CHAPITRE CINQUANTE-CINQUIÈME. Hommage rendu à saint Augustin par
Théodose le Jeune. Boniface; sa fin.
Levée du siège d'Hippone; évacuation
et ruine de cette ville. Comment
Salvien expliquait l'invasion des Vandales. Bélisaire
et la fin de la domination des Vandales en Afrique.
Un mot sur la chute rapide de l'Eglise d'Afrique. Les reliques de saint Augustin. Dernière appréciation saint Augustin.
Une éclatante marque d'admiration fut
donnée à saint Augustin lorsque déjà il planait dans l'infini, bien au-dessus des
témoignages de la terre. Un concile oecuménique contre l'hérésie des nestoriens devait
se tenir à Ephèse ; des lettres de Théodose le Jeune convoquaient tous les
métropolitains; quoique la ville d'Hippone n'eût point rang de métropole, l'évêque de
cette Eglise, alors qu'il s'appelait Augustin, surpassait tous les autres évêques dans
l'opinion contemporaine. L'empereur d'Orient chargea donc un officier de sa cour de porter
un rescrit particulier (1) au grand docteur dont la gloire remplissait le monde; mais
l'officier de Théodose, arrivé à Hippone vers la fin de décembre 430 ou au
commencement de janvier 431, trouva saint Augustin dans le sépulcre !
Cependant le siège d'Hippone continuait
toujours; il se prolongea onze mois après la mort de saint Augustin. La ville, soutenue
par le comte Boniface, persévérait dans la résistance. D'ailleurs les Vandales avaient
peu de moyens de s'emparer d'une place; il suffisait d'une résistance opiniâtre pour
lasser leur courage. Les Vandales levèrent donc le siège. Peu de temps après, un
secours était arrivé de Rome et de Constantinople; Boniface tenta un dernier coup contre
l'ennemi; dans la seconde
bataille, comme dans la première avant le
siège d'Hippone, la fortune trahit son génie. En 432, Boniface était en Italie, et Placidie l'élevait au rang de patricien pour effacer plus
complètement les souvenirs du passé. Placidie et Boni face
se voyant pleinement réconciliés, s'imaginèrent qu'ils étaient victorieux; une
médaille fut frappée avec la tête de Valentinien d'un côté, et, de l'autre, Boniface
(1) assis sur un char de triomphe, attelé de quatre coursiers, tenant un fouet dans la
main droite et une palme dans la main gauche : c'était comme une moquerie jetée à la
face du sort. Boniface avait un compte à demander à Aétius;
une lutte s'engagea entre ces deux hommes qu'on a appelés les derniers des Romains;
Boniface gagna la bataille et perdit la vie, à la suite d'une blessure reçue de la main
d'Aétius, que la vengeance impériale déclara rebelle.
Le départ de Boniface vaincu avait
laissé la ville d'Hippone presque sans espérance; les ennemis ne l'assiégeaient plus,
mais la menaçaient toujours. Hippone attendit inutilement des secours; abandonnés du
monde romain, les habitants se décidèrent à fuir leur ville résolution pleine de
douleur ! Quoi de plus triste que le spectacle d'un peuple s'arrachant pour toujours
à ses foyers, aux lieux pleins du
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souvenir des aïeux et de la vie ? quelle amertume dans ces adieux adressés tout à coup à la demeure,
aux murs, à la colline qui ont fait partie de vos jours ! Combien l'affliction
devenait plus cruelle par la pensée que la cité si chère allait tomber sous les coups
des ennemis ! En effet, le silence d'Hippone solitaire fut bientôt interrompu par
les pas des Barbares, qui mirent le feu à la ville. Les flammes dévorèrent cette cité
tant aimée de saint Augustin, cette cité où il avait tant prié, tant écrit, et d'où
sa puissante parole s'en allait porter la vérité à travers le monde ! La basilique
(1) de Saint-Etienne, la maison du grand évêque, les
nombreux monastères d'hommes et de femmes, les palais et les murs d'Hippone, croulèrent
dans un vaste incendie. La Providence sauva la bibliothèque, qui renfermait les copies
les plus correctes (2) des ouvrages de saint Augustin. ainsi
les Barbares ruinèrent des pierres, mais ne ruinèrent point les plus précieux monuments
d'Hippone, les monuments de la vérité catholique ! Dieu lui-même veillait sur cet
héritage de l'avenir.
Il y a quelque chose de touchant dans la
destinée d'Hippone. Son époque la plus belle est celle de saint Augustin, et le monde ne
se souvient d'Hippone que parce qu'il se souvient de ce grand homme. Saint Augustin meurt,
et Hippone périt aussi. Hippone était comme la chaire d'où le docteur se faisait
entendre à l'univers; du moment que la chaire devient vide de son immortel pontife, elle
tombe, et depuis ce temps Hippone ne s'est point relevée ! On dirait que la seule
destinée de cette ville a été de servir de demeure à saint Augustin. Dans les temps
futurs, si Hippone sort de son tombeau, ce sera pour redevenir le témoin de la gloire du
beau génie qui aura reparu sur ses collines.
Il n'est pas dans notre sujet d'assister
à la ruine des deux autres cités qui jusque-là avaient résisté aux Vandales, de faire
entendre le bruit de la chute de Carthage. Genséric s'en empara 585 ans après que
Scipion le Jeune l'avait dévastée. Son orgueil de conquérant
venait de recevoir une grande joie. Maître terrible de l'Afrique, il put
se féliciter de l'alliance passagère et de la déplorable erreur qui lui en avaient ou
ouvert les portes. Encore quelques
années, et Rome elle-même et ses dépouilles seront aux pieds de Genséric.
Saint Augustin, Possidius,
d'autres évêques africains dont la voix nous est parvenue, présentaient l'invasion des
Barbares en Afrique comme un châtiment. Malgré la magnifique protestation de la Cité
de Dieu, les païens se montraient toujours disposés à faire peser sur le
christianisme les calamités qui frappaient les peuples. Les orateurs catholiques
s'attachèrent à montrer dans ces calamités une expiation des dérèglements humains, et
pour justifier les malheurs du temps, ils ne craignirent point d'exagérer les désordres
de la vie morale. C'est ainsi que Salvien', écrivant dix ou quinze ans après la mort de
saint Augustin, nous trace avec des couleurs incroyables la peinture des moeurs
africaines. Selon le prêtre des Gaules, les Vandales, après avoir châtié en Espagne
les vices des Espagnols, avaient été poussés en Afrique afin d'y châtier les vices des
Africains. Il applique à l'Afrique les paroles d'Ezéchiel sur les richesses et la
beauté de Tyr, et vante les grands trésors et le florissant commerce de ces contrées
où la dévastation a passé. Si on l'en croit, à l'exception d'un petit nombre de
serviteurs de Dieu, le pays n'était qu'un foyer de vices, un Etna de flammes impures;
et de même que la sentine d'un vaste navire est le réceptacle de tous les immondices,
ainsi les iniquités du monde entier avaient passé dans les moeurs des Africains.
« Les Goths, dit Salvien, sont
perfides, mais amis de la pudeur; les Alains sont impudiques,
mais sincères; les Francs menteurs, mais hospitaliers; les Saxons d'une cruauté
farouche, mais d'une chasteté admirable : toutes les nations enfin ont des vices et
des et vertus qui leur sont propres; mais je ne sais quel désordre ne règne pas chez
presque tous les Africains, inhumains, ivrognes, faux, fourbes, cupides et surtout
blasphémateurs et impudiques (2). » Le censeur gaulois n'épargne pas Carthage, la
terrible rivale de Rome, cette Rome du monde africain, Carthage, pleine de peuple et
plus encore d'infamies, la sentine de l'Afrique, comme l'Afrique était la sentine du
monde. Il reproche aux
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chrétiens de Carthage d'avoir rendu un
culte secret à la déesse Céleste, et de s'être souvent montrés au seuil de la maison
divine respirant encore l'odeur des sacrifices impurs (1). Si quelque moine au visage
maigre, à la tête rasée, venu d'Egypte ou de Jérusalem, paraissait avec son manteau
dans les rues de Carthage, des moqueries et des outrages l'accueillaient. Les païens
d'Athènes accueillaient mieux saint Paul annonçant le Dieu unique, et les Lycaoniens recevaient avec plus d'honneur Barnabé. Salvien nous montre les Vandales comme des modèles de pureté et de vertus à
côté des Africains.
Ces tableaux, dont nous indiquons à peine
quelques couleurs, prennent surtout un caractère de fantaisie sombre quand on songe aux
milliers de martyrs catholiques durant les cent ans de l'occupation de l'Afrique par les
Vandales (2). L'invasion des Barbares, dit Tillemont, semble avoir été faite pour donner
à l'église d'Afrique sa dernière couronne. Vers le milieu du vie siècle, Bélisaire,
dans une expédition rapide, triomphe à Carthage la veille de la fête de saisit Cyprien,
brise le royaume fondé par Genséric, et fait flotter en Afrique les bannières de Gilimer. Puis la domination romaine y disparaît pour toujours
devant l'islamisme victorieux. Les catholiques, échappés aux malheurs de l'invasion,
avaient respiré avec le rétablissement de l'autorité impériale depuis Bélisaire, mais
ils n'étaient plus que les tristes restes d'un temps glorieux. L'invasion des musulmans
acheva de réduire à une poignée de catholiques cette Eglise africaine si laineuse. En
1076, sous le pontificat de Grégoire VII, l'Afrique n'avait pas trois évêques pour une
consécration épiscopale.
Ceux qui nous ont suivi dans notre travail
n'éprouveront point une grande surprise en présence de la chute si prompte de l'Eglise
d'Afrique. Il est bien évident que ses destinées étaient liées à celles de la
domination romaine
dans ces contrées; elle devait subir les
mêmes vicissitudes, et le catholicisme et l'empire, qui vivaient ensemble en Afrique,
devaient tomber ensemble. Il y avait une question politique au fond de toutes les
rébellions religieuses qui éclataient dans ce pays ; les hérétiques étaient en
réalité des factieux, et à la fin ce fut l'arianisme armé, supérieur aux légions
romaines, qui triompha du catholicisme africain avec le glaive et le feu. L'Eglise
catholique était sur le sol africain comme une tente dressée par des voyageurs et dont
il ne reste aucune trace quand on l'enlève.
Les Vandales, qui avaient affligé les
derniers jours de saint Augustin, menacèrent sa tombe; il fallut leur dérober les
dépouilles du défenseur de la foi catholique. Elles reposaient depuis cinquante-six ans
dans l'église de Saint-Etienne à Hippone, lorsqu'elles
furent pieusement emportées en Sardaigne par des évêques. d'Afrique
exilés. Un des plus vénérables proscrits, saint Fulgence, né d'une famille
sénatoriale de Carthage, se chargea particulièrement de ce soin ; la grâce persuasive
de ses écrits l'avait fait surnommer l'Augustin de son temps; il était naturel qu'il
prît sous sa garde ce qui restait d'un illustre maître. L'île de Sardaigne méritait
l'honneur de servir d'asile aux dépouilles de saint Augustin, elle qui, de bonne heure,
s'était émue à la parole évangélique, et dont les enfants avaient confessé la foi
sous la hache des bourreaux.Plus de deux siècles après, les Sarrasins, qui venaient de
marquer de traces sanglantes le midi de la France et de l'Italie, se rendaient maîtres de
la Sardaigne, et les restes du grand évêque d'Hippone tombaient en leur pouvoir. En 710,
un roi de Lombardie, Luitprand, racheta ces reliques sacrées,
qui trouvèrent. à Pavie, dans l'église de Saint-Pierre, un
abri digne de leur gloire (1). A Pavie comme en Sardaigne des faits miraculeux
s'accomplirent par l'intercession (2) du saint docteur africain. Les religieux
Bénédictins, longtemps maîtres de l'église de Saint-Pierre ,
eurent pour successeurs, sous le pape Honoré III, en 1220 , des chanoines réguliers
auxquels se réunirent en 1327 des ermites de saint Augustin.
On visite avec admiration, dans la
cathédrale
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de Pavie, l'Arche ou le monument en
marbre élevé par les ermites de saint Augustin vers le milieu du quatorzième siècle.
Combien de vicissitudes (1) a subies cette Arche qui surpasse
en mérite, en beauté tous les monuments de ce genre appartenant à des dates
antérieures ! A Naples le tombeau de Robert d'Anjou et le tombeau de Marie de Sencia d'Aragon par Massuccio; à Perugia le tombeau de Benoît XI par Jean de Pise; à Bologne le
tombeau de saint Dominique par Nicolas de Pise ; à Milan le monument de saint Pierre,
martyr, par Balduccio, ne révèlent pas autant de progrès et
de génie que l'arche de Pavie. La statue de saint Augustin, en habits pontificaux couché
et mort, la tête appuyée sur un oreiller, est la plus belle statue de l'Arche et aussi
la plus belle statue des vieilles époques de l'Italie. On ignore quel fut le maître qui
créa le monument; il a laissé perdre son nom dans la gloire de l'évêque d'Hippone. En
1832, le jour, où, par les soins du vénérable évêque monseigneur Tosi,
le monument et les reliques de saint Augustin furent placés dans la cathédrale de Pavie,
la piété publique, l'enthousiasme et les illuminations donnèrent à la ville un grand
air de fête.
Chassés tour à tour de leur sépulcre
par l'arianisme et par l'islamisme, les ossements de saint Augustin ont partagé la
destinée de la religion catholique en Orient. Lorsque les armes de nos aïeux
soumettaient l'Asie, elles ouvraient le chemin par où les restes du grand docteur
devaient revenir à Hippone ; lorsque saint Louis mourait à Tunis, d'immortelles semences
de civilisation pour l'Afrique s'échappaient de sa funèbre couche, et les os du grand
évêque tressaillaient dans leur sanctuaire de Pavie. Et quand la maison de Bourbon, la
plus illustre maison de l'univers, achevait en 1830 l'uvre de saint Louis et faisait
plus que n'avait pu faire Charles-Quint, elle préparait pour saint Augustin un nouveau
sépulcre à Hippone ! Il y a treize siècles, des évêques catholiques fugitifs
traversaient la mer avec le dépôt sacré qu'on était forcé d'arracher à la terre
natale ; au mois d'octobre 1842, c'étaient des évêques
catholiques français, libres et heureux,
qui, portés sur la même mer, rendaient à sa patrie le plus grand de leurs
prédécesseurs dans le ministère épiscopal ! Quel rapprochement ! et quelle gloire pour la France !
Oh ! combien
est belle la mission de la France ! La France a été faite pour être la tête et le
coeur du monde; il lui appartient de régner sur les peuples par la double puissance de
l'intelligence et des sentiments religieux. Notre courage a étonné les hommes , notre génie les a éclairés, notre foi a soutenu leur foi
: que reste-t-il de ce magnifique empire?... Notre société
sans élan, sans énergie morale, met son ardeur à tourmenter la matière pour en tirer
toutes les joies et tous les biens. Enfoncés dans les intérêts grossiers, nous
ressemblons à une société de mineurs, séparés de l'air pur, séparés des splendeurs
du ciel, et cherchant de l'or dans les ténébreuses profondeurs de la terre. C'est une
belle et puissante chose que l'industrie qui semble prêter une âme à la matière, la
transforme, lui imprime le mouvement et la fécondité, et multiplie sur chaque point du
globe les trésors des nations; mais l'industrie ne doit pas absorber l'âme humaine. La
pensée religieuse est une chose bien autrement. belle et puissante, car elle enlève
l'homme aux étroites dimensions qui séparent un berceau d'une tombe, l'associe à ce
qu'il y a d'impérissable dans l'essence divine, et d'avance le met en possession de la
plus haute destinée qu'il soit possible de concevoir. Les grands hommes chrétiens
semblent pouvoir nous faire toucher le ciel, comme les grands sommets des Alpes, du Taurus
et du Liban. Saint Augustin resplendit à la tête de ceux dont la plume ouvre la porte
des vérités immortelles. Sa parole, c'est la manne que Moïse fit conserver dans un vase
d'or pour servir de monument à la postérité.
Depuis le commencement de cet ouvrage, à
mesure que les questions se sont présentées, nous avons montré la grande part
d'influence de saint Augustin dans le mouvement intellectuel et religieux du genre humain,
et nous avons entendu la voix des siècles chanter (300) la gloire de cet illustre Père
de l'Eglise. Notre lecteur n'a qu'à se souvenir pour juger l'oeuvre de saint Augustin et
son retentissement à travers les âges. Toutefois, quelques lignes de résumé peuvent
être encore utiles.
Avant saint Augustin il y avait des
vérités chrétiennes qui sollicitaient de plus vives lumières; les doctrines de
l'Eglise catholique n'avaient pas reçu toutes leurs preuves, tout leur développement;
saint Augustin a creusé plus de choses religieuses qu'aucun autre Père, a mis au grand
jour tous les dogmes chrétiens plus qu'on ne l'avait fait jusque-là, et l'Eglise lui
doit un corps complet d'enseignements. Il est monté dans les hauteurs du dogme catholique
avec une puissance dont on ne cessera jamais de s'étonner. Saint Athanase avait
admirablement établi la divinité de Jésus-Christ contre l'arianisme; il avait établi
aussi le Dieu en trois personnes, mais cette dernière partie de la théologie catholique
avait besoin d'un travail nouveau; le traité de la Trinité par saint Augustin fut
un beau complément. Le manichéisme dénaturait l'essence divine et dénaturait l'homme;
saint Augustin fit comprendre à tous que le mal n'est pas une substance, mais la
défaillance du bien; que la création est bonne, que tout ce qui existe est bon, que le
mal est l'uvre de la volonté humaine et non pas l'oeuvre de Dieu : il rendit
à l'homme sa liberté, sa grandeur morale, et à Dieu son unité et sa bonté (1). Le
pélagianisme, en plaçant l'homme si haut, en le représentant si fort, sapait les
fondements du christianisme : la Rédemption devenait inutile. Saint Hilaire, saint
Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Jean Chrysostome,
saint Ambroise avaient enseigné, d'après les livres sacrés, le dogme de la déchéance
primitive et l'impuissance de l'homme à accomplir, par sa seule force, les bonnes oeuvres
; mais Pélage, Célestius et Julien ne s'étaient pas
encore montrés; la Providence réservait
à saint Augustin l'honneur d'approfondir plus que personne ces grandes questions, et de! tracer d'une main ferme les limites où finit l'homme, où Dieu
commence. Enfin, dan ses combats contre le donatisme, l'évêque d'Hippone a condamné et
convaincu d'erreur toute communion qui se sépare de l'Eglise universelle.
C'est ainsi que le docteur africain a, non
pas fondé la foi catholique, car le fondateur c'est un Dieu fait homme, et avant saint
Augustin. l'Eglise avait ses dogmes, mais c'est ainsi que,
disciple de saint Paul et son interprète sublime, il a donné à la foi divine ce que
nous appellerons son complément humain. Saint Augustin, c'est le génie de l'Occident
formulant avec une entière netteté les doctrines , dégageant
les dogmes de tout le vague des imaginations orientales , établissant dans leur plus
lumineuse précision les magnifiques réalités du christianisme. Le plan providentiel a
donné une grande place à l'influence du génie occidental pour le développement et le
progrès de la foi chrétienne; les destinées religieuses de Rome sont là pour
lattester. La théologie catholique a donc pour représentant principal saint
Augustin, et comme il n'a jamais rien inventé en matière religieuse et qu'il a toujours
procéda avec les témoignages de l'Ecriture, le protestantisme et le jansénisme ne sont
pas plus sortis des écrits de l'évêque d'Hippone qu'ils ne sont sortis de la Bible et
de l'Evangile. Luther et Jansénius dénaturaient saint Augustin, mais ne le suivaient pas
: nous l'avons prouvé dans le cours de cet
ouvrage. La plupart des Pères de l'Eglise, travaillant selon le besoin des temps où ils
ont vécu, ont soutenu telle ou telle lutte de manière à ne pas dépasser les limites de
certaines questions. Une autre tâche fut imposée à saint Augustin; il eut à combattre
toutes sortes d'hérésies, et l'on peut dire avec Bossuet (301) que l'évêque d'Hippone
« est le seul des anciens que la divine Providence a déterminé, par l'occasion des
disputes qui se sont offertes de son temps, à nous donner tout un corps de théologie,
qui devait être le fruit de sa lecture profonde et continuelle des livres sacrés
(1). »
Si le docteur africain est le premier des
théologiens, il demeure aussi le premier des philosophes chrétiens. On ne nous citera
pas une donnée féconde , une vue haute, une notion
philosophique de quelque portée, qui n'ait son expression ou son germe dans les écrits
de saint Augustin. Telle idée, tel système qui a suffi pour faire la renommée d'un
homme, appartient tout simplement à saint Augustin, pour lequel nul ne réclamait.
Lorsque, au neuvième siècle, Scot Erigène enseignait que le mal n'existait pas, qu'il
est seulement la corruption ou la diminution du bien, ne copiait-il pas saint Augustin?
Saint Anselme, dont les travaux ont été , de nos jours, remis
en lumière, fat, en philosophie, le continuateur profond de saint Augustin. Quand Leibnitz a développé sa théorie du mal.,
il n'a fait que reproduire les pensées de l'évêque d'Hippone. Il y a des gens
aujourd'hui qui, le plus sérieusement du monde, aspirent à l'alliance de la philosophie
et de la religion comme à une grande nouveauté chez les hommes. Ils oublient que cette
alliance a été faite et signée par les plus fiers génies dans les premiers siècles
chrétiens. Ils ne savent pas avec quelle constante autorité saint Augustin a fait
marcher la philosophie à côté de la religion, avec quel profond respect il parlait des
anciens philosophes. Cet incomparable penseur, que nous avons appelé le Platon chrétien,
a tant admiré Platon, que certaines de ses paroles approbatives éveillèrent un jour les
scrupules de sa piété ! L'union de la raison et de la foi, voilà la plus belle
manière de croire. Personne, plus que saint Augustin, n'a réservé les droits de la
raison et ne l'a introduite dans les conseils de l'âme pour monter aux régions de la
foi. Il a défendu les droits de la conscience humaine, et, par lui, l'homme est devenu
son premier point de départ dans sa course vers les vérités invisibles. Notre
dix-septième siècle, ce siècle de tant de génie, de raison et de foi, savait ce que
valait saint Augustin; il professait pour l'évêque d'Hippone une admiration sans bornes.
La philosophie de cette grande époque (1) fut la philosophie du
docteur africain. Depuis quatorze cents ans, saint Augustin ,
comme théologien et comme philosophe, règne sous son nom ou sous d'autres noms dans le
monde des idées, et cette royauté n'est pas de celles qui passent. L'école de Descartes
, qui n'est autre que l'école de saint Augustin, comme nous l'avons montré ailleurs,
reprendra, nous l'espérons (2), possession des chaires françaises. C'est l'école
philosophique du vrai génie chrétien.
A ne voir dans saint Augustin que l'homme
ami des hommes, vous lui reconnaîtrez encore un indéfinissable empire sur les âmes. Du
fond de ce siècle en travail de destinées nouvelles, du milieu d'immenses ruines et de
l'agitation des peuples , sort une voix douce comme la compassion, tendre comme l'amour,
résignée comme l'espérance en Dieu. Elle apporte un baume à toutes les souffrances, du
calme à tous les orages, le pardon à tout coeur .qui se repent, et c'est elle surtout
qui soupire dans l'exil de la vie et chante la patrie absente. On entend l'âme humaine
gémir et aussi éclater d'une façon magnifique par la bouche de celui qui en avait senti
toutes les infirmités et compris toute la gloire. Cette voix suave charmait nos
monastères du Moyen Age qui transcrivirent avec une prédilection marquée les oeuvres
immortelles de l'évêque d'Hippone (3); elle nous charme encore, nous, hommes du monde,
livrés à toute l'activité humaine. Augustin est l'homme de tous les siècles par le
sentiment.
Cette voix, partie d'Afrique, dont le
retentissement fut si magnifique et si universel, nous instruit et nous touche dans un
livre qui ne porte pas le nom d'Augustin, mais qui évidemment est né de l'influence de
son génie : ce livre est l'Imitation de Jésus-Christ. L'humilité profonde
à l'aide de laquelle on s'élève aux plus grands mystères, cet amour de la vérité qui
impose silence à toute créature et ne veut entendre que Dieu lui-même, la manière de
lire utilement les saintes Ecritures,
302
le peu de confiance qu'on doit mettre dans l'homme, l'oubli de soi et
la charité pour tous, les ravissements de la paix intérieure et d'une bonne conscience,
les joies de la solitude et du silence, le détachement des biens visibles et la patience
dans les maux, les élans du coeur vers la beauté éternelle et immuable, la tendre et
sublime causerie de l'âme avec son Dieu , tout ce qu'il y a de doux, de profond et de
consolateur dans cet ouvrage qui n'a pas d'auteur connu, comme si le ciel eût voulu le
disputer à la terre, toute cette délicieuse étude des plus secrètes ressources
chrétiennes est remplie de l'âme de saint Augustin. Quand je lis l'Imitation de
Jésus-Christ, il me semble que c'est Augustin qui me parle.
En achevant cet ouvrage, quelque chose de
triste se remue dans mon coeur. Je vais quitter un ami sublime et bon avec qui depuis
longtemps je conversais ; mes. jours et souvent mes nuits se
passaient à écouter saint Augustin, à interroger son génie, à le suivre dans la
diversité de ses pensées et de ses soins; je m'étais fait son contemporain, son
disciple , le témoin de ses travaux et de ses vertus, le compagnon de tous ses pas en ce
monde; et voilà que d'année en année, de labeur en labeur, de combats en combats, j'ai
vu ce grand homme descendre dans la tombe ou plutôt monter vers Dieu ! et ces dernières pages sont comme des parfums apportés à un
tombeau ! et ce que j'aimais a disparu, et comme les
hommes de Galilée après l'ascension du divin Maître, je me tiens debout sur la
montagne, et je cherche saint Augustin dans le ciel ! De tous les maîtres de la
science religieuse, l'évêque d'Hippone est celui qui m'a fait le mieux comprendre le christianisme , qui m'a introduit le plus avant dans le monde
invisible. La reconnaissance a quelquefois élevé des monuments à une mémoire ; mes
mains sont trop faibles, pour bâtir des pyramides; tout ce que j'ai pu faire, c'est de
graver sur une pierre fragile comme mes jours le grand nom de saint Augustin, en souvenir
du bien que j'en ai reçut !
Le genre humain ,
placé dans les temps comme une sorte de mer vivante , apparaît calme ou troublé, selon
la paix ou les orages; de l'âme humaine, et le passage des siècles s'accomplit avec un
retentissement monotone: chaque siècle apporte son éclat, qu'il emprunte au génie et à
la vertu, et sur l'océan des âges ces rayonnements de l'intelligence ou du coeur se
succèdent vite. Les mêmes révolutions et le même fracas se renouvellent chez les
hommes sous des noms divers; les empires n'ont qu'un' même bruit pour s'écrouler, et le
genre humain marchera de ce pas jusqu'au bout. la monotonie de
ce spectacle serait peu digne de notre âme, nous aurions le droit de le prendre en
dégoût, si de temps en temps le doigt de Dieu ne se révélait dans ces page, si au fond
des, événements la vérité ne faisait pas toujours son oeuvre, et surtout si la vie de
l'homme n'était pas un acheminement à des destinées immortelles. Aussi notre
reconnaissance doit monter avec ardeur et énergie vers les intelligences supérieures
qui, instruites par la divine parole, nous ont fait voir la raison et le but de notre
course sur la terre. Nul génie (nous ne parlons pas des auteurs sacrés) n'a contribué
autant que saint Augustin à faire connaître aux hommes la vérité : parmi les noms
d'ici-bas, il n'en est point qu'une bouche humaine doive prononcer avec plus d'admiration
et d'amour !
FIN DE LHISTOIRE DE
SAINT AUGUSTIN
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