CHAPITRE III
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CHAPITRE TROISIÈME. Retraite d'Augustin à Cassiacum, aux environs de Milan; peinture de sa vie avec sa famille et ses amis ; les trois livres contre les académiciens. (Du mois d'août 386 à la fin de décembre de la même année.)

 

La conversion d'Augustin (1) avait eu lieu au commencement du mois d'août; il était alors âgé de trente-deux ans moins deux mois. Le temps des vacances approchait. Augustin ne voulant plus se mettre en vente, après avoir été racheté par Jésus-Christ (2), résolut de renoncer à sa profession de rhéteur; il décida qu'il se séparerait de ses élèves à la prochaine clôture des écoles. D'ailleurs, le travail excessif de ses leçons publiques durant l'été avait beaucoup affaibli sa poitrine; il ne respirait qu'avec une grande difficulté; il éprouvait des douleurs qui lui faisaient craindre une atteinte aux poumons. L'état de sa santé devenait une excuse légitime pour abandonner le professorat à Milan. Verecondus, ami d'Augustin, s'était affligé d'une détermination qui lui offrait en perspective une séparation cruelle; sa femme était chrétienne, mais lui-même ne l'était point encore, et, dans la situation nouvelle d'Augustin, il ne voyait que la douleur de perdre un tel ami. Cependant Verecondus désira mêler quelque douceur au dernier séjour d'Augustin en Lombardie; il avait une maison de campagne à Cassiacum, aux environs de Milan; il la mit à la disposition d'Augustin et de ses amis, pour tout le temps que le fils de Monique passerait encore dans le pays de Milan. Verecondus mourut chrétien quelque temps après; saint Augustin, dans ses Confessions, espère que Dieu, pour payer Verecondus du paisible asile offert avec une amitié si généreuse, l'aura fait jouir des joies et du printemps éternel de son paradis (3).

 

1 La conversion de saint Augustin et celle de saint Paul sont les deux seules conversions dont l'Eglise célèbre la mémoire.

2 Confess., livre IX, ch. 2.

3 Fidelis promissor, reddes Verecundo, pro cure illo ejus Cassinco, ubi ab a'stu seculi requievimus in te, ammnitatem sempiterne virentis paradisi tai, etc. Confess., liv. ix, ch. 3. Nous rectifions ici le nom de la maison de campagne où s'était retiré saint Augustin avec ses jeunes amis. Ce n'est pas Cassiciacum, comme l'ont écrit les Bénédictins d'après les manuscrits qu'ils ont suivis, mais c'est Cassiacum, comme on le voit dans les manuscrits de la bibliothèque ambroisienpe et dans les écrivains milanais. Lorsqu'il s'agit d'un nom de lieu aux environs de Milan, les témoignages du pays même méritent une préférence absolue. Ce point est parfaitement éclairci dans un opuscule du savant abbé Bivaghi, docteur de la bibliothèque ambroisienne.

 

Lorsque les vacances, qui arrivaient au temps des vendanges, furent passées, Augustin fit savoir à la jeunesse de Milan qu'il ne lui était plus possible de continuer l'enseignement de la rhétorique, et commença dans la solitude de Cassiacum une vie de paix et de contemplation. Il  réalisait pour quelques mois le rêve d'une vie commune avec des amis de son choix, rêve philosophique et tendre qu'il avait fallu abandonner. Augustin avait pour compagnons de solitude sa mère, son fils Adéodat, son frère Navigius, ses parents Lastidien et Rustique, ses amis Alype, Licentius et Trigetius. Il ne se levait qu'au jour, selon la coutume d'Italie, faisait sa prière, et ensuite se promenait avec ses amis. La petite troupe, qui formait comme une jeune académie, allait fréquemment s'asseoir au pied d'un arbre, dans un pré voisin. Quand le temps ne permettait point la promenade ni la station accoutumée dans la prairie, Augustin et ses amis se réunissaient aux bains; ils y trouvaient une salle, et s'y livraient librement aux entretiens philosophiques. Ces entretiens, dont Augustin était l'âme et l'inspiration, se prolongeaient jusqu'à la nuit. La jeune académie quittait les bains pour aller souper. Midi était l'heure du dîner. La sobriété régnait dans les repas; on apaisait la faim sans diminuer la liberté de l'esprit. Augustin ne se couchait qu'après avoir prié Dieu; des réflexions, des méditations longues et profondes précédaient presque toujours son sommeil. Ses disciples, Licentius et Trigetius, avaient leur lit dans sa chambre; il veillait sur eux avec une vive affection ; leur gaieté de vingt ans lui plaisait; elle était pour lui une distraction et une (16) joie. Il semble que Licentius, le fils de Romanien, ait été l'objet de la prédilection particulière d'Augustin; il était alors catéchumène. « Augustin, dit saint Paulin, l'avait porté dans son sein et l'avait nourri dès son enfance du lait de la science des lettres. »  Licentius aimait passionnément la poésie et faisait des vers. Augustin accordait chaque jour aux deux jeunes disciples la lecture de la moitié d'un chant de Virgile. Monique, qui était non-seulement une sainte mère, mais une femme d'un esprit pénétrant, se mêlait parfois aux réunions philosophiques de la prairie ou des bains. Il y avait quelque chose d'infiniment doux et tranquille, quelque chose de véritablement antique dans cette société de Cassiacum. Tout s'écrivait dans les entretiens, chacun payait de son esprit, et apportait le produit instantané ou réfléchi de sa pensée. De jeunes et ardentes intelligences s'essayaient à déployer leurs ailes pour monter à Dieu; Augustin les soutenait ou les dirigeait dans leur vol; pour leur apprendre à fendre l'air, il s'élevait devant eux comme l'aigle avec ses aiglons.

Avant d'aller plus loin, il nous faut tenir compte d'un fait qui frappa très-vivement l'esprit d'Augustin. Dans le premier temps de son séjour à Cassiacum, il fut saisi d'un mal de dents si violent, qu'il lui était impossible de parler. Augustin écrivit sur des tablettes une prière à ses amis, pour qu'ils voulussent bien demander au Seigneur de le délivrer de ses horribles souffrances. A peine eurent-ils mis le genou à terre, que les douleurs d'Augustin disparurent. Celui-ci fut épouvanté du prodige.

Des conférences de Cassiacum naquirent des ouvrages qu'on lit encore avec beaucoup de fruit et de ravissement : les discours d'Augustin et d'Alype sont reproduits tels qu'ils sortirent de leur bouche; quant aux paroles des autres interlocuteurs, Augustin s'est borné à la seule expression du sens. Nous devons nous arrêter en détail à ces livres, qui sont comme les mémoires philosophiques d'Augustin après sa conversion; il est là, en scène avec ses amis, et nous le voyons, nous l'entendons, nous le comprenons dans tout le naturel de son génie. Cette époque de la vie de saint Augustin présente un très-grand charme, un inexprimable intérêt. Une appréciation des ouvrages composés à Cassiacum nous fera, du reste, mieux pénétrer dans son âme, nous révèlera plus parfaitement sa situation morale un peu avant et après sa conversion, et, enfin, nous introduira au sein des régions philosophiques, où il a jeté tant de flots de lumière.

Nous tomberions dans une confusion extrême, si, en rendant compte de ces ouvrages, nous nous soumettions à l'ordre rigoureux de leur composition. Ce fut dans le court intervalle du premier au second livre contre les philosophes académiciens, qu'Augustin composa le Traité de la Vie bienheureuse; Alype se trouvait en ce moment à Milari. Les deux livres de l'Ordre suivirent immédiatement le Traité de la vie bienheureuse. Nous parlerons donc successivement de ces divers ouvrages.

Expliquons d'un mot la dénomination d'académicien. C'est ainsi qu'on appelait les philosophes, espèce de faux platoniciens, qui niaient la possibilité d'arriver à la vérité. Ils se donnaient pour chefs Arcésilas, fondateur de la seconde académie, et (éloquent Carnéade, fondateur de la troisième. Le fils de Monique nous fera voir que le prétendu scepticisme d'Arcésilas et de Carnéade fut une simple précaution que ne voulurent pas comprendre les esprits indolents, faibles ou corrompus. Les philosophes du désespoir avaient été combattus par Cicéron; quatre siècles après, Augustin entrait dans la voie chrétienne en démolissant un système si contraire à la nature de l'homme et si injurieux au Créateur.

Les trois livres contre les académiciens sont adressés à ce Romanien qui nous est déjà bien connu.

Dans le commencement du premier livre, nous trouvons ces pensées

Peut-être ce qu'on appelle communément la fortune (1) n'est que le gouvernement de je ne sais quel ordre secret, et ce qui porte le nom de hasard dans les choses humaines, ce sont des événements dont on ne découvre ni la cause ni la raison : il est certain qu'il n'arrive rien de bien ou de mal à chaque partie de l'univers, qui ne trouve son harmonie dans le tout.

L'esprit attaché aux choses mortelles ne pénètrera point dans le port de la sagesse, à moins que le vent du malheur ou que quelque coup favorable ne l'y pousse. Augustin rappelle à Romanien que les piéges humains auraient eu le pouvoir de le retenir encore, sans la douleur de poitrine qui le contraignit de quitter son école d'éloquence à

 

1 Saint Augustin, dans la Revue de ses ouvrages (livr. I, n. 4), s'est reproché le mot de fortune comme une expression peu chrétienne.

 

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Milan; cette douleur fut le coup de la fortune qui le conduisit dans le sein de la vraie philosophie. « C'est elle, dit Augustin à son ami de Thagaste, qui, dans le loisir où je me trouve et que nous avons tant souhaité, me nourrit et me réchauffe; c'est elle qui m'a tiré de la superstition (le manichéisme) dans laquelle je vous avais précipité avec moi. Elle enseigne et avec raison que tout ce qui est visible à des yeux mortels, que tout ce qui frappe les sens (extérieurs (1)) ne mérite pas le moindre culte, et n'est digne que de mépris; elle promet de montrer clairement le Dieu véritable et inconnu, et déjà, comme à travers des nuées lumineuses, elle daigné nous le faire entrevoir.»

Augustin propose pour modèle à Romanien son fils Licentius lui-même; à tout âge on peut sucer les mamelles de la philosophie, et puiser dans le fleuve profond de la sagesse qui coule toujours.

La discussion va mettre aux prises les disciples d'Augustin. Trigetius, dont nous avons à peine prononcé le nom, avait passé quelque temps dans les emplois militaires, comme pour y laisser les manières incultes et sauvages que donnent les premiers éléments de l'école. Il avait été ensuite rendu à ses amis, plus ardent que jamais dans le goût des sciences humaines. La lecture de l'Hortensius de Cicéron, qui frappa si vivement l'esprit d'Augustin à Carthage, avait préparé ses jeunes amis à l'étude de la sagesse.

Augustin leur pose cette question: Sommesnous obligés de connaître la vérité?

Tous répondent affirmativement.

Augustin ajoute: Si nous pouvions être heureux sans la vérité , serait-il nécessaire de la connaître ?

Alype ne se mêlera point à la dispute, il sera un des juges. Trigetius ; répondant à la seconde question d'Augustin, dit que si nous pouvons parvenir au bonheur sans la vérité, nous n'avons pas besoin de la chercher. Licentius pense que nous pouvons être heureux en cherchant la vérité. Navigius, frère d'Augustin, est de l'avis de Licentius; peut-être, ajoute-t-il, que vivre heureusement , c'est passer la vie à chercher la vérité.

Augustin définit la vie heureuse, «Ia vie conforme à ce qu'il y a de meilleur et de plus

 

1 Saint Augustin, dans la Revue de ses ouvrages, distingue, au sujet de ce passage, des sens intérieurs.

 

parfait dans l'homme: » or il n'est rien de plus excellent dans l'homme que cette partie de l'âme à laquelle il est si juste que tout le reste obéisse; cette partie de l'âme, c'est la raison.

La question se réduit à deux opinions parmi les jeunes disciples d'Augustin: d'après les uns, la découverte de la vérité est une condition pour le bonheur; d'après les autres, il suffit de la chercher. —  C'est là une grande chose, leur dit le maître. —  Si la chose est grande, répond Licentius, elle demande donc de grands hommes. —  Ne cherchez pas, surtout dans cette retraite, reprend Augustin, ce qu'il serait si difficile de trouver en tout pays; mais plutôt expliquez-nous comment vous avez pu dire cela sans témérité et quelle est sur ce point votre pensée. Quand les petits s'appliquent aux grandes choses , elles les font devenir grands. —

Licentius, défenseur des Académiciens, invoque à l'appui de sa cause cette parole de Cicéron : «Celui qui cherche la vérité est heureux, quand même il ne parviendrait pas à la découvrir. » Nous trouvons dans la bouche du fils de Romanien cette belle pensée; La vertu dans l'homme est quelque chose de divin. —  Trigetius soutient l'opinion contraire aux Académiciens; pour être heureux, il faut être sage et parfait; or chercher, ce n'est pas un état de perfection.

Augustin résume les divers raisonnements des deux disciples en qui s'étaient personnifiées les deux opinions philosophiques, et conclut logiquement contre les Académiciens. Puisque la félicité de la vie , d'après la définition d'Augustin, est une exacte conformité à, la raison humaine, à ses instincts , à ses voeux , à ses besoins , il n'y aurait plus de bonheur possible si la raison affamée de vérité n'était pas faite pour s'en rassasier. Proclamer notre impuissance à découvrir la vérité , c'est proclamer l'inutilité des facultés qui nous séparent de la bête, c'est anéantir la plus haute, la meilleure partie de nous-mêmes. Toutefois, on ne parvient à la vérité qu'après de longs efforts et de pénibles investigations : cette recherche n'est pas sans charme pour l'intelligence. Le vrai souffre une sorte de violence de la part de l'homme qui le poursuit. La sagesse, dit Augustin , est un astre qui ne vient pas éclairer notre âme aussi facilement que la lumière du soleil éclaire nos yeux.

 

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Dans le deuxième chapitre du second livre contre les Académiciens, Augustin repasse les bienfaits dont Romanien l'a comblé, et raconte les mouvements de son âme q=ui ont précédé et accompagné sa conversion. Les Confessions ne furent écrites que quatorze ans après. Ce morceau est le premier récit qu'Augustin ait fait de sa transformation religieuse; il y règne une émotion produite par la vivacité de récents souvenirs. Dans le récit net et détaillé de la conversion d'Augustin que renferment les Confessions., nous reconnaissons un homme qui s'était paisiblement rendu compte de la révolution morale par laquelle Dieu l'avait fait passer,; le morceau du deuxième livre contre les Académiciens est l'épanchement rapide, ardent et familier du cœur d'Augustin dans le cœur d'un ami. Nous le traduisons en entier.

« Pauvre enfant que j'étais, dit Augustin à Romanien, lorsqu'il me fallut continuer mes études, vous me reçûtes dans votre maison, et, ce qui vaut mieux, dans votre coeur. Privé de mon père, votre amitié me consola, vos discours me ranimèrent, votre opulence vint à mon aide. Dans notre ville même, votre affection et vos bienfaits avaient fait de moi un personuage presque aussi considérable que vous. Lorsque, sans avoir confié mon dessein ni à vous, ni à aucun des miens, je voulus regagner Carthage pour trouver une condition plus haute, l'amour de notre patrie commune (Thagaste) où j'enseignais, vous fit hésiter à m'approuver; cependant, dès que vous comprîtes qu'il n'était plus possible de vaincre le violent désir d'un jeune homme marchant vers ce qui lui paraissait meilleur, votre merveilleuse bienveillance changea l'avertissement en appui. Vous fournîtes tout ce qui était nécessaire.à mon voyage; vous qui aviez protégé le berceau et comme le nid de mes études, vous soutîntes l'audace de mon premier vol. Quand je me mis en mer en votre absence et sans vous prévenir, vous ne vous offensâtes point d'un silence qui n'était point dans mes habitudes à votre égard, et vous demeurâtes inébranlable dans votre amitié; vous songeâtes moins aux disciples abandonnés par leur maître qu'à la secrète pureté de mes intentions.

« Enfin, toutes les joies du repos où je suis, mon affranchissement heureux des désirs superflus, des choses périssables, la liberté de mon souffle et de ma vie et mon retour à moi-même, le plaisir de chercher la vérité, le bonheur de la trouver, tout est le fruit de vos soins, tout est votre oeuvre. La foi, mieux que la raison, m'a appris de qui vous étiez le ministre. Après vous avoir exposé les sentiments intérieurs de mon âme , et vous avoir répété que je regardais comme le sort le plus doux le loisir de se livrer à l'étude de la sagesse, et comme la plus heureuse vie celle qui s'écoulait dans la philosophie; après vous avoir fait entendre que mon existence dépendait de mon emploi de professeur, que des nécessités et des craintes vaines me retenaient, le désir d'une vie semblable à celle que je souhaitais enflamma votre coeur ; vous disiez que si vous veniez à briser les liens de ces procès importuns, vous vous hâteriez de briser mes propres chaînes en me faisant participer à vos biens.

« Vous partîtes avec le feu qui brûlait déjà dans mon cœur ; nous ne cessâmes point de soupirer après la philosophie et de penser au genre de vie qui nous plaisait tant : il y avait pourtant plus de constance que de vivacité dans nos désirs. Nous imaginions faire assez. Comme la flamme qui devait nous dévorer n'était pas encore allumée, nous trouvions excessives les faibles atteintes que nous sentions. Mais voilà que certains livres vinrent répandre sur nous les bons parfums d'Arabie, comme dit Celsinus ; aux premières gouttes de ces parfums précieux, à ces premières étincelles, il est incroyable, Romanien (la réalité est ici bien au-dessus de toutes vos obligeantes pensées), il est incroyable , dis-je , à quel incendie je fus livré tout à coup ! Honneurs, grandeur humaine, désir de la renommée, intérêt de la vie, plus rien ne me touchait; c'est en moi que je revenais sans cesse, en moi que mes courses recommençaient toujours. Je regardais en chemin, je l'avoue, cette religion qui nous fut plantée et profondément imprimée au cœur dès notre enfance : c'est elle-même qui, à mon insu, m'entraînait à elle; chancelant et tristement incertain, je saisis donc le livre de l'apôtre Paul : Ces hommes-là, me dis-je , n'auraient pas accompli d'aussi grandes choses , et n'auraient pas vécu comme ils ont vécu, si leurs écrits et leurs sentiments avaient été contraires à ce grand bien. Je lus Paul tout entier, très-attentivement et avec une grande application.

Alors, à la faveur d'un faible rayon de lumière, la philosophie se découvrit à moi , sous une forme telle que j'aurais voulu la montrer (19) non-seulement à vous, qui avez ardemment désiré voir cette inconnue, mais à votre ennemi même, à cet ennemi dont les poursuites sont peut-être pour vous d'utiles épreuves, plutôt que des empêchements. Certainement, il aurait aussitôt dédaigné, quitté les charmants jardins, les délicats et brillants banquets, les histrions domestiques, tout ce qui, jusque-là, l'avait séduit, et, pieux et doux amant, il aurait volé tout ravi vers cette beauté, etc. »

Une semaine après les entretiens renfermés dans le premier livre, la dispute recommença. Le ciel était serein et promettait un beau jour; on se leva de meilleure heure; la matinée fut employée à lire , pour le compte d'Alype , la séance philosophique qui avait eu lieu en son absence, et puis la jeune troupe retourna au logis.

Licentius, chargé de la défense des Académiciens, prie Augustin de lui expliquer, avant le dîner, tout le système de ces philosophes, afin que rien d'important dans sa cause ne lui échappe. Le maître lui répond en riant qu'il est d'autant plus disposé à satisfaire son désir, que Licentius en dînera un peu moins. « Ne vous fiez pas à cela, répond le fils de Romanien, car j'ai remarqué plusieurs personnes, et particulièrement mon père, qui ne mangeaient jamais mieux que quand leur esprit était rempli de soins et d'affaires; et, de plus, lorsque j'ai la tête bien pleine de poésie , « mon application ne met pas votre table en sûreté (1). »

Les Académiciens, d'après l'exposition d'Augustin, croyaient que l'homme était impuissant à connaître les choses qui ont rapport à la sagesse; que l'homme, cependant, pouvait être sage, que tout son devoir consistait à chercher la vérité; d'où il fallait conclure que le sage ne devait donner créance à rien. Zénon, fondateur des stoïciens, avait établi que rien n'est plus heureux que de s'en tenir à des opinions incertaines. Les philosophes décidèrent alors que, puisqu'on ne pouvait rien connaître, et que le doute serait une honte, le sage ne devait jamais rien croire. Le soin de retenir et de suspendre son adhésion paraissait une assez grande occupation pour le sage.

Après dîner, Augustin reviendra sur ces questions.

La douceur et la magnifique sérénité de la journée invitaient à se rendre à la prairie; la place accoutumée réunit les jeunes amis; les

 

1 Livre II, chap. 4, Contre les Académiciens.

 

entretiens prirent une tournure plus forte et plus haute avec Augustin et Alype, l'un chargé de combattre les Académiciens, l'autre de les défendre.

Alype compare la vérité à Protée, qu'on veut saisir et qui échappe sans cesse ; il pense aussi que la vérité ne peut être montrée à l'homme que par une certaine intervention divine.

Alype prie Augustin de ne plus procéder par interrogation, mais de parler en un discours suivi. Augustin y consent; sa poitrine ne suffisait point à la fatigue de l'école de rhétorique; mais il ne s'agit en ce moment que de se faire entendre de quelques amis; sa santé n'en souffrira pas. La plume du secrétaire conduit et règle d'ailleurs la discussion, elle oblige de ne pas parler avec trop d'impétuosité et de chaleur, et vient ainsi au secours de la poitrine d'Augustin.

Zénon avait dit : « On ne doit accepter que ce qui ne peut avoir aucun signe commun avec la fausseté. » Là-dessus, Arcésilas soutint qu'on était incapable de rien connaître ; la proposition de Zénon devint sa règle. Mais, de deux choses l'une, ou la proposition de Zénon est vraie, et alors il existe quelque chose de vrai, ou elle est fausse , et pourquoi alors la nouvelle académie s'appuie-t-elle sur une opinion fausse? De plus, si la proposition de Zénon est fausse , on peut donc connaître des choses vraies, quoiqu'elles aient des signes communs avec la fausseté.

Augustin met en présence les opinions philosophiques de Zénon, de Chrysipe et d'Epicure, passe en revue les subtilités par lesquelles l'esprit humain peut s'abuser, et démontre qu'il est en notre pouvoir de concevoir quelque chose et de nous élever à la connaissance de la sagesse. Il montre quelles absurdités, quels périls et quels crimes naîtraient d'une doctrine tendant à ravir à l'homme le sentiment de toute réalité. Arrivé à Platon, Augustin lui donne des louanges qu'il trouva plus tard exagérées (1), car le disciple de Socrate s'est trompé sur des points très-importants. Le fils de Monique indique les deux mondes de Platon, le monde intelligible où la vérité fait sa demeure, le monde visible aux yeux, accessible aux sens; le premier est le monde véritable, le second le monde vraisemblable, tracé sur l'image du premier. Des hauteurs radieuses du premier descend la lumière qui éclaire l'âme humaine;

 

1 Revue des ouvrages, livre I, n. 4.

 

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du second naissent les opinions qui troublent l'esprit des insensés. Ce qu'il y a de bon dans les actions humaines n'est qu'une imitation des vertus du monde supérieur. Voilà les enseignements que les successeurs de Platon s'étaient fait une loi de croire et même de cacher, comme des mystères importants. Arcésilas, voyant l'école du maître livrée aux doctrines de Zénon, cacha le sentiment véritable des Académiciens, et l'ensevelit comme un trésor que la postérité trouverait un jour. Il aima mieux soustraire la science à des gens dont il souffrait avec peine les mauvaises doctrines , que d'instruire des hommes indociles. De là, les extravagances attribuées à la nouvelle académie, dont Arcésilas fut le chef ; la troisième académie, qui eut pour chef Carnéade, appelait du nom de vraisemblable toute oeuvre d'ici-bas. C'était une suite de la doctrine de. Platon. On considérait les choses humaines comme une imitation des choses véritables; mais Carnéade gardait tout ce qui avait trait au monde invisible ou ne le révélait qu'à de rares amis assez élevés pour le .comprendre. Cicéron, et plus tard Plotin, firent revivre Platon dans toute sa vérité. La raison humaine ne suffisait pas pour nous délivrer de toutes nos ténèbres. Dieu abaissa l'autorité de sa divine intelligence dans un corps humain, et, par ses préceptes et ses exemples, excita les âmes et leur donna le pouvoir de regarder la céleste patrie (1).

En terminant son discours, Augustin disait : « De quelque manière que se possède la sagesse, je vois que je ne la connais -pas encore. Cependant, n'étant encore qu'à ma trente-troisième année , je ne dois pas désespérer de l'acquérir un jour ; aussi suis-je résolu de et m'appliquer à la chercher par un mépris général de tout ce que les hommes regardent ici-bas comme des biens. J'avoue que les raisons des Académiciens m'effrayaient beaucoup dans cette entreprise; mais je me suis, « ce me semble, assez armé contre elles par cette discussion. Il n'est douteux pour personne que deux motifs nous déterminent dans nos connaissances : l'autorité et la raison.

 

1  Cujus non solum praeceptis, sed etiam factis excitatae animae redire in semetipsas, et respicere patriam, etiam sine disputationum concertatione potuissent. Contra Acad., lib. III, cap. XIX.

 

Pour moi , je suis persuadé qu'on ne doit, en aucune manière, s'écarter de l'autorité de Jésus-Christ, car je n'en trouve pas de plus puissante. Quant aux choses qu'on peut examiner par la subtilité de la raison (car, du caractère dont je suis, je désire avec impatience ne pas croire seulement la vérité, mais l'apercevoir par l'intelligence (1) ), j'espère trouver chez les platoniciens beaucoup d'idées qui ne seront point opposées à nos saints mystères (2). »

Il était nuit; la fin du discours d'Augustin avait même été recueillie à la lueur d'un flambeau. Les jeunes amis attendaient ce qu'Alype allait répondre; mais Alype déclara tout son bonheur d'avoir été vaincu; il vanta, avec toute l'effusion de l’enthousiasme et de l'amitié, le charme du langage, la justesse des pensées, l'étendue de la science. « Je ne saurais, disait-il, admirer assez comment Augustin a traité avec tant de grâce des questions aussi épineuses, avec quelle force il a triomphé du. désespoir, avec quelle modération il a exposé ses convictions, avec quelle clarté il a résolu d'aussi obscurs problèmes. O mes amis ! vous attendez ma réponse, mais ne soyez prêts qu'à écouter le maître. Nous avons un chef pour nous conduire dans les secrets de la vérité, sous l'inspiration de Dieu lui-même. »

Nous dirons, nous aussi, qui avons entendu le maître comme si nous avions été assis dans la prairie, à côté d'Alype ou de Licentius, que ce discours d'Augustin, à peine indiqué par notre courte analyse, nous a ravi. C'est l'oeuvre du plus pur platonisme complété par les rayons chrétiens. On y sent une pénétrante chaleur d'âme , une éloquence douce et forte , et déjà cette dialectique puissante qui triomphera plus tard des ennemis de la foi. Augustin descend tour à tour à la portée des jeunes gens qui l'écoutent, plonge dans les profondeurs philosophiques et s'élève aux plus hautes cimes de la pensée. Le génie d'Augustin semble se jouer avec ces sujets si difficiles. Le futur docteur de l'Eglise se révèle dans cet entretien au pied de l'arbre du pré de Cassiacum.

 

1 Ita enim jam sum affectus, ut quid ait verum, non credendo solum, sed etiam intelligendo, apprehendere impatienter desiderem.

2 Livre III, chap. 20, Contre les Acad.

 

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