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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DEUXIÈME SUPPLÉMENT.

PREMIÈRE SECTION. — SERMONS ÉDITÉS PAR MICHEL DENY (1)

PREMIER SERMON. DU CIERGE PASCAL.

DEUXIÈME SERMON. SUR LE SAMEDI SAINT (1).

TROISIÈME SERMON. AUX ENFANTS, SUR LE SACREMENT DE L'AUTEL (1).

QUATRIÈME SERMON. SUR LA PAQUE (1).

CINQUIÈME SERMON. ENCORE SUR LA PAQUE (1).

SIXIÈME SERMON. ENCORE SUR LE SACREMENT DE L'AUTEL AUX ENFANTS (1).

SEPTIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE PAQUES (1).

HUITIÈME SERMON. POUR L'OCTAVE DE PAQUES, AUX ENFANTS (1).

NEUVIÈME SERMON. SUR LE PSAUME CXVII, v. 1 : LA CONFESSION (1):

DIXIÈME SERMON. SUR LE v. 1 DU PSAUME CXLIX. « CHANTEZ AU SEIGNEUR UN NOUVEAU CANTIQUE (1) ».

ONZIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE DE SAINT JEAN-BAPTISTE

DOUZIÈME SERMON. POUR LA VIGILE DES APOTRES SAINT PIERRE ET SAINT PAUL (1).

TREIZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT LAURENT, MARTYR.

QUATORZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT CYPRIEN, MARTYR (1).

QUINZIÈME SERMON. ÉGALEMENT POUR LA FÊTE DE SAINT CYPRIEN , MARTYR (1).

 

PREMIER SERMON. DU CIERGE PASCAL.

 

ANALYSE. — 1. Il attire l'attention. — 2. Le cierge est l'image du Juste et du Christ. — 3. L'abeille est l'emblème du Juste; le rayon  des saintes Ecritures. — 4. Figure du Christ dans Samson qui met en pièces un lionceau.

 

1. Pour glorifier le Seigneur Dieu tout-puissant, créateur des choses visibles et des choses invisibles, j'éprouve le besoin d'être soutenu par vos prières, en sorte que je devrai bien moins à mes mérites, qu'au secours miséricordieux du Seigneur même, d'exposer,comme je l'ai entrepris, la louange et la splendide bonté du Créateur. Soyez donc attentifs, mes frères bien-aimés, afin qu'après avoir secoué de vos coeurs toutes ces pensées charnelles semblables aux ténèbres de la nuit, et allumé dans le secret de vos consciences le flambeau du Christ, vous puissiez recueillir non-seulement de l'oreille, mais aussi du coeur, tout ce qu'il plaira au Seigneur de vous présenter par mon ministère.

2. Le cierge est une lumière pour la nuit, et l'homme juste une lumière pour ce monde ténébreux. « Vous êtes la lumière du monde », a dit le Seigneur à ceux que lui-même justifie. Car on voit dans le cierge trois substances la cire, la mèche, et la flamme. De même l'homme juste nous offre aussi trois substances: la chair, l'âme, la sagesse. La flamme éclaire, la mèche brûle, la cire se dissout. Les leçons de la sagesse occupent l'âme et

 

1. Parmi ces sermons il en est qui sont sûrement de saint Augustin; il en est d'autres dont on peut douter s'il faut les lui attribuer.

 

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triomphent de la résistance de la chair. La flamme brûle, la mèche se consume, la cire se répand goutte à goutte; la sagesse enseigne, l'âme se repent, la chair verse des larmes. La flamme brûle en haut, la mèche se consume à l'intérieur, la cire coule à l'extérieur. C'est d'en haut qu'on prêche la sagesse, invisiblement que l'âme embrasse la pénitence, visiblement que la chair en accomplit les oeuvres. Le jour, on vante la beauté d'un cierge; la nuit, on en recherche la clarté. C'est ainsi qu'il est pour nous l'image de cette colonne qui marchait devant le peuple d'Israël, dans le désert, et l'empêchait de s'égarer. Une colonne de nuée leur apparaissait, en effet, pendant le jour, et une colonne de feu pendant la nuit (1). Or, le jour est la figure de la sécurité en cette vie, comme la nuit est la figure des tribulations. Tel est le jour dont le Prophète a dit dans ses cantiques : « C'est le jour que le Seigneur à signalé sa miséricorde, et la nuit qu'il l'a chantée (2) ». Ce n'est point en venant dans cette vie charnelle que le Seigneur Jésus-Christ a manifesté sa gloire; mais cette chair lui a servi de voile pour nous apparaître, comme au désert la colonne de nuée. Mais, quand viendra la fin des siècles, qui mettra fin à toutes nos joies visibles, alors, sans aucun voile mortel, le Seigneur lui-même nous apparaîtra dans sa gloire et dans sa splendeur, comme la colonne de feu. C'est le propre d'une colonne de feu de brûler et de briller. Brûler, c'est sa puissance; briller, c'est sa gloire. Brûler, c'est juger; briller, c'est éclairer. Brûler; c'est la peine des impies; briller, c'est le bonheur des justes.

3. Mais il nous faut entrer dans les propriétés de ce cierge, dont la signification est si glorieuse. Notre main le porte, nos yeux le voient, notre coeur le contemple, et notre bouche le célèbre. La cire est l'oeuvre de l'abeille, dont l'Ecriture nous parle ainsi : « Va vers la fourmi, ô paresseux », envois, comme elle travaille. Combien son oeuvre est sainte, puisque les rois et les sujets s'emparent de ses travaux pour entretenir leur santé. Aux yeux de tous, elle a de la grâce et de la beauté, et toute faible qu'elle soit, elle ne s'élève qu'avec sagesse. Que nous

 

1. Exod. XIII, 31, et Nombres, XIV, 14. — 2. Ps. XLI, 9. — 3. C'est par une erreur de mémoire que l'auteur substitue l'abeille à la fourmi ; Prov. VI, 6.

 

apprenez-vous, ô Christ? Que devons-nous considérer dans l'abeille? C'est un animal petit et pourvu d'ailes, parce que c'est l'humilité qui s'élève. Elle vole au moyen de deux ailes brillantes. Or, quoi de plus éclatant que la charité? Et la charité renferme deux préceptes, d'aimer Dieu et d'aimer le prochain, qui sont comme deux ailes pour nous élever au ciel. La douceur est l'oeuvre de l'abeille, et la vérité est dans la bouche du juste; car le Seigneur nous dit bien haut: « Je suis la voie, la vérité et la vie (1) ». Et le Prophète nous dit à son tour : « Goûtez, et a voyez combien le Seigneur est doux (2) ». Les abeilles aiment leur reine, comme les justes aiment leur Christ. Les abeilles forment des rayons de miel, et les justes des églises. C'est sur les fleurs que celles-ci vont recueillir leur butin, de même que tous les justes s'enrichissent des beautés des saintes Ecritures, qui font connaître et honorer Dieu, et sont pour eux des prairies émaillées. Les abeilles engendrent sans souillure, de même que les justes engendrent les chrétiens par la chaste prédication de l'Evangile. C'est à ses fils, en effet, que s'adressait Paul, quand il disait : « Eussiez-vous dix mille maîtres en Jésus-Christ, que vous n'avez pas néanmoins plusieurs pères; car c'est moi qui vous ai engendres en Jésus-Christ par l'Evangile (3) ». On distingue, dans le rayon, la cire, le miel, et le couvin. De même, dans l'Eglise, nous avons l'Ecriture, l'intelligence et l'audition. Et comme la cire renferme le miel, ainsi l'Ecriture garde l'intelligence, et de même encore que le couvin a son nid dans la cire, ainsi l'auditeur met son affection dans l'Ecriture; de même encore que les cellules de rayons contiennent déjà du couvin, sans contenir encore du miel, de même les mystères des Ecritures, avant d'arriver à l'intelligence, exigent d'abord la foi des enfants. Comme la jeune abeille, après avoir pris son essor, remplit de miel ces alvéoles de cire où elle fut nourrie, ainsi les jeunes fidèles, après avoir grandi par la foi et commencé à se diriger par les ailes de là charité, rendent plus solides ces remparts des saintes Ecritures, dont le respect les a sauvegardés, et qu'à leur tour ils environnent d'un respect plus saint. Qu'on presse des rayons, il en découle du miel que l'on recueille en des vases; ainsi la

 

1. Jean, XIV, 6.— 2. Ps. XXXIII, 9.— 3. I Cor. IV, 15.

 

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passion du Seigneur a pressuré les livres de la loi et des Prophètes, et il en a découlé cette . connaissance qu'ont recueillie des coeurs spirituels. De même encore, quand on a exprimé le miel, la cire, qui n'a plus de douceur, est plus apte à recevoir l'impression des signes; de même les gouverneurs du peuple juif n'ont retenu de la loi et des Prophètes que le sabbat, la circoncision, les néoménies, les azymes , et autres cérémonies semblables, simples vestiges des figures antiques, mais sans aucune douceur de la loi, comme une cire sans miel.

4. Mais il est plus visible encore qu'un. rayon, la cire, le miel et le couvin, sont la figure des Sacrements de l'Eglise et des bonnes oeuvres qui la rendent féconde. Aussi, l'Ecriture, au livre des Juges, me suggère-t-elle de vous parler de ce rayon de miel qui fut trouvé dans la gueule d'un lion mort. Quand Samson, le plus fort des hommes, allait chercher une épouse, il rencontra, sur sa route, un lion, qu'il saisit et tua, comme il eût fait d'un chevreau, et la force d'un si puissant animal s'évanouit sous sa main(1). Il continua sa route, épousa une femme, et s'en revint. Comme il revenait, il se détourna pour voir le cadavre du lion, et trouva que des abeilles avaient bâti dans sa gueule un rayon de miel. Il y a là un grand mystère; qu'il nous suffise, vu le temps qui nous presse, de vous exposer brièvement cette figure. Ecoutez donc,

 

1 Juges, XIV.

 

mes frères, autant que vous le pourrez. Que signifient, et Samson, et le lion, et le rayon de miel? C'est ce que je vous expliquerai autant que le Seigneur voudra m'inspirer. Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans tout l'éclat de sa beauté, dans la grandeur de sa puissance, est venu se choisir pour épouse l'Eglise tirée des nations comme une fille étrangère. C’est à cette Eglise que l'Apôtre adressait ces paroles: « Je vous ai fiancée à cet Epoux unique, à Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure (1) ». Ce lionceau, c'est le monde; tous ces hommes épris du siècle,c'est la race de Satan, c'est la foule des impies, qui, dans sa fureur, s'est portée au-devant du Seigneur, pour lui barrer le passage et empêcher le salut des fidèles par la prédication de l'Evangile. Le peuple des Gentils frémissait de rage, en effet, dans la personne de ses rois, des puissants de ce monde, et dans sa fureur qu'attisait le diable, son père, il se rua contre l'Evangile de Dieu comme un lionceau , et rugit jusqu'à ce qu'il tomba sous la main de l'homme puissant. Mais la persévérance des martyrs dans la foi, brisa cette fureur des païens et les assauts impétueux des persécuteurs. Car ce fut par ces membres, véritablement forts, que le Seigneur vainquit le monde; et maintenant que nous voyons sa fureur orgueilleuse éteinte par toute la terre, qui ne voit avec joie le lionceau étendu par terre?

 

1. II Cor. XI, 2.

 

 

DEUXIÈME SERMON. SUR LE SAMEDI SAINT (1).

 

ANALYSE. — 1. Dieu a tout créé par son Fils. — 2. Manifestation du Fils par l'Incarnation. — 3. Mystère de la Trinité.— 4. L'existence de lame humaine démontre l'existence de Dieu. — 5. Véritable connaissance de Dieu, et par là espérance de notre immortalité.

 

1. Nous venons d'entendre bien des leçons des saintes Ecritures; mais il nous est impossible, à nous, de vous parler aussi longuement, et à vous, d'entendre, quand même nous le

 

(1) Dans le manuscrit nous lisons : Sermon de saint Augustin, évéque, pour la vigile de Pâques. C'est un discours très-relevé qui nous expose la création du monde, les mystères de l'Incarnation et de la Trinité, l'existence et la nature de Dieu, ainsi que notre espérance de l'immortalité.

 

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pourrions. Autant que Dieu nous en fera la grâce, nous voulons entretenir votre charité de ce commencement des saintes Lettres dont vous venez d'entendre la lecture : « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre (1) ». Ecoutez, et faites-vous une idée de celui qui est l'ouvrier; mais vous faire une idée de cet ouvrier, cela vous est impossible, je le sais. Considérez donc l'oeuvre , et ensuite louez l'ouvrier. « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre ». Voilà l'oeuvre qui est devant nous, qui est sous nos yeux, et qui fait nos délices. L'oeuvre se montre, l'ouvrier se cache; ce que l'on découvre est visible, ce que l'on aime est caché. Mais voir le monde et aimer Dieu, c'est aimer ce qui est bien supérieur à ce que l'on voit. Ce sont les yeux qui voient et le cœur qui aime. Donnons donc à l'âme la préférence sur les yeux; car celui que nous aimons, bien qu'il se dérobe, est bien supérieur à son oeuvre que nous voyons à découvert. Cherchons donc, s'il vous plaît, de quelle machine Dieu se servit, quand il fit un si grand ouvrage. La machine de l'ouvrier, c'est la parole du Maître qui commande. Cela vous étonne? L'oeuvre est du Tout-Puissant. Si donc tu cherches quel est l'ouvrier, cet ouvrier c'est Dieu. Mais qu'a-t-il fait, diras-tu ? Il a fait le ciel et la terre. Cherches-tu par quel moyen il les a faits? Il les a faits par son Verbe qu'il n'a point fait. Car ce Verbe, par qui le ciel et la terre ont été faits, n'a pas été fait lui-même. S'il eût été fait, par qui eût-il été fait? « Tout a été fait par lui (2) ». Si donc tout ce qui a été fait l'a été par le Verbe, assurément le Verbe, par qui tout a été fait, n'a pas été fait lui-même. D'ailleurs, voici ce que dit Moïse, serviteur de Dieu, qui nous raconte ses oeuvres : « Au commencement, Dieu lit le ciel et la terre». Par quel moyen? Par son Verbe. A-t-il fait aussi le Verbe? Non. Mais qu'a-t-il fait? « Au commencement était le Verbe (3) ». Déjà était le Verbe par lequel Dieu a fait, d'où il suit qu'il a fait ce qui n'était pas encore. Nous pouvons comprendre, et avec raison, que le ciel et la terre ont été faits en cet unique Verbe. Car ils ont été faits en celui-là même par qui ils ont été faits. Tel peut être, et tel on peut comprendre ce commencement dans lequel Dieu créa le ciel et la terre. Car le Verbe est aussi cette sagesse de Dieu à qui le Prophète a dit : « Vous avez

 

1. Gen. I, 1. — 2. Jean, I, 3. — 3. Ibid. I.

 

tout fait dans votre sagesse (1) ». Si Dieu a tout fait dans sa sagesse, et que sans aucun doute le Fils unique de Dieu soit la sagesse de Dieu, ne doutons . pas qu'il n'ait fait dans son Fils tout ce que nous voyons qu'il a fait par son Fils. Car ce même Fils est aussi le commencement; et quand les Juifs l'interrogeaient en disant: Qui êtes-vous? « Le commencement (2) », répondit-il. Voilà donc :  « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ».

2. Quant au reste des créatures, s'agit-il de les séparer ou de les coordonner, ou même de les orner, ou même de créer ce qui n'était point encore dans le ciel et sur la terre ? Dieu parle, et voilà qu'elles sont faites : « Dieu dit : Que cela soit; et cela est (3) ». Ainsi de toutes ses oeuvres. « Il a parlé, et il a été fait ainsi; il a commandé, et tout a été fait (4) ». Parlé en quelle langue? Pour se faire entendre, à qui parlait-il? N'ayons point toujours du lait pour nourriture. Elevez avec nous votre esprit jusqu'à la nourriture solide. Que nul ne se figure Dieu comme un corps, ne se le figure comme un homme, ne se le figure comme un ange, bien qu'il ait ainsi apparu à nos pères, non point dans sa substance, mais dans la créature qu'il s'assujétissait; car autrement des yeux humains n'eussent pu voir l'invisible. Cherchons ce qu'il y a de supérieur en nous, afin d'essayer d'atteindre ce qu'il y a de supérieur à tout. Ce qu'il y a de supérieur en nous, c'est l'esprit; ce qui est supérieur à tout, c'est Dieu. Pourquoi chercher ce qui est supérieur dans les êtres inférieurs? Elève ce qu'il y a de meilleur en toi, afin d'atteindre, si tu le peux, Celui qui est supérieur à tous. Pour moi, en effet, quand je parle, c'est à l'esprit que je m'adresse. Il est vrai que vos visages visibles, je les vois par ce corps qui me rend visible aussi ; mais au moyen de ce qui est visible pour aloi , je m'adresse à ce que je ne voyais point. J'ai en moi une parole que mon cœur a conçue, et que je veux jeter dans les oreilles. Ce que mon cœur a conçu, je veux te le dire; ce qui est en moi, je veux le porter en toi. Mais, dis-moi, ce qui est invisible, comment le faire parvenir à ton esprit? Je circonviens d'abord tes oreilles, portes de ton âme en quelque sorte, et comme je ne puis te jeter la parole invisible que mon cœur a conçue, je lui donne

 

1. Ps. CIII, 24. — 2. Jean, VIII, 25.— 3. Gen. I, saepius. — 4. Ps. XXXII, 9.

 

 

 

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dans le son une espèce de véhicule. La parole est imperceptible, mais le son est perceptible. Je mets l'imperceptible sur le perceptible, et j'arrive ainsi à tes oreilles ; et de la sorte, la parole part de moi, arrive à toi, sans néanmoins s'éloigner de moi. Si donc il est permis de comparer ce qui est petit à ce qui est grand, ce qui est méprisable à ce qui est majestueux, ce qui est de l'homme à ce qui est de Dieu, voilà ce que Dieu lui-même a fait. Le Verbe était invisible en son Père; et, pour venir à nous, il a pris une chair qui lui a servi de véhicule, oui, pour s'abaisser jusqu'à nous, sans néanmoins s'éloigner de son Père; mais avant son incarnation, avant Adam père du genre humain, avant le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment : « Au commencement était le Verbe, et dans ce commencement Dieu a fait le ciel et la terre ».

3. Mais Dieu avait déjà fait la terre avant de l'orner, avant d'en découvrir la beauté. « Elle   était invisible, sans ordre, et les ténèbres couvraient l'abîme ». Les ténèbres couvraient ce que n'éclairait pas la lumière; or, la lumière n'était point encore. « L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux » ; cet ouvrier n'était point séparé du Père, et du Verbe, son Fils unique. Car, écoutons, voilà qu'on nous insinue la Trinité. Nous dire en effet : « Il fit dans le commencement », c'est nous faire comprendre l'essence du Père et du Fils, Dieu le Père, dans le Fils commencement. Reste l'Esprit-Saint pour compléter la Trinité. « L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux, et Dieu dit ». A qui Dieu parla-t-il? Avant toute créature, y avait-il quelqu'un pour entendre? Oui, est-il dit. Qui donc ? Le Fils lui-même. Dieu parla donc à son Fils. En quelles paroles parla-t-il au Verbe? Car si le Fils était, comme nul chrétien n'en doute, le Verbe était aussi. Le Fils était le Verbe, et le Père parlait au Verbe. Des paroles s'échangeaient donc entre Dieu et son Verbe ? Point du tout. Affranchissez-vous, mes frères, de tous ces obstacles d'une pensée charnelle, levez invisiblement votre intelligence jusqu'à l'invisible, que l'oeil de votre esprit n'aperçoive plus aucune image corporelle. Laisse bien loin tout ce qui est visible en toi, laisse même tout ce qui n'est pas visible, car on voit ton corps, et l'on ne voit pas ton âme, qui change toutefois. Tantôt elle veut, et tantôt ne veut pas; tantôt elle fait, et tantôt ne fait pas ; tantôt elle se souvient, et tantôt elle oublie ; aujourd'hui en avant, et demain en arrière. Tel n'est point Dieu : non, cette nature n'est point Dieu, et l'âme n'est point une portion de la substance divine. Car tout ce qui est Dieu est le bien immuable, le bien incorruptible. Quoique Dieu soit invisible, de même que l'âme est invisible; néanmoins l'âme change, tandis que Dieu est immuable. Laisse donc bien loin tout, non-seulement tout ce qui est visible en toi, mais encore tout ce qui change en toi. Laisse-toi tout entier en t'élevant au-dessus de toi.

4. Un amant de l'invisible bonté, amant de l'invisible éternité, disait dans les soupirs et dans les gémissements de son amour: « Mes larmes sont devenues mon pain, le jour et la nuit, pendant que l'on me dit chaque jour: Où est ton Dieu (1) ». Comment ses gémissements et ses larmes ne seraient-ils pas un pain pour cet amant, et ne s'en nourrirait-il pas comme d'un aliment délicieux, versant des larmes d'amour, tant qu'il ne voit point ce qu'il aime, et qu'on lui dit chaque jour : « Où est ton Dieu? » Que je dise à quelque païen : Où est ton Dieu ? il me montre ses idoles. Que je brise l'idole, et il me montre une montagne, il montrera un arbre, il montrera une pierre méprisable du fleuve. Ce qu'il a tiré d'un millier de pierres, ce qu'il a placé dans un lieu honorable, ce qu'il a adoré en se prosternant, c'est là son dieu. Voilà, dit-il, en me montrant du doigt, voilà mon dieu. Si je ris d'une pierre que je puis enlever, que je brise, que j'envoie au loin avec mépris, il me montre du doigt le soleil, la lune, ou quelque étoile. Il appelle celle-ci Saturne, cette autre Mercure, une autre Jupiter, une autre Vénus. Je lui demande ce qu'il veut en dirigeant çà et là son doigt. Il me répond: Voilà quel est mon Dieu. Et parce que je vois le soleil sans le pouvoir briser, parce que je ne puis renverser les astres, ni bouleverser le ciel, alors comme supérieur à lui-même, en m'indiquant des choses visibles, qu'il me désigne du doigt, il se retourne vers moi pour me dire : « Où est ton Dieu? » Mais quand j'entends : « Où est ton Dieu » , je ne puis rien montrer à ses yeux, je ne trouve qu'un esprit qui obéit en aveugle. Aux yeux qu'il a pour voir, je n'ai rien que je puisse montrer; et si j'ai quelqu'un à lui montrer, il n'a plus

 

1. Ps. XLI, 4.

 

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les yeux pour voir. Pleurons alors, et faisonsnous un pain de nos larmes. Mon Dieu est invisible, et tel qui me parle, me demande à le voir, quand il dit : « Où est ton Dieu ? » Pour moi, afin d'arriver à mon Dieu, comme l'a dit le Psalmiste : « J'ai repassé tout cela dans mon cceur, et répandu mon âme au-dessus de moi-même (1) ». Mon Dieu n'est pas audessous de mon âme, il lui est bien supérieur. Comment pourrai-je atteindre à ce qui est audessus de mon âme, sinon en élevant mon âme au-dessus de moi-même? Pourtant, avec la grâce de mon Dieu, je vais essayer de répondre à cet importun, qui me demande ce qui est visible, me montre ce qui est visible, et ne fait ses délices que de ce qu'il voit. Voici bien ta question : « Où est ton Dieu ? » Je te répondrai : Toi-même, où es-tu? Telle est ma réponse, dis-je, elle n'est pas hors de propos, du moins que je sache. Tu m'as demandé où est mon Dieu; à mon tour je demande où est mon interrogateur. Il me dira : Me voici, je suis ici; je suis sous tes yeux, je te parle. Et moi de lui répondre : Je cherche celui qui m'interroge. Je vois sa face, il est vrai, je vois son corps, J'entends sa voix, je vois même sa langue. Mais je cherche ce qui fixe les yeux sur moi, ce qui fait mouvoir sa langue, ce qui émet la voix, ce qui interroge par désir de savoir. Tout cela, dont je parle, c'est l'âme. Je ne prolonge donc point ma discussion avec toi; tu me dis: Montre-moi ton Dieu. Je dis à mon tour : Montre-moi ton âme. C'est t'embarrasser, te fatiguer, t'arrêter court, que te dire : Montre-moi ton âme. Je sais bien que tu ne saurais. D'où vient cette impuissance? De ce que ton âme est invisible. Et, toutefois, elle est en toi bien supérieure à ton corps. Mais mon Dieu est bien supérieur à ton âme. Comment donc te montrerais-je mon Dieu, puisque tu ne saurais montrer ton âme, que je te montre bien inférieure à mon Dieu ? Que si tu viens à me dire: Connais mon âne à ses oeuvres ; et dès lors que je fixe les yeux pour voir, que je dresse l'oreille pour entendre, que ma langue se meut pour parler, que ma voix produit un son, cela te doit faire connaître et comprendre mon âme. Tu le vois, tu ne saurais montrer ton esprit, mais tu veux que je le reconnaisse à ses oeuvres. Sans poursuivre plus loin, sans renvoyer ton infidélité à ce que tu ne

 

1. Ps. XLI, 5.

 

comprends point ; sans même te résumer ainsi les oeuvres de Dieu : Il a fait les choses invisibles et les choses visibles ; c'est-à-dire le ciel et la terre; sans chercher tant de raisons, j'en reviens à toi. Tu as la vie assurément, tu as un corps, tu as une âme; un corps visible, une âme invisible; un corps qui est l'habitation, un esprit qui l'habite; un corps qui est un véhicule, l'âme qui se sert de ce véhicule; un corps que l'on dirige comme tout véhicule, et une âme chargée en quelque sorte de diriger le corps. Voilà les sens en évidence; ils sont dans ton corps, comme des portes au moyen desquelles on annonce quelque chose à ton esprit qui l'habite intérieurement. Voilà tes yeux, tes oreilles, ton odorat, ton goût, ton toucher, tes membres mis en ordre. Qu'est-ce donc qui, intérieurement, te fait penser, et vivifie tout cela? Tout cela que tu admires en toi, celui qui l'a fait, c'est mon Dieu.

5. Donc, mes frères, si j'ai pénétré jusqu'à vos intelligences, jusqu'à vos esprits qui sont intérieurs, au moyen d'un langage aussi approprié que j'ai pu, si ma parole est arrivée à celle qui habite ces maisons de boue, c’est-à-dire à l'âme dont vos corps sont la demeure, gardez-vous de juger des choses divines par celles que vous connaissez. Dieu est bien supérieur à tout, au ciel et à la terre. N'allez pas vous figurer un ouvrier composant quelque grand ouvrage, le disposant, procédant par combinaisons, le tournant et le retournant, ni un empereur assis sur un trône royal, orné, resplendissant, et créant par les ordres qu'il donne. Brisez ces idoles dans vos coeurs. Ecoutez ce qui fut dit à Moïse quand il cherchait Dieu : « Je suis Celui qui suis (1) ». Cherche quelque autre chose qui soit. En comparaison de Dieu, il n'y a rien qui soit. Ce qui Est véritablement, ne change en aucune partie. Ce qui est mobile et changeant, ce qui en aucun temps ne cesse de changer, a été, et sera. On ne saurait dire de cela, qu'il Est. Mais en Dieu il n'y a pas été, non plus que, il sera. Ce qui a été n'est plus, ce qui sera n'est point encore. Et ce qui ne vient que pour passer, dès lors qu'il sera, n'est pas encore. Méditez, si vous le pouvez, cette grande parole : « Je suis Celui qui suis ». Ne vous laissez point entraîner par vos caprices, ni par le flux de vos pensées terrestres ; arrêtez-vous à ce qui Est, oui, à ce qui Est. Où courez-vous? Tenez

 

1. Exod. III, 14.

 

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ferme , afin que vous puissiez être vous-mêmes. Mais quand sommes-nous maîtres de notre pensée fugitive, et quand pouvons-nous la fixer sur ce qui demeure éternellement? Dieu donc nous a pris en pitié, et celui qui Est, celui qui a dit : « Voici ce que tu diras a aux enfants d'Israël: Celui qui est m'a envoyé vers vous », après nous avoir donné le nom de sa substance, nous a donné le nom de sa miséricorde. Quel est le nom de sa substance? « Je suis Celui qui suis ». « Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous (1) ».Mais Moïse était homme, il faisait partie de tout ce qui n'est pas en comparaison de Dieu. Il était sur la terre, il était dans une chair, son âme était dans cette chair, sa nature était changeante et ployait sous le fardeau de l'humaine fragilité. Car cette parole : « Je suis Celui qui suis », comment la saisissait-il? C'est en effet par ce qui est vu des yeux, qu'il parlait à celui qu'on ne saurait voir, et Dieu, qui est caché, se servait de ce qui est visible comme d'un instrument. Car tout ce que voyait Moïse n'était pas Dieu tout entier, de même qu'en moi qui suis homme, le son qui bruit n'est pas toute ma parole. Car j'ai dans l'esprit une parole qui ne résonne point. Le son passe, la parole demeure. Donc, lorsque Dieu, qui est invisible, s'adressait à l'homme et se rendait visible par la forme qu'il daigna prendre, quand l'éternel parlait des choses du temps, l'immuable des choses fragiles; quand il disait :

« Je suis Celui qui suis », et encore : « Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a a envoyé vers vous » ; comme si Moïse ne pouvait comprendre cette parole : « Je suis Celui qui suis » ; et : « Celui qui m'a envoyé vers vous », ou bien si Moïse le comprenait, comme si nous autres, qui devions lire, nous ne comprenions pas. Au nom de sa substance, Dieu ajoute le nom de sa miséricorde. C'est comme s'il disait à Moïse : Cette parole : « Je

 

1. Exod. III, 14.

 

suis Celui qui suis », tu ne la comprends point, ton coeur ne s'y arrête point, tu n'es pas immuable avec moi, ton esprit n'est point sans vicissitudes. Tu as entendu que je suis, écoute ce que tu comprendras, écoute un sujet d'espérance. Et le Seigneur, parlant encore à Moïse, lui dit : « Je suis le Dieu d'Abraham , le Dieu d'Isaac , le Dieu de Jacob ». Tu ne saurais comprendre le none de ma substance, comprends le nom de ma miséricorde : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob (1) » . Mais ce que je suis en moi-mime est éternel; Abraham, Isaac et Jacob, sont éternels, il est vrai, ou plutôt, non pas éternels, mais ce que je suis les a faits éternels. Enfin, ce fut par là que le Seigneur confondit les calomnies des Sadducéens, qui niaient la résurrection; il leur cita ce passage des saintes Ecritures : « Lisez ce que le Seigneur, du milieu du buisson, « disait à Moïse : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. Or, Dieu n'est point le Dieu des morts, mais des vivants (2) » ; car tous pour lui sont vivants. Aussi le Seigneur, après avoir dit : « Je suis Celui qui suis », n'ajoute pas : « C'est là mon nom pour l'éternité (3) ». Il n'est personne, en effet, pour douter que ce qu'est le Seigneur, il l'est à cause de sols éternité. Mais quand il a dit : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob », il ajoute: « C'est là mon nom pour l'éternité ». Comme s'il disait : A quoi bon craindre la mort dans le genre humain? Pourquoi redouter de n'être plus, quand tu seras mort? « C'est là mon nom pour l'éternité ». Je ne pourrais m'appeler éternellement « le Dieu d'Abraham, le « Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob », si Abraham, Isaac et Jacob ne vivaient éternellement. Tournons-nous vers le Seigneur, etc. (4).

 

1. Exod. III, 6.— 2 Matth. XXII, 32; Marc, XII, 26, 27. — 3. Exod. III, 15. — 4. Qu'il nous suffise d'indiquer cette formule familière à saint Augustin, et que nous trouvons à la fin de plusieurs de ses sermons. Voir tom. VI, serm. 1.

 

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TROISIÈME SERMON. AUX ENFANTS, SUR LE SACREMENT DE L'AUTEL (1).

 

ANALYSE. — 1. Eloge du sacrifice de la loi nouvelle. — 2. Ce sacrifice, c'est le Christ. — 3. véritablement et réellement présent dans l'Eucharistie. — 4. Effets de l'Eucharistie. — 5. Conditions pour communier dignement.

 

1. Maintenant que vous avez pris une seconde naissance dans l'eau et dans l'Esprit-Saint, et que dès lors cette nourriture et ce breuvage sur l'autel vous apparaissent sous un nouveau jour, que vous les voyez avec une piété nouvelle ; et l'instruction que nous vous devons, et la sollicitude avec laquelle nous vous avons engendrés, pour former le Christ en vous, nous font un devoir d'enseigner à vos jeunes années ce que signifie ce sacrement si grand et si divin, ce remède si noble et si célèbre, ce sacrifice à la fois si pur et si facile, qui ne fut point offert ni dans la Jérusalem de la terre, ni dans ce tabernacle fabriqué par Moïse, ni dans ce temple bâti par Salomon, qui n'étaient que les ombres de l'avenir (1), mais que l'on immole de l'aurore au couchant, selon la parole des Prophètes, et que l'on offre comme une hostie de louange au Dieu qui a fait avec nous la nouvelle alliance. Ce n'est plus dans les troupeaux d'animaux que l'on choisit une hostie sanglante, ce n'est plus un chevreau ou une brebis que l'on amène à l'autel, mais aujourd'hui on offre le corps et le sang du Prêtre lui-même. Car c'est de lui que le Psalmiste a dit si longtemps auparavant : « Tu es Prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisédech (2) ». Que Melchisédech, prêtre du Très-Haut, ait offert du pain et du vin, quand il bénit Abraham notre père, c'est ce que nous lisons dans la Genèse, et ce que nous croyons.

Jésus-Christ, donc, Notre-Seigneur, qui offrit en souffrant pour nous ce qu'en naissant il avait reçu de nous, devenu souverain Prêtre pour l'éternité, établit selon le rite que

 

1. Ps. CIX, 4. — 2. Gen. XIV, 18.

 

vous voyez, le sacrifice de son corps et de son sang. Son corps, en effet, percé d'une lance, laissa couler l'eau et le sang dont il effaça nos péchés. En mémoire de ce bienfait, et pour opérer votre propre salut, que Dieu lui-même opère en vous, approchez avec crainte et avec tremblement, pour participer à cette victime. Reconnaissez dans le pain ce qui fut suspendu à la croix, et dans ce calice ce qui coula de son côté. Car tous les anciens sacrifices de ce peuple de Dieu, dans leur variété, figuraient pour l'avenir cet unique sacrifice. Car il y a dans le Christ, et la brebis à cause de l'innocence et de la simplicité de l'âme, et le chevreau à cause de sa chair qui ressemble à la chair du péché ; et tout ce qui était annoncé de tant de manières, et de si différentes façons dans les sacrifices de l'Ancien Testament, vient aboutir à cet unique sacrifice, révélé dans le Nouveau Testament.

3. Recevez donc et mangez le corps du Christ, vous qui en ce même corps du Christ, êtes déjà membres du Christ. Recevez et buvez le sang du Christ. Ne vous dégagez pas de vos liens, mangez ces liens mêmes. Ne vous croyez point vils, buvez votre rançon. Comme les aliments, à mesure que vous mangez et que vous buvez, se changent en vous-mêmes, de même, par une vie obéissante et pieuse, vous vous changez au corps du Christ. En effet, aux approches de sa Passion, comme il mangeait la Pâque avec ses disciples, il prit du pain, le bénit et dit : « Ceci est mon corps qui sera livré pour vous (1) ». De même, après avoir béni le calice, il le présenta en disant : « Ceci est mon sang de la nouvelle alliance,

 

1. Luc, XXII, 19.

 

(1) Le manuscrit fol. 4, pag. 2, porte cette inscription : « Autre sermon, pour le même jour, sur les sacrements. » Ce serait, je crois, le discours dont saint Augustin parle dans son sermon CCXXVIII. Voir tom. VII, p. 249. —C'est une magnifique préparation à la communion.

 

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qui sera répandu pour plusieurs, en rémission de leurs péchés (1) ». Voilà ce que vous lisez dans l'Evangile, nu ce que vous entendiez, mais sans savoir que l'Eucharistie c'est le Fils de Dieu. Maintenant que vos coeurs sont purifiés, que votre conscience est sans tache, que vos corps sont lavés dans une eau pure, « approchez de Dieu, et vous serez éclairés, et vos fronts n'auront plus à rougir (2) ». Si vous recevez dignement en effet ce sacrement de la nouvelle alliance, et qui vous donne l'espérance de l'héritage éternel, si vous observez le commandement nouveau, de vous aimer les uns les autres, vous avez en vous la vie éternelle. Car vous recevez cette chair, dont celui qui est la vie a dit : « Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde » ; et encore : « Celui qui ne mangera pas ma chair et ne boira point mon sang, n'aura pas la vie en lui (3) ».

4. Ayant donc la vie en lui, vous serez avec lui dans une même chair. Car ce Sacrement ne relève pas le corps du Christ jusqu'à nous en exclure. L'Apôtre nous rappelle, en effet, cette prédiction des saintes Ecritures : « Ils seront deux dans une même chair; c'est là », dit-il, « un grand sacrement, et moi je dis en Jésus-Christ et en l'Eglise (4) ». Et ailleurs, à propos de cette même Eucharistie, il dit encore: « Nous sommes tous un seul pain et un

 

1. Matth. XXVI, 28.— 2. Ps. XXXIII, 6.— 3. Jean, VI, 52-54. — 4. Ephés. V, 32.

 

seul corps(1) ». Vous commencez donc à recevoir ce que vous commencez à être, si vous ne le recevez point indignement, de manière à manger et à boire votre jugement. Car il dit aussi : « Quiconque mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l'homme donc s'éprouve lui-même, et qu'après cela il mange de ce pain et boive de cette coupe; car celui qui mange et qui boit indignement, boit et mange son jugement (2) ».

5. Or, vous le recevez dignement, si vous évitez tout ferment d'une mauvaise doctrine, pour être « les azymes de sincérité et de vérité (3) » ; ou bien, si vous gardez ce levain de la charité, «   qu'une femme cacha dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout ait fermenté (4)». Car, cette femme c'est la sagesse de Dieu, qui a pris dans le sein d'une Vierge une chair mortelle, qui répand son Evangile dans le monde entier qu'elle repeupla après le déluge au moyen des trois fils de Noé, lesquels paraissent ici comme les trois mesures. «Jusqu'à ce que le tout ait fermenté » . Tel est ce « tout », comme l'on dirait en grec, olon; et, en conservant le lien de la paix, vous serez selon le « tout », ou katolon, d'où vient le surnom de catholique.

 

1. I Cor. X, 17. — 2. Id. XI, 27-29. — 3. Id. V, 8. — 4. Matth. XIII, 33.

 

 

QUATRIÈME SERMON. SUR LA PAQUE (1).

 

ANALYSE. — 1. Le Christ agneau et lion.

 

1. Selon cette vérité qu'ont fait retentir les Apôtres, a dont l'éclat s'est répandu sur toute « la terre, et les paroles jusqu'aux derniers rivages du monde (1), le Christ, notre Pâque, a été immolé (2) ». C'est de lui que le Prophète

 

1. Ps. XVIII, 5. — 2. Rom. X, 18.

 

(1) On lit dans le manuscrit, fol. 5 : « Autre sermon de saint Augustin pour le même jour » .

 

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avait dit: « Il a été conduit à la mort comme une brebis, et comme l'agneau est sans voix devant celui qui le tond, ainsi il n'a point ouvert la bouche (1) ». Quel est cet homme ? Assurément celui dont il est dit ensuite : « Son jugement a été précipité au milieu de ses humiliations. Qui racontera sa génération (2) ? » C'est dans un Roi si puissant que je vois un tel exemple d'humilité. Car, celui qui n'ouvre la bouche, non plus que l'agneau devant celui qui le tond, est aussi « le lion de la tribu de Juda (3) ». Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble ? Agneau, il a subi la mort; lion, il l'a donnée. Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble ? Il est doux et fort, aimable et terrible, innocent et puissant, muet quand on le juge, frémissant quand il jugera. Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble? Agneau dans sa passion, lion dans sa résurrection ? Ou plutôt, ne serait-il point agneau et lion dans sa passion, agneau et lion dans sa résurrection? Voyons l'agneau dans la passion. Nous l'avons dit tout à l'heure : « Il n'a pas ouvert sa bouche, non plus que l'agneau qui est sans voix devant celui qui le tond ». Voyons le lion dans, cette même passion. Jacob a dit : « Tu t'es élancé dans ton repos, tu as dormi comme le lion (4) ». Voyons l'agneau dans la résurrection. Nous lisons dans l'Apocalypse, à propos de la gloire éternelle des vierges . « Elles suivent l'agneau partout où il va (5) ». Voyons le lion dans la résurrection. L'Apocalypse nous dit encore cette parole déjà citée plus haut : « Voici que le lion de la tribu de Juda a vaincu et peut ouvrir le livre (6) ». Comment agneau dans la passion ? Parce qu'il a reçu la mort, sans avoir d'iniquité. Comment lion dans la passion ? Parce qu'en mourant il a tué la mort. Comment

 

1. Isaïe, LIII, 7. — 2. Ibid. 8. — 3. Apoc. V, 5. — 4. Geti. XLIX, 9. — 5. Apoc. XXV, 4. — 6. Id. 5.

 

agneau dans la résurrection ? Parce qu'il possède l'innocence éternelle. Comment lion dans la résurrection ? Parce qu'il a la puissance éternelle. Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble ? Comment demander qui est-il ? Mais si je demande ce qu'il était ? « Au commencement, il était le Verbe ». Où était-il? « Et le Verbe était en Dieu ». Quel était-il ? « Et le Verbe était Dieu » . Quelle était sa puissance ? « Tout a été fait par lui ». Et lui, qu'a-t-il été fait ? « Et le Verbe a été fait chair (1) ». Comment est-il né d'un père et non d'une mère, d'une mère et non d'un père ? « Qui racontera sa génération? » Engendré par l'un, il est coéternel à celui qui l'engendre. Il devient chair en demeurant Verbe. Il a créé tous les temps, a été créé au temps convenable ; proie de la mort, et faisant de la mort sa proie, exposé sans beauté, aux yeux des fils des hommes, sachant supporter l'infirmité, faisant ce qui est humble, dans sa grandeur, et ce qui est grand dans son humilité; Dieu homme, et homme Dieu; premier-né, et Créateur des premiers-nés; unique, et auteur de toutes choses; né de la substance du Père, et participant à la nature des fils adoptifs, Dieu de tous et serviteur d'un grand nombre. Tel est l'agneau « qui efface les péchés du monde (2) ». Le lion qui triomphe des potentats du monde. Je demandais quel est-il ; cherchons plutôt quels sont ceux pour qui il est mort. Serait-ce pour les justes et les saints ? Ce n'est point ce que dit l'Apôtre ; mais bien : « Le Christ est mort pour les impies (3) ». Non point assurément pour qu'ils demeurent dans leur impiété, mais afin que, par la mort du juste, le pécheur fût justifié et que la cédule du péché fût effacée par l'effusion d'un sang exempt de péché.

 

1. Jean, X, 1, 2, 14.— 2. Id. I, 29. — 3. Rom. V, 6.

 

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 CINQUIÈME SERMON. ENCORE SUR LA PAQUE (1).

 

ANALYSE. — 1. La mort du Christ est notre espérance. — 2. La mort du Christ est volontaire. — 3. Comment le Christ est triste dans sa mort. — 4. Nécessité de l'incarnation pour notre rachat. — 5. Paroles du Rédempteur aux rachetés. —- 6. Comment comprendre que le Christ est mort pour nous. — 7. Réfutation des erreurs d'Apollinaire et d'Arius. — 8. Exhortation.

 

1. Nous venons d'entendre lire dans l'Evangile la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Christ est ressuscité, donc le Christ est mort; car la résurrection est une preuve de la mort, tandis que la mort du Christ est la mort de nos craintes. Ne craignons plus de mourir, le Christ est mort pour nous. Mourons avec l'espérance de la vie éternelle , puisque le Christ est ressuscité pour que nous ressuscitions. Sa mort et sa résurrection sont pour nous un programme à suivre, une récompense promise. Le programme à suivre, c'est la passion; la récompense promise, c'est la résurrection. Le programme a été rempli par les martyrs; et nous, remplissons-le du moins, par la piété, si nous ne pouvons le faire par les souffrances. Tous ne sont point appelés à souffrir pour le Christ, à mourir pour le Christ, bien que lui-même soit mort pour nous. Bienheureux ceux qui ont fait pour le Christ ce qui était tour eux une nécessité ! Mourir est une nécessité, mais mourir pour le Christ n'est point une nécessité. La mort viendra pour tous, mais non pour tous la mort pour le Christ. Ceux qui sont morts pour Jésus-Christ ont rendu en quelque sorte ce qu'il leur avait prêté. En mourant pour eux, le Seigneur leur faisait un prêt; ils l'ont acquitté en mourant pour lui. Mais comment le pauvre, dans la disette, aurait-il pu rendre, si le Seigneur, qui est riche, ne lui eût prêté ? Le prêt qu'avait fait le Christ aux martyrs, il le leur a donné, afin qu'ils pussent rendre au Christ. Cette parole appartient donc aux martyrs : « Si le Seigneur n'eût été en nous, ils nous eussent dévorés tout vivants (1) ». Les persécuteurs, dit le Prophète, « nous eussent dévorés tout vivants ». Qu'est-ce à dire, « vivants ? » Sachant bien que ce serait un grand mal de renier le Christ, oui, un tel crime, nous l'aurions commis, vivants ou en pleine connaissance, et ainsi les persécuteurs « nous eussent dévorés vivants et non morts. Qu'est-ce à dire, vivants? » En pleine connaissance, et non dans l'ignorance. Et par quelle force ont-ils pu ne point faire ce qu'ils étaient forcés de faire par les bourreaux? Qu'ils le disent eux-mêmes, interrogez-les. Ils répondent :

« Si le Seigneur n'eût été en nous ». C'est donc lui qui leur a donné ce qu'ils devaient lui rendre. Grâces lui en soient rendues. Il est riche. C'est encore de lui qu'il est dit : « Il s'est fait pauvre, afin de nous enrichir (2) ». Nous sommes donc enrichis de sa pauvreté, guéris par ses blessures, élevés par son humilité, vivifiés par sa mort.

2. Le martyr s'écriait : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m'a comblé (3)? » Ecoutez ce qui suit. Le voilà qui a regardé, qui a cherché ce qu'il rendrait au Seigneur. Et que dit-il ? « Je prendrai le calice du salut (4) ». Voilà ce que je rendrai au Seigneur : « Le calice du salut », calice du martyre, calice de la passion, calice du Christ. Tel est le calice du salut; car le Christ est notre salut. Je prendrai donc son calice et je le lui rendrai. C'est de ce calice que le Christ, avant sa passion, disait à son Père : « Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est

 

1. Ps. CXXIII, 1, 2. — 2. II Cor. VIII, 9.— 3. Ps. CXV, 12. — 4. Ibid. 13.

 

(1) On lit au manuscrit, fol. 5, pag. 2 : « Autre sermon encore de saint Augustin pour le même jour ».

 

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possible (1) ». Il venait pour souffrir, il venait pour mourir, la mort était en sa puissance, et, si je ne me trompe, écoutez-le lui-même « J'ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre ensuite; nul ne me l'ôte, mais je la donne moi-même, et j'ai le pouvoir de la reprendre (2) ». Entendez-vous son pouvoir? « Nul ne me l'ôte ». En vain les Juifs se glorifient. Sa mort est pour eux un crime, et non une puissance. Le Christ est mort, parce qu'il l'a voulu. Lui-même a dit dans un psaume : « Je me suis endormi, j'ai pris mon sommeil (3) ». Ils ont crié : « Crucifiez-le, crucifiez-le (4) », l'ont saisi, l'ont suspendu à la croix. Ils se flattent d'avoir prévalu contre lui : « J'ai dormi », dit-il, et ensuite : « J'ai pris mon sommeil » ; véritable sommeil de trois jours. Et ensuite? « Et j'ai ressuscité, parce que le Seigneur m'a soutenu ». C'est dans la forme de l'esclave qu'il dit ici : « Le Seigneur m'a soutenu (5) » ; de même qu'il dit ailleurs : « Celui qui dort ne doit-il donc pas ressusciter (6) ? » Les Juifs se glorifient comme s'ils avaient vaincu. Mais : « Celui qui dort ne doit-il donc pas ressusciter ?» Ceux-ci, pour le mettre à mort, l'ont pendu à la croix, mais : « J'ai dormi », parce que j'ai donné ma vie quand j'ai voulu, et quanti j'ai voulu encore, je suis ressuscité.

3. Donc, ce calice qu'il voulait éloigner de lui, c'était pour le boire qu'il était venu. Pourquoi donc, Seigneur, disiez-vous: « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ? » Pourquoi dire à vos disciples, quand il vous faut souffrir et mourir : « Mon âme est triste jusqu'à la mort (7)? » Pourquoi avec ces paroles, ces autres paroles : « J'ai le pouvoir de rendre mon âme, et le pouvoir de la reprendre ». D'où vient que j'entends: « Mon âme est triste jusqu'à la mort? » Nul ne la ravit. D'où vient qu'elle est triste? Vous avez le pouvoir de rendre votre âme. Pourquoi dire : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ? » Répondant à cette question, il te dit: O homme, cette chair que j'ai prise est la tienne; si donc j'ai emprunté ta chair, ne puis-je aussi emprunter ta parole ? Quand je dis : « J'ai le pouvoir de rendre mon âme, et aussi le pouvoir de la reprendre », je parle en Créateur; et quand je dis: « Mon âme est triste jusqu'à la mort »,

 

1. Matth. XXVI, 39. — 2. Jean X,18. — 3. Ps. III,6. — 4. Luc, XXIII, 21; Jean, XIX, 6. — 5. Ps. III, 6.— 6. Id. XI, 9. — 7. Matth. XXVI, 38.

 

je parle en créature, comme toi. Applaudis-moi en moi-même, et reconnais-toi en moi. En disant: « J'ai le pouvoir de donner ma vie », je suis ton soutien. En disant : « Mon âme est  triste jusqu'à la mort », je suis ton image.

4. N'avez-vous donc point lu qu'il est mort? L'avons-nous jamais nié? Nier sa mort, ce serait nier sa résurrection. Il est mort par cela même qu'il a voulu être homme. Il est ressuscité par cela même qu'il a daigné se faire homme, parce que nous autres hommes, nous devons et mourir et ressusciter. Est-ce donc le Verbe qui est mort en lui? Pouvait-il souffrir ce qui « au commencement était le « Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (1) ? » Que peut souffrir un tel Verbe? Et pourtant il fallait que le Verbe mourût pour nous; lui qui ne pouvait mourir devait mourir néanmoins. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et le Verbe était en Dieu »; où est le sang ? où est la mort? La mort est-elle dans le Verbe? Ce Verbe a-t-il du sang? Mais si la mort n'est pas dans le Verbe, ni le sang dans le Verbe, où sera le prix de notre rançon ? Ce prix, n'est-ce point son sang? Comment pourrait-il donner ce prix, s'il demeurait simplement le Verbe, si le Verbe ne prenait une chair, une chair vivant dans une âme humaine, afin que si le Verbe ne peut être mis à mort, cette chair seule qui prenait la vie en son âme fût immolée ? Car l'âme, à son tour, ne pouvait être mise à mort, elle qui, s'attachant à la divinité, devient un même esprit avec Dieu, elle dont le Seigneur a daigné se revêtir, se l'unissant bien plus que nous ne lui sommes unis par la foi dont il est écrit: « Quiconque s'unit au Seigneur est un même « esprit avec lui (2) ». Et en effet, quand nous étions dans l'infidélité, nous étions indignes de Dieu, étrangers pour lui; mais la foi nous a réunis à lui. Or, cette âme a été créée digne de s'attacher à Dieu, quand, nouvelle et inculte, elle a été unie à la personne divine. Mais , en vertu de cette union, il est arrivé que la chair à laquelle cette unité de deux esprits inégaux donnait une vie toute nouvelle, et d'un genre nouveau, a dû mourir dès que cette unification de deux esprits l'a délaissée, en se séparant d'elle pour un temps très-court. Dieu, qui est un esprit, et l'esprit humain qui est son image, sont en effet immortels.

 

1. Jean, I, 1. — 2. II Cor. VI, 17.

 

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5. Voici donc le langage que nous adresse Notre-Seigneur, en même temps notre Sauveur : O hommes ! j'ai fait l'homme droit, mais lui s'est perverti. Vous vous êtes éloignés de moi pour mourir en vous-mêmes. Pour moi, je viens chercher ce qui a péri. Vous éloigner de moi, dit-il, ce serait perdre la vie; « et la vie, c'était la lumière des hommes (1) ». Voilà ce que vous avez abandonné, quand vous avez péri en Adam. « La vie était « la lumière des hommes mi. Quelle vie? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et le Verbe était en Dieu (2) ». La vie existait, tandis que vous étiez couchés dans votre mort. Verbe, je n'avais pas de quoi mourir; homme, tu n'avais pas de quoi vivre. (Puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a bien voulu, je lui emprunte son langage ; car s'il a pris le mien, à combien plus forte raison puis-je prendre le sien ! )         Notre-Seigneur Jésus-Christ nous dit en effet, quoique sans parler, mais parle langage des choses mêmes Je n'avais rien par où la mort pût venir, et toi, homme, rien par où tu pusses vivre. J'ai donc pris en toi de quoi mourir pour toi ; prends en moi, à ton tour, de quoi vivre avec moi. Faisons un échange; je te donne, donne-moi. Je reçois de toi la mort, reçois de moi la vie. Sors de ton assoupissement, vois ce que je puis donner, ce que je puis recevoir. Au sommet de la gloire dans le ciel, j'ai reçu de toi l'humilité sur la terre. Quoique ton Seigneur, j'ai reçu de toi la forme de l'esclave; je suis ta santé, et j'ai reçu de toi des blessures; je suis ta vie, et j'ai reçu de toi la mort. Verbe, je suis devenu chair, afin de pouvoir mourir. En mon Père, je n'ai aucune chair; j'ai pris dans ta nature, afin de te donner. (Car la Vierge Marie était de même nature que nous, c'est en elle que le Christ a pris une chair qui est la nôtre, ou la nature humaine.) J'ai donc pris en toi une chair, afin de mourir pour toi. Reçois de moi l'esprit qui vivifie, afin de vivre avec moi. Enfin, je suis mort en ce que je tiens de toi, vis en ce que tu as de moi.

6. Donc, mes frères, quand vous entendez : Il est né du Saint-Esprit et de la vierge Marie, il a souffert, a été conspué, a reçu des soufflets; quand on vous dit: Voilà ce qu'a souffert le Christ, gardez-vous de croire que ce «Verbe qui était en Dieu au commencement »,

 

1. Jean, I, 4.— 2. Ibid. 1.

 

ait pu souffrir ainsi dans sa nature et dans sa substance. Mais, pouvons-nous dire que le Verbe de Dieu, le Dieu Fils unique du Père, n'a point souffert pour nous? Il a souffert, mais dans son âme et dans sa chair passible; il n'a pris la forme de l'esclave, qu'afin de pouvoir souffrir en son humanité. Car il avait une âme et une chair, puisqu'il venait délivrer l'homme tout entier, non plus en perdant la vie, mais en donnant sa vie. Prenons une comparaison qui vous fera mieux comprendre mes paroles. Ainsi, par exemple, quand le martyr saint Etienne, ou Phocas (1), ou tout autre, souffrit, mourut, fut enseveli, ce fut leur chair qui mourut seule, qui fut ensevelie, tandis que, pour l'âme, il n'y eut ni mort ni sépulture; et cependant nous disons très bien: Etienne, ou Phocas, ou tout autre, est mort pour le nom du Christ; de même,quand le Fils unique de Dieu souffrit, mourut, fut enseveli, ce fut à sa chair seule que l'on donna la mort et la sépulture, bien que l'âme, et à plus forte raison la Divinité, n'ait pu mourir. De là vient que nous disons, en toute sûreté, que le Fils unique de Dieu, ce Dieu engendré de Dieu, est mort pour nous, et a été enseveli. De là vient que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est l'infaillible vérité, a pu dire très-justement et sans erreur. « Ainsi Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait « la vie éternelle (2) ». Et l'Apôtre a dit aussi de Dieu le Père, qu'« Il n'a point épargné son Fils unique, mais l'a livré pour nous tous (3) ». Or, voulez-vous savoir ce qu'est le Christ? Ne voyez point seulement cette chair qui a été couchée dans le sépulcre; ne voyez point seulement l'âme dont il a dit. « Mon âme est triste jusqu'à la mort ». Ne voyez point seulement le Verbe, ce Verbe qui est Dieu, mais considérez que le Christ tout entier est Verbe, et âme, et chair.

7. Or, n'ôtez rien à l'âme du Christ. Les hérétiques apollinaristes ont dit que cette âme n'avait point de pensée, c'est-à-dire

 

1. Il est difficile de préciser de quel Phocas veut parler saint Augustin, de celui d'Antioche ou des deux de Sinope. Les hagiographes belges en ont disserté, avec leur soin habituel, au 14 juillet. Toutefois les monuments qu'ils ont cités n'indiquent point qu'aucun de ces trois martyrs ait été connu ou ait reçu un culte en Afrique. Néanmoins, les nautoniers d'Afrique ont pu faire connaître Phocas, o thalasotaumaturgos, qui fut un jardinier de Sinope.

 

2. Jean, III, 16. — 3. Rom. VIII, 32.

 

 

l’intelligence, que le Verbe lui tenait lieu d'intelligence et de pensée. Ainsi l'a dit Apollinaire. Mais, selon les Ariens, il n'eut aucune âme. Pour vous, croyez fermement que le Christ tout entier, c'est le Verbe, et une âme, et un corps. Et quand vous entendez cette parole: « Mon âme est triste jusqu'à la mort », comprenez que c'est une âme humaine, et non l'âme de la bête ; car une âme sans intelligence, est l'âme de la bête, et non l'âme de l'homme. Seul donc le Christ est le Verbe, et une âme, et une chair. Quand tu frappes un homme à coups de poings, que frappes-tu en lui? son âme ou sa chair? Avoue que c'est la chair. Et pourtant c'est l'âme qui crie : Pourquoi me frapper, pourquoi me blesser? Or, si tu disais à l'âme : Oh ! qui t'a frappée? je frappe la chair, et non toi: quiconque t'entendrait parler ainsi, ne se rirait-il pas de toi, ne te prendrait-il pas pour un idiot, un insensé? De même donc, ceux qui ont fouetté la chair du Verbe de Dieu, qui l'ont souffleté, ne sauraient dire : C'est la chair que nous avons fouettée, ou souffletée, mais non le Verbe, non l'âme du Christ. Car c'est tout le Christ qu'ils ont fouetté et souffleté, le Christ qui est Verbe, et âme, et chair. Et quoiqu'ils n'aient pu mettre à mort sur la croix, ni son âme, ni sa divinité, qui est la véritable vie, dans leurs coeurs, néanmoins, dans leur volonté perverse, ils se sont fait une joie de mettre à mort le Christ tout entier. Persécuter un homme jusqu'à le tuer, c'est vouloir son extinction, comme on veut l'extinction d'une lampe que l'on brise à terre, afin qu'elle ne gêne plus le malfaiteur qui voit un obstacle dans sa lumière. C'est ce que l'on ne saurait faire complètement dans un homme, c'est-à-dire qu'on ne saurait l'éteindre complètement, puisqu'il est formé d'une substance mortelle, à la vérité, mais aussi d'une autre qui est immortelle. Rien, en effet, n'est mortel en lui que la chair. Or, le Christ, Fils unique de Dieu, pouvait d'autant moins mourir tout entier, quand les Juifs crurent le mettre à mort, qu'il est formé de trois substances, c'est-à-dire d'une qui est éternelle et divine, et de deux autres qui sont temporelles, ou humaines, mais dont l'une seulement, ou la chair, est mortelle. Quant à l'âme, et surtout à la Divinité, il était, sans aucun doute, immortel. De là vient que lui seul, par sa mort d'un moment, a pu nous racheter de notre mort éternelle, lui qui n'avait pas seulement une chair et une âme humaine, mais qui était Dieu, et âme, et chair, seul engendré de Dieu. Celui, en effet, « qui est descendu jusque dans les lieux inférieurs de la terre, est aussi celui qui est monté par-dessus tous les cieux (1) » . Ce que ne pourrait faire quiconque ne serait qu'un homme.

8. Tressaillons donc en toute sécurité, livrons-nous à l'allégresse, mes frères bien-aimés, puisqu'il nous a rachetés, par sa mort, Celui qui, tout mort qu'il était, a triomphé de ses ennemis. C'est dans les bras de la mort qu'il a tué la mort elle-même, et nous a délivrés éternellement de sa puissance ; « puis,  s'élevant au ciel, il a emmené captive la captivité elle-même », et a répandu ses dons sur les hommes, en nous envoyant l'Esprit-Saint; c'est lui qui, du sépulcre où il était couché, a pu introduire dans le ciel le larron devenu fidèle.

 

1. Ephés. IV, 10.

 

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SIXIÈME SERMON. ENCORE SUR LE SACREMENT DE L'AUTEL AUX ENFANTS (1).

 

ANALYSE. — 1. Le corps du Seigneur est sur l'autel, et nous sommes ce corps. — 2. L'Eucharistie est un symbole d'unité. — 3. Exposé de la liturgie eucharistique.

 

1. Ce que vous voyez, mes bien-aimés, sur la table du Seigneur, c'est du pain, c'est du vin; mais qu'advienne la parole, et ce pain et ce vin sont le corps et le sang du Verbe. Car, ce même Seigneur, qui était « au commencement le Verbe, et le Verbe qui était en Dieu, a et le Verbe qui était Dieu(1) », est devenu, comme vous le savez, «  le Verbe fait chair, habitant parmi nous », par cette grande miséricorde qui l'a porté à ne point mépriser ce qu'il a créé à son image; car le Verbe s'est revêtu de l'homme, c'est-à-dire d'une âme et d'une chair humaine, et il est devenu homme, tout en demeurant Dieu. Aussi, par cela même qu'il a souffert pour nous (2), il a recommandé à notre adoration, dans ce sacrement, son corps et son sang, et c'est ce qu'il nous a faits nous-mêmes, par sa grâce. Car nous sommes devenus son corps, et par sa miséricorde nous sommes ce que nous recevons (3). Souvenez-vous que cette créature fut un jour dans les champs, comment elle sortit du sein de la terre, fut nourrie par la pluie, qui en fit un épi; comment elle fut transportée dans la grange par le travail de l'homme, puis battue, vannée, remise au grenier, retirée, moulue, pétrie, cuite, et devint enfin du pain. Souvenez-vous aussi de vous-mêmes. Un jour vous n'étiez point,et vous avez été créés,puis apportés dans la grange du maître et triturés par le travail des boeufs, c'est-à-dire des prédicateurs de l'Evangile. Quand on vous maintenait catéchumènes, on vous conservait dans le grenier.

 

1. Jean, I, 1.

2. C'est ici que commence le fragment dont nous venons de parler.

3. La coupure suivante, jusqu'à ces paroles: «Souvenez-vous aussi de vous-mêmes », ne se trouve point dans le fragment édité.

 

Puis, vous avez inscrit vos noms pour être broyés par les jeûnes et les exorcismes. Puis, vous êtes arrivés au baptême, on vous a pétris, ramenés à l'unité; au feu de l'Esprit-Saint vous avez dû cuire, pour devenir ainsi le pain du Seigneur.

2. Voilà ce que vous avez reçu. Et comme vous voyez l'unité dans ce qui a été fait pour vous, soyez un aussi vous-mêmes, en vous aimant les uns les autres, en vous attachant à la même foi, à la même espérance, à la même charité. En recevant ce sacrement, les hérétiques reçoivent un témoignage contre eux-mêmes, puisqu'ils cherchent la division, tandis que ce pain nous prêche l'unité. De même le vin était répandu en plusieurs raisins, et maintenant il est un. Il est un avec ses parfums dans le calice, mais seulement après la violence du pressoir. Et vous aussi, après ces jeûnes, après ces labeurs, après vous être humiliés et brisés par la douleur, vous êtes arrivés au nom du Christ, au calice du Seigneur, et voilà que c'est vous qui êtes sur cette table, vous qui êtes aussi dans le calice. Vous êtes cela conjointement avec nous; car c'est ensemble que nous sommes cela (1), et nous le buvons ensemble, parce que nous vivons ensemble (2). Vous entendrez ce que vous entendiez hier, mais aujourd'hui on vous expose, et ce que vous avez entendu, et ce que vous avez répondu, et si vous avez gardé le silence quand on répondait, vous avez du moins appris aujourd'hui ce qu'il fallait répondre.

3. Après la salutation que vous connaissez,

 

1. On dirait mieux : nous le prenons ensemble.

2. Ici finit le fragment.

 

(1) On trouve dans fol. 7, cette inscription : « Du sacrement de l’autel, Sermon de saint Augustin pour le même jour. » C'est une courte instruction, semblable au sermon III, 

 pour ceux qui reçoivent la première fois la sainte communion. Nous donnons tout entier le fragment tiré de Bède et de Florus, inséré par les bénédictins sous le titre de sermon CCXXIX. Voir tom. VII, p. 249-250.

 

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ou : « Le Seigneur soit avec vous n, vous avez entendu : « En haut les cœurs ». Or, toute la vie du vrai chrétien, c'est le coeur en haut, non plus la vie de ces chrétiens de nom seulement, mais des chrétiens en réalité et en vérité : toute leur vie, c'est le coeur en haut. Qu'est-ce à dire le cœur en haut? Espérer en Dieu et non en toi-même. Car tu es en bas, mais Dieu est en haut. Mettre en toi ton espérance, c'est avoir le cœur en bas, non plus en haut. Donc à cette parole du prêtre . « Les cœur en haut ! » répondez : « Nous les tenons vers le Seigneur ». Travaillez à justifier cette réponse. Puisque telle est votre réponse dans l'action divine , qu'il en soit selon votre parole. Que la langue ne dise pas oui, et la conscience non ; et comme c'est un don que Dieu vous fait, d'avoir le coeur en haut, et que cela ne vient point de vos forces, de là vient qu'ensuite, quand vous avez affirmé que vos coeurs sont en haut, le prêtre continue : « Rendons grâces au Seigneur notre Dieu ». Pourquoi lui rendre grâces? Parce que notre cœur est en haut, et qu'il serait à terre si le Seigneur ne l'eût soulevé. Viennent ensuite les effets produits par les saintes prières que vous allez entendre, quand, d'un mot, sont produits le corps et le sang du Christ. Otez le Verbe en effet, c'est du pain, c'est du vin; mais avec la parole il en est tout autrement. Qu'y a-t-il alors ? Le corps du Christ, le sang du Christ. Otez la parole, c'est du pain, c'est du vin. Joignez-y la parole, et voilà un sacrement. A cela vous répondez : Amen; dire amen, c'est souscrire; car Amen signifie, en latin, cela est vrai. On dit ensuite l'oraison dominicale que vous avez déjà entendue et récitée. Mais pourquoi la réciter avant de recevoir le corps et le sang du Christ? C'est parce que si, d'après l'humaine fragilité, il nous est venu en l'esprit une pensée honteuse, si notre langue a échappé telle parole inopportune, si notre ceil s'est arrêté sur une image lubrique; si nous avons prêté l'oreille au langage de la flatterie, ou enfin si les tentations de ce monde et l'humaine fragilité nous ont fait contracter quelques fautes semblables, tout cela est effacé par l'oraison dominicale, où nous disons : « Pardonnez-nous nos « offenses (1) », c'est afin que nous puissions approcher en toute sûreté, et que nous ne mangions pas, nous ne buvions pas, pour notre jugement, ce qui nous est présenté. On dit ensuite : « Que la paix soit avec vous ». C'est un grand symbole que le baiser de paix. Donne ce baiser en ami. Garde-toi d'être Judas. Le traître Judas baisait le Christ, de la bouche, et lui dressait des embùches dans son coeur. Mais peut-être quelqu'un a-t-il de la haine contre toi, et tu ne saurais le convaincre, et tu es forcé de le tolérer. Garde-toi de lui rendre dans ton coeur le mal pour le mal. Il te hait, aime-le, et tu le baiseras en sûreté. C'est là peu de paroles, mais de grandes paroles. Loin d'en mépriser la brièveté, sachez en apprécier la valeur. D'ailleurs, il ne fallait point trop vous charger, afin que vous puissiez retenir ce que l'on vous dit.

 

1. Math. VI, 12.

 

 

 

SEPTIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE PAQUES (1).

 

ANALYSE. — 1. Qui fait la Pâque, et comment la faire. — 2. Alleluia pour les riches, les pauvres, les affligés. -3. Dieu agit en Père ; le Diable en marchand.

 

1. Chacun sait que nous célébrons les jours de la Pâque, et qu'en ces jours nous chantons Alleluia. C'est pourquoi, mes frères, il faut apporter nos soins à bien mettre dans notre esprit ce que nous célébrons extérieurement. Nous célébrons en effet la Pâque, disons-nous; or, Pâque est un mot hébreu, que l'on traduit en latin par transitus, passage; en grec c'est paskein, souffrir, en latin pascha, pascere, donner à manger, ainsi on dit : J'hébergerai mes amis. Or, qu'est-ce que célébrer la Pâque, sinon passer de la mort de ses propres péchés à la vie des justes ? Ainsi un Apôtre a dit : « Nous savons que nous avons passé de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères (1) ». Qu'est-ce que faire la Pâque, sinon croire en Jésus-Christ qui a souffert sur la terre, afin de régner avec lui dans les cieux? Qu'est-ce que faire la Pâque, sinon nourrir le Christ dans les pauvres ? Car c'est lui qui a dit, à propos des pauvres: « Quiconque aura fait quelque bien au moindre des miens, l'aura fait à moi-même (2) ». Le Christ est assis dans les cieux, mais il est indigent sur la terre. Là-haut, il intercède pour nous auprès de son Père, et ici-bas il demande un morceau de pain. Donc, mes seigneurs, mes frères, si nous voulons faire saintement la Pâque, passons, souffrons, faisons l'aumône. Passons du péché à la justice, souffrons pour le Christ, faisons l'aumône au Christ dans les pauvres. Asseyons-nous à d'honnêtes festins, afin de jouir du festin céleste, dans le royaume de Dieu, avec Abraham. Chantons donc au Seigneur, Alleluia, qui signifie en latin : louange à celui qui est. Bénissons-le, et dans l'adversité,

 

1. Jean, III, 14. — 2. Matth. XXV, 40.

 

et dans la prospérité. Point d'orgueil dans la prospérité des richesses, point d'abattement sous le fléau des revers. Chantons l'Alleluia avec Job qui disait : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni (1) ». Bénissons donc le Seigneur en tout temps; car nous chantons un perpétuel Alleluia, quand, au bruit de notre langue, nous joignons le mouvement de nos membres pour opérer la justice, et quand le chant qui est dans notre bouche se reflète dans les oeuvres de notre vie.

2. Ecoutez comment il est enjoint aux pauvres et aux riches de chanter l'Alleluia. « Ordonnez », dit l'Apôtre, « aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de n'espérer point dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie, d'être riches en bonnes oeuvres, de donner de bon coeur, de faire part de leurs biens, de se faire un trésor pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie (2)». Que les pauvres doivent chanter, c'est ce qu'enseigne Tobie : « Mon fils n, dit-il, « sois sans crainte au sujet de la vie pauvre que nous menons; mais tu auras de grandes richesses si tu crains Dieu et si tu fais le bien en sa présence (3) ». Membres bien-aimés du corps de Jésus-Christ, attendons notre Chef qui doit venir du ciel, et en nous joignant à lui nous demeurerons stables, en sorte que nous régnerons avec lui dans le ciel après avoir célébré sa passion sur la terre. Supportons ses châtiments, afin de nous redresser,

 

1. Job, I, 21.— 2. I Tim. VI, 17, 18.— 3. Tob. IV, 3.

 

(1) Dans le manuscrit, fol. 10, pag. 2, on lit: . Sermon de saint Augustin sur la fête de Pâques.  Toutefois ce discours révèle peu daint Augustin, du moins dans son entier. C'est ce que pourront constater ceux qui sont familiarisés avec le saint docteur ; car je penche plutôt à le lui refuser qu'à le lui attribuer.

 

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parce que c'est en fils que nous traite le Seigneur. « Quel enfant », dit l'Apôtre, « n'est point châtié de son père (1) ? »Vous soustraire aux châtiments du Seigneur, ce serait agir en bâtards et non en fils légitimes. Supportons donc la rigueur du père, pour ne pas encourir la sévérité du juge.

3. Dieu et le diable , c'est le père et le marchand (2). Dieu comme père nous châtie, nous corrige, mais nous associe à lui ; le diable nous flatte, nous séduit, mais pour nous vendre. Notre père porte un fouet, le marchand porte un sac. Si tu te réfugies sous les

 

1. Héb. XII, 7.

2. On retrouve ce langage au sermon XXI, n. 4.

 

ailes de celui qui châtie, tu échapperas aux ignominies du trafiquant. Vois lequel te mettra en repos, ou dans le royaume des cieux, ou dans le feu des enfers. Si tu aspires au royaume de Dieu, tu pourras te réjouir dans la liberté ; mais si tu veux le sac, tu sentiras les chaînes de la servitude; on te liera les pieds et les mains, et l'on dira de toi : « Saisissez-le, et jetez-le dans les ténèbres a extérieures, c'est là qu'il y aura des pleurs a et des grincements de dents(1) ». Et l'on nous crie bien haut : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux églises (2) ».

 

1. Matth. XXII, 13.— 2. Apoc. III, 22.

 

 

HUITIÈME SERMON. POUR L'OCTAVE DE PAQUES, AUX ENFANTS (1).

 

ANALYSE. —Vertu et effets du baptême, espérance qu'il- renferme. — 2. Le baptême ne sert de rien en dehors de l'Eglise. — 3. Contre les schismatiques se glorifiant du baptême. — 4. Exhortation aux nouveaux baptisés.

 

1. C'est à vous que je m'adresse, enfants nouvellement nés, notre postérité en Jésus-Christ, jeune famille de l'Eglise, grâce du père, fécondité de la mère, germe sacré, jeune essaim, éclat de notre honneur, fruit de nos travaux, ma joie et ma couronne, ô vous tous qui demeurez fermes dans le Seigneur, c'est à vous que j'adresse ces paroles de l'Apôtre : « La nuit s'avance et le jour s'approche. Abjurez donc les oeuvres de ténèbres, et revêtez-vous des armes de la lumière. Marchez dans la décence, comme durant le jour, et non dans la débauche et dans les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions, dans les querelles et dans les jalousies, mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair (1) » ; afin de revêtir ainsi dans la vie celui que vous avez revêtu dans le sacrement.

 

1. Rom. XIII, 12-14.

 

« Vous tous, en effet, qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n'y a plus ni Juif, ni Gentil, plus a d'esclave ni d'homme libre, plus d'homme a ni de femme ; car vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ (1) ». Telle est, en effet, la vertu du sacrement. C'est le sacrement de cette vie nouvelle, qui commence ici-bas par la rémission des péchés, qui sera complète à la résurrection des morts : et vous êtes ensevelis avec lui par le baptême pour la mort « du péché, afin que, comme le Christ est a ressuscité d'entre les morts, vous marchiez aussi dans une vie nouvelle (2) ». Vous marchez maintenant par la foi, tant que dans ce corps mortel vous êtes loin du Seigneur.; mais il est pour vous une voiè certaine, ce Jésus-Christ vers qui vous tendez, et qui a daigné se faire homme pour vous. Car il réserve à

 

1. Galat. III, 27, 28.— 2. Rom. VI, 4.

 

(1) Au fol. 14, On lit cette inscription : « Sermon de saint Augustin, évêque ». Ce discours traite du sacrement de baptême d'une manière digne de son auteur.

 

 

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ceux qui le craignent une douceur ineffable qu'il offrira et qu'il perfectionnera pour ceux qui espèrent en lui, quand nous aurons en réalité ce que nous n'avons maintenant qu'en espérance. « Car nous sommes les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît point encore. Nous savons que, quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (1) ». Voilà ce que lui-même nous promet encore dans l'Evangile : « Celui qui m'aime », dit-il, « garde mes commandements, et celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et moi je l'aimerai, et me manifesterai à lui (2) ». Assurément ceux qui s'entretenaient avec lui le voyaient, mais dans la forme de l'esclave, dans laquelle son Père est plus grand que lui, et non dans cette forme divine, dans laquelle il est égal à son Père. Il montrait celle-là à ceux qui le craignaient, réservant celle-ci à ceux qui espéraient en lui. Il apparaissait en celle-là aux pèlerins de cette vie, appelant à celle-ci ceux qui devaient habiter avec lui. Il mettait la première sous les pieds de ceux qui marchent ici-bas, promettant la seconde à ceux qui arriveront là-haut.

2. « Ayant donc ces promesses, mes bien-aimés, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, achevant l'oeuvre de notre sanctification, dans la crainte de Dieu (3) » . « Je vous conjure donc de marcher dignement dans l'état auquel vous avez été et appelés, avec toute l'humilité de l'esprit, avec douceur, vous supportant les uns les autres, avec charité, travaillant à conserver l'unité de l'esprit dans le lien de la paix (4) ». Tel est, en effet, l'état d'où nous avons reçu un semblable gage. Mais il en est qui ont revêtu Jésus-Christ par le sacrement seulement, et qui en sont dépouillés quant à leur foi ou bien à leurs mœurs. On trouve, en effet, chez beaucoup d'hérétiques le sacrement de baptême, et non le fruit même du salut, ni le lien de la paix : « Ils ont », dit l'Apôtre, « l'apparence de la piété, mais non les effets (5) »; ou bien marqués du signe du salut par les renégats, ou renégats eux-mêmes, et portant le signe du saint roi dans une chair abominable , ils nous disent. Si nous ne sommes pas des fidèles, pourquoi ne nous baptisez-vous point? Mais si nous sommes des

 

1. I Jean, III, 2.— 2. Jean, XIV, 21.— 3. II Cor. VII, 1. — 4. Ephés. IV, 1-3. — 5. II Tim. III, 5.

 

fidèles, pourquoi chercher à nous ramener? comme s'ils n'avaient point lu que Simon le Magicien avait reçu le baptême, lui aussi, quand Pierre néanmoins lui dit : « Tu n'as point de part, ni rien à prétendre dans cette  foi (1) ». D'où il est possible qu'un homme ait reçu le baptême du Christ, sans croire au Christ ou sans l'aimer, qu'il ait reçu le sacrement de la sainteté, sans avoir part à l'héritage des saints. Et, quant au signe sacramentel seulement, il ne sert de rien de recevoir le baptême du Christ, là où n'est pas l'unité du Christ. Car si un homme baptisé dans l'Eglise, vient à déserter l'Eglise, il n'aura point la sainteté de la vie, bien qu'il ait le signe sacramentel. On montre, en effet, que sa désertion ne le lui a point fait perdre, dès lors qu'on ne le lui imprime point de nouveau s'il vient à retourner. Semblable au déserteur de la milice, il n'est point dans la société légale, bien qu'il ait le signe du prince. Donner lui-même ce signe à un autre, c'est l'associer à sa peine, plutôt que l'associer à la vie. Mais que l'un retourne dans les rangs de la milice légitime, et que l'autre y vienne, le courroux du prince s'adoucit, on pardonne à l'un sa désertion, on fait bon accueil à l'autre parce qu'il arrive. En l'un et- en l'autre la faute est redressée, à l'un et à l'autre on remet la peine, on donne la paix à tous deux, mais ni chez l'un ni chez l'autre on ne renouvelle point un signe déjà donné.

3. Qu'ils ne viennent donc plus nous dire Que nous donnerez-vous si déjà nous avons le baptême ? Ils savent si peu ce qu'ils disent, qu'ils ne veulent pas même lire ce que nous assure l'Ecriture sainte, que dans l'Eglise même, c'est-à-dire dans la communion des membres du Christ, beaucoup de fidèles baptisés à Samarie n'avaient pas reçu le Saint-Esprit, mais étaient demeurés avec le baptême seulement, jusqu'à ce que les Apôtres fussent venus de Jérusalem les visiter (2); tandis qu'au contraire, Corneille, et ceux qui étaient avec lui, avaient mérité de recevoir le Saint-Esprit avant d'avoir reçu le sacrement de baptême (3). Dieu nous enseignait ainsi qu'il y a une différence entre le signe du salut et le salut lui-même, entre l'apparence de la piété et la réalité de cette même piété. Que nous donnerez-vous, disent-ils, puisque nous avons déjà le baptême? O vanité

 

1. Act. VIII, 21.— 2. Act. VIII.— 3. Id. X.

 

sacrilège, de prendre pour rien cette Eglise du Christ, qu'ils n'ont point, jusqu'à regarder comme rien d'avoir part à sa communion ! Que le prophète Amos leur dise : « Malheur à ceux qui n'estiment point Sion (1) ! » Que recevrai-je, nous dit-on, puisque j'ai déjà le baptême? Tu recevras l'Eglise que tu n'as pas, tu recevras l'unité que tu n'as pas, tu recevras la paix que tu n'as point. Et si tout cela est peu à tes yeux, eh bien ! déserteur, combats contre ton empereur qui te dit: « Celui-là disperse, qui n'amasse point avec moi (2) » ; combats contre son apôtre, et même combats contre celui qui disait par sa bouche : « Vous supportant les uns les autres dans la charité, travaillez à conserver le même esprit dans le lien de la paix (3) ». Compte bien ce qu'il dit : le support mutuel, la charité, l'unité, l'esprit, la paix. Cet Esprit, qu'il énumère ici, et que tu n'as point, est celui qui fait toutes choses. Qui as-tu supporté, toi qui as déserté l'Eglise? Qui as-tu aimé, toi qui t'es séparé des membres du Christ? Quelle unité peux-tu trouver dans cette scission sacrilège? Quelle paix dans une rupture criminelle? Loin de nous de regarder ces biens comme rien, c'est toi qui n'es rien sans tous ces biens. En refusant de les recevoir dans l'Eglise, tu peux avoir le baptême, sans doute ; mais tout ce que tu as sans ces biens ne fera qu'aggraver ton supplice. Car le baptême du Christ, qui serait avec tous ces avantages un moyen de salut, ne sera, sans eux, que le témoignage de ton iniquité.

4. Pour vous, saints enfants, membres de l'Eglise catholique, ce n'est point un autre baptême que vous avez reçu, mais ce sont d'autres biens. Car vous l'avez reçu, non

 

1. Amos, VI, 1. — 2. Luc, XI, 23. — 3. Ephés. IV, 3.

 

plus pour la mort, mais pour la vie; non pour votre perte, mais pour votre salut; non pour votre condamnation, mais pour votre honneur. Car, avec ce baptême, vous avez reçu l'unité de l'esprit dans le lien de la paix, si toutefois, comme je l'espère, comme je le désire, comme je vous engage et vous supplie de faire, vous gardez intégralement ce que vous avez reçu, et même si, par vos progrès, vous arrivez à de plus hautes faveurs. C'est aujourd'hui l'octave de votre naissance. Aujourd'hui se complète en vous le signe de la foi, qui s'imprimait, chez vos ancêtres, par la circoncision de la chair, le huitième jour après la naissance. Car elle figurait le dépouillement de ce que nous avons de mortel dans ce membre humain, source de vie pour l'homme qui doit mourir. De là vient que le Seigneur lui-même , se dépouillant par la résurrection de ce que notre chair a de mortel, a soulevé du tombeau, non pas un corps étranger, mais son corps qui ne doit plus mourir, marquant ainsi du sceau de la résurrection ce jour du Seigneur, qui est le troisième, après sa passion, le huitième dans la semaine, ou le. premier après le sabbat. Donc, et vous aussi, qui avez reçu le gage de l'Esprit-Saint , non pas encore en réalité, mais par une ferme espérance, puisque vous en avez reçu le sacrement, « si vous êtes ressuscités avec le Christ , recherchez les choses du ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu; n'ayez de goût que pour les a choses d'en haut, et non pour celles d'ici-bas. Car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Quand paraîtra le Christ qui est votre vie, vous paraîtrez avec lui dans la gloire (1) ».

 

1. Coloss. III, 1- 4.

 

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NEUVIÈME SERMON. SUR LE PSAUME CXVII, v. 1 : LA CONFESSION (1):

 

ANALYSE. — 1. Que signifie confesser à Dieu. — 2. Comment et pourquoi doit-on se confesser à la bonté divine. — 3. Combien différent la confession faite à un homme, à un juge, et la confession faite à Dieu. — 4. Exhortation à confesser nos péchés à Dieu. .

 

1. « Confessez au Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle (1) ». L'exhortation que nous fait par la voix du Psalmiste cet Esprit-Saint, à qui nous répondons d'une voix unanime, et dans l'unanimité du coeur : Alleluia, ce que l'on traduit en latin par Laudate Dominum : louez le Seigneur; cette exhortation, le ;même Esprit -Saint vous la fait aussi par notre voix. « Confessez au Seigneur », vous dit-il, « parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est dans les siècles », Soit que par vos chants vous releviez ses dons, soit que vous énumériez , en gémissant, vos péchés : « Confessez au Seigneur, parce qu'il est bon ,  parce que sa miséricorde est éternelle ». Car, ce n'est point seulement l'énumération, mais encore la louange de Dieu que l'on nomme confession; car si nous faisons l'une, ce n'est point sans faire l'autre aussi. D'une part, en effet, nous accusons notre iniquité avec l'espérance de;sa miséricorde, et, d'autre part, nous chantons sa miséricorde au souvenir de nos iniquités. Confessons donc au Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle. Il est des créatures qui paraissent mauvaises à quelques-uns, parce qu'elles offusquent les yeux de l'ignorance; mais c'est à tort, car Dieu a fait bon tout ce qu'il a fait, « parce qu'il est bon ». Pour plusieurs encore, Dieu paraît injuste, parce que la plupart de ses fidèles passent, dans cette vie du temps, par les difficultés et les angoisses. Mais croire cela, c'est se tromper. « Car Dieu châtie », non point celui qu'il

 

1. Ps. CXVII, 1.

 

rejette, « mais celui qu'il reçoit au nombre « de ses enfants, parce que sa miséricorde est pour les siècles (1) ».

2. « Confessons donc au Seigneur, parce qu'il est bon, et que sa miséricorde est dans  les siècles ». Disons au Seigneur notre Dieu : « Vos oeuvres sont admirables, car vous avez fait tout avec sagesse (2). Vos jugements sont droits (3); c'est à cause de l'iniquité que vous avez châtié l'homme. J'ai péché avant d'être humilié (4) ». Parlons ainsi dans notre confession, parce que, si le supplice de notre mortalité nous cause des douleurs, Dieu fait que ce supplice soit bon, « parce qu'il est bon lui-même ». Et si les douleurs et les travaux de cette vie nous redressent, et il ne sera point toujours indigné « contre nous, sa colère ne sera point éternelle, parce que sa miséricorde est dans les siècles (5) ». Qu'y a-t-il d'aussi bon que notre Dieu? Les hommes blasphèment; loin de s'humilier. de leurs crimes, ils s'en glorifient, et « Dieu fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et répand sa rosée sur les justes et sur les injustes (6) ». Qui est miséricordieux    comme notre Dieu ? Les hommes persévèrent dans leurs crimes, dans leurs injustices, et il ne cesse de les appeler à la conversion. Quelle bonté peut égaler celle de notre bien, qui nous donne de si grandes consolations dans nos douleurs? Quelle miséricorde est aussi grande que celle de notre Dieu, dont nous changeons la sentence à venir en nous changeant nous-mêmes?

 

1. Héb. XII, 6.— 2. Ps. CIII, 24. — 3. Tob. III, 2. — 4. Ps. CXVIII, 67. — 5. Id. CII, 9. — 6. Matth. V, 45.

 

(1) Dans le manuscrit fol. 17, pag. 2, on lit cette inscription: « Sermon de saint Augustin, évêque ». Il traite de la confession des péchés. Possidius en parle dans son Index, chap. 9.

 

399

 

Confessons au Seigneur qu'il est bon, que sa miséricorde est éternelle. Toute louange n'est point une confession, mais la louange de Dieu Notre-Seigneur. S'il est bien vrai de dire : « Combien le Dieu d'Israël est bon à ceux qui ont le coeur droit (1) », il paraît mauvais à l'homme au coeur pervers. Or, quel homme, s'il n'arrive de la perversité à la doctrine, de manière à louer en toute sincérité ce qu'il blâmait auparavant, à admirer ce qu'il méprisait, confessera au Seigneur que, depuis que lui-même est devenu droit, il trouve bon ce même Seigneur, qu'il estimait mauvais quand lui-même était pervers? Et comme il était pervers par sa propre malice, et qu'il est redressé par la grâce de Dieu, il doit confesser en même temps « que sa miséricorde est dans les siècles ». Nous sommes mauvais, et Dieu est bon ; c'est par lui que nous sommes bons, par nous que nous sommes mauvais. Il est bon pour nous quand nous sommes bons, et bon encore quand nous sommes mauvais. C'est nous qui sommes cruels contre nous-mêmes, lui qui est miséricordieux envers nous. Il nous appelle pour nous convertir; il attend que nous nous convertissions; il nous pardonne si nous nous convertissons, et nous couronne si nous ne le quittons point.

3. Confessons donc au Seigneur « qu'il est bon, que sa miséricorde est pour les siècles ». Toujours la confession des péchés a paru redoutable aux hommes, mais devant un homme qui est juge. Il n'arrive pas souvent que les fouets, la verge, les crocs et même le feu arrachent un aveu de la bouche; et quelquefois les membres sont brisés par les tortures , le corps est disloqué avant que la douleur ait déterminé l'âme à faire l'aveu d'un crime. Le bourreau insiste alors, on multiplie tous les genres de tourments; mais c'est en vain que l'on châtie les entrailles en les déchirant, quand la négation ferme la conscience. Pourquoi donc, au milieu de ces tortures, l'homme a-t-il craint de faire un aveu, sinon parce que l'on châtie d'ordinaire quiconque avoue sa faute? Se confesser devant un homme, c'est encourir

 

1. Ps. LXII, 1.

 

le châtiment. Se confesser devant Dieu, c'est obtenir sa délivrance. Et là, rien d'étonnant. L'homme force l'homme à confesser ce que lui-même ignore ; mais Dieu, qui nous invite à la confession, sait bien ce que nous refusons de confesser, et ne l'apprend point par notre aveu. A combien plus forte raison nous délivrera-t-il de la mort éternelle, après notre confession, lui qui épargnait la mort du temps à nos iniquités, qu'il connaissait avant notre aveu.

4. Mais, diras-tu peut-être, pourquoi Dieu exige-t-il de moi l'aveu de ce qu'il connaît déjà ? Car l'homme n'interroge un autre homme que pour connaître ce qu'il ne connaît pas. Quel est, crois-tu, le dessein de Dieu, sinon de te faire châtier ta faute par un aveu, afin de t'en délivrer lui-même par le pardon? Comment vouloir, en effet, qu'il te pardonne ce que tu refuses de reconnaître? Ecoute, en effet, le psaume, et, avec un peu d'attention, reconnais ta parole où elle se trouve. « J'ai connu mon péché », dit un pénitent, « et je n'ai point cherché à cacher « mon crime. J'ai dit : Je confesserai contre « moi mes prévarications au Seigneur, et

« vous  m'avez  remis     l'impiété de mon « coeur(1) ». Ecoute un autre psaume : « Parce que moi-même je reconnais mon iniquité, et mon péché est toujours devant mes yeux (2) ». Dès lors , ce pénitent pouvait, sans impudence, dire à Dieu : « Détournez « votre visage de mes iniquités 9 ». Le Seigneur daigne, en effet, détourner sa face des péchés d'un homme, quand cet homme ne cherche point à détourner les yeux de ses propres fautes, de manière à dire à Dieu : « Mon péché est toujours devant ma face ». Et dès lors, dire à Dieu : « Détournez votre face de mes péchés », c'est lui demander qu'il les pardonne, et non qu'il les ignore. Si donc, ô homme, tu crains d'avouer tes fautes devant un homme qui te jugera, soit parce qu'il est inique, soit parce qu'il doit agir selon la sévérité de la loi, confesse-les en toute sincérité au Seigneur, « parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est pour le siècle ».

 

1. Ps. XXXI, 5. — 2. Id. I, 5. — 3. Id. II.

 

 

DIXIÈME SERMON. SUR LE v. 1 DU PSAUME CXLIX. « CHANTEZ AU SEIGNEUR UN NOUVEAU CANTIQUE (1) ».

 

ANALYSE. — 1. Il y a deux cantiques : l'ancien et le nouveau. — 2. Quelle est l'église des saints sur la terre. — 3. Quelle est la vraie Sion, quelle en est la condition. — 4. C'est dans le Christ que nous croyons et que nous espérons la félicité.

 

1. Voici les jours où l'on chante Alleluia. Apportez, mes frères, toute votre attention à recueillir ce qu'il plaira au Seigneur de me suggérer pour notre édification, et nourrir cette charité par laquelle il nous est bon de nous attacher à Dieu. Apportez votre attention, chantres pieux, enfants de la louange et de la gloire, du Dieu véritable et incorruptible ; car tel est l'Alleluia (1). Louez Dieu, non-seulement de la voix, mais aussi de l'intelligence, et encore par les borines oeuvres, et selon l'exhortation de notre psaume, chantons au Seigneur un cantique nouveau (2). Car c'est ainsi qu'il commence : « Chantez au Seigneur un nouveau cantique ». Au vieil homme, le vieux cantique; pour l'homme nouveau, un cantique nouveau. Le vieux cantique, c'est l'Ancien Testament, comme le Nouveau Testament est le nouveau cantique. A l'Ancien Testament, les promesses de la terre, au Nouveau Testament, les promesses du ciel. Aimer les choses de la terre, y trouver ses délices, c'est chanter le cantique nouveau; mais pour chanter le cantique nouveau, il faut aimer les choses éternelles. Il n'y a que l'amour qui soit nouveau, parce qu'il ne vieillit point et qu'il renouvelle l'âme. Aussi, mes frères, vous recommandons-nous d'aimer Dieu, ou plutôt c'est lui-même qui nous le recommande. Car c'est notre avantage que nous l'aimions, et non le sien; ne pas l'aimer est un malheur pour nous, et non pour lui. Dieu n'en sera pas moins Dieu, quand l'homme n'aurait aucun amour pour lui. De Dieu nous vient l'accroissement, lui

 

1. A partir de cet endroit, jusqu'aux paroles : « Parce qu'il ne vieillit point », saint Augustin semble répéter ce qu'il a dit dans le discours sur le même psaume.

2. Ps. CXLIX, 1.

 

ne nous doit pas sa grandeur ; et néanmoins il nous a aimés le premier, au point d'envoyer à la mort son Fils unique pour nous. Ainsi Celui qui nous a faits, s'est fait l'un de nous. Comment nous a-t-il faits? « Tout a été fait par lui, et rien de ce qui est fait ne l'a été sans lui (1) ». Comment s'est-il fait l'un de nous? « Et le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous (2) ».

2. Donc, mes frères, si tout d'abord nous étions lents à l'aimer, empressons-nous du moins de lui rendre son amour. Il nous a aimés dans nos souillures, puisqu'il nous a aimés dans nos péchés. « Le Christ, en effet », comme le dit l'Apôtre, « est mort pour les impies (3) ». Or, quand il a donné sa mort pour les impies, que peut-il réserver aux justes, sinon sa vie? Voyez enfin où et par qui ce nouveau cantique est chanté au Seigneur. Quand, en effet, le Prophète nous dit: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau », il ajoute : « Louange à lui dans l'assemblée des saints (4)». Or, l'Eglise des saints peut-elle exister sur la terre ? Car le Prophète a dit que la terre est souillée de sang, qu'elle est couverte d'adultères et d'homicides (5). Comment peut-on comprendre qu'il puisse y avoir sur la terre une assemblée des saints? L'Apôtre nous l'enseigne quand il nous dit que nous marchons sur la terre, mais que notre conversation est dans le ciel (6). Ainsi se fait-il que placé sur la terre, les saints forment l'Eglise du ciel. « Qu'Israël », dit le Prophète, « se réjouisse dans celui qui l'a fait (7) ».

 

1. Jean, I, 3.— 2. Ibid. 14. — 3. Rom. V, 16. — 4. Ps. CLIX, 1. — 5. Ezéch. IX; Osée, IV, 2. — 6. Philipp. III, 20. — 7. Ps. CXLIX, 2.

 

(1) Dans le manuscrit, fol. 19, on lit cette inscription : « Sermon de saint Augustin, évêque ». Ce sermon est du temps de Pâques, et nous inspire l'amour et le désir des biens futurs.

 

401

 

Qu'Israël donc, ou les justes et les saints, tressaillent dans le Seigneur, et que les coupables tressaillent dans les biens de cette vie. Le monde finissant, la joie des injustes finira aussi, et comme Dieu demeure, la joie des justes demeurera aussi. Si donc nous appartenons à Israël, si nous voulons être Israël, ne mettons point notre joie dans ce qui a été fait, mais bien dans celui qui a tout fait. Que notre Dieu soit notre espérance. Celui qui a tout fait est meilleur que tout. Qu'est-ce qu'Israël ? Celui qui voit Dieu (1). Comment sommes-nous Israël, si nous ne le voyons pas encore? Il y a sans doute une vision pour cette vie, et il y aura une autre vision pour l'autre vie. Ici-bas nous voyons par la foi , mais dans la vie future nous verrons en réalité. Croire, pour nous, c'est voir ; aimer, c'est voir. Que voyons-nous? Dieu. Dieu lui-même, où est-il? Interroge l'apôtre saint Jean. « Dieu est charité (2) », nous dit-il. Quiconque a la charité, pouvons-nous l'envoyer bien loin. pour voir Dieu ? Qu'il rentre dans sa conscience, et là il trouvera Dieu. Mais si la charité n'est point en lui, Dieu n'y est pas non plus. Quiconque veut voir Dieu assis dans le ciel, doit avoir la charité, et Dieu sera en lui.

3. Mais « que les fils de Sion, à leur tour, tressaillent dans leur roi (3)». Il est bon de connaître quels sont ces fils. Sion signifie lieu d'observation; or, un lieu d'observation est un lieu élevé et dégagé, d'où l'on peut voir au loin ce qui arrive. Si donc, par la vertu de la foi, nous dégageons notre vie de la terre, pour l'élever bien au-dessus des vices des hommes, l'on pourra en toute vérité nous appeler Fils de Sion. Quant au roi de Sion, c'est celui-là sans doute qui s'écrie : « Pour moi, j'ai été établi par lui roi dans Sion sur sa montagne sainte (4) ». Or Sion, qui est aussi Jérusalem, c'est la véritable Sion, la véritable Jérusalem, non celle que la guerre a fait tomber, et qui est pour nous une figure, mais la Jérusalem du ciel, « cette Jérusalem qui est notre mère (5) » ; elle qui nous a engendrés, elle qui nous a nourris, elle qui est pour nous en partie étrangère en cette vie, mais qui pour la plus grande partie demeure déjà dans le ciel. Dans cette partie

 

1. Saint Jérôme, Quaest. Hebr. ad. Genes. XXXII, 28, nous semble dire avec plus de raison . Prince, ou celui qui prévaut, avec Dieu, on fort contre Dieu.

2.Jean, IV, 8,16.— 3. Ps. CXLIX, 2. —  4. Id. II, 6. — 5. Galat. IV, 26.

 

qui demeure dans le ciel, elle est la félicité des anges, et en cette partie, qui achève son pèlerinage en ce monde, elle est l'espoir des justes. De l'une, il est dit : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux » ; de l'autre, il est dit encore: « Et paix sur la terre aux hommes de « bonne volonté (1) ». Que ceux-là donc qui gémissent en cette vie, qui soupirent après la patrie, s'élancent, non des pieds du corps, mais des affections du coeur. Au lieu de chercher des navires, qu'ils prennent les ailes de la charité. Quelles sont ces deux ailes de la charité? L'amour de Dieu et l'amour du prochain. Car nous sommes en exil, dit l'Apôtre « Tant que nous sommes dans ce corps, nous a sommes exilés loin du Seigneur (2) ». Mais il nous est venu de la patrie des lettres qui nous annoncent notre retour. Ce sont ces lettres qu'on nous lit, quand l'on récite devant nous les saintes Ecritures, Bienheureux ceux qui sont dans cette patrie ! Nul souci ne les inquiète, nul péché, soit péché propre, soit péché d'autrui, ne les afflige; toute leur occupation est de louer Dieu. Ils ne labourent point, ils ne sèment point. Ce sont là des oeuvres nécessaires, et il n'y a là haut nulle nécessité.   Ils . ne volent point et ne sont point volés. Ce sont là des oeuvres d'iniquité, et il n'y a là haut nulle iniquité. Ils ne doivent ni nourrir celui qui a faim, ni vêtir, celui qui est nu, ni recevoir l'étranger, ni ensevelir les morts. Ce sont là des oeuvres de miséricorde, et il n'y a là nulle misère que l'on puisse prendre en pitié.

4. O vrai bonheur ! croyons-nous que nous puissions en jouir? Ah ! soupirons, et en soupirant, gémissons d'être ce que nous sommes et d'être où nous sommes. Où sommes-nous? Dans un monde frivole et qui passera. Qui sommes-nous ? Des mortels, jetés à terre, dans l'abjection, et, comme l'a dit un saint : « de la terre et de la poussière (3) ». Mais il est tout-puissant, celui qui nous a promis l'immortalité, l'éternité. A nous considérer, qui sommes-nous ? Mais à considérer Dieu, c'est le Tout-Puissant. De l'homme ne pourra-t-il faire un ange, celui qui, de rien, a fait un homme? Est-il vrai que Dieu puisse dédaigner l'homme, quand il envoie son Fils unique mourir pour lui ? Considérons les marques de son amour, de ses promesses, qui nous ont valu des arrhes si considérables. Nous avons

 

1. Luc, II, 14.— 2. II Cor. V, 6. — 3. Gen. XVIII, 27.

 

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pour nous la mort du Christ, le sang du Christ. Que l'humaine fragilité se redresse dès lors, et que, dans son désespoir, elle ne se détourne pas de Dieu. Celui qui nous a promis, c'est Dieu, et il est venu pour nous faire ces promesses. Il s'est montré aux hommes, et il est venu recevoir la mort, et nous promettre sa vie propre. Ainsi Dieu a voulu, par sa promesse,donner la sécurité à l'humaine fragilité, et non-seulement de vive voix, mais aussi par ses Ecritures. Il a donné sa parole à ceux qui croyaient, une caution à ceux qui doutaient; et voilà que tout est contenu dans la cédule sacrée des Ecritures. Il est venu dans cette région de notre exil, pour y recevoir ce que l'on y trouve en abondance : les opprobres, les douleurs, les affronts, la couronne d'épines, la croix, la mort. Voilà ce qu'on trouve largement ici-bas. Il est venu faire un échange, nous apportant des biens de la région d'en haut, et endurant les maux dans cette région d'ici-bas. Et toutefois, il nous a promis que nous serons un jour à l'endroit d'où il est venu, et il a dit : « Mon Père, je veux qu'ils soient aussi où je suis moi-même (1) ». Il nous a prévenus d'un tel amour, qu'il à été avec nous, où nous sommes, et qu'à notre tour, nous serons avec lui, où il est. Gardez donc le Christ, mes frères, gardez la foi, gardez le chemin. Que ce chemin vous conduise à ce que vous ne sauriez voir maintenant. Car, dans cette tête auguste, nous a été montré ce que peuvent espérer les membres. Dans ce fondement, nous avons pu voir l'édifice qu'élève notre foi et que doit parachever notre espérance.

 

1. Jean, XVII, 24.

 

ONZIÈME SERMON. POUR LA NAISSANCE DE SAINT JEAN-BAPTISTE

 

ANALYSE. – 1. Qui a préparé une lumière, pour qui et quelle lumière.— 2. Modestie de Jean-Baptiste.— 3. Dignité de Jean-Baptiste.— 4. Mystère de la Trinité, co-éternité du Père et du Fils. — 5. La Trinité se manifeste au baptême du Christ.— 6. Quels sont les ennemis occultes du Christ.— 7. Quels sont les ennemis déclarés dit Christ. — 8. Récapitulation et exhortation.

 

1. Nous tenons à votre charité, et dans la maison de Dieu, le langage du psaume que l'on vient de chanter. Quel est celui qui dit « J'ai préparé une lampe à mon Christ ; je couvrirai ses ennemis de confusion, et sur lui éclatera la gloire de ma sainteté  (1) ? » Quelle est aussi cette lampe préparée à son Christ, et quels sont les ennemis du Christ que, par cette lampe, il doit couvrir de confusion ; quelle est la sainteté de celui qui a préparé cette lampe à son Christ, laquelle doit éclater par ce même Christ ? Ce qui est

 

1. Ps. CXXXI, 17, 18.

 

manifeste, ce que l'on voit clairement, dans toutes ces paroles, c'est que le Prophète dit ici : «  A mon Christ ». Or, il est impossible de n'entendre pas ici le Christ notre Seigneur et. Sauveur ; et, en sondant, avec le secours de Dieu, la profondeur de cette parole, nous la mettons dans la, bouche de Dieu le Père. Le Père donc, ou la personne de Dieu le Père, dit par la bouche du Prophète : « J'ai préparé une lampe à mon Christ ». Or, il est inutile de dire longuement à des chrétiens que le Christ de Dieu est aussi le Fils de Dieu. Après avoir découvert la personne de l'interlocuteur,

 

(1) On lit dans le manuscrit, fol. 26 : . Sermon de saint Augustin, évêque, sur la fête du bienheureux Jean-Baptiste .— C'est un traité sublime de la Trinité, remarqué par Possidius dans l'Indic. Opp. c. 8, sous ce titre : Sur ce verset du psaume CXXXI : J'ai préparé une lampe à mon Christ.

 

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voyons quelle est cette lampe que Dieu le Père a préparée à son Fils. Le Seigneur lui-même a dit de Jean-Baptiste « Celui-là était une lampe ardente et brillante, et pour un peu de temps vous avez voulu vous réjouir à sa lumière (1) ». Il appelle donc Jean-Baptiste une lampe allumée à la source de la lumière, pour rendre témoignage à la vérité. Tel était donc l'aveuglement des hommes, tel était pour eux la faiblesse de l'oeil intérieur, qu'il leur fallut une lampe pour chercher le soleil de justice. Qu'un homme ait pur l'oeil du coeur, il le verra intérieurement et ne cherchera point une lampe qui lui rende témoignage. Après avoir dit, en effet, de cette lampe : « Pour un peu de temps, vous avez voulu vous réjouir à sa clarté » , le Sauveur ajoute : « Pour moi, j'ai un témoignage plus grand que celui de Jean (2) ». C'est donc pour les infirmes qui sont dans les ténèbres qu'on allume cette lampe, et comment l'allumer ? Le Père, en parlant de Jean, dit à son Fils : « Voilà que j'envoie devant vous mon ange, qui préparera la voie devant votre face (3) ». C'est ainsi qu'il prépare une lampe à sons Christ.

2. Comment, par cette lumière, a-t-il couvert ses ennemis de confusion ? Mais tout d'abord, voyez, comme nous l'avons dit, que cette lampe est allumée au foyer de la lumière. Saint Jean lui-même rend ce témoignage : « Pour nous, c'est de sa plénitude que nous avons reçu (4) ». Or, telle était la suréminente de Jean, qu'on ne le regardait pas seulement comme envoyé devant le Christ, mais comme le Christ lui-même. Dès lors, si la lampe eût été éteinte et enfumée par les ténèbres de l'orgueil, quand les Juifs lui envoyèrent une députation et lui demandèrent:« Qui êtes-vous (5)? Etes-vous le Christ? ou Elie ? ou le Prophète ? » il eût répondu : Je le suis. Belle occasion de jactance pour lui, puisque l'erreur des hommes lui déférait les honneurs divins. Lui-même cherchait-il à persuader ce que ses interrogateurs lui demandaient les premiers? Mais il est un humble envoyé qui va préparer la voie au Très-Haut. De là vient qu'il est l'ami de l'Epoux, parce qu'il est le serviteur qui connaît son maître. Et il dit : « Je suis la voix de celui qui crie

 

1. Jean, V, 35.— 2. Ibid. 36.— 3. Malach. III, 1 ; Matth. XI, 10.— 4. Jean, I, 16.— 5. Ibid. 19.

 

au désert: Préparez les voies au Seigneur, rendez droits ses sentiers (1) ». Je ne suis ni le Christ, ni Elie, ni le Prophète. Et eux : « Qui donc êtes-vous? » Et que leur répondit-il ? « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez la voie du Seigneur ». Déjà Isaïe avait fait cette prédiction (2) ; et l'on voit ici de qui il veut parler. Vous avez lu, nous dit-il, ces paroles dans le prophète Isaïe, et peut-être ne saviez-vous de qui il parlait. Or, c'est de moi qu'il parlait ainsi. Combien il s'abaisse, celui qui, tout à l'heure, était élevé au point qu'on le prenait pour le Christ ! oui, voyez combien il s'abaisse ! « Pour moi», dit-il, « je vous baptise dans l'eau, mais celui qui vient après moi est plus grand que moi (3)». Il pourrait être proclamé un peu plus grand que lui (4). Jean le proclame absolument plus grand que lui. Mais, dites-nous, de combien est-il plus grand ? « Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers (5) », nous dit-il.

3. Voyez déjà, dans les plans divins, pourquoi Jean est envoyé avant le Christ. Voyez combien il est inférieur, et combien, de son aveu, le Christ est plus grand, puisqu'il se dit indigne de dénouer les cordons de ses souliers. Combien est grand celui qui se dit indigne de dénouer les cordons de ses souliers? Quelle est sa grandeur? Où la chercher ? Si nous le demandons à Jean, nous ne le saurons point ; il s'humilie, ne dit rien de lui-même, ni selon la vérité; ni par jactance. Quelle est donc la grandeur de Jean qui n'est pas digne de dénouer les cordons des souliers de celui que l'on regarde comme un homme; qui nous l'apprendra ? Interrogeons le Seigneur lui-même, et disons-lui : Seigneur, voilà que Jean vous a rendu témoignage; et telle était sa grandeur parmi les hommes, qu'on le prenait pour le Christ et qu'on lui demandait qui il était, et il répondait qu'il n'était point le Christ, qu'un autre viendrait plus grand que lui, et tellement plus grand, qu'il n'était pas digne de lui délier les cordons de ses souliers. Il a parlé de vos clartés supérieures comme une lampe fidèle. Voilà ce que Jean a dit de vous. Voyons, quel est celui qui a ainsi parlé de vous, combien est grand celui qui s'est ainsi humilié devant !

 

1. Matth. III, 3.— 2. Isaïe, XI, 3. — 3. L'éditeur avoue que cette phrase est difficile à comprendre. 4. Luc, III, 26.— 5. Ibid.

 

 

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vous, et qui a proclamé en vous une si grande supériorité sur lui-même. Quel est-il? Voilà ce qu'il a dit de vous. Mais vous, parlez-nous de lui. Ecoutez ce que le Seigneur nous dit à propos de Jean : « Parmi ceux qui sont nés à des femmes, nul n'est plus grand que Jean-Baptiste (1) ». Et que dit-il encore ? « Mais « celui qui est moindre, est plus grand que lui dans le royaume des cieux (2) ». Ici, le Seigneur se désigne lui-même ; car Dieu ne se montre point quand il proclame sa grandeur. Qu'est-ce a dire : « Celui qui est moindre ? » Celui qui vient après par l'âge, est le premier par la majesté. Car Notre-Seigneur Jésus-Christ est né après Jean, mais en ce qu'il s'est fait pour nous, et non en ce qu'il nous a faits. Ecoute le Père proclamer que celui qui est né après Jean, « il l'a engendré », non plus avant Jean, non plus avant David, non plus avant Abraham, mais, « avant l'aurore  (3) ». Si donc, par condescendance pour notre faiblesse, la lampe a précédé le plein jour, et si l'on a cru que la lampe était la lumière, combien plus devons-nous croire à la lumière qui nous dit de la lampe, que « nul d'entre les fils des femmes n'est plus grand que Jean-Baptiste?» Quand donc cet homme qui n'avait point de supérieur parmi les hommes, se reconnaît indigne de dénouer les cordons des souliers d'un autre, quel est cet autre, pour qu'il ne se croie pas digne de dénouer les cordons de ses souliers, celui-là même qui n'a point de supérieur? Si Jean est tellement grand que nul homme n'était plus grand que lui, quiconque est plus grand que lui, n'est déjà plus un homme. Or, il est bien juste que la sainteté de Dieu s'épanouisse sur celui qui est plus qu'un homme, et qui s'est fait homme à cause des hommes.

4. C'est en effet sur lui que le Saint-Esprit est descendu en formé de colombe : la fleur de la sainteté, sous l'image de la colombe, sous une forme simple et innocente, s'est montrée pleinement à Jean, accomplissant cet oracle : « Et sur lui s'épanouit la fleur de ma sainteté. Pour moi », dit-il, «je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé

 

1. Matth. XI, 11.— 2. L'éditeur trouve que la ponctuation du saint docteur est meilleure ici que dans les exemplaires grecs et latins, qui disent ici et dans saint Luc, VII, 28 : Qui autem minor est in regno coelorum, major est illo. Quel serait ce moindre du royaume des cieux, glus grand que Jean-Baptiste ? 3. Ps. CIX, 3.

 

baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui  tu verras l'Esprit descendre et se reposer, c'est celui-là qui baptise dans le Saint-Esprit. Et moi », poursuit-il, « je l'ai vu et je rends ce témoignage que c'est l'élu de Dieu (1)». De qui rend-il ce témoignage ? De celui sur lequel il a vu fleurir la sainteté du Père. D'où a-t-il vu descendre l'Esprit-Saint ? car jamais le Saint-Esprit n'a été séparé du Fils, non plus que le Fils du Saint-Esprit, ni le Fils du Père, ou le Père du Fils, ou le Saint-Esprit du Fils ou du Père. Ni le Père n'est venu quelque temps avant le Fils, ni le Fils quelque temps après le Père ; car le temps n'est point en eux. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit sont un même Dieu qui a créé le temps. Il n'y a donc point lieu de dire: Le Père est le premier, le Fils le second. D'où vient le Père, de là aussi vient le Fils. Mais, diras-tu, d'où vient le Père ? Te voilà par la pensée bien au-dessus de la terre, et du ciel, et des anges, des choses visibles et des choses invisibles, bien au-dessus de tout ce qui est créé , et tu demandes : Où commence le Père ? Ce langage ne convient pas à ce qui est éternel. Ne demande point l'origine, si ce n'est pour ce qui commence. Ne t'enquiers point d'où vient ce qui est le commencement de tout ce qui commence, et qui n'a son commencement en rien, puisqu'il n'a point commencé. Or, comme le Père n'a point commencé, le Fils n'a point commencé non plus, mais le Fils est la splendeur du Père. Ainsi la clarté du feu vient d'où vient aussi le feu et la splendeur du Père vient d'où vient le Père. Or, d'où vient le Père? de l'éternité et pour l'éternité. De même la splendeur du Père vient de l'éternité pour l'éternité, et néanmoins, comme il est sa splendeur, son Fils, bien qu'il n'ait pas commencé dans le temps, il est engendré par le Père. Qui comprendra ces choses ? Purifie ton coeur, secoue la poussière , efface toute souillure. Apportons nos soins à guérir tout ce qui trouble notre oeil intérieur, et alors nous apparaîtra ce que l'on nous enseigne et ce que l'on croit avant de le voir.

5. Nous croyons, néanmoins, mes frères. Que croyons-nous? Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne se devancent nullement parle temps. Et toutefois, quoique le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ne se devancent par aucun temps,

 

1. Jean, I, 33, 31.

 

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je ne saurais certainement nommer le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, sans que ces noms soient dans le temps et au pouvoir du temps. Il n'y a ni priorité dans le Père ni postériorité dans le Fils, et pourtant je n'ai pu les prononcer que l'un après l'autre, en donnant son temps à chaque syllabe, et la seconde syllabe n'a pu se faire entendre que la première ne fût passée. En nommant ce qui est au-dessus du temps, chaque syllabe a demandé un temps précis. C'est donc ainsi, mes frères, que toute la Trinité s'est montrée dans le fleuve, alors que Jean baptisait Notre-Seigneur, et que cette Trinité se révélait d'une manière sensible à notre chair. Jésus, en effet, fut baptisé, il sortit de l'eau et une voix vint du ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances (1) ». Le Fils se révéla dans l'homme, le Saint-Esprit dans la colombe, et le Père dans la voix. Une chose visible se montre visiblement, si tant est qu'on puisse appeler chose ce qui est plutôt la cause de toute chose, si tant est encore qu'elle soit cause. Que disons-nous, en effet, quand nous parlons de Dieu? Et pourtant nous parlons de lui , et il permet notre langage, lui qui n'est pas comme. nous pouvons l'imaginer. Mais, par condescendance pour les hommes, le voilà qui apparaît sous la forme de colombe, et ainsi s'accomplit cet oracle : « Sur lui s'épanouira la fleur de ma sainteté ».« Fleurira », est-il dit: apparaîtra visiblement. Rien, dans un arbre, n'est aussi visible que la fleur, rien de plus apparent. Courage maintenant, nous voici arrivé aux dernières paroles de notre psaume : « Sur lui s'épanouira la fleur de ma sainteté (2) ». Toutefois il me souvient que j'ai omis de dire quels sont ces ennemis que la lampe a couverts de confusion.

6. « J'ai préparé une lampe à mon Christ». Quelle lampe ? Jean. C'est le Père qui parle ainsi du Fils. Interrogeons le Fils lui-même. « C'était une lampe ardente et brillante. Je revêtirai ses ennemis de confusion ». Or, quels sont les ennemis déclarés du Christ, sinon les Juifs? Car le Christ a aussi des ennemis occultes. Tous ceux qui vivent dans l'iniquité, dans l'impiété, sont ennemis du Christ, bien qu'ils soient marqués de son nom et appelés chrétiens. C'est à eux qu'il sera dit : « Je ne vous connais point » , et eux

 

1. Matth. III, 17.— 2. Ps. CXXXI, 18.

 

répondront: « Seigneur, n'avons-nous pas bu et mangé en votre nom, et en votre nom encore fait beaucoup de prodiges (1)? » Qu'avons-nous mangé et bu en votre nom ? Car ils n'attachaient pas un bien grand prix à leur nourriture, et ils prétendaient, par là, appartenir au Christ. Il est un aliment que l'on boit et que l'on mange, et qui est le Christ. Or, les ennemis du Christ le mangent et le boivent. Les fidèles connaissent l'Agneau sans tache dont ils se nourrissent, et puissent-ils s'en nourrir de manière à ne mériter aucun châtiment ! Car l'Apôtre l'a dit : « Quiconque mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement (2) ». Ils sont donc ennemis du Christ, ceux qui préfèrent la vie d'iniquité à la vie qu'ils lui doivent, et qui redoutent son avènement quand on leur dit qu'il viendra juger les vivants et les morts. S'ils le pouvaient, ils l'empêcheraient de venir; et comme ils n'ont pu l'empêcher de venir, ils lui interdiraient le retour. Les Juifs ont déjà prétendu l'empêcher de revenir. Le Fils fut envoyé aux mauvais colons, à ces locataires perfides qui ne voulaient point payer le loyer, à ceux qui lapidaient les serviteurs qu'on leur envoyait. Alors le Père de famille, le Maître de la vigne se dit : « J'enverrai mon Fils, peut-être le respecteront-ils ? » Mais eux songèrent et se dirent : « Voici l'héritier; allons, tuons-le, afin que l'héritage soit à nous. (3) » Impuissants à l'empêcher de venir de la part de son Père, ils voulurent lui interdire le retour à son Père. Mais à qui se prenaient-ils? Ils voyaient un homme mortel, qu'ils méprisaient; mais ils ne purent en lui tuer que la mort. La mort du Christ fut la mort de la mort elle-même. Pour lui, il est ressuscité et s'est élevé avec son Père, pour en revenir. Pourquoi craignez-vous? Aimez, et vous serez en sûreté. Ne disons- nous pas dans nos prières : «Que votre règne arrive (4)? » Nous prions donc, mes frères, et nous craignons d'être exaucés ?

7. Mais ceux-là, comme nous l'avons dit, sont des ennemis occultes. Parlons de ces ennemis déclarés qui ont eu pour lui une haine ouverte, qui ont sévi contre lui, l'ont saisi, flagellé, insulté, crucifié, mis à mort, gardé dans le sépulcre. Voyons comment

 

1. Luc, XIII, 26 ; Matth. VII, 22, 23.— 2. I Cor. XI, 29.— 3. Luc, XX, 13, 14.—  4. Matth. VI, 10.

 

 

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cette lampe les a couverts de confusion. Quand ces mêmes ennemis virent que le Seigneur faisait des miracles, « Dis-nous », lui demandèrent-ils, « par quelle autorité tu fais ces choses (1) ». Ils le questionnaient avec une intention hostile, afin de le saisir comme blasphémateur, s'il disait que c'est par sa propre autorité. Mais il agit comme il l'avait fait à propos de la pièce de monnaie, quand ils voulaient le calomnier. Si, d'une part, il répondait: Payez le tribut à César, ce qui eût été avilir la nation juive, en la déclarant assujétie et tributaire; que si, d'autre part, il disait : Ne payez point le tribut, ils devaient l'accuser, devant les amis et les ministres de César, comme empêchant de payer le tribut. Or, le Sauveur : « Montrez-moi », dit-il, « une pièce de monnaie; de qui sont cette image et cette inscription? De César », répondirent-ils. « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (2) ». C'était dire :  «Si César recherche son image sur une pièce de monnaie, Dieu ne cherche-t-il point son image dans l'homme? De même, en cette occasion, ces calomniateurs « parlèrent en un coeur et en un coeur (3) ». Ils n'eussent parlé qu'en un seul coeur, si, dans leur langage, ils n'eussent eu un cœur double, et, comme il a été dit plus haut, un cœur combiné, mais non simple. Voyez en effet quelle différence ! Il est dit des serviteurs de Dieu que tous n'avaient qu'un même cœur : « Ils n'avaient qu'une même âme et un seul coeur (4) » en Dieu. Beaucoup d'hommes simples n'ont qu'un seul coeur; un seul homme fourbe a deux coeurs. Donc, parce que c'était dans un coeur et dans un coeur que ces hommes faisaient à Jésus cette question : « Dis-nous par quelle autorité tu fais ces prodiges? » Ils voulaient dire, d'une part : nous le déclarer, c'est gagner nos adorations; nous le déclarer, c'est avoir droit à nos respects; si tu nous le déclares, nous t'adorons; et d'autre part, car il y avait en eux duplicité : si tu le dis, nous t'accuserons; si tu le dis, nous aurons de quoi te saisir ; si tu le dis, nous aurons de quoi te charger. Voilà des ennemis. Mais la lampe va les confondre. Tout à l'heure vous les verrez dans la confusion, Et maintenant qu'il est temps d'allumer nos lampes, que les ennemis du Christ soient confondus par cette lampe que le Père a préparée à son

 

1. Luc, XX, 2.— 2. Matth. XXII, 19-21.— 3. Ps. XI, 3.— 4. Act. IV, 32.

 

Christ. « Car celui-là était une lampe ardente et brillante », nous dit le Sauveur lui-même. Que répond donc le Christ à leur question :, « Dis-nous avec quelle autorité tu fais ces prodiges? — Je vous ferai à mon tour une seule question. Dites-moi : Le baptême de Jean, d'où venait-il? Du ciel ou des hommes? Mais, dans leur trouble intérieur, ils se disaient: Si nous répondons : Du ciel, il nous dira : Pourquoi, ne croyez-vous pas en lui? » C'est-à-dire : Pourquoi me demander en vertu de quelle autorité j'opère ces prodiges, quand Jean m'a rendu le témoignage que vous me demandez? «Donc si nous répondons : Du ciel, il nous dira Pourquoi ne croyez-vous point en lui? Si nous disons: Des hommes, nous craignons le peuple, car tous regardent Jean comme un Prophète (1) ». Partagés entre la crainte du peuple et la crainte de la vérité, envieux d'une part et craintifs d'autre part, et aveugles de part et d'autre, ils répondirent : « Nous ne savons ». La lampe s'est montrée, les ténèbres ont fui. Bien qu'ils demeurassent présents de corps, en effet, leur coeur s'était enfui, quand ils répondirent qu'ils n'en savaient rien. La crainte est la marque d'un coeur qui fuit. Ils craignaient d'être lapidés par te peuple, s'ils disaient que le baptême de. Jean venait des hommes; ils craignaient d'être convaincus parle Christ, s'ils confessaient que le baptême de Jean était venu du ciel. Ils s'enfuirent avec honte. Le nom de Jean les remplit de crainte, et la crainte les mit en fuite. Et le Sauveur : « Je ne vous dirai pas non plus par quelle autorité j'opère ces prodiges».

8. Jean-Baptiste est donc la lampe préparée au Christ Notre-Seigneur. Ses ennemis; qui l'interrogeaient pour le surprendre, se retirèrent avec confusion, quand parut la lumière de cette lampe. Alors s'accomplit cette parole : « Je couvrirai ses ennemis de confusion ». Pour nous, mes frères, qui connaissons te Seigneur, et par son précurseur Jean-Baptiste, et même parle témoignage du Sauveur dont il disait : « J'ai un témoignage supérieur à Jean », devenons, par la foi au Christ, le corps de cette tête auguste, afin qu'il n'y ait qu'un seul Christ, tête et corps, et une fois que nous serons devenus « un », s'accomplira en nous cet oracle : « Sur lui s'épanouira ma sainteté ».

 

1. Matth. XXI, 21-27.

 

 

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DOUZIÈME SERMON. POUR LA VIGILE DES APOTRES SAINT PIERRE ET SAINT PAUL (1).

 

ANALYSE.— 1. Pierre interroge trois fois par le Seigneur au sujet de son amour.— 2. Contre ceux qui divisent le troupeau du Seigneur.— 3. Contre les Donatistes qui renferment le troupeau du Seigneur dans l'Afrique.— 4. Aveuglement des Donatistes, plus grand encore que celui des Juifs.— 5. Eloignement du schisme.

 

1. Tout ce que l'on vient de vous lire du saint Evangile a été fait et dit après la résurrection du Seigneur. Nous avons dore entendu le Seigneur questionnant l'apôtre saint Pierre, et lui demandant s'il l'aimait (1). C'était ainsi le Seigneur qui s'adressait au serviteur, le Maître au disciple, le Créateur à l'homme, le Rédempteur à l'homme racheté, la force à la crainte, la science à l'ignorance, et, pour lui, se faire interrogateur, c'était se montrer enseignant. Car le Christ était loin d'ignorer rien de ce que Pierre avait dans le coeur. Il interroge une première fois. Pierre lui répond ; mais cela ne suffit point. Il fait une seconde question, qui ne diffère nullement de la première, tandis que Pierre fait aussi la même réponse. Une troisième fois revient la question, et l'amour s'affirme une troisième fois. Jésus questionnait trois fois au sujet de son amour, celui que la crainte avait fait renier trois fois. Car, à la mort du Sauveur, Pierre craignit, et la crainte en fit un renégat. Mais le Seigneur, une fois ressuscité, lui mit au coeur l'amour qui bannit la crainte. Que pourrait dès lors craindre Pierre ? Quand il renia son maître, il ne le renia. que par la crainte de mourir. Mais que peut-il craindre après la résurrection du Seigneur, en qui la mort est morte elle-même ? car celui qui l'interrogeait, qui était vivant sous ses yeux, était celui-là même qu'on avait enseveli après sa mort. Il était là, celui qu'on avait suspendu à la croix. Quand les Juifs faisaient juger le Sauveur, Pierre interrogé, lui aussi; et ce qui est pire, interrogé par une femme, et ce qui est le comble de la honte, interrogé par une servante, Pierre fut saisi de crainte et renia son Maître. Il trembla à la question d'une

 

1. Jean, XXI.

 

servante, il tint ferme à la question de son Maître. Or, comme il confessait son amour, une première,. une seconde et une troisième fois, le Seigneur lui confia ses brebis : « M'aimes-tu ? » lui dit Jésus. « Seigneur, vous savez que je vous aime ». Et le Seigneur : « Pais mes agneaux (1) ». Et cela une fois, puis une seconde, puis une troisième fois, comme s'il n'y avait aucun autre moyen pour Pierre de montrer son amour pour le Christ, s'il n'était le pasteur fidèle sous le prince des pasteurs. « M'aimes-tu ? Je vous aime (2) ». Et que feras-tu pour moi, afin de lue montrer ton amour? Chétif mortel, due peux-tu donner à ton Créateur ? Etre racheté en face de ton Rédempteur, tout au plus soldat en face de ton roi, que peut me procurer ton amour? Que feras-tu, pour moi ? Ce que j'exige uniquement de toi, c'est de « paître mes brebis (3) ».

2. Voyez cependant, mes frères, la part que des serviteurs infidèles se sont faite dans le troupeau du Seigneur, en divisant ce qu'ils n'ont pas acheté. Il s'est rencontré, en effet, des serviteurs infidèles qui ont divisé le bercail du Christ, et qui, par une sorte de larcin, se sont fait des bénéfices de son troupeau, et vous leur entendez dire: Celles-ci sont mes brebis. Que viens-tu faire parmi mes brebis? Que je ne te trouve point dans mes brebis. Mais si, d'une part, nous disons mes brebis, et que d'autre part ils disent encore leurs brebis, le Christ a donc perdu, les siennes. Figurez-vous le prince des pasteurs, .le maître; du troupeau, qui se. tient debout, pour faire le discernement et juger entre ses serviteurs. Toi, que dis-tu ? Voici mes brebis. Et toi, que dis-tu ? Encore : Voici les miennes. Mais où

 

1. Jean, XXI, 16.— 2. Ibid. 17.— 3. Ibid.

(1) Au manuscrit, fol. 28, on lit : « Sermon de Saint Augustin, évêque, pour la vigile des Apôtres ».

 

 

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sont donc celles que j'ai rachetées? Mauvais serviteurs ! Vous les appelez vos brebis, et vous revendiquez pour vous ce que j'ai racheté, vous qui périssiez si je ne vous eusse rachetés. Pour nous, à Dieu ne plaise que nous vous appelions nos brebis ! Cette expression n'est point catholique, elle n'est point vraie, elle n'est point de Pierre, puisqu'elle est contre la Pierre.. Vous êtes brebis, mais de celui qui a racheté et vous et nous. Nous n'avons qu'un seul Seigneur. Il est pasteur, on ne saurait le conduire. Il fait paître ses brebis, et ce que nul ne fait à propos des brebis, il en a donné le prix et dressé le contrat. Le prix, c'est son sang; le contrat, c'est l'Evangile dont vous venez d'entendre la lecture. Que dit-il à Pierre? « M'aimes-tu? Je vous aime. Pais mes brebis ». A-t-il dit les tiennes? Voulez-vous savoir à qui il dit les tiennes ? Ecoutez donc ce livre sacré que l'on nomme Cantique des Cantiques. C'est là qu'il est parlé d'amour sacré, de l'Epoux, de l'Epouse, du Christ et de l'Eglise : et tout ce livre n'est qu'un chant nuptial, comme on dirait un Epithalame ; mais le chant d'une couche sainte , d'une couche sans tache. « C'est dans le soleil qu'il a placé son tabernacle (1) » ; c'est-à-dire au grand jour, en public, de manière à le mettre en vue et non à le dérober. « Et lui-même est comme un Epoux qui,sort de son lit nuptial ». Car il a pris une épouse, la chair de l'homme, son lit nuptial était le sein d'une vierge. C'est là qu'il s'est uni à l'Eglise, afin d'accomplir cet oracle : « Et ils seront deux dans une seule chair (2) ».

3. Il s'établit donc un dialogue entre ces amants augustes, le Christ et l'Eglise. —L'Eglise s'écrie : « Dis-moi , ô toi qui chéris mon âme, où tu fais paître tes brebis, où tu les fais reposer à midi ». Pourquoi te demander « où tu fais paître tes brebis, où   tu les fais reposer pendant midi ? C'est afin que je n'aille point tomber, comme ignorée, sur les troupeaux de tes compagnons ». Ainsi donc, je souhaite que tu m'enseignes où tu fais paître, où tu fais reposer tes brebis pendant le jour, afin de ne pas m'égarer quand j'irai vers toi, « de peur que je ne sois comme voilée sur les troupeaux de tes compagnons (3) », c'est-à-dire qu'au lieu d'aller à ton troupeau, je n'aille « comme couverte

 

1. Ps. XVIII, 6.— 2. Gen. II, 24; Matth. XIX, 5.— 3. Cant. I, 6.

 

d'un voile » à ceux de tes compagnons. Qu'est-ce à dire « couverte d'un voile (1)», sinon comme cachée et ignorée? Les Donatistes savent donner à ces paroles leur propre sens, non le sens des Ecritures. Voici ce qu'ils disent en effet : L'Afrique est au midi, car le midi du monde c'est l'Afrique; dès lors l'Eglise demande au Seigneur : « Où fais-tu paître ton  troupeau, où le fais-tu reposer? » Et celui-ci répond : « Au midi » ; c'est-à-dire, ne me cherchez qu'en Afrique. Lis et comprends, esprit de mensonge; voilà maintenant le miroir sous tes yeux. C'est là que je te prends. Comprends que c'est toujours l'Epouse qui interroge. Pourquoi faire que ce soit déjà la réponse de l'Epoux? Reconnais du moins le genre féminin. « Où fais-tu paître et reposer ton troupeau à midi? De peur que je ne sois comme voilée ». Or, voilée est du féminin, je pense, et non du masculin. Donc, ô Seigneur, que l'Afrique soit le midi : que l'on doive comprendre comme ils comprennent. L'Afrique, c'est le midi ; c'est la part faite aux Donatistes. C'est là qu'on a fait la division; c'est là qu'à travers le troupeau du Christ s'est promenée la scie de séparation. C'est donc en quelque sorte l’Eglise d'au-delà des mers, où n'est point faite la division, qui s'écrie : « Indique-moi , ô toi que chérit mon âme, où tu fais paître et reposer ton troupeau dans le midi ». J'entends dire, en effet, qu'il y a un parti de Donat, que les uns sont catholiques, les autres Donatistes; indique-moi, dès lors, où tu fais paître tes brebis, de peur que je ne me trompe en venant à toi. Je veux une indication, parce que je redoute l'incertitude. « Indique-moi où tu fais paître et reposer ton troupeau au midi ». Pourquoi demandé-je cette indication ? « C'est que je crains d'être comme voilée », car je suis comme ignorée, comme voilée au parti de Donat, c'est là qu'on me prêche et sans me voir.

4. Voici ce que disent les Ecritures : « Il arrivera dans les derniers jours que la montagne du Seigneur sera en évidence, elle s'élèvera sur le sommet des montagnes, par-dessus toutes les collines, et toutes les nations y viendront en foule (2) ». On parle d'une montagne, et cette montagne est voilée pour le parti de Donat. Heurter contre une

 

1. Il y a en grec, peribalomene, et dans la Vulgate vagans.

2. Isaïe, II, 2.

 

pierre est bien pardonnable. Mais heurter contre une montagne, quels yeux faut-il avoir? O mes frères ! les Juifs sont plus dignes de pardon ; ils ont heurté contre une pierre, et les hérétiques vont heurter une montagne ! Comment les Juifs ont ils trébuché contre la pierre? C'est que le Christ était encore petit, à sa passion, et il est dit qu' « ils ont heurté contre la pierre d'achoppement (1) ». Or, le saint prophète Daniel eut une vision, et il écrivit (2) ce qu'il avait vu, et il dit avoir vu une pierre détachée « de la montagne sans le secours d'aucune main ». C'est le Christ qui venait du peuple juif. Car ce peuple était aussi une montagne, puisqu'il formait un royaume. Pourquoi « sans le secours de la main? » C'est-à-dire que cette pierre se détacha sans travail humain, puisque nul homme ne dut s'approcher de la Vierge, en sorte qu'il est né sans aucune oeuvre de l'homme. Or, cette pierre « détachée de la montagne, et sans secours humain », brisa la statue qui figurait le royaume de la terre. Qu'est-il dit encore ? Que telle est la pierre contre laquelle ont heurté les Juifs. « Ils ont trébuché contre la pierre d'achoppement ». Quelle est cette montagne contre laquelle viennent heurter les hérétiques? Ecoute Daniel lui-même. « Et la pierre grandit et devient une grande montagne au point de remplir toute la terre (3) ». C'est avec raison que le Psalmiste a dit à Notre Seigneur sortant du tombeau: « Elevez-vous, Seigneur, par-dessus les cieux, et que «votre gloire éclate par toute la terre (4) ». Qu'est-ce à dire que votre gloire éclate par toute la terre? Que votre Eglise, que votre épouse soit sur toute la terre. Et cependant elle s'écrie : « Indique-moi, ô toi que chérit mon âme ! » Me voilà partout, sur tous les confins de la terre, et je suis « voilée » pour les Africains. Indique-moi dès lors, de peur que je ne sois comme voilée pour les troupeaux, non plus de tes brebis, mais de tes compagnons. Car tes compagnons ont fait des schismes. Quels sont ces compagnons? Ceux qui se sont approchés de la table du Seigneur, et dont il est dit dans un autre psaume : « Celui qui mangeait mon pain (5) » ; dont il est dit aussi : « Qu'un ennemi m'ait outragé, je l'aurais supporté, que celui qui me hait s'élève en

 

1. Hom. IX, 32.— 2. Dan. II, 34.— 3. Ibid. 35.— 4. Ps. CVII, 6.— 5. Id. XL, 10.

 

paroles contre moi, je me déroberais à ses poursuites; mais toi, un autre moi-même, toi mon chef, toi mon ami, toi le familier de mes repas, avec qui je marchais d'accord dans la maison du Seigneur (1) ! » D'accord autrefois, maintenant en désaccord, parce qu'il n'y a plus de sentiment commun. C'est au milieu de ces compagnons que l'Epouse redoutait de tomber. Je crains d'errer, dit-elle; je crains que, « voilée » en quelque sorte, je ne vienne à tomber parmi les troupeaux de tes compagnons, et à me perdre dans mon égarement; ce baptême que j'ai reçu, je crains de le perdre tout entier, en le renouvelant.

5. Vous avez entendu les transes de l'Epouse, écoutez la réponse de l'Epoux. Aussitôt après ces paroles de l'Epouse, l'Epoux reprend : « Si tu ne te reconnais point, ô la « la plus belle d'entre les femmes (2) ». O Eglise catholique, belle parmi les hérésies ! « Si tu ne te reconnais point » , si tu n'es pas attentive à me trouver là même où tu as appris à me connaître, si tu ne préfères de beaucoup mes Ecritures à toute parole des hommes, si tu ne sais pas que tu es partout, si tu ne te reconnais point dans ces paroles du Psalmiste : « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage (3). Si donc tu ne te reconnais point », que va-t-il ajouter? «Sors !» a Si tu ne te reconnais point, sors ! » Parole sinistre, parole déplorable : « Sors ! » Dieu la veuille éloigner de nous ! Voyez de qui il est dit : « Ils sont sortis d'entre nous, mais ils n'étaient point des nôtres (4) ». On dit : « Sors », au mauvais serviteur, parce que « le serviteur ne demeure point toujours dans la maison, tandis que le Fils y demeure toujours (5) ». Voulez-vous voir que l'on dit « sors » au mauvais serviteur? Que dit-on au bon serviteur ? « Entre dans la joie de ton « Maître (6) ». Quiconque, dès lors, entend, quiconque est membre de l'Epouse du Christ, doit redouter cette parole : « Si tu ne te reconnais pas, ô la plus belle des femmes, sors et va sur les traces des troupeaux (7)». Qu'est-ce à dire « sur les traces des troupeaux? » Dans les erreurs humaines, et non sur la voix du Pasteur. Nous avons les traces du Pasteur, et l'on ne s'égare point en les suivant. « Le Christ a souffert pour nous, nous laissant l'exemple, afin que nous suivions ses

 

1. Ps. LIV, 13-15.— 2. Cant. I, 7.— 3. Ps. II, 8. — 4. I Jean, II,19.— 5. Jean, VIII, 35.— 6. Matth. XXV, 21.— 7. Cant. I, 7.

 

 

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traces (1). Donc, si tu ne te reconnais point, sors « et va sur les traces des troupeaux, et fais « paître tes boucs (2) ». « Des boucs, et les tiens ». Vous savez que les brebis sont à la droite, et les boucs à la gauche. « Fais donc paître tes

 

1. Pierre, II, 21.— 2. Cant. I, 7.

 

Boucs ». Pourquoi « tes boucs? » Parce que tu es sortie, voilà que tu fais « paître tes boucs », comme le fait Donat. Mais si tu ne sors point, tu feras paître « mes brebis (1) », comme le fait Pierre.

 

1. Jean, XXI, 17.

 

TREIZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT LAURENT, MARTYR.

 

ANALYSE.— 1. Eloge de saint Laurent, et comment on doit célébrer les fêtes des martyrs.—2. L'exemple des martyrs nous excite à vivre saintement et à nous mettre en garde contre le diable.— 3. Nous sommes plus que les Juifs enfants d'Abraham.— 4. Contre ceux qui profanent par l'intempérance les fêtes des martyrs.— 5. Les affligés doivent prendre saint Paul pour modèle. — 6. Charité maternelle chez Paul; et plus encore dans la divine sagesse.— 7. La nécessité, mère des bonnes oeuvres.— 8. Cette vie n'est qu'un combat contre la mort. — 9. Les biens de la vie éternelle sont au-dessus de nos forces.— 10. Recommandation du suffrage mutuel de la prière.

 

1. L'ennui de l'auditeur nous ferait supprimer le discours, qu'exige néanmoins l'obéissance du martyr. Nous allons donc, avec le secours du Seigneur, le mesurer de telle sorte qu'il ne soit ni trop long, ni trop court, mais simplement suffisant. C'est aujourd'hui, à Rome, un grand jour de fête, que célèbre une grande affluence de peuple. Unissons-nous à ce peuple: absents de corps, soyons néanmoins par l'esprit avec nos frères, en un même corps, et sous un même chef. La mémoire de ses mérites ne se borne point, pour notre martyr, à la terre où est le sépulcre de son corps. Partout on lui doit un saint respect. La chair n'occupe qu'un seul endroit, tuais l'âme victorieuse est avec Celui qui est partout. Or, comme on nous l'apprend, le bienheureux Laurent était un jeune homme à l'âme virile et grave, recommandable surtout par son âge plein de force, par sa couronne qui ne doit point se flétrir. C'était un diacre, par ses fonctions l'inférieur de l'évêque, par sa couronne l'égal de l'Apôtre. Or, l'Eglise, a établi ces anniversaires des glorieux martyrs, afin d'amener par la foi à les imiter, ceux qui ne les ont point vus souffrir, de les stimuler par ces solennités. Le coeur humain oublierait peut-être ce que ne rappellerait point une fête anniversaire. Sans doute, on ne saurait établir des solennités pour tous les martyrs, car il n'en manquerait pas pour chaque jour, puisque dans le cours de l'année on ne trouverait pas un jour où quelque martyr n'ait été couronné sur la terre. Mais que les plus belles solennités soient continuelles, et bientôt elles nous fatigueront; tandis que des intervalles ravivent notre amour. Pour- nous, écoutons ce qui est prescrit, soyons attentifs aux promesses qui sont faites. A chaque solennité d'un martyr, préparons notre coeur à le fêter, de manière à n'être jamais sans l'imiter.

2. C'était un homme, et nous sommes des hommes. Celui qui l'a créé nous a créés aussi; et nous sommes rachetés au même prix qu'il a été racheté. Nul homme chrétien dès lors ne saurait dire : Pourquoi moi ? Encore moins, doit-il dire : Pour moi non. Mais bien : Pourquoi pas moi ? Vous avez entendu le bienheureux Cyprien, modèle et

 

(1) Au manuscrit, fol. 31, page 2, on lit: « Sermon de saint Augustin, évêque, pour la fête de saint Laurent ».- Le commencement semble indiquer un trouble causé par ceux qui profanaient les fêtes des martyrs par des danses déplacées. Il y revient au n° 4.

 

 

chantre des martyrs : « Pendant la persécution », dit-il, « c'est le combat qui nous vaut la couronne ; pendant la paix, c'est la conscience (1) ». Que nul donc ne s'imagine que le temps lui manque ; ce n'est point toujours l'heure de souffrir, c'est vrai, mais c'est toujours l'heure de bénir. Et que nul ne se croie faible, quand c'est Dieu qui nous donne des forces, de peur qu'en craignant pour lui-même, il ne désespère du divin ouvrier. Aussi Dieu a-t-il voulu que tous les âges trouvassent des modèles chez les martyrs, ainsi que les deux sexe. Voilà des vieillards couronnés, des jeunes hommes couronnés, des adolescents couronnés, des enfants couronnés, des hommes couronnés, des femmes couronnées. Et parmi les femmes, tout âge est couronné; et nulle femme n'a dit : Mon sexe me rend impuissante à vaincre le diable. Elle s'est appliquée à renverser l'ennemi qui l'avait elle-même renversée, à terrasser par la foi celui qui l'avait gagnée par la séduction. Les femmes ont-elles donc présumé de leurs forces, quand il est dit à l'homme : « Qu'as-tu que tu n'aies point reçu (2) ? » La gloire des martyrs est donc la gloire du Christ qui a précédé les martyrs, qui anime les martyrs, qui couronne les martyrs. Et toutefois, bien qu'il y ait des temps de paix et des temps de persécution, est-il un temps sans persécution cachée ? Aucun. Ce lion, appelé aussi dragon, ne rugit pas toujours, n'est pas toujours en embuscade, mais il est toujours à poursuivre. En temps de violence ouverte, il n'y a pas d'embûches; en temps d'embûches, il n'y a point de violence ouverte , c'est-à-dire, quand il rugit comme lion, il ne se glisse point comme dragon, et quand il se glisse comme dragon, il ne rugit point comme lion ; mais comme il est toujours ou lion ou dragon, il est toujours à persécuter. Quand le rugissement s'éteint, crains les embûches ; quand les embûches sont découvertes, évite le lion qui rugit. Or, c'est éviter et le lion et le dragon que conserver toujours son coeur dans le Christ. Tout objet de nos craintes, en cette vie, passera. Mais, ni l'objet de notre amour ne passera dans l'autre vie, ni ce qu'il nous faut craindre.

 

1. C'est ainsi que le saint athlète termine son traité de l'exhortation au martyre, qu'on lisait publiquement dans les églises d'Afrique, ainsi que le prouve ce passage de saint Augustin.

2. I Cor. IV, 7.

 

Tout à l'heure, le Seigneur s'adressait aux Juifs dans l'Evangile, et leur disait : « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens, qui bâtissez des tombeaux aux Prophètes, et qui dites : Si nous avions été du temps de nos pères, nous n'aurions pas répandu avec eux le sang des Prophètes. Aussi, vous vous rendez à vous-mêmes le témoignage que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les Prophètes, vous comblerez donc la mesure de vos Pères (1) ». Dire, en effet : « Si nous avions été du temps de nos pères, nous n'aurions pas été d'accord avec eux pour tuer les Prophètes », c'est dire qu'ils étaient leurs enfants. Pour nous, si nous marchons dans le chemin droit, nous appellerons nos pères, non point ceux qui ont tué les Prophètes, mais nos pères, ceux qui ont été tués par leurs pères. De même que l'on dégénère par les moeurs, on devient fils par les moeurs. On nous appelle en effet, mes frères, des enfants d'Abraham, et toutefois nous n'avons point vu la face d'Abraham, et nous ne descendons point de lui par la voie de la chair. Comment donc sommes-nous ses fils ? Non point par la chair, mais parla foi. « Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice (2) ». Si donc c'est la foi d'Abraham qui a fait sa justice, tous ceux qui, après Abraham, ont imité sa foi, sont devenus fils d'Abraham. Les Juifs, ses fils selon la chair, ont dégénéré, et nous, qui sommes nés des Gentils , nous avons acquis, en l'imitant, ce qu'ils ont perdu par leur déviation. Gardons-nous donc de croire qu'Abraham soit leur père, bien qu'ils soient descendus d'Abraham selon la chair. Leurs pères sont ces hommes dont ils avouent les crimes : « Si nous avions été du temps de nos pères», disent-ils, « nous n'aurions pas été d'accord avec eux pour tuer les Prophètes ». Comment peux-tu dire que tu n'aurais pas été d'accord avec ceux que tu appelle tes pères? S'ils sont tes pères, tu es leur fils. Si tu es leur fils, tu aurais été d'accord avec eux ; et sans accord tu n'es plus leur fils. Si tu n'es plus leur fils, ils ne sont plus tes pères. Le Seigneur veut donc te convaincre, par là, qu'ils feront, eux aussi, ce qu'ont fait les premiers, puisqu'ils se les donnent pour pères. « Vous vous rendez donc à vous-mêmes », leur dit Jésus-«Christ, « ce témoignage que vous êtes les fils de ceux qui ont

 

1. Matth. XXIII, 29-32.— 2. Gen. XV, 6.

 

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tué les Prophètes », puisque vous les appelez vos pères. Or, à votre tour, « vous comblerez la mesure de vos pères ».

4. Considérons maintenant quels sont les fils des victimes et quels sont les fils des bourreaux. Vous en voyez beaucoup accourir aux fêtes des martyrs, bénir leurs coupes aux fêtes des martyrs, revenir rassasiés des fêtes des martyrs; et néanmoins, si vous les voyez de tout près, vous les trouvez parmi les persécuteurs des martyrs. C'est d'eux, en effet, que viennent le tumulte, les séditions, ces danses toujours lubriques, en abomination à Dieu, et maintenant qu'ils ne sauraient persécuter de leurs pierres ces saints couronnés, ils le font de leurs coupes à boire. Qui étaient-ils, et de qui étaient-ils fils, ces hommes dont on a interdit les danses, tout récemment, presque hier, à la fête et dans le sanctuaire du saint martyr Cyprien (1) ? C'est là qu'ils dansaient, là qu'ils s'ébattaient dans la joie, là que leurs voeux impatients attendaient cette solennité pour se réjouir ; c'est à cette fête qu'ils voulaient toujours venir. Parmi lesquels devons-nous les compter ? Parmi les persécuteurs des martyrs, ou parmi les fils des martyrs ? On l'a vu quand la défense les a jetés dans la sédition. Aux fils la louange, aux persécuteurs les danses. Aux fils les saintes hymnes, à ceux-là les festins. Peu importe qu'ils paraissent honorer leur mémoire. Avec leurs honneurs ils ressemblent à ceux qui disaient: « Si nous avions été dans ces temps, « nous n'aurions pas été d'accord avec nos pères pour tuer les martyrs, ou tuer les Prophètes ». Mettez votre foi d'accord avec celle des martyrs, et nous croirons que vous n'eussiez pas été d'accord avec les bourreaux des martyrs. D'où vient aux martyrs leur couronne ? C'est, j'imagine, de ce qu'ils ont marché dans la voie de Dieu, de ce qu'ils ont souffert, de ce qu'ils ont aimé leurs ennemis et prié pour eux. Telle est la couronne des martyrs, le mérite des martyrs. Aimer les martyrs, les imiter, les chanter, c'est là être fils des martyrs. Mener une vie contraire, c'est aussi choisir un côté contraire (2).

5. Dès lors, mes frères bien-aimés, puisque jamais nous ne sommes sans persécution, comme nous l'avons dit, et que le diable, ou

 

1. Voyez le sermon CCCXI, pour la fête de saint Cyprien, ci dev. tom. VII, n. 5, p. 527, 528, où le saint docteur dit que l'on a supprimé avec le secours de l'évêque, ce qu'il appelle une peste.

2. C'est-à-dire se mettre à la gauche.

 

nous tend des embûches, ou nous fait violence, nous devons être toujours prêts, ayant le coeur fixé en Dieu, et autant qu'il nous est possible, au milieu de ces embarras, de ces tribulations, de ces épreuves, demander la force au Seigneur, puisque de nous-mêmes nous sommes si faibles, nous ne pouvons rien. Que dire de nous-mêmes? Vous venez d'entendre le texte de saint Paul : « De même que les souffrances de Jésus-Christ abondent en nous, notre consolation abonde aussi en Jésus-Christ (1) ». C'est ainsi qu'un psaume dit encore : « Dans la multitude des douleurs de mon âme, ô mon Dieu, vos consolations ont réjoui mon coeur (2) ». De même que nous lisons dans le Psalmiste : « A mesure que de nombreuses douleurs accablaient mon âme, vos consolations réjouissaient mon cœur » ; ainsi nous lisons dans l'Apôtre : « A mesure que les douleurs du Christ abondent en nous, ainsi notre consolation abonde par le Christ ». Nous succomberions bientôt sous la persécution, si la consolation nous manquait. Voyez encore qu'ils n'avaient point en eux-mêmes ni la force de souffrir, ni cette faculté de vivre quelque temps à cause du ministère qu'ils devaient. exercer. « Je vous fais connaître, mes frères, l'affliction qui nous est survenue en Asie, parce qu'elle a été bien au-dessus de nos forces (3) ». Cette affliction qui dépasse les forces humaines, dépasse-t-elle aussi les secours divins ? « Nous avons souffert », dit-il, « par-dessus tout mode , par-dessus nos forces ». Combien au-dessus des forces ? Voyez que l'Apôtre parle ici des forces de l'âme. « Au point que la vie nous était à dégoût ». Quelles ne devaient pas être ces douleurs, pour inspirer le dégoût de la vie à cet Apôtre que la charité excitait à vivre ? Quelle n'était point cette charité qui le forçait à vivre, quand il dit ailleurs de cette charité : « Mais à cause de vous, il est avantageux que je vive (4)». Ainsi donc, telle était la persécution, telle était la tribulation, que la vie lui était à dégoût. Voilà que la crainte et la terreur l'environnent, que de toutes parts il est dans les ténèbres, comme vous l'avez entendu dans le psaume que l'on vient de chanter. Ce sont en effet les paroles du corps du Christ, des membres du Christ. Veux-tu y retrouver tes paroles ? sois membre

 

1. II Cor. I, 5.— 2. Ps. XCIII, 19.— 3. I Cor. I, 8.— 4. Phil. I, 21.

 

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du Christ. « La crainte et la terreur », dit-il, « m'ont environné, me voilà couvert de ténèbres ; et j'ai dit : Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai, et me reposerai (1) ? » N'est-ce point là ce que semble dire l'Apôtre, dans ces paroles : « Au point que j'avais un dégoût de la vie ? » On dirait que ce dégoût lui venait de cette glu de la chair qui l'empêchait de s'envoler vers le Christ. Des tribulations sans nombre infestaient sa voie, mais sans la fermer. La vie lui était à charge, mais non cette vie éternelle dont il dit : « Vivre, pour moi, c'est le Christ, et la mort est un gain (2) ». Mais comme il était retenu ici-bas par la charité, que dit-il ensuite ? « Néanmoins, vivre plus longtemps en cette chair, c'est rendre mon travail fructueux: je ne sais que choisir; car je suis pressé de deux côtés; d'une part, j'ai un désir ardent d'être dégagé des liens du corps et d'être avec le Christ. Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? Mais à cause de vous, il est nécessaire que je demeure en cette chair (3)». Il cédait aux piaulements de ses poussins, il les couvrait de ses ailes meurtries, il les réchauffait comme il dit lui-même : « Je me suis fait petit parmi vous, comme une nourrice qui réchauffe ses enfants (4) ».

6. Et voyez, mes frères: tout à l'heure on nous lisait dans l'Évangile : « Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins, et tu ne l'as pas voulu (5) » Voyez la poule, voyez les autres oiseaux qui font leur nid sous nos yeux. Ils réchauffent les neufs, nourrissent les petits. Nul ne manquera de force avec ses nourrissons. Voyez ce que devient la poule, quand elle nourrit ses petits, comme sa voix est changée, comme elle devient rauque et saccadée. Ses plumes ne sont ni ramassées ni vives, mais hérissées et languissantes. A voir un autre oiseau, dont on ne connaît point le nid, on ne sait s'il a des veufs ou des petits; mais il suffit devoir la poule, pour comprendre à sa voix et à l'aspect de son corps, qu'elle est mère, quand on ne verrait ni ses oeufs ni ses poussins. Que fait donc la Sagesse, notre mère? Elle prend la faiblesse de la chair, afin de rassembler ses poussins, de les engendrer, de les réchauffer; mais ce qui est faible en Dieu

 

1. Ps. LIV, 6, 7. — 2. Philipp. I, 21. — 3. Ibid. 22-24. – 4. I Thess. II, 7.— 5. Matth. XXIII, 37.

 

est plus fort que tous les hommes. Elle voulait donc rassembler les fils de Jérusalem sous les faibles ailes de sa chair, ou plutôt sous l'invisible puissance de sa divinité. C'est là ce qu'elle avait enseigné à son Apôtre, parce qu'elle le faisait en lui. Voici en effet ce que dit l'Apôtre lui-même : « Voulez-vous éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle en moi (1) ? » Il parle encore des douleurs du Christ qui abondent en lui, non de ses douleurs, mais de celles du Christ. Car il faisait partie du corps du Christ, il était membre du Christ, et tout ce qui se faisait par l'Apôtre, pour réchauffer les poussins de l'Église, c'est la tête qui le faisait, au moyen de cet illustre membre. A la vue donc de ses faibles poussins, cet Apôtre dont l'amour, dans sa ferveur, voulait prendre l'essor comme la colombe, demeurait néanmoins, comme la poule par affection pour ses poussins. « Mais en nous-mêmes », dit-il, « nous avons reçu une réponse de mort, afin que nous ne mettions point notre confiance en nous, mais en Dieu qui ressuscite les morts, qui nous a délivrés de si grands périls et nous en tire encore, et nous délivrera comme nous l'espérons de lui (2) ». Qu'est-ce à dire qu'il nous a délivrés et nous délivrera ? Qu'il conserve pour vous ma vie terrestre. Souvent il fut délivré de la mort, cet Apôtre qu'il arrachait aux persécuteurs, de peur qu'il ne fût couronné plus tôt qu'il ne convenait aux poussins, selon ce qu'il dit ailleurs : « Mais il est nécessaire pour vous que je demeure en cette chair, et dans cette persuasion, je sais que je vivrai et que je demeurerai avec vous tous, assez longtemps pour votre avancement et pour la joie de votre foi (3) ». La ferveur l'élevait plus haut, la nécessité le retenait ici-bas. « Etre dégagé et aller avec le Christ, c'est bien ce qui est le plus avantageux (4) ». Il ne dit point nécessaire, mais le plus avantageux. Le plus avantageux, on le désire, pour lui-même; le plus nécessaire, on le subit par nécessité; de là le nom de nécessaire.

7. C'est la nécessité qui a fait appeler ainsi ce qui est nécessaire. De là vient que maintenant la nourriture que nous prenons est nécessaire . oui, cette nourriture est nécessaire pour soutenir en nous la vie du temps

 

1. II Cor. XIII, 3.— 2. Id. I, 9, 10.— 3. Philipp. I, 24 25.— 4. Ibid. 23.

 

 

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de même que, pour nourrir la vertu, la sagesse, l'aliment le meilleur sera ce pain vivant, toujours efficace; et qui ne manque jamais. Celui-ci est donc le meilleur, l'autre est nécessaire. Et dès lors, quand cessera cette nécessité qui vient de la faim et du besoin de soutenir ce corps mortel, cette nourriture ne sera plus nécessaire. Que dit en effet l’Apôtre ? « Les aliments sont pour l'estomac, et l'estomac pour les aliments, et un jour Dieu détruira l'un et les autres (1) ». Quand aura lieu cette destruction ? Quand ce corps animal sera devenu spirituel par la résurrection. C'est alors qu'il n'y aura aucune indigence, et que nulle oeuvre ne sera nécessaire. Toutes ces oeuvres, en effet, mes frères, que l'on appelle bonnes oeuvres, toutes ces œuvres que l'on nous engage à faire chaque jour, sont des oeuvres de nécessité. Quelle oeuvre est meilleure, est plus éclatante, est plus louable pour un chrétien, que de rompre son pain pour celui qui a faim? que d'introduire sous son toit le pauvre sans asile? que de revêtir l'homme que l'on voit nu ? que d'ensevelir le mort que l'on rencontre ? que de réconcilier ceux qui sont en discorde? que de voir un infirme et de le visiter, de le soulager? Toutes ces œuvres sont très-louables, sans aucun doute. Et cependant, considérez et voyez qu'elles viennent de la nécessité. C'est en effet parce que tu vois un pauvre que tu donnes du pain. A qui en donnerais-tu, si nul n'avait faim ? Ote chez autrui cette nécessité de la misère, et il n'est plus besoin de ta miséricorde. Et toutefois, au moyen de ces oeuvres qu'engendre la nécessité, nous parvenons à cette vie qui sera sans nécessité ; comme on arrive dans sa patrie au moyen d'un navire. Pour l'homme qui doit toujours demeurer dans sa patrie , sans voyager jamais, il n'est pas besoin de navire; mais ce navire qui n'est plus nécessaire dans la patrie, y conduit néanmoins. Quand nous y serons parvenus, il n'y aura plus de ces oeuvres, et toutefois, si nous ne les accomplissons ici-bas, nous ne saurions y arriver. Soyez donc empressés quand il s'agit de ces bonnes oeuvres de nécessité, afin d'être bienheureux dans la jouissance de cette éternité, où il n'y aura point nécessité de mourir, parce que la mort, qui est la mère de toutes les nécessités, y meurt à son tour. « Il faut en effet que ce corps corruptible soit revêtu

 

1. I Cor. VI, 13.

 

d'incorruption , que cette chair mortelle soit revêtue d'immortalité ». Et quand on dira à la mort : « O mort, où est ta victoire? ô mort, où est ton aiguillon ? (1)» on dira aussi à la mort absorbée dans sa victoire et vaincue à son tour. « La mort sera le dernier ennemi détruite ».

8. Maintenant, c'est par toutes ces oeuvres de nécessité que l'on combat contre la mort. Car tout besoin conduit à la mort, tout soulagement nous rappelle de la mort, et telles sont les vicissitudes du corps, que c'est une mort qui chasse une autre mort. Quelque régime que l'on s'impose, c'est un commencement de mort, dès qu'il ne peut durer longtemps; voyez cette vie, voyez si le régime que l'on s'impose peut durer toujours; pour peu qu'il continue, il mène à la mort; il est donc un commencement de mort, et pourtant, à moins de se l'imposer, on- ne chasse pas une autre mort. Ainsi, cet homme ne mange pas. S'il mange, s'il digère, il reprend des forces. Quand il ne mange point, il s'impose la diète, afin de repousser la mort qu'amèneraient ses excès, et qu'il ne saurait éloigner de lui sans se mettre à la diète et au jeûne. Mais qu'il continue ce jeûne, qu'il a dit s'imposer, pour repousser la mort qu'amenaient les excès, il devra craindre la mort par la faim. De même donc qu'il a choisi la diète contre la mort par les excès, ainsi il doit prendre de la nourriture contre la mort par la faim. L'un ou l'autre de ces régimes que tu t'imposeras, sera mortel, si tu continues. La marche te fatigue, et cette marche devenant continuelle te causera une fatigue jusqu'à la défaillance et jusqu'à la mort. Pour éviter de succomber en marchant, tu t'assieds pour te reposer. Mais demeure toujours assis, et tu en mourras. Te voilà sous le poids d'un lourd sommeil ; il te faut t'éveiller pour ne point mourir. La veille te fera mourir, si tu ne te livres au sommeil. Donne-moi un moyen par lequel tu voulais repousser un mal qui t'opprimait, et selon lequel tu puisses vivre en toute sécurité. Quel que soit ce moyen, il est lui-même à craindre. Il nous faut donc combattre avec la mort, dans tous nos changements, dans toutes nos alternatives de défaillance et de secours. Mais quand cette chair corruptible sera revêtue d'incorruption, et cette chair

 

1. I Cor. XV, 53-55.— 2. Ibid. 26.

 

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mortelle revêtue d'immortalité, alors on dira à la mort : « Où donc, ô mort, est ta victoire ? où donc est ton aiguillon? » Nous verrons, nous chanterons, nous serons en permanence. Il n'y aura là nul besoin, l'on ne cherchera aucun secours. Tu n'y auras nul mendiant à nourrir, nul étranger à recevoir dans ta maison. Tu n'y rencontreras nul homme ayant soif pour lui donner à boire, nul homme nu à revêtir, nul malade à visiter, nul litige à mettre en accord, nul mort à ensevelir. Tous sont rassasiés du Pain de la justice, abreuvés au calice de la sagesse; tous revêtus de l'immortalité, tous vivent dans leur patrie éternelle. Pour eux, la santé c'est l'éternité, santé éternelle , harmonie éternelle. Nul procès, nul juge, nul arbitrage, nulle recherche de vengeance, nulle maladie, nulle mort.

9. Nous pouvons bien te dire ce qu'on ne verra point dans l'éternité. Mais qui dira ce que nous y verrons? « Ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est. pas. monté au coeur de l'homme (1) ». C'est donc avec raison que l'Apôtre nous dit

« Les souffrances de la vie présente n'ont « aucune proportion avec la gloire qui doit éclater en nous (2) ». Quelles que soient tes souffrances, ô chrétien, sache bien qu'elles ne sont rien en comparaison de ce que tu dois recevoir. Voilà ce que la foi nous enseigne avec certitude, et ce qui ne doit point sortir de ton coeur. Tu ne saurais comprendre et voir ce que tu seras; quel sera donc l'état que ne saurait comprendre celui qui doit en jouir ? Nous serons ce que nous. serons; mais nous ne saurions comprendre ce que nous serons. Cet état surpasse toutes nos infirmités , il surpasse toute notre pensée, il surpasse toute notre intelligence, et néanmoins nous en jouirons. « Mes bien-aimés », dit saint Jean, « nous sommes fils de Dieu » ; oui, par la foi, par l'adoption, par le gage qu'il nous en donne. Nous avons reçu l'Esprit-Saint pour gage, mes frères. Comment pourrait faillir celui qui donne un tel gage? « Nous sommes fils de Dieu », dit l'Apôtre, « et ce que nous devons être n'apparaît point encore. Nous savons que, quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est ». Cela n'apparaît point encore, dit-il,

 

1. I Cor. II, 8.— 2. Rom, VIII, 18.

 

mais il ne dit point ce qui apparaîtra. « Ce que nous devons être n'apparaît point encore ». Pourrait-il dire : Voilà ce que nous serons; c'est ainsi que nous serons? Mais tout ce qu'il pourrait dire, à qui le dirait-il? Je n'oserais dire : Qui le dira? mais bien: A qui en parler? Peut-être l'aurait-il pu dire, puisqu'il était ce disciple qui avait reposé sur la poitrine du Christ, et qui, à la dernière cène, avait bu cette sagesse dont il nous jetait la surabondance dans ces paroles : « Au commencement était le Verbe (1) ». Voici donc ce qu'il nous dit : «Nous savons que, quand apparaîtra ce que nous devons être, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est ». A qui semblables? A celui-là sans doute dont nous sommes les fils. « Mes « bien-aimés », dit-il, « nous sommes les fils de Dieu, et ce que nous devons être n'apparaît point encore. Mais nous savons que quand cela paraîtra, nous serons semblables à celui » dont nous sommes les enfants, « puisque nous le verrons tel qu'il est (2) ». Et maintenant, si tu veux être semblable à lui, si tu veux savoir à qui tu seras semblable, envisage Dieu, si tu le peux. Tu ne saurais encore, tu ne peux donc savoir à qui tu seras semblable, et dès lors tu ne peux savoir combien tu lui ressembleras. Ne pas savoir ce qu'il est en lui-même, c'est ne pas savoir non plus ce que tu seras toi-même.

10. C'est dans ces méditations, mes frères, qu'il nous faut attendre notre joie éternelle, qu'il nous faut demander la force dans les difficultés et les épreuves de cette vie. Ne vous imaginez point, en effet, mes bien-aimés, que nos prières vous sont nécessaires sans que nous ayons besoin des vôtres. Les prières nous sont réciproquement nécessaires, parce que des prières mutuelles, sont allumées au feu de la,charité, et c'est là, sur l'autel de la piété, un sacrifice d'agréable odeur devant Dieu. Car si les Apôtres recommandaient que l'on priât pour eux,combien plus nous devons le faire, nous qui leur sommes inférieurs, mais qui voulons suivre leurs traces, sans savoir néanmoins, sans oser dire à quel point nous y parvenons. Ces hommes illustres voulaient donc que l'on priât pour eux dans l'Eglise, et ils disaient : « Nous sommes votre gloire, de même que vous êtes la nôtre pour le jour de Notre-Seigneur Jésus

 

1. Jean, I, 1.— 2. I Jean, III, 2,

 

 

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Christ (1) » . Ils priaient l'un pour l'autre, avant le jour de Jésus-Christ Notre-Seigneur; gloire en ce jour, faiblesse avant ce même jour. Prions donc dans la faiblesse, afin de nous réjouir dans la gloire. Bien qu'en effet les temps soient divers, nous arriverons néanmoins tous à ce temps qui est unique. Pour sortir d'ici-bas les temps sont différents; là haut il n'y a qu'un seul temps pour recevoir. Nous serons rassemblés ensemble et au

 

1. II Cor. I, 14.

 

même instant, afin de recevoir ce quia été en divers temps l'objet de notre foi et de nos désirs. Comme ces ouvriers de la vigne, engagés tels à la première heure, tels à la troisième, tels à la sixième, tels à la neuvième, tels à la dixième (1); appelés à des temps différents, ils reçoivent tous au même instant leur récompense. Tournons - nous vers le Seigneur Jésus-Christ, etc.

 

1. Matth. XX.

 

QUATORZIÈME SERMON. POUR LA FÊTE DE SAINT CYPRIEN, MARTYR (1).

 

ANALYSE.— 1. Saint Cyprien est louable dans le Seigneur.— 2. Contre qui doit combattre un chrétien.— 3. Contre les spectacles des païens.— 4. Contre l'orgueil.— 5. Nouvel éloge de saint Cyprien.

 

1. La grande solennité du bienheureux martyr qui nous rassemble ici exige que nous parlions dignement des mérites et de la gloire d'un si célèbre témoin. Une langue humaine pourrait sans doute suffire à publier ses vertus et sa gloire, s'il voulait lui-même faire son éloge. Toutefois, c'est plutôt par notre dévotion que par notre talent que nous le voulons bénir, ou plutôt bénir en lui le Seigneur; oui, le Seigneur en lui, et lui dans le Seigneur. Or, tout à l'heure, nous avons entendu une parole du psaume qu'on nous lisait. « Tout notre « secours est dans le nom du Seigneur (1) », et cette parole, qui est le cri des martyrs, nous a dit ce qu'il y a pour eux dans le Seigneur. Or, si le. nom du Seigneur est pour nous tous un secours, à combien plus forte raison l'est-il pour les martyrs? A mesure que le combat est plus violent, le secours est plus nécessaire. Or, deux choses rendent plus étroite la voie des chrétiens: le mépris des plaisirs, et la patience dans la douleur. Tu es vainqueur, ô toi qui combats, si tu sais vaincre ce qui

 

1. Ps. CXXIII, 8.

 

te plaît et ce qui t'effraie. Oui, tu es vainqueur, ô chrétien qui combats, si tu sais vaincre ce qui te plaît et ce qui t'effraie; car, autre est ce qui plaît, et autre ce qui effraie. Mais maintenant c'est la gloire des martyrs qui est en cause. Célébrer les fêtes des martyrs est chose facile, mais le difficile est d'imiter leurs souffrances.

2. Deux choses, comme je le disais, contribuent à rendre étroite et petite la voie des chrétiens: le mépris des plaisirs, et la patience dans les souffrances. Tout homme qui combat doit donc savoir qu'il combat contre le monde entier, et que, dans sa lutte contre le monde entier, il est vainqueur du monde s'il parvient à vaincre ces deux choses. Qu'il triomphe de tout ce qui nous flatte, qu'il triomphe de tout ce qui nous menace. Car, tout plaisir est trompeur , toute souffrance n'a qu'un temps; si donc tu veux entrer par la porte étroite, ferme les issues de la convoitise et de la crainte. Car c'est par elle que le tentateur cherche à renverser ton âme. La porte des convoitises nous tente par les

 

(1) On lit dans le manuscrit fol, 36, p. 2: « Autre sermon de saint Augustin, évêque ». — Du triple combat des chrétiens; il s'élève avec force contre les spectacles des païens.

 

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promesses; la porte de la crainte nous tente par les menaces. Il est, toutefois, quelque chose à désirer, qui te détournera de ces désirs, et quelque chose à craindre, qui te détournera de ces sortes de craintes. Change tes désirs au lieu de les expulser; sans éteindre la crainte, donne-lui un autre objet. Que désirais-tu ? pourquoi céder au monde qui te flattait? Que désirais-tu ? la volupté de la chair, la concupiscence des yeux, l'ambition du siècle. Je ne sais lequel de ces trois chefs est l'enfer de la chair. Mais écoute l'apôtre saint Jean, qui avait reposé sur le coeur du Seigneur et qui nous donnait, dans l'Evangile, la surabondance de ce qu'il avait puisé dans ce festin du Christ; écoute ses paroles: « N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le  monde; si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui; car tout ce qui  est dans le monde, est ou convoitise de la chair, ou convoitise des yeux, ou ambition du siècle (1) ». Ce qui est donc appelé monde, c'est le ciel et la terre. Ce n'est point blâmer le monde que dire: «N'aimez point le monde ». Car blâmer le monde, ce serait blâmer le Créateur du monde. Il faut donc entendre cette unique dénomination dans deux sens bien différents. Il est dit, à propos de Notre-Seigneur Jésus -Christ : « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu. Le monde a été fait par lui (2). Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre (3). Le monde a été fait par lui. J'ai levé les yeux vers les montagnes d'où me viendra le secours (4). Mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre » . Tel est le monde qui a été fait par Dieu: « Et le monde ne l'a point connu ». O toi qui aimes le monde, qui aimes l'oeuvre en méprisant l'ouvrier, arrière ton amour ! Brise tes liens avec la créature , pour t'enchaîner au Créateur. Change cet amour et cette crainte. Il n'y a que l'amour bon ou mauvais pour faire les moeurs bonnes ou mauvaises. Voilà un grand homme, dira celui-ci, un homme vraiment bon, vraiment grand. Pourquoi? je vous prie. Parce qu'il est très-savant. Je cherche ce qu'il aime et non ce qu'il fait. « Ne cherchez donc point le monde, ni ce qu'il y a dans le monde; si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui; car tout

 

1. I Jean, II, 15, 16.— 2. Jean, I,10.— 3. Ps. CXXIII, 8.— 4. Id. CXX, 1,2.

 

 

ce qui est dans le monde » dans ceux qui aiment le monde assurément; oui, « tout ce qu'il y a chez ceux qui sont épris du monde, est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et. ambition du siècle ». Or, dans la convoitise de la chair, il y a volupté; dans la convoitise des yeux, il y a curiosité; dans l'ambition du siècle, il y a orgueil. Triompher en ces trois points, c'est n'avoir plus rien à vaincre en convoitise. Les rameaux sont nombreux, mais il y a trois racines. Combien est mauvais et combien cause de malheurs l'amour de la volupté ! Delà viennent les adultères, les fornications; de là toute luxure; de là toute ivresse. Tout ce qu'il y a dans les sens de coupables attraits, et dont le charme empoisonné pénètre notre âme, soumet l'esprit à la chair, le maître à l'esclave. Et quelle action droite pourra raire un homme qui est en lui-même tortueux ?

3. Combien de maux engendre cette honteuse curiosité, cette vaine convoitise des yeux, cette avidité de spectacles futiles, cette folie des courses de chars, quand il n'y a nul prix à espérer après ces combats ! C'est afin de remporter un prix, que les cochers entrent en lice; c'est afin de remporter nu prix, que la populace plaide pour les cochers (1). Mais ici c'est le cocher qui plaît, le chasseur qui plaît, l'histrion qui plait. Or, la honte saurait-elle plaire à un coeur honnête? Change aussi ton désir des spectacles. Voilà que l'Eglise met sous tes yeux des spectacles plus glorieux et plus dignes de respect. Tout à l'heure, on nous lisait le martyre de saint Cyprien. Nous l'entendions de l'oreille, et notre âme le voyait; nous regardions l'athlète combattre, nous avions des craintes pour ses dangers; mais nous espérions dans le secours de Dieu. Veux-tu comprendre à l'instant la différence entre nos spectacles et ceux du théâtre ? Quant à nous, pour peu que nous ayons de sagesse, nous désirons imiter les martyrs que nous regardons. Honnête spectateur ! Tu es fou si tu oses imiter celui que tu vois au théâtre. Mais voilà que je regarde Cyprien, et j'aime Cyprien. Si cela t'irrite, maudis-moi, et dis-moi: Sois comme lui ! Je le regarde, j'y trouve de la joie, et autant que je le puis, je l'embrasse en esprit.

 

1. On trouve plusieurs traits, au sujet de ces contentions, dans les épigrammes de Martial et dans les historiens de saint Augustin.

 

 

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Je le vois qui combat, je l'entends qui triomphe. Tâche-toi,dis-je, et dis-moi: Sois comme lui ! Vois si je ne l'embrasse point; vois si tel n'est point mon désir; vois si je n'aspire point à ce bonheur; vois si je ne puis dire que j'en suis indigne, et, toutefois, je ne puis ni m'en éloigner, ni m'en détourner. Vois, à ton tour; cherches-y ta joie, aime à ton tour. Ne t'irrite point si je te dis: Sois comme lui ! mais, pour t'épargner, je ne le dis point. Reconnais un ami, et, avec moi, change tes spectacles. Aimons ceux que nous voulons imiter, autant qu'il nous est possible; mais honte à celui qui se donne en spectacle; honneur au spectateur. Que l'acheteur cesse d'être cupide, et il n'y aura plus de vente honteuse. Regarder, c'est encourager la honte. Pourquoi provoquer ce que tu es forcé d'accuser? Je m'étonnerais, si la honte de l'histrion que tu aimes ne rejaillissait pas sur toi. Mais qu'elle n'y rejaillisse point, j'y consens; que ton honneur soit sans tache, s'il est possible, en regardant la lubricité, en achetant de honteuses jouissances. Oserai-je, alors, proscrire les spectacles? Oui, oserais-je les proscrire? Certainement, je l'oserai. Je puise ma confiance dans ce lieu et dans celui qui m'a constitué en ce lieu. Ce saint martyr a bien pu endurer les violences des païens, et moi je n'oserais instruire des chrétiens ? Je redouterais des murmures secrets, quand il a méprisé de manifestes fureurs? Je parlerai donc, et si je parle à faux, que l'âme de mes auditeurs me contredise. Elle a raison; oui, elle a mille fois raison, cette mesure antique de Rome, qui a noté d'infamie tous les histrions. On ne leur rend aucun honneur dans le sénat, pas même dans la dernière assemblée du peuple. On les éloigne de toute réunion honnête, on leur préfère l'honnête esclave. Comment donc le plaisir te mettra-t-il au théâtre en présence de ces hommes que ta dignité de décurion bannit de ta présence? Accorde le plaisir avec la dignité. Et voilà que ces misérables se sont prêtés aux convoitises des spectateurs, convoitises malsaines. Loin de toi ces plaisirs, donne à ces hommes la liberté. C'est avoir pitié d'eux que ne point les regarder.

4. Voilà pour la concupiscence des yeux. Combien de maux dans l'amour du monde ! C'est là qu'est l'orgueil dans sa plénitude. Et quoi de pire que l'orgueil? Ecoute la parole du Seigneur : « Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles (1) ». Donc, l'amour du monde est coupable à son tour. Mais, dira quelqu'un, les grands du monde n'en sauraient être exempts. Ils le peuvent, sans aucun doute. Un de leurs auteurs, je ne sais lequel, a dit : « Nous rejetons nos fautes sur nos affaires (2) ». Ils le peuvent sans aucun doute. L'homme a le pouvoir de se diriger. Se dresser, pour lui, c'est se diriger. Mais le coeur humain tend toujours à s'élever. Qu'on en réprime la tendance. Qu'il se reconnaisse homme, celui qui veut juger d'un autre homme. La dignité peut différer, la fragilité est la même pour tous. Se nourrir de ces saintes et pieuses pensées, c'est avoir la force et ne point chercher à s'élever. Telle est la victoire qu'a remportée Cyprien. Que n'a-t-il pas dû vaincre, lui qui a méprisé cette vie pleine de tentations? Le juge le menace de la mort, et il confesse le Christ; il est prêt à mourir pour le Christ. Dès que la mort sera venue, il n'y aura plus ni ambition, ni curiosité des yeux, ni convoitise des voluptés charnelles et honteuses. Le mépris seul de la vie nous fait tout surmonter.

5. Béni soit donc dans le Seigneur le bienheureux Cyprien, qui a triomphé de tous ces obstacles. Comment l'eût-il pu,sans le secours du Seigneur? Comment vaincre, si le divin spectateur qui préparait une couronne au vainqueur n'eût aussi donné des forces à l'athlète? Lui-même tressaille d'une sainte joie, il tressaille pour nous et non pour lui, quand on le bénit dans le Seigneur; car il est véritablement doux, et il est écrit: « Mon âme sera bénie dans le Seigneur; que les coeurs doux entendent et partagent ma joie (3) ». Il était doux, et il veut que son âme soit louée dans le Seigneur. Oui, que son âme soit bénie dans le Seigneur. Qu'il y ait aussi des honneurs pour son corps, car « précieuse est devant Dieu la mort de ses saints (4) ». Qu'on le chante saintement, comme il convient à des chrétiens. Car nous n'élevons pas à Cyprien des autels comme au Seigneur, mais nous faisons de Cyprien un autel au vrai Dieu (5).

 

 

1. Jacques IV, 8.

2. Serait-ce Sénèque, epist. 50 ad Lucil.: Ut intelligas tua vitia esse, quoe putas rerum ?

3. Ps. xxxr, 3.— 4. Id. LXXII, 1.

5. On peut comparer la fin du sermon CCCXIII, avec celle du sermon CCCX, n° 2.

 

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QUINZIÈME SERMON. ÉGALEMENT POUR LA FÊTE DE SAINT CYPRIEN , MARTYR (1).

 

ANALYSE.— 1. Joie que cause cette religieuse affluence de peuple et la victoire des martyrs.— 2, Desseins des persécuteurs déjoués par les martyrs.— 3. Triomphe de l'Eglise sur les persécuteurs.— 4. Plusieurs bourreaux de Cyprien se convertissent comme ceux du Christ.

 

1. Nous avons chanté le psaume : « Béni  soit le Seigneur, qui ne nous a point donnés  à leurs dents comme une proie (1) ». C'est le chant bien légitime des dons du Seigneur. « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point a donnés à leurs dents comme une proie ». C'est là certainement une action de grâces et action de grâces bien digne. Et quand l'homme pourra-t-il suffisamment remercier Dieu de si grands dons? Quand le bienheureux martyr répandait ici son sang par un pieux sacrifice, je doute que la foule de ses persécuteurs ait égalé cette foule qui le vient bénir. Oui, je le répète; car c'est un bonheur pour moi de voir le peuple venir en foule et pieusement dans ce lieu, et de comparer les temps aux temps. C'est pour cela que je reviens à cette pensée, que je la répète et que je veux l'inculquer à vos sens avec toute la dévotion possible. Quand le saint martyr répandait ici son sang dans un pieux sacrifice, je doute que la foule de ses persécuteurs ait égalé cette foule qui le vient bénir. Mais en fût-il ainsi, que a Dieu n'en a pas moins été a béni de ne pas nous avoir abandonnés à a leurs dents comme une proie n. En lui donnant la mort, ils croyaient avoir vaincu. Ils étaient vaincus, au contraire, par ceux qui mouraient, et ils tressaillaient d'être vaincus. Sans doute ils persécutaient; mais voilà que la foule des persécuteurs s'est dissipée et fait place à la foule qui chante ses louanges. Qu'elle chante alors, cette foule , qu'elle chante : « Béni soit le Seigneur qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme

 

1.Ps. CXXIII, 6.

 

une proie ». Aux dents de qui? Aux dents de nos ennemis, aux dents des impies, aux dents de ceux qui persécutent Jérusalem, aux dents de Babylone, aux dents de la cité ennemie, aux dents de cette foule en délire dans le crime, aux dents de cette foule qui persécute le Seigneur, qui abandonne le Créateur pour se tourner vers les créatures, qui adore ce qu'a fait la main des hommes, et méprise le Dieu qui nous a faits. « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie ».

2. Tel est le chant des martyrs, le chant de ceux qui ont mieux aimé mourir en confessant le Christ, que de vivre en apostasiant le Christ. Si donc les uns ont voulu tuer, et si les autres sont tués, si les uns sont venus à bout de leurs desseins, et si les autres sont morts, comment « bénir Dieu qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie? » A quoi bon cette félicitation : « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie? » C'est que les persécuteurs ne se proposaient pas de tuer, mais de dévorer,c'est-à-dire d'incorporer à leur secte. Ils étaient païens, il étaient impies, ils étaient adorateurs des démons et des idoles. Voilà ce qu'ils voulaient faire de nous, quand ils voulaient nous dévorer. Voyez ce que nous faisons de la nourriture, quand nous mangeons. Que faisons-nous, sinon changer en notre corps ? Or, les impies formaient un corps, et ils ont dévoré ceux qu'ils, ont amenés à leur secte. Ils se les sont incorporés sans aucun doute. Donc, ces martyrs qui ont tenu ferme contre les efforts tentés pour les amener

 

(1) Au manuscrit on lit, fol. 37, page 2 : « Encore un sermon de saint Augustin, évêque, sur la victoire des martyrs et de l'Eglise par les martyrs ». — C'est peut-être Possidius qui, dans l'Indic. Opp., ch. 8 , l'a intitulé : De venatoribus Dei et soeculi. Car le verset du psaume cité ici s'entend de la dent des persécuteurs, et aussi de la dent de l’Église.

 

 

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à renier le Christ, à se prosterner devant les idoles, qui ont méprisé les idoles, pour confesser le nom du Christ, n'ont point consenti à être incorporés à leur secte. Qu'ils chantent, oui, qu'ils chantent, qu'ils chantent glorieusement, qu'il chantent avec allégresse et avec vérité: « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents,comme une proie ». Les pièges, c'est la perfidie ; les pièges, c'est l'impiété; les piéges, c'est l'apostasie du Christ. Voilà les piéges que l'on a tendus. Tu entends quels sont les chasseurs ; et si tu veux échapper aux chasseurs, méprise leurs menaces. Tu sais ce que font les chasseurs. D'une part, ils tendent les piéges, et, d'autre part, ils effraient le gibier pour le pousser dans leurs filets. Crains-tu le danger dont tu es menacé? Fuir est bien plus dangereux encore. Les martyrs donc, voyant l'endroit où les chasseurs avaient tendu leurs filets (car le persécuteur ne menaçait de mort que pour amener à renier le Sauveur) ont préféré souffrir, mais en souffrant ils évitaient les piéges. Quelle proie magnifique pour les filets du chasseur, quel festin pour l'impie Babylone, si l'on eût amené Cyprien à renier le Seigneur ! Quelle noble proie, quelle chasse, quels mets succulents pour les festins impies de Babylone, que Cyprien, cet évêque, ce docteur des nations, qui détourne des idoles, qui déjoue les démons, qui gagne les païens, qui soutient les chrétiens, qui enflamme les martyrs ! Qu'un tel homme,un si grand homme vienne à renier, quelle joie pour l'impie Babylone! «Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie ». Ils ont sévi, ils ont persécuté, ils ont mis à la torture, jeté en prison, chargé de chaînes, brûlé, exposé aux bêtes. Et le Christ n'a point eu d'apostat, et le confesseur du Christ a été couronné. Fureur perdue pour les uns, gloire du martyre pour les autres. « Qu'il soit donc béni, le Seigneur »; que le peuple chrétien chante avec raison : « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie ». Qu'il le chante, aujourd'hui que ce lieu est rempli d'un peuple qui applaudit, d'un peuple qui adore un Dieu seul et véritable. Qu'il le dise : voici ce lieu; et répandre ici le sang de notre martyr, c'était semer cette belle moisson. O terre, ne t'étonne point de ta fertilité ! tu n'as été arrosée que pour produire.

3. Donc : « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point donnés à leurs dents comme une proie ». Quelle force, en effet, a pu nous arracher aux dents de l'impie? Ne nous arrogeons rien, n'attribuons rien à notre puissance. « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point donnés à leurs dents comme une proie ». Qu'étions -nous, en effet, quand la force effrayait notre faiblesse, la grandeur notre humilité, la richesse notre indigence , l'abondance notre pauvreté ? Qu'étions-nous, si « notre secours n'eût été dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre (1) ? » Tressaille donc, ô Jérusalem, tressaille, oh ! oui, sois dans la joie d'avoir échappé aux dents des chasseurs. Tressaille à ton tour. Et toi aussi, tu as des dents. « Car tes dents ressemblent à un troupeau de brebis nouvellement tondues ». Toi aussi, tu as des dents, ô sainte Jérusalem, cité de Dieu, église du Christ; toi aussi, tu as des dents. C'est à toi qu'il est dit dans le Cantique des Cantiques : « Tes dents ressemblent à un troupeau de brebis nouvellement tondues, qui montent du lavoir; toutes ont deux agneaux, et nulle d'entre elles n'est stérile (2) ». Honneur, honneur à toi, de n'avoir point redouté les dents de Babylone; ces dents de Babylone étaient les puissants du siècle; ces dents de Babylone étaient les professeurs de rites criminels. Tu n'as pas été abandonnée à ces dents. Ah ! reconnais tes dents à toi, et fais ce qu'ils ont voulu faire. Change de rôle. Toi aussi, tu as des dents. « Tes dents sont un troupeau de brebis nouvellement tondues ». Qu'est-ce à dire, nouvellement tondues ? Qui ont renoncé aux biens du siècle. Qu'est-ce à dire, nouvellement tondues? Qui ont rejeté leur toison comme un fardeau du siècle. Tes dents étaient ces hommes dont il est écrit aux Actes des Apôtres, qu'ils vendaient leurs biens pour en apporter le prix aux pieds des Apôtres, afin qu'il fût distribué à chacun selon le besoin qu'il en avait s. Tu as donc reçu la toison de tes brebis nouvellement tondues; et ce troupeau est sorti du lavoir du saint baptême. Tous ont engendré, parce que tous ont accompli les deux préceptes de la charité. Vous le savez, mes frères, il vous en souvient, vous l'avez dit tout haut en gens bien instruits, quand j'ai nommé ces deux préceptes de la charité; sans les avoir désignés, j'ai trouvé

 

1. Ps. CCXIII, 8.— 2. Cant. IV, 2 ; VI, 5.— 3. Act. IV, 35.

 

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dans vos murmures l'indice de votre coeur, vous les connaissez donc; et néanmoins, je les désignerai pour ceux qui viennent plus rarement à l'église. Il l'a dit, le Seigneur, il l'a dit, le Maître le plus véridique, il l'a dit, le Prince des martyrs: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit; et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ces deux préceptes renferment la loi et les Prophètes (1) ». C'est donc en Dieu une victoire pour tes dents d'avoir enfanté de tels jumeaux. Et dès lors c'est à cause de ces dents qu'il t'est dit, ô Eglise, dans la personne du bienheureux Pierre: « Lève-toi, tue et mange (2)». « Lève-toi n. Ainsi fut-il dit à Pierre, quand une grande nappe descendit du ciel, renfermant des animaux de toute espèce, que l'on offrit à Pierre qui avait faim, c'est-à-dire à l'église alors affamée. «Lève-toi », pourquoi te laisser avoir faim? « Lève-toi », ton repas est prêt. Tu as des dents, «tue et mange ». Tue-les dans ce qu'ils sont, pour les faire ce que tu es. Tue-les dans ce qu'ils sont, et change-les en ce que tu es. Tu as bien compris quelles sont les dents, tu as bien tué, tu as bien mangé. Ces juges que tu n'as point redoutés, tu les as attirés à toi; ces puissances du siècle que tu n'as point redoutées, tu les as changées en toi ; ces bourreaux que tu as méprisés, tu en as fait des fidèles. Alors s'est accomplie cette promesse faite à ton Seigneur « Tous les rois de la terre l'adoreront, toutes les nations le serviront (3) ».

4. Voilà ce que ne croyaient point les persécuteurs, quand ils sévissaient contre toi. Combien de ces mêmes persécuteurs qui ont vu le bienheureux Cyprien répandre son sang, fléchir les genoux, offrir sa tête au bourreau, qui l'ont vu ici même, qui ont joui de ce

 

1. Matth, XXII, 37-10.— 2. Act. X,13.— 3. Ps. LXXI, 11.

 

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spectacle, qui ont tressailli à cette vue, qui ont ici même insulté à son agonie, combien d'entre eux, je n'en doute nullement, ont embrassé la foi ! N'en doutons point, mais croyons-le sans hésitation. Les Juifs qui ont mis à mort le Christ, qui branlaient la tête en lui insultant à la croix, qui ont à son sujet chanté leur joie comme ils l'ont voulu, ont ensuite cru en ce même Seigneur qu'ils avaient crucifié. Pouvait-elle donc être sans effet, cette parole du médecin suprême suspendu à la croix, et faisant de son sang un remède pour guérir leur folie? Non, elle ne pouvait être sans effet, elle ne pouvait être vaine, cette parole: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». Elle ne fut donc point sans effet. Il y avait là une foule de peuple sur lequel tomba cette parole de la bouche de la Vérité. Plus tard, en effet, quand l'Esprit-Saint descendit miraculeusement du ciel, quand les Apôtres parlaient le langage de toutes les nations, saisis de frayeur à la vue d'un miracle si soudain, et, touchés subitement de componction, ils se tournèrent vers celui qu'ils avaient mis à mort et burent avec foi le sang qu'ils avaient répandu avec fureur. Or, à propos du bienheureux Cyprien, du saint martyr du Christ, nous ne saurions douter que plusieurs de ceux qui se donnèrent le spectacle impie de sa mort, crurent dans la suite en son divin Maître, et peut-être, comme lui, répandirent leur sang pour le nom du Christ. Du reste, accordons qu'il n'y a rien de certain à cet égard. Acceptons l'incertitude au sujet de ceux qui étaient ici à la mort de Cyprien, qui virent frapper ici le saint évêque; doutons qu'ils aient embrassé la foi; du moins tous ceux-ci ou presque tous ceux dont j'entends les jubilations, sont les fils de ceux qui l'insultaient.

 

1. Luc, XXIII, 31.

 

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