CHAPITRE CINQUANTE-DEUXIÈME. Le comte Boniface, trahi par Aétius, appelle à son secours les Vandales pour le défendre
contre les forces de l'empire romain. Lettre
de saint Augustin au comte Boniface. Ses
écrits contre les ariens. (428.)
Les jours d'Augustin avaient été les
jours les plus glorieux de l'Afrique chrétienne. Les manichéens vaincus devant Dieu et
devant les hommes, et ne pouvant plus supporter les regards des catholiques, dont ils
furent longtemps les perfides persécuteurs; les donatistes, convaincus d'erreur,
d'ignorance, de mauvaise foi, et un très-grand nombre d'entre
eux ramenés à l'unité religieuse; l'initiative prise à Carthage contre les pélagiens,
et la controverse sur cette question capitale, soutenue avec tant de supériorité par
l'évêque d'Hippone : ces grands faits donnaient un vif éclat à l'Eglise africaine,
plaçaient bien haut son autorité, et portaient sa renommée dans tout l'univers.
L'Afrique chrétienne, du temps d'Augustin, est un puissant foyer de lumière, ou plutôt
Augustin était à lui seul cette lumière dont les rayons allaient éclairer les peuples
soumis à la loi de Jésus-Christ. Il avait plu à Dieu de faire de grandes choses par les
mains du docteur d'Hippone; mais Dieu ne voulut point accorder à son serviteur la pieuse
joie de quitter ce monde avec des consolations et des espérances pour son cher pays
d'Afrique : les deux dernières années de la vie d'Augustin devaient être profondément
:attristées par le spectacle d'immenses malheurs; l'illustre et saint vieillard était
condamné à voir sa patrie livrée aux barbares, et, ce qui ajoutait sans doute à son
affliction, c'est que la main même d'un de ses amis avait ouvert la porte à
d'effroyables calamités !
L'empire d'Occident était alors gouverné
par Valentinien III, ou plutôt, dit Gibbon (1), régnait sa mère Placidie,
qui n'avait ni le génie d'Eudoxie, morte exilée à Jérusalem , ni la sagesse de
Pulchérie, sur du jeune Théodose. Aétius (2), âme
intrépide et fortement trempée, mais incapable de supporter la gloire d'un . rival, conçut un affreux dessein
qui devait être la vraie cause des désastres de l'Afrique, cette portion si riche et si
belle de l'empire romain. Il jouissait d'un crédit considérable sur l'esprit de la mère
de Valentinien. Voulant perdre Boniface, gouverneur de l'Afrique, il imagina de tromper à
la fois Placidie et le comte. Aétius
peignit Boniface comme un ennemi secret, et décida Placidie
à le rappeler de l'Afrique; en même temps il fit dire au comte de se garder d'obéir aux
ordres de l'impératrice, parce que son rappel cachait un piège
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horrible. Boniface demeura donc à,,son poste, et ce fut alors qu'Aétius put sans peine convaincre Placidie de la
rébellion du gouverneur de l'Afrique. Bientôt le comte se vit menacé de toutes les
forces de l'Occident, commandées par Aétius lui-même.
Les blessures que l'injustice fait au
coeur sont toujours les plus profondes; l'amer ressentiment qu'on éprouve est de nature
à pousser aux inspirations du désespoir. En présence du violent orage dirigé contre
lui, sans avoir rien fait pour mériter de telles colères, Boniface songea aux Barbares,
ces instruments de toutes les vengeances divines et humaines. Il expédia à Gonderic, roi des Vandales, un messager fidèle, chargé de lui
offrir l'alliance du comte et le tiers des possessions romaines dans l'opulente Afrique:
de pareilles propositions n'étaient jamais refusées. En voyant le messager de Boniface,
les Vandales croyaient déjà apercevoir les fécondes et magnifiques contrées promises
à leur bravoure. La mort de Gonderic, qui mit Genseric à leur tête, vint donner à l'entreprise de terribles
conditions de succès. L'armée -vandale, mêlée de Goths, d'Alains
et d'hommes d'autres nations , évaluée à cinquante mille combattants, passa d'Espagne
en Afrique, au mois de mai 428; les Espagnols, heureux d'être délivrés d'hôtes aussi
redoutables, fournirent avec un joyeux empressement les navires, pour franchir le détroit
de Gibraltar.
Divers alliés que le génie de Boniface
avait tirés de l'intérieur de l'Afrique étaient venus ajouter aux forces du gouverneur
romain dont la trahison venait de faire un révolté. Trois généraux de l'empire furent
mis en déroute; mais ces défaites, qui diminuaient les forces romaines
, n'étaient qu'un déplorable acheminement vers (exclusive domination des
Barbares.
On se demande ici quelle était l'attitude
d'Augustin vis-à-vis de l'homme, son ami, que les décrets de l'empire venaient de
déclarer ennemi public. A la fin de l'année 427, Boniface était allé le visiter à
Hippone ; mais le saint évêque se trouvait alors si souffrant, qu'il n'eut pas même
assez de force pour lui adresser la parole. Depuis ce temps, Augustin n'avait point vu
Boniface et n'avait pu lui écrire. Il n'était plus facile de garder des relations avec
le comte; on eût été frappé de suspicion pour la moindre trace de correspondance avec
le rebelle. L'évêque d'Hippone gémissait des maux qui commençaient à désoler l'Afrique , et surtout des maux plus grands encore qui la
menaçaient; il attendait une occasion sûre pour donner d'utiles conseils à son ami.
Cette occasion se présenta : le diacre Paul fut chargé d'une lettre qui est un monument
historique d'un grand prix. En voici la substance :
Durant la maladie et quelque temps après
la mort de sa première femme, Boniface avait eu le désir de quitter le monde et de se
consacrer entièrement à Dieu; il confia ce dessein à Augustin, en présence d'Alype, dans un secret entretien qui eut lieu à Tubunes.
L'évêque d'Hippone le détourna de son projet par des raisons tirées de l'intérêt de
l'empire, et aussi de l'intérêt de la religion elle-même; il pensait qu'en demeurant à
la tête des troupes romaines, dans les provinces d'Afrique, Boniface rendrait plus de
services à la religion qu'en embrassant la vie monastique ; l'épée du comte pourrait
être une puissante protection contre les barbares, et l'Eglise d'Afrique en retirerait du
repos et de la sécurité. Quant à ses penchants vers une vie plus pieuse, Boniface
pourrait s'y livrer par une ferme résolution de garder désormais la continence; et dans
ce cas il lui faudrait s'armer intérieurement contre les tentations, autant et plus qu'il
avait besoin de s'armer extérieurement contre les barbares. On s'était séparé à Tubunes dans la vive adoption de ces pensées.
Une remarque s'offre naturellement à
l'esprit : si l'évêque d'Hippone avait laissé Boniface obéir à son goût pour la vie
monastique, à son pieux dessein né tout à coup de la douleur, les Vandales ne se
seraient pas aussitôt précipités sur l'Afrique. Cependant le conseil d'Augustin n'en
fut pas moins dicté par une profonde sagesse et un intelligent amour de l'empire et de la
foi catholique : nul génie ne pouvait prévoir alors les événements à la suite
desquels Boniface ouvrit le passage aux Vandales.
Augustin, resté avec le souvenir de
l'entrevue et des résolutions de Tubunes, fut bien
douloureusement surpris en apprenant que Boniface avait passé la mer et s'était
remarié,
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et que sa seconde femme était une
arienne. Elle s'appelait Pélagie, et descendait, selon quelques savants (1), des rois
Vandales. On disait que l'entrée de Pélagie dans la foi catholique avait été une
condition de ce mariage, mais cette condition n'était qu'une vaine espérance. Une fille
de Boniface, née de son union avec Pélagie, avait été baptisée par les ariens. Le
comte, ajoutait-on, avait souffert que les ariens rebaptisassent des vierges catholiques , et, pour comble de désordre , il donnait le scandale
d'une violation publique de la foi conjugale : mais Augustin espérait que ces dernières
énormités n'étaient que des calomnies.
Si l'évêque d'Hippone n'avait point
affaire à un chrétien éclairé , que de choses il aurait à
dire à Boniface ! Il presse donc le comte de se servir de sa lumière pour se juger
et se repentir. Que de malheurs ont suivi son second mariage ! « Considérez
vous-même ce que je ne veux pas vous dire, continue Augustin, et vous trouverez de quels
maux il vous faut faire pénitence ! » Ces maux étaient l'arrivée des barbares. «
Vous dites que vous avez eu de justes raisons pour agir ainsi, ajoute Augustin; je n'en
suis pas le juge, parce que je ne puis entendre les deux parties ; mais quelles que soient
vos raisons dont il n'est pas besoin de s'occuper ni de disputer en ce moment, pouvez-vous
nier devant Dieu que vous ne seriez pas arrivé à cette nécessité, si vous n'aviez
point aimé les biens de ce monde, ces biens que vous auriez dû mépriser et compter pour
rien, en demeurant fidèle à votre pieux dessein de servir Dieu ? Et pour dire un seul
mot de ces choses, qui ne voit que ces hommes unis à vous dans la défense de votre
pouvoir et de votre vie, quelque inébranlable que soit leur fidélité, désirent
cependant parvenir, grâce à vous, à ces avantages chers à leur coeur, non selon Dieu , mais selon le monde : ainsi donc , vous qui auriez dû
refréner et dompter vos propres cupidités , vous êtes forcé de rassasier les
cupidités d'autrui. » Augustin fait entendre à Boniface que toutes les ambitions
remuées autour de lui ne se trouveront jamais suffisamment repues, et que des atrocités
doivent sortir de leurs mécontentements : il lui montre les dévastations déjà
accomplies.
« Que dirai-je, poursuit Augustin,
que dirai-je
de l'Afrique dévastée par les barbares
mêmes de l'Afrique, sans que personne les arrête? Sous le poids de vos propres affaires,
vous ne faites rien pour détourner ces malheurs. Quand Boniface n'était que tribun, il
domptait et contenait toutes ces nations avec une poignée d'alliés; qui aurait cru que Boniface , devenu comte et établi en Afrique , avec une grande
armée et un grand pouvoir, les barbares se seraient avancés avec tant d'audace, auraient
tant ravagé, tant pillé, et changé en solitudes tant de lieux naguère si peuplés?
N'avait-on pas dit que, dès que vous seriez revêtu de l'autorité de comte, les barbares
de l'Afrique ne seraient pas seulement domptés, mais tributaires de la puissance romaine?
Vous voyez maintenant ce que sont devenues les espérances des hommes ; je ne vous en
parlerai pas plus longtemps : vos pensées sur ce point peuvent être plus abondantes et
plus fortes que nos paroles. Mais peut-être me répondrez-vous qu'il faut plutôt imputer
ces maux à ceux qui vous ont blessé (1), et qui ont payé par d'ingrates duretés vos
courageux services. Ce sont là des choses que je ne puis ni savoir ni juger ; voyez et
examinez vous-même, non pas pour savoir si vous avez raison avec les hommes
, mais si vous avez raison avec Dieu. »
Augustin cherche plus haut que des
démêlés politiques la cause des maux tombés sur l'Afrique : il croit la voir dans les
péchés des hommes. Il ne voudrait pas que Boniface fût de ceux dont Dieu se sert pour
châtier les méchants sur la terre. L'évêque d'Hippone offre aux méditations du comte
l'exemple du Christ qui apporta aux hommes tant de biens et en reçut tant de maux; ceux
qui souhaitent appartenir à son divin royaume aiment leurs ennemis, font du bien à ceux
qui les haïssent et prient pour leurs persécuteurs. Si le comte a reçu des bienfaits de
l'empire romain, bienfaits terrestres et passagers comme l'empire lui-même, il ne doit
point lui rendre le mal pour le bien; s'il en a reçu des maux, ce ne sont pas des maux
qu'il doit lui rendre. Augustin ne veut et ne doit point s'inquiéter de savoir ce que
Boniface a reçu en réalité; c'est à un chrétien qu'il parle, et le chrétien ne rend
ni le mal pour le bien, ni le mal pour le mal.
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Le comte lui dira peut-être : Mais
qu'ai-je à faire dans une pareille situation? Si c'est la conservation et même
l'accroissement de ses richesses et de sa puissance qui préoccupent Boniface, Augustin ne
saura quoi lui répondre : quel conseil certain peut-on lui donner pour des choses aussi
incertaines? Mais si le comte demande à être éclairé selon Dieu, l'évêque d'Hippone
lui répondra qu'il ne faut pas aimer, mais mépriser les choses de ce monde, et qu'il
ne sert de rien à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme. Le
détachement de la terre, la lutte contre ses cupidités, la pénitence pour les maux
passés, voilà le conseil qu'Augustin lui donnera : il appartiendra à sa force d'âme de
le suivre. Le comte demandera .encore comment il pourra sortir de tant d'engagements qui
le lient l'évêque lui dit que Dieu l'exaucera dans la guerre contre ses ennemis
invisibles, comme il l'avait exaucé tant de fois dans sa guerre contre les ennemis du
dehors. Les biens de la vie, toutes les prospérités de la terre sont données
indifféremment aux bons et aux méchants; mais le salut de l'âme, l'honneur et la paix
de l'éternité ne sont donnés qu'aux bons. Augustin recommande l'amour et la poursuite
de ces biens impérissables, et l'invite à l'aumône, à la prière, au jeûne. Si
Boniface n'avait point de femme, l'évêque l'exhorterait à vivre dans la continence, et
le saint vieillard ajoute que si l'intérêt des choses humaines le permettait, il
lui conseillerait de renoncer aux armes et de se retirer dans les pieuses retraites où
les soldats du Christ livrent des batailles contre les princes, les puissances et les
esprits du mal.
C'est ainsi qu'on parlait alors aux hommes
puissants quand ils étaient chrétiens. La religion fut toujours courageuse, et
l'évêque d'Hippone n'épargne aucune vérité ; il trace hardiment la ligne du devoir à
ce Romain dont la vive susceptibilité venait de changer tout à coup la face de
l'Afrique. Ce précepte du christianisme, qu'il faut rendre le bien pour le mal, est d'un
grand effet dans la lettre d'Augustin à l'homme de guerre qui avait été joué par les
manoeuvres d'Aétius. Une touchante éloquence anime la parole
de l'évêque d'Hippone; Boniface lui paraît si coupable comme chrétien, si dangereux
comme chef d'une vaste coalition africaine contre l'empire, qu'il voudrait le voir au fond
d'un monastère ! Dans
ce passage de sa lettre, Augustin laisse
presque percer une sorte de regret de l'avoir retenu à Tubunes
dans l'accomplissement de son projet de vie monastique. Cette belle lettre de l'évêque
d'Hippone, qui exprimait aussi les opinions des peuples catholiques d'Afrique, produisit
une vive impression sur le coeur du comte Boniface; elle fit naître en lui des sentiments
généreux qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater.
L'arianisme venait de faire irruption en
Afrique avec les premiers pas des Vandales, et devait bientôt envahir cette terre tout
entière. Il semble qu'Augustin ait pressenti l'invasion des doctrines d'Arius, car dix
ans auparavant, il avait réfuté (1) article par article un discours en leur faveur qui
s'était répandu dans Nippone ; il avait écrit aussi à un arien, homme puissant, le
comte Pascentius, trois lettres pour lui expliquer la doctrine
de l'Église sur la Trinité, et une lettre au seigneur Elpide,
qui eût bien voulu, disait-il, tirer Augustin de son erreur touchant le Fils de Dieu. Le
médecin Maxime avait abjuré l'arianisme en présence des évêques d'Hippone et de Thagaste. Les efforts du grand docteur prémunissaient ainsi la foi
des catholiques africains contre des périls futurs.
En 428, la question de l'arianisme se
présenta d'une façon plus sérieuse qu'auparavant dans la personne de Maximin, évêque
de cette secte, venu à Hippone avec le comte Ségisvult et sa
troupe de Goths mis au service de la troupe impériale. Une
conférence (3) avec Maximin, commencée par le prêtre Eraclius,
et continuée par Augustin, donna lieu à d'importants débats; l'assemblée était
nombreuse des notaires recueillaient la discussion. Interrogé sur sa foi touchant le
Père, le Fils et le Saint-Esprit, Maximin répondit que sa- profession de foi était
celle du concile de Rimini (4) soutenu par cent trente évêques ; il confessa un seul
Dieu Père, qui n'a reçu la vie de personne; un seul Fils qui a reçu du Père son être
et sa vie ; un seul Saint-Esprit consolateur, qui illumine et sanctifie les âmes. Pressé
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de s'expliquer sur la manière dont le Christ illumine le monde,
savoir, si le Christ illumine par l'Esprit-Saint ou l'Esprit-Saint par le Christ,
l'évêque arien, après bien des divagations, fit entendre que le Saint-Esprit est soumis
au Verbe. Augustin lui montra l'inexactitude de cette parole, et ajouta quelques mots sur
l'égalité des trois personnes divines qui forment un seul Seigneur.
Il parut à Maximin que le saint docteur
n'avait pas suffisamment établi la mystérieuse égalité des trois personnes. Augustin
répondit que le nombre trois ne contraignait point les catholiques d'admettre trois
dieux; que chacune des trois personnes est Dieu, mais que la Trinité est un Dieu unique.
Si l'Apôtre, ajoutait le docteur, a pu dire avec vérité qu'après la descente du
Saint-Esprit des milliers d'hommes n'avaient qu'un corps et qu'une âme, à plus forte
raison pouvons-nous proclamer lunité divine dans les trois personnes
inséparablement liées par un ineffable amour ! Maximin prit texte de cette
observation pour appuyer ses propres pensées : « Si tous les croyants ne faisaient qu'un
coeur et qu'une âme, pourquoi ne dirions-nous point que le Père, le Fils et le
Saint-Esprit ne font qu'un Dieu dans la convenance, l'amour et la conformité de
sentiment? Qu'a fait le Fils qui n'ait plu au Père? Qu'a ordonné le Père que n'ait
exécuté le Fils? Quand donc le Saint-Esprit a-t-il donné des commandements contraires
au Christ ou au Père ? » D'après Maximin, l'Esprit-Saint est soumis au Fils, parce que
son office est de gémir pour nous. L'évêque d'Hippone explique ce qu'il faut entendre
par les gémissements inénarrables du Saint-Esprit, dont parle l'apôtre saint
Paul.
Maximin ne voit dans les rapports du Fils
et du Saint-Esprit avec le Père que des rapports de prières et d'adoration, d'amour et
de paix. Le seul Dieu tout-puissant, c'est le Père. Maximin veut prouver l'infériorité
du Fils par tous les passages dé l'Ecriture qui parlent du Verbe divin comme homme. Il
demande des textes qui disent qu'il n'est pas né et n'a pas eu de commencement, et que
nul n'a pu voir sa face. Qu'Augustin produise des preuves, et
Maximin deviendra volontiers son disciple. L'évêque arien adorait le Christ comme auteur
de toute créature, et notre docteur, dans sa réponse, montre à Maximin qu'il proclame
ainsi deux dieux, deux seigneurs: l'un plus grand, l'autre moindre. Il lui dit que le
Christ fut visible comme homme, ruais qu'il demeura invisible comme Dieu. Dans sa nature
divine, le Christ est égal au Père, également Dieu, également tout-puissant,
également immortel. S'il est vrai que l'âme ne puisse pas mourir, pourquoi le Verbe
serait-il mort? Pourquoi la sagesse de Dieu, incarnée dans l'homme-Dieu,
serait-elle morte? Jésus a dit : Mon Père et moi nous ne faisons qu'un; l'Apôtre
a dit en parlant du Sauveur : Il n'a pas cru rien usurper en se proclamant égal à Dieu(1). C'était sa
nature et non point un vol. Il n'a point usurpé cela, il est né cela (2).
L'infériorité du Verbe a commencé le jour qu'il a pris la forme d'un esclave. Les
raisonnements d'Augustin sont les mêmes que ceux dont nous avons donné l'analyse dans le
chapitre sur le Traité de la Trinité. En finissant, l'évêque d'Hippone demande à
Maximin plus de sobriété dans la parole (3). Maximin, dans sa réplique, d'une longueur
démesurée (4), adore le Christ à la manière de saint Paul, dit-il, qui nous montre
tous les genoux fléchissant devant Jésus au ciel, sur la terre et aux enfers. Le Christ
doit au Père ces merveilleux privilèges. Maximin désirerait des témoignages qui
pussent établir l'adoration due à l'Esprit-Saint; il fait observer que le Père n'a pris
ni la forme d'un esclave comme le Fils, ni la forme d'une colombe comme le Saint-Esprit;
il est celui qui est et ne change point.
La réplique de Maximin avait pris tout le
temps qui restait pour la conférence; l'évêque d'Hippone put
à peine ajouter quelques mots. Maximin avait dit que le docteur parlait avec l'appui des
princes, et non point selon la crainte de Dieu. « Celui-là ne craint pas Dieu, répondit
le saint vieillard, qui introduit deux dieux et deux seigneurs. » Il invita son
adversaire à croire afin de voir : Crede et videbis. Tous les deux signèrent ensuite les. actes de la conférence ; Augustin promit de reprendre la discussion
dans un écrit, car Maximin voulait retourner tout de suite à Carthage. Celui-ci
s'engagea à répondre à cet écrit sous peine d'être déclaré coupable, et
l'assemblée se sépara.
Le verbeux évêque de l'arianisme
entassait
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les citations de l'Ecriture sans but
précis, répandait des torrents de phrases pour prouver ce qui n'avait pas besoin de
preuves, et laissait de côté la question même à laquelle il fallait donner une
solution. Il flottait devant le grand logicien d'Hippone comme quelque chose
d'insaisissable et de confus; le docteur était tour à tour condamné à courir après
lui pour le retenir dans les limites de la discussion, et à subir un déluge de mots qui
rendait peu facile la netteté des réponses. Le reproche de multiloquus
parut lui déplaire, mais ne changea rien à sa prolixité vagabonde. Les discours de
Maximin donnent d'ailleurs l'idée d'un homme habile et fin, instruit dans les Ecritures,
et d'un orgueilleux aplomb. Revenu à Carthage, il parla de la conférence d'Hippone comme
d'une victoire qu'il venait de remporter; il chantait la défaite de son adversaire, mais
on croyait trop au génie et à la cause du grand évêque pour croire au triomphe de
Maximin.
Augustin tint sa promesse; il écrivit
aussitôt deux livres (1) adressés à l'évêque arien, sous la forme épistolaire. Dans
le premier livre, il fit voir que rien de ce qu'il avançait n'avait été réfuté par
Maximin ; dans le deuxième livre, il démolit pièce à pièce toutes les assertions de
l'évêque hérétique, et ses dernières pages sont une fraternelle invitation à la foi
catholique. Maximin ne répondit point; son silence fut celui d'un vaincu, et l'Afrique
chrétienne eut le droit de le croire coupable (culpabilis),
comme il l'avait dit lui-même en signant les actes de la conférence d'Hippone.
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