CHAPITRE QUARANTE-CINQUIÈME. Autorité de saint Augustin établie
par les plus illustres témoignages. Les
sept livres des Locutions et les sept livres des Questions sûr les sept premiers livres
de l'Ecriture. Les quatre livres contre
les deux Epîtres des pélagiens. Contre
Gaudentius et contre le mensonge. Lettre
à Optat. Contre l'adversaire de la loi
et des prophètes. Durée et
transformations diverses du manichéisme. (419-420.)
Il est doux pour l'historien d'un grand
homme de pouvoir s'entourer des hommages rendus à sa mémoire et prêter l'oreille aux
concerts des siècles. Ces voix, parties de haut, nous excitent à l'accomplissement d'une
grave laborieuse tâche et donnent à notre âme une aorte d'énergie mêlée de joie. On
ferait un livre avec les témoignages imposants qui se sont produits depuis quatorze cents
ans en l'honneur d'Augustin ; nous ne songeons donc point à tout recueillir; nous voulons
nous en tenir à quelques paroles qui expriment les opinions des plus glorieux
représentants des divers âges chrétiens.
On a vu dans les chapitres précédents
comment Augustin fut jugé par ses contemporains, et nous n'avons pas à nous occuper ici
de l'admiration des Jérôme, des Paulin, des (242)
Simplicien et des Prosper; écoutons un moment les siècles qui ont suivi le siècle
d'Augustin. Isidore de Séville (1) disait
qu'Augustin, par sa science et son génie, avait vaincu les études de tous ses
prédécesseurs. Ildefonse de Tolède (2) ne croyait point permis de contredire Augustin.
De même que le soleil surpasse en lumière toutes les planètes, disait Remi d'Auxerre
(3) , ainsi Augustin l'emporte sur tous les docteurs dans l'explication des Écritures.
Rupert (4) appelle Augustin la colonne et le firmament de la vérité: « L'évêque
d'Hippone, ajoute Rupert, est la colonne lumineuse sur laquelle la sagesse de Dieu a
placé son trône. »
Nous avons cité l'admiration de
Cassiodore à l'occasion des commentaires des Psaumes; nous pourrions citer Bède, qui
nous représente dans sa tige le grand ordre de saint Benoît, et Alcuin (5), le maître
de Charlemagne. D'après le pape Martin V, tous ceux qui savent quelque chose du Christ,
de la foi, de la religion, prononcent le nom d'Augustin, comme si sans Augustin rien ne
pouvait être compris ni expliqué: « Grâce à Augustin, c'est Martin V qui parle (6),
nous n'envions point aux philosophes leur sagesse, aux orateurs leur éloquence; nous
n'avons plus besoin de la pénétration d'Aristote, du charme persuasif de Platon, de la
prudence de Varron, de la gravité de Socrate, de l'autorité de Pythagore, de la pénétration d'Empédocle... lui seul nous
«représente le génie et les études de tous les Pères... Qui voudrait défendre la
religion et sous un autre chef qu'Augustin ? » Grégoire le Grand disait: « Si vous
désirez prendre une délicieuse nourriture , lisez les ouvrages du bienheureux Augustin;
ne cherchez pas notre son (nostrum furfurem) quand vous avez la fleur de son
froment (7). »
Saint Thomas (8), la gloire de l'ordre de
saint Dominique, et proclamé l'Ange de l'école, n'est
autre chose dans le fond, dit Bossuet (1), et surtout dans les
matières de la prédestination et de la grâce, que saint Augustin réduit à la méthode
de l'école. Saint Bernard se faisait gloire de suivre la théologie de saint Augustin, et
Pierre le Vénérable l'appelle le maître de l'Église après saint Paul. Des
louanges infinies se presseraient sous notre plume si nous voulions mentionner les
témoignages de tant de papes en faveur de l'évêque d'Hippone. Il sera plus curieux
d'entendre Luther, Mélanchton et Calvin, mêler leurs voix aux voix catholiques dans cet
hymne de louanges parti de tous les pays de la terre.
Le moine de Wittemberg pensait que, depuis
les apôtres, nul docteur n'avait été comparable à Augustin. Il était doux à
Mélanchton (2) d'invoquer Augustin dans son école. «Sa doctrine, ajoute
Mélanchton, étant nécessaire à l'Église, c'est avec raison que nous devons aimer
Augustin, qui a le mieux conservé le céleste trésor de la vérité. » « Il n'est
pas besoin, disait Calvin (3), de travailler à savoir ce qu'ont pensé les anciens,
lorsque Augustin seul peut suffire : les
lecteurs n'ont qu'à prendre dans ses écrits, s'ils veulent avoir quelque chose de
certain sur le sens de lantiquité. » Augustins est le seul Père que les
hérétiques aient admiré; mais combien il a fallu défigurer Augustin pour en faire le Père
des hérétiques!
Bossuet, philosophe si pénétrant,
théologien si profond, interprète si puissant de la foi catholique, cite Augustin à
chaque page, l'appelle tour à tour le grand, l'admirable, l'incomparable, et se nourrit
constamment de la pensée du docteur africain, qu'il revêt de son style à lui, de ce
style prodigieux qui lui est propre. Il ne souffre pas la moindre atteinte portée à la
gloire de l'évêque d'Hippone. « C'est déjà, dit Bossuet, une insupportable
témérité de s'ériger en censeur d'un si grand homme, que tout le monde regarde comme
une lumière et de l'Église, et d'écrire directement contre lui ; c'en est une
encore plus grande, et qui tient de l'impiété et du blasphème, de le traiter de
novateur et de fauteur des hérétiques (4). » Erasme prétendait qu'Augustin
n'avait pu acquérir une connaissance solide des choses sacrées (5), et le regardait
comme fort inférieur .
243
saint Jérôme. «
Il n'y a personne, en vérité, dit Bossuet à ce sujet (1), à qui l'envie de rire ne
prenne d'abord lorsqu'on voit un Erasme et un Simon qui, sous prétexte de quelque
avantage qu'ils auront dans les belles-lettres, se mêlent de prononcer entre saint
Jérôme et saint Augustin, et d'adjuger à qui il leur plaît le prix de la connaissance
des choses sacrées. Vous diriez que tout consiste à savoir, du grec, et que, pour se
désabuser de saint Thomas, ce soit assez d'observer qu'il a vécu dans un siècle
barbare; comme si le style des apôtres avait été fort poli, ou que, pour parler un beau
latin, on avançât davantage dans la connaissance des choses sacrées. »
Nos lecteurs n'ont pas oublié que si
l'évêque d'Hippone ignorait l'hébreu, il possédait à fond la langue grecque, dont il
avait fait une très-sérieuse étude depuis son élévation au sacerdoce. Ainsi Augustin
put s'emparer pleinement de la version des Septante, qui avait suffi aux apôtres.
Erasme, à qui l'évêque de Meaux ne
pardonnait pas d'avoir classé Augustin au-dessous de Jérôme pour l'interprétation des
Écritures, rangeait néanmoins le pontife d'Hippone parmi les plus grands ornements et
les plus éclatantes lumières de l'Église.
Ce magnifique cortège de grands hommes de
tous les siècles inclinant la tête devant Augustin, ne le venge-t-il pas suffisamment
des injures de Bayle et de ce prêtre Simon (2), contre lequel Bossuet a fait un des plus
beaux ouvrages de critique qui existent dans aucune langue?
Appuyé sur l'admiration des âges pour
l'homme dont l'histoire nous occupe , nous continuerons plus hardiment notre oeuvre.
Les sept livres des Locutions sont
une sorte d'étude littéraire du Pentateuque, de Josué et des Juges; Augustin fait voir
ce qui caractérise le style des écrivains sacrés , ce qui appartient au génie de la
langue hébraïque et de la langue grecque ; il avertit de ne pas chercher un sens
mystérieux dans ce qui est un simple four original. Notre docteur peut ainsi être
considéré comme un des premiers qui aient signalé les frappantes beautés du style
biblique. Les sept livres des Questions sont une comparaison
raison des différentes versions des Septante, des versions d'Aquila
et de Théodotien , et de la traduction latine de saint Jérôme , faite sur l'hébreu;
ils présentent comme des notes rapides, mais substantielles et lumineuses, sur des
difficultés que le docteur résout à mesure qu'il les pose. Cet examen de l'Heptateuque,
qui commence où finissent les DOUZE LIVRES SUR LA GENÈSE, est fait sans aucune
préoccupation de la forme, mais dans la seule vue de rencontrer la vérité.
A la fin de l'année 419, les décrets
impériaux contre les pélagiens furent renouvelés; une lettre d'Honorius et de Théodose
parvint à l'évêque de Carthage, et quoique l'Église d'Hippone fût inférieure à
l'Église de la métropole africaine, Augustin, par une exception qu'il devait à son
génie et à son immense renommée, reçut la même lettre qu'Aurèle. Honorius et
Théodose voulaient que les deux pontifes de Carthage et d'Hippone fissent souscrire à
tous les évêques africains la condamnation de Pélage et de Célestius ; la défense de
la doctrine pélagienne leur paraissait une intolérable énormité.
Et cependant
les évêques pélagiens , du fond de leur exil ignoré, ne cessaient d'élever la
voix en faveur de leur cause; il se répandit en Italie deux lettres qui calomniaient les
doctrines catholiques au profit de l'erreur condamnée. L'une avait pour auteur Julien,
qui cherchait à mimer dans Rome quelques restes de l'ancienne flamme pélagienne;
l'autre, adressée à Rufus, évêque de Thessalonique, portait la signature de dix-huit
évêques qui avaient refusé de souscrire à la condamnation de Pélage et de Célestius
: c'était comme une levée de boucliers des pontifes anathématisés. Alype , l'illustre
et infatigable ambassadeur de l'Afrique chrétienne auprès du siège de Rome , reçut des
mains du pape Boniface ces deux lettres avec mission de les remettre à Augustin, car
c'était toujours à Augustin qu'on songeait à chaque apparition de l'ennemi. Ainsi ,
dans les grandes guerres contre les ennemis de la foi religieuse, Judas Machabée,
Godefroy ou Richard Coeur-de-Lion étaient appelés aux heures du péril; leur nom volait
de bouche en bouche chaque fois qu'il fallait repousser une attaque, et toute bataille se
changeait pour eux en victoire.
C'est en 420 que les deux lettres avaient
été écrites; la même année vit naître la réponse (244) de l'évêque d'Hippone,
composée de quatre livres adressés au pape Boniface. Au début du premier livre,
consacré à la réfutation de la lettre de Julien, Augustin remercie le pape Boniface de
son amitié; il le remercie de ce qu'il veut bien être l'ami des humbles. Il parle
du devoir de tous les évêques de défendre les brebis rachetées du sang du divin
Pasteur, et place le siège de Rome plus haut que tous les sièges de là terre: quant à
lui, Augustin, il fait ce qu'il peut pour sa petite part (1) ; le docteur rend grâce à
Boniface de ne pas lui avoir caché des lettres où ce pontife avait trouvé le nom
d'Augustin livré aux calomnies et aux outrages.
Les quatre livres à Boniface peuvent se
résumer ainsi : Les pélagiens disaient : Les catholiques sont manichéens parce qu'ils
nient le libre arbitre et qu'ils nous montrent l'homme invinciblement poussé au mal.
Augustin répond que la doctrine catholique n'enseigne point la destruction du libre
arbitre par le péché d'Adam, tuais sa modification profonde. La liberté qui a péri
dans le paradis terrestre, c'était la possession d'une pleine justice avec
l'immortalité; c'est pour cela que la nature humaine a besoin de la grâce divine. Le
libre arbitre est si peu détruit dans l'homme pécheur, que ce libre arbitre détermine
le péché, surtout dans les hommes qui font le mal par délectation et par amour pour le
mal; ils font ce qu'il leur plaît. Saint Paul (2) nous apprend qu'on n'acquiert la
liberté de la justice que par le libre arbitre de la volonté. Saint Jean, dans son
Evangile (3), nous dit que Jésus-Christ a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à
tous ceux qui l'ont reçu. » Quoi de plus formel que ces paroles?
L'évêque d'Hippone venge les catholiques
du reproche de méconnaître la sainteté du mariage, de condamner les saints personnages
de l'Ancien Testament, et de ne pas croire à la rémission de tous les péchés par le
baptême. Les pélagiens accusaient le clergé de Rome d'avoir prévariqué dans la
question de la grâce; Augustin leur répond que le pape Zozime usa de beaucoup
d'indulgence envers Célestius et Pélage, mais que Rome n'approuva jamais leurs
enseignements. D'après les évêques pélagiens, les catholiques introduisaient sous le
nom de grâce une sorte de destin; Augustin répond qu'on ne peut pas
appeler destin la divine inspiration du bien et le secours d'en haut apporté à la
faiblesse de la volonté humaine. Il fait voir aux évêques pélagiens qu'ils ont mal
compris ce qu'il avait écrit sur le caractère de la loi de l'Ancien Testament. Les
louanges extrêmes données à la créature, au mariage, à la loi, au libre arbitre, aux
saints, cachaient tous les piéges de l'erreur pélagienne. Les pélagiens prétendaient
que, pour condamner leur doctrine, il avait, fallu surprendre et arracher la signature des
évêques catholiques dispersés au loin; Augustin leur demande si on a aussi extorqué
les signatures de saint Cyprien (1) et de saint Ambroise (2), qui bien avant la naissance
de l'hérésie, l'ont renversée par leurs enseignements.
On se rappelle les affreuses extrémités
auxquelles se livraient souvent les donatistes. Gaudentius, évêque donatiste de
Thamugade, pressé d'obéir aux lois impériales, déclara que lui et les siens se
brûleraient plutôt avec leur église; résolution bien digne du violent génie
africain ! Gaudentius s'appuyait sur l'exemple de Razias, dont le trépas est
rapporté dans le deuxième livre des Machabées. Le tribun Dubitius, chargé de
l'exécution des décrets impériaux, envoya à l'évêque d'Hippone les deux lettres
qu'il avait reçues de Thamugade, en le priant d'y répondre. Quoique bien accablé de
travaux, Augustin écrivit successivement deux livres contre Gaudentius pour répondre un
dernier mot à ce parti expirant auquel il avait livré une si longue guerre (3). Nous
ignorons si l'évêque et les donatistes de Thamugade exécutèrent leur terrible
résolution.
Nous trouvons ici, à là même date que
les deux livres contre Gaudentius (420), un livre Contre le Mensonge, dont la
pensée nous a frappé. L'occasion de cet
ouvrage fut l'erreur de l'espagnol Consentius, qui croyait que, pour mieux découvrir la
doctrine des priscillianistes, il était permis à un catholique de déguiser ses propres
sentiments. Augustin s'élève avec énergie contre cette école, qui croit pouvoir en
certains cas autoriser le mensonge, qui permet des atteintes à la vérité sous prétexte
d'une fin
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utile et salutaire, qui introduit la dissimulation au fond de la
conscience en vue d'un bien à faire ou d'une vérité à établir. Le plus petit mal
n'est jamais permis dans le monde, dût-il en résulter un immense bien. L'évêque
d'Hippone observe que toutes les actions des saints personnages de l'Ancien Testament ne
doivent pas être pour nous des règles de morale. Il y a dans l'Ecriture des exemples de
dissimulation; mais ce sont plutôt des mystères que des mensonges.
Nous avons vu la lettre où Augustin
interrogeait Jérôme sur l'origine de l'âme, la lettre à Optat et les quatre livres qui
traitent de cette mystérieuse question. Optat, qu'il ne faut pas confondre avec le
célèbre évêque de Milève, et que nous croyons avoir été évêque de Tubunes, revint
à la chargé auprès d'Augustin; il pensait que le pontife d'Hippone avait reçu quelque
importante réponse du solitaire de Bethléem. Augustin écrivit (1) à Optat au
commencement de 420, pour lui annoncer que Jérôme ne lui avait rien répondu ; ii y
avait près de cinq ans que son livre, en forme de lettre, avait pris le chemin de
l'Orient. Toutefois il ne perdit pas l'espérance de voir Jérôme lui venir en aide;
Augustin cite un passage d'une lettre du vieux solitaire remplie d'affectueux témoignages
pour lui, et montre ainsi qu'on peut discuter ensemble sans que l'amitié en souffre.
Optat avait composé un ouvrage intitulé le Livre de la foi, dans lequel il
traitait de l'origine de l'âme; Augustin le prie de lui envoyer ce livre. L'évêque
d'Hippone reproduit aussi des passages d'une lettre d'Optat adressée aux Césaréens. La
formation de l'âme par voie de propagation avait paru à Optat une invention nouvelle
et une doctrine inouïe; Augustin lui fait observer que cette opinion est ancienne ;
Tertullien et saint Irénée l'avaient soutenue. Quelque avis qu'on embrasse d'ailleurs,
il ne faut pas s'écarter de l'idée que les âmes humaines sont l'oeuvre de Dieu. Cette
lettre à Optat ne renferme aucune pensée nouvelle sur la question; le doute et le
savoir y sont l'objet de nombreux jeux de mots qui offensent le bon goût.
Voici maintenant le dernier ouvrage de
l'évêque d'Hippone contre les manichéens. Un écrit anonyme, mais composé par quelque
marcionite, fut mis en vente dans la ville de
Carthage; l'auteur inconnu se disait disciple d'un certain Fabricius
qu'il avait rencontré à Rome. Il attaquait l'Ancien Testament, et cherchait à mettre en
contradiction les livres sacrés de l'ancienne et de la nouvelle loi. A la suite de cet
écrit, un autre ouvrage avait pour but de prouver que ce n'est pas Dieu qui a créé la
chair. Le même volume renfermait un fragment d'Adimante, disciple de Manichée , que
l'évêque d'Hippone avait depuis longtemps combattu. La lecture de ce volume devenait
dangereuse à Carthage; on l'envoya à Augustin avec prière d'y répondre; le docteur
composa les deux livres Contre l'Adversaire de la loi et des Prophètes. Nous ne
pourrions pas les analyser sans répéter ce que nous avons dit ailleurs. Mais en
indiquant le dernier ouvrage de l'évêque d'Hippone contre ce manichéisme' qu'il a
démoli avec tant de logique et de génie, il nous faut jeter un regard sur la durée et
les transformations diverses de la doctrine manichéenne depuis quatorze siècles.
Manichée, dans l'Epître du Fondement,
son disciple Adimante, Fauste, Fortunat, Félix, Secondinus, et quelques autres chefs du
manichéisme, n'avaient point déguisé leurs doctrines; leurs ouvrages, dont nous avons
parlé, établissent avec netteté ce qu'ils prétendent établir, et Beausobre nous
semble avoir entassé les nuages pour faire du manichéisme quelque chose de vague et
d'incertain que les Pères de l'Eglise ne pouvaient guère atteindre. L'auteur de l'Histoire
critique de Manichée et du manichéisme, qui a osé appeler Bossuet un sophiste,
fait passer sous nos yeux une pompeuse fantasmagorie d'érudition, dont le but principal
paraît être, sous prétexte de critique historique, la réhabilitation (2) de ce que
l'antiquité chrétienne a condamné. Dans les âges qui suivirent l'âge d'Augustin, le
manichéisme, désertant l'Afrique, son principal centre pendant longtemps, s'enveloppa de
mystères et se répandit sous des noms divers à travers toutes les
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contrées de l'Europe; il perdit l'existence philosophique qu'il
avait eue en plein soleil durant les premiers âges chrétiens, et ses partisans
formèrent en quelque sorte des sociétés secrètes; ils avaient renoncé à toute
polémique au profit de leur cause, mettaient le plus grand soin à se cacher, et leur
propagande souterraine se faisait avec des demi-mots et de discrets épanchements. A
l'église, on les. aurait pris pour de bons catholiques; le manteau de l'orthodoxie
couvrait leurs pensées intérieures et leurs moeurs, qui n'étaient pas conformes aux
inspirations chrétiennes.
Il y eut toujours en Asie de la place pour
les rêveries du génie humain, et les manichéens s'y étaient produits tout à leur aise
sous le nom de pauliciens, ainsi nommés d'un certain Paul qui les avait établis en
Arménie. Les pauliciens étaient devenus aux pays d'Orient un grand parti; et
quand on les menaça de les chasser des terres impériales, on les vit recourir à la
force des armes. L'histoire nous les montre, à la fin du neuvième siècle, luttant
vigoureusement contre Basile le Macédonien. Une ambassade en Arménie, qui avait pour but
l'échange des prisonniers, fut l'occasion d'un curieux ouvrage sur les pauliciens; leur
histoire par Pierre de Sicile a servi de guide et de source aux auteurs (1) qui , plus
tard, ont voulu étudier les sectaires d'Arménie. L'horreur des pauliciens pour la Croix,
la sainte Vierge et l'Eucharistie, révèle suffisamment leur parenté avec les
manichéens, qui condamnaient la chair et ne voyaient en Jésus-Christ qu'un divin
fantôme. On a pu dire (2) que les nouveaux manichéens, venus de Bulgarie et prenant le
nom de Bulgares, s'étaient répandus par là dans le reste de l'Europe; nous ne devons
pas cependant oublier que déjà, au temps de saint Augustin, il y avait des manichéens
à Rome et dans les Gaules : pourquoi ne s'y seraient-ils pas secrètement maintenus ?
Parfois dans l'histoire on découvre des erreurs, des superstitions, des cultes qui,
durant des siècles, ont eu pour seuls gardiens quelques familles. L'ancien manichéisme
avait pu se conserver ainsi dans la vieille Europe; le nouveau
nouveau manichéisme, venu d'Orient, reconnut sans doute dans
quelques coins de l'Italie et des Gaules ses propres doctrines, depuis bien longtemps
gardées comme un héritage mystérieux.
On sait quel fut en 1017 le sort des
chanoines d'Orléans reconnus pour être pauliciens et qui professaient d'étranges
opinions sur la création et sur la Bible; en mourant, ils confessèrent avoir eu de
mauvais sentiments sur le Seigneur de l'univers (1). Le roi Robert les jugea dignes
du feu: cinq siècles auparavant, saint Augustin eût travaillé à éclairer leur esprit
et n'eût point souffert qu'ils fussent punis parle dernier sur place. Le onzième et le
douzième siècles nous offrent, sous les noms de pauliciens, de bulgares, d'albigeois, de
cathares (purs) ou catharistes (purificateurs), de poplicains, de piples et de patariens,
des sectateurs du manichéisme en France, en Allemagne et en Italie. Nous nous
contenterons d'indiquer le concile tenu à Toulouse contre eux par le pape Calixte II.
Saint Bernard, en parlant des nouveaux manichéens, les signale tels que nous les avons
montrés dans les pages précédentes; il observe qu'ils ne ressemblaient en rien aux
autres hérétiques, qui cherchaient tous les moyens de se faire connaître. Ils
n'étaient pas de ceux qui voulaient vaincre, ajoute ce grand homme, mais de ceux qui ne
voulaient que nuire; ils se coulaient; sous l'herbe pour communiquer plus sûrement leur
venin par une secrète morsure. Déclarer leur doctrine, c'était la déclarer absurde;
voilà pourquoi ils s'attaquaient à des ignorants, à des gens de métier, à des
femmelettes, des paysans, et leur recommandaient le secret. « Ils ne prêchaient pas, ils
parlaient à l'oreille, dit Bossuet (2) ; ils se cachaient dans des coins, murmuraient
plutôt en secret qu'ils n'expliquaient leur doctrine. » Renier, qui avait partagé
pendant dix-sept ans l'erreur des cathares d'Italie, trouvait au milieu du treizième
siècle seize Eglises manichéennes: l'Eglise France, l'église de Toulouse, l'Eglise de
Cahors l'Eglise d'Albi, l'Eglise de Bulgarie, l'Eglise Duzranicie, d'où sont venues
toutes les autres. Tels sont les ancêtres religieux que se donnent les protestants et
à l'aide desquels ils ont espéré remonter aux premiers anneaux de la chaîne
chrétienne.
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A l'heure où nous écrivons, le
manichéisme subsiste encore dans plus d'une intelligence et au fond même de certaines
doctrines. Des philosophes et même des philosophes accrédités enseignent de nos jours
que Dieu n'a pas tiré le monde du néant. Cette assertion, inspirée par l'ancien axiome ex
nihilo nihil (rien ne se fait de rien), est toute manichéenne ; elle tend à établir
antérieurement à la création une substance qui n'est pas Dieu, et que les manichéens
appelaient matière et mauvais principe.
Ainsi l'erreur se transforme et ne meurt
pas; cette immortalité de l'erreur est l'immortalité du mal lui-même, qu'on signale,
qu'on évite, contre lequel on a raison, mais qu'on ne tue point.
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