TRAITÉ III
Précédente Accueil Remonter Suivante

Bibliothèque

 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
rte de l'église 38 - CH-1897 Le Bouveret (VS)

Accueil
Remonter
TRAITÉ I
TRAITÉ II
TRAITÉ III
TRAITÉ IV
TRAITÉ V
TRAITÉ VI
TRAITÉ VII
TRAITÉ VIII
TRAITÉ IX
TRAITÉ X
TRAITÉ XI
TRAITÉ XII
TRAITÉ XIII
TRAITÉ XIV
TRAITÉ XV
TRAITÉ XVI
TRAITÉ XVII
TRAITÉ XVIII
TRAITÉ XIX
TRAITÉ XX
TRAITÉ XXI
TRAITÉ XXII
TRAITÉ XXIII
TRAITÉ XXIV
TRAITÉ XXV
TRAITÉ XXVI
TRAITÉ XXVII
TRAITÉ XXVIII
TRAITÉ XXIX
TRAITÉ XXX
TRAITÉ XXXI
TRAITÉ XXXII
TRAITÉ XXXIII
TRAITÉ XXXIV
TRAITÉ XXXV
TRAITÉ XXXVI
TRAITÉ XXXVII
TRAITÉ XXXVIII
TRAITÉ XXXIX
TRAITÉ XL
TRAITÉ XLI
TRAITÉ XLII
TRAITÉ XLIII
TRAITÉ XLIV
TRAITÉ XLV
TRAITÉ XLVI
TRAITÉ XLVII
TRAITÉ XLVIII
TRAITÉ XLIX
TRAITÉ L
TRAITÉ LI
TRAITÉ LII
TRAITÉ LIII
TRAITÉ LIV
TRAITÉ LV
TRAITÉ LVI
TRAITÉ LVII
TRAITÉ LVIII
TRAITÉ LIX
TRAITÉ LX
TRAITÉ LXI
TRAITÉ LXII
TRAITÉ LXIII
TRAITÉ LXIV
TRAITÉ LXV
TRAITÉ LXVI
TRAITÉ LXVII
TRAITÉ LXVIII
TRAITÉ LXIX
TRAITÉ LXX
TRAITÉ LXXI
TRAITÉ LXXII
TRAITÉ LXXIII
TRAITÉ LXXIV
TRAITÉ LXXV
TRAITÉ LXXVI
TRAITÉ LXXVII
TRAITÉ LXXVIII
TRAITÉ LXXIX
TRAITÉ LXXX
TRAITÉ LXXXI
TRAITÉ LXXXII
TRAITÉ LXXXIII
TRAITÉ LXXXIV
TRAITÉ LXXXV
TRAITÉ LXXXVI
TRAITÉ LXXXVII
TRAITÉ LXXXVIII
TRAITÉ LXXXIX
TRAITÉ XC
TRAITÉ XCI
TRAITÉ XCII
TRAITÉ XCIII
TRAITÉ XCIV
TRAITÉ XCV
TRAITÉ XCVI
TRAITÉ XCVII
TRAITÉ XCVIII
TRAITÉ XCIX
TRAITÉ C
TRAITÉ CI
TRAITÉ CII
TRAITÉ CIII
TRAITÉ CIV
TRAITÉ CV
TRAITÉ CVI
TRAITÉ CVII
TRAITÉ CVIII
TRAITÉ CIX
TRAITÉ CX
TRAITÉ CXI
TRAITÉ CXII
TRAITÉ CXIII
TRAITÉ CXIV
TRAITÉ CXV
TRAITÉ CXVI
TRAITÉ CXVII
TRAITÉ CXVIII
TRAITÉ CXIX
TRAITÉ CXX
TRAITÉ CXXI
TRAITÉ CXXII
TRAITÉ CXXIII
TRAITÉ CXXIV

TROISIÈME TRAITÉ.

DEPUIS L’ENDROIT OÙ IL EST ÉCRIT : « JEAN REND TÉMOIGNAGE DE LUI » JUSQU’À CET AUTRE : « LE FILS UNIQUE, QUI EST DANS LE SEIN DU PÈRE, L’A RACONTÉ LUI-MÊME ». (Ch. I, 15-18.)

LOI ET GRÂCE.

 

Le médecin, venu jour guérir ceux qui étaient sous la loi, c’est le Verbe fait chair. Il était Fils de Dieu, véritable lumière du monde : celui-ci ne l’a pas connu : aussi, Jean est-il venu le montrer au monde, comme source de grâce et de bonheur. Par Adam, nous étions condamnés à la mort éternelle; par le Christ, nous avons été amenés à avoir la foi et à mériter la récompense des élus. La loi rendait les hommes coupables; la grâce et la vérité du Christ nous ont donné l’innocence. Les observateurs de la loi ne recevaient qu’une récompense temporelle ; si nous accomplissons la loi nouvelle, la vie éternelle sera notre partage.

 

1. Distinguer des dons de l’Ancien Testament, parce qu’elles appartiennent au Nouveau, la grâce et la vérité de Dieu, dont était rempli son Fils unique notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, lorsqu’il apparut aux saints, telle est la tâche que nous avons entreprise au nom du Seigneur et que nous avons promis à votre charité de remplir. Soyez donc attentifs, afin que Dieu m’accorde autant de savoir que mon esprit peut en comporter , et vous donne toute l’intelligence dont vous êtes susceptibles. Si cette semence répandue dans vos âmes n’est pas emportée par les oiseaux, si les épines ne l’étouffent pas, si elle n’est pas desséchée par la chaleur, si la pluie de mes exhortations quotidiennes [330] unie à vos bonnes pensées vient encore faire en votre coeur ce que la rosée fait dans les champs où elle ameublit la terre, couvre la semence et l’aide ainsi à germer, facilite son développement, il vous restera pour votre part, à produire une moisson qui fasse la joie et le contentement du laboureur (1). Que si, pour cette bonne semence et pour cette pluie bienfaisante, vous produisez, non du blé, mais des épines, on n’en accusera ni la semence, ni la pluie, mais les épines seront réservées au feu qu’elles méritent.

2. Nous sommes des hommes, et ce qui, à mon avis, ne demande pas de longs raisonnements pour le persuader à votre charité, nous sommes des chrétiens; si nous sommes des chrétiens, ce titre montre que nous appartenons à Jésus-Christ. Nous en portons le signe sur le front; nous ne devons pas en rougir, pourvu toutefois que nous le portions aussi sur notre coeur. Ce signe du Sauveur n’est autre que son humilité; une étoile a servi à le faire connaître aux Mages : c’était le signe donne par, le Seigneur, signe brillant et venu du ciel (2) ; il n’a pas voulu qu’une étoile fût marquée comme signe sur le front des fidèles, il a choisi la croix. Le principe de ses humiliations est devenu celui de sa gloire. Nous étions plongés dans un abîme; il s’est abaissé, il y est descendu et il nous en a retirés. Nous appartenons donc à l’Evangile, nous appartenons au Nouveau Testament. « La loi a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité ont été apportées par Jésus-Christ ». Interrogeons l’Apôtre, il nous enseigne que nous sommes sous l’empire, non de la loi, mais de la grâce (3), et il nous dit: «Dieu a donc envoyé son fils, formé de la femme, formé sous la loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la loi et nous rendre enfants adoptifs (4)». Voilà pourquoi Jésus-Christ est venu; c’était pour racheter ceux qui étaient sous la loi, afin que désormais nous ne soyons plus sous l’empire de la loi, mais sous celui de la grâce. Qui a donné la loi? Celui-là même a donné la loi, qui a donné la grâce; mais la loi, il l’a envoyée par son serviteur, la grâce, il est descendu pour nous l’apporter. Mais comment les hommes étaient-ils venus se ranger sous la loi? En n’accomplissant pas la loi. Celui qui accomplit la loi n’est pas sous la loi, mais quiconque est sous la loi,

 

1. Matth,. XIII, 3-23.— 2. Id. II, 2.— 3. Rom. VI, 34.— 4. Galat. IV, 4,5.

 

en est écrasé au lieu d’en être soulagé. Aussi tous les hommes placés sous la loi, la loi les rend criminels, c’est pourquoi elle est sur leur tête, non pour ôter leurs péchés, mais pour montrer qu’ils sont pécheurs. La loi ordonne, mais pour accomplir ce qu’ordonne la loi, la miséricorde du législateur est indispensable. En s’efforçant d’accomplir les préceptes de la loi avec leurs propres forces, les hommes ont été entraînés dans l’abîme par cette présomption téméraire et irréfléchie, et au lieu d’être avec la loi, ils sont tombés sous la loi, et sont devenus criminels; mais comme, par leurs propres forces, ils n’ont pu accomplir la loi, ils sont tombés sous la loi et sont devenus coupables; alors ils ont imploré le secours du Libérateur. Ainsi cette culpabilité sous la loi a rendu malades les superbes. La maladie des. superbes leur a inspiré l’humilité et les a portés à avouer leur faiblesse; déjà les malades confessent leur mal, vienne le médecin et qu’il les guérisse.

3. Quel est ce médecin? Jésus-Christ Notre. Seigneur. Qui est Jésus-Christ Notre-Seigneur? Celui qui s’est montré même à ceux qui l’ont crucifié, celui qui a été pris, souffleté, flagellé, couvert de crachats, couronné l’épines, attaché à la croix, qui est mort, qui a été percé d’une lance, descendu de la croix et mis dans un sépulcre. C’est bien Jésus-Christ Notre-Seigneur, oui, c’est lui, c’est lui seul qui a mis le remède sur nos blessures, c’est le crucifié qu’on a accablé d’injures, devant qui les bourreaux passaient en secouant la tête et en disant: « Il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix (1) ». Voilà notre unique médecin; oui, c’est lui. Pourquoi donc n’a-t-il pas montré à ses insulteurs qu’il était le fils de Dieu? S’il leur a permis de l’élever en croix, au moins, lorsqu’ils lui disaient: « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix », pourquoi n’en est-il pas descendu, ne leur a-t-il pas montré qu’il était le vrai Fils de Dieu dont ils avaient osé se moquer? Il ne l’a pas voulu. Pourquoi ne l’a-t-il pas voulu? Etait-ce défaut de puissance? Non, assurément. Quel est en effet le plus difficile, de descendre d’une croix ou de sortir vivant du tombeau? Cependant, il a supporté les insultes, car sa croix devait lui servir à nom donner, non pas une preuve de sa puissance,

 

1. Matth. XXVII, 39, 40.

 

331

 

mais un exemple de patience. Ainsi il a guéri tes blessures, là où les siennes l’ont fait longtemps souffrir ; il t’a guéri des atteintes de la mort éternelle, là où il a daigné mourir de la mort du temps. Est-ce lui qui est mort, ou bien est-ce la mort qui est morte en lui? Quelle mort que celle qui a tué la mort?

4. Mais était-ce bien Notre-Seigneur Jésus-Christ tout entier que l’on voyait, dont on s’emparait, que l’on crucifiait ? Etait-ce bien lui tout entier? Oui, certainement, mais non pas tel que le voyaient les Juifs, car ce qu’ils voyaient n’était pas le Christ dans tout son entier. Qu’était-ce donc encore que le Christ? « Au commencement était le Verbe ». Quel commencement? « Dieu en qui était le Verbe». Et quel Verbe? « Le Verbe était Dieu ». Le Verbe aurait-il été fait par Dieu? Non. Car « au commencement il était en Dieu ». Hé quoi! les autres choses que Dieu a faites ne sont-elles pas semblables au Verbe? Non, car « toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait ». Comment toutes choses ont-elles été faites par lui? Parce que « ce qui a été fait, était vie en lui », et avant que cela fût fait, c’était la vie. Ce qui a été fait n’est pas vie, mais dans le plan, c’est-à-dire dans la sagesse de Dieu, avant d’avoir été fait, cela était la vie. Ce qui a été fait passe, ce qui est dans la sagesse de Dieu ne peut passer. Ce qui a été fait était vie en lui. Quelle était cette vie? Comme l’âme est la vie du corps, notre corps a sa vie propre; dès qu’elle se sépare de lui, il meurt. La vie dont nous parlons était-elle pareille à celle-là ? Non. « Mais la vie était la lumière des hommes ». Etait-elle aussi la lumière des bêtes? Cette lumière qui nous éclaire est tout à la fois la lumière des bêtes et celle des hommes. Il y a une lumière propre aux hommes, voyons ce qui distingue les hommes des bêles et alors nous comprendrons quelle est cette lumière des hommes. Tu ne diffères des bêtes que par l’intelligence, car pour tout le reste tu n’as pas sujet de te préférer à elles. Tu as confiance en tes forces? Les bêtes sont plus fortes que toi. Ton agilité t’enorgueillit? Les monstres sont plus agiles. Tu te vantes de ta beauté? Quelle beauté dans les plumes du paon. En quoi leur es-tu supérieur? En ce que tu es fait à l’image de Dieu. Où est cette image de Dieu? Dans ton esprit, dans ton intelligence. Si donc tu vaux mieux que la bête, c’est parce que tu es doué d’un esprit capable de comprendre ce que les bêtes ne peuvent saisir. Tu es homme, parce que tu es supérieur aux animaux. La lumière des hommes est donc la lumière des esprits. La lumière des âmes est au-dessus d’elles et les surpasse toutes. C’était là la vie par laquelle toutes choses ont été faites.

5. Où était-elle? Etait-elle ici? Ou bien était-elle dans le Père, sans être ici ? Ou, ce qui est plus exact, était-elle ici ou dans le Père ? Si elle était ici, pourquoi ne la voyait on pas? Parce que « la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l’ont point comprise». O hommes ne soyez pas ténèbres, ne soyez pas infidèles, injustes, ennemis de l’équité, ravisseurs, avares, amateurs du siècle ; être tels, c’est être ténèbres. La lumière n’est pas absente, mais c’est vous qui êtes absents par rapport à la lumière. Le soleil est présent pour l’aveugle sur qui tombent ses rayons; mais l’aveugle est absent par rapport au soleil. Ne soyez donc pas ténèbres. Voilà en quoi consiste la grâce dont nous vous parlerons plus tard ; c’est que nous ne soyons plus ténèbres, et qu’à nous s’appliquent ces paroles de l’Apôtre: « Vous étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur (1) ». Cependant, comme on ne voyait pas la lumière des hommes, c’est-à-dire la lumière des esprits, il fallait qu’un homme lui rendît témoignage, et pour cela, il était nécessaire qu’il fût, non point plongé encore dans les ténèbres, mais déjà enveloppé des rayons de la lumière. Toutefois, pour être brillant, il n’en était pas davantage la lumière même, « mais il était pour rendre témoignage de la lumière ». Car « il n’était pas la lumière ». Et quelle était cette lumière ? « C’était la lumière véritable qui éclaire tout u homme venant en ce monde». Et où était-elle? « Elle était en ce monde ». Et comment « était-elle dans le monde? » Cette lumière était-elle dans ce monde comme y est la lumière du soleil, de la lune, des lampes? Non, car « le monde a été fait par lui, et le monde « ne l’a pas connu o, c’est-à-dire : « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise». En effet, le monde est ténèbres, parce que les amateurs du monde c’est lui. La créature n’a-t-elle pas reconnu

 

1. Ephés. V, 8.

 

332

 

son Créateur? Le ciel lui a rendu témoignage par une étoile (1); la mer lui a rendu témoignage, en portant le Christ , pendant qu’il marchait sur ses flots (2) ; les vents lui ont rendu témoignage, à son ordre ils se sont apaisés (3); la terre lui a rendu témoignage, elle a tremblé au moment de sa mort (4). Si toutes ces créatures lui ont rendu témoignage, comment peut-on dire que le monde est demeuré sans le reconnaître, si ce n’est que par le monde il faille entendre les amateurs du monde, ceux qui s’y trouvent fixés par leurs affections? Ainsi mauvais est le monde, parce que mauvais sont ceux qui l’habitent, de même que mauvaise est une maison, non à cause de ses murailles, mais à cause de ceux qui y demeurent.

6. « Il est venu chez soi », c’est-à-dire dans ce qui était à lui, et « les siens ne l’ont pas  reçu». Quelle espérance nous reste-t-il donc si ce n’est que « tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». S’ils deviennent enfants, ils naissent; s’ils naissent, comment naissent-ils? « Ce n’est pas de la chair, ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu ». Qu’ils se réjouissent donc, puisqu’ils sont nés de Dieu, qu’ils ne craignent pas de croire qu’ils lui appartiennent; voici la preuve de leur divine origine : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ». Si le Verbe n’a pas rougi de naître de l’homme, les hommes rougiraient de devenir les enfants de Dieu ? Ce qu’il a fait, il l’a réparé, parce qu’il l’a fait; qu’il l’ait réparé, nous en avons la preuve. Parce que « le Verbe s’est fait chair en habitant parmi nous», il est devenu notre remède; la terre nous aveuglait, c’est par de la terre qu’il nous a guéris. Que voulait-il nous faire voir en nous guérissant ? « Et nous avons vu sa gloire », dit Jean, « sa gloire comme Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité (5)».

7. « Jean rend témoignage de lui et il crie en disant: Voilà celui dont je vous ai dit: Celui qui vient après moi a été fait avant moi ». Il est venu après moi, et il m’a précédé. Qu’est-ce à dire? « Il a été fait avant moi ». C’est-à-dire: il m’a précédé, non qu’il

ait été fait avant que je n’aie été fait moi-

 

1. Matth. II, 2. — 2. Id. XIV, 26. — 3. Id. VIII, 27.— 4. Id. XXVII, 51. — 5. Jean, I, l-14.

 

même, mais il m’a été préféré; voilà ce que signifie : « Il a été fait avant moi ». Comment a-t-il été fait avant toi, puisqu’il n’est venu qu’après toi? « Parce qu’il était avant moi ». Avant toi, ô Jean? Qu’y a-t-il d’étonnant, s’il est avant toi? c’est vraiment chose admirable, puisque tu lui rends témoignage. Ecoutons en effet ce qu’il dit de lui-même. « Je suis avant Abraham (1) ». Par sa naissance Abraham a tenu le milieu dans la vie du genre humain ; mais écoute ce que le Père dit à son Fils: « Je t’ai engendré avant Lucifer (2) ». Celui qui a été engendré avant Lucifer éclaire évidemment tous les hommes. On a donné le nom de Lucifer à cette créature déchue de la dignité d’ange et tombée à l’état de démon ; l’Ecriture a dit de cet être « Lucifer est tombé, lui qui se levait au point du jour (3) ». Pourquoi lui donner le nom de Lucifer? Parce qu’il reflétait la lumière qu’il avait reçue d’ailleurs. Comment s’est-il obscurci? Parce qu’il ne sut pas tenir dans la vérité (4). Jésus-Christ devait donc avant Lucifer, avant tout, être éclairé. De fait, celui dont la lumière brille dans tous les êtres susceptibles d’être éclairés, celui-là doit nécessairement être avant tout illuminé.

8. Aussi Jean ajoute: « Et nous avons tous reçu de sa plénitude ». Qu’avez-vous reçu? « Et grâce pour grâce ». Ainsi lisons-nous dans le texte évangélique , copié sur les exemplaires grecs. Il n’est pas dit : nous avons reçu de sa plénitude grâce pour grâce; mais: « Nous avons tous reçu de sa plénitude et grâce pour grâce », sous-entendu nous avons reçu. L’Evangéliste veut nous donner à entendre que nous avons reçu je ne sais quoi de la plénitude de Jésus-Christ, et en outre grâce pour grâce. De sa plénitude nous avons d’abord reçu la grâce, puis nous avons reçu une grâce nouvelle que l’Evangéliste appelle grâce pour grâce. Quelle est la première grâce reçue? La foi. Dès lors que nous marchons dans la foi, nous marchons dans la grâce. Par quoi l’avons-nous méritée ? Par quels mérites antécédents? Que personne ne se flatte, que chacun rentre en soi-même, qu’il scrute ses pensées les plus secrètes, qu’il remonte anneau par anneau la chaîne de ses oeuvres, qu’il ne fasse pas attention à ce qu’il est, si tant est qu’il soit déjà quelque chose, mais à ce qu’il

 

1. Jean, VIII, 58. — 2. Ps. CIX, 3. — 3. Isaïe, XIV, 12. — 4. Jean, VIII, 14.

 

333

 

a été pour être quelque  chose, et il trouvera qu’il n’a jamais mérité que le supplice. Si tu n’as rien mérité que le supplice, et si le Christ est venu non pour punir tes péchés, mais pour te les remettre, tu as donc reçu une grâce et non une récompense. Pourquoi la grâce s’appelle-t-elle ainsi? Parce qu’elle est donnée gratuitement. En effet, ce que tu as reçu, tu ne l’as acheté au prix d’aucun mérite antécédent. Le pécheur a donc reçu cette première grâce pour la rémission de ses fautes. Qu’avait-il mérité? S’il interroge la justice, il n’avait droit qu’à être puni: s’il Je demande à la miséricorde, elle lui accorde la grâce. Dieu l’avait promise par l’organe des Prophètes; aussi lorsqu’il vint pour accomplir sa promesse, donna-t-il, non-seulement la grâce, mais encore la vérité. En quoi s’est manifestée la vérité? En ce que Dieu a donné suite à ses promesses.

9. Qu’est-ce donc à dire: « Grâce pour grâce? » Par la foi nous méritons Dieu; nous ne méritions pas le pardon de nos péchés, et parce que nous étions indignes de ce don immense que nous avons reçu, ce don porte le nom de grâce; que signifie grâce? Donnée gratuitement. Que veut dire donnée gratuitement ? Accordée comme présent et non comme récompense. Si elle était due, c’était une récompense méritée, et non pas un don gratuit. Si elle était vraiment exigible, c’est que tu aurais été bon ; mais si, ce qui est indubitable, tu as été mauvais, comme néanmoins tu as cru en celui qui justifie l’impie (1), (qu’est-ce à dire : qui justifie l’impie ? Qui rend pieux l’homme impie), songe aux maux dont te menaçait la loi et aux biens que t’a procurés la grâce. En recevant cette grâce de la foi, tu deviendras juste par la foi (car le juste vit de la foi (2)), et en vivant de la foi tu mériteras Dieu : et alors que tu auras mérité Dieu par cette vie de la foi, tu recevras pour récompense l’immortalité et la vie éternelle. Et cette récompense est elle-même une grâce. Car, en, considération de quoi reçois-tu la vie éternelle? En considération de la grâce. Effectivement, si la foi est une grâce et si la vie éternelle est, en quelque sorte, la récompense de la foi, en te donnant la vie éternelle Dieu semble s’acquitter d’une dette. (A l’égard de qui l’aurait-il contractée? A l’égard du fidèle qui, par sa foi, y aurait acquis un droit.)

 

1. Rom. IV, 5. — 2. Habacuc, II, 4; Rom. I, 17.

 

Mais parce que la foi est elle-même une grâce, la vie éternelle est une grâce pour une grâce.

10. Ecoute Paul : il reconnaît la grâce et ensuite, il réclame un dû. Comment Paul reconnaît-il la grâce? « J’étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur, un diseur « d’injures; mais», ajoute-t-il, «j’ai trouvé miséricorde (1) ». Il se reconnaît indigne d’avoir obtenu miséricorde, il a trouvé grâce cependant, non par suite de ses mérites, mais par un effet de la miséricorde divine. Il vient d’avouer qu’il a reçu une grâce imméritée : maintenant, il exige un dû; écoute-le. «Pour moi », dit-il, «je suis au moment de mon sacrifice et le temps de ma dissolution approche. J’ai combattu le bon combat, j’ai consommé ma course, j’ai conservé la foi: il me reste à recevoir la couronne de justice qui m’est réservée ». Il réclame un dû, il exige le paiement d’une dette; car, vois ce qui suit : « Que le Seigneur, comme un juste juge, me rendra au dernier jour (2) ». Pour recevoir d’abord la grâce, il lui fallait la miséricorde de Dieu; pour la récompense de la grâce, il lui faut la justice du Juge. Celui qu’il n’a pas condamné pendant qu’il était impie, le condamnera-t-il maintenant qu’il est fidèle? Et cependant, si tu y réfléchis bien, tu verras que Dieu t’a d’abord donné la foi par laquelle tu l’as mérité; car tu n’as point mérité par toi-même qu’il fût redevable envers toi de quelque chose. Aussi, quand il t’accorde ensuite la récompense de l’immortalité, il couronne ses dons et non pas tes mérites. Donc, mes frères, « tous nous avons reçu de sa plénitude », de la plénitude de sa miséricorde, de l’abondance de sa bonté, Qu’avons-nous reçu ? La rémission de nos péchés qui nous a mis à même d’être justifiés par la foi. Quoi encore? « Grâce pour grâce », c’est-à-dire pour cette grâce de la vie de la foi, nous recevrons une autre grâce. Que pourrions-nous recevoir, sinon une grâce? Car, si je dis que cela m’est dû, je m’adjuge donc quelque chose, comme si Dieu me le devait; or, ce que Dieu couronne en nous, ce sont les dons de sa miséricorde, à condition, cependant, que nous marchions jusqu’à la fin dans cette grâce qu’il nous a donnée.

11. « Car la loi a été donnée par Moïse »

 

1. I Tim. 1,13. — 2. II Tim. IV, 6-8.

 

334

cette loi retenait les hommes dans le péché. En effet, que dit l’Apôtre? « La loi est survenue pour faire abonder le péché (1) ». L’abondance du péché, voilà le bénéfice des orgueilleux; car les hommes se donnaient beaucoup à eux-mêmes, ils attribuaient beaucoup à leurs forces, et ils étaient incapables,cependant, d’accomplir la justice sans le secours de Celui qui l’avait commandée. Pour dompter leur orgueil, Dieu leur a donné la loi comme pour leur dire : Tenez, accomplissez-la et ne vous imaginez pas que vous n’avez pas de maître ce qui manque, ce n’est pas celui qui commandera, c’est celui qui obéira.

12. Que si l’homme manque pour accomplir la loi, pourquoi ne l’accomplit-il pas? parce qu’il est né esclave du péché et de la mort. Issu d’Adam, il traîne avec soi ce qu’il a puisé à cette source empoisonnée; le premier homme est tombé, et tous ceux qui sont nés de lui en ont hérité la concupiscence de la chair. Il fallait qu’un autre homme vînt au monde, qui ne traînât à sa suite aucune concupiscence. Il y a donc un homme et un homme. Un homme pour la mort, et un homme pour la vie. Ainsi parle l’Apôtre: « Comme la mort est par un homme, par un homme aussi la résurrection des morts». Par quel homme la mort, par quel homme la résurrection des morts? Patience, l’Apôtre continue et ajoute: « Comme tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus-Christ (2) » Qui sont ceux qui appartiennent à Adam? Tous ceux qui sont nés d’Adam. Qui sont ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ? Tous ceux qui sont nés par Jésus-Christ. Pourquoi tous les hommes naissent-ils dans le péché? Parce qu’il n’en est aucun qui ne soit né d’Adam. Mais naître d’Adam, c’est le résultat de la nécessité imposée par sentence divine ; naître de Jésus-Christ, c’est l’effet de la volonté et de la grâce. Les hommes ne sont pas contraints de naître par Jésus-Christ. Ce n’est pas leur volonté qui les a fait naître d’Adam; tous ceux, cependant, qui sont nés d’Adam, sont nés avec le péché et sont pécheurs ; tous ceux qui naissent par Jésus-Christ, naissent justifiés et justes, non en eux-mêmes, mais en lui. Car, si tu les considères en eux-mêmes, ils sont d’Adam ; si tu les considères par rapport au Christ, ils sont de lui. Comment cela? Parce que notre chef, Jésus-Christ

 

1. Rom. V, 20. — 2.  I Cor. XV, 21, 22.

 

Notre-Seigneur, est venu sans l’héritage du péché, bien qu’il soit venu avec un corps.

13. Chez les pécheurs, la mort était un châtiment ; en Jésus-Christ, elle était non la punition du péché, mais la preuve de sa généreuse miséricorde. Car il n’y avait rien en Jésus-Christ qui pût lui faire mériter la mort. Il le dit lui-même : « Voici que vient le prince de ce monde, et il ne trouvera rien en moi ». Pourquoi donc mourez-vous? « Mais pour que tous connaissent que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici (1)». Il n’y avait rien en lui qui pût lui faire mériter la mort, et néanmoins il est mort ; et toi, qui as mérité de mourir, tu refuses de le faire. Consens à souffrir de bon coeur, puisque tu l’as mérité, ce qu’il a bien voulu endurer lui-même pour te délivrer de la mort éternelle. Il y a donc un homme et un homme. Mais l’un n’est que cela, l’autre est Dieu et homme tout ensemble. L’un est l’homme du péché, l’autre est l’homme de la justice. Tu es mort en Adam, ressuscité en Jésus-Christ; car, de part et d’autre, voilà ton lot. Tu crois déjà en Jésus-Christ, tu paieras cependant la dette que tu as contractée en Adam. Mais le péché ne te retiendra pas à jamais captif, parce qu’en mourant dans le temps, Notre-Seigneur a tué en toi la mort éternelle. C’est là, mes frères, la grâce; c’est là aussi la vérité : parce qu’il y a eu une promesse et qu’elle a été exécutée.

14. Elle n’existait pas dans l’Ancien Testament. La loi y faisait des menaces aux hommes, mais ne leur venait pas en aide ; elle ordonnait, mais ne guérissait pas; elle montrait la maladie, mais n’apportait pas le remède. Cependant elle frayait par là le chemin au médecin qui devait venir avec la grâce et la vérité. Ainsi fait un médecin qui, voulant guérir un malade, lui envoie d’abord son serviteur afin de le trouver lié quand il viendra lui-même. L’homme était malade, il ne voulait pas la guérison, et pour ne pas se laisser guérir, il se vantait d’être en santé. La loi lui a été envoyée, elle l’a lié, il se trouve coupable, et du milieu de ses entraves il crie déjà. Notre-Seigneur vient : il le guérit au moyen de remèdes parfois âcres et amers. Patience, dit-il au malade, courage ; n’aime pas le monde; point d’emportement: que le feu de la continence te guérisse ; que le fer des

 

1. Jean, XIV, 30, 31.

 

persécutions cautérise tes blessures. Quoique garrotté, tu frémissais d’épouvante ; mais ton médecin, bien que libre de toute entrave, a goûté le breuvage qu’il te présentait, il a souffert le premier pour te réconforter ; il semblait te dire: ce que ta crains de souffrir pour toi-même, je l’endure le premier pour toi. Voilà une grâce et une grande grâce. Qui est-ce qui pourrait en faire dignement l’éloge.

15. Je parle, mes frères, des humiliations du Christ : que vous dire de sa divinité et de ses grandeurs? Pour vous dire: pour vous expliquer d’une manière quelconque les humiliations du Sauveur, notre parole ne suffit pas, les expressions nous manquent. Nous laissons à vos pensées le soin de suppléer à notre impuissance, car nous ne sommes point capables de vous satisfaire par nos discours. Pensez donc aux avertissements de Jésus-Christ. Mais, diras-tu, qui nous les expliquera, si tu ne nous en parles? Que lui-même en parle à votre coeur. Celui qui habite en vous parle mieux que celui dont la voix frappe vos oreilles. Celui qui a commencé à demeurer dans vos coeurs vous fera apprécier le bienfait de ses humiliations. Toutefois, si mous nous trouvons déjà réduits à l’impuissance, rien qu’à vouloir vous en parler et vous en donner une idée, comment vous entretenir de ses grandeurs? Si nous tremblons quand il nous faut discourir sur « le Verbe fait chair», comment vous expliquer qu’au commencement était le Verbe?» Aussi, mes frères, tenez-vous-en là comme à un solide fondement.

16. «La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité ont été apportées par Jésus-Christ ». Donnée par le serviteur, la loi a fait des coupables; donnée par le Maître, la grâce a délivré les criminels. « La loi a été donnée par Moïse ». Que le serviteur ne s’attribue rien de plus que ce qu’il a fait lui-même. Choisi pour remplir une charge importante comme un serviteur dans la maison de son maître, mais cependant comme un serviteur, il peut agir selon la loi, il ne peut délivrer de l’état de péché qu’établit la loi. « La loi donc a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité ont été apportées par Jésus-Christ ».

17. Pour que personne ne dise: La grâce et la vérité n’ont-elles pas aussi été apportées  [335]  par Moïse, qui a vu Dieu? Jean ajoute aussitôt: « Personne n’a jamais vu Dieu ». Comment donc Dieu s’est-il fait connaître à Moïse? En ce que le Seigneur lui a fait une révélation. Quel Seigneur? Jésus-Christ lui-même, qui a d’abord envoyé la loi par son serviteur, et qui est venu lui-même, avec la grâce et la vérité. « Car personne n’a jamais vu Dieu ». S’il en est ainsi, comment s’est-il montré à ce serviteur autant que les facultés de Moïse pouvaient le lui permettre? « Mais », ajoute-t-il, « le Fils unique qui est dans le sein du Père le lui a raconté ». Qu’est-ce à dire: « dans le sein du Père? » Dans le secret du Père. En effet, Dieu n’a pas de sein comme nous en avons un sous nos vêtements; nous ne devons pas nous figurer qu’il s’asseie comme nous le faisons nous-mêmes, ou qu’il se ceigne pour se faire un sein; mais comme notre sein est caché sous nos vêtements, le secret du Père s’appelle le sein du Père. Celui donc qui connaît le Père parce qu’il est dans son secret, l’a lui-même raconté; car « personne n’a jamais vu Dieu ». Il est donc venu lui-même, et il a raconté tout ce qu’il a vu. Qu’a vu Moïse? Il a vu une nuée, il a vu un ange, il a vu une flamme. Créature que tout cela. C’était l’image du Seigneur, non sa personne. Sans doute, car tu lis formellement au livre de la loi: « Moïse parlait avec le Seigneur, face à face, comme un ami avec son ami » ; mais continue ta lecture, tu verras que Moïse disait: « Si j’ai trouvé grâce en votre présence, montrez-vous à moi à découvert, afin que je vous voie ». Et c’est peu qu’il ait ainsi parlé, écoute ce qu’on lui répond : « Tu ne peux voir ma face (1) ». Mes frères, l’ange parlait donc avec Moïse, et cet ange était L’image de Dieu et tout ce qui a été fait par l’ange, en cette circonstance, était la promesse de cette grâce et de cette vérité réservée aux temps à venir. Ceux qui étudient sérieusement les Ecritures, ne l’ignorent pas, et lorsque l’occasion opportune de vous en parler se présente à nous, autant que Dieu nous fait la grâce de nous le faire connaître, nous avons soin de vous le découvrir.

18. Sachez donc que toutes ces représentations corporelles aperçues par Moïse n’étaient pas la substance de Dieu. En effet, nous voyons de pareils signes avec les yeux de notre corps; mais le moyen de voir la substance

 

1. Exod. XXXIII, 11, 13, 20.

 

336

 

de Dieu? Interroge l’Evangile: « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu (1) ». Des hommes se sont rencontrés qui, déçus par la vanité de leur coeur, ont dit: Le Père est invisible, mais le fils est visible. En quoi visible? Si c’est en sa chair, puisqu’il a pris un corps, cela est manifeste. Car de ceux qui ont vu Jésus-Christ en sa chair, quelques-uns ont cru en lui, d’autres l’ont crucifié. Et parmi ceux qui ont cru, il en est dont la foi a chancelé à l’heure de son crucifiement; et si après sa résurrection ils ne l’avaient touché de leurs mains, la foi ne leur serait pas revenue. Si donc, c’est à cause de la chair que le Fils est visible, nous l’accordons, et c’est la foi de l’Eglise catholique; mais si, comme ils disent, le Fils était visible avant sa chair, ou, en d’autres termes, avant son incarnation, leur folie est grande; grande est leur erreur. Car ces représentations corporelles se faisaient par le moyen de la créature pour donner une idée de Dieu; elles ne montraient, ni ne manifestaient sa substance. Voici qui vous le fera exactement entendre , que votre charité l’écoute avec attention. La sagesse de Dieu ne peut être vue par les yeux. Mes frères, si Jésus-Christ est la sagesse de Dieu, s’il est la vertu de Dieu (2), s’il est le Verbe de Dieu, la parole de l’homme ne pouvant être vue par les yeux, comment la parole de Dieu le pourrait-elle?

19. Chassez donc de vos coeurs toute pensée charnelle à cet égard, afin d’être vraiment sous l’empire de la grâce et d’appartenir au Nouveau Testament; c’est pour cela que dans le Nouveau Testament est promise la vie éternelle. Lisez l’Ancien Testament. Alors le peuple était encore charnel, et pourtant on lui avait imposé des obligations pareilles aux nôtres. Car , nous aussi, nous avons reçu l’ordre d’adorer un seul Dieu: « Ne prends pas le nom de Dieu en vain » ; on nous le commande comme à eux. C’est le second précepte. « Observe le jour du sabbat » .Ce précepte est plus étendu pour nous, parce qu’il nous est ordonné de l’observer selon l’esprit. Car les Juifs observaient servilement le jour du sabbat, l’employant à l’ivrognerie et à la débauche. Leurs femmes n’auraient-elles pas mieux fait, ce jour-là, de travailler leur laine que de danser sur la terrasse de leurs maisons?

 

1. Matth. V, 8. — 2. I Cor. 1, 24.

 

Loin de nous, mes frères, la pensée de dire que par là ils observaient le sabbat. Pour le chrétien, observer le sabbat selon l’esprit, c’est s’abstenir de toute oeuvre servile. Qu’est. ce s’abstenir de toute oeuvre servile? C’est se préserver du péché. Et comment le pouvons-nous ? Interroge Notre-Seigneur : « Tout homme qui fait le péché est l’esclave du péché (1) ». Il nous est donc commandé d’observer le sabbat selon l’esprit. Quant aux autres préceptes, ils s’adressent à nous encore plus qu’aux Juifs, et nous devons les observer plus parfaitement qu’eux: « Vous ne tuerez pas. Vous ne commettrez pas de fornication, d’adultère; vous ne déroberez pas; vous ne direz pas de faux témoignage; honorez votre père et votre mère; vous ne désirerez pas le bien de votre prochain; vous ne désirerez pas la femme de votre prochain (2) ». Tout cela ne nous est-il pas aussi commandé? Mais si tu cherches à savoir quelle récompense était promise à l’observation de la loi, tu verras qu’il y est dit: « Afin que tes ennemis soient chassés de ta présence et que tu entres en possession de la terre promise par Dieu à tes pères (3) ». Comme ils étaient incapables d’apprécier les biens invisibles, on les retenait par la promesse des biens matériels. Pourquoi? Pour les empêcher de périr tout à fait et d’en venir à adorer les idoles. Néanmoins, mes frères, ils l’ont fait, comme nous le lisons, se montrant ainsi oublieux de tant de merveilles opérées par Dieu sous leurs yeux. La mer s’est séparée en deux à leur approche, un chemin leur a été frayé au milieu des flots, les ennemis accourus à leur poursuite ont été engloutis sous ces mêmes flots qui leur avaient livré passage (4) , et quand Moïse, l’homme de Dieu, a disparu à leurs regards, ils ont réclamé une idole et ils ont dit: « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous, puisque cet homme nous a quittés ». Toute leur espérance était fondée sur un homme, et non sur Dieu. Cet homme fût-il mort, le Dieu qui les avait tirés de la terre d’Egypte était-il mort aussi? Lorsqu’ils se furent fait l’image d’un veau, ils l’adorèrent en disant: « O Israël, voici tes dieux, les dieux qui t’ont délivré de la terre d’Egypte (5) ». Combien peu de temps il leur a fallu pour oublier

 

1. Jean, VIII, 34. — 2. Exod. XX, 3, 17.— 3. Lévit. XXVI, 1, 13. — 4. Exod. XIV, 21-31. —  5. Id. XXXII, 1-4.

 

337

 

une grâce aussi éclatante ! Par quel moyen donc retenir dans le devoir un pareil peuple, sinon par des promesses charnelles?

20. Ainsi les mêmes commandements se trouvent pour eux et pour nous au décalogue de la loi ; mais les promesses n’y sont pas les mêmes. Que nous promet-on à nous? La vie éternelle. « Or, la vie éternelle est de vous connaître vous seul vrai Dieu et Jésus-Christ que vous avez envoyé (1) ». La connaissance de Dieu, voilà ce qui nous est promis, voilà la grâce pour la grâce. Maintenant, mires frères, mous croyons, nous ne voyons pas. Cette foi aura sa récompense, ce sera de voir ce que nous croyons. Les Prophètes ont connu ce mystère, bien qu’il fût caché avant la venue de Notre-Seigneur. Ainsi un ami de cette récompense qui, soupirant après elle dans ses psaumes, a dit: « Je n’ai demandé qu’une chose au Seigneur, je la rechercherai avec ardeur ». Mais, diras-tu, que demande-t-il? Est-ce la terre, d’où découlent matériellement le lait et le miel? bien qu’il faille se mettre à sa recherche et la demander dans le sens spirituel. Est-ce l’assujettissement de ses ennemis, la mort de ceux qui veulent lui nuire, les hautes places ou les richesses du siècle? Il aime avec ardeur, il soupire grandement, il brûle, il est hors d’haleine; voyons ce qu’il demande : « Je n’ai demandé qu’une seule chose au Seigneur, je la rechercherai avec ardeur ». Qu’est-ce donc que cette chose ainsi recherchée? « C’est d’habiter », dit-il, « dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie ». Et quand habiteras-tu dans la maison du Seigneur, en quoi y trouveras-tu ton bonheur?  « Et d’y contempler », continue-t-il, « les délices du Seigneur (2) ».

21. Mes frères, quand jetez-vous des cris de joie? Quand travaillez-vous d’allégresse? Quand vous sentez-vous portés à aimer? N’est-ce point lorsqu’une étincelle de charité se montre à vous? Je vous le demande: quel est l’objet de vos désirs? Pouvez-vous le voir de vos yeux? Le toucher de vos mains? Y découvrez-vous des charmes qui fascinent vos regards? Certes, nous aimons grandement les martyrs;et quand nous célébrons le souvenir de leurs souffrances, il suffit à enflammer notre amour. Qu’aimons-nous en eux, mes frères? Leurs membres déchirés par les bêtes féroces? Quoi de plus hideux pour les yeux

 

1. Jean, XVII, 3. — 2. Ps. XXVI, 4.

 

de ton corps, quoi de plus beau pour les yeux du coeur? Que vous semble le plus beau jeune homme, s’il est voleur? Le dégoût et l’horreur se peignent dans tes yeux. Mais sont-ce bien tes yeux de chair qui frémissent à sa vue? A juger par eux, rien de pins correct que le corps de ce jeune homme; rien de mieux ordonné: la belle proportion de ses membres, la fraîcheur de son teint captivent ton admiration; mais si tu apprends qu’il est un voleur, ton coeur se détourne aussitôt de lui. D’autre part, un vieillard se présente à toi; il est plié en deux, et il s’appuie sur un bâton ; il a peine à se mouvoir; son corps est partout couvert de rides: y a-t-il là rien qui puisse charmer tes yeux? On te dit qu’il est juste; c’en est assez: tu l’aimes et tu l’embrasses. Telles sont, mes frères, les récompenses qui nous sont promises. Que de tels biens possèdent vos affections: soupirez après ce royaume; que cette patrie soit l’objet de vos désirs; si vous prétendez parvenir à ces biens apportés par Notre-Seigneur, lors de sa venue, c’est-à-dire à la grâce et la vérité. Si, au contraire, tu désires recevoir de Dieu une récompense temporelle, tu es encore sous la loi, et il t’arrivera de ne pas même l’accomplir ; car dès le moment où tu verras que les biens temporels sont abondamment accordés à ceux qui offensent Dieu, tes pas chancelleront et tu te diras: Voici que j’honore Dieu, je cours tous les jours à l’Eglise, je brise mes genoux à force de prier et je suis continuellement malade. D’autres, au contraire, se livrent à l’homicide et aux rapines, il sont dans l’allégresse et l’abondance; tout leur réussit. Etaient-ce donc là les biens que tu demandais à Dieu? Il est sûr pourtant que tu appartenais à la grâce. Si Dieu t’a donné ce qu’on appelle la grâce. parce qu’il te l’a donnée gratuitement, aime le donc gratuitement. N’aime pas Dieu pour la récompense; qu’il soit seul ta récompense; que ton âme s’écrie: « Je n’ai demandé qu’un chose au Seigneur, je la rechercherai avec ardeur: c’est d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, et de contempler les délices du Seigneur ». Ne crains pas de faiblir sous le poids de l’ennui. Tel sera le charme de la beauté divine que, toujours présente à tes yeux, elle ne te rassasiera jamais, ou plutôt, qu’elle te rassasiera toujours sans que tu sois jamais rassasié. [338] Car, si je disais que tu ne seras jamais rassasié, ce serait dire que tu auras faim, et si je disais que tu le seras, ce serait t’annoncer le dégoût; mais puisqu’en Dieu on ne sera ni dégoûté ni affamé je ne sais vraiment de quels termes me servir. Mais comme Dieu le possède en lui-même, il peut nous montrer ce qu'il nous est impossible d’exprimer, et nous faire entrer en possession de ce que nous croyons.

 

 

Haut du document

 

 

 

Précédente Accueil Suivante