CHAPITRE XXXV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME. Du livre de la Nature et de la Grâce. —  Du livre de la perfection de la justice de l'homme. —  Lettre à Maxime de Ténés. —  Les douze livres sur le sens littéral de la Genèse (1). —  Explication des psaumes. (415-416.)

 

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Il y a presque toujours dans la vie d'un homme des faits personnels qui déterminent ses opinions en ce qu'elles ont de plus arrêté. Depuis l'âge de raison jusqu'à trente ans, Augustin, réduit à ses propres forces, aux seules ressources de son esprit, roule d'impuissance en impuissance , d'erreur en erreur; en cheminant avec les lumières purement humaines, il fait tout le tour des aberrations philosophiques, et ne découvre rien qui le tire du vide immense dans lequel il s'agite. Ce n'est que par un visible secours divin qu'enfin il arrive à la possession de la vérité. De ce long et inutile travail , de ces recherches opiniâtres et vaines, le fils de Monique conclut que l'homme tout seul ne pouvait rien pour s'élever aux choses éternelles. Ce sentiment, conforme à la révélation chrétienne, se produisit énergiquement dans le livre des Confessions, bien avant l'apparition du pélagianisme; et lorsque Péage, Célestius et leurs adhérents voulurent ne voir dans la grâce que la connaissance du bien et la faculté de choisir, Augustin s'arma contre eux de toute la puissance d'une profonde conviction personnelle, évidemment appuyée d'ailleurs sur l'autorité des livres saints.

Deux jeunes hommes nobles et lettrés , Timase et Jacques, avaient été disciples de Pélage et s'étaient séparés du monde; mais ils avaient sucé l'hérésie en même temps que l'amour des vertus chrétiennes, et s'étaient déclarés les ennemis de la grâce. Augustin les tira de l'erreur. Timase et Jacques communiquèrent alors à l'évêque d'Hippone un ouvrage de Pélage en forme de dialogue, où la. grâce était immolée 'au profit de la nature ; ils lui demandèrent instamment de le réfuter. Augustin ne se détournait qu'avec peine de ses oeuvres commencées,

 

1 De Genesi ad litteram.

 

mais cette fois il quitta tout, et avec empressement , pour combattre directement l'homme dont l'enseignement antichrétien égarait les consciences. Il s'abstint pourtant de nommer Pélage dans un intérêt de charité, et afin de ne compromettre par aucune irritation l'espérance de son retour à la vérité catholique. Dans notre analyse du livre De la Nature et de la Grâce, comme dans l'analyse de tous les ouvrages qui suivront sur la question pélagienne, nous aurons toujours soin de nous défendre des répétitions: Augustin était souvent forcé de revenir sur les mêmes raisonnements et les mêmes vérités, mais nous n'avons pas la même nécessité vis-à-vis de notre lecteur.

La raison de la foi chrétienne, c'est l'intelligence de cette vérité: que la justice de Dieu ne consiste pas dans les commandements de la loi, mais dans le secours de la grâce de Jésus-Christ. Si on pouvait vivre avec une parfaite justice sans la foi en Jésus-Christ, cette foi ne serait point nécessaire au salut, et dès lors on pourrait se demander pourquoi Jésus-Christ est mort. La mort du Sauveur serait vaine, si elle n'avait pour but la justification et la délivrance de la nature humaine. La nature de l'homme fut créée saine et pure; depuis la rébellion primitive elle a besoin d'un médecin. Le secours de Jésus-Christ, sans lequel il n'est pas de salut , n'est pas le prix du mérite, mais on le reçoit gratuitement, et voilà pourquoi on l'appelle grâce. Tous ayant péché, la masse du genre humain aurait pu être condamnée sans injustice de la part de Dieu; l'Apôtre nomme avec raison les élus des vases de miséricorde, et non pas des vases de mérite. Tels sont les principes que l'évêque d'Hippone proclame dans les derniers chapitres du livre De la Nature et de la Grâce.

 

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Pélage ne se bornait point à soutenir que l'homme pourrait être sans péché, mais il soutenait encore que l'homme ne saurait être coupable, à moins qu'il fût en son pouvoir de se maintenir exempt de faute (1). Augustin répond par l'exemple des petits enfants auxquels est fermée la porte du royaume des cieux, lorsqu'ils n'ont pas eu le bonheur de recevoir le baptême; il ne dépendait pas d'eux pourtant d'être purifiés ou de ne l'être pas dans l'eau régénératrice. Une équivoque de Pélage avait fait d'abord espérer à Augustin que le novateur admettait la grâce comme condition indispensable de la justification. Mais plus tard l'évêque reconnut que la grâce de Pélage n'était que le libre arbitre et la connaissance de la loi. Pélage invitait à demander pardon à Dieu des péchés commis, et se taisait sur la nécessité de prier pour éviter les fautes à l'avenir. Augustin lui cite ces paroles de l'Oraison dominicale : Ne nous induisez point en tentation. Les péchés, disait Pélage, ne sont pas des substances et ne peuvent pas vicier.

« O frère, s'écrie Augustin, il est bon de vous souvenir que vous êtes chrétien ! Peut-être suffirait-il de croire ces choses; mais cependant, comme vous voulez disputer, il ne serait pas mauvais, mais il serait utile d'avoir précédemment la foi.. Ne pensons pas que le péché ne puisse pas vicier la nature humaine, mais, sachant par les divines Ecritures que notre nature est corrompue, cherchons plutôt comment cela s'est fait. Nous avons appris déjà que le péché n'est pas une substance, mais ne pas manger, ce n'est pas une substance, et cependant le corps, s'il est privé de nourriture, languit, s'épuise, se brise tellement, que la durée d'un tel état lui permettrait à peine de revenir à cette nourriture dont la privation l'a vicié. C'est ainsi que le péché n'est pas une substance, mais Dieu est une substance et une substance souveraine, et la seule nourriture vraie de la créature raisonnable ; en se retirant de lui par la désobéissance, et refusant par faiblesse de puiser et de se réjouir où il devait, entendez le Prophète s'écrier - Mon coeur a été frappé et s'est desséché comme la paille , parce que j'ai oublié de manger mon pain (2). » La mort, disait Pélage , n'est pas une peine

 

1 Nam si idcirco tales fuerunt, quia aliud esse non potuerunt, culpa carent.

2 Chap. 20.

 

 

du péché, puisque Jésus-Christ est mort. Augustin répond que la mort, comme la naissance du Sauveur, n'a pas été une condition de sa nature, mais une puissance de sa miséricorde ; sa mort a été le prix de la rédemption des hommes. L'évêque d'Hippone montre tour à tour que quelque chose de bon peut sortir du mal, que l'orgueil de l'homme l’empêche; de comprendre un certain ordre de vérités, et qu'il serait plus utile de prier pour les hérétiques que de disputer avec eux. Il n'est pas vrai de dire que le péché a été nécessaire pour qu'il devint une cause de miséricorde : plût à Dieu que le mal ne fût point entré dans le monde et que nous n'eussions pas eu besoin de la miséricorde d'en-haut ! Dieu est le médecin suprême de nos infirmités, mais, pour nous guérir, il ne prend conseil que de sa sagesse. Dieu nous laisse quelquefois : c'est pour que la chute qui suit cet abandon nous apprenne à réprimer notre orgueil et à mettre en Dieu seul notre confiance. L'orgueil est le commencement de tout péché : « Vous serez comme des dieux, » dit à nos pères l'antique serpent.

« De quelle manière, disait Pélage, les saint; ont-ils quitté la vie ? est-ce avec péché ou sans péché? » Cette question cachait un piège: si on répond : avec. péché, la damnation frappe les saints; si on répond : sans péché, Pélage conclura que l'homme peut être exempt de fautes , au moins aux approches de la mort Tout pénétrant qu'il est, dit Augustin, il n'a point réfléchi que ce n'est point en vain que les justes eux-mêmes répètent dans leur oraison : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Le Seigneur Jésus-Christ, après avoir enseigné à ses disciples son oraison, avait ajouté : « Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses; votre père vous pardonnera aussi vos péchés. » Grâce à ce spirituel encens de la prière que nous brûlons chaque jour sur l'autel de notre coeur élevé vers Dieu, s'il n'est point en notre pouvoir de vivre sans péchés, il nous est au moins permis de mourir sans péché: le pardon divin vient couvrir les petites fautes d'ignorance ou de faiblesse. Pélage reproduit la liste des justes de l'Ecriture qu'il suppose avoir vécu sans péché : Augustin proclame qu'un seul de ces personnages a passé des jours exempts de toute souillure : c'est Marie,   mère du Rédempteur. Les autres saints (191) personnages de l'Ecriture, si on les interrogeait , répondraient d'une voix par ces paroles de saint Jean : « Si nous disons que nous n'avons point de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous  (1). » Pélage prétend que si Abel avait péché, l'Ecriture eût rapporté ses fautes comme elle a rapporté celles d'Adam, d'Eve et de Caïn. Augustin fait observer que les livres sacrés ne pouvaient pas raconter la multitude de fautes légères qu'un homme peut commettre dans sa vie. En revenant à la question de savoir si on peut se maintenir pur, Augustin remarque qu'il ne s'agit pas maintenant de notre nature telle qu'elle a été primitivement formée, mais de la nature corrompue; il s'agit de l'homme que les voleurs ont laissé à demi-mort sur le chemin , couvert de blessures et qui ne saurait remonter au sommet de la justice d'où il est tombé : on lui panse encore les plaies, quoiqu'il soit déjà dans l'hôtellerie (2). Pélage s'armait de quelques passages de Lactance, de saint Hilaire, de saint Ambroise, de saint Chrysostome, de saint Jérôme et d'Augustin lui-même; l'évêque d'Hippone explique ces divers passages et leur restitue leur signification catholique.

Nous ne connaissons l'ouvrage de Pélage que par les citations qu'en fait Augustin dans le livre De la Nature et de la Grâce. Obligé de soutenir sa doctrine par le témoignage de l'Ecriture et des Pères, Pélage multiplie les ambiguïtés et les subtilités; son rationalisme, emprisonné dans le cercle des livres inspirés, ne se maintient qu'à la faveur de la nuit de certains passages; il ne vit qu'à l'aide des violences qu'il fait subir aux mots. On sent que la vérité des livres saints et de la tradition enveloppe Pélage de replis et de noeuds auxquels il s'efforce en vain de s'arracher; il y demeure enlacé et tombe d'épuisement sous l'étreinte de la vérité victorieuse. Augustin chasse avec sa lumière toutes les ombres où se cantonne l'hérésiarque breton ; il remet au service de la foi toutes les paroles dont le novateur abuse, enlève à Pélage les armes que celui-ci avait dérobées à l'arsenal des Ecritures, et le jette, solitaire et nu , au pied du dogme catholique triomphant !

Timase et Jacques reçurent avec une vive joie le livre composé à leur prière; plus forts et plus consolés après cette lecture, ils s'écrièrent

 

1 Chap. 41, § 50. — 2 Saint Jean, I, 8.

 

avec le Psalmiste : « Dieu a envoyé sa parole et les a guéris (1). » Ils admirèrent comment Augustin avait relevé jusqu'aux moindres détails de l'ouvrage de Pélage. Mais ils éprouvèrent le regret que ce livre excellent leur fût parvenu trop tard pour être mis entre les mains des hommes qui en auraient eu le plus de besoin ces hommes, au nombre desquels se trouvait peut-être Pélage, étaient partis; mais les deux jeunes catholiques espèrent que Dieu,-qui veut éclairer et sauver toutes les créatures formées à son image, fera parvenir aux esprits égarés ce bienfait de sa grâce. Timase et Jacques étaient déjà sortis de l'erreur par la parole de l'évêque d'Hippone ; ils se félicitent qu'une explication plus étendue les ait mis dans le cas d'instruire les autres.

Le livre ou la lettre sur la Perfection de la justice de l'homme appartient, comme le livre de la Nature et de la Grâce, à l'année 415. Augustin n'ayant point parlé de ce travail dans la Revue de ses ouvrages, il a fallu le témoignage positif de Possidius et aussi les témoignages de saint Fulgence et de saint Prosper pour l'attribuer à l'évêque d'Hippone. L'auteur du livre de la Perfection de la justice de l'homme ne repousse pas absolument l'opinion de ceux qui prétendaient qu'un chrétien pouvait, avec la grâce de Dieu, se défendre de toute souillure en ce monde ; cette opinion fut condamnée par le concile de Carthage en 418, ce qui assigne au livre dont il s'agit une date antérieure à la date du concile. Possidius le place vers la fin de l'année 415, entre le livre de la Nature et de la Grâce et le livre des Actes de Pélage. Ce travail, adressé aux évêques Eutrope et Paul, est une réponse à un écrit de Célestius, apporté de Sicile, et qui avait pour titre : Définition qu'on dit être de Célestius. C'est peut-être au sujet de cet écrit que saint Jérôme montrait Célestins se promenant, non point sur les épines des syllogismes, mais sur les épines des solécismes. L'ouvrage d'Augustin est une réponse à une série de questions ou de raisonnements posés par Célestius. Nous reproduirons ce qui a trait aux questions les plus importantes.

- Le péché nous est-il naturel ou accidentel ?

Le péché n'est pas naturel, mais provient d'une nature corrompue.

- Le péché est-il un acte ou une chose?

Le péché est un acte comme la claudication

 

1 Ps. VI, 20.

 

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est un acte. L'homme boitera, tant que son pied ne sera pas guéri. De même il y aura péché, tant que l'homme intérieur n'arrivera pas à la guérison.

- L'homme doit-il être sans péché? Sans doute il le doit. S'il le doit, il le peut. S'il ne le peut pas, il ne le doit pas.

La comparaison du boiteux va nous aider à répondre. Quand nous voyons un boiteux qui peut être guéri, nous disons avec raison : Cet homme ne doit pas boiter; et s'il le doit, il le peut. Cependant il ne saurait se guérir au gré de sa prompte -volonté; il faut que les soins de la médecine viennent à son secours. Jésus-Christ est descendu pour venir en aide aux malades de la terre.

Comment l'homme pèche-t-il? est-ce par la nécessité de la nature ou par son libre arbitre ? Si c'est par nécessité de nature, l'homme n'est pas coupable; si c'est par libre arbitre , c'est de Dieu qu'il l'a reçu, et que devient alors la bonté d'un Dieu qui incline l'homme plus facilement au mal qu'au bien?

L'homme pèche par son libre arbitre. Mais une corruption pénale a changé la liberté humaine en une sorte de nécessité qui fait pousser vers Dieu ce cri : Tirez-moi de mes nécessités (1). Placés sous leur empire, ou bien nous ne pouvons pas comprendre ce que nous voulons, ou bien nous ne pouvons pas accomplir ce que nous avons compris. Le libérateur a promis la liberté aux croyants. « Vous serez libres, a-t-il dit, quand le fils vous aura délivrés. » Vaincue par le vice dans lequel elle est tombée volontairement, la nature a perdu de sa liberté. Voilà pourquoi l'Ecriture a dit: On est l'esclave de celui par qui on a été vaincu. De même que ce sont les malades, et non pas les gens bien portants, qui ont besoin du médecin , de même ce sont les esclaves , et non pas les hommes libres, qui ont besoin d'un libérateur. La santé de l'âme, c'est sa vraie liberté.

Nous bornerons ici cette analyse. Les solutions données aux autres questions de Célestins se retrouvent dans les précédentes parties de notre travail. L'éternelle objection, c'est l'inutilité de la volonté humaine dans un ordre moral où tout est subordonné à la volonté de Dieu seul; Augustin répond toujours que la volonté humaine est faible et malade depuis la chute, mais qu'elle n'est point vaine et qu'elle peut

 

1 De necessitatibus meis educ me. Ps. XXIV, 17.

 

encore remonter à la justice avec le secours divin.

Tous les traits qui révèlent les usages de ces temps reculés doivent entrer dans notre oeuvre. Augustin avait écrit en son nom et au nom d'Alype à Maxime, médecin de Ténès (fancienne Cartenna) pour le féliciter d'être sorti de l'arianisme et l'inviter à ramener à la foi chrétienne ceux de sa maison dont l'éloignement de l'Eglise était son ouvrage. Peu de temps après, un billet de l'évêque d'Hippone à Pérégrin, évêque de Ténès, le priait d'avertir Maxime au sujet de la forme de la lettre qu'il lui avait adressée : les tablettes ou le parchemin était écrit des deux côtés. Augustin veut faire prévenir Maxime qu'il est dans la coutume d'écrire ainsi aux évêques et même aux laïques avec qui il entretient des relations familières; il ajoute que de cette manière les lettres sont plus tôt faites et d'une plus facile . lecture. On n'écrivait que sur un seul côté du parchemin les lettres de cérémonie.

Nous avons vu que l'ardente admiration des hommes laissait à peine à Augustin le temps d'achever ses ouvrages. Mais il en est un que le grand docteur put défendre pendant quatorze ans contre les instances de ses amis c'est l'ouvrage sur le sens littéral de la Genèse, composé de douze livres, terminé dès l'année 401, et qui ne fut publié qu'en 415. Comme la matière était semée de difficultés, Augustin saisissait chaque instant de loisir pour corriger son oeuvre. Dans sa Revue (1), l'évêque d'Hippone met cet ouvrage beaucoup au-dessus du livre imparfait sur la Genèse, qu'il composa lorsqu'il était simple prêtre ; mais il confesse qu'en beaucoup d'endroits il cherche plutôt la vérité; qu'il ne la trouve, et que ce travail renferme, plus d'hésitations que de certitudes. Son but était de faire voir que la lettre même de la Genèse n'offre rien qui ne puisse être vrai. Les douze livres contiennent seulement l'explication des trois premiers chapitres de la Genèse; chaque mot de cette merveilleuse histoire de, la création appelait de longs discours. Le pénétrant commentateur s'est arrêté au verset 23 du troisième chapitre, qui nous montre le premier homme chassé du paradis. Le douzième et dernier traite du paradis ou du troisième ciel de saint Paul, des visions et des pressentiments prophétiques.

De magnifiques éclairs de génie brillent dans

 

1 Livre I, chap. 18.

 

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le commentaire d'Augustin sur la création. Bossuet, dans les premières pages du Discours sur l'Histoire universelle, s'est inspiré des passages où l'évêque d'Hippone nous montre la Trinité éternelle créant l'univers et l'homme. Augustin, dans sa justification du récit de Moïse, a deviné des points dont la science moderne a reconnu l'exactitude. Le grand docteur établit que c'est l'opération de Dieu qui donne à chaque créature son mouvement et lui conserve l'existence : il n'en est pas du monde comme d'un édifice qui subsiste, quoique la main de l'architecte n'y apparaisse plus; si Dieu cessait de gouverner le monde, le monde cesserait d'exister (1). Augustin inclinait à penser que les jours de la création n'étaient pas des jours comme les nôtres; il croyait que Dieu a tout créé à la fois. Milton aurait pu apprendre à connaître les anges en lisant le cinquième livre sur la Genèse; l'évêque d'Hippone marque leur création au premier jour, qui fut le jour de la création de la lumière. Son opinion sur le paradis terrestre, c'est qu'il a réellement existé; il permet qu'on lui donne un sens spirituel; mais il condamne l'opinion qui n'y verrait qu'une pure allégorie (2). Augustin n'adopte aucun sentiment sur le lieu où a pu être situé le paradis terrestre, et ne juge pas les hommes capables de résoudre cette question. Le dixième livre roule tout entier sur l'origine de l'âme. Dans sa lettre à saint Jérôme, Augustin paraissait se rapprocher de l'opinion qui admettait une création journalière des âmes à mesure que des enfants reçoivent la vie ; dans le dixième livre sur la Genèse, il semble pencher vers l'opinion qui fait naître une âme d'une autre âme. Cette question, qui occupait vivement alors l'Afrique et l'Orient, est creusée à fond. Toutefois Augustin ne se prononce pas. Ce beau génie, que passionnait si prodigieusement l'amour de la vérité, n'est jamais plus admirable que dans l'aveu de son ignorance.

Dans le onzième livre, le grand évêque demande pourquoi Dieu a permis la tentation d'Adam, et répond que l'homme eût été moins digne de louange, si sa fidélité n'eût pas été mise à l'épreuve. Il croit que le diable, tombé par l'orgueil, était un ange inférieur aux bons anges. La soumission de la femme à l'égard de son mari lui paraît une expiation de sa faute. Que d'idées et d'observations, que de choses dans ces douze livres ! Mais nous craindrions

 

1 Livre IV. — 2 Livre VIII.

 

de nous aventurer trop avant sur l'océan théologique.

Il se présente ici un autre travail d'Augustin qui donnerait matière à une longue appréciation, si notre rôle d'historien ne nous traçait point d'infranchissables limites; c'est le beau travail sur les Psaumes, l'Explication (1) des Cantiques du royal prophète, faite presque toujours devant le peuple à Hippone ou à Carthage, remarquable au plus haut degré, moins par la forme que par la solidité de la morale , la grandeur des pensées et la variété des enseignements religieux.

Augustin s'élève parfois à une forte éloquence. Il semblait parler pour notre époque, lorsqu'il faisait entendre ces mots (2) : « Maintenant ils voient l'Eglise et disent : Elle va mourir et bientôt son nom sera effacé; il n'y aura plus de chrétiens, ils ont fait leur temps. —  Or, pendant que ces hommes disent toutes ces choses, je les vois mourir chaque jour, et l'Eglise demeure toujours debout, annonçant la puissance de Dieu à toutes les générations qui se succèdent. » Ailleurs (3), il commente cette parole du Prophète sur les impies : Leurs chefs, leurs juges sont absorbés par la pierre. « Or, la pierre, c'est Jésus-Christ, ajoute Augustin. Aristote était un grand maître, mais approchez-le de cette pierre, il est absorbé ! Autrefois on disait de lui : Le Maître a parlé, et aujourd'hui on dit : Le Christ a parlé, et Aristote tremble au fond de son tombeau. Pythagore et Platon étaient aussi de grands philosophes; faites-les avancer, approchez-les de cette pierre, comparez leur autorité à celle de l'Evangile, comparez ces hommes superbes à un pauvre crucifié. Disons-leur: Vous avez écrit vos sentences dans les coeurs orgueilleux, et lui (le Christ) il a planté sa croix sur le front des rois; puis il est mort et il est ressuscité ; mais vous êtes morts vous aussi, et je ne veux pas chercher comment vous ressusciterez. Ils sont donc absorbés par cette pierre, et leur science ne paraît de quelque valeur que si on évite de la comparer à l'Evangile. » Dans son commentaire du psaume 148, l'évêque d'Hippone nous dit que les créatures sans intelligence louent Dieu, parce qu'elles sont bonnes et que, demeurant dans l'ordre établi, elles contribuent à la beauté de l'univers; il ajoute admirablement

 

1 Enarrationes in Pealmos.

2  Sur le Ps. LXX,12. — 2 Sur le ps. CXL, 19.

 

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que Dieu est surtout glorifié par ces sortes de créatures, lorsque des êtres intelligents les contemplent.

L'illustre docteur, selon les temps , les circonstances et l'inspiration , commentait en présence des fidèles tel ou tel psaume, et, plus occupé d'instruire que de briller, il tirait de chaque parole de David d'abondantes et d'utiles leçons. Il recula longtemps devant le psaume 118, tant lui avaient paru profonds les mystères renfermés dans ce cantique ! Ce fut le dernier qu'il commenta; l'explication des cent cinquante psaumes s'achevait ainsi en 416. Possidius observe que les commentaires dictés sont les plus courts; on a remarqué aussi que ceux-là offrent le moins d'animation. Le coeur et le génie d'Augustin se répandaient mieux devant la multitude qui l'écoutait. La parole de l'évêque embrasait alors les fidèles, comme la parole du Sauveur embrasait le coeur de ses disciples attentifs à l'explication des Ecritures. Saint Fulgence conçut le dessein de quitter le monde en lisant le commentaire du psaume 36, où le grand docteur retrace les terreurs du jugement dernier. Le travail sur les Psaumes a été fait d'après la version des Septante; Augustin ne possédait pas encore la version de saint Jérôme, l'étude du texte des Septante, la comparaison des éditions latines et des diverses leçons précédaient ses propres commentaires; le docteur s'attache d'ordinaire au sens allégorique et spirituel. Oserait-on lui reprocher de n'être pas toujours conforme au sens du texte hébreu, tel que l'a reproduit saint Jérôme ? Quelques inexactitudes pour le sens littéral sont d'un poids bien léger à côté de ces trésors de pensées et de préceptes de morale répandus à pleines mains. L'obscurité des Ecritures, au lieu d'enchaîner la marche d'Augustin , l'aide en quelque sorte à multiplier les richesses de ses enseignements salutaires.

Cassiodore, dans le prologue de ses commentaires sur les Psaumes, avoue qu'il a eu souvent recours au grand évêque d'Hippone au milieu des incertitudes de son travail, et qu'il a tiré des ruisseaux de cette mer. Il applique à Augustin ce qui a été dit d'Homère sur la difficulté de lui arracher quelque chose de ses pensées. « Augustin, ajoute Cassiodore, est un maître illustre dans tous les genres, et, ce qui est rare dans la fécondité, il est prudent dans la dispute. Il coule comme une fontaine d'eau pure que rien ne souille; mais s'avançant toujours dans l'intégrité de la foi, il ne laisse aux hérétiques aucun moyen de résistance; on le trouve tout catholique, tout orthodoxe; et, resplendissant du plus doux éclat dans l'Eglise du Seigneur, il se montre à nous, environné des rayons mêmes de la divine lumière. »

Boccace avait envoyé à Pétrarque l'explication des Psaumes par Augustin; Pétrarque, ravi, le remerciait de ce présent magnifique et insigne dans une lettre mémorable : «Désormais, lui dit-il, je naviguerai avec plus de sûreté sur la mer de David; j'éviterai les écueils; je ne serai épouvanté ni par les flots des expressions ni par le choc des phrases a qui se brisent. » Le divin génie d'Augustin sera son guide et son appui au milieu des tempêtes de cette mer si difficile. L'esprit et le zèle d'Augustin apparaissent à Pétrarque comme des prodiges dont sa raison est confondue; cet homme longtemps charmé par les choses de la terre, connaissant tout à coup si profondément les choses du ciel, cet Africain maniant avec tant de puissance la langue romaine, cette incomparable fécondité au milieu des embarras des devoirs épiscopaux, sont pour Pétrarque des sujets de stupeur; il dit à son ami qu'il ne peut détacher ses yeux de l'ouvrage de l'évêque d'Hippone , et qu'il en dévore les beautés nuit et jour.

En exprimant son admiration pour les commentaires d'Augustin sur les Psaumes, Pétrarque a exprimé la nôtre, et nous nous taisons après lui.

 

1 Epist. variar. XXII.

 

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