CHAPITRE LV
Précédente Accueil Remonter

Bibliothèque

 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

Accueil
Remonter
AVIS DE L'ÉDITEUR
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XL
CHAPITRE XLI
CHAPITRE XLII
CHAPITRE XLIII
CHAPITRE XLIV
CHAPITRE XLV
CHAPITRE XLVI
CHAPITRE XLVII
CHAPITRE XLVIII
CHAPITRE XLIX
CHAPITRE L
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV

CHAPITRE CINQUANTE-CINQUIÈME. Hommage rendu à saint Augustin par Théodose le Jeune. —  Boniface; sa fin. —  Levée du siège d'Hippone; évacuation et ruine de cette ville. —  Comment Salvien expliquait l'invasion des Vandales. —  Bélisaire et la fin de la domination des Vandales en Afrique. —  Un mot sur la chute rapide de l'Eglise d'Afrique. —  Les reliques de saint Augustin. —  Dernière appréciation saint Augustin.

 

Une éclatante marque d'admiration fut donnée à saint Augustin lorsque déjà il planait dans l'infini, bien au-dessus des témoignages de la terre. Un concile oecuménique contre l'hérésie des nestoriens devait se tenir à Ephèse ; des lettres de Théodose le Jeune convoquaient tous les métropolitains; quoique la ville d'Hippone n'eût point rang de métropole, l'évêque de cette Eglise, alors qu'il s'appelait Augustin, surpassait tous les autres évêques dans l'opinion contemporaine. L'empereur d'Orient chargea donc un officier de sa cour de porter un rescrit particulier (1) au grand docteur dont la gloire remplissait le monde; mais l'officier de Théodose, arrivé à Hippone vers la fin de décembre 430 ou au commencement de janvier 431, trouva saint Augustin dans le sépulcre !

Cependant le siège d'Hippone continuait toujours; il se prolongea onze mois après la mort de saint Augustin. La ville, soutenue par le comte Boniface, persévérait dans la résistance. D'ailleurs les Vandales avaient peu de moyens de s'emparer d'une place; il suffisait d'une résistance opiniâtre pour lasser leur courage. Les Vandales levèrent donc le siège. Peu de temps après, un secours était arrivé de Rome et de Constantinople; Boniface tenta un dernier coup contre l'ennemi; dans la seconde

 

1 La Circulaire de Théodose le Jeune est datée du 19 novembre 430.

 

bataille, comme dans la première avant le siège d'Hippone, la fortune trahit son génie. En 432, Boniface était en Italie, et Placidie l'élevait au rang de patricien pour effacer plus complètement les souvenirs du passé. Placidie et Boni face se voyant pleinement réconciliés, s'imaginèrent qu'ils étaient victorieux; une médaille fut frappée avec la tête de Valentinien d'un côté, et, de l'autre, Boniface (1) assis sur un char de triomphe, attelé de quatre coursiers, tenant un fouet dans la main droite et une palme dans la main gauche : c'était comme une moquerie jetée à la face du sort. Boniface avait un compte à demander à Aétius; une lutte s'engagea entre ces deux hommes qu'on a appelés les derniers des Romains; Boniface gagna la bataille et perdit la vie, à la suite d'une blessure reçue de la main d'Aétius, que la vengeance impériale déclara rebelle.

Le départ de Boniface vaincu avait laissé la ville d'Hippone presque sans espérance; les ennemis ne l'assiégeaient plus, mais la menaçaient toujours. Hippone attendit inutilement des secours; abandonnés du monde romain, les habitants se décidèrent à fuir leur ville résolution pleine de douleur ! Quoi de plus triste que le spectacle d'un peuple s'arrachant pour toujours à ses foyers, aux lieux pleins du

 

1 Il n'y a peut-être pas de second exemple, dit Gibbon, de la représentation d'un sujet sur le revers de la médaille d'un empereur.

 

297

 

souvenir des aïeux et de la vie ? quelle amertume dans ces adieux adressés tout à coup à la demeure, aux murs, à la colline qui ont fait partie de vos jours ! Combien l'affliction devenait plus cruelle par la pensée que la cité si chère allait tomber sous les coups des ennemis ! En effet, le silence d'Hippone solitaire fut bientôt interrompu par les pas des Barbares, qui mirent le feu à la ville. Les flammes dévorèrent cette cité tant aimée de saint Augustin, cette cité où il avait tant prié, tant écrit, et d'où sa puissante parole s'en allait porter la vérité à travers le monde ! La basilique (1) de Saint-Etienne, la maison du grand évêque, les nombreux monastères d'hommes et de femmes, les palais et les murs d'Hippone, croulèrent dans un vaste incendie. La Providence sauva la bibliothèque, qui renfermait les copies les plus correctes (2) des ouvrages de saint Augustin. ainsi les Barbares ruinèrent des pierres, mais ne ruinèrent point les plus précieux monuments d'Hippone, les monuments de la vérité catholique ! Dieu lui-même veillait sur cet héritage de l'avenir.

Il y a quelque chose de touchant dans la destinée d'Hippone. Son époque la plus belle est celle de saint Augustin, et le monde ne se souvient d'Hippone que parce qu'il se souvient de ce grand homme. Saint Augustin meurt, et Hippone périt aussi. Hippone était comme la chaire d'où le docteur se faisait entendre à l'univers; du moment que la chaire devient vide de son immortel pontife, elle tombe, et depuis ce temps Hippone ne s'est point relevée ! On dirait que la seule destinée de cette ville a été de servir de demeure à saint Augustin. Dans les temps futurs, si Hippone sort de son tombeau, ce sera pour redevenir le témoin de la gloire du beau génie qui aura reparu sur ses collines.

Il n'est pas dans notre sujet d'assister à la ruine des deux autres cités qui jusque-là avaient résisté aux Vandales, de faire entendre le bruit de la chute de Carthage. Genséric s'en empara 585 ans après que Scipion le Jeune l'avait dévastée. Son orgueil de conquérant venait de recevoir une grande joie. Maître terrible de l'Afrique, il put se féliciter de l'alliance passagère et de la déplorable erreur qui lui en avaient ou

 

1 La basilique de Saint-Etienne dut beaucoup souffrir, mais nous ne pensons pas qu'elle ait été dévastée par les Vandales, puisque le corps de saint Augustin demeura cinquante-six ans dans cette église.

2 Possidius, chap. 18.

 

ouvert les portes. Encore quelques années, et Rome elle-même et ses dépouilles seront aux pieds de Genséric.

Saint Augustin, Possidius, d'autres évêques africains dont la voix nous est parvenue, présentaient l'invasion des Barbares en Afrique comme un châtiment. Malgré la magnifique protestation de la Cité de Dieu, les païens se montraient toujours disposés à faire peser sur le christianisme les calamités qui frappaient les peuples. Les orateurs catholiques s'attachèrent à montrer dans ces calamités une expiation des dérèglements humains, et pour justifier les malheurs du temps, ils ne craignirent point d'exagérer les désordres de la vie morale. C'est ainsi que Salvien', écrivant dix ou quinze ans après la mort de saint Augustin, nous trace avec des couleurs incroyables la peinture des moeurs africaines. Selon le prêtre des Gaules, les Vandales, après avoir châtié en Espagne les vices des Espagnols, avaient été poussés en Afrique afin d'y châtier les vices des Africains. Il applique à l'Afrique les paroles d'Ezéchiel sur les richesses et la beauté de Tyr, et vante les grands trésors et le florissant commerce de ces contrées où la dévastation a passé. Si on l'en croit, à l'exception d'un petit nombre de serviteurs de Dieu, le pays n'était qu'un foyer de vices, un Etna de flammes impures; et de même que la sentine d'un vaste navire est le réceptacle de tous les immondices, ainsi les iniquités du monde entier avaient passé dans les moeurs des Africains.

« Les Goths, dit Salvien, sont perfides, mais amis de la pudeur; les Alains sont impudiques, mais sincères; les Francs menteurs, mais hospitaliers; les Saxons d'une cruauté farouche, mais d'une chasteté admirable : toutes les nations enfin ont des vices et des et vertus qui leur sont propres; mais je ne sais quel désordre ne règne pas chez presque tous les Africains, inhumains, ivrognes, faux, fourbes, cupides et surtout blasphémateurs et impudiques (2). » Le censeur gaulois n'épargne pas Carthage, la terrible rivale de Rome, cette Rome du monde africain, Carthage, pleine de peuple et plus encore d'infamies, la sentine de l'Afrique, comme l'Afrique était la sentine du monde. Il reproche aux

 

1 De Gubernatione, livre VII.

2 Les oeuvres de Salvien ont été traduites par MM. Grégoire et Collombet.

 

298

 

chrétiens de Carthage d'avoir rendu un culte secret à la déesse Céleste, et de s'être souvent montrés au seuil de la maison divine respirant encore l'odeur des sacrifices impurs (1). Si quelque moine au visage maigre, à la tête rasée, venu d'Egypte ou de Jérusalem, paraissait avec son manteau dans les rues de Carthage, des moqueries et des outrages l'accueillaient. Les païens d'Athènes accueillaient mieux saint Paul annonçant le Dieu unique, et les Lycaoniens recevaient avec plus d'honneur Barnabé. Salvien nous montre les Vandales comme des modèles de pureté et de vertus à côté des Africains.

Ces tableaux, dont nous indiquons à peine quelques couleurs, prennent surtout un caractère de fantaisie sombre quand on songe aux milliers de martyrs catholiques durant les cent ans de l'occupation de l'Afrique par les Vandales (2). L'invasion des Barbares, dit Tillemont, semble avoir été faite pour donner à l'église d'Afrique sa dernière couronne. Vers le milieu du vie siècle, Bélisaire, dans une expédition rapide, triomphe à Carthage la veille de la fête de saisit Cyprien, brise le royaume fondé par Genséric, et fait flotter en Afrique les bannières de Gilimer. Puis la domination romaine y disparaît pour toujours devant l'islamisme victorieux. Les catholiques, échappés aux malheurs de l'invasion, avaient respiré avec le rétablissement de l'autorité impériale depuis Bélisaire, mais ils n'étaient plus que les tristes restes d'un temps glorieux. L'invasion des musulmans acheva de réduire à une poignée de catholiques cette Eglise africaine si laineuse. En 1076, sous le pontificat de Grégoire VII, l'Afrique n'avait pas trois évêques pour une consécration épiscopale.

Ceux qui nous ont suivi dans notre travail n'éprouveront point une grande surprise en présence de la chute si prompte de l'Eglise d'Afrique. Il est bien évident que ses destinées étaient liées à celles de la domination romaine

 

1 De Gubernat., livre VIII.

2 Victor, évêque de Vite, cité de la Byzacène, qui vivait dans la seconde moitié du cinquième siècle, écrivit une Histoire de la persécution vandalique. Il commença son livre soixante ans après D'entrée des Vandales en Afrique. Ce livre est un document historique du plus grand prix, car nous n'avons presque rien sur l'occupation de l'Afrique par les Barbares. Les violences d'Hunéric, roi vandale, obligèrent Victor de dire adieu à son Eglise en 483. Nous ne savons pas si Victor trouva en Afrique quelque abri où il ait pu écrire son histoire, ou bien s'il composa son ouvrage dans l'exil. Dom Ruinard a donné uns bonne édition de l'Histoire de la persécution vandalique.

 

dans ces contrées; elle devait subir les mêmes vicissitudes, et le catholicisme et l'empire, qui vivaient ensemble en Afrique, devaient tomber ensemble. Il y avait une question politique au fond de toutes les rébellions religieuses qui éclataient dans ce pays ; les hérétiques étaient en réalité des factieux, et à la fin ce fut l'arianisme armé, supérieur aux légions romaines, qui triompha du catholicisme africain avec le glaive et le feu. L'Eglise catholique était sur le sol africain comme une tente dressée par des voyageurs et dont il ne reste aucune trace quand on l'enlève.

Les Vandales, qui avaient affligé les derniers jours de saint Augustin, menacèrent sa tombe; il fallut leur dérober les dépouilles du défenseur de la foi catholique. Elles reposaient depuis cinquante-six ans dans l'église de Saint-Etienne à Hippone, lorsqu'elles furent pieusement emportées en Sardaigne par des évêques. d'Afrique exilés. Un des plus vénérables proscrits, saint Fulgence, né d'une famille sénatoriale de Carthage, se chargea particulièrement de ce soin ; la grâce persuasive de ses écrits l'avait fait surnommer l'Augustin de son temps; il était naturel qu'il prît sous sa garde ce qui restait d'un illustre maître. L'île de Sardaigne méritait l'honneur de servir d'asile aux dépouilles de saint Augustin, elle qui, de bonne heure, s'était émue à la parole évangélique, et dont les enfants avaient confessé la foi sous la hache des bourreaux.Plus de deux siècles après, les Sarrasins, qui venaient de marquer de traces sanglantes le midi de la France et de l'Italie, se rendaient maîtres de la Sardaigne, et les restes du grand évêque d'Hippone tombaient en leur pouvoir. En 710, un roi de Lombardie, Luitprand, racheta ces reliques sacrées, qui trouvèrent. à Pavie, dans l'église de Saint-Pierre, un abri digne de leur gloire (1). A Pavie comme en Sardaigne des faits miraculeux s'accomplirent par l'intercession (2) du saint docteur africain. Les religieux Bénédictins, longtemps maîtres de l'église de Saint-Pierre , eurent pour successeurs, sous le pape Honoré III, en 1220 , des chanoines réguliers auxquels se réunirent en 1327 des ermites de saint Augustin.

On visite avec admiration, dans la cathédrale

 

1 Le corps de saint Augustin fut déposé dans l'église de Saint-Pierre à Pavie, le 28 février 710. (Tillemont.)

2 La première église dans les Gaules qui ait porté le nom de saint Augustin fut élevée par saint Rurice, évêque de Limoges, au sixième siècle.

 

299

 

de Pavie, l'Arche ou le monument en marbre élevé par les ermites de saint Augustin vers le milieu du quatorzième siècle. Combien de vicissitudes (1) a subies cette Arche qui surpasse en mérite, en beauté tous les monuments de ce genre appartenant à des dates antérieures ! A Naples le tombeau de Robert d'Anjou et le tombeau de Marie de Sencia d'Aragon par Massuccio; à Perugia le tombeau de Benoît XI par Jean de Pise; à Bologne le tombeau de saint Dominique par Nicolas de Pise ; à Milan le monument de saint Pierre, martyr, par Balduccio, ne révèlent pas autant de progrès et de génie que l'arche de Pavie. La statue de saint Augustin, en habits pontificaux couché et mort, la tête appuyée sur un oreiller, est la plus belle statue de l'Arche et aussi la plus belle statue des vieilles époques de l'Italie. On ignore quel fut le maître qui créa le monument; il a laissé perdre son nom dans la gloire de l'évêque d'Hippone. En 1832, le jour, où, par les soins du vénérable évêque monseigneur Tosi, le monument et les reliques de saint Augustin furent placés dans la cathédrale de Pavie, la piété publique, l'enthousiasme et les illuminations donnèrent à la ville un grand air de fête.

Chassés tour à tour de leur sépulcre par l'arianisme et par l'islamisme, les ossements de saint Augustin ont partagé la destinée de la religion catholique en Orient. Lorsque les armes de nos aïeux soumettaient l'Asie, elles ouvraient le chemin par où les restes du grand docteur devaient revenir à Hippone ; lorsque saint Louis mourait à Tunis, d'immortelles semences de civilisation pour l'Afrique s'échappaient de sa funèbre couche, et les os du grand évêque tressaillaient dans leur sanctuaire de Pavie. Et quand la maison de Bourbon, la plus illustre maison de l'univers, achevait en 1830 l'œuvre de saint Louis et faisait plus que n'avait pu faire Charles-Quint, elle préparait pour saint Augustin un nouveau sépulcre à Hippone ! Il y a treize siècles, des évêques catholiques fugitifs traversaient la mer avec le dépôt sacré qu'on était forcé d'arracher à la terre natale ; au mois d'octobre 1842, c'étaient des évêques

 

1 L'histoire de l'Arche de saint Augustin, les dessins et la description du monument se trouvent dans une Notice in-folio, écrite en italien, que nous avons sous les yeux, et qui fut publiée à Pavie en 1832. Ce fut en 1695 qu'on retrouva dans l'église de Saint-Pierre au Ciel-d'Or une tombe de marbre, avec ce mot : Augustinus, renfermant une châsse d'argent où reposaient des ossements et des cendres. L'évêque de Pavie, les frères ermites , beaucoup de savants et d'hommes considérables du pays, reconnurent les reliques de saint Augustin. Mais la question de la découverte donna lieu à une vive polémique. Une bulle du pape intervint dans les débats et proclama l'authenticité des reliques. Il y eut aussi une grande dispute sur la possession de l'Arche entre les chanoines de Pavie et le conseil municipal de cette ville. L'évêque, le chapitre et la municipalité ont chacun les clefs du monument.

 

catholiques français, libres et heureux, qui, portés sur la même mer, rendaient à sa patrie le plus grand de leurs prédécesseurs dans le ministère épiscopal ! Quel rapprochement ! et quelle gloire pour la France !

Oh ! combien est belle la mission de la France ! La France a été faite pour être la tête et le coeur du monde; il lui appartient de régner sur les peuples par la double puissance de l'intelligence et des sentiments religieux. Notre courage a étonné les hommes , notre génie les a éclairés, notre foi a soutenu leur foi : que reste-t-il de ce magnifique empire?... Notre société sans élan, sans énergie morale, met son ardeur à tourmenter la matière pour en tirer toutes les joies et tous les biens. Enfoncés dans les intérêts grossiers, nous ressemblons à une société de mineurs, séparés de l'air pur, séparés des splendeurs du ciel, et cherchant de l'or dans les ténébreuses profondeurs de la terre. C'est une belle et puissante chose que l'industrie qui semble prêter une âme à la matière, la transforme, lui imprime le mouvement et la fécondité, et multiplie sur chaque point du globe les trésors des nations; mais l'industrie ne doit pas absorber l'âme humaine. La pensée religieuse est une chose bien autrement. belle et puissante, car elle enlève l'homme aux étroites dimensions qui séparent un berceau d'une tombe, l'associe à ce qu'il y a d'impérissable dans l'essence divine, et d'avance le met en possession de la plus haute destinée qu'il soit possible de concevoir. Les grands hommes chrétiens semblent pouvoir nous faire toucher le ciel, comme les grands sommets des Alpes, du Taurus et du Liban. Saint Augustin resplendit à la tête de ceux dont la plume ouvre la porte des vérités immortelles. Sa parole, c'est la manne que Moïse fit conserver dans un vase d'or pour servir de monument à la postérité.

Depuis le commencement de cet ouvrage, à mesure que les questions se sont présentées, nous avons montré la grande part d'influence de saint Augustin dans le mouvement intellectuel et religieux du genre humain, et nous avons entendu la voix des siècles chanter (300) la gloire de cet illustre Père de l'Eglise. Notre lecteur n'a qu'à se souvenir pour juger l'oeuvre de saint Augustin et son retentissement à travers les âges. Toutefois, quelques lignes de résumé peuvent être encore utiles.

Avant saint Augustin il y avait des vérités chrétiennes qui sollicitaient de plus vives lumières; les doctrines de l'Eglise catholique n'avaient pas reçu toutes leurs preuves, tout leur développement; saint Augustin a creusé plus de choses religieuses qu'aucun autre Père, a mis au grand jour tous les dogmes chrétiens plus qu'on ne l'avait fait jusque-là, et l'Eglise lui doit un corps complet d'enseignements. Il est monté dans les hauteurs du dogme catholique avec une puissance dont on ne cessera jamais de s'étonner. Saint Athanase avait admirablement établi la divinité de Jésus-Christ contre l'arianisme; il avait établi aussi le Dieu en trois personnes, mais cette dernière partie de la théologie catholique avait besoin d'un travail nouveau; le traité de la Trinité par saint Augustin fut un beau complément. Le manichéisme dénaturait l'essence divine et dénaturait l'homme; saint Augustin fit comprendre à tous que le mal n'est pas une substance, mais la défaillance du bien; que la création est bonne, que tout ce qui existe est bon, que le mal est l'œuvre de la volonté humaine et non pas l'oeuvre de Dieu : il rendit à l'homme sa liberté, sa grandeur morale, et à Dieu son unité et sa bonté (1). Le pélagianisme, en plaçant l'homme si haut, en le représentant si fort, sapait les fondements du christianisme : la Rédemption devenait inutile. Saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Ambroise avaient enseigné, d'après les livres sacrés, le dogme de la déchéance primitive et l'impuissance de l'homme à accomplir, par sa seule force, les bonnes oeuvres ; mais Pélage, Célestius et Julien ne s'étaient pas

 

1 Dans l’Encyclopédie nouvelle (tome II), publiée par MM. P. Leroux et J. Reynaud , nous avons lu un article sur saint Augustin qui renferme des assertions étranges. Selon l'auteur de cet article (M. P. Leroux), saint Augustin a introduit le manichéisme dans la foi chrétienne, et si le docteur d Hippone avait repoussé le système matériel des manichéens, il était toujours resté sous l'empire du sentiment qui produisit leurs doctrines : dans renseignement de saint Augustin devenu chrétien, le péché originel remplaça Abrimane (le mauvais principe des Persans). Le manichéisme a été un des principes constituants du christianisme, et saint Augustin a développé le côté manichéen de la religion du fils de Marie. —  Tout est inexact dans ces assertions de M. P. Leroux; il suffit d'avoir lu quelques ouvrages de saint Augustin contre les manichéens pour se convaincre qu'aucune trace de leurs idées n'est restée dans ses doctrines. Y a t-il dans les opinions et les pensées de l'évêque d'Hippone quelque chose de pareil à la rivalité de deux puissances éternelles, aux deux âmes en nous, à la condamnation de la création, à l'irrésistible influence des astres, à la haine tout ce qui appartient à l'Ancien Testament, à l'anathème porté contre le mariage, à l'anéantissement de la liberté humaine? Il n’est pas permis de parler, même au point de vue philosophique, du côté manichéen du christianisme. Le dogme du péché originel et le penchant de l'homme vers le mal constatent l'état d'une nature tombé mais n'ont rien de commun avec les prodigieuses absurdités des manichéens.

M. Pierre Leroux nous rappelle Julien, qui accusait aussi saint Augustin de manichéisme : on a vu comment le grand évêque lui répondait. Les adversaires de la foi catholique ont souvent répété et répètent encore les objections de Julien, mais les victorieuses réponses de saint Augustin sont encore debout.

 

encore montrés; la Providence réservait à saint Augustin l'honneur d'approfondir plus que personne ces grandes questions, et de! tracer d'une main ferme les limites où finit l'homme, où Dieu commence. Enfin, dan ses combats contre le donatisme, l'évêque d'Hippone a condamné et convaincu d'erreur toute communion qui se sépare de l'Eglise universelle.

C'est ainsi que le docteur africain a, non pas fondé la foi catholique, car le fondateur c'est un Dieu fait homme, et avant saint Augustin. l'Eglise avait ses dogmes, mais c'est ainsi que, disciple de saint Paul et son interprète sublime, il a donné à la foi divine ce que nous appellerons son complément humain. Saint Augustin, c'est le génie de l'Occident formulant avec une entière netteté les doctrines , dégageant les dogmes de tout le vague des imaginations orientales , établissant dans leur plus lumineuse précision les magnifiques réalités du christianisme. Le plan providentiel a donné une grande place à l'influence du génie occidental pour le développement et le progrès de la foi chrétienne; les destinées religieuses de Rome sont là pour l’attester. La théologie catholique a donc pour représentant principal saint Augustin, et comme il n'a jamais rien inventé en matière religieuse et qu'il a toujours procéda avec les témoignages de l'Ecriture, le protestantisme et le jansénisme ne sont pas plus sortis des écrits de l'évêque d'Hippone qu'ils ne sont sortis de la Bible et de l'Evangile. Luther et Jansénius dénaturaient saint Augustin, mais ne le suivaient pas : nous l'avons prouvé dans  le cours de cet ouvrage. La plupart des Pères de l'Eglise, travaillant selon le besoin des temps où ils ont vécu, ont soutenu telle ou telle lutte de manière à ne pas dépasser les limites de certaines questions. Une autre tâche fut imposée à saint Augustin; il eut à combattre toutes sortes d'hérésies, et l'on peut dire avec Bossuet (301) que l'évêque d'Hippone « est le seul des anciens que la divine Providence a déterminé, par l'occasion des disputes qui se sont offertes de son temps, à nous donner tout un corps de théologie, qui devait être le fruit de sa lecture profonde et continuelle des livres sacrés (1). »

Si le docteur africain est le premier des théologiens, il demeure aussi le premier des philosophes chrétiens. On ne nous citera pas une donnée féconde , une vue haute, une notion philosophique de quelque portée, qui n'ait son expression ou son germe dans les écrits de saint Augustin. Telle idée, tel système qui a suffi pour faire la renommée d'un homme, appartient tout simplement à saint Augustin, pour lequel nul ne réclamait. Lorsque, au neuvième siècle, Scot Erigène enseignait que le mal n'existait pas, qu'il est seulement la corruption ou la diminution du bien, ne copiait-il pas saint Augustin? Saint Anselme, dont les travaux ont été , de nos jours, remis en lumière, fat, en philosophie, le continuateur profond de saint Augustin. Quand Leibnitz a développé sa théorie du mal., il n'a fait que reproduire les pensées de l'évêque d'Hippone. Il y a des gens aujourd'hui qui, le plus sérieusement du monde, aspirent à l'alliance de la philosophie et de la religion comme à une grande nouveauté chez les hommes. Ils oublient que cette alliance a été faite et signée par les plus fiers génies dans les premiers siècles chrétiens. Ils ne savent pas avec quelle constante autorité saint Augustin a fait marcher la philosophie à côté de la religion, avec quel profond respect il parlait des anciens philosophes. Cet incomparable penseur, que nous avons appelé le Platon chrétien, a tant admiré Platon, que certaines de ses paroles approbatives éveillèrent un jour les scrupules de sa piété ! L'union de la raison et de la foi, voilà la plus belle manière de croire. Personne, plus que saint Augustin, n'a réservé les droits de la raison et ne l'a introduite dans les conseils de l'âme pour monter aux régions de la foi. Il a défendu les droits de la conscience humaine, et, par lui, l'homme est devenu son premier point de départ dans sa course vers les vérités invisibles. Notre dix-septième siècle, ce siècle de tant de génie, de raison et de foi, savait ce que valait saint Augustin; il professait pour l'évêque d'Hippone une admiration sans bornes.

 

1. Défense de la Tradition des saints Pères, liv. IV. chap. 16.

 

La philosophie de cette grande époque (1) fut la philosophie du docteur africain. Depuis quatorze cents ans, saint Augustin , comme théologien et comme philosophe, règne sous son nom ou sous d'autres noms dans le monde des idées, et cette royauté n'est pas de celles qui passent. L'école de Descartes , qui n'est autre que l'école de saint Augustin, comme nous l'avons montré ailleurs, reprendra, nous l'espérons (2), possession des chaires françaises. C'est l'école philosophique du vrai génie chrétien.

A ne voir dans saint Augustin que l'homme ami des hommes, vous lui reconnaîtrez encore un indéfinissable empire sur les âmes. Du fond de ce siècle en travail de destinées nouvelles, du milieu d'immenses ruines et de l'agitation des peuples , sort une voix douce comme la compassion, tendre comme l'amour, résignée comme l'espérance en Dieu. Elle apporte un baume à toutes les souffrances, du calme à tous les orages, le pardon à tout coeur .qui se repent, et c'est elle surtout qui soupire dans l'exil de la vie et chante la patrie absente. On entend l'âme humaine gémir et aussi éclater d'une façon magnifique par la bouche de celui qui en avait senti toutes les infirmités et compris toute la gloire. Cette voix suave charmait nos monastères du Moyen Age qui transcrivirent avec une prédilection marquée les oeuvres immortelles de l'évêque d'Hippone (3); elle nous charme encore, nous, hommes du monde, livrés à toute l'activité humaine. Augustin est l'homme de tous les siècles par le sentiment.

Cette voix, partie d'Afrique, dont le retentissement fut si magnifique et si universel, nous instruit et nous touche dans un livre qui ne porte pas le nom d'Augustin, mais qui évidemment est né de l'influence de son génie : ce livre est l'Imitation de Jésus-Christ. L'humilité profonde à l'aide de laquelle on s'élève aux plus grands mystères, cet amour de la vérité qui impose silence à toute créature et ne veut entendre que Dieu lui-même, la manière de lire utilement les saintes Ecritures,

 

1 Malebranche exagéra quelquefois ou reproduisit mal les doctrines philosophiques de saint Augustin. Fénelon se montra l'interprète de la vraie philosophie de l'évêque d'Hippone dans sa réfutation du système de Malebranche sur la Nature et la Grâce.

2 Nous avons surtout conçu cette espérance après avoir lu le volume de M. Cousin qui renferme les lettres du P. André, et après avoir lu aussi sa dernière appréciation critique du Kantisme. L'abandon de la philosophie allemande sera le rétablissement de l'empire de Descartes.

3 Les plus belles transcriptions des ouvrages de saint Augustin sont parties des monastères d'Anchin et de Marchiennes. On trouve quelques détails sur ces manuscrits dans un ouvrage de patiente et curieuse érudition, intitulé : Abbaye d'Anchin, récemment publié par M. Escalier.

 

302

 

le peu de confiance qu'on doit mettre dans l'homme, l'oubli de soi et la charité pour tous, les ravissements de la paix intérieure et d'une bonne conscience, les joies de la solitude et du silence, le détachement des biens visibles et la patience dans les maux, les élans du coeur vers la beauté éternelle et immuable, la tendre et sublime causerie de l'âme avec son Dieu , tout ce qu'il y a de doux, de profond et de consolateur dans cet ouvrage qui n'a pas d'auteur connu, comme si le ciel eût voulu le disputer à la terre, toute cette délicieuse étude des plus secrètes ressources chrétiennes est remplie de l'âme de saint Augustin. Quand je lis l'Imitation de Jésus-Christ, il me semble que c'est Augustin qui me parle.

En achevant cet ouvrage, quelque chose de triste se remue dans mon coeur. Je vais quitter un ami sublime et bon avec qui depuis longtemps je conversais ; mes. jours et souvent mes nuits se passaient à écouter saint Augustin, à interroger son génie, à le suivre dans la diversité de ses pensées et de ses soins; je m'étais fait son contemporain, son disciple , le témoin de ses travaux et de ses vertus, le compagnon de tous ses pas en ce monde; et voilà que d'année en année, de labeur en labeur, de combats en combats, j'ai vu ce grand homme descendre dans la tombe ou plutôt monter vers Dieu ! et ces dernières pages sont comme des parfums apportés à un tombeau ! et ce que j'aimais a disparu, et comme les hommes de Galilée après l'ascension du divin Maître, je me tiens debout sur la montagne, et je cherche saint Augustin dans le ciel ! De tous les maîtres de la science religieuse, l'évêque d'Hippone est celui qui m'a fait le mieux comprendre le christianisme , qui m'a introduit le plus avant dans le monde invisible. La reconnaissance a quelquefois élevé des monuments à une mémoire ; mes mains sont trop faibles, pour bâtir des pyramides; tout ce que j'ai pu faire, c'est de graver sur une pierre fragile comme mes jours le grand nom de saint Augustin, en souvenir du bien que j'en ai reçut !

Le genre humain , placé dans les temps comme une sorte de mer vivante , apparaît calme ou troublé, selon la paix ou les orages; de l'âme humaine, et le passage des siècles s'accomplit avec un retentissement monotone: chaque siècle apporte son éclat, qu'il emprunte au génie et à la vertu, et sur l'océan des âges ces rayonnements de l'intelligence ou du coeur se succèdent vite. Les mêmes révolutions et le même fracas se renouvellent chez les hommes sous des noms divers; les empires n'ont qu'un' même bruit pour s'écrouler, et le genre humain marchera de ce pas jusqu'au bout. la monotonie de ce spectacle serait peu digne de notre âme, nous aurions le droit de le prendre en dégoût, si de temps en temps le doigt de Dieu ne se révélait dans ces page, si au fond des, événements la vérité ne faisait pas toujours son oeuvre, et surtout si la vie de l'homme n'était pas un acheminement à des destinées immortelles. Aussi notre reconnaissance doit monter avec ardeur et énergie vers les intelligences supérieures qui, instruites par la divine parole, nous ont fait voir la raison et le but de notre course sur la terre. Nul génie (nous ne parlons pas des auteurs sacrés) n'a contribué autant que saint Augustin à faire connaître aux hommes la vérité : parmi les noms d'ici-bas, il n'en est point qu'une bouche humaine doive prononcer avec plus d'admiration et d'amour !

 

 

FIN DE L’HISTOIRE DE SAINT AUGUSTIN

 

 

 

Haut du document

 

 

 


 

Précédente Accueil Remonter