CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME. Continuation du même sujet.
La vie d'Augustin, depuis sa conversion à
la foi chrétienne, fut une grande et merveilleuse vie. Jusqu'à trente-deux ans, le fils
de Monique ne put rien produire qui ait mérité le souvenir des hommes; c'est que, pour
enfanter d'importantes oeuvres, il faut croire à quelque chose, il faut avoir une base,
un principe, un point fondamental sur lequel s'appuie l'intelligence, et le jeune homme de
Thagaste s'en allait tristement de nuage en nuage. Le mirage du désert se reproduisait
sans cesse aux yeux de ce voyageur qui cherchait un peu d'eau pure et un frais abri.
Augustin mena des jours stériles et fut en quelque sorte sans valeur jusqu'à l'heure où
il devint chrétien. Le corail, tant qu'il demeure au fond des mers, est terne (226) et
mou; mais dès qu'on l'a tiré des flots, au premier souffle du vent, il durcit comme la
pierre et revêt ces belles couleurs purpurines qui font tout son prix. Il en fut de même
d'Augustin, aussitôt que la divine volonté l'eut tiré de la mer de ce monde. A partir
de ce moment, son génie reçut une rare énergie et déploya des richesses qui firent,
l'admiration des contemporains. L'amour du bien, le désir d'éclairer les hommes se.
changèrent dans son âme en violentes passions ; ce besoin d'instruire et de rendre
meilleurs ses frères éclate surtout dans les nombreux discours adressés par Augustin au
troupeau confié à sa vigilance.
Ne nous lassons donc point de recueillir
quelques-unes des plus remarquables paroles tombées de. la bouche d'Augustin, quand il
ouvrait son âme: aux multitudes rassemblées dans les basiliques.
Les premiers fidèles sur qui descendit le
Paraclet reçurent le don des langues. Si
l'Esprit-Saint est encore donné aujourd'hui, pourquoi personne ne parle-t-il plus les
langues de toutes les nations? Pourquoi? répond l'évêque d'Hippone : parce, que
ce qui était signifié par le don. des langues est maintenant accompli.. Au premier temps
toute l'Eglise était renfermée dans la seule maison où se réunirent les disciples.
Composée d'un petit nombre d'hommes, mais riche des dons de: l'Esprit-Saint, elle
possédait déjà toutes les langues de l'univers; mais cette Eglise si petite, parlant
les langues de tous les peuples, n'est-ce pas cette même Eglise étendue maintenant du
couchant à l'aurore, et qui parle toujours les. langues de tous les peuples (1) ?
Que personne donc, ajoute Augustin, ne
dise Si j'ai reçu l'Esprit-Saint, pourquoi ne parlé je pas les langues de toutes les,
nations ? L'Esprit qui donne la vie à chacun de nous s'appelle l'âme, et vous voyez ce
que l'âme (2) fait dans le corps; elle met la vie dans tous les membres. Par les yeux,
elle voit; par les oreilles, elle entend ; par les narines, elle sent; par la langue, elle
parle; par les mains, elle travaille; . par les, pieds, elle, marche. ; elle est présente
en tous les membres pour qu'ils vivent, elle donne à tous la vie, et à chacun. son, emploi. L'oeil
n'entend point, l'oreille ne voit point, et ni l'oreille ni l'oeil ne
parlent, et cependant tout vit, les fonctions sont partagées, la vie est commune. Ainsi
est l'Eglise de Dieu. Dans quel ques-uns des saints elle fait des miracles, dans d'autres
elle prêche la vérité: dans ceux-ci elle garde la virginité , dans ceux-là la
chasteté conjugale; les couvres sont diverses selon la diversité des sujets. Chacun a
son travail particulier, mais tous participent à la même vie, Ce qu'est l'âme au corps
humain, l'Esprit-Saint l'est au corps de Jésus-Christ, qui est l'Eglise, Ce que l'âme
fait dans un seul corps, l'Esprit-Saint le fait dans toute l'Eglise. Or, voyez ce que vous
devez éviter, observer et craindre. Dans le corps humain, il arrive que, l'on coupe un
membre, une main, un doigt, un pied; est-ce que l'âme suit le, membre coupé? Lorsqu'il
tenait au corps, il vivait; il est coupé, il perd la vie. Ainsi le chrétien, tarit qu'il
puise sa vie dans.le corps, est catholique ; est-il coupé? il devient hérétique :
lEsprit. ne: suit pas le membre coupé.
Le divin Maître, prêt à quitter ses
disciples, leur disait: « J'aurais encore. beaucoup d'autres choses à vous apprendre,
mais vous ne seriez pas capables de les entendre présentement. » Dans la science de
la religion , dit le docteur africain (1), ce que nous lisons ou écrivons, ce que nous prêchons ou entendons , de quelque
profondeur que ce soit, si Jésus-Christ voulait nous le dire comme il le dit aux anges
dans l'essence du Verbe, fils unique du Père, co-éternel au Père, nul homme, ne
pourrait le porter, quand même il serait aussi spirituel que le furent les apôtres
après la descente du Paraclet. Et, en effet, tout ce que la créature peut savoir est
moindre que le Créateur, Dieu véritable, souverain et immuable. Et pourtant qui donc ne
parle pas de Dieu? Son nom se trouve placé dans les lectures, dans les discussions, dans
les conférences , dans les éloges, dans les chants, et même jusque dans les
blasphèmes. Tout le monde parle de Dieu ; et quel est celui qui le connaît comme il
faut? Quel est celui qui tourne vers celui toute la plénitude de son esprit? Il est
Trinité, et qui l'eût soupçonné s'il n'avait voulu, le faire connaître? Et quoiqu'on
le sache, quel est celui qui le sait comme les anges? et tout ce qui se répète su cesse
sur l'éternité, la vérité, la sainteté de
Dieu, les uns le comprennent bien, les autres
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mal, ou plutôt les uns le comprennent, les autres ne le comprennent
pas du tout ; car celui qui comprend mal ne comprend pas , et parmi ceux qui entendent
bien, les uns entendent plus, les autres moins, et nul homme n'entend comme les anges. Et
dans l'esprit, dans l'âme de chaque homme , il se fait un développement progressif
non-seulement pour passer comme du lait. à la nourriture solide , mais encore pour passer
de cette nourriture solide à une plus solide et toujours plus abondante. Ce
développement ne s'accomplit point par quelque chose de matériel, mais par une
intelligence lumineuse, car la lumière est aussi la nourriture de l'intelligence. Mais
pour croître dans cette science et pour saisir de plus en plus à mesure que s'étend la
connaissance, ce ne sont pas les paroles d'un homme savant qui vous suffiraient; lui, par
son travail intérieur, plante et arrose ; mais on doit tout solliciter, tout attendre de
celui qui donne l'accroissement.
La gloire et la durée de l'Eglise font
toujours battre le coeur d'Augustin et lui inspirent les expressions les plus vives.
O Eglise de Jésus-Christ ! dit
l'évêque (1), vrai temple du roi , qui se construit avec les hommes, dont les pierres
vivantes sont les fidèles de Dieu 1 temple unique dont toutes les parties, solidement
liées, ne forment qu'un seul tout, où il n'y a plus ni ruine, ni séparation, ni
division: la charité en est le ciment. Jésus-Christ a envoyé ses ambassadeurs ; les
apôtres ont enfanté l'Eglise, ils sont nos pères. Mais ils n'ont pas pu demeurer
longtemps avec nous. Celui-là même qui désirait quitter ce monde, mais qui, par
nécessité, prolongeait son séjour au milieu de ses frères, est parti. L'Eglise
est-elle pour cela abandonnée? point du tout; il est écrit: En place de vos pères,
des fils vous ont été donnés. En place
des apôtres, vos pères, des évêques ont été constitués. L'Eglise donne aux
évêques le nom de pères, et c'est elle qui les a engendrés. O sainte Eglise ! ne
pensez donc pas que vous soyez abandonnée parce que vous ne voyez plus Pierre, parce que
vous ne voyez plus Paul ni les Pères qui vous ont enfantée. Regardez comme le temple de
Dieu s'est agrandi ! Voilà l'Eglise catholique: ses fils sont établis princes sur
la terre; ils ont été constitués à la place des pères. Que ceux qui se sont séparés
reviennent au temple du roi. Dieu a établi son
temple partout, partout il a affermi le fondement des prophètes et
des apôtres.
On se rappelle la pierre dont parle
Daniel. Cette pierre, détachée d'une montagne, et qui est devenue elle-même une grande
montagne, a couvert toute la terre. Cette pierre , c'est Jésus-Christ , qui a brisé
l'empire des idoles et rempli de sa gloire tout l'univers. Voilà la montagne immense que
tous les yeux peuvent voir ! Voilà la cité dont il a été dit: Une ville placée
sur une montagne ne peut pas être cachée. Or il y a des hommes qui viennent heurter
contre cette montagne, et comme on leur dit: Montez donc, ils répondent qu'il n'y
a rien, et aiment mieux s'y briser la tête que d'y prendre une demeure (1).
Augustin veut chercher son frère égaré;
il bravera sa colère, sauf à l'apaiser après qu'il l'aura trouvé. « O mon frère! dit
le saint évêque, que faites-vous dans les réduits obscurs? Pourquoi cherchez-vous au
milieu des ténèbres ? Il a posé son tabernacle dans le soleil (2). Augustin nous
montre l'Eglise posée sur un fondement divin et ne devant pas s'incliner dans les
siècles des siècles (3); il demande où sont ceux qui disent qu'elle va tomber et
disparaître du monde. » Peuples de la terre, venez, voyons si vous effacerez cette
Eglise ;.voyons si vous l'étoufferez , si vous anéantirez son nom ; voyons si tous vos
efforts ne seront pas inutiles. Quand doit-elle mourir? Jetez-vous, ruez-vous sur elle
comme sur une muraille en ruine; poussez-la, mais écoutez plutôt : O Dieu!
dit-elle, vous êtes mon êtes mon soutien, je ne serai pas ébranlée : on a voulu me
pousser, me renverser comme un monceau de sable, mais le Seigneur m'a tendu la main (4).
Qu'on vienne encore nous redire : « Cette
Eglise a vécu assez longtemps, elle est passée. O parole impie ! Elle n'existe plus
parce que vous vous en êtes séparés ? Prenez garde que vous allez passer tout à
l'heure, et qu'elle subsistera toujours et sans vous (5). »
Il y a quatorze cents ans, au temps
d'Augustin , des mains ennemies creusaient donc une grande fosse pour enterrer l'Eglise
catholique ! ces hommes ont passé, quatorze cents ans ont passé aussi, et l'Eglise
dure encore. De nos jours elle a retrouvé des fossoyeurs tout prêts à la clouer au
cercueil, et ces fossoyeurs seront eux-mêmes couchés dans la bière, et
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des siècles nouveaux se lèveront sur la gloire de l'Eglise
catholique !
L'évêque d'Hippone remarque que nulle
autorité n'a manqué aux filets des disciples que le Sauveur a faits pêcheurs d'hommes
(1). Si l'autorité est dans la multitude, quoi de plus nombreux que l'Eglise répandue à
travers le monde entier ! Si elle réside dans les richesses , combien nous
compterons de riches qui sont entrés dans l'Eglise ! L'autorité résiderait-elle
dans la pauvreté? que de pauvres aux pieds de Jésus-Christ! La placerez-vous dans les
nobles et les rois? ils sont rangés en foule autour de l'étendard chrétien. Et si les
penseurs, les orateurs et les philosophes font pour vous autorité, voyez les plus forts
et les plus illustres pris dans les filets de ces pêcheurs ! Du fond du néant de
leurs opinions, ils ont été amenés à la vérité, s'attachant à Celui qui, par
l'exemple de la plus profonde humilité, est venu guérir la plus grande plaie du monde,
l'orgueil; qui a choisi la folie selon le monde pour confondre les sages, et ce qu'il y
avait de méprisable, et ce qui n'existait pas, pour confondre ce qui se croyait plein de
force et de vie.
Le soleil s'est levé et l'herbe a
séché, parce qu'elle n'a pas de racines (2). Les princes de la terre avaient pensé que,
par leurs persécutions, ils enlèveraient du monde la religion du Christ. Ils portèrent
une loi qui punissait de mort quiconque se disait chrétien. Qu'arriva-t-il ? une foule
innombrable courut au martyre , et les ennemis dirent alors : Il va nous falloir tuer tout
le genre humain. Si nous faisons périr tous les chrétiens, il ne restera presque plus
personne sur la terre.
Le docteur commente ces mots du Psalmiste
(3) : Ses éclairs ont brillé par toute la terre. Il voit dans les nuées les
prédicateurs de la vérité, et c'est du milieu des nuées que sortent les éclairs. Vous
voyez une nuée noire, portant je ne sais quoi; si un éclair s'en échappe, une vive
lumière traverse l'espace, et ce que peut-être vous regardiez comme peu de chose a tout
à coup produit un effet qui vous saisit. Jésus a envoyé ses apôtres comme des nuées;
les hommes les voyaient et n'en faisaient aucun cas, comme on méprise les nuées avant
qu'elles éclatent ; car ces apôtres étaient faibles et mortels, ignorants, obscurs,
sans génie; mais ils portaient en eux de quoi briller et foudroyer. Pierre s'avançait,
pêcheur de
poissons; il priait, et voilà qu'un mort ressuscite. La forme
humaine, c'était la nuée; la splendeur du miracle, c'était l'éclair.
Toutes ces pensées d'Augustin sont d'une,
grande poésie.
La cupidité est un vice de tous les
siècles mais les temps où la foi manque sont surtout' des temps, où la rapacité pousse
les hommes, où la soif de l'or brûle leurs flancs. L'évêque d'Hippone donnait sur ce
sujet des leçons qui pourraient être de quelque utilité à nos contemporains.
La cupidité (1) condamne l'homme aux
dangers, aux tribulations, aux souffrances, et l'homme lui obéit. Pourquoi ? Pour remplir
ses coffres et perdre son repos. La cupidité dit à l'homme : Va; et il va. Il cherche
l'or qu'il ne trouve pas toujours, et ne cherche pas Dieu qui serait tout à coup à lui.
Homme, change ton coeur, porte-le en haut; il ne faut pas que notre coeur demeure ici,
cette région est mauvaise (2) ; c'est bien assez que la pesanteur de notre corps nous y
retienne.
Avare ! pourquoi aspirez-vous à
posséder le ciel et la terre? Celui qui les a faits n'est-il pas plus digne de notre
amour (3)? L'homme passe comme une ombre, et c'est bien en vain qu'à se tourmente :
quelle vanité ! Il thésaurise et ne
sait pas pour qui. Il vous semble, avares, dit Augustin, que je déraisonne en parlant
ainsi (4). Pour vous , gens de conseil et de prudente, vous cherchez chaque jour de
nouveaux moyens d'amasser : négoce, agriculture, éloquence peut-être, jurisprudence,
guerre, que sais-je? N'y ajoutez-vous pas l'usure ? Mais pour qui amassez-vous ces
trésors? Pour mes enfants , direz-vous. Mais cette parole paternelle est une
triste excuse : vous qui devez passer, vous ramassez pour ceux qui doivent passer aussi ,
et c'est en passant que vous ramassez pour ceux qui passent. La terre est ni lieu peu sûr
pour vos richesses, car vous n'y resterez pas longtemps. L'avare se soucie peu de
thésauriser dans le ciel, et répond qu'il regarde comme perdu ce qu'il ne voit pas.
Mais, lui réplique Augustin, n'avez-vous pas caché ces trésors ? Vous ne les portez
point avec vous, pendant que vous êtes ici, savez-vous s'ils vous sont pas enlevés? Il
me semble qu'à cette parole je vois le coeur de tous les avares frémir.....
Ce dernier trait est frappant.
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Où vous conduirait le désir des biens
terrestres? Dit encore l'évêque d'Hippone (1). Vous chercherez des fonds, vous voudrez
posséder des terres; alors vous chasserez devant vous vos voisins; ceux-ci étant
chassés, vous porterez envie à ceux qui les suivent , et ainsi vous étendrez votre
avarice jusqu'à ce que vous ayez atteint les rivages de la mer. Parvenus à ces. rives,
vous voudrez posséder les îles ; vous posséderiez toute la terre, que vous voudriez
saisir encore tous les trésors du ciel. Triomphez donc de la cupidité. Il est bien plus
beau Celui qui a fait le ciel et la terre. Celui qui a créé toutes les belles choses est
plus magnifique encore.
Le docteur prêche le respect pour le bien
d'autrui, et raconte le trait suivant d'un homme très-pauvre; le fait se passa à Milan ,
pendant qu'Augustin s'y trouvait (2). Cet homme était portier d'une école de grammaire,
bon chrétien, quoique son maître fût païen. « Il avait trouvé un sac qui contenait,
je crois, deux cents écus. Il se souvint de la loi , il savait qu'il fallait restituer;
mais à qui ? il l'ignorait. Il afficha donc publiquement : « Que celui qui a perdu une
somme d'argent s'adresse à tel endroit, à telle personne. » Celui qui avait perdu
l'argent, après d'inutiles recherches de tous côtés, aperçoit l'affiche et court à
l'adresse marquée. Le portier, pour ne pas être trompé sur le véritable maître,
multiplie les questions sur l'étoffe du sac, sur le cachet, le nombre de pièces, etc.
Les réponses ayant précisément désigné l'objet trouvé, le portier rendit tout.
L'autre, plein de joie et cherchant à témoigner sa gratitude , offrit à ce pauvre homme
le dixième de la somme renfermée dans le sac vingt écus; le pauvre les refuse. Dix
écus lui sont offerts , il ne les reçoit pas. On le prie au moins d'en accepter cinq;
prière inutile. Eh bien ! dit
alors celui qui était venu réclamer le sac en le jetant loin de lui avec une sorte de
fureur, je n'ai rien perdu , puisque vous ne voulez rien recevoir. Quelle
scène ! quel combat ! C'est la terre qui en est le théâtre; mais Dieu en est
le spectateur. Le portier, poussé à bout, accepte donc ce qui lui était offert avec
tant d'instance , et aussitôt donne tout aux pauvres , ne voulant pas enrichir sa demeure
d'un seul des écus qui ne lui semblaient pas provenir d'un gain légitime. »
L'âme d'Augustin , ainsi que nous l'avons
remarqué, se répandait en touchantes paroles toutes les fois qu'il
fallait consoler les pauvres ou exciter la compassion des riches. Il disait aux pauvres
qu'ils avaient en commun avec les riches la possession du monde, qu'ils n'habitaient pas
les mêmes demeures, mais qu'ils pouvaient jouir également du ciel et de la lumière. Il
les invitait à ne pas chercher au delà du nécessaire , car le reste appesantit et ne
soutient pas, le reste charge et n'honore pas. Personne n'a rien apporté en venant au
monde; les riches n'ont rien apporté ; ils ont trouvé ici tout ce qu'ils possèdent. Ils
sont arrivés nus comme les pauvres; la faiblesse du corps et les vagissements ont été
les témoins de leur commune misère (1).
Le superflu des riches est le nécessaire
des pauvres, dit le saint évêque. Quand on possède le superflu, on possède le bien
d'autrui. Faites l'aumône , et tout sera pur pour vous. Si vous étendez la main, et que
vous n'ayez pas la miséricorde dans le coeur, , vous ne faites rien ; mais si vous avez
la miséricorde dans le coeur et que vous n'ayez rien à présenter dans votre main, Dieu
reçoit votre aumône. Lorsque nous en avons encore le temps, faisons le bien. Si vous
avez peu à semer, ne soyez point tristes, pourvu que vous ayez la bonne volonté. Dieu
couronne votre bon vouloir intérieur, quand le pouvoir vous manque (2). Un peu d'eau
froide donnée à celui qui a soif ne perdra pas sa récompense. Gardez-vous de vous
enorgueillir en donnant aux pauvres, en accueillant le voyageur: Jésus-Christ a été
voyageur et étranger. Bien souvent celui qui est reçu est meilleur que celui qui
reçoit. Quand vous donnez à un pauvre, peut-être votre indigence est plus grande que la
sienne , peut-être faites-vous l'aumône à un juste ; il manque de pain et vous de
vérité; il a besoin d'un toit pour se loger, et vous avez besoin du ciel; il est pauvre
d'argent, et vous pauvre de justice.
Augustin, qui recommandait de regarder les
mains vides, si on voulait avoir plus. tard les mains pleines (3) , ne manquera point de
tracer aux évêques leurs devoirs vis-à-vis des indigents: « Il n'appartient point à
un évêque, disait-il, de garder de l'or et de repousser la main du mendiant (4). »
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Bossuet a plus d'une fois répété cette
parole d'Augustin, tirée d'un de ses sermons (1) : « Croyons , lorsque c'est
le temps de la foi , avant qu'arrive le temps de la claire vision. Ce temps de la foi est
laborieux : qui le nie ? Mais c'est au travail qu'est attachée la récompense. »
Dans une des instructions du docteur,
l'assoupissement de la foi est représenté par le sommeil de Jésus-Christ sur le lac
Galiléen, troublé par une tempête. La barque était en danger sur le lac, et Jésus
dormait. Nous sommes comme des navigateurs sur un lac où les vents orageux soufflent
souvent. Les dangers quotidiens du siècle menacent d'engloutir notre barque; d'où vient
cela, si ce n'est que Jésus dort? c'est-à-dire que notre foi est endormie, et, durant ce
sommeil, la tempête bouleverse le lac. Les méchants prospèrent, les bons sont dans un
rude travail; c'est une tentation, une vague, et notre âme dit: O Dieu ! est-ce là
votre justice ? Et Dieu vous répond: Est-ce là votre foi? Sont-ce là les promesses que
je vous ai faites? Etes-vous chrétiens pour les biens de ce monde?.... Réveillez Jésus,
et dites-lui ; Maître, nous périssons, les écueils nous épouvantent, nous périssons.
Il se réveillera, votre foi reprendra la vie, et vous comprendrez que ce qui est donné
aux méchants ne demeurera pas toujours avec eux. Cette tempête ne brisera plus votre
coeur, les flots ne couvriront plus votre barque , et votre foi commandera aux vents et à
la mer.
Nous n'avons pas regret à cette halte
faite autour de la chaire de l'évêque d'Hippone. Une immense charité anime son
éloquence, et l'imagination colore l'abondance des idées. Une foi aussi profonde nous
fait sentir un autre univers. On est là tour à tour comme sous les feux du Sinaï et du
Cénacle; Augustin, dans son énergie séraphique, semble vouloir soulever le monde pour
l'arracher aux influences grossières et le porter aux pieds de Dieu.
Terminons par quelques mots sur
l'éloquence
des Pères au quatrième et au cinquième siècles.
Le mauvais goût était arrivé avec les
malheurs dans l'empire romain; la langue latine souffrit sous les coups des Barbares comme
la société elle-même; elle eut sa part des ravages et de la dévastation; la langue de
Virgile et de Cicéron se trouva livrée aux antithèses et à l'enflure, aux pointes et aux jeux de mots, Une
décadence littéraire qui datait de plus loin l'avait rendue trop accessible à cette
invasion , comme la décadence des moeurs et des courages avait préparé le monde romain
à subir la domination des sauvages enfants du Nord. Avant le siècle d'Augustin, les
travaux des grands hommes chrétiens n'appartiennent pas au beau langage; on a reproché
à Tertullien ses métaphores dures et entortillées au milieu de la sublimité de ses
pensées et de ses sentiments; à saint Cyprien, de l'affectation et un luxe d'ornements
au milieu des flots d'éloquence qui s'échappent de sa grande âme, Les auteurs profanes
des mêmes époques sont bien loin d'avoir un style plus parfait. Si donc les jeux
d'esprit abondent dans les écrits ou les discours de saint Augustin, c'est que le génie
de son temps était ainsi (1) , et si les jeux d'esprit sont plus fréquents dans les
oeuvres de l'évêque d'Hippone que dans les oeuvres de saint Ambroise ou de saint
Jérôme, c'est qu'il était doué d'une plus vive intelligence, d'une nature plus
subtile. Quant aux Pères Grecs de cette époque, ils sont plus près du bon goût, parce
que la langue grecque gardait mieux sa pureté que la langue latine. Saint Jean
Chrysostome est un plus grand orateur que saint Augustin, saint Basile a plus de charme et
da poésie dans la parole , saint Grégoire de Nazianze a plus d'éclat; mais l'évêque
d'Hippone est plus touchant et plus persuasif que tous ces grands hommes-là.
Y a-t-il une parole humaine supérieure i celle qui sait le mieux
remuer et persuader ?
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