CHAPITRE XLIV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME. L'affaire d'Apiarius. —  Les deux livres des Noces et de la Concupiscence. —  Julien. —  Des mariages adultères. —  Les quatre livrés sur l'âme et son origine. (419-420.)

 

Voici une affaire dont il est resté peu de traces, mais qui eut un grand retentissement en Afrique, dans les années 418 et 419; elle tenait aux plus graves questions de discipline ecclésiastique, et fut pour l'épiscopat africain une occasion de maintenir ses usages et les décrets des conciles. Augustin prit part à ces débats; il s'associa à des démarches, à des décisions toutes conformes à la légalité catholique, et dont le seul but était de donner de solides garanties à la justice, à l'ordre et aux bonnes moeurs.

Apiarius était un prêtre de Sicca, ville de la proconsulaire. Convaincu de diverses fautes, il avait été déposé et excommunié par l'évêque de celte ville, Urbain, disciple d'Augustin. Soit que la procédure de l'excommunication offrît quelque irrégularité, soit que le coupable eût envie de faire du bruit en cherchant pour sa cause un plus haut tribunal, il en appela au pape; Zozime occupait la chaire de Pierre. Plusieurs conciles d'Afrique et même le plus récent concile de Carthage (418) avaient interdit ces appellations ; nulle constitution ecclésiastique ne les autorisait (1) ; les causes des ecclésiastiques devaient se juger et se terminer dans leur province; le concile de Nicée s'était prononcé dans ce sens (2). Si nous en croyons

 

1 Tillemont, Mém. eccl., t. XIII.

2 Malgré les conciles d'Afrique et le concile de Nicée, l'Eglise a maintenu au; prêtres un droit d'appel à Rome.

 

Baronius, Zozime reçut l'appel d'Appiarius, et de plus, le rétablit dans la communion catholique et la prêtrise. Trois légats eurent mission d'aller examiner l'affaire sur les lieux, et de traiter diverses questions qui naissaient du débat engagé: c'étaient Faustin, évêque de Potentia, dans la marche d'Ancône; Philippe et Alsellus, prêtres de Rome. Zozime voulait que les évêques pussent en appeler à celui de Rome, que les prêtres et les diacres excommuniés témérairement par leurs évêques eussent pour nouveaux juges les évêques voisins; il se fondait sur des canons du concile de Sardique, qu'il produisait sous le nom du concile de Nicée. Zozime menaçait de l'anathème l'évêque de Sicca, s'il ne revenait point sur ses décisions prises à l'égard d'Apiarius. Il désirait que les évêques s'abstinssent de fréquents voyages à la cour impériale; l'épiscopat africain avait, onze ans auparavant, publié un règlement sévère sur ce point.

Les trois légats déclarèrent le but de leur mission dans une assemblée d'évêques tenue à Carthage, vers la fin de l'année 418; les évêques firent observer que leurs exemplaires du concile de Nicée ne renfermaient pas les canons sur lesquels se fondait Zozime ; quant au concile de Sardique, l'Afrique ne connaissait pas encore ses décrets. On convint de se soumettre aux canons produits par le Souverain Pontife, jusqu'à ce qu'on eût pris de suffisantes (236) informations sur le concile de Nicée. Les évêques d'Afrique écrivirent à Zozime , qui peut-être ne reçut pas leur lettre , car il mourut le 26 décembre 418.

Cinq mois après, deux cent dix-sept évêques d'Afrique se réunissaient en concile à Carthage, dans la basilique de Fauste, sous la présidence d'Aurèle. Faustin était présent; Philippe et Asellus , simples prêtres , avaient leur place au-dessous des évêques. La discussion porta d'abord sur le canon attribué au concile de Nicée, et que le pape Zozime avait mis en avant dans les instructions remises aux trois légats. Alype , prenant la parole, rappela que les exemplaires grecs du concile de Nicée ne renfermaient rien de pareil; il pria le saint pape Aurèle d'envoyer à Constantinople pour consulter l'original de ce concile, et de s'adresser aux évêques d'Alexandrie et d'Antioche ; Alype était aussi d'avis de supplier le pape Boniface , successeur de Zozime, de travailler de son côté à cette importante vérification. Les propositions de l'évêque de Thagaste furent accueillies. Le concile fit ou renouvela trente-trois décrets relatifs à la discipline ecclésiastique ; ces canons de Carthage furent reçus de tout l'Occident; traduits en grec, ils eurent place dans la collection des canons de l'Eglise orientale. Es nous représentent la vieille constitution de l'Eglise ; ces témoignages de la liberté catholique dans l'ordre ancien font songer à l'état présent de l'Eglise de France, qui ne peut plus ni réunir ses pasteurs, ni juger dans ses propres causes , et qui redemande en vain les droits sacrés transmis par les siècles , conquis par les travaux des apôtres et le sang des martyrs.

Ce fut le 25 mai 419 que se tint le concile qu'on appelle le sixième de Carthage. Cinq jours après, les évêques se rassemblèrent encore dans la basilique la Restituée ; les trois légats étaient présents. On y régla plusieurs affaires que nous ignorons , et comme il en restait d'autres à terminer, on décida de choisir des commissaires, afin que les évêques ne demeurassent pas trop longtemps éloignés de leurs diocèses. On nomma vingt commissaires, parmi lesquels figuraient Augustin, Alype et Possidius, représentants de la Numidie. Après que tout fut fini, une lettre au nom du concile fut adressée au pape Boniface. Les évêques laissaient voir combien il avait été difficile de résoudre les questions posées par Zozime sans blesser la charité; ils annonçaient la conclusion de l'affaire d'Apiarius, conclusion qui n'avait eu rien de violent et pour laquelle les deux parties s'étaient rapprochées. Apiarius avait demandé pardon de ses fautes, et l'évêque de Sicca était revenu sur sa procédure. Les évêques rétablissaient le prêtre dans la communion et dans le sacerdoce, mais, en vue de la paix, ils l'éloignaient de l'Eglise de Sicca ; ils le munissaient d'une lettre à l'aide de laquelle Apiarius pouvait exercer partout ailleurs le saint ministère. Les évêques acceptaient les décrets de Zozime en attendant leur vérification dans les exemplaires les plus complets du concile de Nicée. Une certaine vivacité de langage se montre dans leur lettre à Boniface. « Nous espérons, disent-ils, en la miséricorde de Dieu , que , puisque vous êtes maintenant assis sur le trône de l'Eglise romaine, nous n'aurons plus à souffrir ce faste du siècle indigne de l'Eglise de Jésus-Christ, et qu'on ne nous refusera pas la justice que la seule raison devrait nous faire obtenir sans que nous la demandassions. »

L'épiscopat africain ne s'était point trompé; les copies des actes du concile de Nicée , faites à Constantinople et à Alexandrie, n'offrirent rien de plus que les copies de Carthage. On les transmit au pape Boniface. L'Eglise d'Afrique garda sa coutume de juger ses prêtres définitivement et sans appel.

Sans nous arrêter au livre de la Patience, composé en 418, nous jetterons un coup d'oeil sur des ouvrages plus importants qui appartiennent à l'année 419. Un écrit pélagien avait accusé l'évêque d'Hippone de condamner le mariage; un ami d'Augustin, le comte Valère, ayant eu connaissance de cet écrit, se hâta de démentir l'assertion pélagienne. De son côté, le grand docteur ne laissa pas longtemps la calomnie sans réponse ; il dicta, un livre des Noces et de la Concupiscence qu'il dédia à Valère, en lui adressant une lettre (1) pleine d'éloges pour cet homme d'épée. Dans ce livre, Augustin établit avec force et netteté le dogme du péché originel et la sainteté du mariage, qui change en quelque chose de bon le mal de la concupiscence. La gloire du mariage , c'est de faire servir aux vues providentielles les désirs de la chair, si contraires aux désirs de l'esprit (2). L'évêque d'Hippone fait ressortir la beauté morale de cette union que la stérilité elle-

 

1 Lettre 200. — 2 S. Paul, Galat., V. 17.

 

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même ne doit pas dissoudre. Le grand apôtre n'a pas craint d'appeler la chasteté conjugale un don de Dieu (1). La polygamie fut permise aux patriarches , parce qu'il importait de multiplier le peuple de Dieu ; le monde n'est plus aujourd'hui dans ces conditions ; l'union de l'homme avec une seule femme est plus conforme à la pensée divine; une seule femme fut donnée au premier homme.

Julien, l'évêque de Campanie, resté le chef de la secte pélagienne, voulut descendre dans ce champ de bataille. II avait été l'ami de la plupart des grands hommes de l'Eglise ses contemporains , et l'apparition de ce jeune et nouvel adversaire fut un sujet d'étonnement pour le monde catholique. Son père, Mémorius, évêque d'une piété tout à fait évangélique, aimait et révérait Augustin, ainsi que nous avons eu occasion de le dire. Saint Paulin, qui était poète, chanta le mariage de Julien. Peu de temps après, la mort ou la continence l'ayant séparé de sa femme, Julien fut élevé au diaconat ; le pape Innocent Ier l'aimait beaucoup; il l'ordonna lui-même évêque d'Eclame. Le séjour à Rome, au lieu de fortifier Julien dans la doctrine catholique, porta malheur à sa foi ; le fils de Mémorius y devint pélagien; toutefois, craignant peut-être d'attrister le coeur de ceux qui l'aimaient le plus, il attendit la mort de son père, de sa mère et du pape Innocent, pour laisser éclater sa rébellion contre l'Eglise. La Cilicie abrita sa vie après les décrets d'Honorius. Nous le voyons en 419 s'efforçant, mais en vain, de tromper le pape Sixte sur la vérité de ses doctrines, puis forcé de quitter encore l'Italie et cherchant un refuge à Lérins (2), auprès de Fauste, le célèbre semi-pélagien. Julien reparut après la mort de Sixte, mais l'inflexibilité du pape saint Léon le contraignit pour la troisième fois de sortir de l'Italie. Le dernier terme de son errante et triste vie fut un village de la Sicile où Julien ouvrit une école.

Son début dans la lutte fut un ouvrage en quatre livres, contre le livre des Noces et de la Concupiscence ; des extraits de, cet ouvrage furent envoyés au comte Valère ; celui-ci les remit au vénérable Alype, qu'il vit à Ravenne, et qui se rendait à Rome ; il désirait qu'Augustin s'empressât d'y répondre; le grand docteur

 

1 I Cor., VII, 7.

2 Les deux îles de Lérins, aujourd'hui les îles de Saint-Honorât et de Sainte-Marguerite, à peu de distance de Cannes, en Provence.

 

n'eut en main ces fragments qu'au retour de l'évêque de Thagaste, et ce fut seulement en 420 qu'il réfuta Julien, le fils de son ami, dans un deuxième livre des Noces et de la Concupiscence. Augustin regrettait de ne pas avoir l'ouvrage de Julien tout entier; mais on ne lui laissa pas le temps d'attendre ce qui lui manquait. Les raisonnements et les objections auxquels répond l'évêque d'Hippone ne nous ont présenté rien de nouveau ; ce sont des difficultés contre le péché originel, difficultés dont Augustin a déjà tant de fois triomphé par le témoignage de saint Paul, par la constante doctrine des Pères et tout l'enseignement de l'Ecriture. A défaut d'arguments et de bonnes preuves contre le puissant adversaire qu'il attaque, Julien reproduit inexactement ses paroles et dénature ouvertement ses pensées. Augustin rétablit chaque chose dans sa vérité. Désormais il ne perdra pas de vue Julien, l'opiniâtre représentant de l'hérésie ; il sentira rajeunir son génie en présence de cet ennemi impétueux, et ne se lassera point de repousser ses agressions tant que demeurera sur ses lèvres le souffle de la vie.

En suivant la controverse pélagienne, une observation s'est souvent offerte à notre esprit. Les pélagiens se disaient chrétiens, parlaient bien haut de leur foi, de leur soumission aux divines Ecritures, et leur doctrine était une négation du christianisme tel que l'ont établi les livres saints ! Si vous n'êtes pas croyants, si notre religion n'est pas la vôtre, si nos Ecritures ne renferment pas, selon vous, la vérité, rejetez le péché originel et la grâce de Jésus-Christ; proclamez à votre aise la grandeur et la puissance de l'homme, supprimez le secours divin dont la nécessité nous est prêchée; c'est votre droit, c'est le droit de votre raison, sauf à discuter contre vous les preuves de notre foi; mais du moment que vous vous dites chrétiens et dociles à l'enseignement des Ecritures, nous ne comprenons plus votre rationalisme : le rationalisme et l'enseignement des livres saints ne marchent pas ensemble. Or, l'Ecriture est formelle sur le péché originel , sur l'impuissance de l'homme à faire le bien sans le secours de Dieu, et voilà comment la simple interprétation des textes sacrés a suffi pour démolir le pélagianisme qui se présentait au nom de la foi; voilà comment il a été écrasé sous un foudroyant amas de témoignages empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament. Nous ne parlons (238) pas ici des preuves tirées du fond de la nature humaine; c'est seulement une manifeste contradiction des pélagiens que nous avons voulu signaler.

Les deux livres des Mariages adultères, écrits à la fin de 419, soulèvent des questions de théologie morale dont nous avons peu à nous occuper; un intérêt plus général, plus élevé, s'attache aux quatre livres sur l'Ame et son origine, composés dans le dernier mois de 419 et au commencement de 420.

Rien ne touche l'homme comme de chercher à connaître d'où vient cette âme qui fait sa dignité et sa gloire; quelle est sa nature et de quelle manière s'accomplit, à chaque moment et sur tous les points du globe, la perpétuelle succession des intelligences, admirable et merveilleuse chaîne dont tous les anneaux composent le tableau de l'humanité se déroulant sous l’oeil de Dieu. Etonnant contraste ! on a pu pénétrer les secrets des cieux , de la terre et des mers , et l'on n'a point pénétré le secret de ce qui est en nous ! nous savons les voyages des astres et leur infaillible retour sur un point de l'espace; nous savons pourquoi les jours font place aux nuits, pourquoi l'Océan balance éternellement ses eaux ; nous avons reconnu l'âge du globe en interrogeant ses entrailles et trouvé l'ensemble des lois qui gouvernent l'univers; nous connaissons l'origine de la pluie et du vent, de, la foudre et des orages, et nous ne connaissons pas l'origine de cette pensée à l'aide de laquelle nous déterminons les causes et les effets dans le monde extérieur ! Le point de départ, l'indispensable instrument de nos connaissances est un mystère : ainsi la boussole, instrument inexpliqué, agent mystérieux, sert de guide pour aller, à travers l'immensité des flots, découvrir des rivages inconnus, de nouveaux mondes. Il faut que l'orgueil de l'homme soit toujours humilié par quelque point.

Les esprits supérieurs confessent leur ignorance, mais. le propre des ignorants et des hommes médiocres, c'est de ne pas savoir douter. Le grand docteur d'Hippone avait plusieurs fois, dans ses écrits, avoué son impuissance à résoudre le problème de l'origine de l'âme. Un jeune homme de la Mauritanie Césarienne , probablement des environs de Cartenne, passé récemment du parti des rogatistes à la communion catholique, fut étonné qu'un homme comme Augustin gardât des doutes sur cette question dont la solution lui paraissait entièrement facile; Augustin perdait beaucoup dans son esprit pour une telle hésitation; le jeune Africain eut donc l'idée d'éclairer l’évêque d'Hippone , et même de rectifier ce qu'il appelait ses erreurs sur la nature de l'âme. Vincent Victor (1) (c'était le nom du philosophe novice) avait trouvé chez un prêtre espagnol , appelé Pierre , un des ouvrages où Augustin exposait ses incertitudes sur la question : c'est à ce prêtre espagnol qu'il adressa deux livres dirigés contre le grand évêque. Il paraît que Vincent Victor obtint auprès de Pierre un très-grand succès ; à mesure que le jeune homme lui lisait son écrit, le prêtre espagnol se laissait aller à tous les ravissements de la joie ; dans son enthousiasme, Pierre lui baisa le front, le remerciant de lui avoir révélé ce qui jusque-là avait été caché à son entendement. Un ami d'Augustin, le moine René, ayant connu à Césarée les deux livres de Vincent Victor, les fit copier et les envoya à l'évêque d'Hippone; il les accompagnait d'une lettre pleine d'excuses sur la liberté qu'il prenait; le moisie René, préoccupé du langage irrespectueux de Vincent Victor , craignait qu'Augustin ne se plaignît d'une communication de cette nature; il connaissait mal l'humilité et la mansuétude de ce grand homme ! C'est durant l'été de 419 que les deux livres de Vincent Victor parvinrent à Hippone; Augustin, alors absent, ne les reçut qu'à la fin de l'automne.

Il semble qu'Augustin, avec son âge, ses grands et continuels travaux, sa position si haute et si glorieuse, pouvait se dispenser de répondre à un jeune homme qui le traitait avec tant de légèreté; mais Augustin, oubliant tout d'abord ce qui lui était personnel dans la question, avait uniquement songé à ramener      une intelligence à la vérité. Cette vive espérance religieuse avait pris la place de tous les sentiments humains. L'évêque d'Hippone composa donc quatre livres en réponse à Vincent Victor: le premier, adressé au moine René, le second au prêtre espagnol Pierre, les deux derniers à Victor lui-même. Comme les mêmes sujets et quelquefois les mêmes idées reviennent dans chacun de ces livres, leur analyse détaillée et successive ne conviendrait point; mieux vaut apprécier l'ensemble de l'ouvrage.

Il faut d'abord admirer la charité d'Augustin,

 

1 Victor avait pris le surnom de Vincent à cause de son admiration pour Vincent, chef du parti des Rogatistes après Rogat.

 

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qui excuse tous les. procédés de Victor, ses injures, son outrecuidance; elle excuse aussi la redondance de son style et la crudité des expressions; l'évêque pense que ces défauts de forme disparaîtront à la maturité de l'âge. Le débordement des mots qui plaît. aux esprits légers et que les esprits graves tolèrent , ne saurait causer aucun dommage à la foi. « Nous avons, dit Augustin, des hommes écumeux (spumeos) dans leurs discours, mais qui ne a laissent pas d'être purs dans leur foi. » Il trouverait triste et dangereux que l'éloquence fût mise au service de l'erreur; ce serait boire le poison dans une coupe d'un grand prix. Il paraît que le jeune Africain n'était pas sans talent. Dieu lui avait donné, dit Augustin, assez de génie pour être sage, pourvu qu'il ne crût pas l'être.

L'écrit dans lequel Vincent Victor avait tranché la question qui tenait en suspens un grand génie, renfermait une foule d'erreurs. Victor soutenait que l'âme, est quelque chose de corporel; qu'elle n'a pas été tirée du néant ni formée d'aucune autre chose créée; d'où l'on devait conclure nécessairement, malgré les dénégations du jeune philosophe, que l'âme était formée de la substance même de Dieu. Ceci tombe devant un simple raisonnement : ce qui est tiré de Dieu est de même nature que lui, et participe à l'immutabilité ; or, l'âme est sujette au changement; donc elle n'a pas été tirée de la substance divine. Pour échapper à la conclusion dont ce raisonnement renversait la pensée, Victor disait que le souffle de Dieu pouvait produire les âmes, sans leur communiquer sa nature, de même qu'en soufflant dans une outre nous y faisons entrer un, vent qui n'a rien de commun avec notre propre nature. Augustin, observait que cette comparaison n'avait pas de justesse, puisque Victor admettait un Dieu-Esprit, ; quelque subtil que nous imaginions notre souffle, il est toujours corporel; au lieu que dans l'hypothèse de Victor, un Dieu-Esprit produirait de lui-même par son souffle une âme corporelle , ce qui est inadmissible. Victor citait l'exemple d'Elisée qui, en soufflant sur le fils de la Sunamite, lui rendit la vie ; mais le souffle du prophète ne fut qu'une cause occasionnelle ; à la prière d'Elisée, Dieu; rappela l'âme de l'enfant.

Victor, admettant la préexistence des âmes et voulant expliquer la propagation du péché originel, disait que l'âme avait mérité d'être souillée par son union avec la chair , et que le baptême lui rendait sa pureté première. Augustin lui demanda comment cette âme, avant le péché, avait mérité d'être souillée par la chair;.le jeune homme parlait de la prescience de Dieu, mais la prescience de Dieu, c'est la prévision et non pas la cause du mal. Victor, par un oubli des textes formels de l'Evangile, et plus hardi que les pélagiens eux-mêmes, ouvrait le royaume des cieux aux enfants morts sans baptême; il prétendait qu'on devait offrir pour eux le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ. Selon le jeune Africain, Dieu créerait des âmes pendant toute l'éternité ; à quoi on répondait qu'après la fin du monde, il n'y aurait plus de génération, et par conséquent plus de corps qui eussent besoin d'âmes. Victor avançait qu'un enfant prédestiné de Dieu au baptême pouvait en être privé. Mais quelle serait donc la puissance qui empêcherait l’accomplissement des décrets divins?

« Le Seigneur, dit Isaïe (1), donne le souffle à son peuple, et l'esprit à ceux qui marchent sur la terre. » « C'est le Seigneur, est-il écrit ailleurs (2), qui forme l'esprit de l'homme dans l'homme. » La mère des Macchabées disait à ses enfants : « Ce n'est pas moi qui vous ai donné l'esprit et l'âme, mais Dieu qui a fait toutes choses (3). » Ces passages de l'Ecriture tranchaient la question de l'origine de l'âme, au dire de Victor; mais Augustin lui répétait qu'il ne s'agissait pas de savoir qui était le créateur de l'âme humaine, mais comment elle se formait. Etait-ce parle moyen de la propagation? était-ce par un nouveau souffle? Augustin avoue son ignorance ; il invite Victor à imiter la mère des Macchabées, qui reconnaissait ignorer comment Dieu avait animé les enfants engendrés dans ses flancs.

Comme Augustin est bon et paternel lorsque, ne gardant nul souvenir des injures reçues, il exhorte Victor à se corriger ! Il ne veut pas que Victor se méprise lui-même et qu'il compte pour peu son esprit et son talent d'écrire : le jeune homme ne doit ni trop s'abaisser ni trop s'élever : « Oh ! plût à Dieu, lui dit Augustin, que je pusse lire vos écrits avec vous, et vous indiquer vos erreurs dans un entretien ! Une conversation entre nous terminerait cette affaire plus facilement que des lettres (4). » Il faut que Victor rejette les erreurs qu'Augustin

 

1 Isaïe, XLII, V. —  2 Zacharie, XI, 1. — 3 Zacharie, 7.

2 De l’âme et de son origine, livre III, chap. 14.

 

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lui signale, s'il veut non-seulement passer aux autels catholiques, mais même demeurer catholique : il lui sera plus glorieux de les reconnaître que de ne les avoir jamais commises. Lui-même avait dit qu'il renoncerait à ses propres pensées dès qu'il en apercevrait de meilleures, et que son coeur irait toujours à ce qu'il y aurait de plus vrai. C'est le moment de prouver que ces paroles-là n'étaient pas de vaines promesses.

Le quatrième livre, si plein de choses et d'une si haute portée, nous associe aux derniers efforts d'Augustin pour conquérir une jeune intelligence. Que lui importe si Victor, jeune homme, a voulu reprendre Augustin vieillard, si le laïque a voulu en remontrer à l'évêque dont il loue en même temps la science et la capacité 1 Augustin ignore s'il est savant et habile ; bien plus, il sait bien qu'il ne l'est pas ; mais il remercie Victor d'avoir songé à lui communiquer ce qu'il croyait la vérité. Seulement le grand docteur eût mieux aimé être repris pour les fautes qui peuvent se rencontrer dans la foule de ses ouvrages. Ce que Victor lui reproche, c'est de ne pas avoir osé se prononcer sur l'origine de l'âme, c'est d'avoir établi la spiritualité de notre intelligence. Si Victor avait appris à Augustin quelque chose, celui-ci se serait résigné, dit-il, non-seulement à être frappé par des paroles, mais même à être frappé à coups de poing! Cependant il n'en est rien : le jeune homme n'a rien éclairci et n'a fait qu'entasser des inexactitudes. Augustin l'invite à prendre son parti sur le mystère de l'origine de l'âme; que d'autres problèmes en nous demeurent sans solution ! L'évêque demande comment se forme le corps de l'homme dans le sein maternel, comment le sang, la chair et les os se produisent successivement, et comment enfin doivent s'expliquer les innombrables phénomènes de notre organisation physique. Il est des choses plus hautes et plus étendues que le génie de l'homme. Nous ne pouvons pas nous comprendre nous-mêmes, et certainement nous ne sommes pas en dehors de nous (1). Pendant que nous vivons, dit Augustin, et que nous sommes très-certains de nous souvenir, de comprendre et de vouloir, nous qui nous donnons pour de grands connaisseurs de notre nature, nous ne savons pas tout à fait ce que peut notre mémoire, notre

 

1 Nos non possumus capere nos, et cerce non sumus extra nos. Livre IV, chap. 6.

 

intelligence, notre volonté. Le docteur cite un ami de sa jeunesse, appelé Simplicius, doué d'une merveilleuse mémoire, qui récitait sur-le-champ et rapidement n'importe quel passage de Virgile ; il pouvait même réciter les vers du poète à rebours , et possédait de la même manière la prose de l'orateur romain, La première fois qu'eut lieu cette étonnante expérience , Simplicius prit Dieu à témoin qu'auparavant il ne se doutait pas d'une telle faculté ; l'expérience seule lui révéla cette puissance. Avant l'essai, il était pourtant le même homme. Quand nous faisons des efforts de mémoire, que cherchons-nous, sinon nous-mêmes, sinon ce que nous avons déposé en nous ? La mémoire est un trésor dont nous ne connaissons ni la profondeur ni l'étendue; il en est ainsi des autres facultés de l'homme. « Les forces de mon intelligence, dit Augustin à Victor, ne me sont pas entièrement connues, et je crois que vous êtes comme moi.» La volonté ignore aussi sa puissance comme sa faiblesse; l'apôtre Pierre voulait mourir pour son Maître et n'avait pas trompé le Sauveur en le lui promettant; mais ce grand homme, qui avait connu que Jésus était le Fils de Dieu, ne se connaissait pas lui-même. Victor avait osé dire que si l'homme ne savait pas l'origine des son âme, il serait semblable à la bête. Augustin répond qu'on est pareil à la bête si on vil; selon la chair, si on borne l'existence aux terrestres limites, si on n'espère rien après la mort, et non point si on confesse son ignorance. « Que ma timidité de vieillard, ô mon fils, dit le grand évêque à Victor, ne déplaise pas trop à votre présomption de jeune homme ! »

Abordant ensuite la question de la nature de l'âme, Augustin prouve à Victor que l'âme est esprit et non pas corps. Victor avait dit : Si l'âme n'est pas un corps, elle ne peut être je ne sais quelle substance vide. Or, le jeune philosophe croyait que Dieu était esprit. L'évêque lui fait remarquer que Dieu, dont la substance est immatérielle, n'est pas pour cela quelque chose de vide. L'incorporéité de l'âme peut donc être quelque chose de réel. Victor , par une interprétation inexacte d'une parole de saint Paul (1), distinguait dans l'homme trois substances: l'âme ou l'homme intérieur, l'esprit ou l'homme intime, le corps ou l'homme extérieur. Mais saint Paul, dans ce même passage dont abusait le jeune Africain , dit que notre

 

1 Epit. aux Thess., V, XXIII.

 

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homme intérieur sera renouvelé à l'image de Dieu. Le grand Apôtre établit par là l'unité et la spiritualité de notre âme : il n'appartient qu'à une substance immatérielle de pouvoir être l'image de Dieu. Les idées de Victor sur la corporéité de l'âme seront renversées par l'argumentation et les explications d'Augustin. Le ciel et la terre, les fleuves, les mers, les forêts et les animaux nous apparaissent dans nos songes; les variétés de l'univers subsistent dans notre pensée et sont contenues dans les profondeurs de la mémoire; elles sortent de je ne sais quels coins secrets lorsque nous avons besoin de nous en souvenir, et se présentent en quelque sorte devant nos yeux. Si l'âme était un corps, pourrait-elle saisir parla pensée ces grandes et vastes images, et la mémoire pourrait-elle les contenir?

Augustin, en finissant, engage le jeune Africain à ne pas se plaire dans son surnom de Vincent, le chef des rogatistes, s'il veut être le Victor (1) (le vainqueur) de l'erreur: « Ne croyez pas savoir une chose quand vous l'ignorez, « lui dit-il ; mais pour apprendre apprenez à ignorer (2). On ne pèche point en ignorant

 

1 On reconnaît ici un jeu de mots comme on en trouve souvent dans les écrits de saint Augustin ; c'est un des défauts de la latinité africaine de cette époque.

2 Sed ut scias, disce nescire.

 

quelque chose des secrets ouvrages de Dieu , mais en donnant témérairement pour choses connues celles qui ne le sont point, ruais en produisant et en défendant le faux à la place du vrai. » Si Victor désire connaître toutes les erreurs dont son ouvrage abonde, qu'il vienne à Augustin sans ennui et sans difficulté; « ce ne sera point, lui dit ce grand homme, un disciple qui viendra trouver un maître, mais un jeune homme qui se rendra auprès d'un vieillard, un homme vigoureux qui visitera un malade. »

Cette douceur généreuse et cette parfaite condescendance , réunies à tout l'ascendant d'une admirable raison, ne furent point inutiles ; Victor, dont l'esprit était sincère et qui n'avait cédé qu'à un mouvement irréfléchi de jeunesse et à la fougue du génie africain, se rendit aux opinions de l'évêque d'Hippone; il reconnut qu'il s'était trompé, et remercia Augustin de lui avoir fait toucher du doigt ses erreurs avec une si paternelle bonté. La charité et le génie, ces deux grandes puissances de ce monde, ne se donnent pas toujours la main , mais quand leur sublime alliance vient à se montrer dans le même homme, oh ! alors la vérité prend une force irrésistible.

 

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