CHAPITRE LI
Précédente Accueil Remonter Suivante

Bibliothèque

 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

Accueil
Remonter
AVIS DE L'ÉDITEUR
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
CHAPITRE XLIV
CHAPITRE XLV
CHAPITRE XLVI
CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVIII
CHAPITRE XLIX
CHAPITRE L
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV

CHAPITRE CINQUANTE-UNIÈME. Les moines d'Adrumet. —  Le livre de la Grâce et du Libre Arbitre. —  Un mot sur Luther, Calvin et Jansénius. —  Lettre de Valentin à saint Augustin. —  Le livre de la Correction et de la Grâce. —  Rétractation du moine Leporius. (426-427.)

 

C'est le privilége du génie de rendre célèbre, tout ce qui , de près ou de loin, se rencontre sur son chemin. Adrumet, ville de la côte africaine, a gagné de la renommée à la révolte de quelques moines contre la doctrine d'Augustin, qu'ils comprenaient mal. On se rappelle la lettre de l'évêque d'Hippone au prêtre Sixte. Au commencement de l'année 427, deux religieux d'Adrumet, Florus et Félix, avaient trouvé cette lettre chez Exode, évêque d'Usale ; Flores, obligé de se rendre à Carthage, chargea Félix de porter au monastère une copie de l'écrit d'Augustin. La solution des questions de là grâce et du libre arbitre n'appartient pas à toutes les intelligences; c'est un ordre de vérités qui peut rencontrer des hommes peu instruits ou peu accoutumés aux études religieuses. La lecture de la lettre a Sixte excita d'abord parmi les cénobites les moins pénétrants du monastère d'Adrumet de vives rumeurs qui, pendant quelque temps, demeurèrent secrètes; des réunions se tenaient l'insu même de Valentin, abbé du monastère on y accusait Augustin de renverser le libre arbitre. Il s'était formé deux camps. Mais tan de mystère enveloppait la sédition théologique (273) que Valentin ignora tout jusqu'au moment où Florus, revenu de Carthage , lui parla du trouble dont celui-ci s'était aperçu. L'abbé, fort. occupé de rétablir la paix, fut d'avis de consulter l'évêque d'Uzale sur le vrai sens de la lettre d'Augustin; on écrivit à Evode , mais les mécontents n'eurent pas la patience d'attendre sa réponse (1) ; ils pensèrent qu'il fallait aller trouver Augustin lui-même. L'explication de l'écrit, donnée par un saint et savant prêtre appelé Sabin, ne put arrêter leur résolution.

Les cinq ou six religieux , chefs du parti contraire, obtinrent de leur abbé la permission de prendre le chemin d'Hippone ; avant de partir, ils cherchèrent querelle à Florus, coupable d'avoir envoyé un écrit qui blessait leur ignorance; deux seuls d'entre eux arrivèrent auprès d'Augustin (2). Le grand docteur leur expliqua sa lettre à Sixte, de manière à ne laisser aucun nuage, dans leur esprit. Il écrivit (3) aussi au très-honoré seigneur Valentin et à tous ceux de sa communauté, pour ramener l'union dans le monastère et porter la lumière au fond de chaque conscience. La double qualité de Jésus-Christ , sauveur et juge, prouve la grâce et le libre arbitre, selon l'évêque d'Hippone ; s'il n'y avait point de grâce, comment Jésus-Christ pourrait-il sauver les hommes? et s'il n'y avait point de libre arbitre, comment pourrait-il les juger? Augustin n'avait pu dicter que peu de pages , parce que les deux moines d'Adrumet étaient pressés de retourner à leur monastère, afin de célébrer là fête de Pâques en famille. Il demandait qu'on lui envoyât le moine Florus, cause involontaire de l'agitation des, cénobites, et qui paraissait n'avoir pas été à même de leur faire comprendre le sens de la lettre adressée au prêtre de Rome.

Les envoyés d'Adrumet, Cresconius et les deux Félix , eurent apparemment quelque peine à s'instruire suffisamment de la question qui avait soulevé une tempête au fond d'un cloître. Malgré leurs désirs de se remettre en route et malgré la lettre à leur abbé, qui déjà

 

1  La réponse d'Evode à l'abbé, Valentin, découverte, par le P. Sirmond, dans un manuscrit de saint Maximin de Trèves, est parfaitement conforme aux doctrines de saint Augustin. Le P. Sirmond en a publié un fragment dans le premier chapitre de son Histoire des prédestinations.

2  Saint Augustin, dans sa. deuxième lettre à Valentin, parle d'un troisième moine d'Adrumet arrivé à Hippone. Les détails sur les trouble du monastère d'Adrumet sont tirés du récit qu'en fit Valentin lui-même dans sa lettre à saint Augustin. Lettre 216.

3  Lettre 214.

 

leur avait été confiée, l'évêque crut devoir les retenir ; ils célébrèrent la fête de Pâques à Hippone. Durant ce temps, le docteur acheva leur éducation théologique sur le pélagianisme, et composa pour Valentin et pour la communauté d'Adrumet un livre intitulé . De la Grâce et du Libre Arbitre (1). Les trois cénobites retournèrent à leur monastère, munis de tous les secours pour convaincre et triompher. Ils étaient porteurs d'une deuxième lettre (2) d'Augustin à leur abbé et à tous leurs frères, dans laquelle l'évêque d'Hippone énumère les pièces dont il a chargé Cresconius et les deux Félix, et traite rapidement de ce qu'il appelle la très-difficile question de la volonté et de la grâce. Lorsqu'ils rentrèrent dans leur couvent, ils trouvèrent les esprits calmés; les dissidences qui restaient n'offraient plus ni violence ni irritation ; les moines voyageurs arrivaient les mains pleines de ressources qui devaient rectifier les erreurs et fortifier les croyances dans le monastère adrumétin.

L'ouvrage composé pour Valentin et ses frères en religion frappera tout lecteur intelligent, comme il frappa les cénobites que voulait 'instruire le grand docteur d'Hippone. C'est un enchaînement de citations de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui établissent à la fois la liberté humaine et la nécessité de la grâce. Les préceptes divins, les exhortations directes adressées à l'homme, prouvent jusqu'à la dernière évidence que l'homme peut faire .ou ne pas faire, et que la décision appartient toujours à sa propre volonté. Les témoignages des prophètes de l'Evangile et de saint Paul nous font toucher du doigt l'infirmité de notre volonté pour le bien, la divine assistance qui change les coeurs de pierre en coeurs de chair, inspire les salutaires pensées d'où naissent librement les bonnes œuvres, et qui prépare notre vouloir à l'accomplissement de la loi. Ce livre de l'évêque d'Hippone est une démonstration de la grâce contre les pélagiens et une démonstration du libre arbitre contre ceux qui voyaient dans la grâce une irrésistible puissance devant laquelle disparaissait la liberté humaine.           

En insistant fortement sur le libre arbitre dont il marque l'accord avec la grâce d'une

 

1 Belzunce, évêque de Marseile, de pieuse et illustre mémoire, adressa à son clergé et aux fidèles de son diocèse, en 1740, une traduction du livre de la Grâce et du Libre Arbitre, accompagnée d'excellentes notes. Marseille, 1740 ; 1 vol. in-4°.

2 Lettre 215

 

274

 

façon si précise, si claire et si complète, Augustin semble avoir pressenti les futurs efforts des ennemis de la foi catholique qui s'armeraient de son nom et de son autorité pour attaquer une doctrine fondamentale du christianisme. Aussi, nous l'avouerons, après avoir lu et relu attentivement le livre de la Grâce et du Libre Arbitre, et sans même tenir compte ici des beaux traités antipélagiens dont nous avons successivement présenté l'analyse, nous ne comprenons pas comment Luther, Calvin et Jansénius ont pu couvrir du grand nom d'Augustin la diversité de leurs erreurs sur cette question. L'illustre et saint évêque d'Hippone a pour lui le genre humain, lorsqu'il enseigne la liberté de l'homme, et l'universalité des Ecritures, quand il enseigne la grâce toutes les voix de la terre et du ciel concourent à établir la doctrine qui, avant Augustin et après lui, a été et demeure la doctrine de l'Eglise catholique. Notre foi, quoi qu'on en dise, est restée la gardienne de la dignité humaine; Luther nous soumet à l'empire d'une nécessité ; il a beau distinguer cette nécessité de la contrainte (1), notre libre arbitre n'en est pas moins anéanti. Calvin réduit l'homme à je ne sais quelle indéfinissable condition d'ignominie, car il nie le mérite des oeuvres, soutient que tous nos actes sont immondes et que les meilleures actions des hommes révèlent sa honte et son déshonneur (2). Les écoles de Sorbonne lui paraissent les mères de toutes les erreurs, parce qu'elles défendaient le libre arbitre (3). Ces énormités ne l'empêchaient pas de dire qu'il lui serait facile de citer en sa faveur plus de deux cents passages de saint Augustin (4). Jansénius, qui eut l'audace d'inscrire le nom d'Augustin en tête du gros livre de ses propres erreurs (5), et qui répétait avec Luther, Augustin est tout à moi (6), a torturé, défiguré, calomnié les enseignements de l'évêque d'Hippone. C'était bien la peine de nous apprendre qu'il s'était plongé durant vingt-deux ans dans la lecture des livres du grand docteur africain !

Et dans quels traités d'Augustin avait-il pu

 

1 Sequitur nos necessario operari ; necessario veto dico, non coacte. Livre du Serf arbitre.

2 Calvin, Institut., liv. III, ch. 15, § 3.

3 Ibid. chap. 15, n. 7.

4 Calvin, livre VI, du Libre Arbitre.

5 Augustinus, publié à Louvain en 1640. Cet ouvrage, d'on furent tirées les cinq propositions, a donné lieu à un nombre infini d'écrits pour ou contre Jansénius.

6 Augustinus totus meus est. Luther, du Serf arbitre.

 

découvrir les deux nécessités entre lesquelles il place l'âme humaine, la nécessité de contrainte et la nécessité simple, mais toutes les deux invincibles? Dans quel ouvrage, quel chapitre, quelle ligne de l'évêque d'Hippone, Jansénius avait-il vu l'homme forcé au bien par la grâce, forcé au mal par la concupiscence, et courant ainsi inévitablement, sans délibération, sans volonté, vers des couronnes ou des châtiments? Comment a-t-il pu espérer faire subsister le libre arbitre, même avec la nécessité simple dont il nous parle? Que devient la volonté, du moment qu'une, chose doit être nécessairement accomplie? La langue humaine n'offre pas un bouleversement d'idées pareil à celui d'une nécessité volontaire qui laisse subsister la liberté (1). Saint Augustin, que Jansénius se vante d'avoir lu tant de fois, établit le mérite des bonnes oeuvres par une infinité de passages de l'Ancien et du Nouveau Testament, et l'évêque d'Ypres, copiant Calvin et non pas Augustin, déclare impossible toute bonne oeuvre dans l'état de déchéance où nous sommes. Sommé de s'expliquer sur les divines promesses et les commandements faits au la peuple hébreu, Jansénius ne voit dans l'Ancien Testament qu'une certaine comédie (2) ! Il n'entre point dans le plan de notre ouvrage de comparer les doctrines de saint Augustin avec celles de Jansénius et de ses disciples, de faire remarquer en détail les interprétations inexactes, les omissions volontaires et même les falsifications de l'évêque d'Ypres ; il nous a suffi de signaler d'un mot les grandes déviations à Jansénius (3) et des deux célèbres réformateurs qui l'avaient particulièrement inspiré dans question de la grâce et du libre arbitre, parce que ces déviations se sont produites sous le nom glorieux et sacré d'Augustin.

A notre avis, rien ne prouve plus la grandeur, l'autorité, la valeur sans égale du docteur

d'Hippone, que le soin constant des novateurs religieux à s'appuyer de son nom pour accréditer leurs idées dans le monde. Augustin leur apparaissait comme le représentant le plus  élevé et le plus complet de la foi catholique :

 

1 Duplex necessitas Augustine, coactionis, et simplex, seu voluntaria, illa, non haec, repugnat libertati. Jans. De Grat. Chr, lib. VI, cap. 6.

2 Profecto nihil aliud fuisse testimonium illud (vetus) perspi est, nisi nunquam quandam quasi comaediam. De Gr. Christ. ib. III, cap. 6. La distinction des deux nécessités fut tirée du troisième livre de la Morale d'Aristote; elle avait été ainsi produit la philosophie que Jansénius appelait la mère des hérétiques. Lib. proem., cap. 3.

3 Il faut ajouter aux ouvrages de Jansénius que nous avons cités, l'ouvrage intitulé : De stat. nat. lapsae. Jansénius voulait que saint Augustin, malgré la formelle expression d'une pensée contraire, eût imputé à péché l'ignorance invincible, et en même temps il appelait l’abrégé de saint Augustin (Augustinus contractus), saint Thomas, qui disait : « Aucune ignorance invincible n'est péché. »

 

 

275

 

ils pensaient que toute opinion devait prendre un air de vérité, pourvu qu'on fît semblant de lui donner en garantie deux ou trois syllabes de ce grand homme. Pour faire leur chemin ici-bas, ils ont demandé un laisser-passer au génie et à la sainteté d'Augustin ; ils ont cherché à couvrir leurs desseins du manteau de sa gloire. La parole d'Augustin a eu, s'il est permis de comparer la terre au ciel, le sort de la parole de Dieu lui-même : les hommes l'ont mise au service de leurs fantaisies les plus diverses ; mais nos Écritures inspirées n'en gardent pas moins leur vérité qui ne change point, et les livres d'Augustin demeurent ce qu'ils sont.

Nous trouvons de vives et précieuses impressions contemporaines à la louange de l'évêque d'Hippone dans la lettre 1 que lui écrivit l'abbé du monastère d'Adrumet pour le remercier du livre de la Grâce et du Libre Arbitre. Valentin et ses frères reçurent cet ouvrage avec respect et tremblement intérieur; ils éprouvèrent quelque chose de ce qu'éprouva le prophète Elie lorsque, voyant, de l'entrée de la caverne, passer la gloire du Seigneur, il se .couvrit le visage de son manteau. La sagesse d'Augustin leur paraît celle d'un ange. En lisant ce livre, les cénobites d'Adrumet n'ont pas eu besoin de demander qui en était l'auteur : ainsi , dit Valentin, les apôtres, voyant Jésus-Christ manger avec eux après sa résurrection, comprirent que c'était le divin Maître et n'eurent garde de le lui demander. Valentin se félicite de l'ignorance et de la curiosité de ses frères qui ont valu au monde un tel ouvrage; il rappelle l'incrédulité de saint Thomas, qui a servi à confirmer la foi de toute l'Église. Après avoir exposé ses croyances catholiques eu matière de grâce et de libre arbitre, l'abbé d'Adrumet sollicite les prières du très-saint pape et seigneur Augustin pour que la plus complète union se rétablisse dans le couvent, et que lui et ses frères de la vie monastique , délivrés des tempêtes, continuent en sûreté leur navigation dans le vaisseau qui les porte sur la mer de ce monde. Les moines adrumétins souhaitent à l'apôtre d'Hippone de longs jours pour leur bien et pour le bien de

 

1 Lettre 226.

 

l'Église , et ensuite l'impérissable couronne dans l'assemblée des élus.

Le moine Florus, que l'évêque d'Hippone avait désiré voir, partit d'Adrumet et partit joyeux, comme l'annonçait Valentin dans sa lettre. Le bonheur d'être admis auprès d'Augustin, de le contempler et de l'entendre , paraissait une de ces faveurs de la Providence dont le souvenir seul charmait et consolait toute une vie. Possidius nous dit que les ouvrages d'Augustin sont admirables et qu'ils éclairent tous les hommes, mais qu'on gagnait bien plus à l'entendre prêcher, ou à l'entendre dans la conversation, ou même à le voir. C'était, ajoute le pieux biographe, non-seulement un écrivain savant dans le royaume des cieux, qui tirait de son trésor des choses anciennes et nouvelles et arrangeait la perle précieuse qu'il avait trouvée, mais encore il était de ceux qui accomplissent ce précepte: Agissez selon vos paroles (1) : « Celui qui aura enseigné les hommes et conformé sa vie à ses discours, dit le Seigneur, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux (2). »

Le moine Florus, chargé de la lettre de Valentin, apporta à l'évêque d'Hippone de bonnes nouvelles d'Adrumet. Mais il crut devoir lui soumettre une objection d'un de ses frères contre le livre de la Grâce et du Libre Arbitre. —  S'il est vrai, disait ce cénobite, que Dieu opère en nous le vouloir et le parfaire, il faut que nos supérieurs se bornent à nous instruire de nos devoirs et à demander à Dieu de nous aider à les remplir, au lieu de nous corriger quand nous y manquons : ce n'est pas notre faute si nous sommes privés d'un secours que Dieu seul peut nous donner. —  Une telle conséquence, contraire à la doctrine catholique, eût été féconde en désordres graves : la rébellion, l'inertie morale et aussi le désespoir religieux étaient au bout. Le livre de la Correction et de la Grâce (3), encore adressé à Valentin et à ses moines , fut la réponse d'Augustin. Le docteur agrandit l'objection du moine d'Adrumet, de manière à prévenir les objections nouvelles qui pourraient en naître, et rien ne resta debout ! Cet ouvrage qu'un savant historien du pélagianisme, le cardinal

 

1 Sic loquimini, sic facite. Saint Jacques, II, 12.

2 Saint Matthieu, V, 19.

3 Le livre de la Correction et de la Grâce est le dernier dont saint Augustin ait fait mention dans la Revue de ses ouvrages. On place à la fin de cette même année (427) le Miroir, sorte de recueil de préceptes tirée de l'Ancien et du Nouveau Testament, particulièrement destiné aux hommes qui n'ont pas le temps de beaucoup lire on apprend à se juger et à se connaître dans ce Miroir, que Cassiodore appelle le livre de la philosophie morale. Il existe trois autres ouvrages du même titre attribués à saint Augustin , mais qui ne lui appartiennent pas.

 

276

 

Noris, appelait la clef de la doctrine de saint Augustin sur la grâce, renverse particulièrement toutes les bases du jansénisme. Les idées du docteur d'Hippone sur la prédestination s'y trouvent développées pour la première fois.

En voulant se dérober à la correction, à la responsabilité personnelle des oeuvres , sous prétexte que c'est toujours Dieu qui opère en nous, le moine d'Adrumet oubliait que l'opération divine n'accomplit point l'acte humain et ne soumet point notre volonté, mais seulement qu'elle invite, inspire et fortifie l'homme. Si l'inspiration d'une bonne volonté, d'une bonne couvre, vous manque, demandez-la à Dieu comme faisait saint Paul pour les fidèles Corinthiens'. C'est votre faute si vous êtes mauvais, priez Dieu qu'il vous rende meilleurs. La correction est un avertissement; elle peut exciter la honte, la crainte, le respect, et ces divers sentiments sont de nature à déterminer d'heureuses résolutions. Vous convenez que vous avez reçu la foi, mais non point la persévérance; demandez à Dieu cette persévérance ; c'est avec raison qu'on vous reprendra si vous ne l'avez plus, parce que vous l'aurez perdue par l'effet de votre volonté propre. Lorsque le Christ, dit Augustin, pria pour que la foi de Pierre ne pérît point, il ne demanda rien autre sinon que Pierre eût dans la foi une volonté très-libre, très-forte, très-invincible, très-persévérante. Voilà comment la liberté de la volonté humaine est défendue selon la grâce de Dieu et non point contre elle; car, poursuit le grand docteur, la volonté humaine n'obtient point la grâce par la liberté, mais plutôt la liberté par la grâce : elle obtient, pour persévérer, une délectation perpétuelle et une force insurmontable (2).

Pourquoi, dira-t-on encore, s'occuper de corriger ou d'instruire ceux qui pèchent, puisqu'ils ne périront point s'ils sont prédestinés au salut éternel? Augustin répond (3) que l'homme ici-bas ignore quelle part lui est réservée dans la vie future, quels sont ceux dont les noms sont inscrits au livre des prédestinés dans cette profonde ignorance où nous sommes,

 

1 II Corinth., XIII, 7.

2 Chap. VIII, livre de la Correction et de la Grâce.

3 Ibid., chap. 15 et 16.

 

la correction et la prédication doivent s'étendre sur tous.

Ces simples et courtes explications que la lecture du livre de la Correction et de la Grâce; a laissées dans notre esprit, peuvent suffire pour armer les gens du monde contre d'artificieux raisonnements. Bossuet ! dit sur cette grande et difficile matière d'utiles paroles qui reviennent à notre mémoire :

« Quand on se jette dans l'abîme, on y périt. Combien ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des secrets de la prédestination et de la grâce ! il en faut savoir autant qu'il est nécessaire pour bien prier et s'humilier véritablement, c'est-à-dire qu'il faut savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de Dieu? N'est-ce pas assez de savoir que Dieu, qui l'a faite, la sait mouvoir et la conduire à ses fins cachées, sans la détruire?... Cette vie est le temps de croire, comme la vie future est le temps de voir; c'est tout savoir, dit un Père (2), que de ne rien savoir davantage: Nihil ultra scire, omnia scire est. »

Nous devons noter, dans l'année 427, le retour à la foi catholique du moine Leporius, parla puissante intervention de notre docteur. Quelques savants ont confondu ce Leporius avec un prêtre de ce nom, qui assistait à l'acte d'élection du successeur d'Augustin, et que nous avons vu figurer dans un des sermons de l'évêque d'Hippone sur la vie et les moeurs des clercs. Celui dont il s'agit ici, originaire de Marseille, n'était point élevé à la dignité sacerdotale; Augustin, dans sa lettre (3) à Proculus et à Cylinnius, évêques des Gaules, l'appelle son fils, et les évêques n'appliquaient cette dési. gnation qu'à des laïques. Leporius avait nié l'incarnation du Fils de Dieu. Proculus, évêque de Marseille, qui a mérité les louanges de saint Jérôme, condamna et chassa des Gaules, de concert avec l'évêque Cylinnius, le moine rebelle contre l'enseignement de l'Eglise. Leporius, venu en Afrique, suivi de quelques complices de son erreur, rencontra l'homme qui, par sa science et sa parole persuasive, pouvait le mieux éclairer son intelligence et toucher son âme. Il se rétracta solennellement dans

 

1 Traité de la Concupiscence, chap. 8.

2 Saint Augustin.

3 Lettre 219.

 

277

 

une profession de foi que rédigea le grand Augustin lui-même; le moine de Marseille et ses compagnons la signèrent dans l'église de Carthage, en présence d'Aurèle, d'Augustin et de deux autres évêques, Florent et Secondin. Cette profession de foi était destinée à rétablir la doctrine catholique sur l'incarnation du Verbe auprès de tous les chrétiens des Gaules que Leporius avait pu troubler ou scandaliser. Une lettre, signée d'Aurèle, d'Augustin, de Florent et de Secondin, mais rédigée par l'évêque d'Hippone, s'en alla dans les Gaules annoncer à Proculus et à Cylinnius le retour religieux de Leporius et de ses compagnons; les évêques africains joignaient à cette épître une copie de la rétractation, revêtue des signatures. Ainsi, Augustin avait pratiqué cette maxime du grand Apôtre: « Consolez les faibles, recevez les infirmes (1). » Leporius ne voulut plus quitter l'Afrique; l'angélique séduction d'Augustin l'enchaîna loin de son pays.

 

1 Ep. aux Thess., chap. 5, vers. 14.

 

Haut du document

 

 

 


 

Précédente Accueil Remonter Suivante