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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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QUATRIÈME SUPPLÉMENT. — DEUXIÈME SECTION. — SERMONS SUR LES FÊTES DE L'ANNÉE. (II)

 

TRENTE-CINQUIÈME SERMON. UNITÉ DANS LA TRINITÉ, ET INCARNATION DU SEIGNEUR.

TRENTE-SIXIEME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SAUVEUR. I.

TRENTE-SEPTIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SAUVEUR. II.

TRENTE-HUITIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU. SAUVEUR. III.

TRENTE-NEUVIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SAUVEUR. IV.

QUARANTIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR.

QUARANTE ET UNIÈME SERMON, POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR.

QUARANTE-DEUXIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR. VIII.

QUARANTE-TROISIÈME SERMON: POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR. IX.

QUARANTE-QUATRIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR. X.

QUARANTE-CINQUIÈME SERMON. POUR L'OCTAVE DE L'ÉPIPHANIE. SUR LE BAPTÊME DU CHRIST.

QUARANTE-SIXIÈME SERMON. POUR LE CARÊME (1). I.

QUARANTE-SEPTIÈME SERMON. POUR LE CARÈME (1). II.

QUARANTE-HUITIÈME SERMON POUR LE CARÊME. III.

QUARANTE-NEUVIÈME SERMON. POUR LES RAMEAUX. I.

CINQUANTIÈME SERMON: POUR LES RAMEAUX. II.

CINQUANTE ET UNIÈME SERMON. POUR LA CÈNE DU SEIGNEUR.

CINQUANTE-DEUXIÈME SERMON. SUR LA PASSION DU SAUVEUR ET LES DEUX LARRONS.

CINQUANTE-TROISIÈME SERMON. POUR LA VEILLE DE PAQUES.

CINQUANTE QUATRIÈME SERMON. POUR PAQUES (1).

CINQUANTE-CINQUIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. I.

CINQUANTE-SIXIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. II.

CINQUANTE-SEPTIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. III.

CINQUANTE-HUITIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. IV.

CINQUANTE-NEUVIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. IV.

SOIXANTIÈME SERMON. POUR LE LENDEMAIN DE PAQUES.

SOIXANTE ET UNIÈME SERMON. POUR LES JOURS D'APRÈS PAQUES.

SOIXANTE-DEUXIÈME SERMON. SUR L'ALLELUIA.

 

 

TRENTE-CINQUIÈME SERMON. UNITÉ DANS LA TRINITÉ, ET INCARNATION DU SEIGNEUR.

 

ANALYSE. — 1. L'orateur pria le Christ de nous enseigner ce qu'il est. — 2. Que le Christ soit Dieu; c'est un point de foi prouvé par ses propres paroles. — 3. parle témoignage du divin Paul. — 4. par celui de saint Pierre. — 5. par les paroles de saint Jean. — 6. par le témoignage que le Père a rendu du Fils. — 7. La Trinité est un seul Dieu. — 8. Réfutation de l'hérésie. La verge du pasteur. — 9. Nous devons tous imiter les exemples des saints.

 

1. Venez, Seigneur Jésus-Christ, notre Sauveur, qui partagez à degré égal, avec le Père, la souveraine puissance; venez et écrasez la tête du grand dragon, et dites-nous ce que vous êtes ; car Arius nous enseigne autre chose que ce que vous êtes. Parlez; oui, parlez, nous voulons entendre de votre bouche ce qui doit nous aider à confondre les hérétiques.

2. Ecoutez, frères bien-aimés, ce que dit le Sauveur : «Je suis la voie, la vérité et la vie; personne ne vient au Père si ce n'est par moi (1)». En tant que Dieu, il est la vérité et la vie ; en tant qu'homme, il est la voie. Et toi, hérétique Arien, tu prétends que la vérité et la vie sont moindres que la divinité; aussi, et par une conséquence naturelle, tu ne pourras jamais arriver jusqu'au Père. Mais, Seigneur Jésus, continuez à écraser la

 

1. Jean, XIV, 6.

 

tête du dragon : dites-nous ce que vous êtes avec le Père ; nous voulons entendre vos leçons et non les blasphèmes de l'hérésie. Dites-nous qui vous êtes avec le Père : « Le et Père et moi, nous sommes un (1)». Dites encore : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi (2) ». Puis : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père (2) ».

3. O hérétique, crois-tu déjà à une pareille autorité ? ou bien n'admets-tu pas le témoignage que le Sauveur lui-même rend de sa propre personne? Tu veux d'autres témoins ? eh bien ! nous allons en citer contre toi, qui te convaincront d'erreur. Nous vous appelons comme témoin, seigneur Paul, vous qui avez résisté jusqu'au sang pour rendre ce témoignage, vous qui . avez mieux aimé mourir que de céder à une fausse doctrine ; parlez donc, oui, parlez, afin que celui qui redoute

 

1. Jean, X, 30. — 2. Id. XIV, 10, 11. — 3. Ibid. 9.

 

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d'être convaincu vous entende : « Que chacun de vous soit dans la disposition où a été Jésus-Christ; lui qui, ayant la nature de Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu  (1)». Voilà bien : « Egal à Dieu. Nature de Dieu ». Et tu oses dire le Fils de Dieu inférieur à son Père !

4. Faisons venir un autre témoin, et que par deux ou trois témoins se confirme l'exacte vérité. Vous aussi, saint Pierre, prenez la parole : dites-nous « ce qui vous a été révélé, non par la chair et le sang, mais par le Père céleste (2) ». « Vous êtes le Fils du Dieu vivant (3) ». Il ajoute, dans sa seconde Epître aux Gentils : « Nous vous avons fait connaître la puissance, la prescience et la grandeur de Notre Seigneur Jésus-Christ (4)». Hérétique, où vois-tu que le Christ ne soit pas aussi grand que le Père ?

5. Mais voici un troisième témoin : avec les deux autres, il rendra un même et véridique témoignage à la Trinité dans l'Unité, et à l'Unité dans la Trinité. Saint Jean, parlez à votre tour : vous avez reposé sur le coeur de Jésus, et par-dessus toutes les merveilles célestes vous avez aperçu le Verbe de Dieu. Dites-nous ce que vous avez alors appris du Fils de Dieu. Dites-nous ce qu'il est : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était, Dieu (5) ». Dans son Epître, nous lisons ces autres paroles : « Nous savons que le Fils de Dieu est venu, et qu'il nous a donné l'intelligence, afin que nous connaissions le vrai Dieu et que nous vivions en son vrai Fils. C'est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle (6) ». Puisque tu dis moindre le Fils qui est « le vrai Dieu », tu n'auras pas la vie éternelle.

6. Mais, pour achever de confondre ton opiniâtreté, le Père va lui-même rendre témoignage à son Fils : après cela, tu n'auras plus rien à chercher, tu n'auras plus autre chose à croire. Il dit donc par la bouche du Prophète : « Le principe sera avec vous au jour de votre puissance (7)». Le Père est principe et aussi le Fils. Le Père et le Fils sont donc principe, sans commencement aucun. « Le principe sera avec vous au jour de votre puissance dans les splendeurs des saints : « je vous ai engendré avant l'aurore (8) ». C'était dire, en d'autres termes : Vous êtes sorti de

 

1. Philipp. II, 6. — 2. Matth. XVI, 17. — 3. Ibid. 16. — 4. II Pierre, I, 16. — 5. Jean, I, 1. — 6. Jean, V, 20. — 7. Ps. CIX, 3. — 8. Ibid.

 

moi, pour éclairer les saints. Mes très-chers frères, si les noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit semblent eux-mêmes tout distincts l'un de l'autre, je n'en vois pas d'autre motif que celui-ci : instruire les hommes justes. Au reste, quel langage la substance même de la Trinité a-t-elle tenu à Moïse? « Je suis celui qui suis; et voici ce que tu diras : Celui qui est m'a envoyé (1)». Le Fils a donc été engendré du Père dans les splendeurs des saints; mais pour que tu n'attaches à cette génération aucune idée de matière ou de temps, écoute. Voici la manière dont le Père a engendré le Fils: « De mon coeur s'est échappée une bonne parole (2) ». Que dit maintenant le témoin Jean ? « Au commencement était la Parole ». De son côté, Dieu le Père a dit : « De mon coeur s'est échappée une bonne parole ». Puis Habacuc ajoute : « Le Verbe a marché (3) », c'est-à-dire, la Parole, et, « au commencement elle était en Dieu, et la Parole était Dieu ». J'entends la Trinité crier contre toi par la voix du monde entier; et toi, Arien, semblable à un chien enragé, tu aboies contre tout le monde?

7. Mais voici qui va te prouver, d'une manière encore plus convaincante, que la Trinité est un seul Dieu. Voici ce que le Père dit au Fils par l'entremise du Prophète : « Je vous ai engendré dans la splendeur des saints». Il ajoute par l'organe d'Isaïe, au sujet du Saint-Esprit : « L'Esprit est sorti de moi (4)». A son tour, le Fils parle dans l'Evangile, il montre que le Père est en lui, et qu'il est dans le Père : a Mon Père, qui demeure en moi, fait les oeuvres que je faisan. Il s'exprime aussi au sujet de l'Esprit-Saint, et il fait voir que cet Esprit procède de lui comme du Père. Ne dit-il pas, en effet, à ses disciples: « Recevez le Saint-Esprit; si vous remettez à quelqu'un ses péchés, ils lui seront remis (5) ? ». Voilà pourquoi l'apôtre Paul a prononcé ces paroles : «  Celui qui n'a pas l'Esprit de Jésus-Christ n'est point à lui (6)». Si donc le Fils est dans le Père, et du Père; si le Saint-Esprit est en même temps dans le Fils et dans le Père, il n'y a pas différentes parties dans la Trinité, puisqu'il y a là Unité parfaite, et, puisque la Trinité est un seul Dieu, que l'Arien s'en aille, il est convaincu d'erreur.

 

1. Exod. III, 14. — 2. Ps. XLIV, 2. — 3. Habac. III, 3. — 4. Isaïe, VII, 16.— 5. Jean, XCV, 10. — 6. Ibid. — 7. Rom. VIII, 9.

 

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8. Mais, hérésie perverse, quand mes paroles te seront-elles profitables ? N'es-tu pas « l'aspic qui n'entend rien, qui se bouche les oreilles pour ne pas ouïr la voix de l'enchanteur (1) ? » Sache, néanmoins, que tu seras dévoré, par la verge du serpent (2), lorsque les brebis que tu retiens captives auront été conduites par le pasteur, dans son bercail, afin qu'il n'y ait plus qu' « un seul troupeau et un seul pasteur (3) ». Mes bien-aimés, notre pasteur, qui fait paître et conduit avec une verge de fer (4), est, en même temps, notre pasteur, notre gouverneur, notre créateur et notre architecte. Seigneur Jésus, je vois en vous un pasteur admirable : vous faites paître vos brebis, vous courez à la recherche de celle qui s'égare, et quand vous l'avez retrouvée, vous la rapportez tout joyeux sur vos épaules, jusqu'à la bergerie. J'aperçois en vous un architecte vraiment grand : vous portez la verge, et avec elle vous opérez une foule de prodiges. J'ai peur, mes frères, je tremble de vous parler de la verge; mais, en consultant les divers passages de nos livres saints, je vois que Marie est une verge, que le Christ en est encore une, comme aussi la croix; avec cette verge de la croix, le divin Architecte, qui fait de si grandes et si admirables merveilles, a fait l'instrument de son supplice et les échelles célestes par lesquelles il a élevé jusqu'à son Père l'homme tombé. Tous les saints , et ceux qui ont vécu dans la continence, et ceux qui ont vécu dans l'état du mariage, tous les fidèles ont gagné le paradis au moyen de ces échelles; ils les ont gravies, non comme on gravit une échelle ordinaire, mais par la sainteté de leurs moeurs.

9. Que les bonnes moeurs s'implantent donc parmi nous, qu'on les rencontre en nous tous. Dans la foule des saints, chaque sexe et tous les âges peuvent trouver des exemples à imiter. Le modèle des vieillards, c'est Tobie malgré la cécité corporelle dont il était affligé, il montrait à son fils le chemin qui conduit à

 

1. Ps. LVII, 5. — 2. Exod. VII, 12. — 3. Jean, XI, 26. — 4. Ps. II, 9.

 

la vie; il voyait des yeux de l'âme. Le fils donnait la main à son père et dirigeait ses pas à travers les écueils des chemins d'ici-bas, et le père, avec ses bons conseils, dirigeait son fils dans le sentier du ciel. Les jeunes gens ont sous les yeux les exemples de Joseph : c'était un saint de formes élégantes, mais plus remarquable encore par les qualités de l'esprit et du coeur ; sa chasteté était à tel point inébranlable, que ni les menaces de sa maîtresse, ni les suggestions de cette femme impudique ne purent faire aucune impression sur son corps, parce que Dieu était déjà le maître de son âme. Les vierges qui vivent saintement n'ont-elles point pour modèle Marie, la bienheureuse Mère de leur Sauveur? Et les veuves, la religieuse Anne ? et les femmes mariées, la chaste Suzanne? En effet, la vierge Marie, Mère du Christ, a parfaitement accompli les devoirs que le Seigneur lui avait imposés; la veuve Anne a persévéré jusqu'à la fin dans les exercices de la prière et la pratique du jeûne ; Suzanne s'est exposée même au danger de mourir pour conserver sa pudeur conjugale. Epouses, remarquez bien quel exemple la sainte Ecriture offre à votre imitation dans la personne de cette femme émérite. Elle ne vous dit point que Suzanne ait porté des pierreries, des colliers et des bracelets, de riches vêtements : c'étaient là des ornements extérieurs bien moins précieux que la pudique innocence qui embellissait son âme. Dieu a donné la vie à tous ceux qu'il a doués de bonnes mœurs. Et le motif pour lequel il a daigné se faire homme et naître d'une femme, c'est qu'il a voulu sauver les créatures des deux sexes. — Nous vous avons parlé longuement, frères bien-aimés, il y a eu de votre côté une attention singulièrement soutenue ; vous avez pris une large part à ce festin dominical que je vous ai servi: rendez-moi la pareille, non par vos instructions , mais par vos prières : ainsi pourrai-je moi-même prendre mon repas.

 

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TRENTE-SIXIEME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SAUVEUR. I.

 

ANALYSE. — 1. Le Christ, figuré par les signes donnés à Gédéon, a apparu aux Gentils. —2. Gloire de Marie qui a mis au monde l'Agneau sans tache.— 3. En oignant la pierre, Jacob nous a tracé une figure du Christ. — 4. Il nous a aussi symbolisé, la Trinité dans les branches qu'il a placées sous les yeux de ses brebis. — 5. Unité du baptême et ses effets.— 6. Combien notre temps est préférable à celui de Jacob. —  7. Conclusion en formé d'exhortation.

 

1. A proprement parler, le jour de l'Epiphanie, mes bien-aimés frères, a été fait pour nous, c'est-à-dire pour les Gentils. Le ciel lui-même nous l'a annoncé, suivant cette expression du dix-huitième psaume: « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament a annonce l'oeuvre de ses mains (1) ». Voilà aussi pourquoi s'est accomplie pour la gentilité cette promesse du Prophète : « Le peuple des Gentils, qui marchait dans les ténèbres, a vu une grande lumière, et le jour s'est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort (2)». En effet, le peuple des Gentils, c'est-à-dire notre peuple, plongé dans les ténèbres de ses iniquités, serait demeuré dans l'aveuglement de l'esprit, si la lumière de la grâce n'avait projeté d'en haut, sur ces ingrats, l'éclat de ses rayons. Partout et toujours, Dieu se montre admirable. Nos âmes étaient dépourvues de justice; c'étaient, à vrai dire, des grains de poussière desséchés. Par un prodige renouvelé de Gédéon, le Seigneur a donc fait descendre son Verbe divin, comme une rosée céleste, sur la toison d'une brebis, dans le sein de la Vierge très-pure. Vous savez tous le miracle opéré sous les yeux de Gédéon : son aire était toute desséchée, et, néanmoins, une toison de brebis, étendue au milieu de cette aire, se trouva tellement humide qu'il en fit couler la rosée. Un prodige plus admirable s'est opéré en Marie, de son sein, comme d'une toison de laine, s'est échappé du lait, et pourtant son corps virginal, pareil à une aire desséchée, ne s'est jamais humecté au contact d'un homme.

 

1. Ps. XVIII, 1. — 2. Isaïe, IX, 2.

 

2. Marie est donc unique parmi toutes les jeunes filles , elle est incomparable à toutes autres par son innocence. Pareille à une brebis, elle a engendré l'Agneau sans tache, et il est sorti de ses entrailles comme jadis la rosée est tombée de la toison de Gédéon; c'est cet Agneau que les anges ont annoncé, que les bergers ont serré dans leurs bras, que l'étoile a montré; et sa mère, la Vierge féconde, a fait trembler Hérode au milieu de ses richesses; elle a reçu les adorations et les présents des Mages. Puisque nous avons comparé la chaste Marie à une sainte brebis, nous avons aussi donné à son Fils le nom d'Agneau sans tache; l'Evangile de Jean nous y a d'ailleurs autorisé, car nous y lisons ces paroles : « Voici l'Agneau de Dieu , voici celui qui ôte les péchés du monde (1)».

3. C'est à vous, saint homme Jacob, c'est à vous que je vais m'adresser : à l'âge de vingt ans vous étiez un berger digne de louanges et vous êtes devenu pour nous l'image du Dieu pasteur, de l'Agneau sans tache que nous devons adorer. Saint Jacob, je vous en prie instamment , dites-nous, vous si petit et si grand tout à la fois, dites-nous pourquoi et comment vous avez aperçu en songe cette échelle mystérieuse qui allait jusqu'au ciel et au sommet de laquelle se trouvait couché l'Agneau virginal ? Pourquoi et comment vous avez reconnu cet Agneau? Pourquoi et comment, à votre réveil, vous avez dressé et consacré la pierre sur laquelle votre tête avait reposé ? En tout cela, je le vois, vous nous avez annoncé le mystère de

 

1. Jean, 1, 29-36.

 

la croix; car, au Sauveur mort en croix pour votre salut et le nôtre, s'appliquent ces paroles du psaume que l'on adresse aux nouveaux baptisés, surtout en raison du chrême: « Le Seigneur votre Dieu vous a sacré d'une onction de joie, qui vous élève au-dessus de tous ceux qui doivent la partager avec vous (1) » ; qui vous élève, non pas au même rang que ceux qui doivent la partager avec vous, mais au-dessus d'eux. L'apôtre Pierre explique ainsi ce passage : « Ce Jésus de Nazareth, que Dieu a rempli de l'onction de l'Esprit-Saint (2) ».

4. Je le sais, ô homme une fois et deux fois saint, trois fois et quatre fois heureux, je le sais, la charité était l'âme de vos œuvres; la piété inspirait votre fuite, vous ne suiviez d'autre chemin que celui de la vérité; votre repos était en Dieu, l'éternité devait être votre récompense. Que faisiez-vous donc en ces réservoirs d'eau'; qui étaient votre mystique bergerie? Quelles merveilles y opérait votre merveilleux savoir-faire ? Pourquoi mettre l'une sur l'autre, dans les auges des brebis, ces trois branches vertes, en enlever la couleur verte à certains endroits, leur donner une teinte très-blanche, les placer toutes trois au fond des canaux au moment de la conception, montrer en un sens prophétique ces branches, placées dans l'eau, aux brebis qui voulaient concevoir et boire, et disposer ainsi les mères à vous donner un nombreux troupeau d'agneaux blancs? Ecoutez le Patriarche, mes frères, il va vous apprendre de grandes choses, non pas sous l'influence d'une prudente charnelle, mais d'après l'inspiration toute-puissante du Saint-Esprit. Laissons-lui la parole : Quand je tenais les trois branches dans l'une de mes mains, je présentais le symbole de la Trinité catholique. Les trois branches étaient de bois, et chacune d'elles avait des qualités propres à elle seule ; ainsi en est-il de la Trinité : dans le Dieu vivant, chacune des trois personnes est distincte des autres, mais entre elles on ne saurait trouver aucune diversité de nature. La première branche était de storax, la seconde d'amandier et la troisième de platane. Comparons celle de storax au Père, celle d'amandier au Fils, et celle de platane à l'Esprit-Saint. Pourquoi comparons-nous la branche de storax à Dieu le Père ? Evidemment, parce que c'est des

 

1. Ps. XLIII, 8. — 2. Act, I, 38. — 3. Gen. XXX, 37-43.

 

 

petits bourgeons de cet arbre que s'échappe la plus forte odeur qu'il puisse produire. Ainsi Dieu le Père a-t-il produit l'odoriférant Sauveur. Ecoute l'Apôtre, voici ce qu'il dit

« Nous sommes devant Dieu la bonne odeur du Christ, en tous lieux, pour ceux qui se perdent et pour ceux qui se sauvent (1)». Comment cela? Parce que ceux qui se perdent et ceux qui se sauvent ont été oints du chrême odorant. Pourquoi encore comparons-nous la branche d'amandier à Dieu le Fils ? De même que la verge d'amandier, qui avait servi à Aaron, était redevenue verte et avait fleuri dans le temple, après avoir été longtemps desséchée; ainsi le corps du Christ, revenant à la vie, a refleuri au sortir du tombeau. La verge desséchée est l'image du corps inanimé de Jésus; la verge redevenue verte représente ce corps revenant à la vie ; la verge fleurie dans l'arche du Testament symbolise ce même corps s'échappant glorieux du sépulcre. Et c'est parce que le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ a refleuri au moment de sa résurrection, que le Psalmiste, parlant de lui, a chanté ces paroles : « Ma chair a refleuri, et je le louerai de toute mon âme (2)». Les branches du platane sont larges et touffues, comme s'il avait été planté sur la montagne sainte ; aussi, je comprends qu'il s'agit de la venue du Dieu Saint-Esprit dans ces paroles du Prophète : « Dieu viendra du Midi, et le Saint descendra de la sombre et ombrageuse montagne (3) ». Le platane est donc un arbre aux branches larges et touffues, et l'homme qui fuit les ardeurs du soleil trouve sous son ombre la fraîcheur et le repos. Aussi comparons-nous les branches du platane au Saint-Esprit et à son action rafraîchissante; car l'Ange a dit à la Vierge, au moment de la conception : « Le Saint-Esprit descendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre (4) ». Quand Jacob enlevait, en certains endroits, l'écorce des trois branches, et mettait à découvert leur blancheur intérieure, voici ce dont il nous offrait l'emblème : l'unité de la divine Trinité ne peut être comprise même par les plus savants, tant qu'ils ne se sont point dépouillés de leurs pensées charnelles ; car le vrai et unique Dieu, le Dieu un en trois personnes, et l'unité de ces trois personnes, ne sont à la

 

1. II. Cor. II, 15. — 2. Ps. XXVII, X. — 3. Habac. III, 3. — 4. Luc, I, 35.

 

 

 

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portée que des hommes spirituels; elles dépassent, du tout au tout, les facultés des hommes charnels. En effet, l'homme charnel, que l'Apôtre appelle en d'autres termes l'homme animal, « ne perçoit pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu: l'inintelligence est son partage (1) » . La variété dans la couleur, et l'agréable aspect des trois branches est l'image de l'unité des trois personnes divines, qui, par la diversité de ses mystères et la différence dans la manière dont on les présente, s'offre, aux esprits désireux de la connaître, sous les aspects les plus divers et les plus beaux. Cette variété dans l'unité fait la joie de l'Eglise catholique, selon cette parole des saints cantiques : « Ses vêtements sont resplendissants d'or ; on y remarque une admirable variété (2) ».

6. Jacob plaçait les trois branches dans les canaux où les brebis du saint troupeau allaient s'abreuver, et pourtant la même eau servait à les désaltérer. Autre symbole. En effet, dans l'Eglise, dépositaire de la vérité, c'est au nom de la Trinité qu'on baptise, et l'on y prêche l'unité du baptême; c'est ce que Paul disait formellement à ceux qu'il avait baptisés : « Il n'y a qu'un Seigneur, une foi et un baptême (3) ». En s'abreuvant aux courants d'eau, les brebis y puisaient une boisson vivifiante ; ainsi en est-il de tout fidèle : la piscine sacrée, où il reçoit le baptême, est pour lui la source d'un lait qui le fait croître, comme le lait maternel fait grandir le nouveau-né ; voilà pourquoi Pierre adressait ces paroles aux chrétiens nouvellement régénérés dans les eaux baptismales : « Comme des enfants nouvellement nés, désirez ardemment le lait spirituel et pur, afin qu'il vous fasse croître pour le salut  (4)». Enfin, en se désaltérant au ruisseau, les brebis y avaient, à cause des trois branches, des visions singulières et qu'un, homme n'aurait

 

1. I Cor. II , 14. — 2. Ps. XLIV, 15. — 3. Ephés. IV, 5. — 4. I Pierre, II, 2.

 

jamais pu supposer: emblème de l'effet produit par le baptême des catholiques : quiconque s'y désaltère devient capable de contempler l'unité d'un seul Dieu en trois personnes, mystère dont la vue est réservée, non pas aux impies, mais aux coeurs purs. « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (1) ».

6. Illustre Jacob, Dieu lui-même a prononcé votre éloge en louant trois grands hommes « Je suis », a-t-il dit, « le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob (2) ». Je ne vous demande plus qu'une chose, c'est la dernière : je vous en prie, comparez patiemment avec moi le temps où vous viviez avec celui-ci : notre époque n'est-elle pas, plus que la vôtre, enrichie des faveurs de la grâce? Il est positif que notre brebis, la vierge Marie, est préférable aux vôtres. Notre siècle surpasse donc votre siècle en bonté, car notre Vierge est devenue féconde sans le concours de l'homme ; et parce que cette Vierge sainte a miraculeusement enfanté, bien qu'elle n'eût eu de commerce charnel avec aucun homme, elle a été, en ce jour, honorée, dans la personne du Christ, des respects et des présents des Mages.

7. C'est pourquoi, mes très-chers frères, il faut nous réjouir aujourd'hui d'avoir reçu le don de la foi catholique, jadis symbolisée par les trois branches de Jacob. Réjouissons-nous aussi à la vue de l'étoile qui a projeté sur toute la terre le vif éclat de ses rayons. Réjouissons-nous encore à l'aspect des présents des Mages, emblème sensible de la Trinité que dans notre conduite se rencontrent les trois vertus désignées par ces présents! Puisse la foi faire de notre coeur un coeur d'or ; que l'encens du repentir brûle sur l'autel de ce coeur en sacrifice d'agréable odeur ; qu'enfin la myrrhe de la charité à l'égard du prochain nous obtienne le pardon de nos fautes par Jésus-Christ notre Seigneur.

 

1. Matth. V, 8. — 2. Exod. III, 6.

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TRENTE-SEPTIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SAUVEUR. II.

 

ANALYSE. — 1. Marie est désignée sous le nom d'étoile. — 2. Elle a été également symbolisée par la tige sortie de la racine de Jessé, et par la verge fleurie d'Aaron. — 3. A elle encore s'applique ce que Salomon dit de l'amandier, du câprier et de la sauterelle. — 4. Conduits par l'étoile, les Mages adorent le Christ et retournent dans leur pays par un autre chemin. — 5. Exhortation morale.

 

1. « Une étoile sortira de Jacob, et un homme s'élèvera d'Israël, et il frappera les chefs de Moab, et il détruira tous les enfants de Seth, et l'Idumée deviendra son héritage ( 1)». D'après le récit de la sainte histoire du vieux Testament, Balach, roi des Médianites, appela près de lui le prophète Balaam, pour lui faire maudire le peuple de Dieu : à peine celui-ci eut-il aperçu au loin les campements et les tentes des Israélites, qu'il se sentit inspiré de l'Esprit-Saint : il prévit donc que de leur race et d'une Vierge immaculée naîtrait, un jour, le Fils de Dieu, et entre autres paroles prophétiques qu'il leur adressa pour leur annoncer l'avenir, il prononça tout à coup celles-ci et s'écria : «  Une étoile sortira de Jacob, et un homme s'élèvera d'Israël». Sous ce nom d'étoile, qu'est-ce qui est désigné , mes très-chers frères? C'est évidemment la sainte mère de Dieu. Pareille à un astre du ciel, elle a brillé, plus que tous les fils et toutes les filles des hommes, par sa virginité et son humilité, elle en a projeté les éclatants rayons sur le monde entier; car elle est cette étoile de la mer, cet astre du matin, qui a donné le Soleil de justice aux hommes assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort (2) » ; grâce à elle, la clarté de la lumière d'en haut est venue se répandre sur le genre humain, qu'enveloppaient les ténèbres d'une nuit profonde. C'est l'étoile radieuse que le nuage du péché n'a jamais obscurcie, qui a laissé échapper son rayon, sans connaître même l'ombre de la corruption, qui a enfanté son Fils sans

 

1. Nomb. XXIV, 17, 18. — 2. Luc, I, 79.

 

éprouver le moindre dommage dans sa virginité ; c'est l'étoile illustre et toute belle, qui a brillé par ses mérites, qui nous a guidés par ses exemples, qui éclaire les aveugles et ranime les faibles. C'est dans cette étoile que s'est caché le vrai Soleil de justice, lorsqu'il a disparu derrière le nuage de notre humanité ; c'est d'elle qu'il est sorti, laissant entière et intacte son innocence. Balaam a dit que cette étoile sortirait de Jacob, parce qu'en effet la Vierge immaculée descendait, en ligne droite, de la race des patriarches.

2. Voilà pourquoi le Prophète a prononcé ces paroles : « Une tige sortira de la racine de   Jessé, et une fleur s'élèvera de ses racines (1)». Balaam avait désigné la vierge Marie sous le nom d'étoile qui sortira de Jacob, Isaïe l'appelle la tige qui sortira de la racine de Jessé : les noms d'étoile et de tige , que les deux Prophètes lui ont donnés, lui conviennent également bien. C'est une étoile, car, après avoir été éclairée de la lumière d'en haut, elle a brillé plus que tous les mortels et répandu sur la terre les splendides rayons de toutes les vertus. C'est une tige, parce qu'elle est demeurée ferme et inflexible dans la force et la perfection de ses vertus, et que, sans porter nulle atteinte à son innocence, elle a produit une fleur céleste, le Fils de Dieu. Aussi, et pour nous en donner d'avance un emblème, le bienheureux Moïse avait-il placé dans le tabernacle du témoignage douze verges au nombre desquelles se trouvait celle du grand-prêtre Aaron. Tandis que toutes les autres demeurèrent sèches et arides, la

 

1. Isaïe, XI, 1.

 

 

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verge d'Aaron fut seule à produire des feuilles, des fleurs et des amandes. Elle fut le symbole de la bienheureuse Vierge. Comme, en effet, Marie avait été élevée sous l'empire de l'ancienne loi, et qu'elle avait pris part, avec ses parents, aux cérémonies légales, elle semblait avoir été placée avec les autres dans le tabernacle ; mais pendant que les Juifs demeuraient stériles sous le rapport de la foi et des bonnes oeuvres notre tige d'Aaron, fécondée par l'Esprit-Saint, produisit les feuilles des bonnes oeuvres et donna une fleur odoriférante, puis un fruit d'une saveur sans égale, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sans avoir été humectée par la rosée ou trempée par la pluie, sans rien perdre de sa substance, la verge d'Aaron a produit une amande : la royale Vierge, baignée de la rosée céleste, trempée de la pluie divine, et conservant intacte son innocence, a mis au monde le Fils de Dieu. La verge d'Aaron n'avait pas de racine, et elle a fleuri : Marie n'a pas connu d'homme, et elle a conçu en fleurissant. La verge d'Aaron n'a rien perdu de sa verdeur la Vierge n'a subi, en son intégrité, aucun dommage par son enfantement sacré.

3. Salomon avait encore en vue la vierge Marie, quand il a dit : « Quand l'amandier fleurira, le câprier sera détruit, la sauterelle deviendra pesante (1) ». Vous le savez, mes bien-aimés frères, de tous les arbres, l'amandier est le premier à fleurir, lorsque viennent les chaleurs du printemps, et il produit une fleur d'odeur singulièrement agréable : ainsi la Vierge Mère, sous la chaude influence de l'Esprit-Saint, a conçu de bonne heure; puis elle a fleuri, et sa fleur a répandu dans le monde le plus suave parfum. Pour le câprier, d'une odeur peu agréable, amer au goût, il figurait le peuple juif, qui, tout imprégné de l'amertume et de la sévérité de la loi, n'a jamais montré aucune douceur d'esprit, ni obéi que dans l'amertume de la lettre au moment où l'amandier a fleuri, la lettre a disparu, parce que, la Vierge ayant enfanté le Fils de Dieu, les rites de la loi ont été abolis et ont cessé d'être, et le peuple juif, en punition de sa perfidie, a été détruit et dispersé dans tout l'univers. Y a-t-il le moindre avantage à ce que la sauterelle se reproduise? Certainement non ; peut-on en faire usage? Non encore. Vous ne pouvez la saisir, elle

 

1. Eccle. XII, 5.

 

saute de ci et de là; elle fait entendre un cri strident: de quel autre peuple est-elle l'image, que du peuple des Gentils? Ne donnant aucun fruit de justice, se laissant emporter à tout vent de doctrine (1), n'ayant de confiance que dans le grand nombre et la sonorité des paroles, étrangers à la personne divine du Verbe, pareils, enfin, à des sauterelles, les Gentils semblaient n'avoir ni sang ni fécondité. Mais sitôt qu'ils furent convertis et respirèrent le parfum répandu par les branches naissantes du jeune amandier, sitôt qu'ils eurent goûté du miel de ses fleurs, la pâleur et la maigreur, conséquences de leurs vices, disparurent pour faire place à l'embonpoint que donne la grâce céleste. C'est donc avec raison que le Prophète a dit: « Quand fleurira l'amandier, le câprier sera détruit et la sauterelle deviendra pesante » : En effet, lorsque notre virginal amandier a eu produit sa fleur délicieuse, Jésus-Christ, la nation juive a disparu en punition de sa perfidie, et le peuple des Gentils s'est converti, et l'abondance de l'Esprit-Saint, avec la graisse des bénédictions d'en haut, est venue lui donner une santé spirituelle florissante. C'est donc avec justesse qu'on l'a désignée la bienheureuse Vierge, sous les noms d'étoile, de verge et d'amendier; car elle a brillé comme une étoile, projetant autour d'elle les rayons de ses vertus: pareille à une verge, elle a conservé, avec fermeté et d'une manière inflexible, la droiture de la justice ; puis, comme un amandier, elle a produit les belles et odorantes fleurs de toutes les perfections.

4. Toutefois, cette étoile virginale se trouvait enfermée dans les étroites limites d'une étable, avec le Soleil de justice qu'elle avait mis au monde; aussi, et afin de la faire connaître, un astre d'un éclat nouveau apparaît-il en Orient; par l'éclat inouï de sa lumière, il prévient les Gentils de l'apparition de l'étoile sortie de Jacob, et, marchant en avant des Mages pour leur indiquer leur chemin, il les amène jusqu'à Bethléem. C'est ainsi que le ciel fait connaître le ciel, qu'une étoile indique une étoile, que la lumière rend témoignage de la lumière, qu'un astre découvre un astre. Les Juifs sont là, tout près, et ils ne veulent reconnaître l'enfant Jésus ni d'après les oracles des Prophètes, ni sur l'attestation des Mages, et, sur un signe venu du ciel par le moyen d'une

 

1. Ephés. IV, 14.

 

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étoile qui raconte sa gloire, la gentilité, qui se trouve bien loin, le reconnaît pour son Dieu. Éclairés de la lumière céleste, arrivés à Bethléem sous la conduite de l'astre qui les précède, les Mages entrent dans la maison et y trouvent l'étoile et le soleil; ils adorent comme un Dieu, vénèrent comme un roi, reconnaissent pour un homme l'auteur de notre salut, couché dans une crèche: par leur triple offrande, ils font l'aveu de ses deux natures, la divine et l'humaine, et ce qu'ils croient de coeur, ils l'affirment hautement par leurs dons. Ils sont trois, ils font à un seul hommage de trois sortes de présents; par là, ils confessent publiquement l'unité de Dieu en trois personnes.. Après avoir accompli, à l'égard de l'enfant Jésus, les devoirs d'une pieuse dévotion, mais prévenus par un ange, ils prennent un autre chemin et s'en retournent dans leur pays.

5. Pour vous, frères bien-aimés, vous savez qu'une étoile virginale est sortie de Jacob; vous adorez Jésus, non comme pleurant encore sur la paille, mais comme régnant dans les cieux; l'astre brillant de l'Évangile vous a envoyé, du haut du ciel, les rayons de son admirable lumière; il vous précède et ,vous dirige : marchez donc à sa suite par vos bonnes oeuvres, courez jusqu'à Bethléem, jusqu'à la demeure du pain vivant, c'est-à-dire jusqu'à la sainte Eglise : vous y trouverez Marie et Jésus, et au lieu d'entendre ses gémissements enfantins, vous l'entendrez prêcher et instruire le peuple. Que les heureux Mages, prémices de votre foi et de votre conversion, deviennent vos modèles: quand Jésus était couché dans la crèche, ils l'ont vénéré, ils lui ont fait hommage de leurs présents pour vous, offrez-lui vos bonnes oeuvres en signe d'adoration, maintenant qu'il règne dans le ciel. Offrez-lui en don, non des choses du temps, car elles finissent par périr, non des choses transitoires et visibles,mais des présents qui viennent de votre coeur, des louanges et des actions de grâces. Au lieu d'or, offrez-lui de la sagesse ; au lieu d'encens, de la dévotion; au lieu de myrrhe, la mortification de vos sens; puis, instruits par l'Évangile, quittez le chemin des oeuvres mauvaises, qui vous a amenés de l'endroit où vous étiez, et retournez par une voie toute différente, celle des bonnes oeuvres jusqu'à la patrie,au séjour de la lumière éternelle, où daigne vous faire entrer Notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu, qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

TRENTE-HUITIÈME SERMON.. POUR L'ÉPIPHANIE DU. SAUVEUR. III.

 

ANALYSE. — 1. Dans l'Épiphanie se célèbrent plusieurs mystères, mais spécialement la venue des Mages. — 2. Ils sont venus, non par suite de calculs astrologiques, mais par esprit de religion.— 3. L'opposition des Donatistes est condamnée par les Eglises apostoliques. — 4. et même par le monde entier; car à peine sont-ils connus, même en Afrique. — 5. L'Église catholique a trouvé dans les persécutions le principe de son développement : on ne peut en dire autant des sectes dissidentes.— 6. L'orateur exhorte son auditoire à conserver l'unité.

 

1. Le nom d'Épiphanie a passé du grec dans le latin; les interprètes de cette dernière langue le traduisent par le mot manifestation , parce qu'en ce jour le Christ a manifesté sa grandeur divine et l'a fait connaître au monde par certains faits miraculeux. Toutefois, l'Église célèbre aujourd'hui, dans tout l'univers, des mystères de plus d'une sorte ;  (700) d'abord, elle nous enseigne qu'une étoile plus brillante que les autres a montré à des Mages opulents l'humble demeure d'un grand Roi; elle nous apprend aussi qu'à pareil jour il a, dit-on, opéré son premier miracle, en changeant subitement de l'eau en vin; enfin, elle nous rappelle la croyance où l'on est qu'en ce jour encore, Jean a baptisé Jésus au moment où le Sauveur se trouvait dans le lit du Jourdain, Dieu le Père le. reconnut hautement pour son Fils ; car, au rapport de l'Evangéliste, sitôt « qu'il sortit de l'eau on entendit une voix du ciel qui disait: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances : écoutez-le (1) ». Voilà, à ce que l'on croit, par quels indices publics a été aujourd'hui manifestée la puissance du Sauveur; mais l'on s'accorde plus communément à reconnaître qu'à l'Epiphanie l'étoile a servi de flambeau aux Gentils pour leur montrer le chemin qui devait les conduire à ;travers les ténèbres jusqu'au Christ, et que, même au milieu de ses compatriotes, des Orientaux ont été les premiers à l'adorer. Car tel est le récit de l'Evangile : « Voilà que des Mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils disaient: Où est celui qui est né roi des Juifs? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer (2) ».Mais les Donatistes, séparés de l'Orient, privés de la lumière, plongés dans les ténèbres de l'Occident, révoquent en doute la foi des Mages ; car ils supposent qu'ils se sont mis à la recherche du Dieu incarné, par calcul et non par esprit de religion. Or, serait-il possible qu'ils eussent parcouru de si vastes pays, qu'ils eussent offert au Sauveur de si précieux dons et se fussent prosternés à deux genoux pour adorer un enfant qu'ils voyaient enfermé en de si étroites limites et couvert de si pauvres baillons, s'ils n'avaient reconnu dans cet enfant le Roi du ciel, et remarqué en lui les traits de la grandeur divine?

2. En effet, les astrologues, tremblants au milieu du monde sidéral, et poussés par la rage de la curiosité jusqu'à en devenir les habitants, les. astrologues n'ont jamais su que Dieu dût un jour s'incarner. Ils ont eu beau, depuis le commencement du monde, s'occuper de la marche des corps célestes ; jamais ils n'ont connu les secrets desseins de l'Eternel ; car tous les nombres des étoiles sont

 

1. Matth. III, 16, 17. — 2. Id. II, 1, 2.

 

impuissants à découvrir les pensées du Créateur du ciel. Puisque la création des astres a précédé celle de l'homme, comme toutes les plaines de l'air ont existé avant que les champs se soient parés de verdure et que les vastes prairies du firmament se soient émaillées d'étoiles d'or, il est certain que l'homme est postérieur en date aux destins qui l'ont précédé. Or, les astrologues raisonnent comme si les sorts avaient été faits les premiers, et jetés ensuite du haut du ciel sur les hommes, tandis que le destin ne date ni d'avant ni d'après l'homme, mais qu'il doit avoir commencé au moment même de sa conception. D'ailleurs, les astres ayant été répandus dans toute l'étendue des cieux, et ayant brillé deux jours avant la naissance du genre humain, comment donc, ô astrologue, dis-tu que le destin a passé par les astres pour aller jusqu'à l'homme, puisque l'existence de l'homme est de plus fraîche date que les astres? Moi, mes frères, je vous dirai, oui, je vous dirai ce qui a porté les Mages à reconnaître, au moyen de l'étoile, le Roi des Juifs, ce Roi auquel ils ont rendu témoignage par des présents si bien appropriés à sa nature; car ils lui ont offert de l'or, comme au grand Roi, de l'encens, comme à Dieu, de la myrrhe, comme à l'homme dont le petit corps devait mourir pour le salut du monde; et alors s'est vérifié cet oracle du Prophète : « Tous viendront de Saba, apportant de l'or, de l'encens et de la myrrhe (1) » ; et, en l'offrant, ils ont fait connaître le don du Seigneur. Je vais donc vous dire pourquoi les Mages ont remarqué l'étoile, pourquoi ils ont suivi la voie lumineuse qu'elle leur indiquait. Le divin Balaam avait été appelé auprès du roi Balac, pour maudire les enfants d'Israël; mais Dieu lui fit des menaces terribles et lui ordonna de bénir, au lieu de maudire, son peuple qui passait. Balaam annonça donc, malgré lui, aux Juifs, un grand nombre d'événements heureux pour lui et, entre autres promesses, il leur fit, en ces termes, celle de la venue future du Seigneur Christ: « Une étoile sortira de Jacob, et un homme s'élèvera d'Israël, et il broiera tous les chefs des étrangers, et tous les confins de la terre deviendront son bien (2) ». De tous les Mages et, de tous les devins de ce temps-là, Balaam passait pour le plus capable; aussi sa prophétie, qu'il avait puisée en Dieu,

 

1. Isaïe, LX, 6. — 2. Nomb. XXIV, 17.

 

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et non dans les calculs de l'art astrologique, a-t-elle été soigneusement recueillie dans les livres des Mages et transmise, pour mémoire, à leur postérité. Les Mages avaient donc cet oracle présent à la pensée, lorsque l'astre royal vint ajouter son éclat à celui des autres astres et projeter ses rayons lumineux sur le pays des Juifs. A l'apparition de ce signe, ils coururent en toute hâte, et l'étoile, qui brillait ainsi au service du Christ,, ne quitta ces hommes fidèles qu'après les avoir conduits à la pauvre maison de Marie, sous le toit de laquelle se cachait le Christ.

3. Orgueilleuse ignorance et téméraire incapacité des Donatistes, pourquoi attaquer ce que vous ne connaissez pas? Pourquoi déchirer ces hommes dévots et nullement fatalistes, que vous voyez prosternés aux pieds du Roi des cieux, et lui offrant leurs dons? Mais, je le sais, vous détestez, non pas l'astrologie, mais la foi; ce ne sont point les astrologues que vous repoussez, c'est la foi de ces Orientaux qui vous fait peur. Supposé qu'ils se soient mis à la recherche du Roi Très-Haut par suite de calculs magiques, et non par sentiment de religion, ils mériteraient encore la louange plus que le blâme, parce qu'en réalité ils ont adoré le Dieu de l'étoile, et n'ont point rendu à l'étoile un culte idolâtrique. Les Mages ont donc vu l'astre nouveau, et, vite, ils sont venus avec des présents pour adorer Dieu. Et toi, ô donatiste, non-seulement tu ne cours pas à la suite de l'étoile, mais tu vas jusqu'à te séparer des Mages fidèles ; aussi tu marches en aveugle et tu te heurtes au milieu des ténèbres. Les Mages arrivent jusqu'auprès du Christ, et toi, tu deviens étranger pour lui. Le monde entier est avec eux aux pieds du Sauveur; et toi, tu es resté en dehors de la crèche; tu as repoussé la lumière qui éclaire le monde. Voilà donc l'Orient devenu adorateur de Jésus! Au Septentrion, au Midi, et jusqu'aux extrémités de l'Occident, toutes la nations, réunies dans le sentiment d'une même foi, devenues en quelque sorte parentes par la conformité de leurs croyances religieuses, vénèrent un seul Dieu. Malheureuse erreur, où vas-tu te cacher? Jusques à quand te réfugieras-tu sur une terre étrangère? Partout les catholiques sont les maîtres, et ils te chassent de chez eux; puisqu'ils sont entrés en possession de toutes les contrées du monde, n'ont-ils pas le droit d'éloigner de leurs terres tous ceux qui veulent y mettre le pied? Tu ne trouves de refuge ni chez les Corinthiens, ni chez les Galates, ni chez les habitants d'Ephèse; on te déteste à Smyrne, à Pergame, à Thyatire, à à Sardes, Philadelphie et à Laodicée ; car, par l'organe de l'apôtre Jean, Dieu rend témoignage à la foi de ces villes. Les Colossiens et les Thessaliens te condamnent, et de leur côté se range tout le pays d'Orient, d'où les Mages sont venus, comme les représentants de la foi de leur province, conclure avec le Christ un nouveau traité d'alliance. Qu'y a-t-il de commun entre toi et les Indes? entre toi et les Perses? entre toi et les Arméniens, les Éthiopiens et les Egyptiens ? La Bretagne est physiquement séparée du reste du monde, mais elle nous est unie par les liens de la religion si la mer nous en éloigne, la foi nous en rapproche. Tu es insupportable à l'Espagnol, au Gaulois, et à l'Italien ; car, avec le glaive spirituel, ils ont coupé le cou à ton archipirate.

4. A quoi bon énumérer toutes les parties de l'empire céleste des Patriarches, des Prophètes et des Apôtres, où la foi a pris naissance, où elle a été confirmée par la parole de Dieu et celle des anges ? Ne rougis-tu pas de vivre, après avoir mérité d'être exclu de l'héritage des saints ! Il serait superflu de nommer en détail tous les pays qui te sont opposés; car tu es en contradiction avec les derniers pays du monde qu'éclaire le soleil; tu es inconnu sur le vaste réseau des mers, et toutes les nations, tous les peuples de la terre te condamnent. Il  y a même, en Afrique, des contrées qui ne savent point votre nom, et les campagnes où vous errez sont de mince étendue. Dès qu'elle vous a vus, elle vous a rejetés de son sein ; en vertu des lois divines, elle vous a chassés de ses propriétés. Écoutez-moi, s’il vous plaît - l'Afrique commence et finit aux confins de l'Égypte et de la ville d'Alexandrie, à l'endroit où Parétonie se trouve située et aux montagnes que les naturels du pays appellent Catabaahmon : voilà où elle commence ; de là, elle s'étend le long du désert d'Éthiopie, pour aller se terminer, en Occident, aux limites de l'Europe, c'est-à-dire au détroit de Cadix, où l'Océan se jette dans la mer de Toscane ; enfin, ses bornes les plus reculées et les plus extrêmes sont, dans le sens de la largeur, le mont Atlas et les îles aux-

 

 

702

 

quelles on donne le nom de Fortunées. L'Afrique a donc pour limites, à l'Orient, l'Égypte; au Septentrion, la mer de Libye; au Couchant les grandes Syrtes, et au Midi, le désert d'Éthiopie. O insensés, qui ignorez toutes choses, ne voyez-vous pas sur quelle immensité de terrain l'Église universelle règne, même en Afrique, et en quelles étroites limites vous êtes vous-mêmes renfermés? Combien de fois la vérité vous a-t-elle déjà vaincus ? Que de fois vous vous êtes convertis ! Que de fois vous avez menti au Christ ! Aussi votre race s'est-elle éteinte petit à petit, et a-t-elle fini par se dessécher sous les atteintes du feu du ciel, comme un gazon dépourvu de racines. O hérétique, es-tu à Jérusalem pour adorer le tombeau ou la croix du Sauveur? Es-tu à Bethléem pour vénérer, avec l'univers, la crèche qui a porté le Christ naissant? Es-tu à Nazareth pour visiter respectueusement la chambre où l'ange a visité Marie, où il lui a annoncé que, sans cesser d'être vierge, elle donnerait le jour à Notre Seigneur et Sauveur ? Pourquoi briser les liens de parenté qui devraient t'unir aux petits enfants qui ont souffert pour Jésus-Christ? Cesse-t-on d'entendre prononcer le nom des chrétiens à l'endroit où les premiers martyrs ont été mis à mort? La foi chrétienne serait-elle assez malheureuse pour se trouver circonscrite dans l'étroit espace que tu occupes? Le Christ ne te dit-il pas: J'ai tout racheté, j'ai versé mon sang pour le salut de tout le monde; je ne connais pas de partage, j'exige que tous ne fassent qu'un, parce que ma propriété ne peut avoir deux maîtres?

5. Ne va pas dire que si tu es réduit à des proportions si minimes, c'est le fait de la puissance romaine; rappelle-toi ceci, oui, rappelle-toi ceci, et si tu ne peux te le rappeler, lis-en le récit dans l'histoire: Combien de fois nous avons, nous aussi, souffert de la part des Romains? Combien de leurs princes ont tiré contre l'Église catholique le glaive sanglant de la persécution ! Pourtant leur cruauté barbare n'a point réussi à étouffer notre foi; l'on peut même dire que plus le persécuteur abattait d'épis dans le champ de la religion, plus la moisson du Christ devenait abondante sous sa faux; car l'homme ne peut l'emporter sur Dieu. Jamais on n'a pu faire mentir la prophétie d'après laquelle l'Église devait se répandre jusqu'aux extrémités de l'univers. Ecoute l'antique présage relatif à la solennité de ce jour : « Les rois de la mer et des îles lointaines lui apporteront des présents; les princes de l'Arabie et de Saba, des offrandes tous les rois de la terre l'adoreront, et toutes les nations lui seront soumises (1) ». Fais-tu choeur avec tous ces rois pour adorer le Christ, toi qui erres avec tous ceux du dehors ? Ecoute, voici comment le Prophète annonce les présents des rois, avant que ceux-ci les offrent : « Tous viendront de Saba, apportant avec eux de l'or, de l'encens et de la myrrhe » ; en les offrant, ils proclameront le salut de Dieu. Cherche maintenant à savoir à l'égard de quelle hérésie peuvent s'accomplir ces paroles : « Il dominera de la mer jusqu'à la mer, du fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. Devant lui se prosterneront les habitants du désert, et ses ennemis baiseront la poussière de ses pieds (2) ». Remarque bien à quelle Eglise peuvent s'appliquer ces paroles adressées au Christ par le Psalmiste : « Dispersez les nations qui veulent la guerre : les princes de l'Égypte accourront pour demander la paix ; l'Éthiopie étendra les mains vers le Seigneur. Rois de la terre, chantez le Seigneur, célébrez en choeur l'Éternel (3) » . O hérétique, reconnais ta solitude; vois, tu es séparé des habitants des îles et des nations, tu n'as plus de part aux mérites sanglants du Christ. Tu es désormais incapable de t'étendre et d'atteindre aux frontières du monde; car, tu le sais, dans un moment tu ne seras plus. Je te le demande, à quelle époque commenceras-tu à régner dans les îles? Quand pourras-tu explorer les mers les plus lointaines? Tu ne peux plus sortir nulle part sans y rencontrer l'Église, puisque le pouvoir royal s'exerce partout. Mais. supposons que le Gaulois puisse aller en Numidie et l' Italien en Byzacène, sans y trouver l'Église; il sera toujours vrai de dire qu'autre chose est de parcourir le monde en marchant, autre chose est d'adorer le Christ dans tous les pays de la terre, comme si l'on était au milieu de ses concitoyens.

5. Enfin, nous lisons dans le Prophète ce passage: « Et tous les habitants des îles, tous les peuples l'adoreront , chacun en sa place (4)». Entends-tu : « En sa place? » Pourquoi alors, gémis-tu dans la solitude

 

1. Ps. LXXI, 10, 11. — 2. Ibid. 8, 9. — 3. Id. LXVII, 31, 33. — 4. Soph. II, 11.

 

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d'une terre qui n'est pas la tienne? Apprends, apprends à partager la foi de l'univers, et nulle part tu ne seras forcé d'errer comme en pays étranger. Sois l'ami de toute la terre, entre en participation de l'unité, deviens membre de cette Eglise qui règne partout, et, en aucun lieu, tu ne seras hors de ta patrie, parce que toutes les contrées de la terre seront pour toi le pays natal. Courbe tes épaules sous le joug céleste, et alors tu verras que tu es dans l'unité, suivant cette parole de l'Écriture : « Que tous invoquent le nom de Jéhovah et lui obéissent sous le même joug; des confins des fleuves, l'Ethiopie offrira à Dieu ses présents (1) ». Tu portes un autre joug, et un autre hérétique en porte un qui lui est particulier; mais, dans toutes les parties du monde, le catholique est soumis à un seul Dieu, et porte le même joug; par conséquent, il ne saurait s'égarer. Mais, mes frères, pourquoi vous fatiguer si longtemps à vous démontrer une vérité parfaitement évidente ? C'est inutilement qu'on ose célébrer cette solennité, si l'on ne veut point partager la foi que professe le monde entier.

 

1. Soph. III, 9, 10.

 

TRENTE-NEUVIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SAUVEUR. IV.

 

ANALYSE. — 1. Les Mages amenés aux pieds du Christ par une étoile nouvelle. — 2. Le Christ n'est pas né sur l'ordre d'une étoile. — 3. Les petits innocents, pierres précieuses incrustées dans la couronne du Christ ; c'est de l'or, et leurs mères sont les mines du sein desquelles on l'a tiré.

 

1. Une couronne a brillé aujourd'hui aux yeux du monde, car une étoile, qui la précédait, en a révélé la richesse; et le précieux martyre des innocents est venu y attacher comme des pierres précieuses. Quand, de l'intérieur de son palais, un roi de la terre s'avance au milieu de la foule réunie pour l'acclamer, et qu'il étale aux yeux de tous les richesses de son diadème, quels cris d'admiration, au milieu des pierres éblouissantes qui en font l'ornement ! De quel éclat a paru environnée la couronne aujourd'hui exposée aux regards du monde, puisqu'elle est l'emblème d'une puissance qui s'exerce tout à la fois sur la terre et dans les cieux ! Les cieux l'ont aperçue; aussi les Anges de Dieu sont-ils descendus ici-bas, afin de l'admirer. Ses rayons ont pénétré dans le choeur des étoiles; ils ont porté le trouble dans leurs rangs, et, dans la vivacité de leur joie, elles se sont hâtées de lui obéir. Voici donc notre rédemption , puisqu'apparaît une étoile splendide, l'étoile du matin; elle est splendide, à cause de l'Épiphanie, qui se manifeste aux Gentils ; c'est l'étoile du matin, car, en sortant du tombeau, à l'heure de l'aurore, le Christ a vidé les enfers; dès le matin, il a fait sortir de leur sépulcre les corps des morts, après les avoir enveloppés de l'éclat de son aurore naissante, comme d'un manteau de pourpre. Les Mages ont vu cette couronne qui projetait dans le monde ses rayons brillants; ils se sont bâtés de venir de l'Orient et de marcher à la suite de l'étoile. Le ciel s'étonna à la vue de cet astre extraordinaire, les légions des corps célestes le contemplèrent avec stupéfaction; car, s'il était nouveau, il annonçait aussi un enfantement non moins nouveau. Cette étoile n'était point du nombre des autres étoiles: elle ne s'était levée que pour un (704) temps ; les autres astres ne la connaissaient nullement, parce que le genre humain ne connaissait pas non plus le Christ.

2. Mais que personne ne dise que le Seigneur Christ est né forcément sous le destin fortuit de cette étoile, adoptant ainsi l'opinion soutenue par les païens et peut-être aussi par les hérétiques. Elle n'était point placée dans le ciel pour imposer des lois: ce n'était qu'une messagère envoyée pour annoncer un événement. Jésus n'était pas fatalement soumis à ses ordres, c'était elle qui obéissait en le faisant aussitôt connaître. L'existence du Christ n'a donc pas été la conséquence de l'apparition de l'étoile: au moment où il est né, et parce qu'il est né, elle a brillé dans le ciel; mais le Sauveur n'est pas venu au monde à cause d'elle. Au-dessus de la couronne de gloire qui apportait la joie à toute la terre, on voyait donc voltiger et briller, au milieu des ténèbres, les mystérieuses et bleuâtres lueurs destinées à annoncer le Sauveur; et, par la route de feu qu'elle traçait, avec un empressement joyeux, dans les airs, l'étoile amenait d'Orient les trois mages , comme trois pierres précieuses à ajouter à la couronne du Christ naissant dans l'innocence : ils devaient y être incrustés à titre de prémices et en fléchissant le genou.

3. Voilà donc que des milliers de pierres précieuses viennent s'attacher à la couronne de cet enfant qui naît pour rajeunir la vieillesse d'un monde devenu caduc. Avant d'être fixés à l'auréole du Sauveur, les diamants de Bethléem , les petits innocents avaient été arrachés des mamelles de leurs mères. Le glaive du cruel persécuteur ayant abattu ces précoces et tendres fleurs, celui qui distribue les couronnes en avait fait une couronne pour orner son diadème, et leurs tiges devaient d'autant mieux briller sur son front, qu'elles étaient de couleur pourpre. C'étaient des lis, en raison de leur innocence; ils sont devenus des roses, parce qu'ils ont été teints dans leur sang. C'étaient des pépites d'or sorties des riches entrailles de leurs mères; ils sont devenus des lingots aux mains des anges, en attendant l'heure de leur incrustation dans la couronne du Premier-né. Le sein maternel est la mine où on les a séparés d'avec la terre, pour en faire des martyrs précieux. Bienheureuses mères ! Elles ont acquis du prix, elles ont brillé comme des mines d'or, puisqu'elles ont enfanté au Christ des martyrs. De même que les mines d'or sont placées sous la sauvegarde du fisc, de même elles jouissent du repos, sous l'oeil protecteur des anges : dès lors que leurs enfants ont subi le martyre, elles ont donné au Sauveur des pépites d'or ; aussi sont-elles placées sous la double sauvegarde de la grandeur de leurs fils et de leur propre sécurité. D'autre part, les hommes, condamnés à creuser les mines d'or, sont coupables, puisqu'ils sont condamnés ; c'est pourquoi les satellites d'Hérode sont déjà condamnés au jugement du Christ, il est, toutefois, bon de le remarquer: les criminels condamnés à l'extraction de l'or dans les mines sont seuls coupables; ainsi en a-t-il été des serviteurs d'Hérode : ils fouillaient en quelque sorte des mines d'or, et en extrayaient . des sortes de pépites qui étaient les innocents, et tandis que les bourreaux devenaient noirs, ces petits enfants brillaient d'un vif éclat ; car, sous le glaive, ils étaient purs de toute faute. A leur exemple, tous ceux qui rendent témoignage au Christ naissant et se manifestant ont tout espoir de recevoir dans le royaume des cieux la couronne immortelle.

 

 

QUARANTIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR.

 

ANALYSE. — 1. Nom de l'Epiphanie et célébration de cette fête après celle de la Nativité du Seigneur. — 2. L'eau est changée en vin par la toute-puissance du Christ. — 3. Explication du sens mystique de ce changement. — 4. Les Mages adorent le Christ et lui offrent des présents tout aussi mystiques. — 5. D'après l'opinion de quelques-uns, le Christ a été, à pareil jour, baptisé, pour nous apprendre à puiser une nouvelle vie dans le baptême. — 6. Un jour si grand mérite d'être honoré par nous d'une manière spéciale.

 

1. Nous devons connaître les motifs probables de célébrer cette grande fête. L'Epiphanie, que nous solennisons aujourd'hui, tire son nom d'un mot grec qui signifie, dans notre langue, manifestation ou apparition. Or, ce jour est appelé le jour de la manifestation ou de l'apparition, parce que le Christ, Notre-Seigneur, s'y est fait connaître par des signes évidents. En effet, nos auteurs attestent qu'en ce jour les Mages sont venus, sous la conduite de l'étoile, adorer Notre.- Seigneur Jésus-Christ, et aussi que, dans le pays de Galilée, le Sauveur a changé de l'eau en vin. Après avoir dernièrement célébré le jour où est né le Christ, nous solennisons aujourd'hui celui où il s'est manifesté.

2. Jésus s'est donc fait connaître lorsque, par un prodige admirable autant qu'inouï, il a changé de l'eau en vin. Comme c'est Dieu qui a établi les lois constitutives des êtres, il lui appartient également de les changer aussi, après avoir créé l'eau dans les conditions ordinaires, lui a-t-il donné une autre nature : il avait pu d'abord la tirer du néant; ne lui était-il pas aussi facile de la changer en une substance différente ? On faisait donc une noce ; pendant le festin, nous dit l'Evangile, le vin fit défaut. Alors le Seigneur ordonna aux serviteurs de mettre de l'eau dans les vases et de les remplir, et quand ils furent remplis, il commanda d'y puiser. Admirable prodige ! Entre les mains, et sous les yeux des serviteurs, la puissance divine agit sans se laisser apercevoir. Le miracle s'accomplit , et néanmoins personne ne voit comment il s'opère. La cause reste inconnue, l'effet seul apparaît. Pourquoi cela? Evidemment parce que Dieu fait tout ce qu'il veut; parce qu'en lui pouvoir c'est vouloir. Pourquoi encore ? Le voici : sa puissance est tellement grande que, en face des harmonies de la création, le Prophète a pu dire de lui avec justice:« Il a dit, et toutes choses ont été faites; il a commandé, et toutes choses ont été créées (1) ». Quelle merveille ! Mais de toutes les oeuvres que le Seigneur a placées sous nos yeux, y en a-t-il une seule qui ne soit digne de notre admiration ?

3. Mais cherchons à découvrir, en ce miracle, des enseignements plus élevés ; tâchons de connaître son sens mystique. Que représentaient ces noces à la célébration desquelles assistait le Sauveur ? Elles étaient certainement l'emblème de celles par lesquelles le Christ s'est uni à l'Eglise; car, « pareil à un époux qui sort de sa couche nuptiale (2)», il s'est approché, en vertu du contrat d'alliance, de sa fiancée; et alors il a changé son oeuvre : avec de l'eau il a fait du vin, c'est-à-dire qu'avec des Gentils il a fait des fidèles. Il y a donc un changement de l'eau en vin, quand des infidèles deviennent chrétiens, que des avares se font généreux, que des orgueilleux se transforment en hommes humbles, des personnes colères en personnes pleines de douceur, des gens cruels en gens miséricordieux, des adultères en continents. Ainsi donc Jésus change de l'eau en vin, quand, par sa divine opération, un homme que son infidélité rendait

 

1. Ps. XXXII, 9. — 2. Ps. XVIII, 6.

 

 

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vil devient précieux en raison de ses sentiments religieux. J'ose même le dire: de côté et d'autre c'est l'oeuvre du Christ, sans doute ; mais il y a, de sa part, un miracle plus admirable, quand, avec un pécheur, il fait un juste, que quand, avec de l'eau, il fait du vin; car, en pareille circonstance, plus l'homme devient précieux, plus ce changement l'emporte sur l'autre. Dans le premier cas, il n'exerce sa puissance que sur un élément sorti de ses mains, c'est-à-dire sur l'eau; dans le second cas, il l'exerce sur l'homme, qui est son image ; ici, les apparences, la couleur et le goût de l'eau se transforment en vin; là, chose vraiment plus étonnante ! c'est toujours le même homme, et, pourtant, il n'est plus le même : extérieurement c'est toujours lui ; il devient tout différent à l'intérieur. Le Seigneur a dit. « Moi, je tuerai, et moi, je ferai vivre (1) ». Comment Dieu peut-il faire vivre, s'il tue ? Il tue de la même manière qu'il fait vivre; car, dans un seul et même homme, il tue l'impie et fait vivre l'innocent.

4. Comme- nous l'avons dit précédemment, on croit donc que c'est en ce jour que le Christ a reçu les adorations des Mages. Une étoile extraordinaire avait brillé à leurs yeux: aussitôt ils se mirent sous sa conduite, et tandis que, sur terre, leurs pieds marchaient, leurs yeux suivaient, dans le ciel, sa trace de feu. Aussi, lorsqu'ils eurent trouvé Notre-Seigneur Jésus-Christ, « ils se prosternèrent pour l'adorer et lui offrirent, en présents, de l'or, de l'encens et de la myrrhe (2) ». Par la myrrhe, ils faisaient connaître sa condition mortelle; par l'or, ils le proclamaient roi, et, par l'encens, ils l'adoraient comme Dieu : et, tout en lui offrant leurs présents, ils faisaient don d'eux-mêmes à la divinité. Alors s'accomplit ce qu'avait dit le Prophète : « Avant que l'enfant puisse nommer son père et sa mère, il recevra la puissance de Damas et les dépouilles de Samarie (3) ». Le peuple de Damas, possesseur d'immenses richesses, a vraiment donné sa puissance au Seigneur, lorsque les Mages ont offert au Christ l'or qui était le maître des Gentils. Les dépouilles de Samarie, c'est-à-dire, de la gentilité, car Samarie en était l'emblème, lui ont été données au moment où, par l'accession des Mages à la foi, la gentilité a paru dépouillée de tous ses biens. Dans leur personne, en effet, ont été dédiées

 

1. Deut. XXXII, 39. — 2. Matth. II, 2. — 3. Isaïe, VIII, 4.

 

au Sauveur les prémices des nations; car ils ont annoncé, par leur exemple, ce qui s'est accompli dans la suite, c'est-à-dire, que les Gentils, amenés par la foi, viendraient un jour, à notre Seigneur et Sauveur, et que, des extrémités de la terre, des peuples accourraient,qui reconnaîtraient en Jésus-Christ leur Maître et leur Dieu. Il était bien loin du pays des Mages, et néanmoins ils sont venus à sa recherche : il était né chez les Juifs; et les Juifs l'ont méprisé. Ceux-là l'ont adoré, bien que les pauvres langes dont il était enveloppé le rendissent encore méconnaissable ; ceux-ci l'ont attaché à une croix, malgré les prodiges éclatants qui dénotaient sa puissance. Les Prophètes d'abord, et ensuite les Mages, l'ont annoncé, afin de rendre inexcusable l'homme qui ne reconnaîtrait pas le Seigneur dans la personne du Christ. Les Juifs ne pouvaient donc avoir aucun motif d'excuse en ne le reconnaissant pas, puisque leurs Prophètes l'avaient prédit; il devait en être de même pour les Gentils incrédules, puisque les Mages avaient cru.

5. Il en est dont l'opinion est que notre Seigneur et Sauveur aurait encore été baptisé en ce même jour; si la chose était vraie, nous aurions tout motif de célébrer cette tête avec la plus grande solennité. En ce cas, notre Seigneur et Sauveur, après nous avoir déjà fait naître, nous enseignerait aujourd'hui qu'il nous faut aussi prendre une nouvelle vie ; après nous avoir accordé le bienfait d'une première naissance, il nous aurait encore gratifiés d'une seconde, en vue de laquelle, et tout en nous donnant un exemple salutaire, il aurait sanctifié l'eau où les hommes devaient puiser la grâce.

6. Aussi, mes très-chers frères, devons-nous célébrer avec respect le jour où le Seigneur a été honoré soit par d'admirables prodiges, soit par la visite des Mages. Nous avons solennisé sa naissance, solennisons de même sa manifestation : évidemment, la loi ne nous eût procuré aucun avantage, si, en vertu des hauts conseils de Dieu, le Christ n'était pas venu en ce monde; par la même raison, les hommes auraient peu profité du bienfait de sa naissance, s'ils n'avaient pas cru en lui. C'est pourquoi, frères bien-aimés, craignons toujours, aimons incessamment, désirons avec ardeur notre Créateur, le Créateur de toutes choses; non content de descendre jusqu'à nous, il a voulu encore nous (707) fournir les motifs de croire en lui après sa naissance : en effet, il s'est fait annoncer comme Fils de Dieu par les Prophètes; les Mages nous l'ont montré ; il nous en a prévenus par ses paroles et nous l'a prouvé par ses miracles. Cherchons-le sans fin pour notre salut, dirigeons vers lui nos regards et les désirs de nos cœurs. Celui que les Mages ont trouvé enveloppé de langes, cherchons-le dans le ciel ; celui qu'ils ont adoré bien qu'il fût encore caché et obscur, glorifions-le; car il est assis sur le trône de la Majesté suprême.

 

 

QUARANTE ET UNIÈME SERMON, POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR.

 

ANALYSE. — 1. Au jour de l'Epiphanie, le Christ s'est révélé, non-seulement aux Juifs, mais encore aux Gentils. — 2. II est reconnu parles Mages, et son Père proclame lui-même sa grandeur. — 3. Dans cette manifestation du Sauveur apparaît la Trinité. — 4. Le changement miraculeux de l'eau en vin prouve encore la Divinité.

 

1. « Chantez », dit David, « chantez », dit le Prophète; « chantez un cantique nouveau, car il a opéré des merveilles (1) ». Nous sommes réunis pour célébrer la fête insigne de l'Epiphanie : cette parole du psalmiste David s'accorde donc avec l'esprit de cette solennité, qui veut nous voir chanter des cantiques de joie, pour nous mettre à l'unisson de la fête. Ainsi, autre chose est ce que nous demande la solennité autre chose ce que nous demande le. psaume ; car à la première nous devons de l'allégresse, au second, des cantiques de bonheur. Que lisons-nous ensuite dans le psaume ? « Jéhovah a manifesté son salut, il a révélé sa justice aux yeux des nations (2) ». Voyons David: quel parfait rapport y a-t-il entre la solennité de ce jour et la mention, que fait le Psalmiste, de la manifestation du Christ aux Gentils ? Ouvrons l'Evangile, et nous verrons non-seulement comment Dieu a révélé son salut aux Juifs, mais aussi, selon le psaume qu'on nous a lu, comment a il l'a révélé aux yeux des nations ». D'abord, remarquons ceci : aussitôt après la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les Mages viennent, avec des présents, auprès de l'humble enfant Jésus, pour l'adorer; mais, à vrai dire,

 

1. Ps. XCVII, 1.— 2. Ibid. 2.

 

ce sont les peuples gentils qui viennent en leur personne : en effet, les Mages étaient les docteurs et les chefs de la superstition païenne, vu qu'ils tenaient le principat chez, les Gentils plongés dans l'erreur, et qu'ils servaient de modèle à la gentilité. Ensuite, l'étoile s'associe à eux; elle s'arrête au-dessus de l'enfant, pour montrer que là se trouve réellement celui vers lequel elle accourait tout à l'heure, et pour indiquer, par son arrêt, aux Mages qu'elle a amenés, le but de leur voyage.

2. Les Mages pénètrent donc dans ta grotte où est né le saint enfant, ils s'approchent de la crèche, ils y aperçoivent un homme et y reconnaissent un Dieu; alors ils se prosternent aux pieds de cet enfant, dont ils comprennent la grandeur, dont la puissance leur, inspire l'épouvante. Ils voient sa chair et adorent sa majesté : son humanité frappe leurs regards, et ils vénèrent sa divinité. Les choses étant ainsi, voyons comment, par cette conduite des Mages, s'est accomplie la prophétie de David qu'on nous a lue tout à l'heure ; elle est conçue en ces termes ; « Le Seigneur a manifesté son salut, il a révélé sa justice aux yeux des nations ». Par cela même qu'une étoile l'a fait connaître, l'humanité du Sauveur a été manifestée ainsi, « le Seigneur a manifesté (708) son salut » . et comme il a été vu par les Gentils, le Seigneur a révélé sa justice aux yeux des nations ». Maintenant, puisque, au rapport de l’Ecriture, le Père a déclaré, en ce jour et à l'occasion de son baptême, que le Christ était son Fils, cette parole du psalmiste a évidemment reçu son accomplissement : « Le Seigneur a manifesté son salut ». Car le Père pouvait-il mieux faire connaître son Sauveur qu'en le faisant connaître lui-même par ces paroles . « Celui-ci est mon Fils (1) ? »

3. Autrefois, le Père s'était servi de Moïse et des Prophètes, il avait employé des emblèmes et des figures pour annoncer que son Fils s'incarnerait un jour ; au baptême, il a donné par lui-même et ouvertement la preuve que l'Incarnation était un fait accompli. La foule était là présente : le ciel et la terre, et tout ce qu'ils renferment, servaient de témoin : il faisait grand jour, les faits se montrèrent indéniables : on entendit une voix qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances ». Cette voix était très-forte; mais, pour qu'elle ne fût pas seule à rendre témoignage à celui que le Père révélait de la sorte, le Saint-Esprit vint lui-même déclarer sa divinité : une colombe descendit donc sur sa tête, et la preuve qui résulta de cette apparition en faveur de la filiation divine du Christ précéda celle qui ressortait de la déclaration de son Père. Pour moi, je ne vois pas, en cela, seulement un témoignage en faveur du Christ, j'y aperçois encore un mystère relatif à la divinité : en effet, cette manifestation de Notre-Seigneur Jésus-Christ mettait en relief le Fils, qui était alors désigné comme tel, le Saint-Esprit qui le faisait voir, et le Père, qui déclarait sa filiation ; ainsi donc, par le fait même que la divinité tout entière proclamait le Sauveur Fils unique de Dieu et Dieu lui-même, les personnes divines se manifestaient toutes les trois.

 

1. Luc, III, 22.

 

4. Mais arrivons enfin au passage de l'Evangile qu'on nous a lu tout à l'heure, et considérons avec le plus grand soin ce trait de la puissance divine : le changement de l'eau en vin, opéré au festin des noces et raconté dans ce passage de l’Ecriture, est la preuve évidente que celui qui l'a accompli est Dieu;  oui, cette preuve est incontestable. L'action divine peut-elle, en effet, se manifester d'une manière plus convaincante qu'en bouleversant et en changeant la nature des choses? A qui peut appartenir le pouvoir de changer en un clin d'oeil les éléments? A celui-là seul qui peut les créer : cela va de soi ; car donner un autre être à ce qui existe, et tirer du néant ce qui n'existe pas encore, c'est le fait de la même puissance. O l'admirable, ô l'inestimable force de notre Sauveur ! Les urnes se remplissent d'eau, et elles fournissent du vin aux convives : on y verse une chose, et l'on en tire une autre. Qui donc a communiqué à un élément assez d'obéissance pour le faire cesser d'être, et à un autre élément la substance nécessaire pour le faire exister ? Que des êtres pourvus d'oreilles pour entendre, et d'intelligence pour comprendre,sachent obéir, soit; mais il est certain qu'ici ni l'eau ni le vin n'avaient des oreilles et de l'intelligence. Comment donc a-t-on pu rencontrer de la soumission en ce qui ne pouvait en avoir naturellement ? Quand des êtres entendent sans avoir d'oreilles, comprennent sans avoir d'intelligence, obéissent sans être pourvus du sentiment du devoir, l'omnipotente de la divinité s'affirme donc d'une manière palpable; car il prouve qu'il est le Dieu de toutes les natures, celui qui donne une nature aux êtres dépourvus d'intelligence par nature. Il nous reste encore quelque chose à dire; Dieu nous en fera plus tard la grâce. Pour aujourd'hui, prions, afin que la conversion de nos coeurs manifeste la grandeur et la puissance du Christ, comme les a déjà manifestées aujourd'hui le changement des éléments de la nature.

 

 

QUARANTE-DEUXIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR. VIII.

 

ANALYSE. — 1. Le Christ se fait connaître aux Mages par l'entremise de l'étoile. — 2. Les mages l'adorent et lui offrent des présents mystiques. — 3. Cruauté d'Hérode ; il fait massacrer les petits enfants. — 4. Epilogue.

 

1. Frères bien-aimés, portez vos regards sur l'astre nouveau ; c'est le signe, non pas de la fatalité, mais de la royauté. Voyez-le briller dans sa course rapide, conduire les Mages au berceau du Christ, et, du haut du ciel, témoin de son obéissance, appeler à la crèche le monde entier. Comme, après la nuit, le pôle nous apparaît sous les teintes brillantes de l'aurore, ainsi les premiers rayons de la lumière se montrent au genre humain assis dans les ténèbres et les ombres de la mort ; ainsi s'annonce le Fils de Dieu, jusqu'alors inconnu. Voici venir les Mages, ces esclaves de l'astrologie, ces admirateurs des étoiles. Un globe de feu, qu'ils n'ont pas encore vu, projette dans les cieux d'éclatants rayons ; d'un pas rapide, il trace devant eux un chemin enflammé; ils le suivent et voient bientôt, enfermé dans l'étroite enveloppe d'un maillot, celui dont l'étoile lumineuse annonçait tout à l'heure, du haut des airs, la glorieuse puissance. Jamais torche ardente ne répandit autour d'elle une lueur semblable à celle de cet astre; jamais l'aurore n'envoya à la terre de rayons plus nombreux et plus doux; jamais d'une fournaise nouvellement allumée ne s'échappèrent de pareils torrents de flammes: il brillait si vivement, que, à la vue de cette lumière sans précédente, la terre se trouvait saisie d'épouvante. Comment ne pas reconnaître la majesté suprême en celui dont la grandeur se lisait dans l'écrin céleste ?

2. Les Mages, au coeur desquels naissait la foi, prélude de la nôtre, s'approchent donc du Christ; ils lui offrent de l'or, lui donnent de l’encens , lui apportent de la myrrhe.

Pauvre petit enfant, vous êtes devenu bientôt riche ! Au milieu de tous ces présents, il pleure; et bien qu'il gémisse, on le redoute comme un Dieu: Ses clients lui apportent des cadeaux; ils courbent devant lui leurs fronts et l'adorent. On lui offre de l'or, parce qu'on reconnaît en lui un grand Roi ; on lui sacrifie de l'encens, en témoignage de sa divinité ; on lui donne de la myrrhe, comme à la victime qui doit mourir pour le salut de tous.

3. Mais, à force de craindre, l'impie Hérode devient cruel ; il sévit avec d'autant plus de rage qu'il veut cacher mieux sa honte. Dès le premier abord, il feint de vouloir adorer celui dont la naissance le remplit d'épouvante. A mon avis, mes frères, si cet ennemi intime du Christ ne fait pas de mal aux Mages, c'est qu'il n'est pas assez fort; s'il joue le rôle d'innocent, c'est qu'il ne peut donner libre cours à sa méchanceté. Plein d'anxiété au sujet de ce successeur, tourmenté par la crainte de perdre sa royauté, Hérode se couvre du masque de suppliant, tout en nourrissant dans son âme des sentiments hostiles. Mais pouvait-il prendre au piége celui qui était venu détruire toutes les malices de la duplicité? Il temporisa donc, il attendit, mais inutilement : trompé dans ses espérances, il n'eut pas la patience de tenir plus longtemps cachées les secrètes pensées de son coeur. Aussi donna-t-il l'ordre de massacrer les innocents, de faire tomber sous le glaive et sous les pierres des membres non encore affermis et nouvellement sortis des entrailles maternelles. O cruel attentat ! O rage inouïe de ce monde ! Ce massacre était de telle nature,

 

 

 

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que le bourreau ne pouvait ni les tenir pour les tuer, ni les voir après leur avoir ôté la vie. On les arrachait tout tremblants des mamelles de leurs mères; leur frêle existence s'éteignait, incapable de résister aux tiraillements simultanés de celles-ci et de leurs bourreaux ; de la sorte, on tuait moins des vivants qu'on n'égorgeait des morts. Alors ces pauvres mères sanglotaient et remplissaient l'air de leurs cris : on les voyait serrer leurs enfants dans leurs bras; elles auraient voulu mourir avec eux, mais on ne leur donnait point le coup de grâce. Leurs entrailles se tordaient, non plus sous- l'effort des douleurs de l'enfantement, mais sous le poids du chagrin et du deuil : elles avaient beau pleurer et tendre vers les bourreaux des mains suppliantes, les cruels sicaires demeuraient insensibles; dans leur fureur, ils brisaient ces petits membres à peine nés de la veille, et, malgré les prières des mères éplorées, ils étalaient à leurs yeux le hideux spectacle du sang de leur chère progéniture. Hérode, à quoi t'a servi cet acte de cruauté? Pour atteindre un enfant, tu en fais mourir une multitude, et néanmoins tu ne parviens pas à frapper celui que tu cherches; et ainsi, ta stérile méchanceté n'aboutit qu'à te donner à toi-même le coup de mort et à donner au Christ des martyrs de son âge !

4. Pour nous, mes frères, réjouissons-nous dans l'unité de la foi, « dans une charité sincère, dans la parole de vérité, dans la force de Dieu (1) ». Marchons de. pair avec les Mages, suivons la brillante lumière de l'étoile, adorons le Christ dans sa crèche, offrons-lui l'hommage de nos voeux. Il est aujourd'hui couché devant la porte, enveloppé dans les langes de la pauvreté : les Mages lui offrent de l'or; que des chrétiens ne refusent pas aux indigents une pièce de monnaie.

 

1. II Cor. VI, 6.

 

 

QUARANTE-TROISIÈME SERMON: POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR. IX.

 

ANALYSE. — 1. Saint Augustin rappelle au souvenir de ses auditeurs l'admirable Nativité du Christ. — 2. Le miracle des cinq pains et des deux poissons était autrefois fêté le jour de l'Epiphanie. — 3. Il en était de même du baptême du Christ, auquel se rapporte d'une manière mystique le miracle précité.

 

1. Nous vous l'avons précédemment expliqué : Notre-Seigneur Jésus-Christ a été engendré dans le sein d'une vierge, en dehors des règles de la condition humaine et de la nature; il a donc eu pour signe distinctif d'opérer des prodiges dès le commencement d'une existence qu'il devait marquer plus tard par des miracles sans nombre : la puissance qu'il manifestait au moment de sa naissance devait disposer les hommes qui en étaient témoins, à croire plus facilement les opérations extraordinaires et merveilleuses dont le reste de sa vie serait rempli. Car, une fois venu à la vie, une fois devenu homme, que ne pouvait-il pas faire, quand, avant de naître, il avait pu conférer à sa mère le privilège de la virginité? Marie t'a porté dans son sein avant de le mettre au monde; après l'avoir enfanté, elle est demeurée vierge; en elle se sont donc trouvées réunies la maternité et la virginité. Ne vous étonnez,nullement de m'entendre dire que, après l'enfantement, Marie est restée vierge : il y a, pour ses deux privilèges, une seule et même raison : car, la conception du Sauveur ayant eu lieu sans le concours de la chair....; Que le (711) Seigneur ait pénétré en des lieux fermés sans en briser les portes, nous en avons un exemple. Voici, en effet, ce que nous lisons ans l'Evangile : Quand les Apôtres se tenaient enfermés dans le Cénacle, et que, par crainte des Juifs, ils en gardaient les portes closes, Jésus-Christ se trouva subitement au milieu d'eux, et, néanmoins, pour pénétrer dans la salle de leur réunion, il n'avait pas seulement entre-bâillé les portes. S'il a pénétré à travers une épaisse et solide charpente, sans même .en ébranler l'ouverture, à bien plus forte raison a-t-il pu, en traversant la subtile nature d'un corps ouvert, entrer et sortir sans porter atteinte à l'intégrité des membres ?

2. Nous avons d'abord parlé du fait et des merveilles de la nativité du Seigneur ; puis, entre autres prodiges opérés par lui, nous vous avons signalé celui-ci, à savoir qu'avec cinq pains et deux poissons il a nourri plus de cinq mille personnes, et qu'après un repas copieux, il y a eu plus de restes qu'on n'avait apporté de provisions. Nous ne pouvons maintenant passer sous silence un autre fait que beaucoup supposent avoir eu lieu aujourd'hui-; nous voulons parler de la circonstance où le Sauveur a changé de l'eau en vin alors, l'odeur, le goût et la couleur d'une substance simple et commune se sont trouvés tout à coup métamorphosés. A cette vue le ministre du festin se perd au milieu de ses urnes, c'est-à-dire que, s'il les reconnaît, il  ne reconnaît plus leur contenu. Il a puisé une chose à la fontaine, et dans ses vases il en trouve, une autre : de là, grand sujet d'étonnement pour lui. En versant le liquidé, il s'aperçoit que l'eau toute limpide a pris une teinte rouge ; il demeure interdit, stupéfait, et parée qu'Il verse à boire, il s'imagine que ses yeux le trompent. Pour écarter toute idée d'ivresse, il aime mieux croire que ses yeux le trompent, et-il en appelle aux sens. Il en verse donc dans. un verre et le porte à l'intendant ; celui-ci le goûte, appelle l'époux, lui adresse de vifs reproches, lui demande comment il se fait qu'on ait gardé si longtemps le bon vin, et qu'à l'encontre de l'usage adopté pour les festins, on ait bu d'abord le mauvais vin, pour boire le meilleur seulement à la fin. Le trouble se répand alors parmi tous les convives ; les servants ont perdu leur eau ; l'intendant ne connaît plus rien à son vin : l'un réclame ce qu'il a puisé à la fontaine, l'autre redemande ce qu'on a bu, ne comprenant pas que du vin improvisé par la bénédiction du Christ soit meilleur que du vin naturel. Voilà donc, suivant l'opinion commune, le prodige opéré en ce jour par le Sauveur; selon la nôtre, le Sauveur a été baptisé aujourd'hui dans le Jourdain.

3. Remarquons-le néanmoins : ces deux opinions peuvent se concilier ensemble. Car, en un sens, il y a eu changement d'eau en vin, quand Peau du Jourdain a été sanctifiée, et, par là même, transformée ; quand de l'eau, jusqu'alors simplement naturelle, a gagné de la valeur à être bénite par le Christ, et acquis la propriété, non-seulement de laver les corps, mais aussi de purifier les âmes. Comme, en effet, le vin « réjouit le coeur de l'homme (1) », lorsqu'on le boit, et qu'il débarrasse de toute inquiétude; de même la grâce du baptême réjouit la conscience de l'homme, quand on la reçoit, et elle la délivre de la crainte de n'importe quelle tentation. C'est de ce vin tout spécial que parlait le Prophète quand il disait : « Le vin a rempli de joie ses yeux ». Le changement de l'eau en vin s'opère donc lorsque les péchés font place à la justice. L'eau, dis-je, se change en vin, quand le baptême, où nous puisons l'immortalité, communique une autre couleur à l'eau froide du péché qui donne la mort, quand les vases de nos corps, auparavant hideux à voir ou remplis d'une odeur infecte, reçoivent un nouveau goût et une odeur nouvelle. Que dans les chrétiens se trouve une bonne odeur, l'Apôtre le dit expressément : « Nous sommes, devant Dieu, la bonne odeur de Jésus-Christ (2) », si, du moins, nous aimons le Seigneur.

 

1. Ps. CIII, 15. — 2. II Cor. II, 13.

 

 

 

QUARANTE-QUATRIÈME SERMON. POUR L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR. X.

 

ANALYSE. — 1. Les Mages viennent sous la conduite de l'étoile. — 2. Comparaison entre eux et la reine de Saba, qui est allée visiter Salomon. — 3 Extravagance d Hérode. — 4. Nous devons joyeusement accourir aux pieds du Christ avec les Mages.

 

1. Le jour solennel de la sainte Epiphanie vient de se lever sur l'univers : le monde entier doit donc le célébrer, car un astre a dissipé, par l'éclat de ses rayons, les ténèbres où il était plongé, une étoile nouvelle a brillé aux yeux des hommes. Sous la conduite de cette étoile, les Mages sont venus d'Orient à Jérusalem ; par le fait d'une révélation d'en haut, ils ont reconnu dans l'enfant celui dont ils attendaient leur salut, et ils l'ont adoré. Rien, pourtant, dans le Christ nouveau-né, ne prêtait à l'adulation : il n'était point assis sur un trône royal, il ne portait point de manteau de pourpre, sur son front ne brillait point de diadème, autour de lui, nul apparat de domestiques, point de gardes pour inspirer la crainte. Ce n'était pas non plus la gloire acquise en d'heureux combats qui avait pu attirer les Mages auprès du Christ ; s'ils ont suivi l'étoile, ç'a été uniquement sous l'influence d'un sentiment de religion et de piété. Et parce qu'un Sauveur était né pour les nations, ils lui ont apporté, des extrémités de la terre, trois sortes de présents, emblèmes magnifiques de la Trinité. Un enfant, nouvellement né, était couché dans une crèche, son corps était tout petit, sa pauvreté le rendait méprisable ; mais sous ces minces apparences se cachait quelque chose de grand ; et cet enfant, les Mages avaient appris à le connaître, non sur un signe venu de la terre, mais d'après le langage muet du ciel ; c'est pourquoi ils venaient de si loin pour lui offrir leurs hommages et le prier.

2. Une reine du Midi était venue des confins du monde ; elle voulait recevoir, de la bouche de Salomon, des leçons de sagesse. Ce n'était pas la gloire de son règne qu'elle désirait connaître, c'était la lumière de l'esprit, le radieux éclat de la sagesse, qu'elle souhaitait de contempler. La sagesse qui brillait en Salomon était si grande, que le bruit s'en était répandu à d'énormes distances, et que les esprits studieux s'étaient sentis enflammés du désir d'apprendre ; par conséquent, cette femme était venue à la recherche, non point d'un Dieu caché, mais d'un homme qui lui parlerait; elle était venue, non pour adorer, mais pour écouter. Qui avait donné à Salomon cette admirable connaissance de toutes choses? C'était le Christ, notre Seigneur et Sauveur, celui qui, revêtu de l'infirmité de notre chair, se cachait encore ici-bas sous les dehors d'un petit enfant, mais qui faisait déjà briller, dans le ciel, le signe radieux de son infinie majesté.

3. Le bruit de sa naissance se répand dans le ciel, parmi les étoiles, au milieu des anges; il s'étend jusqu'aux bergers, aux scribes, aux pharisiens, aux nations, aux Mages; et, par toutes ces routes à la fois, il arrive aux oreilles du roi Hérode. Celui-ci l'entend, l'épouvante le saisit. Hérode, que crains-tu? Pourquoi ton âme méchante se trouble-t-elle ? Si tu veux arriver au salut, celui-là est né, qui pourra te mettre en possession du royaume de Dieu, mais qui ne saurait t'inspirer aucune jalousie parce qu'il n'est point un roi de la terre. Pourquoi te montrer cruel ? A quoi bon massacrer des enfants ? Pourquoi faire du mal à un âge qui n'en fait pas ? Le glaive de ce Roi qui vient de naître ne sera jamais l'instrument de la méchanceté (713) et de la vengeance, mais celui de la miséricorde et de la liberté. Ce roi omnipotent sortira portant son glaive sur sa cuisse, mais ce glaive ne servira qu'à détruire l'emportement des passions ; il fera triompher la virginité et la chasteté. Hé quoi, Hérode, tu tombés dans le trouble parce qu'il est né un Roi des Juifs ! Et pourquoi ? Son royaume n'est pas de ce monde (1). Il régnera, oui, sans doute, mais pas comme tu crains de le voir régner. Toi, tu finiras bientôt, mais « son règne », à lui, « n'aura pas de fin(2) ». Pourquoi trembler d'épouvante en présence d'un vivant ? Il n'y a rien à craindre; le Roi des Juifs, qui est venu au monde, ne t'enlève point ta vaine royauté. Tu crains de la perdre, cette royauté, et tu ne redoutes pas de périr toi-même ! Le Christ régnera sur les Juifs, mais sur des Juifs à lui, sur des Juifs circoncis de coeur et non de corps, sur des Juifs en esprit, et non selon la lettre, sur des Juifs réels, et non fictifs. A des Juifs de ce caractère et dont il est le Roi, il prépare le royaume éternel des Juifs : tu peux arriver à posséder ce royaume, si tu le veux ; mais alors tu régneras, non point sur eux, mais avec eux; tu régneras éternellement; non pas à la place du Christ, mais conjointement avec lui. Aujourd'hui, par le massacre des innocents, tu désires retenir entre tes mains les rênes de la royauté; ton crime ne t'empêchera pas de mourir, et la mort te forcera à les abandonner. Celui dont tu cherches à te débarrasser te survit en ce monde, et, quand il aura été mis à mort, il régnera sur tous les peuples. Va donc maintenant; marche, précipite-toi dans le sang d'une multitude d'enfants, afin d'arriver presque à faire mourir le seul que tu cherches. Si tu y parviens, ah ! du moins tu le crois, tu régneras tranquillement. Ne crains rien, ne te trouble pas: cet enfant, que tu prétends livrer à la mort,

 

1. Jean, XVIII, 36.— 2. Luc, I, 33.

 

est venu pour ravir la royauté à la mort, et pas à toi. Peut-être te dis-tu : Je le tuerai, par là même je pourrai vivre. Inutile précaution ! C'est là, au contraire, le moyen de mourir, ce n'est pas le moyen de s'assurer l'existence. Crois plutôt en lui, si tu veux vivre; car il est la vie, celui que tu veux faire mourir. Les Mages, étant venus, cherchent le Seigneur ; Hérode le cherche aussi mais si ceux-là veulent vivre pour lui, celui-ci se propose de le faire passer de vie à trépas. L'amour guide les premiers jusqu'au berceau du Christ, et le leur fait adorer ; le second voudrait en finir avec lui, mais sa fureur est déjouée; les uns, guidés par l'étoile, rencontrent le salut ; l'autre, aveuglé par sa méchanceté, trouve sa propre perte ; les Mages se réjouissent à voir Jésus-Christ , Hérode se consume à lui en vouloir.

4. Mes frères, prenons nous-mêmes part à la joie de tous les peuples gentils, dont les Mages ont été les prémices ; ainsi éviterons-nous de périr avec les Juifs, qui ont préféré, pour leur roi, Hérode au Christ. Sans doute, on ne saurait trop flétrir la folle cruauté du roi Hérode ; mais il faut s'étonner bien davantage encore de la sottise des Juifs. Ils ont découvert l'endroit où se trouvait le Christ; suivant qu'ils l'avaient appris par les écrits des Prophètes, ils ont désigné Bethléem comme le lieu de sa naissance, et, par envie, ils ont refusé de croire au Sauveur naissant, se montrant ainsi pleins de zèle pour lire et remplis de mauvaise volonté pour se soumettre à la foi. Laissons-les dans la vieillerie de la lettre; préparons-nous tous les jours à' adorer, conjointement avec les Mages, Notre-Seigneur Jésus-Christ ; célébrons, avec une sobriété exemplaire et saintement, cette grande solennité, afin que nous méritions, comme tous les saints, d'arriver jusqu'à notre Seigneur et Sauveur. Ainsi soit-il.

 

 

 

QUARANTE-CINQUIÈME SERMON. POUR L'OCTAVE DE L'ÉPIPHANIE. SUR LE BAPTÊME DU CHRIST.

 

ANALYSE. — 1. Le Christ se fait baptiser pour nous amener à la pénitence. — 2. Humilité de Jean. — 3. Il voit les cieux s'ouvrir et le Saint-Esprit en descendre : comment ? — 4. Le mystère de la Trinité se dévoile dans son entier. — 5. Exhortation au baptême.

 

1. Que Dieu se soit fait voir parmi nous; que Notre-Seigneur Jésus-Christ ait été, en même temps, Dieu et homme, et qu'en lui aient manifestement paru les prérogatives de l'un et de l'autre, c'est un fait annoncé en bien des manières par les Prophètes, et affirmé par le saint Evangile d'aujourd'hui : de là nous devons conclure que, si Dieu a daigné se faire homme, c'était afin que l'homme, perdu par son péché, pût devenir Dieu. Après avoir accompli le mystère de l'Incarnation et pris sur lui les faiblesses de notre humaine mortalité, l'Homme-Dieu nous a appris la manière d'effacer nos fautes ; car il est venu demander à Jean-Baptiste le baptême de la pénitence, afin de nous procurer le salut par son propre baptême. Imitez donc et recevez le sacrement justificateur qu'a établi le Fils de Dieu. Il a fait pénitence, et, pourtant, aucune raisonne l'obligeait à la pénitence; pleurez, vous, car vous avez tout motif de verser des larmes de douleur. Il a effacé les péchés de la chair; c'est à vous de les déplorer. Il a purifié dans l'eau matérielle ce qui était sans taches ; pour vous, dont 1a conscience est souillée, purifiez-la dans le torrent de vos larmes.

2. En voyant Dieu s'approcher du baptême de pénitence pour le recevoir, le vénérable Prophète fut saisi de stupeur ; le trouble et l'épouvante se répandirent dans tout son être en la présence du Rédempteur. « Seigneur », s'écria-t-il, « soyez-moi propice ! Ces eaux où se purifient les corps sont la piscine réservée aux pécheurs. Je baptise les serviteurs, mais je ne dois point baptiser le Maître. Je le sais, vous venez de la source des eaux célestes; pourquoi donc entacher les choses divines au contact des choses de la terre? En vous se trouvent des sources toutes pures, dont les eaux abondantes rafraîchissent les terres desséchées et communiquent la fécondité à celles qui sont stériles. O saint, si, seulement, vous m'ordonniez de m'approcher de ces eaux salutaires ! si, seulement, vous daigniez en verser sur moi de vos propres mains ! Purifié de mes souillures charnelles, je pourrais marcher dans le sentier du ciel, j'ignorerais les faiblesses coupables de la chair !». Néanmoins le Sauveur persiste dans son dessein ; puis, voilant pour un instant sa divinité, il dit à Jean: « Fais maintenant ce que je dis, car il nous faut           accomplir toute justice (1) ». Voyez, quelle céleste réponse ! Le Christ ne nie pas qu'il soit Dieu, mais parce qu'il est devenu homme, il veut accomplir tout ce qu'exigent les prescriptions de la loi. Car c'est justice qu'il reçoive ce qu'il doit donner, et qu'il imprime le sceau de la perfection à ce qu'il doit léguer à l'Eglise. Alors Jean le laissa : il ne se sépara point de lui, mais il l'abandonna à sa propre volonté, pour lui laisser faire ce qu'il désirait. Il voyait dès lors, en effet, que le baptême du Sauveur sanctifierait les eaux, et que ce bain serait, non plus celui de la pénitence, mais celui de la grâce.

3. « Aussitôt qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau, et les cieux s'ouvrirent (2) ». Emblème de la promptitude avec laquelle devait s'opérer l'oeuvre de notre régénération, et de la facilité avec laquelle le vieil homme se changerait en homme nouveau. Jésus est baptisé, et tous les secrets mystères de l'homme se dévoilent. Les cieux s'ouvrent en présence de Jean, non pour rendre profanes les mystères célestes; mais pour rendre accessible

 

1. Matth. III, 15. — 2. Ibid. 16.

 

715

 

à l'homme l'entrée du paradis, fermée par nos fautes. Les cieux s'ouvrent, sans qu'il y ait scission dans les éléments, sans qu'on aperçoive la moindre déchirure, la plus petite anfractuosité dans les airs, ou que Dieu ait besoin d'en soutenir les parois... Cependant l'œil spirituel peut apercevoir ce que 1'œil charnel ne saurait découvrir. Rempli de l'Esprit-Saint, Ezéchiel assure que les cieux se sont ouverts devant lui, et qu'il y a lu la mystérieuse signification des quatre animaux. De même en a-t-il été de saint Etienne, au moment où il a rendu un si beau témoignage à Jésus-Christ. Plein de l'Esprit-Saint, et portant ses regards vers le ciel, il a vu la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu, et il a dit : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu (1) ». Il a donc vu les cieux ouverts, celui qui prophétisait en l'Esprit; il a vu les cieux ouverts, celui qui confessait si ouvertement le Christ: « Et j’ai vu », dit le Précurseur, « l'Esprit de Dieu descendant du ciel comme une colombe et venant sur lui (2) », c'est-à-dire sur Notre-Seigneur Jésus-Christ. Rien d'étonnant à ce que Jean ait vu venir le Saint-Esprit, puisque, avant de naître, il a tressailli dans le sein d'Elisabeth, en présence de la mère du Sauveur, et que, dans le désert, il a ainsi annoncé le Christ: « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers (3) ». Mais, dira peut-être quelqu'un , comment a-t-on pu voir l'Esprit de Dieu, puisqu'il est invisible, incompréhensible et répandu dans tous les éléments, un Esprit qui est évidemment Dieu? Le Sauveur ne dit-il pas dans l'Evangile que « Dieu est esprit (4) ? » Ce qui voit l'esprit de Dieu, c'est le coeur pur, c'est toute intelligence dont l'Esprit-Saint daigne s'approcher. Par la toute-puissance de sa divinité, et selon son bon plaisir, il pénètre dans ce coeur, dans cette intelligence; il s'y rend visible. « L’Esprit de Dieu souffle où il veut (5)»: il gouverne toutes choses, sans être gouverné par aucune; le monde entier reçoit la vie de cette âme éternelle, qui donne la connaissance du ciel et la refuse, qui a développé l'étendue des mers, qui couvre toute la terre et qui, pénétrant dans le vaste corps du monde, communique libéralement la vie à toutes les semences.

 

1. Act. VII, 38. — 2. Matth. III, 16. — 3. Ibid. 3. — 4. Jean, II, 24. — 5. Id. III.

 

Car telle est la nature de la Divinité, que, partout où tu remarques le mouvement et la vie, tu dois y voir l'action de l'Esprit de Dieu.

4. Dans le baptême du Sauveur se manifestent, d'une part, le dessein secret et difficile à saisir du Saint-Esprit, et, d'autre part, le mystère tout entier de la Trinité. L'Esprit de Dieu connaissait le Verbe, et il l'avait vu se revêtir de notre humanité. Pour montrer aux hommes que sa puissance est égale à celle du Fils de Dieu, il prend donc la forme d'une colombe , bien qu'il soit d'une nature subtile et simple, que la sainteté lui appartienne en propre, et qu'il se trouve à l'abri de toute investigation. Et, pour que la Trinité apparaisse dans son entier, le Père, que personne n'a jamais vu, si ce n'est le Fils unique (1), se fait entendre et fait connaître, par son propre témoignage, le Christ que l'Esprit-Saint désigne déjà. Voici ses paroles : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances (2) ». Admirable mystère de la puissance divine ! Que les voies de l'Esprit de Dieu sont impénétrables ! Il s'est revêtu des dehors d'un oiseau inoffensif; puis il est descendu du haut des cieux sur Jésus-Christ, immédiatement après son baptême ; ainsi nous a-t-il montré que l'infusion du Saint-Esprit se fait dans l'âme au moment du baptême; ainsi encore a-t-il réfuté d'avance l'erreur méchante qui consisterait à dire que les paroles de Dieu le Père s'adressaient à Jean, et non à Dieu le Fils.

5. Ici, mes frères, il convient de tourner toute notre indignation contre les impies, et d'en finir avec la mauvaise foi des Juifs, qui ne croient point à la venue du Messie, quand le ciel lui-même lui rend témoignage, qui refusent de reconnaître comme Dieu celui que le Père déclare être son Fils. Aussi, mes très-chers frères, réunissons-nous dans un même sentiment de foi, et soyons tous assez fermes pour confesser Dieu le Père, et son Fils Jésus, et le Saint-Esprit, et reconnaître, en même temps, qu'ils ne forment à eux trois qu'une seule et même substance. Quant à vous, frères bien-aimés, à qui nous procurons le bonheur d'entendre les leçons de l'Apôtre, hâtez-vous de recevoir aussi le baptême. Que rien, en lui, ne vous paraisse abject; que rien, en lui, ne vous semble méprisable. Le

 

1. Jean, 1, 18.— 2. Matth. III, 17.

 

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Sauveur du monde a daigné entrer dans cette piscine; hâtez-vous donc, « du temps qu'il fait jour, dans la crainte d'être surpris par les ténèbres (1) ». Si nombreuses que soient les blessures faites à vos coeurs par le péché, si hideuses que soient les taches imprimées à votre âme par vos fautes, nous les cicatriserons, nous les ferons disparaître avec l'eau vive du baptême : votre conscience y sera

 

1. Matth. XII, 35.

 

purifiée de toutes vos anciennes iniquités, une lumière toute spirituelle y sera répandue en vous; c'est ainsi que, par mon ministère, s'accomplira parfaitement en votre personne le grand mystère de ce jour; c'est ainsi que le ciel s'ouvrira pour vous, et que je vous ferai voir le Christ , Notre-Seigneur, à qui l'honneur, la puissance et la gloire appartiennent pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-SIXIÈME SERMON. POUR LE CARÊME (1). I.

 

Mes bien-aimés, le Prophète, dont nous venons de lire les paroles, nous ordonne d'annoncer le jeûne, de prêcher la guérison. Il donne, mes très-chers frères, le nom de guérison au jeûne, c'est-à-dire au temps de la Quadragésime, dans lequel nous entrons. Voici donc venir le médecin ; que les malades qui veulent être guéris se préparent. Ce médecin, mes amis, est un véritable homme de l'art, et il ne ressemble en rien à ces hommes qui font de la médecine, qui peuvent bien donner leurs soins aux infirmes, mais qui né sauraient donner la santé. Que dit le Prophète ?

 

(1) Voir le premier supplément, sermon LXV.

 

« Annoncez le jeûne, prêchez la guérison (1)». Au mot de prédication il joint celui de guérison, afin de donner le ferme espoir de la guérison à quiconque désire revenir à la santé. Cette guérison a Dieu pour auteur, mes très-chers frères ; car tous les médecins sont eux-mêmes des malades, s'ils n'ont pas encore récupéré la santé en prenant ce remède. Par conséquent, mes amis, il faut montrer à Dieu toutes ses plaies. Un mal renfermé devient dangereux : l'abcès qu'on n'ouvre pas fait doublement souffrir !

 

1. Joël, I, 14.

 

 

 

QUARANTE-SEPTIÈME SERMON. POUR LE CARÈME (1). II.

 

ANALYSE. — 1. Le jeûne a été établi d'après l'exemple du Christ : c'est par l'abstinence que l'homme peut recouvrer ce que lui a fait perdre l'intempérance. — 2. L'exemple de Moïse lui donne un nouveau degré d'autorité. — 3. Puissance du jeûne. — 4. La vraie perfection du jeûne consiste à triompher intérieurement de la cupidité et à subvenir aux besoins des pauvres.

 

1. « Voici le temps favorable, voici les jours de salut (1) ». Mes frères, voici les jours où, par les macérations corporelles, nous opérons le salut de nos âmes. Sans doute, nous y mortifions l'homme extérieur, mais aussi nous y vivifions l'homme intérieur. Le jeûne est, en effet, comme la nourriture de notre âme ; car s'il nous impose des sacrifices, il profite d'autant à notre salut. Entre autres exemples de sanctification, notre Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, nous a donné celui du jeûne et du carême; il a même indiqué le nombre de jours qu'il doit durer, puisqu'il a jeûné pendant quarante jours. C'est donc lui qui est l'auteur de ton jeûne, comme il sera plus tard le rémunérateur de tes mortifications. Le Rédempteur a donc jeûné l'espace de quarante jours; il est, néanmoins, de toute évidence, qu'il n'avait commis aucun péché et qu'il n'avait rien à craindre. Or, si le Dieu qui était à l'abri de toute erreur s'est dévoué à cet acte de pénitence, combien devient-il plus nécessaire à l'homme de s'y soumettre, puisqu'il est si exposé à se tromper ! Et si de telles macérations ont été imposées à un innocent, avec combien plus de justice ne peut-on pas les exiger d'un coupable? En goûtant du fruit de l'arbre, en violant la loi du jeûne à laquelle il avait été soumis, Adam, le chef du genre humain, est devenu maître ès-péchés, après avoir été le maître du paradis, et, comme conséquence de sa prévarication, la mort a jeté jusque sur nous son aiguillon.

 

1. II Cor. VI, 2.

(1) Ce discours est tout à fait digne de saint Augustin.

 

Quiconque désire vivre, doit donc aimer l'abstinence ; car, vous le savez, c'est en convoitant des aliments que l'homme s'est condamné à mourir : et le rusé serpent, qui a séduit nos premiers parents en les excitant à la gourmandise, ne s'est-il pas approché du Sauveur, au moment de son jeûne, pour le tenter? Est-ce qu'il n'ose pas tout, cet audacieux? Mais en observant le jeûne, le Seigneur a confondu cet antique ennemi de l'homme, le nouvel Adam a repoussé le vainqueur du vieil Adam. O l'admirable pouvoir de l'abstinence ! Par le jeûne, elle triomphe du diable, à qui la gourmandise a donné jadis la victoire.

2. On dit que Moise a de même observé un jeûne de quarante jours avant de recevoir la loi de Dieu. C'est le jeûne qui obtient la faveur des commandements divins et la grâce de les observer. Moïse s'est privé d'entretiens avec Dieu, mais il a joui de sa présence ; le peuple, au contraire, en s'adonnant aux excès du boire et du manger; s'est précipité dans le culte des faux dieux, et parce qu'il n'avait cherché qu'à se rassasier, il ne chercha plus qu'à pratiquer les superstitions des Gentils.

3. Nous venons de vous le démontrer, non-seulement Jésus-Christ, mais Moïse , mais plusieurs autres, nous ont donné l'exemple du jeûne ; voyons maintenant quels en sont les avantages et l'utilité. Le Sauveur parle du diable à ses disciples, et leur dit : « Ces démons et ne peuvent être chassés que par le jeûne et (718) la prière (1) » . Ce possédé du diable, que les Apôtres ne pouvaient délivrer, Jésus déclare que le jeûne était capable de le rendre à lui-même; c'est pour nous le seul moyen de nous grandir par la pratique des vertus. Voyez donc, ries frères, quelle force est celle du jeûne, quelles grâces précieuses il peut procurer aux hommes, puisqu'il peut même servir de remède à d'autres ! Voyez comme il sanctifie celui qui l'observe personnellement, puisqu'il est si propre à purifier ceux-là mêmes qui ne l'observent pas ! C'est chose vraiment admirable, mes frères, que les mortifications de l'un deviennent profitables à l'autre.

4. Toutefois, n'allez pas vous imaginer qu'en mettant en pratique le jeûne, auquel vous vous croyez maintenant obligés, vous n'en avez pas d'autre à accomplir. Il en est un autre, bien plus parfait : c'est celui qui s'observe dans le secret du coeur ; et il est d'autant plus agréable à Dieu, qu'il échappe davantage aux regards des hommes. Ce jeûne consiste à s'abstenir de toutes les convoitises que la chair soulève en nous contre l'esprit. C'est peu de nous priver d'aliments, si nous nous accordons les plaisirs du vice; ce n'est pas assez de nous tenir en garde contre la gourmandise, il faut encore nous mettre à l'abri de l'avarice, en nous montrant généreux à l'égard des pauvres. A quoi bon nous montrer sévères en fait de nourriture, si nous nous laissons encore aller à des disputes et que nous soyons indulgents pour notre caractère emporté ? Par conséquent, mettons un frein à notre intempérance. de paroles,

 

1. Marc, IX, 28.

 

comme nous en mettons à notre intempérance de bouche. Evitons avec soin les dissensions, les rixes, les iniquités, afin que ne s'applique pas à nous cette parole du Prophète : « Ce jeûne », dit le Seigneur, « n'est pas celui de mon choix : romps plutôt les liens de l'iniquité, détruis les titres d'échanges forcés, remets leurs dettes à ceux qui en sont écrasés, déchire tout contrat injuste. Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n'a pas d'abri. Lorsque tu vois un homme nu, couvre-le et ne méprise point la chair dont tu es formé. Alors ta lumière brillera comme l'aurore, et je te rendrai aussitôt la santé, et ta justice marchera devant toi, et tu seras environné de la gloire du Seigneur. Alors tu invoqueras le Seigneur, et il t'exaucera; à ton premier cri, le Seigneur répondra : Me voici (1) » . Vous le voyez, mes très-chers frères, voilà le jeûne que le Seigneur a choisi; voilà la récompense promise par lui aux observateurs de ce jeûne. « Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n'a pas d'abri ». Telle est donc la nature du jeûne qui plait à Dieu : c'est que, pendant ces jours, tu donnes aux indigents ce que tu te retranches ; car il est digne d'une âme religieuse et croyante d'observer l'abstinence au profit, non pas de l'avarice, mais de-la charité. Ne seras-tu pas largement récompensé de tes sacrifices, si ton jeûne sert à procurer à autrui la tranquillité ?

 

1. Isaïe, LVIII, 6-9.

 

 

QUARANTE-HUITIÈME SERMON POUR LE CARÊME. III.

 

ANALYSE. — Quel jeûne est désagréable à Dieu. — 2. Quel jeûne est celui de son choix.

 

1. Puisque les jours de jeûne sont arrivés, mes très-chers frères, c'est avec ration que

le Prophète, dont les paroles nous ont été lues, nous enseigne la manière de jeûner, (719)  d'autant plus que, suivant lui, tous les jeûnes ne sont pas agréables à Dieu. L'homme qui se propose d'observer la loi du carême doit donc prendre bien garde de ne pas rechercher en cela sa propre satisfaction, car alors ses mortifications ne feraient que déplaire au Très-Haut. En effet, qu'est-ce qu'a dit le Prophète? Le voici : « Nous avons jeûné : pourquoi n'avez-vous pas daigné regarder nos jeûnes? Nous nous sommes humiliés pourquoi l'avez-vous ignoré (1) ? » Au dire du Prophète, des hommes se plaignaient de ce que le Seigneur n'avait ni fait attention à leurs jeûnes, ni remarqué leurs humiliations comme si Dieu ignorait quelque chose ! N'est-il pas écrit de lui : « Il sait toutes choses, même avant qu'elles se fassent (2)? » Pourrait-il ignorer ce qui est, quand il sait même ce qui n'est pas? Mais non, mes bien-aimés; Dieu ne sait pas tout, car il est dit qu'il ignore tout ce qui n'est pas digne d'être connu; par conséquent, tout ce qui est mauvais et injuste, on dit que Dieu ne le sait point, parce que cela ne mérite pas qu'il le connaisse. C'est pourquoi le Prophète dit encore plus loin : « Vous suivez votre propre volonté dans les jours de jeûne, vous exigez durement ce qui vous est dû, vous suscitez des procès et à des querelles (3) ». Vous le voyez donc, mes bien-aimés : ce sont, non pas les jeûnes en eux-mêmes, mais les oeuvres des jeûneurs qui déplaisent à Dieu. « Par vos jeûnes, vous suscitez des procès et des querelles ». O homme, à quoi bon jeûner, si les jeûnes ont lieu au milieu des procès, des discordes et des rixes? Il te serait peu utile d'observer corporellement l'abstinence, si ton âme s'enivre d'iniquité. Pourquoi, dit le Prophète, exaspérer ceux qui dépendent de vous? Pourquoi torturer les petits par des luttes incessantes? Considérez, oui, considérez vous-mêmes, mes très-chers frères, quel est ce jeûne qui donne faim et n'empêche nullement de frapper, qui éprouve le corps par l'abstinence et laisse se perpétrer l'assassinat, qui refuse tout aliment à l'estomac et permet aux mains de se rougir dans le sang des autres. Aussi Dieu ajoute-t-il, avec un extrême à-propos, ces paroles : « Pourquoi jeûnez-vous pour  moi ?» En d'autres termes : Pourquoi jeûner pour moi, et vous réserver des chicanes?

 

1. Isaïe, LVIII, 3. — 2. Dan. XIII, 42.— 3. Isaïe, LVIII, 3, 4.

 

719

 

Pourquoi avoir l'air de me servir par vos mortifications, puisque vos discordes sont pour moi une injure? Et de fait, mes amis, c'est peu d'offrir à Dieu ses macérations à titre d'hommage, si on lui fait injure en l'offensant. Comment ! j'insulte, moi qui ne dis rien ? Toute oeuvre mauvaise est une injure jetée à la face de Dieu ; c'est pourquoi, comme vous l'avez entendu, le Seigneur s'exprime ainsi par la bouche de son Prophète : « Ce jeûne-là n'est pas de mon choix ; lors même que tu courberais ta tête comme un roseau fragile, jamais on ne pourra dire que ton jeûne m'est agréable (1) ». Que cette parole est juste ! car c'est peu de courber la tête, si l'esprit n'est pas humble. Homme orgueilleux, à quoi bon baisser la tête devant Dieu en signe d'adoration , quand tu te renfles pour jeter un regard plus hautain sur les petits et les indigents? Ah ! tu te trompes; oui, qui que tu sois, tu te trompes étrangement. Comment? Tu crois honorer Dieu, quand, dans la personne de ton semblable, tu méprises son image ?

2. Ce n'est pas sans raison que le Seigneur a dit : « Ce jeûne-là n'est pas de mon choix ; « romps plutôt tous les liens de l'iniquité (2) ». Brise chez tes semblables tous les liens de l'iniquité. Il ordonne donc à l'homme de se délier lui-même, quand il lui commande de briser les liens de l'iniquité, parce que s'il resserre tous ces liens, il s'enchaîne le premier. Ainsi, je ne consens pas à ce que tu fasses plus de bien aux autres qu'à toi. Crois-moi : si tu ne délies pas autrui, tu seras toi-même enchaîné. « Déchire », dit l’Ecriture, « les titres de ventes forcées; détruis tout contrat injuste ». Ici, mes bien-aimés, il est question de l'avarice, c'est-à-dire de la cupidité: oui, il faut déchirer tout contrat de vente extorqué parla violence, toute hypothèque injustement prise ; il faut effacer toutes les lettres compromettantes pour le salut de l'homme. Mieux vaut qu'une hypothèque devienne nulle et qu'une âme ne devienne pas vicieuse. Mieux vaut apaiser Dieu par le jeûne, les aumônes et l'empressement à recevoir les étrangers. Personne, en effet, n'étant pur de toute faute, il est plus facile d'obtenir son pardon quand on a, pour prier avec soi, un grand nombre d'intercesseurs.

 

1.  Isaïe, LVIII, 5.— 2. Ibid. 6.

 

720

QUARANTE-NEUVIÈME SERMON. POUR LES RAMEAUX. I.

 

ANALYSE. — 1. A l'approche de Pâques, il faut se débarrasser de tout sentiment de bain et purifier son cœur, afin de recevoir saintement Jésus-Christ. — 2. Pourquoi l'on porte des rameaux à la main. — 3. Le bien une fois entrepris; on doit y persévérer courageusement.

 

1. Mes frères bien-aimés, toutes les fois que vous vous réunissez dans l'église, il est juste que nous fassions retentir à vos oreilles la parole de Dieu ; mais la nécessité de le faire est, en ces jours-ci, plus pressante que jamais. Oui, c'est pour nous un devoir de porter aujourd'hui la parole sainte et d'engager votre fraternité à se débarrasser de tous soins temporels, pour vaquer uniquement à l'accomplissement des préceptes du Seigneur. Nos livres sacrés nous disent, en effet, que vous devez solenniser les jours qui vont s'écouler: et voici de quelle manière il nous faudra les observer : nous aurons soin de n'avoir ni haine ni colère contre aucun de nos frères qui adorent avec nous un seul Dieu, dans la crainte de voir s'appliquer à nous ce passage de l'Ecriture : « Quiconque hait son frère est un homicide (1) ». Et si, à la fête de Pâques, nous voulons recevoir le corps du Seigneur, nous tiendrons notre corps et notre âme à l'abri de toute avarice, de toute luxure, de toute colère, de toute haine, de tout discours honteux, de tout péché ; ainsi nous préparerons-nous à recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour notre profit et non à notre détriment; car l'Apôtre a dit : « Quiconque mange indignement le corps du Seigneur et boit indignement son sang, boit et mange sa propre condamnation (2) ». Vous le savez, mes frères, si l'un d'entre vous devait aujourd'hui recevoir dans sa maison son supérieur temporel, avec quel empressement il se hâterait d'en faire disparaître toutes les saletés, toutes les ordures, toutes les choses inconvenantes, afin qu'à

 

1. Jean, III, 15.— . 2. I Cor.XI, 29.

 

l'arrivée de ce supérieur tout y fût propre et décent. Or, si nous voulons faire à ce supérieur, qui ne peut nous nuire ou nous être utile que pour un temps, la réception digne et révérencieuse dont nous avons parlé, à bien plus forte raison devons-nous prendre de la peine et embellir notre corps et notre âme par la pratique constante des veilles, de la prière et de l'aumône, pour recevoir dans un coeur pur et un corps chaste le corps de Jésus-Christ, notre éternel Seigneur, qui peut, dans le siècle futur, nous être utile ou nuisible d'une manière inimaginable.

2. Enfin, il faut que vous sachiez tous d'où nous vient l'habitude de porter aujourd'hui à notre main des branches d'olivier et des palmes. Cette coutume date certainement des temps antiques. Quand un roi devait aller trouver un autre roi, lorsqu'un grand de la terre se proposait de visiter un puissant personnage, pour traiter avec lui, non de la guerre, mais de la paix, il ordonnait qu'on portât devant lui des, branches d'oliviers. Dans nos livres saints, on désigne cet arbre comme l'emblème de la paix: à la vue de ces branches, le roi ou le personnage puissant pouvait savoir d'avance que celui qui s'approchait ainsi précédé ne venait point dans des intentions hostiles, mais avec la volonté de faire la paix. Cette coutume avait, parfois encore, une autre cause. Si, après avoir déclaré la guerre à ses ennemis, et avec l'aide miséricordieux du Très-Haut, remporté sur eux la victoire, un roi revenait dans son pays, on portait des palmes devant lui, afin qu'à leur vue on pût comprendre qu'il avait triomphé de tous ses adversaires. C'est pour (721) deux motifs semblables que nous portons aussi, dans nos mains, des rameaux d'oliviers et des palmes. Nous portons des rameaux d'oliviers pour montrer que nous avons la paix avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont nous nous préparons à recevoir bientôt le corps. Nous portons aussi des palmes, pour faire voir que nous avons triomphé du diable, à qui nous avons dû livrer une grande bataille pendant ce carême. Chacun de nous, frères bien-aimés, doit soigneusement s'examiner pour savoir s'il a réellement fait la paix avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, et s'il a vraiment remporté là victoire sur le démon, avec qui nous avons dû combattre sérieusement. Celui-là a fait sa paix avec le Sauveur et triomphé du diable, qui, après avoir offensé Dieu dans le cours de cette année, a effacé ses fautes pendant le carême, en priant, en se livrant fréquemment aux veilles, en mortifiant son corps par de longs jeûnes, en donnant aux pauvres les aliments dont il se privait lui-même. Evidemment, le jeûne devient inutile si, avec la valeur de la nourriture dont on se prive, on flatte son propre corps au lieu de subvenir aux besoins des indigents ; car il est de toute justice que les pauvres trouvent leur soulagement corporel dans les épargnes faites sur notre propre entretien. Mais quiconque a, pendant cette quarantaine , souillé son corps du péché de luxure, refusé de donner aux pauvres quelque chose de son bien, entretenu en son coeur le feu de l'envie, négligé de s'adonner aux veilles et à la prière, employé la fraude pour dérober ce qui appartient à autrui, celui-là n'a certainement pas la paix avec Dieu; il n'a pas, non plus, triomphé du diable, parce qu'il n'a pas mis sa volonté à l'unisson de celle de Dieu et qu'il a, au contraire, courbé la tête en toute circonstance devant l'esprit malin.

3. Mes très-chers frères, si, dès le commencement de cette sainte quarantaine, vous vous êtes adonnés aux bonnes oeuvres, je vous engage à vous y adonner aujourd'hui avec plus de zèle encore; ingéniez-vous à obéir à Dieu en toutes choses, car personne ne peut lui plaire, après avoir bien commencé, qu'à la condition de persévérer jusqu'à la fin dans la voie de la vertu où il s'est une fois engagé. Mettez donc toute votre attention et tous vos soins, frères bien-aimés, à jeûner et à faire des aumônes, à vaquer à l'oraison et à toutes sortes de bonnes oeuvres, à rendre bien vite au prochain ce que, dans un mauvais moment, vous auriez pu lui ravir, imitant en cela l'exemple de Zachée, qui, par amour pour Dieu, rendait au quadruple ce dont il pouvait avoir fait tort aux autres. Au temps voulu, donnez généreusement et de bon coeur la dîme et les prémices, et si quelqu'un vous a offensés, pardonnez-lui sa faute pour l'amour de Dieu ; en agissant ainsi, vous pourrez chanter l'oraison dominicale, non pour votre condamnation, mais pour votre salut. Montrez-vous, autant que possible, riches en toutes sortes de bonnes oeuvres ; et, quand viendra la solennité de Pâques, votre corps sera pur, votre âme sera chaste pour recevoir le corps et le sang du Sauveur, et vous mériterez d'entrer dans la gloire éternelle, dont la fête de Pâques est l'emblème. Puissiez-vous recevoir cette grâce de celui qui vit et règne, avec le Père et le Saint Esprit, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

 

721

 

CINQUANTIÈME SERMON: POUR LES RAMEAUX. II.

 

ANALYSE. — 1. Les paroles des Prophètes sont celles de l'Esprit-Saint. —  2. Salomon, héraut du Christ. — 3. Salomon, figure du Christ. — 4. Entrée du Christ à Jérusalem. — 5. Le Christ couronné d'un triple diadème. — 6. il faut souffrir avec le Christ pour régner avec lui.

 

1. « Filles de Sion, sortez et regardez le roi Salomon sous le diadème dont sa mère l'a couronné au jour de son mariage, et au jour de la joie de son coeur (1) ». Ces paroles, mes bien-aimés, viennent, non pas de Salomon, mais de l'Esprit-Saint, qui a parlé par lui, comme par son organe propre : car « sa « langue est comme la plume de l'écrivain rapide (2) ». De même, en effet, que la plume de l'écrivain est, par elle-même, incapable de tracer, sur un parchemin, le moindre caractère, à moins que les doigts de cet écrivain ne la conduisent; de même la langue des docteurs ne peut, par ses propres forces, proférer un discours utile, si la grâce du Saint-Esprit ne lui inspire intérieurement ce qu'elle doit dire. Tant qu'elle n'est pas mue par le maître à l'intérieur, la langue d'un docteur remue inutilement à l'extérieur.

2. Eclairé des lumières de l'Esprit, Salomon prévoyait que, pour racheter le genre humain, le Sauveur viendrait dans la chair aussi invitait-il la fille de Sion à aller à la rencontre d'un si grand et si généreux Rédempteur, et à considérer l'auteur de notre salut. « Sortez, filles de Sion ». Et moi, je vous dirai : Vous, qui pliez sous le poids de la loi, vous, qui êtes en Egypte et qui portez le joug de l'antique servitude imposée par Pharaon, sortez de la vieillerie (le la lettre qui tue, pour vous renouveler dans l'Esprit qui donne la vie s. Sortez de l'esclavage de la loi ancienne, pour jouir de la liberté que procurent la loi nouvelle et la grâce. Sortez des ombres et des ténèbres du vieux Testament, pour venir à la vérité et à la lumière de l'Evangile.

 

1. Cant. III, 11. — 2. Ps. XLIV, 2. — 3. II Cor. III, 6.

 

Les symboles ont précédé pour faire place à la réalité, et l'accomplissement des prophéties a mis un terme à la mission des Prophètes. Tant que le nuage de la lettre vous couvrira de son ombre, tant que la nuit de vos péchés vous enveloppera, tant que vous habiterez l'Egypte, c'est-à-dire le pays des ténèbres et de la dissemblance avec Dieu, tant que vous serez occupés à travailler de la boue et à faire des briques, vous ne pourrez contempler le roi Salomon. Sortez donc, non par un mouvement du corps, mais par les affections de votre coeur ; non par la marche, mais par les sentiments de la foi; sortez et voyez le roi Salomon, qui règne à Jérusalem.

3. Le roi de Jérusalem, Salomon, a préfiguré le Sauveur par sa dignité, par le lieu de sa résidence et par son nom. Notre Rédempteur est, en effet, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs; c'est le Roi de la justice, dont la génération est éternelle. « Par lui règnent les rois, par lui les princes pratiquent la justice (1) ». Il ne cesse de gouverner les sujets qu'il s'est créés, et il guide continuellement leurs pas à travers les orages et les tempêtes de ce monde ; c'est de lui que le Psalmiste a dit : « Seigneur, donnez au roi votre jugement, et au fils du roi votre justice (2) ». Il est aussi le vrai Salomon, c'est-à-dire, le roi pacifique ; car le mot Salomon veut dire : ami de la paix. En raison de la prévarication et du péché de nos premiers parents, nous nous sommes effectivement trouvés en discorde avec notre Créateur, et, en refusant de nous soumettre à son autorité,

 

1. Prov. VIII, 15. — 2. Ps. LXXI, 1.

 

723

 

nous nous sommes grandement écartés de toute relation pacifique avec lui. Mais le Fils de Dieu s'est fait homme; il est né d'une Vierge sans que la moindre atteinte fût portée à l'intégrité de Marie; il a pris la forme d'esclave sans subir l'esclavage ; il est entré en participation de notre nature sans partager nos fautes : et ainsi nous a-t-il réconciliés avec Dieu son Père; ainsi nous a-t-il rendu la paix que nous avait fait perdre le péché d'Adam : c'est par les mérites de son sang qu'il a opéré cette restauration de nous-mêmes, « pacifiant, par le sang de la croix, la terre et les cieux (1), apportant la paix à ceux qui étaient rapprochés et à ceux qui étaient éloignés (2) ». C'est pourquoi, en venant vers nous, il nous a apporté la paix, et nous l'a encore laissée en nous quittant. En effet, à l'heure même où notre Rédempteur venait au monde, des légions d'anges ont chanté ce cantique : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix, sur la terre, aux hommes de bonne volonté (3)». Puis, quand il fut sur le point de remonter au ciel, au moment où il apprenait à l'Eglise universelle à « conserver l'unité d'un même esprit par le lien de la paix (4)», il donna à ses disciples l'ordre de garder la charité et la paix : « Je vous donne ma paix », leur dit-il ; « je vous laisse ma paix (5) ». Voilà comment Salomon a préfiguré le Sauveur par sa dignité et son nom ; voyons maintenant comment il en a été la figure par le lieu de sa résidence : prêtez-moi toute votre attention. Salomon n'a régné ni à Babylone, comme Nabuchodonosor, ni en Egypte, comme Pharaon : l'honneur et la gloire de régner sur le peuple d'Israël lui ont suffi. Notre vrai Salomon , Notre-Seigneur Jésus-Christ, n'a pas davantage exercé le pouvoir royal à Babylone, la ville de la confusion, où le langage de toutes les régions de la terre s'est trouvé confondu ; mais il a régné « sur la cité de notre Dieu et sur sa montagne sainte (6) ». Il n'a pas, non plus, été roi en Egypte, c'est-à-dire dans le pays des ténèbres, du péché et de la mort; mais il a établi le siège inexpugnable de sa puissance dans la cité royale, dans Jérusalem; car Jérusalem signifie : vision de la paix. Et notre Rédempteur exerce sa royauté, prend son repos et demeure au milieu de ceux qui méprisent les

 

1. Coloss. I, 20. — 2. Ephés. II, 17. — 3. Luc, II, 14.— 4. Ephés. IV, 3. — 5. Jean, XIV, 27.— 6. Ps. XLVII, 2.

 

choses de la terre, qui dédaignent les choses transitoires et caduques de ce monde, qui se hâtent, par toutes les puissances de leur âme, de mériter la vision de la paix éternelle, et qui disent avec l'Apôtre : «Nous vivons déjà dans le ciel (1) ». Voilà pourquoi, au milieu de ses allées et venues parmi les hommes, le Sauveur retournait toujours de préférence à Jérusalem et dans le temple de son Père.

4. Aussi, quand approcha l'heure de sa passion et qu'il fut venu à Bethphagé, près de la montagne des Olives, il trouva, sur son chemin, une foule immense de Juifs et de Gentils: ces hommes portaient à leur main des bouquets, des fleurs et des branches d'olivier, symboles de son triomphe et de sa gloire à venir, et ils le reçurent avec tous les témoignages possibles d'honneur et de dévouement (2) : pour lui, afin de nous donner l'exemple de la patience et de l'humilité, il oublia la grandeur qu'il puise dans son égalité et sa ressemblance parfaites avec le Père, il s'assit sur le dos d'un vil ânon, et il entra ainsi plus que modestement, mais, par là même, avec gloire dans Jérusalem. O l'étonnante charité ! Merveilleuse bonté de notre Dieu ! Le Créateur de l'univers a daigné s'asseoir sur un ânon ! Il est assis sur un ânon, Celui qui tient le monde entier dans le creux de sa main, et c'est pour nous élever jusqu'au troisième ciel ! Que, pour s'environner ici-bas de prestige et de gloire, les rois et les princes de la terre montent sur des chars d'or, sur des chevaux richement caparaçonnés et couverts d'or, de soie et de pierres précieuses: notre Roi, lui, va livrer bataille au démon ; mais ses armes sont celles de l'humilité, sa monture de combat est un ânon. « Ceux-ci sur des chars, ceux-là sur des chevaux (4) ».Nous, nous triomphons avec notre Roi sur un humble ânon. C'est pourquoi le Prophète a dit de lui : « Dites à la fille de Sion : Voici que ton Roi vient à toi plein de douceur et assis sur le petit d'une ânesse (5)».

5. Le Saint-Esprit nous invite donc à considérer ce Salomon si humble, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui « porte sur sa tête le diadème dont sa mère l'a couronné (6) ».  Il a été couronné, non-seulement par sa mère, mais encore par son Père et par sa marâtre.

 

1. Philipp. III, 20.— 2. Matth, XXI, I et suiv.— 3. Ps. XIX, 8. — 4. Matth. XXI, 5. — 5. Cent. III, 11.

 

724

 

En effet, Notre-Seigneur Jésus-Christ a reçu trois couronnes : la couronne de la gloire, celle de la justice et celle des souffrances. Le Père lui a donné la couronne de la gloire lorsqu' « il l'a oint d'une, onction d'allégresse et de joie plus abondante que celle de ceux qui devaient la partager avec lui (1) »; comme il est écrit : « Seigneur, vous l'avez couronné de gloire et d'honneur, vous lui avez donné l'empire sur les oeuvres de vos mains (2) ». Sa mère immaculée, c'est-à-dire la Vierge Marie, lui a donné la couronne de la justice, en lui fournissant la substance d'une chair sans tache, et en l'engendrant, comme son .Fils, dans la justice et l'innocence. Sa mère, ou, pour parler avec plus de justesse, sa marâtre, la synagogue, lui a donné la couronne de la souffrance; car elle a placé sur sa tête une couronne d'épines , en même temps qu'elle couvrait ses épaules d'un manteau dérisoire, qu'elle l'accablait d'injures, de crachats, de coups, de malédictions et d'opprobres, et qu'enfin elle le condamnait à un supplice réputé infâme.

 

1. Ps. XLIV, 8. — 2. Ps. VIII, 6.

 

6. Mes très-chers frères, nous sommes les enfants d'une sainte mère, l'Eglise ; nous appartenons à une race toute pure ; l'Esprit de Dieu nous a lui-même instruits à l'école de la vérité; entrons donc, animés des plus vifs sentiments de piété, dans ces jours de réparation et de salut, et associons-nous, autant que possible, aux souffrances de Jésus-Christ; « car si nous souffrons avec lui, nous serons aussi glorifiés avec lui (1) ; sortons donc aussi hors du camp pour aller à lui, portant sur notre corps l'ignominie de sa croix (2) ». A cette croix attachons nos membres, ainsi que leurs vices et leurs convoitises, avec les clous de l'amour de Dieu et ceux de la pénitence ainsi débarrassés, par notre repentir, du fardeau de nos fautes, sortons d'un coeur allègre et d'un pas léger, allons voir, non avec les yeux du corps, mais avec ceux d'une âme toute chrétienne, ce roi Salomon, couronné dans les cieux du diadème de l'immortalité et de la gloire, sous lequel il vit et règne, Dieu avec le Père, en union de l'Esprit-Saint, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Rom. VIII, 17. — 2. Hébr. XIII, 17.

 

 

CINQUANTE ET UNIÈME SERMON. POUR LA CÈNE DU SEIGNEUR.

 

ANALYSE. — 1. Il faut recevoir saintement les saints mystères.— 2. Frayeur des disciples et effronterie de Judas. — 3. Chute de Pierre. — 4. Son repentir.

 

1. Vous êtes venus en grand nombre pour prendre part au banquet de ce jour, pour assister à l'immolation de l'Agneau et faire la Pâque avec les disciples de Jésus-Christ or, je vous en conjure, apportez aux divins mystères des coeurs sincères et remplis de charité; qu'il n'y ait dans vos âmes aucune duplicité, que le nuage de l'envie ne projette point son ombre sur votre homme intérieur; puissiez-vous apporter à la manducation de l'Agneau une innocence d'agneau ! Puisse la brebis immaculée ne point former en vous des membres de loup ! Car celui qui s'assied à cette table et y participe indignement, n'arrivera pas avec Pierre au port du salut, mais il fera avec Judas un irrémédiable naufrage il subira la peine due à son crime, comme ce traître qui a reçu le bienfait du Seigneur avec une conscience coupable. Enfin Judas n'a apporté à la cène aucune franchise, il n'y a mis que de la dissimulation; aussi, dès qu'il a eu reçu, de la main du Christ, le morceau de pain trempé, le diable est-il entré en lui.

2. Je veux, mes frères, examiner (725) pieusement avec vous les premiers passages de la leçon que vous venez d'entendre : « Le Seigneur était à table avec ses douze disciples; et, comme ils mangeaient, il leur dit : Je vous le dis en vérité, l'un de vous me trahira ; et ils furent contristés, et chacun d'eux commença à lui dire : Est-ce moi, Seigneur (1) ? »  Heureux Apôtres ! vous vous chagrinez parce que vous êtes innocents, mais votre sort est plus digne d'envie que celui de Judas; car si son audace l'empêche de rougir, elle sera exemplairement punie ; ne savez-vous pas, en effet, que jamais vous n'avez formé contre le Sauveur un pareil projet ? Vous vous tenez en garde contre votre propre fragilité, aussi vous devenez tristes et vous questionnez votre Maître sur une faute que votre conscience ne vous reproche pas. Mais vous en croyez plus à lui qu'à vous. Vous supposez que l'accusation portée an milieu de ce repas tombe sur vous, et Judas ne veut point sentir le trait qui vient de le frapper. Vous tombez dans l'épouvante, rien qu'à entendre cette accusation, et celui qui a conçu un tel crime demeure paisible. Consultez donc votre Seigneur, interrogez votre bon Maître. Il est la vérité même, il prévoit tout; qu'il vous réponde. Oui, qu'il désigne l'abominable personnage,. et que l'accusation ne pèse plus sur tous, qu'il vous indique celui que vous devez fuir. Qu'il nomme hautement le fils de perdition, afin que l'assemblée, malgré son innocence, ne reste pas sous le poids du soupçon. « Jésus », dit l'Evangile, « leur répondit : Celui qui porte la main vers le plat avec moi, me trahira (2) ». Voilà déjà quelque chose de plus clair ; cependant, je ne vois encore citer aucun nom propre. Les Apôtres s’arrêtent interdits, ils cessent de manger ; mais, avec la témérité et l'effronterie qui le distinguent, Judas avance la main vers le plat avec son Maître ; il veut, par son audace, simuler une bonne conscience. Il a entendu, sans rougir, ce que le Maître a dit de lui, et il continue à manger ; sa conscience vient d'être mise à nu, et il n'en porte pas moins encore la main au plat. Bien qu'averti une fois, deux fois, il ne recule pas devant la trahison ; au contraire, son impudence trouve un aliment dans la longanimité du Sauveur, et il se prépare un trésor de colère pour le

 

1. Matth. XXI, 20-22. — 2. Ibid. 23.

 

jour de la colère (1). Alors Jésus lui annonce la punition qui l'attend, afin que la prédiction du châtiment le ramène au bien, puisque des miracles n'ont pu le détourner du mal : « Le Fils de l'homme s'en va, selon ce qui est écrit de lui; mais malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera trahi ! Il vaudrait a mieux pour lui qu'il ne fût jamais né. – Judas, celui qui le trahissait, répondant, lui dit : Maître, est-ce moi (2)? » Judas, à qui dis-tu : Est-ce moi ? Dis plutôt : C'est moi. De toute éternité, il sait que c'est toi. S'il te parle ainsi maintenant, ce n'est, de sa part, ni oubli ni ignorance ; c'est bonté et pitié pour toi. Prévaricateur misérable et corrompu, si tu rentrais en toi-même, tu te rappellerais, parce que tu l'as appris, que ton Maître connaît l'avenir et que rien ne saurait lui être caché ; donc, encore . une fois, s'il te parle ainsi, ce n'est point cirez lui l'effet de l'ignorance ; il n'a d'autre but que de t'exciter au repentir. Mais comme la cupidité t'a fait perdre le sens, comme l'avarice a rendu ton coeur aveugle, tu fais semblant de demander si c'est toi qui aurais conçu le crime de trahison. Sa Divinité connaît toutes les pensées de ton âme ; mais malheur à toi, car tu as perdu tout sentiment d'humanité et tu ne sais plus que singer la charité !

3. « Après avoir récité un hymne, ils s'en a allèrent à la montagne des Oliviers, et Jésus leur dit : Vous serez tous scandalisés, cette nuit, à cause de moi. Pierre, répondant, lui dit : Quand tous les autres seraient scandalisés à cause de vous, moi, je ne le serai jamais. Jésus lui dit : Je te le dis en vérité, cette nuit, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Pierre lui dit : « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas (3) ». Voilà donc une discussion engagée entre deux, entre le médecin et le malade; celui-ci se croyait parfaitement sain, celui-là lui annonçait qu'il se chaufferait à l'âtre du feu du prétoire; mais laissons cela de côté pour un instant, et jusqu'au dénouement de l'affaire. « Judas, qui le leur livrait, leur      avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le (4) ». Qu'avez-vous entendu, mes frères? Qui pourrait, sans frémir, penser à pareille chose ? Quelles oreilles seraient capables de supporter un tel langage ? Quel coeur

 

1. Rom. II, 5.— 2. Matth. XXVI, 24; 25.— 3. Ibid. 30-35.— 4. Ibid. 48.

 

726

 

ne se révolterait à l'entendre ? « Il leur avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le ». O signalement sacrilège ! O criminelle convention ! O contrat digne de tous les châtiments ! En vertu de cette entente, la guerre commence par un baiser ; le symbole de la paix sert à briser les liens sacrés de la concorde, et le profane Judas a voulu commencer les hostilités par ce que les nations emploient d'ordinaire pour les finir ! « Il leur avait donné ce signe: Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le ». Judas, tu as donné ce signe ; ton mauvais génie n'a rien trouvé de mieux que cette convention d'après laquelle on enlèverait ton Maître pour le faire cruellement souffrir, au moment même où tu ferais la paix avec lui ! A cause de toi, beaucoup se sentiront glacés d'épouvante ; car ils craindront de n'avoir qu'une paix simulée avec leur prochain. Ce cou scélérat, que tu étends aujourd'hui pour embrasser le Christ, tu le relèveras demain, tu l'allongeras, pour te pendre. Tu as appris, pour ton malheur, à compter de l'argent; car bientôt tu supputeras le poids de ton propre corps. Sur ces entrefaites, on saisit le Sauveur, pour le conduire chez le prince des prêtres. Tandis que les autres disciples s'esquivent honteusement, Pierre, le faiseur de belles promesses, s'écarte d'abord assez loin ; puis il arrive lui-même près de la maison du prince, et, dans l'attente du dénouement de l'affaire, il se met à regarder dans le porche. Comme il faut que s'accomplisse incessamment la prédiction relative à l'âtre de feu du prétoire, il s'approche pour s'y chauffer. Saisi de crainte, il renie le Christ pour qui il avait promis même de mourir; il gît, brisé dans la torpeur de l'oubli comme dans un lit de douleur; une vieille femme décrépite, comme une fièvre violente, a brisé ses forces; un sommeil léthargique s'est emparé de lui; mais voilà que tout à coup la voix matinale du crieur vient frapper ses oreilles.

4. Enfin il s'éveille, il entend le chant du coq, il se voit grièvement blessé. Pareilles à des messagers, ses larmes portent à son médecin l'expression de sa douleur, et aussitôt il reçoit le remède divin. C'est à lui que s'applique cette parole de l'Ecriture : « Mes compagnons et mes proches se sont approchés de moi, et mes amis se sont tenus au loin (1) »; et cette autre : « Les blessures d'un ami sont salutaires, les baisers d'un ennemi sont envenimés (2) ». De même que l'apôtre Judas est devenu traître, de même est-il devenu ennemi, d'ami qu'il était; car il a été écrit de lui : « L'homme de ma paix, de ma confiance, qui mangeait à ma table, a levé le pied contre moi (3) ». Et encore: « Les ennemis de l'homme, ce seront ses serviteurs (4)». C'est pourquoi, mes frères, nous devons tous éviter avec soin les discours trompeurs, afin de partager le bonheur éternel avec les saints. Conservons la véritable paix et la croyance à l'unité perpétuelle de la Trinité ; alors nous mériterons d'être admis dans le royaume des cieux et de rendre grâces à Notre-Seigneur Jésus-Christ, pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Ps. XXXVII, 12.— 2. Prov. XXVII, 6.— 3. Ps. XL, 10; Jean, XIII, 14. — 4. Mich. VII, 6 ; Matth. X, 38.

 

 

CINQUANTE-DEUXIÈME SERMON. SUR LA PASSION DU SAUVEUR ET LES DEUX LARRONS.

 

ANALYSE. — 1. Paroles du larron au larron qui souffrait avec lui. — 2. Sa prière au Christ. — 3. Réponse du Christ. — 4. Comment le larron a été baptisé.

 

1. Le Seigneur Jésus était attaché à la croix, les Juifs blasphémaient, les princes ricanaient, et bien que le sang des victimes tombées sous ses coups ne fût pas encore (727) desséché, le larron lui rendait hommage ; d'autres secouaient la tête en disant : « Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi toi-même (1) ». Jésus ne répondait pas, et, tout en gardant le silence, il punissait les méchants. Pour la honte des Juifs, le Sauveur ouvre la bouche à un homme qui doit plaider sa cause ; cet homme n'est autre qu'un larron crucifié comme lui ; car deux larrons avaient été crucifiés avec lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Au milieu d'eux se trouvait le Sauveur. C'était comme une balance parfaitement équilibrée, dont un plateau élevait le larron fidèle, dont l'autre abaissait le larron incrédule qui l'insultait à sa gauche. Celui de droite s'humilie profondément : il se reconnaît coupable au tribunal de sa conscience, il devient, sur la croix, son propre juge, et sa confession fait de lui un docteur. Voici sa première parole, elle s'adresse à l'autre brigand : « Ni toi, non plus, tu ne crains pas (2) ! » Hé quoi, larron ? tout à l'heure tu volais, et maintenant tu reconnais Dieu; tout à l'heure tu étais un assassin, et maintenant tu crois au Christ ! Dis-nous donc, oui, dis-nous ce que tu as fait de mal ; dis-nous ce que tu as vu faire de bien au Sauveur. Nous, nous avons tué des vivants, et, lui, il a rendu la vie aux morts; nous, nous avons dérobé le bien d'autrui, et, lui, il a donné tous ses trésors à l'univers ; et il s'est fait pauvre pour me rendre riche. — Il discute avec l'autre larron : Jusqu'ici, dit-il, nous avons marché ensemble pour commettre le crime. Offre ta croix, on t’indiquera le chemin à suivre, si tu veux vivre avec moi. Après avoir été mon collègue dans la voie du crime, accompagne-moi jusqu'au séjour de la vie; car cette croix, c'est l'arbre de vie. David a dit en l'un de ses psaumes : « Dieu connaît les sentiers du juste, et la voie de l'impie conduit à la mort (3) ».

2. Après sa confession, il se tourne vers Jésus : « Seigneur », lui dit-il, « souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé en votre royaume (4) ». Je ne savais comment dire au larron : Pour que le Christ se souvienne de toi, quel bien as-tu fait ? A quelles bonnes oeuvres as-tu employé ton temps ? Tu n'as fait que du mal aux autres, tu as versé

 

1. Matth. XXVII, 10.— 2. Luc, XXI,  I, 3.— 3. Ps. I, 6. — 4. Id. XXIII, 42.

 

le sang de ton prochain, et tu oses dire « Souvenez-vous de moi ! » Larron, tu es devenu le compagnon de ton Maître, réponds donc : J'ai reconnu mon Maître, au milieu des ignominies de mon supplice ; aussi ai-je le droit d'attendre de lui une récompense. Qu'il soit cloué à une croix, peu m'importe ! je n'en crois pas moins que sa demeure, que le trône de sa justice est dans le ciel. « Seigneur », dit-il, « souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé en votre royaume». Le Christ n'avait ouvert la bouche ni en présence de Pilate, ni devant les princes des prêtres : de ses lèvres si pures n'était tombé aucun mot de réponse à l'adresse de ses ennemis, parce que leurs questions n'étaient pas dictées par la droiture. Et voilà qu'il parle au larron sans se faire attendre, parce que celui-ci le prie avec simplicité : « En vérité, en vérité, je te le dis : aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis (1) ». Hé quoi, larron ? tu as demandé une faveur pour l'avenir, et tu l'as obtenue pour le jour même ! Tu dis : « Lorsque vous arriverez en votre royaume », et, pas plus tard qu'aujourd'hui , il te donne une place au paradis !

4. Mais comment expliquer ceci ? Le Christ promet la vie au larron, et le larron n'a pas encore reçu la grâce ? Le Seigneur dit en son saint Evangile : « Quiconque ne renaît pas de l'eau et de l'Esprit-Saint ne peut entrer dans le royaume des cieux (2) ». Et le temps ne permet pas de baptiser le larron. Dans sa miséricorde, le Rédempteur imagine à cela un remède. Un soldat s'approche ; d'un coup de lance, il ouvre le côté du Christ, et de cette plaie «s'échappent du sang et de l'eau (3) » qui rejaillissent sur les membres du larron. L'apôtre Paul a dit ceci : « Vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de l'aspersion de ce sang qui parle plus haut que celui d'Abel (4) ». Pourquoi le sang du Christ parle-t-il plus haut que celui d'Abel ? Parce que le sang d'Abel accuse un parricide, tandis que celui du Christ innocente l'homicide et accorde, pour les siècles des siècles, le pardon à ceux qui se repentent. Ainsi soit-il.

 

 

1. Luc, XXIII, 13 . — 2. Jean, III, 5.— 3. Id. XIX, 31. — 4. Hébr. XII, 22-24.

 

 

CINQUANTE-TROISIÈME SERMON. POUR LA VEILLE DE PAQUES.

 

ANALYSE. — 1. Il faut célébrer solennellement la veille de Pâques. — 2. Pourquoi doit-elle être pour nous un jour d'allégresse. — 3. Passons avec le Christ, pour être sauvés.

 

1. Avec l'aide miséricordieuse de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, nous devons, frères bien-aimés, célébrer religieusement ce jour qui lui est solennellement consacré : qu'en cette fête, sa bonté ineffable à notre égard soit, pour nous, un sujet d'admiration ! En effet, il ne s'est point contenté de subir toutes sortes d'infirmités pour opérer l'oeuvre de notre rédemption, il a voulu encore partager le culte que nous rendons à Dieu en différentes solennités, et faire de chacune d'elles une occasion précieuse de mériter l'éternel bonheur; car, alors, notre sainte religion nous invite, par ses attraits, à sortir du long sommeil de notre inertie ; aussi, pour nous préparer à la célébration de ces grands jours, nous éveillons-nous, non point malgré nous, mais avec empressement et de bon coeur. Puisque nous avons entendu volontiers son appel, sortons donc de notre léthargie, passons, dans les élans de la joie, cette sainte nuit de Pâques, et célébrons cette grande solennité avec toute la dévotion dont notre âme est capable. Elevons-nous au-dessus de ce monde, pour échapper à la mort qui doit le ravager : par nos désirs, faisons descendre du ciel les rayons brillants de sa divinité, célébrons la Pâque, « non avec le vieux levain, ni avec le levain de la malice et de l'iniquité, mais avec les, azymes de la sincérité et de la vérité  (1) », c'est-à-dire, non dans l'amertume de la malice humaine, car tout ce qui ne vient que de l'homme n'est pas sincère ; mais dans la sincérité de la sainteté qui vient de Dieu. La sainteté qui vient de Dieu consiste dans la chasteté, l'humilité, la bonté, la miséricorde, l'humanité, la justice, la douceur, la patience, la vérité, la paix, la bénignité : tel est l'ensemble de la

 

1. Cor. V, 8.

 

sainteté chrétienne, que corrompt le levain de la malice humaine ; or, ce levain n'est autre que l'impudicité, l'orgueil, l'envie, l'iniquité, l'avarice, l'intempérance, le mensonge, la discorde, la haine, la vaine gloire, toutes choses auxquelles l'apôtre saint Paul veut que nous restions étrangers ; car il nous dit : « Non avec le vieux levain de la malice ».

2. Que la Pâque du Christ devienne le sujet de notre joie ! C'est pour nous, en effet, qu'il naît, qu'il meurt dans les souffrances et qu'il ressuscite ; c'est afin que, par lui, nous renaissions à la vie au milieu des tribulations, et qu'avec lui nous ressuscitions dans la pratique de la vertu. N'a-t-il pas, dans cette nuit, opéré la restauration de toutes choses ? Il y est ressuscité en qualité de prémices, afin que nous ressuscitions tous après lui: il y brise les chaînes de notre esclavage, il nous rend la vie que nous avons perdue en Adam. Celui qui nous a formés à l'origine des temps, revient, après son voyage sur cette terre, à sa patrie, au paradis, de la porte duquel il a écarté le chérubin. A partir de cette nuit où s'est opérée la résurrection du Seigneur, le paradis est ouvert. Il n'est fermé que pour ceux qui se le ferment, mais il n'est ouvert que par la puissance du Christ. Qu'il revienne donc au ciel, et nous devons le croire ; qu'il revienne au ciel Celui qui ne l'a jamais quitté ! Qu'il monte à côté du Père, Celui qui y est toujours resté. De fait, ne croyons-nous pas que la vie est morte pour nous ? Et comment la vie est-elle morte ? Nous croyons que le Christ, qui est mort, qui a été enseveli, qui est ressuscité et monté au ciel, n'a jamais, pour cela, quitté le Père et le Saint-Esprit.

3. Phase ou Pâque signifie : passage ou traversée. Consacrons-nous nous-mêmes en (729) nous marquant du sang du Christ; ainsi passera, sans nous nuire, celui qui ravage le monde ; ainsi la mort, qui doit faire tant de victimes, nous épargnera. Ceux-là sont épargnés par le démon, ceux-là échappent à ses coups, devant lesquels il ne s'arrête pas ; car le sang du Christ une fois placé sur une âme, les innombrables gouttes de pluie que le diable répand sur le monde ne peuvent ni humecter ni délecter cette âme. Puissions-nous donc nous trouver ainsi imbibés du sang du Christ, c'est-à-dire marqués du signe de sa mort ! Ce signe reste parfaitement imprimé sur nous, aussi longtemps que nous mourons et que nous vivons pour celui qui est mort pour nous. Le sang du Christ rejaillit, en quelque sorte, sur trous, quand nous portons sa mort en nous (1) , de manière à ne jamais le laisser effacer par la pluie des passions humaines ou par l'eau torrentielle des persécutions du siècle. Que ce sang sèche donc sur nous, qu'il en devienne à jamais inséparable ; qu'il se répande sur nous et nous teigne : que non-seulement il nous teigne, mais nous purifie encore, après qu'il nous aura fait mourir au monde. Le Dieu qui a imprimé le signe de sa croix sur tous nos membres, peut les purifier toujours. C'est par là que nous pourrons nous réunir aux élus dans le ciel, moyennant le secours de celui qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. II Cor. IV, 10.

 

 

CINQUANTE QUATRIÈME SERMON. POUR PAQUES (1).

 

ANALYSE. — 1. Ce discours s'adresse à tous mais particulièrement à ceux qui sont nouvellement baptisés, pour les exciter à résister aux vices. — 2. L'orateur attaque le péché de la chair. — 3. Il faut s'en corriger au plus vite.

 

1. Je dois, sans doute, ma parole à tous ceux dont il me faut prendre soin en vertu de ma charge ;mais aujourd'hui que les sainte cérémonies du baptême sont terminées, elle s'adresse plus particulièrement à vous, jeunes arbustes nouvellement plantés dans le champ de la sainteté et régénérés dans l'eau et le Saint-Esprit, à vous, race pieuse, essaim, qui faites l'éclat de ma gloire, qui êtes le fruit béni de mes. travaux, ma joie et ma couronne; vous tous qui êtes maintenant dans la grâce du Seigneur, c'est à vous que je parle, pour vous dire comme l'Apôtre « La nuit est déjà avancée, et le jour s'approche. Quittez donc les oeuvres de ténèbres, et revêtez-vous des armes de lumière. Marchez dans la décence comme. devant le jour, et non dans la débauche et dans les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions,

 

(1) Voir le sermon CCXXIV.

 

dans les querelles et dans les jalousies; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair (1) ». « Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous vous êtes revêtus de Jésus-Christ (2)», afin de mener la vie que vous avez puisée dans le sacrement. Si vous Vites les membres du Christ, si vous pensez à ce que vous êtes devenus, vous vous écrierez du fond de vos entrailles : « Seigneur, qui est-ce qui est semblable à vous (3) ? » Car, la faveur qu'il vous à faite surpasse toute pensée humaine. Tout discours, tout sentiment n'est-il pas, en effet, incapable de vous faire comprendre comment une grâce toute gratuite a pu se produire en -vous, sans aucun mérite antécédent de votre part? Car on nomme ainsi la grâce, précisément parce qu'elle vous a été

 

1. Rom. XIII, 12.— 2. Galat. III, 27. — 3. Ps. XXXIV, 10.

 

 

730

 

donnée par pure bonté. Et pourquoi vous a-t-elle été accordée? Afin que vous deveniez les enfants de Dieu, les membres et les frères de son Fils unique, comme Jésus-Christ est le Fils unique du Père, et que, par là, vous soyez tous frères. Puisque vous êtes devenus les membres du Christ, je vous adresse mes conseils ; écoutez-moi, car, aujourd'hui, il faut que je vous instruise: Je crains pour vous, mais non pas tant de la part des païens, des juifs, des hérétiques, que de la part des mauvais chrétiens. Choisissez, dans les rangs du peuple de Dieu, ceux que vous devrez imiter. Pour ne pas se tromper et pouvoir suivre la voie étroite, il ne suffit pas d'imiter la masse des chrétiens : il faut arrêter son choix sur quelques-uns d'entre eux. Abstenez-vous de la rapine et du parjure, ne vous jetez point dans les abîmes de l'intempérance ; fuyez la fornication comme la mort même, non pas la mort qui sépare l'âme d'avec le corps, mais celle qui condamne l'âme à brûler éternellement avec le corps.

2. Mes frères, mes fils, mes filles, mes soeurs, sachez-le bien : le diable accomplit parfaitement son rôle, et ne cesse de parler au coeur de ceux qu'il ramène à son parti, en leur faisant abandonner celui de Dieu. Je ne l'ignore pas non plus : aux fornicateurs, aux adultères, qui ne se contentent pas de leurs épouses, l'esprit infernal dit intérieurement : Il n'y a pas grand mal à commettre le péché de la chair. A l'encontre de ses mensonges, nous devons prendre pour guides les oracles du Christ. Le démon prend les chrétiens aux appas du libertinage, en leur faisant considérer comme léger ce qui est grave, en leur déguisant la vérité et en leur débitant le mensonge. Mais quel profit y a-t-il à regarder, d'après les leçons de Satan, une faute comme peu griève, quand le Christ la déclare énorme ? Et si Dieu te dit que ce péché est mortel, que gagneras-tu à écouter le diable et à croire peu conséquente ta prévarication ? Au paradis terrestre, Satan a dit : « Vous ne mourrez pas de mort », tandis que le Seigneur avait fait cette menace formelle : «Le jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez de mort (1) ». Nos premiers parents ont méprisé les avertissements de Dieu, et, pour avoir écouté le diable, ils sont tombés victimes de sa fourberie. L'ennemi est venu,

 

1. Gen. III, 4, 5.

 

qui leur a dit : « Vous ne mourrez pas de mort, mais vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux (1) ». Alors ils ont mis de côté la menace du Seigneur et prêté l'oreille aux promesses de Satan. De quoi a-t-il servi à la femme de dire : « Le serpent m'a séduite (2) ? » Son excuse a-t-elle été admise ? Sa condamnation n'a-t-elle pas suivi de près? Aussi, je vous le dis : Vous, mes frères, qui avez des épouses, n'en connaissez pas d'autres; vous qui n'en avez pas encore et qui voulez en avoir, conservez-vous purs pour elles, comme vous désirez qu'elles se conservent pures pour vous; et vous, qui vous êtes engagés à garder la continence, ne portez pas vos yeux en arrière. Je vous' ai dit ce que j'avais à vous dire, mon devoir est accompli. Le Seigneur m'a placé au milieu de vous pour vous exciter au bien, et non pour vous y forcer. Cependant, lorsque nous le pouvons, quand l'occasion s'en présente et que nous en avons la faculté, là où nous nous trouvons, nous reprenons, nous faisons des reproches, nous excommunions, nous anathématisons, mais nous n'avons pas le pouvoir de corriger, « Car celui qui plante n'est rien, non plus que celui qui arrose ; mais c'est Dieu qui donne l'accroissement (3)». Sans doute, je vous parle en ce moment, je vous avertis de vos devoirs ; mais il faut aussi que Dieu m'exauce et qu'il agisse silencieusement sur vos cœurs: Je vous dis peu de mots, pour vous faire mes recommandations; ce peu de mots suffira, toutefois, à vous inspirer une crainte salutaire si vous voulez rester fidèles, et à vous édifier. Vous êtes les membres du Christ: écoutez donc, non point mes propres paroles, mais celles de l'Apôtre : « Prendrai-je les membres du Christ pour en faire les membres d'une prostituée? Non (4) ». Mais, me dira quelqu'un, la femme que j'entretiens n'est pas une prostituée, c'est simplement une concubine. — Dis-tu vrai, en parlant de la sorte ? As-tu une épouse, toi qui tiens ce langage ? —  Oui, me répondra-t-il, j'ai une épouse. — Alors, bon gré mal gré, la seconde femme est une véritable prostituée. Peut-être te reste-t-elle fidèle; peut-être ne connaît-elle et ne veut-elle connaître que toi ? Mais, puisqu'elle est si chaste, pourquoi forniques-tu ? Si elle n'a. d'homme que toi, pourquoi as-tu deux femmes? Cela n'est pas permis. Tous

 

1. Gen. III, 4, 5. — 2. Ibid. 5. — 3. I Cor. III, 7.— 4. Ibid. VI, 15.

 

731

 

ceux qui se conduisent ainsi vont droit à la géhenne; ils brûleront dans le feu éternel.

3. Les gens qui se rendent coupables de pareils désordres doivent se corriger pendant qu'ils sont en vie. La mort arrive subitement, et, alors, comment revenir à meilleure conduite ? C'est impossible. Du reste, personne ne sait quand sonnera la dernière heure. Quand on me dit : Demain ! demain, il me semble entendre la voix du corbeau, et aussitôt arrive le suprême malheur ! La dernière heure sonne, et elle ne sonne qu'une fois. Prenez-y donc garde, ne jetez point de ces cris de corbeaux, pour ne pas être surpris et condamnés. Nouveaux baptisés, écoutez-moi : prêtez l'oreille à mes paroles, enfants régénérés dans le Christ. Je vous en prie, par le nom que j'ai invoqué sur vous, par cet autel dont vous vous êtes approchés, par les sacrements que vous avez reçus, par le jugement à venir des vivants et des morts, je vous en supplie et vous en conjure par le nom du Christ, n'imitez point ceux que vous savez être en de pareilles dispositions : faites mieux qu'eux, et vous régnerez éternellement.

 

CINQUANTE-CINQUIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. I.

 

ANALYSE. — 1. Joies du jour de Pâques motivées parla résurrection des morts et par la nouvelle naissance de ceux qui ont reçu le baptême. Différents noms donnés à cette solennité. — 2. On l'appelle le jour du Seigneur.— 3. le jour du pain. — 4. le jour de la lumière. — 5. En le célébrant, il faut observer les règles de la tempérance.

 

1. Frères bien-aimés, que l'Eglise nous apparaît belle et gracieuse aujourd'hui ! L'éclat de ce jour surpasse de beaucoup l'éclat de tous les autres jours de l'année, non pas, sans doute, que les rayons du soleil soient plus brillants que d'habitude, mais parce que la résurrection de l'Agneau projette sur lui une lumière inaccoutumée. Aujourd’hui, en effet, le Soleil de justice, le Christ, s'est élevé dans les cieux, après avoir annoncé la bonne nouvelle aux âmes des saints, et en faisant sortir avec lui leurs corps du sein de la terre. Pareille à une assemblée d'astres spirituels, la Jérusalem céleste a brillé d'un nouvel éclat, quand ces morts, revenus à la vie, ont pénétré dans ses murs : l'Eglise se montre non moins radieuse, car tous ceux qui sont nés à la grâce répandent sur elle une vive lumière. Les morts ressuscités ont été témoins de la résurrection du Soleil de justice, comme le sont aussi ceux qui ont reçu le baptême dans

l'eau et l'Esprit-Saint. Touchons donc de la harpe avec David, chantons avec lui : « C'est ici le jour que le Seigneur a fait ; réjouissons-nous en lui et tressaillons d'allégresse (1) ! » Voyons de quelle nuit est sorti ce beau jour. C'est une nuit dont l'éclat imite celui du ciel; c'est une nuit où la terre, se voyant éclairée par des astres même plus nombreux que ceux du ciel, en ressent une indicible joie; c'est une nuit où se sont accomplis un heureux enfantement et une sainte régénération. En elle je remarque un double sein, parce que j'y vois un double enfantement. Jadis ses entrailles ont été bouleversées, car elle a rendu la vie aux corps de ceux qui ont ressuscité avec le Christ; aujourd'hui, elles le sont également, puisqu'elle a renouvelé les âmes en leur communiquant l'innocence. Il a été dit d'elle : « Et la nuit brillera comme le jour (2) ». Serait-ce le jour que le

 

1. Ps. CXVII, 24.— 2. Ps. CXXXVIII, 12.

 

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Seigneur a fait? Les uns l'appellent le jour du Seigneur; les autres, le jour du pain; d'autres encore, le jour de la lumière : sur cette triple dénomination, embouchons la trompette et tirons-en des sons qui disent à tous notre joie.

2. C'est le jour du Seigneur, ou le jour du roi ; car notre chef est sorti, ce jour-là, du tombeau. Hier, dans l'espoir de recevoir notre roi, nous nous combattions; aujourd'hui, nous le recevons, et sa venue nous remplit d'allégresse. C'est pourquoi le jour d'hier n'a pas été pour nous un vrai jour de jeûne. Aucun de vous a-t-il, à jeûner, ressenti la moindre fatigue ? Mais tous se préparaient un copieux repas en attendant l'arrivée du juge, comme, dans la cité, on s'en prépare un, quand on attend celui qui doit rendre la justice. Est-ce que les différents ordres de la cité, les hommes, les chefs ne s'éloignent pas, à chaque instant davantage, de ses portes, en s'avançant à la rencontre du juge et en préparant les chants par lesquels ils salueront sa venue? Evidemment, pendant qu'ils l'attendent, ils jeûnent, et pendant qu'ils jeûnent, ils se préparent un repas. Ainsi, hier, nous attendions, en quelque sorte, notre juge, et tout en préparant notre réfection spirituelle, nous tombions de faiblesse, mais nous trouvions dans notre jeûne la source d'une grande joie. Nous avons reçu notre roi, et sa grâce répare nos forces épuisées.

3. C'est avec justesse qu'on donne encore à ce jour le nom de jour du pain, parce que nous y apprenons à connaître la résurrection spirituelle; aujourd'hui, nous est venu en réalité le pain que les nuées de la prophétie laissaient tomber sous forme de glace. David ne s'écrie-t-il pas, en effet, dans l'un de ses psaumes : « Qui envoie la glace sur la terre comme des morceaux de pain (1) ? » De la bouche des Prophètes, comme du sein de saintes nuées, descendait sur des vallées couvertes de neige une glace spirituelle, et les morceaux de pain de la prophétie accomplie devaient produire dans son entier le pain précédemment symbolisé. La glace, tombée de la bouche des Prophètes, brillait d'un vif éclat, et la parole du salut, fruit de la fermentation opérée dans la glace de la prophétie, devenait, pour nous, du véritable pain. Cette glace de la prophétie a maintenant disparu :

 

1. Ps. CXLVII, 17.

 

nous avons goûté du pain qui nous a été préparé, et, pour avoir goûté de ce pain, nous n'avons pas vu notre nudité comme Adam avait vu la sienne ; mais notre nudité a trouvé dans l'éclat de ce jour un voile sous lequel elle s'est dérobée.

4. On donne aussi, avec raison, à ce jour le nom de jour de la lumière, parce qu'avec lui ont disparu les ténèbres de l'aveuglement spirituel. On a entendu un grand cri, le cri de ceux qui, se trouvant plongés dans les ombres de la nuit, ont aperçu devant eux une vive lumière : « Le jour s'est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort (1) » . Que la terre se réjouisse ! elle a vu apparaître un nouvel astre. Que les anges se réjouissent, car Dieu a fait briller la lumière aux yeux des pécheurs. Les enfers ont tremblé sur leurs bases, car des rayons insolites sont venus s'abaisser jusque sur eux, et, en présence du Seigneur Christ, tout genou a fléchi dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (2). Aujourd'hui, toutes les créatures prennent donc part à notre allégresse. Les anges apparaissent et solennisent avec nous cette grande fête, et tandis que nous célébrons le mystère pascal, la joie règne parmi les chœurs des Anges, des Trônes, des Dominations , des Chérubins et des Séraphins. Parmi les anges, ce n'est plus le même éclat, je ne dis pas dans les vêtements, mais dans le chant des cantiques. Nous-mêmes, nous n'exécutons plus le même chant, puisque nous chantons l'alleluia : ainsi encore en est-il des anges, puisqu'ils font entendre des cantiques célestes que notre langue humaine ne saurait maintenant proférer.

5. « Que les cieux se réjouissent» donc, « et que la terre tressaille d'allégresse (3) ». Tressaillons dans le Seigneur, mais avec crainte, sans perdre néanmoins notre tranquillité ; car Jean, le bienheureux précurseur, a tressailli dans le sein de sa mère, mais ce précepteur de l'ange Gabriel n'a point bu de vin. Pour nous, qui sommes faibles, buvons avec mesure. Ne. dépassons pas les bornes, afin que notre joie soit modérée, qu'elle ne ressente rien de l'influence des passions charnelles, et que nous entrions dans le port du salut par un ciel serein, celui de la sobriété. Nous portons en nos mains la palme du jeûne : ne perdons point les lauriers

 

1. Isaïe, IX, 2.— 2. Philipp. II, 10. — 3. Ps. CXV, 11.

 

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de cette fête. Daigne le Seigneur Christ nous les accorder par sa grâce; car il a triomphé en nous par ses souffrances, afin que nous pussions chanter dignement l'hymne de la victoire et nous écrier : « La mort a été absorbée dans sa victoire. O mort, où est ton aiguillon? O mort, où est ta victoire (1) ? » Parce que le Christ a emmenés avec lui ceux que tu retenais captifs, chantons tous alleluia, et, en ce beau jour de fête , tournons-nous vers le Sauveur         si bon, etc.

 

1. I Cor. XV, 51, 55.

 

 

CINQUANTE-SIXIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. II.

 

ANALYSE.— 1. Joie qu'inspire la fête de Pâques. — 2. Parallèle entre Judas, Pierre et le larron.

 

1. La résurrection du Seigneur a répandu l'allégresse dans le monde. Autant son éclat brille aux regards, autant ses bienfaits réchauffent le coeur : le vieil homme a disparu, l'homme nouveau a pris sa place : c'en est fini de la prévarication d'Adam; elle a été pardonnée, grâce au Christ. Jadis, les âmes traînaient pitoyablement, derrière elles, la chaîne de l'erreur ; elles sont maintenant rachetées et vont au ciel conduites par les liens de la charité. Au milieu de ses fureurs, le diable est devenu honteux. Le Christ meurt, et, par sa mort, il délivre le monde du joug de l'erreur : il ressuscite et fait évanouir notre ennemi. Alors

ont lieu des miracles et des prodiges, non pour confondre les hommes perfides, mais pour sauver ceux qui étaient perdus. Autant la synagogue juive se plaint et gémit, autant se réjouit l'Eglise chrétienne. Triomphons dans le Christ : dans sa miséricorde, il nous a donné un remède, celui de sa croix, et, par sa croix, il nous a apporté de glorieux trophées.

2. Judas a vendu son Seigneur, Pierre a renié son maître, le larron a confessé le Christ. Judas a désespéré, Pierre a chancelé , le larron a mérité le paradis. Dans la trahison de celui qui a vendu le sang du Christ, dans le reniement de Pierre et la confession du larron, nous trouvons la preuve de la salutaire mission du Rédempteur. Ce que le Seigneur Dieu vient de nous inspirer pour l'instruction de vos âmes doit suffire à votre charité.

 

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CINQUANTE-SEPTIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. III.

 

ANALYSE. — 1. En raison de la difficulté du sujet, l'orateur s'épouvante de parler de la résurrection du Christ. — 2. Par sa résurrection, le Christ nous confère le privilège de ressusciter comme lui. L'orateur le compare au phénix et au grain de froment. — 3. En ressuscitant, le Christ, lion et lionceau, nous invite à ressusciter comme lui. — 4. Elisée a préfiguré la résurrection du Christ, quand ses ossements ont rendu la vie à un mort. — 5. Dans la circonstance où il a ressuscité le fils de la Sunamite, le même Prophète symbolisait le Christ, son bâton était l'emblème de la Loi, Giési représentait Moïse. — 6. Il nous faut célébrer la fête de Pâques dans les élans d'une joie, non pas mondaine, mais toute sainte, et, surtout par le renouvellement de notre vie. — 7. Le mode usité chez les Juifs, pour la célébration de la Pâque, était l'image de la manière dont les chrétiens doivent la solenniser. — 8. En fêtant ainsi ce grand mystère, nous mériterons d'entrer dans le royaume des cieux.

 

1. Aujourd'hui, l'univers entier a vu se lever tout radieux le soleil de la vénérable solennité qui nous rappelle la résurrection du Sauveur ; pas n'est besoin du secours de nos paroles, pour que vous en compreniez la dignité et la grandeur, car les autres fêtes ne revêtent point le même caractère : ce n'est pas seulement en un lieu ou en quelques lieux du monde, ce n'est pas dans les sentiments d'une allégresse circonscrite en certaines bornes étroites, que celle-ci doit se célébrer; je la vois s'étendre jusqu'aux limites les plus reculées; elle comprend et elle embrasse tous les pays, et la joie qu'elle inspire devient commune au ciel, à la terre et aux enfers. Elle n'a donc, comme nous l'avons dit, aucun besoin d'être recommandée par une langue humaine, puisqu'elle se recommande d'elle-même par la puissance d'en haut, dont elle est la plus haute expression. Les esprits bienheureux l'exaltent dans leurs cantiques : devant sa grandeur, l'homme n'a donc qu'à se taire. Pourtant, nous ne voulons point priver de la parole divine cette sainte multitude; sa dévotion, sa foi vive, son empressement nous font un devoir de la lui adresser : nous allons donc essayer de bégayer quelques mots au sujet de cette solennité; car si nous sommes à même de nous extasier au spectacle de sa majestueuse dignité, il nous est impossible d'en rien dire qui soit digne d'elle.

2. Le Christ est ressuscité en ce jour : que le monde entier se réjouisse ! N'est-il pas juste, en effet, qu'après avoir gémi profondément de la mort de leur Créateur et fait retentir, de leurs cris de douleur tous les échos de l'univers, toutes les créatures se réjouissent de sa résurrection ? Celles qui, malgré leur chagrin, avaient dît assister aux funérailles du divin Crucifié, ne devaient-elles pas également assister à la joyeuse résurrection du Christ et à son triomphal retour des enfers ? La résurrection de l'humanité du Christ a détruit cette antique malédiction, cette déplorable sentence de mort, attirée par Adam sur toute sa race : « Tu es terre et tu retourneras en terre (1) ». Du milieu de ses cendres est sorti vivant le corps du Phénix que des mains pieuses avaient consumé avec le bois de cinnamome :le grain de froment, qui, après les souffrances de la croix, a été jeté en terre pour y mourir et y est demeuré seul, a porté beaucoup de fruit par sa résurrection (2). Il a été seul pour mourir, mais il s'en faut de beaucoup qu'il ait été seul à ressusciter : car, en descendant aux enfers, il en a brisé les portes ; il a triomphé de celui qui avait l'empire de la mort; tous les fidèles qu'il a trouvés dans les lieux souterrains, il les a ramenés en triomphe, et après avoir ainsi vidé cette ténébreuse prison, il est ressuscité avec la multitude des saints. Tous

 

1. Gen. III, 19. — 2. Jean, XII, 24 et suiv.

 

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ceux dont les sépulcres se sont ouverts au moment de sa mort ont vu leurs corps sortir de la poussière du tombeau, à l'heure de sa résurrection. Il convenait qu'il fût le premier à revenir à la vie, et que les autres n'y revinssent qu'ensuite ; car, dit l'apôtre Paul : « Jésus est ressuscité d'entre      les morts , comme les prémices de ceux qui dorment (1) ». Et comme ils ont ressuscité avec le Seigneur, ainsi sont-ils encore montés au ciel avec lui : c'est là notre croyance.

3. Les naturalistes prétendent que le lionceau dort pendant les trois jours qui suivent sa naissance, qu'après ces trois jours, la mère pousse un long rugissement, et qu'alors il s'éveille et se lève. Or, les divines Ecritures donnent ordinairement au Christ le nom de lionceau : c'est sous cet emblème que le patriarche Jacob l'a désigné, quand il a prophétisé à son sujet : « Juda est comme un jeune lion. Mon fils, tu t'es élancé sur ta proie, et, dans ton repos, tu dors comme le lion et comme la lionne : qui osera. l'éveiller (2) ? » Pareil à un lion, le Christ s'est couché à l'heure de sa passion, et il s'est endormi dans la mort : son dernier combat a été marqué au coin de la vivacité, d'une invincible constance et d'une confiance sans limites; car, s'il est mort, c'est qu'il l'a bien voulu. Les autres hommes meurent parce qu'il le faut; mais lui, il est mort, parce qu'il y a librement consenti. On l'a donc enfermé dans un sépulcre, et, pendant trois jours, il y est resté, fort et impassible comme un lion; car il était sûr d'en sortir bientôt plein de vie. Mais «  qui osera l'éveiller? » Quel est le père qui, par un rugissement tout-puissant, l'a tiré du sommeil de la mort? David nous apprend, dans un psaume, quel a été ce rugissement;  il apostrophe le Fils au lieu et place du Père, et lui dit : « Réveille-toi, ma gloire; réveille-toi, ô ma harpe, ô ma lyre (3) ». O mon Fils, toi qui es ma gloire, réveille-toi, que ta harpe et ta lyre, c'est-à-dire le choeur de toutes les vertus, se réveillent avec toi ! Et le Fils lui répond aussitôt : « Je me lèverai dès l'aurore (4) ». En effet, le premier jour de la semaine, au matin, le Sauveur est ressuscité et nous a conféré, à nous qui sommes ses membres, l'espoir de ressusciter un jour à son exemple ; car tous les fidèles croient, appuyés sur la vérité même, qu'ils sont les

 

1. Cor. XV, 20.— 2. Gen. XLIX, 9.— 3. Ps. LVI, 9.— 4. Ps. LVI, 9.

 

membres du Christ, chef du corps de l'Eglise (1). Or, puisque nous sommes les membres du Christ et que nous sommes morts avec lui, il est évident que nous avons dû ressusciter comme lui. L'Apôtre ne dit-il pas : « Si nous sommes morts avec Jésus-Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec Jésus-Christ (2) » ; et encore : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses du ciel (3) ? » Après avoir subi le dernier supplice à cause des péchés de tous, il est ressuscité pour le salut de tous.

4. La résurrection du Christ est un miracle opéré en faveur de tous les hommes, et il a pris lui-même à tâche, dès le commencement du monde, de le préfigurer sous une foule d'emblèmes et de symboles, dans les différentes circonstances de la vie des saints. Citons-en un exemple entre mille, celui d'Elisée. Le Prophète était déjà mort; son corps, renfermé dans le tombeau, a ressuscité un autre mort. « Il arriva que quelques hommes qui enterraient un mort virent des voleurs, et que, dans leur effroi, ils jetèrent le mort dans le sépulcre d'Elisée. Lorsque le corps eut touché les os d'Elisée , cet homme ressuscita et se leva sur ses pieds (4)». Elisée veut dire : Dieu mon Sauveur; or, dans cette circonstance, qui est-ce que représente Elisée? Nul autre, évidemment, que le Seigneur et Sauveur Jésus, qui, par sa mort, a conféré au genre humain le privilège de la résurrection future et lui a préparé la vie, en s'enfermant dans le sépulcre.

6. Mais puisque nous avons déjà fait une fois mention du prophète Elisée, qu'est-ce qui nous empêche de citer encore de lui un fait, bien plus mystérieux que digne d'admiration? Nous allons en parler brièvement. En l'absence d'Elisée, le fils de la femme sunamite était venir à mourir : cette mère désolée alla donc trouver le saint homme, et, par ses plaintes, elle se déchargea sur lui de toute l'amertume du chagrin que lui, avait causé cette séparation; le Prophète envoya donc son serviteur Giézi avec son bâton, en lui recommandant de placer ce bâton sur le cadavre inanimé du défunt. Mais bientôt Giézi revint annoncer à l'homme de Dieu que l'enfant ne s'était point levé ; alors, Elisée vint lui-même, et quand il eut enlevé le bâton, il

 

1. Coloss. X, 18. —  2. Rom. VI, 8. — 3. Coloss. III, 1. — 4. IV Rois XIII, 21.

 

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se coucha sur l'enfant, et la vie revint au coeur de celui-ci, et il se leva (1). Dans cette occasion mémorable, Elisée a-t-il préfiguré autre chose que notre Dieu Sauveur ? Certainement non. Pour Giézi, il représentait Moïse a qui a été très-fidèle dans toute sa « maison (2) ». Quant au bâton, n'était-il pas le symbole de la loi ? Elisée envoya Giézi avec son bâton, Dieu a envoyé Moïse avec la loi : elle devait frapper de peines très-sévères ceux qui la violeraient; mais le mort ne revint pas à la vie, parce que si la loi pouvait faire connaître le péché, elle était incapable d'y porter remède et d'en guérir. Elisée vint ensuite, enleva le bâton et se coucha sur le mort, parce que la majesté divine, l'ineffable gloire du Très-Haut, c'est-à-dire le Fils de Dieu, égal à son Père, est descendu en ce monde; il a fait disparaître la servitude de la loi, il a procuré aux hommes repentants le bienfait gratuit du pardon, il a pris la forme d'esclave, il s'est rapetissé entièrement jusqu'au niveau de notre fragile nature, et, sans avoir commis aucun péché, il a subi les coups de la mort, que le péché avait amenée sur la terre. Mais, par sa mort, il a détruit la puissance de la mort, et, en ressuscitant le troisième jour, sa chair est sortie du tombeau, à jamais immortelle et incorruptible.

6. Mes frères, réjouissons-nous donc dans le Seigneur; rendons grâces au triomphateur de la mort, dans les élans d'une joie toute spirituelle, de l'allégresse de tous nos sens ; car a il nous a appelés du sein des ténèbres à « son admirable lumière (3) », « et, après nous avoir arrachés à la puissance du démon, il nous a fait entrer dans le glorieux royaume de son Fils (4) ». Mais cette joie qu'il nous faut ressentir ne doit avoir rien de commun avec la joie mondaine ou séculière; elle ne doit point se traduire, comme au milieu des festins, par des applaudissements qui sentent l'insanité et le libertinage, comme celle de la vile populace: « Car Jésus-Christ est notre Agneau pascal, qui a été immolé pour nous (5) ». Puisque le Christ est notre Agneau pascal, et que cet Agneau est saint et divin, notre joie, en lui rendant hommage, doit donc être sainte et surnaturelle. Le même Apôtre dit ailleurs : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez  les choses

 

1. IV Rois, IV, 8 et suiv. — 2. Hébr. III. 5.— 3. I Pierre, II, 9. — 4. Ephés. I, 13.—  5. I Cor. V, 7.

 

du ciel, et non celles d'ici-bas (1) ». Donc, « nous » aussi, « en communiquant les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels (2), purifions-nous du vieux levain (3) », c'est-à-dire « dépouillons-nous du vieil homme avec ses oeuvres et revêtons-nous de l'homme nouveau qui est créé à la ressemblance de Dieu dans une justice et une sainteté véritable (4) ». Méprisons donc le monde, dédaignons les choses d'ici-bas et tout ce qui tient à la terre: portons-nous vers les biens célestes ; que toute notre intention se dirige vers l'éternité et le paradis; marchons d'un pas allègre sur le chemin qui conduit de cette terre d'exil au séjour des élus, à notre bienheureuse patrie, où nous aurons les anges pour concitoyens, où nous trouverons, pour entrer en participation et en jouissance de notre félicité, tous les saints. Le mot hébreu Pâques se traduit en latin par le mot passage. Donc, mes frères, passons des vices aux vertus, des choses du temps à celles de l'éternité, des biens caducs de cette terre aux biens permanents de l'autre vie. C'est ainsi que nous mériterons de porter le nom d'hébreux et de l'être en réalité ; car hébreu veut dire passage. Nous pourrons donc célébrer dignement la Pâque, si nous nous efforçons d'opérer en nous-mêmes ce passage.

7. La manière dont les Juifs devaient célébrer la Pâque se trouve parfaitement indiquée dans la loi de Moïse ; et si nous voulons entendre ses prescriptions dans un sens spirituel, nous y trouverons des indications suffisantes sur le mode à suivre pour solenniser nous-mêmes convenablement la vraie Pâque. Voici, entre autres choses, ce que nous lisons dans l'Exode : « Vous le mangerez ainsi (l'Agneau pascal, évidemment) : vous ceindrez vos reins, vous aurez vos chaussures à vos pieds et un bâton en vos mains; et vous mangerez à la hâte (5) ». Par conséquent, celui qui veut faire dignement la Pâque doit ceindre ses reins, ou, en d'autres termes, maintenir, par le cordon de la chasteté, toutes les convoitises des passions charnelles. Qu'il ait des souliers à ses pieds, c'est-à-dire qu'il dirige les pas de ses oeuvres dans le chemin tracé devant lui par l'exemple des saints Pères; c'est ainsi qu'il surmontera tous les obstacles semés sur sa route; c'est ainsi

 

1. Coloss. III, 1. — 2. I Cor. II, 13.— 3. Id. V, 7. — 4. Ephés. IV, 22-24. — 5. Exod. XII, 11.

 

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qu'il échappera, sans meurtrissure , aux épreuves dont il se verra assailli, comme un voyageur aux aspérités de sa route, et foulera aux pieds, sans crainte de se voir blessé par eux, les animaux venimeux qui cherchent à nous mordre au talon. Il tiendra. aussi en sa main un bâton, c'est-à-dire, qu'avec une sollicitude toute pastorale, il s'efforcera de veiller sur lui-même et sur tous ceux dont il est chargé. Quant à ce qui suit : « Vous le mangerez en toute hâte », il faut le remarquer avec beaucoup plus de soin; car il ne s'agit pas d'écouter les préceptes du Seigneur avec nonchalance, par manière d'acquit, et comme en passant; il faut, au contraire, les confier à notre mémoire, avec un soin extrême et les accomplir pour le mieux et avec tout l'empressement possible; car il est écrit : « Maudit soit celui qui fait négligemment l'oeuvre de Dieu (1) ». Au sujet des Gentils convertis et de ceux qui cherchent très-avidement à goûter le pain du Verbe de Dieu, le Prophète dit ces paroles : « Ils ouvriront la bouche, comme le pauvre qui mange en secret (2) » .

8. Dès lors que nous célébrerons ainsi la pâque, notre Sauveur et Rédempteur se fera lui-même un vrai plaisir de prendre part à nos joies; il daignera, pour notre plus grand bien, accorder à notre corps, c'est-à-dire à nous, son corps trois fois saint. Puisque nous sommes ici pour célébrer cette grande solennité de Pâques, prenons toutes les précautions précédemment indiquées: c'est par là que nous éviterons le malheur d'être privés des joies et des plaisirs du ciel. A quoi bon

 

1. Jérém. XI, VIII, 12. — 2. Habac. III, 14.

 

assister aux solennités de la terre, si, ce qu'à Dieu ne plaise, il nous arrivait d'être exclus des fêtes célébrées par les anges? Tous les jours que nous fêtons ici-bas sont comme une image des réjouissances du ciel; ils sont l'avant-goût du bonheur que les anges éprouvent dans l'éternité, non pas au retour annuel de certaines époques, mais continuellement, parce qu'ils sont établis pour toujours dans la condition d'un bonheur sans fin. Nous célébrons donc ici-bas la fête de Pâques et toutes les autres solennités, afin de tenir notre esprit en éveil et d'élever dès maintenant ses pensées vers les ineffables joies de la patrie éternelle: là, nous goûterons un bonheur plein et parfait, un bonheur que rien rie viendra troubler, parce qu'on n'y éprouve ni la crainte qui épouvante l'âme, ni les inquiétudes qui rongent le coeur; le repos y est parfait, la sécurité y est entière, on y surabonde de délices. Là, nous dirons : Je vois notre Roi assis à la droite de la majesté de son Père. Alors nous pourrons avec confiance nous approcher du trône glorieux de Celui en la personne de qui nous verrons notre chair, désormais immortelle et déifiée, commander en maître aux vertus et aux puissances soumises à ses ordres. Car c'est Dieu lui-même, c'est le Fils de Dieu, c'est « Jésus-Christ homme, médiateur de Dieu et des hommes (1) », « qui est mort à cause de nos péchés, et qui est ressuscité pour notre justification (2) » . A lui avec le Père, dans l'unité de l'Esprit-Saint, appartiennent la louange et la bénédiction pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Timoth. II, 5.— 2. Rom. IV, 25.

 

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CINQUANTE-HUITIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. IV.

 

ANALYSE. — 1. Après la tristesse vient la joie. — 2. Les nouveaux baptisés doivent conserver intact le trésor qu'ils ont reçu.

 

1. Réjouissons-nous, mes bien-aimés, et tressaillons d'allégresse dans le Seigneur. Aujourd'hui, il a fait briller à nos yeux la lumière du salut, selon cette parole que le Psalmiste ajoute aux précédentes : « Le Seigneur est le Dieu fort; sa lumière s'est levée sur nous (1) ». Il dit ensuite : « Solennisez ce jour en vous réunissant jusqu'à l'angle de l'autel (2) ». Je le vois, cet oracle trouvé aujourd'hui son accomplissement dans l'Eglise de Dieu. Toutes les parties en sont remplies, jusqu'aux angles de l'autel, de la religieuse multitude qui se presse dans son enceinte: cette plénitude de la sainte Eglise est l'accomplissement de ces paroles de l'Ecriture. Ce jour, mes très-chers frères, est le jour de la résurrection et de la vie. En rendant plus vifs les heureux tressaillements de notre foi, la sainte Quarantaine a donné pour nous plus de charmes à ce jour ; car à une époque que le souvenir de nos fautes avait imprégnée de tristesse a succédé l'époque du pardon; notre patiente pénitence se trouve donc immédiatement suivie de sa récompense, selon qu'il est écrit : « Ceux qui sèment dans les larmes récolteront dans la joie (3) ». O vous tous qui avez semé dans les larmes, recueillez, comme votre récompense, les plaisirs de l'allégresse. Que chacun le sache ; plus abondante a été la semaille des larmes, plus abondante est aujourd'hui la moisson des joies. Dans le présent se rencontre donc pour nous une image des béatitudes à venir. De même, en effet, qu'aujourd'hui les adoucissements du pardon succèdent

 

1. Ps. CXVII, 26.— 2. Ibid. 27.— 3. Id. CXXV, 5.

 

aux rigueurs de la pénitence; de même, dans le ciel, le repos succédera au travail et à la peine.

2. C'est pourquoi je m'adresse à vous surtout, mes bien-aimés, qui avez puisé une nouvelle vie dans le sacrement de la régénération, et qui portez, à cause de cela, la robe blanche; je vous en supplie avec toute l'Eglise, conservez pur et sans tache le trésor de grâces que vous avez reçu : montrez, dans toute votre conduite, l'innocence que symbolise la blancheur de vos vêtements: que vos coeurs soient aussi purs que vos habits sont nets de toute souillure. Vous l'avez entendu, l'Evangile vous l'a dit aujourd'hui. Tous ceux qui croient en Dieu sont ses enfants. « Car il a donné le droit de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même (1) ». Vous non plus, vous n'êtes pas nés d'un commerce charnel ; car vous avez été engendrés de Dieu le Père. Il ne vous reste donc qu'une chose à faire : c'est, pour ne pas déchoir de votre céleste origine, de mener une vie sainte, une conduite parfaite. Voilà le conseil que vous donne l'Apôtre : « Comme des enfants nouvellement nés, désirez ardemment le lait spirituel et pur qui vous fasse croître pour le salut (2) ». « Et que la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment, garde vos coeurs et vos corps (3) », par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent l'honneur et la gloire pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Jean, I, 12. — 2. I Pierre, II, 2. — 3. Philipp. IV, 7.

 

 

CINQUANTE-NEUVIÈME SERMON. POUR LE JOUR DE PAQUES. IV.

 

ANALYSE. — 1. En apparaissant à ses disciples, le Christ affermit leur foi. — 2. Triple profession d'amour faite par Pierre. — 3. pour réparer son triple reniement.

 

1. Comme vient de nous l'apprendre le texte de la leçon de l'Evangile, qu'on nous a récitée tout à l'heure, c'est en cet endroit que Jésus-Christ est apparu pour la troisième fois à ses disciples, depuis le moment de sa résurrection. Pendant qu'il mangeait avec eux, il dit à Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? Celui-ci répondit: Seigneur, vous savez  que je vous aime (1) ». La présence assidue de Notre-Seigneur Jésus-Christ au milieu de ses Apôtres, après sa résurrection, eut pour résultat d'affermir plus solidement leur foi en sa personne. Connaissant parfaitement l'infirmité humaine, et pour y porter remède, il a voulu se montrer souvent à eux, et c'est ainsi qu'il leur a ôté jusqu'à l'ombre du doute au sujet de sa résurrection. A voir à chaque instant le Sauveur devant eux, ils ont acquis, en effet, la pleine certitude de la vérité, et bien qu'une seule apparition de sa part ait dû être plus que suffisante pour asseoir leur foi, néanmoins le Sauveur s'est fréquemment montré aux yeux de ses Apôtres, afin de leur donner une preuve plus irrécusable de sa résurrection. Ce n'est pas une fois, et à la hâte, qu'il leur a accordé la faveur de le contempler ; il les a, à vrai dire, rassasiés du spectacle de sa présence : quand il mangeait avec eux, ce n'était pas, non plus, qu'il eût besoin de prendre des aliments, (car son corps ressuscité éprouvait-il la moindre nécessité ?) Non, il ne se proposait autre chose que de leur prouver clairement qu'il était ressuscité d'entre les morts en prenant de la nourriture, comme les hommes en prennent pour l'entretien de leur vie. Nous lisons, à ce sujet,

1. Jean, XXI, 17.

 

dans les Actes des Apôtres : « Pendant quarante jours, après sa résurrection d'entre les morts, ils ont mangé avec lui : nous en sommes témoins (1) ». Comme conséquence de la constante et continuelle présence du Sauveur parmi ses disciples, après sa résurrection, la foi en lui s'est consolidée et l'incrédulité n'a plus eu de raison d'être.

2. Mais une circonstance qu'il ne faut, pour rien au monde, négliger, c'est que Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans tout ce passage de l'Evangile, a affecté de dire : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu (2)? » Il a réitéré trois fois cette question. Pourquoi donc a-t-il voulu sonder jusqu'à trois fois les sentiments de Pierre? C'est qu'il a voulu obtenir de lui une triple réponse. Ici, Jésus interroge l'Apôtre, comme s'il ne connaissait point les secrètes pensées de l'homme. Le Sauveur avait dit autrefois : « Pourquoi pensez-vous le mal dans vos coeurs (3)? » En, un autre endroit, il a été dit de lui : « Jésus voyant les pensées de leurs coeurs (4) ». Alors, pour quel motif demande-t-il à Pierre s'il l'aime, puisqu'il est de l'essence de Dieu de savoir d'avance toutes choses? Il est écrit que « Dieu sait ce qu'il y a dans l'homme (5) ». Le Seigneur dit encore ailleurs : «Je scrute les reins et les coeurs (6) ». Dans quel but, par conséquent, demander à Pierre s'il éprouve de l'affection pour Dieu ? Il était certainement impossible que, avec la preuve de la résurrection du Sauveur, Pierre ne le reconnût point pour un Dieu, lui qui l'avait, avant sa mort, reconnu pour le Christ et le Fils de Dieu. Ne lui avait-il pas dit, en

 

1. Act. X, 39-41. — 2. Jean, XXI, 17. — 3. Matth. IX, 4. — 4. Luc, IX, 47. — 5. III Rois, VIII, 39. — 6. Ps. VII, 10.

 

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effet: « Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant (1) ? » N'avait-il pas d'ailleurs donné à Jésus des preuves évidentes de son affection? C'est précisément pour cela qu'il lui avait promis de le suivre jusqu'à la mort. Ici donc le Christ veut s'assurer de l'amitié dont son apôtre lui a déjà fourni des témoignages en grand nombre. Ce n'est pas sans raison que Jésus fait ses trois questions sur l'amour de Pierre à son égard ; ce n'est pas, non plus, sans cause que Pierre y répond par une. triple protestation d'amour. Ce n'est ni pour savoir, ni parce qu'il ne sait pas, que le Sauveur réitère ainsi ses questions; car rien n'est caché pour la sagesse divine, puisqu'elle a dit: « Avant de te former, je t'ai connu (2) ». L'Apôtre a lui-même écrit : « Ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a prédestinés; ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés (3) ». C'est donc chose étonnante qu'il ait voulu avoir de Pierre une protestation verbale d'amour,

 

1. Matth. XVI, 16. — 2. Jérém. I, 8. — 3. Rom. VIII, 29, 30.

 

quand il savait parfaitement que penser de ses sentiments intérieurs.

3. Il est sûr que le Christ n'a pas adressé cette triple question à son Apôtre pour la satisfaction de son amour-propre. Mais comme Pierre avait répondu à une première demande de Jésus par un triple reniement et s'était ainsi lié par un triple noeud, il était juste qu'après sa résurrection le Christ l'interrogeât trois fois et que Pierre proclamât par une triple confession ce qu'il avait nié trois fois au moment de la Passion. Il était juste qu'après d'être lié par une triple perfidie, il se déliât par un pareil nombre de professions d'amour. Le Sauveur avait dit : « Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est dans les cieux (1) ». Il a donc voulu que l'apôtre Pierre se corrigeât en confessant son divin nom, afin de pouvoir lui-même le confesser devant son Père et en présence de ses anges

 

1. Matth. X, 22.

 

 

SOIXANTIÈME SERMON. POUR LE LENDEMAIN DE PAQUES.

 

ANALYSE. — 1. Les contradictions entre les évangélistes ne sont qu'apparentes. — 2. Combien imparfaite était la fui des Apôtres. — 3. Doutes des disciples d’Emmaüs opposés à la profession de foi de Pierre. — 4. Foi vive du larron qui reconnaît le Christ en le voyant mourir. — 5. Douleurs du Christ parvenu à l'âge de maturité : elles servent à expier les fautes de tous ses membres. — 6. Le larron est le premier qui ait reçu la promesse d'entrer au Paradis. — 7. Pourquoi cette grâce de choix lui a-t-elle été accordée?—  8. Conclusion.

 

1. Mes frères, votre charité ne l'ignore nullement: pendant les jours de la sainte fête de Pâques, on fait lecture solennelle du récit, selon tous les évangélistes, de la résurrection du Sauveur : ils ont, en effet, écrit cette histoire de telle manière que, parfois, ils racontent les mêmes faits, et que, parfois aussi, les uns omettent ce que disent les autres ; aucun d'eux, pourtant, ne se met en opposition avec la réalité des événements. Ils sont unanimes à rapporter que Jésus a été crucifié et enseveli, qu'il est ressuscité le troisième jour ; quant à la manière dont il a apparu à ses disciples, comme ses apparitions ont eu lieu bien des fois, ils ne s'accordent plus : ce que l'un omet, l'autre en fait mention ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le récit de chacun d'eux est conforme à la vérité.

2. Si vous vous en souvenez, pendant la nuit de la vigile de Pâques on nous a lu que le Sauveur apparut aux femmes après sa résurrection ; il les salua le premier par ces paroles: « Je vous salue. Or, elles s'approchèrent de lui et embrassèrent ses pieds et (741) l'adorèrent (1) ». Aujourd'hui encore, on nous a lu le fait de son apparition à deux de ses disciples, pendant qu'ils faisaient route : « Ils marchaient avec lui et ne le reconnaissaient pas ; car leurs yeux étaient fermés, afin qu'ils ne pussent le reconnaître (2) ». Il attendait, pour se manifester, à eux le moment de la fraction du pain. Car il marcha avec eux, et ils lui offrirent un gîte; alors, il bénit le pain et le rompit, et ils le reconnurent. C'est ainsi que vous reconnaissez aussi le Christ, ô vous qui croyez en lui. Mais que votre charité remarque bien aussi quels hommes étaient tous les disciples du Sauveur avant la résurrection. Qu'ils me pardonnent : ils n'étaient pas encore fidèles. Plus tard, ils sont devenus grands ; mais alors ils ne nous valaient même pas. En effet, nous croyons que le Christ est ressuscité, et eux ne le croyaient pas encore ; mais, dans la suite, ils l'ont vu, ils l'ont touché et palpé avec leurs yeux et leurs mains ; c'est par là que la loi leur est venue et que les saintes Ecritures ont affermi leurs cœurs. Ils ont bu à la source de la vérité ; aussi nous ont-ils donné de leur surabondance et nous en ont-ils remplis.

3. Les disciples s'entretenaient donc ensemble et se désolaient de la mort du Christ, comme s'il eût été un homme ordinaire : tout-à-coup, Jésus leur apparut, se joignant à eux comme troisième et leur demanda le sujet de leur conversation : « Tu es le seul étranger à Jérusalem », lui répondirent-ils, « pour ignorer ce qui vient de s'y passer en ces jours, et comme les princes des prêtres ont fait mourir Jésus qui était un grand Prophète? » O disciples, où était le Dieu ? N'était-ce déjà plus qu'un prophète ? Est-ce que le Christ n'était pas l'oracle qui a inspiré tous les Prophètes ? Voyez, mes frères, comme les disciples avaient cru d'abord, mais comme, par l'effet du découragement qu'ils avaient éprouvé en voyant mourir le Christ, ils en étaient revenus à parler de lui à la manière des gens qui ne le connaissaient pas. Vous vous en souvenez, mes très-chers frères, le Sauveur fit un jour cette question à ses disciples : « Que dit-on du Fils de l'homme ? « Qu'est-ce que les hommes pensent de moi (3)? » Aussitôt, et sans faire mention de leur foi personnelle, ils lui citèrent les paroles et les opinions des autres : « Les uns disent : C'est

 

1. Matth. XXVIII, 9.— 2. Luc, XXIV, 18.— 3. Matth. XVI, 13.

 

Jean-Baptiste ; les autres? Elie; les autres, Jérémie ou l'un des Prophètes (1)». Voilà où en sont revenus les disciples : ils ont perdu leur propre foi et se sont rangés à l'opinion des autres. « Il était un prophète ». En parlant de la sorte, ils, s'exprimaient comme des étrangers à l'égard du Christ. Et les Apôtres, qu'ont-ils dit ? A cette question du Sauveur : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? Simon Pierre répondit : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Et Jésus lui dit: Tu es bienheureux, fils de Jona, car la chair et le sang ne t'ont point révélé ceci (2) », comme cela a eu lieu pour ceux qui voient en moi un prophète, « mais mon Père, qui est dans les cieux. Et, moi, je te dirai : Tu es Pierre ». Tu m'as dit une chose, moi je t'en dirai une autre ; tu m'as rendu hommage en proclamant ce que je suis : écoute-moi, je vais te bénir. Le Sauveur avait parlé de la partie moindre de lui-même, et Pierre avait parlé de ce qui était plus grand en lui. En Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce qui était moindre, c'était sa qualité de Fils de l'homme; et ce qui était plus grand, c'était sa qualité de Fils de Dieu. Celui qui s'est humilié a parlé de ce qui était moindre ; et celui qui a été honoré par le Christ a parlé de ce qui était plus grand. « Je bâtirai », dit le Sauveur, « mon Eglise sur cette pierre (3) », sur cette profession de foi, sur ces paroles que tu viens de prononcer : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (4) ». Les portes de l'enfer avaient prévalu contre les disciples d'Emmaüs, mais elles avaient respecté Pierre ; elles étaient, devant lui, tombées en poussière. Seigneur, venez au secours de vos disciples ; rompez le pain, afin qu'ils puissent vous reconnaître. Si vous ne les recueillez point, c'en est fini d'eux. Comment les avez-vous interrogés ? Voilà que vos disciples disent que vous êtes un prophète !

4. Alors Jésus leur ouvrit le sens des Ecritures, en raison de ce qu'ils lui avaient dit dans leur désolation : « Pour nous, nous espérions qu'il délivrerait Israël (5) ». O disciples, vous espériez, et vous n'espérez déjà plus? Viens, larron, viens instruire les disciples du Christ. Pourquoi désespérez-vous ? Parce que

 

1. Matth. XVI, 14. —  2. Ibid. 15-18. — 3. Ibid. — 4. Ibid.— 5. Luc, XXIV, 21.

 

 

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vous l'avez vu crucifié, parce que vous l'avez vu attaché à l'instrument de son supplice, parce que vous l'avez cru impuissant. Cloué à une croix comme lui, le larron l'a aperçu dans son état de faiblesse : il partageait ses tortures, et, néanmoins, il, l'a aussitôt reconnu et il a cru en lui. Et vous, vous avez oublié qu'il est le maître de la vie ! O larron, crie du haut de ta croix. Ta conscience est chargée de crimes : n'importe ! Convaincs d'infidélité des saints. Que disent les uns? « Pour nous, nous espérions qu'il rachèterait Israël ». Que dit l'autre ? « Seigneur, souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (1) ». Vous espériez donc qu'il rachèterait Israël. O disciples, s'il doit racheter Israël, vous avez faibli mais comme il vous a raffermis, il ne vous a pas abandonnés. Celui qui est devenu votre compagnon de route, s'est fait lui-même votre voie (2). Mais alors n'était pas là cet apôtre Pierre qui a dit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ». Il n'était pas avec eux. Avant la mort du Sauveur, il pensait que le Christ, n'importe où il fût, se trouvait avec ses Apôtres ; mais, au moment de la Passion, il le nia, puis il pleura quand Jésus eut jeté sur lui ses regards. Maintenant que le Christ a été crucifié et qu'il est mort... Peut-être le pensait-il encore, lorsque les Juifs l'insultaient et lui disaient: « S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de sa croix, et nous croyons en lui (3) ». Peut-être le pensait-il encore, lorsque les disciples lui disaient eux-mêmes; non pour l'insulter, mais pour l'en conjurer, de descendre de sa croix. Mais quand il eut vu que le Christ, au lieu de descendre de sa croix, rendait l'esprit; quand il l'eut vu mourir sur la croix comme meurent les autres hommes; lorsque Jésus fut enveloppé dans un suaire et enseveli, et que ses disciples perdirent confiance, alors Pierre lui-même se découragea comme eux. Aussi l'évangéliste Marc dit-il qu'après sa résurrection le Sauveur « apparut aux femmes et leur dit : Allez annoncer aux disciples et à Pierre que je suis ressuscité d'entre les morts (4) ». En effet, il s'était déjà montré aux saintes femmes; elles s'en retournèrent donc, et annoncèrent aux disciples que des anges leur étaient apparus et leur avaient dit : « Pourquoi cherchez-vous

 

1. Luc, XXIII, 42. — 2. Jean, XIV, 6. — 3. Matth. XXVII, 42. —  4. Marc, XVI, 7 ; Matth. XXVIII, 6.

 

un vivant parmi les morts ? il n'est point ici, il est ressuscité (1) », et qu'en effet elles n'avaient point trouvé son corps dans le tombeau. Voilà ce que disaient des femmes, et des hommes n'y croyaient pas ; voilà ce qu'elles annonçaient à des Apôtres : elles annonçaient à des Apôtres ce qu'était le Christ. Lorsqu'il chassait des esprits errants, du corps des possédés, ces esprits se tordaient en quelque sorte, sous l'effort de la douleur, et ils s'écriaient : « Qu'y a-t-il entre toi et nous, Jésus, Fils de Dieu? Pourquoi es-tu venu nous tourmenter avant le temps (2) ? »

5. Le Christ s'est donc ainsi fait connaître pour le Fils de Dieu : nous en avons pour témoins les âges passés, et, par là, j'entends les âges que n'a point connus le premier Adam; car, vous le savez, lorsque Dieu a créé le premier homme, celui-ci est sorti jeune homme d'entre ses mains ; sa vie n'a point commencé par l'enfance : au moment où il est venu à la vie, il était jeune homme, c'est-à-dire qu'il pouvait engendrer, puisque le Seigneur lui a dit: « Croissez et multipliez-vous remplissez la terre (3) ». Mais le Christ a parcouru l'âge de l'enfance avant d'arriver à l'âge mûr, où se trouvait Adam quand if fut créé : il est parvenu à cette époque de la vie ; et, dans le temps même du cinquième âge, où Adam se rendit coupable de prévarication et de désobéissance, il a commencé à subir les ignominies de sa passion. De même donc que, à l'instigation du diable, Adam avait criminellement porté la main sur le fruit de l'arbre défendu; de même, par l'arbre de sa croix, le Sauveur, poussant la patience jusqu'à l'excès, devait effacer les souillures de toutes nos fautes. Enfin Jésus-Christ a, du haut de sa croix et par toutes les parties de son corps, prononcé la condamnation de tous les membres qui avaient servi d'instruments à Adam pour cueillir le fruit du pommier mis en interdit. Le premier homme avait fait usage de ses pieds pour s'approcher de cet arbre maudit, et de ses mains pour prendre la pomme défendue : pour leur condamnation, les pieds et les mains de Jésus ont été cloués à son gibet. La bouche d'Adam avait servi à goûter un aliment pernicieux à son âme celle du Christ a été abreuvée de fiel et de vinaigre. Chez Adam, l'estomac avait été le réceptacle où s'était engloutie cette nourriture :

 

1. Matth. XXVIII, 6.— 2. Matth. VIII, 29. — 3. Gen. I, 28.

 

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chez le Christ, l'estomac a été percé d'un coup de lance, et du sang et de l'eau en ont coulé pour le salut des croyants. Dieu avait imprimé la beauté et placé une chevelure sur la tête d'Adam ; celle du Christ a été dérisoirement couronnée d'épines. Sur le visage du premier homme venaient se peindre toutes les impressions subies par les différents membres chargés de pourvoir à tous ses besoins : celui du Christ a été couvert de sales crachats et de soufflets donnés à la sourdine. Le diable avait poussé Adam à l'adorer, et, par conséquent, à se soumettre à lui et à courber le dos devant son nouveau maître : Pilate a fait déchirer le dos du Christ à coups de verges. Le Sauveur n'a voulu laisser aucun de ses membres à l'abri des tortures de sa passion, parce que, sous l'influence du démon, ceux d'Adam ne s'étaient nourris que des coupables convoitises des passions. Notre premier père a traversé les délicieux ombrages de la forêt; et notre Rédempteur, les cruelles tortures de sa passion. A tout cela qu'ajouterai-je ? Dans le Paradis, trois personnages, Adam, Eve, le démon; sur le Calvaire, trois autres, le Christ et deux larrons élevés eu croix, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Adam représentait le Christ, Eve le larron converti, le diable le larron impénitent et damné. Le jardin est devenu le théâtre du premier péché ; c'est sur la croix qu'a été accordé le premier pardon. Le voleur, q ni a criminellement porté la main sur le fruit défendu, a été chassé du Paradis, et le voleur, qui a heureusement enlevé le pardon de Dieu, est entré dans son royaume. Celui-là est sorti du jardin, qui a fait d'un arbre un instrument de mort, et celui-là est entré au ciel, qui a fait d'un arbre l'instrument de son salut. Mais afin de parvenir au royaume des cieux, le larron a fait violence à la puissance divine il en a triomphé, non par sa force physique, mais par l'ardeur de sa foi. Le Sauveur lui-même dit effectivement dans l'Evangile

« Le royaume des cieux souffre violence : les violents seuls le ravissent (1). » Y a-t-il rien de plus violent qu'un larron ?

6. O la précieuse mine de choses admirables ! Abraham lui-même n'a reçu aucune promesse verbale d'entrer au Paradis : sa foi ne lui a obtenu qu'un héritage terrestre : à aucun patriarche Dieu n'a dit qu'il obtiendrait

 

1. Matth. XI,12.

 

le Paradis. Examine avec un soin tout particulier, tous les livres de la loi, et tu le verras personne, avant le larron, n'a mérité que le ciel lui fût promis ; non, personne: ni Abraham, ni Isaac, ni Jacob, ni Moïse, ni les Prophètes, ni les Apôtres; plus privilégié qu'eux tous, le larron seul a obtenu cette faveur. Ecoute cette parole dit Christ, qui n'est parvenue qu'à ses seules oreilles : « En vérité, en vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis (1) ». Pour Abraham, Dieu l'appela, disant: « Sors de ton pays et de ta famille (2) ». Mais au lieu de lui dire : Aujourd'hui tu auras en partage le Paradis, il s'exprima ainsi : « Tu viendras dans la contrée que je te montrerai (3) ». Isaac s'est montré obéissant à l'égard de son père jusqu'à s'offrir comme victime à ses coups : pour toute récompense, il est devenu la figure du Christ. Après avoir lutté contre un ange revêtu d'une forme humaine, Jacob a affirmé avoir vu Dieu : « J'ai vu », dit-il, « le Seigneur face à face, et mon âme a été sauvée (4) ». Quant à Moïse, il a reçu la loi avec la promesse d'hériter des biens; de la terre ; mais jamais, avant le larron , la promesse du Paradis n'a été faite à personne.

7. Il est donc nécessaire de chercher à savoir pourquoi l'héritage du Paradis a été concédé au larron de préférence à tous ces autres personnages, pourtant si distingués par leur foi. Nous l'avons dit, « Abraham a cru à Dieu (5) »; mais les conditions dans lesquelles il se trouvait, étaient bien différentes quand il a cru à Dieu, le Seigneur lui parlait du haut du ciel, lui communiquait ses ordres par le ministère des saints anges, et lui donnait, de sa propre personne, connaissance de sa volonté. Isaïe a cru à Dieu, mais Dieu lui apparaissait assis dans le ciel, comme il le dit lui-même : « Je vis Adonaï assis sur un  trône haut et élevé (6) ». Ezéchiel a cru à Dieu, mais après l'avoir aperçu au-dessus des Chérubins (7). Zacharie a cru à Dieu, et il « a dit ceci : Je vis le grand-prêtre Jésus se tenant au-dessus de l'autel du Seigneur (8) ». Les autres Prophètes ont aussi cru à Dieu, mais parce qu'autant qu'il est possible à un homme de voir Dieu, ils le voyaient tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, et qu'il leur parlait. Nous vous l'avons fait

 

1. Luc, XXIII, 13. — 2. Gen, XII, 1.— 3. Ibid. — 4. Id. XXXII, 30.— 5. Id. XV, 6. — 6. Isaïe, VI, 1. — 7. Ezéch. X, 4.— 8. Zach. III, I.

 

 

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remarquer: Moïse lui-même a cru à Dieu, mais, ne l'oublions pas, le Seigneur faisait entendre sa voix au milieu des éclairs, des tonnerres, et des éclats de la trompette: il n'en eût pas fallu davantage pour amener à la foi même des infidèles. En vous parlant ainsi, je n'ai nullement l'intention de rabaisser ces grands et saints personnages ; je ne veux qu'exalter le mérite du larron, qui, par un seul acte de foi, est devenu digne d'entrer au Paradis. Quand le larron a vu le Dieu Sauveur, il s'en fallait de beaucoup que Jésus fût assis sur un trône royal ou adoré dans un temple : il ne parlait point du haut du ciel, il ne faisait exécuter aucun ordre parles anges; non, ce n'est point de pareils prodiges qui se sont offerts aux regards du larron et l'ont aidé à croire à la réalité des choses. Le larron a vu le Christ partager le supplice de deux brigands; voilà tout. Il l'a vu dans les tortures, et il l'a adoré comme s'il eût été au sein de la gloire. Il l'a vu attaché à la croix, et il l'a prié comme s'il eût été assis dans le ciel. Il l'a vu condamné et élevé en croix, et il l'a invoqué comme son roi. Il l'a vu, il a cru en lui, au moment où la, foi des Apôtres était ébranlée aussi a-t-il mérité que le Paradis lui fût promis. Pourtant, quand il a cru, qu'a-t-il dit? « Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (1) ». O larron, à qui dis-tu : Votre royaume ? Hé quoi ! tu vois un crucifié, et tu le proclames roi? Tu as sous les; yeux le spectacle d'un homme attaché à une croix, et tes pensées se portent vers le royaume des cieux? Est-ce que, sans faire trêve à. ton métier de brigand, tu as pris le temps de lire les Ecritures? Est-ce que, tout en commettant des homicides, tu as eu le temps d'écouter les Prophètes? Tous les jours, tu étais occupé à verser le sang de tes semblables, et tu as eu le loisir de prêter l'oreille à la parole de Dieu ? Qui est-ce qui t'a appris à devenir ainsi philosophe? C'est la croix, devenue l'instrument de ton supplice, qui te fait reconnaître et proclamer le triomphe du Christ. Bien qu'ils sachent la loi et qu'ils aient lu les Prophètes, les Juifs le crucifient; et toi, qui ne connais rien ni à la loi ni aux Prophètes, tu vois le Christ condamné avec toi et tu le proclames Dieu ! Tu le vois crucifié, et tu l'adores ! Qui est-ce qui t'a appris les oracles relatifs à sa personne,

 

1. Luc, XXIII,

 

pour que tu annonces hautement l'entrée prochaine, dans son royaume, de celui qui partage sous tes yeux tes douleurs? — La loi, me répond-il, ne m'a rien appris, les Prophètes ne m'ont rien annoncé; mais le Seigneur, qui était devant moi, m'a regardé, et son regard a percé jusqu'au fond de mon coeur. Oui, sans doute, je l'ai vu crucifié, mais, aussi, j'ai senti la terre trembler ; j'ai compris que les éléments se révoltaient contre le parricide des Juifs; j'ai compris tout cela, et j'ai reconnu que le Christ était un roi descendu des cieux. En me considérant moi-même, en reportant mes souvenirs sur les actions de ma vie, j'ai bien vu toute la justice de la sentence de mort prononcée contre moi et exécutée alors sur la croix; mais quand j'ai entendu mon compagnon en scélératesse s'écrier: « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix et sauve-nous avec toi (1) » ; quand j'ai entendu les blasphèmes de mon voisin, je me suis dit: Voilà le diable ! A l'heure de la tentation, il avait dit au Sauveur : « Du haut du pinacle du temple, jette-toi en bas (2) ». C'était donc encore lui qui s'écriait: «Descends du gibet de la croix ! » Je me suis alors opposé à lui autant que possible. Mais il ne savait pas ce que je sais; sans cela, il aurait gardé le silence. ce qu'il disait, le diable le poussait à le dire. J'ignorais moi-même qui était le Christ ; jamais parole divine ne m'avait instruit à cet égard; je n'avais pas appris à le connaître pour être à même de le défendre ; mais le Seigneur se trouvait entre nous deux; car « il a été compté parmi les scélérats (3) ». Comme un juste juge, il nous a entendus et jugés : du haut de sa croix, comme du haut d'un tribunal, il a rendu une sentence en vertu de laquelle son insulteur a été condamné et son adorateur absous.

8. Que les blasphémateurs de Jésus tremblent donc, et que ceux qui croient en lui se réjouissent ! Car, désormais, le Christ viendra dans sa gloire. Aussi, mes frères, croyons, nous aussi, en toute humilité de coeur, qu'il a souffert, qu'il a été crucifié et enseveli, et qu'il est ressuscité d'entre les morts, le troisième jour. Confessons notre foi, afin que nous méritions d'entrer dans le Paradis de Notre-Seigneur et Sauveur avec le larron fidèle.

 

1. Matth. XXVII, 40. — 2. Luc, IV, 9. — 3. Id. XXII, 37.

 

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SOIXANTE ET UNIÈME SERMON. POUR LES JOURS D'APRÈS PAQUES.

 

ANALYSE. — 1. Entre saint Jean et saint Luc il n'y a aucune discordance par rapport à l'absence de Thomas. — 2. Les doutes de Thomas ne font que confirmer notre foi. — 3. Pourquoi le Christ a conservé la marque de ses plaies ? — 4. Les choses qu'on ne voit passant l'objet de la foi. — 5. Conclusion.

 

1. Thomas, l'un des douze, etc. (1). Ici se présente une difficulté : Pourquoi l'évangéliste Jean dit-il que Thomas n'était pas avec les autres disciples, le jour de la résurrection, quand le Seigneur leur apparut, tandis que, au rapport de Luc, les deux disciples de Jésus, en venant du bourg nommé Emmaüs, «trouvèrent les onze Apôtres assemblés, avec ceux qui les suivaient et les saintes femmes? Tous disaient : Le Seigneur est véritablement ressuscité, et il a apparu à Simon. Et eux racontaient ce qui leur était arrivé en chemin, et comme ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Jésus parut au milieu d'eux (2) » . Cette difficulté peut se résoudre ainsi : Quand ces deux disciples revinrent et trouvèrent les autres qui disaient: « Le Seigneur est ressuscité, et il a apparu à Simon », au moment où ils racontaient ce qui leur était arrivé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain, pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Thomas était peut-être sorti de l'assemblée pour quelque motif impérieux et pressant immédiatement après son départ, le Sauveur aurait apparu au milieu de ses disciples. Voilà pourquoi ceux qui étaient là lui dirent « Nous avons vu le Seigneur » ; et il leur répondit : « Si je ne vois, dans ses mains, la marque des clous, je ne croirai pas (3) ».

2. Il faut donc chercher à savoir pour quel motif le Seigneur a permis qu'un disciple, choisi par lui, élevât des doutes sur la réalité de sa résurrection. Cela n'a pas eu lieu sans raison, mais cela s'est accompli à cause de nous, qui sommes venus à la foi après l'ascension de Jésus-Christ. Les doutes de Thomas nous sont devenus plus utiles que la

 

1. Jean, XX, 34.— 2. Luc, XXIV, 33-36.— 3. Jean, XX, 25.

 

facilité avec laquelle Marie a cru ; en effet, quand nous lisons, dans le récit de l'Evangéliste, que Thomas n'a reconnu le Christ qu'après l'avoir palpé, il nous est impossible de conserver le moindre doute. Le Sauveur a voulu un disciple qui se montrerait incrédule au sujet de sa résurrection, sans persévérer néanmoins dans son incrédulité, comme il a voulu que sa mère eût un époux terrestre sans, toutefois, en être jamais connue d'une manière charnelle ; dans les deux cas, le motif a été le même : le bienheureux Joseph devait être un incorruptible gardien de la pureté sans tache de Marie, et son témoin fidèle envoyé par le ciel ; Thomas était aussi destiné à affirmer, d'une manière positive, le fait de sa résurrection.

3. « Porte ici ton doigt (1) », c'est-à-dire; palpe les cicatrices de mes blessures. Les Gentils trouvent en cela une occasion de tourner les chrétiens en ridicule. Si votre Dieu, disent-ils, au lieu de faire disparaître les cicatrices de son corps, les a portées jusque dans le ciel, comme vous le prétendez, n'êtes-vous pas téméraires de croire qu'après votre mort il transformera vos corps ? Voici ce qu'il faut leur répondre : Celui qui a fait plus, suivant ce que nous avons dit, a remis à un autre temps pour faire moins. Le Sauveur a ainsi agi, d'abord, pour éclairer la foi de ses disciples et la nôtre, et nous la rendre salutaire : il a voulu aussi pouvoir, en entrant dans le ciel, montrer à Dieu son Père ce qu'il avait enduré pour nous de tortures, et le provoquer, par là, à se montrer miséricordieux à notre égard. Il en serait de même du soldat qu'un roi enverrait à la bataille pour tuer ses ennemis : supposé que ce

 

1. Jean, XX, 27.

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soldat engageât la lutte et y reçût une multitude de blessures : quand il reviendrait triomphant, le roi le remercierait avec empressement et confierait le soin de le guérir aux plus habiles médecins ; mais si ces hommes de l'art lui disaient : Veux-tu que nous te guérissions de manière à laisser toujours paraître tes cicatrices ? il répondrait évidemment : Oui, je le veux ; car lorsque mes concitoyens me verront, ils me rendront grâces. Voilà, par comparaison, ce qu'il en est de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

4. « Et ne sois plus incrédule, mais fidèle (1)». La foi consiste à croire ce que tu n'as pas vu. La divinité du Fils de Dieu est invisible ; aussi Jean dit-il : « Personne n'a jamais vu Dieu (2) ». Quand Moïse, l'ami de Dieu, voulut le voir, il lui dit : « Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vous, faites que je vous voie clairement et que je vous connaisse (3) ». « Le Seigneur lui répondit: L'homme ne me verra point sans mourir (4) ». C'est-à-dire, je suis invisible pour tout homme mortel. Au dire d'un docteur, les anges eux-mêmes, bien qu'ils se trouvent en présence de Dieu, ne voient sa divinité qu'autant que cela est nécessaire à leur salut. Et Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! (5) » Le bienheureux Thomas était un homme, et il voyait un Homme-Dieu : il a vu l'homme, et il a

 

1. Jean, XX, 27. — 2. I Jean, IV, 12. — 3. Exod. XXXIII, 12. — 4. Ibid. 20. — 5. Jean, XX, 28.

 

reconnu en lui un vrai Dieu. « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru (1) ». Nous voilà bien désignés dans ce passage , nous Gentils qui n'avons pas vu Notre-Seigneur Jésus-Christ incarné et mourant, et qui le reconnaissons, néanmoins, pour un vrai Dieu et un vrai homme. Pourquoi le Sauveur a-t-il employé le passé au lieu du futur? Parce que ce qui est passé pour les hommes reste toujours présent devant Dieu. Voilà toujours comme s'exprime la sainte Ecriture.

5. « Jésus a fait, en présence de ses disciples, plusieurs autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre (2) ». Par ce livre, nous pouvons entendre le livre des quatre Evangiles. Pourquoi tous ces miracles n'ont-ils pas été écrits ? Parce que, s'ils l'avaient été , ils auraient semblé incroyables aux hommes et dépassé les bornes de leur intelligence. « Mais ceux-ci ont été écrits, afin que vous croyez que Jésus est le Christ, Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom (3) ». Tout homme qui possède la vraie foi, et qui eu rehausse l'éclat par ses bonnes oeuvres a-t-il la vie ? Quelle est cette vie ? C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ; car il a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie (4) ». Daigne le Seigneur nous faire parvenir à la contemplation de cette vie.

 

1. Jean, XX, 29. — 2. Ibid. 30. — 3. Ibid. 31. — 4. Id. XIV, 6.

 

 

SOIXANTE-DEUXIÈME SERMON. SUR L'ALLELUIA.

 

ANALYSE.— 1. Le mot hébreu Alleluia a trois sens. Il signifie : — 2. Premièrement : Chantez les louanges de Celui qu est ; — 3. Secondement : O Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un; — 4. Troisièmement : Louez le Seigneur.

 

1. Le mot hébreu qui retentit sans cesse dans l'Eglise,c'est-à-dire l'Alieluia, nous invite mes bien-aimés, à louer Dieu et à confesser la vraie . foi. Dans notre langue, ce mot hébreu, Alleluia, signifie: Chantez les louanges de celui qui est; ou bien : O Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un, ou plutôt. Louez le Seigneur. Autant de choses nécessaires à notre salut et à notre foi. 2. Nous devons chanter les louanges de (747) celui qui est, ou parce que nous avons nous-mêmes chanté, ou parce que nos ancêtres ont longtemps chanté les louanges de ceux qui ne sont pas, c'est-à-dire des dieux des nations et des idoles. Mais puisque nous sommes venus à la foi et à la connaissance du vrai Dieu, nous avons commencé à louer celui qui est, ou, en d'autres termes, le Dieu tout-puissant, qui a créé le ciel et la terre, qui nous a tirés nous-mêmes du néant; et qui a parlé à Moise en ces termes: « Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous (1) ». C'est le Dieu qui a toujours été, qui n'a jamais eu de commencement, qui demeure éternellement et n'aura jamais de fin. A lui appartient, de droit et en toute justice, l'expression de nos hommages; car ce que nous sommes, notre vie même, est l'effet, non pas de notre volonté ou de notre puissance, mais de sa bonté toute miséricordieuse. Ce Dieu infini et bienfaisant, qui a été et qui est toujours, doit donc recevoir de nous des louanges dignes de lui et proportionnées à sa grandeur : oui, nous devons le proclamer éternel, tout-puissant, immense, auteur du monde, sauveur de l'univers ; oui, nous devons le dire hautement : il a tant aimé les hommes, qu'il est allé jusqu'à livrer son Fils pour leur salut ; car nous lisons ces paroles dans l'Evangile : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui ne périssent pas, mais qu'ils aient la vie éternelle (2) ».

3.Alleluia signifie donc: Chantez à celui qui est ; il signifie encore : Louez le Seigneur, ou bien : ô Dieu, bénissez-nous tous ensemble, comme ne faisant qu'un. Pour peu que nous y soyons attentifs, il nous est facile de remarquer combien ce sens est d'accord avec notre foi et notre salut. Nous prions, quand nous disons: Alleluia, que le Seigneur nous bénisse tous ensemble comme ne faisant qu'un. Si, tous ensemble, nous ne faisons qu'un par la foi, la paix, la concorde, l'unanimité de sentiments, nous pouvons louer le Seigneur d'une manière digne de lui; nous méritons qu'il nous bénisse tous ensemble. Car voici ce qui est écrit : « Qu'il est bon, qu'il est doux, pour des frères, d'habiter ensemble (3) » . Et encore : « C'est lui qui fait habiter plusieurs dans une seule maison ». Le Seigneur nous

 

1. Exod. III, 14. — 2. Jean, III, 16. — 3. Ps. CXXXIII, 1. — 4. Ps. LXVII, 7.

 

comble donc de ses bénédictions, si, tous ensemble, nous ne faisons qu'un, c'est-à-dire si nous demeurons dans l'unité de foi, dans la concorde et la paix, dans les affectueux sentiments de la charité, selon le conseil et les avertissements de l'Apôtre : « Je vous en conjure », dit-il, « ayez tous une même manière de voir : ne souffrez point de divisions parmi vous, mais soyez tous parfaitement unis ensemble dans le même esprit et les mêmes sentiments (1)». Si l'on rencontre parmi nous de la discorde, des déchirements, des dissensions, nous ne sommes pas dignes des bénédictions d'en haut ; et nous ne pouvons louer Dieu d'une manière digne de lui, tant que nous persévérons en d'aussi mauvais sentiments. Alors pouvons-nous répondre avec confiance, dans la langue de nos pères : Alleluia, c'est-à-dire, ô Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un ? Pouvons-nous mériter d'être bénis de Dieu tous ensemble et chanter dignement ses louanges ? Evidemment non. Le droit de répondre : Alleluia, n'appartient donc ni aux hérétiques, ni aux schismatiques, ni à aucun des adversaires de l'unité de l'Eglise , parce qu'ils ne se trouvent pas tous ensemble , comme  ne faisant qu'un dans le sein de l'Eglise. Notre-Seigneur lui-même le déclare dans l'Evangile ; voici ses paroles « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi; et celui qui n'amasse pas avec moi dissipe (2)». Le propre du Christ est de former un seul tout ; celui du diable est de diviser et de disperser. Celui qui aune l'unité de l'Eglise suit le Christ, et celui qui se complaît dans la division marche sur les traces du diable, parce que le diable est l'auteur de la division ; c'est pourquoi Salomon a dit : « Il y a temps pour diviser et temps pour unir (3) ». Depuis longtemps le diable nous a divisés; mais, plus tard, viendra le temps où le Christ nous réunira de nouveau. Aussi devons-nous éviter et fuir la discorde, puisque nous savons que le diable en est l'auteur, comme nous devons nous attacher à la paix et à l'unité de l'Eglise ; c'est ainsi que nous pourrons répondre dignement et avec justice, Alleluia, c'est-à-dire : Louez le Seigneur; ou bien : ô Dieu, bénissez-nous tous comme ne faisant qu'un.

4. Voyez quelle grâce ce sens nous signale ! Chacun de nous répond en son particulier

 

1. Cor. I, 10.— 2. Luc, XI, 23. — 3. Ecclé. III, 5.

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Alleluia ; par là nous sollicitons une bénédiction commune à tous, afin que chacun de nous ait sa part dans la bénédiction accordée à l'ensemble. Nous formons tous, en effet, un seul corps, le corps de l'Eglise ; c'est pourquoi nous devons tous n'avoir qu'une voix et qu'une âme : C'est-à-dire, nous devons tous nous unir dans la même foi, la même espérance, la même charité pour louer Dieu; voilà aussi pourquoi Dieu daigne recevoir les hommages des justes et refuse ceux des impies et des pécheurs : il accepte ceux des catholiques et repousse ceux des hérétiques : il se montre sensible à ceux des fidèles, et insensible à ceux des infidèles. Agissons donc, conduisons-nous de manière à être dignes de louer Dieu et de voir s'appliquer à nous cette parole du Prophète : « Enfants, louez le Seigneur : louez son saint nom (1) ». Nous nous rendrons réellement à cette invitation, si nous obéissons avec fidélité, et en toutes choses, à la volonté de Dieu et à ses préceptes, moyennant la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'honneur pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

1. Ps. CXII, 1.

 

Traduction de MM. les abbés BARDOT et AUBERT.

 

FIN DU TOME ONZIÈME.

 

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