CHAPITRE CINQUANTE-QUATRIÈME. Réconciliation du comte Boniface
avec l'impératrice Placidie. Correspondance de saint
Augustin avec Darius. Lettre à Honoré sur les devoirs
des prêtres dans les calamités publiques. Peinture
de la dévastation de l'Afrique par les Vandales.
L'ouvrage imparfait contre Julien. Mort
de saint Augustin.
289
Les Vandales qui menaçaient l'empire dans
les régions africaines menaçaient aussi la foi catholique: ils professaient un arianisme
passionné. Les intérêts romains et les intérêts catholiques en Afrique étaient les
mêmes. L'alliance du comte Boniface avec Genséric était quelque chose de monstrueux et
de funeste qu'il fallait d'abord faire cesser : c'est à quoi tendaient toutes les
pensées, tous les voeux des fidèles africains. On soupçonnait que l'origine de ces
déplorables événements cachait une trame de mensonge; mais comment se faire jour dans
les ténébreuses profondeurs des intrigues de cour? Augustin s'en occupait tristement et
presque sans cesse; sa sévère et belle lettre à Boniface avait parlé de devoir et de
dévouement; il avait disposé le comte à revenir à la cause impériale, et depuis lors,
il travaillait à lui ouvrir la porte de la réconciliation. Par son inspiration, une
ambassade d'évêques, à la tête desquels figurait Alype,
prit le chemin de l'Italie; cette ambassade avait mission de découvrir la vérité et
d'opérer un rapprochement entre l'impératrice Placidie et le
comte Boniface. A la fin d'une lettre à Quodvultdeus, diacre
de Carthage, Augustin lui disait : « Si vous avez des nouvelles du voyage de nos a saints
évêques, je vous prie de m'en informer (1). » Nous ne savons rien de précis sur
la lumière dont furent découvertes les machinations d'Aétius;
la vérité put sortir des explications échangées entre Placidie et les évêques africains et de la comparaison des lettres
à Carthage. Dès que la fatale erreur de Placidie
se trouva reconnue, des amis apportèrent
au comte les regrets de l'impératrice, et négocièrent la réconciliation (1).
Le retour sincère de Boniface est une des
plus belles pages de sa vie; il fallait pour cela une force d'âme bien supérieure à la
grandeur qu'on déploie sur un champ de bataille. C'est la religion qui, par la bouche
d'Augustin, avait préparé Boniface à cet acte d'héroïsme. Le négociateur principal
fut Darius, personnage important de la cour impériale, élevé, quelques années après,
à la dignité de préfet du prétoire. Il parvint aussi à obtenir des Vandales une
trêve. L'évêque d'Hippone ne le connaissait point, mais il se hâta de lui écrire une
lettre (2) de félicitation, qui exprime la joie des populations catholiques de l'Afrique;
il lui vantait les bienfaits de la paix, et l'invitait à se réjouir d'avoir été
chargé d'une si heureuse mission. Augustin se serait rendu auprès de Darius, si les
infirmités de la vieillesse le lui avaient permis.
La réponse de Darius fut prompte et toute
pleine d'une respectueuse admiration pour l'évêque d'Hippone; elle est un monument de
l'opinion contemporaine sur ce grand homme, et l'élégance du style nous prouve que les
belles traditions littéraires ne périssaient point encore dans les rangs élevés de la
société romaine. Cette lettre a de Darius est la vive expression du regret de n'avoir
jamais vu ni entendu Augustin. S'il avait pu voir la lumière céleste du
290
visage de l'évêque, et entendre cette
voix divine qui ne profère rien que de divin, Darius ne s'écrierait pas comme Virgile : Trois
et quatre fois heureux, mais heureux mille et mille fois ! Si jamais un tel
bonheur lui arrivait, il croirait recevoir, non pas du haut du ciel, mais dans le ciel
même, les instructions qui mènent à l'immortalité; il croirait les recevoir, non de
loin et comme hors du temple de Dieu, mais au pied même du trône de sa gloire. A défaut
de cette félicité, il s'est rencontré que deux. évêques,
Urbain et Novat, aient dit du bien de lui à Augustin. Leur
témoignage a été comme une couronne magnifique qu'ils ont posée sur sa tête, couronne
formée, non point de fleurs périssables, mais de pierreries d'une beauté qui ne passe
pas. Darius demande à Augustin de prier pour lui, afin de pouvoir un jour ressembler au
portrait qu'ils ont fait de son âme. La plus grande des peines de Darius, après celle de
ne pas jouir encore de la vue de Dieu, était de ne pas avoir vu Augustin et de n'être
pas connu de lui, et voilà qu'Augustin lui dit qu'il connaît sinon son visage, au moins
son esprit et son coeur !
Augustin avait dit que Darius avait
étouffé la guerre par la force de sa parole; Darius en convient, et ajoute que s'il
n'avait pas étouffé la guerre, il l'aurait au moins fort éloignée, et qu'il a écarté
de menaçantes tempêtes; il espère que la trêve deviendra une paix solide. Quoique
Darius fût chrétien et que ses parents fussent chrétiens aussi ,
pourtant il n'avait pas tout à fait rompu avec les superstitions païennes; il avoue à
Augustin qu'il doit à ses ouvrages de s'être complétement
séparé du paganisme. Darius le prie de lui envoyer un exemplaire de ses Confessions.
Les dernières lignes de sa lettre (1) contiennent un ardent désir de recevoir une
seconde lettre de l'évêque d'Hippone.
Les voeux de Darius ne tardèrent pas à
être comblés. Dans une nouvelle lettre (2), Augustin parlait à Darius du plaisir que
lui avait fait l'expression de ses sentiments. Ce n'est pas l'éloquence de cette lettre,
ce ne sont pas les louanges de Darius dont le docteur se montre le plus touché : les
éloges de tout le monde n'arrivent pas au coeur d'Augustin; mais ce
qui lui a plu dans la lettre de Darius ,
c'est d'avoir été loué par Jésus-Christ même. Dans un brillant festin en Grèce, on
pria Thémistocle, un des convives, de jouer d'un instrument; il s'en excusa, et témoigna
peu d'empressement pour ces sortes de plaisirs : « Qu'aimez-vous donc? » lui dit-on. «
J'aime, répondit-il, à entendre dire du bien de moi. » Lorsqu'on lui demanda ce qu'il
savait, Thémistocle répondit qu'il savait faire une grande république d'une petite.
« Il n'y a personne, disait Ennius , qui n'aime à être
loué. » Augustin trouve du bien, et du mal dans ce sentiment naturel à tous le hommes.
Il faut se garder d'aller, jusqu'à la vanité : Horace, qui avait l'oeil plus perçant
qu'Ennius, disait : « Etes-vous malade de l'amour des louanges? Certaines expiations
pourront vous en guérir après une lecture de choix trois fois répétée. (1) » Les
louanges des hommes ne doivent pas être le but de nos actions, mais il ne faut pas
toujours les repousser ; les louanges données aux gens de bien sont utiles à ceux qui
les donnent. L'Apôtre a fait entendre sur ce point de beaux
enseignements. Une chose dans la lettre de Darius a surtout ravi l'évêque d'Hippone,
c'est de voir que Darius est son ami. En lui envoyant le Confessions, Augustin lui
dit : « Regardez-moi là dedans, de peur que vous ne me jugiez meilleur que je ne
suis; là c'est moi et non pas d'autres que vous écouterez sur mon compte ;
considérez-moi dans la vérité de ces récits, et voyez ce que j'ai été lorsque j'ai
marché avec mes seules forces; si vous y trouvez quelque chose qui vous plaise en moi,
faites- en remonter la gloire à celui que je veux qu'on loue, et non pas à moi-même.
Car c'est Dieu qui nous a faits et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes; nous
n'étions parvenus qu'à nous perdre, mais celui qui nous a faits nous a refaits. Quand
vous m'aurez connu dans cet ouvrage, priez pour moi afin que je ne tombe pas, mais afin
que j'avance; priez mon fils, priez. »
Le saint vieillard envoie à Darius, outre
les Confessions, le livre de
la Foi des choses invisibles, les livres de la Patience, de la Continence,
de la Providence, et le livre de la Foi, l'Espérance
et la Charité. Si Darius peut les lire tous durant son séjour en Afrique, il est
supplié d'en dire son avis à Augustin, de le lui transmettre ou de le confier au
vénérable
291
Aurèle à Carthage. Le saint docteur le remercie des remèdes qu'il
a envoyés pour le soutien de sa santé débile, et de ses générosités pour
l'augmentation et la réparation de la bibliothèque de la communauté.
La paix que se promettait Darius, et avec
lui Augustin et tolite l'Afrique catholique, ne devait pas être de longue durée. Comment
espérer que les Barbares, une fois entrés en Afrique, voudraient en sortir? Les
instances de Boniface furent vaines, ses prières inutiles; on rejeta l'offre d'une grande
somme d'argent; la proie était trop belle pour que Genséric consentît à la lâcher. Le
comte, qui avait fait rentrer sous l'obéissance de Valentinien les troupes romaines, eut
à tirer l'épée contre ses alliés de la veille; mais le courage et l'habileté ne
triomphent pas toujours de l'inégalité des forces. Genséric, sans compter ses cinquante
mille soldats, sans compter les peuplades africaines qu'il pouvait enrôler par
l'espérance du pillage, avait dans son parti les donatistes (1) non ralliés à l'unité
catholique, ces donatistes qui couvaient des vengeances contre les représentants de la
vérité religieuse et souhaitaient le triomphe d'un chef arien pour se débarrasser des
édits romains. Ainsi l'esprit d'hérésie facilitait aux Barbares la conquête de
l'Afrique. Boniface livra une bataille qu'il perdit; il se réfugia dans Hippone. «Dieu,
dit Tillemont, le remit ainsi entre les mains de saint Augustin, qui allait bientôt
sortir de ce monde.» Alors commença le siège d'Hippone; c'était à la fin de mai ou au
commencement de juin 430.
En peu de temps un déluge de maux
s'était étendu sur les sept provinces d'Afrique. Avant les calamités de 430, Augustin
avait déjà tracé aux prêtres et aux évêques (2) leurs devoirs au milieu des périls
de la guerre. Quand des cités se voyaient menacées, la foule accourait à l'église; on
demandait le baptême, ou la réconciliation ou bien la pénitence, et tous voulaient
être consolés et munis par la
célébration et la dispensation des sacrements. Si des prêtres ne s'étaient point
rencontrés là, quel malheur pour ces pauvres victimes de sortir de la vie sans être
régénérées ou déliées! Quelle douleur pour des parents chrétiens de ne pouvoir
espérer qu'ils retrouveront leurs proches dans le repos de l'éternité ! Imaginez
les lamentations, les imprécations même d'une cité qui va périr sans ministres et sans
sacrements ! La présence des prêtres au contraire est féconde en consolations;
elle dépouille la mort de ce qu'elle a d'horrible, relève le courage du peuple et donne
une puissante énergie pour supporter les désastres. Un prêtre ou un évêque peut et
doit s'enfuir lorsque le danger ne menace que lui; saint Paul à
Damas, saint Athanase à Alexandrie, ont fait ainsi. Ils ont dû se préserver pour
l'intérêt de la foi chrétienne. Mais du moment que les mêmes maux menacent les
prêtres et les peuples, les pasteurs et le troupeau, le devoir commande de rester au
poste du péril. Que dirait-on des matelots ou des pilotes qui, aux approches du naufrage,
se sauveraient furtivement à la nage dans un esquif, laissant à la tempête et aux
angoisses tous les passagers du vaisseau? Si, pour l'intérêt de la foi, quelques-uns des
ministres doivent se sauver du désastre, le sort décidera quels sont ceux qui
demeureront dans la ville assiégée. Ces préceptes de dévouement que donnait Augustin
dans sa lettre à Honoré furent héroïquement suivis durant l'effroyable invasion des
Vandales.
Le seul souvenir des excès commis par les
Barbares épouvante l'imagination. Trois villes seulement avaient résisté : Carthage,
Hippone et Constantine. Partout ailleurs s'offraient les atrocités de la conquête. Les
cités étaient ravagées et changées en solitudes; les habitants des campagnes passaient
sur les débris de leurs propres demeures; les populations catholiques, en butte à des
fureurs inouïes, n'avaient d'autre alternative que la fuite ou le glaive : trop souvent
même la ressource de fuir leur échappait. Les chrétiens fidèles, hommes, femmes,
enfants, vieillards, tombaient sous les coups des -vainqueurs; leurs cadavres
s'entassaient au milieu de ruisseaux de sang. La dévastation prenait des caractères
particuliers d'horreur avec les monastères, les cimetières et les églises; les Vandales
mettaient une infernale joie à les effacer de la terre; ils allumaient de (292) plus
grands feux pour brûler les lieux sacrés que pour brûler les villes. Les prêtres, les
vierges et les moines étaient dispersés, captifs ou immolés. Le peu d'églises restées
debout et comme oubliées par l'incendie manquaient de ministres; les victimes entraient
dans la tombe sans consolations. Les montagnes, les forêts, les cavernes profondes et les
carrières servaient d'asile aux fugitifs : beaucoup d'entre eux étaient morts de faim.
Les chemins se couvraient de malheureux tout nus et demandant l'aumône (1). Les Barbares
avaient réservé le luxe de leur cruauté pour les évêques d'Afrique, défenseurs
illustres d'une foi qui excitait leur haine. La cupidité les poussait à tous les
raffinements de la torture, afin d'obtenir des pontifes l'or de leurs églises. On ouvrait
la bouche à des évêques avec des bâtons, et des mains impies y jetaient de la boue; on
leur serrait le front et les jambes avec des cordes tendues au point de se briser; les
bourreaux leur faisaient avaler de l'eau de la mer, du vinaigre ou de la lie. De saints
pontifes étaient chargés comme des chameaux; ils marchaient à la manière des boeufs,
piqués par des pointes de fer. Les cheveux blancs ne protégeaient pas les vieillards du
sanctuaire. L'histoire cite de vénérables évêques qui furent brûlés.
Ainsi l'Afrique chrétienne, qui comptait
plus de sept cents évêchés (2), recevait des coups terribles; l'arianisme conquérant
lui avait préparé un immense calvaire; les symptômes d'une fin
prochaine se produisaient de toutes parts. La désolation régnait depuis Tanger jusqu'à
Tripoli. Jésus-Christ avait été chassé de ses temples; à la place des monuments qui
retentissaient des chants catholiques et où s'accomplissaient les saints mystères, à la
place des asiles de paix d'où la prière montait au ciel en silence, on rencontrait des
monceaux de pierres noircies par le feu des incendies, et les oiseaux de proie se
repaissant de débris humains. Cette vigne, pour parler le langage des Ecritures,
cette vigne plantée avec tant de génie, d'amour et de soins, venait d'être tout à coup
arrachée de la terre. Oh ! qui pourrait dire les douleurs que
souffrit alors le coeur du vieil Augustin? L'homme de Dieu, dit Possidius,
ne jugeait point l'invasion terrible comme le jugeait le reste des hommes; regardant
plus haut et à une plus grande
profondeur, il prévoyait les périls des âmes. Les larmes versées nuit et jour
devinrent son pain et nous ne savons rien de plus touchant que cette parole de Possidius : « Augustin trouva que les derniers temps de sa vie
étaient bien amers et bien lugubres. »
Cependant le spectacle des calamités de
l'Afrique n'avait point abattu cette grande intelligence. Augustin travaillait encore dans
Hippone assiégée; il songeait aux intérêts de la vérité religieuse, qui ne sont ni
d'une contrée ni d'une époque , mais qui ont pour domaine
l'univers et l'infini. Au milieu des lamentables images d'un siège, et en face même des
Barbares, il continuait à réfuter les huit livres de Julien (1), écrits en réponse au
second livre du Mariage et de la Concupiscence. Les injures tenaient beaucoup de
place dans cet ouvrage de Julien. On s'étonne que la passion, et ce qui de nos jours
s'appellerait l'esprit de secte ou de parti, ait pu posséder un homme éclairé au point
de l'entraîner à des qualifications à peine croyables vis-à-vis du grand évêque
d'Hippone. Julien parlait de la folie et de la turpitude (2) du saint docteur,
qu'il désignait sous le nom de discoureur africain (3); il le plaçait dans
l'alternative d'être le plus stupide ou le plus rusé des mortels (4). Le vénérable Alype, ce vieil et tendre ami d'Augustin, avait sa part . des invectives: Julien l'appelait
le valet des fautes' de ce grand homme. Les divagations et les erreurs abondaient dans les
huit livres de l'évêque pélagien; Augustin hésitait à relever des aberrations dont
une intelligence même c médiocre pouvait faire justice; mais les attaques, et surtout
les attaques violentes, quoique dépourvues de génie, produisent toujours un certain
effet sur les multitudes; les amis de la foi catholique pressèrent le grand docteur de
répondre encore une fois à Julien. Augustin ne voulut point, comme il le dit lui-même
dans un endroit de sa réponse, abandonner les hommes dont l'esprit est lent à
comprendre (5).
293
L'évêque d'Hippone suit Julien de page
en page, le laisse parler, et lui répond. C'est comme une conversation entre Augustin et
Julien; le saint docteur ne supprime point les outrages dont il est l'objet : les outrages
ne pouvaient monter jusqu'à sa gloire. Julien, dans ses huit livres, se répétait; il
n'apportait aucune idée, aucune objection nouvelle; c'était les lieux communs du
pélagianisme délayés en de longs discours. Augustin ne pouvait guère opposer aux
mêmes attaques que les mêmes moyens de défense; il n'y a rien de nouveau à répondre
à un homme qui vous redit les mêmes choses assaisonnées seulement de plus de fiel et de
colère. Il nous semble toutefois que le saint docteur fait toucher au doigt la vérité
catholique avec une évidence particulière; à force d'avoir remué ces questions, le
grand évêque est parvenu à les inonder de lumières avec un mot, une observation, une
pensée; il est bref et précis comme un homme qui contemple le vrai face à face : on
dirait qu'à mesure qu'il approche de la mort, les mystères se découvrent pleinement à
son intelligence.
Julien appelait les catholiques du nom de traducéens et aussi du nom de manichéens ; nous n'avons pas
besoin d'expliquer que le mot traducéen désignait celui qui
croyait à la transmission du péché originel. L'évêque d'Hippone disait à Julien que
lui, Augustin, et tous les catholiques étaient traducéens et
manichéens comme saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianze,
saint Basile, saint Ambroise, saint Cyprien, et saint Jean Chrysostome. Il faisait
observer d'ailleurs que si quelque chose favorisait le manichéisme, c'était assurément
la négation du péché originel, car, en ce cas, il est impossible de s'expliquer, sous
un Dieu bon, la vie humaine accompagnée de tant de maux qui ne seraient pas mérités.
Le saint docteur remarque que le propre
des hérétiques est d'établir des opinions nouvelles à l'aide des passages obscurs de
l'Ecriture, et que le caractère des pélagiens c'est de travailler à obscurcir les
témoignages les plus clairs. Les pélagiens repoussaient l'idée d'une peine quelconque
infligée dans l'autre vie aux enfants morts sans baptême; mais si on nie le péché
originel, comment accorder la justice de
Dieu avec les souffrances qui assiègent le berceau et atteignent un enfant avant l'âge
où il puisse distinguer le bien du mal? Est-ce que les misères de l'enfance, pure de
toute tache, n'accuseraient pas la justice du Créateur? Cela révolte-t-il moins qu'une
peine dans la vie future prononcée contre les enfants non régénérés sur la terre? Les
pélagiens avaient imaginé, pour les enfants morts sans baptême, une éternité
bienheureuse, mais hors du royaume de Dieu. S'il n'y a pas de péché originel, pourquoi
ces enfants seraient-ils exclus du divin royaume? Julien, dénaturant les sentiments de
l'évêque d'Hippone, disait que le Dieu d'Augustin était un potier qui formait tous les
hommes pour la condamnation; Augustin explique sa doctrine, qui n'est autre que la
doctrine de saint Paul sur la prédestination et la réprobation, sur les vases d'honneur
et les vases d'ignominie. Le saint docteur ayant à montrer que la mort est une peine de
la déchéance primitive, considère notre horreur pour le trépas comme une preuve que
cette extrémité terrible n'est pas une suite de notre nature.
Augustin avait achevé le sixième livre
de sa nouvelle réponse à Julien, et venait de commencer le septième livre', lorsque la
maladie le força d'interrompre son oeuvre; il la quittait pour ne plus la reprendre.
L'oeuvre devait se présenter inachevée au respect de la postérité, afin de témoigner
que les dernières forces de ce grand homme avaient été consacrées à la défense de la
vérité. Mais cette interruption de la lutte n'ôtait rien au triomphe; il était
complet. Augustin avait tout dit sur le pélagianisme, et la condescendance, plus que la
nécessité, le déterminait à ce combat. Cette tournée sur le champ de bataille avait
uniquement fait voir au monde qu'il ne restait plus d'ennemis à vaincre.
Augustin fut délicat et souffrant toute
sa vie, mais cette fois le mal se présentait avec une inquiétante gravité. Le temps
approchait oit cette lampe ardente devait s'éteindre sur la terre pour se rallumer dans
les cieux. N'oublions pas qu'Hippone est assiégée parles Barbares. Le saint évêque est
dans sa communauté, entouré de ses prêtres et de ses meilleurs amis; plusieurs
évêques se sont réfugiés dans Hippone, et parmi eux nous apercevons Possidius et Alype, Alype
l'ami de la jeunesse d'Augustin, le compagnon de ses premières (294) études religieuses
dans le tranquille asile de Cassiacum ,
aux environs de Milan. De quel intérêt eussent été pour nous les récits des graves
causeries de ces vénérables personnages autour du maître dont la vie allait
s'éteindre ! Quel channe pieux et mélancolique dans la peinture de cet intérieur
où tant de sainteté se réunissait à tant de gloire, où de longues existences remplies
d'évangéliques vertus et de combats illustres , aboutissaient au spectacle de la
dévastation de leur patrie ! Possidius nous apprend
quelque chose de ce qui se passait dans la maison d'Augustin, et les moindres lignes de ce
témoin deviennent ici d'un bien grand prix.
« Nous conversions souvent ensemble,
dit-il, nous considérions les terribles jugements de Dieu placés devant nos yeux, et
nous répétions avec le Psalmiste (1): Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement
est droit. Tristes, gémissant, versant des larmes, nous implorions le Père des
miséricordes, le Dieu de toute consolation, pour qu'il daignât nous soutenir dans cette
tribulation. »
Possidius,
continuant son récit, s'exprime en ces termes (qui oserait ne pas laisser parler ici un
tel narrateur?) : « Un jour que nous étions réunis tous ensemble à table, le saint
nous dit: Vous savez que, durant ce désastre, j'ai demandé à Dieu ou qu'il daignât
délivrer la ville d'Hippone assiégée par les ennemis, ou, s'il en avait jugé
autrement, qu'il daignât donner de la force à ses serviteurs pour soutenir le poids de
sa volonté, ou bien enfin qu'il daignât m'appeler de ce siècle vers lui.
Instruit des voeux du grand homme, nous et tous ceux des fidèles qui se trouvaient dans
la ville, nous adressâmes la même prière au Dieu tout-puissant. Et voilà que, le
troisième mois du siège, il se vit accablé par la fièvre. Sa dernière maladie venait
de l'atteindre, et le Seigneur ne frustra point son serviteur du fruit de sa prière.»
L'évêque de Calame rapporte que des
possédés furent délivrés par les oraisons du saint docteur, et qu'un malade fut guéri
par l'imposition de ses mains. Celui-ci avait été averti en songe d'aller trouver
l'homme de Dieu. Cette guérison est le seul miracle qu'Augustin ait opéré pendant sa
vie.
Le saint évêque avait souvent dit à Possidius qu'un chrétien, même le plus digne de louanges,
ne devait pas quitter ce inonde sans se
condamner à quelque acte de pénitence. Durant sa dernière maladie ,
il fit transcrire et placer contre le mur les Psaumes de la pénitence, qu'il lisait et
relisait dans son lit en fondant en larmes. Pour prier et gémir sur lui-même avec plus
de liberté, Augustin, dix jours avant sa mort, demanda à ses frères présents de
vouloir bien le laisser seul dans sa chambre, et de ne permettre à personne d'y entrer,
si ce n'est aux heures où les médecins le visitaient et où l'on apportait sa
nourriture. On se conforma à son désir. Quand vint le dernier jour, Possidius
et les autres évêques ou prêtres, disciples d'Augustin, environnèrent tristement et
pieusement son lit; ils unirent leurs prières à celles du grand homme mourant; Augustin
murmurait d'une voix attendrissante des oraisons mêlées de pleurs, et lorsque sa bouche
cessa de prier, son âme avait reçu dans les cieux le prix de quarante-quatre ans de
vertus et de travaux sublimes. Elle était en possession de l'ineffable et éternelle
beauté dont les magnificences de l'univers ne sont, qu'une ombre grossière et vers
laquelle montèrent si souvent les élans de ce tendre et profond génie.
Un écrivain d'Afrique, Victor de Vite (1), déplorait en ces termes la mort
d'Augustin : « Ainsi s'arrêta ce fleuve d'éloquence qui se portait à travers
tous les champs de l'Eglise; ainsi la douceur se changea en amertume; ainsi se retira la
gloire des prêtres, le maître des docteurs, le refuge des pauvres , l'appui des veuves,
le défenseur des orphelins, la lumière du monde; ainsi se tut
le grand annonceur de la divine parole; ainsi tomba le courageux combattant qui,
par le glaive de la doctrine et de la persécution, frappa l'hérésie, cette bête aux
cent têtes; ainsi mourut l'architecte insigne qui étaya la maison de Dieu, instruisit
par les exemples de. ses bonnes oeuvres, et travailla par la
puissance de son savoir; ainsi se coucha ce grand soleil
de la doctrine, se dessécha ce fleuve de
piété,mourut le rare phénix de la sagesse, brûlé par le feu sacré de l'amour : ainsi
fut transporté dans le ciel la perle des docteurs ! »
Saint Augustin mourut le 28 août 430,
âgé de soixante-seize ans ; il avait passé quarante ans dans la cléricature ou
l'épiscopat. Le saint sacrifice fut célébré pour le repos de son âme,
295
et son corps fut enseveli dans l'église
de Saint Etienne, l'ancienne église de la Paix, où, durant si longtemps, le peuple
d'Hippone avait recueilli ses paroles. Possidius nous dit que
saint Augustin prêcha jusqu'à sa dernière maladie, vivement, fortement, sans que son
esprit et sa raison vinssent à fléchir. Le grand évêque était demeuré sain de tous
ses membres; ni sa vue ni son ouïe n'avaient reçu la moindre atteinte. Il ne fit aucun
testament, parce que, dit son biographe, pauvre de Dieu, il n'avait rien à laisser à
personne. Ceux de ses parents qui manquaient de ressources avaient été, pendant sa vie,
secourus comme les autres pauvres. Ses ornements furent remis au prêtre chargé de la
maison épiscopale. Saint Augustin recommandait toujours d'avoir soin de la bibliothèque
de l'église, et de bien garder les livres pour la postérité. Ses ouvrages, comme tous
ceux qu'il avait pu recueillir, furent légués à l'église d'Hippone.
Possidius (1)
ne parla pas de la douleur de la ville, veuve d'un pasteur si illustre et si révéré.
Mais nous n'avons qu'à nous rappeler les émotions populaires dans la basilique de la
Paix le jour de l'élection du successeur de saint Augustin, pour deviner la vive
affliction de la cité catholique quand la nouvelle de la mort du grand évêque vint à
retentir. Cette calamité fit oublier un moment toutes les angoisses du siège, et lorsque
ensuite la réflexion fit voir, d'un côté, la présence des Barbares, de l'autre
l'absence de saint Augustin muet sous la pierre d'un tombeau, un violent désespoir saisit
les âmes : Hippone se trouvait en face du malheur, et son consolateur n'était plus
là ! Le souvenir des leçons et des exemples d'Augustin arrivait seul pour soutenir
le courage d'un peuple durement frappé.
On ne pense pas sans tristesse aux images
qui auraient empoisonné les derniers jours de l'évêque d'Hippone, si la contemplation
du monde invisible et impérissable ne les avait adoucis. La cité de la terre,
dont saint Augustin avait tracé l'origine et les vicissitudes, lui apparaissait sous de
bien sombres aspects, et c'est vers la cité de Dieu, dont il fut aussi l'Homère
catholique, que s'élevaient toutes ses espérances. Nous croyons cependant que sain
Augustin, par la puissance de son génie, et surtout par un rayon parti d'en-haut, salua le nouveau inonde qui devait sortir du vieux monde
condamné, entrevit-les siècles futurs recevant des inspirations du christianisme toute
leur gloire, l'Occident redevenu jeune et vivace sous les pas des Barbares, comme la
nature redevient plus brillante et l'air plus pur après les orages, et enfin l'univers
entier marchant à l'unité morale avec la croix pour bannière. Cette vision de l'avenir
était une sorte de voile d'or jeté sur la terre alors profondément déchirée. Et qui
sait s'il ne fut pas donné à saint Augustin mourant d'apercevoir, par delà quatorze
siècles, l'Afrique, arrachée à son désert et à ses longues ténèbres, recommençant
la vie chrétienne à l'ombre du drapeau de la France? Avec quelle douce joie ce grand
homme eût emporté dans l'éternité cette prophétique image!
Haut du
document

