CHAPITRE LIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CHAPITRE CINQUANTE-TROISIÈME. La révision (1) des ouvrages de saint Augustin. —  Le livre des Hérésies, à Quodvultdeus. —  Les lettres de saint Prosper et d'Hilaire, et les semi-pélagiens des Gaules. —  Les deux livres de la Prédestination des saints et du Don de la persévérance. (428-429.)

 

Lorsque nous parlons de la puissante universalité de l'intelligence d'Augustin, il est arrivé qu'on nous ait répondu. : — Oui, cet homme a touché à tout, mais que de choses sur lesquelles il s'est trompé ! et la preuve ce sont ses rétractations qui tiennent tant de place! —  Voilà ce que la mauvaise foi a voulu accréditer, et ce que l'ignorance répète; et du reste la première cause de cette fausse opinion est peut être le sens inexact que des traducteurs, des commentateurs et des compilateurs ont attaché au mot : recensione. De Recensione librorum , tel est le titre de l'ouvrage d'Augustin dont il s'agit ici. Le mot ne signifie point rétractation, mais révision ou revue. Au lieu ,d'un penseur malheureux qui se trouverait condamné à revenir sur la plupart des choses qu'il a dites, nous sommes en présence d'un grand homme, aussi admirable par sa conscience que par son génie, travaillé de scrupules

 

1 De Recensione librorum, t. I, edit, Bened.

 

aux approches de la mort, et possédé d'un ardent désir d'écarter de ses oeuvres les moindres oublis, les moindres assertions contraires à la plus rigoureuse vérité. Augustin, à la fin de ses jours , fit pour ses ouvrages ce qu'il avait déjà fait pour sa vie; dans les Confessions, il s'était accusé, à la face de l'univers, des fautes de sa jeunesse; dans la Revue de ses ouvrages, il crut devoir avertir le monde des imperfections qui lui avaient échappé au milieu d'une précipitation imposée par les nombreux besoins de la foi. L'humilité et un amour extrême de la vérité inspirèrent ces deux monuments qui furent une belle et touchante nouveauté chez les hommes. D'innombrables copies des écrits d'Augustin circulaient à travers le monde ; il n'avait point la ressource de se corriger en publiant une dernière édition de toutes ses oeuvres; il eut l'idée d'avertir le monde de ses fautes dans un ouvrage qui pût courir de main en main. C'est ainsi que, selon (283) son expression, il se jugea lui-même en présence de Jésus-Christ, afin d'éviter d'être jugé par lui en présence de toute la terre.

Cet homme, que nul n'aurait osé entreprendre de censurer, comme dit Cassiodore, montra contre lui-même une inexorable sévérité. La révision fut un grand examen de conscience philosophique, théologique et historique. Malgré toute sa sévérité, l'évêque d'Hippone n'eut à relever rien de bien important ; il se borne à rectifier de temps en temps quelques légères inexactitudes, à éclaircir des points obscurs, à développer des idées restées parfois incomplètes (1). Quelle sûreté de jugement il a fallu pour que, durant plus de quarante ans de travaux sur les plus difficiles matières, Augustin n'ait laissé échapper rien de grave dont la sublime expérience de sa vieillesse ait dû s'accuser !

L'évêque d'Hippone sentait qu'il lui restait peu de temps à vivre; il s'inquiétait de l'idée que la mort viendrait peut-être interrompre sa Révision; il y travaillait sans relâche, et lui donnait même le repos des nuits dont son corps épuisé aurait eu tant besoin. Cette pieuse hâte d'un grand homme pour terminer une oeuvre avant que la tombe s'ouvre, est un des spectacles les plus féconds en émotions respectueuses.

Dans notre époque où les hommes ont besoin d'être ramenés à l'amour de la vérité, le travail de l'illustre vieillard d'Hippone pour corriger ses fautes est un mémorable exemple digne d'être médité. A de rares exceptions près, la littérature contemporaine est devenue le grand art de mentir; on s'attache non point à ce qui est vrai, mais à ce qui remue ou à ce qui amuse : les lettres sont aujourd'hui une capricieuse fantasmagorie qui n'obéit à d'autres lois qu'aux passions du coeur ou au plaisir de l'esprit. Malheur aux âges qui , pour signe, portent au front le mépris de la vérité ! Quel fondement de renommée pour les hommes que le culte de ce qui n'est pas ! Ce n'est point -à ceux-là qu'appartient l'immortalité de la gloire; la postérité juge sur ce point comme Dieu lui-même au delà du tombeau.

La Révision du docteur africain a été non-seulement un bel hommage à la vérité, mais

 

1 Fléchier, dans son Panégyrique de saint Augustin, voulant relever l'humilité de l'évêque d'Hippone, dit que le saint docteur condamna par une censure publique tout ce qu'il trouva de faux, de défectueux ou d'imprudent dans ses ouvrages. Cette appréciation n'est pas exacte, Saint Augustin ne trouva rien de faux ni de téméraire à relever.

 

encore un grand service rendu à l'Eglise,, qui a pu apprendre par là d'une manière certaine quels ouvrages appartiennent à saint Augustin. A chaque oeuvre qui se présente, l'évêque d'Hippone marque le titre, le sujet; et à quelle occasion elle fut composée; il marque aussi les mots par où l'oeuvre commence. La Révision est divisée en deux livres; le premier renferme tous ses écrits depuis sa conversion jusqu'à son épiscopat exclusivement; le second renferme tous ses écrits depuis son épiscopat. La Révision nous offre quatre-vingt-treize ouvrages qui forment deux cent trente-deux livres. Jusque-là Augustin n'en avait pas su lui-même le nombre. Il s'occupait de la Révision de ses lettres lorsqu'il lui fallut répondre aux huit livres de Julien dont nous parlerons un peu plus tard. Ne pouvant se résoudre à quitter l'oeuvre commencée, il travaillait le jour à la Révision, et la nuit à la Réfutation de Julien (1). Le catalogue de Possidius, qui comprend les livres, les lettres et les sermons de saint Augustin, nous donne un total de mille trente écrits! Ce catalogue ne renferme pas tout ce qui est sorti de la plume (2) ou de la bouche du docteur d'Hippone, mais seulement ce que le grand évêque avait entrepris de revoir. Nous avons déjà plus d'une fois, dans cet ouvrage, exprimé notre étonnement à la vue des prodigieux travaux de saint Augustin.

Chacun voulait mettre à profit, dans l'intérêt de la vérité, les dernières années d'Augustin sur la terre. Un diacre de Carthage, Quodvultdeus, qui depuis, évêque de cette métropole, souffrit pour la foi sous Genseric, avait demandé (3) au vieil Augustin un ouvrage sur les hérésies, leur nombre, leurs diversités, une sorte de sommaire de chacune des grandes erreurs contraires à la foi catholique, à l'usage des clercs et des fidèles; il s'adressait au docteur d'Hippone comme à l'homme qui avait entre les mains les clefs du sanctuaire de la vérité. Le grand évêque, dans sa réponse (4), disait à Quodvultdeus combien de difficultés présentait un travail de ce genre. Il lui parlait d'un Traité des hérésies, par saint Philastre, évêque de Brescia, qu'il avait vu à Milan avec

 

1 Lettre à Quodvultdeus, lettre 224. A l'époque où saint Augustin écrivait cette lettre, il commençait la réponse au quatrième livre de Julien.

2 Quand nous employons ici le mot de plume, nous n'ignorons pas qu'on n'usait point alors de plumes d'oie pour écrire, mais c'est pour nous faire comprendre; si nous parlions des ouvrages sortis du stylé de saint Augustin, le lecteur pourrait éprouver quelque surprise,

3 Lettre 221. —  4 Lettre 222.

 

284

 

saint Ambroise; et aussi du Traité des hérésies de saint Epiphane, évêque de Salamine en Chypre. Pourquoi, disait Augustin, refaire ce qui a été déjà fait? Il proposait d'envoyer au diacre de Carthage l'ouvrage de saint Epiphane, qu'il jugeait supérieur à celui de saint Philastre, et désirait qu'on le traduisît du grec en latin. Quodvultdeus ne se laissa point décourager par un premier refus; il savait, disait-il (1), la difficulté de l'oeuvre qu'il avait osé solliciter; mais il se confiait en l'abondance de cette divine source de lumière et de science que Dieu avait mise dans Augustin; les ouvrages de saint Philastre et de saint Epiphane (2) ne pouvaient remplacer l'oeuvre nouvelle que beaucoup de fidèles souhaitaient; pourquoi recourir à des livres grecs? et d'ailleurs des hérésies étaient nées depuis la mort des deux évêques de Brescia et de Salamine. Le diacre de Carthage, interprète de désirs nombreux, tenait aux productions africaines et non pas aux productions étrangères; il suppliait qu'Augustin lui accordât ce pain aussi exquis que la manne, quoique peut-être ses instances arrivassent à contre-temps; Quodvultdeus rappelait cet importun de l'Evangile qui alla à minuit demander trois pains à son ami et ne laissa pas de les obtenir. II déclare que rien ne lassera sa persévérance, et qu'il frappera à la porte d'Augustin jusqu'à ce que ses voeux soient comblés. A la fin, l'évêque d'Hippone promet (3) de consacrer à l'oeuvre sur les hérésies les premiers loisirs qu'il trouvera. Il en était alors à la réfutation du quatrième livre de Julien; aussitôt après la réfutation de ce quatrième livre et du cinquième qui était entre ses mains, il s'occupera de remplir les voeux de Quodvultdeus, en attendant de recevoir de Rome les sixième, septième et huitième livres de Julien, auxquels il doit répondre. Augustin annonçait qu'il prendrait sur le repos de ses nuits.

Le livre des Hérésies, tel que nous l'avons, écrit en 428 à Quodvultdeus, est seulement l'exécution de la première partie du plan du grand docteur; c'est une indication de quatrevingt-huit hérésies, depuis les simoniens jusqu'aux pélagiens, avec leurs origines et une courte appréciation de leurs doctrines. Augustin avait annoncé un second livre où il devait traiter de ce qui constitue l'hérétique. Obligé

 

Lettre 223.

2 Saint Epiphane mourut en 403.

3 Lettre 224.

 

d'interrompre cette oeuvre pour des travaux plus pressants, il n'eut pas le temps de la reprendre et de l'achever : cette fois-ci ce n'était plus un travail nouveau qui l'arrachait à l'oeuvre commencée, c'était la fin des travaux, c'était la mort !

Il n'est pas aisé de déterminer l'époque précise de la composition des derniers ouvrages de saint Augustin; tout ce que nous pouvons faire c'est de marquer avec vérité leur date successive. Nous croyons que l'évêque d'Hippone n'avait point encore reçu les trois derniers livres de Julien lorsqu'il dicta les livres de la Prédestination des Saints et du Don de la Persévérance : on était probablement alors dans les premiers mois de l'année 429. Le docteur d'Hippone dit lui-même (1) qu'il avait achevé les deux livres de la Révision de ses ouvrages quand il reçut les lettres de saint Prosper et d'Hilaire.

On se rappelle qu'en 394, dans un commentaire de quelques passages de l'Epitre aux Romains, Augustin exprima une opinion inexacte dont il ne tarda pas à revenir. il avait pensé que le commencement de la foi venait de l'homme et non point de Dieu. Cette opinion constituait l'erreur désignée dans la suite sous le nom de semi-pélagianisme. Une plus profonde étude. des Ecritures et surtout de ce passage de saint Paul . Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? le tira de son erreur. Il se rectifia lui-même en 397 dans ses livres à Simplicien. Trente ans plus tard, les moines d'Adrumet s'insurgeaient contre cette prédestination gratuite qui, selon eux, rendait inutiles les avertissements et les corrections. Vital, diacre de Carthage, soutenait que le commencement de la foi n'est pas un don de Dieu, mais un pur effet de la volonté, et le docteur d'Hippone le réfuta dans une très-remarquable lettre (2) où nous trouvons pour argument principal les prières mêmes que l'Eglise répète. Peu de temps après, la même opinion se produisait à Marseille et sur divers points des Gaules; des prêtres mêmes et quelques évêques s'y montraient attachés. Le prêtre Jean Cassien, à la tête d'une communauté monastique à Marseille, était l'âme du parti. Il représentait l'orgueil des doctrines grecques auxquelles Origène avait donné une grande autorité par l'éclat de son nom et la puissance de son talent. Les combats

 

1 Livre de la Prédestination des Saints.

2 Lettre 217.

 

285

 

victorieux du cloître contre les penchants de la nature enfantaient des semi-pélagiens. Le livre de la Correction et de la Grâce, arrivé dans les Gaules, n'avait pu triompher de toutes les résistances. Ce fut alors que saint Prosper, illustre disciple d'Augustin sur la grâce, et le moine Hilaire (1), songèrent à soumettre au saint docteur d'Hippone les inquiétudes et les difficultés des catholiques de leur pays.

Prosper, dans sa lettre au grand évêque africain, lui dit qu'il lui est inconnu de visage, mais non point d'esprit et de discours. Augustin se souviendra peut-être d'avoir reçu de ses lettres et de lui en avoir adressé par le saint diacre Léontius. Le pieux et savant Gaulois se croirait coupable si, voyant naître des opinions d'une conséquence pernicieuse, il négligeait d'en informer celui qui est particulièrement chargé de la, défense de la foi. Il lui expose que beaucoup de serviteurs du Christ, dans la ville de Marseille, jugent sa doctrine sur la vocation des élus selon le décret de Dieu contraire au sentiment des Pères et de toute l'Eglise. L'heureuse et opportune arrivée du livre de la Correction et de la Grâce semblait devoir mettre fin aux disputes ; les vrais catholiques en ont tiré une plus vive lumière, les autres n'en sont devenus que plus rebelles.

Voici quelles étaient les opinions de ces semi-pélagiens. Ils reconnaissaient la déchéance primitive , la transmission de la faute d'Adam sur la tête de la race humaine, la grâce de Dieu par la régénération, mais ils soutenaient que la propitiation qui est dans le sacrement du sang du Christ était offerte à tous les hommes sans exception, de manière que chacun pouvait être sauvé s'il voulait arriver à la foi et au baptême. Dans leurs pensées, Dieu, avant même la création du monde, avait connu par sa prescience ceux qui croiraient et se maintiendraient dans la foi, aidés de la grâce; il les avait prédestinés à son royaume, parce qu'il savait qu'ils devaient un jour se rendre dignes de leur vocation gratuite et quitter saintement cette vie. C'est pourquoi les préceptes divins invitent tout homme à la foi et aux bonnes oeuvres, afin que personne ne désespère d'obtenir l'éternelle vie, réservée à la piété volontaire. Quant au décret de la vocation divine par lequel, avant le commencement du

 

1 Les deux lettres de saint Prosper et d'Hilaire sont en tête des livres de la Prédestination des Saints et du Don de la Persévérance, tome X, p. 779.

 

monde, au moment de la formation du genre humain, s'est faite la séparation des élus et des réprouvés, les semi-pélagiens des Gaules l'entendaient mal, et n'y voyaient qu'une grande cause de tiédeur pour les uns, de désespoir pour les autres ; ils refusaient d'accepter que les uns naquissent des vases d'honneur, les autres des vases d'ignominie; si Dieu prévient les volontés humaines, disaient-ils , il n'y a plus ni activité ni vertu; cette prédestination n'est qu'une nécessité fatale; elle établit chez les hommes une diversité de nature. Les objections de Julien , démolies par l'évêque d'Hippone, revenaient sur les lèvres des semi-pélagiens des Gaules.

D'autres catholiques de ces contrées se rapprochaient bien plus encore des erreurs de Pélage. La grâce n'était pour eux que la puissance du libre arbitre, l'usage de la raison et de toutes les facultés naturelles ; pour. devenir enfant de Dieu, il suffisait de le vouloir; le décret de la grâce c'était de n'appeler à l'éternel royaume que ceux qui passaient par la régénération du sacrement ; mais tous étaient appelés au salut, soit par la loi naturelle , soit par la loi écrite, soit par la prédication évangélique. Ceux qui n'auront pas cru, périront; voilà la justice de Dieu; nul n'est repoussé de la vie, mais Dieu veut nous amener tous indifféremment à la connaissance de la vérité et veut nous sauver tous; voilà sa bonté. Pour ce qui est des enfants morts avec le baptême ou sans le baptême, on disait que Dieu les traiterait selon le bien ou le mal qu'ils auraient fait s'ils avaient longtemps vécu. Ces catholiques pensaient aussi que le commencement du salut vient de celui qui est sauvé et non point de celui qui sauve, et qu'il appartient à la volonté humaine de se munir du secours de la grâce divine, et non point à la grâce de soumettre la volonté.

Après avoir exposé ces opinions des Gaules qui avaient pour défenseurs des hommes d'une vie irréprochable et des hommes même revêtus du caractère sacré de l'épiscopat, Prosper ne se juge pas assez fort pour lutter contre de tels adversaires; à l'exception d'un petit nombre d'amateurs intrépides de la grâce parfaite, personne n'a osé disputer avec des contradicteurs pareils. Prosper supplie Augustin de vouloir bien mettre dans le plus grand jour possible toute cette matière. Au nombre des contradicteurs, il cite le pieux et (286) savant Hilaire, évêque d'Arles, qui, sur tout autre point, professait une très-vive admiration pour le grand évêque d'Hippone ; Hilaire souhaitait consulter sur ce sujet Augustin ; mais Prosper ignorait quand et comment l'évêque d'Arles exécuterait ce dessein (1). Il faut donc que le grand docteur réponde, dût-il répéter ce qu'il a déjà écrit. « Que la grâce de Dieu et la paix de notre Seigneur Jésus-Christ, dit Prosper en finissant, vous couronnent en tout temps, et que, marchant de vertu en vertu, vous soyez glorifié éternellement , seigneur et bienheureux pape , ineffablement admirable, incomparablement honorable , le plus éminent des maîtres. »

Hilaire, moine de Syracuse , mêla sa voix à celle de saint Prosper; il écrivit dans le même sens à l'évêque d'Hippone, qu'il avait eu le bonheur de voir et dont il avait été le disciple. Il lui apprend qu'à l'appui de leurs sentiments, les errants des Gaules invoquaient l'autorité d'Augustin lui-même dans son écrit contre Porphyre et dans son commentaire de l'Epître aux Romains; Hilaire cite les passages. Le moine de Syracuse marque avec plus de précision que saint Prosper les divers points sur lesquels les semi-pélagiens des Gaules s'éloignaient de la doctrine de saint Augustin. Hilaire signale les passages du livre de la Correction et de la Grâce qui n'avaient point reçu leur adhésion. Ils pensaient qu'on aurait mieux fait de ne pas produire la doctrine de la prédestination si féconde en troubles de coeur et de conscience. Hilaire eut bien voulu s'en aller lui-même à Hippone porter toutes ces questions à Augustin, mais la Providence lui refuse ce bonheur ; il est condamné à n'écrire qu'une lettre dont il regrette la précipitation. Le moine demande les deux livres de la Révision des ouvrages pour lui servir de guide dans l'appréciation de la doctrine du maître; il demande aussi le livre de la Grâce et du Libre Arbitre qu'il ne connaissait pas encore. Hilaire conjure le grand évêque de ne pas attribuer au moindre doute sur ses enseignements le désir d'avoir sa révision : il souffre assez de vivre loin d'Augustin sans qu'un soupçon pareil vienne ajouter à son affliction ! Craignant que sa lettre ne soit trop incomplète , il a prié un de ses amis (Prosper) dont il vante les moeurs, l'éloquence et le zèle, de se réunir à lui pour ne laisser échapper rien

 

1 Hilaire d'Arles mourut avec les sentiments de la foi catholique.

 

d'important. Hilaire offre à Augustin les salutations de son père, de sa mère et du diacre Léontius; il lui parle d'un frère qui, d'accord avec sa femme, a fait veau de continence, et le recommande aux prières du saint évêque.

Augustin disait avec saint Paul aux Philippiens. « Je ne crains point de vous écrire les mêmes choses, si cela vous est avantageux.» Les livres de la Prédestination des Saints et du Don de la Persévérance furent sa réponse à Prosper et à Hilaire. Après tant d'ouvrages et de lettres, il croyait avoir suffisamment établi la doctrine de l'Eglise par les enseignements divins; Augustin s'affligeait qu'on ne cédât point à des témoignages si nombreux et si clairs, mais il n'hésitait pas à se rendre à la prière de ses deux chers fils des Gaules.

Dans le premier livre, le docteur réunit les preuves les plus frappantes, tirées de l'Ecriture, pour établir que la foi est un don de Dieu et non pas l'oeuvre de la volonté humaine; il raconte son erreur à ce sujet depuis l'année 394 jusqu'à l'année 397, époque de ses livres à Simplicien, et cite sa rectification sur ce point, empruntée à sa Révision. Il parle d'une vocation qui se fait selon le décret de la volonté de Dieu, vocation qui n'est pas commune à tous les appelés, mais qui est particulière aux prédestinés. L'Apôtre dit qu'il a reçu miséricorde pour devenir fidèle (1). La foi est un don gratuit qui n'est pas accordé à tous les hommes. « Si l'on me demande, dit Augustin, pourquoi Dieu délivre l'un plutôt que l'autre, je ne puis répondre sinon que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles (2). Après avoir répondu à l'objection tirée de son écrit contre Porphyre, le docteur caractérise la différence entre la prédestination et la grâce : l'une est la préparation de la grâce dans les conseils de Dieu, l'autre est le don actuel qu'il nous en fait. Le plus éclatant exemple de prédestination est cette élévation prodigieuse à laquelle l'incarnation du Verbe éternel a porté la nature humaine qu'avait fait l'humanité pour mériter un tel honneur?

Le deuxième livre a pour but principal de prouver que la persévérance est un don de Dieu. Nul homme vivant n'est certain d'avoir reçu ce don,: il faut pour cela avoir persévéré jusqu'à la fin. Le don de persévérance est comme le complément de la prédestination.

 

1 I Corinth., VII, 25. — 2 Rom., II, 33.

 

287

 

On doit travailler au salut avec crainte et tremblement, selon la parole de l'apôtre (1), puisque personne ne peut savoir ce qui l'attend au delà de la vie. D'un côté, l'Écriture nous marque en traits évidents les dons de la prédestination et de la persévérance ; de l'autre, elle nous présente à chaque page des exhortations, des corrections, des remontrances. Cette vocation éternelle ne rend donc pas inutiles le ministère de la prédication et la pratique des vertus. En traitant de la persévérance, Augustin ne pouvait pas oublier que les larmes fidèles et persévérantes de sa mère l'avaient empêché de périr.

Dans ses enseignements et sa polémique , l'évêque d'Hippone ne prétend point faire violence aux intelligences ; il ne demande pas qu'on embrasse ses avis en tolite chose , mais seulement sur les points où l'on verra qu'il ne s'est pas trompé. « Je fais maintenant, dit-il , des livres qui sont une révision de mes écrits, pour montrer que je ne me fais pas une loi de me suivre toujours moi-même; je crois qu'avec l'aide de Dieu je suis allé en profitant; mais je sais que je n'ai pas commencé par la perfection ; je serais plus présomptueux que vrai , si je disais que maintenant même, à l'âge où je suis, je puis écrire sans aucune erreur. Mais il importe de voir de quelle manière et en quoi l'on se trompe, si on est facilement disposé à se corriger, et si on défend son erreur avec opiniâtreté. Celui-là est homme de bonne espérance, qui profite jusqu'au dernier jour de sa vie, de manière à gagner ce qui lui manque, et à être plutôt jugé digne.d'être complété que d'être puni (2). »

Le saint docteur s'attache à dire comprendre, en terminant, qu'après tout cette prédestination dont on s'épouvante si fort et dont on voudrait douter; n'a rien de plus préoccupant que la prescience de Dieu acceptée par tout le monde, ou du moins impossible à nier. La doctrine de la prédestination n'enseigne pas le désespoir, mais la confiance en Dieu : l'homme, si misérable dans son orgueil, est-il un plus sûr appui de lui-même que le père qui est aux cieux?

Les livres de la Prédestination des Saints et du Don de la Persévérance sont comme le pur froment de la doctrine catholique. On les lit avec un respect particulier et une sorte d'émotion religieuse, parce que ce sont les derniers

 

1 Philip., II, 12. — 2 Chap. 22.

 

ouvrages que saint Augustin ait achevés. Ils renferment la foi de l'Église avec toute la perfection que la parole humaine peut lui donner les conciles les ont signalés comme les oracles les plus complets de la vérité chrétienne sur ces matières.

Ainsi deux laïques avaient pris en main la défense de la foi menacée dans les Gaules méridionales , tandis que des prêtres et des évêques même se trompaient ! Dieu qui a changé la face du monde avec de pauvres et d'ignorants Galiléens, se sert parfois, à travers les âges, de ses moindres serviteurs pour redresser des serviteurs plus élevés. C'est ainsi que se resserrent les liens de la grande famille dont le Christ est le chef, et que la fraternité catholique se consolide.

Prosper et Hilaire, en appelant à leur secours le génie et l'autorité d'Augustin, attirèrent plus de lumières au sein de la société chrétienne des Gaules; le jour se fit dans un grand nombre de consciences, et presque tous les évêques des Gaules reconnurent la vérité. Quelques prêtres entretenaient encore des divisions; Prosper, par son livre contre Cassien, sa Réponse aux articles (Capitula) des Gaulois, sa Réponse aux objections de Vincent (1), et son autre Réponse aux extraits des Gennois (2), éclaira les ignorants et triompha des indociles; il y avait alors un an que le grand homme d'Hippone avait quitté la terre, et son illustre disciple d'Aquitaine continuait victorieusement la lutte. Le voyage à Rome des deux laïques amena la lettre solennelle du pape Célestin, qui blâmait les évêques des Gaules, et portait aux cieux la sainte renommée, la science profonde et l'orthodoxie d'Augustin.

Prosper, le chantre de la grâce (3), que le fils de l'auteur d'Athalie devait imiter douze siècles plus tard, a mérité d'être appelé homme vraiment divin par le patriarche Photius; le pape Gélase, à la tête d'un concile de soixante et douze évêques, a proclamé sa piété et sa religion. Nous n'avons pas à suivre les- destinées du semi-pélagianisme dans les Gaules; il nous suffira de rappeler que le concile d'Orange, en 528, sous la présidence de l'évêque d'Arles, confondit les semi-pélagiens avec les sentiments

 

1 Ce Vincent était un prêtre des Gaules, qu'il ne faut pas confondre avec Vincent de Lerins.

2 Ces ouvrages de saint Prosper se trouvent à la fin du tome X des Oeuvres de saint Augustin.

3 Saint Prosper est aussi auteur d'une chronique qui va jusqu'en 455.

 

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et souvent même les propres expressions du grand docteur d'Hippone. Les autres conciles des Gaules, où les matières de la grâce ont été agitées; celui de Valence, en Dauphiné, tenu en 855, par les ordres de l'empereur Lothaire, et composé des provinces de Lyon, d'Arles et de Vienne; celui de Langres, tenu en 859, en présence du roi Charles le Jeune, frère de Lothaire; celui de Toul, quinze jours après, tenu en présence de l'empereur Charles le Chauve et des deux rois Lothaire et Charles le Jeune, composé de douze provinces de France et d'Allemagne, et appelé concile universel; toutes ces grandes assemblées catholiques s'inspirèrent d'Augustin dans les questions auxquelles son nom est resté attaché avec tant de gloire.

Le cardinal du Perron ne tonnait rien d'aussi grand que saint Augustin, depuis les Apôtres, au point de la prédestination. Au jugement de Vasquet, l'évêque d'Hippone, sur ces matières, tient parmi les Pères le rang que tient le soleil parmi les autres astres. Clément VIII, Alexandre VII, Innocent XI (1), fidèles aux anciennes traditions du siège apostolique, ont proclamé l'inébranlable autorité d'Augustin dans les plus difficiles sujets que puisse remuer l'intelligence humaine.

Que dirons-nous maintenant de Grotius et de quelques autres qui ont voulu voir des nouveautés dans les doctrines de saint Augustin,

 

1 Une bulle d'Innocent XI, du 23 février 1677, accordée à la prière du roi d'Espagne et aux sollicitations du cardinal Nittard, établissait la fête de saint Augustin comme de précepte dans toute l'Espagne.

 

qui ont déclaré ces doctrines contraires à l'ancienne tradition, et se sont efforcés d'opposer les Grecs aux Latins? Pour eux, la perfection catholique sur ces matières se trouve dans le livre des Questions sur l'Epître aux Romains, composé en 394, lorsque saint Augustin n'avait pas suffisamment. creusé le sujet: nondum diligentius quaesiveram. Ils supposent que son enseignement définitif n'a été, que le produit de ses ardents combats avec les pélagiens, et oublient que le docteur s'était rectifié lui-même dès l'année 397, longtemps avant ses grandes luttes. Les livres de la Prédestination des Saints et du Don de la Persévérance sont ceux que les modernes semi-pélagiens ont le plus attaqués, et ce sont précisément les ouvrages que l'Eglise universelle loue et vénère le plus ! Quand on leur demande où était l'ancienne tradition à laquelle l'évêque d'Hippone aurait substitué son opinion personnelle, ils ne répondent rien de sérieux. Grotius, qui avait beaucoup appris en vieillissant et qui s'était tant rapproché de l'Eglise catholique, aurait dû comprendre le progrès des études religieuses de saint Augustin; mais le génie humain donne parfois le spectacle d'inconséquences étranges. Bossuet nous dit que Grotius s'arrêta dans un chemin uni, sans avoir enfanté l'esprit de salut qu'il avait connu ; « tant il est difficile aux savants du siècle, accoutumés à tout mesurer à leur propre sens, d'en faire cette parfaite abdication qui seule fait les catholiques (1).»         

 

1 Dissertation sur Grotius.

 

 

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