CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME. Conciles contre les pélagiens et
décrets d'Innocent Ier. Les quinze livres sur la Trinité. Les cent vingt-quatre traités sur l'Évangile de
saint Jean, et les dix traités sur la première Epître de cet apôtre. (416.)
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L'Église d'Afrique a beaucoup fait pour
le christianisme, mais sa plus grande gloire est d'avoir signalé d'abord et vaincu
ensuite le pélagianisme. Sentinelle de l'univers catholique, l'Afrique avertissait de
l'approche de l'ennemi, le reconnaissait malgré ses déguisements et ses ruses, et, ne se
bornant pas à crier: Aux armes ! elle triomphait elle-même des attaques dirigées
contre la gloire de Jésus-Christ. Le génie et le zèle de l'Église africaine dans la
guerre pélagienne se sont personnifiés dans Augustin, à qui l'ange de la foi
chrétienne semblait redire ses plus sublimes secrets.
Nous avons eu occasion de faire remarquer
les différences de caractère entre Célestius et Pélage, l'un net et hardi dans sa
doctrine, l'autre enveloppant son erreur de finesses perfides et de détours menteurs.
Aussi le concile de Carthage de 411 n'eut pas de peine à atteindre la pensée de
Célestius et à le convaincre d'hérésie. Il n'en fut pas de même de Pélage dans les
assemblées de Jérusalem et de Diospolis ou Lydda, la première à la fin de juin 415, la
seconde au mois de décembre de la même année : à force de réticences, de tortuosités
et de défaites, le novateur échappa à une condamnation. D'ailleurs la réunion à
Jérusalem, que nous ne voulons pas appeler un concile et dont aucun acte ne fut écrit,
avait pour président l'évêque Jean, peu porté à favoriser les adversaires de Pélage
et plutôt disposé à faire pencher la balance contre eux. Orose , qui eut la double
gloire d'être l'ambassadeur de l'Église d'Espagne auprès d'Augustin et l'ambassadeur
d'Augustin auprès de Jérôme, se présenta dans l'assemblée de Jérusalem avec plus de
lumières qu'aucun des prêtres présents; il parla du concile de Carthage qui avait
condamné Célestius, annonça le livre de la Nature et de la Grâce, et donna
lecture de la lettre de l'évêque d'Hippone à Hilaire de Syracuse; il put invoquer aussi
l'autorité de saint Jérôme dans sa lettre à Ctésiphon et dans ses dialogues. Le
prêtre espagnol dut souffrir, lorsque, l'assemblée ayant demandé à Pélage s'il
reconnaissait avoir enseigné la doctrine combattue par l'évêque d'Hippone, le moine
breton répondit : Qu'ai-je affaire d'Augustin ? Une soudaine indignation saisit
tous les assistants, excepté l'évêque Jean, dont l'autorité put seule empêcher
l'expulsion du novateur irrespectueux. L'évêque de Jérusalem crut pouvoir pardonner et
prendre sur lui l'injure faite au grand homme d'Afrique en disant : Je suis
Augustin ! Orose osa lui dire : « Si vous représentez ici la personne
d'Augustin, représentez aussi ses doctrines. » L'évêque Jean parlait en grec, Pélage
parlait dans cette langue, mais Orose ne s'exprimait qu'en latin; l'interprète qui
servait d'intermédiaire, coupable d'infidélité, embrouillait toutes les questions.
Orose reconnut l'impossibilité de faire triompher la vérité dans des conditions
pareilles; il demanda que l'hérésie, plus connue chez les Latins, fût soumise à des
juges latins, et l'évêque Jean décida que la cause serait portée au tribunal du pape
Innocent Ier.
Pélage eut meilleur marché de
l'assemblée de Diospolis, non pas au profit de sa doctrine, mais à son profit personnel.
Les choses avaient été conduites de telle manière que ni Héros d'Arles et Lazare
d'Aix, accusateurs de Pélage, ni Orose, ne purent se trouver à la réunion : il est
permis de penser que l'évêque de Jérusalem ne fut pas complètement étranger aux
décisions qui amenèrent l'absence de ces trois hommes importants. On fit lecture du
mémoire des deux (196) évêques de Provence, mais les.quatorze évêques du concile ne
comprenaient pas le latin : il fallut traduire en grec le mémoire. Pélage possédait la
langue grecque comme sa langue maternelle ; il répondit avec aplomb et facilité à
toutes les questions qu'on lui adressa. Comme personne de ceux qui étaient présents ne
put mettre sous les yeux de Pélage ses propres écrits et que la conférence se passa en
demandes et en réponses, le moine breton, désertant ses propres doctrinés, marchant de
mensonge en mensonge pour gagner du temps et mieux tromper les catholiques, anathématisa
successivement tous les points de son hérésie; il ne craignit pas d'abandonner
Célestius comme un novateur dont il n'avait souci , et condamna si bien son disciple, que
l'assemblée des évêques proclama son orthodoxie.
L'intérêt de la vérité religieuse
préoccupait Augustin avant tout. Jean, évêque de Jérusalem , inspirait aux fidèles
quelque défiance; il pouvait avoir besoin d'être éclairé. L'évêque d'Hippone lui
écrivit (1), joignant à sa lettre un exemplaire du livre de la Nature et de la Grâce,
et demandant à Jean une copie des actes du synode de Lydda.
Augustin a pu dire avec vérité que, dans
l'assemblée de Diospolis, on n'a pas absous l'hérésie, mais l'homme qui niait
l'hérésie (2). Le livre des Actes de Pélage ou de ce qui s'est passé en Palestine,
adressé à Aurèle, publié au commencement de 417 (3), fut une parfaite analyse critique
du concile de Diospolis. Augustin prononçait pour la première fois le nom de Pélage
dans sa polémique.
L'évêque d'Hippone eut entre les mains
une lettre qu'on disait écrite par Pélage à un prêtre de ses amis et dans laquelle il
se glorifiait d'avoir reçu l'approbation de quatorze évêques pour la proposition
suivante : L'homme peut rester sans péché et observer facilement les commandements de
Dieu, s'il le veut. L'évêque d'Hippone montrait à la fois l'erreur de cette
proposition et la mauvaise foi de Pélage (4). Il fait aussi mention d'une défense que
Pélage lui avait envoyée par Charus d'Hippone, diacre en Orient, et qui reproduisait
inexactement les parties les plus importantes des actes du concile de Diospolis. Augustin
surprit le moine breton en flagrant délit de fausseté. Pélage
parlait beaucoup de son absolution à Diospolis, mais il aurait voulu
détruire jusqu'aux dernières traces des actes véritables de cette conférence.
D'autres manifestations de l'Eglise
allaient s'élever; au mois de juin 416, soixante-huit évêques, sous la présidence
d'Aurèle, assemblés à Carthage, selon la coutume, pour y traiter des affaires
ecclésiastiques de la province, entendirent la lecture du mémoire d'Héros et de Lazare
apporté par Orose, voulurent revoir les actes du concile de Carthage en 411, et
condamnèrent les doctrines de Pélage et de Célestius. Ils adressèrent une lettre
collective au pape Innocent Ier , afin de lui annoncer leurs décisions et de le prier de
joindre à leurs efforts l'autorité du Siège apostolique. Au mois de septembre suivant,
soixante et un évêques de la province de Numidie, parmi lesquels figure le nom
d'Augustin, réunis à Milève, adressèrent aussi une lettre à Innocent, pour appeler sa
sollicitude pastorale contre les enseignements nouveaux qui allaient jusqu'à interdire
l'oraison dominicale. En même temps, cinq évêques, Augustin, Aurèle, Alype, Evode et
Possidius, écrivaient au pontife de Rome, et lui exposaient dans toute sa vérité la
doctrine pélagienne. Cette lettre , pleine , forte et précise , fut rédigée par
l'évêque d'Hippone ; elle était accompagnée du livre de Pélage sur les forces de la
nature , et de la réfutation d'Augustin. Les évêques demandaient au pape
d'anathématiser l'ouvrage de Pélage ou d'obliger l'auteur à l'anathématiser lui-même.
Un trait de respectueuse modestie terminait cette lettre: « Nous ne prétendons pas,
disait Augustin à Innocent, augmenter avec notre petit ruisseau la fontaine de votre
science; mais dans cette grande tentation de notre temps , d'où puissions-nous être
délivrés par Celui à qui nous disons: Ne nous laissez pas succomber à la tentation,
nous avons voulu éprouver si notre goutte d'eau sort de la même source que votre fleuve
abondant, et nous avons désiré qu'une réponse de vous nous consolât dans la
participation de la même grâce (1). » Un évêque , appelé Jules , partit pour
Rome, chargé des trois lettres où l'Afrique chrétienne avait déposé la vérité. Le
Saint-Siège les reçut avec respect et avec une halite intelligence de la question;
Innocent répondit (2) sans retard à
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ces trois lettres ; il félicitait les évêques africains d'avoir
suivi les règles de la discipline et la tradition des aïeux, en consultant le
siège de Pierre sur les grandes choses de la foi , et les louait de leur admirable
manière de renverser le pélagianisme avec les armes de l'Écriture ; il repoussait en
termes énergiques les doctrines nouvelles qui , dans sa pensée , supprimaient en quelque
sorte Dieu lui-même en supprimant la prière. Innocent retranchait de la communion de
l'Église Pélage et Célestius, jusqu'à ce qu'ils eussent clairement et solennellement
condamné leurs erreurs. Cet anathème de Rome était un avertissement donné à la grande
famille catholique ; il devenait plus difficile à Pélage d'accréditer son enseignement.
Peut-être ne s'est-il pas présenté
d'exemple d'un penseur qui ait mené de front autant d'oeuvres diverses que l'évêque
d'Hippone. Il tenait sous la main de grands ouvrages qu'il achevait ou qu'il
perfectionnait, composait des livres pour chaque grave question qui naissait de la
polémique contemporaine, écrivait ou dictait des lettres dont plusieurs sont de
véritables traités, se déplaçait toutes les fois que l'exigeaient les besoins
religieux, prêchait très-souvent, et remplissait tous les devoirs épiscopaux, devoirs
si variés, si nombreux, si pesants alors ! Nous avons déjà exprimé, dans un autre
chapitre , la surprise dont on est saisi à la vue de tant de choses accomplies avec si
peu de loisirs. On dirait que le miracle de Josué s'est constamment reproduit pour
Augustin , afin de lui donner des jours plus longs et de lui laisser le temps de gagner
toutes ses batailles contre l'erreur.
L'ouvrage sur la Trinité , qu'Augustin
commença jeune et qu'il acheva vieux, comme il le dit lui-même (1) , ouvrage où
s'est montrée tout entière la profondeur de l'évêque d'Hippone, courut risque d'être
pour jamais interrompu ; les premiers livres avaient été enlevés à l'insu de l'auteur
dans un état d'imperfection qui l'affligeait ; il eût voulu d'ailleurs publier, le
travail tout à la fois , à cause de l'enchaînement des idées. Augustin en avait conçu
un certain dégoût pour son oeuvre commencée; il résolut de ne plus s'en occuper. Les
instances de plusieurs de ses frères et l'ordre d'Aurèle , son primat, purent seuls le
déterminer à
reprendre ce difficile travail, qui fut terminé en 416 ; le traité
sur la Trinité avait été entrepris dans l'année 400. Augustin chargea un diacre de
l'Église d'Hippone de porter la première édition de l'ouvrage à l'évêque de
Carthage, avec une lettre destinée à servir en quelque sorte de préface.
L'incompréhensible mystère d'un Dieu en
trois personnes sera l'éternel désespoir des intelligences qui ne voudront pas
s'incliner devant l'autorité de l'Écriture. Au temps d'Augustin comme aujourd'hui , on
faisait des objections, on proposait des difficultés; il fallait dissiper des doutes. Les
païens , les philosophes, les chrétiens mal affermis dans la foi , s'arrêtaient devant
le dogme de la Trinité comme devant un infranchissable écueil: leur raison flottait au
hasard autour de cette vérité révélée; elle se créait d'épaisses ombres qui lui
dérobaient le jour divin. Le christianisme n'était point encore entré profondément et
universellement dans le monde intellectuel et moral; des images grossières et des
imperfections se mêlaient encore à l'idée qu'on avait de Dieu, et cette façon
incomplète de concevoir la Divinité empêchait qu'on ne s'élevât à la contemplation
du mystère de la Trinité, autant que nos faibles ailes peuvent atteindre à
d'inaccessibles hauteurs. Divers passages de l'Évangile étaient aussi l'occasion de
difficultés; on en demandait l'explication. Augustin fait observer que les Latins
n'avaient pas suffisamment éclairci ce mystère , et que les travaux des Pères grecs sur
cette question n'avaient pas été traduits dans la langue de l'Occident.
Parmi ces Pères grecs, il en est un dont
le nom se lie avec un prodigieux éclat aux luttes en faveur du dogme de la Trinité,
c'est l'immortel patriarche d'Alexandrie, Athanase, qui se révéla tout à coup au
concile de Nicée ; Athanase, génie ardemment actif, d'une rigoureuse netteté , d'une
inflexible exactitude, intrépide et persévérant travailleur au profit de l'unité
religieuse ! L'arianisme dans l'Église , l'arianisme à la cour impériale le
poursuivirent longtemps de haines impitoyables ; il subit vingt ans d'exil sur
quarante-six ans d'épiscopat; mais lorsque, vieux athlète, il mourut sur son siège
d'Alexandrie, il laissa le dogme chrétien triomphant.
Toutefois, la doctrine sur le Dieu en
trois personnes ne resplendissait pas d'assez de lumières dans les Eglises d'Occident.
Une grande tâche (198) restait donc à remplir. Augustin était le seul homme de cette
époque qui fût à la hauteur d'une telle couvre; or, nul n'a jamais rien dit ni rien
écrit d'aussi fort, d'aussi profond, d'aussi frappant sur la Trinité; tous ceux, sans
exception, qui depuis lors ont parlé de ce point fondamental de notre foi, n'ont fait que
reproduire les pensées de l'évêque d'Hippone (1). Cassiodore vantait l'élévation du
Traité sur la Trinité, à la lecture duquel il fallait apporter, disait-il, beaucoup
d'application et de pénétration; Gennade (2) , exprimant son admiration par une image
empruntée aux livres saints, disait qu'Augustin avait été introduit dans la chambre
du roi et revêtu de la robe de la sagesse divine. Dans les derniers livres de cet
ouvrage, le génie philosophique d'Augustin se produit avec plus de puissance que dans
aucun autre travail de ce grand homme.
On n'attend pas de nous une analyse.
Très-abondante et très-détaillée d'un ouvrage qui se compose de quinze livres; mais,
selon notre méthode, nous en donnerons la fleur et les plus saillantes idées. Notre
grand but, notre grand espoir est de mettre le génie et les couvres d'Augustin à la
portée de toute intelligence.
Les premières lignes de cet ouvrage nous
avertissent qu'il s'agit de repousser les calomnies de ceux qui sont trompés par un
malheureux amour de la raison. L'auteur distingue trois sortes de fausses opinions sur
la Divinité : la première donnait à Dieu des proportions et des qualités corporelles ;
la seconde lui donnait les proportions et les qualités de l'intelligence humaine; la
troisième opinion, voulant affranchir l'idée de Dieu de tout point de ressemblance avec
les choses créées, esprit ou matière, se perdait dans un abîme d'absurdités. Quand
l'Ecriture nous représente Dieu sous des formes visibles ou avec des sentiments humains,
elle descend au niveau de la faiblesse de notre esprit et nous offre des degrés pour
monter peu à peu à la hauteur divine. Augustin expose le sujet de son ouvrage :
démontrer que la Trinité est un seul et vrai Dieu, que le Père, le Fils et le
Saint-Esprit sont une même substance ou plutôt une même essence; prouver
par l'autorité des Ecritures que c'est là l'enseignement de la foi,
et répondre ensuite aux objections de tout genre qui sont faites contre le mystère de la
Trinité.
« Celui qui lit ces choses, dit
Augustin, quand il se croira dans la certitude, qu'il marche avec moi; quand il hésitera,
qu'il cherche avec moi ; quand il reconnaîtra quelqu'une de ses erreurs, qu'il revienne
à moi ; et s'il trouve que je sois dans l'erreur moi-même, qu'il me reprenne. Entrons
ensemble dans la voie de la charité, tendant vers celui de qui il a été dit : Cherchez
toujours sa face (1). » Il ajoute que si quelqu'un blâme ce qu'il aura dit, parce
qu'il ne le comprend pas, il doit s'en prendre à ses expressions et non point à sa foi :
nul homme n'a jamais parlé de manière à être compris de tous en toutes choses.
La foi enseigne que les trois personnes de
la Trinité sont inséparables dans toutes les opérations divines. Cependant, dira-t-on,
on a entendu la voix du Père qui n'était pas la voix , du Fils; c'est le Fils qui est
né dans la chair, qui a souffert, qui est ressuscité et qui est remonté au ciel; c'est
l'Esprit saint qui est descendu sous la forme d'une colombe. Comment la Trinité est-elle
inséparable dans des opérations aussi distinctes? De plus, on demande comment le
Saint-Esprit fait partie de la Trinité , puisqu'il n'a été engendré ni du Père ni du
Fils et qu'il est l'esprit de tous les deux.
Augustin établit d'abord, par les
témoignages de l'Ecriture, que Jésus-Christ, le Verbe fait chair, est Dieu, qu'il est de
même nature que le Père, qu'il accomplit les mêmes merveilles, qu'il a créé tout ce
qui existe, qu'il a ressuscité les morts. Il montre, par le témoignage de saint Paul,
que l'Esprit-Saint est Dieu, que nous sommes ses temples, et que nous lui devons le culte
de latrie (2) comme au Père et au Fils. Viennent ensuite les objections.
Mon père est plus grand que moi,
dit le Sauveur, dans l'Evangile de saint Jean (3). Il dit dans l'Evangile de saint
Matthieu,: Si quelqu'un parle contre le fils de l'homme, il lui sera remis; mais
s'il parle contre le Saint-Esprit, il ne lui sera remis ni en ce siècle ni en l'autre.
Ces mots semblent établir de l'inégalité entre les trois personnes divines, mais
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Augustin nous fait observer que, dans ces passages de l'Evangile,
Jésus-Christ parle de lui comme homme; pour l'intelligence des discours évangéliques,
on ne doit jamais oublier la distinction des deux natures. C'est ainsi que le Dieu se
révèle dans ces mots du fils de Marie Mon père et moi nous ne sommes qu'un (1). Tout
ce qu'a mon père est à moi (2). Le Fils dit au Père : Glorifiez-moi (3), et puis il
lui dit : Je vous ai glorifié sur la terre. Pour le Fils comme pour, le Saint-Esprit,
être envoyé, c'est apparaître dans le lieu où il était déjà; la mission de ces deux
personnes divines ne constate donc pas une infériorité relativement à la personne du
Père. Le Fils seul s'est fait homme, mais les trois personnes divines ont concouru à la
formation de l'humanité du Sauveur. Les trois anges qui apparurent à Abraham sont une
image du mystère de la Trinité. Le grand docteur laisse entrevoir, avec beaucoup de
réserve pourtant, l'idée que les Tables de la loi sur le Sinaï furent données par
l'Esprit-Saint appelé dans l'Evangile le doigt de Dieu; l'apparition sur la sainte
montagne arrive cinquante jours après l'immolation de l'agneau et la célébration de la
Pâques, comme, plus tard, l'Esprit saint promis aux apôtres descend cinquante jours
après la passion du Seigneur. Les langues de feu de Sion rappellent aussi la fumée et
les éclairs du Sinaï. Telle est la matière des deux premiers livres sur la Trinité.
Dans le troisième livre, Augustin, qui
s'est déjà longuement étendu sur les apparitions divines, cherche de quelle manière
Dieu s'est montré aux hommes : a-t-il formé des créatures tout exprès pour servir
d'instrument à ses révélations? S'est-il montré au moyen des anges qui existaient
déjà et qui prenaient des corps créés afin d'accomplir leur mission? ou bien ces
anges, d'après le pouvoir qu'ils avaient reçu de Dieu , changeaient-ils leur propre
forme selon les besoins de chaque acte de leur ministère? Nous passerons rapidement sur
ces questions de simple curiosité religieuse qui n'ont pas aujourd'hui le vif intérêt
qu'elles avaient il y a quatorze siècles. L'évêque d'Hippone croit que c'est par le
ministère des anges que Dieu s'est montré à Abraham , à Moïse, à divers personnages
des saintes Ecritures. A propos des apparitions merveilleuses, Augustin est grand dans sa
manière d'apprécier les miracles. Il nous présente les faits miraculeux
comme les résultats d'une volonté qui opère sans effort ni
trouble, et sans surcroît de puissance. Chaque année, à des jours marqués, des eaux
tombent sur la terre, mais si la force divine, qui soutient toute créature, assemble
soudain les nuages et les change en pluie à la prière d'Elfe après de longs jours d'une
sécheresse désastreuse, nous donnons le nom de miracle à cet événement inaccoutumé.
C'est Dieu qui envoie les éclairs et le tonnerre; ils étaient miraculeux sur le mont
Sinaï, parce qu'ils se produisaient .d'une façon inusitée. L'homme plante et arrose,
mais c'est Dieu qui donné l'accroissement, et la grappe de la vigne et le vin sont
l'oeuvre de Dieu; le vin changé en eau sur un signe du Seigneur est un miracle aux yeux
des hommes les plus grossiers. C'est Dieu qui revêt les arbres de feuillage et de fleurs;
mais lorsque tout à coup vint à fleurir la verge d'Aaron , la Divinité conversa pour
ainsi dire avec l'humanité qui doutait. Celui qui a ressuscité des morts donne la vie
dans le sein des mères, et des corps naissent pour périr ensuite. Tous ces faits sont
appelés naturels, lorsqu'ils se produisent comme un fleuve de choses qui passent et qui
coulent; on les proclame des merveilles, quand ils s'accomplissent d'une manière
nouvelle, pour donner des avertissements aux hommes. Au fond, c'est toujours une même loi
qui se produit avec des variétés. Il y a donc une grande irréflexion dans la révolte
de la raison des philosophes contre la seule idée d'un miracle.
Au début du quatrième livre destiné au
mystère du Verbe incarné, l'évêque d'Hippone exalte la connaissance de soi-même. Le
genre humain, dit-il, a coutume de faire un très-grand cas de la science des choses de la
terre et du ciel; mais ceux-là sont meilleurs, qui préfèrent à cette science
l'avantage de se connaître eux-mêmes; il est plus glorieux de comprendre sa propre
infirmité que de scruter et de savoir les chemins des astres. La science de celui qui
gémit et pleure sur sa misère intérieure n'enfle point, parce que la charité édifie;
il a mieux aimé connaître la maladie de son âme que de connaître le circuit du monde;
les fondements de la terre et la hauteur du ciel. C'est le désir de la patrie qui produit
la douleur du pèlerinage. Augustin se place parmi ces pauvres du Christ qui gémissent,
et demande à Dieu la puissance de répondre aux hommes qui n'ont ni soif ni faim (200) de
justice : « Je sens, s'écrie-t-il, combien le coeur humain enfante d'illusions ! et
qu'est-ce que mon coeur, si ce n'est le coeur humain? » Il prie Dieu que ces illusions ne
viennent pas se mettre à la place de la vérité dans son ouvrage.
En divers endroits de notre ouvrage, nous
avons entendu le grand évêque nous parler de l'incarnation; nous ne pouvons nous
arrêter à ce que renferme sur ce mystère le quatrième livre de la Trinité. Le Verbe
fait chair est considéré comme l'illuminateur de notre intelligence, comme le
libérateur de l'âme et du corps, tous les deux promis à la mort : le péché tue
l'âme, la peine du péché tue le corps. L'abandon de Dieu est la mort de l'âme, comme
l'abandon de l'âme est la mort du corps. Une digression sur le nombre six et sur le
nombre trois, l'unité morale du monde constituée par la médiation d'un seul, quelques
considérations sur les philosophes anciens, qui n'ont rien à nous apprendre sur la
source du fleuve du genre humain et sur la future résurrection des morts, et qui n'ont
pas été dignes de recevoir les révélations d'en-haut, remplissent plusieurs chapitres.
L'incarnation a été comme un degré divin pour nous faire monter à l'immuable vérité.
Il y a, dit Augustin dans le dix-huitième chapitre, aussi loin de notre foi à
l'évidence de la vérité par laquelle nous atteindrons à la vie immortelle, qu'il y a
loin de la mortalité à l'éternité. La vérité doit un jour succéder à la foi, comme
l'éternité à la mortalité.
Le cinquième livre est abstrait; c'est
une réponse aux ariens, qui attaquaient le mystère de la Trinité en cherchant à
prouver la différence de la substance du Père et du Fils. « Tout ce qui se conçoit et
se dit de Dieu se dit et se conçoit non selon l'accident, mais selon la substance; être
non engendré se dit du Père selon la substance; être engendré se dit aussi du Fils
selon la substance. Il est différent de n'être pas engendré et d'être engendré : donc
la substance du Père et du Fils est différente. » L'évêque répond : « Si tout ce
qui se dit de Dieu se dit selon la substance, « il est donc dit selon la substance : Mon
père et moi nous ne sommes qu'un. La substance du Père et du Fils est donc une et la
même, et si cela n'a pas été dit selon la substance, on peut donc dire de Dieu quelque
chose qui ne soit pas selon la substance; et dès ce moment nous ne sommes pas forcés
d'entendre selon la substance le non-engendré et l'engendré. » Le docteur cite ces
paroles de saint Paul : Il (le Fils) n'a pas cru usurper en se disant égal à
Dieu (1). Il applique le même argument à ce passage, et le raisonnement des ariens
se trouve renversé. D'après les principes établis par le saint évêque, ce qui se dit
substantiellement de Dieu se rapporte aux trois personnes, comme quand on parle de la
bonté, de la splendeur, de la toute-puissance de Dieu; ce qui se dit d'une des personnes
divines, du Père, du Fils ou du Saint-Esprit ne s'applique pas à la Trinité tout
entière. Il n'y a qu'une essence, mais trois personnes ou trois hypostases, comme disent
les Grecs, et toutefois le grand docteur avoue que les expressions manquent pour définir
avec précision les mutuels rapports des trois personnes divines.
Le sixième livre prouve que ces noms vertu
de Dieu et sagesse de Dieu (2), donnés au Christ n'atteignent en rien l'égalité du
Père, du Fils et du Saint-Esprit ; il explique ces paroles de saint Hilaire :
L'éternité dans le Père, la ressemblance dans l'image, l'usage dans le don, qui ne sont
qu'une désignation des attributs des personnes divines. Le septième livre continue
l'examen de la même question.
Dans le huitième livre, le saint évêque
établit que deux ou trois personnes de la Trinité ne sont pas plus grandes qu'une seule
; en voici la raison : la grandeur d'un être est dans sa vérité; pour avoir plus de
grandeur, il est nécessaire d'avoir plus de vérité, et le Père et le Fils ensemble ne
sont pas plus vrais que le Père et le Fils en particulier. Le Saint-Esprit est aussi vrai
et par conséquent aussi grand que le Père et le Fils ensemble. La Trinité n'est pas
plus grande qu'une seule des personnes qui la composent. Augustin découvre dans la
charité un vestige du divin mystère qui nous occupe. Il y a trois choses dans la
charité: celui qui aime, celui qui est aimé et l'amour.
Cette image de la Trinité trouvée en
nous-mêmes prend un développement d'une remarquable profondeur dans le neuvième livre.
Augustin distingue dans l'homme un esprit, une connaissance de soi-même, un amour de
soi-même. Exister, se connaître, s'aimer, ces trois choses-là sont absolument égales
dès qu'elles sont parfaites, et forment substantiellement une même chose. L'esprit, la
connaissance,
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l'amour ont chacun une sorte d'existence relative, mais ils
constituent un ensemble inséparable, une unité d'essence. A chaque vérité que nous
apercevons, à chaque sentiment qui nous saisit, nous engendrons en nous la Parole ou le
Verbe; l'amour unit et serre dans un embrassement spirituel le Verbe et l'intelligence de
qui il est engendré. La parole est égale à l'esprit qui l'enfante, et l'amour qui les
lié est égal à tous les deux.
Mais l'esprit de l'homme offre à
l'évêque d'Hippone une autre image de la Trinité, qu'il juge plus claire encore que la
précédente ; c'est le sujet du dixième livre. Dans le dixième chapitre de ce livre,
nous retrouvons l'évidence intime comme base de la certitude, et cette doctrine
cartésienne dont Augustin est l'inventeur et le père. L'homme, dit ce grand docteur,
sait qu'il existe, qu'il vit, qu'il comprend... On a accumulé les systèmes sur la nature
de l'âme, « mais, dit l'évêque d'Hippone, qui peut mettre en doute sa vie, son
souvenir, son intelligence , sa volonté , sa pensée, sa science, son jugement? et lors
même qu'il doute, il vit : s'il doute de son doute, il se souvient; s'il doute, il
comprend qu'il doute; s'il doute, c'est qu'il aspire à la certitude; s'il doute, il pense
; s'il doute, il sait qu'il ne sait pas; s'il doute, il juge qu'on ne doit pas donner sans
raison son assentiment. Le doute même suppose que quelque chose existe. L'esprit est donc
forcément certain de lui-même. »
Le docteur découvre ensuite une image de
la Trinité dans la mémoire, l'intelligence et la volonté qui au fond ne sont qu'une
seule vie, un seul esprit, une seule essence. Comprendre, vouloir et se souvenir, c'est un
même acte, une même pensée. Ainsi la connaissance de l'homme intérieur aide à
pénétrer dans la mystérieuse nature divine, à l'image de laquelle il a été créé.
Augustin nous fait remarquer aussi dans l'homme extérieur des traces de la Trinité; le
onzième livre renferme les développements de ces nouveaux aperçus. L'investigateur du
plus grand des mystères reconnaît trois choses dans l'action de voir, l'objet qui est
vu, la vision ou le regard qui n'existait pas auparavant, l'intention de l'esprit. Le
corps visible, le regard et la volonté de voir sont trois choses de natures différentes,
mais qui se confondent dans une sorte d'unité. Revenant à l'homme intérieur, Augustin
expose comment la trinité de la mémoire, de la vision interne et de la volonté, forme
l'unité de la pensée (1).
Mais le grand docteur, au douzième livre,
ne veut reconnaître comme parfaite image de Dieu et de la Trinité que cette portion de
notre intelligence qui, pour refléter la Trinité, n'a pas besoin de l'action des choses
temporelles et s'élance d'elle-même à la contemplation de ce qui est éternel. Il
repousse, comme étant contraire à l'Ecriture, l'image de la Trinité, représentée par
la réunion de l'homme, de la femme et de l'enfant. C'est l'homme qui a été créé à
l'image de Dieu, et non pas la famille. L'examen des phénomènes de la pensée amène
Augustin à se prononcer contre les réminiscences de Pythagore et de Platon ; Platon, ce noble
philosophe, ainsi que l'appelle l'évêque d'Hippone, rapportait qu'un enfant,
interrogé sur je ne sais quelle question de géométrie, répondit comme s'il eût été
versé dans cette science ; interrogé par degrés et avec art, cet enfant voyait ce qu'il
fallait voir, et disait ce qu'il avait vu. Si les réponses de l'enfant, observe Augustin
, avaient été le souvenir de choses connues autrefois, chacun pourrait en faire autant ;
or, tous n'ont pas été géomètres dans une première vie, ajoute le grand évêque,
puisqu'au contraire il s'en rencontre si peu dans le genre humain. La merveille de
l'enfant dont parle Platon peut s'expliquer par une organisation riche et privilégiée.
De nos jours, on a vu des prodiges de ce genre (2), supérieurs très-probablement à
l'exemple que citait Platon, et personne n'a eu l'idée d'attribuer ces étonnantes
aptitudes à des souvenirs d'une autre vie. Pythagore, dit-on, se rappelait ce qu'il avait
éprouvé lorsqu'il habitait un autre corps , mais de pareilles réminiscences ne sont que
des illusions de la nature des songes.
Le treizième livre, après nous avoir
conduits à travers les dogmes fondamentaux de la foi, nous fait remarquer des trinités
dans la science.
Le quatorzième livre revient sur une
distinction déjà faite entre la science et la sagesse: la science est la connaissance
des choses humaines , la sagesse est la connaissance des choses divines. Retenir,
contempler, aimer la foi , cette trinité de quelque chose qui appartient au temps ne
saurait être regardée par
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Augustin comme une image de Dieu, le roi de l'éternité; c'est dans
ce qui doit toujours être , c'est dans l'âme immortelle que nous devons chercher une
image du Créateur. L'esprit qui se regarde, se comprend et se reconnaît par la pensée,
voilà une véritable image de la Trinité. Cette partie du quatorzième livre contient
des idées déjà exprimées ailleurs ; mais ces idées reçoivent ici des développements
et une grande clarté. L'auteur monte plus haut vers l'éternelle lumière, lorsqu'il nous
dit que l'âme humaine est une image de la Trinité, non pas seulement parce qu'elle peut
se souvenir d'elle-même, se comprendre et s'aimer, mais surtout parce qu'elle peut se
souvenir de Dieu, concevoir et aimer ce Dieu dont elle est l'ouvrage. La rébellion et le
désordre effacent en nous l'image de Dieu ; la justice et l'amour divin la renouvellent
et l'achèvent jusqu'à donner à l'âme humaine, au delà du tombeau, son dernier trait
de ressemblance avec l'auguste Trinité.
Le quinzième et dernier livre est comme
un résumé de tout l'ouvrage. Il se termine par une prière. Après avoir dit qu'il a
cherché Dieu, qu'il a désiré voir avec son intelligence ce qu'il croyait, qu'il a
beaucoup discuté et beaucoup travaillé, « Seigneur mon Dieu, s'écrie Augustin, ma
seule espérance, exaucez-moi, de peur que ma lassitude ne m'empêche de vous chercher
encore, mais faites que je cherche toujours ardemment votre face. Donnez-moi le courage de
vous chercher, vous qui m'avez fait vous trouver et qui m'avez donné de plus en plus
cette espérance. Ma force et ma faiblesse sont devant vous; conservez l'une, guérissez
l'autre. Ma science et mon ignorance sont devant vous; recevez-moi lorsque j'entre, là
où vous m'ouvrez; ouvrez-moi lorsque je
frappe, là où vous fermez. Que je me souvienne de vous, que je vous comprenne, que je
vous aime; augmentez en moi ces choses jusqu'à ce que vous m'ayez entièrement
renouvelé. » Le grand évêque se rappelle ensuite ces mots de l'Ecriture (1): Vous
n'éviterez point le péché dans les longs discours, et regrette d'avoir longuement
parlé. Il demande à Dieu de le délivrer des longs discours et aussi de ses propres
pensées, quand elles ne sont point agréables à Dieu : lorsque sa bouche se tait, son
esprit ne se. tait point : « Mes pensées , telles que vous les connaissez, ajoute le
saint docteur, sont
en grand nombre; ce sont des pensées humaines, pensées vaines.
Faites-moi la grâce et de ne pas les suivre, et si parfois elles me plaisent, de les
désapprouver et de ne m'y point endormir. Que rien dans mes ouvrages ne procède de mes
propres pensées, mais que mon jugement et ma conscience s'en défendent par votre
secours. »
L'ouvrage de la Trinité est comme
un long regard attaché sur le soleil; loeil du grand évêque est vigoureux,
perçant, intrépide; il ne se ferme pas devant les éblouissants rayons de l'astre
éternel. Augustin, plongeant au sein des mystères de l'infini, cherche à concilier
l'idée de l'unité divine avec le dogme des trois personnes éternelles; il interroge
tour à tour les Ecritures inspirées et l'âme humaine; ce n'est pas une des moindres
beautés de son oeuvre que de montrer dans l'homme une vivante image de la Trinité, image
qui devient de plus en plus ressemblante par la pratique de la vertu, et qui se déifie en
quelque sorte en passant de l'énigme et du voile de la vie à l'évidence de
l'éternité. Comme l'humilité de l'évêque d'Hippone s'accroît à mesure que s'élève
son génie, ce grand homme finit par demander pardon à Dieu de ses propres pensées, et
proclame l'infirmité et la vanité de tout ce qui dans son ouvrage ne serait pas de Dieu
lui-même.
Quelque effort que fasse le génie humain,
il ne saurait franchir les bornes posées à son audace; quelque hardi que puisse être
son vol, la raison humaine n'atteindra jamais à ce qui est au-dessus d'elle. Augustin
établit par l'Ecriture le mystère d'un Dieu en trois personnes, mais ne l'explique pas;
il reconnaît dans l'entendement humain une sorte d'empreinte de là Trinité éternelle ,
mais cette empreinte est plutôt un pressentiment qu'une démonstration de la vérité.
Tout ce que les anciennes traditions religieuses et poétiques des diverses nations
peuvent nous offrir sur le mystère du nombre trois, est une trace plus ou moins effacée,
mais ne conclut point absolument (1). Un mystère est comme une sainte nuit qui environne
le vrai: c'est Dieu seul qui fera lever l'aurore. La Trinité demeure incompréhensible
pour nous, malgré les efforts d'un puissant génie, et nous nous souvenons ici de la
légende qui fait apparaître à l'auteur du traité sur la
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Trinité un ange sous les traits d'un enfant , cherchant a vider
l'Océan avec une coquille. Il y a dans le mystère de la sainte Trinité quelque chose de
si invinciblement vrai que les révélateurs de notre époque , les Messies contemporains,
tristes contrefacteurs du christianisme, ont cru ne pas pouvoir se passer d'une trinité
quelconque. N'avons-nous pas la trinité hégélienne, une trinité éclectique , une
trinité saint-simonienne et je ne sais combien d'autres trinités rationalistes? En se
séparant du christianisme, les penseurs tombent dans les dernières profondeurs de
l'extravagance, tout comme y tombaient leurs lointains devanciers avant l'apparition de
l'Evangile ou en dehors des révélations du livre divin.
Augustin est parmi les Pères de l'Eglise
ce qu'est saint Jean parmi les Evangélistes ; nul n'était plus propre à expliquer les
admirables profondeurs du disciple bien-aimé. Haute intelligence et tendre charité, ce
double caractère de saint Jean est aussi le double caractère du grand Augustin; il
appartenait à notre docteur de suivre pas à pas le doux Evangéliste , d'être son
interprète auprès des hommes pour l'enseignement des mystères chrétiens, qui furent
connus de Jean mieux que de tout autre mortel , et pour l'enseignement de l'amour, cette
première et dernière loi du Fils de Marie. Les cent vingt-quatre traités sur
l'Evangile et les dix traités sur la première Epître de saint Jean sont
autant d'homélies prononcées par l'évêque d'Hippone durant l'année 416 ; on
recueillait chaque homélie à mesure qu'Augustin la prononçait; il revoyait ensuite
l'explication improvisée devant les fidèles et lui donnait la forme qui est restée pour
l'instruction de la postérité. Les préceptes de morale se mêlent toujours dans ces
homélies à l'exposition de la foi et à l'éclaircissement des mystères ; les devoirs
des hommes n'y sont point séparés de l'explication du dogme, et comme Augustin ne
perdait jamais de vue les questions contemporaines qui agitaient l'Eglise, les
commentaires de saint Jean renferment de vigoureuses réponses aux ariens, aux
manichéens, aux donatistes et aux pélagiens. Ces belles explications du pontife africain
ont sillonné de lumière le champ de la foi, et servi de règle et d'autorité à plus
d'un grand homme catholique. Saint Léon , Théodoret, saint Fulgence, Cassiodore, Bède ;
Alcuin , ont loué ou reproduit bien des passages des homélies d'Augustin sur le plus
inspiré des douze disciples.
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