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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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QUATRIÈME SUPPLÉMENT. — DEUXIÈME SECTION. — SERMONS SUR LES FÊTES DE L'ANNÉE. (I)

Traduction de MM. les abbés BARDOT et AUBERT. 

DIX-NEUVIÈME SERMON. SUR L'AVÈNEMENT DE NOTRE-SEIGNEUR. (1)

VINGTIÈME SERMON. SUR L'AVÉNEMENT DU SAUVEUR. II.

VINGT ET UNIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. I.

VINGT DEUXIEME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. II.

VINGT-TROISIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. III

VINGT-QUATRIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. ON Y EXPLIQUE CES PAROLES DU PSALMISTE : « IL DESCENDRA COMME LA PLUIE SUR L'HERBE DES CHAMPS ». (PS. LXXI, 6.) IV.

VINGT-CINQUIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. V.

VINGT-SIXIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. VI.

VINGT-SEPTIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. VII.

VINGT-HUITIÈME SERMON: POUR LA NAISSANCE DU SAUVEUR. VIII.

VINGT-NEUVIÈME   SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. IX.

TRENTIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. X.

TRENTE ET UNIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XI.

TRENTE-DEUXIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XII.

TRENTE-TROISIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XIII.

TRENTE-QUATRIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XIV.

 

DIX-NEUVIÈME SERMON. SUR L'AVÈNEMENT DE NOTRE-SEIGNEUR. (1)

 

ANALYSE. — 1. Le Christ est notre guide. — 2. Parfait accomplissement des prophéties.— 3. Prenons garde d'être surpris faute de précautions, comme les hommes du temps de Noé. — 4. Ne nous attachons ni aux biens ni aux choses de la terre. — 5. Pourtant, les riches peuvent se sauver. — 6. Le pauvre méchant et le bon riche. — 7. Personne ne doit murmurer des maux du temps. — 8. Ils sont destinés à nous rendre meilleurs. — 9. Dès lors que Dieu nous aura souvent avertis, nous ne serons plus admis à nous disculper. — 10. Epilogue moral.

1. Mes frères, nous sommes chrétiens, et, tous, nous voulons fournir notre carrière ; lors même que nous ne le voudrions pas, nous marchons. Impossible, pour n'importe qui, de s'arrêter ici-bas et d'y rester. Quiconque vient en ce monde doit nécessairement passer, emporté par la rapidité du temps. Par conséquent, point de paresse. Marelle, si tu ne veux pas qu'on te traîne. Deux chemins s'ouvrent devant nous: à leur point d'intersection se présente un homme; je me trompe, ce n'est pas un homme, mais c'est un Dieu qui s'est fait homme pour sauver les hommes; et il nous dit : N'allez pas à gauche. La voie y semble facile, unie, plaisante à parcourir, frayée par une foule de voyageurs, extrêmement large, mais elle aboutit à des abîmes où l'on trouve la mort. Le chemin de droite impose des efforts et de la fatigue : on y rencontre des obstacles, des piéges, un terrain rocailleux ; non-seulement, on n'y goûte aucun plaisir, mais c'est à peine si la pauvre humanité suffit à en supporter les dégoûts, tant la marche y est difficile : néanmoins, l'épreuve est de courte durée, et quand vous en serez sortis, vous trouverez, au point culminant de votre course, des joies ineffables, et vous n'aurez plus à craindre ces piéger dangereux qu'il est presque impossible d'éviter.

 

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2. Rappelons-nous les événements du passé, souvenons-nous aussi de ce qu'ont annoncé les Ecritures. Cet homme est-il le Verbe de Dieu ? « Le Verbe » de Dieu « s'est-il fait chair » dans le temps, « et a-t-il habité parmi nous ? » Avant qu'il se fît chair et qu'il habitât parmi nous, ce Verbe a-t-il parlé par l'organe des Prophètes? Evidemment, Dieu a parlé à Abraham par son Verbe ; il lui a prédit que ses descendants voyageraient sur une terre étrangère, et, pourtant, à ce moment-là, Abraham était avancé en âge, et Sara était vieille et stérile. Les deux vieillards crurent à cette prédiction , et elle s'accomplit. Leur race, c'est-à-dire le peuple issu d'eux selon la chair, devait rester comme esclave en Egypte pendant quatre cents ans : elle y est restée. Elle devait être délivrée de cette captivité elle en: a été délivrée. Elle devait entrer en jouissance de la terre promise : elle y est entrée. Des événements ont été prédits pour des temps singulièrement reculés et pour des époques peu lointaines; ces événements se sont réalisés : nous voyons même, aujourd'hui, s'en opérer l'accomplissement. La parole du Seigneur s'est fait entendre par des prophètes. Elle a annoncé que la nation juive offenserait Dieu et qu'elle tomberait au pouvoir de ses ennemis en punition de ses crimes ; c'est ce qui est arrivé ; qu'elle serait emmenée captive à Babylone : cela s'est vérifié ; que le Christ-Roi sortirait de son sein ; or, le Christ est venu, et il est né ; rien d'étonnant en cela, puisque c'était la Parole elle-même qui avait annoncé d'avance son propre avènement. Il a été prédit que les Juifs crucifieraient le Christ : ils l'ont crucifié ; qu'il ressusciterait et serait glorifié : c'est fait, il est sorti vivant du tombeau, et monté au ciel ; que toute la terre croirait en son nom, et que les rois persécuteraient son Eglise : rien de plus réel; que les princes croiraient aussi en lui : notre foi se trouve être déjà celle des rois, et nous élevons encore des doutes sur la foi chrétienne ? Il a été prédit que des hérétiques seraient retranchés de l'Eglise ; ne voyons-nous pas, de nos jours, des hérésies ? Ne gémissons-nous pas à les entendre hurler tout autour de nous? Les Prophètes ont dit que les idoles disparaîtraient sous les efforts de l'Eglise et l'influence exercée par le nom du Christ ; qu'il y aurait, dans la société des fidèles, des scandales, de la zizanie, de la paille : n'est-ce pas là ce que nous voyons de nos yeux ? n'est-ce pas là ce que nous endurons avec le plus de courage possible, avec la force d'âme que nous communique le Seigneur ?En quoi as-tu été trompé par celui qui t'a prédit tous ces événements ? Fie-toi donc à sa parole, si tu es fidèle ; marche à droite. Avec les preuves convaincantes que me donne celui qui te parle, d'après la réalisation de ses paroles, j'apprends à le connaître, puisque c'est ainsi qu'il a daigné se faire connaître à moi. Si tout ce qu'il me dit est absolument vrai, il ne m'induit pas en erreur or, tous les événements qu'il me prédit, je les reconnais comme incontestables : il ne m'a imposé en rien : je le reconnais pour la Parole de Dieu. Quand il m'a parlé par la bouche de ses serviteurs, il ne m'a pas trompé, et lorsqu'il me parle par sa propre bouche, il me tromperait ? Pour celui qui ne connaît pas encore le Christ, et qui doute de lui, il doit se dire aussi : J'irai à droite, car, enfin, le monde tout entier croit déjà en lui, et il dit peut être la vérité.

3. Mes frères, il yen a beaucoup pour ne pas croire et ne pas écouter les oracles des saints Pères : il en sera d'eux comme de la multitude qui vivait au temps de Noé. Il n'y eut alors de sauvés que ceux qui se trouvèrent dans l'arche. Si les malheureux pécheurs avaient pris la peine de réfléchir, s'ils avaient abandonné leurs voies impies et s'étaient convertis à notre Dieu, s'ils avaient cherché à réparer leurs fautes et imploré sa miséricorde, il est sûr qu'ils n'auraient point péri. Dieu, en effet, ne s'est pas montré dur à l'égard des Ninivites ; il leur a suffi de trois jours pour obtenir leur pardon. Trois jours ne sont-ils pas bientôt écoulés ? Néanmoins, avec un laps de temps si court, ils n'ont pas désespéré de la bonté divine ; ils se sont bâtés de fléchir sa clémence. S'il a suffi d'un espace de trois jours à cette ville immense pour obtenir le pardon du Très-Haut, les hommes du temps du déluge n'auraient-ils pas eu assez de cent, deux cents et trois cents ans employés à la construction de l'arche ? Si, depuis que le Christ a commencé à couper, dans la forêt des nations, les bois incorruptibles qui devaient entrer dans l'édification de son Eglise, les hommes incrédules avaient changé de voie et de moeurs, s'ils avaient offert à Dieu le sacrifice propitiatoire d'un coeur contrit et (660) humilié, ils auraient eu la certitude d'échapper, sains et saufs, aux coups de la colère divine. Que les hommes craignent donc qu'il en soit d'eux au dernier jour, comme il en a été des contemporains de Noé. Pour nous, mes frères, agissons de telle sorte, que nous quittions le chemin de l'iniquité et que nous amendions nos moeurs : profitons du temps qui nous est accordé ; c'est ainsi que le dernier jour nous trouvera prêts. Celui qui nous annonce son avènement futur n'a jamais proféré le mensonge ; ne reste pas dans le doute à cet égard: son avènement aura lieu. Aux jours de Noé, voici ce qui se passait: « Ils mangeaient et ils buvaient : les hommes épousaient des femmes, et les femmes des maris ; ils achetaient et ils vendaient, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche ; et le déluge vint et perdit tous (1) » ceux dont les espérances se bornaient à ce bas-monde, et qui désiraient y vivre tranquilles. Mais ce n'était pas dans le monde que se trouvait la sécurité ; aussi ceux-là seuls furent-ils sauvés, qui se trouvèrent dans l'arche.

4. Mais beaucoup se disent : On nous ordonne de nous préparer au dernier jour, de ne pas nous laisser surprendre par lui, comme ont été surpris hors de l'arche ceux que le déluge a jadis engloutis. La trompette de l'Evangile nous glace d'épouvante, le Verbe divin nous fait trembler. Que faire? Je ne pourrai donc point prendre femme, dit un jeune homme ? Il ne m'est donc pas permis de boire et de manger, ajoute un adolescent ? Faudra-t-il toujours jeûner? Ainsi raisonnent beaucoup de gens. D'autres, qui voulaient peut-être faire des acquisitions, se diront : Il ne faut rien acheter, pour ne pas être du nombre de ceux qui ont péri dans les eaux du déluge. Que faire donc, mes frères ? Gémir comme les Apôtres ont gémi sur le sort fait au genre humain, quand le Sauveur a dit en leur présence : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens et suis-moi (2) ? » Celui, à qui s'adressaient ces paroles, en devint chagrin et s'éloigna: quand il demandait au Christ comment il pourrait acquérir la vie éternelle, il ni donnait le nom de bon Maître ; mais Jésus ne fut à ses yeux un bon Maître que jusqu'au moment où, répondant à sa question, il lui

 

1. Luc, XVII, 27. — 2. Matth. XIX, 21.

 

dit ce que dessus. « Le Seigneur parla, et le riche devint triste (1)». Et comme il s'en allait, le chagrin dans le coeur, le Christ lui dit : « Qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux   (2)» Comme si le royaume des cieux était fermé pour les riches. Que faire ? Il est fermé. Mais Jésus a dit: Frappez, et l'on vous ouvrira. Ah ! plaise à Dieu que ceux qui iront au feu éternel soient en aussi petit nombre que les riches ! Mais il est sûr que beaucoup d'entre les riches entreront dans le royaume des cieux, et que beaucoup d'entre les pauvres seront précipités en enfer, non pour avoir été réellement riches, mais pour avoir brûlé du désir de l'être.

5. Les Apôtres étaient donc contristés ; le Sauveur leur dit : « Ce qui est difficile pour des hommes est facile pour Dieu (3) ». La difficulté d'aller au ciel vous paraît insurmontable, parce que le Seigneur a parlé d'un chameau (4). Si elle le veut, cette énorme bête qu'on appelle chameau entre ici dans le trou d'une aiguille. Il a daigné nous parler ainsi, et un riche peut entrer dans le royaume des cieux, parce qu'à cause de lui un chameau a passé par le trou d'une aiguille. Qu'est-ce à dire ! Voyons si nous pourrons le comprendre. Ce n'est évidemment pas sans motif que Jean. Baptiste, précurseur du Christ, portait une tunique faite de poils de chameau ; il semblait tenir son vêtement de ce Juge à venir auquel il rendait témoignage. Puisque le nom du chameau a été prononcé, voyons-y l'emblème de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Regardons cet animal si grand et si docile tout à la fois, que personne ne pourrait charger, s'il ne s'abaissait lui-même jusqu'à terre : c'est ainsi qu'a fait le Christ: « Il s'est humilié lui-même jusqu'à la mort (5)», « afin de détruire celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le démon (6)». Examinons encore le trou de l'aiguille, où ce Maître du monde a passé. L'aiguille qui perce l'étoffe symbolise les souffrances qu'il a endurées, et le trou de l'aiguille représente ses tourments. Par con. séquent, un chameau a passé par le trou d'une aiguille ; d'où il suit que les riches ne doivent nullement désespérer de leur avenir, et qu'ils peuvent, sûrement, entrer dans le royaume des cieux.

 

1. Matth. XIX, 22. — 2. Ibid. 23. — 3. Ibid. 26. — 4. Ibid. 24. — 5. Philipp. II, 8. — 6. Hébr. II, 14.

 

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6. Mais de quels riches parlons-nous ? C'est ce qu'il s'agit de savoir. Quelqu'un (je ne sais qui) se trouve n'avoir, pour vêtement, que des haillons ; quand il a entendu dire qu'un riche ne peut entrer dans le royaume des cieux, il a tressailli de joie, s'est mis à rire, et a dit : Moi, j'y entrerai ; mes haillons m'y donnent droit. Ils n'y entreront pas ces hommes qui nous font tort et nous pressurent. Oh 1 sois-en sûr, de telles gens n'y seront pas admis. Mais, toi, qui es pauvre, vois si tu y auras toi-même une place. A quoi te servira ta pauvreté, si tu es cupide ? A quoi te servira d'être éprouvé par l'indigence, si tu brûles du feu de l'avarice ? Qui que tu sois, ô pauvre, si tu es indigent, c'est malgré toi ; et si tu n'es pas riche, c'est que tu n'as pu le devenir. Dieu ne regarde pas tant à tes facultés qu'à tes désirs. Si ta conduite est mauvaise, si tes moeurs sont dépravées, si tu es un blasphémateur, un adultère, un ivrogne, retire-toi, car tu n'es pas un pauvre de Dieu jamais on ne te verra parmi ceux dont il a été dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux  (1) ». Mais voilà que je rencontre un riche; en te comparant à lui, tu as cru que tu lui étais préférable, et tu n'as pas craint d'aspirer à son exclusion du royaume des cieux ! En lui je vois un pauvre d'esprit, c'est-à-dire un homme humble, pieux, de moeurs pures, ennemi du blasphème, soumis à la volonté de Dieu ; s'il vient à souffrir du dommage en quelqu'un des biens qu'il possède ici-bas, aussitôt il s'écrie : « Dieu a donné, Dieu a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles (2)». Voilà donc un riche doux, humble, qui ne résiste point, qui ne murmure pas, qui observe les lois divines, et dont l'espérance d'entrer dans la terre des vivants fait tout le bonheur ; car, « bienheureux les doux, parce qu'ils posséderont la terre (3) ». Pour toi, qui es pauvre, tu es peut-être non moins orgueilleux. Le riche qui est humble, je le loue ; est-ce que je ne :loue point le pauvre qui possède l'humilité ? Le pauvre n'a rien qui puisse lui inspirer de l'orgueil : le riche, au contraire, a mille sujets de lutter contre le mal ; celui-ci, oui, le riche entrera, plutôt que toi, dans le ciel, et le royaume céleste sera fermé pour toi, parce

 

1. Matth. V, 2. — 2. Job, I, 21. — 3. Matth. V, 4.

 

qu'il sera fermé pour les impies, pour les orgueilleux, pour les blasphémateurs, pour les adultères, pour les ivrognes, pour les avares. Quiconque croit aux promesses du Christ, possède les titres d'une solide créance. Le riche humble, humain, fidèle, a répondu ceci : Dieu sait que je ne suis pas orgueilleux; s'il m'arrive de crier, de parler durement, Dieu connaît mes intentions ; je ne profère de tels discours que par nécessité et pour me faire obéir; mais jamais je ne me croirai, pour cela, au-dessus des autres. Dieu voit ce que je pense et, aussi, ce que je fais. Car les riches amis des bonnes œuvres donnent facilement et partagent avec ceux qui n'ont pas. L'humilité se montre à être riche et humble en même temps. Tu te montres bon et charitable; et, par là même, tu te prépares une fondation solide pour l'avenir, tu le ménages d'incontestables droits pour la vraie et heureuse vie; si tels sont les riches, qu'ils soient tranquilles pour le temps où viendra le dernier jour. Qu'on les trouve dans l'arche, et ils entreront dans l'édifice de la Jérusalem céleste. Le déluge ne sera point pour eux ; que leur qualité de riches ne leur inspire aucune crainte. Si, maintenant, il est question d'un jeune homme qui ne se sente pas de force à garder la continence, il peut se marier ; mais parce que « le temps est court, il faut que ceux mêmes, qui ont des femmes, soient comme s'ils n'en avaient point; ceux  qui achètent , comme s'ils n'achetaient point ; ceux qui pleurent, comme s'ils ne pleuraient point ; ceux qui se réjouissent, comme s'ils ne se réjouissaient point ; ceux qui usent des choses de ce monde, comme s'ils n'en usaient point; car la figure de ce monde passe (1) » .

7. Mes frères, j'entends quelqu'un murmurer contre Dieu : Les mauvais moments, dit-il ! que les temps sont durs ! quelle époque difficile à traverser ! Hé quoi      ! on donne des spectacles et l'on ose dire que les temps sont durs! O homme qui ne te corriges point, n'es-tu pas mille fois plus dur que le temps où nous vivons? Quelle aveugle folie entraîne encore au luxe! Comme on soupire après la vanité ! Comme la cupidité reste toujours insatiable ! Aussi, que de maladies de l'âme sortent de tout cela ! Quel redoublement de luxure occasionné par les théâtres,

 

1. I Cor. VII, 29-31.

 

 

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la musique, les jeux de flûte, les danses des acteurs ! Tu veux faire un mauvais usage de ce que tu désires? Alors, tu n'obtiendras rien. Ecoute l'Apôtre, voici ce qu'il dit : « Vous désirez sans fin, et vous n'obtenez rien; vous tuez et vous portez envie ; vous disputez, vous faites la guerre, vous demandez et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, ne cherchant qu'à satisfaire vos passions (1) ». Guérissons-nous, mes frères, corrigeons-nous. Le juge viendra, et parce qu'il ne vient pas encore, on se moque de lui : il viendra, et alors il ne sera plus temps de s'en moquer. Mes frères bien-aimés, corrigeons-nous, car des temps meilleurs surviendront, mais ce ne sera point pour ceux qui vivent mal. Déjà le monde décline et tourne à la décrépitude. Reviendrons-nous à la jeunesse ? Qu'avons-nous à espérer maintenant ? Ne cherchons plus rien désormais. N'espérez plus d'autres temps que ceux dont nous parle l'Evangile. Ils ne sont point mauvais en raison de la venue du Christ ; mais parce qu'ils étaient durs et difficiles, le Christ est venu pour nous consoler.

8. Ecoutez, mes frères : les temps devaient être nécessairement durs et mauvais : que ferions-nous donc, si le grand Consolateur n'était venu nous visiter? Depuis Adam, le genre humain était gravement malade : il doit l'être jusqu'à la consommation des siècles. Du moment que nous sommes venus en ce monde et que nous avons été chassés du paradis, il y a évidemment maladie ici-bas; mais à la fin, cette maladie devait empirer à tel point qu'elle pouvait amener une crise favorable pour les uns, et, pour plusieurs, se terminer par la mort. Le genre humain était donc malade, aussi le médecin par excellence s'est-il approché de lui et l'a-t-il trouvé couché dans un lit immense, c'est-à-dire dans le monde entier. Un homme de l'art, gui s'y entend, tonnait les diverses phases de la maladie ; il fait ses remarques, il prévoit ce qui arrivera, et, quand le mal n'en- est encore qu'à son début, il se contente d'envoyer, auprès de l'infirme, ses serviteurs ; ainsi notre médecin a-t-il agi à notre égard : il a, d'abord, confié à ses Prophètes la mission de nous visiter. Ces hommes ont parlé, prêché, et, par leur intermédiaire, Dieu a porté remède à une partie de nos maux, et les a guéris. Les Prophètes ont

 

1. Jacq. IV, 2, 3.

 

prédit une recrudescence du mal, qui devait le porter à son comble, et une grande agitation du malade; en conséquence, ils ont déclaré que la visite dit médecin lui-même était devenue indispensable, qu'il fallait le faire venir. C'est ce qui a eu lieu, car le Seigneur a dit : Celui qui croit en moi, je le rétablirai, je le sauverai, « je le blesserai et le guérirai (1) ». Il est venu, il s'est fait homme, il est entré en partage de notre condition mortelle, afin que nous puissions devenir participants de son immortalité. Le malade est encore agité; lorsque, dans les ardeurs de la fièvre, sa respiration devient courte, et qu'il brûle intérieurement, il s'écrie : C'est depuis que ce médecin est venu, que les accès de fièvre sont devenus plus violents; je me sens plus cruellement tourmenté : c'est un feu intolérable. D'où m'est-il venu ? Il n'est pas entré pour mon bien dans ma maison. Ainsi parlent tous ceux qui sont attaqués de vanité. Pourquoi la vanité les rend-elle malades ? C'est qu'ils ne consentent pas à recevoir de la main du Christ la potion de la sobriété. Dieu a vu les hommes s'agiter misérablement sous l'étreinte de leurs désirs et dans les divers soins de ce monde qui tuent leur âme; alors il s'est approché d'eux comme un médecin, pour apporter un remède à leurs maux ; et ils ne craignent pas de dire : C'est du moment où le Christ est venu, que nous avons eu de pareils maux à supporter; c'est depuis qu'il y a des chrétiens, que le monde décline en toutes choses. Malade insensé ! Non, ce n'est pas à cause de la visite du médecin que ton mal a empiré ! Ce médecin est bon, charitable, juste, miséricordieux; il a prévu ta maladie, mais il n'en est pas l'auteur. Il s'est approché de toi pour te consoler, pour te rendre vraiment sain. Que t'enlève-t-il ? Rien, que le superflu. Tu soupirais après des choses nuisibles: c'était là le seul objet de tes désirs. Tout ce que tu demandais ne pouvait qu'augmenter ta fièvre. Un médecin est-il cruel, pour arracher des mains d'un malade des fruits capables de lui faire du mal ! Qu'est-ce que le Christ t'a arraché ? La fausse sécurité que tu voulais prendre, rien de plus: corrige tes goûts dépravés. Ce qui te fait gémir et murmurer, voilà ce qu'il te destine comme remède à tes maux. Prends-y garde; si tu ne veux pas qu'il te guérisse, tu souffriras

 

1. Deut. XXXII, 39

 

 

malgré toi. Il faut que les temps soient durs : pourquoi? Pour qu'on ne recherche pas le bonheur de ce monde. Il faut, et c'est là notre véritable remède, il faut que cette vie-ci soit agitée, pour qu'on s'attache à l'autre vie. Comment? On se complaît encore si nonchalamment dans la possession des biens de la terre et dans la fréquentation de l'amphithéâtre ! Que serait-ce donc, si Dieu ne flagellait de pareils écarts? Hé quoi ! tant d'amertumes empoisonnent notre existence, et le monde plaît encore si vivement  !

9. Où se verront, au dernier jour, les sages de ce monde? Où se verra l'avare? l'adultère? l'impie? l'ivrogne? le blasphémateur? Que pourront alléguer, pour leur défense, tous ces malheureux? Nous ne savions pas que vous étiez Dieu; nous ne vous avons ni vu ni entendu? Des prophètes ne sont point venus en votre nom; vous n'avez pas donné de lois au monde; nous n'avons rencontré aucun patriarche; nul livre ne nous a fait connaître les exemples des saints; votre Christ n'a point paru sur la terre ? Est-ce que Pierre a gardé le silence? Paul a-t-il refusé de prêcher? Il ne s'est présenté ni évangéliste pour nous instruire, ni martyrs pour nous servir de modèles ; personne ne nous a prédit le jugement à venir; personne ne nous a commandé de vêtir celui qui est nu, de résister à nos passions, de lutter contre l'avarice ? Nous avons péché sans le savoir : pour tout ce que nous avons fait dans l'ignorance, nous obtiendrons indulgence et pardon ? Le juste Noé se lèvera alors contre eux du milieu de l'assemblée des saints; il sera le premier à réclamer, et que dira-t-il ? Seigneur, je leur ai parlé de vous, pour les empêcher de périr dans les eaux du déluge à cause de leurs crimes, et afin qu'ils sussent bien que l'innocence les sauverait, mais que le péché serait la cause de leur perte. Après lui viendra Abraham : Je suis, dira-t-il, le père des nations; tous les autres devaient prendre exemple sur moi; eh bien ! Seigneur, je n'ai pas hésité un instant à vous offrir, comme victime, Isaac mon fils bien-aimé; ils ont donc pu savoir qu'ils devaient vous offrir dévotement et volontiers leurs voeux. Sur votre ordre, Seigneur, j'ai quitté mon pays et ma famille pour leur servir de modèle et les porter ainsi à devenir étrangers aux méchancetés de ce monde, aux iniquités du siècle. Puis le bienheureux Moïse se présentera et dira Moi, j'ai dit : « Tu ne forniqueras point (1) », afin de faire disparaître le libertinage des fornicateurs. Moi, j'ai dit : « Tu ne convoiteras pas (2) », afin de mettre un frein à l'avarice. Moi, j'ai dit : « Tu aimeras ton prochain (3) », pour établir parmi eux le règne de la charité. Moi, j'ai dit : « Tu ne serviras que le Seigneur ton Dieu (4) », pour empêcher ces hommes d'offrir des sacrifices aux idoles. Moi, j'ai dit : « Que personne ne prononce un faux témoignage (5) », afin que leur bouche fût toujours fermée au mensonge. Ensuite, on, entendra David: Seigneur, je vous ai annonce par tous moyens: j'ai crié de tous côtés qu'il faut vous servir et ne servir que vous. J'ai dit : « Bienheureux l'homme qui craint le Seigneur (6). Les saints se réjouiront dans « le séjour de la gloire (7). Les désirs des pécheurs s'évanouiront (8) ». N'auraient-ils pu s'instruire et cesser de commettre l'iniquité? Bien que je fusse revêtu de la puissance royale, j'ai prié dans un lit, étendu sur la cendre et couvert d'un cilice : à mon exemple, ces pécheurs ne devaient-ils point pratiquer la mansuétude et l'humilité? J'ai épargné les ennemis qui me persécutaient; c'était leur enseigner à se montrer indulgents. A la suite de David paraîtra Isaïe, qui dira : Seigneur, vous leur avez parlé par ma bouche : « Malheur à vous, qui joignez toujours à votre maison une maison nouvelle, et qui étendez à vos champs sans mesure (9)». Vous vouliez arrêter leur cupidité. Je, leur ai affirmé que leurs péchés attireraient sur eux votre colère : par là, j'espérais les détourner du mal, sinon par l'espoir des récompenses, du moins par la crainte des supplices. Enfin, ils entendront le Christ en personne : Je vous ai promis le royaume des cieux, leur dira-t-il; je vous ai donné pour modèle l'un d'entre vous, car j'ai placé au paradis un larron qui m'a publiquement reconnu, une heure seulement avant de mourir : je vous l'ai donné comme exemple, afin que vous imitiez du moins cet homme, qui a mérité, par sa foi, la rémission de ses iniquités. J'ai enduré pour vous toutes les tortures de ma passion: après cela, auriez-vous dû hésiter de souffrir ce que votre Dieu avait souffert pour vous? Votre foi devait

 

1. Exod. XX, 11. — 2. Ibid. 17. — 3. Lévit. XIX, 18. — 4. Deut. VI, 13. — 5. Exod. XX, 16. — 6. Ps. CXI, 1. — 7. Id. CXLIX, 5. — 8. CXI, 10. — 9. Isaïe, V, 8.

 

 

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se montrer inébranlable, puisque, après ma résurrection, je me suis fait voir à plusieurs. J'ai instruit les Juifs dans la personne de Pierre, et les Gentils dans celle de Paul. A quoi bon m'honorer des lèvres, si vous me reniez par votre conduite et vos oeuvres? Après avoir subi tous ces reproches, ces malheureux s'entendront dire : « Allez au feu éternel (1) et dans les ténèbres extérieures, où il y aura pleur et grincement de dents (2) ». Oh ! qu'ils sont à plaindre, ceux que n'épouvantent pas de pareilles choses, ceux qui se montrent d'autant plus orgueilleux ici-bas, qu'ils souffriront davantage en l'autre monde !

10. C'est pourquoi, mes frères, nous devons nous réjouir, bien que de telles gens se moquent de nous et disent honteusement que nous sommes des sots et des malheureux.

 

1. Matth. XXV, 41. — 2. Id. XXII, 13.

 

Pour nous, ne rions pas même de leur propre folie: gémissons-en plutôt. Qu'ils se conduisent comme ils voudront; nous, ayons soin de nous conserver purs. Aujourd'hui, ils se réjouissent de nos maux; plus tard, nous nous réjouirons de leurs souffrances et de leurs peines. Je vous en conjure, bien-aimés frères, et je vous en avertis de plus en plus expressément; ce qu'entendent les oreilles de votre corps, gardez-le soigneusement dans le sanctuaire de votre coeur, et mettez-le en pratique : soyons unis par les liens de la charité, célébrons avec dévotion l'anniversaire de l'avènement de notre Rédempteur; ainsi mériterons-nous de pouvoir tranquillement solenniser le jour de sa naissance. Daigne nous accorder cette grâce celui qui vit et règne avec Dieu le Père, pendant les siècles des siècles ! Ainsi soit-il !

 

 

VINGTIÈME SERMON. SUR L'AVÉNEMENT DU SAUVEUR. II.

 

ANALYSE. — 1. Double avènement du Christ. — 2. Réparation de l'homme par le Christ. — 3. Préparons-nous à recevoir le Christ quand il viendra.

 

1. « Nous attendons le Sauveur, Notre« Seigneur Jésus-Christ (1)». Bien-aimés frères, pour vous entretenir de la solennité qui est proche, je ne me servirai pas d'un exorde qui vienne de moi; je n'emploierai point de paroles dictées par la sagesse humaine, mais je m'arrêterai aux paroles d'un célèbre prédicateur, m'efforçant de les faire bien comprendre à mes fidèles auditeurs et de leur montrer ce que le Docteur des nations prêche dans la foi et la vérité, ce qu'annonce cette trompette de Dieu, cette cymbale de Jésus-Christ. « Nous attendons le Sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Or, comme l'ont entendu les oreilles catholiques sur le

 

1. Philipp. III, 20.

 

giron de l'Eglise, le Sauveur, que nous croyons être déjà venu pour restaurer le monde, reviendra encore, un jour, pour nous juger tous, et nous l'attendons : la foi en ce qui est arrivé doit, par la charité, nous affermir dans la pratique du bleu, comme l'attente de ce qui arrivera au moment de notre mort doit nous rendre vigilants et nous éloigner du mal. Nous devons croire, en effet, sans ombre de doute, que le Christ est venu, puisque « nous avons reçu « sa miséricorde au milieu de son temple (1) ». D'ailleurs, « le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (2) ; il a abaissé les cieux, et il est descendu (3) ; car Celui qui est

 

1. Ps. XLVI, 10. — 2. Jean, I, 14. — 3. Ps. XVII, 10.

 

 

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descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux (1) », et qui, à la fin des temps, redescendra du ciel. Il en est descendu pour nous arracher à la malédiction de la loi, et faire de nous les enfants adoptifs de Dieu (2). Oui, le Fils de Dieu est descendu, il a pris notre nature, et il est devenu le Fils de l'homme, afin de communiquer sa gloire aux enfants des hommes et d'en faire les enfants de Dieu. Parce qu'il s'est abaissé jusqu'à notre niveau, nous avons tous été élevés jusqu'à lui. Il est aussi monté, afin d'envoyer du haut des cieux, à ses fidèles, le don du Saint-Esprit, et d'inspirer aux coeurs de ses disciples l'amour des choses célestes. Il est monté afin que le troupeau, qui se trouvait placé si bas, pût monter avec courage jusqu'au point culminant où l'a précédé le pasteur. Enfin, il descendra de nouveau, lorsqu'au dernier jour il viendra rendre à chacun selon ses oeuvres : c'est ce que l'ange a dit aux disciples du Sauveur, lorsque, stupéfaits et étonnés, ils le voyaient monter au ciel. « Hommes de Galilée, pourquoi demeurez-vous là regardant les cieux (3) ? » Vous l'avez entendu, Celui que la foi catholique croit et confesse avoir déjà opéré un premier avènement, reviendra indubitablement à la fin des siècles. Il est venu, d'abord, dans un état d'humiliation, et pour être jugé: il reviendra, en second lieu, dans un appareil terrible, et il jugera les vivants et les morts. A son premier avènement, « il est venu chez lui, et les siens ne l'ont point connu (4) ». A son second avènement, « tout genou fléchira devant lui dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (5) », pour lui rendre hommage. Voilà le redoutable et terrible Juge que nous attendons avec crainte et tremblement ; « il changera notre misérable corps (6)».

2. Par un bienfait tout gratuit de son divin Auteur, le premier homme a été formé et créé à la ressemblance du Très-Haut. Le Fils de Dieu est l'image du Père, la splendeur et la figure (7) de sa substance. Mais, préférablement à toutes les autres créatures, l'homme a été fait à l'image de Dieu, quant à son âme, pour qu'il fût capable de raisonner, charitable, juste, saint et innocent, pour qu'en lui, comme dans un miroir, se reflétassent les traits brillants de son Créateur. Il a conservé sa ressemblance

 

1. Ephés. IV, 10. — 2. Id. I, 5. — 3. Act. I, 11. — 4. Jean, I, 11. — 5. Philipp. II, 11. — 6. Philipp. III, 21. — 7. Hébr. I, 3.

 

avec Dieu tant que sa raison est restée dominante et que son coeur ne s'est laissé ni obscurcir ni aveugler par les ténèbres de l'iniquité; mais, en cédant aux suggestions de son épouse, en mangeant du fruit défendu, il a affaibli et complètement effacé en lui les traits de l'image divine qui s'y trouvait empreinte; alors la masse du genre humain a été viciée et corrompue en sa personne. En effet, le vice, dont la racine de l'arbre se trouvait infectée, s'est à tel point communiqué à la tige et aux branches, que tous les hommes, issus d'Adam par l'effet de la concupiscence charnelle, sont sujets à la loi du péché et à la mort. Paul l'affirme, car il dit : « En lui tous ont péché (1) », et : « par la désobéissance d'un seul, plusieurs sont devenus pécheurs. (2) ». Dans ces derniers temps est venu en ce monde le Fils du Dieu qui l'a tiré du néant ; descendant du trône de son Père, sans se dépouiller de sa splendeur, prenant notre nature sans perdre la sienne, il a uni notre humanité à sa divinité dans le sein d'une Vierge, sans que l'intégrité de cette Vierge ait souffert la moindre atteinte; il est né de la chair, mais non par l'effet de la concupiscence; il s'est fait homme, mais non par le concours de l'homme. Il était « saint, innocent, sans tache (3) », et étranger à toute convoitise charnelle. C'est ainsi que le Médiateur de Dieu et des hommes est devenu participant de notre nature, c'est ainsi qu'il nous a conféré sa grâce et merveilleusement reformé en nous les traits de ressemblance avec Dieu, qu'y avait effacés la gourmandise de notre premier père; c'est ainsi, enfin, qu'il nous a ramenés à une condition singulièrement meilleure, puisqu'à la suite de la prévarication primitive, les hommes étaient forcément condamnés à mourir, et que par la résurrection finale ils deviendront immortels.

3. Mes très-chers frères, ce Juge si bon et si miséricordieux, qui « changera la misérable condition de notre corps (4) », nous devons donc l'attendre dans les sentiments d'une inquiétude et d'une crainte extrêmes. Changeons de vie, déplorons amèrement les péchés que nous avons commis, et puisque nous imprimons sans cesse à notre âme la tache e l'iniquité, purifions notre conscience par un nouveau baptême, celui de nos

 

1. Rom. V, 12.—  2. Ibid. 19.— 3. Hébr. VII, 26.— 4. Philipp. III, 21.

 

 

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larmes. Comme nous le dit l'Apôtre:« Vivons avec sobriété, justice et piété en ce monde, en attendant le bonheur que nous espérons et l'avènement du grand Dieu (1)». Que l'apparence trompeuse des biens passagers d'ici-bas ne nous induise point en une fausse sécurité; que les charmes de la terre ne nous arrêtent pas dans l'accomplissement de l'oeuvre de Dieu ; soupirons plutôt après les choses du ciel; débarrassons-nous, parles gémissements de la pénitence, du fardeau de nos fautes; puissent nos bonnes oeuvres nous donner l'espérance des joies de l'éternité ! Alors nous attendrons avec crainte et tremblement le Sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'honneur, pour les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Tit. II, 13.

 

 

VINGT ET UNIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. I.

 

ANALYSE. — 1. Les deux naissances du Christ. — 2. Il s'est abaissé pour nous relever. — 3. Le Christ enfanté par une Vierge.

 

1. Notre-Seigneur est né aujourd'hui, aussi le Prophète invite-t-il toutes les créatures à se réjouir ; il s'écrie : « Que les cieux soient dans la joie ! que la terre tressaille d'allégresse ! que la mer et tout ce qu'elle renferme bondisse de bonheur (1) » Par les cieux, il faut entendre aujourd'hui les choeurs des anges, qui sont assis dans le ciel, et qui, en ce jour, font entendre aux bergers attentifs ce beau cantique : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2) ». La terre est le symbole de la nature humaine. Quant à la mer, elle représente le monde entier, et, par tout ce qu'elle renferme, l'Ecriture nous indique ceux pour qui ce jour de la nativité du Christ doit être la source d'une joie inexprimable. Le Christ est né d'une Vierge, afin que nous naissions de l'Esprit-Saint; Celui qui a été engendré du Père avant tous les siècles est né aujourd'hui de la Vierge Marie. Sa Mère lui a donné le jour, mais il est resté dans le sein de son Père. Car si Celui qui est éternel est devenu

 

1. Ps. XCVII, 7. — 2. Luc, II, 14.

 

ce qu'il n'était pas, il n'a pas cessé d'être ce qu'il était: il n'était pas homme, et il s'est fait homme, selon cette parole de l'Apôtre : « Il a été formé d'une femme, il s'est assujéti à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi (1)». Mais il était Dieu, et il est resté ce qu'il était. Sa naissance selon la chair nous a été utile sans lui faire tort; car elle nous a procuré la grâce de devenir les enfants adoptifs de Dieu, et il a continué à rester Dieu avec son Père.

2. Tout grand qu'il était, il s'est abaissé afin de nous relever; car nous étions courbés vers la terre. Et de fait, avant l'avènement du Seigneur, la nature se trouvait courbée sous 1ç fardeau de ses péchés qui l'écrasait. si elle s'était pliée jusqu'au niveau du péché, elle avait agi de son propre mouvement, mais elle était, par elle-même, incapable de se relever. L'homme ne supportait pas, sans gémir, les tristes inconvénients de cette courbature ; aussi le saint Prophète s'en plaignait-il avec amertume dans l'un de ses psaumes : « Je

 

1. Galat. IV, 4.

 

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suis devenu malheureux »,         disait-il, « et courbé à l'excès; je marche dans la douleur durant tout le jour (1)». Durant tout le jour; ces mots indiquent tout le temps qui s'est écoulé avant la venue du Christ : alors le genre humain marchait comme courbé, et il se désolait, car il n'y avait personne pour le redresser; il était tombé dans l'abîme du péché, et personne n'était là pour lui tendre la main et l'en retirer. C'est pourquoi Notre-Seigneur est venu ; il a rencontré la femme que Satan forçait si bien, depuis dix-huit ans, à marcher courbée, qu'elle ne pouvait plus

 

1.Ps. XXXVII, 7.

 

se redresser; et, par l'effet de sa puissance divine, il a brisé ses entraves. Cette femme symbolisait la courbature du genre humain tout entier; et, dans sa personne, notre Sauveur, qui est né aujourd'hui, a brisé les liens dans lesquels le démon nous retenait captifs; de là nous est venu le pouvoir de regarder le ciel. Après avoir si longtemps marché dans la désolation et traînant dernière nous la chaîne de nos infortunes, recevons avec empressement le médecin qui vient aujourd'hui nous secourir, et tressaillons d'allégresse.

3. Oui, réjouissons-nous, frères (1).

 

1. Voir la suite au tom. VII, page 131.

 

 

VINGT DEUXIEME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. II.

 

ANALYSE. — 1. Les anéantissements et les grandeurs du Christ Dieu et homme. — 2. Le bienheureux docteur continue le développement de sa pensée. — 3. De la trinité et de l'unité en Dieu. — 5. Epilogue.

 

1. Tous les dialecticiens, à beaucoup près, ne considèrent pas les humiliations du Sauveur comme un motif de devenir hérétiques; au contraire, ils y trouvent des causes qui les portent à rendre gloire à Dieu, car si le Christ s'est fait homme, s'il est né dans le temps de la Vierge Marie; s'il a vêtu sur la terre avant tous les siècles, il était Dieu et il a été engendré de Dieu. Toute ton attention, ô hérétique, se porte donc sur les anéantissements du Sauveur, et ils t'empêchent d'apercevoir sa glorieuse divinité. Après avoir lu ces paroles : « Mon Père est plus grand que moi (1)», lis donc aussi ces autres : « Mon Père et moi, nous sommes un (2) », et alors tu reconnaîtras que son humanité est la cause de son infériorité, mais aussi tu comprendras qu'il est Dieu et égal à son Père. Tu vois en lui un nouveau-né enveloppé de langes, et tu n'aperçois pas les légions d'anges qui l'environnent?

 

1. Jean, XIV, 28. — 2. Id. X, 30.

 

Tu le vois petit enfant, fuyant en Egypte, et tu ne remarques pas que les anges lui préparent le chemin et préservent de tout péril son aller et son retour? Devenu homme, il s'approche de Jean pour recevoir de sa main le baptême, tu vois cela et tu ne vois pas que les cieux s'ouvrent au-dessus de lui, et qu'au lieu de recevoir la grâce qui sanctifie, il la confère ? Enfin, le Père se fait entendre du haut des nues; le Saint-Esprit descend corporellement sous la forme d'une colombe: ainsi la sainte Trinité tout entière vient consacrer le mystère du baptême, et le Père déclare lui-même que le Christ est vraiment son Fils.

2. En lui tu vois l'homme tenté par trois fois, et tu ne remarques pas le Dieu qui a triomphé des tentations du démon? Tu vois l'homme qui a faim, et tu ne remarques pas les anges qui lui apportent à manger ? Tu le vois exposé aux tempêtes de la mer, et tu ne

 

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peux l'apercevoir quand il commande aux vents et qu'il marche à pieds secs sur les flots ? Tu le vois fatigué par la marche, et tu ne vois pas qu'il met fin aux fatigues des hommes ? Tu le vois assis sur le puits, ressentant la soif et demandant à boire, et tu ne prends pas la peine de remarquer la source d'eau vive qui s'échappe de lui ? Il  est pauvre, il n'a à sa disposition que quelques pains ; aussi, le regardes-tu d'un oeil de pitié, et tu n'aperçois pas en lui le Dieu riche qui rassasie tant de milliers d'hommes avec de si minces provisions ? Tu te moques de lui, quand tu le vois aller au tombeau de Lazare et pleurer la mort de son ami, et tu ne le reconnais pas comme Dieu à le voir ressusciter celui qu'il pleurait tout à l'heure ? Judas vend l'homme, tu le remarques : le Dieu rachète l'univers, et tu n'y prêtes pas attention ? Si le Christ est retenu captif entre les mains des hommes, tu ouvres les yeux; et tu les fermes obstinément quand il délivre les hommes de l'esclavage du démon ? Tu ne vois que le Fils de l'homme dans les chaînes, et tu méconnais le Fils de Dieu qui brise les chaînes du genre humain ? Puisque tu contemples le Fils de l'homme lorsqu'il est bafoué; pourquoi ne pas contempler le Fils de Dieu, lorsqu'il arrache les âmes humaines aux moqueries des démons ? Tu vois bien le bois de la croix ; pourquoi ne pas voir aussi l'arbre de la prévarication remplacé par celui de la passion ? Tu as pleuré, au sépulcre, sur son corps inanimé; pourquoi ne pas te réjouir en voyant le Dieu',ressusciter et remonter dans les cieux? Puisque tu remarques en lui toutes les apparences de l'esclavage; pourquoi refuser d'y voir la nature divine ?

3. Nous n'adorons qu'un seul Dieu, mais nous reconnaissons trois personnes unies dans une même Divinité : Un Père qui n'a pas été engendré, un Fils unique engendré du Père, et un Saint-Esprit, qui procède du Père. Nous lisons cela dans l'Evangile. Aussi n'est-ce pas aux noms, mais a au nom du a Père, et du Fils, et du Saint-Esprit (1) », que nous sommes consacrés ;par le baptême, que nous acquérons le glorieux titre d'enfant de Dieu, et, que parla grâce, Dieu devient notre Père : cette grâce, c'est Jésus de Nazareth qui nous l'a méritée par sa naissance et en vertu de sa glorieuse origine; car, s'il est homme et s'il est né d'une Vierge, il est aussi Fils de Dieu; et s'il a été enfanté sur la terre par une femme, le Père l'avait auparavant engendré dans le ciel. Il en est donc de la Divinité en trois personnes comme d'une source de sagesse, d'où s'échappent à la fois le son, la parole et la raison de la parole, ou comme du lit d'une rivière où se trouvent l'eau qui coule, son goût, et sa fraîcheur ; ce sont là autant de choses personnellement distinctes et bien tranchées, et néanmoins elles ne forment qu'une seule et même substance qu'on ne peut ni partager ni diviser, dans laquelle ne se rencontre ni plus grand ni plus petit.

4. Tenons-nous-en donc à cette règle de foi catholique : Dans l'ordre des. personnes, tu ne dois en voir ni une plus grande, ni une moindre, et, en toutes, nous devons reconnaître une seule et même nature divine. Dieu, en effet, est toujours le même, et il demeure immuablement Dieu; donc, dans l'ordre des personnes, il n'y eu a pas d'inférieure aux autres, et la première n'est ni plus grande ni plus ancienne que les autres : elles puisent toutes en elles-mêmes le principe de leur existence, et le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Matth. XXVIII, XIX.

 

 

VINGT-TROISIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. III

 

ANALYSE. — 1. Au sujet de l'éternité du verbe il faut choisir entre Jean et Arius. — 2. Saint Paul affirme sa divinité. — 3. Immuable en lui-même, Dieu se manifeste à ses serviteurs, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. — 4. Il ne faut pas toujours entendre selon la lettre les paroles de l'Ecriture.— 5. Funestes conséquences d'une interprétation par trop littérale. — 6. Les Ariens nous représentent le Père comme sujet au changement et à l'imperfection. — 7. L'orgueilleux arien rencontre encore ici un adversaire dans l'apôtre Paul. — 8. Le Verbe n'infirme nullement sa propre divinité en disant que le Père est plus grand que lui, et en se proclamant le Fils de l'homme.

 

1. Je vais attaquer Goliath, il me faut donc prendre ma houlette pastorale, et, comme le bienheureux David, choisir trois pierres dans le lit du torrent. Arien, que fais-tu ? Tu oses dire: Le Fils de Dieu n'était pas, et Dieu était ? Mais l'Evangéliste sacré te contredit, puisqu'il s'écrie: « Au commencement était le Verbe ». Après avoir dit: « Il était », il ajoute : « Il  était ». Car voici la suite : « Et le Verbe était en Dieu ». Non content d'avoir proféré deux fois ce mot: « Il était », il le prononce une troisième fois, en disant: « Et le Verbe était Dieu (1)». Et parce qu'aux quatre coins du monde on devait, par la prédication, opposer la vérité à l'erreur, l'Apôtre affirme une quatrième fois qu' « il était », en ajoutant : « Il était au commencement en Dieu (2) ». Arius dit une seule fois: Il n'était pas ; mais Jean dit quatre fois : « Il était, Il était, Il était, « Il était ». Maintenant, que faire ? Il faut nécessairement nous ranger à la parole de l'un des deux, et répudier l'autre. Si nous croyons au dire d'Arius, nous encourons la colère de Jean, et si nous marchons sur les pas de Jean, Arius s'offensera de notre désertion. Toutefois, comme, pour nous tenir le langage qu'il nous tient, Jean a reçu les enseignements du Christ et qu'Arius a puisé son système dans les leçons d'Aristote, suivons tous le disciple du Christ et laissons là l'élève d'Aristote.

2. Cependant, ô Arien, dis-nous quelle raison fa porté à prétendre que le Christ est une créature? Parles-tu ainsi parce que, étant né d'une Vierge, on l'a vu sur la terre au milieu

 

1. Jean, I, 1. — 2. Ibid. 2.

 

des hommes, ou parce que le Père nous le montre lui-même assis dans les cieux au rang des immortels? Si c'est parce qu'il est le fils de la Vierge, je te dirai que Dieu ne peut s'appeler créature; car il est le Créateur, et il s'est revêtu seulement de sa créature. En effet, s'il a apparu ici-bas, ce n'est point comme un véritable esclave au milieu de compagnons d'esclavage; mais, étant Dieu, « il a pris la forme d'esclave (1) », afin de pouvoir entrer en société avec des hommes réduits à l'état de servitude. Si. l'utilité de la république exige qu'il se cache dans la foule de ses sujets, l'empereur ne pourra le faire qu'en ôtant son diadème, en se dépouillant de son manteau de pourpre, en se revêtant de l'ordinaire livrée du peuple. Nous employons cette comparaison pour expliquer l'avènement passé de notre Roi. Voilà comment l'apôtre Paul, notre maître, continue à développer sa pensée : « parce qu'ayant la nature de Dieu, il n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation que de s'égaler à Dieu (2) ». Qu'en dis-tu, Arien ? Cette phrase ajoutée par l'Apôtre casse les bras à ton Aristote. Paul dit le Verbe égal à Dieu ; suivant toi, il lui est inférieur. Au dire de Jean, « Il était » ; à t'entendre, Il n'était pas. Mais poursuivons notre tâche : « Il n'a pas cru », dit Paul, « que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave (1)». Nous, qui sommes catholiques, attachons-nous inviolablement à ces deux points de doctrine: ainsi pourrons

 

1. Philipp. II, 7. — 2. Ibid. 6. — 3. Ibid, 7.

 

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nous répondre victorieusement à toutes les objections des hérétiques. « Il s'est anéanti lui-même», dit l'Apôtre, « en prenant la forme d'esclave ». Quel est celui qui s'est anéanti? Evidemment, c'est celui «qui, ayant la nature de Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu ». En se revêtant de notre humanité, il n'a rien perdu de cette perfection qu'il partage à degré égal avec Dieu le Père : au contraire, il lui adonné un nouvel éclat; car, dans sa divinité, il y a titre à des louanges toujours nouvelles, et quand elle s'adjoint quelque chose, elle ne s'expose point à encourir l'ombre même d'une critique. Or, en disant qu'en Dieu il y a titre à des louanges toujours nouvelles, nous prétendons que la créature pourra se rapprocher de plus en plus de lui, mais ne parviendra jamais à se confondre avec la nature divine.

3. En effet, Dieu n'acquiert aucun accroissement, comme il ne peut subir aucune diminution dans son essence; seulement, d'après la nature de l'être créé dont il se revêt, il se montre aux uns avec les proportions de la grandeur, et aux autres avec celles de l'exiguïté. Nous en trouvons la raison et la preuve dans son infinie puissance. Quant à le voir en lui-même, et selon ce qu'il est dans sa nature, jamais aucune créature n'en sera capable. C'est pourquoi, lorsqu'il fit connaître sa volonté à Adam, il ne lui avait point apparu sous la même forme que quand il vint lui reprocher sa désobéissance. Le juste Abel et Caïn le prévaricateur ne l'aperçurent point sous des dehors pareils. Autre semblait-il être quand il enleva Enoch, autre quand il se montra à Noé, à l'heure du déluge, pour sauver le monde qui allait périr. Pour tenter Abraham relativement à son fils, il se montra à lui d'une manière, et il se manifesta d'une façon différente à Isaac pour le porter à servir de victime dans le sacrifice que son père allait offrir, à porter lui-même le bois destiné à le brûler, et à figurer ainsi le Christ chargé de sa propre croix. Jacob endormi et Moïse éveillé et gardant son troupeau ne l'ont point vu de la même manière. Quelle différence entre ce qu'il parut aux yeux des Egyptiens pendant qu'ils se noyaient, et ce qu'il parut aux enfants d'Israël en-les délivrant ! N'était-ce point une colonne de nuée durant le jour et une colonne de feu durant la nuit? Ici, c'étaient des éclats de voix, des tonnerres et des éclairs ; ailleurs, l'air était pur et le ciel tranquille, lorsqu'il se manifestait sous les traits splendides d'un prophète. Tantôt il ouvrait les cieux et en faisait tomber la manne qui devait nourrir son peuple; tantôt un rocher se fendait pour donner issue à une source d'eau vive qui devait le désaltérer. Il n'apparaissait pas 1e même. quand, sous le coup du bâton de Moïse, les eaux de la mer se séparaient pour favoriser la fuite des Israélites, que quand elles se réunirent, sous le coup du même bâton, pour détruire leurs. persécuteurs. Autre il se montra au passage du Jourdain, lorsque les eaux reprirent leurs cours interrompu; autre il se fit voir, quand, au son des trompettes, les murailles ennemies s'écroulèrent. Manifestations bien diverses de la Divinité ! Sur un signe d'une prostituée, des hommes de moeurs pures échappent à la mort et sont protégés par des saints, et un homme commande au soleil de ne pas se coucher, et un homme défend aux nuées de donner de la pluie. Sur l'ordre d'un homme, le feu du ciel vient frapper d'autres hommes, et, à sa prière, le feu descend d'en haut pour consumer la victime d'un sacrifice; l'attouchement de son manteau suffit à séparer les eaux du Jourdain, et cet homme est enlevé sur un char de feu, comme pour devenir le conducteur des chevaux de feu qui le traînent. Samuel, David, Salomon, ont aperçu Dieu sous des aspects très-différents: Daniel a mérité de le voir autrement que Nabuchodonosor; d'innombrables Prophètes l'ont contemplé sous une forme, et les Apôtres sous une autre.

4. Va, hérétique, et toutes les fois que tu liras que le Verbe a apparu d'une façon ou d'une autre, représente-le-toi sous tant de traits, sous tant de couleurs, qu'il t'apparaisse ici sous la forme d'un buisson, là sous celle du feu, tantôt comme une nuée, tantôt comme un rocher, puis comme un bûcher, enfin comme une mâchoire d'âne; dis-toi: Voilà le Fils de Dieu. Si, en effet, tu lis l'Ecriture, et que tu la comprennes dans le sens obvie de la lettre, non-seulement tu nieras l'existence de. Dieu, mais encore tu embrouilleras les commandements de la loi elle-même. Car la loi ne défend-elle pas de refuser du pain aux faméliques, et un rafraîchissement à ceux que la soif dévore ? Toutefois, ne s'exprime-t-elle (671) pas quelque part en ces termes : « Puise de l'eau à ta citerne, et ne laisse à personne le loisir d'en boire (1)? ». Suivant la lettre, il y aura donc un précepte assez inhumain, assez cruel, pour nous interdire de donner même un verre d'eau à un homme consumé par la soif. Quiconque, en effet, ne fait attention qu'au sens littéral, s'expose au danger d'une condamnation au feu éternel ; car il est écrit « Allez, maudits, au feu. éternel, car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger;  j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire (2) ».

5. A cela, ô Arien, tu pourras répondre ainsi: Vous m'avez dit, non-seulement de ne point donner à boire à celui qui aurait soif, mais même de refuser de l'eau de ma citerne à celui qui désirerait s'en désaltérer. Voilà à quoi s'expose l'homme qui s'arrête à considérer l'écorce des saintes Ecritures. S'il lit, au sujet de Dieu, ces paroles : « J'ai vu l'Ancien des jours assis sur un trône (3) », il se figure que le Père est le plus vieux ; et si cet autre passage lui tombe sous les yeux: « Quel est ce jeune homme qui vient de Bozor? Qu'il est beau ! Comme il marche avec force et majesté (4) ! » il s'imagine que le Fils de Dieu est la personnification de la jeunesse. C'est ainsi que, pour s'arrêter nonchalamment en route, il pense que la vieillesse s'avance d'une manière incessante au-devant de la jeunesse, et finit par l'atteindre. Dès lors, en effet, que tu supposes un plus grand et un plus petit, il faut nécessairement que tu les astreignes l'un et l'autre à l'indispensable obligation de croître, de devenir vieux, et, finalement, de cesser d'être.

6. Catholiques, je vous en prie, remarquez tous en quel abîme de blasphèmes se précipitent ceux qui, dans la lecture des saints Livres, se constituent leurs propres disciples et leurs propres docteurs : ils n'oseraient lire les vaines et ineptes fables des poètes, sans se mettre sous la direction d'un maître, et, pour les enseignements de « la sagesse du Christ cachée dans son mystère (5) », ils refusent d'accepter les leçons des hommes spirituels, ils forcent la parole sacrée de Dieu de se plier à leurs caprices. En prenant la défense de l'honneur de Dieu, tu le déshonores. Veux-tu que je t'en donne la preuve, ô Arien?

 

1. Prov. V, 15. — 2. Matth. XXV, 41, 42. — 3. Daniel, VII, 9. — 4, Isaïe, LXIII, 1. — 5. I Cor. II, 7.

 

Prétendrais-tu me forcer à croire, d'après toi, qu'il y a eu un temps où le Fils n'existait pas? Explique toi : dis-nous comment, dans ton système, le Père est immuable, puisqu'on ne peut appeler Dieu l'être que l'on supposerait capable de changer. Or, il est sûr que le Père est sujet à variation, s'il y a eu un temps où il n'avait pas de Fils; car en soutenant que le Fils a commencé d'être ce qu'il n'était pas auparavant, tu seras, par là même, obligé de donner au Père ce nom qui n'était point précédemment conforme à sa nature. On verra donc le père nouveau d'un fils tout aussi nouveau, et. tu ne pourras nier que l'ancienneté vient atteindre la nouveauté ; et comme à la nouveauté tu feras succéder l'ancienneté, comme, d'après toi, la vieillesse prendra la place de l'ancienneté; de même tu forceras la vieillesse à disparaître sous les coups de la mort. Ne vois-tu pas, je te le demande, en quel abîme de ténèbres tu es plongé? Si, en effet, tu ne refuses pas de croire « que le Christ soit la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu (1) », et si, en même temps, tu soutiens qu'il y a eu un moment où le Fils n'était pas, il te faut deviner blasphémateur et dire que le Père a été sans force et sans sagesse, puisque tu cherches à démontrer qu'à un moment donné il n'avait pas ce Fils qui est sa force et sa sagesse. Or, être dépourvu de sagesse, c'est être fou, comme être privé de force, c'est la faiblesse ; nul doute à cet égard.

7. Que fais-tu, ô hérétique? Pourquoi lever ton pied contre l'aiguillon? Il en sera infailliblement blessé. A t'entendre , le Fils n'est qu'une simple créature. Paul contredit tes blasphèmes en ce passage : « Dieu était dans le Christ, se réconciliant le monde (2) ». Ne va point t'imaginer que cette parole de l'Apôtre soit la seule qui condamne ton système ; dès l'instant je te prouve à nouveau ton blasphème. Si , en effet , tu prétends que le Fils est une créature; comme Paul a dit : « La créature est assujétie à la vanité (3) », il est évident que le Christ est assujéti à la vanité. Nous lisons encore ces autres paroles : « Toutes les créatures gémissent et sont dans les douleurs de l'enfantement (4) » ; donc, celui qui est venu délivrer le monde entier des gémissements et de la douleur gémit lui-même et se trouve dans les douleurs de l’enfantement. Enfin,

 

1.  I Cor. I, 24. — 2. II Cor. V, 19. — 3. Rom. VIII, 20.— 4. Ibid. 22.

 

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l'Apôtre nous dit : « La créature sera affranchie de cet asservissement à la corruption (1)». Donc, celui qui règne dans l'incorruptibilité au séjour céleste est asservi ici-bas à la corruption.

8. Mais, répliquent les Ariens, il faut, bon gré mal gré, te soumettre d'esprit et de coeur à la parole du Christ ; voici ce qu'il a dit de lui-même : « Le Père est plus grand que moi (2) ». N'avez-vous lu que cela ? On voit, ce me semble, dans les Evangiles, qu'il est le Fils de l'homme s. Faites-nous donc un crime de l'appeler Fils de Dieu. Dites-nous pourquoi vous lui donnez le nom de Fils de Dieu,

 

1. Rom. VIII, 21. — 2. Jean, XIV, 28. — 3. Matth. VIII, 20, etc.

 

puisqu'il se proclame lui-même Fils de l'homme ? Si tu travestis les motifs de son anéantissement , tu emploies' le remède à creuser tes plaies, et ce qui pourrait seul guérir tes blessures, tu t'en sers à porter la corruption jusque dans les parties saines. Pour nous, cherchons, dans la confession de la vraie foi, à conserver l'entière santé de nos âmes; croyons, sans hésiter, que la Trinité tout entière réside dans l'unique substance d'une même Divinité : par là, nous pourrons devenir participants de la vie éternelle, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

VINGT-QUATRIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. ON Y EXPLIQUE CES PAROLES DU PSALMISTE : « IL DESCENDRA COMME LA PLUIE SUR L'HERBE DES CHAMPS ». (PS. LXXI, 6.) IV.

 

ANALYSE. — 1. Humilité et grandeur du Christ naissant. — 2. Son premier avènement a eu lieu dans les abaissements ; le second se fera dans tout l'éclat de la gloire.

 

1. On ne saurait en douter, mes très-chers frères, cette partie du psaume qu'on vient de lire est l'annonce de l'avènement corporel de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avènement qu'il a effectué aux yeux du monde, lorsqu'il est descendu du ciel pour opérer notre salut. Et parce qu'il devait être humble dans sa chair, parce que, comme Dieu, il ne devait y affecter aucune puissance , y manifester aucune grandeur, il s'est montré aux regards des hommes avec le prestige de la grandeur. En effet, si les témoins de sa naissance l'ont vu apparaître dans les abaissements et la pauvreté, ceux qui ont cru en lui l'ont reconnu pour un Dieu; car si, dans son extérieur, il agissait comme homme, parce qu'il était intérieurement, il agissait en Dieu, tout en manifestant l'humanité dont il s'était revêtu, la condition corporelle et terrestre à laquelle il s'était soumis. Pauvre aux regards de ceux qui le considéraient seulement des yeux de la chair, il était plein de majesté et revêtu de la gloire céleste aux yeux de ses fidèles. Au moment de sa descente sur la terre, il fut humble, et, pareil à la pluie qui tombe sur l'herbe molle sans se faire entendre, il descendit du ciel sans annoncer son infinie puissance, sans faire aucun bruit, sans épouvanter les hommes par le fracas de sa venue ; rien, dans les humiliations de sa naissance, ne trahit sa grandeur. De fait, il ne venait point ici-bas pour y régner; sa mission était (673) de souffrir pour notre salut, de triompher des tentations, de souffrir, bien qu'immortel, les douleurs de la mort en faveur des mortels, et d'ouvrir devant tous ceux qui auraient recours à lui le chemin d'une nouvelle vie.

2. Il a donc effectué son premier avènement, son avènement selon la chair, comme la pluie qui tombe des nuées sur l'herbe; c'est pourquoi il lui faudra opérer sa seconde venue au milieu du fracas et du bruit. Aussi, selon le langage de l'Ecriture, « y aura-t-il des éclairs, des tonnerres, des tremblements de terre et de la grêle (1)». « Un feu dévorant marchera devant lui , une effroyable tempête mugira autour de sa personne (2) ». Et, comme dit l'Apôtre, « la violence du feu dissoudra les cieux et fera fondre tous les éléments (3)». « Un feu dévorant le précédera et consumera autour de

 

1. Apoc. VIII, 5. — 2. Ps. XLIX, 3. — 3. II Pierre, III, 12

 

lui ses ennemis (1)». « Les montagnes se fondront comme la cire (2) ». « Mais ceux qui  craignent le Seigneur et attendent sa venue seront enlevés sur les nuées pour aller, dans les airs, au-devant de Jésus-Christ, et ainsi seront-ils éternellement « avec le Seigneur (3)». Tout cela a été écrit, afin que nous nous préparions à sortir au-devant de Notre-Seigneur: par là, et en nous humiliant ici-bas à l'exemple du Sauveur, nous mériterons de régner avec lui dans les splendeurs de la gloire céleste. Car voici ce qui aura lieu : Quiconque, sur la terre, aura répandu les larmes de l'humilité comme une pluie abondante, jouira, dans le ciel, des félicités éternelles, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vit et règne dans les siècles des siècles avec le Père et le Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

 

1. Ps. XCVI, 3. — 2. Ibid. 5. — 3. I Thessal. IV, 11-18.

 

 

VINGT-CINQUIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. V.

 

ANALYSE. — 1. A la naissance du Christ, les anges font entendre les plus douces mélodies. — 2. Précieux martyre des Innocents. — 3. Saint Augustin parle de la Nativité même aux petits enfants. — 4. Epilogue.

 

1. Frères bien-aimés, Notre-Seigneur Jésus-Christ vient au monde pour le racheter tout entier et renouveler le genre humain. Le Christ naît dans une caverne, afin que le monde ne soit plus désormais enseveli dans le séjour de la mort. Il naît dans une caverne et il pleure, pour chasser de la caverne du péché les criminels voleurs qui s'y cachaient, et afin que, sous l'empire d'un nouvel enfant, tous les enfants devinssent innocents. C'est une Vierge qui lui donne la vie; par là, Eve n'est plus obligée de se cacher sous le feuillage, la sainte Eglise s'élève sur la croix, et le monde chante les louanges de la Vierge Mère, comme la tourterelle chante du haut des arbres l'éloge de sa propre chasteté. Les Mages adorent le Christ !que, devant lui, le genre humain tout entier fléchisse le genou t Celui qui brille avec éclat dans les cieux se fait adorer sous des langes : les chrétiens doivent donc l'adorer aussi maintenant qu'il est assis à la droite du Père non engendré. On l'adore dans une crèche; nous devons donc l'adorer nous-mêmes aujourd'hui qu'il est sur l'autel éternel. La crèche est devenue un paradis, où se sont épanouies les fleurs des champs et les lis des vallées : aussi, puisque la tige du péché s'est flétrie, le genre humain doit-il fleurir sous le souffle du Christ. Auparavant, grâce à l'iniquité, les (674) épines surabondaient parmi les hommes chez un très-petit nombre d'entre eux se montraient les fleurs de la justice; les autres se desséchaient, comme des plantes dépourvues de sève. Un nouveau lis, le Christ, est descendu sur la terre, et il a commencé à y planter une pépinière d'anges. Du haut du ciel étaient venus à ce monde des plants nouveaux, étrangers à son sol : c'étaient des anges , et ils exécutaient de mélodieuses symphonies, et, comme les Prophètes ne se faisaient plus entendre, le genre humain était à même de contempler ces esprits célestes et de chanter avec eux : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix, sur la terre, aux « hommes de bonne volonté (1)». O louanges nouvelles exécutées par des instruments nouveaux ! O paix après le péché ! O vie après la peine de la géhenne ! O délices après les ronces ! O rose après les épines ! O cantique après le silence ! O musique des anges après les gémissements des captifs !

2. De nouvelles plantes, les anges, ont donc été apportées au paradis de l'Eglise, et lui ont donné un nouvel éclat par la beauté de leurs fleurs : et parce que ces jeunes pousses, emblèmes de la paix, étaient venues d'en haut, on vit bientôt germer celles du précieux martyre des innocents. O tendres tiges des petits enfants , vous êtes empourprées de votre sang ; le glaive des brigands a travaillé sur vous, et pourtant vous n'aviez pas commis le péché, et votre sang était pur ! Voilà que vient de naître le jardinier vigilant du paradis ; Adam, son négligent usufruitier, a donc le droit de se réjouir. Où est le serpent? Il ne poussera plus désormais l'homme à fuir le regard du Seigneur. Voilà que le Christ, le Maître éternel, vient en ce monde pour s'y préparer un perpétuel exil et reconduire au ciel l'homme qui lui appartient. Le paradis a été replanté depuis que le voleur y est entré aussi le rusé adversaire du genre humain ne peut-il plus s'y cacher. La caverne ne peut plus servir d'habitation aux brigands, depuis

 

1. Luc, II, 14.

 

qu'une caverne nouvelle abrite un Sauveur nouveau, dont la venue a été annoncée du haut des cieux par une étoile. Une Vierge Mère se voit en ce monde, l'Eglise sur le bois de la croix, le larron dans le paradis, le Seigneur dans le tombeau.

3. Lorsque, victime de ta ruse, l'homme est jadis devenu pécheur, une sentence de condamnation a été prononcée contre lui. Quelle a été cette sentence ? « Tu es poussière, et tu « retourneras en poussière (1)». Aujourd'hui les plaintes et les larmes ont cessé. Tu n'as plus aucune accusation à porter contre l'homme, car celui qui humilie le pécheur est venu, et il demeurera avec le soleil. « Car, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, les enfants loueront le Seigneur (2) ». « Et toi, enfant, tu seras appelé le Prophète du Très-Haut (3) ». « Afin que les jeunes gens, les vierges, les enfants et les vieillards louent le nom du Seigneur (4) », « qui a délivré son peuple de ses péchés (5) ». Il a brisé les chaînes des pécheurs, ouvert les yeux des aveugles et les oreilles des sourds, ressuscité les corps morts, mis un terme aux gémissements des captifs et rempli de joie le coeur des pasteurs. Que les brebis se réjouissent de brouter les lis de la chasteté ! Que les petits agneaux soient dans la joie d'avoir effeuillé les roses d'un précoce martyre, sans avoir commis de péché, sans ressentir encore les douleurs de la mort, sans verser inutilement leur sang, puisqu'ils souffraient pour le Fils du souverain Maître.

4. Aujourd'hui, les anges font entendre ce cantique à la louange du Christ : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux (1) » ; les Mages l'adorent en suppliants ; les pasteurs et les agneaux lui donnent leur amour. Aujourd'hui les chrétiens tempérants le bénissent; les vivants et les morts fléchissent le genou devant ce Dieu qui est assis à la droite du Père et qui effacera les péchés du monde.

 

1. Gen. III, 19. — 2. Ps. CXII, 1-3.— 3. Luc, I, 76. — 4. Ps. CXLVIII, 12. — 5. Matth. I, 21. — 6. Luc, II, 14.

 

 

VINGT-SIXIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. VI.

 

ANALYSE. — 1. Jour de la nativité du Christ, jour de joie. — 2. Salutation de l'Ange. — 3. Incarnation du Verbe. — 4. La vraie beauté, c'est la chasteté.

 

1. Frères bien-aimés, un saint et solennel jour vient de luire pour le monde; réjouissons-nous donc et tressaillons d'allégresse. Aujourd'hui le soleil s'est levé sur l'univers; aujourd'hui les ténèbres du siècle ont vu apparaître au milieu d'elles la seule vraie lumière; aujourd'hui nos yeux sont éclairés d'un jour plus vif que celui du soleil; car ce qu'attendaient les anges et les archanges, les chérubins et les séraphins, ce qu'ignoraient les serviteurs célestes du Très-Haut, s'est fait connaître de notre temps, afin que, nous aussi, nous pussions, avec justice, répéter ces paroles du prophète David : « Seigneur, vous avez fait briller à nos yeux la lumière de a votre visage ; vous avez inondé de joie notre coeur (1) ». Admirable lumière ! lumière véritable, s'il en fut, c'est elle qui « éclaire tout homme (2) ». Qu'est-ce que cette lumière, me diras-tu ? Je te réponds aussitôt : C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est la vraie lumière; voilà le véritable soleil, la splendeur par essence. Le Prophète a dit de lui : « Le soleil de justice s'est levé pour nous (3)». « Il était », ajoute l'Evangéliste, « il était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde (4) ». O la suave et douce lumière du visage de Dieu ! le peuple du Christ a obtenu la faveur d'en être éclairé. Qu'est-ce que le Christ? le visage de la lumière, le visage de Dieu. Qu'est-ce que le Christ ? le visage et la sagesse de Dieu. Qu'est-ce que le Christ? la lumière de l'ineffable lumière. O, mes frères ! quelle peut être cette lumière, puisqu'elle nous a engendré une pareille lumière !

 

1. Ps. IV, 7.— 2. Jean, 1, 9. — 3. Malach. IV, 2. — 4. Jean, I, 9.

 

2. Le saint prophète David a dit dans un cantique, ou plutôt, la voix du Père a dit par l'organe de ce prophète: « De mon coeur s'est échappée une bonne parole (1) ». Ecoutez, mes frères, cette bonne parole qui s'échappe du coeur. Ecoutez l'ange Gabriel ; voici ce qu'il dit à la Vierge Marie, au moment où il lui fait connaître les clauses du généreux contrat que Dieu va conclure avec elle. Ecoutez, vous dis-je, le messager céleste, descendu des marches du trône de l'Eternel, pour annoncer le mystère de la bienheureuse conception et de la naissance du Roi suprême. « L'ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge qu'un homme, nommé Joseph, de la maison de David, avait épousée; et le nom de cette vierge était Marie ». Il entra dans sa maison et lui dit : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni ». Et Marie fut troublée en le voyant s'approcher d'elle et en l'entendant lui adresser ces paroles de bénédiction. L'ange vit son trouble et ajouta : « Marie, ne craignez point, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voilà que vous concevrez dans votre sein, et que vous enfanterez un fils, et vous l'appellerez du nom d'Emmanuel, c'est-à-dire, Dieu avec nous. Il sera grand, et s’appellera le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père , et il règnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin (2) » . Marie a entendu, elle a cru; aussi a-t-elle conçu et enfanté. Elle a entendu la bonne parole, elle y a cru par la foi, elle a

 

1. Ps. XLIV, 1. — 2. Luc, I, 26-33.

 

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corporellement conçu, et, d'après la loi de la nature, elle a enfanté.

3. Aujourd'hui donc, Notre-Seigneur Jésus-Christ est né selon, la chair, mais non selon la divinité; car « au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et, sans lui, rien n'a été fait (1) » . Il est venu en ce monde, pour que les hommes fussent à même de le contempler des yeux de leur corps, puisqu'ils ne pouvaient l'apercevoir des yeux de leur coeur. O homme ! ne te montre pas ingrat. Tu vois devant toi celui-là même. qui t'a créé à son image et à sa ressemblance. C'est à son sujet que le Psalmiste adressait aux hommes ce reproche : « Enfants des hommes, jusques à quand votre cœur restera-t-il appesanti? Pourquoi poursuivez-vous la vanité et embrassez-vous le mensonge? Sachez que le Seigneur a fait de son Christ l'objet de notre admiration (2) ». C'est le Fils de Dieu, c'est son Verbe, c'est l'arbitre et le maître de tous ses secrets; car le Père lui a dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (3) » . Il a disposé toutes choses et les a conduites à leur fin, et il est parfois impossible de connaître ce qu'on a dans le coeur, sans la lumière de la parole, selon ce qui est écrit : « Une bonne parole s'est échappée de mon cœur ». Aussi le Prophète annonce-t-il quelle a dû être dans Marie la chaste union de son coeur avec le Verbe c'est l'indissoluble lien de la charité. Car les intentions et les pensées qui naissent dans le coeur ne peuvent se laisser entrevoir qu'à l'aide d'une sorte de maître spirituel, c’est-à-dire d'une parole qui leur soit assortie; d'autre part, que pourra dire la parole, si la sagesse, auteur de toutes choses, ne vient préalablement, dans le secret du coeur, suggérer des idées ? Rien, absolument rien. « Une bonne parole », dit le Prophète, « s'est échappée de mon cœur ». Où était cette parole? dans le coeur. D'où s'est-elle échappée? du coeur. Qu'est-ce que la parole? le miroir du coeur. Il faut qu'il soit laid ou beau, et, par conséquent, digne de blâme ou de louange., C'est lui qui nous fait « bénir Dieu et maudire l'homme, qui a ôté créé à l’image

 

1. Jean, 1, 3. — 2. Ps. IV, 3, 4. — 3. Gen. I, 26.

 

et à la ressemblance de Dieu (1)». « L'homme bon », dit l'Evangile, « tire de bonnes choses d'un bon trésor, et l'homme mauvais tire de mauvaises choses d'un mauvais trésor (2) ».

4. Voilà en quoi consistent la laideur du coeur, et aussi sa beauté. Place-toi du côté où brillent les rayons du soleil, où se trouve le Dieu de charité. Je ne veux. point que tu te complaises dans les agréments extérieurs dont la nature peut t'avoir doué. Que, sur ton visage, de vives couleurs se marient à la blancheur du teint, que la beauté de ta figure se trouve rehaussée par celle de tes yeux et que l'élégance de tes formes mette le comble à ta perfection, tu ne seras jamais qu'un être hi. deux, et tu seras toujours noté comme tel, si tu ne cherches point Dieu dans la simplicité de ton coeur. L'homme voit le visage, Dieu voit le coeur. Cherche donc à briller là où le Christ a bien voulu établir sa demeure. C'est pourquoi l'apôtre Paul a dit : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous? Or, si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra; car le temple de Dieu est saint, et c'est vous qui êtes ce temple (3) ».  « Une bonne parole s'est échappée de mon coeur ». Et quelle est cette parole? C'est ce chaste époux, fruit de la chasteté, qui doit sortir d'une chaste couche et conserver à une vierge sa chasteté. Il est sorti de son lit, il s'est approché de l'Ange, et par l'entremise de l'Ange, qui a parlé en son nom, il a communiqué à la vierge le don de chasteté. Nous trouvons donc ici un père chaste, un époux chaste, une mère chaste, un fils chaste et une chaste union contractée sous les auspices et par l'opération du Saint-Esprit. Par sa foi, Marie a donc mérité de rester ce qu'elle était auparavant; le Seigneur lui a conservé ce privilège, même quand elle a conçu, et, à l'heure de l'enfantement, elle n'en a rien perdu : elle est restée vierge après la naissance du Sauveur ; car Celui qui règne avec le Père, dans les siècles des siècles, a donné à sa Mère le privilège de la fécondité quand elle l'a conçu, et ne lui a point enlevé la gloire de la virginité, quand il est né d'elle et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

 

1. Jacq. III, 9. — 2. Matth. XII,35. — 3. I Cor. III, 16, 17.

 

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VINGT-SEPTIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. VII.

 

ANALYSE. — 1. Le Christ est né d'une vierge. Analogies dans la vie de Samson. — 2. Et dans celle de Sara.— 3. Témoignage d'Isaïe. — 4. Parallèle entre Ève et Marie.

 

1. Frères bien-aimés, je ne me servirai que d'exemples pour vous prouver le mystère de ce jour. Samson se distinguait par sa force et sa valeur guerrière: il était, comme le Christ, natif de Nazareth, et sa mère avait été stérile jusqu'à sa naissance; un jour que, inspiré de Dieu, il avait mis en déroute l'armée ennemie, et qu'à défaut d'armes il ne pouvait pas achever sa victoire, il trouva par terre, au milieu du camp, une mâchoire d'âne. L'ayant prise dans ses mains, il tua une multitude d'ennemis avec ce nouvel instrument de combat. Ainsi s'en exprimait-il et s'en faisait-il gloire après l'action: « Je les ai défaits avec une mâchoire d'âne , j'ai tué mille hommes (1) ». A la suite de cette lutte vraiment gigantesque, Samson éprouva une soif qui lui brûlait les entrailles, et, toutefois, dans les environs, ne se trouvait aucune source où il fût à même de puiser et de se désaltérer. Il s'écria donc: « C'est vous, Seigneur, qui avez sauvé votre serviteur et qui lui avez donné cette grande victoire, et, maintenant, je meurs de soif (2) ». Alors Dieu entr'ouvrit les parois de la mâchoire et en fit couler de l’eau; Samson la recueillit, et sa soif fut calmée. O mâchoire, tout à l'heure instrument sanglant de mort, et, maintenant, source de force et de vie ! Ici, elle a servi à répandre le sang des ennemis, là elle a produit une eau salutaire ! De la mâchoire d'un âne mort, et contrairement aux lois de la nature, a pu s'échapper une source d'eau vive ; jusqu'à ce jour, ce membre desséché d'un animal a pu s'appeler du nom de la mâchoire ; et la bienheureuse Marie, donnant le jour au Fils de

 

1. Juges, XV, 16. — 2. Ibid. 18.

 

Dieu, n'aurait pu rester vierge ni allaiter son enfant en dépit des lois de la nature? Par l'effet de la puissance divine, une mâchoire a été capable de fournir ce que naturellement elle ne renfermait pas, et le même pouvoir céleste n'aurait pu permettre au corps de Marie de donner un lait qu'il possédait naturellement ? D'une mâchoire s'est échappée une fontaine; le Sauveur est sorti du sein de Marie. La vertu d'en haut a fait couler de l'eau d'un ossement aride, et elle eût été impuissante à tirer un corps vivant du sein d'une femme vivante ? Que l'infidélité se taise donc, qu'elle cesse de murmurer. Le même pouvoir qui a rendu féconde la mâchoire d'un animal privé de vie a aussi fait des mamelles d'une vierge, devenue mère sans avoir contracté aucune souillure, une source de lait : ce prodige a été opéré par la vertu du Fils unique qu'elle a mis au monde.

2. Mais puisque tu veux circonscrire dans les bornes des lois de la nature l'enfantement et l'allaitement d'une vierge, dis-moi donc, oui, dis-moi en vertu de quelle loi la bienheureuse Sara a pu enfanter et allaiter à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Elle avait alors, pour deux causes, perdu la faculté de concevoir : elle était avancée en âge; de plus, elle était stérile et ne pouvait avoir d'enfants ; car, dit l'Ecriture, « Sara avait passé l'âge de la maternité  (1)». Néanmoins, au moment voulu par Dieu, elle a conçu et enfanté, et après avoir, en dépit de sa stérilité, mis au monde un fils, elle l'a allaité, bien qu'elle fût devenue vieille. Sara a obtenu de Dieu une telle faveur, et, pour devenir mère, la

 

1. Gen. XVIII, 11.

 

 

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Vierge Marie n'aurait pu l'obtenir? Ce que la vertu divine a accompli à l'égard d'une femme avancée en âge et débilitée, elle n'aurait pu l'accomplir à l'endroit d'une vierge? Ou bien, celui qui a fécondé une mère décrépite n'aurait pu rendre féconde une vraie vierge, une mère toute jeune ?

3. Mais revenons-en au témoignage des prophéties. Isaïe s'exprime ainsi: « Voilà que le Seigneur est porté sur un léger nuage il entre en Egypte ; à sa présence, les idoles sont ébranlées et tous les coeurs sont dans l'effroi (1)». « Le Seigneur est porté sur un léger nuage ». Ce passage a trait à l'humanité du Christ: elle portait le Seigneur et cachait en elle-même un Dieu qui se dérobait aux regards du monde, mais qui se manifestait par ses miracles. Le soleil, que nous voyons, ne se cache-t-il pas quelquefois derrière les nuages? Alors, il ne luit plus à tes yeux, bien que pour lui-même il ne cesse d'être lumineux. Quant au soleil éternel, il se dérobait aux regards en se voilant du nuage de notre nature humaine, et pourtant il luisait pour lui-même et pour nous. « Sur un nuage léger » : expression bien juste, puisqu'il ne portait point le fardeau du péché qui écrase toute chair. En effet, comme l'eau alourdit les nuages, ainsi les péchés pèsent beaucoup sur l'homme. Car, si notre chair s'adonne à l'iniquité, elle nous entraîne dans la boue et jusque dans les enfers ; si, au contraire, elle est sainte, elle s'élève vers les régions éthérées et jusque dans les cieux. C'est avec justesse qu'Isaïe appelle « un nuage léger » l'humanité du Christ, puisqu'à aucun instant elle n'a été l'héritière de la prévarication originelle, et que même elle a purifié l'humanité entière de la tache du péché. Nous pouvons encore dire, sans aucun doute, que Marie, la bienheureuse Vierge, la sainte Mère de Dieu, a été « un léger nuage », puisque dans son corps et dans son âme, dans

 

1. Isaïe, XIX, 1.

 

tout son être, elle a été douée de sainteté ; car le Seigneur n'a-t-il pas dit de ses saints, ou le Prophète n'a-t-il pas fait cette question « Qui sont ceux qui volent comme des nuées (1)?» La vierge Marie, Mère du Sauveur, a été un nuage léger: en effet, elle a porté, suspendu à son cou ou couché sur ses bras, l'enfant divin; elle a fui avec lui jusqu'en Egypte, où elle a demeuré , afin que s'accomplît cette parole de l'Écriture: « J'ai appelé mon Fils de l'Égypte (2) ».

4. Toutefois, mes frères, remarquez bien le changement opéré dans les choses par la nativité du Sauveur ; faites attention aux aperçus nouveaux que nous fait découvrir ce mystère. Une vierge a conçu, elle a enfanté et allaité, et elle est restée vierge. Un homme est né sans la coopération de l'homme. Nulle trace de corruption dans ce qui devait être le principe de la vertu. Le premier homme est tombé, cédant aux conseils d'une vierge; le second Adam a triomphé, parce qu'une autre vierge a consenti aux volontés d'en haut. Le diable a introduit la mort dans le monde par l'intermédiaire d'une femme ; c'est aussi par l'intermédiaire d'une femme que le Sauveur y a ramené la vie. Un mauvais ange a jadis trompé Eve, un ange bon a exhorté Marie. Eve a cru, et elle a perdu son époux; Marie a cru aussi, mais, par là, elle a préparé dans son sein au Fils de Dieu une habitation digne de lui ; elle a eu pour fils Celui qu'elle avait pour Maître. Une parole a causé la chute d'Eve; Marie s'est également fiée à une autre parole, et elle a réparé ce qui avait été détruit. Par la pureté de sa foi, Marie a détruit le mal causé par la fausse confiance d'Eve. C'est d'une femme que date le péché, c'est à cause d'elle que nous mourons tous; la foi aussi a commencé par une femme, et à cause d'elle nous avons retrouvé nos espérances de vie éternelle.

 

1. Isaïe, LX, 8. — 2. Osée, XI, 1.

 

 

VINGT-HUITIÈME SERMON: POUR LA NAISSANCE DU SAUVEUR. VIII.

 

ANALYSE. — 1. Parallèle entre Eve et Marie. — 2. La salutation angélique et l'obéissance de Marie. — 3. Infinie bonté du Christ à notre égard.

 

1. Témoins des désirs qui animent votre dévotion, nous voulons vous découvrir le saint mystère de ce jour ; car si vous apprenez de notre bouche à bien connaître la secrète portée de la naissance du Christ, nous aurons pleinement satisfait des aspirations enrichies des perles de la foi. Aujourd'hui le Roi des anges a pris naissance au milieu des pécheurs, afin de leur accorder la condonation de leurs fautes. « Que les cieux se réjouissent ! que la a terre tressaille d'allégresse (1) ! » car le véritable architecte est descendu des cieux pour relever le monde de ses ruines, et afin que, par Marie, fût réparé ce qu'Eve avait si malheureusement détruit. Autrefois une femme avait perdu l'univers, et voilà que Marie porte le ciel dans son sein: la première femme a goûté du fruit de l'arbre, elle en a donné à son époux, elle a introduit la mort ici-bas pour Marie, elle a mérité d'engendrer le Sauveur.

2. Vous le savez; l'ange Gabriel s'approcha de la pudique Vierge de Nazareth et lui dit

a je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes « les femmes (2) » ; car votre sein est devenu la demeure du Fils de Dieu. Marie se troubla à la vue du messager céleste, elle entendit l'annonce du mystère, elle entra en négociation avec l'Ange. « Comment », lui dit-elle, « comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme (3) ? » Ce que je vous dis là, je vous le dis d'après la manière dont les choses se passent en ce monde, mais je ne doute nullement de la puissance du Très-Haut. Votre parole me préoccupe, car j'ai résolu de rester vierge ; alors, et puisque je

 

1. Ps. XCV, 11. — 2. Luc, I, 28. — 3. Ibid. 34.

 

n'ai point de mari, comment pourrai-je engendrer un fils? — Marie, les choses ne se passeront point comme vous le croyez; vous n'enfanterez pas à la manière des autres femmes. Vous deviendrez mère, et, pourtant, vous ne perdrez jamais votre innocence; car vous aurez le bonheur de porter dans vos entrailles la Divinité elle-même. « Le Sainte Esprit descendra en vous, et la vertu du a Très-Haut vous couvrira de son ombre' n , en effet, votre sein est devenu le palais de l'Esprit-Saint. — Dès qu'elle eut entendu les conditions du céleste traité, elle prêta l'oreille aux propositions divines, et aussitôt elle mérita d'avoir le Seigneur pour habitant de son sein. « Voici », dit-elle, « la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole (2) ». Alors se trouvent occupées par le Très-Haut les entrailles de la Vierge ; la Majesté suprême tout entière se trouve renfermée dans les bornes étroites du corps d'une femme; alors se forme en elle son fils, son protecteur, son hôte, son gardien. Enfin, arrive le temps de le mettre au monde: Marie donne le jour à son enfant, et néanmoins la porte de sa chasteté demeure close. On voit apparaître le rejeton d'une lignée toute céleste, sans que la pureté de sa mère se trouve souillée de la moindre tache. L'enfantement fut, pour elle, exempt de douleurs et de larmes, parce que son fruit lui était venu du ciel. En ce jour, l'armée des anges s'écrie, dans les transports de la joie : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre (3) », parce que le sein d'une vierge est devenu fécond.

3. Remarquez bien, mes frères, de quel

 

1. Luc, I, 35. — 2. Ibid. 38. — 3. Ib. II, 14.

 

 

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éclat a brillé la miséricorde de Dieu à notre égard. il a daigné naître parmi les hommes, qu'il avait lui-même formés du limon de la terre. Par sa naissance, il a réparé leurs ruines ; il les a rachetés en mourant pour eux, et, après sa mort, il les a arrachés des abîmes profonds. Il a fallu qu'il nous aimât beaucoup pour prendre sur lui nos péchés, quoiqu'il fût juste, et pour se charger de nos crimes, malgré son innocence. Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous a délivrés des mains de nos ennemis, par cela même qu'il est descendu des cieux et que, après avoir subi les atteintes de la mort, il est sorti vivant et glorieux du tombeau, traînant à sa suite, dans son royal triomphe, tous les captifs dont il avait brisé les chaînes. Qu'à lui soient la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

VINGT-NEUVIÈME  SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. IX.

 

ANALYSE. — 1. La naissance du Christ nous fait admirablement connaître l'amour de Dieu pour nous.— 2. Cette naissance n'est pas sa première et éternelle naissance, mais la seconde et la temporelle. — 3. Elle a été précédée de l'existence de la mère de Jésus, en qui la virginité et la fécondité se sont trouvées merveilleusement unies.— 4. Dans la naissance du Christ se manifeste un ineffable mystère.— 5. Le Christ, venant au monde, était un homme véritable car il voulait sauver les hommes ; et faire d'eux les enfants de Dieu. — 6,. Les paroles par lesquelles on explique le mystère de l'incarnation semblent se contredire; pourtant, il n'y a aucune contradiction dans l'enseignement de l'Eglise. — 7. Il faut donc croire fermement à ce que là sainte Eglise croit et enseigne sur ce mystère, et, en particulier, sur les deux naissances du Christ : différences et rapports qui existent entre elles. — 8. Considérons avec une vive reconnaissance quels admirables bienfaits nous ont procurés les mystères de l'incarnation et de la rédemption. — 9. Il n'y a donc qu'un seul Christ, Dieu et homme tout ensemble, qui soit né et mort pour nous.

 

1. Frères bien-aimés, l'amour tout gratuit de Dieu pour nous trouve sa preuve dans la naissance temporelle, et selon la chair, du Fils de Dieu, notre Seigneur, dans cette naissance décidée avant tous les siècles, effectuée en ce monde, annoncée d'avance par les Prophètes, prêchée par les Apôtres, cachée, pendant l'ancienne alliance , sous des figures choisies, révélée, au temps de la nouvelle, par d'incontestables preuves, promise à nos Pères, manifestée à nos regards. En effet, Dieu nous a montré une affection entièrement bénévole, puisque, sans que nous l'ayons mérité, il nous a donné son Fils unique pour rédempteur. « Le Seigneur a envoyé un ré« dompteur à son peuple (1)». Voici, au dire du bienheureux Paul, ce que nous devons penser du Christ: « Il nous a été donné de

 

1. Ps. CX, 9.

 

Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption (1)».

2. Nous célébrons aujourd'hui cette naissance du Fils de Dieu ; toutefois, en venant au monde, il est sorti, non point du sein de son Père, mais du sein de la Vierge, sa mère il a fait précéder cet événement du commencement du monde, et, ce qui est plus admirable encore, de la plénitude des temps (2). Celui que le Père éternel a engendré en dehors de tous les temps a voulu naître ainsi, et, en naissant de la sorte, le Fils a daigné être envoyé par le Père, sans pouvoir, néanmoins, jamais se séparer de lui. Cette naissance n'est donc pas sa première, mais sa seconde.

3. Cette seconde naissance du Fils de Dieu a été précédée de l'existence en ce monde de

 

1. I Cor. I, 90. — 2. Galat. IV, 4.

 

celle qui lui à donné le jour; mais jamais la divinité de son Père n'a préexisté relativement

à sa première naissance. Celui qui est coéternel à son Père est donc né après sa mère. Voilà pourquoi nous célébrons aujourd'hui l'enfantement de la sainte Vierge, de cette vierge que nous proclamons aussi mère, en qui la gloire de la fécondité est venue accroître l'éclat de la virginité, et dont la fécondité s'est trouvée ennoblie par une virginité inaltérable. Cette vierge a donc eu le privilège de la fécondité, mais elle n'a jamais perdu celui de la virginité; son enfantement a été de telle nature, que jamais elle n'eût été féconde si elle avait dû perdre l'intégrité de son innocence. Elle a donc été seule à recevoir cette grâce singulière d'un caractère tout divin; à elle seule a été accordée cette faveur miséricordieuse de former, dans son sein et de son sang, le Créateur de toutes choses, et de concevoir, sans l'intermédiaire d'aucun homme, Celui qui a formé la femme, et, enfin, d'engendrer dans le temps le Dieu engendré de toute éternité.

4. En parlant de cette naissance du Fils de Dieu, qui s'est effectuée dans le temps, le Docteur des nations a dit: « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils à formé d'une femme, et assujéti à la toi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi, afin que nous devinssions ses enfants adoptifs (1)». Par ces paroles le bienheureux Apôtre a attiré l'attention de nos esprits et leur a fait comprendre le mystère de notre rédemption. Il connaissait parfaitement les secrets divins, et, en interprète fidèle, il nous a présenté ce mystère sous l'aspect le plus aimable et le plus capable d'exciter notre admiration: Pourquoi ce mystère est-il si admirable? Parce qu'il s'est ainsi accompli. Pourquoi est-il si aimable? Parce qu'il s'est accompli en notre faveur. Pourquoi est-il digne de notre admiration? C'est que celui qui est vrai Dieu de Dieu est aussi né vrai homme d'homme. Y a-t-il rien de comparable à cette merveille, que le vrai Dieu, naturellement né du Père, et, par droit de naissance, Maître de toutes choses, soit aussi né de la Vierge, dans la condition d'esclave ? que le Créateur de tous les temps ait été créé dans le temps? Pourquoi ce mystère est-il si aimable ? C'est que le Fils unique, qui est dans le sein du Père (2), a daigné devenir

 

1. Galat. IV, 4, 5. — 2. Jean, I, 18.

 

vrai homme et naître de l'homme, pour nous faire naître de Dieu.

5. Afin de rendre plus claire et plus intelligible pour nos auditeurs la vérité que nous énonçons, il nous faut reprendre ce que nous avons tous entendu relativement à la naissance humaine du Fils unique de Dieu. « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son   Fils, formé d'une femme et assujéti à la loi ». Voilà comment le vrai Dieu est né vrai homme. Mais de quel bienfait cette naissance humaine de Dieu a-t-elle été pour nous la source? L'Apôtre nous l'enseigne par ces paroles: « Pour racheter ceux qui étaient sous la loi, afin que nous devinssions ses enfants adoptifs (1) » . Voilà comment Dieu a agi: il est né vrai homme, afin que nous, qui sommes hommes, nous naissions de Dieu. En effet, nous sommes nés de Dieu lorsque, croyant en lui, nous avons été adoptés pour ses enfants. Le bienheureux Jean prouve en ces termes qu'il y a des hommes nés de Dieu: « Il a donné le droit d'être faits enfants de Dieu à tous ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, à ceux qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même (2) ». Nous avons reçu, dans la personne du nouvel Adam, l'adoption de la grâce divine que nous avions perdue dans la personne du premier. Nous étions privés de la grâce, lorsqu'après avoir été conçus dans l'iniquité, nous sommes nés dans le péché; car c'est un fait certain, que nous l'avions perdue même avant de naître corporellement. Tous ont perdu la grâce de l'adoption en celui « en qui tous ont péché (3)». Dieu a donc fait éclater son amour pour nous, en ce que son Fils unique, par qui toutes choses ont été faites, a été fait au milieu de toutes choses, et qu'il a été fait dans la plénitude des temps, bien qu'il eût fait tous les temps.

6. Frères bien-aimés, il faut comprendre avec exactitude comment a pu être fait Celui par qui toutes choses ont été faites, ou comment l'on peut dire que celui qui a fait tous les temps a été fait dans la plénitude du temps. Les saints Prophètes et les Apôtres ont avancé ces deux assertions, et les disciples de la vérité même nous ont enseigné cela avec encore plus de vérité. Le Christ qui, après sa naissance, a député les Apôtres pour en être

 

1. Galat. IV, 4, 5. — 2. Jean, I, 12, 13. — 3. Rom. V, 12.

 

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les témoins, avait déjà, avant de naître, député les Prophètes dans le même but. Les Prophètes et les Apôtres sont donc venus, envoyés qu'ils étaient par la vérité, et ils ont entendu à la même école ce qu'ils devaient nous enseigner à leur tour. Dans leurs paroles, rien de faux, rien de hasardé : tout y est manifestement vrai, tout y est véritablement manifeste. Voilà, mes très-chers frères, la doctrine des Prophètes et des Apôtres. Lorsqu'en parlant du Fils de Dieu, ils le désignent comme Créateur et créature, comme faisant et comme fait, comme tenant du temps et de l'éternité, il n'y a rien de discordant en leur manière de s'exprimer; la fausseté ne vicie pas non plus leur enseignement, mais leur profession de foi sur l'une et l'autre naissance est l'expression vraie de la vraie foi, de la foi qui sauve. Il est, en effet, évident, que du Seigneur, Fils unique de Dieu, on peut toujours affirmer une double naissance, puisqu'en lui se trouvent réellement unies la substance divine et la substance humaine. Voilà pourquoi l'Eglise catholique reconnaît, sans hésiter, en un seul et même Fils de Dieu son créateur et son rédempteur; son créateur, parce que, comme Dieu, il lui a donné l'existence; son rédempteur, parce que, comme homme, il a été fait à cause d'elle. Cette chaste épouse reconnaît en lui, et sans l'ombre d'un doute, son époux; car elle lui est unie dans la plénitude et la vérité des deux natures. Elle confesse qu'il est son chef et que ce chef non-seulement est du Père, demeure dans le Père, est l'Eternel et immuable Seigneur, mais est devenu, tout étant Dieu, un homme parfait, né, dans le temps, de la Vierge Marie. Elle sait qu'il a, avec le Père, une seule nature divine, et, comme sa mère, la nature humaine, c'est-à-dire un corps et une âme. Elle avoue qu'un seul et même Christ a commencé à exister, et n'a jamais eu de commencement; car, l'Eglise catholique en fait profession, le Fils unique de Dieu est, tout à la fois, Dieu éternel de Dieu éternel, et homme temporel d'homme temporel. Aussi prêche-t-elle un seul et même Fils de Dieu, égal et inférieur au Père; car elle sait qu'il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes (1), Jésus-Christ homme. En effet, Dieu le Fils nous a emprunté notre nature pour la sauver ; et Dieu, après nous l'avoir empruntée tout entière, l'a sauvée de même par l'effet

 

1. I Tim. II, 5.

 

d'une bonté toute gratuite. Ainsi est-il arrivé que Dieu le Père a accordé le salut à l'homme par les mérites de Dieu le Fils avec qui il partage la divinité : de là il résulte encore que l'homme a obtenu le salut de Dieu le Père, par l'entremise de Dieu le Fils, entré en participation de la nature humaine: d'où il suit, enfin, que, pour les fidèles, la vraie source du salut se trouve en un seul et même Fils de Dieu. Telle est donc la véritable règle de la foi catholique, voilà en quoi consiste la divine et saine doctrine : croire qu'il y a véritablement deux natures dans la personne du Fils de Dieu, et confesser, avec non moins d'assurance, la vérité des deux naissances d'un seul et même Fils de Dieu.

7. Mes frères, que ce point de foi soit donc bien certain pour nous; que la croyance en soit bien affermie dans nos coeurs, appuyée sur la vérité de la foi et profondément enracinée dans la charité: Dieu, le Fils unique, par qui toutes choses ont été faites, est vraiment né une fois avant tous les temps, et une fois dans le temps ; une fois, sans avoir commencé, et une fois à une époque déterminée; une fois de Dieu le Père, et une fois de la Vierge Marie; de Dieu le Père sans avoir de mère; de la Vierge Marie, non pas sans avoir de Père, mais sans avoir un homme pour père. En effet, Dieu le Fils a Dieu pour père, non-seulement entant qu'il est né de lui sans avoir commencé et qu'il est Dieu de Dieu le Père; mais aussi en tant qu'il est né de la Vierge, dans le temps, et qu'étant Dieu il a été fait homme. Pour sa première naissance, le Verbe s'est échappé du coeur (1) de Dieu le Père; dans la seconde le Verbe s'est fait chair dans le sein de la Vierge Mère, et Marie l'a enfanté. A sa première naissance, il a été engendré par le Père, et il est sorti de son sein, et c'était le Dieu Très-Haut, à sa seconde, le même Dieu , devenu un humble époux, est sorti d'un lit virginal; par la première, il nous a faits, et par la seconde, il nous a donné une nouvelle vie; par l'une, il nous a créés; et par l'autre, il nous a rachetés; par celle-là, nous sommes devenus hommes; par celle-ci, nous avons été adoptés comme enfants de Dieu. Parla première, il est notre Créateur et nous sommes son ouvrage; par la seconde, il est notre Rédempteur et nous sommes son héritage. Par l'une le Fils

 

1. Ps. XLIV, 2.

 

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de Dieu nous a donné l'existence humaine ; par l'autre, il a daigné faire de nous ses héritiers; c'est par l'effet de celle-là que tous les hommes viennent en ce monde, c'est par l'effet de celle-ci que tous les justes régneront dans le ciel. Comme conséquence de la première, nous sommes ses créatures et nous tenons de lui la vie ; comme conséquence de la seconde , ceux qu'il a rachetés entreront en possession de la béatitude éternelle.

8. O homme, remarque donc attentivement de quels bienfaits Dieu le Fils t'a comblé, quoique tu en fusses indigne ! Tu étais égaré, et il t'a cherché; tu étais perdu, il t'a retrouvé; tu t'étais vendu, il t'a racheté; tu t'étais arraché la vie, il te l'a rendue. Voilà les faveurs qu'il t'a accordées en venant en ce monde, et il te les a accordées toutes d'une manière entièrement bénévole ; car il n'a trouvé en toi ni le mérite d'aucune bonne oeuvre, ni même un commencement de bonne volonté. Quand nous songeons aux bienfaits de Dieu, nous n'en apercevons pas d'autre cause que la grâce d'en haut : nos bonnes oeuvres y sont pour rien. En effet, mes très-chers frères, quel bien avions-nous fait pour mériter cette faveur singulière qu'un vrai Dieu se fit pour nous un vrai homme, que le Fils, par nature coéternel au Père,voulût naître d'une Vierge dans le temps, que le Très-Haut s'humiliât, que Celui qui nourrit incessamment les anges demandât sa nourriture aux mamelles d'une femme, que le Dieu infini fût placé dans une crèche étroite, que le Roi de tous les siècles fût abreuvé d'outrages, que Celui qui justifie subît une injuste condamnation, que Celui en qui ne se trouve aucun péché fût compté au nombre des pécheurs, que l'Auteur de la vie fût conduit à la mort avec des brigands, et qu'il mourût, non-seulement avec des scélérats, mais même pour des scélérats? C'est pourtant un fait attesté par l'Apôtre, que « le Christ est mort pour des impies (1)». Mais a-t-il pu naître pour des justes, Celui qui a daigné mourir pour des impies?

9. Il n'y a donc qu'un seul et même Christ, qui réunit véritablement en lui les deux natures, vrai Dieu et vrai homme, vraiment né du Père et vraiment né d'une Mère, appartenant d'une manière incontestable à l'éternité et au temps, possédant indubitablement l'immortalité et subissant réellement les coups de la mort, vraiment privé de vie et ressuscité effectivement. Voilà le grand mystère de piété ! Dieu le Fils a été, selon la chair, livré pour nos péchés, et, selon la chair encore, il est ressuscité pour notre justification. Et parce que le même Fils de Dieu a commencé, en naissant, l'oeuvre de notre rédemption qu'il a achevée en mourant pour nous, nous vous annonçons à tous, au jour où nous célébrons la nativité du Sauveur, celui de sa résurrection, tant Notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles avec le Père et l'Esprit-Saint, a eu hâte d'opérer notre salut ! Ainsi soit-il.

 

1. Rom. V, 6.

 

 

TRENTIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR. X.

 

ANALYSE. — 1. Etonnants mystères renfermés dans la naissance du Christ. — 2. Un grand nombre de prodiges, sorte de prélude de ses miracles à venir, ont précédé la naissance du Sauveur. — 3. Motifs pour lesquels les Mages ont recherché et adoré ce roi des Juifs préférablement à tous autres.

 

1. Le Christ vient au monde, aussi le coeur des hommes est-il inondé de joie. Le Créateur du genre humain sort du sein d'une jeune fille, et des entrailles, restées vierges de tout (684) contact charnel, mettent au monde le Fils de l'homme, qui n'a pas eu d'homme pour père. Le temps voulu pour l'enfantement de Marie s'accomplit; si grand que soit celui qu'elle engendre à la vie, rien n'est changé aux lois qui régissent la naissance des humains. Ainsi a dû naître celui quine devait point refuser de mourir pour nous délivrer. Le Christ vient au monde: comme Dieu, il est du Père; en tant qu'homme, il vient d'une mère. Engendré par le Père, il est la source de la vie; enfanté par Marie, il est le tombeau de la mort. En lui se rencontrent le Révélateur du Père et le Créateur de la mère, le Verbe né avant tous les temps, et l'homme né au temps opportun; le Créateur du soleil, et la créature formée sous le soleil; celui qui est de toute éternité avec le Père, et celui qui est né aujourd'hui de la mère; celui sans lequel le Père n'a jamais existé, et celui sans lequel la mère n'aurait jamais été mère. Celle qui a enfanté est en même temps mère et vierge; Celui qu'elle a enfanté est tout à la fois enfant et Verbe. Celui qui a fait l'homme s'est fait homme, il a été mis au monde par une mère qu'il avait lui-même créée, et il a sucé les mamelles qu'il avait lui-même remplies. Celui qui était Dieu est devenu homme, et, sans perdre ce qu'il était, il a voulu devenir sa propre créature. En effet, il a ajouté l'humanité à sa divinité; mais en devenant homme, il n'a point cessé d'être Dieu; pour s'être revêtu de membres humains, il n'a pas discontinué ses oeuvres divines, et quand il s'est enfermé dans le sein d'une Vierge, il ne s'y est pas emprisonné au point de soustraire aux anges la sagesse qui fait leur nourriture et de nous empêcher de goûter combien le Seigneur est doux. Ah ! c'est à juste titre que les cieux ont parlé, que les Anges ont rendu grâces, que les bergers se sont réjouis, que les Mages sont devenus meilleurs, que les rois sont tombés dans le trouble, que les petits enfants ont été couronnés. O Mère, allaitez notre nourriture, allaitez le pain qui nous vient du haut des cieux, placez-le dans la crèche, comme s'il était destiné à être la pâture de pieux animaux. Allaitez celui qui vous a créée pour faire de vous sa mère, celui qui, avant de naître, a choisi le sein dans lequel il s'incarnerait et le jour où il viendrait au monde; celui, enfin, qui a créé ce qu'il destinait à devenir «le lit nuptial d'où, nouvel époux, il sortirait un jour (1) », pour embrasser l'Eglise, son épouse.

2. Voyez quels prodiges ont précédé la naissance du Sauveur ! Longtemps auparavant les Prophètes annoncent que le Créateur du ciel et de la terre se fera adorer ici-bas ; l'Ange fait savoir qu'on verra venir dans la chair celui qui a tiré la chair du néant; en. fermé dans le sein d'Elisabeth, Jean salue le Sauveur enfermé dans celui de Marie ; le vieux Siméon reconnaît un Dieu dans un petit enfant, et la veuve Anne, une Vierge dans la personne de sa mère. Seigneur notre Dieu, voilà quels témoins ont affirmé votre naissance, avant que vous marchiez sur les eaux, que la tempête s'apaisât sur votre parole, qu'à votre prière un mort sortît vivant du tombeau, que le soleil s'obscurcît tout à coup au moment de votre mort, qu'à l'heure de votre résurrection la terre tremblât sur ses bases, et que le ciel s'ouvrît à celle de votre ascension. Enfin, les Mages, partis des extrémités de l'Orient, sous la conduite d'une étoile, afin d'apporter au Christ les prémices de la foi, ont traversé d'immenses étendues de pays, pour venir à -la recherche du Roi, pour courber devant lui leurs fronts.

3. Mais, ô Mages, si vous avez regardé le Christ comme étant vraiment roi des Juifs, quel motif vous a portés à l'adorer de préférence aux autres ? Depuis de longs siècles n'a-t-on pas vu naître un grand nombre de rois juifs? N'y a-t-il pas eu, parmi eux, l'illustre monarque David, et Salomon, le plus puissant de tous? Pourtant, vous n'êtes venus vous approcher ni de leur berceau, ni de leur trône. Ah, c'est qu'avant le Christ, le ciel n'a trahi la grandeur d'aucun d'entre eux t Mais, aujourd'hui, une étoile fait connaître le Roi des rois, et son Créateur : le ciel lui-même annonce qu'il est Dieu, et, d'après les signes qui s'y manifestent, il est impossible de révoquer en doute sa nature divine.

 

1. Ps. VIII, 6.

 

685

 

TRENTE ET UNIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XI.

 

ANALYSE. — 1. La naissance du Christ, sujet d'une grande joie. — 2. Que le peuple manifeste son allégresse en s'acquittant de ses devoirs.

 

1. Tous les passages de l'Ecriture qu'on vient de nous lire, frères bien-aimés, doivent être pour chacun de nous un sujet d'allégresse : nous ne devons tous éprouver qu'un sentiment, celui de la joie. En effet, le Psalmiste dit : « Tressaillez de bonheur à la présente du Dieu qui est notre soutien (1) » . L'Apôtre ajoute : « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur (2) ».  « Je vous annonce », continue l'Evangéliste, « je vous annonce le sujet d'une grande joie (3) ». O l'heureux jour que celui-ci, puisque, d'après le témoignage des Ecritures, nous y célébrons la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de concert avec le Psalmiste et l'Evangéliste, avec les Prophètes et les Apôtres.

2. Oui, elle est grande, en ce jour, la joie

 

1. Ps. LXXX, 13. — 2. Philipp. IV,  4. — 3. Luc, II, 10.

des chrétiens, cette joie dont les saintes Ecritures lui ont donné l'exemple. Oui, notre allégresse est sans bornes, puisque dans l'ivresse de son bonheur le peuple a fait son devoir. Quelle serait la sainteté des membres de cette Eglise, s'ils accomplissaient toujours la volonté du Christ ! Je vous le demande donc instamment , mes très-chers frères , remplissez toujours les devoirs que le Seigneur vous impose; ainsi mériterez-vous de vous réjouir éternellement les uns avec les autres. Le bonheur que nous éprouvons aujourd'hui à célébrer la naissance du Sauveur est, en effet, le prélude du bonheur que le serviteur fidèle de Notre-Seigneur Jésus-Christ en ce monde goûtera dans le ciel, à y célébrer avec les anges les solennités à venir de l'éternité.

 

 

TRENTE-DEUXIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XII.

 

ANALYSE. — 1. Le Christ s'est incarné pour triompher du diable. — 2. Que de merveilles à admirer dans la naissance du Sauveur ! — 3. Marie mère et vierge.

 

1. Frères bien-aimés, c'est aujourd'hui le jour où le Christ a pris notre humanité dans le sein d'une Vierge. Il a voulu s'humilier jusqu'à se revêtir de notre pauvre nature pour délivrer nos âmes de leurs péchés. Par sa prévarication , le premier homme avait (686) déçu le monde entier; il n'y avait plus, dès lors, de remèdes à nos maux et de salut pour nous, que si le Christ descendait du ciel. Pour le serpent, il se réjouissait, dans l'excès de sa méchanceté, d'avoir inoculé son venin à l'homme nouvellement créé. Mais le Christ est descendu dans le sein d'une Vierge, afin d'y prendre un corps d'homme qui serait attaché à la croix, et dont la mort porterait le coup fatal à l'antique serpent. Le diable avait employé une ruse infernale: c'était de parler à la femme par l'entremise d'un serpent, et de déguiser ainsi sa propre personne. Efforts inutiles ! Le Christ est descendu des cieux, le Fils de Dieu lui-même a pris un corps d'homme, et, en se montrant au démon sous l'apparence d'un homme, il lui a tendu un piège mortel. Ainsi, en effet, le tentateur a-t-il cru n'avoir affaire qu'à un homme, et a-t-il complètement méconnu le Seigneur. Il voyait bien un homme devant lui, mais il était loin d'imaginer que ce fût le souverain Maître. La faiblesse s'étalait à ses regards, mais la divinité se dérobait à ses yeux; aussi demeura-t-il tout confus , lorsque dans l'homme se montra le Dieu.

2. Le Christ est donc descendu ici-bas, envoyé par Dieu son Père; toutefois, il ne s'en est jamais séparé : il était sur la terre, sans avoir un seul instant quitté le ciel. Il a lui-même dit à ce sujet : « Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est au ciel (1)». Sur la terre, il parlait aux hommes en tant qu'homme, et il déclarait être au ciel en tant que Dieu. En lui, néanmoins, la divinité n'a subi aucun amoindrissement de ce qu'il s'est revêtu de notre infirmité : il a pris ce qu'il n'était pas, et il reste ce qu'il était dès le commencement, c'est-à-dire Dieu. Pour s'être fait homme, il a travaillé à notre avantage,

 

1. Jean, III, 13.

 

 mais non à son détriment ; il est demeuré l'égal du Père, tout en anéantissant la plénitude de sa divinité et en prenant la forme d'esclave.

3. Seule parmi toutes les personnes de son sexe, une Vierge a paru, qui a eu le singulier mérite de concevoir dans ses entrailles le Fils de Dieu, et de posséder sa virginité entièrement intacte, même après l'avoir enfanté. « Je vous salue , Marie », lui dit l'Ange ; « vous êtes pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes (1)». Car « voilà que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus (2) » . « Il délivrera son peuple de ses péchés (3) ». Vous garderez tous les droits de la virginité, vous aurez un fils et vous ne perdrez pas le titre de vierge ; car la puissance divine est si grande, qu'elle donne la fécondité à la mère et conserve à la Vierge son intégrité, « Vous êtes bénie entre toutes les femmes », parce que vous concevrez du Saint-Esprit, et en cela agira, non pas un époux charnel, mais la grâce divine. L'enfant que vous allaiterez sera votre propre créateur. Vous, que Dieu nourrit de ses largesses, vous lui donnerez vos mamelles à sucer; vous envelopperez de langes celui qui vous a accordé le vêtement de l'immortalité; vous placerez dans une crèche le corps enfantin de celui qui vous a préparé une table céleste. Tous les soins qu'une femme doit à son nourrisson, vous les prodiguerez à celui qui vous a promis la faveur de posséder surabondamment les biens réservés par lui à ses saints. Que dire de plus? O Vierge, réjouissez-vous de ces magnifiques promesses ! Alors s'éloigna le messager d'en haut : alors vint prendre possession du sein de Marie le Dieu qui vit et règne, avec le Père et l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Luc, 1, 28. — 2. Ibid. 31. — 3. Matth. I, 21.

 

 

TRENTE-TROISIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XIII.

 

ANALYSE. — 1. Un aliment spirituel est indispensable à notre âme pour acquérir la vie éternelle : c'est pour nous la procurer que Dieu nous a donné la loi et les Prophètes, et que le Christ s'est fait homme. — 2. Combien la venue du Christ était nécessaire à la délivrance de l'homme. — 3. En s'incarnant, le Christ nous a apporté le salut. — 4. Ce n'est pas sans un admirable mystère que nous connaissons la venue du Christ en ce monde.— 5. Réfutation des objections faites par les infidèles contre l'incarnation de Dieu.

 

1. Mes très-chers frères, c'est avec raison et pour notre plus grand bien qu'on nous fait lecture des paroles divines, car elles sont l'aliment de notre âme. « Car l'homme chrétien ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (1)». Comme nous avons, chaque jour, besoin d'aliments matériels pour sustenter la vie de notre corps, ainsi nous faut-il une nourriture spirituelle pour parvenir à la vie éternelle. En effet, si tant de personnes affectionnent cette vie terrestre en dépit des dangers et des peines dont elle se trouve comme hérissée, combien plus vivement doit-on aimer la vie céleste et sans fin que nous partagerons plus tard avec les anges ; car le Sauveur a dit : « A la résurrection des morts, ils ne se marieront pas et ne prendront pas de femmes, mais ils seront semblables aux anges (1) ? » C'est en vue de cette vie éternelle due Dieu a donné sa loi et choisi les Patriarches, que les prêtres et les lévites ont reçu l'onction du chrême, que les Prophètes sont venus, que les anges ont été envoyés, qu'enfin le Seigneur, Fils de Dieu, est lui-même descendu des cieux sur la terre et a rétabli en nous son image. De là nous devons conclure quelle impérieuse nécessité il y avait pour nous que la souveraine Majesté se revêtît de notre chair mortelle.

2. Pouvait-il y avoir pour cela un motif plus pressant que celui de notre mort éternelle? Pouvions-nous éprouver un châtiment plus cruel, que la servitude du péché ? Quel

 

1. Matth. IV, 4. — 2. Luc, XX, 35.

 

supplice plus insupportable que notre captivité éternelle? Nous portions les entraves de la mort, nous étions plongés dans l'esclavage et la sujétion la plus dure. Où se trouve la preuve de notre mort éternelle? Dans les paroles de l'Apôtre; écoute-le : « Depuis Adam jusqu'à Moïse, la mort a régné sur ceux-là mêmes qui n'avaient point péché (1) ». Par quel moyen établir la preuve de notre captivité ? Par les plaintes des martyrs, qui s'exhalent jusque dans les psaumes : « Seigneur, comme le vent du midi rompt les glaces des torrents, ainsi brisez nos fers (2)». La captivité imposée par des ennemis barbares est, certes, bien cruelle, bien féconde en amertumes ! Et, pourtant, on peut s'y soustraire par la fuite, s'y dérober par une somme d'argent ; en tout cas, la mort lui sert de terme. S'il en est ainsi d'elle, que sera-ce de la captivité éternelle, qui ne finira point par la mort, mais qui, au contraire, sera, dans les abîmes éternels, la source d'intolérables douleurs ?

3. Donc, mes frères, des motifs impérieux de tous genres exigeaient que Notre-Seigneur Jésus-Christ vînt dans le temps sur la terre. Aussi, en se revêtant de notre humanité, nous a-t-il arrachés à la mort pour nous rendre à la vie ; il nous a délivrés de la servitude et nous a rendu la liberté; il â brisé les chaînes par lesquelles les démons nous retenaient captifs, et nous sommes rentrés en possession de l'adoption des enfants ; car, a dit le Prophète, « il est monté au plus haut des cieux,

 

1. Rom. V, 14. — 2. Ps. CXXV, 4.

 

 

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traînant après lui de nombreux captifs; il a répandu ses dons sur les hommes  (1)». Le Seigneur Christ est donc venu, à proprement parler, pour opérer notre délivrance. Ce n'est ni un prince, ni un député, ni un ange qui nous sauvera; ce sera le Seigneur lui-même par sa venue.

4. Etonnante merveille, mes frères ! Le Christ est venu en ce monde, et, pourtant, il était dans le monde dès le commencement, il y est encore, et il y reviendra un jour. Qu'il soit venu dans le monde, c'est un fait attesté par l'Apôtre en ce passage : « C'est une vérité certaine et digne d'être reçue avec une entière soumission, que Jésus-Christ est venu en ce monde pour sauver les pécheurs, parmi lesquels je suis le premier (2) ». Qu'il ait été dans le monde, l’Evangéliste l'affirme : « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu (3)» . II est encore maintenant avec nous dans le monde, car il a dit à ses Apôtres : « Allez, instruisez toutes les nations; baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles (4) ». Quant à sa venue future, l'Ange en parle ainsi aux Apôtres: « Comme vous voyez le Christ monter au ciel, ainsi l'en verrez-vous revenir (5)». Précédemment déjà, le Prophète l'avait annoncé: « Il viendra manifestement, notre Dieu, et il ne se taira plus (6) ». Aussi, parce que le Seigneur Christ « était dans le monde, le monde », c'est-à-dire, le genre humain, « ne l'a point connu (7)». Et chose surprenante ! il ne le croyait pas invisible. Grand mystère ! Etonnante merveille ! Par cela même que le Créateur du monde a voulu devenir une des créatures qui peuplent le monde, il a effacé les péchés du monde, suivant cette parole de l'Evangile : « Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui efface les péchés du monde (8)» .

5. Mes frères, nous croyons que le premier avènement du Seigneur Christ a déjà eu lieu, et nous lui en témoignons notre reconnaissance par notre adhésion à cette vérité; mais

 

1. Ps. LXVII, 19; Ephés. IV, 8. — 2. I Tim. I, 15. — 3. Jean, I, 10.— 4. Matth. XXVIII, 19, 20. — 5. Act.  I, 11. — 6. Ps. XLIX, 3. — 7. Jean, I, 10. — 8. Jean, I, 29.

 

il nous revient de tous côtés des objections faites par les Juifs endurcis, par les païens et les manichéens. — Qu'est-ce donc que sou. tiennent les chrétiens, s'écrient-ils? Ils disent que le Dieu de gloire est venu en ce monde pour sauver le genre humain? Pourquoi le prétendre? N'y avait-il dans le ciel personne que Dieu pût envoyer à sa place? N'avait-il pas à sa disposition un ange ou un autre représentant? N'a-t-il pas, en effet, choisi Moïse et Aaron pour délivrer le peuple d'Israël de la captivité d'Egypte? D'ailleurs, s'il a voulu venir en ce monde, pourquoi se servir de l'intermédiaire d'une femme? Pourquoi passer par les membres obscènes d'une créature? — Voici notre réponse. Nous disons: Dieu pouvait nous délivrer d'une autre manière, parce qu'il est tout-puissant. Mais il ne nous suffisait pas qu'en Dieu se trouvât seulement la puissance, il fallait aussi qu'à la puissance se joignît la justice. La puissance se manifeste dans l'action, et la justice dans la raison. Or, la raison exigeait que l'homme eût pour rédempteur le Créateur même du genre humain; car nous lisons, dans la sainte Ecriture, que Dieu le Père a dit à son Fils: «Faisons l'homme « à notre image et à notre ressemblance (1)». Quant à la difficulté qu'ils tirent du passage du Christ par des membres soi-disant obscènes, rien de plus facile que d'en triompher. Je ne vois aucune obscénité là où se rencontre l'intégrité virginale; on ne peut dire qu'il y ait des taches là où la nature a conservé une pureté parfaite. Les rayons du soleil traversent les marais et la fange, sans contracter aucune souillure, bien qu'ils soient corporels, puisqu'ils sont un composé de lumière et de chaleur; à bien plus forte raison la divinité incorporelle du Christ n'a-t-elle pu se salir en s'incarnant dans le sein d'une Vierge. Une Vierge a conçu, une Vierge a enfanté, et elle est demeurée vierge. Ce qu'Eve nous avait fait perdre, la Vierge Marie nous l'a rendu. La vierge Eve nous avait donné la mort, la Vierge Marie nous a donné notre Sauveur. La saine et droite raison a donc voulu que le nouvel Adam fût sauvé par les mêmes voie; que celles par lesquelles le premier homme avait péri.

 

1. Gen. I, 26.

 

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TRENTE-QUATRIÈME SERMON. POUR LA NATIVITÉ DU SAUVEUR. XIV.

 

ANALYSE. — 1. La naissance du Christ n'a rien de charnel, puisqu'il est le Verbe de Dieu. — 2. Marie saluée par l'ange. — 3. Miraculeuse conception du Christ; merveilleuse naissance du Sauveur; les anges l'annoncent aux pasteurs. — 4. Ce que nous ont valu le premier et le second Adam, la première et la seconde Eve.

 

1. D'après les ordres de celui qui vient de naître, ma langue audacieuse voudrait parler de la conception et de la naissance virginale de l'éternelle Divinité ; mais mon esprit se trouble et ne peut que s'épouvanter en face d'une pareille tâche. Pourrait-on, en effet, n'éprouver aucune terreur quand il s'agit de ra. conter des merveilles? Je tremble donc, et avec raison, car celui dont je vais parler est présent devant moi. Personne d'entre vous, mes bien-aimés, ne doit s'imaginer que Notre, Seigneur et Sauveur ait commencé d'exister au moment de sa naissance charnelle; car il a toujours été dans le Père, selon ce témoignage de l'Evangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui (1)». Remarque attentivement et vois qui est celui qui était, où il était, quel il était, comment il était, ce qu'il faisait. « Au commencement était le Verbe ». D'après ces paroles, tu sais qui est-ce qui était. Ecoute maintenant, voici où il était : « Et le Verbe était en Dieu ». Puisque tu as appris où il était, sache quel il était : « Et le Verbe était Dieu »; et où il était: « Il était au commencement avec Dieu » ; et ce qu'il faisait : « Toutes choses ont été faites par lui »; où il est venu : « Il est venu chez lui »; pourquoi il est venu : Jean va nous l'apprendre: « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde (2) ».

2. « Au commencement donc était le Verbe, etc… » Si toutes choses ont été faites par le principe..... Les anges chantent donc, pour

 

1. Jean, I, 1-3. — 2. Ibid. 29.

 

l'annoncer, la naissance du Dieu éternel. Marie était Vierge avant d'enfanter, elle reste Vierge après l'enfantement, et ses entrailles seront la demeure où Dieu viendra se reposer en attendant qu'elle lui donne le jour. Voyez quel enfantement a annoncé l'ange Gabriel, à qui la parole d'en haut seule a donné un corps; car il est écrit: L'Ange s'approcha de Marie et la salua en lui disant : « Le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni (1)». O virginité digne de tous nos hommages ! O humilité digne d'être publiée partout ! L'Ange appelle Marie la Mère du Seigneur, et Marie s'en dit hautement la servante. Admirable prévoyance de Dieu 1 Marie n'a point su d'avance sa maternité future, parce que, dans sa simplicité virginale, elle eût refusé même l'honneur de concevoir. Gabriel s'approche d'elle, apportant avec lui le messager de Dieu et Dieu lui-même; il annonce à la jeune Vierge un mystère bien Papable de la jeter dans l'épouvante ; il lui annonce la visite du Dieu qui doit passer par elle. Marie est là, saisie de frayeur ; à la parole insinuante de l'Ange elle ne répond rien, tant son âme est troublée l Sa pudeur virginale paralyse son coeur; toutes ses entrailles frémissent sous l'impression de la crainte, et elle déclare en tremblant tout ce qu'elle redoute. C'était à bon droit que le frisson de la peur avait saisi la partie de son corps destinée à devenir l'asile de la Divinité. On ne saurait qu'innocenter le pudique effroi causé en elle par la crainte de Dieu et de l'enfantement ; aussi, comme le saint Ange savait que cette âme de

 

1. Luc, I, 28.

 

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femme allait se troubler soit en le voyant s'approcher d'elle, soit en entendant son message, il s'adresse à ce coeur de jeune fille en commençant par lui parler de bénédiction, afin qu'elle se réjouisse de se voir plus privilégiée que son premier père. O double fruit d'une bénédiction ! Le Seigneur fait tout à la fois bénir et instruire sa mère.

3. A peine l'Ange lui a-t-il annoncé son enfantement, que les membres destinés au Verbe sont conçus en elle et commencent à se former. Dieu se renferme dans le sein d'une femme; celui pour qui le monde est peu de chose se trouve porté dans les entrailles d'une Vierge; et, renfermé dans les étroites limites d'un corps humain, la Grandeur divine s'incarne pour nous sauver ! Les entrailles fécondées de Marie se dilatent sous l'action du Verbe, et quand le nombre des mois est arrivé à son terme, elles mettent au jour l'homme céleste. A ce moment les anges publient, par leurs cantiques, la naissance du Sauveur. Or, en la même contrée, il y avait des bergers qui gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit. Le Christ vient au monde; les pasteurs ont commencé à veiller. La nuit, c'est le monde ; la lumière, c'est le Christ; les pasteurs, ce sont les prêtres. L'Ange dit aux bergers: « Ne craignez point, car je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le monde le sujet d'une grande joie: c'est qu'il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur (1)». C'est avec juste raison que la naissance du Christ est annoncée aux pasteurs, car les pasteurs doivent l'intimer aux incrédules. Heureuse fécondité d'une Mère 1 Elle donne, pour nous, le jour à un Dieu fait homme. Heureuse virginité d'une Mère qui a su adorer son céleste Fils avant de le nourrir ! Nous aussi, adorons en ce nouveau-né notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.

4. Ecoutez, frères bien-aimés, si cela est possible, le mystère de la loi. Le premier Adam venait de la terre et du ciel; le second venait du ciel et de la terre. Celui-ci venait du ciel et de la terre, parce qu'il était de Dieu et de Marie; celui-là venait de la terre et du ciel, car il était un composé de terre et d'esprit. La mère de l'un et de l'autre était Vierge, et leur naissance n'était le fruit d'aucun commerce charnel; Marie ne connaissait pas la

 

1. Luc, II, 10, 11.

 

corruption, la terre était intacte, car ni semence, ni soc de charrue, ni pluie ne l'avait encore touchée. Le premier Adam nous a ôté la vie; avec elle, le second nous a donné la grâce. Les conseils d'une Vierge ont causé la chute du premier; par l'enfantement d'une Vierge, le second a relevé les ruines qu'Eve avait faites. L'un a péché et nous a fait punir de mort ; le second a souffert et nous obtenu notre pardon. En raison de sa faute, le premier s'est vu chassé du Paradis ; à cause de sa bonté, le second a été attaché au bois de la croix. Donc, le mal s'est fait par une femme, mais une femme a bien plus puissamment opéré le bien. En effet, si nous sommes tombés par le fait d'Eve, c'est Marie qui nous a remis sur nos pieds; si l'une nous a jetés par terre, l'autre nous a relevés; si la première nous a condamnés à la servitude, la seconde a brisé nos chaînes; celle-là nous a empêchés de vivre longtemps, celle-ci nous a rendu la vie éternelle. Entre les mains d'Eve le fruit de l'arbre a été la cause de notre condamnation; Marie nous a absous par le fruit de l'arbre, car le Christ a été pendu à la croix comme un fruit. C'est donc un arbre qui nous a donné le coup de mort, et c'est un arbre qui nous a rendu la vie. L'arbre du péché a allumé en nous le feu des passions; l'arbre de la science nous a procuré un vêtement qui calme notre ardeur pour le mal. Un arbre nous ,a réduits à la nudité; un arbre nous a donné ses feuilles pour nous couvrir d'indulgence. L'arbre de l'ignorance nous a produit des ronces et des épines ; l'arbre de la sagesse a été pour nous la source de l'espérance et du salut. Un arbre nous a apporté le travail et les sueurs; un arbre nous a procuré le repos et la paix. Un arbre a ouvert les yeux du corps; un autre les yeux du coeur. L'arbre du monde nous a inoculé l'astuce; l'arbre de Dieu nous a enseigné la prudence. Un arbre nous a montré le mal; un arbre nous a fait voir le bien. Mais je veux remonter au jour de la prévarication, et, avec la permission de Dieu, vous dire ce qu'il m'inspirera. Si Adam n'était point tombé corporellement, le Christ n'aurait pas eu à nous ressusciter spirituellement en cette vie. Je l'ai déjà dit : O profondeur insondable des secrets éternels! O plan divin, caché à ceux qui n'ont pas la foi, et rayonnant de clarté pour ceux qui croient ! L'Immortel crée une mortelle, (691) et une mortelle donne le jour à l'Immortel. Celui qui n'a pas de corps se renferme en terre, et celui qui a un corps devient habitant des cieux. Dieu se fait homme et il se relève. Le genre humain tout entier est souillé par Eve, et Marie le purifie. Eve est donc bienheureuse, puisqu'elle a donné l'occasion de tant de merveilles; mais bien plus heureuse est Marie, car elle nous a guéris de tous nos maux ! Heureuse Eve ! elle est devenue la mère du genre humain ! bien plus heureuse est Marie ! elle a mis au monde le Christ. L'une est donc préférable à l'autre, mais toutes deux méritent nos louanges. En effet, si Eve, de qui descendait Marie, n'avait d'abord failli, le Christ n'aurait point rendu Marie heureuse; et il ne se serait point abaissé jusqu'à nous, si Eve n'avait d'abord prévariqué ici-bas. L'une s'appelle la mère des hommes, l'autre la mère de la grâce; l'une nous a formés, l'autre nous a fortifiés; par Eve, nous grandissons, nous régnons par Marie. Celle-là nous a jetés à terre, celle-ci nous a élevés jusqu'au ciel. En deux mots, voici tout le mystère de la loi : Eve et Marie conspirent toutes deux au même but, comme tous les hommes s'en sont écartés. En Eve se trouvait originairement Marie, et c'est par Marie qu'Eve a été plus tard réhabilitée.

 

 

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