CHAPITRE LIV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CHAPITRE CINQUANTE-QUATRIÈME. Réconciliation du comte Boniface avec l'impératrice Placidie. — Correspondance de saint Augustin avec Darius. — Lettre à Honoré sur les devoirs des prêtres dans les calamités publiques. —  Peinture de la dévastation de l'Afrique par les Vandales. —  L'ouvrage imparfait contre Julien. —  Mort de saint Augustin.

 

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Les Vandales qui menaçaient l'empire dans les régions africaines menaçaient aussi la foi catholique: ils professaient un arianisme passionné. Les intérêts romains et les intérêts catholiques en Afrique étaient les mêmes. L'alliance du comte Boniface avec Genséric était quelque chose de monstrueux et de funeste qu'il fallait d'abord faire cesser : c'est à quoi tendaient toutes les pensées, tous les voeux des fidèles africains. On soupçonnait que l'origine de ces déplorables événements cachait une trame de mensonge; mais comment se faire jour dans les ténébreuses profondeurs des intrigues de cour? Augustin s'en occupait tristement et presque sans cesse; sa sévère et belle lettre à Boniface avait parlé de devoir et de dévouement; il avait disposé le comte à revenir à la cause impériale, et depuis lors, il travaillait à lui ouvrir la porte de la réconciliation. Par son inspiration, une ambassade d'évêques, à la tête desquels figurait Alype, prit le chemin de l'Italie; cette ambassade avait mission de découvrir la vérité et d'opérer un rapprochement entre l'impératrice Placidie et le comte Boniface. A la fin d'une lettre à Quodvultdeus, diacre de Carthage, Augustin lui disait : « Si vous avez des nouvelles du voyage de nos a saints évêques, je vous prie de m'en informer (1). » Nous ne savons rien de précis sur la lumière dont furent découvertes les machinations d'Aétius; la vérité put sortir des explications échangées entre Placidie et les évêques africains et de la comparaison des lettres à Carthage. Dès que la fatale erreur de Placidie

 

1 Lettre 222.

 

se trouva reconnue, des amis apportèrent au comte les regrets de l'impératrice, et négocièrent la réconciliation (1).

Le retour sincère de Boniface est une des plus belles pages de sa vie; il fallait pour cela une force d'âme bien supérieure à la grandeur qu'on déploie sur un champ de bataille. C'est la religion qui, par la bouche d'Augustin, avait préparé Boniface à cet acte d'héroïsme. Le négociateur principal fut Darius, personnage important de la cour impériale, élevé, quelques années après, à la dignité de préfet du prétoire. Il parvint aussi à obtenir des Vandales une trêve. L'évêque d'Hippone ne le connaissait point, mais il se hâta de lui écrire une lettre (2) de félicitation, qui exprime la joie des populations catholiques de l'Afrique; il lui vantait les bienfaits de la paix, et l'invitait à se réjouir d'avoir été chargé d'une si heureuse mission. Augustin se serait rendu auprès de Darius, si les infirmités de la vieillesse le lui avaient permis.

La réponse de Darius fut prompte et toute pleine d'une respectueuse admiration pour l'évêque d'Hippone; elle est un monument de l'opinion contemporaine sur ce grand homme, et l'élégance du style nous prouve que les belles traditions littéraires ne périssaient point encore dans les rangs élevés de la société romaine. Cette lettre a de Darius est la vive expression du regret de n'avoir jamais vu ni entendu Augustin. S'il avait pu voir la lumière céleste du

 

1 Procope, Guerre des Vandales, livre I.

2 Lettre 229.

3 Lettre 230.

 

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visage de l'évêque, et entendre cette voix divine qui ne profère rien que de divin, Darius ne s'écrierait pas comme Virgile : Trois et quatre fois heureux, mais heureux mille et mille fois ! Si jamais un tel bonheur lui arrivait, il croirait recevoir, non pas du haut du ciel, mais dans le ciel même, les instructions qui mènent à l'immortalité; il croirait les recevoir, non de loin et comme hors du temple de Dieu, mais au pied même du trône de sa gloire. A défaut de cette félicité, il s'est rencontré que deux. évêques, Urbain et Novat, aient dit du bien de lui à Augustin. Leur témoignage a été comme une couronne magnifique qu'ils ont posée sur sa tête, couronne formée, non point de fleurs périssables, mais de pierreries d'une beauté qui ne passe pas. Darius demande à Augustin de prier pour lui, afin de pouvoir un jour ressembler au portrait qu'ils ont fait de son âme. La plus grande des peines de Darius, après celle de ne pas jouir encore de la vue de Dieu, était de ne pas avoir vu Augustin et de n'être pas connu de lui, et voilà qu'Augustin lui dit qu'il connaît sinon son visage, au moins son esprit et son coeur !

Augustin avait dit que Darius avait étouffé la guerre par la force de sa parole; Darius en convient, et ajoute que s'il n'avait pas étouffé la guerre, il l'aurait au moins fort éloignée, et qu'il a écarté de menaçantes tempêtes; il espère que la trêve deviendra une paix solide. Quoique Darius fût chrétien et que ses parents fussent chrétiens aussi , pourtant il n'avait pas tout à fait rompu avec les superstitions païennes; il avoue à Augustin qu'il doit à ses ouvrages de s'être complétement séparé du paganisme. Darius le prie de lui envoyer un exemplaire de ses Confessions. Les dernières lignes de sa lettre (1) contiennent un ardent désir de recevoir une seconde lettre de l'évêque d'Hippone.

Les voeux de Darius ne tardèrent pas à être comblés. Dans une nouvelle lettre (2), Augustin parlait à Darius du plaisir que lui avait fait l'expression de ses sentiments. Ce n'est pas l'éloquence de cette lettre, ce ne sont pas les louanges de Darius dont le docteur se montre le plus touché : les éloges de tout le monde n'arrivent pas au coeur d'Augustin; mais ce

 

1 Il est question , dans la lettre de Darius , de la fameuse lettre d'Abgar et de la réponse de Jésus-Christ, rangée depuis longtemps au nombre des pièces apocryphes.

2 Lettre 231. C'est la dernière lettre de saint Augustin dont la date soit connue. Elle doit être de la tin de l'année 429.

 

qui lui a plu dans la lettre de Darius , c'est d'avoir été loué par Jésus-Christ même. Dans un brillant festin en Grèce, on pria Thémistocle, un des convives, de jouer d'un instrument; il s'en excusa, et témoigna peu d'empressement pour ces sortes de plaisirs : « Qu'aimez-vous donc? » lui dit-on. « J'aime, répondit-il, à entendre dire du bien de moi. » Lorsqu'on lui demanda ce qu'il savait, Thémistocle répondit qu'il savait faire une grande république d'une petite. « Il n'y a personne, disait Ennius , qui n'aime à être loué. » Augustin trouve du bien, et du mal dans ce sentiment naturel à tous le hommes. Il faut se garder d'aller, jusqu'à la vanité : Horace, qui avait l'oeil plus perçant qu'Ennius, disait : « Etes-vous malade de l'amour des louanges? Certaines expiations pourront vous en guérir après une lecture de choix trois fois répétée. (1) » Les louanges des hommes ne doivent pas être le but de nos actions, mais il ne faut pas toujours les repousser ; les louanges données aux gens de bien sont utiles à ceux qui les donnent. L'Apôtre a fait entendre sur ce point de beaux enseignements. Une chose dans la lettre de Darius a surtout ravi l'évêque d'Hippone, c'est de voir que Darius est son ami. En lui envoyant le Confessions, Augustin lui dit : « Regardez-moi là dedans, de peur que vous ne me jugiez meilleur que je ne suis; là c'est moi et non pas d'autres que vous écouterez sur mon compte ; considérez-moi dans la vérité de ces récits, et voyez ce que j'ai été lorsque j'ai marché avec mes seules forces; si vous y trouvez quelque chose qui vous plaise en moi, faites- en remonter la gloire à celui que je veux qu'on loue, et non pas à moi-même. Car c'est Dieu qui nous a faits et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes; nous n'étions parvenus qu'à nous perdre, mais celui qui nous a faits nous a refaits. Quand vous m'aurez connu dans cet ouvrage, priez pour moi afin que je ne tombe pas, mais afin que j'avance; priez mon fils, priez. »

Le saint vieillard envoie à Darius, outre les  Confessions, le livre de la Foi des choses invisibles, les livres de la Patience, de la Continence, de la Providence, et le livre de la Foi,  l'Espérance et la Charité. Si Darius peut les lire tous durant son séjour en Afrique, il est supplié d'en dire son avis à Augustin, de le lui transmettre ou de le confier au vénérable

 

1 Epit. I.

 

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Aurèle à Carthage. Le saint docteur le remercie des remèdes qu'il a envoyés pour le soutien de sa santé débile, et de ses générosités pour l'augmentation et la réparation de la bibliothèque de la communauté.

La paix que se promettait Darius, et avec lui Augustin et tolite l'Afrique catholique, ne devait pas être de longue durée. Comment espérer que les Barbares, une fois entrés en Afrique, voudraient en sortir? Les instances de Boniface furent vaines, ses prières inutiles; on rejeta l'offre d'une grande somme d'argent; la proie était trop belle pour que Genséric consentît à la lâcher. Le comte, qui avait fait rentrer sous l'obéissance de Valentinien les troupes romaines, eut à tirer l'épée contre ses alliés de la veille; mais le courage et l'habileté ne triomphent pas toujours de l'inégalité des forces. Genséric, sans compter ses cinquante mille soldats, sans compter les peuplades africaines qu'il pouvait enrôler par l'espérance du pillage, avait dans son parti les donatistes (1) non ralliés à l'unité catholique, ces donatistes qui couvaient des vengeances contre les représentants de la vérité religieuse et souhaitaient le triomphe d'un chef arien pour se débarrasser des édits romains. Ainsi l'esprit d'hérésie facilitait aux Barbares la conquête de l'Afrique. Boniface livra une bataille qu'il perdit; il se réfugia dans Hippone. «Dieu, dit Tillemont, le remit ainsi entre les mains de saint Augustin, qui allait bientôt sortir de ce monde.» Alors commença le siège d'Hippone; c'était à la fin de mai ou au commencement de juin 430.

En peu de temps un déluge de maux s'était étendu sur les sept provinces d'Afrique. Avant les calamités de 430, Augustin avait déjà tracé aux prêtres et aux évêques (2) leurs devoirs au milieu des périls de la guerre. Quand des cités se voyaient menacées, la foule accourait à l'église; on demandait le baptême, ou la réconciliation ou bien la pénitence, et tous voulaient

 

1 Gibbon parle de trois cents évêques et de milliers d'ecclésiastiques donatistes disgraciés, dépouillés ou bannis. L'historien anglais, dont l'hostilité à la foi catholique est bien connue, a prodigieusement exagéré le nombre des victimes appartenant au clergé donatiste. Il est déplorablement inexact en ce qui touche la part de saint Augustin dans la violente répression de ces hérétiques; nos lecteurs sont à même de redresser sur ce point les torts de Gibbon: Son injustice pour le grand évêque d'Hippone est révoltante, et, du reste, ses jugements religieux sont marqués d'une ignorance profonde. Gibbon avoue lui-même qu'il n'a lu de saint Augustin que les Confessions et la Cité de Dieu , cette lecture eût suffi pour inspirer une plus équitable appréciation. Toutefois on n'a pas le droit de juger saint Augustin quand on ne connaît que ces deux ouvrages.

2 Lettre 228, à Honoré, 429.

 

être consolés et munis par la célébration et la dispensation des sacrements. Si des prêtres ne s'étaient point rencontrés là, quel malheur pour ces pauvres victimes de sortir de la vie sans être régénérées ou déliées! Quelle douleur pour des parents chrétiens de ne pouvoir espérer qu'ils retrouveront leurs proches dans le repos de l'éternité ! Imaginez les lamentations, les imprécations même d'une cité qui va périr sans ministres et sans sacrements ! La présence des prêtres au contraire est féconde en consolations; elle dépouille la mort de ce qu'elle a d'horrible, relève le courage du peuple et donne une puissante énergie pour supporter les désastres. Un prêtre ou un évêque peut et doit s'enfuir lorsque le danger ne menace que lui; saint Paul à Damas, saint Athanase à Alexandrie, ont fait ainsi. Ils ont dû se préserver pour l'intérêt de la foi chrétienne. Mais du moment que les mêmes maux menacent les prêtres et les peuples, les pasteurs et le troupeau, le devoir commande de rester au poste du péril. Que dirait-on des matelots ou des pilotes qui, aux approches du naufrage, se sauveraient furtivement à la nage dans un esquif, laissant à la tempête et aux angoisses tous les passagers du vaisseau? Si, pour l'intérêt de la foi, quelques-uns des ministres doivent se sauver du désastre, le sort décidera quels sont ceux qui demeureront dans la ville assiégée. Ces préceptes de dévouement que donnait Augustin dans sa lettre à Honoré furent héroïquement suivis durant l'effroyable invasion des Vandales.

Le seul souvenir des excès commis par les Barbares épouvante l'imagination. Trois villes seulement avaient résisté : Carthage, Hippone et Constantine. Partout ailleurs s'offraient les atrocités de la conquête. Les cités étaient ravagées et changées en solitudes; les habitants des campagnes passaient sur les débris de leurs propres demeures; les populations catholiques, en butte à des fureurs inouïes, n'avaient d'autre alternative que la fuite ou le glaive : trop souvent même la ressource de fuir leur échappait. Les chrétiens fidèles, hommes, femmes, enfants, vieillards, tombaient sous les coups des -vainqueurs; leurs cadavres s'entassaient au milieu de ruisseaux de sang. La dévastation prenait des caractères particuliers d'horreur avec les monastères, les cimetières et les églises; les Vandales mettaient une infernale joie à les effacer de la terre; ils allumaient de (292) plus grands feux pour brûler les lieux sacrés que pour brûler les villes. Les prêtres, les vierges et les moines étaient dispersés, captifs ou immolés. Le peu d'églises restées debout et comme oubliées par l'incendie manquaient de ministres; les victimes entraient dans la tombe sans consolations. Les montagnes, les forêts, les cavernes profondes et les carrières servaient d'asile aux fugitifs : beaucoup d'entre eux étaient morts de faim. Les chemins se couvraient de malheureux tout nus et demandant l'aumône (1). Les Barbares avaient réservé le luxe de leur cruauté pour les évêques d'Afrique, défenseurs illustres d'une foi qui excitait leur haine. La cupidité les poussait à tous les raffinements de la torture, afin d'obtenir des pontifes l'or de leurs églises. On ouvrait la bouche à des évêques avec des bâtons, et des mains impies y jetaient de la boue; on leur serrait le front et les jambes avec des cordes tendues au point de se briser; les bourreaux leur faisaient avaler de l'eau de la mer, du vinaigre ou de la lie. De saints pontifes étaient chargés comme des chameaux; ils marchaient à la manière des boeufs, piqués par des pointes de fer. Les cheveux blancs ne protégeaient pas les vieillards du sanctuaire. L'histoire cite de vénérables évêques qui furent brûlés.

Ainsi l'Afrique chrétienne, qui comptait plus de sept cents évêchés (2), recevait des coups terribles; l'arianisme conquérant lui avait préparé un immense calvaire; les symptômes d'une fin prochaine se produisaient de toutes parts. La désolation régnait depuis Tanger jusqu'à Tripoli. Jésus-Christ avait été chassé de ses temples; à la place des monuments qui retentissaient des chants catholiques et où s'accomplissaient les saints mystères, à la place des asiles de paix d'où la prière montait au ciel en silence, on rencontrait des monceaux de pierres noircies par le feu des incendies, et les oiseaux de proie se repaissant de débris humains. Cette vigne, pour parler le langage des Ecritures, cette vigne plantée avec tant de génie, d'amour et de soins, venait d'être tout à coup arrachée de la terre. Oh ! qui pourrait dire les douleurs que souffrit alors le coeur du vieil Augustin? L'homme de Dieu, dit Possidius, ne jugeait point l'invasion terrible comme le jugeait le reste des hommes; regardant

 

1 Possidius, Procope.

2 Dupin (Notice des Episcopats) compte six cent quatre-vingt-dix évêchés en Afrique; Morcelli (Africa Christiana) en compte beaucoup plus.

 

plus haut et à une plus grande profondeur, il prévoyait les périls des âmes. Les larmes versées nuit et jour devinrent son pain et nous ne savons rien de plus touchant que cette parole de Possidius : « Augustin trouva que les derniers temps de sa vie étaient bien amers et bien lugubres. »

Cependant le spectacle des calamités de l'Afrique n'avait point abattu cette grande intelligence. Augustin travaillait encore dans Hippone assiégée; il songeait aux intérêts de la vérité religieuse, qui ne sont ni d'une contrée ni d'une époque , mais qui ont pour domaine l'univers et l'infini. Au milieu des lamentables images d'un siège, et en face même des Barbares, il continuait à réfuter les huit livres de Julien (1), écrits en réponse au second livre du Mariage et de la Concupiscence. Les injures tenaient beaucoup de place dans cet ouvrage de Julien. On s'étonne que la passion, et ce qui de nos jours s'appellerait l'esprit de secte ou de parti, ait pu posséder un homme éclairé au point de l'entraîner à des qualifications à peine croyables vis-à-vis du grand évêque d'Hippone. Julien parlait de la folie et de la turpitude (2) du saint docteur, qu'il désignait sous le nom de discoureur africain (3); il le plaçait dans l'alternative d'être le plus stupide ou le plus rusé des mortels (4). Le vénérable Alype, ce vieil et tendre ami d'Augustin, avait sa part . des invectives: Julien l'appelait le valet des fautes' de ce grand homme. Les divagations et les erreurs abondaient dans les huit livres de l'évêque pélagien; Augustin hésitait à relever des aberrations dont une intelligence même c médiocre pouvait faire justice; mais les attaques, et surtout les attaques violentes, quoique dépourvues de génie, produisent toujours un certain effet sur les multitudes; les amis de la foi catholique pressèrent le grand docteur de répondre encore une fois à Julien. Augustin ne voulut point, comme il le dit lui-même dans un endroit de sa réponse, abandonner les hommes dont l'esprit est lent à comprendre (5).

 

1 Cet ouvrage de Julien, composé en 421, ne fut connu de saint Augustin qu'en 428. Il est adressé à Florus, évêque pélagien.

2 Amentiam et turpitudinem prodis. Livre II, Opus August.

3 Tractaris poeni. Cet africain là vous est une grande peine, disait saint Augustin à Julien. Magna tibi poena est disputator hic poenus. Livre 1. Treize siècles plus tard, Voltaire appelait Bossuet un rhéteur de chaire. Histoire de l'établissement du christianisme, chap. 6, à la note.

4 Quod si totum tu per imperitiam incurris, bardissimus; sin autem id astu facis, vaferrimus inveniris. Livre III.

5 Vernula peccatorum ejus. Livre I.

6 Nolentes deserere hominum ingenia tardiora. Livre I.

 

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L'évêque d'Hippone suit Julien de page en page, le laisse parler, et lui répond. C'est comme une conversation entre Augustin et Julien; le saint docteur ne supprime point les outrages dont il est l'objet : les outrages ne pouvaient monter jusqu'à sa gloire. Julien, dans ses huit livres, se répétait; il n'apportait aucune idée, aucune objection nouvelle; c'était les lieux communs du pélagianisme délayés en de longs discours. Augustin ne pouvait guère opposer aux mêmes attaques que les mêmes moyens de défense; il n'y a rien de nouveau à répondre à un homme qui vous redit les mêmes choses assaisonnées seulement de plus de fiel et de colère. Il nous semble toutefois que le saint docteur fait toucher au doigt la vérité catholique avec une évidence particulière; à force d'avoir remué ces questions, le grand évêque est parvenu à les inonder de lumières avec un mot, une observation, une pensée; il est bref et précis comme un homme qui contemple le vrai face à face : on dirait qu'à mesure qu'il approche de la mort, les mystères se découvrent pleinement à son intelligence.

Julien appelait les catholiques du nom de traducéens et aussi du nom de manichéens ; nous n'avons pas besoin d'expliquer que le mot traducéen désignait celui qui croyait à la transmission du péché originel. L'évêque d'Hippone disait à Julien que lui, Augustin, et tous les catholiques étaient traducéens et manichéens comme saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Ambroise, saint Cyprien, et saint Jean Chrysostome. Il faisait observer d'ailleurs que si quelque chose favorisait le manichéisme, c'était assurément la négation du péché originel, car, en ce cas, il est impossible de s'expliquer, sous un Dieu bon, la vie humaine accompagnée de tant de maux qui ne seraient pas mérités.

Le saint docteur remarque que le propre des hérétiques est d'établir des opinions nouvelles à l'aide des passages obscurs de l'Ecriture, et que le caractère des pélagiens c'est de travailler à obscurcir les témoignages les plus clairs. Les pélagiens repoussaient l'idée d'une peine quelconque infligée dans l'autre vie aux enfants morts sans baptême; mais si on nie le péché

 

1 Nous avons six livres de l'ouvrage imparfait contre Julien; quelques manuscrits donnent le commencement du septième. La forme même de la réponse prouve que l'intention de saint Augustin était de faire autant de livres qu'il en avait à réfuter.

 

originel, comment accorder la justice de Dieu avec les souffrances qui assiègent le berceau et atteignent un enfant avant l'âge où il puisse distinguer le bien du mal? Est-ce que les misères de l'enfance, pure de toute tache, n'accuseraient pas la justice du Créateur? Cela révolte-t-il moins qu'une peine dans la vie future prononcée contre les enfants non régénérés sur la terre? Les pélagiens avaient imaginé, pour les enfants morts sans baptême, une éternité bienheureuse, mais hors du royaume de Dieu. S'il n'y a pas de péché originel, pourquoi ces enfants seraient-ils exclus du divin royaume? Julien, dénaturant les sentiments de l'évêque d'Hippone, disait que le Dieu d'Augustin était un potier qui formait tous les hommes pour la condamnation; Augustin explique sa doctrine, qui n'est autre que la doctrine de saint Paul sur la prédestination et la réprobation, sur les vases d'honneur et les vases d'ignominie. Le saint docteur ayant à montrer que la mort est une peine de la déchéance primitive, considère notre horreur pour le trépas comme une preuve que cette extrémité terrible n'est pas une suite de notre nature.

Augustin avait achevé le sixième livre de sa nouvelle réponse à Julien, et venait de commencer le septième livre', lorsque la maladie le força d'interrompre son oeuvre; il la quittait pour ne plus la reprendre. L'oeuvre devait se présenter inachevée au respect de la postérité, afin de témoigner que les dernières forces de ce grand homme avaient été consacrées à la défense de la vérité. Mais cette interruption de la lutte n'ôtait rien au triomphe; il était complet. Augustin avait tout dit sur le pélagianisme, et la condescendance, plus que la nécessité, le déterminait à ce combat. Cette tournée sur le champ de bataille avait uniquement fait voir au monde qu'il ne restait plus d'ennemis à vaincre.

Augustin fut délicat et souffrant toute sa vie, mais cette fois le mal se présentait avec une inquiétante gravité. Le temps approchait oit cette lampe ardente devait s'éteindre sur la terre pour se rallumer dans les cieux. N'oublions pas qu'Hippone est assiégée parles Barbares. Le saint évêque est dans sa communauté, entouré de ses prêtres et de ses meilleurs amis; plusieurs évêques se sont réfugiés dans Hippone, et parmi eux nous apercevons Possidius et Alype, Alype l'ami de la jeunesse d'Augustin, le compagnon de ses premières (294) études religieuses dans le tranquille asile de Cassiacum , aux environs de Milan. De quel intérêt eussent été pour nous les récits des graves causeries de ces vénérables personnages autour du maître dont la vie allait s'éteindre ! Quel channe pieux et mélancolique dans la peinture de cet intérieur où tant de sainteté se réunissait à tant de gloire, où de longues existences remplies d'évangéliques vertus et de combats illustres , aboutissaient au spectacle de la dévastation de leur patrie ! Possidius nous apprend quelque chose de ce qui se passait dans la maison d'Augustin, et les moindres lignes de ce témoin deviennent ici d'un bien grand prix.

« Nous conversions souvent ensemble, dit-il, nous considérions les terribles jugements de Dieu placés devant nos yeux, et nous répétions avec le Psalmiste (1): Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est droit. Tristes, gémissant, versant des larmes, nous implorions le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, pour qu'il daignât nous soutenir dans cette tribulation. »

Possidius, continuant son récit, s'exprime en ces termes (qui oserait ne pas laisser parler ici un tel narrateur?) : « Un jour que nous étions réunis tous ensemble à table, le saint nous dit: Vous savez que, durant ce désastre, j'ai demandé à Dieu ou qu'il daignât délivrer la ville d'Hippone assiégée par les ennemis, ou, s'il en avait jugé autrement, qu'il daignât donner de la force à ses serviteurs pour soutenir le poids de sa volonté, ou bien enfin qu'il daignât m'appeler de ce siècle vers lui. — Instruit des voeux du grand homme, nous et tous ceux des fidèles qui se trouvaient dans la ville, nous adressâmes la même prière au Dieu tout-puissant. Et voilà que, le troisième mois du siège, il se vit accablé par la fièvre. Sa dernière maladie venait de l'atteindre, et le Seigneur ne frustra point son serviteur du fruit de sa prière.»

L'évêque de Calame rapporte que des possédés furent délivrés par les oraisons du saint docteur, et qu'un malade fut guéri par l'imposition de ses mains. Celui-ci avait été averti en songe d'aller trouver l'homme de Dieu. Cette guérison est le seul miracle qu'Augustin ait opéré pendant sa vie.

Le saint évêque avait souvent dit à Possidius qu'un chrétien, même le plus digne de louanges,

 

1 Psaume CXVIII, verset 137.

 

ne devait pas quitter ce monde sans se condamner à quelque acte de pénitence. Durant sa dernière maladie , il fit transcrire et placer contre le mur les Psaumes de la pénitence, qu'il lisait et relisait dans son lit en fondant en larmes. Pour prier et gémir sur lui-même avec plus de liberté, Augustin, dix jours avant sa mort, demanda à ses frères présents de vouloir bien le laisser seul dans sa chambre, et de ne permettre à personne d'y entrer, si ce n'est aux heures où les médecins le visitaient et où l'on apportait sa nourriture. On se conforma à son désir. Quand vint le dernier jour, Possidius et les autres évêques ou prêtres, disciples d'Augustin, environnèrent tristement et pieusement son lit; ils unirent leurs prières à celles du grand homme mourant; Augustin murmurait d'une voix attendrissante des oraisons mêlées de pleurs, et lorsque sa bouche cessa de prier, son âme avait reçu dans les cieux le prix de quarante-quatre ans de vertus et de travaux sublimes. Elle était en possession de l'ineffable et éternelle beauté dont les magnificences de l'univers ne sont, qu'une ombre grossière et vers laquelle montèrent si souvent les élans de ce tendre et profond génie.

            Un écrivain d'Afrique, Victor de Vite (1), déplorait en ces termes la mort d'Augustin : « Ainsi s'arrêta ce fleuve d'éloquence qui se portait à travers tous les champs de l'Eglise; ainsi la douceur se changea en amertume; ainsi se retira la gloire des prêtres, le maître des docteurs, le refuge des pauvres , l'appui des veuves, le défenseur des orphelins, la lumière du monde; ainsi se tut le grand annonceur de la divine parole; ainsi tomba le courageux combattant qui, par le glaive de la doctrine et de la persécution, frappa l'hérésie, cette bête aux cent têtes; ainsi mourut l'architecte insigne qui étaya la maison de Dieu, instruisit par les exemples de. ses bonnes oeuvres, et travailla par la puissance de son savoir; ainsi se coucha ce grand soleil

de la doctrine, se dessécha ce fleuve de piété,mourut le rare phénix de la sagesse, brûlé par le feu sacré de l'amour : ainsi fut transporté dans le ciel la perle des docteurs ! »

Saint Augustin mourut le 28 août 430, âgé de soixante-seize ans ; il avait passé quarante ans dans la cléricature ou l'épiscopat. Le saint sacrifice fut célébré pour le repos de son âme,

 

1 De la persécution vandalique, livre I.

 

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et son corps fut enseveli dans l'église de Saint Etienne, l'ancienne église de la Paix, où, durant si longtemps, le peuple d'Hippone avait recueilli ses paroles. Possidius nous dit que saint Augustin prêcha jusqu'à sa dernière maladie, vivement, fortement, sans que son esprit et sa raison vinssent à fléchir. Le grand évêque était demeuré sain de tous ses membres; ni sa vue ni son ouïe n'avaient reçu la moindre atteinte. Il ne fit aucun testament, parce que, dit son biographe, pauvre de Dieu, il n'avait rien à laisser à personne. Ceux de ses parents qui manquaient de ressources avaient été, pendant sa vie, secourus comme les autres pauvres. Ses ornements furent remis au prêtre chargé de la maison épiscopale. Saint Augustin recommandait toujours d'avoir soin de la bibliothèque de l'église, et de bien garder les livres pour la postérité. Ses ouvrages, comme tous ceux qu'il avait pu recueillir, furent légués à l'église d'Hippone.

Possidius (1) ne parla pas de la douleur de la ville, veuve d'un pasteur si illustre et si révéré. Mais nous n'avons qu'à nous rappeler les émotions populaires dans la basilique de la Paix le jour de l'élection du successeur de saint Augustin, pour deviner la vive affliction de la cité catholique quand la nouvelle de la mort du grand évêque vint à retentir. Cette calamité fit oublier un moment toutes les angoisses du siège, et lorsque ensuite la réflexion fit voir, d'un côté, la présence des Barbares, de l'autre l'absence de saint Augustin muet sous la pierre d'un tombeau, un violent désespoir saisit les âmes : Hippone se trouvait en face du malheur, et son consolateur n'était plus là ! Le souvenir des leçons et des exemples d'Augustin arrivait seul pour soutenir le courage d'un peuple durement frappé.

On ne pense pas sans tristesse aux images qui auraient empoisonné les derniers jours de l'évêque d'Hippone, si la contemplation du monde invisible et impérissable ne les avait adoucis. La cité de la terre, dont saint Augustin avait tracé l'origine et les vicissitudes, lui apparaissait sous de bien sombres aspects, et c'est vers la cité de Dieu, dont il fut aussi l'Homère catholique, que s'élevaient toutes ses espérances. Nous croyons cependant que sain Augustin, par la puissance de son génie, et surtout par un rayon parti d'en-haut, salua le nouveau monde qui devait sortir du vieux monde condamné, entrevit-les siècles futurs recevant des inspirations du christianisme toute leur gloire, l'Occident redevenu jeune et vivace sous les pas des Barbares, comme la nature redevient plus brillante et l'air plus pur après les orages, et enfin l'univers entier marchant à l'unité morale avec la croix pour bannière. Cette vision de l'avenir était une sorte de voile d'or jeté sur la terre alors profondément déchirée. Et qui sait s'il ne fut pas donné à saint Augustin mourant d'apercevoir, par delà quatorze siècles, l'Afrique, arrachée à son désert et à ses longues ténèbres, recommençant la vie chrétienne à l'ombre du drapeau de la France? Avec quelle douce joie ce grand homme eût emporté dans l'éternité cette prophétique image!

 

1 La Vie de saint Augustin, par Possidius, est une oeuvre simple et touchante; il y règne un ton de douceur chrétienne mêlée de gravité. L'auteur est sobre de réflexions, s'en tient aux faits, et se laisse aller à sa vénération pour l'homme de Dieu, sans tomber dans un enthousiasme profane. Cette voix est pour nous précieuse et sacrée. Ses quarante ans d’intimité familière et douce avec saint Augustin, sans le moindre désaccord (absque amara ulla dissensions), donnent à Possidius quelque chose d'infiniment respectable. A quatorze siècles d'intervalle et quand il s'agit d'un grand et saint génie comme l'évêque d'Hippone, un homme qui nous dit : Je l'ai vu, je l'ai entendu, éveille dans notre esprit une très-vive curiosité. Il me semble toutefois que la Vie de saint Augustin, par Possidius, aurait pu être plus nourrie, plus abondante en faits ou en anecdotes trop peu de la part d'un témoin et d'an ami qui avait vu de si près ce grand homme. Une liste des écrus de saint Augustin termine l'oeuvre  de  Possidius. J'ai sous les yeux l'édition publiée à Rome, en 1731 , par D. Jean Salinas, 1 vol. in-8°. L'ouvrage de Possidius se trouve aussi à la fin du tome X des Oeuvres de saint Augustin.

 

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