CHAPITRE QUARANTE-UNIÈME. Les sermons de saint Augustin (1).
Arrêtons-nous ici pour connaître, de
plus près que nous ne l'avons fait jusqu'à présent, un des côtés importants de la vie
de l'évêque d'Hippone. Nous avons été amené plus d'une fois à citer des discours ou
homélies d'Augustin, à caractériser sa manière de prêcher, mais nous ne sommes pas
entré assez profondément dans l'esprit qui animait ce grand homme lorsqu'il prenait la
parole au milieu d'un auditoire chrétien , et nous n'avons pas fait respirer suffisamment
le parfum de cette éloquence si pénétrante et si douce.
Nous ne pensons pas qu'on doive imposer à
l'éloquence chrétienne une forme dont elle né puisse s'affranchir. Chaque orateur
évangélique parle d'après son esprit, d'après les mouvements de son coeur; la chaire
catholique produit de salutaires effets avec des moyens différents. Outre la diversité
des intelligences et des caractères, il est une diversité des temps dont il faut tenir
compte. La langue, les moeurs, les dispositions morales d'une époque sont à considérer.
Bourdaloue, Massillon et Bossuet ne prêchaient pas comme saint Cyprien, saint Athanase,
saint Chrysostome, saint Augustin ; nos meilleurs orateurs contemporains ne distribuent
pas les divins enseignements à la façon de saint Bernard ou de Foulques de Neuilly. Le
seul devoir imposé à tout orateur chrétien et dans tous les temps, c'est
l'exactitude religieuse, c'est le désir d'accomplir le bien.
Le complet oubli de soi forme le trait
saillant de la physionomie de saint Augustin. Son soin principal était de détourner de
lui les regards des hommes. « On ne vit jamais, dit un de ses biographes, un grand homme
plus petit, et une lumière plus amoureuse des ténèbres (1) ». Avec cette
constante préoccupation, comment Augustin, en présence des fidèles qui l'écoutent,
songerait-il à gagner l'adoration par l'art et la méthode , par les ornements du
langage? Savez-vous ce qu'il dit d'abord à son auditoire? Il recommande sa faiblesse aux
prières de ceux qui sont venus l'entendre , et confesse son ignorance; l'évêque se
déclare serviteur et non pas père de famille en lui tout est pauvreté, mais il puise
dans le trésor du Seigneur; il a peu de forces, mais n'ignore pas que la parole de Dieu
en ad grandes. On est saisi d'un sentiment indéfinissable en entendant Augustin dire à
son peuple : « Dieu sait avec quel trembleraient je me tiens en sa présence, quand je
vous parle. »
A voir l'extrême simplicité de ses
sermons instructions ou homélies, il semble qu'Augustin n'ait pas voulu mêler les
accents humais aux accents de la divine majesté. Le saint pasteur fait parler le ciel et
juge la voix de la
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terre trop indigne. Ce n'est plus un homme de génie qui enseigne,
c'est un ami qui veut éclairer et rendre meilleur des amis rangés autour de lui. «
J'aime mieux, disait-il, que les grammairiens me reprennent que si les peuples ne me
comprenaient point (1). » Lorsqu'Augustin s'élève, c'est son sujet qui l'élève et non
pas son génie, pareil à la vague de la mer, portant parfois jusqu'aux cieux l'homme dont
elle est devenue le coursier.
En lisant les sermons ou homélies du
grand évêque, nous ne comprendrons jamais les prodigieux effets qu'ils ont produits si,
dans notre pensée, nous les séparons du ton et des larmes d'Augustin. Jamais âme ne fut
plus féconde en émotions, et nul plus qu'Augustin ne connut les chemins du coeur. Si
tout l'art oratoire se réduit à la puissance d'instruire et de toucher, il posséda cet
art dans sa plus merveilleuse étendue, car son langage était toujours solide, et Dieu
avait mis sur ses lèvres une grâce persuasive à laquelle on ne résistait pas. Il y a
dans une sensibilité profonde des ressources infinies pour remuer un auditoire. Le son de
la voix d'Augustin, les pleurs qui s'échappaient de ses yeux, les trésors de son amour
et de sa compassion, attendrissaient et subjuguaient les assistants. Les larmes , que ce
grand homme appelle le sang du coeur (2), avaient chez lui une éloquence qui
pénétrait jusqu'aux entrailles. C'est surtout quand il parlait des pauvres qu'il ;était
touchant; il tirait alors du fond de son âme des accents qui amollissaient les coeurs les
plus durs.
Les discours de saint Augustin ont des
redites et des longueurs, dont on peut aisément se rendre compte. L'évêque d'Hippone
méditait son sujet à l'avance, mais n'écrivait pas ses sermons. Il se réservait ainsi
de répéter et d'éclaircir des vérités jusqu'à ce qu'il reconnût que son auditoire
le comprenait tout à fait. Augustin a remarqué lui-même que les prédicateurs qui
apprennent leurs sermons mot à mot se privent d'un grand fruit.
Ce docteur, qui, dans ses prédications,
négligeait la rhétorique et les beautés du langage, savait pourtant tous les secrets de
frapper les intelligences avec les moyens humains, et les chaires de Carthage, de Rome et
de Milan n'avaient point oublié ses leçons. Il ne s'abandonnait à son génie que
lorsqu'il prêchait dans cette ville de Carthage, surnommée au deuxième
siècle la Muse de l'Afrique, lorsqu'il avait devant lui un élégant
auditoire accoutumé à l'éclat de la parole. Partout ailleurs et surtout dans sa chère
Hippone, peuplée de marins et de grossiers travailleurs, Augustin demeurait simple et ne
s'occupait que d'être compris. Il règne dans le volumineux recueil de ses sermons une
variété de tons qui révèle une prodigieuse souplesse. Le langage d'Augustin
prédicateur parcourt en quelque sorte tous les degrés de l'échelle des intelligences.
Ouvrons le volume des oeuvres d'Augustin
renfermant les discours ou instructions sortis de cette bouche qui ne demeurait jamais
muette, et faisons entendre quelque faible écho de la voix dont retentirent les
basiliques d'Hippone et de Carthage, de Constantine, de Calame et de Césarée. Tous les
siècles peuvent profiter des leçons de religion et de morale. On verra que cette parole
toujours simple ne va jamais sans vivacité et sans profondeur. Il nous est impossible de
suivre un ordre parfait dans le choix des idées et des enseignements; nous les
recueillons à mesure qu'ils s'offrent à nous, et comme tout se tient dans ces matières,
on garde, quoi qu'on fasse, une sorte d'ensemble et d'harmonie.
La fragilité de la vie et le peu qu'elle
vaut, la mort vers laquelle nous marchons malgré nous, ont toujours occupé les
moralistes. Augustin (1), s'adressant
à un auditoire composé de travailleurs, énumère les fardeaux qui pèsent sur eux: Pour
se nourrir, on laboure, on sème, on moissonne, on manipule le grain changé enfarine;
mille tissus sont employés pour se vêtir, et puis on meurt. L'homme voit crouler autour
de lui les monuments les plus solides, et ne songe pas qu'il doit mourir. Lorsque arrivent
les mauvais jours, on invoque le trépas, on demande à Dieu d'abréger la vie; et nous
nous trompons encore ici nous-mêmes. Si la mort, répondant à notre appel, se
présentait et disait : Me voici, oh ! comme nous nous hâterions de la supplier de nous
laisser dans cette misérable vie ! Chacun répète que les jours d'ici-bas sont
tristes, et nul ne veut en voir la fin ! et pourtant, vivre longtemps, ce n'est pas
autre chose que souffrir longtemps. Quand les enfants croissent en âge, on dit que leurs
jours deviennent plus nombreux : faux calcul ! leurs jours diminuent. Les jours de
l'homme s'en vont et ne viennent pas.
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Admettez qu'un homme soit appelé à atteindre jusqu'à la quatre
-vingtième année ; chaque jour qui s'écoule est autant de retranché de sa vie. O
prudence humaine ! Si le vin diminue dans l'amphore, on est mécontent; les jours
s'en vont, et on se réjouit ! on dirait que plus les jours sont mauvais, plus on les
aime.
La vie ou plutôt la mortalité de cette
vie, dit Augustin (1), passe comme un fleuve. Voyez toutes choses ; elles passent et sont
remplacées par d'autres qui passent aussi. La foi religieuse aide à franchir le fleuve
sans péril. Au delà du fleuve, plus rien ne sera entraîné; il n'y aura plus de
mortalité, il y aura la vie. Augustin (2) ne voit pas sans tristesse comment le mouvement
et la vie se retirent d'un corps d'où l'âme est absente; un homme marchait dans la
liberté de sa force, et le voilà étendu raide ; il parlait, et ses froides lèvres sont
muettes ; ses yeux ne reçoivent plus la lumière, ses oreilles n'entendent plus aucun bruit. Les pieds ne sont plus poussés à la
marche, les mains au travail, les sens à l'exercice de leurs facultés. Ce corps immobile
est comme une maison dont je ne sais quel habitant faisait l'ornement et la gloire : il
est parti, et ce qui reste est une chose lamentable à voir !
L'évêque d'Hippone (3) nomme le péché
comme père de la mort, et ne voit sur la terre qu'une seule chose certaine, la mort. Tout
est caché dans les ténèbres du lendemain. Mais nous sommes nés, et il est bien certain
que nous mourrons, et même dans la mort il est quelque chose d'incertain, c'est le jour
de son arrivée ; nous ne savons pas où nous serons quand le maître de la maison nous
dira : Partez.
On fait un testament avant de mourir, on
est inquiet pour ce qu'on laisse, et on ne s'inquiète pas pour soi-même. Vos enfants
auront tout, et vous, rien. Votre pensée se sera consumée à rendre facile la route à
ceux qui viennent après vous (4), et vous ne vous préoccupez pas du lieu où vous
arriverez vous-mêmes. Les hommes ne pensent à la mort qu'au moment où ils voient porter
un cadavre en terre. Alors on dit : « Hélas ! c'est un tel; hier il marchait
encore; il n'y a qu'une semaine que je l'ai vu, il m'a parlé de telle affaire ; « comme
c'est malheureux ! l'homme n'est donc rien ici-bas ! » Voilà ce qu'on dit
pendant qu'on pleure encore ce mort, pendant
qu'on prépare sa sépulture, durant la marche du convoi et lorsqu'on
le descend dans la fosse Mais une fois le mort enseveli, toutes ces pensées sont aussi
ensevelies. Et l'on recommence à s'occuper d'affaires, et l'héritier oublie cela qu'il
vient d'accompagner à la tombe et calcule les produits de son héritage. Cependant lui
aussi doit mourir, et voilà qu'il recommence fraudes, rapines et parjures pour obtenir de
plaisirs qui périssent pendant même qu'on les goûte : et ce qui est plus triste, on
tire de t sépulture d'un mort un argument pour ensevelir son âme : Mangeons et buvons,
dit-on, car nous mourrons demain. La pensée de l'immortalité vient adoucir ces
lugubres images du sépulcre. Augustin rappelle que saint Paul appelle les morts ceux
qui dorment, pour annoncer le réveil, c'est-à-dire la résurrection.
On entend quelquefois traiter d'insensés
ceux qui croient à la résurrection des morts . Qui est revenu du tombeau, disent les in
croyants, qui est venu nous dire ce qu'on fait dans les enfers? Ai-je jamais entendu la
voix de mes frères, de mon aïeul, de mes ancêtres?... Malheureux que vous êtes, dit
Augustin (1), vous croiriez si votre père ressuscitait et, après la résurrection du
Seigneur de tous vous ne croyez pas ! et que ferait votre Or s'il ressuscitait et venait
vous parler pour rentrer bientôt dans la mort ? Voilà bien mieux ici : regardez avec
quelle puissance Jésus Christ est ressuscité, puisqu'il ne meurt pas puisque la mort
n'aura plus d'empire sur lui Les disciples et les fidèles ont pu le voir et le toucher;
ils ont ainsi confirmé leur foi pou la porter ensuite devant les hommes. Si vous nous
prenez pour des imposteurs, interroge toute la terre : partout le christianisme donne la
vie au monde; ceux-là mêmes qui n'ont pas encore cru en Jésus-Christ n'osent attaquer
la vérité de la résurrection. Témoignage dans ciel, témoignage sur la terre,
témoignage de anges, témoignage des enfers : il n'est pas un voix qui ne crie que
Jésus-Christ est ressuscité
Voici qui est doux, ingénieux, poétique
(2): « Une personne que vous aimez a cessé
vivre, vous n'entendez plus sa voix; elle ne mêle plus aux joies des vivants, et vous,
vous pleurez. Pleurez-vous aussi sur la
semence lorsque vous l'avez jetée dans la
terre? Sil homme, ne sachant rien de ce qui doit arriver quand on confie le grain à la
terre, allait se
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lamenter sur la perte de ce grain; s'il gémissait en songeant que ce
blé est enfoui , et s'il attachait des yeux pleins de larmes sur les sillons qui le
couvrent, vous, plus instruit que lui , n'auriez-vous pas pitié de son ignorance? ne lui
diriez-vous pas : Plus d'inquiétudes ; ce que vous avez enseveli n'est plus dans le
grenier, n'est plus entre vos mains; mais encore quelques jours, et ce champ que vous
trouvez si aride sera couvert d'une abondante moisson, et vous serez plein de joie de la
voir, comme nous qui, sachant ce qui va arriver, sommes pleins de joie dans cette
espérance.
« Mais les moissons se voient chaque
année, tandis que celle du genre humain n'aura lieu qu'une fois, et encore à la fin des
siècles; nous ne pouvons donc pas vous la montrer. Mais l'exemple nous a été donné
d'un grain principal : le Seigneur, parlant lui-même de sa mort future, a dit : Si le
grain demeure ainsi, et s'il ne meurt pas, il ne se multiplie point. C'est l'exemple
d'un seul grain, mais il est si grand que tous doivent y avoir foi. D'ailleurs, toute
créature, si nous voulons l'entendre, nous parle de la résurrection, et ces exemples
quotidiens doivent nous faire connaître ce que Dieu fera aussi de tout le genre humain.
La résurrection des morts n'aura lieu qu'une fois, mais le sommeil et le réveil de tout
ce qui respire ont lieu tous les jours, et nous trouvons dans le sommeil l'image de la
mort, et dans le réveil l'image de la résurrection. Et, d'après ce qui se fait tous les
jours, croyez ce qui se fera une fois. Comment tombent et repoussent les branches des
arbres? où vont-elles quand elles sont tombées? d'où sortent-elles quand elles
poussent? Voilà l'hiver : tous les arbres se dessèchent et semblent morts ; mais le
printemps vient, et tous vont se couvrir de feuilles. Est-ce la première fois que ce
phénomène arrive? Non, il est arrivé également l'année dernière. L'année va donc et
revient, et les hommes, créés à l'image de Dieu , une fois morts ne reviendraient
pas ! »
Ecoutons Augustin parler des dogmes
chrétiens depuis la naissance du Sauveur du monde jusqu'à sa mort.
Le Christ, Verbe éternel, a voulu naître
d'une mère vierge. Si vous demandez que je vous l'explique, ce ne sera plus un mystère;
si vous en cherchez des exemples, ce ne sera plus une chose unique (1). Qui pourrait
comprendre une chose si nouvelle , si incroyable, et dont la foi
cependant est dans tout l'univers (1) ? Le Christ homme, voilà l'honneur de l'homme; mais
il reçoit son corps d'une mère , voilà la gloire de la femme. Il eut pour vêtement des
haillons, pour berceau une crèche; il remplissait le monde et ne trouva pas de place dans
une hôtellerie. Celui qui portait l'univers était caché entre le boeuf et l'âne.
Le divin enfant de la Judée a des bergers
pour premiers adorateurs; ensuite, des étrangers , des mages viennent lui apporter
l'encens et la myrrhe. La bonne nouvelle est annoncée aux uns par des anges, aux autres
par une étoile (2); tous l'apprennent du ciel; les juifs et les gentils se trouvent ainsi
convoqués dans une pensée d'unité et de paix. Les mages reconnurent le Messie dans un
petit enfant pauvre et sans parole ; les juifs, qui entendirent ses divins enseignements,
le maltraitèrent; les mages adorèrent Jésus dans sa faiblesse, les juifs le
crucifièrent dans l'éclat de sa puissance. Etait-ce une plus grande chose de voir
briller une étoile à sa naissance que de voir le soleil se voiler à sa mort? Si
l'étoile se coucha quand les mages entrèrent à Jérusalem, c'était pour que leurs
questions obligeassent les juifs de reconnaître le témoignage des Ecritures.
En se faisant homme, le Verbe éternel n'a
pas plus changé qu'un homme qui prend un vêtement; il ne devient pas vêtement: mais il
demeure toujours le même (3). Si un sénateur, ne pouvant entrer en habit de sénateur
dans une prison où il voulait aller consoler un malheureux esclave, prend un habit
d'es.clave, il paraît vil à l'extérieur, mais il conserve toujours sa dignité , et
cette dignité est d'autant plus relevée , que le libérateur a voulu s'abaisser pour une
plus grande miséricorde.
Naître, travailler et mourir, voilà les
fruits que produit cette terre, voilà aussi ce que Jésus-Christ a trouvé au milieu des
hommes. Qu'a-t-il donné en échange? renaître, ressusciter, vivre éternellement.
Jésus-Christ veut que nous l'imitions.
Est-ce dans les grandeurs et la puissance de sa divinité 19 Nous oblige-t-il à gouverner
comme lui le ciel et la terre, à, créer un second univers? Il ne nous dit point: Si vous
voulez être mes disciples, marchez sur la mer, ressuscitez
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un mort de quatre jours, rendez la vue à un aveugle-né, mais il
nous dit: Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. Il est celui à qui
il a été dit: Vous êtes le seul qui accomplissiez des merveilles; mais ce n'est
point à cela qu'il nous invite. Il veut que nous imitions ce qu'il a fait comme homme.
Or, souffrir, être humilié, mourir, voilà l'homme !
Le Fils de Marie a pris toutes nos
infirmités afin de pouvoir rassembler sous ses ailes les enfants de Jérusalem, comme la
poule rassemble ses petits. Voyez quelle image le Seigneur a choisie (1) ! Les autres
oiseaux qui ont des petits, ceux-là mêmes qui font leurs nids sous nos yeux, ne montrent
pas la même sollicitude. Le passereau solitaire, l'hirondelle fidèle à notre toit, la
cigogne et beaucoup d'autres oiseaux réchauffent leurs oeufs, nourrissent leurs petits ,
mais nul oiseau ne s'abaisse et ne se fait infirme avec ses petits comme la poule. Certes,
s'écrie Augustin, je dis une chose commune, et qui frappe nos yeux chaque jour. Voyez
comme la voix de la poule devient rauque et entrecoupée, comme tout son corps se
hérisse, ses ailes s'abattent, ses plumes s'élargissent, comme elle marche avec
inquiétude autour de ses petits ! C'est l'image de la tendresse maternelle , et
c'est pour cela que le Sauveur 1'a choisie en disant: « Jérusalem !
Jérusalem ! combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule
rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu ! » Il a rassemblé
toutes les nations comme une poule rassemble ses petits, lui qui s'est fait infirme pour
nous, qui a été méprisé, souffleté, flagellé, attaché au gibet, percé d'une lance
voilà bien toute la désolation de la tendresse maternelle, mêlée cependant d'une
majesté divine.
L'évêque d'Hippone (2) nous montre la
divine puissance de Jésus mourant; il nous montre le Christ sur la croix, attendant
librement que tout soit accompli avant de mourir. Bourdaloue a magnifiquement développé
cette pensée dans la première partie de son sermon sur la Passion de Jésus-Christ,
où il fait voir que, dans le mystère de la Passion, le Sauveur a fait paraître toute
l'étendue de sa puissance. Il ne cite pas saint Augustin, mais il cite saint Paul, qui le
premier montra dans le Christ crucifié un miracle de la force de Dieu (3).
Augustin (1) proclame la gloire de la
croix, longtemps un objet d'horreur, et qui maintenant se pose sur le front dés rois. Ce
n'est point le fer, c'est le faible bois qui a dompté l'univers. Quel est donc ce
conquérant qui s'avance ? C'est le Christ, qui, avec sa croix, a vaincu tous les
potentats de la terre; après les avoir subjugués, il a planté sa croix sur leur front,
et ces monarques s'en glorifient, parce, que là est toute leur espérance (2). Il avait
donné, aux mages un signe pour qu'ils le connussent, c'était une étoile ; mais ce n'est
pas le signe qu'il a choisi pour lui; ce n'est pas une étoile qu'il a voulu placer sur le
front de ses serviteurs, c'est la croix. Il veut être glorifié par où il a été
humilié (3). Ceux qui assistaient au crucifiement croyaient ce bois digne de mépris; ils
passaient en secouant la tête et disaient: Si cet homme est le Fils de Dieu, qu'il
descende de la croix ! Mais Jésus cachait sa puissance, parce qu'il le fallait pour
être jugé (4). S'il l'avait montrée , qui aurait osé le condamner? S'ils l'avaient
connu, dit l'Apôtre , ils n'auraient jamais crucifié le Roi de gloire.
A ceux qui demandent l'explication des
miracles par le sens humain, Augustin demande l'explication d'un fait bien commun. «
Pourquoi, leur dit-il, la semence d'un figuier, qui est un gros arbre , est-elle si petite
qu'à peine est-elle visible? Cependant vous savez, non par le témoignage de vos -yeux,
mais par celui de votre esprit, que les racines et le tronc de cet arbre, les feuilles
dont il doit se couvrir et les, fruits qu'il doit porter, sont cachés et renfermés dans
cette graine, toute petite qu'elle soit, Je ne vais pas plus loin. Eh quoi ! vous ne
pouvez me rendre raison d'une chose si commune, et vous voulez me demander raison des plus
grands miracles ! Lisez donc l'Evangile et croyez. Une chose qui surpasse tout et que
vous n'admirez pas, c'est que rien n'existait d'abord, et voilà le monde (5). »
Le Sauveur avait dit: Personne ne monte
au ciel que celui qui est descendu du ciel. Là-dessus, des hérétiques avaient cru
devoir nier l'ascension glorieuse , parce que le corps de Jésus, n'étant pas descendu du
ciel, n'avait pas pu y monter. « Mais, dit Augustin, Notre-Seigneur n'a pas dit: Rien ne
monte au ciel que ce qui en est descendu; mais il a dit: Personne ne monte au ciel que celui qui est descendu
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du ciel. Cela se rapporte donc à sa personne , et non à son
vêtement. Il est descendu sans le vêtement de son corps, il est monté avec le vêtement
de son corps ; mais celui qui monte n'est pas autre que celui qui est descendu.... Si
quelqu'un descend d'une montagne ou d'un rempart sans vêtement ou sans armes, et qu'il y
remonte- bien vêtu ou. bien armé, n'est-ce pas toujours la même personne (1) ? »
Augustin est toujours éloquent lorsqu'il
parle de Dieu. L'enthousiasme excite alors son génie, et ceux qui l'écoutent sont ravis.
« O mes bien aimés frères !
s'écrie-t-il dans un de ses sermons (2), quelle parole passagère comme la nôtre louera
dignement la parole éternelle, le Verbe de Dieu? Comment un si pauvre instrument
pourra-t-il suffire à raconter les grandeurs infinies? Que les cieux le louent, que les
voûtes des cieux le louent, que les puissances de l'air le louent, que les grands
luminaires du firmament et les astres redisent sa gloire; que la terre le loue aussi comme
elle pourra; si elle ne sait le célébrer dignement, qu'au moins elle ne soit pas
ingrate. Expliquez et comprenez Celui qui, dans sa puissance, atteint d'une extrémité à
l'autre, et qui ordonne tout dans sa bonté. Comment se lève-t-il pour courir cette
immense carrière dans laquelle il part du plus haut des cieux et veut remonter au plus
haut des cieux? S'il atteint partout, d'où a-t-il pu sortir? S'il atteint partout, où
peut-il aller? Il n'est point circonscrit par les lieux ni changé par les temps, il n'a
ni entrée
ni sortie ; demeurant en lui-même, il remplit et environne tout.
Quels espaces ne le possèdent dans sa toute-puissance, ne le contiennent dans son
immensité, ne le sentent dans son action ? Voyez tout ce que j'ai dit, et ce n'est rien.
Mais pour que les humbles créatures puissent dire quelque chose de lui, il s'est humilié
en prenant la forme d'esclave, est descendu sous cette forme, et, selon l'Evangile, il a
avancé par degrés dans l'étude de la sagesse. Sous cette forme d'esclave, il a été
patient et a combattu vaillamment; il est mort et a vaincu la mort; sous cette forme, il
est rentré au ciel, lui qui n'a jamais quitté le ciel..... Quel est donc ce roi de
gloire, pour lequel il est dit : Elevez vos portes, ô prince! Portes éternelles,
élevez-vous ? Elevez-vous, car il est grand ; vous ne pourriez lui suffire;
élevez-vous, afin qu'il entre, ce roi de gloire ! Et les princes sont dans
l'étonnement; ils ne le connaissent pas. Quel est ce roi de gloire? Il n'est pas
seulement Dieu, mais il est homme; il n'est pas seulement homme, il est Dieu. Il souffre?
n'importe, il est Dieu. Il ressuscite? n'importe, il est homme. Est-il donc Dieu et homme?
Elevez vos portes, ô prince ! Portes éternelles, élevez-vous, et le roi de
gloire entrera..... C'était chose nouvelle pour les enfers de recevoir un Dieu, chose
nouvelle pour les cieux de recevoir un homme, et partout les princes, saisis de surprise,
demandent : Quel est ce roi de gloire? Ecoutez la réponse : C'est le Seigneur
fort et puissant, le Seigneur puissant dans les combats! »
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