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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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QUATRIÈME SUPPLÉMENT. — PREMIÈRE SECTION. — SERMONS SUR DES SUJETS TIRES DE L'ÉCRITURE. (I)

Traduction de MM. les abbés BARDOT et AUBERT.  

PREMIER SERMON. DE LA CHUTE.

DEUXIÈME SERMON. DU PREMIER HOMME.

TROISIÈME SERMON. SUR JOSEPH.

QUATRIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (VIII, 14) : « JÉSUS, ÉTANT ENTRÉ DANS LA MAISON DE PIERRE, VIT LA BELLE-MÈRE DE CELUI-CI ÉTENDUE SUR SA COUCHE ET ATTEINTE DE LA FIÈVRE ». GUÉRISONS ET DISCIPLES.

CINQUIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIII, 24-30) : JÉSUS DIT A SES DISCIPLES CETTE PARABOLE : « LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE A UN HOMME QUI SEMA DE BON GRAIN DANS SON CHAMP, ETC. » L'IVRAIE ET LE BON GRAIN.

SIXIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIV, 1, 2). « HÉRODE LE TÉTRARQUE ENTENDIT LE BRUIT DE LA RENOMMÉE DE JÉSUS, ET IL DIT A SES SERVITEURS : « C'EST JEAN-BAPTISTE, C'EST LUI-MÊME QUI EST RESSUSCITÉ D'ENTRE LES MORTS, ET VOILA POURQUOI DES MIRACLES S'OPÈRENT PAR LUI, ETC. » LE MARTYRE.

SEPTIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XV, 21-28) : « JÉSUS, ÉTANT PARTI DE LÀ, SE RETIRA DU CÔTÉ DE TYR ET DE SIDON. ET VOICI QU'UNE FEMME CHANANÉENNE SORTIE DE CES CONTRÉES S'ADRESSA A LUI EN CRIANT : SEIGNEUR, FILS DE DAVID, « AYEZ PITIÉ DE MOI ; MA FILLE EST CRUELLEMENT TOURMENTÉE PAR LE DÉMON, ETC. » LA CHANANÉENNE.

HUITIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU XXII, 23 et SUIV.) :   « CE JOUR-LÀ, LES SADDUCÉENS, QUI PRÉTENDENT QU'IL N'Y A POINT DE RÉSURRECTION, VINRENT TROUVER JÉSUS, ETC. » LA RÉSURRECTION.

NEUVIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR (Matth. XXIV, 19) « QUAND VOUS VERREZ L'ABOMINATION, ETC. » LA CUPIDITÉ

DIXIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XXV, 31, 32) : « QUAND LE FILS DE L'HOMME VIENDRA DANS SA MAJESTÉ, ET TOUS LES ANGES AVEC LUI, IL S'ASSIÈRA SUR LE TRONE DE SA MAJESTÉ, ET TOUTES LES NATIONS SERONT RASSEMBLÉES DEVANT LUI, ETC. » L'AUMONE.

ONZIÈME SERMON. DE L'ENFANT PRODIGUE (Luc, XV, 11 et suiv.)

DOUZIÈME SERMON. LE PHARISIEN ET LE PUBLICAIN (Luc, XVIII, 10 et suiv.)

TREIZIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT LUC (XIX, 1 ) : « JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS JÉRICHO, LE TRAVERSAIT ; ET VOICI QU'UN HOMME APPELÉ ZACHÉE, ET QUI ÉTAIT CHEF DES PUBLICAINS, ETC. »

ZACHÉE.

QUATORZIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (VI, 5-14). « JÉSUS AYANT DONC LEVÉ LES YEUX ET VOYANT QU'UNE GRANDE FOULE ÉTAIT VENUE A LUI, DIT A PHILIPPE, ETC. » MULTIPLICATION DES PAINS.

QUINZIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (VIII, 1, 12) : « JÉSUS VINT EN LA MONTAGNE DES OLIVIERS, ET, AU COMMENCEMENT DU JOUR, IL PARUT DE NOUVEAU DANS LE TEMPLE, ET TOUT LE PEUPLE VINT VERS LUI; ET, S'ÉTANT ASSIS, IL LES INSTITRUISAIT ». LA FEMME ADULTÈRE.

SEIZIÈME SERMON. SUR, CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (XIII, 16-32) : « JÉSUS DIT A SES APÔTRES : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS : LE, SERVITEUR N'EST PAS PLUS GRAND QUE SON MAÎTRE, NI L'APÔTRE PLUS GRAND QUE CELUI QUI L'A ENVOYÉ ». TRAHISON DE JUDAS.

DIX-SEPTIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (XVI, 23-30) : « JÉSUS DIT A SES DISCIPLES : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS : SI VOUS DEMANDEZ QUELQUE CHOSE A MON PÈRE, EN MON NOM, IL VOUS LE DONNERA ». LA PRIÈRE.

DIX-HUITIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'APOTRE (Ephés. III, 18) : « AFIN QUE VOUS PUISSIEZ COMPRENDRE QUELLE EST LA HAUTEUR, LA LARGEUR, LA LONGUEUR ET LA PROFONDEUR ». LARGEUR ET LONGUEUR.

 

PREMIER SERMON. DE LA CHUTE.

 

ANALYSE.— 1. Enseignement du démon, diamétralement opposé aux enseignements de la foi. — 2. Adam et Eve cruellement trompés par le tentateur. — 3. Leur chute les rend plus pauvres et plus dénués que les animaux. — 4. Dieu avait apporté remède à ces maux : nos pères ont abusé de ce nouveau bienfait.

1. Le genre humain, mes bien chers frères, jouirait d'un bonheur sans mélange, s'il savait comprendre les paroles de Dieu, ou s'il voulait les observer. Dieu, en effet, dit aux hommes : « Si vous écoutez mes préceptes et si vous les observez, vous vous nourrirez des biens de la terre; si vous agissez autrement, le glaive vous dévorera (1) ». Mais le démon, toujours acharné à pervertir la foi, persuade aux hommes de juger suivant les lumières naturelles; et par là, il rend semblables aux animaux ceux que Dieu avait créés semblables à lui-même; quand il leur propose de sacrifier la foi divine à la raison, il ne leur promet en retour que les jouissances les plus viles et les plus méprisables, et c'est néanmoins par ces jouissances viles et méprisables qu'il se les attache. Dieu dit aux hommes : « Ne faites point le mal, et ne vous en rendez point les esclaves » ; le démon, au contraire, excite les hommes à se dire les uns aux autres : Ne vous souciez point de Dieu, puisque vous vivez. Autrement, en effet, les hommes ne mèneraient point une vie coupable, et les bons n'auraient point à souffrir des faits et gestes des méchants. Et ils acquiescent à ce langage inspiré par le démon,

 

1.  Isaïe, I, 19, 20.

 

plutôt qu'à la parole divine, bien qu'ils aient vu les méchants châtiés et mis à mort par le glaive. Dieu a dit aux hommes que son Fils est né d'une Vierge ; le démon, au contraire, par la voix de ses suppôts, déclare que, à moins de contredire à la fois la raison et la nature, on ne peut admettre la coexistence dans une même personne de la virginité et de la maternité. Dieu dit aux hommes que les hommes ressusciteront avec la même chair qu'ils auront eue autrefois; le démon, au contraire, leur enseigne que la nature peut bien engendrer des corps nouveaux, mais qu'elle ne peut rétablir dans leur harmonie première les organes que la mort a séparés et dissous. Quel moyen pour moi de vous ramener dans le sentier de la vérité, ô hommes, puisque c'est précisément de la raison que le démon s'est servi pour vous égarer dans le chemin de l'erreur ?

2. Considérez et voyez combien sont spécieuses et vraisemblables les raisons auxquelles il a eu recours pour attaquer les préceptes de Dieu et pour tromper Adam et Eve. Il est écrit : « Le Seigneur appela Adam et lui dit : Vous mangerez du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis; mais quant au fruit de l'arbre qui est dans le milieu du (600) paradis, vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez (1) ». Voilà une loi ; elle ne devait pas être transgressée; car Dieu, en créant nos premiers parents, les avait rendus tellement heureux qu'ils devaient à tout jamais ignorer l'existence même du mal; leur simplicité était tellement parfaite que leur nudité innocente ne devait jamais être polir eux un sujet de honte ou de confusion. « Adam et son épouse étaient nus, et ils ne rougissaient point de leur nudité (2). Mais le démon était la plus rusée de toutes les bêtes que le Seigneur Dieu avait créées. Et le serpent dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ? Et la femme dit au serpent : Nous mangeons du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ; mais par rapport au fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis, Dieu nous a dit : Vous n'en mangerez pas et vous n'y toucherez pas, de peur que vous ne mouriez. Et le serpent répondit à la femme : Non, certes, vous ne mourrez point; Dieu sait au contraire que, le jour où vous en mangerez, vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal (3) ». Voyez maintenant avec quel art le démon s'attache à ruiner aux yeux de ces hommes simples l'autorité de la parole de Dieu : grâce à cette interprétation perfide, il leur persuade que Dieu a pu envier aux hommes leur immortalité. Il s'adresse d'abord à la femme, c'est-à-dire à la faiblesse même , dans l'espérance de réussir plus facilement à porter la persuasion dans son esprit. En même temps, il se transforme en serpent. Mais telle était, dans leur innocence première, la sécurité des auteurs du genre humain que, bien loin de trembler et de frémir à la vue d'un horrible serpent, ils n'éprouvent pas même un sentiment de crainte. « Et la femme prit de ce fruit, elle en mangea et en donna à son mari. Et ils en mangèrent, et les yeux de l'un et de l'autre furent ouverts , et ils connurent qu'ils étaient nus (4) ». O nudité trop longtemps innocente à ton gré, tes désirs sont enfin satisfaits, tu as appris à rougir !

3. « Et le Seigneur fit à Adam et à son épouse des tuniques de peaux, et il les en

 

1. Gen. II, 16, 17. — 2. Ibid. 25. — 3. Id. III,1-5. — 4. Ibid. 6, 7.

 

revêtit; puis il dit : Voici qu'Adam est devenu comme l'un d'entre nous, connaissant le bien et le mal (1) ». Le Seigneur ne leur dissimule point qu'ils sont perdus; mais il les raille de s'être laissé persuader, par le démon, qu'ils pouvaient devenir dieux. Oui, ils sont devenus dieux, mais des dieux semblables au démon, puisqu'ils sont maudits de Dieu et revêtus à la fois de peaux et du péché qu'ils ont commis. Le Seigneur donc dit, mais en les raillant : « Voici qu'Adam est devenu comme l'un d'entre nous, connaissant le bien et le mal ». O nature ! ô maîtresse achevée dans l'art d'assouvir la convoitise et de commettre tous les crimes, où est maintenant cet antique serpent, ton digne et trop fidèle ministre? où sont ses discours enchanteurs? où est cette immortalité promise par toi aux hommes comme une chose dont la jalousie de Dieu seule les avait privés jusqu'alors? Ah ! s'il n'est pas en ton pouvoir d'accomplir ta promesse et de guérir les hommes des maux que tu leur as causés, rends-leur du moins cette immortalité première que tu leur as fait perdre. Voyez maintenant où en sont réduits ces hommes qui ont pris la nature pour guide. Voyez-les chassés du paradis, pareils à de pauvres naufragés ayant à peine quelques feuilles de plantes marines et quelques peaux pour se couvrir. O nature ! donne, si tu le peux, à ces malheureux, des vêtements capables de remplacer ceux que Dieu leur avait donnés primitivement, et qui n'étaient pas autre chose que leur sainte nudité. Les brebis portent dès leur naissance une toison élégante qui leur tient lieu de vêtement et les protège contre l'intempérie des saisons; les chèvres portent une chevelure qui, tout inculte qu'elle est, leur sert à la fois de couverture et d'ornement; les chevaux, les lions, les taureaux, les autres animaux domestiques ou sauvages sont revêtus d'une robe de poils tendres et flexibles qui abrite leur peau, et dont les couleurs savamment nuancées brillent parfois d'un éclat splendide. Quoi de plus varié et de plus magnifique que le plumage dont les oiseaux sont couverts ? le serpent lui-même, qui a été condamné avec vous, dépouille chaque année sa tunique d'écailles; et en même temps qu'il dépose l'ancienne, il en revêt une nouvelle. Vous seuls, ô hommes, vous êtes formés et exposés par la

 

1. Gen. III, 21, 22.

 

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nature dans un état de nudité complète ; pour vous seuls la nature est une marâtre, non point une mère. C'est la libéralité des brutes qui vous donne la nourriture et le vêtement, et qui supplée ainsi à votre indigence de toutes choses : les brebis vous donnent leur laine, les, chèvres; les boeufs et les autres animaux sans raison vous procurent les aliments dont vous avez besoin ou vous offrent avec joie leur travail et leurs sueurs. Ce n'est point une servitude qu'ils remplissent à votre égard, c'est un bienfait qu'ils vous octroient ; et si vous prétendez arguer de ce fait que vous les nourrissez, que vous les gardez, que vous éloignez d'eux les bêtes fauves, que vous leur procurez soit des pâturages, soit des étables; je vous répondrai encore que vous ne pouvez vous dire leurs maîtres, puisque, sans le service de votre, or, vous ne pourriez acquérir le droit de vous servir d'eux.

4. Dieu porta ensuite remède à ces maux et vous consacra à lui d'une manière particulière ; mais, à tant de bonté vous ne répondîtes que par votre ingratitude, et vous perdîtes ce second bienfait. Dieu avait fait pleuvoir du ciel pour vous une manne capable de 

satisfaire tous les désirs et tous les goûts; toutes les fois que vous aviez eu à souffrir de la soif, il vous avait donné une eau jaillissant spontanément des rochers et vous dispensant ainsi d'ouvrir le sein de la terre pour y chercher des sources ou pour y creuser des puits; il vous avait donné une terre où coulait le lait et le miel, et où vous n'aviez besoin de pressurer ni les rayons formés par les abeilles, ni les mamelles des animaux; il vous avait donné des raisins produits par des ceps non cultivés et tels que deux hommes pouvaient avec peine en porter un sur leurs épaules à l'aide d'une perche. Vous nous avez envié tant de bonheur, à nous, votre postérité : car nous aurions pu, nous aussi, participer à ces biens, si, par vos crimes et par vos sacrilèges, vous n'aviez mis obstacle à l'exercice de la sainte puissance de Dieu. Et maintenant, puisque nos ancêtres ont eu le malheur de s'avilir et de se dégrader; s'il vous reste une lueur de sagesse, un sentiment quelconque de pudeur, songez du moins qu'un sage repentir a succédé à leur faute, et croyez au Fils de Dieu. Puisse cette foi vous aider à obtenir la vie et le salut!

 

DEUXIÈME SERMON. DU PREMIER HOMME.

 

ANALYSE. — 1. L'homme avait reçu de Dieu les instructions et tout ce dont il avait besoin pour résister au démon ; mais il céda aux sollicitations de la femme et succomba ainsi à la tentation. — 2. Tristes effets de cette chute de nos premiers parents. — 3. Enormité du péché d'Adam et suites déplorables de ce péché. — 4. Dieu, après avoir obtenu de l'homme qu'il rougît et confessât son péché, se dispose à lui accorder son pardon : nécessité de l'humilité et de la componction extérieures. — 5. Le pécheur qui retombe après un premier pardon, se rend bien plus coupable qu'Adam, puisqu'il abuse du bienfait de la rédemption. — 6. Nous devons rendre à Dieu des actions de grâces sans fin pour tant et de si grands bienfaits. — 7. Cette reconnaissance doit se manifester surtout par des actes, par l'imitation du Christ, qui conduit au ciel ceux qui le suivent.— 8. Conclusion.

 

1. Personne n'ignore que l'homme avait été primitivement formé par Dieu pour être une créature éclairée des lumières de la prudence et de la sagesse ; l'usage de la raison devait être un des bienfaits de la divine providence à son égard; la prudence, dis-je, devait le rendre capable d'échapper aux pièges de son ennemi ; la sagesse devait lui apprendre quels mystères devaient être l'objet de ses investigations ; la raison devait lui faire comprendre que la soumission aux ordres du Dieu créateur était le premier de ses devoirs. En effet, le Seigneur Dieu donna à l'homme, dès que celui-ci fut sorti de ses

 

 

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mains, les instructions, les avertissements, les armes dont il avait besoin pour conserver son innocence ; car, puisqu'il devait lutter contre le démon, il avait besoin d'être muni de certaines armes, je veux dire, de la prudence, de la sagesse, de la raison. Le Seigneur y ajouta une loi qui lui faisait connaître la volonté divine et qui lui apprenait quelles seraient les conséquences immédiates de la désobéissance à cette volonté. Car, à l'instant même où l'homme, par un oubli également fatal et incompréhensible, préféra les suggestions du démon aux ordres de Dieu, il perdit à la fois la vie qu'il possédait, et il reçut la mort qu'il n'avait pas encore appris à connaître. Adam se trouvait en présence de son épouse et du démon, en présence d'Eve et de leur ennemi commun, en présence de la femme et du serpent. Le démon employa les artifices de sa ruse perfide : Eve consentit aux suggestions diaboliques et se perdit ; le démon, par sa fourberie et son astuce mensongère, tendit un piège à la femme; la femme donna tête baissée dans ce piège; le démon, désespérant de séduire Adam directement, eut recours à l'intermédiaire de la femme; et celui qui, après avoir été créé le premier par Dieu, devait trouver dans la personne d'Eve une épouse et une aide, ne trouva dans cette même personne que la mort.

2. O douleur ! ce qui devait être une cause de félicité devient un sujet de larmes; il trouve sa perte là où il devait trouver un secours et un appui. Le trait qui cause à Adam la blessure la plus profonde vient non pas du côté de son ennemi, mais d'une main amie; il succombe sous son propre fer plutôt que sous le fer de son adversaire ; un glaive étranger ne lui eût point fait une blessure aussi meurtrière que celle qu'il reçoit de son épouse. Le rusé serpent s'avance pour exercer sa fourberie ; il s'avance pour insinuer son venin, non pas à l'homme, irais à la femme : disons mieux, il s'avance pour les entraîner l'un et l'autre à leur perte par le consentement d'un seul. Il suggère l'accomplissement d'une action qui sera fatale à tous deux; tous deux subiront les tristes conséquences de la faute commise par celle qui, la première, aura laissé infecter son esprit par ses suggestions également perfides et venimeuses. Enfin, dès qu'elle adonné son consentement, la femme remplit vis-à-vis de son mari le même rôle que le perfide serpent a rempli vis-à-vis d'elle-même. Eve s'est laissé persuader, et elle persuade; un venin mortel lui a été communiqué, et elle le communique à son tour; elle a été trompée, et elle trompe. Aussi est-elle vouée à un double châtiment, l'un personnel, l'autre commun : par le premier, elle est condamnée à enfanter dans la douleur ; par le second, elle est condamnée à mourir et à voir le même sort réservé à Adam ; l'un de ces châtiments lui est infligé parce qu'elle a cédé aux sollicitations du serpent, l'autre, parce qu'elle a sollicité ensuite elle-même son mari. Parce qu'elle a donné son consentement, elle entend prononcer contre elle une sentence de mort ; et elle a mérité d'enfanter dans la douleur, parce qu'elle a exercé à son tour l'office de tentateur. Comment ignorer la réalité de cette sentence, puisqu'elle s'exécute dans la personne de chacun de nous ! Quant à ceux qui refusent de croire à la vérité de ce récit, la conviction pénétrera malgré eux dans leur esprit le jour où ils disparaîtront de ce monde ; et par rapport à ceux qui ignorent ces mêmes faits, ils apprendront à les connaître, quand cette sentence s'accomplira dans leur personne.

3. O crime ! ô impiété sacrilège ! on méprise un commandement de Dieu, et on prête une oreille attentive aux paroles du serpent. On dédaigne les préceptes d'une Providence infiniment miséricordieuse, et on accueille favorablement les discours trompeurs du plus astucieux de tous les animaux. On foule aux pieds des avertissements salutaires, et l'on prend conseil de son plus mortel ennemi. Aussi a-t-on dit que la mort est le triste fruit du mépris par lequel l'homme a préféré obéir aux suggestions du serpent. Adam et Eve sont dépouillés de leur gloire, ils sont privés de leur dignité. Ils deviennent ce qu'ils n'étaient point, en même temps qu'ils perdent les qualités brillantes qu'ils avaient reçues de la libéralité divine. Le serpent se réjouit d'avoir réussi dans l'accomplissement de son dessein ; il se félicite d'avoir porté à l'homme un coup mortel, ainsi qu'il le désirait. Il tressaille, il triomphe en présence du succès de son entreprise abominable, en voyant que les hommes ont été complètement trompés par lui ; et il ignore, le malheureux, qu'il s'est percé du trait dont il a percé les

 

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autres; il ignore qu'en donnant la mort aux hommes, il se l'est donnée à lui-même. Le Seigneur, d'autre part, regrette que l'homme ait mérité une sentence de mort plutôt qu'une sentence de vie ; il regrette que l'homme ait mérité de périr plutôt que d'être sauvé; que celui-ci, enfin, ait repoussé la gloire plutôt que la mort. Mais il est plus ému toutefois de la malice du serpent que du mépris dont l'homme s'est rendu coupable; il éprouve un sentiment d'horreur profonde pour la cruauté de l'ennemi et un sentiment de compassion miséricordieusement paternelle pour l'homme séduit et trompé. Il maudit à tout jamais celui qui, le premier, a savouré le plaisir de nuire, et il prend pitié de l'homme qui a été victime de la plus atroce perfidie.

4. Le Seigneur Dieu dit ensuite : « Où es-tu, Adam ? » Par cette interrogation il provoque un aveu. Il désire que celui qu'il sait être devenu criminel confesse sa faute. Il cherche le moyen d'exercer sa miséricorde; il s'entretient avec le coupable de son péché. Il songe à pardonner, en même temps qu'il se plaint du motif pour lequel sa loi a été méprisée. Il adresse des reproches sévères, accablants, afin de pouvoir accorder le pardon aux coupables : ceux qu'il n'a pas voulu rendre impeccables en les créant, il veut du moins pouvoir les purifier en les amenant à confesser leur iniquité. Ils reçoivent des vêtements de peau, afin qu'après avoir avoué leur crime, ils méritent, par l'humilité de leur extérieur, d'en recevoir le pardon. Le Seigneur montre ici par quels moyens on peut être purifié de ses péchés. II montre que la confession d'abord, et ensuite la rudesse et l'austérité dans la manière de se vêtir, nous aident à obtenir notre pardon très-facilement. Car si c'est un orgueil et une opiniâtreté criminels de vouloir cacher une mauvaise action commise sous les yeux de Dieu, il n'est pas moins dangereux de chercher à dissimuler la laideur d'une âme coupable et flétrie par la richesse et l'éclat de la parure extérieure. Que personne donc, qu'aucun pécheur ne couvre ses fautes du voile d'une joie apparente qui ne serait pas autre chose qu'un désespoir réel : si votre coeur se trouve infecté par la contagion des plaisirs coupables, n'y insinuez pas encore le poison de la dissimulation. Que la tristesse de votre corps témoigne hautement du mal auquel votre âme est en proie. Une blessure faite à celle-ci doit provoquer les larmes de celui-là; car, toutes les fois que le corps éprouve une douleur, une souffrance quelconque, l'âme est aussitôt pénétrée d'un sentiment d'amertume et de compassion. Une lésion n'existe jamais dans le corps, sans provoquer dans l'âme un sentiment d'affectueuse condoléance, et les flétrissures de l'âme doivent se manifester par la douleur du corps. La tristesse doit être commune à l'un et à l'autre, afin que tous deux aient également part au pardon; car il faut nécessairement qu'ils reçoivent les mêmes faveurs et les mêmes biens, ou qu'ils soient en proie à des souffrances et à des tortures communes. L'homme, en effet, n'est pas autre chose que la réunion d'un corps et d'une âme. Autant ce corps et cette âme diffèrent et sont éloignés l'un de l'autre par leur essence, autant est étroite l'union qui s'opère entre eux pour former l'homme. Non-seulement ils ne sauraient être séparés durant le cours de la vie ; mais, durant l'éternité même, ils partageront ensemble la même récompense ou le même châtiment. Le corps pur ne sera jamais séparé de l'âme à laquelle il aura été uni ; et le corps flétri se trouvera fatalement associé à la destinée de l'âme coupable. Si donc, au jour du jugement, ils participeront l'un et l'autre aux biens immenses que la divine miséricorde dispensera à l'homme juste, pourquoi dès cette vie la tristesse ou la joie ne serait-elle pas aussi commune à tous deux?

5. C'est pourquoi, ô chrétien, tu ne saurais plus trouver absolument aucune excuse, toi qui, après avoir été esclave , es redevenu libre; que dis-je? toi qui, après avoir été délivré de ta captivité, guéri de tes blessures, absous et relevé de la sentence prononcée contre toi, as reçu encore, pour servir de règle à ta conduite, les avertissements les plus explicites et les plus solennels; toi, enfin, dont le zèle doit s'enflammer au souvenir des exemples terribles dont tu as entendu le récit. Adam ne connaissait point la fourberie du démon, il n'avait point pleuré sur le malheur d'une créature quelconque devenue la victime de cette fourberie; il semble donc moins coupable d'avoir succombé en luttant le premier contre un tel ennemi. Mais toi, tu as reçu de la bouche du Seigneur les instructions (604) les plus minutieuses et les plus détaillées, il t'a proposé les exemples les plus éloquents : « Voici », dit-il, « que tu es guéri; ne commets plus aucun péché, de crainte qu'il ne t'arrive quelque chose de pis (1) ». Ne commets plus aucun péché, dit-il, après que tu as obtenu ton pardon ; ne t'expose plus à recevoir des blessures , après que tu as été guéri ; ton âme est en ce moment purifiée , ornée de la grâce, prends garde de la souiller, de la flétrir désormais. Songe , ô homme , qu'une faute est plus griève, quand elle est commise après un premier pardon ; une blessure renouvelée après guérison cause des douleurs bien plus vives; une souillure paraît d'autant plus odieuse qu'elle est imprimée à une âme plus pure et plus sainte. Aussi celui-là perd tout droit à l'indulgence, qui pèche après avoir obtenu une première fois son pardon ; celui-là est indigne de recouvrer jamais la santé, qui se blesse lui-même après avoir été guéri une première fois; et celui-là mérite de ne redevenir jamais pur, qui se souille lui-même après avoir reçu une première fois le bienfait de la grâce. Celui, au contraire, qui, après avoir été absous, ne retombe plus dans le péché, mérite de recevoir une récompense; celui qui, après sa guérison, se montre vigilant, possède le don de la sainteté; celui (lui aura conservé la grâce et l'amitié de Dieu en observant sa loi, recevra le royaume éternel. Tout homme, en effet, est gravement coupable, quand il transgresse une loi dont il a une connaissance pleine et entière; mais ce même homme devient bien plus coupable encore, quand il retombe dans le péché après avoir été absous une première fois. Celui-là devient plus vil et plus méprisable qu'un esclave qui, après avoir été affranchi, offense le patron de, qui il a reçu sa liberté; celui-là abuse indignement d'un bienfait, qui méprise, avec un orgueil plein d'arrogance celui de qui il l'a reçu. Cherchez votre salut dans les exemples qui vous sont proposés : il faut, ou bien que vous l'y trouviez, ou bien que vous vous attendiez à subir le même sort que les coupables dont on vous rapporte l'histoire. Et ne considérez point comme un juge sévère Celui dont vous aurez méprisé les exhortations tendres et paternelles . « Car Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils

 

1. Jean, V, 14.

 

unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais reçoive, au contraire, la vie éternelle (1) ». Oui, il est grand, il est immense, l'amour de Dieu le Père; il est digne d'être célébré par des louanges continuelles, il mérite d'être glorifié à tous les instants du jour et de la nuit ; pour nous racheter de la mort éternelle, l'auteur de la vie nous a envoyé son Fils tout-puissant et éternel, son Fils qui a possédé et qui possédera éternellement la même puissance que le Père et le Saint-Esprit; il nous l'a envoyé, dis-je, en lui donnant pour mission de nous rendre dans son intégrité première la vie que nous avions perdue; de même que Dieu avait, au commencement, créé le monde par lui, il a voulu aussi le renouveler par lui, quand il a vu ce monde perverti, dégradé et gisant misérablement dans le bourbier du péché. Par son saint avènement, en effet, le Fils de Dieu a allumé dans son Eglise le flambeau de la divine lumière que les hommes ne connaissaient plus depuis longtemps, et en rendant à ceux-ci l'espérance de la vie céleste, il a arraché de leur coeur ces affections indignes qui les tenaient misérablement courbés vers la terre, et il les a élevés au-dessus d'eux-mêmes. Cette Eglise a passé des ténèbres à la lumière aussitôt que Jésus-Christ, le vrai Soleil de justice, s'est montré à la terre; les peuples qui avaient faim et soif de la vérité, ont pu se désaltérer aux sources de la divine doctrine qu'il leur a révélée, et trouver le plus doux, le plus délicieux de tous les aliments dans les saints exemples qu'il leur a donnés ; doctrine et exemple à l'aide desquels nous pouvons tous éviter les flammes de l'enfer et mériter d'entrer en possession des biens invisibles qui ne finiront jamais.

6. Nous devons donc rendre grâces au Dieu tout-puissant pour tous ces bienfaits, et considérer sans cesse combien a été grande la miséricorde et l'amour que notre Créateur nous a témoignés. Nous tous, en effet, nous sommes venus de la gentilité. Nos pères, il y a quelques siècles, adoraient des idoles; après avoir abandonné le Dieu par qui ils avaient été créés, ils offraient leur encens et leurs hommages à des dieux façonnés par eux-mêmes. Nous, au contraire, par la grâce du Dieu tout-puissant, nous avons été ramenés

 

1. Jean, III 16.

 

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des ténèbres à la lumière. Ayons donc constamment présent à l'esprit le souvenir de cette région de ténèbres d'où nous sommes sortis, de ce poids immense de crimes dont nous avons été délivrés, et montrons-nous reconnaissants pour cette lumière de là foi que nous avons reçue; témoignons, dis-je , par nos couvres, de notre gratitude pour le bienfait de cette foi saine, de cette intelligence pure, pour toutes les grâces enfin qui nous ont été conférées au jour de notre baptême. Celui-là ne comprend point l'immensité de l'amour et de la miséricorde divine, qui oublie l'immensité de sa propre misère. De là ces paroles que le Psalmiste adressait à Dieu : « Faites-moi connaître l'immensité de vos miséricordes, ô vous qui sauvez ceux qui espèrent en vous(1)». Le meilleur moyen pour nous de comprendre combien est admirable l'immensité de la divine miséricorde, c'est de rappeler souvent à notre esprit l'immensité et la profondeur de notre misère. C'est pourquoi nous devons aimer de toute la tendresse et de toute l'énergie de nos âmes celui qui nous a retirés du sentier de l'erreur et qui nous a ramenés dans la voie de la vérité et de la vie. Voici que nous sommes venus de différentes contrées du monde, pour entendre la parole de Notre-Seigneur et pour embrasser sa foi; autrefois divisés par la diversité même des passions brutales qui nous dominaient, nous nous trouvons aujourd'hui réunis dans le sein d'une même Eglise et confondus dans une unité dont la sainteté forme les noeuds ; de telle sorte que nous voyons de nos yeux l'accomplissement éclatant de cette prophétie d'Isaïe relative à l'Eglise : « Le loup habitera avec l'agneau, et le léopard dormira à côté du chevreau (2)». Par la grâce de la charité, le loup habite avec l'agneau ; car ceux qui étaient autrefois des ravisseurs cruels et inhumains vivent maintenant en paix et dans une sainte fraternité, avec ceux qui étaient les plus doux et les plus timides; le léopard dort à côté du chevreau, car celui à qui ses propres péchés formaient un manteau de couleurs également hideuses et variées, consent à s'humilier avec celui qui rougit de lui-même et qui confesse avec larmes les péchés de sa vie. Le Prophète a ajouté : « Le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble (3) » ; parce que celui

 

1. Ps. XVI, 7. — 2. Isaïe, XI, 6. — 3. Ibid.

 

qui, le coeur pénétré d'un sincère repentir, s'offre à Dieu chaque jour en sacrifice, et celui dont la cruauté était insatiable comme celle du lion, et celui qui, pareil à une brebis innocente, a toujours persévéré dans la simplicité et la droiture, tous ces différents personnages sont entrés ensemble dans le bercail de la sainte Eglise. Telle est la vertu toute-puissante de la charité : elle embrasse, elle liquéfie en quelque sorte les âmes les plus différentes et les transforme en une seule espèce d'or.

7. Mais en même temps que le feu d'un amour mutuel s'allume dans le coeur des élus, un attrait plus puissant encore les attire vers Dieu et les excite à se rendre dignes de les contempler dans le ciel et de jouir éternellement de sa présence. Un seul et même Seigneur, un seul et même Rédempteur réunit dès ici-bas le coeur de ses élus dans la communauté des mêmes sentiments et, par les désirs qu'il fait naître en eux, les porte à l'amour des choses d'en haut. De là ces autres paroles que le Prophète ajoute ensuite : « Et un petit enfant viendra à leur secours (1)». Quel est cet enfant, sinon celui dont il est écrit : « Un petit enfant nous est né, et un Fils nous a été donné (2)? » Cet enfant vient en aide à ceux qui habitent ensemble; car, de peur que nos coeurs ne demeurent attachés aux choses de la terre, il les enflamme chaque jour par des désirs intérieurs ; il nous vient en aide, dis-je, en entretenant ainsi constamment dans nos coeurs la flamine de son amour, puisqu'il empêche que cet exil, où nous nous aimons ainsi les uns les autres, ne nous paraisse un séjour trop agréable, et que le repos de la vie présente ne nous séduise et ne nous charme jusqu'à nous faire oublier les joies de la patrie ; il empêche notre âme de s'énerver et de s'amollir en savourant avec trop d'ardeur ces délices passagères. Aussi le voyons-nous faire succéder des châtiments à ses bienfaits et mélanger d'amertume toutes les jouissances que nous pourrions goûter ici-bas, afin d'allumer dans nos âmes le feu de l'amour et du désir des choses célestes. Ce petit enfant donc nous vient en aide, quand, parla charité qu'il répand lui-même en nous, le Dieu tout-puissant nous empêche de demeurer courbés vers les choses de ce monde;

 

1. Isaïe, XI, 6. — 2. Id. IX, 6.

 

 

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et qu'il nous invite, au contraire, à nous élever jusqu'à lui par la sincérité de notre repentir, par la correction de nos moeurs et par la confession de nos fautes. Conformément à cette parole du Psalmiste : « Entrez dans son sanctuaire en confessant vos fautes (1), etc.; quand nous confessons nos fautes avec larmes, nous entrons par la porte de la voie étroite; mais lorsqu'ensuite nous aurons le bonheur ineffable d'être introduits dans le séjour de la vie éternelle, nous franchirons le seuil de notre patrie en confessant la gloire et la puissance du Très-Haut ; car il n'y aura plus pour nous de porte étroite le jour où nous entrerons en possession du bonheur et de la joie éternels. Alors nous célébrerons

 

1. Ps. XCIC.

 

par nos louanges Celui que nous savons s'être humilié jusqu'à se revêtir d'une chair semblable à la nôtre, jusqu'à devenir notre frère, afin de nous préparer à tous une place dans le royaume éternel.

8. Tous nos désirs donc doivent avoir pour objet suprême d'être réunis-le plus prochainement possible à Celui en qui nous trouverons tous les biens; à Celui qui, de toute éternité, habite les demeures éthérées, qui possède avec le Père la même puissance, le même éclat et la même splendeur; à qui sont dus les mêmes hommages et des adorations identiques; à qui appartient la même autorité; près de qui enfin les plus hantes puissances ne sont que néant, et dont le règne subsiste dans les siècles des siècles.

 

 

TROISIÈME SERMON. SUR JOSEPH.

 

ANALYSE. — 1. Après la mort de Joseph, les Juifs sont réduits à l'état de captivité.— 2. Interprétation allégorique de l'histoire de ce patriarche.— 3. Interprétation également allégorique de la délivrance accomplie par Moise et Aaron. — 4. Il faut d'abord fuir l'Egypte, si l’on veut offrir à Dieu un sacrifice de louanges véritables.

 

1. Ainsi que la lecture de l'Ancien Testament nous l'a appris, mes bien-aimés, le trône d'Egypte fut, après la mort de Joseph, occupé par un nouveau roi qui n'avait point connu ce patriarche et qui entreprit d'anéantir la multitude des enfants d'Israël. Il les exerçait à préparer l'argile , à confectionner des briqués, à battre les grains, et il les contraignait à se livrer à ces travaux jusqu'à l'épuisement de leurs forces. C'est pourquoi, fatigués d'un long esclavage et accablés sous le poids de travaux hors de proportion avec les forces humaines, ils adressèrent, par la bouche de Moïse et d'Aaron, cette prière à Pharaon . « Laissez-nous sortir d’Egypte ;  après trois jours de marche nous serons dans le désert et nous pourrons offrir des sacrifices à notre Dieu (1) ».

 

1. Exod. V, 1-3.

 

2. Cette histoire, mes bien-aimés, si l'on veut s'en tenir à la surface de la lettre, présente un sens très-clair et très-manifeste; elle est si belle, elle brille par elle-même d'un tel éclat, qu'il suffit de la lire simplement pour en être édifié. Mais vos esprits en seront bien plus grandement édifiés encore, si, écartant l'écorce de la lettre qui tue, nous pénétrons jusqu a la moelle, c'est-à-dire jusqu'à l'interprétation spirituelle ; ou , pour revêtir ma pensée d'une autre forme, si, posant comme fondement les faits historiques rapportés dans ce passage de l'Écriture, nous élevons dessus l'édifice sublime d'une interprétation allégorique. Et d'abord , mes bien chers frères, nous sommes nous-mêmes les enfants d'Israël, nous qui, par la faute de nos premiers parents, avons été tristement expulsés du paradis de délices, de la région de lumière et de (607) félicité éternelle dans cette vallée des misères et des larmes, dans cette région ténébreuse et couverte des ombres de la mort comme dans une vraie terre d'Egypte. Tant que Joseph régna en Egypte, Pharaon ne persécuta point le peuple de Dieu. Joseph représente ici Jésus-Christ que ses frères , c'est-à-dire les Juifs, ont vendu uniquement par un sentiment de haine, et qui, après avoir été emmené en Egypte, n'y a point été reconnu par ses frères; car Jésus-Christ a était dans le monde, et le « monde avait été créé par lui, et le monde  ne le reconnut point (1)». Aussi longtemps que Joseph conserva le pouvoir sur l'Egypte, le peuple n'éprouva aucun effet de la colère de Pharaon. Et, en effet, tant que le véritable Joseph règne sur nous, tant que le Christ demeure maître absolu de nos âmes, Pharaon, c'est-à-dire le démon et les puissances ennemies, ne sauraient nous percer de leurs traits ni nous causer aucun dommage. Mais après la mort de Joseph un nouveau prince s'asseoit sur le trône d'Egypte, et ce prince ne connaît point Joseph, et il contraint les enfants d'Israël à se livrer sans relâche au rude labeur de la préparation de l'argile et de la fabrication des briques. Ce nouveau roi, mes biens chers frères, n'est autre que le démon qui règne en maître absolu sur tous les hommes livrés à l’orgueil et qui ne connaît point Joseph , c'est-à-dire Jésus-Christ. « Car il a dit en son coeur : Il n'y a point de Dieu (2) » ; et après la mort de Joseph, il opprime le peuple. Si le Christ vient à mourir en nous , si son souvenir vient à disparaître de notre esprit, alors le nouveau roi, je veux dire le démon, commence à exercer sur nous son pouvoir tyrannique, il nous condamne aux pénibles travaux de la préparation de l'argile et de la confection des briques; il nous voue au hideux et ignoble esclavage des voluptés charnelles ; il nous contraint de livrer notre coeur « au monde et aux choses qui sont dans le monde (3) » ; il enchaîne notre esprit et le tient, aussi bien que notre corps, constamment courbé vers les choses de la terre ; de telle sorte que la méditation des choses célestes devient pour nous une oeuvre tout à fait impossible.

3. Mais Dieu, qui se plaît avant tout à exercer sa miséricorde et qui cherche à pardonner à

 

1. Jean, I, 10. — 2. Ps. XIII, 1. — 3. Jean, II, 15.

 

ses fidèles serviteurs bien plutôt qu'à les punir, compatissant à leur misère et à leur affliction, choisit et délégua Moïse et Aaron, c'est-à-dire la loi et le sacerdoce, pour délivrer son peuple et pour châtier Pharaon. C'est pourquoi; s'étant présentés devant ce prince, ils lui dirent : « Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Laissez aller mon peuple, afin qu'il m'offre des sacrifices dans le désert. Après trois jours de marche nous serons dans la solitude, et là nous offrirons des sacrifices à notre Dieu (1) ». Remarquons ici, mes frères, que les enfants d'Israël, demeurant sur la terre d'Egypte, ne pouvaient offrir à Dieu aucun sacrifice. Le mot Egypte, en effet, signifie ténèbres et désigne ici le monde; car ce monde fait de tous ses amateurs autant d'enfants de ténèbres, en les enveloppant dans les ténèbres de l'ignorance et dans la nuit du péché. Condamnés à la meule, aveuglés par leurs péchés qui recouvrent leurs yeux comme un voile impénétrable, on les voit s'agiter dans un cercle sans fin, lutter contre des flots qui les reportent constamment au rivage, travailler toujours sans trouver jamais le repos, courir avec effort sans parvenir au but; égarés dans la nuit de la plus épaisse ignorance, ils dépensent une activité surhumaine sans réussir à rencontrer même la porte de la vérité. Dans cette région donc des ténèbres et de la mort, les enfants d'Israël ne sauraient offrir aucun sacrifice ; car le coassement des grenouilles retentirait dans un tel sanctuaire, des légions de mouches, s'élevant de ce sol fangeux, se précipiteraient dans les yeux des assistants : l'odeur même de l'encens serait étouffée sous les émanations pestilentielles qui remplissent ces lieux consacrés aux vices les plus divers et où chaque démon a un autel.

4. Il faut donc sortir d'Egypte de peur que, par leur coassement, les grenouilles ne troublent le repos des Israélites, de peur que « les mouches en mourant ne cessent de répandre une odeur suave » et ne souillent le sacrifice. Encouragés donc par l'exemple du bienheureux Abraham, « sortons de la terre qui nous a vus naître et qu'habitent encore nos proches; sortons de la maison de notre père (2) », et venons dans la terre que le Seigneur nous aura montrée. Avec le bienheureux Joseph abandonnant son manteau entre

 

1. Exod. V, 1-3. — 2. Gen. XII, 1.

 

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les mains d'une adultère, précipitons-nous dehors; avec le jeune homme de l'Evangile laissant là le suaire, suivons le Seigneur sans considérer même de quelle manière nous sommes vêtus, et marchons pendant trois jours pour nous rendre dans le désert et pour y sacrifier à notre Dieu. Cette voie par laquelle il nous est ordonné de nous rendre dans la solitude, c'est précisément le Christ, qui a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie (1)»; et ailleurs : « Personne ne vient au Père, si ce n'est par moi (2)» . Il faut donc marcher dans cette voie, non point par des mouvements corporels, mais par des désirs intérieurs, afin de parvenir à la solitude de l'esprit et au repos de la conscience. Car la connaissance de la loi divine s'acquiert et se perfectionne dans le repos et le silence. Aussi longtemps que le bruit tumultueux du péché frappe nos oreilles, aussi longtemps que la tempête et l'ouragan du vice font éclater au-dessus de nos têtes la voix formidable de son tonnerre, nous n'approchons point de la solitude ; mais lorsque, cet horrible tumulte ayant cessé, nous jouissons de la paix et de la tranquillité de la vertu, c'est alors seulement que nous pouvons offrir à Dieu un sacrifice de louanges. Or, on ne parvient à cette bienheureuse solitude que par trois étapes. Par la première de ces étapes, l'âme fidèle entre dans le jardin; par la seconde, elle pénètre dans le cellier rempli de vin ; par la troisième, elle est introduite dans la chambre à coucher du roi. Il faut, en effet, que l'âme, autrefois esclave des plaisirs charnels dont elle aimait à s'enivrer, il faut, dis-je, que cette âme, délivrée de l'Egypte et fatiguée du chemin, trouve d'abord des consolations et des douceurs dans le jardin du Christ; il faut que ce jardin lui offre des arbres chargés de fruits spirituels et des fleurs exhalant un parfum délicieux de vertu, afin que, grâce à ce puissant réconfort, elle oublie bientôt les jouissances grossières dans lesquelles elle se complaisait et ne recherche plus que les joies et les délices de la vertu. De là cette invitation qui lui est adressée dans les cantiques : « Venez dans mon jardin, ô ma soeur, ô mon épouse (3) ! » A la seconde étape, le roi l'introduit dans le cellier rempli de vin.: Ce cellier

 

1. Jean, XIV, 6. — 2. Ibid. — 3. Cant V, 1.

 

n'est pas autre chose que la divine Ecriture, dans laquelle se trouve renfermé ce vin spirituel qui enivre l'esprit des fidèles et qui réjouit le coeur de l'homme intérieur. Après donc que l'âme, occupée d'abord à savourer les douceurs sensibles de la vertu, a pu satisfaire complètement cette curiosité, elle pénètre dans ce cellier rempli de vin, elle s'applique à l'étude des saintes Ecritures, et la loi de Dieu devient l'objet de ses méditations du jour et de la nuit. De là ces autres paroles du même livre des cantiques : a Le roi m'a introduit dans son cellier au vin (1)». A la troisième étape, enfin, l'âme entre dans la chambre à coucher du roi. Cette chambre, c'est le sanctuaire de la contemplation, une sorte de tabernacle mystérieux où l'âme médite plus à son aise. Car l'âme fidèle, après que le jardin des vertus l'a détachée de l'amour des choses temporelles et que le cellier rempli de vin l'a initiée à la connaissance des divines Ecritures, l'âme fidèle se retire et s'enferme dans la solitude de l'esprit comme dans une chambre secrète, et là, s'enflammant des feux du divin amour par la méditation assidue des vérités éternelles, elle contemple et adore son Père comme sur une montagne inaccessible à tout profane, et offre à Dieu un sacrifice de louange.

5. Vous donc, ô mes bien-aimés, vous qui êtes de vrais Israélites, non point par un effet de votre génération charnelle, ni par suite d'une circoncision faite dans votre chair, mais par l'effet de votre fidèle observation des commandements de Dieu, fuyez l'Egypte, à l'exemple de vos ancêtres d'autrefois, secouez le joug de Pharaon, renoncez aux ouvrages de terre et de boue qui vous ont occupés jusqu'ici. Mettez fin à ces relations, à ces conversations avec les Egyptiens, qui vous souillent et vous corrompent; et, criant avec force vers le Seigneur, venez avec Moïse et Aaron, dégagés de toute entrave et libres de tout fardeau, par une marche de trois jours, c’est-à-dire par de bonnes pensées, par de bonnes paroles, par de bonnes actions, venez au repos et à la solitude de l'esprit, et offrez un sacrifice de dévotion et de louange au Seigneur votre Dieu, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Cant. XI, 4.

 

 

QUATRIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (VIII, 14) : « JÉSUS, ÉTANT ENTRÉ DANS LA MAISON DE PIERRE, VIT LA BELLE-MÈRE DE CELUI-CI ÉTENDUE SUR SA COUCHE ET ATTEINTE DE LA FIÈVRE ». GUÉRISONS ET DISCIPLES.

 

ANALYSE. — 1. La belle-mère de Pierre, modèle d'infidélité. — 2. Que signifient les guérisons accomplies sur le soir? — 3. Pourquoi le Sauveur ordonne-t-il aux Apôtres de passer vers l'autre rivage ? — 4. Du scribe qui veut s'attacher au Christ et le suivre partout où il ira.— 5. En quel sens il a été dit : « Laissez les morts ensevelir leurs morts ».

1. L'attachement de la belle-mère de Pierre à l'infidélité est considéré comme coupable, parce qu'il était un effet de sa libre volonté nous avons, nous aussi, une volonté libre qui s'identifie avec l'essence même de notre être. Le Seigneur donc entre dans la maison de Pierre, c'est-à-dire dans le corps de Pierre, et cet homme est guéri aussitôt de son infidélité, c'est-à-dire de ses péchés. En proie à la fièvre brûlante de l'iniquité, la belle-mère de Pierre était vouée à une mort prochaine et inévitable: à peine a-t-elle reçu sa guérison également soudaine et imprévue, qu'elle s'empresse de faire l'office de servante. Pierre, en effet, a reçu le premier le bienfait de la foi, il est devenu le prince des Apôtres, et la parole de Dieu ayant ranimé en lui une ardeur et une énergie qui allaient s'éteignant chaque jour de plus en plus, il se dévoue avec un zèle admirable au grand oeuvre de la guérison et du salut de ses frères. Quand le moment sera venu d'interpréter le passage relatif à la belle-fille et à la belle-mère , nous démontrerons que l'attachement volontaire à l'infidélité est bien réellement figuré ici par la maladie de la belle-mère de Pierre ; présentement nous parlerons de l'infidélité de celle-ci sans vouloir, par ce mot, désigner autre chose, sinon que cette femme, tant qu'elle n'eut pas la foi, demeura tristement esclave de sa propre volonté.

2. « Le soir étant venu, on lui présenta un grand nombre de démoniaques, et il chassait les esprits immondes (1) ». Dans ces guérisons multiples accomplies après la chute du

 

1. Matth. VIII, 16.

 

jour, nous reconnaissons le concours de ceux que le Sauveur enseigna après sa Passion. Après avoir procuré à tous le pardon de leurs péchés, après avoir effacé la souillure de leurs iniquités et éteint le foyer des convoitises coupables et des inclinations dangereuses, il a, suivant l'expression des prophètes, absorbé et fait disparaître les infirmités et les faiblesses de la nature humaine.

3. « Or, Jésus voyant autour de lui une foule nombreuse, ordonna à ses disciples de passer vers le rivage opposé. Et un scribe s'approchant de lui : Maître, lui dit-il, je vous suivrai partout où vous irez, etc. (1) ». Il se présente fréquemment des passages qui peuvent alarmer plus ou moins notre manière ordinaire de juger, et nous n'avons pas alors la témérité de donner à ces passages une interprétation puisée dans notre imagination, mais notre exégèse est basée uniquement sur les faits et sur les circonstances des faits. Car notre intelligence doit s'accommoder aux choses, et non pas les choses à notre intelligence. Il y a une foule nombreuse, et le Seigneur ordonne à ses disciples de passer de l'autre côté de la mer; je ne pense pas que la bonté du Sauveur lui eût permis de chercher à abandonner ceux qui se pressaient autour de sa personne; je crois, au contraire, que dans cette circonstance il avait en vue quelque moyen secret de leur procurer la grâce du salut. Nous voyons ensuite un scribe déclarant hautement qu'il suivra le Maître partout où il ira; et nous ne découvrons de la part du Sauveur ni la moindre action, ni la moindre parole, qui

 

1. Matth. VIII, 18, 19.

 

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soit de nature à le froisser et à le déconcerter dans sa résolution généreuse. Le Seigneur lui répond seulement que les renards ont des tannières et les oiseaux du ciel des nids pour se reposer, mais que le Fils de l'homme n'a pas un endroit quelconque où il puisse appuyer sa tête. Et quand un autre disciple vient demander qu'on lui laisse le temps d'aller ensevelir son père, nous voyons que cette faveur lui est refusée et qu'il ne lui est pas permis de remplir ce devoir de piété filiale. Il nous faut donc faire connaître ici la raison de ces choses si sublimes et si diverses; et, en respectant scrupuleusement l'ordre du texte sacré, donner une explication qui soit en même temps conforme à la plus rigoureuse vérité et propre à donner une intelligence claire et précise de ce qu'il y a de plus profond dans ces passages. Il faut d'abord considérer que le mot disciples ne désigne pas seulement les douze Apôtres. Car, outre ceux-ci, il y avait un grand nombre de disciples, d'après la teneur même du texte évangélique. Il semble donc que, parmi toute cette multitude, le Seigneur fait un certain choix, savoir, de ceux qui devaient le suivre au milieu des périls et des épreuves sans nombre de la vie présente. L'Eglise, en effet, ressemble à un vaisseau (et c'est le nom qu'on lui donne en plusieurs endroits) ; elle ressemble, dis-je, à un vaisseau qui, chargé de passagers des races et des nations les plus diverses, vogue au milieu des gouffres, exposé à la fureur des vents et des tempêtes, toujours à la veille de se voir inopinément englouti : tel est le sort de l'Eglise au milieu de ce monde, où elle est de plus en butte aux incursions des esprits impurs. Quand nous entrons dans ce vaisseau, c'est-à-dire dans le sein de l’Eglise, nous n'ignorons pas les écueils et les périls sans nombre auxquels nous allons être exposés, nous savons parfaitement jusqu'où peut aller la fureur de la mer et des vents que nous affrontons. Afin donc de rendre tout à fait facile et rationnelle l'interprétation allégorique de ces faits, le Seigneur rapproche ici la conduite du scribe et celle du disciple, ce dernier figurant les fidèles qui montent sur le vaisseau, et le premier figurant la multitude des infidèles qui restent sur le rivage.

4. Et d'abord le scribe, en d'autres termes un des docteurs de la loi, demande s'il doit

suivre, comme s'il croyait n'être pas réellement en présence du Christ auquel il reconnaît qu'il est utile de s'attacher. Son interrogation, bien qu'elle lui soit inspirée par la défiance, n'en est pas moins un hommage rendu à la fidélité des croyants; mais pour embrasser la foi, il ne faut pas interroger, il faut suivre. Et pour que cette interrogation si contraire à la simplicité de la foi reçoive le juste châtiment qu'elle mérite, le Seigneur répond que les renards ont des tannières et les oiseaux du ciel des nids où ils peuvent se reposer; mais que le Fils de l'homme n'a pas même un endroit où il puisse appuyer sa tête. Le renard est un animal plein de fourberie, se cachant dans les tannières creusées par lui autour des maisons, et toujours occupé à surprendre les oiseaux domestiques : nous avons vu quelque part les faux prophètes désignés sous ce nom. Nous savons aussi que très-souvent, sous le nom d'oiseaux du ciel, on entend désigner les esprits immondes. Le Fils de Dieu, voulant donc confondre la multitude de ceux qui ne le suivaient point, et en particulier ce docteur de la loi qui lui demandait, dans un esprit de défiance, s'il pouvait le suivre, le Fils de Dieu répond sur le ton du reproche que les faux prophètes mêmes ont des tannières et les esprits immondes des nids pour se reposer; en d'autres termes, que ceux qui sont restés hors du vaisseau, c'est-à-dire ceux qui ne sont point entrés dans le sein de l'Eglise, sont devenus de faux prophètes et des réceptacles de démons; que le Fils de l'homme, au contraire, c'est-à-dire celui qui a Dieu pour chef, ne trouve pas un endroit où il puisse se reposer après y avoir apporté la connaissance de Dieu : tous ont été invités, mais un petit nombre suivront, montant courageusement dans ce vaisseau de l'Eglise, exposé aux flots tumultueux de la mer de ce siècle.

5. Vient ensuite un disciple qui n'interroge pas pour savoir s'il doit suivre; car il croit fermement que tel est son devoir , mais qui demande seulement la permission d'aller ensevelir son père. L'auteur même de l'Oraison dominicale nous a appris à commencer ainsi notre prière : « Notre Père , qui êtes aux a cieux (1)». Le peuple croyant est donc, dans la personne de ce disciple, averti de se souvenir toujours qu'il a dans les cieux un Père

 

1. Matth. IV, 9.

 

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invisible. Il est ordonné à ce même disciple de suivre le Seigneur, parce qu'il avait la volonté bien arrêtée de le faire; il lui est ordonné aussi de laisser les morts ensevelir un mort. Mais je ne vois pas qu'on puisse attendre des morts un office quelconque; comment ce mort pourra-t-il être inhumé par des morts? Le Seigneur veut montrer d'abord que la perfection de la religion ne consiste pas à accomplir aucun office temporel vis-à-vis des autres hommes ; ensuite que, lorsqu'il s'agit d'un fils fidèle et d'un père infidèle, le soin d'ensevelir celui-ci n'incombe pas nécessairement à celui-là. Le Sauveur ne nie pas que l'action de rendre les derniers devoirs à un père ne soit bonne en elle-même; mais en ajoutant : « Laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts », il nous avertit que le souvenir des morts infidèles ne doit point trouver de place dans l'esprit des saints; il nous apprend aussi que l'on doit considérer comme morts ceux qui vivent en dehors de Dieu, et que, par rapport aux derniers devoirs qu'il s'agit de rendre aux hommes de cette sorte, on doit les laisser ensevelir par ceux qui sont morts comme eux; ceux qui ont le bonheur de vivre de la foi divine ne devant affectionner que ceux qui vivent de la même vie.

 

 

CINQUIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIII, 24-30) : JÉSUS DIT A SES DISCIPLES CETTE PARABOLE : « LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE A UN HOMME QUI SEMA DE BON GRAIN DANS SON CHAMP, ETC. » L'IVRAIE ET LE BON GRAIN.

 

ANALYSE.— 1. Exposition et interprétation de la parabole.— 2. Que celui qui est encore ivraie devienne bientôt froment. — 2. Il ne faut pas s'étonner de rencontrer de la zizanie partout, même dans le lieu saint.

 

1. Nous avons entendu la lecture du saint Evangile et les paroles du Seigneur qui y sont rapportées. Parlons sur ce sujet et disons ce que Jésus-Christ lui-même nous suggérera. Il nous eût peut-être été difficile, mes frères, d'interpréter cette parabole ; ruais notre tâche a été rendue facile par l'auteur même de cette parabole; car, après l'avoir proposée, il a pris soin de l'expliquer lui-même. Celui qui vient de remplir l'office de lecteur a lu jusqu'à l'endroit où le Seigneur dit : « Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler; mais quant au froment, rassemblez-le dans mon grenier (1)». Mais ses disciples, ainsi qu'il est écrit, a s'approchèrent ensuite a de lui et lui dirent : Expliquez-nous la a parabole de l'ivraie(2)». Et celui qui demeure dans le sein du Père leur donna cette explication :

 

1. Matth. XIII, 30. — 2. Ibid. 36.

 

« Celui qui sème la bonne semence est le Fils de l'homme », dit-il en parlant de lui-même. « Le champ, c'est le monde; la bonne semence, ce sont les enfants du royaume; l'ivraie n'est pas autre chose que les enfants du malin esprit. L'ennemi qui répand cette dernière, c'est le démon; la moisson, c'est la fin du siècle; les moissonneurs sont les anges. Quand donc le Fils de l'homme viendra, il enverra ses anges, et ceux-ci enlèveront de son royaume tous les scandales, et ils en enverront les auteurs dans la fournaise du feu ardent où il y a pleur et grincement de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume « de leur Père (1)». Je vous cite ici des paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'on ne vous a point lues, mais qui sont rapportées mot

 

1. Matth. XIII, 37-42.

 

 

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pour mot dans l'Evangile. Ainsi le Seigneur nous a expliqué cette parabole après nous l'avoir proposée. Voyez maintenant ce que nous devons désirer d'être dans son champ. Voyez en quel état il faut que nous soyons trouvés au jour de la moisson. Car si le champ est le monde, il est aussi, et par là même, l'Eglise qui est répandue par tout le monde. Que celui qui est froment persévère jusqu'à la moisson. Que ceux qui sont ivraie se transforment en froment. Voilà précisément la différence qui existe entre les hommes, d'une part, et d'autre part les épis et l'ivraie proprement dits, qui croissent dans la terre. Ce qui est épi demeure épi; ce qui est ivraie des meure ivraie. Dans le champ du Seigneur, au contraire, c'est-à-dire dans l'Eglise, ce qui était d'abord froment se change parfois en ivraie, et parfois aussi ce qui était ivraie devient froment, et nul ne sait ce qui adviendra demain soit de l'un, soit de l'autre. C'est pourquoi, lorsque les ouvriers indignés veulent arracher l'ivraie, le père de famille ne leur permet point de le faire. Ils voudraient faire disparaître l'ivraie, mais on ne leur permet point de la séparer du bon grain. Leur activité doit avoir pour limite la limite même de leurs aptitudes: aux anges maintenant d'accomplir l’oeuvre de la séparation de l'ivraie. A la vérité, les ouvriers n'auraient point voulu réserver aux anges le soin d'accomplir cette séparation ; mais le père de famille, qui connaissait les uns et les autres, et qui savait que cette séparation devait être remise à un temps plus éloigné, ordonna à ses ouvriers de laisser subsister l'ivraie, et de ne point la séparer. « Non », leur répondit-il, quand ils lui firent cette demande: « Voulez-vous que nous allions et que nous arrachions l'ivraie? Non, de peur qu'en voulant arracher l'ivraie, vous n'arrachiez peut-être le bon grain en même temps (1)». Donc, Seigneur, l'ivraie même sera avec nous dans votre grenier ? « Quand le temps de la moisson sera venu, je dirai aux moissonneurs: Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler (2) ». Laissez subsister dans le champ ce que vous n'aurez point avec vous dans mon grenier.

2. Ecoutez, ô grains bien-aimés du Christ; écoutez, ô très-chers épis, ô très-cher froment du Christ. Recueillez toute votre attention et portez-la sur vous-mêmes et sur votre

 

1. Matth. XIII, 29. — 2. Ibid. 30.

 

conscience. Interrogez votre foi, interrogez votre charité. Discutez votre conscience. Et si vous reconnaissez en vous le vrai froment, sou, venez-vous de cette parole: « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera sauvé (1) ». Quiconque, au contraire, après cet examen de sa conscience, reconnaît être de l'ivraie, qu'il ne craigne point d'être transformé: l'ordre de le couper n'a point encore été donné, le jour de la moisson n'est point encore venu. Cessez aujourd'hui d'être ce que vous étiez hier, ou du moins ne soyez plus demain ce que vous êtes aujourd'hui. A quoi vous sert-il de dire parfois que vous changerez ? Dieu vous a promis d'être indulgent au jour de votre conversion, mais il ne vous a point promis le jour de demain. Tel vous sortirez de votre corps, tel vous serez moissonné. Un homme vient de mourir, ne me demandez pas son nom, je ne le connais point; cet homme était de l'ivraie au moment de sa mort, pensez-vous qu'il lui soit encore possible de devenir du froment? C'est dans ce champ seulement que l'ivraie se transforme en froment et le froment en ivraie. Cette transformation est possible ici-bas; ailleurs, c'est-à-dire après la vie présente, c'est le temps de recueillir le fruit des oeuvres accomplies, non point d'accomplir celles que l'on a omises. Quiconque aura voulu être ici-bas de l'ivraie et se séparer soi-même du champ du Seigneur Jésus-Christ, ne sera point alors du froment. Peu importe, du reste, que l'ivraie demeure mêlée avec le bon grain, celui-ci n'a rien à craindre de ce mélange. Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson, dit le père de famille; oui, qu'ils croissent ensemble. Les moissonneurs ne se tromperont point, ils sauront ce qu'ils devront lier en gerbes destinées à être jetées au feu. Le froment ne pourra point être ni lié en gerbes, ni. jeté au feu. Les gerbes rendront toute erreur et toute confusion impossibles.

3. Il y a la gerbe d'Arius, la gerbe d'Eunomius, la gerbe de Photin, la gerbe de Donat, la gerbe de Manès, la gerbe de Priscillien. Tous les disciples de chacun de ces hommes sont jetés au feu avec eux. Le froment pur, au contraire, n'a absolument rien à craindre, il est assuré de se réjouir éternellement dans le grenier. Mais en quel endroit cet ennemi n'a-t-il point semé l'ivraie? Quelle espèce,

 

1. Matth. X, 22.

 

613

 

quel champ de froment a-t-il rencontré sans y répandre cette semence pernicieuse? Est-ce qu'il l'a répandue parmi les laïques, et non point parmi les clercs, ou parmi les évêques? L'a-t-il répandue parmi les époux, et non point parmi les vierges consacrées à Dieu? Dans les maisons des laïques, et non point dans les familles monacales? Il a répandu partout, il a semé partout cette semence maudite. Citez-moi une terre qui en soit exempte? Mais ce qui doit nous consoler de tout le reste, c'est que Celui qui daignera opérer la séparation est incapable de se tromper. Votre charité n'ignore pas que l'ivraie se rencontre jusque dans les moissons les plus élevées et les plus sublimes, même parmi les personnes qui ont embrassé la vie religieuse; et vous dites. Il y a des hommes pervers dans cet endroit, et encore dans cet autre. Oui, sans doute, il se rencontre partout des hommes pervers, mais les méchants ne régneront pas toujours avec les bons. Pourquoi vous étonner de rencontrer des hommes pervers dans le lieu saint ? Ne savez-vous pas que le premier péché fut un acte de désobéissance accompli dans le Paradis? L'ange tomba par un acte de ce genre, est-ce qu'il souilla le ciel pour cela? Adam tomba de la même manière : est-ce qu'il souilla le Paradis ? Un des enfants de Noé tomba à son tour, est-ce que la maison du Juste fut souillée pour cela? Quand enfin Judas est tombé, est-ce que sa chute a souillé le choeur des Apôtres ? Parfois aussi les hommes considèrent comme froment ce qui est en réalité de l'ivraie, et d'autres fois ils considèrent comme ivraie ce qui est du froment véritable. C'est à cause de ces mystères cachés que l'Apôtre dit : « Ne jugez de quoi que ce soit avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne et expose à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres; au jour où il manifestera les pensées les plus secrètes du coeur, et alors chacun recevra de Dieu sa louange(1)». La louange sortant de la bouche des hommes passe; parfois aussi les hommes accusent les saints sans les connaître. Que le Seigneur pardonne aux ignorants et vienne au secours de ceux qui souffrent.

 

1. I Cor. IV, 5.

 

 

SIXIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIV, 1, 2). « HÉRODE LE TÉTRARQUE ENTENDIT LE BRUIT DE LA RENOMMÉE DE JÉSUS, ET IL DIT A SES SERVITEURS : « C'EST JEAN-BAPTISTE, C'EST LUI-MÊME QUI EST RESSUSCITÉ D'ENTRE LES MORTS, ET VOILA POURQUOI DES MIRACLES S'OPÈRENT PAR LUI, ETC. » LE MARTYRE.

 

ANALYSE.— 1. Jean-Baptiste a été martyr.— 2. Nous pouvons tous être martyrs avec lui. — 3. Il ne faut point craindre un ennemi, alors même qu'il nous menace de la mort.— 4. Ce n'est point le supplice, mais la cause pour laquelle on meurt, qui fait le martyr. — 5. Il faut résister au démon et combattre pour la vérité jusqu'à la mort. — 6. Exhortation à bien vivre.

 

1. Ce chapitre du saint Evangile que le Seigneur a daigné nous enseigner, mes bien chers frères, ne permet pas à l'Eglise chrétienne de douter en aucune manière que Jean doive être considéré comme un martyr et qu'il ait mérité cette couronne avant la passion du Seigneur. Sa naissance, sa passion ont été antérieures à la passion du Christ, et toutefois il n'a pas été l'auteur de notre salut, mais seulement le précurseur de notre Juge. Il précédait le Seigneur en s'attribuant à lui-même une humble sujétion et en réservant à son Maître céleste tout honneur et toute gloire. Mais pourquoi disons-nous que (614) Jean a été martyr ? Est-ce qu'il a été saisi par les persécuteurs des chrétiens et emmené par eux; puis interrogé par des juges devant lesquels il aurait confessé le Christ, et qui l'auraient ensuite envoyé au supplice? Car ce sont là les circonstances qui ont concouru à faire les martyrs depuis la passion de Jésus-Christ. Comment donc Jean peut-il recevoir le titre de martyr ? Parce qu'il a eu la tête tranchée ? Mais c'est la cause pour laquelle on meurt, et non pas le supplice même, qui fait le martyr. Parce qu'il offensa une femme puissante ? Mais alors pour quel motif, à quelle occasion l'offensa-t-il ? Il l'offensa en disant la vérité au roi qui était devenu son mari incestueux; en déclarant à ce roi qu'il ne lui était point permis d'avoir pour femme l'épouse de son frère. Il mérita la haine de cette femme en parlant le langage de la vérité, et en méritant cette haine il obtint d'être supplicié et de recevoir la couronne et tous les biens qui nous sont promis pour le siècle futur. Enfin la luxure danse, et l'innocence est condamnée; mais en même temps que l'innocence est condamnée par les hommes, elle est couronnée par le Dieu tout-puissant.

2. Que personne donc ne dise : Je ne puis être martyr, puisque les chrétiens ne sont plus persécutés. «Vous venez d'entendre que Jean a souffert le martyre; il vous est facile maintenant de comprendre qu'il a été réellement mis à mort pour Jésus-Christ. Comment, allez-vous me dire, a-t-il été mis à mort pour Jésus-Christ, puisqu'on ne l'a point interrogé sur sa foi en Jésus-Christ, et qu'on ne l'a point obligé à renier son titre de chrétien? Entendez Jésus-Christ qui vous dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie (1)». Si le Christ est la vérité, on souffre donc pour lui dès que l'on est condamné pour la vérité, et par là même on adroit à la couronne du martyre. Ainsi, que personne ne cherche à s'excuser ; dans tous les temps on peut être martyr. Et qu'on ne vienne pas me répondre que les chrétiens ne sont plus persécutés. La maxime de l'apôtre saint Paul ne saurait être révoquée en doute, étant le langage de la vérité même. Le Christ, qui parlait par la bouche de cet homme, n'a point enseigné un mensonge. Or, voici cette maxime : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution (2) », il parle de tous,

 

1. Jean, XIV, 6. — 2. II Tim. III, 12.

 

sans aucune exception ni réserve en faveur de qui que ce soit. Si vous voulez éprouver la vérité de cette parole, commencez par vivre pieusement dans le Christ, et la conviction, qui naît de l'expérience, ne tardera pas à pénétrer dans votre esprit. Parce que les rois de la terre ont laissé tomber le glaive et éteindre les bûchers de la persécution, s'ensuit-il que le démon a cessé de sévir ? La haine de cet ancien ennemi est toujours éveillée contre nous ; prenons garde de nous endormir. Tantôt il fait briller devant nos yeux des charmes séducteurs, ou il tend devant nos pas des piéges habilement dissimulés; tantôt il insinue dans notre esprit des pensées mauvaises ; il a recours successivement aux promesses, aux menaces; mais son but constant est de nous précipiter dans un abîme de plus en plus profond. Parfois même il se pré. sente des circonstances également favorables aux projets du démon, et périlleuses pour l'homme ; des circonstances où il faut repousser avec un courage vraiment héroïque les suggestions mauvaises et accepter librement la mort qui se présente. Je m'explique, mes frères. Si un personnage quelconque, par exemple un homme d'un rang élevé, ayant en main l'autorité nécessaire pour vous envoyer à la mort, prétendait vous obliger à porter un faux témoignage, sans pourtant vous dire en termes exprès: Reniez le Christ; quel parti choisiriez-vous, dites-moi ? Consentiriez-vous à rendre un témoignage contraire à la vérité, ou bien aimeriez-vous mieux mourir pour cette même vérité?Sachez d'abord que, sauf les mots, ce persécuteur d'un nouveau genre vous dirait réellement : Reniez le Christ. Car si, comme l'Evangile nous l'a appris tout à l'heure, si le Christ est la vérité, il s'ensuit nécessairement que nier la vérité, c'est nier le Christ. Or, tout homme qui ment, nie une vérité. Mais celui qui porte un faux témoignage, pourquoi le porte-t-il? Est-ce par crainte ? Oui, certainement. Comment donc tous les chrétiens auraient-ils cessé d'être en butte à la persécution, alors que tous, au contraire, ont à lutter et à combattre pour la vérité? Quel est celui qui n'a aucune épreuve à subir, aucune tentation, aucune souffrance à supporter ?

3. Mais enfin, cet homme qui vous menaçait de la mort et qui avait soif de votre sang, cet homme enflé de sa puissance et aveuglé (615) par son orgueil insensé, cet ennemi qui vous a contraint à commettre un parjure et à porter un faux témoignage, que vous aurait-il fait en réalité? J'entends déjà votre faiblesse répondre: Il m'aurait tué. — Non, il ne vous eût point tué. — Je sais parfaitement, moi, qu'il m'aurait tué. — Eh bien, s’il en est véritablement ainsi, je vous répliquerai à mon tour : Vous, mon frère, vous avez tué votre âme, quand vous avez rendu un témoignage contraire à la vérité. Votre ennemi, lui aussi, aurait tué, mais il aurait tué votre corps seulement. Qu'eût-il pu faire à votre âme ? Il aurait peut-être renversé la maison, mais il n'eût réussi qu'à procurer une couronne à l'habitant de cette maison. Voilà ce que votre ennemi vous eût fait, si vous aviez persévéré dans la vérité, si vous aviez résisté et refusé un faux témoignage. Oui, il aurait tué, mais il aurait tué votre corps, non point votre âme. Ecoutez votre Seigneur, daignant vous apprendre le moyen de vivre toujours dans une sécurité parfaite : « Ne craignez point », dit-il, « ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent plus nuire ensuite; mais craignez celui qui a le pouvoir de tuer le corps et l'âme et d'envoyer l'un et l'autre dans la géhenne. Oui, je vous le répète : Craignez celui-là (1) ». Jean le craignit, c'est pourquoi il ne voulut point taire la vérité, et il fut victime de la fureur des méchants. Une femme impudique attira sur lui la haine du roi, et il obtint la palme du martyre.

4. « Tous ceux donc qui veulent vivre pieu« serrent en Jésus-Christ » sont en butte à des persécutions de ce genre. A la vérité, personne ici-bas n'est à l'abri de la persécution : le travail et les fatigues au prix desquelles on acquiert les biens de ce monde, la crainte qu'on éprouve de les perdre, les souffrances et les maladies inséparables de la vie présente, le spectre de la mort toujours dressé devant nous, voilà autant de persécutions dont nul homme n'est exempt. Mais il faut savoir distinguer quel est celui qui souffre et quel est le motif de ses souffrances. Ceux-là sont de vrais martyrs, qui combattent pour la vérité, en d'autres termes, pour Jésus-Christ, et ils recevront certainement la couronne due à leurs mérites. Ceux, au contraire, qui souffrent persécution pour l'amour de ce siècle, lequel est sous la puissance du malin esprit, ceux-là

 

1. Luc, XII, 5.

 

ne trouvent dans leurs souffrances temporelles qu'un châtiment juste et légitime.

5. Ainsi, mes frères, le passage de l'Evangile dont vous venez d'entendre la lecture, nous apprend à combattre jusqu'à la mort pour la vérité, à ne point porter de faux témoignage, à ne point violer nos serments, à affronter les périls les plus extrêmes, pour la défense des droits de la justice. Car il n'y a pas grand mérite à défendre la justice, quand cette défense ne trouble point notre sécurité, ou quand elle nous procure même des avantages temporels. Considérons que le démon, cotre tentateur et notre persécuteur, veille constamment pour nous perdre, et au nom et avec le secours du Seigneur notre Dieu, veillons, nous aussi, avec plus de ferveur, pour nous mettre en garde contre lui, de peur qu'il ne réussisse à nous rendre plus ou moins les malheureux esclaves de cette cupidité par laquelle il cherche ordinairement à nous entraîner dans l'abîme; car où est celui qui n'a jamais cédé à la cupidité et à la crainte, ces deux traits les plus dangereux de l'ennemi ? Les hommes qui placent leurs espérances dans les choses de ce monde se trouvent enlacés dans des filets divers, et il leur devient impossible de découvrir la vérité. Il y a, pour ainsi dire, deux portes auxquelles le démon vient frapper et par lesquelles il cherche à entrer: la cupidité d'abord, et ensuite la crainte. S'il trouve ces deux portes tenues soigneusement fermées parles fidèles, il passe. Qu'est-ce donc que la cupidité? me direz-vous. Qu'est-ce que la crainte? Ecoutez bien cette réponse

La première consiste à ne point porter vos désirs vers les choses qui passent; la seconde, à ne point craindre ce qui est sujet à défaillir et à périr avec le temps. Quand nous agissons ainsi, le démon ne trouve plus dans notre coeur aucun nid où il puisse établir sa demeure. Notre destinée, en effet, c'est de combattre jusqu'à la fin; non-seulement nous qui, debout ou assis, occupons ici un siège supérieur et vous enseignons la parole divine, mais tous les membres de Jésus-Christ sont appelés à combattre.

6. C'est pour cette raison que jusqu'aujourd'hui l'usage est, en Numidie, d'adjurer les serviteurs de Dieu par ces mots: Si tu remportes la victoire. Vous voyez que ce n'est point là une vaine formule, n'ayant rapport à aucun combat. Ici, à Carthage, où nous (616) parlons, dans toute la province proconsulaire et dans la Byzacène, à Tripoli même, les serviteurs de Dieu ont coutume de s'adjurer réciproquement en ces termes: Par votre couronne. Personne, assurément, ne recevra cette couronne, sans avoir auparavant remporté la victoire. Je vous adjure donc, moi aussi, par votre couronne, et je vous convie à combattre de tout votre coeur contre le démon, et si nous remportons ensemble la victoire, ensemble aussi nous recevrons la couronne. Comment osez-vous nous dire: Par votre couronne, alors que votre conduite et votre vie sont mauvaises? Que votre vie, que votre conduite soient conformes à la vertu, que tous vos actes, intérieurs et extérieurs, soient irrépréhensibles, et vous-mêmes vous

serez notre couronne. C'est la pensée que l'Apôtre, s'adressant au peuple de Dieu, c’est-à-dire à vous-mêmes, exprimait en ces termes: « O vous qui êtes ma joie et ma couronne, persévérez dans le Seigneur (1) ». Si la fortune et les circonstances vous sourient, persévérez dans le Seigneur; si, au contraire, vous n'éprouvez que déception et revers, demeurez encore inébranlables dans le Seigneur. Ne vous séparez jamais de celui qui demeure toujours debout et qui rend invincibles comme lui ceux qui combattent sous ses yeux, et avec son secours vous demeurerez fermes et invulnérables, et vous mériterez de vous approcher enfin de lui pour recevoir la couronne promise aux vainqueurs.

 

1. Philipp. IV, 1.

 

 

SEPTIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XV, 21-28) : « JÉSUS, ÉTANT PARTI DE LÀ, SE RETIRA DU CÔTÉ DE TYR ET DE SIDON. ET VOICI QU'UNE FEMME CHANANÉENNE SORTIE DE CES CONTRÉES S'ADRESSA A LUI EN CRIANT : SEIGNEUR, FILS DE DAVID, « AYEZ PITIÉ DE MOI ; MA FILLE EST CRUELLEMENT TOURMENTÉE PAR LE DÉMON, ETC. » LA CHANANÉENNE.

 

ANALYSE. — 1. Aveuglement et endurcissement des Juifs. — 2. Foi de la chananéenne. — 3. Explication de la prière adressée par elle à Jésus-Christ. — 4. Réponse du Sauveur exauçant cette prière. Conclusion.

1. La miséricorde de notre Seigneur et Sauveur montre à tous également la voie du salut; il ne veut pas que personne soit délaissé, mais il exhorte chacun à venir à lui, et il ne cesse de rappeler ceux qui se perdent. Et cependant l'endurcissement du coeur de ceux-ci est devenu tel qu'ils refusent de suivre celui qui désirait si ardemment les ramener de leur erreur, celui qui est descendu afin précisément de les empêcher de périr. Le Seigneur, ô peuple juif, n'a pas encore cessé de veiller sur toi et de courir à ta poursuite avec une sollicitude paternelle, et toi, tu refuses de chercher un Dieu qui te cherche lui-même avec tant de tendresse. Ils sont perdus sans ressource, ceux qui ne sentent pas que leur perte est un fait déjà en voie d'accomplissement; il faut avoir l'esprit singulièrement troublé et abruti, pour ne plus reconnaître même que l'on est dans le chemin de l'erreur, et pour mépriser les avertissements de celui qui nous rappelle à la voie de la vérité. Votre Dieu pouvait-il faire davantage pour vous, que de venir personnellement pour vous retirer de l'abîme de perdition où vous étiez plongé? Il a compris que la perversité de votre coeur était extrême, qu'il n'était au pouvoir d'aucune créature de la guérir, et il n'a point voulu envoyer un autre que lui-même, afin qu'il ne vous fût pas possible de douter de (617) l'efficacité du remède. Il est venu en personne, et vous ne croyez point; vous criez que vous êtes tombé au fond de l'abîme, et vous ne voulez point en sortir. Voyez donc combien est immense la miséricorde du Sauveur. A quoi tendaient tous les efforts de l'Homme-Dieu,sinon à obtenir que son peuple, déjà dispersé, ne pérît pas entièrement? Il voulait le rétablir dans sa gloire et sa puissance d'autrefois; mais, ne pouvant l'amener à lui par les avertissements et les exhortations, il employa, pour le rappeler, les miracles les plus éclatants. Et cependant, ce moyen ne les touche pas davantage. « C'est un Samaritain, « disaient-ils, et un possédé du démon (1)». O longanimité inépuisable de la divine miséricorde ! Il reçoit les outrages les plus injurieux, et il ne s'émeut point. Qui ne reconnaît à ce trait la grandeur d'âme, le dévouement d'un vrai libérateur? Il ne te suffit pas, ô multitude en délire, de refuser opiniâtrement de reconnaître ton Seigneur; tu ne veux pas même voir un bienfait dans cette longanimité inépuisable ! Telle est la mesure de ton ingratitude ! C'est bien avec raison que le Prophète s'écriait: « O race méchante et perverse, voilà a comment vous témoignez au Seigneur votre reconnaissance (2) ». Où trouver une malice, une perversité aussi grande ! Ils se sont égarés de leur chemin; ils ont abandonné Dieu, et ils repoussent la main qui leur présente le remède.

2. Il faut donc laisser de côté ce peuple qui veut persévérer éternellement dans sa perfidie. Il est une autre race d'hommes à qui il est plus urgent d'annoncer la bonne nouvelle. Voici venir une femme chananéenne qui, adoucissant la férocité habituelle à sa race barbare , confesse la vérité. Oubliant soudainement sa férocité naturelle, elle s'écrie: « Ayez pitié de moi, fils de David (3) ? » Elle confesse hautement que, dans sa croyance, il n'existe aucun autre moyen pour obtenir la délivrance de sa fille. Née d'un sang barbare, elle proclame Fils de David Celui que le peuple refusait de reconnaître comme tel, et, dans l'ardeur de sa foi, cette femme ne demande pas autre chose que d'entendre une parole de la bouche du Sauveur. Elle estime que sa fille pourra être guérie par cette seule parole. Car elle dit : « Ma fille ne pourra être a guérie, à moins que je n'aie le bonheur

 

1. Jean, VIII, 48. — 2. Deut, XXXII, 5. — 3. Matth. XV, 22.

 

d'obtenir une réponse de votre bouche ». Jésus ne lui adresse d'abord aucune parole; mais il ne méprise pas, pour cela, sa confiance et sa foi. Il veut, au contraire, que cette foi s'accroisse en elle de plus en plus. Enfin, après un long silence, Jésus laisse s'échapper de ses lèvres ces paroles : « Il n'est pas convenable de prendre le pain des a enfants et de le jeter aux chiens (1)». Dans cette réponse le mot enfants désigne le peuple d'Israël; car, dans le langage sacré, le peuple de Dieu conservait encore ce titre, bien qu'il eût depuis longtemps perdu cette qualité et l'affection immense dont cette qualité le rendait l'objet. Israël perd le nom même de fils, le jour où il refuse de reconnaître son Père. Vous ne savez point, ô peuples insensés; vous laisser vaincre par cette parole qui guérit et qui sauve. En reniant votre Père, vous renoncez à la qualité de fils, alors même que vous prétendriez en conserver le nom. Jésus a déclaré que ses pains ne doivent pas être jetés aux chiens. Dès que vous aurez perdu le nom de fils, les chiens se trouveront être meilleurs que vous. Voyez combien est grande la miséricorde du Seigneur : il conserve en vous le trésor de la foi. Prenez garde de vous laisser vaincre par les chiens. Le Seigneur a donné ce nom à une femme de Chanaan ; et celle-ci , cependant, n'a point rougi outre mesure de cette qualification ; car la nature elle-même ne forme pas tous les chiens de la même sorte. Il existe, parmi les différentes variétés d'animaux de cette espèce, telle race plus douce et plus intelligente, qui reconnaît son maître et, parfois, suit ses traces sans se laisser dérouter par quoi que ce soit; si cet animal sent qu'il est l'objet d'une certaine affection, il garde le seuil de son maître avec une attention qui ne se dément point, avec un zèle que la faim ne refroidit pas et que les coups ne sauraient éteindre. Il pousse, en recherchant son maître, des cris que l'on croirait salariés; il est obéissant à sa manière il ne saurait traduire ses impressions dans un langage articulé, mais il sait bien se faire comprendre par son regard humble et son attitude suppliante. « Ayez pitié de moi » , s'écrie celle que le Seigneur qualifie du nom de cet animal.

2. Elle ajoute ensuite: « Pourquoi, de votre a bouche adorable, m'adressez-vous une

 

1. Matth. XV, 26.

 

618

 

réprimande aussi rigoureuse ? Les chiens, du moins , peuvent ordinairement jouir du bienfait des restes de leurs maîtres; car de la table de ceux-ci tombent des miettes que les chiens, aussi attentifs qu'ils sont affamés, ne laissent pas parvenir jusqu'à terre. Vous me qualifiez du nom de ces animaux ; je ne réclame point le pain des enfants, mais je désire seulement recevoir quelques paroles de votre miséricorde; je ne suis point en proie à un transport furieux qui me pousse à tourner contre Dieu le venin qui me dévore. Le nom de chien me convient, je l'avoue; l'écho de mes aboiements a dû bien des fois, déjà, arriver jusqu'à vous; j'abois, mais sans rien obtenir, quoique la lumière de mon intelligence ne soit point obscurcie par un accès de rage violente ; je ne demande pas, comme vous l'avez dit, le pain de vos enfants ». C'est ici, en effet, le cas de répéter cette parole du Prophète : « J'ai engendré et élevé des enfants, et ces enfants m'ont méprisé (1)» ; car les hommages que ces enfants rendent au Seigneur consistent à oublier tant et de si grands bienfaits qu'ils ont reçus de lui, et à porter le mépris et l'arrogance jusqu'à nier l'autorité et la puissance de leur père. Cette femme donc parle ainsi : «Aussi longtemps qu'il vous plaira, Seigneur, appelez-moi chienne; vous n'aurez pas moins à subir l'impudence de mes aboiements, vous ne serez pas moins obligé d'assouvir ma faim par une parole de votre bouche; et, si vous me méprisez à cause de la race à laquelle j'appartiens, je ne cesserai pas, néanmoins, de brûler pour vous de cet amour qui n'a jamais pu vous déplaire. Alors même que vous me repousseriez, je ne cesserais de m'attacher à vos pas. Je vous invoquerai alors sous le titre de Maître de toute la nature; je proclamerai votre divinité ;

 

1. Isaïe, I, 2.

 

et si ma langue était impuissante à exprimer les sentiments de mon coeur, je m'efforcerais encore de vous offrir intérieurement l'hommage de ma foi, de mes adorations, de ma vénération profonde et de mon ardente prière. C'est déjà par un effet de votre miséricorde que je continue à solliciter un bienfait de votre part, que je n'ai point encore cessé d'aboyer. Je ne réclame qu'un mot de votre bouche; ce mot seul pourra éteindre le feu de mes désirs. Je vous prie, je vous supplie avec une confiance sans bornes; ma fille est en proie à une vive douleur. Votre divinité est pour moi une chose tellement certaine, que je ne doute point qu'une seule parole tombée de vos lèvres ne rende la santé à celle que la science d'aucun homme n'a pu guérir. Les exemples de votre miséricorde m'encouragent et me contraignent à me montrer importune. Je me souviens que vous avez dit : « Demandez , et il vous sera donné (1). Après de telles promesses , qui n'aurait recours à vous? qui ne solliciterait les récompenses promises par vous à la prière? Je vous en supplie donc, accordez-moi l'objet de ma demande».

4. Notre-Seigneur, donc, et Sauveur, touché de cette prière et voyant la foi de celle qui la lui adressait, se contenta de lui donner cette réponse : « O femme, votre foi est grande, qu'il vous soit fait selon votre foi (2) ». Le Seigneur ne dit point : Je vous donnerai ce que vous demandez ; il ne met d'autres bornes à sa libéralité que les bornes mêmes que cette femme a mises à ses désirs; elle reçoit tout ce que sa foi l'a déterminée à demander. Et nous aussi, mes frères, croyons avec une foi telle que nous méritions d'obtenir tout ce que nous demanderons avec de semblables dispositions.

 

1. Matth. III, 7. — 2. Id. XV, 28.

 

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HUITIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU XXII, 23 et SUIV. :  « CE JOUR-LÀ, LES SADDUCÉENS, QUI PRÉTENDENT QU'IL N'Y A POINT DE RÉSURRECTION, VINRENT TROUVER JÉSUS, ETC. » LA RÉSURRECTION.

 

ANALYSE.— 1. Réfutation de la doctrine des Sadducéens niant la résurrection. — 2. L'ignorance des Pharisiens est ensuite confondue.

 

1. Les Sadducéens rejettent la foi à la résurrection , et entendant le Sauveur prêcher cette vérité, ils saisissent cette occasion pour essayer de jeter le ridicule sur les choses divines ; ils demandent au Seigneur de vouloir bien leur dire quel sera, au jour de la résurrection, le mari d'une femme qui a épousé successivement sept frères : c'est une opinion généralement admise, ajoutent-ils, que les livres des Prophètes ne s'expliquent point touchant les conditions dans lesquelles s'accomplira la résurrection. Mais le Seigneur leur dit : « Vous errez, ne connaissant ni les Ecritures, ni la puissance de Dieu (1)» . Donc les Ecritures ne sont point muettes à cet égard, et toute hésitation, tout doute doit cesser, comme étant condamné parleur autorité sainte. Plusieurs, en effet, ont coutume de proposer cette difficulté, savoir en quel état les femmes ressusciteront et si les corps qu'elles reprendront auront les mêmes formes et les mêmes organes. On trouvera peut-être que c'est de notre part une grande témérité de vouloir interpréter un passage que presque tous les auteurs ont passé sous silence : nous dirons, pour toute réponse, que l'on avait demandé au Seigneur quel serait, après la résurrection, le mari de cette femme, parmi les sept qu'elle avait eus ici-bas ; et que le Seigneur leur reprocha d'abord d'être dans une erreur aussi grossière, par suite de leur ignorance des Ecritures et de la puissance de Dieu ; alors, dit-il, « les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris (2)». Il suffisait sans doute, pour réfuter

 

1. Matth. XXII, 29. — 2. Ibid. 30

 

la doctrine des Pharisiens, de retrancher ainsi le principe même des convoitises charnelles et de supprimer à la fois tout mouvement et toute volupté dans les organes de la chair. Mais le Sauveur ajoute : « Ils seront a semblables aux anges de Dieu (1)». Ainsi l'autorité sainte des Ecritures et l'immensité de la puissance divine nous obligent à croire que les femmes seront alors semblables aux anges de Dieu ; d'où il suit que nous devons nous reporter au portrait que ces mêmes Ecritures nous font des anges, si nous voulons nous former une idée exacte de ce que les femmes seront au jour de la résurrection. Telle est la réponse donnée par le Seigneur, relativement à la condition des corps ressuscités. Par rapport au fait même de cette résurrection qu'ils n'admettaient point, il s'exprime en ces termes : « N'avez-vous point lu ce qui vous a été dit par Dieu : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ? Or Dieu n'est point le Dieu « des morts, mais le Dieu des vivants (2)». Ces paroles avaient été adressées à Moïse par le Dieu de ces saints patriarches, à une époque où ceux-ci étaient morts depuis longtemps déjà. Mais si ces mêmes patriarches n'étaient plus rien alors, ils ne pouvaient donc rien avoir, puisqu'il est métaphysiquement nécessaire d'exister avant de pouvoir posséder quelque chose; d'où il suit que, pour que Dieu soit le Dieu de quelqu'un, il faut que ce quelqu'un soit vivant; d'autant plus que, Dieu étant éternel , il serait deux fois absurde de supposer que des âmes mortes peuvent

 

1. Matth, XXII, 30. — 2. Ibid. 31, 32.

 

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posséder un être qui est éternel de sa nature. Et comment nier que ceux-là doivent vivre toujours, à qui il est dit que l'éternité appartient ?

2. « Les Pharisiens apprenant qu'il avait imposé silence aux Sadducéens, s'assemblèrent contre lui   (1)». De nouveaux docteurs de la loi succèdent aux Sadducéens pour exercer à son égard l'office de tentateurs. A ceux-là il avait été répondu avec beaucoup d'opportunité qu'ils trouveraient dans la loi acceptée par eux comme base d'argumentation des témoignages très-explicites pour établir leur foi et leur espérance en la résurrection. Mais les Pharisiens se glorifiaient de connaître

 

1.  Matth. XXII, 34.

 

la loi où se trouvaient annoncées sous des figures prophétiques les événements futurs. Considérant donc la méditation parfaite que le Christ avait faite de la loi, ils lui demandent quel est le plus grand commandement de cette loi. Le Sauveur confond leur ignorance et leur insolence par les termes mêmes de cette loi ; sa réponse est comme une vaste synthèse de toute la doctrine de la vérité. Car l'objet de la mission de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est d'apprendre à connaître Dieu et de faire comprendre la majesté adorable de son nom et l'étendue infinie de sa puissance. Envoyé de toute éternité par Dieu, il accomplissait ce qui était agréable à celui-ci.

 

 

NEUVIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR (Matth. XXIV, 19) « QUAND VOUS VERREZ L'ABOMINATION, ETC. » LA CUPIDITÉ

 

ANALYSE. — 1. Nécessité des tribulations. — 2. L'âme devient enceinte par l'effet de la cupidité : exemple à l'appui de cette vérité. — 3. Les âmes de cette sorte ont sujet de craindre les châtiments de la justice divine. — 4. Exhortation à bien vivre.— 5. Dieu est fidèle dans ses promesses.

 

1. Nous devons savoir et comprendre, mes très-chers frères, que le chrétien, tant qu'il est revêtu de ce corps, ne saurait être exempt de tribulation ; car l'Apôtre, ainsi que vous venez de l'entendre, nous affirme « que tous « ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus« Christ souffrent persécution (1)». Et ailleurs « C'est », dit-il, « par beaucoup de tribulations « que nous devons mériter d'entrer dans le « royaume des cieux (2) ». Il viendra des jours de tribulation, des jours remplis de tribulations mauvaises ; oui, ces jours viendront, ainsi qu'il est déclaré dans l'Ecriture ; et à mesure que ces jours approchent, le poids de ces tribulations augmente. Que nul homme ne se promette ce que l'Evangile ne lui promet point. De même que, pour emprunter le langage de l'Evangile, la fin du monde

 

1. II Tim. III, 12. — 2. Act. XIV, 21.

 

approchant, « l'iniquité est devenue plus abondante et la charité se refroidit (1) » ; de même aussi, parce que l'iniquité subsistera toujours, l'adversité ne cessera jamais. Il faut donc que nous nous préparions intérieurement non-seulement à la pénitence... (Quelques mots font ici défaut.) Je vous en supplie, mes frères, méditez les saintes Ecritures avec un soin scrupuleux ; dès lors qu'elles disent une chose, il faut de toute nécessité que cette chose s’accomplisse, jusqu'à la fin et de la manière qu'elle est annoncée. Les Ecritures ne vous promettent pas autre chose, dans la vie présente, que des tribulations, des souffrances, des angoisses, des douleurs multipliées et des tentations sans nombre ; car le Seigneur dit lui-même dans l'Evangile : « Vous aurez des tribulations dans le monde (2)». Et ailleurs :

 

1. Matth, XXIV, 12. — 2. Jean, XVI, 33.

 

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« Le monde sera dans la joie, et vous dans la tristesse; mais votre tristesse se changera en joie (1) ».

2. C'est à cela surtout qu'il faut nous préparer, si nous ne voulons pas être surpris et vaincus. Vous venez en effet d'entendre l'Evangile parlant des tribulations en ces termes : « Malheur aux personnes qui seront en« ceintes et à celles qui nourriront (2)». Ceux-là sont en état de grossesse, que l'espérance enfle chaque jour de plus en plus ; et ceux-là nourrissent ou allaitent, qui ont obtenu la possession de ce qu'ils désiraient. Car, une femme enceinte s'enfle de l'espoir d'un enfant qu'elle ne voit point encore ; et celle qui allaite embrasse enfin ce qu'elle espérait. On est en état de grossesse quand on convoite le bien d'autrui ; on nourrit quand on a déjà ravi ce que l'on convoitait. Et pour rendre cette vérité sensible aux intelligences les moins exercées, qu'on nous permette de recourir ici à un exemple. Quelqu'un convoite la ferme d'autrui, et dit : Cette ferme de mon voisin est excellente ; ô si elle m'appartenait ! ô si je la réunissais à la mienne pour n'en former plus qu'une seule ! L'avarice, elle aussi, aime l'unité ; elle aime une chose qui est bonne en soi, mais ce qu'elle ignore, c'est la manière dont cette chose doit être aimée. Peut-être cependant que le voisin, propriétaire de cette ferme excellente, est un homme riche, et notre avare soupçonne qu'il ne lui sera pas possible de s'en emparer impunément, parce que le propriétaire est un homme puissant et qui saura bien la défendre envers et contre tous ; il ne la convoite point alors, et on ne peut pas dire qu'il soit en état de grossesse ; il ne convoite point parce qu'il ne lui est pas possible d'espérer, et son âme n'est point enceinte. Si, au contraire, ce voisin se trouve être un homme pauvre, que la nécessité déterminera à vendre son héritage, ou que l'on pourra, par des procédés vexatoires, contraindre à s'en défaire malgré lui, alors ce même avare jette un regard de convoitise sur cette propriété , il espère qu'il pourra s'emparer soit de la maison de campagne, soit de la métairie de son voisin pauvre, et il recourt aux procédés vexatoires; par exemple, il agit secrètement auprès des dépositaires du pouvoir, afin que les collecteurs des deniers publics le condamnent à quelque service bas et

 

1. Jean, XVI, 20. — 2. Matth. XXIV, 19.

 

humiliant, et que, réduit à contracter d'abord des dettes énormes pour obtenir sa délivrance, il se voie ensuite dans la triste nécessité de vendre le modeste héritage qui servait à son entretien ou à celui de ses enfants. Pressé donc par ce besoin extrême, le malheureux vient trouver celui par la perversité de qui il se voit ainsi poursuivi et persécuté ; et ne soupçonnant pas qu'il s'adresse à l'auteur même de ses maux, il lui dit : Donnez-moi, seigneur, quelques pièces d'or ; je suis dans la nécessité, mon créancier me presse et me poursuit à outrance. L'autre lui répond : Je n'ai absolument rien entre les mains pour le moment. Il déclare n'avoir rien entre les mains, afin que la victime de sa fourberie atroce soit réduite à la nécessité de vendre. Celle-ci ayant répliqué que l'embarras extrême où il se trouve l'oblige à se défaire de son bien, il lui dit aussitôt : Quoique je n'aie pas une pièce de monnaie à moi appartenant, je m'efforcerai cependant d'en emprunter d'une manière quelconque pour vous venir en aide en qualité d'ami ; et, s'il est nécessaire, j'aliénerai même mon argenterie, pour vous empêcher d'être dépouillé injustement d'une partie de votre avoir. Quand le malheureux lui demandait un bienfait gratuit, il a déclaré n'avoir absolument rien ; mais depuis qu'il entend parler de vendre l'héritage, il s'offre généreusement à venir au secours de celui qu'il appelle son ami. Et quand il a obtenu ou extorqué le consentement de celui-ci, il lui dit qu'il faut qu'il vende même sa petite maison, dont peut-être il lui offrait précédemment une somme de cent sous, je suppose ; et en considération de l'embarras extrême où il voit son ami, il ne consent pas même à lui donner actuellement la moitié de ce prix.

3. C'est pour les hommes de cette sorte, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'il est écrit dans l'Evangile : « Malheur aux personnes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront » ; le jour du jugement sera pour eux un jour de malheur, ils ne pourront échapper à cette sentence de condamnation: «Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé au démon et à ses anges; car j'ai eu faim, et vous ne m'avez point donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez point donné à boire (1)». Que votre charité considère attentivement ces paroles: Si celui qui

 

1. Matth. XXV, 41, 42.

 

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n'a point donné son bien propre est envoyé au feu, où sera envoyé, dites-moi, celui qui aura ravi le bien d'autrui? Si celui qui n'a point vêtu son frère nu doit brûler avec le démon, avec qui, je vous prie, brûlera celui qui l'aura dépouillé? C'est pourquoi toutes les fuis que vous entendrez lire ces paroles de l'Évangile: « Malheur aux personnes qui seront enceintes et à celles qui nourriront en ces jours (1) », vous devrez croire qu'elles ne s'appliquent point aux femmes qui portent dans leur sein un fruit légitime. Quel mal, en effet, a pu commettre une femme, en tant qu'elle a eu des rapports avec son mari? Comment pourra-t-elle être châtiée au jour du jugement, pour avoir fait ce que Dieu lui commandait de faire? Ces menaces donc ne s'appliquent pas aux femmes qui conçoivent et qui enfantent légitimement, mais à ceux qui, comme nous venons de l'expliquer tout à l'heure, conçoivent injustement le bien du prochain et semblent être dans un état de grossesse déshonnête. C'est de ceux-là qu'il est dit ailleurs : « Il a conçu la douleur et il a enfanté l'iniquité (2) ». Tout homme, en effet, conçoit et nul ne saurait ne pas concevoir; mais les uns conçoivent du Christ, et les autres conçoivent du démon. De même qu'il est dit de ces derniers : « Il a conçu la douleur et il a enfanté l'iniquité », de même aussi il est dit de ceux qui conçoivent du Saint-Esprit: « Votre crainte nous a fait concevoir dans notre sein, et nous avons enfanté l'Esprit de votre salut (3) ».

4. Que celui donc, mes frères bien-aimés, qui après un examen attentif reconnaît que les maux dont nous venons de parler ont existé ou peut-être existent encore en lui-même, que celui-là se corrige bien vite; les maux passés cessent de nuire dès qu'ils cessent de plaire; il est encore temps de se repentir et de se corriger; la séparation des uns à droite et des autres à gauche n'a point encore été faite; nous ne sommes point encore dans les enfers avec ce riche torturé par la soif et soupirant après une goutte d'eau. Ecoutons, tant que nous vivons; corrigeons-nous. Ne convoitons point les biens d'autrui, ne nous laissons point enfler par l'espoir de les posséder, ne cherchons point à nous en rendre les maîtres, et quand ils nous arrivent, ne les embrassons point comme une mère embrasse ses enfants. Quand un homme convoite le bien d'autrui,

 

1. Matth. XXIV, 19. — 2. Ps. VII, 16. — 3. Isaïe, XXVI, 18.

 

ainsi que nous l'avons déjà dit, il semble que son âme a conçu ; mais dès que, par fourberie ou par violence, il a réussi à s'emparer de ce qu'il convoitait, on le voit embrasser sa propriété nouvelle et la presser sur son coeur comme un enfant nouveau-né. Donc, mes frères, n'aimons point les choses de la terre de telle sorte que nous perdions les choses du ciel. C'est notre coeur qu'il faut changer; n'habitons plus désormais ici-bas par notre coeur et par nos affections : c'est une mauvaise région que la région de l'amour du monde; qu'il nous suffise de paraître seulement vivre dans cette chair mortelle. Ecoutons ces paroles de l'Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses d'en haut, non point les choses qui sont sur la terre (1) ». Les biens qui nous sont promis ne paraissent point encore; ils sont préparés, mais on ne les voit point. Vous voulez absolument convoiter et concevoir; concevez donc en convoitant la vie éternelle à laquelle Dieu vous convie ; que cette vie soit l'unique objet de votre espérance ; votre enfantement sera assuré ; il ne s'accomplira point avant le temps et d'une manière infructueuse ; vous n'embrasserez point dans le temps ce que vous aurez enfanté, mais vous le posséderez éternellement. Car ce qui a été promis sera donné infailliblement; mais le moment n'est pas encore venu ; cela sera donné plus tard, non pas maintenant.

5. Voyez combien de choses ont été déjà données , mes frères ; qui pourrait seulement les compter? De tous lesbiens qui nous ont été promis dans les Écritures, un seul n'a pas encore été accordé; or, si Dieu a exécuté fidèlement tant d'autres promesses qu'il vous avait faites, il ne vous trompera point dans celle que le moment n'est point encore venu d'accomplir. L'Écriture avait annoncé l'établissement d'une Eglise, et nous voyons que cette Eglise existe ; l'Écriture avait annoncé que les idoles cesseraient de recevoir les adorations et les hommages des peuples, et nous voyons ces idoles renversées et détruites. Il était écrit que les Juifs perdraient leur autonomie politique, et nous voyons le sceptre de Juda passé en des mains étrangères. L'Ecriture parle également du jour du jugement; elle parle des récompenses réservées aux saints et des châtiments qui attendent les

 

1. Coloss. III, 1.

 

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méchants. Que personne ne cherche à se tromper soi-même, mes frères : de même que nous voyons de nos yeux l'accomplissement de toutes ces prophéties, nous verrons aussi l'accomplissement de celles relatives au jour du jugement, au châtiment des méchants et à la récompense des justes. C'est pourquoi, que chacun d'entre nous, tant que Dieu nous accorde le pouvoir et la grâce nécessaires, s'efforce d'éviter le péché et de pratiquer ce qui est bien; afin qu'en ce jour terrible et si redoutable nous ne soyons point précipités, avec les impies et les pécheurs, dans les flammes éternelles, mais que nous méritions de participer, avec les âmes justes et craignant Dieu, à la récompense éternelle. Puissions-nous obtenir cette faveur de celui à qui appartiennent l'honneur et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

DIXIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XXV, 31, 32) : « QUAND LE FILS DE L'HOMME VIENDRA DANS SA MAJESTÉ, ET TOUS LES ANGES AVEC LUI, IL S'ASSIÈRA SUR LE TRONE DE SA MAJESTÉ, ET TOUTES LES NATIONS SERONT RASSEMBLÉES DEVANT LUI, ETC. » L'AUMONE.

 

ANALYSE. — 1. Le précepte de l'aumône prouvé par les paroles du jugement.— 2. On doit faire l'aumône pour mériter le ciel.— 3. L'aumône est un prêt à usure parfaitement légitime.

 

1. Nous avons entendu, mes frères bien-aimés, quand on nous a lu le saint Evangile, une parole de Notre-Seigneur qui est capable d'exciter à la fois notre terreur et nos désirs, notre crainte et notre amour. Elle est terrible en tant qu'elle est formulée en ces termes: « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel (1) » ; elle est capable d'exciter nos désirs, parce qu'elle est formulée aussi en ces autres termes: « Venez, vous qui êtes les bénis de mon Père, recevez le royaume (2) ». Qui pourrait, en entendant ce langage, ne pas éprouver un sentiment de terreur et un sentiment de joie? Un sentiment de joie, parce que le Christ daigne promettre un royaume aux chrétiens,ses serviteurs; un sentiment de terreur, parce qu'il menace les pécheurs des flammes éternelles. Je vous prie, mes frères, d'écouter toujours la lecture de ces paroles avec un coeur attentif et avec toute la vigilance d'esprit dont vous êtes capables; et parce qu'il n'est pas difficile de les graver dans la mémoire, n'en perdez jamais de vue le souvenir,

 

1. Matth. XXV, 41. — 2. Ibid. 34.

 

méditez-en au contraire toute la force et la sublime énergie. Quiconque lira ce passage avec une attention soutenue, alors même que le reste de l'Ecriture lui serait complètement inconnu, y trouvera un motif suffisant pour pratiquer toute sorte de bonnes oeuvres et pour fuir toute oeuvre mauvaise. Soyez attentifs, mes frères, et voyez en quels termes le Seigneur annonce qu'il parlera à ceux qui seront placés à sa droite: « Venez », leur dira-t-il; « vous qui êtes les bénis de mon Père, prenez possession du royaume ; car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire (1)», et le reste qui suit dans le texte. « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez point donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez point donné « à boire (2) ». Considérez bien ces paroles, mes frères bien-aimés, et voyez que le Sauveur n'a point dit. Retirez-vous de moi, maudits, parce que vous vous êtes rendus coupables de

 

1. Matth. XXV, 35. — 2. Ibid. 41, 42.

 

 

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larcin, de faux témoignage, parce que vous avez commis l'homicide ou l'adultère; il n'a rien dit de pareil, mais seulement: «J'ai eu faim, et vous ne m'avez point donné à manger ». Il n'a point dit: Retirez-vous de moi, parce que vous avez dérobé le bien d'autrui, mais parce que vous n'avez point donné aux pauvres de votre bien propre ; il n'a point dit : parce vous avez fait des oeuvres mauvaises, mais parce que vous n'avez point voulu faire le bien. Ainsi ceux qui seront à la droite seront délivrés par le fait seul qu'ils auront été miséricordieux, et ceux qui seront à la gauche seront condamnés pour le fait seul d'avoir été esclaves de l'avarice. Le souverain Juge ne dit point à ceux qui sont placés à droite: Venez, ô bénis de mon Père, prenez possession du royaume, parce que vous n'avez point été pécheurs; mais il les appelle à lui seulement parce qu'ils ont racheté leurs péchés par des aumônes. Il ne dit point non plus à ceux qui sont placés à gauche: Retirez-vous de moi, maudits, parce que vous avez péché, mais seulement: parce que vous n'avez point voulu racheter vos péchés par des aumônes. Nul homme ne peut être exempt de péché, mais aussi tout homme peut, avec le secours du Seigneur, racheter ses péchés par des aumônes. Quand le Sauveur déclare ici que ceux-là seront précipités dans les flammes éternelles, qui n'auront point nourri celui qui avait faim, nous pouvons conjecturer avec certitude, mes frères, quelles seront les tortures, ou si l'on veut, quel sera le supplice réservé à ceux qui font le mal, puisque ceux-là seront précipités dans les flammes éternelles, qui n'auront point fait le bien. Si celui qui n'aura point partagé son pain avec les pauvres doit partager le sort du démon, quel sera, dites-moi, le sort réservé à celui qui aura ravi injustement le bien d'autrui? Si celui qui n'aura point vêtu son frère nu doit être condamné, à quoi sera condamné, je vous prie, celui qui aura dépouillé ce même frère? Si celui qui n'aura point reçu l'étranger dans sa maison doit être envoyé au feu éternel, où sera envoyé celui qui se sera emparé de la maison d'autrui?

2. Méditons sérieusement et fidèlement ces paroles de l'Evangile, mes très-chers frères, et, autant qu'il est en nous, efforçons-nous de faire le bien ; partageons avec les étrangers et les pauvres, même notre nécessaire, autant du moins qu'il nous est possible de le faire, et rachetons ainsi les péchés que nous avons commis, en même temps que, par ces bonnes oeuvres, nous nous préparerons à nous-mêmes une récompense éternelle. Ecoutons le Seigneur nous disant : a Bienheureux ceux qui a sont miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde (1)». Vous avez entendu, en effet, Notre-Seigneur déclarer, en des termes dont la véracité est au-dessus de toute contestation, que nous obtiendrons le royaume des cieux, si nous faisons des aumônes, si nous donnons à manger à ceux qui ont faim, si nous donnons à boire à ceux qui ont soif, si nous donnons, autant que nos ressources nous permettent de le faire, des vêtements à ceux qui sont nus; si nous donnons l'hospitalité aux étrangers. Si nous accomplissons fidèlement toutes ces oeuvres, nous pourrons paraître sans crainte devant le tribunal du Juge éternel, et alors a le souvenir de notre justice ne pourra plus « s'effacer jamais, nous n'aurons plus à a craindre d'entendre aucune parole mauvaise (2) ». Que signifie ici ce mot de parole mauvaise? Il désigne une parole que nous devons demander au Seigneur de ne jamais prononcer contre nous. Il désigne, dis-je, cette parole qui sera adressée aux impies placés à sa gauche : « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel (3)». Attachez-vous donc à l'aumône ou à la miséricorde, car « l'aumône délivre de la mort et ne laisse point aller dans la région des ténèbres ceux qui la pratiquent fidèlement (4) ». Que chacun donc, autant que ses forces le lui permettent, vienne au secours de ceux qui sont plus pauvres que soi. Que celui qui a de l'or entre les mains donne de l'or; que celui qui a de l'argent donne de l'argent; que celui qui n'a aucune sorte de monnaie donne de bon coeur un pain à l'étranger. Et s'il n'a pas à sa disposition un pain entier, qu'il partage ce qu'il a et qu'il en donne une partie. Car le Seigneur a daigné accorder, par la bouche de son Prophète, cette consolation, ou, si l'on veut, cette sécurité aux pauvres eux-mêmes ; il n'a point dit : Donnez à celui qui a faim votre pain tout entier; mais: «Partagez votre pain avec celui qui a faim (5) » ; pour nous faire entendre que si nous n'avons pas un pain entier, nous devons au moins en donner un

 

1. Matth. V, 7.— 2. Ps. CXI, 7.— 3. Matth. XXV, 41.— 4. Tob. IV, 11. — 5. Isaïe, LVIII, 7.

 

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morceau quelconque. Et pour vous convaincre que toute offrande faite par vous de bon coeur sera agréable à Dieu, écoutez le Seigneur parlant dans l'Evangile de cette veuve qui venait d'offrir deux pièces de monnaie valant chacune le quart d'un denier : « En vérité, je vous le dis, cette veuve a déposé plus que tous ceux qui ont mis dans le tronc; car les autres qui étaient riches ont donné de ce qu'ils avaient de superflu, au lieu que celle-ci a offert tout ce qu'elle possédait (1) » ; c'est pourquoi elle mérita d'être louée de la bouche même du Seigneur.

3. Que chacun donc fasse tout ce qui est en son pouvoir, et qu'après s'être réservé ce qui lui est nécessaire pour se nourrir d'une manière raisonnable et pour se vêtir simplement, il distribue avec joie et contentement tout ce qui lui restera; en donnant peu il recevra beaucoup; en se privant d'une faible pièce de monnaie, il acquerra la possession d'un royaume; pour une aumône insignifiante en soi, il obtiendra la vie éternelle; pour la perte d'un bien temporel, il sera dédommagé par des biens éternels; pour le sacrifice d'une chose caduque et périssable, il méritera une récompense sans fin. Voilà pour quelle raison nous devons donner avec joie et de bon coeur. Si un homme vous disait de bonne foi : Donnez-moi un as et je vous rendrai cent pièces d'or, ne . donneriez-vous pas avec joie une

 

1. Marc, XII, 43, 44.

 

pièce de cuivre pour en recevoir cent d'un métal beaucoup plus précieux ? A combien plus forte raison, quand le Dieu du ciel et de la terre vous dit : « Celui qui donne aux pauvres prête à Dieu (1) » , et par la voix du Psalmiste : « Bienheureux l'homme qui a compassion et qui prête gratuitement (2) » , devez-vous prêter sur la terre des choses que le Seigneur vous rendra avec usure et bien au-delà dans la vie éternelle; de telle sorte qu'au jour où vous paraîtrez devant le tribunal du Juge éternel environné des légions de ses anges, vous puissiez librement, et sans crainte d'être démenti par qui que ce soit, vous écrier : Donnez-moi, Seigneur, parce que j'ai donné; ayez pitié de moi, parce que j'ai pratiqué la miséricorde. J'ai accompli ce que vous m'avez ordonné , accordez-moi ce que vous m'avez promis. Je vous avertis donc de nouveau, mes frères, je vous conjure avec larmes de ne laisser jamais s'effacer de votre esprit le souvenir de ce passage de l'Evangile; appliquez-vous de toutes vos forces, et avec le secours de Dieu, à éviter de tomber dans les flammes éternelles et à mériter la faveur inestimable d'entrer dans le royaume des cieux ; puisse cette faveur vous être accordée par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartiennent l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Prov. XIX, 17. — 2. Ps. CXI, 5.

 

 

ONZIÈME SERMON. DE L'ENFANT PRODIGUE (Luc, XV, 11 et suiv.)

 

ANALYSE. — 1. L'orateur vient remplir la promesse faite par lui précédemment. — 2. Egarements de l'enfant prodigue. — 3. Sa misère. — 4. Il rentre en lui-même. — 5. Puis il revient à son père qui le voit de loin. — 6. Il est reçu par son père qui le couvre de ses baisers. — 7. Sur l'ordre de ce même père, les serviteurs de la maison lui rendent sa robe première, son anneau, sa chaussure; on tue le veau gras. — 8. Le frère aîné s'abandonnant aux transports de la colère est l'image des juifs.— 9. La musique et la danse figurent l'unité. — 10. Le frère aîné refuse d'entrer à la voix des serviteurs. — 11. Son père vient l'inviter à son tour. — 12. Plaintes de ce frère aîné qui ne s'est pas écarté un seul instant de son devoir, et qui n'a pas même reçu un chevreau. — 13. Le père répond avec bonté : Tout ce que je possède vous appartient; en quel sens? — 14. Conclusion.

 

1. Il ne faut pas traiter de nouveau les choses qui ont été déjà exposées et développées

longuement; mais il ne faut pas non plus s'abstenir d'y faire allusion ou d'en rappeler (626) le souvenir. Votre sagesse n'a pas oublié que dimanche dernier j'avais entrepris de vous parler de ces deux fils dont l'histoire fait encore le sujet de l'Evangile d'aujourd'hui, et il ne me fut pas possible d'achever mon discours. Mais après cette épreuve, le Seigneur notre Dieu a voulu qu'aujourd'hui nous prenions de nouveau la parole en votre présence. Les plus simples convenances exigent que nous achevions un discours commencé, mais surtout notre coeur est impatient d'acquitter à votre égard la dette de la plus tendre affection. Le Seigneur soutiendra notre humilité, afin que le succès de nos efforts ne soit pas tout à fait au-dessous de votre attente.

2. Cet homme qui a deux fils, c'est Dieu qui a deux peuples : le fils aîné, c'est le peuple juif; le fils plus jeune, c'est le peuple des Gentils. Le bien reçu des mains du Père, c'est l'esprit, l'intelligence, la mémoire, les aptitudes diverses, en un mot toutes les facultés et toutes les puissances que nous avons reçues de Dieu pour le connaître et pour lui rendre le culte qui lui est dû. Une fois en possession de ce patrimoine, le plus jeune des deux fils s'en alla dans un pays éloigné; c'est-à-dire qu'il s'égara jusqu'à perdre le souvenir même de son Créateur. Alors il dissipa son bien, se livrant à des excès de toute sorte, dépensant toujours et ne gagnant jamais une obole; puisant constamment dans sa bourse, et n'y mettant jamais rien; en d'autres termes, usant toutes les forces de son âme et de son corps dans la débauche, aux fêtes des idoles, cédant sans retenue à toutes ces inclinations perverses que la vérité a qualifiées avec tant de justesse du nom de prostituées.

3. Faut-il s'étonner que la faim ait succédé à cette prodigalité insensée ? La disette donc se fit sentir dans ce pays; non pas la disette de pain matériel, mais la disette de la vérité immatérielle. Pressé par le besoin, ce jeune homme se bâta d'aller implorer le secours d'un prince de ce pays. Ce prince n'est pas autre que le prince des démons, c'est-à-dire le diable, vers qui se précipitent tous les curieux. Car toute curiosité coupable est une disette de vérité plus redoutable que la perte corporelle. Notre jeune homme donc, poussé loin de Dieu par les appétits malsains de son esprit, se trouva enfin réduit à l'état d'esclave et reçut pour mission de faire paître des pourceaux; en d'autres termes, il reçut l'office qu'affectionnent de préférence les démons les plus vils et les plus immondes. Car ce n'est pas sans raison que le Seigneur laissa les démons dont il est parlé dans l'Evangile entrer dans un troupeau de pourceaux. Or, il les nourrissait de cosses, et lui-même n'avait pas le droit d'en manger à satiété. Sous le nom de cosses nous devons entendre ici les doctrines du siècle, ces discours qui résonnent agréablement aux oreilles, mais qui ne réparent point les forces épuisées, aliment digne des pourceaux, non pas des hommes, c’est-à-dire aliment qui peut bien plaire aux démons, mais qui ne saurait servir à la justification des fidèles.

4. Enfin il ouvrit un jour les yeux et comprit où il était, ce qu'il avait perdu, qui il avait offensé, aux mains de qui il s'était livré, et il rentra en lui-même : il revient d'abord à lui-même pour revenir ensuite à son père: Peut-être s'était-il dit intérieurement : « Mon coeur m'a abandonné (1)». C'est pourquoi il fallait qu'il revînt d'abord à lui-même, afin de comprendre par là combien il était loin de son père. Telle est l'exhortation que l'Ecriture adresse à certains hommes : « Revenez, prévaricateurs, à votre coeur (2)». Une fois rentré en lui-même, il contemple l'étendue de sa misère : « J'ai trouvé », dit-il, « la tribulation et la douleur, et j'ai invoqué le nom du Seigneur (3) ». « Combien de mercenaires ont, dans la maison de mon père, du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim (4) !» Comment cette réflexion se serait-elle présentée à son esprit, sinon parce que le nom de Dieu était déjà annoncé et le pain distribué à des hommes qui ne savaient pas le conserver avec soin, mais qui en cherchaient un autre, et dont le Sauveur parle en ces termes : « En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense (5) ». On doit, en effet, considérer comme mercenaires, et non pas comme enfants, ceux que l'Apôtre désigne ainsi : « Que le Christ soit annoncé par intérêt, ou par zèle pour la vérité (6) ». Saint Paul entendait parler en cet endroit de certains hommes qui méritent parfaitement le nom de mercenaires, parce qu'ils cherchent constamment leur intérêt personnel et qu'ils savent recueillir de la prédication même du

 

1. Ps. XXXIX, 13. — 2. Isaïe, XLVI, 8. — 3. Ps. CXIV, 3. — 4. Luc, IV, 17.— 5. Matth. VI, 5. — 6. Philipp. I, 18.

 

 

nom de Jésus-Christ du pain en abondance.

5. Le prodigue se lève et revient; il ne s'était pas encore rapproché d'un seul pas, parce qu'il était demeuré jusqu'alors gisant et étendu sur la terre. Son père le voit de loin et court au-devant de lui. Car il a entendu son fils lui adresser ces paroles par la bouche du Psalmiste: « Vous avez connu mes pensées de loin (1)». Quelles pensées? Celles par lesquelles le fils s'est dit à lui-même : « Je dirai à mon père: J'ai péché contre le ciel et en votre présence; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils, traitez-moi comme un de vos serviteurs mercenaires (2) ». Il ne prononçait pas encore ces paroles, mais il pensait à les prononcer; et toutefois son père l'entendait comme s'il les eût prononcées réellement. Parfois, en effet, un homme, éprouvé par une tribulation ou par une tentation quelconque, pense à prier; il médite même sur ce qu'il dira à Dieu dans sa prière et en quels termes il implorera la miséricorde de son père, non pas comme une faveur, mais comme un droit inhérent à. sa qualité de fils; et il se dit en lui-même: Je dirai à mon Dieu telle ou telle chose. Je n'ai pas à craindre un refus; quand j'aurai motivé ma demande de telle manière, quand j'aurai joint à mes explications des larmes brûlantes, est-ce que mon Dieu pourra ne pas m'exaucer? Le plus souvent cette parole intérieure est exaucée avant même qu'elle ait été formulée extérieurement, car celui qui forme cette pensée en lui-même ne saurait la former en dehors du regard de Dieu. Celui-ci est présent dès que l'homme se dispose à prier, absolument comme il le sera dès que l'homme commencera à prier. De là ces autres paroles du Psalmiste: « Je l'ai résolu, je confesserai contre moi mon péché au Seigneur (3)». Vous le voyez, il n'a parlé encore qu'à lui-même, il s'est disposé seulement à prier, et néanmoins il ajoute aussitôt: « Et vous m'avez pardonné l'impiété de mon cœur (4) ». Combien la miséricorde de Dieu est près de celui qui confesse son péché 1 Non, Dieu n'est pas loin de ceux qui ont le cœur brisé. Nous lisons en effet au livre des psaumes: a Le Seigneur est près de ceux qui ont « broyé leur coeur (5) ». L'enfant prodigue avait donc broyé son cœur dans la région de l'indigence;

 

1. Ps. CXXXVIII, 3. — 2. Luc, XV,19. — 3. Ps. XXXI, 5.— 4. Ibid. — 5. Id. XXXIII, 19.

 

il était revenu à son coeur, afin précisément de le broyer. L'orgueil autrefois lui avait fait abandonner son coeur, la colère l'y a fait revenir. Un sentiment de colère est venu enflammer son âme, mais contre lui-même et pour punir ses propres péchés ; il est revenu avec la volonté bien arrêtée de mériter les bonnes grâces de son père. Cette colère dont son âme a été enflammée est celle dont il est dit: « Mettez-vous en colère, et ne péchez point (1)». Tout homme vraiment repentant se met en colère contre lui-même; c'est précisément par suite de cette colère qu'il se punit. De là tous ces mouvements qu'on observe dans un pénitent animé d'un repentir sincère, d'une douleur véritable; c'est pour cela qu'on le voit tantôt s'arracher les cheveux, tantôt se revêtir d'un cilice, tantôt se frapper la poitrine. Certes, toutes ces actions sont autant de preuves que ce pénitent est irrité contre lui-même et se punit de ses propres mains. Ce que sa main exécute extérieurement, sa conscience l'accomplit intérieurement. Il se frappe, il se blesse, et, pour employer une expression plus vraie, il se tue, non pas corporellement, mais en esprit. Car un esprit broyé sous le poids de la tribulation est une victime qui s'immole de ses propres mains et s'offre à Dieu en sacrifice: « Dieu ne méprise point un cœur contrit et humilié (2) ». Ainsi le prodigue non-seulement brise son cœur sous le double poids de l'humilité et du glaive du repentir, mais il le tue réellement.

6. Quoiqu'il se disposât encore à parler à son père et qu'il n'eût pas encore fait autre chose que de se dire à lui-même: « Je me lèverai, j'irai et je dirai... (3) », le père, connaissant de loin les pensées de son fils, court au-devant de lui. Qu'est-ce à dire, il court au-devant de lui, sinon il lui accorde son pardon avant même qu'il ait eu le temps de l'implorer ? « Comme il était encore loin, son père, touché d'un sentiment de compassion, courut au-devant de lui (4)» . Pourquoi le père est-il touché d'un sentiment de compassion ? Parce que son fils est dans un état de misère extrême. Il accourt et se penche sur son fils, en d'autres termes, il pose son bras sur le cou de son fils. Le Fils est le bras du Père; il lui donne donc de porter le Christ, c'est-à-dire un fardeau qui ne charge point, mais qui soulage. «Mon joug est doux », dit-il lui-même,

 

1. Ps. IV, 5. — 2. Id. I, 19. — 3. Luc, XV, 18. — 4. Id. XV, 20.

 

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et mon fardeau est léger (1)». Il se penche sur son fils qui se tient debout, et en s'inclinant ainsi sur lui il l'empêche de tomber de nouveau. Le fardeau du Christ est tellement léger que non-seulement il ne pèse pas sur celui qui le porte, mais il le soulève au contraire comme un levier puissant. On dit parfois de certains fardeaux qu'ils sont légers en ce sens qu'ils sont d'un poids relativement peu considérable, non pas en ce sens qu'ils ne sont absolument d'aucun poids; porter un fardeau lourd, porter un fardeau léger, et ne porter aucun fardeau, sont trois choses tout à fait différentes. Celui qui porte un fardeau lourd parait en être accablé, celui qui porte un fardeau léger est moins accablé, mais enfin il est accablé jusqu'à un certain point. On voit au contraire celui qui ne porte aucun fardeau marcher d'un pas agile et dégagé. Il n'en est point ainsi du fardeau du Christ. Dès qu'on commence à le porter, on se sent plus agile et plus fort. Sitôt qu'on le dépose, on se trouve plus accablé. Et que cela ne vous paraisse point impossible, mes frères. Nous allons peut-être trouver dans l'ordre des choses corporelles un exemple qui vous aidera à comprendre et à accepter comme une vérité incontestable ce que j'avance en ce moment. Cet exemple est admirable et paraîtrait absolument chimérique, si le témoignage de nos sens ne nous obligeait à l'admettre comme une réalité tout à fait évidente. Ce sont les oiseaux qui nous l'offrent. Tout oiseau porte les plumes à l'aide desquelles il semble nager dans les airs. Considérez et voyez comment ils replient et resserrent leurs ailes au moment où ils descendent à terre pour y reprendre haleine, et- comment ils les posent en quelque sorte sur leurs flancs. Pensez-vous que ces ailes sont pour eux un poids réel? Qu'on leur enlève ce fardeau, et on les verra tomber aussitôt. A proportion qu'on rendra ce fardeau plus léger pour eux, on les verra aussi voler avec plus de difficulté. Vous croyez faire acte de bienveillance à leur égard en les déchargeant d'un tel poids; mais en réalité vous ne sauriez leur accorder une faveur plus grande que de leur épargner un tel allégement; et si cet allégement est déjà un fait accompli, nourrissez-les afin que leur fardeau croisse de nouveau et qu'ils puissent prendre leur essor au-dessus de la terre. Il

 

1. Matth. XI, 30.

 

souhaitait d'être chargé d'un tel poids, celui qui disait: « Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe, et je prendrai mon essor et je me reposerai (1)». Quand donc le père s'incline sur le cou de son fils, il le soulage au lieu de l'accabler; le poids d'une partie du corps paternel est pour le fils un honneur et non point un fardeau. Comment en effet un homme serait-il capable de porter un Dieu, s'il n'était porté lui-même par le Dieu qu'il porte ?

7. Le père donne ensuite l'ordre d'apporter à son fils la robe première qu'Adam avait perdue au jour où il commit le péché. Après lui avoir donné le baiser de paix et tous les témoignages d'une affection vraiment paternelle, il ordonne qu'on lui apporte la robe, symbole de l'immortalité promise par le baptême. Il ordonne qu'on mette à son doigt un anneau, comme gage de l'Esprit-Saint, et à ses pieds une chaussure en signe de la préparation de l'Evangile de la paix (2), afin de rendre beaux et magnifiques les pieds de celui qui annonce la bonne nouvelle. Voilà bien ce que Dieu fait par ses serviteurs, c’est-à-dire par les ministres de son Eglise. Est-ce que la robe, l'anneau, la chaussure donnés par ces ministres leur appartiennent en propre ? Ils doivent leur ministère et ils donnent tous es efforts que le zèle peut inspirer; mais ces choses sont données par Celui dans le trésor de qui elles étaient renfermées et d'où elles ont été tirées. Il donna aussi l'ordre de tuer le veau gras, c'est-à-dire il ordonna que son fils fût admis à la table où le Christ mis à mort se donne en nourriture. Pour tout homme, en effet, qui revient de loin et qui se réfugie dans le sein de l'Eglise, le christ est mis à mort; car la mort du Christ lui est prêchée et le corps du Christ lui est donné en nourriture. Le veau gras est tué parce que celui qui était perdu est retrouvé.

8. Et le frère aîné revenant des champs se met en colère et ne veut point entrer. Ce frère aîné n'est pas autre que le peuple juif, dont l'animosité se manifesta contre ceux qui crurent en Jésus-Christ avant lui. Les Juifs s'irritèrent en voyant les nations entrer dans le divin bercail d'une manière aussi simple et aussi facile, et recevoir le baptême du salut sans avoir porté un seul instant le fardeau si onéreux des observances légales, sans même

 

1. Ps. LIV, 7. — 2. Ephés. VI, 16.

 

avoir éprouvé la douleur de la circoncision charnelle, ou subi aucune des purifications prescrites par la loi. Ils s'irritèrent en voyant ces mêmes gentils nourris du veau gras. Pour être juste, nous devons ajouter que ces Juifs ont cru depuis, on leur a donné toutes les explications désirables, et ils se sont tus. Mais on peut encore aujourd'hui rencontrer tel ou tel juif qui ait eu, jusqu'à cette heure, la loi de Dieu constamment à l'esprit et qui en ait porté le joug, sans mériter jamais aucun reproche; un juif qui puisse se rendre un témoignage semblable à celui que se rendait à lui-même Saul, devenu au milieu de nous Paul, et d'autant plus grand qu'il s'est fait plus petit; d'autant plus digne de nos respects et de notre vénération, qu'il s'est humilié davantage. Le mot Paulus, en effet, signifie très-petit ; de là ces expressions : je vous parle un peu avant, paulo ante, un peu après, paulo post. Paulo ante ne signifie pas autre chose que : « Très-peu de temps avant » . Pourquoi donc Saul a-t-il pris le nom de Paul ? C'est lui-même qui nous l'apprend : « Je suis », dit-il, « le plus petit d'entre les Apôtres (1) ». Tout juif donc pouvant, dans la sincérité de sa conscience, se rendre témoignage que, depuis sa première enfance, il n'a pas cessé d'adorer un seul Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu prêché par la loi et les Prophètes, et d'observer les prescriptions de sa loi; ce juif, dis-je, voyant le genre humain marcher sous l'étendard du Christ, commence à méditer sur l'existence de l'Église; et, en prenant l'Église pour objet de ses méditations, il approche de la maison en revenant des champs. Car il est écrit : « Comme le frère aîné revenait des champs et approchait de la maison (2)». De même que le plus jeune des fils se multiplie chaque jour par les païens qui embrassent la foi, de même aussi le fils aîné revient, rarement, il est vrai, d'entre les Juifs. Ils considèrent l'Église, ils admirent cette institution qui leur paraît d'abord étrange. Ils voient la loi entre leurs mains, ils la voient aussi dans les nôtres; ils lisent les Prophètes, nous lisons aussi les Prophètes; ils n'ont plus désormais de sacrifice, nous avons, nous, un sacrifice qui est offert chaque jour. Ils voient qu'ils ont été dans le champ du Père, mais ils ne participent point à la manducation du veau.

 

1. I Cor. XV, 9. — 2. Luc, XV, 25.

 

On entend aussi le bruit de la symphonie et du chœur qui retentit de l'intérieur de la maison. Qu'est-ce que la symphonie ? c'est l'accord des voix. Ceux dont les coeurs sont en désaccord font entendre des cris discordants, et ceux entre qui règne la concorde font entendre des sons très-bien harmonisés. Telle est la symphonie que l'Apôtre enseignait en ces termes : « Je vous conjure, mes frères, de n'avoir tous qu'un même langage et de ne pas souffrir de schisme parmi vous (1)». A qui ne plairait pas cette sainte symphonie, je veux dire, cet accord de voix qu'aucun cri discordant ne trouble, auquel ne vient se mêler aucun son capable de blesser une oreille délicate ? Le choeur, lui aussi, exige l'accord et l'harmonie des voix. Un chœur n'est agréable qu'autant qu'il résulte de plusieurs voix n'en formant plus qu'une seule et résonnant à l'unisson.

10. Le fils aîné, entendant cette symphonie et ce chœur dans la maison, se mit en colère et refusait d'entrer. Comment donc se fait-il que tel ou tel juif bien méritant s'adresse aux siens en ces termes : D'où viennent aux chrétiens tant de faveurs signalées? Nous avons conservé les, lois de nos pères; Dieu a parlé à Abraham, de qui nous sommes nés. La loi a été donnée à Moïse, à celui-là même qui nous avait délivrés de la terre d'Égypte, en nous conduisant à travers les eaux de la mer Rouge. Et voilà qu'aujourd'hui ces chrétiens s'emparent de nos Écritures , chantent nos psaumes par tout l'univers et ont un sacrifice; qu'ils offrent chaque jour; nous, au contraire, nous avons cessé d'offrir des sacrifices et nous n'avons plus de temple. Il interroge même son esclave et lui demande ce que cela signifie. Eh bien, oui, que ce juif interroge n'importe quel esclave; qu'il lise les écrits des Prophètes , les écrits de l'Apôtre, qu'il interroge qui il voudra; ni l'Ancien, ni le Nouveau Testament n'ont gardé le silence au sujet de la vocation des gentils. On peut entendre sous le nom d'esclave un livre dont on cherche à approfondir le sens. Prenons, par exemple, le livre de l'Écriture, et nous l'entendrons nous dire : « Votre frère est revenu, et votre père a tué le veau gras pour le recevoir, parce qu'il l'a retrouvé sain et sauf (2)». Demandez ensuite à ce même esclave quel

 

1. I Cor. I, 10. — 2. Luc, XV, 27.

 

 

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est celui que le père a retrouvé sain et sauf? Celui, vous dira-t-il, qui était mort et qui a été rendu à la vie; le père l'a reçu pour lui conférer la grâce du salut; et il devait réellement tuer le veau gras pour célébrer le retour d'un fils qui s'était égaré si loin de lui. Car on ne devient impie qu'autant qu'on s'égare loin de Dieu. Un autre esclave, l'Apôtre saint Paul répond à son tour : « Le Christ est mort pour les impies (1)». Le fils aîné se fâche, s'irrite et refuse d'entrer; mais il s'apaise lorsque son père vient l'exhorter, et il entre alors. Il a refusé d'entrer après la réponse de l'esclave : le même fait, mes frères, se reproduit sous nos yeux. Nous puisons souvent dans les divines Ecritures les arguments les plus capables de confondre les Juifs; mais notre parole n'est que la parole de l'esclave, et le fils se met en colère; ils sont vaincus et réduits au silence, mais ils ne refusent pas moins d'entrer. Pourquoi ce refus? leur direz-vous. Le bruit de la symphonie et de la danse vous émeut et vous irrite, la joie et les réjouissances auxquelles se livre, dans votre maison, une foule nombreuse, la pensée du veau gras tué, voilà ce qui excite votre jalousie et votre colère. Personne, cependant, ne vous a exclu de cette fête. — Exhortation inutile. Tant que l'esclave seul parle, le fils aîné n'entend que la voix de la colère, et il refuse d'entrer.

11. Revenez au Seigneur qui vous dit: « Nul ne vient à moi, excepté ceux que le Père a  attirés (2)». Le Père donc sort et prie son fils; c'est là ce que signifie le mot attirer. Un supérieur est plus puissant quand il prie que quand il ordonne. Voici en effet ce qui arrive parfois, mes bien-aimés : certains hommes appartenant à cette race que nous avons nommée tout à l'heure ont étudié les Ecritures avec zèle, et leur propre conscience leur rendant un témoignage quelconque de leurs bonnes oeuvres, ils peuvent dire à leur Père « Mon Père, je n'ai point transgressé vos commandements (3) ». On peut alors les convaincre à l'aide des Ecritures, et ils ne trouvent absolument rien à répondre. Ils s'irritent néanmoins et résistent comme s'ils avaient encore l'espoir ou la volonté de vaincre. Vous les abandonnez alors à leurs propres pensées, et Dieu commence en même temps à leur parler intérieurement. C'est le père qui sort

 

1. Rom. V, 6. — 2. Jean, VI, 44. —    3. Luc, XV, 29.

 

et qui dit à son fils: Entre et viens t'asseoir à la table du festin.

12. Et le fils de répondre : « Voilà tant d'années que je vous sers, je n'ai jamais transgressé vos commandements, et vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour le manger avec mes amis. Aujourd'hui revient cet autre fils qui a dévoré son patrimoine avec des femmes perdues, et vous tuez pour lui le veau gras (1)» . Il y a déjà des pensées intérieures dans celui à qui le père fait entendre sa voix d'une manière également secrète et admirable. Il s'agite et se répond à lui-même, non plus précisément quand l'esclave lui a répliqué, mais quand le père l'a prié en quelque sorte et l'a exhorté avec douceur. Et que se dit-il à lui-même? Nous possédons les Ecritures de Dieu et nous ne nous sommes point éloignés du Dieu unique: nous n'avons point élevé nos mains vers une divinité étrangère. Nous n'avons jamais connu, nous n'avons jamais adoré que celui qui a fait le ciel et la terre, et nous n'avons pas reçu un chevreau. — Où trouve-t-on les chevreaux? Parmi les pécheurs. Pourquoi ce fils aîné se plaint-il de n'avoir pas reçu un chevreau ? Parce qu'il souhaite de pouvoir à la fois faire bonne chère et commettre le péché. Ce qui excitait sa colère est précisément ce qui fait aujourd'hui l'objet de la douleur et des regrets des Juifs; car ceux-ci comprennent que le Christ ne leur a point été donné, parce qu'ils n'ont vu en lui qu'un chevreau. Car ils reconnaissent leur propre parole, leur propre témoignage dans cette parole et ce témoignage de leurs ancêtres : « Nous savons que cet homme est un pécheur (2)». On vous offrait un veau , vous l'avez repoussé sous prétexte que c'était un chevreau, et vous n'avez pris aucune part au festin. « Vous ne m'avez jamais donné un chevreau » , ajoute-t-il, sachant parfaitement que son père n'avait point de chevreau, mais seulement un veau. O vous qui êtes restés jusqu'ici en dehors de la maison, sous prétexte que vous n'aviez point reçu de chevreau, entrez aujourd'hui et participez au veau qui vous est offert.

13. Qu'est-ce, en effet, que le père lui répond ? « Toi, mon fils, tu es toujours avec moi (3) ». Le père rend aux Juifs ce témoignage, qu'ayant toujours adoré le Dieu uni. que, ils n'ont jamais cessé d'être près,de lui.

 

1. Luc, XV, 29, 30. — 2. Jean, IX, 24. —  3. Luc, XV, 31.

 

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Nous avons aussi la parole de l'Apôtre déclarant que les Juifs étaient près de Dieu, tandis que les gentils en étaient éloignés. Il s'adresse à ceux-ci en ces termes: « Le Christ est venu vous annoncer la paix, à vous qui étiez loin ; il l'a annoncée aussi à ceux qui étaient près (1) » ; opposant ainsi ceux qui étaient loin, comme le plus jeune des fils, aux Juifs qui ne s'étaient pas en allés dans un pays éloigné paître des pourceaux, qui n'avaient point abandonné le Dieu unique, qui n'avaient point adoré les idoles, qui ne s'étaient point rendus les esclaves des démons. Je ne parle pas de tous les Juifs sans exception, car vous-mêmes en connaissez qui se sont révoltés et perdus entièrement. Mais je parle de ceux qui, par la gravité de leurs mœurs, ont acquis le droit de reprocher à ces séditieux l'indignité de leur conduite; qui ont observé les prescriptions de la loi et qui, s'ils ne sont pas encore entrés pour prendre leur part du veau gras, peuvent du moins dire en toute vérité : « Je n'ai point transgressé vos préceptes » ; je parle de ceux à qui le Père, quand ils commenceront à entrer, pourra dire : « Pour vous, vous êtes toujours avec moi ». Vous êtes avec moi, en ce sens que vous n'êtes point partis loin de moi, mais vous avez tort néanmoins de rester ici en dehors de ma maison; je ne veux pas que vous demeuriez étrangers à notre festin. Ne porte pas envie à ton frère plus jeune: « Pour toi, tu es toujours avec moi » . Dieu ne confirme point cette parole prononcée peut-être d'une manière quelque peu téméraire et présomptueuse : « Je n'ai jamais transgressé vos commandements » ; mais il dit seulement: «Tu es toujours avec moi » ; et non pas: Tu n'as jamais transgressé mes commandements. Ce que Dieu dit ici est parfaitement vrai, mais non pas ce dont le fils aîné s'était glorifié témérairement ; car s'il ne s'était pas éloigné du Dieu unique, il est du moins à présumer qu'il n'avait pas laissé de transgresser en quelque chose les commandements de ce même Dieu. Le Père donc dit en toute vérité « Pour toi, tu es toujours avec moi, et toutes les choses qui m'appartiennent sont à toi ». Parce que ces choses t'appartiennent, s'ensuit-il qu'elles n'appartiennent pas aussi à ton frère? En quel sens sont-elles à toi? Elles t'appartiennent à titre de biens communs à

 

1. Ephés. II, 17.

 

plusieurs, non pas en ce sens que tu as le droit d'en revendiquer la propriété exclusive. « Toutes les choses qui m'appartiennent sont « à toi », dit-il. Ce qui appartient au Père, il en donne pour ainsi dire la jouissance à son fils. Cela veut-il dire que Dieu soumet à notre puissance le ciel et la terre, ou même les anges et les plus sublimes intelligences? Non certes, ce n'est pas ainsi que nous devons entendre ces paroles. Bien loin que les anges doivent nous être soumis, le Seigneur nous promet que notre récompense suprême sera de devenir semblables à eux: « Ils seront », dit-il, « comme les anges de Dieu (1)». Mais, direz-vous, les saints jugeront les anges « Ignorez-vous » , dit l'Apôtre, « que nous jugerons les anges (2)? » Il y a des anges qui sont demeurés saints d'une manière constante, il en est d'autres qui se sont rendus prévaricateurs. Nous deviendrons semblables aux premiers, nous jugerons les derniers. En quel sens donc est-elle vraie cette parole Toutes les choses qui m'appartiennent sont à toi? Toutes les choses de Dieu nous appartiennent véritablement, mais ne sont pas pour cela soumises à notre puissance. On ne dit pas dans le même sens: mon serviteur, et: mon frère. Toutes les fois que vous employez le mot mien, vous l'employez avec vérité; et si vous l'employez avec vérité, c'est que l'objet dont il s'agit vous appartient réellement ; mais s'ensuit-il que votre frère vous appartient au même titre que votre esclave? Quand vous dites: ma maison, mon épouse, mes enfants, mon père, ma mère, le même mot est employé chaque fois dans un sens particulier. Ainsi, il est bien entendu que tout vous appartient, sans préjudice de mes droits. Vous pouvez dire: mon Dieu; mais le direz-vous dans le même sens que vous dites: mon serviteur ? Vous le dites, au contraire, dans le même sens qu'un serviteur dit: mon seigneur, mon maître. Nous avons donc au-dessus de nous Notre-Seigneur, en qui nous avons le droit de chercher l'objet de notre suprême félicité; nous avons au-dessous de nous les créatures qui sont soumises à notre domaine. D'où il suit que toutes choses nous appartiennent, si nous-mêmes nous appartenons au Seigneur.

14. « Toutes les choses qui m'appartiennent, dit-il, sont à toi ». Si tu consens à ne

 

1. Matth. XXII, 30. — 2. I Cor. VI, 3.

 

 

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pas troubler notre paix et à t'apaiser toi-même, si tu veux bien te réjouir du retour de ton frère, si notre festin ne te contriste pas, si tu ne restes pas en dehors de la maison au moment même où tu reviens des travaux des champs, tout ce qui m'appartient est à toi. Pour nous, nous devons prendre part au festin et nous réjouir, parce que le Christ, après être mort pour les impies, est ressuscité. Car tel est le sens véritable de ces paroles « Ton frère était mort, et il a été rendu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé (1) ».

 

1. Luc, XV, 32.

 

DOUZIÈME SERMON. LE PHARISIEN ET LE PUBLICAIN (Luc, XVIII, 10 et suiv.)

 

ANALYSE. — 1. L'humilité enseignée par l'exemple du Publicain, et l'orgueil condamné par l'exemple du Pharisien. — 2. L'humilité est de nouveau exaltée par l'exemple de la Chananéenne.

 

1. Nous venons de voir, mes frères bien. aimés, le portrait de deux hommes bien différents; l'Evangile, dont vous avez entendu la lecture, nous représente un homme humble et un homme orgueilleux, celui-là rempli de mépris, celui-ci rempli d'estime pour lui-même; l'un confessant librement et l'autre refusant de confesser ses fautes; l'un s'accusant et implorant sa guérison, l'autre se justifiant et prétendant n'avoir pas besoin d'être guéri. « Deux hommes », dit le texte sacré, « montèrent au temple pour y prier, un « Publicain et un Pharisien (1)». Le Pharisien, enflé, rempli d'orgueil et de superbe, bien loin de s'humilier extérieurement et d'incliner son front, promenait autour de lui un regard plein de fierté; puis de sa poitrine s'échappa, non pas cette prière, mais ce discours imprégné du plus insultant mépris à l'égard de ses semblables : « O Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont injustes, adultères, voleurs; ni même comme ce Publicain. Je jeûne deux fois la semaine et je donne la dîme de tout ce que je possède (2) ». O enflure du coeur ! O esprit gonflé par l'orgueil et devenu insensé ! « de vous rends grâces, ô Dieu », dit-il, « de ce que je ne suis point comme les autres hommes ». Comme s'il eût dit à Dieu. Je vous rends grâce de ce que

 

1. Luc, XVIII, 10. — 2. Ibid. 11, 12.

 

je ne me suis rendu coupable d'aucune faute contre vous; je ne trouve rien en moi dont je doive vous demander pardon ; je suis parfaitement sain et n'ai aucun sujet d'implorer votre miséricorde. Quelle assurance, quelle témérité audacieuse, mes frères, de la part de ce Pharisien ! et, pour parler le langage de la stricte vérité, quelle démence inouïe ! « Je ne suis point comme les autres hommes », dit-il à celui qui connaît le coeur de tous, et au médecin qui découvre la corruption la plus secrète du coeur : je n'éprouve aucune douleur. Confesse, ô Pharisien malheureux, confesse tes péchés, si tu veux obtenir ta guérison ; tant que tu chercheras à déguiser les plaies de ton âme, tu ne réussiras qu'à les rendre à la fois plus larges et plus profondes. En même temps qu'il s'excuse, il accuse les autres; en même temps qu'il se proclame innocent, il prononce contre les autres un verdict de culpabilité. O fureur, ô délire, ô orgueil digne des plus grands châtiments ! Dieu est prêt à pardonner, et le coupable se hâte d'aller au-devant de la miséricorde pour la repousser. Le médecin apporte un remède propre à guérir les plaies les plus invétérées et à rendre la santé, et le malade, couvert à la fois de la lèpre du péché et en proie à la fièvre d'un orgueil délirant, s'empresse de cacher ses plaies purulentes. Hélas! combien nous-mêmes n'en voyons-nous pas (633) aujourd'hui qui se comportent de la même manière ! Le Publicain, au contraire, con fessant humblement la multitude et l'énormité de ses péchés, priait en ces termes « O mon Dieu, soyez-moi propice, à moi qui ne suis qu'un pécheur (1)». L'humilité du Publicain lui mérite d'être purifié, d'être justifié à l'instant où il prononce ces paroles « O mon Dieu, soyez-moi propice ». Ainsi le Pharisien, plein d'orgueil et de superbe, descend du temple chargé du poids de sa propre condamnation; au lieu que le Publicain, au moment même où il y entrait, avait déjà mérité par son humilité que Dieu abaissât sur lui un regard favorable. Le pécheur humble est accueilli avec miséricorde, tandis que l'innocent orgueilleux est frappé d'anathème. Dieu pardonne gratuitement au premier ses péchés, alors que le second se glorifie pour son malheur d'avoir donné régulièrement la dîme de ses biens. Car le Pharisien disait : « Je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes». Par ces paroles il se proclamait innocent de tout péché, et en réalité il ployait sous le fardeau de ses crimes passés, auxquels il ajoutait celui d'accuser tous les hommes qui étaient alors sur la terre. O homme, pourquoi te glorifier ainsi, comme si tu avais accompli toi seul ces oeuvres de miséricorde? Comment oses-tu en revendiquer le mérite et t'en attribuer la propriété exclusive, alors que tu ne t'appartiens pas à toi-même, mais à une puissance supérieure? Oui, tu accomplis ces oeuvres, et tu fais bien en les accomplissant, persévère dans cette voie ; mais accomplis-les avec humilité, si tu veux mériter d'en recevoir un jour la récompense.

2. Nous avons entendu, ô mes vénérés frères, quand on nous a lu un certain passage des saintes lettres de l'Evangile ; nous avons entendu l'histoire de cette femme chananéenne qui mérita, par son humilité, de recevoir la faveur signalée qu'elle sollicitait; nous l'avons vue, cette femme, prosternée la face contre terre, serrant dans ses mains tremblantes les pieds de Jésus et s'écriant : « Seigneur, secourez-moi. Jésus lui répond « II n'est pas bon de prendre le pain des « enfants et de le jeter aux chiens (2) ». Bien loin de recevoir ce reproche avec aigreur et de dire par exemple : Ne me comparez pas à

 

1. Luc, XVIII, 13. — 2. Matth. XV, 25, 26.

 

une chienne; s'il ne vous plaît pas de m'accorder la faveur que je sollicite, dispensez-vous du moins de m'adresser une injure; bien loin, dis-je, de s'exprimer ainsi, elle ne répond que ce seul mot inspiré par la plus profonde humilité : « Oui, Seigneur, il est vrai (1) » . Qu'est-ce à dire : Il est vrai ? Ces mots signifient : Oui, Seigneur, ce que vous dites est vrai; je confesse que je suis une chienne, ou plutôt je reconnais qui je suis et qui vous êtes. Je suis la plus misérable des créatures, et vous êtes, vous, la source même de la miséricorde. Je reconnais que je suis une chienne, puisque je viens de lécher vos pieds après les avoir arrosés de mes larmes; mais par là même que je vous reconnais pour le Dieu véritable, je ne dois point me retirer sans avoir rien obtenu de vous. Je reconnais pour mes maîtres ceux que vous appelez vos enfants. C'est pourquoi, puisque je ne suis point digne de m'asseoir avec eux à votre table, permettez-moi du moins de recueillir les miettes qui tombent de cette table ; car « les chiens mangent au moins les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres (2) ». Et le Seigneur différait le bienfait qu'il voulait accorder, en sorte que ses disciples lui dirent: « Renvoyez-la, car elle crie derrière nous (3) » ; le Seigneur, dis-je, différait ce bienfait parce qu'il voulait rendre plus éclatantes et nous proposer comme modèle l'humilité et la foi de cette femme qui lui étaient connues depuis longtemps. Il lui répond en ces termes: « O femme, votre foi est grande (4)». Vous avez été longtemps une chienne, vous êtes maintenant une femme; vous avez été longtemps une Chananéenne, vous êtes maintenant d'une foi exemplaire. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant ? Elle a cru et elle est devenue tout à fait différente de ce qu'elle était. « O femme », lui dit le Sauveur, « votre foi est grande ». Pour cette raison, « qu'il vous soit fait comme vous désirez (5)». Et sa fille fut guérie à l'heure même. Telle fut, dans une femme chananéenne, la puissance de l'humilité; tels furent aussi les fruits de justice conférés au Publicain confessant ses péchés; car « quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé (6) ». « Dieu, en effet, résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (7) ».

 

1. Matth, XV, 21. — 2. Ibid. — 3. Ibid. 23. — 4. Ibid. 28. — 5. Ibid. — 6. Id. XXIII, 12. — 7. I Pierre, V, 5.

 

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TREIZIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT LUC (XIX, 1 ) : « JÉSUS ÉTANT ENTRÉ DANS JÉRICHO, LE TRAVERSAIT ; ET VOICI QU'UN HOMME APPELÉ ZACHÉE, ET QUI ÉTAIT CHEF DES PUBLICAINS, ETC. »

ZACHÉE.

 

ANALYSE. — 1. Zachée cherche à voir Jésus. — 2. Il monte sur un arbre.—- 3. Jésus l'aperçoit et lui ordonne de descendre.— 4. Il reçoit Celui qui vient pour le recevoir lui-même; les murmures de la foule sont sans fondement et tout à fait déplacés.— 5. Paroles de Zachée converti. — 6. Le Sauveur lui accorde son pardon.

 

1. Dernièrement, le bienheureux Evangéliste, en racontant la vie et la mort d'un riche inhumain, fit naître à la fois dans nos âmes un sentiment de pitié et un sentiment de tristesse profonde; mais aujourd'hui il nous remplit d'une joie toute céleste et nous transporte d'admiration par la peinture qu'il nous fait du caractère humain et généreux et de la foi du riche Zachée. « Et Jésus », dit-il, « étant entré dans la ville de Jéricho, la traversait (1) ». Pourquoi est-il dit qu'il traversait cette ville, et non pas qu'il en parcourait les rues? Parce que le peuple que Moïse mettait seulement sur la voie, est introduit par le Christ dans le repos de la demeure promise. « Il traversait Jéricho »; Jéricho est précisément cette ville que les saints livres nous montrent renversée par Jésus Navé au bruit des sept trompettes. Mais le Christ, venu pour sauver ce qui avait péri, entre dans Jéricho afin de relever, par le bruit de ses saintes prédications, ce que les cris et les clameurs de la loi terrestre avaient détruit. « Voici qu'un homme, appelé Zachée, chef des Publicains et possesseur de grandes richesses (2)». Dans cette ville perdue de Jéricho, Zachée, chef des Publicains, nous est représenté comme marchant au premier rang dans l'oeuvre de perdition et de ruine; mais le lieu de sa résidence, sa profession, ses actes, par là même qu'ils nous révèlent la multitude et l'énormité de ses crimes, servent aussi à rendre plus manifeste et plus éclatante l'étendue ou plutôt l'immensité de la miséricorde dont le Sauveur usera à son égard. « Et voici qu'un homme, appelé Zachée, chef

 

1. Luc, XIX, 1.— 2. Ibid. 2.

 

des Publicains et possédant de grandes richesses, cherchait à voir Jésus ». Quiconque cherche à voir le Christ porte ses regards vers le ciel, d'où le Christ tire son origine; non pas vers la terre, dans le sein de laquelle on puise l'or. Le riche, dont les regards sont fixés en haut, ne porte plus ses richesses, mais il les foule aux pieds; au lieu de demeurer courbé sous le fardeau écrasant des biens de la fortune, il s'en sert comme d'un piédestal; bien loin de se laisser dominer par l'avarice et de subir le plus honteux des esclavages, il use librement de ses richesses pour répandre des bienfaits autour de lui. L'avare, en effet, est l'esclave, non pas le maître de ses trésors; celui, au contraire, qui aime à répandre des aumônes dans le scindes pauvres, montre par là qu'il a autant d'esclaves que de pièces de monnaie. « Zachée cherchait à voir Jésus, et il ne le pouvait pas à cause de la foule, parce qu'il était très-petit de taille (1)». Cet homme était aussi grand par son esprit et par son coeur qu'il paraissait petit de corps; son esprit atteignait jusqu'au ciel, alors que la taille de son corps demeurait inférieure à celle des autres hommes. Que nul donc ne se préoccupe de la petitesse de son corps, auquel il ne lui est pas possible de riels ajouter; mais que chacun s'efforce de grandir chaque jour davantage et de s'élever jusqu'aux cieux par la foi.

2. «Courant donc en avant, il monte sur un arbre (2) ». Par quels degrés pensez-vous qu'il parvint jusqu'aux branches d'un arbre très-élevé? Il prend d'abord un élan vigoureux pour s'élever au-dessus de la terre; après

 

1. Luc, XIX, 3. — 2. Ibid. 4.

 

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avoir franchi ensuite l'or et l'avarice comme deux degrés d'un même piédestal, il réussit à se dresser sur l'édifice de la richesse, et de là, s'élançant sur l'arbre du pardon, il y demeure suspendu comme un fruit de miséricorde; ainsi élevé de corps, mais profondément humilié d'esprit et de coeur, il pourra apercevoir et même contempler le dispensateur de l'indulgence. « Il monta sur un sycomore (1) ». Adam avait emprunté à un arbre de quoi couvrir la nudité de son corps, Zachée est suspendu aux branches d'un autre arbre au moment où il est purifié des souillures de l'avarice. « Il monta sur un sycomore, afin de voir Jésus qui devait passer par là (2) ». Oui, Jésus devait véritablement passer par là ; car s'il était entré dans la voie des souffrances et des travaux auxquels tous les hommes sont assujétis sur cette terre, il y était entré, non pas pour y demeurer, mais seulement pour y passer.

3. « Et lorsqu'il fut arrivé en cet endroit, Jésus levant les yeux l'aperçut (3)». Est-ce donc que le Christ ne l'aurait point vu, s'il n'eût tourné les yeux de ce côté, lui qui, étant absent et éloigné à une grande distance, vit Nathanaël sous un arbre de même espèce? Gardons-nous de le croire; cette manière de parler signifie que le Sauveur aperçut Zachée pour lui accorder son pardon, qu'il le vit pour lui conférer la grâce, qu'il fixa sur lui son regard pour lui donner la vie, qu'il le contempla pour lui procurer le bienfait du salut. Dieu se plait, pour ainsi dire, à considérer cet homme qui n'a jamais cessé d'être présent à ses regards et à sa pensée, et il le considère d'une manière d'autant plus attentive, qu'il veut lui procurer une gloire plus grande. « Il l'aperçut et lui dit: Zachée, descends en toute hâte, car il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison (3) ». Si Zachée a fait un acte si louable en montant, pourquoi le Sauveur lui ordonne-t-il maintenant de descendre? L'Evangéliste a dit tout à l'heure que « courant au-devant, il monta sur un arbre » ; le serviteur courait en avant dans la même voie que devait suivre le Seigneur, Zachée montait sur un arbre avant que son maître montât sur la croix; c'est pour cela qu'il lui fut dit : « Descends en toute hâte »; en d'autres termes : Hâte-toi de descendre de l'arbre mystique et n'y monte pas avant le Seigneur, si

 

1. Luc, XIX, 4. — 2. Ibid. — 3. Ibid. 5. — 4. Ibid.

 

tu veux y monter après que le Seigneur aura souffert le supplice de la croix. « Quiconque », dit le Sauveur en un autre endroit, « n'aura point porté sa croix et ne m'aura point suivi... (1) ». Il ne dit point: Quiconque ne m'aura point précédé. Descends donc et viens déposer à mes pieds le fardeau de tes fraudes, ces trésors qui sont comme un poids qui t'écrase, parce qu'ils sont les fruits maudits de l'usure et de ton insatiable cupidité; abjure ce titre de chef de Publicains et cette primauté dans l'exercice des plus cruelles exactions; revêts ensuite la robe de la pauvreté, fais-toi humble disciple de la miséricorde, livre-toi aux exercices de la piété et de la mortification, pratique toutes les vertus avec une ardeur qui aille toujours croissant, applique-toi à la contemplation des grandeurs de la Divinité, supporte avec résignation toutes les épreuves de cette vie, que chacun de tes jours soit un acte de préparation à la mort, et quand tu auras ainsi atteint le sommet de la perfection, tu pourras monter au sommet de l'arbre de la vie. « Descends, car il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison (2) ». Lorsque Pierre eut dit au Seigneur: « Vous « ne me laverez point les pieds (3)», le Seigneur lui répondit : « Laisse-moi faire, c'est ainsi qu'il faut.... (4) » ; aujourd'hui le Sauveur dit de même : « Il faut que je loge dans ta maison ». Il faut, car celui dans la maison de qui le Christ ne sera point entré, celui-là ne participera point à la passion divine; et celui à la table de qui le Christ ne se sera point assis, ne sera point admis à la table céleste,

4. Etant donc descendu, il reçut Celui qui venait pour le recevoir lui-même, il nourrit Celui qui venait pour être son pasteur; par cet acte d'hospitalité généreuse, il inclina le coeur de son Juge à se montrer indulgent, malgré l'énormité de ses crimes; par suite de la nourriture et du breuvage qu'il lui offrit, ce Juge devint à la fois son débiteur et son protecteur; et ainsi ce publicain ne perdit pas réellement les richesses qu'il avait acquises par des voies injustes, il les échangea seulement contre des biens d'une valeur infiniment plus grande. « Et tous ceux qui furent « témoins de cela murmuraient de ce que le « Seigneur était allé loger chez un pécheur (5) ».

 

1. Matth. X, 38. — 2. Luc, XIX, 5. — 3. Jean, XIII, 8. — 4. Ibid. — 5. Id. 7.

 

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Celui même qui est sans péché et sans souillure se rend indigne de pardon par le fait seul qu'il demande pourquoi Dieu est venu vers les pécheurs. Ce ne sont point les péchés, mais l'homme que le Seigneur recherche alors; il désire punir le péché qui est l'oeuvre de l'homme, et sauver l'homme qui est son oeuvre à lui. Ecoutez le Prophète : « Détournez, Seigneur, détournez vos regards de mes péchés (1) », c'est-à-dire, de mes oeuvres. Parlant ailleurs de lui-même, il ajoute « Ne détournez point les yeux avec mépris de l'ouvrage de vos mains (2)». Quand le juge veut pardonner, il considère l'homme, non point les péchés de l'homme; quand un père veut user de miséricorde, il oublie les fautes de son fils pour se souvenir seulement de l'amour que ce même fils lui a parfois témoigné; ainsi Dieu oublie les oeuvres de l'homme, pour se souvenir seulement que l'homme est son propre ouvrage. O homme, quel est donc ici l'objet de ta censure, de tes murmures ? Est-ce l'entrée du Christ dans la maison d'un pécheur? Mais cette démarche du Sauveur vous montre quelle est la voie du salut, elle vous offre un exemple du pardon que Dieu accorde aux pécheurs, elle vous apprend à espérer vous-mêmes en cette divine miséricorde; tels sont, dis-je, les fruits de salut que vous devez recueillir de cette démarche, bien loin d'y trouver seulement une occasion de blasphémer. Où ira un médecin, sinon près du malade? « Ce ne sont point ceux qui se portent bien, mais ceux qui sont malades, qui ont besoin du médecin (3)». Où court le pasteur empressé et hors d'haleine, sinon après la brebis perdue? A quel moment voit-on le roi dans les rangs ennemis, sinon lorsqu'il veut délivrer un captif? Et celui quia perdu une perle précieuse craint-il de pénétrer dans les lieux les plus infects, a-t-il horreur de la rechercher même dans la fange ? Ou bien, qu'est-ce donc qui pourrait rendre une mère insensible à la perte de son fils ? Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance, et on lui reproche de rechercher l'homme jusque dans la fange du péché ! Que ferez-vous donc quand vous le verrez, à cause de ce même homme, descendre jusque dans les ténèbres du Tartare?

5. Voyez cependant quels avantages procure à ce pécheur l'entrée de Jésus dans sa

 

1. Ps. L, 2. — 2. Id. CXXXVII, 8. — 3. Matth. IX, 12.

 

maison. « Zachée se tenant debout », dit le texte sacré (1). Voyez-vous comme il se tient droit et ferme, cet homme qui tout à l'heure était gisant? Le vice nous renverse à terre et nous tient gisants et opprimés, comme un poids qui nous écrase; mais nous nous relevons dès que notre volonté se détermine résolument à pratiquer le bien. « Zachée se tenant debout, dit: Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres (2) ». Celui-là croit devoir vivre encore après sa mort, qui envoie pour ainsi dire devant lui, dans le séjour de la vie future, la moitié de ses biens. Sans doute celui-là est parfait, qui envoie d'avance tout ce qu'il possède là où il doit vivre éternellement. Mais on n'est pas pour cela étranger à la vertu, on ne laisse pas d'avoir part à la sagesse et à la foi, quand on donne à Dieu la moitié de ses biens; seulement tout ce qui ne lui est pas donné demeure perdu pour l'homme. Et en vérité, mes frères, de même que celui-là se croit destiné à vivre éternellement , qui envoie son bien devant lui dans le séjour de l'éternité, de même aussi celui-là ne partage point cette croyance, qui ne se prépare rien dont il puisse jouir dans ce séjour. Car si nous nous résignons si difficilement à subir la pauvreté temporelle, qui donc supportera d'être mendiant pendant toute l'éternité? Quel soldat n'envoie pas dans sa patrie tout ce qu'il acquiert au prix de ses sueurs et de son sang, afin de trouver dans les jouissances de sa vieillesse une compensation aux fatigues de sa jeunesse? Et le chrétien appelé à combattre durant tout le temps de son existence ici-bas, comment ne songerait-il pas, lui aussi, à se préparer, par des offrandes volontaires, une compensation éternelle aux épreuves de sa vie terrestre? Quant à la manière dont le chrétien doit agir en cette circonstance, Zachée nous l'apprend à la fois par ses paroles et par son exemple : « Je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai acquis quelque chose injustement, je rends quatre fois autant (3)». Celui qui fait l'aumône avec le bien d'autrui, commet par cet acte de libéralité un nouveau larcin plus odieux encore que le premier; bien loin que les gémissements de ses victimes soient apaisés par là, ils n'en deviennent que plus éclatants et plus amers. Pourquoi ne le dirais-je pas ? Quand

 

1. Luc, XIX, 8. — 2. Id. — 3. Ibid. 8.

 

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on offre à Dieu le fruit de la rapine, bien loin que la souillure de l'âme soit effacée, on ne fait que renouveler et rendre plus vivant le souvenir de ses crimes; car, dans une telle offrande, Dieu ne voit que la dépouille de ses pauvres, et il n'a aucun égard pour le sentiment de compassion auquel on obéit. C'est en vain que cet homme implore la miséricorde divine, si ses supplications ont été précédées de larmes et de justes prières adressées à Dieu contre lui par un autre homme. La parole de Dieu est formelle : « Si tu as dérobé la tunique de ton frère, rends-la lui avant le coucher du soleil, de peur qu'il ne crie vers moi, et que je ne l'exauce dans ma miséricorde ». « Avant le coucher du soleil (1) »; de même que la lanterne du voleur sert à le faire reconnaître, de même aussi le soleil est comme un témoin qui dépose contre tout homme qui commet un larcin.

6. Si donc nous voulons offrir nos biens à Dieu, rendons d'abord ce qui appartient à autrui; si, dis-je, nous voulons jouir auprès de Dieu de ce qui nous appartient réellement,

 

1. Exod. XXII, 26, 27.

 

et si nous voulons entendre, nous aussi, des paroles semblables à celles que Zachée entendit : « Celui-ci même est un enfant d'Abraham (1) ». Le riche inhumain, quoique né du sang d'Abraham, devint le fils de l'enfer; Zachée, d'abord fils de la rapine et du vol, mérita, en donnant son propre bien et en restituant le bien d'autrui, d'être adopté et mis au rang des enfants d'Abraham. N'allez pas croire cependant que, parce qu'il offrit seulement la moitié de son bien, il n'ait pas atteint le sommet de la perfection ; car en réalité il se donna au Seigneur, lui et tous ses biens, de telle sorte que, en retour du repas libéralement servi par lui, il mérita d'être appelé de sa table de publicain à la table du corps du Sauveur et, après s'être dépouillé des richesses trompeuses du siècle, il trouva dans la pauvreté embrassée volontairement pour l'amour du Christ les véritables richesses du ciel. Puissions-nous les obtenir nous-mêmes de la miséricorde de Celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Luc, XIX, 9.

 

 

 

 

QUATORZIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (VI, 5-14). « JÉSUS AYANT DONC LEVÉ LES YEUX ET VOYANT QU'UNE GRANDE FOULE ÉTAIT VENUE A LUI, DIT A PHILIPPE, ETC. » MULTIPLICATION DES PAINS.

 

ANALYSE.— 1. Les yeux du Seigneur. — 2. Différentes sortes d'interrogations et de tentations.— 3. Faiblesse de la foi des Juifs. — 4. Les cinq pains représentent les cinq livres de Moise, les deux poissons représentent les Prophètes et les psaumes, ou l'ordre royal et l'ordre sacerdotal. — 5. Qu'est-ce que s'asseoir par rangs tic cinquante et de cent ? - 6. Qu'est-ce que s'asseoir sur l'herbe ?—  7. Soyons hommes par le courage et. la force d'âme. — 8. Qu'est-ce que rompre le pain et l'apporter ?— 9. C'est aux évêques et aux prêtres d'enseigner et de défendre les maximes de l'Ecriture qui sont obscures et au-dessus de l'intelligence du peuple. — 10. Les Apôtres figurés par les douze corbeilles. — 11. La sagesse charnelle reconnaît le Christ comme prophète, mais non comme Fils de Dieu.

 

1. Toutes les fois, que dans l'Ecriture, nous voyons le Seigneur nourrissant des foules nombreuses avec quelques pains, nous devons être pénétrés de respect bien plus encore que saisis d'admiration.. Il n'est pas étonnant qu'il ait pu, mais ce qui doit nous pénétrer du respect le plus profond, c'est qu'il ait voulu le faire. Que celui qui a créé toutes choses de rien nourrisse ensuite des foules nombreuses avec quelques poissons, il n'y a pas lieu pour nous d'en être surpris. Mais considérons que, d'après le texte même (638) de l'Evangile, avant de nourrir ces foules, il leva d'abord les yeux pour les contempler. Les yeux du Seigneur ont en effet, dans le langage des Ecritures, une double signification. Tantôt ils désignent les dons du Saint-Esprit, tantôt le regard même de la divine miséricorde. Par exemple, ils désignent les dons du Saint -Esprit dans ce passage de Zacharie : « Il y a sept yeux sur une seule pierre (1)». Dans l'Apocalypse de saint Jean, au contraire, lorsqu'il est dit : « Je vis un agneau immolé ayant sept cornes, et sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu envoyés par toute la terre (2) », ils désignent la divine miséricorde, comme lorsqu'il est dit dans un des psaumes : « Les yeux du Seigneur sont sur les justes (3) » ; et dans un autre : « Le Seigneur a regardé du haut des cieux, et il a vu tous les enfants des hommes (4) ». Sans doute tout est nu et à découvert devant ses yeux, mais on dit qu'il nous voit, soit lorsqu'il nous dispense les trésors de sa grâce, soit lorsqu'il nous délivre du poids des tribulations, comme lorsqu'il dit lui-même à Moïse : « J'ai vu de mes yeux « l'affliction de mon peuple qui est en Egypte, « j'ai entendu ses gémissements et je suis « descendu pour le délivrer (5)». Dans cet endroit donc de l'Evangile, l'élévation des regards du Seigneur est le symbole du regard même de sa miséricorde : il contemple d'abord d'un regard plein de compassion les multitudes qu'il nourrira tout à l'heure. C'est un regard de ce genre aussi que le Seigneur jeta sur Pierre quand celui-ci « sortit pour pleurer amèrement (6) ».

2. Jésus dit à Philippe: « Où pourrons-nous acheter du pain pour nourrir ce monde (7)? » Le Seigneur interroge son disciple, non pas pour s'éclairer de ses conseils, mais bien pour l'instruire. Afin de comprendre ceci plus facilement, considérons de combien de manières une interrogation peut être faite. J'en vois trois : on interroge ou bien dans l'intention de découvrir de quoi exercer sa critique, ou bien parce qu'on souhaite d'apprendre, ou enfin parce qu'on désire enseigner soi-même quelque chose. Les Scribes et les Pharisiens interrogèrent plusieurs fois le Seigneur dans l'intention de trouver de quoi exercer leur critique, par exemple, au sujet de la

 

1. Zach. III, 9.— 2. Apoc. V, 6.— 3. Ps. XXXIII, 16.— 4. Id. XXXII, 13. — 5. Exod. III, 7, 8. — 6. Matth. XXVI, 75. — 7. Jean, VI, 5.

 

femme surprise en adultère, au sujet du denier et dans d'autres circonstances. Les Apôtres, au contraire, l'interrogeaient dans l'intention de s'instruire, lorsqu'ils lui dirent: « Seigneur, quand ces choses arriveront-elles, ou bien quel sera le signe de votre avènement (1) ? » et lorsqu'ils lui adressaient d'autres questions semblables. Enfin, l'Ange de l'Apocalypse interrogeait l'Apôtre bien-aimé dans l'intention de l'instruire, quand il lui disait « Ceux-ci qui sont revêtus de robes blanches, qui sont-ils et d'où viennent-ils (2) ? » Saint Jean ayant répondu : « Mon Seigneur, vous le savez !», l'Ange lui apprit aussitôt ce qui faisait l'objet même de sa demande : « Ils sont venus du milieu des grandes tribulations, ils ont lavé leurs robes et les ont  blanchies dans le sang de l'Agneau (3) ». Le Seigneur donc, lui aussi, interroge Philippe son disciple, non pas pour surprendre dans sa réponse de quoi lui faire des reproches ou pour apprendre de lui quelque chose, mais dans le but de l'instruire. C'est ce que l'Evangéliste a pris soin de nous bien faire entendre en ajoutant aussitôt : « Or, Jésus lui disait cela pour l'éprouver ; car lui-même savait parfaitement ce qu'il allait faire (4)». Mais une difficulté qui n'est pas sans importance naît de ces paroles mêmes : « Jésus disait cela pour le tenter »;. surtout si l'on se reporte à ces autres paroles de l'apôtre saint Jacques : « Que nul, lorsqu'il est tenté, ne dise que c'est Dieu qui le tente; car Dieu ne tente point pour le mal, ou plutôt Dieu ne tente personne (5) » . Si Dieu ne tente réellement personne, comment l'Evangéliste a-t-il pu écrire : « Jésus disait cela pour le tenter? n Nous pourrions répondre en deux mots qu'il faut bien distinguer entre la tentation par laquelle le démon cherche à perdre l'homme et celle par laquelle Dieu veut seulement éprouver ce même homme. Mais afin de résoudre cette difficulté d'une manière explicite et tout à fait péremptoire, examinons de plus près les différentes sortes de tentations et leur nature intime. Il y a d'abord la tentation par laquelle le démon tente l'homme pour le perdre ; c'est par le désir d'être délivré de cette tentation que nous disons chaque jour dans l'oraison : « Ne nous induisez point en tentation (6)». Il est ensuite une autre

 

1. Matth. XXIV, 3. — 2. Apoc. VII, 13.— 3. Ibid. 14.— 4. Jean, VI, 6. — 5. Jacq. I, 13. — 6. Matth. VI, 13.

 

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sorte de tentation qui naît de la faiblesse de la chair et de son inclination vers les jouissances grossières ; c'est de celle-là que l'apôtre saint Jacques parlait en ces termes : « Chacun est tenté par sa propre concupiscence qui « l'entraîne et le séduit (1) » ; et saint Paul

« Qu'aucune tentation ne vienne vous assaillir « autre que celles qui sont inhérentes à la « nature humaine (2)». Il y a enfin une troisième sorte de tentation par laquelle Dieu tente l'homme pour l'éprouver; telle fut celle dont Moise parlait aux Israélites quand il leur disait : « Le Seigneur votre Dieu vous tente afin de savoir si vous l'aimez ou non (3) »; et un certain sage : « La fournaise éprouve le vase du potier, et la tentation de la tribulation éprouve les hommes justes (4) ». Telle fut aussi la tentation que Dieu exerça à l'égard d'Abraham, quand il voulut rendre manifeste aux yeux des hommes la justice de son serviteur, qui lui était parfaitement connue. Le Prophète souhaitait d'être tenté de cette manière, quand il disait : « Eprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi (5) » . C'est donc cette dernière sorte de tentation que le Sauveur exerça à l'égard de Philippe; il voulut lui apprendre un mystère qu'il n'aurait pas dû ignorer, et lui démontrer d'une manière tout à fait évidente et sensible que, en présence de « Celui qui tire le pain du sein de la terre et qui forme le vin propre à réjouir le coeur de l'homme (6) », il n'est pas permis de douter que des foules nombreuses puissent être nourries et rassasiées à l'aide de quelques pains. Il n'y a donc pas lieu de craindre cette sorte de tentation; on doit, au contraire, la supporter et la désirer afin d'être éprouvé, conformément à cet avertissement de l'apôtre saint Jacques : « Estimez que vous avez pleinement sujet de vous réjouir, mes frères, lorsque vous tombez en diverses tentations (7) ; sachant que la tentation produit la patience, que la patience produit la pureté, et que la pureté produit l'espérance (8) » ; et ailleurs : « Bienheureux l'homme qui souffre patiemment la tentation, parce qu'après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment (9) ».

3. « Philippe répondit : Quand on achèterait

 

1. Jacq. I, 14. — 2. I Cor. X, 13. — 3. Deut. XIII, 3. — 4. Eccli. XXVII, 6.— 5. Ps. XXV, 2. — 6. Ps. CIII, 15.— 7. Jacq. I, 12.— 8. Rom. V, 3, 4. — 9. Jacq. I, 12.

 

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pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour que chacun d'eux en reçût même un petit morceau (1) ». Le nom de Philippe signifie bec de lampe. Il désigne en cet endroit le peuple juif, dont tous les membres s'empressèrent autrefois de célébrer les louanges de Dieu avec l'ardeur et la vivacité de la flamme qui s'échappe d'une lampe. Quand le même apôtre ajoute : « Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun d'eux en reçût un petit morceau», il représente la foi devenue rare ou du moins très-faible chez ce peuple qui ne croit pas que la présence corporelle du Seigneur et le petit nombre des Apôtres suffisent pour faire parvenir à tout le genre humain la connaissance de l'un et de l'autre Testament. Les deux cents deniers figurent les deux Testaments. « Un de ses disciples, André, frère de « Simon-Pierre, lui dit : Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons, mais    qu'est- ce que cela pour tant de monde (2)? » Si l'on s'arrête à la lettre, André semble avoir ici une foi tant soit peu plus ferme que celle de Philippe, puisqu'il dit : « Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons » ; et cependant sa foi devient hésitante quand il ajoute: « Mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ? » André est bien l'image de ce peuple qui crut à la parole des Prophètes tant que ceux-ci lui annoncèrent la venue du Messie dans la chair, mais qui douta et chancela dans sa foi lorsqu'il refusa, du moins en grande partie, de reconnaître ce même Messie aux jours de son avènement réel. Longtemps auparavant, Isaac nous avait offert, lui aussi, une image . de la foi de ce peuple; car lorsqu'il bénit son fils, il lui prédit beaucoup de choses sous une forme figurée ; mais parce que la vieillesse avait obscurci ses yeux, il ne connut pas celui de ses enfants qui était près de lui. L'enfant, dans le langage des Ecritures, est tantôt le symbole de la pureté, tantôt l'image de la légèreté et de l'inconstance de l'esprit. Il est le symbole de la pureté, par exemple, lorsqu'il est dit du Seigneur : « Voici l'enfant de mon choix, celui que j'ai choisi moi-même (3) » ; ou bien encore lorsque le Seigneur dit lui-même à ses disciples: « Enfants, n'avez-vous rien à manger ? » Il est, au contraire, l'image de la légèreté et de l'inconstance

 

1. Jean VI, 7. — 2. Ibid. 8,9. — 3. Isaïe, XLII, 1.

 

 

 

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de l'esprit lorsque, par exemple, le Seigneur dit, en parlant des Juifs : « A qui comparerai-je cette génération très-perverse, ou bien à qui pourrai-je dire qu'elle ressemble? Elle est semblable à des enfants qui sont réunis sur la place publique pour jouer et qui disent : Nous avons dansé, et vous n'avez point chanté ; nous avons pleuré, et vous n'avez point mêlé vos pleurs aux nôtres ». C'est, en effet, le caractère de cet âge de parler sans cesse pour dire des riens, et le fouet seul est capable de mettre fin à ce babil intarissable et de donner du poids à cette insaisissable légèreté.

4. L'enfant dont il est ici question représente le peuple juif, lequel, par suite de la légèreté et de l'inconstance de son esprit, n'est point demeuré ferme dans la foi et dans la connaissance de Dieu. Ce peuple a eu cinq pains, c'est-à-dire qu'il a reçu les cinq livres de Moïse, savoir : la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, livres qui, dans la langue hébraïque, se nomment respectivement Bresit, Elesemoth, Vagecra, Vagedaber, Elleabdabarim. Et c'est à juste titre qu'il est représenté ici comme ayant des pains d'orge, à cause de la dureté de la loi. L'orge, en effet, a une écorce très-dense, et il n'est pas facile d'en atteindre le coeur : image de l'obscurité de la loi qui, avant l'avènement du Seigneur, était tellement voilée, que nul homme ne pouvait la comprendre ni en saisir le sens spirituel, et que celui-là même qui avait donné la loi a dû venir pour en donner aussi l'intelligence. Si les cinq pains représentent les cinq livres de Moïse, nous pouvons reconnaître pareillement dans les deux poissons deux autres livres, je veux dire, les oracles des Prophètes et les cantiques des Psaumes, lesquels avaient, aux yeux de ce même peuple, l'autorité la plus grande et la plus sacrée après le livre de la loi. Le premier était lu fréquemment dans les synagogues, et le second était chanté de mémoire d'une manière non moins assidue. Ces deux poissons, en effet, rappellent très-naturellement les deux livres où est écrite par avance l'histoire du peuple qui, formé par l'Eglise, devait reproduire dans ses moeurs les caractères principaux qui distinguent le poisson. Ces caractères propres et naturels du poisson sont au nombre de quatre : le premier consiste en ce qu'il ne peut vivre sans eau; le

second, en ce qu'il a coutume de sauter à la surface des eaux; le troisième, en ce que plus il est frappé par les flots, plus il devient fort et vigoureux; le quatrième, en ce que cette espèce d'animaux est essentiellement pure, ils engendrent et sont engendrés en dehors de toute union charnelle. De même donc que le poisson ne peut vivre sans eau, de même aussi le peuple dont il s'agit ne peut entrer dans la vie éternelle sans avoir été plongé dans l'eau baptismale; car le Seigneur a dit: « Quiconque ne renaît point de l'eau et de l'Esprit-Saint, ne pourra entrer dans le « royaume de Dieu (1)». Le poisson saute à la surface des eaux, et ce peuple, méprisant les choses de la terre, s'élève sur les ailes de la contemplation jusqu'aux choses célestes, conformément à ces paroles de l'Apôtre : « Notre vie est dans les cieux (2)». Le poisson devient d'autant plus fort et vigoureux qu'il est plus frappé par les flots, et le vrai chrétien devient d'autant plus parfait et plus saint aux yeux de Dieu, qu'il subit dans cette vie des épreuves plus dures et plus multipliées, et qu'il peut dire avec le Prophète : « Vous nous avez fait tomber dans le piège que nos ennemis nous avaient tendu; vous avez chargé nos épaules de toute sorte d'afflictions; vous nous avez livrés comme esclaves à des hommes qui nous ont accablés de maux; nous avons passé par le feu et par l'eau, et vous nous avez enfin conduits dans un lieu de rafraîchissement (3) ». Et de même que les poissons sont purs et engendrent ou sont engendrés en dehors de toute union charnelle, de même aussi il y a dans l'Eglise des hommes qui renoncent à toute union de ce genre et qui s'appliquent à conserver leur virginité constamment intègre , accomplissant ainsi cette parole du Seigneur dans l'Evangile : « Que vos reins soient ceints et vos lampes toujours allumées (4) ». Nous pouvons aussi voir dans ces deux poissons le symbole des deux ordres qui étaient les plus célèbres parmi le peuple juif, savoir : l'ordre royal et l'ordre sacerdotal, destinés, le premier à diriger et gouverner, le second à instruire ; le Seigneur Jésus a daigné réunir en lui ces deux ordres et se faire à la fois notre roi et notre prêtre; notre roi, pour nous diriger dans la voie du bien; notre prêtre, en s'offrant

 

1. Jean, III, 5. — 2. Philipp. III, 20. — 3. Ps. LXV, 11, 12. — 4. Luc, XII, 35.

 

 

lui-même à Dieu pour nous comme une victime sans tache.

5. « Jésus dit donc : Faites asseoir ces hommes (1)». Les hommes sont assis quand ils jouissent du repos spirituel dans la foi. Le Seigneur ordonna à ses disciples de faire asseoir les hommes le jour où il leur donna la mission de prêcher dans le monde en ces termes : « Allez par tout l'univers, enseignez toutes les nations et baptisez-les au nom du a Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; celui qui croira et sera baptisé sera sauvé        (2) ». Les disciples firent asseoir les hommes quand, « étant partis, ils prêchèrent partout, Dieu coopérant avec eux et confirmant leur parole par les miracles qui l'accompagnaient   (3)». Mais nous ne devons point passer sous silence une circonstance qui nous est révélée par un autre Evangéliste : « Ils les firent asseoir par groupes de cinquante et de cent (4)». Cette distribution des convives représente les diverses sortes de fidèles qui vivent dans le sein de l'Eglise. Les pénitents sont assis par groupes de cinquante; le nombre cinquante convient en effet aux pénitents, car le psaume cinquantième se chante dans les temps de pénitence, et l'année cinquantième est appelée, sous la loi, Jubilé, c’est-à-dire l'année du pardon. Les groupes de cent représentent les fidèles qui, par la grâce et la protection divine, n'ont besoin d'aucune pénitence publique. 0n peut aussi interpréter ce passage d'une autre manière et dire : Les groupes de cinquante représentent les personnes mariées, et les groupes de cent, les vierges. Ou bien enfin, on peut dire que les groupes de cinquante représentent ceux qui usent sagement des choses de la terre, et les groupes de cent ceux qui, cédant à l'amour de la perfection, abandonnent tout pour le Seigneur.

6. « Or, il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu (5)». L'herbe est le produit spontané des prairies ; tant qu'elle est verte, elle offre à l'oeil un aspect agréable, invite aux douceurs du repos et aux charmes de la promenade; mais lorsqu'elle est tombée sous la faux, elle perd tout à coup sa fraîcheur première et son aspect séduisant. L'herbe est donc ici le symbole des jouissances charnelles, ou de la fragilité même de la chair : celle-ci apparaît

 

1. Jean, VI, 10. — 2. Matth., XXVIII, 19, 20 ; Marc, XVI, 15, 16. — 3. Marc, XVI, 20. — 4. Id. VI, 40. — 5. Jean, VI, 10.

 

d'abord tout environnée de charmes et de beauté aux yeux de ses amants; mais, sitôt que la faux de la mort est venue y porter son tranchant, elle se transforme en une vile poussière, suivant cette parole d'Isaïe : « Toute chair est une herbe, et toute la gloire de la chair passe comme la fleur des prairies  (1)». « L'herbe s'est desséchée », dit-il encore, « et la fleur est tombée, parce que l'Esprit du Seigneur a soufflé dessus. En vérité cette herbe, c'est le peuple ». Un autre Prophète avait aussi observé le néant de cette sorte d'herbe ; « L'homme est comme l'herbe de la plaine », disait-il, « ses jours fleuriront et passeront comme la fleur des champs (2) ». Et Job à son tour : « L'homme né de la femme vit très-peu de temps, et il est en proie à des misères sans nombre; son sort est celui de la fleur qui, à peine éclose, est foulée aux pieds : il fuit comme l'ombre et ne demeure jamais dans le même état (3 )». Cette foule nourrie par le Seigneur s'asseoit sur l'herbe pour nous faire comprendre que si, nous aussi, nous désirons recevoir de sa libéralité divine une nourriture spirituelle, il faut nécessairement que nous comprimions les désirs de la chair et que nous les soumettions à la puissance de l'esprit, conformément à ces paroles de l'Apôtre : « Que le péché ne règne point dans votre corps mortel, en sorte que vous obéissiez à ses convoitises (4) » ; mais « faites mourir en vous les « membres de l'homme terrestre (5) », c’est-à-dire la fornication, l'impureté, l'avarice et tous les autres vices.

7. « Ces hommes s'assirent donc au nombre d'environ cinq mille (6)». Nous ne devons point passer outre sans nous arrêter à cette considération, que l'Evangéliste ne dit pas qu'aucune femme ait pris part- à ce repas donné par le Seigneur, il parle seulement des hommes. Le mot homme, tel qu'il est employé ici, dérive du mot forces (vires, vir), et la sainte Ecriture a coutume de l'employer pour désigner ceux qui s'appliquent à supporter avec un courage viril les tentations du démon. Ainsi il est dit au bienheureux Job après sa victoire : « Ceignez vos reins comme « un homme (7) », c'est-à-dire, réprimez en vous la luxure avec courage. Et au livre de

 

1. Isaïe, XI, 6, 7. — 2. Ps. CII, 14. — 3. Job, XIV, l, 2. — 4. Rom. VI, 12. — 5. Coloss. III, 5. — 6. Jean, VI, 10. — 7. Job, XXXVIII, 3 ; XL, 2.

 

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la Sagesse nous lisons : « O hommes, c'est vers vous que je crie (1) »; en d'autres termes Ceux dont l'esprit est amolli et hésitant comme l'esprit d'une femme ne peuvent entendre mes paroles. De là aussi ces paroles écrites à la louange de Joseph au sujet de son courage et de sa constance au milieu des tribulations qu'il eut à souffrir en Egypte « Dieu envoya devant eux un homme   (2)». Au rapport de l'Evangile, il ne s'est donc rencontré que des hommes à ce festin donné par le Christ; nous trouvons, dans cette circonstance, un mystérieux avertissement ; le voici : Si nous désirons « goûter combien le Seigneur est doux (3) », soyons des hommes, c'est-à-dire, soyons fermes à repousser les suggestions du démon. L'Apôtre nous le recommande, car il nous dit : « Agissez avec courage; fortifiez-vous de plus en plus; que  toutes vos œuvres soient faites avec amour (4)». L'ange de l'Apocalypse tient le même langage : « Soyez courageux dans le combat, et luttez contre l'antique serpent ». Toutefois, les femmes ne seront point exclues de ce banquet du Seigneur, si, malgré leur sexe, elles savent se montrer fermes au milieu des tentations ; par la raison contraire, il en sera tout autrement de l'homme qui, en dépit de son sexe, montrera un caractère de femme, deviendra mou pour la lutte avec le diable, et ne fera preuve d'aucune énergie dans sa conduite. C'est à de tels hommes que s'adresse ce reproche : « Des efféminés les domineront (5) ». L'Evangéliste rapporte avec à propos que les convives étaient au nombre de cinq mille, car ce chiffre est la perfection du nombre cinq. En effet, ce nombre est précisément celui de nos sens, qui sont: la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le tact. Nous devons donc exercer sur nos sens une surveillance active, si nous voulons être admis au festin du Sauveur. Préservons nos yeux de tout regard défendu , pour qu'ils ne tombent point sur des objets dangereux; car voici ce qu'a dit Jésus-Christ : « Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère dans son coeur (6) ». Nous lisons encore ceci en un autre endroit : « Tu ne convoiteras point le bien de ton prochain (7) ». Alors nous pourrons répéter ces paroles de Job . « J'ai fait un pacte avec mes

 

1. Prov. VIII, 4. — 3. Ps. CIV, 17. — 4. Id. XXXIII, 2. — 5. I Cor. XV1, 13, 14. — 6. Isaïe III, 4. — 5. Matth. V, 28. — 6. Exod. XX, 17.

 

yeux pour ne pas même penser à une vierge  (1)». Pour en arriver là, prions sans cesse avec le Prophète, et disons comme lui : « Détournez mes yeux pour qu'ils ne regardent pas la vanité  (2)». Veillons sur nos oreilles, afin qu'elles n'entendent pas avec plaisir des paroles de malédiction, de détraction, de fausseté, de polissonnerie; afin, au contraire, qu'elles soient toujours ouvertes pour entendre la divine parole; ainsi pourrons-nous dire avec Job : « Seigneur, mes oreilles vous ont entendu parler (3) ». C'est pourquoi le Prophète nous donne cet avertissement: « Place des épines autour de tes oreilles pour qu'elles n'entendent point les discours des détracteurs (4) », Détournons notre odorat de toutes les senteurs coupables, car les attraits de certaines odeurs pourraient nous entraîner au péché; puisse plutôt se vérifier en nous cette parole de l'Apôtre : «Soyons partout, devant Dieu, la bonne odeur de Jésus-Christ (5) ». Détournons notre langue de la malédiction, de la détraction, du mensonge, des murmures, de tout discours inutile; et, pour mieux garder le silence, abstenons-nous parfois des entretiens même honnêtes, selon cette parole du Prophète « J'ai dit : Je veillerai sur mes voies pour ne pas pécher dans mes paroles; j'ai mis un frein à ma bouche, et je me suis tenu en silence, et je me suis humilié, et je n'ai point dit le bien que je pouvais (6)».« Car», dit Salomon, « la vie et la mort se trouvent au pouvoir de la langue (7). Et celui qui garde sa bouche et sa langue, préserve son âme des angoisses (8) ». Si nous ne mettons pas un frein à notre envie de parler, nous entachons, en quelque sorte, toute notre religion; car, au dire de l'Apôtre, « les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs (9) »; et, selon Jacques : « Si quelqu'un d'entre vous croit avoir de la religion et ne met pas un frein à sa langue, mais séduit lui« même son coeur, sa piété est vaine (10)». Empêchons nos mains de répandre le sang, de frapper et de blesser le prochain ; qu'elles soient toujours prêtes à distribuer des aumônes, toujours empressées à faire ce qui est bien, afin que nous puissions dire avec le Prophète : « Je laverai mes mains parmi les

 

1. Job, XXXI, 1. — 2. Ps. CXVIII, 37. — 3. Job, XLII, 5. — 4. Eccl. XXVIII, 28. — 5. II Cor. II, 15.— 6. Ps.. XXXVIII, 1, 2. — 7. Prov. XVIII, 21. — 8. Id. XX, 23. — 9. I Cor. XV, 33. — 10 Jacq. I, 28.

 

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justes, ô mon Dieu, et je me présenterai à votre autel (1)». En agissant de la sorte, nous arriverons à la perfection du nombre mille, car ce nombre, au-delà duquel le comput ne peut plus se faire, symbolise la perfection de ceux qui sont entièrement consommés en vertu et à qui, suivant le langage de l'Apôtre, « il ne manque aucun don de la grâce pour attendre la manifestation de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) ».

8. « Or, Jésus prit les pains, et, après qu'il eut rendu grâces, il les distribua aux disciples, et les disciples à ceux qui étaient assis; et il fit de même des poissons, et leur en donna autant qu'ils en voulaient (3) ». Un autre évangéliste dit que « Jésus, ayant pris les sept pains et ayant rendu grâces, les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer, et » qu' « ils les distribuèrent au peuple (4) ». Nous vous l'avons déjà dit précédemment : le pain est l'emblème de la loi de Moïse, et, par les poissons, on entend les oracles des Prophètes et les cantiques du Psalmiste : « Jésus prit les pains, les rompit et les donna à ses disciples », quand, après sa résurrection, il leur ouvrit le sens spirituel de la- loi, c'est-à-dire quand il la leur interpréta en commençant par Moïse. Il partagea aussi les poissons et les leur donna, lorsqu'il leur fit connaître le sens spirituel contenu dans les psaumes et dans les écrits des Prophètes; alors, en effet, il leur dit : « Ainsi a-t-il été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les psaumes; ainsi encore a-t-il fallu que le Christ souffrît, qu'il ressuscitât d'entre les morts et qu'il entrât dans sa gloire, et qu'on prêchât en son nom la rémission des péchés (5) ». Les disciples distribuèrent au peuple le pain et les poissons, quand ils communiquèrent à l'univers entier la science des Ecritures qu'ils avaient reçue, et que s'accomplit cette parole relative à leur personne: « L'éclat de leur voix s'est répandu dans tout l'univers, et leurs paroles ont retenti jusqu'aux extrémités de la terre (6) ». Sur le point de rassasier la foule, le Sauveur rendit grâces à son Père; ce n'est pas qu'il eût besoin de lui demander quoi que ce fût, car tout ce qu'on demande à Dieu, il l'accorde conjointement avec son Père; mais il a voulu montrer par

 

1. Ps. XXV, 6. — 2. I Cor. I, 7. — 3. Jean, VI, 11. — 4. Marc, VIII, 6. — 5. Luc, XXIV, 46, 47. — 6. Ps. XXIII, 4.

 

là qu'on doit demander tout ce qui est juste et saint à Celui dont l'apôtre Jacques a dit : « Toute grâce excellente et tout don parfait viennent d'en haut et descendent du Père des lumières (1) ».

9. « Et après qu'ils furent rassasiés, Jésus « dit à ses disciples : Amassez tout ce qui  reste, afin que rien ne soit perdu (2) ». Nous avons ici une preuve de la grande puissance du Sauveur: son humilité ne s'y manifeste pas moins. En effet, nourrir cinq mille hommes avec cinq pains, n'est-ce point le propre d'une puissance hors ligne? Mais quelle humilité dans ce soin de ne rien laisser perdre de ce qui restait du repas ! Maintenant, si, comme nous l'avons dit, les pains sont l'emblème des Ecritures, nous pouvons voir dans les restes du repas le symbole de tous les passages des mêmes Ecritures, qui offrent plus d'obscurité que les autres. Ce que la multitude du peuple ne mange pas, les Apôtres doivent, d'après les ordres du Sauveur, l'amasser soigneusement; c'est-à-dire, les passages obscurs que la simple multitude ne peut comprendre, les maîtres de l'Eglise ou, en d'autres termes, les évêques et les prêtres, doivent les recueillir dans leur propre coeur, afin que, quand la nécessité s'en fera sentir, ils se montrent capables non-seulement de l'instruire, mais encore de la défendre. Aussi, en énumérant les qualités requises pour l'épiscopat, l'apôtre Paul déclare-t-il qu'il faut exiger d'un évêque la science des Ecritures ; voici ses paroles : « Attaché aux vérités de la foi, telles qu'on les lui a enseignées, afin qu'il soit capable d'exhorter selon la saine doctrine et de convaincre ceux qui la contredisent (3) ». Evidemment, une sainte simplicité est de beaucoup préférable à une malicieuse érudition ; toutefois, il est bon que les maîtres de l'Eglise soient doués de l'une et de l'autre; il convient qu'ils vivent saintement, puisqu'ils doivent donner l'exemple, et qu'ils soient pourvus d'une langue érudite, puisqu'ils doivent instruire les autres. Voilà pourquoi le Sauveur a dit : « Tout scribe qui a la science du royaume des cieux est semblable à un père de famille, qui tire de son trésor des choses nouvelles et anciennes (4) ». Et encore : « A ton avis, quel est le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi dans sa maison pour distribuer la

 

1. Jacq. I, 17.— 2. Jean, VI, 12. — 3. Tit. I, 9. — 4. Matth. XIII, 52.

 

 

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nourriture au temps marqué? Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur tous ses biens (1) ».

10. « Ils amassèrent donc, et remplirent douze corbeilles des morceaux des cinq pains d'orge, qui étaient restés après que tous en eurent mangé (2)». Ici, le miracle opéré par le Sauveur devient plus surprenant. Ce serait déjà un grand miracle d'avoir nourri cinq mille hommes avec cinq pains, lors même qu'il n'y aurait rien de reste; mais voici un prodige digne de toute admiration ! Non-seulement cinq mille hommes ont été rassasiés avec cinq pains, mais encore il est resté du repas tant de débris qu'on en a rempli douze corbeilles. Le nombre douze a aussi une signification mystérieuse, car les douze corbeilles représentent, non sans raison, les douze Apôtres. Une corbeille se fait avec des baguettes de bois tout commun et très-minces ; ainsi en a -t-il été des Apôtres: ils ont été choisis, non point parmi les rois et les princes, non point parmi les philosophes et les sages de ce monde, mais parmi les simples et les pêcheurs, comme les baguettes qui servent à tresser une corbeille sont des plus communes et toutes petites. En parlant d'eux, Paul n'a-t-il pas dit : « Dieu a choisi les faibles selon le monde, pour confondre les forts (3) ? » Il y a une autre raison qui rend plus parfaite la similitude entre les Apôtres et des corbeilles. Dans des corbeilles, on met l'engrais que l'on veut porter sur une terre aride, afin de la rendre plus fertile; de même, les Apôtres, remplis de la graisse de l'Esprit-Saint, ont porté la grâce qu'ils avaient reçue

 

1. Matth. XXIV, 45, 47. — 2. Jean, VI, 13. — 3. I Cor. 1, 27.

 

dans une terre aride, c'est-à-dire dans le coeur des gentils, afin d'y répandre la fécondité. Par là devait s'accomplir cet oracle du Prophète : « Le désert même s'embellira de fécondité, les collines se revêtiront de joie les pâturages se sont couverts de troupeaux, et les vallées de moissons (1)» .

11. « Or, tous ayant vu le miracle que Jésus avait fait, disaient: Celui-ci est véritablement le Prophète qui doit venir dans le monde (2)». C'est avec raison que l'Evangéliste appelle hommes ceux qui parlaient ainsi, car leur appréciation était purement humaine. En effet, à la vue d'un pareil miracle, d'un prodige si étonnant, ils auraient dû dire : Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu qui est venu dans le monde ;mais, parce qu'ils étaient des hommes et qu'ils raisonnaient en hommes, ils se taisaient sur sa qualité du Fils de Dieu et se contentaient de le déclarer prophète. Néanmoins, en le proclamant tel, ils ne se trompaient pas du tout au tout; en effet, il a lui-même dit à son propre sujet : « Un prophète n'est sans honneur que dans son pays et dans sa maison (2) ». Et encore : « Il ne convient pas qu'un prophète meure ailleurs qu'à Jérusalem (4) ». Pour nous, évitons l'erreur où ils sont tombés; le Sauveur nous a enseigné la vérité, nous avons été instruits par l'Esprit-Saint; confessons-le donc avec Pierre. « Celui-là est le Fils du Dieu vivant, (5) », qui est venu en ce monde à cause de nous et pour notre salut, et qui reviendra pour juger les vivants et les morts.

 

1. Ps. LXIV, 13, 14. —  2. Jean, VI, 14. — 3. Matth. XIII, 57. — 4. Luc, XIII, 33. — 5. Matth. XVI, 16.

 

 

QUINZIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (VIII, 1, 12) : « JÉSUS VINT EN LA MONTAGNE DES OLIVIERS, ET, AU COMMENCEMENT DU JOUR, IL PARUT DE NOUVEAU DANS LE TEMPLE, ET TOUT LE PEUPLE VINT VERS LUI; ET, S'ÉTANT ASSIS, IL LES INSTITRUISAIT ». LA FEMME ADULTÈRE.

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ANALYSE. — 1. La miséricorde de Dieu est rappelée parce fait que le Christ est venu sur la montagne des Oliviers et qu'il a paru dans le temple au commencement du jour. — 2. Le Christ s'assied; par là, il fait voir combien il s'est humilié en se faisant homme. — 3. L'orateur fait voir la sagesse du Christ, par le développement de sa réponse aux Pharisiens. — 4. De la il suit que chacun doit se juger avant de juger les autres. — 5. Le Christ accorde à la femme adultère le pardon de son péché. Autres interprétations mystiques de cette circonstance. — 6. Le Christ donne les preuves de sa puissance. — 7. Exhortation morale.

 

1. Frères bien-aimés, nous devons faire de la présente leçon du saint Evangile une étude d'autant plus approfondie, nous devons en conserver un souvenir d'autant plus durable, qu'elle nous donne une plus haute idée de la miséricordieuse bonté de notre Créateur. Vous l'avez entendu, des accusateurs méchants avaient amené devant lui une femme adultère; au lieu de la condamner à être lapidée, comme le voulait la loi de Moïse, le Sauveur força les accusateurs de cette femme à reporter leur attention sur eux-mêmes et à se prononcer sur le compte de la pécheresse avec l'indulgence qu'eût réclamée pour eux-mêmes leur propre faiblesse bien constatée. Remarquons, toutefois, que l'Ecriture emprunte d'ordinaire aux circonstances de temps et de lieu, et quelquefois de l'un et de l'autre, l'occasion d'indiquer d'avance les événements dont elle doit faire ensuite le récit; aussi, avant de raconter avec quelle miséricorde le Rédempteur a tempéré et interprété. la loi, l'Evangéliste dit-il d'abord que « Jésus vint sur la montagne des Oliviers, et» qu' « au commencement du jour, il parut de nouveau dans le temple (1) ». En effet, le mont des Oliviers représente l'infinie bonté, la grande miséricorde du Seigneur; car le mot grec oleos signifie , en latin, miséricorde ; une onction d'huile apporte d'habitude du soulagement à des membres fatigués et malades; enfin, l'huile est si légère et si pure, que si tu veux la mélanger avec n'importe quel autre liquide, elle remonte aussi vite au-dessus de ce liquide et se tient à la surface : image assez fidèle de la grâce et de la miséricorde du Seigneur. Au sujet de celle-ci, il est écrit: « Le Seigneur est bon pour tous, et sa commisération repose sur toutes ses oeuvres (2) ». Le commencement du jour représente aussi l'aurore de la grâce qui, après avoir dissipé les ombres de la loi, devait amener à sa suite le soleil brillant de la vérité évangélique. « Jésus vient donc en la montagne des Oliviers » pour montrer qu'en lui se trouve la forteresse de la miséricorde; et « au commencement du jour il paraît de nouveau dans le temple », pour nous faire en

 

1. Jean, VIII, 1, 2. — 2. Ps. CXLIV, 12.

 

tendre qu'avec la lumière naissante du Nouveau Testament, les trésors de cette même miséricorde devaient s'ouvrir et se répandre sur les fidèles, qui sont vraiment son temple.

2. Et, dit l'Evangéliste, « tout le peuple « vint vers lui, et, s'étant assis, il les instruisait (1) ». Le Christ s'assied ; par là, il nous fait voir combien il s'est humilié en se faisant homme, pour apporter à nos maux le remède de son infinie miséricorde. Voilà aussi la raison de ce précepte du Psalmiste : « Levez-vous, après que vous vous serez assis». Ou, en d'autres termes plus nets : Levez-vous, non pas avant, mais après que vous vous serez assis ; car lorsque vous vous serez vraiment humiliés, vous aurez tout lieu d'espérer que les joies célestes deviendront votre récompense. L'Evangéliste nous rapporte avec un véritable à propos que Jésus s'étant assis pour enseigner, tout le peuple vint vers lui en effet, lorsque, par l'humilité de son incarnation, il nous a eu manifesté sa miséricorde en se rapprochant de nous, ses leçons ont été reçues plus volontiers et par un grand nombre d'hommes ; car la plupart, entraînés par l'orgueil et l'impiété, en avaient précédemment fait mépris. « Ceux qui ont le coeur doux ont entendu et se sont réjouis (2) ». Ils ont loué le Seigneur avec le Psalmiste, et ils ont ensemble exalté son saint nom. Les envieux ont entendu : « Ils ont été brisés et ne se sont point repentis (3) ». Ils l'ont tenté, se sont moqués de lui, ont grincé des dents contre lui. Enfin, pour l'éprouver, ils lui amenèrent une femme surprise en adultère, et lui demandèrent ce qu'il fallait faire de cette malheureuse que la loi de Moïse condamnait à être lapidée. S'il déclarait qu'elle devait être lapidée, ils le tourneraient en ridicule pour avoir oublié les leçons de miséricorde qu'il leur avait toujours adressées ; si, au contraire, il s'opposait à sa lapidation, ils grinceraient des dents contre lui et trouveraient un motif, réel pour le condamner lui-même comme autorisant le vice et enfreignant les prescriptions de la loi. Mais à Dieu ne plaise que l'imbécillité terrestre ait trouvé de quoi dire et que la sagesse d'en haut n'ait

 

1. Jean, VIII, 2. — 2. Ps. XXXIII, 2. — 3. Id. XXXIV, 16.

 

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pas trouvé de quoi répondre ! A Dieu ne plaise que l'impiété aveugle ait pu empêcher le soleil de justice d'éclairer le monde ! « Jésus donc, se baissant, écrivait avec son doigt sur la terre (1)». L'inclinaison de Jésus était l'emblème de l'humilité ; le doigt, facile à plier à cause des articulations dont il se compose, symbolisait la subtilité du discernement. Enfin, la terre était la figure du coeur humain, qui peut être indifféremment le principe de bonnes ou, de mauvaises actions. On demande donc au Sauveur de porter son jugement sur le compte de la pécheresse : il ne se prononce pas immédiatement, mais, avant de le faire, « il se baisse et il écrit avec son doigt sur la terre », puis il acquiesce à l'instante demande des accusateurs, et dit ce qu'il pense. Par là il nous donne un modèle de conduite, pour le cas où nous verrions le prochain faire quelques écarts : avant de le juger et de porter contre lui une sentence de condamnation, descendons humblement dans notre propre conscience, puis, avec le doigt du discernement, débrouillons l'écheveau de nos oeuvres, et par un examen attentif faisons la part de ce qui plaît à Dieu et la part de ce qui lui déplaît: c'est le conseil que nous donne l'Apôtre : « Mes frères », dit-il, « si quelqu'un est tombé par surprise en quelque péché,   vous autres, qui êtes spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur, chacun de vous réfléchissant sur soi-même et craignant d'être tenté comme lui (2) ».

2. « Et comme ils continuaient à l'interroger, il se releva et leur dit : Que celui de vous qui est sans péché jette contre elle la première pierre (3) ». De ci et de là les scribes et les pharisiens tendaient au Sauveur des lacets et des piéges, supposant que, dans ses décisions, il se montrerait dur ou infidèle à la loi ; mais il voyait leurs malices, déchirait leurs filets aussi facilement qu'une toile d'araignée, et ne cessait de se montrer aussi juste que bon et miséricordieux dans ses jugements ; aussi cette parole du Psalmiste, que nous avons citée, trouvait-elle en lui son parfait accomplissement : « Ils ont été brisés et ne se sont point repentis (4) ». Ils ont été brisés, afin qu'ils ne pussent enserrer le Sauveur dans les mailles de leurs fils, et ils ne se sont point convertis, pour pratiquer, à son exemple, les oeuvres de miséricorde. Veux-tu

 

1. Jean, VIII, 6.— 2. Galat, VI, 1.— 3. Jean, VIII, 7.— 4. Ps. XXXIV, 16.

 

apprendre comment la bonté du Christ a tempéré la rigueur de la loi ? Le voici : « Que celui de vous qui est sans péché ». Veux-tu aussi connaître l'équité de son jugement? « Jette contre elle la première pierre » . Si, dit-il, Moïse nous a commandé de lapider la femme adultère, ce n'est pas à des pécheurs, mais à des justes, qu'il appartient d'exécuter ses ordres. Commencez d'abord vous-mêmes par accomplir la loi : alors, bâtez-vous de lapider la coupable, parce que vos mains sont innocentes et que votre coeur est pur. Accomplissez d'abord les prescriptions spirituelles de la loi ; ayez la foi, pratiquez la miséricorde, respectez la vérité; alors vous aurez le droit de juger des choses charnelles. Après avoir prononcé son jugement, le Sauveur «se baissa de nouveau, et il écrivit sur la terre (1)». Ne pourrait-on pas expliquer ce mouvement d'après ce qui a lieu d'ordinaire dans le monde? En présence de ces tentateurs de mauvaise foi, ne s'est-il point baissé, n'a-t-il pas voulu écrire sur la terre et regarder d'un autre côté, pour laisser libres de partir des hommes que sa réponse écrasante disposait plutôt à s'éloigner bien vite qu'à le questionner davantage ?

4. Enfin, « en entendant ces paroles, ils « s'en allèrent l'un après l'autre, les vieillards « les premiers (2) ». Avant de porter son jugement, et après l'avoir porté, le Sauveur s'est baissé et il a écrit sur la terre; c'était là-nous avertir, en figure, de commencer par reprendre notre prochain, quand il manque à ses devoirs, puis, après, avoir exercé envers lui le ministère de correction fraternelle, de nous examiner nous-mêmes humblement et avec soin ; car il pourrait se faire que nous soyons personnellement coupables des fautes que nous reprochons à eux ou à tous autres. Voici, en effet, ce qui arrive souvent : on condamne, par exemple, un meurtrier public, et l'on ne remarque pas qu'on a soi-même le coeur gâté par les sentiments d'une haine plus coupable. Ceux qui accusent les fornicateurs lie font pas attention à la peste de l'orgueil hautain que leur suggère l'idée de leur chasteté. On blâme les ivrognes, et l'on n'ouvre pas les yeux sur l'envie dont on se trouve rongé. En des circonstances si dangereuses, quel remède employer,? comment nous préserver du mal? Le voici : Quand nous en

 

1. Jean VIII, 8. — 2. Ibid. 9.

 

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voyons un autre tomber dans le péché,baissons-nous aussitôt, c'est-à-dire jetons humblement les yeux sur les fautes que la fragilité de notre nature ne nous permettrait pas d'éviter, si la bonté divine ne venait nous soutenir. Ecrivons sur la terre ; en d'autres termes, discutons avec soin l'état de notre âme et demandons-nous si nous pouvons dire avec. le bienheureux Job : « Notre coeur ne nous reproche rien pour tout le cours de notre vie (1)» ; et, s'il nous reproche quelque chose, rappelons-nous, et ne l'oublions pas, que Dieu est supérieur à notre coeur, et qu'il sait tout.

5. Nous pouvons donner encore une autre interprétation de la conduite de Notre-Seigneur au moment où il allait accorder à la femme adultère son pardon : il a voulu écrire avec son doigt sur la terre, pour montrer qu'il a lui-même autrefois écrit le décalogue de la loi avec son doigt, c'est-à-dire par l'opération du Saint-Esprit. Il était juste que la loi fût écrite sur la pierre, puisque Dieu la donnait pour dompter le coeur si dur et si rebelle de son peuple. Il n'était pas moins convenable que le Christ écrivît sur la terre, puisqu'il devait donner la grâce du pardon aux hommes contrits et humbles de coeur, afin de leur faire porter des fruits de salut. C'est à juste titre que nous voyons se baisser et écrire avec son doigt sur la terre Celui qui s'était autrefois montré sur le sommet de la montagne et avait écrit de sa main sur des tables de pierre ; de fait, en s'humiliant jusqu'à se revêtir de notre humanité, il a répandu dans le coeur fécond des fidèles l'esprit de grâce, après avoir, du haut de la montagne où il apparaissait aux yeux de tous, donné précédemment de durs préceptes à une nation endurcie. C'est chose bien à propos, qu'après s'être baissé et avoir écrit sur la terre, le Christ se soit redressé et qu'il ait alors laissé tomber de ses lèvres des paroles de pardon ; car ce qu'il nous a fait espérer en venant partager notre faiblesse humaine, il nous l'a miséricordieusement accordé en vertu de sa puissance divine. « Jésus, s'étant relevé, lui dit : « Femme, où sont ceux qui t'accusaient ? Personne ne t'a condamnée? Elle lui répondit: « Non , Seigneur (2) ». Personne n'avait osé condamner cette pécheresse, parce que chacun des accusateurs avait déjà reconnu en lui-même des sujets bien autrement graves de

 

1. Job, XXVIl, 6. — 2. Jean, VIII, 10.

 

condamnation. Mais voyons comment, après avoir écrasé les accusateurs sous le poids de . la justice, le Sauveur ranime le courage de d'accusée ; voyons de quelle ineffable bonté il lui donne le gage : « Et moi, je ne te con« damnerai pas non plus ; va, et ne pèche « plus à l'avenir (1)». Alors s'accomplit la parole que le psalmographe avait prononcée en chantant les louanges du Seigneur: « Regardez, et, dans votre majesté, marchez et régnez, à cause de la vérité, de la clémence « et de la justice, et votre droite se signalera par des merveilles (2)». Le Christ règne à cause de la vérité, parce qu'en enseignant au monde le chemin de la vérité, il ouvre à la multitude des croyants les portes de son glorieux royaume. Il règne à cause de la clémence et de la justice, car plusieurs se soumettent à son empire en le voyant si bon à délivrer de leurs péchés ceux qui se repentent, et si juste à condamner à cause de leurs fautes ceux qui y persévèrent ; si clément à accorder le bienfait de la foi et des vertus célestes, si juste à récompenser éternellement les mérites de la foi et les luttes des vertus célestes. « Votre droite l'a signalé par des merveilles ». Car Dieu, habitant dans l'homme, a montré qu'il était admirable dans tout ce qu'il faisait et enseignait : et, au surplus, qu'il évitait toujours, avec une merveilleuse prudence, tous les piéges que l'astuce raffinée de ses ennemis pouvait imaginer de lui tendre. « Ni moi non plus, je ne te cou« damnerai pas ; va, et ne pèche plus à l'avenir ». Qu'il est bon et miséricordieux ! Il pardonne les péchés passés. Qu'il est juste, et comme il aime la justice ! Il défend de pécher davantage.

6. Mais plusieurs étaient capables de douter si Jésus, qu'ils savaient être un vrai homme, pouvait remettre les péchés : il daigne leur montrer plus clairement ce que, par la volonté de Dieu, il peut faire. Après s'être débarrassé de ceux qui étaient venus l'éprouver si méchamment, et avoir pardonné à la pécheresse son adultère, il parle de nouveau aux Juifs et leur dit: « Je suis la lumière du monde; celui qui me suit, ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie (3) ». Par ces paroles, il fait voir d'une manière éclatante non-seulement en vertu de quelle autorité il a accordé à la femme

 

1. Jean, VIII, 11. — 2. Ps. XLIV, 6. — 3. Jean, VIII, 12.

 

 

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adultère le pardon de ses fautes, mais encore ce qu'il a voulu nous enseigner en se rendant sur le mont des Oliviers, en venant de nouveau dans le temple au commencement du jour, en écrivant avec son doigt sur la terre ; par là il nous a figurativement enseigné qu'il est le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, que c'est lui qui met l'homme en possession de la lumière indéfectible, et qu'il est tout à la fois l'auteur de la loi et de la grâce. « Je suis la lumière du monde ». C'était dire en d'autres termes : « Je suis la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde (1)». Je suis le soleil de justice qui brille aux yeux de ceux qui craignent Dieu. Je me suis caché derrière le nuage de la chair, non pour me dérober aux regards de ceux qui me cherchent, mais pour ménager leur faiblesse ; ainsi pourront-ils guérir les yeux de leur âme, purifier leurs coeurs par la foi et mériter de me voir moi-même. Car, « bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (2) ». « Quiconque me suit, ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie ». Quiconque, en ce monde, suivra mes préceptes et mes exemples, n'aura pas à redouter, pour l'autre, les ténèbres de la damnation ; au contraire, il contemplera la lumière de vie, au sein de laquelle il puisera l'immortalité.

7. Mes frères, puisse la foi, qui agit par la charité, nous faire marcher, en cette vie, à la lumière de la justice : ainsi mériterons-nous de voir face à face celle dont la vue récompensera et augmentera le mérite de notre

 

1. Jean, I, 9. — 2. Matth., V, 8.

 

charité; car le Christ nous l'a affirmé en ces termes : « Celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et, moi aussi, je l'aimerai et je me montrerai moi-même à lui (1)». Approchons-nous, avec toute l'ardeur dont nous sommes capables, de celui qui se trouvait ostensiblement sur la montagne des Oliviers. « Le Seigneur son Dieu l'a sacré d'une onction de joie qui l'a élevé au-dessus de ceux qui doivent la partager (2)», afin qu'il daigne nous rendre participants de cette onction qu'il a reçue, c'est-à-dire de la grâce spirituelle ; néanmoins, nous ne mériterons d'entrer en partage avec lui qu'à la condition d'aimer la justice et de haïr l'iniquité, car avant de prononcer les paroles précitées, le Psalmiste a dit aussi du Christ : « Vous avez chéri la justice et détesté le péché (3) ». Par là, sans doute, le Prophète a voulu faire l'éloge du chef; mais il a prétendu encore montrer aux membres qui pourraient un jour en dépendre la manière dont ils devraient se conduire. Souvenons-nous que le Sauveur est venu dans le temple au commencement du jour, et faisons tous nos efforts pour que notre Créateur trouve en nous un temple ; écartons de nous les ténèbres du vice, marchons à la lumière des vertus : alors Dieu daignera visiter nos coeurs, il nous formera à la pratique des enseignements célestes, et toutes les souillures qui pourraient se rencontrer en nous disparaîtront par l'effet de la bonté de ce Dieu qui vit et règne avec le Père, dans l’unité du Saint-Esprit, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Jean, XIV, 21.— 2. Ps. XLIV, 8. — 3. Ibid.

 

 

SEIZIÈME SERMON. SUR, CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (XIII, 16-32) : « JÉSUS DIT A SES APÔTRES : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS : LE, SERVITEUR N'EST PAS PLUS GRAND QUE SON MAÎTRE, NI L'APÔTRE PLUS GRAND QUE CELUI QUI L'A ENVOYÉ ». TRAHISON DE JUDAS.

 

ANALYSE.— 1. Election de Judas. — 2. Prescience du Christ. — 3. Il confère à ses ministres le droit qu'il a d'être honoré.— 4. Usage des Grecs relativement au jour de Pâques.— 5. Le trouble de l'âme n'est pas en contradiction avec le christianisme. — 6. Le Christ donne à supposer le crime de Judas, mais il n'en parle pas ouvertement. — 7. Question de Jean. — 8. De quelle manière Satan entra, dans le coeur de Judas, qui était déjà possédé du diable.— 9. Son crime n'a pas été commandé par le Christ. — 10. Le Sauveur a interdit, non pas la possession de l'argent, mais les mauvaises dispositions avec lesquelles on pourrait le posséder. — 11. Impudente méchanceté de Judas. — 12. Glorification du Fils de l'homme.

 

1. Le Sauveur ne donne pas à penser que Judas doive partager, plus tard, le bonheur de ceux qui auront fait ce que le Maître a enseigné et fait lui-même ; car voyez ce qui suit : « Je ne vous parle pas de vous tous : je connais ceux que j'ai choisis. Mais il faut que cette parole de l'Ecriture soit accomplie : Celui qui mange le pain avec moi, lèvera le pied contre moi (1)». Judas a levé son pied contre lui , c'est-à-dire , qu'il l'a écrasé autant qu'il a pu. Une autre version du Psautier dit ceci : « L'homme de ma paix, de ma confiance, qui mangeait à ma table, s'est insolemment élevé contre moi (2)». Le Seigneur a choisi Judas pour ce qui est advenu de lui, et pour le salut des autres ; quant aux onze, il les a élus, afin d'en faire ses imitateurs et de les rendre heureux. Aussi a-t-il dit en un autre endroit : « Je vous ai choisis « au nombre de douze, et l'un de vous est un démon (3) ».

2. « Je vous dis ceci maintenant avant que « la chose arrive, afin que, quand elle sera « arrivée, vous reconnaissiez ce que je suis ( 4)». Jusqu'alors, j'ai été patient; je me suis tu ; mais aujourd'hui, je vous signale le traître avant qu'il fasse ce qu'il va bientôt faire : au moins, plus tard, vous croirez que je suis celui-là même au sujet duquel l'Ecriture a prédit ces choses.

3. Après avoir, par son exemple, appris à ses Apôtres à supporter les humiliations et les coups de pied, le Christ leur parle de

 

1. Jean, XIII, 8. — 2. Ps. XC, 10.— 3. Jean, VI, 71.— 4. Id. XIII, 19.

 

l’honneur qui devra des consoler, et qui consistera en ce que le Père lui-même sera reçu en leur personne. « En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque reçoit celui que j'aurai envoyé, me reçoit moi-même ; et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé (1) ». Dans ces paroles, le Christ n'établit pas l'unité de nature entre celui qui envoie et l'envoyé, mais il prouve que l'envoyé possède l'autorité de celui qui lui a confié sa mission. De là il suit que si, en recevant un envoyé, on voit en lui celui qui l'a envoyé, on doit reconnaître le Christ dans la personne de Pierre, c'est-à-dire le maître dans son serviteur, comme aussi le Père dans la personne du Christ, ou, en d'autres termes, celui qui a engendré en son Fils unique.

4. Il faut examiner très-attentivement la question de savoir pourquoi la cène précitée a eu lieu avant le jour de Pâques, si elle est la même que celle dont il est question un peu plus loin. Nous avons dit précédemment que le jour des azymes se prend indifféremment pour celui de Pâques, et le jour de Pâques pour ceux des azymes, dont le premier et le dernier se célébraient plus solennellement que les autres. Voilà pourquoi Jean a dit : « Avant le jour de la fête de Pâques », donnant le nom de Pâques au premier jour de la solennité du lendemain, c'est-à-dire à la sixième férie. Chez les Grecs, ce n'est pas le jour, au soir duquel tombait la quatorzième lune, mais seulement le suivant qui

 

1. Jean, XIII, 20.

 

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s'appelle le jour de l'immolation de l'Agneau; car ils disent que le Sauveur a anticipé, et qu'il a mangé l'Agneau pascal avec ses disciples à la cinquième férie. Suivant eux, par conséquent, il a institué le sacrement de son corps et de son sang à un moment où l'on mangeait encore du pain fermenté : de là vient leur usage d'offrir le sacrifice avec du pain levé. Ce serait donc, à les entendre, le jour même de Pâques, à midi, que le Christ aurait été crucifié : pour le prouver, ils allèguent ceci, que les Juifs n'ont pas voulu entrer dans le prétoire, c'est-à-dire dans la maison de Pilate, parce qu'ils craignaient de se souiller, et qu'ils devaient manger la Pâque. Voici la raison de leur interprétation : Par le mot Pâque, ils n'entendent que la manducation de l'Agneau. Mais comme leur opinion contredit formellement le récit de trois évangélistes, ils soutiennent, sans rougir, que Jean les a rectifiés sur ce point : or, il est constant que tous ces écrivains ont parlé dans le même sens ; car s'ils s'étaient trompés, ne fût-ce que sur un seul fait, ils eussent été moins dignes de foi sur tous les autres.

5. « Jésus, ayant dit ces paroles, fut troublé en son esprit, et il protesta, en disant : En vérité, en vérité, je vous le dis : l'un de vous me trahira (1) ». Il proteste, c'est-à-dire il fait connaître d'avance un crime encore caché, afin que le traître, se voyant découvert, déteste sa faute. Toutefois, il ne le désigne pas nominativement; car si celui-ci était accusé en face, il pourrait devenir plus effronté. Le Sauveur parle d'un scélérat en général, afin que le coupable fasse pénitence. Le Dieu tout-puissant se trouble et personnifie ainsi en lui-même les impressions diverses dont notre faiblesse se trouve affectée. Aussi, quand nous éprouvons du trouble, ne devons-nous pas nous désoler outre mesure. Arrière les philosophes qui argumentent pour démontrer que l'âme du sage est à l'abri du trouble ! Que l'esprit du chrétien se trouble donc, non sous l'effort du malheur, mais sous l'influence de la charité, Cette agitation intérieure qu'éprouve Jésus-Christ signifie que la charité doit les jeter dans le trouble, lorsqu'une cause urgente force le Seigneur à séparer la zizanie du bon grain avant le temps de la moisson.

6. « Et ils furent contristés, et chacun d'eux

 

1. Jean, XIII, 21.

 

« commença à lui dire : Est-ce moi,       Seigneur (1) ? » Les onze Apôtres savaient bien qu'ils n'avaient jamais pensé à quelque chose de pareil ; mais ils aiment mieux en croire à leur Maître qu'à eux-mêmes, et, sous l'impression de la crainte que leur inspire leur fragilité, ils deviennent tristes, et ils le questionnent sur une faute dont ils n'ont pas conscience. Il leur dit : « Un de vous, qui trempe sa main dans le plat avec moi, me livrera (2)». Pendant que tous les autres, dans le sentiment de la consternation , retirent leurs mains et cessent de manger, Judas, lui, porte la main dans le bassin avec l'impudence qu'il doit mettre à livrer son Maître son but était, par son audace, de faire croire à la pureté de sa conscience. Il faut noter ici que les douze Apôtres puisaient tous, à la ronde, dans le même vase avec le Seigneur; car la salle à manger, où ils se trouvaient, était couverte de tapis, et ils mangeaient à la mode antique, presque couchés. S'il en eût été différemment, si aucun des autres n'avait tendu la main pour toucher aux aliments du Sauveur, il est sûr que, en trempant sa main, le traître se serait formellement déclaré. Ce que Matthieu désigne sous le nom de bassin (3), Marc l'appelle plat (4). L'un indique ainsi la forme quadrangulaire du vase, et l'autre sa fragilité. « Or, le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi (5) !» Le Christ prédit le châtiment du coupable, afin de le corriger par la crainte, puisqu'il reste insensible à la honte. Aujourd'hui encore , malheur au méchant qui s'approche de nos saints autels, et dont le coeur est souillé d'un crime ! « Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût jamais né (6) ». S'il était mort dans le sein de sa mère, s'il n'était pas né vivant, cela aurait mieux valu pour lui, en comparaison du châtiment qu'il s'est ensuite attiré. C'est ainsi qu'on dit : L'eau de la mer de Pont est plus douce, c’est-à-dire moins salée que celle des autres mers; pour se servir de termes plus en usage et plus simples, on dit encore: Mieux vaut ne pas vivre que vivre mal, comme on dit en parlant d'un mauvais sujet : Mieux vaudrait pour lui n'avoir jamais existé.

7. « Ils se regardaient donc l'un l'autre, ne

 

1. Matth. XXVI, 22. — 2. Marc, XIV, 20. — 2. Matth. XXVI, 26. — 3. Marc, XIV, 20. — 4. Matth. XXVI, 21. — 5. Ibid.

 

 

sachant de qui il parlait (1) » et se demandant mutuellement lequel d'entre eux devait agir ainsi. « Mais l'un d'eux, que Jésus aimait, reposait sur le sein de Jésus  (2)». Qu'est-ce que l'Evangéliste a voulu dire par ces mots : « Sur le sein ? » Il l'explique un peu plus loin par ces autres paroles : « Sur la poitrine de Jésus ». C'était Jean, que Jésus n'aimait pas plus que les autres, mais avec lequel il était plus familier, à cause de sa jeunesse et de sa parenté, et parce qu'il était vierge dans les desseins du Sauveur, Jean devait être le modèle des contemplatifs. En qualité d'historien, cet Evangéliste avait pour habitude de parler de lui-même, quand il en était question, comme il aurait parlé d'un autre sous le nom de sein est désignée la source où il a puisé la connaissance des secrets de la divinité. « Simon Pierre lui fit signe et lui demanda : Quel est celui dont il parle ? Ce disciple donc, s'étant penché sur la poitrine de Jésus, lui dit : Qui est-ce ? Jésus lui répondit : Celui à qui je donnerai un morceau de pain trempé (3) ». Pierre adresse à Jean sa question, non par paroles, mais par signe : à son tour, Jean interroge familièrement le Seigneur qui lui fait, à voix basse, connaître le traître.

8. « Et ayant trempé un morceau de pain, il le donna à Judas Iscariote, fils de Simon; et après qu'il eut pris la bouchée de pain, Satan entra en lui (4)». Le Sauveur désigne aux autres disciples, en lui donnant une bouchée de pain trempé, celui qui doit le trahir ; et peut-être, en trempant ce morceau de pain, a-t-il voulu donner un emblème de la fourberie de Judas. Car tout ce qu'on trempe n'en est pas, par là même, purifié : il arrive qu'on trempe certaines choses et que, en les trempant, on les salit. Mais, enfin, supposons que cette action du Sauveur était le signe de quelque chose de bon ; alors, Judas s'est mis en désaccord avec ce que figurait cette action, et c'est avec justice qu'il en a été bientôt puni. Remarque bien que Satan était entré dans le tueur de Judas, au moment où il avait fixé, d'accord avec les Juifs, le prix du sang du Sauveur : c'est ce que Luc nous rapporte. Quand le traître était venu à la cène, il avait donc le diable dans sa pensée ; mais lorsqu'il eut mangé le pain trempé, Satan entra en lui, non plus pour le tenter, mais

 

1. Jean, XIII, 22. — 2. Ibid. 28. — 3. Ibid. 24, 26. — 4. Ibid. 26, 27.

 

pour y demeurer comme dans sa propriété à lui. Il pénètre donc dans le coeur des méchants quand, non content de diriger leurs pensées vers le mal, il les décide à le commettre. Pour le cas présent, nous devons comprendre que le diable prit plus entièrement possession de Judas : de même, au jour de la Pentecôte, les Apôtres ont reçu avec plus d'abondance le Saint-Esprit, qu'ils avaient déjà reçu après la résurrection, au moment où le Sauveur avait soufflé sur eux et leur avait dit: « Recevez l'Esprit-Saint (1) ».

9. « Jésus lui dit : Fais promptement ce que tu fais (2) ». Il est évident que, par ces paroles, le Christ n'a pas commandé à Judas de commettre son crime : il n'a fait que le lui prédire et lui donner pouvoir sur lui-même. L'intention étant réputée pour le fait, le traître n'avait donc qu'à donner libre cours à son envie, et à ,exécuter le crime qu'il avait déjà commis dans sa pensée. Jésus hâte, pour le bien éternel des fidèles, l'accomplissement entier de ce que Judas a le dessein de faire sans espoir d'en profiter. Il y en a, en effet, beaucoup pour faire, comme lui, le bien, mais qui n'en tirent aucun avantage.

10. « Mais aucun de ceux qui étaient à table ne sut pourquoi il lui avait dit cela ; et, comme Judas portait la bourse, quelques-uns pensaient que Jésus lui avait dit : « Achète ce qui nous est nécessaire pour la fête , ou donne quelque chose aux pauvres (3)». Le Sauveur avait une bourse où se trouvait renfermé ce que les fidèles lui offraient pour subvenir aux besoins de ses disciples. Telle est l'origine des biens d'églises : de là, nous devons conclure qu'en nous ordonnant de ne point nous inquiéter du1endemain, Jésus-Christ n'a point prétendu défendre aux saints de posséder de l'argent : ce qu'il leur a interdit, c'est de servir Dieu pour l'argent et d'abandonner la justice dans la crainte de manquer du nécessaire.

11. « Judas, celui qui le trahissait, répondant, lui dit : Maître, est-ce moi (4) ? » Il a peur que son silence le trahisse aux yeux des autres, aussi interroge-t-il, à son tour, le Sauveur. Par cette parole : « Maître », il se montre affectueux et flatteur; il l'appelle son Maître, comme pour s'excuser de son crime. « Il lui répondit : Tu l'as dit (5) ». On parle par

 

1.  Jean, XX, 22. — 2. Id. XIII, 27. — 3. Ibid. 28, 29. — 4. Matth. XXVI, 25.— 5. Ibid.

 

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la pensée, car il est écrit : « Ils se dirent en eux-mêmes (1) ». Il se trouve donc confondu à ces mots : « Tu l'as dit », qui, pourtant, n'indiquent pas formellement aux autres Apôtres ce qu'il en est réellement; car on peut les comprendre en ce sens que Jésus voulait dire : Je ne l'ai pas dit. « Aussitôt que Judas eut pris ce morceau, il sortit ; or il était nuit (2)». Pour avoir mal reçu ce bienfait et avoir poussé la présomption jusqu'à le recevoir, il a mis le comble à sa faute et il en est venu jusqu'à se séparer ouvertement de son Maître. La nuit et le mystère sont choses d'accord, car ce Judas, qui sortit, n'était-il pas enfant des ténèbres, et ce qu'il faisait n'était-ce pas une oeuvre ténébreuse ?

12. « Quand il fut sorti, Jésus dit : Maintenant le Fils de l'homme est glorifié et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu le glorifiera aussi en lui-même, et bientôt il le glorifiera (3) ». Après la sortie de Judas, à cause de qui Jésus avait dit : « Vous n'êtes pas tous purs (4) », il ne resta plus que ceux qui étaient purs avec celui qui les avait purifiés. C'était là le symbole de la gloire dont le Christ jouira, lorsque les méchants se seront séparés de lui, et qu'éternellement avec lui demeureront les saints. En effet, lorsque le monde passera, tous les chrétiens, sans exception, seront purs. Le signe est parfois employé pour la chose signifiée ainsi l'Écriture ne dit pas que la pierre figurait le Christ, mais qu'elle était le Christ ; c'est pourquoi le Sauveur dit, non pas : Voilà

 

1. Matth. XXVI, 22.— 2. Jean, XI, 30.— 3. Ibid. 31, 34.— 4. Ibid.10.

 

qui annonce que le Christ sera glorifié, mais voilà que le Fils de l'homme a été glorifié; ou bien, en d'autres termes: Dieu a été glorifié en lui, car voilà ce que c'est que la glorification du Fils de l'homme. On dirait qu'il a voulu expliquer sa pensée en ajoutant ces paroles : « Si Dieu a été glorifié en lui », parce qu'il est venu faire, non point sa propre volonté, mais celle de son Père, « Dieu  le glorifiera aussi en lui-même, et bientôt se fera cette glorification (1)». Immédiatement après sa mort, son humanité ressuscitera pour ne jamais plus mourir ; et ce sera la preuve évidente que Dieu habite en lui, puisqu'il lui rendra la vie. On peut encore dire que ce qui va se faire, on le considère comme déjà fait : il est, par conséquent, possible d'expliquer encore ainsi ce passage Voilà qu'à la suite de Judas s'approchent les hommes qui ont acheté la vie du Fils de l'homme, et, avec eux, ses tourments et sa mort ; mais c'est là précisément la source de sa gloire, le principe de son triomphe. Alors le Fils de l'homme sera glorifié; car, par le ministère de son âme, qu'il ne tardera pas à rendre, les saints, qui attendent dans les ténèbres, verront Dieu. Voilà le sens de ces paroles : Dieu sera glorifié en lui. Et si Dieu est glorifié en lui, c'est-à-dire dans ses membres, comme nous l'avons expliqué, il est certain que « Dieu le glorifiera aussi en lui-même, et le glorifiera bientôt »; car il ne différera pas de ressusciter lui et les autres à l'immortalité.

 

1. Jean, XIII, 31, 32.

 

 

DIX-SEPTIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (XVI, 23-30) : « JÉSUS DIT A SES DISCIPLES : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS : SI VOUS DEMANDEZ QUELQUE CHOSE A MON PÈRE, EN MON NOM, IL VOUS LE DONNERA ». LA PRIÈRE.

 

ANALYSE. — Il faut prier lors même que nous n'obtiendrions pas ce que nous demandons. — 2. Il y a des méchants qui demandent. — 3. D'autres sollicitent des biens temporels, ou bien, ce sont des bons qui demandent de bonnes choses, mais pour des personnes qui en sont indignés. — 4. Dieu remet parfois à un autre temps pour accorder aux bons les bonnes choses (653) qu'ils sollicitent de lui. — 5. Il y a des saints qui demandent des choses contraires au salut de leur âme. — 6. Qu'est-ce que demander au nom du Christ ? — 7. Que faut-il spécialement demander ? — 8. De l'habitude de Jésus de parler en paraboles. — 9. Le Christ prie en qualité d'homme, et, comme Dieu, il exauce. — 10. L'homme n'aime pas Dieu avant d'en être aimé. — 11. Dans le Christ il y a deux natures. — 12. Le propre de Dieu, c'est de lire dans le fond des coeurs.

 

1. Le Seigneur Jésus-Christ, qui nous donne la grâce de pratiquer la vertu et qui récompensera nos mérites, sait parfaitement que, par nature, l'homme ne peut rien avoir de bon en lui-même, si la grâce divine ne vient à son aide ; car il a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire (1) ». Aussi, en un autre endroit, nous presse-t-il de toujours demander, de réitérer nos prières jusqu'à devenir importuns. Voici en quels termes il nous donne cette avertissement : « Demandez et vous recevrez , cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira (2) ». II ne veut pas qu'aucun d'entre nous désespère de la réussite de sa demande, pourvu, toutefois, que nous ne nous lassions pas de prier; il veut même nous inspirer une vive confiance ; c'est pourquoi il nous dit au commencement de cette leçon : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera (3) ». Nous devons remarquer ici que, en nous exhortant à prier, le Sauveur prétend nous faire trouver dans ses dons gratuits une source de mérites. Avant que nous lui adressions notre demande, il sait ce qu'il nous faut, et s'il nous engage à le prier, c'est afin de trouver en nous la cause d'une juste récompense. « Quiconque demande reçoit », nous dit-il

« celui qui cherche trouve, et l'on ouvre à celui qui frappe (4)». Peut-être, et parce que nous ne les comprenons pas bien, nous laissons-nous troubler par ces paroles : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera » ; car nous savons, pour l'avoir lu, que non-seulement des hommes de minime perfection, mais même l'apôtre Paul, qui était d'une sainteté si éminente, ont demandé quelque chose à Dieu et ne l'ont pas obtenu.

2. Afin que la véracité des promesses divines nous apparaisse plus clairement, il nous faut passer en revue les diverses classes de personnes qui prient Dieu, et les causes pour lesquelles elles obtiennent ou n'obtiennent pas ce qu'elles désirent. Il peut arriver parfois que dans l'oraison on demande de bonnes

 

1. Jean, XV, 5.— 2. Id. XVI, 24.— 3. Id. XIII, 23.— 4. Matth. VII, 8.

 

choses, mais que le solliciteur soit un méchant et ne mérite pas d'être exaucé par le Seigneur. Ils espèrent inutilement que Dieu écoutera favorablement l'expression de leurs voeux, ceux qui ne veulent point écouter ses leçons; car Salomon a dit : « Celui qui bouche ses a oreilles pour ne pas entendre la loi, sa prière sera exécrable devant Dieu (1)».

3. D'autres fois, ce sont des hommes charnels qui demandent des choses non moins charnelles ; aussi Dieu ne les exauce-t-il pas. C'est à eux que le bienheureux apôtre Jacques adresse ces paroles : « Vous demandez et vous ne recevez point, parce que vous demandez mal, ne cherchant qu'à satisfaire vos passions ». Quelquefois encore des bons demandent de bonnes choses; mais les dispositions de ceux à qui ils s'intéressent sont mauvaises et s'opposent à ce que leurs prières réussissent. Tels étaient celles des personnes au sujet desquelles le Seigneur disait à Jérémie : « Toi donc, ne prie pas pour ce peuple, ne m'adresse pour eux ni cantique ni demande, et ne t'oppose pas à moi, parce que je ne t'exaucerai point (2) ». Et : « En vain Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, mon âme n'est plus à ce peuple (3) ». N'allons pas cependant nous imaginer que nous n'acquérons aucun mérite, quand nous prions pour des pécheurs et que nous ne sommes pas jugés dignes d'être exaucés : si, en effet, ils ne méritent pas le succès des demandes que nous adressons à Dieu pour eux, notre bonne intention n'obtiendra pas moins sa récompense. Voilà pourquoi le Sauveur ne s'est point borné à dire : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il le donnera »; il a ajouté, à ce dernier mot, un autre mot : « Il vous le donnera ». C'était dire, en d'autres termes: Si les personnes, pour lesquelles vous postulez ne méritent pas de recevoir la grâce demandée, vous aurez, vous, la récompense des sentiments charitables qui vous animent. « Et ma prière se retournera vers moi (4) ».

4. Enfin, si ce sont des saints, et qu'ils

 

1. Eccli. XXXIII, 15. — 2. Jérém. VII, 16. — 3. Id. XV, 1. — 4. Ps. XXXIV, 13.

 

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sollicitent des choses saintes, il peut se faire que leur demande ne soit pas exaucée dans le temps présent : elle le sera évidemment dans le temps avenir. En effet, l’Eglise n'adresse-t-elle pas tous les jours à Dieu cette prière : « Que votre règne arrive (1) ? » Et cette prière ne s'accomplit pas tout de suite, mais on compte sûrement en voir l'effet après le jugement universel.

5. Lorsque, sans le savoir, les saints demandent des choses nuisibles à leur âme, il arrive, par un secret jugement de Dieu, qu'ils sont exaucés, non pas suivant leurs désirs, mais dans l'ordre de leur salut. Mieux vaut, à beaucoup près, être exaucé en vue de notre salut qu'en raison de notre volonté. Pour vous donner de ma pensée une idée plus sensible, prenons, comme exemple, deux personnages, l'un bon et l'autre méchant, dont le premier a prié sans rien obtenir, dont le second a demandé et obtenu la réalisation de ses voeux. N'allez pas dire, dans le secret de votre coeur Celui qui â été exaucé était peut-être juste devant Dieu ; celui qui a inutilement sollicité le Seigneur était peut-être un méchant. Nous supposons un méchant, dont les mauvaises dispositions ne puissent laisser place à aucun doute, et un juste dont la sainteté soit évidente pour tous : je veux parler de l'apôtre Paul et du diable. Y a-t-il un seul homme pour nier que le diable soit le père de 1a méchanceté, surtout quand le bienheureux Job à dit de lui : « Il envisage tout ce qu'il y a de superbe, il est le roi de tous les enfants d'orgueil (2) ? » Peut-on élever le moindre doute sur la sainteté de l'apôtre Paul, pour le temps qui a suivi sa conversion, surtout quand son juge lui-même lui a rendu ce témoignage flatteur : « Cet homme est « pour moi un vase d'élection qui portera a mon nom devant les gentils, devant les « rois et devant les enfants d'Israël (3) ? » Cependant le diable a fait à Dieu une demande, et il a réussi ; l'Apôtre en a fait aussi une, et il a échoué. Le diable a demandé le pouvoir de porter atteinte à la fortune de Job, et Dieu lui a répondu : « Tout ce qu'il possède est en ton pouvoir (4) ». Paul a demandé que l'aiguillon de la chair lui fût enlevée (5), et il n'a rien obtenu. Lequel des deux, du diable ou de l'Apôtre, a été le mieux exaucé? Le diable a vu

 

1. Matth. VI, 10. — 2. Job, XLC, 25.— 3. Act, IX, 15. — 4. Job, I, 12. — 5. II Cor. XII, 7-9.

 

sa demande favorablement accueillie relativement à ses désirs, mais nullement par rapport au salut; car il n'est devenu que plus coupable à porter dommage au saint Iduméen: mais si l'Apôtre a vu sa prière repoussée quant à ses désirs, elle lui a été favorable dans l'ordre du salut; car il n'était pas utile pour lui d'être délivré de l'aiguillon de la chair, puisque cet aiguillon lui avait été donné comme sauvegarde de son humilité. Il l'a dit lui-même en ces termes : « Aussi, de peur que la grandeur de mes révélations ne me donnât de l'orgueil, un aiguillon a été mis dans ma chair, instrument de Satan, pour me donner comme des soufflets. C'est pourquoi j'ai prié trois fois le Seigneur de l'éloigner de moi ; il m'a répondu : Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse (1) ». Celui donc qui demande avec une ferme confiance et persévéramment ce qui peut contribuer au salut de son âme, est certainement exaucé soit en ce monde-ci, soit en l'autre. C'est pourquoi il est dit avec à propos: « En mon nom ». Son nom est Jésus, c'est-à-dire, Sauveur ou salutaire. Celui-là donc demande au nom de Jésus, qui sollicite le salut de son âme.

6. « Jusqu'ici, vous n'avez rien demandé en mon nom (2) ». Est-ce qu'auparavant les Apôtres n'avaient rien demandé ? N'avaient-ils pas dit : « Seigneur, dites-nous quand arriveront ces choses, et quel sera le signe de votre arrivée (3) ? » Il est sûr qu'ils avaient, plusieurs fois déjà, adressé de pareilles questions à leur Maître. On peut entendre de deux manières ces paroles du Sauveur: « Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom ». Premier sens : « Vous n'avez rien demandé », parce que vous ne m'avez pas assez cru égal à mon Père, pour demander en mon nom. Second sens, qui est certain : « Vous n'avez rien demandé », car ce que vous avez demandé n'est rien en comparaison de ce que vous auriez dû solliciter. Avant la passion, l'esprit des Apôtres était encore si faible, qu'ils se bornaient, en effet, à demander avant tout des faveurs terrestres et transitoires. Ainsi en fut-il des fils de Zébédée l'Evangile nous raconte que, à leur instigation, leur mère demanda à Jésus une place à sa droite pour l'un de ses deux enfants, et, pour l'autre, une place à sa gauche (4). Et comme ce

 

1. II Cor. XI, 7-9. — 2. Jean, XVI, 24. — 3. Matth. XXIV, 3. — 4. Matth. XX, 20, 27.

 

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qu'ils demandaient là n'était rien en comparaison de ce qu'ils auraient pu demander, le Sauveur leur fit aussitôt cette réponse: « Vous ne savez ce que vous demandez ». Car les avantages de la terre et du temps doivent être regardés comme rien, si on les compare au bonheur éternel. Jusqu'alors les Apôtres s'étaient donc montrés lents à solliciter les biens de l'autre vie ; aussi le Sauveur les presse-t-il vivement de les lui demander : « Demandez », leur dit-il, et pour qu'ils ne doutent nullement de la réussite de leur prière, il ajoute à bon droit : « Et vous recevrez ».

7. Mais que devaient-ils principalement demander ? Le Sauveur le leur fait connaître par ces paroles : « Que votre joie soit entière (1) ». Voici l'ordre dans lequel la phrase doit être construite: Demandez que votre joie soit entière, et vous obtiendrez. D'après ce passage, il nous est facile de voir que, dans notre prière, nous ne devons solliciter ni de l'or, ni de l'argent, ni les richesses de ce monde, ni de longs jours ici-bas, mais la vie éternelle et tout ce qui peut nous y conduire, c'est-à-dire les perfections de l'âme. Une joie entière et parfaite ne peut se rencontrer sur la terre, car la fragilité des choses et leur vicissitude nous y exposent à de tels changements, que nous ne pouvons même nous flatter d'être, une heure durant, en possession du bonheur. En ce monde, la joie fait subitement place à la tristesse, le plaisir à la douleur, la santé à la maladie, une large aisance à une pauvreté extrême, la prospérité au malheur, la jeunesse à la décrépitude, la rie à la mort. Si le Sauveur nous dit : « Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit entière », il nous engage donc à demander la possession de cette vie toute privilégiée et bienheureuse au sein de laquelle la tristesse ne viendra jamais troubler nos joies, où notre bonheur ne sera empoisonné par aucun tourment, où notre tranquillité se verra à l'abri de la crainte, où, enfin, notre existence n'aura pas à redouter les coups de la mort. Tous ceux qui obtiendront d'y entrer « vivront a dans l'allégresse et le ravissement ; la douleur et les gémissements fuiront à jamais « de leur coeur (2) ». Il en sera ainsi quand s'accomplira ce que le Sauveur a promis en disant : « Je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre

 

1. Jean, XVI, 24. — 2. Isaïe, XXXV, 10.

 

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joie (1) ». Cette vie éternelle faisait l'objet des désirs du Prophète. Ne disait-il pas en effet

« J'ai demandé une chose au Seigneur, et je a la lui demanderai encore, d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, pour y contempler la beauté du Seigneur, pour visiter son sanctuaire (2) ? » Et encore : « Je suis sûr de voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants (3)? »

8. « Je vous ai dit ces choses en paraboles. « L'heure vient où je ne vous parlerai plus   en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement de mon Père (4) » . Par paraboles, on entend des comparaisons nécessairement employées dans l'intérêt des auditeurs, pour leur donner l'intelligence de certaines pensées plus difficiles à saisir que les autres : au moyen de ces comparaisons, on peut se faire une idée des choses invisibles, en entendant parler de choses visibles. De là est venu qu'on a donné à un livre de Salomon le nom de livre des proverbes; car, à l'aide de certaines similitudes, il porte les enfants, malgré leur ignorance, à apprendre les règles rte la sagesse. Si donc le Sauveur dit à ses disciples qu'il leur a parlé en paraboles, c'est qu'il a commencé par se mettre à la portée de leur faiblesse, en se servant, dans ses discours, de comparaisons destinées à leur faire plus aisément saisir le mystère du royaume des cieux. L'évangéliste Matthieu nous atteste expressément ses habitudes sous ce rapport : « Jésus parlait en paraboles à ses disciples, et jamais il ne leur parlait qu'en paraboles (5) ». Mais, quand il leur promet de ne plus leur parler en paraboles et de leur parler ouvertement de son Père, il leur montre qu'un jour le Saint-Esprit descendra en eux et leur communiquera une sagesse telle qu'il ne sera plus nécessaire de leur parler en paraboles, comme à des enfants : alors cet Esprit-Saint viendra les visiter et leur parlera ouvertement du Père ; c'est-à-dire, qu'il leur fera connaître parfaitement comment le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père ; et ils sauront aussi que tout ce que peut le Père, le Fils le peut pareillement, d'après cette parole du Sauveur lui-même : « Tout ce qui est à mon Père est à moi (6) ». Voilà pourquoi le Sauveur continue en disant : « Ce jour-là, vous demanderez en mon nom (7) ». C'était

 

1. Jean, XVI, 22.— 2. Ps. XXVI, 7, 8.— 3. Ibid. 16.— 4. Jean, XVI, 25. — 5. Matth. XXIV, 31. — 6. Jean, XVI, 15. — 7. Ibid., 26.

 

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dire, en d'autres termes : Ce jour-là, le Saint-Esprit viendra en vous, et il vous apprendra que « mon Père et moi nous sommes un (1) » . Alors « vous demanderez en mon nom », parce que vous saurez que je suis égal au Père, et vous croirez que je puis vous exaucer en tout, conjointement avec le Père. A ces paroles : « Vous demanderez en mon nom », on peut encore donner un autre sens ; le voici : Lorsque le Saint-Esprit sera descendu en vous et qu'il vous aura appris à mépriser complètement les choses d'ici-bas, alors vous comprendrez qu'il vous faut demander uniquement ce qui a trait au salut de vos âmes.

9. Et comme, en se faisant homme, il n'a pas cessé d'être un Dieu parfait, le Christ ajoute avec raison : « Et je ne dis pas que je prierai mon Père pour vous (2) » ; car, parce qu'il est homme, il dit à ses Apôtres dans un autre endroit de l'Evangile, qu'il a prié son Père en leur faveur : « Père saint, conservez, pour votre nom, ceux que vous m'avez donnés (3) ». Et encore : « Père, lorsque j'étais avec eux, je les conservais pour votre nom ; maintenant, je vous prie pour eux et non pour le monde : je ne vous prie point de les retirer du monde, mais de les préserver du mal (4) ». Ailleurs il dit à Pierre : « J'ai prié mon l'ère pour toi, afin que ta foi ne défaille pas ». Il dit maintenant qu'il ne priera pas son Père en faveur de ses disciples, parce qu'il partage avec lui la toute-puissance de la divinité. C'est donc en tant qu'homme qu'il prie son Père, puisqu'en tant que Dieu il accorde, conjointement avec lui, tout ce qu'on lui demande. En disant : « Et je ne vous dis pas que je prierai mon Père pour vous », il montre évidemment encore qu'au sein de la vie éternelle les élus jouiront d'un tel bonheur qu'ils n'auront plus besoin même de prières; car ils seront comblés d'une joie sans fin, suivant cette promesse faite au nom du Seigneur . par le prophète Isaïe : « En ces jours-là et en ce temps-là, nul n'instruira plus ni son prochain ni son frère, disant : « Connais le Seigneur, car tous me connaîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, dit le Seigneur  (5)». Aussi le Sauveur n'a-t-il pas dit au présent: Je prie, mais au futur : Je prierai.

 

1. Jean, X, 30. — 2. Id. XVI, 26.— 3. Id. XVII, 11. — 4. Ibid. 12,15. — 5. Jérém. XXXI, 34.

 

10. « Car mon Père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé et que vous  avez cru que je suis sorti de Dieu (1) ». Ces paroles ne doivent pas s'entendre en ce sens que ses disciples aient été les premiers à l'aimer, et que, par conséquent, ils aient mérité par eux-mêmes d'être aimés du Père ; en effet, le Père les a aimés le premier, et ç'a été de sa part un don tout gratuit qu'ils aient été capables d'aimer le Fils et de croire en lui. II a dit d'eux par l'organe du Prophète: « Je les aimerai spontanément (2) » ; et dans l'Evangile : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis (3) ». Voilà pourquoi l'apôtre Jacques a prononcé ces paroles : « Il nous a volontairement engendrés par la parole de la vérité (4) ». La grâce subséquente, qui aide l'homme à pouvoir faire le bien, est d'abord antécédente à son égard, c'est-à-dire qu'elle lui inspire la volonté de bien agir. Si, en effet, la grâce de Dieu ne prévenait la volonté humaine, pour la porter au bien, le Psalmiste ne dirait pas : « En vous, Seigneur, je conserverai ma force; vous êtes mon asile ; Dieu m'a prévenu de sa miséricorde (5) ». Et si la même grâce ne venait point ensuite pour l'aider à bien faire, le même Psalmiste ne dirait pas non plus « Et votre miséricorde me suivra pas à pas tous les jours de ma vie (6) ».

11. « Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde ; je quitte de nouveau le monde, et je vais à mon Père (7) ». Dans ce verset, Notre-Seigneur a clairement établi l'existence de ses deux natures, c'est-à-dire de sa nature divine et de sa nature humaine. Et c'était à propos; car, bien qu'il fût Dieu, les hommes ne pouvaient néanmoins apercevoir sa nature divine. « Il est sorti de son Père, et il est venu dans le monde » parce qu'il voulait se faire voir sous la forme d'esclave et qu'il s'est rendu visible aux yeux du monde. Aussi l'Apôtre a-t-il dit : « Ayant la nature de Dieu, il n'a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu; il s'est cependant anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave , en se rendant semblable aux hommes , et en se faisant reconnaître pour homme par tout ce qui a paru de lui (8) ». Il a de nouveau quitté

 

1. Jean, XVI,27.— 2. Osée, XIV, 5. — 3. Jean, XV, 16. — 4. Jacq. I, 18. — 5. Ps. LVIII, 10, 11. — 6. Id. XXII, 6. — 7. Jean, XVI, 28. — 8. Philipp. II, 6, 7.

 

 

le monde et il est allé à son Père, quand, après avoir accompli tout le mystère de son Incarnation, il a placé, à la droite de son Père, la nature humaine qu'il nous avait empruntée pour s'en revêtir; c'est ce que rapporte l'évangéliste Marc: « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut élevé dans le ciel, et il est assis à la droite de Dieu (1)». De même qu'il ne s'est point séparé du Père, quand il est venu dans le monde, de même, il n'a point abandonné ses élus en retournant vers son Père; car il dit lui-même dans un autre endroit : « Voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles (2) » . Tout en restant avec le Père, en tant que Dieu, il est venu en ce monde en tant qu'homme : et tout en remontant, en tant qu'homme, vers le Père, il est demeuré avec ses élus en tant que Dieu. Ainsi s'exprime-t-il encore ailleurs : « Personne n'est monté au ciel, sinon Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'Homme, qui est au ciel (3) ».

12. « Ses disciples lui dirent : Voilà que vous parlez ouvertement et que vous ne vous servez plus de parabole (4) ». Par ces paroles, les disciples montrent qu'en entretenant

 

1. Marc, XVI, 19. — 2. Matth. XXVIII, 10. — 3. Jean, III, 13. — 4. Id. XVI, 29.

 

657

 

avec eux cette conversation le Sauveur avait abordé un sujet qui leur était singulièrement agréable : sans doute, tout ce qu'il leur avait dit, ils ne l'avaient point parfaitement compris ; pourtant, ils croyaient bien avoir saisi sa pensée, puisqu'ils lui répondirent : « Voilà que vous parlez ouvertement, et que vous ne vous servez point de parabole». La raison en était que, souvent, il prévenait leurs désirs : ils voulaient l'interroger sur certains points, mais avant qu'ils eussent eu le temps de le faire, il leur répondait suivant leurs voeux :c'était là, pour eux, un indice de sa divinité ; ils le comprenaient si bien, qu'ils continuèrent en ces termes : « Nous voyons maintenant que vous savez toutes choses et qu'il n'est pas besoin que personne vous interroge ; aussi croyons-nous que vous êtes sorti de Dieu (1)». C'est, en effet, le propre de Dieu de lire, dans le coeur humain, les pensées qui s'y trouvent l'Ecriture nous l'atteste, car elle dit : « Il n'y a que vous seul pour connaître le coeur des hommes (2) ». Et encore : « Seigneur, vos yeux voient dans le coeur humain (3) » . Et, dans un autre psaume : « Vous découvrez de loin mes pensées (4) ».

 

1. Jean, XVI, 30.— 2. III Rois, VIII, 39. — 3. Jérém. XX, 12.— 4. Ps. CXXXVIII, 2.

 

DIX-HUITIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L'APOTRE (Ephés. III, 18) : « AFIN QUE VOUS PUISSIEZ COMPRENDRE QUELLE EST LA HAUTEUR, LA LARGEUR, LA LONGUEUR ET LA PROFONDEUR ». LARGEUR ET LONGUEUR.

 

ANALYSE. — Deux explications également mystiques de ce texte de l'Apôtre.

 

1.  « Celui qui a compris, dit l'Apôtre, quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et connu le suréminent amour de Jésus-Christ pour nous (1)», celui-là a vu

 

1. Ephés. III, 18, 19.

 

le Christ ; il a vu aussi le Père. Voici comme j'ai l'habitude de comprendre ces paroles de l'apôtre Paul. Dans la largeur, il faut voir les bonnes oeuvres de la charité; dans la longueur, la persévérance finale : dans la (658) hauteur, l'espérance des récompenses célestes, et dans la profondeur, les insondables jugements du Dieu qui donne sa grâce aux hommes. Cette manière d'interpréter le texte en question peut s'appliquer aussi au mystère de la croix. Ainsi, la largeur désigne le bois transversal sur lequel le Christ a étendu ses mains, pour indiquer l'accomplissement des bonnes oeuvres. La longueur représente l'arbre de la croix, pris du sommet à la base, et auquel on voit pendre le corps entier du crucifié ; cela signifie : persister, c'est-à-dire, durer depuis le commencement jusqu'à la fin. La hauteur, c'est la partie qui va du bois transversal jusqu'à l'extrémité supérieure : la tête, qui s'y appuie, domine tout, parce qu'on espère le bonheur du ciel, et qu'en conséquence on doit pratiquer les bonnes œuvres et persévérer dans ce saint exercice, non pour obtenir les bienfaits terrestres et temporels que Dieu accorde, mais pour mériter ces biens éternels qu'espère a la foi qui a opère parla charité (1)». Enfin, la profondeur a pour emblème cette partie de l'arbre qui s'enfonce dans la terre et y reste cachée: bien qu'on ne la voie pas, tout ce qui apparaît aux regards en sort pour s'élever, comme de la secrète volonté de Dieu procède la vocation de l'homme à participer à cette faveur signalée: que « l’un a d'une manière, l'autre d'une autre (2)», apprend à connaître la suréminente charité du Christ (3), au sein de laquelle se rencontre cette paix qui dépasse toute imagination.

 

1. Galat. V, 6. — 2. I Cor. VIII, 7. — 3. Ephés. III, 19.

 

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