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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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DEUXIÈME TRAITÉ.

DEPUIS L’ENDROIT OU IL EST ÉCRIT : « IL Y EUT UN HOMME ENVOYÉ DE DIEU, NOMMÉ JEAN », JUSQU’A « PLEIN DE GRÂCE ET DE VÉRITÉ ». (Chap. I, 6-14.)

SAINT JEAN, PRÉCURSEUR DU CHRIST.

 

L’homme ne saurait, ni par lui-même, ni par un autre moyen humain, se faire une idée de la nature du Verbe; mais pour l’instruire, le Fils de Dieu s’est fait chair et est mort sur use croix. Il est la lumière véritable; néanmoins, afin de n’être pas méconnu, il a envoyé devant lui une lampe destinée à ménager la faiblesse de nos yeux et à nous faire voir ce soleil qui éclaire le monde, ce maître qui le gouverne. Malgré cela plusieurs ne l’ont pas reçu; pour ceux qui lui ont fait bon accueil, ils sont devenus par la grâce de l’incarnation les enfants adoptifs de Dieu, et ils ont reconnu en Jésus-Christ le Fils de l’Eternel.

 

1. Il est bon, mes frères, lorsque nous nous appliquons à étudier les divines Ecritures, principalement le saint Evangile, de n’omettre autant que possible aucun passage, afin de nous en nourrir selon notre capacité, et de nous faire part ensuite de ce qui nous a été donné. Il nous souvient d’avoir expliqué hier, dimanche, les paroles du premier chapitre, c’est-à-dire : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait. Ce qui a été fait est vie en lui ; et la vie était la lumière des hommes. Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise ». Si je ne me trompe, voilà jusqu’où nous avons poussé nos explications; tous ceux qui se trouvaient ici s’en souviennent ; pour nous, qui étiez absents, croyez à ma parole et à celle des personnes qui ont bien voulu venir nous entendre. Il nous est impossible de revenir sans cesse sur nos pas; car nous deviendrions ennuyeux, si, sous prétexte de ne point priver les absents d’hier, nous répétons ce que nous avons déjà dit devant ceux qui étaient alors présents, et qui désirent entendre la suite. Daignent donc les personnes gui n’ont pas assisté à notre première dissertation, ne point exiger de nous un retour en arrière, et se mettre avec les autres à écouter ce que nous devons dire aujourd’hui.

2. Voici la suite : « Il y eut un homme ennoyé de Dieu, qui s’appelait Jean ». Aussi bien ce qui a été dit plus haut, mes très-chers frères, a été dit de l’ineffable divinité du

Verbe, et dans un langage presque ineffable. En effet, qui pourra comprendre: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ? » Afin que ce nom de Verbe ne te semble pas commun, en raison de l’habitude où l’on est de prononcer tous les jours des verbes, Jean ajoute : « Le Verbe était Dieu ». C’est de ce même Verbe que nous avons abondamment parlé hier. Dieu veuille que de tant de paroles, quelques-unes au moins aient trouvé accès jusqu’à votre coeur. « Au commencement était le Verbe». Il est toujours le même, toujours de la même manière ; ce qu’il est, il l’est toujours, il ne peut changer; être ainsi c’est être. Etre, voilà son nom. Il l’a dit à son serviteur Moïse : «Je suis celui qui suis ». Et encore: « Celui qui est m’a envoyé (1)». Encore une fois, qui est-ce qui pourra le comprendre, quand on voit que ce qui est mortel est changeant ; non seu1ement les corps sont soumis à des modifications diverses , comme naître, croître, s’affaiblir, mourir ; les âmes elles-mêmes s’étendent et se déchirent sous l’effort des désirs qui les sollicitent en sens contraires; quand on voit les hommes capables de percevoir la sagesse, s’ils se soumettent à l’influence de sa lumière et de sa chaleur, capables aussi de la perdre, si leurs affections déréglées les en éloignent? Quand donc vous voyez tant de vicissitudes en toutes choses , de quel oeil pouvez-vous considérer ce qui est? Ne vous semble-t-il pas placé bien au-dessus des êtres qui sont comme s’ils n’étaient pas? Encore une fois, qui pourra le comprendre? De quelque

 

1. Exod. III, 14.

 

324

 

façon qu’il emploie les forces de son esprit pour s’élever de son mieux jusqu’à ce qui est, n’importe de quelle manière et dans quelle proportion il puisse le faire, un homme sera-t-il jamais capable d’y parvenir ? Ainsi en est-il de celui qui voit de loin sa patrie, mais qui en est séparé par la mer ; il a beau voir le but où il doit diriger ses pas, les moyens lui manquent pour s’y transporter. Pareillement nous voulons parvenir à cette patrie permanente où se trouve ce qui est véritablement, parce que seul il est toujours de telle façon qu’il ne peut jamais cesser d’être. Entre elle et nous s’étend la mer du siècle présent qu’il nous faut traverser; toutefois dès maintenant nous voyons où nous allons; mais plusieurs ne le voient même pas. Afin de nous procurer le moyen d’y parvenir, celui-là est venu vers qui nous voulions aller. Et qu’a-t-il fait? Il a préparé un navire sur lequel nous pourrons traverser la mer. Personne, en effet, ne peut traverser la mer de ce siècle, à moins que la croix de Jésus-Christ ne le porte. Celui-là même dont la vue est faible s’attache parfois à cette croix : que le chrétien, même celui qui est incapable d’apercevoir de loin le terme de son voyage ne s’en dessaisisse point, et elle le conduira au port.

3. Voici donc, mes Frères, ce que j’ai eu dessein d’insinuer à vos coeurs: Si vous voulez vivre avec piété et chrétiennement, attachez-vous à Jésus-Christ selon ce qu’il s’est fait pour nous afin de parvenir à lui selon ce qu’il est et selon ce qu’il était. Il s’est approché de nous, afin de devenir tel pour nous; il est devenu tel, afin que les faibles soient portés par lui, qu’ils traversent la mer et parviennent à la patrie où tout navire cessera d’être nécessaire, parce qu’il n’y aura plus de mer à franchir. Il vaut donc mieux ne pas voir en esprit celui qui est, et cependant ne pas se séparer de la croix de Jésus-Christ, que le voir en esprit et mépriser la croix du Sauveur. Il est préférable encore, et singulièrement meilleur, devoir, s’il est possible, où il faut aller, et de se tenir attaché à ce qui peut nous y porter. C’est ce qu’ont pu faire ces grandes âmes appelées du nom de montagnes, éclairées plus que toutes les autres de la lumière de la justice. Elles ont pu le faire, et elles ont vu ce qui est. Car c’est pour l’avoir vu que Jean disait : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu», Elles l’ont vu et, pour parvenir à ce qu’elles voyaient de loin, elles ne se sont pas dessaisies de la croix de Jésus-Christ, elles n’ont pas méprisé ses abaissements. Pour les petits qui n’ont pas la nième intelligence, s’ils ne restent pas étrangers à la croix, à la passion et, à la résurrection de Jésus-Christ, le navire qui mène au port ceux qui voient, les conduira eux-mêmes à ce qu’ils ne voient pas.

4. Mais certains sages de ce monde ont existé, qui ont cherché le Créateur par l’intermédiaire de la créature; car on peut le trouver par ce moyen, suivant cette formelle déclaration de l’Apôtre: « Ce qui est invisible en Dieu est vu et compris par ce qu’il a fait depuis le commencement du monde; comme aussi sa puissance éternelle et sa divinité, en sorte qu’ils sont inexcusables ». Et ensuite : « Parce qu’ayant connu Dieu »; il ne dit pas: parce qu’ils ne l’ont pas connu, mais bien : « parce qu’ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâces , mais ils se sont évanouis en leurs pensées, leur coeur s’est obscurci et est demeuré sans intelligence ». Comment obscurci? Il continue et dit plus ouvertement : « Se vantant d’être sages, « ils sont devenus fous n. Ils ont vu où il fallait venir; mais, ingrats à l’égard de celui qui leur avait donné de le voir, ils ont voulu s’attribuer ce qu’ils avaient vu et, devenus orgueilleux, ils ont mérité de le perdre;après quoi ils se sont tournés vers les idoles, les simulacres et le culte du démon, ils ont adoré la créature et méprisé le Créateur. A la vérité, ils étaient déjà brisés quand ils ont fait ces choses; mais ils s’étaient vu briser parce qu’ils étaient devenus des orgueilleux, et, parce qu’ils s’étaient abandonnés à l’orgueil, ils s’étaient vantés d’être sages. Ceux dont Paul a dit: « Parce qu’ayant connu Dieu », ont donc vu ce que dit Jean, c’est-à-dire que toutes choses ont été faites par le Verbe. Car on trouve cette vérité dans les livres des philosophes; on y voit aussi que Dieu a un Fils unique par lequel toutes choses existent. Ils ont pu voir ce qui est, mais ils ont vu de loin; ils n’ont pas voulu s’attacher aux abaissements de Jésus-Christ; montés sur ce navire ils seraient parvenus sûrement à ce qu’ils avaient pu voir de loin. Mais la Croix de Jésus-

 

1. Rom. I, 20-22.

 

Christ leur a inspiré du dégoût. Il faut passer la mer, et le bois qui te porte tu le méprises? O sagesse orgueilleuse, tu te moques de Jésus crucifie! Mais c’est celui la même que tu as vu de loin! « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ». Mais pourquoi a-t-il été crucifié ? Parce que le bois de ses abaissements t’était nécessaire. Pour toi, tu étais enflé d’orgueil; tu te trouvais jeté à une distance énorme de la patrie, les flots de ce siècle te coupaient le chemin qui conduit à la patrie, tu n’avais pas d’autre ressource que d’y être porté sur le navire. Ingrat, tu te moques de celui qui vient à toi pour faciliter ton retour! Il s’est fait la voie, et la voie au travers des flots. De là vient qu’il a marché sur la mer (1), pour montrer que sur la mer était la voie. Mais toi, qui ne peux comme lui marcher sur la mer, fais-toi porter par le vaisseau, par le bois de la croix ; crois-tu au Crucifié et tu pourras arriver. C’est pour toi qu’il a été crucifié, afin de t’apprendre l’humilité, et aussi parce que s’il était venu comme Dieu, il ne serait pas venu pour ceux qui ne pouvaient voir Dieu. Il n’est donc pas venu du ciel, il n’y est pas retourné en tant que Dieu, puisque comme tel il est partout et n’est renfermé nulle part. Comment donc est-il venu? Tel qu’il nous a apparu, avec la nature humaine.

5. Aussi, parce qu’il était un homme, mais un homme en qui Dieu était caché, il a envoyé devant lui un homme extraordinaire dont le témoignage le fit reconnaître comme étant une nature supérieure à celle de l’homme. Quel était ce personnage extraordinaire? « Il y eut un homme ». Comment pouvait-il dire la vérité sur Dieu ? « Il était envoyé de Dieu ». Son nom? « Il s’appelait Jean ». Pourquoi est-il venu? « Il est venu pour rendre témoignage, pour rendre témoignage de la lumière, afin que tous crussent par lui». Qui était-il pour rendre témoignage de la lumière? C’était quelque chose de grand, grand mérite, grande grâce, grande élévation! Admirez-le, oui, admirez-le, mais admirez-le comme une montagne. Or, une montagne demeure dans les ténèbres, à moins que la lumière ne vienne l’éclairer de ses rayons. Ainsi, n’admirez Jean que pour entendre ce qui suit : « Il n’était pas la lumière », de peur que, prenant la montagne pour la lumière, tu y trouves non pas la

 

1. Matth, XIV, 25.

 

consolation, mais le naufrage. Mais que dois-tu admirer? La montagne comme montagne. Cependant dresse-toi vers celui qui illumine la montagne, élevée pour recevoir la première les rayons de la lumière et la refléter ensuite à tes yeux. Donc, « il n’était pas la lumière».

6. Pourquoi donc est-il venu? « Pour rendre témoignage de la lumière ». Pourquoi ce témoignage ? « Afin que tous crussent en lui ». Quelle était cette lumière dont il devait rendre témoignage ? « Il était la lumière véritable ». Pourquoi l’Evangéliste a-t-il ajouté le mot véritable ? Parce que l’homme éclairé est appelé lumière, tandis que la lumière véritable est celle qui éclaire. En effet, nos yeux sont aussi appelés lumières; et cependant, si de nuit on n’allume pas une lampe, ou si de jour le soleil ne se rencontre pas, c’est inutilement que ces lumières sont ouvertes. Ainsi Jean était la lumière, mais non la lumière véritable; parce que, avant d’être éclairé, il était ténèbres, et que, après avoir été éclairé, il est devenu lumière. S’il n’avait pas reçu les rayons de la lumière, il serait resté ténèbres, comme tous les impies auxquels, même après leur conversion à la foi, l’Apôtre disait : « Autrefois, vous étiez ténèbres». Cependant, parce qu’ils avaient reçu la foi, qu’ajoutait-il? « Maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur (1) ». S’il n’avait pas ajouté : « Dans le Seigneur », nous n’aurions pas compris ce qu’il voulait dire. « Vous êtes », disait-il, « lumière dans le Seigneur». Vous étiez ténèbres, mais noms dans le Seigneur; car « autrefois vous étiez ténèbres »; là il n’ajoute pas dans le Seigneur. Donc vous étiez ténèbres en vous, et lumière dans le Seigneur. Ainsi, « Jean n’était pas la lumière, mais il était venu pour en rendre témoignage ».

7. Mais la lumière même, où est-elle? « Il était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde ». S’il éclaire tout homme venant en ce monde, il éclairait aussi Jean; il éclairait donc celui par qui il voulait être montré. Que votre charité s’applique à m’entendre. Il venait à des esprits infirmes, à des coeurs blessés, à des âmes dont l’oeil était malade. Tel était l’objet de sa venue. Et comment l’âme aurait-elle pu voir ce qui a la perfection de l’être? De la manière dont il arrive souvent de connaître, par les

 

1 Ephés. V, 8.

 

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rayons tombés sur un corps étranger, le lever du soleil que nous ne pouvons encore voir de nos yeux. Comme ceux qui ont les yeux malades, sont capables de voir un mur, une montagne, un arbre, ou tout autre objet illuminé et éclairé par le soleil, et par le moyen de cette lumière autre que la sienne, de s’apercevoir qu’il est levé; ce que leur regard trop faible ne peut découvrir directement: ainsi tons ceux vers qui Jésus-Christ était venu étaient trop peu à même de le voir. Il a répandu son éclat sur Jean; et en avouant qu’il reçut les rayons et la lumière, qu’il n’était ni les rayons ni la lumière, Jean a fait connaître celui qui illumine, celui qui éclaire, celui qui remplit de sa plénitude. Et celui-là qui est-il? « Celui qui éclaire tout homme venant en ce monde ». Car si l’homme n’était déchu d’ailleurs, il n’aurait pas eu besoin d’être éclairé de la lumière; mais elle lui est nécessaire en ce monde, parce qu’il est déchu de l’endroit où il lui était loisible de l’avoir toujours.

8. Quoi donc? S’il est venu ici, où était-il? « Il était dans le monde ». Il était ici et il y est venu. Il y était par sa divinité, il y est venu var son incarnation; car, bien qu’il fût ici par sa divinité, les ignorants, les aveugles et les méchants ne pouvaient le voir. Les méchants sont les ténèbres dont il est écrit : « La « lumière luit dans les ténèbres,et les ténèbres « ne l’ont point comprise (1) ». Voici qu’il est ici à cette heure, et il y était, et il y est toujours; jamais il ne s’en éloigne, et il y est partout présent. Il te faut de quoi voir ce qui ne s’éloigne jamais de toi; il te faut ne pas t’éloigner du soleil qui remplit tous les lieux de sa présence. Pour ne pas être abandonné de lui, il ne faut jamais t’en séparer. Ne tombe pas et il ne disparaîtra pas; si tu tombes, il disparaît à tes yeux. Si tu demeures debout, il est présent devant toi; mais si tu n’es pas resté debout, souviens-toi d’où tu es tombé; d’où tu as été précipité par celui qui est tombé avant toi. Il t’a précipité, non par la force, non par la violence, mais par un acte de ta volonté. Car, si tu n’avais pas consenti au anal, tu serais debout, et tu aurais continué à être éclairé. Mais maintenant que tu es tombé et que tu as été blessé au coeur, comment cette lumière pourra-t-elle venir jusqu’à toi? Il est venu dans des conditions

 

1. I Jean, I, 5.

 

telles que tu fusses à même de le voir; et il s’est montré homme à ce point de rechercher

le témoignage d’un homme. Dieu a un homme pour témoin; mais c’est à cause de l’homme:

car nous sommes si faibles! Au moyen de la lampe nous cherchons le jour, puisque Jean

a été appelé une lampe, suivant ces paroles du Seigneur: « Il était une lampe ardente et luisante, et vous avez voulu pour un peu de temps vous réjouir à sa lumière; pour moi, j’ai un témoignage plus grand que celui de Jean (1)».

9. Il le montre donc; c’est pour les hommes qu’il a voulu qu’une lampe le fît voir; il l’a voulu pour exciter la foi de ceux qui devaient croire, et pour confondre par elle tous ses

ennemis. Ces ennemis c’étaient ceux qui lui demandaient pour le tenter : « Dites-nous: Par quel pouvoir faites-vous ces choses-là?  — Et moi, leur répondit-il, je vous adresserai seulement une question : Dites-moi: le baptême de Jean, d’où est-il? Du ciel, ou des hommes? Et ils furent troublés, et ils se dirent en eux-mêmes : Si nous répondons du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n’avez-vous pas cru à sa parole? » Car il avait rendu témoignage à Jésus-Christ, et il avait dit : « Je ne suis pas le Christ, mais c’est lui (2). « Si, au contraire, nous répondons des hommes, nous craignons que le peuple ne nous lapide, parce qu’on regardait Jean comme un Prophète ». Craignant d’être lapidés, mais craignant davantage encore de dire la vérité, ils répondirent par un mensonge à la vérité, mais l’iniquité se mentit à elle-même (3); car ils dirent: « Nous ne savons pas ». Et parce qu’ils n’avaient pas voulu le laisser pénétrer dans leur âme, parce qu’ils avaient nié ce qu’ils savaient ; le Sauveur ne s’ouvrit

pas non plus à eux, car ils n’avaient pas frappé. Il est dit, en effet : « Frappez et l’on vous ouvrira (4) ». Quant à eux, non-seulement ils n’avaient pas frappé pour qu’on leur ouvrît; mais, par leur mensonge, ils avaient même fermé la porte à leur propre détriment. Et moi, leur dit le Seigneur: « Je ne vous dis pas non plus par quel pouvoir je fais ces choses (5)». Ainsi furent-ils confondus par  Jean, et cette parole s’accomplit en eux: « J’ai préparé une lampe pour mon Christ, je couvrirai de confusion ses ennemis (6) ».

 

1.  Jean, V, 35, 36,— 2. Id. 1, 20, 27.— 3. Ps. XXVI, 12.— 4. Matth. VII, 7. —  5. Id. XXI, 23-27; Marc, XI, 28, 33; Luc, XX, 2, 8.— 6. Ps. CXXI, 17,18.

 

327

 

10. « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui ». Ne pense point qu’il était dans le monde, comme y est la terre, comme y est le ciel, comme y sont le soleil, la lune, les étoiles, comme y sont les arbres, les animaux, les hommes. Ce n’est pas ainsi qu’il était dans le monde. Mais comment y était-il? Comme un ouvrier qui gouverne ce qu’il a fait. Non, toutefois, qu’il ait fait son oeuvre comme un ouvrier fait la sienne : hors de l’ouvrier est le coffre qu’il façonne; ce coffre est placé dans un endroit autre que celui où il se trouve lui-même, pendant qu’il le fabrique: et bien que l’ouvrier se tienne à côté de son oeuvre, il est cependant ailleurs et en dehors de l’objet de son travail. Pour Dieu il est répandu dans le monde qu’il crée, il demeure dans toutes ses parties, il ne se retire nulle part ailleurs ; il n’est point placé au dehors du monde, pour le laisser en quelque sorte tomber de ses mains. Par la présence de sa majesté il fait ce qu’il fait, par sa présence il gouverne ce qu’il a fait. Ainsi il était donc dans le monde comme celui par qui a été fait le monde: « Car le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a pas connu ».

11. Qu’est-ce à dire : « Le monde a été fait par lui? » Le ciel, la terre et tout ce qui s’y trouve s’appellent le monde. En outre, et dans un autre sens on appelle de ce nom les amis du monde. « Le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a pas connu ». Quoi! les cieux n’ont point connu leur Créateur? les anges ne l’ont point connu? les astres ne l’ont point connu, lui dont les démons confessent là puissance? En tous lieux, toutes choses lui rendent témoignage. Mais qui sont ceux qui ne l’ont point connu? Ceux qui, aimant le monde, ont été appelés de ce nom; car où se trouvent nos affections, nous y habitons par le coeur. Aussi, dès lors qu’ils aimaient le monde, ils ont mérité le nom du lieu où ils avaient fixé leurs affections. Ainsi lorsque nous disons : Mauvaise est cette maison, ou bonne est cette maison, nous ne jetons pas plus un blâme sur les murailles de la première, que nous ne faisons l’éloge de la seconde. Mais, en disant qu’une maison est mauvaise, nous entendons que ceux qui l’habitent sont des méchants; et en disant qu’elle est bonne, nous voulons dire que ceux qui y demeurent sont des gens honnêtes. Ainsi, par le monde nous entendons ceux qui y ont fixé leurs affections. Qui sont-ils encore une fois? Ceux qui l’aiment, parce qu’ils y habitent par le coeur. Car pour les autres qui n’aiment pas le monde, leur corps est bien dans le monde, mais leur coeur habite au ciel, comme dit l’Apôtre : « Notre conversation est au ciel (1)». Donc, « le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a pas connu ».

12. « Il est venu chez soi », parce que tout cet univers a été fait par lui. « Et les siens ne l’ont pas reçu». Qui les siens? Les hommes qu’il a créés. Les Juifs qu’il a dès le commencement élevés au-dessus de toutes les nations. Car les autres peuples adoraient les idoles et servaient les démons; mais les Juifs étaient issus de la race d’Abraham; ainsi ils étaient particulièrement les siens parce qu’ils lui appartenaient par le lien de la chair dont il a daigné se revêtir pour notre amour. « Il est venu chez soi, et les siens ne l’ont pas reçu». A-t-il été absolument rejeté de tous? Aucun d’eux ne l’a-t-il reçu? Aucun d’eux n’a-t-il été sauvé? Car personne ne sera sauvé à moins de recevoir Jésus-Christ.

13. Mais il ajoute: « Quant à ceux qui l’ont « reçu ». Que leur a-t-il accordé? Etonnante miséricorde! Admirable bienveillance ! Unique par sa naissance, il n’a pas voulu demeurer seul. Plusieurs n’ayant pas eu d’enfants, et l’âge où l’on peut en avoir étant passé pour eux, ils en adoptent, et par leur volonté ils se donnent ce que leur a refusé la nature : ainsi font les hommes. Mais si quelqu’un a un fils unique, il en éprouve une joie d’autant plus vive, parce que celui-ci est seul appelé à posséder tout le bien de son père, et qu’il n’aura point à partager avec d’autres son héritage en le partageant il s’appauvrirait. Il n’en est pas ainsi de Dieu. Le Fils unique qu’il avait engendré, et par qui il avait fait toutes choses, il l’a envoyé dans le monde afin qu’il ne fût pas seul, mais qu’il eût des frères adoptifs. Pour nous, en effet, nous ne sommes pas nés de Dieu comme son Fils unique; mais nous avons été adoptés par sa grâce. Ce Fils unique est venu pour nous délivrer des péchés dans lesquels nous étions enveloppés, et qui formaient un obstacle à notre adoption. Aussi a-t-il d’abord délivré de leurs fautes ceux dont il voulait faire ses frères, puis il les a rendus ses cohéritiers. Voilà, en effet, ce que dit l’Apôtre : « S’il est fils, il est aussi héritier

 

1. Phillpp. III, 20.

 

328

 

par la grâce de Dieu (1)». Et encore : « Héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ (2) ». Il n’a pas craint d’avoir des cohéritiers; car le grand nombre de ceux qui possèdent son héritage, ne peut en amoindrir la valeur; il y a plus : ses cohéritiers deviennent son bien et son héritage, et lui-même il devient leur héritage à son tour. Ecoute, voici comment ils deviennent son héritage. « Le Seigneur m’a dit: Tu es mon fils, je t’ai engendré aujourd’hui. Demande-moi,et je te donnerai les nations pour ton héritage (3) ». Mais lui, comment devient-il leur héritage? Il est dit en un psaume : « Le Seigneur est la part de mon héritage et de mon calice (4) ». Puissions-nous le posséder, et puisse-t-il nous posséder nous-mêmes ? Qu’il nous possède comme étant Notre-Seigneur, possédons-le comme notre salut, possédons-le comme notre lumière. Qu’a-t-il donc donné à « ceux qui l’ont reçu? » « A ceux qui croient en son nom, il leur a donné d’être enfants de Dieu»,afin qu’ils se tiennent attachés au bois qui doit leur faire traverser la mer.

14. Et comment naissent-ils? C’est en devenant enfants de Dieu et frères de Jésus-Christ qu’ils naissent, cela est évident. Si, en effet, ils ne naissaient pas, comment pourraient-ils être fils ? Les enfants des hommes naissent de la chair et du sang, par un effet de la volonté de l’homme et de l’usage de l’union conjugale. Pour eux, comment naissent-ils? « Ceux qui ne sont pas nés du sang ». Il entend, par là, le sang de l’homme et de la femme. Sang au pluriel n’est pas latin, mais parce que ce mot est employé au pluriel dans le grec, l’interprète a préféré l’employer ainsi à son tour, et par une expression moins latine, au gré des grammairiens, mettre la vérité au niveau des intelligences des faibles. S’il eût dit sang au singulier, il n’eût pas expliqué ce qu’il voulait, car les hommes naissent du mélange des sangs de l’homme et de la femme. Disons-le donc aussi, sans craindre les férules des grammairiens, s’il nous est possible par là d’arriver à une connaissance de la vérité plus. claire et plus solide. Celui qui comprend, condamne cette manière de parler ; sa facilité à saisir les choses le rend intraitable. « Ceux qui ne sont pas nés des sangs, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme » : l’évangéliste emploie

 

1. Galat. IV, 7.— 2. Rom. VIII, 17.— 3. Ps. II, 7, 8.— 4. Id. XV, 5.

 

le mot chair pour celui de femme; car, lorsqu’elle fut formée de la côte d’Adam celui-ci s’écria : Voici l’os de mes os et la chair de ma chair (1)» ; et l’Apôtre a dit: « Celui qui aime sa femme s’aime lui-même, car personne ne hait sa propre chair (2)». Ce mot chair est donc employé pour désigner la femme, de même que le mot esprit est quelquefois mis pour désigner le mari. Pourquoi? Parce que l’esprit gouverne et que la chair est gouvernée, parce que l’un doit commander et l’autre obéir. En effet, où la chair commande, l’esprit obéit, c’est une maison en désordre. Y a-t-il rien de pire qu’une maison où la femme a le commandement sur l’homme? Une maison bien ordonnée est celle où l’homme commande, et où la femme obéit; ainsi, encore, l’homme n’est lui-même dans l’ordre, qu’autant que chez lui l’esprit est le maître, et que le corps est l’esclave.

15. « Ils ne sont donc pas nés de la volonté u de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu». Pour que l’homme pût naître de Dieu, d’abord Dieu est né de l’homme. Car Jésus-Christ est Dieu, et Jésus-Christ est né de l’homme. A la vérité, il n’a cherché qu’une mère sur la terre, parce qu’il avait déjà un Père au ciel. Il est né de Dieu pour nous créer, et il est né de la femme pour nous refaire. Ne t’étonne pas, ô homme, de ce que tu deviens fils de Dieu par la grâce, de ce que tu nais de Dieu par son Verbe; Le Verbe a voulu d’abord naître de l’homme, afin que tu fusses assuré de naître de Dieu,et que tu fusses à même de te dire à toi-même: Ce n’est pas sans motif que Dieu a voulu naître de l’homme, il faut qu’il m’ait jugé comme ayant quelque valeur, pour me rendre immortel, et pour ,naître lui-même mortel à cause de moi. L’Evangéliste a donc dit : « Ils sont nés de Dieu » ; mais afin que nous ne soyons ni étonnés ni effrayés de cette grâce immense en vertu de laquelle; chose presque incroyable! des hommes sont devenus enfants de Dieu, il veut, en quelque sorte, te rassurer, et il ajoute : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous». Pourquoi t’étonner que des hommes soient nés de Dieu? Fais attention que Dieu lui-même est né de l’homme. « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ».

16. « Le Verbe s’étant donc fait chair, et

 

1. Gen. II, 23. — 2. Ephés. V, 28, 29.

 

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ayant habité parmi nous », il nous a, par sa naissance, préparé un collyre pour guérir nos yeux, et nous aider à apercevoir sa grandeur cachée sous le voile de ses abaissements. « Le Verbe s’est donc fait chair, et il a habité parmi nous», il a guéri nos yeux. Que lisons-nous ensuite? «Et nous avons vu sa gloire». Sa gloire, personne n’aurait pu la voir, à moins d’être guéri par l’humilité de sa chair. Pourquoi nous était-il impossible de la voir ? Que votre charité soit attentive, et comprenez bien mes paroles. L’oeil de l’homme s’était comme rempli de poussière ou de terre, et sa vue en était troublée; il ne pouvait voir la lumière. On applique le remède sur cet oeil malade; la terre avait fait son mal, on met de la terre pour le guérir. Car tous les collyres et tous les médicaments pour les yeux ne tirent leur vertu que de la terre. La poussière t’avait aveuglé, la poussière te guérit; ton aveuglement était venu de la chair, de la chair est venue ta guérison. L’âme était, en effet, devenue charnelle par le consentement qu’elle avait donné aux désirs de la chair; c’est ce qui avait crevé l’oeil de ton coeur. « Le Verbe s’est fait chair », et le médecin t’a préparé un collyre. Et parce qu’il est venu afin d’éteindre en sa chair les vices de la nôtre, et de tuer notre mort par la sienne, il s’est fait en toi, et ainsi : « Le Verbe s’étant fait chair » , tu peux dire que « nous avons vu sa gloire». Quelle gloire? Quel fils de l’homme est-il devenu ? C’est là pour lui de l’humiliation, et non de la gloire. Mais jusqu’où s’est porté le regard je1’homme, une fois qu’il a été guéri par la chair? « Nous avons vu sa gloire », dit l’Evangéliste, « sa gloire comme Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité ». Cette grâce et cette vérité, si Dieu nous en fait la grâce, nous en parlerons plus au long une autre fois, quand nous expliquerons d’autres passages de ce même Evangile. Que ceci nous suffise pour aujourd’hui. Quant à vous, cherchez votre édification dans le Christ: que votre foi s’affermisse ; soyez attentifs à pratiquer toutes sortes de bonnes oeuvres ; ne laissez point échapper de vos bras le bois qui doit vous aider à traverser la mer.

 

 

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