CHAPITRE XXIX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

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CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME. Commencements du pélagianisme. —  Pélage et Célestins. —  Concile de Carthage en 412. —  Le Traité des mérites et de la rémission des péchés, et la Lettre sur le Baptême des enfants.

 

Augustin a attaché son nom à la défense de la vérité dans ce qu'elle offre de plus important et de plus haut. Nous l'avons vu aux prises avec le manichéisme : il s'agissait de la nature de Dieu et de la création du monde; il s'agissait de cette grande question de l'origine du mal qui a tant tourmenté la pauvre tête humaine. Puis il s'est armé contre le douatisme, qu'il a terrassé après tant de laborieuses luttes. Le donatisme était une question africaine, une question purement locale, mais il se liait aux principes les plus fondamentaux de la foi chrétienne : l'unité, l'universalité. Le donatisme supprimait d'un côté là tradition catholique et les antiques promesses faites à toutes les nations; de l'autre, il supprimait la miséricorde envers les faibles, la fraternelle compassion pour les fautes, et introduisait dans l'Evangile toute la dureté du génie africain. On peut dire qu'Augustin fut un vivant, miracle de bonté; Africain lui-même, il sauva l’Eglise de son pays de ses propres violences. Pour que nulle erreur capitale ne demeure sans garder l'empreinte de ses coups, l'évêque d'Hippone, avant de quitter ce monde, frappera l'arianisme qui niait la divinité de Jésus-Christ; mais dès ce moment Augustin va tourner ses forces contre une doctrine dont le triomphe eût été l'anéantissement de la religion chrétienne. Nous voulons parler du pélagianisme; Augustin le combattra pendant vingt ans, il en triomphera, et son dernier effort sur la terre sera un dernier coup porté contre les pélagiens.

L’homme éprouve de la joie à se grandir lui-même; il lui plaît de faire illusion à sa faiblesse par l'énergie de sa volonté. Il nous eu coûte tant de confesser notre infirmité, notre impuissance, la stérilité de la plupart de nos efforts ! Les jours de l'homme (il est triste

de le dire) sont comme de perpétuelles funérailles de nobles désirs et de beaux élans. « Le corps rabat la sublimité de nos pensées, dit Bossuet (1) , et nous attache à la terre, nous qui ne devrions respirer que le ciel. » La philosophie du Portique ou le stoïcisme fut une magnifique flatterie adressée à l'orgueil humain; Zénon, dont la gloire est d'avoir établi vigoureusement la loi du devoir, exagéra nos forces en enseignant à l'homme qu'il pouvait se suffire à lui-même. Il fut un prodige d'audace , et c'est par là qu'il a régné. Zénon se rendit agréable aux hommes en leur donnant des préceptes supérieurs à leur nature; et comme son but était de les pousser à la vertu, il eut pour complice quelque chose qu'on pourrait appeler le beau côté de l'orgueil. —  Un de ses disciples (2) lui disait dans un hymne en son honneur, après sa mort : « De ta mâle raison, de ton génie audacieux naît une doctrine, mère de l’intrépide liberté. » Cette intrépide liberté était une sorte de toute-puissance pour triompher des épreuves de la vie et accomplir le bien. La vertu austère et superbe, puisée aux sources du Portique, devint, aux mauvais jours de Rome, un asile contre les oppresseurs. Le Manuel d'Epictète et le traité des Devoirs de Cicéron furent écrits pour l'honneur du stoïcisme.

Il y avait dans la doctrine de Zénon une sorte de pressentiment de l'austérité chrétienne : ce mépris des joies de la terre et des voluptés sensuelles prophétisait l'Evangile. Aussi ne sommes-nous pas étonné de voir, vers la fin du second siècle, le Sicilien saint Pantène, le maître de saint Clément d'Alexandrie , surnommé, à cause de sa douce éloquence,

 

1 Traité de la concup, chap. 2.

2 Zenodote.

 

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l'Abeille de la Sicile, passer des doctrines de Zénon à la croix de Jésus-Christ. A son retour des Indes , où il était allé prêcher l'Évangile, Pantène, simple catéchiste à l'école chrétienne d'Alexandrie, dont il avait été le chef avant saint Clément, protégea la première jeunesse d'Origène ; il exerça sans doute quelque influence sur l'esprit du fils de Léonide, et peut-être Origène lui emprunta-t-il, en les exagérant, ces idées plus zénoniennes que chrétiennes, développées dans le traité des Principes, qui l'ont fait regarder comme un des Pères du pélagianisme (1). La philosophie stoïcienne s'était mêlée aux sentiments évangéliques dans les monastères d'Orient; un cénobite grec du quatrième siècle, saint Nil, disciple de saint Chrysostome, crut pouvoir livrer à ses frères de la solitude le Manuel d'Epictète, moyennant quelques suppressions ou corrections; un célèbre moine de la même époque, Evagre de Pont, qui vécut sous la discipline de Macaire au monastère de Nitrie, tomba dans l'erreur stoïcienne, si nous en croyons saint Jérôme et saint Jean Climaque. L'orgueil du génie grec avait ainsi pénétré dans les déserts de la Thébaïde, auprès de ces . hommes accoutumés à triompher de leur nature.

Durant ce quatrième siècle, de sourdes rébellions contre le dogme du péché originel se montrent en Orient. Un évêque de Mopsueste, Théodore, né à Antioche, écrivain ecclésiastique des plus féconds, et dont il n'est resté qu'un seul ouvrage (2) , produisit, sur la déchéance primitive , des doctrines qui furent repoussées par la piété catholique contemporaine. Enfin ces doctrines arrivèrent, pour la. première fois, dans le monde chrétien d'Occident, avec Rufin le Syrien, disciple de l'évêque Théodore et ami de saint Pammaque. Rufin trouva à Rome l'homme qui devait leur donner son nom : cet homme était Pélage. Anastase occupait alors la chaire de Saint-Pierre.

Si nous écartons les fabuleuses narrations des écrivains anglais, il nous restera peu de choses sur l'origine de Pélage :.tout ce que nous savons, c'est qu'il sortit de la Grande-Bretagne; nous ignorons même son nom véritable; Pélage n'est que la traduction grecque

 

1  Origène a dit pourtant dans son vile livre contre Celse : « La nature humaine n'est pas suffisante à chercher Dieu en quelque façon que ce soit, et à le nommer même, si elle n'est aidée de celui-là a même qu'elle cherche.»

2 Le Commentaire sur les Psaumes.

 

d'un surnom (Morgan) qui veut dire mer en langue celtique. On a disserté pour savoir si Pélage était moine ou laïque. Nous pouvons conclure des indications contemporaines qu'il était moine, sans appartenir à aucun degré de la cléricature. Et c'est parce que Pélage n'était pas ecclésiastique qu'Orose n'aurait pas voulu le voir assis dans une assemblée de prêtres au concile de Diospolis, en 415. Augustin est celui de tous les contemporains qui paraît avoir jugé Pélage avec le plus d'impartialité; le calme de son esprit lui permettait de rendre justice à tous. L'évêque d'Hippone accorde à l'homme de la mer un génie subtil, pénétrant et fort, une ardente et véhémente éloquence. Pélage parlait avec puissance, et pourtant il parlait difficilement; son. élocution était aussi laborieuse que son style, qui manquait de charme et d'élégance, et révélait peu d'étude des belles-lettres. Aussi pense-t-on que Pélage emprunta une plume plus littéraire et plus élégante que la sienne pour rédiger la lettre adressée à la vierge Démétriade ; on l'a tour à tour attribuée à saint Augustin, à saint Ambroise et à saint  Jérôme.

Le moine breton avait une grande taille et  une structure herculéenne; saint Jérôme, qui cédait parfois au désir de diminuer le mérite de ses adversaires, l'appelle un chien des Alpes, gros et gras, plus capable d'écraser par sa pesanteur que de déchirer par ses morsures, et le représente comme appesanti par la nourriture écossaise (1) ; Orose, qui avait beaucoup vu Pélage en Palestine, en a parlé dans son Apologétique (2) ; le portrait qu'il en trace est assez conforme aux couleurs de saint Jérôme. Il nous apprend que Pélage était eunuque et borgne, qu'il portait fièrement la tête sur de larges épaules, et que, grâce à l'usage immodéré du vin et des viandes, il avait une face pleine et luisante. Orose voit dans Pélage un Goliath d'un prodigieux orgueil, fier de sa corpulence, se croyant capable de tout faire par lui-même, chargé de riches vêtements, et cherchant la perfection d'une vie sans tache au milieu des douceurs de la table et du sommeil. Nous trouvons dans le recueil des Lettres de saint Isidore de Peluse une lettre écrite à un moine appelé Pélage ; le pieux et savant solitaire égyptien accuse ce moine d'intempérance et lui reproche

 

1 Scotorum pultibus praegravatum. Praef. in Jerem.

2 Apol. De arbitrii libertate. C'est en 415 ou 416 qu'Orose jugeait ainsi Pélage.

 

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une vie vagabonde de monastère en monastère. Saint Jean Chrysostome écrivait en 407 : « Le moine Pélage m'a causé une grande douleur, etc. » Si ce Pélage est l'hérésiarque breton, il s'était montré de bonne heure dans les pays d'Orient. Ce qu'il y a de mieux attesté, c'est son long séjour à Rome. Saint Jérôme l'y avait vu sous le pontificat de Damase. Pélage, par l'origine de l'Eglise de son pays, avait subi l'influence grecque; il parlait grec lui-même, et peut-être avait-il lu les ouvrages des disciples de Zénon ; il était préparé à recevoir, sur la nature de l'homme, les opinions d'Origène, de Théodore de Mopsueste et de Rufin le Syrien. Celui-ci dut être étonné de la prompte adhésion de Pélage à ses doctrines.

La vie de Pélage à Rome gardait toutes les apparences d'une vie chrétienne. Sa prédication, à la fois touchante et pleine de feu, lui avait fait une renommée. C'est ainsi que le moine breton obtint d'abord l'amitié des plus illustres et des plus saints personnages de son temps, Augustin, Paulin de Nole, Jean Chrysostome, etc., avec lesquels il correspondait. Deux jeunes gens, Timase et Jacques, s'étaient consacrés à Dieu d'après les exhortations de Pélage. Il connut Butin à Rome, probablement dans l'année 400, et commença, quatre ou cinq ans après, à répandre secrètement l'erreur nouvelle sous le voile d'une fausse vertu. Son hypocrisie fit accepter le poison à plusieurs dames romaines. Trois livres sur la foi de la Trinité et un livre de morale intitulé les Eulogies (1), écrits en latin, avaient établi la réputation de Pélage en 404. Quelques paroles tirées des Confessions d'Augustin, citées avec éloge par un évêque, devant le moine breton, lui arrachèrent le secret de sa pensée : « Seigneur, disait le pontife d'Hippone, commandez-nous ce que vous voulez, mais accordez-nous ce que vous nous commandez (2). » Ces mots avaient excité l'indignation de Pélage ; ainsi le serpent breton, comme l'appelle saint Prosper (3), se découvrait à l'occasion d'un écrit de l'homme qui devait l'écraser.

Toutefois Pélage semait son erreur avec habileté et discrétion; il reniait au besoin les disciples qu'il avait mis en avant. Il quitta Rome

 

1 Gennade. Saint Jérôme a trouvé des hérésies dans les Eulogies à pilage. Saint Augustin appelle cet ouvrage le livre des Chapitres.

2 Confessions, livre X.

3 Poème contre les ingrats

Dogma quod antiqui satiatum felle draconis.

Pestifero vomuit coluber sermone Britannus.

 

peu de temps avant la conquête d'Alaric, se rendit en Sicile où il enseigna sa doctrine, et toucha aux rivages d'Hippone à la fin de l'année 410; il ne fit que passer dans cette ville et n'y prêcha point, comme s'il eût voulu respecter le siège d'Augustin absent.. Le grand docteur, qui avait désiré voir Pélage avant d'écrire contre ses erreurs, était retenu à Carthage par les préparatifs de la conférence solennelle avec les donatistes; il le vit dans la capitale de l'Afrique au commencement de l'année 411 ; le moine breton ne fit qu'un court séjour à Carthage; il s'en alla en Egypte et en Palestine. C'est à cette époque, à la fin de 411 ou au commencement de 412, que nous placerons une courte lettre d'Augustin (1) adressée à Pélage en réponse aux louanges dont celui-ci l'avait comblé., L'évêque d'Hippone remercie le moine breton de l'amitié qu'il lui a témoignée il lui souhaite les biens éternels et se recommandes ses prières. Mais nous croyons reconnaître dans ces lignes rapides une sorte de réserve, le simple accomplissement d'un devoir de politesse et comme une crainte secrète de trop s'avancer.

Pélage n'avait pas été seul à produire à Rome des doctrines qui renversaient la base chrétienne; il avait pour compagnon, dans cette oeuvre de propagation, Célestius, originaire de Campanie, eunuque de naissance (2), esprit vif; sorti du barreau pour entrer dans la vie monastique. Pélage, plus fin et plus adroit que Célestius, enseignait avec d'habiles ménagements ; Célestius niait ouvertement le péché originel dans ses écrits comme dans ses discours, et, grâce à sa hardiesse et à son élocution facile, il s'était placé à la tête (3) des nouvelles doctrines. Il paraît que sa parole manquait de correction, ce qui faisait dire à saint Jérôme que Célestius se promenait, non pas sur les épines des syllogismes, comme le répétaient ses disciples, mais sur les épines des solécismes. Célestius et Pélage étaient partis de Rome en même temps; le moine de Campanie resta à Carthage pendant que le moine de Bretagne prenait le chemin de l'Orient. Le désir d'être élevé au sacerdoce conduisit Célestius auprès de l'évêque Aurèle ; mais il fut dénoncé au pontife par le diacre Paulin, auteur d'une Vie de saint Ambroise, qui avait rempli

 

1 Lettre 148.

2 Vincent de Lerins l'appelle à cause de cela : prodigiosus. Commonit., chap. 34.

3 Saint Jérôme.

 

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les fonctions de procureur de l'Eglise de Milan. L'évêque de Carthage devant lequel Paulin avait accusé Célestius, assembla dans cette ville un concile pour juger la question.

Célestius soutenait qu'Adam avait porté seul le poids de son péché, et que l'homme en naissant se trouve dans le même état qu'Adam avant sa chute; tout en niant que la faute d'Adam eût passé dans sa postérité, il pensait que les enfants devaient recevoir la rédemption par le baptême, ce qui impliquait contradiction : la rédemption sans la rémission d'aucun péché n'a pas de sens. Célestius soutint aussi à Carthage que le premier homme avait été créé mortel; que, même en demeurant innocent, il aurait connu le trépas, et qu'ainsi la mort n'était point pour l'homme une suite de la prévarication d'Adam. Selon lui, l'ancienne loi ouvrait le royaume des cieux aussi bien que la loi nouvelle; avant l'Evangile, il s'était rencontré des hommes sans péché. Telles sont les opinions sur lesquelles dut se prononcer-le concile de Carthage, tenu au commencement de l'année 412.

Les doctrines de Célestius furent condamnées. Voici le principal canon (1) de ce concile : « Quiconque dit qu'il ne faut point baptiser les petits enfants nouvellement nés, ou qu'il les faut baptiser en la rémission des péchés , sans qu'ils tirent d'Adam un péché originel qu'on doive expier par la régénération, d'où il s'ensuit que la forme du baptême qu'on leur donne en la rémission des péchés n'est pas véritable, mais fausse, qu'il soit anathème. » Célestius, frappé d'excommunication, en appela au jugement de l'évêque de Rome; toutefois, au lieu d'aller droit au pape Innocent Ier, il se dirigea vers Ephèse, où il reçut la prêtrise en trompant la bonne foi de l'évêque; chassé d'Ephèse après avoir été reconnu, il prit la route de Constantinople, d'où l'expulsa l'évêque Atticus; d'expulsion en expulsion, il retourna à Rome, où le pape Innocent confirma le jugement du concile de Carthage. Nous le verrons plus tard surprendre la protection passagère du pape Zozime.

Augustin ne put assister au concile de Carthage qui condamna Célestius. Mais, selon la remarque de Bossuet (2), il avait jeté les fondements de la condamnation des pélagiens dans un sermon (3) prononcé à Carthage peu de temps auparavant. « Il ne faut point, disait Augustin,

 

1 Can. 2. — 2 Défense de la trad. et des S. Pères. —  3 Serm. 294.

 

mettre en question s'il faut baptiser les enfants : c'est une doctrine établie il y a longtemps avec une souveraine autorité dans l'Eglise catholique. Les ennemis de l'Eglise en demeurent d'accord avec nous, et il n'y a point en cela de question. » Augustin ajoutait que le baptême était donné en rémission des péchés. « L'autorité de l'Eglise notre mère le montre ainsi; la règle inviolable de la vérité ne permet pas d'en douter : quiconque veut ébranler cet inébranlable rempart , cette forteresse imprenable, il ne la brise pas, il se brise contre elle... C'est une chose certaine, une chose établie. On peut souffrir les erreurs dans les autres questions qui ne sont point encore examinées, qui ne sont point affermies par la pleine autorité de l'Eglise : on peut dans cette occasion supporter ferreur; mais il ne faut pas permettre d'en venir jusqu'à renverser le fondement de la foi. » L'Eglise d'Orient s'accordait sur ce fondement de la foi avec l'Eglise d'Occident, et l'évêque d'Hippone dit dans ce sermon, en termes formels, que « les peuples mêmes auraient couvert de confusion ceux qui auraient osé le renverser. »

L'anathème contre Célestius fut la première condamnation des pélagiens. On commençait par frapper au nom de l'Eglise universelle ce qu'il y avait de plus capital dans ces erreurs, afin de prémunir les peuples.

Après le concile de Carthage, les membres les plus capables du clergé catholique de l'Afrique tournèrent leurs pensées vers ces questions nouvelles. Chacun s'en occupa. Mais au début de la grande lutte, un nom vint retentir sur toutes les lèvres : ce fut le nom d'Augustin. L'admiration de l'Afrique chrétienne désignait l'évêque d'Hippone pour répondre. On lui envoya de Carthage un relevé des assertions qui avaient blessé les oreilles catholiques, et le Traité Des Mérites et de la Rémission des péchés ne tarda pas à paraître. Marcellin était de ceux qui sollicitèrent la plume d'Augustin; le grand docteur lui adressa l'ouvrage contre les pélagiens.

Dans le premier livre de ce Traité, Augustin examine d'abord si la mort a été la peine d'une faute, ou si elle était une condition de la nature de l'homme. Il prouve par l'Ecriture que  la sentence de mort a été portée après la désobéissance; Célestius disait qu'il fallait entendre par cette sentence la mort morale qui suit le (155) péché; mais Augustin répond qu'il s'agit de la mort du' corps, car Dieu dit à l'homme coupable : « Tu es terre, et tu iras en terre (1). » Ce n'est pas l'âme qui peut s'appeler poussière. Si le premier homme était demeuré fidèle, il eût gardé son corps, mais ce corps aurait été revêtu d'immortalité; il n'aurait pas eu besoin de passer par la mort pour parvenir à l'heureuse incorruptibilité promise aux saints. Il ne faut pas croire qu'à force de vivre, ce corps, fait de terre, eût subi l'atteinte des ans, et qu'il eût été conduit à la mort par la vieillesse. Si, par la volonté divine , les vêtements et les chaussures des Hébreux ne s'usèrent point dans le désert, quoi de surprenant que le Créateur eût conservé jeune et beau le corps de l'homme resté soumis à sa loi, jusqu'au moment où il lui aurait plu de le faire passer de la terre au ciel? Le témoignage de saint Paul est formel sur la question de la mortalité humaine; le grand Apôtre parle du corps qui est mort à cause du péché (2); il parle aussi du Christ en qui tous seront vivifiés (3), et ceci répond à Célestius, qui niait la résurrection spirituelle des hommes par la médiation du Sauveur. Augustin établit avec l'Ecriture que la justification d'un seul a servi à la justification de tous, comme la faute d'un seul avait entraîné la condamnation de tous, et que l'obéissance du Dieu-Homme a réparé le mal accompli par la rébellion du premier homme.

Célestius soutenait à la fois que le baptême remettait le péché, et que la faute d'Adam n’était point retombée sur sa postérité ; l'usage universel de conférer le baptême aux enfants était donc une accusation portée contre eux ! Pour échapper à l'interprétation catholique du baptême des enfants, on se jetait dans une interprétation absurde et misérable. Le grand docteur s'arrête, muet d'effroi, devant l'abîme des jugements de Dieu, qui permet qu'un enfant reçoive le baptême, et qu'un autre enfant le reçoive pas; il admire la profondeur des trésors de la science divine, qui ouvre et ferme ainsi le céleste royaume sans que les mérites personnels le déterminent. Nous avons un sens trop petit pour discuter la justice des rigueurs de Dieu. Augustin repousse par l'Ecriture l'opinion philosophique qui suppose des fautes et des mérites dans une vie antérieure à la vie présente. Les hommes arrivent avec une intelligence

 

1 Genèse, III, 19. — 2 Epit. aux Rom., qu,. 10-13. — 3 Corinth., I, XV, 21, 22.

 

inégale, avec d'inégales dispositions pour le bien, et, si nous voulons expliquer la justice d'en-haut par des conjectures de notre esprit, nous bâtissons des fables. La diversité des vocations humaines est un fait constant devant lequel on ne peut que s'écrier : ô profondeur! ô altitudo! La mission du Christ libérateur., rédempteur, illuminateur, est la seule réponse admissible à tous ces mystères de la destinée de l'homme. Dans un passage tiré d'un très-petit livre (1) écrit par l'un de ceux qui enseignaient de profanes nouveautés, et cité par l'évêque d'Hippone, il était dit que les enfants morts sans baptême avaient le salut et l'éternelle vie, parce qu'ils n'étaient capables d'aucun péché; Augustin fait voir avec une surabondance de preuves que la renaissance (2) dont parle l’Evangile est une rénovation; qu'une rénovation implique l'idée de quelque chose de vieux dont on se débarrasse, et que cette vétusté, c'est celle du vieil homme qui doit être crucifié pour faire périr la chair de péché. Jésus-Christ est le médiateur sans lequel nulle réconciliation n'est possible entre Dieu et l'homme tombé.

Le second livre Des Mérites et de la Rémission des péchés est une réponse aux opinions qui prétendaient qu'il y avait eu sur la terré et qu'il y aurait encore des hommes exempts de toute faute. « Si nous ne le voulons pas, nous ne péchons pas, disaient les adversaires. Dieu ne prescrirait point à l'homme ce qui serait impossible à l'humaine volonté. » Mais ils ne voient donc pas que, sans un secours surnaturel, toutes les forces de notre vouloir sont quelquefois impuissantes à triompher d'un mauvais désir ! c'est en prévision de cette fatale faiblesse que Dieu faisait dire à son prophète : « Tout vivant ne sera point justifié en votre présence (3). » C'est pour cela que le Sauveur lui-même nous a appris à prier, nous a donné des préceptes de miséricorde, et nous a recommandé de dire au père qui est aux cieux : «Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal. » Le mal demeure dans notre chair, non point dans notre chair telle qu'elle est sortie des mains de Dieu, mais telle qu'elle a été viciée par une chute primitive.

 

1 Libello brevissimo. Ce petit livre était probablement de Célestins.

2 Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu, non intrabit in regnum Dei.

3 Ps. CXLII, 2.

 

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Dieu,.qui est la. lumière de l'homme intérieur, nous aide à accomplir le bien. Nous lui disons avec le psalmiste: « Donnez-moi l'intelligence pour que j'apprenne vos commandements (1). » Ceux qui, confiants dans leur libre arbitre, dédaignent la prière, sont plus enténébrés quë le pharisien fier de ses bonnes oeuvres et de sa perfection, mais qui rendait au moins grâce au Seigneur de ne l'avoir pas fait comme le reste des hommes. Le pharisien ne souhaitait rien de plus pour son avancement dans la justice ; cependant, par ses actions de grâces, il avouait qu'il avait tout reçu de Dieu.

L'évêque d'Hippone, examinant la question de l'impeccabilité de l'homme ici-bas, établit la différence entre pouvoir ne pas pécher et ne pas pécher. Augustin avoue que l'homme, par son libre arbitre et avec la grâce de Dieu, pourrait ne pas pécher; mais il ne pense pas que cela arrive. « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. » Ainsi parlait saint Jean dans sa première épître (2). « Il n'y a personne de pur, disait Job, non pas même celui qui n'aura vécu qu'un jour. » On voit sur la terre des hommes justes, grands, prudents, continents, miséricordieux, supportant avec calme les maux du temps, mais ils ne sont point sans péché, et parmi eux il n'en est pas un qui ne songe à recourir à la prière.

Les adversaires invoquaient à leur appui les paroles où le Sauveur veut que nous soyons parfaits, comme notre Père céleste est pariait, et les paroles où le grand Apôtre nous dit qu'il à combattu un bon combat, gardé la foi, achevé sa course, et qu'il lui reste la couronne de justice. Augustin montre avec évidence qu'on ne peut pas conclure de ces passages qu'un homme soit sans péché. Il ajoute que l'homme pourrait mener une vie exempte de faute, mais que l'homme ne le veut pas. L'ardeur de nos désirs se mesure sur la conviction plus ou moins vive où nous sommes que l'objet de nos désirs est un bien. L'ignorance et la faiblesse nous empêchent d'accomplir le bien et de nous abstenir du mal. C'est la grâce de Dieu qui nous révèle ce que notre infirmité nous cache; elle notas fait trouver une délectation à ce qui ne nous charmait pas auparavant. Il n'est pas de faute humaine dont la cause puisse remonter à Dieu. C'est l'orgueil qui est la cause de tous les vices humains. Pour guérir l'orgueil de

 

1 Ps. CXVIII, 73. — 2 Chap. I, 8.

 

l'homme, un Dieu humble est descendu miséricordieusement vers lui. Augustin, dans le deuxième livre, pose les fondements de cette doctrine de la grâce, qui est restée la doctrine de l'Eglise, savoir que toute bonne volonté est un don de Dieu; que chacune de nos bonnes oeuvres est une inspiration de Dieu; il parle de la délectation victorieuse (1) par laquelle nous sommes déterminés à l'accomplissement du bien. Cette doctrine de.la grâce, soutenue et développée avec tant de puissance par l'évêque d'Hippone, appartient d'ailleurs à saint Paul, qui disait : « Qu'avez-vous, que vous ne l'ayez reçu? Si donc vous l'avez reçu, pourquoi et vous en glorifiez-vous, comme si vous ne l'aviez pas reçu (2)? »

Augustin explique comment nous sommes morts en Adam et comment nous sommes appelés à ressusciter en Jésus-Christ, et revient avec des formes nouvelles sur des idées déjà exprimées dans le livre précédent. Les ennemis de l'Eglise disaient : « Si la mort du corps est arrivée par le péché, nous ne devrions plus mourir après la rémission des péchés que le Rédempteur nous a accorée. » Augustin répond qu'après la rébellion primitive, l'homme ayant été condamné à manger son pain à la sueur de son front sur une terre qui produirait des ronces et des épines, et la femme ayant été condamnée à enfanter dans la douleur , il faudrait donc se demander aussi pourquoi, après la rémission des péchés, le travail subsiste encore, la terre produit encore des épines, et la femme continue à enfanter dans la douleur ; mais là ne se borne pas la réponse du grand docteur. Il dit qu'avant la rédemption ces peines-là furent les supplices des pécheurs, et qu'après la rédemption elles sont les combats et les épreuves des justes. Quant à la mort , la rémission des péchés nous aide à triompher de sa grande terreur; la mort nous a été laissée pour être l'occasion d'une lutte glorieuse. Si c'était peu de chose que de vaincre avec la foi la terreur de la mort, la gloire des martyrs ne serait pas aussi grande, et le Sauveur n'aurait pas dû dans son Evangile : «Personne ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (3). » C'est là une belle manière de montrer pourquoi, après la réparation de

 

1 Victricem delectationem. De mer. et remis. peccat., lib. II, num. 32.

2 Corinth., I, IV, 7. —  3 Saint Jean, chap. XV,13.

 

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la faute d'Adam, père de la mort, la mort est restée sur la terre.

Dans les deux livres de ce traité, Augustin ne prononçait ni le nom de Célestius ni le nom de Pélage. Peu de temps après qu'il eut achevé ce travail, les Commentaires de Pélage sur les Epîtres de saint Paul lui tombèrent entre les mains. Parvenu à l'endroit où le grand Apôtre dit que le péché et la mort sont entrés dans le monde par un seul homme, et qu'ils sont devenus le partage de tous les hommes, le commentateur breton ne reconnaissait point chez les enfants le péché originel. Augustin écrivit à Marcellin pour réfuter cette énormité ; sa lettre forme le troisième livre du traité Des Mérites et de la Rémission des péchés. L'évêque d'Hippone ne connaissait alors Pélage que par la première renommée qu'il s'était faite à Rome; il mêle à son nom quelques louanges. Il l'appelle un saint homme, d'après ce qu'il a entendu dire, un chrétien qui n'est pas peu avancé (1).

« Ceux qui sont contre la souche du péché, disait Pélage , s'efforcent de la combattre de cette manière: si, disent-ils, le péché d'Adam a nui à ceux qui ne pèchent pas , la justice du Christ doit servir aussi à ceux qui ne croient pas. » C'est ainsi qu'on arrivait à nier le péché originel, sans lequel l'édifice du christianisme s'écroule. Augustin demande à ses adversaires à quoi sert, selon leur opinion, la justice du Christ aux enfants baptisés; pour peu qu'ils soient chrétiens, ils ne peuvent nier qu'elle ne serve à quelque chose. Ils sont forcés de convenir que le baptême fait passer les enfants au nombre des croyants , et ne peuvent méconnaître sur ce point le sentiment universel de l'Eglise. « De même donc, dit Augustin, que l'esprit de justice de ceux par lesquels les enfants renaissent leur communique la foi, qu'ils n'ont pu avoir encore de leur volonté propre, de même la chair du péché de ceux par lesquels ils naissent leur communique une faute qu'ils n'ont pu contracter dans leur propre vie. Et comme l'esprit de vie les régénère fidèles en Christ, ainsi le corps de mort les avait engendrés pécheurs en Adam. Cette génération-ci est charnelle, celle-là est spirituelle; l'une fait fils de la chair, l'autre fils de l'esprit; la première, fils de la mort, la seconde, fils de la résurrection , etc. » Cette distinction nous donne la clef de tout le mystère de la foi chrétienne.

 

1 Viri, ut audio, sancti, et non parvo provectu christiani. Chap. 1.

 

Les pélagiens soutenaient, d'un côté, que la justice du Christ ne sert de rien quand on né croit pas, et, de l'autre, avouaient que le baptême sert de quelque chose aux enfants. Ou ce dernier aveu n'a pas de sens, ou le baptême , selon même les pélagiens, constituait les enfants au nombre des croyants. Il n'était donc pas nécessaire d'avoir la foi de sa volonté propre pour participer à la justice de Jésus-Christ.

L'évêque d'Hippone renvoie à ses deux livres précédents pour la réponse aux autres insinuations de Pélage contre le péché originel. « Si quelques-uns, dit le docteur, jugent ce travail trop court et trop obscur, qu'ils s'arrangent avec ceux qui le jugent trop long ; et s'il en est qui ne comprennent pas ces choses que je trouve dites avec clarté pour la nature des questions, qu'ils n'accusent ni ma négligence , ni là pauvreté de mon esprit, mais plutôt qu'ils prient Dieu de leur en donner l'intelligence. » Augustin était le plus humble des hommes , et nul sentiment d'orgueil n'avait inspiré ces paroles ; le grand docteur recommandait tout simplement la prière à défaut de pénétration.

Pélage, dans son Commentaire de saint Paul, avait laissé des traces de son astucieux génie. Pour échapper à la responsabilité de ses doctrines et aussi pour tromper les catholiques sur sa foi , il exposait les erreurs nouvelles comme des bruits qu'il avait recueillis, et non pas comme des sentiments personnels. Aussi Augustin ne croit pas que le moine breton partage des opinions si contraires à la vérité évangélique ; il continue à l'appeler un homme bon et louable (1), un chrétien éminent (2). L'évêque d'Hippone suppose que Pélage a reproduit ces idées pour solliciter des réponses contre elles, pour ouvrir la discussion sur ces points. Il cite une objection tirée de l'origine de l'âme, grande question dont la solution est restée incertaine : si la chair seule et non point l'âme se transmet depuis Adam , la chair seulement mérite la peine, car il serait injuste de dire qu'une âme née aujourd'hui, et point du tout née d'Adam, porte le poids d'un aussi ancien péché qui lui est étranger !

Cette subtilité, quand même elle serait irréfutable en elle-même, s'évanouirait aux yeux d'Augustin devant les témoignages si évidents, si nombreux, des Evangiles et des apôtres

 

1 Bonum ac praedicandum virum.

2 Vir ille tam egregie christianus.

 

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qui établissent le dogme du péché originel. Entre chrétiens, ces preuves-là sont sans réplique. Augustin parle à Marcellin d'une épître de saint Cyprien sur le baptême des enfants (1), qu'il peut lire s'il veut, et qu'il ne manquera pas de trouver à Carthage où résidait le noble ami de l'évêque d'Hippone. Dans cette épître, l'illustre pontife de Carthage s'opposait à- ce qu'on ne baptisât les enfants que le huitième jour de leur naissance, en mémoire de l'antique loi de la circoncision ; son opinion et celle de tous ses collègues dans l'épiscopat, exprimées dans un concile, ne prescrivaient aucun délai pour le baptême des enfants; le concile jugeait qu'on ne devait refuser à aucun nouveau-né la grâce et la miséricorde de Dieu. Le Seigneur a dit dans son Evangile : « Le fils de l'homme n'est pas venu perdre les âmes des hommes, mais les sauver. Autant qu'il est en nous, s'écrie Cyprien, il ne faut laisser perdre aucune âme, si c'est possible. » Il résulte de ces derniers mots que, selon le sentiment du grand Cyprien et des autres évêques, il serait funeste et mortel, non-seulement pour la chair, mais pour l'âme même d'un enfant, de sortir de ce monde sans le sacrement du baptême. C'est donc l'âme qui se trouve atteinte par l'effet de la rébellion primitive.

Augustin invoque l'opinion de saint Jérôme dont il prononce le nom avec de grandes louanges; le solitaire de Bethléem, dans son Commentaire sur Jonas, en parlant du jeûne imposé à tous les habitants de Ninive, même aux enfants, disait : « Nul homme n'est sans péché, quand même sa vie ne serait que d'un jour. Si les étoiles ne sont pas pures devant Dieu, combien moins le seront le ver et la pourriture (2), et ceux qui demeurent enchaînés au péché d'Adam ! » Si nous pouvions interroger ce savant homme, ajoutait Augustin , que d'écrivains et d'interprètes des livres sacrés il nous citerait, qui ont professé sur ce point le même sentiment ! Ils l'avaient reçu des Pères et l'ont transmis à la postérité !

« Moi-même, poursuit l'évêque d'Hippone, quoique j'aie beaucoup moins lu que ce grand homme, je ne me souviens pas d'avoir entendu des chrétiens exprimer un sentiment contraire , non-seulement dans

 

1 De baptizandis parvulis.

2 Job, chap. XXV, 5, 6.

 

l'Eglise catholique, mais encore dans quelque hérésie, dans quelque schisme que ce soit; je ne me souviens pas d'avoir lu autre chose dans ceux qui suivaient les Ecritures canoniques, qui pensaient ou qui voulaient les suivre. Je ne sais donc pas d'où a pu sortir tout à coup cette erreur. Il n'y a pas longtemps pendant que j'étais à Carthage (1), j'avais entendu quelques mots en l'air sur, ce que les enfants n'étaient pas baptisés pour obtenir la rémission des péchés, mais pour être sanctifiés en Christ. Je crus devoir ne rien dire, et ce n'est pas sur cela que se portait alors ma sollicitude ; je mis ces choses au nombre de ce qui est fini et mort. Et voilà qu'aujourd'hui on les défend avec chaleur contre l'Eglise, voilà qu'on les recommande à la mémoire par des écrits, voilà a enfin qu'elles sont devenues un sujet de discussion , à tel point que nos frères nous consultent, et que nous sommes forcés de disputer et d'écrire ! »

Ce curieux passage exprime bien la naissance d'une opinion nouvelle , à laquelle d'abord on prend à peine garde, qui grandit et monte peu à peu, et qu'il faut enfin sérieusement combattre. Ces quelques mots de pélagianisme qui avaient frappé , en courant, l'oreille d'Augustin à Carthage, au milieu des apprêts de la solennelle conférence avec les donatistes, devaient fournir le sujet des grandes luttes de l'évêque d'Hippone jusqu'à sa mort !

Après avoir parlé de Jovinien , qui, au milieu de ses erreurs, avait maintenu le dogme du péché originel , Augustin reproduit cette objection de Pélage : « Si le baptême efface l'ancienne faute, ceux qui naissent d'un père et d'une mère baptisés doivent être affranchis de cette faute : un père et une mère baptisés n'ont pas pu transmettre à leurs enfants ce qu'ils n'avaient pas. » Le grand docteur prie ceux qui font cette objection de lui expliquer comment il se fait que les fils des circoncis naissent avec le prépuce, comment il se fait encore que la paille séparée du bon grain avec tant de soin demeure dans le fruit né du pur froment. Les partisans de cette idée pourraient soutenir de la même manière qu'il suffit, pour être chrétien, de naître de parents chrétiens; ils ne devraient pas croire que les

 

1 Probablement en 411, à l'époque de la conférence avec les donatistes.

 

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enfants eussent besoin de devenir chrétiens. Mais les adversaires admettaient la nécessité du baptême pour devenir membre de Jésus-Christ; si donc ils confessent qu'on n'est pas chrétien par le seul fait qu'on naît de parents chrétiens, ils doivent confesser aussi qu'on n'est pas, pur par le seul fait qu'on naît de parents purifiés par le baptême. Pourquoi, ajoute Augustin , ne naît-on pas chrétien avec des parents chrétiens ? c'est que ce n'est pas la génération , mais la régénération qui fait les chrétiens : de même, tous sont pécheurs en naissant, et tous , en renaissant, deviennent purs. C'est ainsi que les parents, purifiés du péché originel, peuvent transmettre ce qu'ils n'ont pas. Augustin nous met en face du mystère , nous conduit jusqu'à une certaine profondeur, et puis , quand l'obscurité devient impénétrable , il nous invite à nous ressouvenir que nous ne sommes que des hommes (1).

Des hérétiques ont soutenu qu'Augustin avait enseigné la nécessité de l'eucharistie égale à celle du baptême; par suite de cette prétendue doctrine qu'on disait être celle de toute l'antiquité ecclésiastique, les Bohémiens proclamèrent la nécessité de communier les petits enfants. Ils furent condamnés par le concile de Bâle. Une décision semblable sortit du concile de Trente, qui, en parlant de la coutume ancienne de donner la communion aux petits enfants, déclare « que comme les Pères ont eu de bonnes raisons de faire ce qu'ils ont fait, aussi faut-il croire sans aucun doute qu'ils ne l'ont fait par aucune nécessité de salut. » S'il se rencontre des passages d'Augustin dont on a pu abuser, il en est de nombreux et de formels qui attestent que le baptême suffit pour le salut. En lisant les trois livres Des Mérites et de la Rémission des péchés, nous étions frappé des témoignages de la vraie doctrine de l'évêque d'Hippone ; nous voyions en beaucoup d'endroits que le baptême place les enfants au nombre des croyants (2), qu'on ne fait autre chose dans le baptême des enfants que de les incorporer à l'Eglise, c'est-à-dire de les unir au corps et aux membres du Christ (3).

Ceux qui ont essayé d'attaquer la tradition

 

1 Nos homines esse meminerimus.

2 Unde coguntur parvulos baptizatos in credentium numero deputare.

3 Nihil agitur aliud, cum parvuli baptizantur, nisi ut incorporentur Eeclesiae id est Christi corpori membrisque socientur. Lib. III.

 

de l'Eglise ont beaucoup parlé de la prétendue erreur de l'antiquité sur la nécessité de communier les petits enfants : Bossuet a victorieusement démontré que toute la théologie de saint Augustin dont s'armaient les ennemis de l'Eglise concourt avec celle de saint Fulgence, son disciple, à nier dans l'eucharistie une nécessité égale à celle du baptême (1).

Nous ne craignons pas d'entrer dans les détails les plus sérieux de la science chrétienne ; notre siècle, au milieu des merveilles de son génie, est assez ignorant en religion. Le dix-septième siècle s'est montré sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, bien plus fort que nous. Sous Louis XIV, la France n'était pas sevrée de gloire, et l'intelligence ne se croyait pas déshonorée par l'étude des matières religieuses : les gens du monde connaissaient les Pères de l'Eglise ; le gentilhomme et la grande dame suivaient des discussions auxquelles presque tous nos salons ne comprendraient rien aujourd'hui. De nos jours, la politique a pris dans notre société la place qu'y occupait la religion ; elle nous a fait des moeurs où l'élévation du coeur et de la pensée a bien de la peine à se faire jour. Il y a dans les paisibles discussions religieuses une grandeur morale que n'ont pas les autres discussions; Dieu, l'infini, l'âme humaine dans ses élans vers le ciel, les bases du christianisme qui répondent au monde moral tout entier, les raisons de notre foi, ce sont là de nobles sujets d'entretiens et de disputes. Pour causer de religion, il faut être instruit; pour causer politique, il suffit d'avoir lu le journal du matin : ceci pourrait expliquer le triomphe de la politique au milieu de nous. Nous ne désirons point que le citoyen demeure indifférent aux destinées de son pays : malheur aux nations chez qui mourrait le patriotisme ! mais nous voudrions que la société française, par un retour qui ne serait pas une décadence, s'appliquât, comme au grand siècle, à ces hautes et belles matières qu'on ne néglige pas sans se diminuer soi-même. Les discussions politiques, toujours présentes dans nos salons et à nos foyers, nous apparaissent comme ces vents du midi qui atteignent la pureté de l'air, brûlent les fleurs et dessèchent les courants d'eau vive. Nous aimerions que l'Histoire de saint Augustin pût contribuer à ramener dans notre pays le goût des études religieuses, de ces études qui épurent le

 

1 Déf. de la tract. et des saints Pères.

 

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coeur en le détachant des choses fugitives, donnent du sérieux et de la force à la raison humaine, reculent l'horizon de la pensée et élargissent les ailes du génie.

 

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