CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME. Considérations. Le livre de l'Esprit et de la Lettre.
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Nous avons entamé en son lieu l'immense
question du pélagianisme, qui a fait le plus éclater le génie d'Augustin; l'évêque
d'Hippone s'en est occupé pendant vingt ans; il faut garder de l'ordre dans cette
matière, et, fidèle à notre système d'exposition et d'analyse, suivre les luttes du
grand docteur à mesure qu'elles se produisent d'année en année: cette méthode nous
paraît le plus sûr moyen d'être clair et complet. Toutefois, avant de parler d'un
nouvel ouvrage d'Augustin sur les questions soulevées par Pélage et Célestius,
il sera utile de soumettre au lecteur quelques considérations préliminaires tirées à
la fois de la philosophie et de la doctrine catholique. Aux yeux de beaucoup d'hommes, la
matière de la grâce fait partie de je rie sais quelles abstractions théologiques ; on
aurait besoin de leur demander pardon d'oser la traiter devant eux ; ils n'en comprennent
ni l'intérêt ni la portée , et refusent d'y appliquer leur
esprit, faute de chercher le côté philosophique de ce grand sujet. Nous ne connaissons
cependant rien de plus digne d'attention et d'étude , rien qui
s'étende à de plus vastes horizons, qui ait donné lieu à remuer plus d'idées, et dont
les transformations successives aient produit de plus graves résultats. La matière de la
grâce se rattache à toutes les questions de liberté, et les solutions qu'elle a reçues
dans la Réforme du XVIe siècle ont enfanté les révolutions
modernes.
Tout homme qui s'est sérieusement
étudié lui-même avec la misère de ses penchants et les infirmités de sa nature, a
quelque peine à croire qu'il soit sorti tel des mains de son Dieu. Le meilleur et le plus
parfait des êtres, source éternelle de beauté et de grandeur, océan de lumière, de
sainteté et de félicité, aurait-il pu mettre en des créatures tant d'amour pour le mal
et si peu d'ardeur pour le bien? Aurait-il pu les assujettir à des conditions de vie qui
font de leur passage sur la terre un long enchaînement de ténèbres et de douleurs?
Notre nature actuelle n'a-t-elle pas quelque chose qui ressemble à une peine, à une
expiation ? Il y a là des faits qui ont leurs racines dans la conscience du genre humain.
Nous sommes des rois déchus qui traînons à travers le monde
les lambeaux d'une grandeur évanouie, des enfants malheureux qui portons le poids d'un
lointain châtiment. Assurément le dogme du péché originel offense notre misérable
raison ou plutôt il la dépasse; mais à quoi me sert ici l'idée que je puis avoir de la
justice , puisque sans ce dogme je ne suis plus pour moi-même
qu'une effroyable nuit ! « Chose étonnante ,
s'écrie Pascal, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de
la transmission du péché originel, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir
aucune connaissance de nous-mêmes ! Sans ce mystère, le plus incompréhensible de
tous, dit encore ce grand esprit, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le noeud
de notre condition prend ces retours et ces plis dans cet abîme. De sorte que l'homme est
plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme
(1) ».
Adam coupable fut condamné au travail, à
la mort; il garda plus d'entraînement vers le mal que vers le bien, et c'est ainsi que
son libre arbitre reçut une atteinte profonde: le libre arbitre dont il s'agit ici, c'est
un égal pouvoir d'accomplir le bien ou le mal. Il est certain que l'équilibre de la
volonté humaine a été troublé par la prédomination du
penchant
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vers les oeuvres mauvaises. C'est ce qu'il
importe de constater pour répondre aux pélagiens, qui ne veulent pas admettre une grâce
intérieure, de peur de détruire le libre arbitre en imprimant un mouvement à la
volonté.
Voilà donc la postérité d'Adam sous le
coup d'une prévarication première; la coulpe et la peine pèsent sur nous; le baptême
efface la coulpe, mais la peine demeure. L'économie du dogme chrétien va se montrer
admirable, précisément en ce point où ses ennemis l'attaquent le plus vivement. Nous
avons dit tout à l'heure que la chute primitive avait troublé l'équilibre de la
volonté humaine; eh bien! la grâce chrétienne, cette grâce
intérieure niée par les pélagiens, est un perpétuel miracle de miséricorde et
d'harmonie morale, parce qu'il tend à rétablir l'ancien équilibre en excitant le
penchant au bien dont la langueur est notre plus grande misère. Quelque atteinte qu'ait
reçue l'équilibre de la volonté humaine, nous n'en demeurons pas moins libres, et nous
avons le sentiment profond de notre liberté. La grâce détruit
la liberté, dit-on; nous répondons d'abord que la grâce n'est pas irrésistible,
qu'elle est seulement un secours, et qu'un secours n'est pas une contrainte. Nous
simplifions ici la question et nous la dégageons de toutes les arguties. Tendre la main
à un enfant, l'aider à faire un pas, ce n'est pas l'obliger
à marcher; l'enfant garde la liberté de repousser votre main, de se retourner et de
rester immobile. Il en est de même du mouvement divin imprimé à votre volonté ; elle
peut s'y soustraire à son gré, et toutes les fois que nous renonçons à
l'accomplissement d'une bonne pensée, c'est que nous nous dérobons au souffle du ciel.
Il a fallu dénaturer la pensée
chrétienne pour trouver dans la grâce l'anéantissement de la volonté et du mérite de
l'homme, l'extinction de toute activité humaine , et je ne
sais quel mystique fatalisme qui ployait la vie sous l'étreinte d'en-haut.
Je sens de toute l'énergie dé mon âme que je suis libre de vouloir ou de ne pas
vouloir, d'agir ou de ne pas agir; je sens énergiquement aussi toute ma faiblesse pour le
bien, et puisque la corruption de ma nature lie ou appesantit mes ailes, je bénis la main
divine qui les déploie et les rend légères pour m'élever aux régions de la vertu; et
comme l'oeuvre du bien emporte toujours l'idée d'une lutte victorieuse contre le mal de
la part de l'homme, nos mérites sont le produit de notre puissance intérieure et des
forces de notre liberté. Tous nos livres sacrés et les Pères de l'Eglise nous montrent
les félicités éternelles comme le prix des efforts persévérants et des combats
glorieux sur la terre. Il n'est pas vrai que, d'après le christianisme, la grâce puisse
être refusée à l'homme ; le christianisme enseigne que la grâce a été accordée
même aux païens; si la société chrétienne a donné au monde le spectacle de plus
hautes vertus que nulle autre société, c'est que, sous l'empire de la croix, Dieu a
visité l'homme de plus près et l'a gratifié de dons plus magnifiques. Les prétentions
du stoïcisme furent des mensonges; il y eut au fond de la vertu antique moins de
sainteté que d'orgueil.
Il est nécessaire de bien préciser les
principaux points de la doctrine des pélagiens : on s'intéresse faiblement à ce que
l'on comprend mal. Les pélagiens soutenaient que la faute d'Adam lui avait été
personnelle, qu'elle ne s'étendait point sur le genre humain, que le travail et la mort ne sont pas la peine d'une chute primitive, mais que la nature
humaine est aujourd'hui ce qu'elle était avant la prévarication du premier homme. Ces
assertions, comme on voit, renversaient la base même du christianisme : il n'y a pas de
religion chrétienne sans la double croyance au péché originel et à la nécessité
d'une rédemption. D'après les pélagiens, la grâce de Dieu n'est que la connaissance de
la loi, et les autres dons divins sont le prix de nos mérites; l'homme peut s'élever
jusqu'à l'impeccabilité, de manière à rie plus avoir besoin de dire à Dieu : Pardonnez-nous
nos offenses; la régénération baptismale n'a pas pour but d'effacer le péché
originel, mais seulement d'assurer la grâce de l'adoption. Le pélagianisme ne voyait
dans la mission de Jésus-Christ qu'un grand exemple de vertu et une grande promesse
apportés aux hommes. Il repoussait la grâce chrétienne comme mettant au néant la
liberté humaine. On s'explique sans effort le penchant des rationalistes modernes (1)
pour les pélagiens, car le pélagianisme fut, à peu de chose près, le déisme de ces
premiers âges. Les représentants
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ou les continuateurs de Pélage sont
maintenant les sociniens et les arminiens, ces protestants de la dernière phase de la
réforme, dont la théologie n'est qu'un pur rationalisme.
Pour compléter ces considérations
rapides, nous définirons la prédestination, qui est une suite de la question de la
grâce, et sur laquelle les théologiens ont si longuement et si vivement disserté.
L'enseignement catholique comprend sous le nom de prédestination l'éternel et immuable
décret par lequel Dieu appelle les élus à la grâce et à la gloire. Le décret de la
prédestination, né de la divine miséricorde, laisse la volonté humaine dans une
entière liberté; nul ne sait, sans une révélation miraculeuse, s'il appartient au
nombre des prédestinés; ainsi donc chacun doit travailler pour obtenir l'éternel
royaume. Le décret de la prédestination est-il absolu, gratuit ,
c'est-à-dire indépendant de toute prévision des mérites humains? ou
bien est-il conditionnel, c'est-à-dire soumis à la prévision des mérites de l'homme
aidé de la grâce? Voilà des questions qui agiteront longtemps les écoles. La première
de ces deux opinions est soutenue par ceux qui font profession de suivre la doctrine de
saint Augustin, et qu'on désigne sous les noms d'Augustiniens ou de thomistes ; la
seconde opinion est celle des molinistes (1)
qui prétendent s'appuyer aussi sur les vrais sentiments de l'évêque d'Hippone. Comme
dans la matière de la grâce, Augustin est l'oracle de l'Eglise, chaque parti
théologique invoque son autorité; et comme dans une telle matière il était impossible
que des obscurités et des équivoques ne se rencontrassent point dans les nombreux
écrits du docteur africain, chacun a pu les appeler à son secours avec une apparence de
raison.
C'est ainsi que l'hérésie elle-même a
osé y chercher sa justification. Calvin et Théodore de Bèse
invoquèrent le grand et saint génie d'Hippone, lorsque, par un abominable système,
ils classaient le genre humain en deux
parts, l'une nécessairement prédestinée au bonheur éternel, l'autre nécessairement
prédestinée à l'enfer. Cet enseignement, fécond en exécrables tyrannies, est une des
plus atroces horreurs qui soient sorties du cerveau de l'homme. L'auteur des Institutions
chrétiennes, voulant donner à la réforme une organisation politique, organisait
tout simplement la servitude et le désespoir : il valait bien la peine d'attaquer
l'Eglise catholique au nom de la liberté pour jeter sur les épaules du monde réformé
un manteau de mailles de fer ! La réforme luthérienne avait enfanté la liberté
hollandaise ; la continuation calviniste donnait la main au despotisme des Pays-Bas. Le
calvinisme, qui vivait d'intolérance et d'oppression, menaçait les luthériens
, les sociniens et les anabaptistes. Il traquait tout ce qui présentait quelque
doctrine de liberté.
Au commencement du dix-septième siècle,
l'arminianisme, dont nous avons déjà parlé, sortit du milieu de la Hollande comme le
cri de la conscience opprimée ; il annonça que Dieu voulait sauver tous les hommes,
qu'il ne refusait à aucun d'eux les moyens de salut, et que les pécheurs seuls seraient
punis. Gomar, professeur de théologie à Leyde, comme Arminius, se constitua le
défenseur des idées de Calvin ; les gomaristes formaient deux partis, les supralapsaires et les infralapsaires; ceux-là
soutenaient que la prédestination à l'enfer avait été résolue avant même la
prévision de la chute d'Adam; ceux-ci faisaient dépendre le décret de réprobation de
la prévision de la chute. Une remontrance, adressée en 1610 aux Etats de
Hollande, valut aux arminiens le surnom de remontrants, et les gomaristes s'appelèrent
alors contre-remontrants. Les questions de la grâce,
de la prédestination et du libre arbitre, agitaient les esprits dans les Pays-Bas, et y
occupaient la place qu'occupent maintenant au milieu de nous les questions politiques.
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Les arminiens représentaient ce que nous appellerions aujourd'hui
les amis de la liberté, et les gomaristes ce que nous appellerions les absolutistes.
Maurice de Nassau personnifiait ce dernier parti , Barneveldt et Grotius personnifiaient le parti de l'indépendance.
Cela prouve jusqu'à quel point la science théologique peut se rattacher à la science
sociale, et combien nous avions raison, en commençant ce chapitre, de signaler la
matière de la grâce comme féconde en déductions d'un intérêt positif et tout humain.
On sait le synode de Dordrecht de 1618,
sorte de concile calviniste qui condamna les arminiens sans les convaincre. La guerre
civile sortit d'une querelle théologique; l'émancipation des peuples était cachée
derrière la doctrine de la prédestination. L'arminianisme, qui a frappé à mort
l'Eglise de Genève, tend à s'asseoir victorieusement sur les débris de toutes les
sectes de la Réforme, parce que, selon la prédiction de Bossuet, le protestantisme,
séparé de toute autorité, doit finir par une complète négation des dogmes de la foi
chrétienne. Or l'ensemble des doctrines de l'arminianisme constitue, ainsi que nous
l'avons déjà fait observer, un rationalisme pur. Ce n'est point ici le lieu de faire le
procès au protestantisme, de prouver qu'il n'a rien conquis ni rien inventé au profit de
la raison humaine, dont les droits et la gloire datent de plus loin que le seizième
siècle; qu'il n'a été d'aucun secours à la civilisation moderne, et qu'il a au
contraire paralysé l'élan de la civilisation et retardé sa marche d'un siècle ou deux
en brisant l'unité européenne, cette puissante unité par laquelle seule les destinées
de la sociabilité chrétienne peuvent s'accomplir sous le soleil.
Nous revenons à saint Augustin en
commençant l'examen du livre de l'Esprit et de la Lettre.
Nous avons précédemment analysé le
traité des Mérites et de la Rémission des péchés, adressé à Marcellin. Dans le
second livre de ce traité, l'évêque d'Hippone avait dit que, par la toute-puissance de
Dieu, l'homme pouvait être exempt de péché, mais il avait nié que personne dans cette
vie, à l'exception de Jésus-Christ et de sa mère, eût été sans péché ou dût être sans péché. Marcellin, étonné qu'on pût croire possible une chose sans exemple, en écrivit à Augustin,.qui lui répondit par le livre de l'Esprit et de la Lettre.
Le docteur expliquait le passage de saint Paul : La lettre tue et l'esprit vivifie
(1). Quelques souvenirs du langage évangélique viennent à son secours : nul chameau ne
passa jamais par le trou d'une aiguille, et Jésus dit pourtant que cela est possible à
Dieu; le Sauveur, dans sa passion, déclara que douze millions d'anges pourraient, s'il
voulait, accourir à son secours, et cependant ces douze mille légions ne sont jamais
venues combattre sur la terre. Augustin ne considèrerait pas comme une très-grave aberration de penser que des hommes aient vécu sans
souillure; il lui paraîtrait plus coupable de soutenir que la seule volonté humaine,
sans l'assistance divine, puisse s'élever à la perfection de la justice. La connaissance
de la loi, sans l'esprit qui vivifie, n'est qu'une lettre qui tue; ses interdictions ne
font qu'irriter le désir du mal, pareilles à la digue qui augmente le poids et la force
de l'eau, de manière que l'eau, à force de s'amasser, monte par-dessus la digue et se
précipite avec plus de violence. Augustin, commentant les paroles de l'Apôtre : La
lettre tue et l'esprit vivifie, entend par la lettre, non pas: les cérémonies
judaïques abolies par l'avènement du Sauveur, mais les préceptes même; du Décalogue,
quand l'Esprit divin ne verse pas dans l'âme la force et l'amour. Il distingue la loi des
oeuvres et la loi de la foi: l'une prescrit, l'autre donne la force; la première est
toute judaïque, la seconde est toute chrétienne. Ce ne sont point les bons
enseignements, c'est la foi en Jésus-Christ qui justifie l'homme; ce n'est point la loi
des couvres, c'est-à-dire la lettre, c'est la loi de la foi, c'est-à-dire l'esprit, qui
produit la justification.
Le docteur poursuit sa comparaison entre
l'Ancien Testament et l'Evangile de Jésus-Christ. La loi donnée aux Hébreux n'était
gravée que sur des tables de pierre; la loi donnée aux chrétiens par le Saint-Esprit ,
qui est nommé le doigt de Dieu , est gravée dans les coeurs ; la première était
terreur; la seconde est toute charité. C'est le développement de cette pensée de saint
Paul aux Corinthiens (2) : « Vous êtes la lettre de Jésus-Christ dont nous
n'avons été que les secrétaires, et qui a été écrite non avec de l'encre, mais avec
l'Esprit du Dieu vivant; non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair qui
sont vos coeurs. » Augustin cite le passage du prophète Jérémie où Dieu promet de
faire une alliance
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nouvelle avec la maison d'Israël et la
maison de Juda, alliance bien différente de celle qu'il avait faite autrefois avec les
Juifs lorsqu'il les tira de l'Egypte. La nouvelle alliance est marquée en beaucoup
d'endroits de l'Ancien Testament, mais nulle part avec autant de précision que dans ce
passage du prophète d'Anathot. Augustin fait remarquer que
l'ancienne loi n'était pas un remède suffisant pour l'homme corrompu; elle se bornait à
l'instruire en le menaçant; la loi nouvelle renouvelle l'homme et le guérit de son
ancienne corruption. L'ancienne loi ne promettait que des biens terrestres, la loi
nouvelle promet la vue de Dieu, selon la prédiction expresse de Jérémie : « Tu
connaîtras le Seigneur depuis le plus petit jusqu'au plus grand. » Ce qui doit
s'entendre de tous ceux de la maison spirituelle d'Israël et de Juda, qui sont les descendants d'Isaac et la postérité d'Abraham.
«Ce sont là les enfants de la promesse , dit Augustin , et ils le sont, non par leurs propres
oeuvres , mais par la grâce de Dieu. Autrement la grâce ne serait plus grâce, comme
parle celui qui a si fortement établi la grâce, je veux dire celui qui se nomme le
moindre des apôtres, quoiqu'il ait plus travaillé qu'eux tous: non lui, mais la grâce
de Dieu qui était avec lui. »
La nouvelle alliance a encore besoin de
prophéties, du secours des langues, de la multiplicité des signes ; mais lorsque les
misères d'ici-bas auront fait place à un état parfait dans un autre monde
, nous verrons dans sa propre essence Celui qui, revêtu de chair, se rendit
visible aux yeux de la chair; nous posséderons l'éternelle vie par la connaissance du
seul vrai Dieu, et nous serons semblables à Dieu, parce que nous le connaîtrons comme il
nous connaît. Augustin explique ce qu'on entend par les grands et les petits du royaume
du ciel même dans le ciel il y a divers degrés de sainteté, comme dans notre firmament
il y a des astres d'un éclat inégal. Mais tous les bienheureux du paradis jouiront de la
vision de Dieu.
Revenant à la
justification gratuite par la grâce sans les oeuvres de la loi, le grand évêque dit que
l'effet de l'esprit de grâce, c'est de retracer en nous l'image de Dieu, à laquelle nous
avions été primitivement formés, et que le mal avait gravement altérée.
Augustin répond aux pélagiens qui
voyaient dans la grâce chrétienne la destruction du libre arbitre; il montre que la
grâce, au contraire, établit le libre arbitre comme la foi établit la loi; la grâce,
en guérissant l'âme humaine, lui rend l'amour de la justice et replace la volonté dans
l'équilibre primitif. Le docteur soutient que la foi est un don de Dieu, que tout pouvoir
vient de Dieu, mais que Dieu, en donnant ce pouvoir, n'impose aucune nécessité. Si la
volonté de croire vient de Dieu, tous les hommes, dira-t-on, devraient l'avoir, puisque
Dieu appelle tous les hommes au salut. Augustin répond que le libre arbitre étant placé
dans une sorte de milieu entre la foi et l'infidélité, il peut s'élever vers l'une ou
se précipiter dans l'autre; que la volonté même par laquelle l'homme croit en Dieu sort
du fond de ce libre arbitre donné à l'homme au moment de sa création
, en sorte que le libre arbitre et la volonté de croire lui viennent de Dieu. Or,
Dieu ;appelle tous les hommes au salut et à la connaissance de
la vérité, mais sans leur ôter le libre arbitre, dont le bon ou le mauvais usage fait
la moralité des oeuvres.
L'évêque d'Hippone observe que la
volonté de croire vient de Dieu, en ce sens aussi que Dieu, par sa lumière et sa
persuasion, agit pour nous faire vouloir et nous faire croire ; il agit au dehors par les instructions , au dedans par des mouvements secrets;que nous sentons
malgré nous, mais qu'il nous appartient de suivre ou de repousser: la volonté humaine
consent ou ne consent pas à la vocation de Dieu. « Si quelqu'un demande, continue
l'illustre Père, pourquoi l'un est persuadé des vérités qu'on lui prêche, et pourquoi
l'autre n'en est pas persuadé, il ne me vient dans l'esprit que ces deux choses à lui
répondre avec l'Apôtre : O profondeur des richesses de la sagesse et de la
science de Dieu ! combien ses jugements sont
incompréhensibles et ses voies impénétrables (1) ! Y a-t-il est Dieu de
l'injustice? Si cette réponse ne lui plaît pas, qu'il cherche des hommes plus
doctes, mais qu'il prenne garde d'en trouver de plus présomptueux ! » Augustin
termine le livre de l'Esprit et de la Lettre par des louanges en l'honneur du grand
Apôtre qui, dans sa belle Epître aux Romains, a posé le fondement de la grâce
chrétienne, et le premier a pénétré ce mystère de bonté divine et d'harmonie morale.
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