuser en invoquant 1'Ecriture, probablement parce que le juste ne
doit pas s'asseoir au milieu des impies; les dix-huit évêques catholiques ne crurent pas
devoir rester assis pendant que les deux cent soixante-dix-huit évêques donatistes
étaient debout, et Marcellin lui-même, par respect pour les évêques, fit disparaître
son siège.
Les donatistes auraient, bien voulu, dans
la séance du 8 juin, recommencer leurs chicanes ; mais le grand évêque d'Hippone,. impatient de voir la vérité sortir
victorieuse de la lutte , coupa court aux divagations stériles et amena ses adversaires
à la question de savoir où était l'Eglise catholique. Chose curieuse ! Les
donatistes avaient osé se plaindre qu'on les eût amenés à la cause ! « Oh ! qu'elle est forte la vérité ! s'écriait
à ce sujet Augustin ; sa force est plus puissante que les chevalets et les ongles de fer
pour pousser à l'aveu de toute chose. » A de misérables subtilités, à des
tergiversations perpétuelles, Augustin opposait une parole ferme ,
lumineuse et précise , et retenait dans la question ses adversaires toujours prêts à en
sortir. Pétilien crut l'embarrasser en lui demandant s'il
était, oui ou non, le fils de Cécilien. Il est écrit, lui répondit Augustin, que notre
père n'est pas sur la terre. Pourquoi me demandez-vous si je suis le fils de Cécilien ? Si Cécilien fut innocent,
qu'il s'en réjouisse comme je m'en réjouis, mais ce n'est pas dans son innocence que
j'ai mis mon espoir. S'il fut coupable, il a été dans
l'Eglise comme la paille sur l'aire, comme les boucs qui paissent dans les mêmes
pâturages que les brebis, comme les poissons dans les filets : nous ne devons pas,
à cause des méchants, déserter l'aire du Seigneur , briser
les filets divins par la haine des divisions, et les tirer avant le temps sur le
rivage !
Sur de nouvelles interrogations de Pétilien, l'évêque d'Hippone ajouta que Cécilien
n'était qu'un frère dont il vénérait la mémoire, et que son père était Dieu, Christ
et Rédempteur; que le Christ était le chef et la racine des catholiques et non pas Cécilien. Augustin dominait Pétilien
et ses injures de toute la hauteur de la vérité. Les donatistes répétèrent les griefs
et les objections auxquels tant de fois on avait répondu. Ils ne pouvaient faire
autrement que de convenir que l'Eglise catholique était celle
qui était répandue par toute la terre. Dès lors il ne restait plus à examiner laquelle
des deux communions de l'Afrique était en rapport avec les catholiques des diverses
parties de l'univers ; le résultat de cet examen ne pouvait pas être douteux.
Les donatistes passèrent brusquement à
l'affaire de Cécilien. Ils lurent un mémoire dans le but de
prouver la mutuelle responsabilité morale des hommes d'une même communion, et la
culpabilité de Cécilien , qui
aurait dû rester seul après sa faute. Augustin ne laissa aucun des points de ce mémoire
sans réponse, et montra, par l'Ecriture et par l'autorité de saint Cyprien lui-même,
que l'Eglise sur la terre serait toujours mêlée de bons et de méchants; il fit voir que
ce principe avait inspiré les donatistes dans leur conduite avec les maximianistes, et
lorsque les adversaires, enlacés par ce souvenir, s'écrièrent qu'une cause (1) ne
nuisait pas à une autre cause, et que les fautes étaient personnelles: « Cette
réponse est courte, dit Augustin , mais elle est claire et précise en faveur des
catholiques ! ... Combien aurions-nous donné de montagnes d'or pour arracher aux
donatistes cette réponse ! » Ils prononçaient eux-mêmes leur condamnation.
Ils établissaient par là que la culpabilité de Cécilien
n'aurait pu porter aucun tort à l'Eglise. Mais on procéda à l'examen de la question de
la culpabilité de Cécilien; la production des pièces
originales fit éclater son innocence, déclarée tour à tour par les jugements des
conciles de Rome et d'Arles, et le jugement de l'empereur Constantin. L'innocence de
Félix, évêque d'Aptunge, fut également proclamée. Ainsi
toutes les questions se trouvaient résolues. Les évêques se retirèrent pour laisser
Marcellin écrire sa sentence, et rentrèrent pour en écouter la lecture.
Le président de la conférence exprimait qa joie de la guérison inespérée d'un mal aussi ancien et
proclamait l'innocence de Cécilien et de Félix; il
interdisait aux donatistes toute assemblée religieuse et ordonnait que leurs églises
seraient livrées sans retard aux catholiques dont le triomphe avait été appuyé sur
tant de preuves.; chaque évêque donatiste pouvait retourner chez lui sans inquiétude
pour se ranger ensuite sous la loi de l'unité; ceux qui avaient sur leurs terres des
troupes de circoncellions
139
devaient tout faire pour les contenir,
sous peine de voir ces terres occupées par le fisc; il fallait que les fureurs insensées
des circoncellions eussent un terme , autant dans l'intérêt du repos public que de la
foi catholique. Marcellin disait aux évêques, en finissant, qu'un examen des actes de la
conférence leur donnerait la pleine certitude que le parti de Donat avait été une
erreur, et que Cécilien et les autres avaient été
faussement accusés. Le président de l'assemblée de Carthage payera cher la sincérité
de sa sentence (1).
Ainsi Augustin achevait son oeuvre contre
les donatistes ; Alype et Possidius
n'avaient pris la parole que pour des questions de formalités et pour des incidents ;
l'évêque d'Hippone porta seul le poids de la conférence dans ce qu'elle eut de grave et
de théologique; en lisant les actes de la célèbre séance du 8 juin 411 , nous avons
admiré la présence d'esprit, la science profonde, le langage net et plein, l'angélique
douceur de cet homme aux pieds de qui venaient mourir toutes les attaques, qui ne laissait
aucune ombre autour de l'image de la vérité, et qui montra dans ce jour une patience
grande comme son génie. Les peuples, et surtout les peuples donatistes avaient oublié
lorigine du schisme; le grand but des habiles de ce parti était d'empêcher que le
jour ne pénétrât dans les ténèbres de leur affaire; chaque rayon de lumière leur
donnait de l'épouvante. Augustin, dans ses écrits, avait établi la vérité contre les
donatistes , plus invinciblement qu'il ne put le faire dans la
conférence; mais il est surprenant qu'au milieu de tant d'interruptions et
d'interpellations, il ait eu encore la puissance de faire triompher les principes de la
foi chrétienne. Le monde chrétien tenait les yeux attachés sur cette assemblée de
Carthage ; lorsque l'évêque d'Hippone voyait de pitoyables chicanes prendre la place des
intérêts immenses de la foi : « On nous attend ! s'écriait-il ; ce n'est pas
seulement cette ville, c'est presque le genre humain tout entier; on désire apprendre
quelque chose sur lEglise , et nous sommes là discutant des formules de barreau et
plaidant misérablement sur des riens! » On peut faire un rapprochement curieux. Ce fut
en 311 que soixante et dix évêques, à Carthage, condamnèrent Cécilien
sans l'entendre. Ce fut en 411 que deux
cent soixante-dix-huit évêques
donatistes furent condamnés à Carthage, après avoir été entendus !
Les actes de la conférence de Carthage
offrent un remarquable caractère d'exactitude dans les plus petits détails. On ne
saurait imaginer plus de soins et de précautions. Ils sont parvenus jusqu'à nous , sauf la dernière partie de la séance du 8 juin. Ces actes
fermaient éternellement la bouche aux donatistes, mais leur énorme étendue en rendait
la lecture bien difficile à la plupart des chrétiens. Nul ne songeait à remuer cette
masse de pièces et de discours au profit des intelligences avides de savoir ce qui
s'était passé. Augustin, chargé de travaux, faible de santé, fit un acte de zèle
admirable (1) en touchant à ces comptes-rendus auxquels les donatistes avaient donné une
fastidieuse longueur pour que personne n'eût le courage d'y chercher la vérité. Un
abrégé avait été tenté, mais il était mal fait. Augustin voulut donc en rédiger un
lui-même, et son travail, qui nous est parvenu sous le titre de Breviculus
collationis cum donatistis
, est une succincte et excellente exposition des trois séances de Carthage.
Comme nous l'avons dit, ce fut presque
toujours Augustin qu'on entendit dans la défense de la foi en face des évêques
donatistes; mais dans son travail d'abréviation il s'efface ,
et met sous le nom général des catholiques tous ses discours, toutes ses
réponses. A l'aide de cet abrégé , à la fois substantiel et
net, tout le monde en Afrique put connaître la vérité sur
la conférence avec les donatistes. Les évêques catholiques eurent soin d'en répandre
des milliers de copies. Les plus zélés d'entre eux décidèrent que, chaque année, au
temps du carême , on lirait dans leurs églises les actes de
la conférence (2). L'empereur Honorius autorisa ces actes par une loi du 30 août 414.
La vérité, dans cette question, perçait
les yeux des aveugles, comme dit Augustin (3), et pénétrait de force dans les oreilles
des sourds. Le schisme n'aurait pas pu se prolonger durant tant d'années si les chefs du
parti de Donat avaient témoigné la moindre sincérité. Le jour où ils furent
contraints de s'expliquer, ils furent vaincus. Il ne restait plus aux catholiques qu'à
tirer parti de la victoire et à aider les
141
peuples donatistes à s'échapper des
liens de ceux de leurs pasteurs qui se révoltaient contre l'évidence en semant des
mensonges. Beaucoup d'évêques donatistes, à l'exemple, des plaideurs qui ont perdu leur
procès, firent courir le bruit et cherchèrent à persuader à leurs populations que les
catholiques avaient gagné Marcellin à prix d'argent. Des évêques catholiques, réunis
en concile à Zerte en Numidie ,
adressèrent à ce sujet aux donatistes une lettre (1), qui fut rédigée par l'évêque
d'Hippone. Cette lettre, écrite le 14 juin 492, rappelait la fraude que les évêques
donatistes avaient commise à Carthage en inscrivant dans leur mandement des noms
de collègues absents ou morts ; elle indiquait en quelques pages les traits les plus
saillants de la conférence, et, à la fin, raillait les accusateurs des catholiques et de
Marcellin.
« Si nous devons la sentence du juge
aux présents que nous lui avons faits, disaient les pontifes catholiques
, quels présents avions«nous donc faits aux évêques donatistes pour les
obliger, non-seulement d'avouer, mais «même de justifier par
tant de pièces tout ce que nous soutenions contre eux ? » Les pontifes de la foi
invitaient les chrétiens du schisme à revenir dans l'unité que Dieu aime, à lire ou à
permettre qu'on leur lût les actes de la conférence: les donatistes , après cela , auront-ils le droit d'imputer aux
catholiques les coups de la loi ?
Peu de temps après ,
Augustin publia un livre adressé aux donatistes (2), et dans ce livre le grand évêque
faisait un dernier et puissant effort pour ouvrir les yeux des populations schismatiques
trompées par leurs évêques. Il montrait la vérité catholique claire comme le soleil,
non pas née en Afrique, mais partie de Jérusalem et répandue à travers le monde; il
donnait des voix aux Eglises du Pont, de la Bithynie, de l'Asie-Mineure , de la Cappadoce , à toutes les Eglises d'Orient, et
ces voix redisaient au parti de Donat : Nous ne savons pas ce que vous avez dit; pourquoi
ne communiquez-vous pas avec nous ? pourquoi nous faites-vous
un crime de ce que nous n'avons pu connaître ?
Lévêque d'Hippone tirait un grand
parti de ces paroles échappées à la conscience des évêques donatistes : Une cause
ne nuit pas à une autre cause; et les fautes sont personnelles; il les
développe de manière à faire toucher du
doigt, même à des enfants, la vérité contre les donatistes ; puis il revient sur le
mélange des bons et des méchants.en ce monde, sur les conditions qui font le martyre.
Les donatistes, ou le sait, se proclamaient martyrs, mais martyr veut dire témoin,
et les témoins du Christ , ce sont les témoins de la
vérité. Il ne suffit pas de souffrir, il faut souffrir pour la justice. Augustin , plein de charité et d'onction, invite ces populations
endormies à sortir d'un long sommeil. « Mettez-vous d'accord avec la paix, leur dit-il,
attachez-vous à l'unité, ayez égard à la charité, cédez à la vérité. » En
parlant de la difficulté de tirer de leur erreur les évêques donatistes, Augustin dit
que l'argile où ils ont mis le pied est si épaisse et qu'ils y sont tellement enfoncés
qu'on ne peut les en arracher. L'évêque d'Hippone repasse rapidement les principaux
points des disputes de la conférence de Carthage; il nous apprend que les débats furent
clos la nuit, que la sentence de Marcellin fut rendue la nuit ; « mais, ajoute-t-il,
cette sentence resplendissait de la lumière de la vérité. » Les donatistes s'étaient
plaints d'avoir été enfermés dans les thermes Gargilianes
comme dans une prison, ce qui donne occasion à Augustin de nous apprendre que la salle de
la conférence, loin d'être une prison, était un vaste espace inondé de lumière et
d'une agréable fraîcheur au milieu des ardeurs du mois de juin en Afrique.
Augustin écrira plus tard sur les
donatistes encore quelques lettres et remontera parfois encore sur la brèche (1), dans
l'intérêt de l'unité religieuse; en 448, il disputera (2) à Césarée avec Emeritus, évêque donatiste de cette ville ,
en présence de la multitude des fidèles ; en 420, il réfutera en deux livres (3) deux
lettres de Gaudentius, évêque donatiste de Thamugade (4) ; mais dès ce moment nous pouvons considérer comme
finie l'oeuvre d'Augustin contre les donatistes. Ses écrits avaient fait l'éducation de
tous les esprits en Afrique pour la question du schisme; la sentence prononcée à
Carthage le 8 juin 444 fut comme la conséquence solennelle tirée des ouvrages du pontife
142
d'Hippone. Après la conférence dont il
avait été l'âme, l'inspiration et la gloire, il ne recula devant aucun soin , aucune fatigue, pour que les populations égarées
recueillissent les fruits de la vérité. Un pareil retour, une telle révolution dans les
moeurs et les habitudes ne pouvait s'accomplir soudainement; il fallut des années : le
bienveillant génie d'Augustin présida à cette reconstruction morale. La victoire des
catholiques à Carthage fit pousser un dernier cri de haine aux circoncellions ; la
vengeance arma leurs bras; un prêtre fut tué à Hippone. Augustin eut la sainte joie de
voir tomber peu à peu le mur de mensonge qui tenait la moitié de l'Afrique séparée de
la foi chrétienne; l'unité évangélique se refaisait, la justice et la paix se
donnaient le baiser divin, la grande famille chrétienne de l'Afrique se reconstituait :
on se retrouvait frères après un siècle de division ! Et cette union magnifique
était surtout l'oeuvre d'Augustin ! Jamais un plus grand bien n'honora les efforts
d'un homme. C'est ainsi que l'Église d'Afrique monte avec Augustin au plus haut point de
sa gloire.
Haut du
document

