TRAITÉ IX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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NEUVIÈME TRAITÉ.

SUR LA MÊME LEÇON DE L’ÉVANGILE. — DU MYSTÈRE RENFERMÉ DANS LE MIRACLE OPÉRÉ AUX NOCES DE CANA EN GALILÉE. (Chap. II, 1-11.)

LE MIRACLE DE CANA.

 

Tous les actes du Sauveur ont leur signification, sa présence aux noces de Cana a la sienne comme les autres circonstances de sa vie. Le prodige opéré en cette occasion a deux sens : 1° L’eau changée en vin figurait les prophéties relatives au Messie, lettre morte, paroles sans vertu qu’il a vivifiées par son incarnation ; les six âges du monde, tous prophétiques, étaient représentés par les six urnes pleines d’eau; et de même que celte eau devait être changée en vin par le Christ ainsi tee prophéties devaient recevoir toute leur valeur de leur application à sa personne; enfin par les deux mesures contenues dans les urnes s’entendent le Père et le Fils, et par les trois le mystère de la sainte Trinité ; 2° Les prophéties des six âges venaient du peuple Juif, mais elles avaient trait à toutes les nations dont se compose le peuple chrétien. Ainsi l’union d’Adam et d’Eve en une seule chair représentait l’union de Jésus-Christ avec son Eglise : l’arche de Noé était l’image du bois de la croix réunissant près de lui et sauvant toutes les nations ; le sacrifice d'Abraham préfigurait celui du Calvaire; les psaumes de David ont incessamment trait à l’empire de Dieu sur tous les peuples; ta pierre détachée de la montagne et devenant elle-même une montagne qui remplit toute la terre, n’est-ce pas Jésus-Christ issu du peuple Juif par sa naissance virginale et exerçant sa puissance sur le monde entier ? Et la conversion des Gentils à la foi n’est-elle pas l’accomplissement des paroles adressées aux Juifs par Jean-Baptiste? Les deux mesures représentent les circoncis et les incirconcis dont se compose le peuple chrétien, elles trois mesures sont les trois races humaines dont les fils de Noé ont été la source.

 

1. Que le Seigneur notre Dieu soit avec nous pour nous donner d’accomplir notre promesse. Hier, si votre sainteté s’en souvient, les limites du temps ne nous ont pas permis d’achever l’instruction commencée ; nous avons donc remis à aujourd’hui de vous [385]découvrir avec l’aide de Dieu, les mystères renfermés dans cet événement dont le récit vous a été lu dans le saint Evangile. Il est inutile de nous arrêter longtemps à relever la grandeur de ce prodige opéré par Dieu; c’est, en effet, le même Dieu qui en opère tous les jours dans toutes les créatures, et s’ils ne font plus d’impression, ce n’est pas qu’ils soient plus faciles à produire, c’est qu’ils sont sans cesse sous nos yeux. Le Verbe incarné pour nous en a donc fait d’autres plus rares, et l’esprit humain en a été frappé davantage. Ce n’est pas qu’ils aient été plus grands que ceux que Dieu opère tous les jours dans les créatures. Ceux qui se font tous les jours semblent être le résultat de la loi naturelle qui règle le cours ordinaire des choses; les seconds, au contraire, apparaissent aux yeux de l’homme comme l’oeuvre d’un pouvoir qui s’exerce actuellement. Nous vous l’avons dit, et vous vous en souvenez: un mort est sorti vivant du tombeau; et cet événement a jeté les hommes dans la stupeur; tous les jours, des enfants qui n’existaient pas viennent au monde, et personne n’en est surpris. Ainsi, qui ne s’étonne de voir changer l’eau en vin? Pourtant Dieu fait cela tous les ans dans les vignes. Toutefois, comme en opérant ces prodiges, Notre-Seigneur a voulu, non-seulement stimuler nos coeurs, mais encore élever en eux l’édifice de la foi, il nous faut rechercher l’à-propos, c’est-à-dire la signification de ce qui concerne celui-ci. Car, vous vous en souvenez, c’est cette explication que nous avons remise à aujourd’hui.

2. De ce que le Seigneur a été invité à des noces et qu’il y est venu, indépendamment de toute explication mystérieuse, ressort, suivant l’intention du Sauveur lui-même, la preuve qu’il est l’auteur du mariage. En effet, des hommes, dont parle l’Apôtre, devaient défendre de se marier (1), et enseigner que le mariage est un mal, et que son auteur est le diable. Au contraire, le Seigneur interrogé sur la question de savoir s’il est permis à un homme de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif, a répondu que cela n’est pas permis, excepté pour cause de fornication. A cette réponse il a ajouté ceci, s’il vous en souvient: « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni (2) ». Ceux qui sont bien instruits dans la foi catholique savent

 

1. Tim. IV, 3. — 2. Matth. XIX, 3-6.

 

que Dieu a établi le mariage, et que, comme l’union conjugale est d’institution divine, le divorce est l’oeuvre du diable; et si dans le cas de fornication il est permis de renvoyer sa femme, c’est que, la première, elle a renoncé à être épouse, puisque la première elle a foulé aux pieds la foi conjugale. Quant à celles qui ont voué à Dieu leur virginité, bien qu’elles soient à un degré plus élevé d’honneur et de sainteté c’ans l’Eglise, elles n’ont pas pour cela renoncé entièrement aux noces; car elles ont part avec toute l’Eglise à ces noces où l’Epoux est le Christ. Ayant été invité aux noces, le Sauveur s’y est rendu pour resserrer le lien de chasteté conjugale, et nous révéler ce qu’il y a de mystérieux dans les noces; car, dans la circonstance présente, la personne de Notre-Seigneur était figurée par l’époux à qui il fut dit: « Tu as conservé le bon vin jusqu’à présent ». En effet, le Christ a conservé le bon vin jusqu’à présent, c’est-à-dire son Evangile.

3. Commençons donc dès maintenant à vous dévoiler les secrets de ces mystères, autant du moins que nous en fera la grâce Celui au nom de qui nous vous l’avons promis. Dès les temps anciens il y eut des prophéties, et jamais aucune époque n’en fut privée: mais quand on n’y reconnaissait pas le Christ, ces prophéties n’étaient que de l’eau. Car d’une certaine manière l’eau recèle du vin. Que devons-nous entendre par cette eau? L’Apôtre nous le dit: « Jusqu’aujourd’hui, quand on leur lit Moïse, les Juifs ont un voile posé sur leur coeur, voile qui n’en est pas retiré, parce qu’il n’est enlevé que dans le Christ. Mais », continue-t-il, « lorsque tu seras passé au Seigneur, le voile sera enlevé (1)». Par, ce voile il entend l’obscurité qui empêchait de comprendre les prophéties: le voile se lèvera, et avec lui disparaîtra l’ignorance lorsque tu seras passé à Notre-Seigneur, et ce qui était de l’eau se changera pour toi en vin. Lis tous les livres prophétiques ; si tu n’y aperçois pas Jésus.Ch net, qu’y a-t-il de plus insipide et de plus fade? Si, au contraire, tu y vois Jésus-Christ, non-seulement tu trouves de la saveur à ce que tu lis, mais encore ta lecture te jette dans l’ivresse, ton âme s’élève au-dessus des corps, et en oubliant le passé elle s’étend pour saisir les choses à venir (2).

 

1. II Cor. III, 10 - 16. — 2. Philipp. III, 13.

 

386

 

4. Ainsi, dès les temps anciens et depuis le premier anneau de la chaîne des générations humaines, il y a eu des prophéties concernant le Christ; mais il s’y tenait caché: ce n’était encore que de l’eau. Comment prouvons-nous que, dans toute la durée des temps antérieurs à la venue du Christ, des prophéties relatives à sa personne n’ont jamais éprouvé de solution de continuité? D’après ses propres paroles. Car après sa résurrection d’entre les morts il trouva ses disciples dans le doute à l’égard de. Celui qu’ils avaient suivi. lis l’avaient vu mourir et n’espéraient pas le voir ressusciter,leur confiance en lui était anéantie. Aussi le larron fut-il loué et mérita-t-il d’entrer le même jour dans le paradis. Pourquoi? Parce que, étant attaché à la croix, il confessa Jésus-Christ (1), tandis que ses disciples doutaient de lui. Il les trouva donc chancelants et se reprochant en quelque sorte d’avoir espéré qu’il délivrerait Israël. Ils s’affligeaient de l’injustice de sa mort, car son innocence leur était connue. Eux-mêmes le lui dirent après sa résurrection, au moment où il fit la rencontre de deux d’entre eux qui marchaient plongés dans la tristesse. « Etes-vous seul étranger à ce point dans Israël, que vous ignoriez ce qui s’est passé ces derniers jours? Quoi donc? leur répliqua-t-il. Touchant Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en oeuvres et en paroles en présence de Dieu et de tout le peuple; comment nos prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Cependant nous espérions que ce serait, lui qui rachèterait Israël, et voici maintenant le troisième jour depuis que ces événements se sont accomplis » . Après ces discours et d’autres prononcés par l’un de ceux que Jésus-Christ avait rencontrés sur le chemin du village voisin, il leur répondit en ces termes: « O insensés et coeurs tardifs à croire ce qui a été dit par les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces choses, et qu’ainsi il entrât dans sa gloire? Et commençant par Moïse et tous les Prophètes, il leur expliqua ce qui était dit de lui dans l’Ecriture ». Ainsi s’exprima-t-il encore dans une autre circonstance, voulant se faire toucher de ses disciples afin de leur donner une preuve palpable de la réalité de sa résurrection; il leur dit: « Voilà ce que je vous avais annoncé

 

1. Luc, XXIII, 40- 43.

 

lorsque j’étais encore avec vous, savoir que tout ce qui est écrit de moi dans Moïse, les Prophètes et les psaumes, devait être accompli. Alors il leur ouvrit l’intelligence afin qu’ils comprissent les Ecritures, et leur dit: Car il est écrit que le Christ devait souffrir et ressusciter d’entre les morts le troisième jour, que la pénitence et la rémission des péchés devaient en sen nom être prêchées par toutes les nations, à commencer par Jérusalem ».

5. Si nous comprenons bien ces passages du saint Evangile, et certes ils ne renferment rien d’obscur, nous saisirons parfaitement tous les mystères contenus dans le miracle qui nous occupe. Faites attention à cette parole du Sauveur, qu’il fallait que tout ce qui a été écrit du Christ eût en lui son accomplissement. Où se trouve ce qui a été écrit de lui? Il l’a dit: « Dans là loi, dans les Prophètes et dans les psaumes ». Il n’omet aucune des anciennes Ecritures. C’était de l’eau; aussi le Seigneur appelle-t-il insensés les deux disciples d’Emmaüs, parce que cette eau leur plaisait encore et qu’ils n’avaient pas encore de goût pour le vin. Comment Jésus-Christ a-t-il changé cette eau en vin? Lorsqu’après leur avoir ouvert l’intelligence il leur a expliqué les Ecritures, commençant par Moïse et continuant par les Prophètes; c’est pourquoi ils se sentaient déjà comme enivrés et disaient : « Notre coeur ne brûlait-il pas en nous sur le chemin lorsqu’il nous « découvrait les Ecritures (1)? » Ils avaient, en effet, découvert ce qu’ils ne savaient pas auparavant, c’est que ces livres avaient trait au Christ. Le Sauveur a donc changé l’eau en vin, et aussitôt ce qui leur était insipide est devenu agréable pour eux; et ce qui ne les enivrait pas les a enivrés. Il aurait pu commander de vider l’eau qui se trouvait dans les urnes, pour y mettre du vin qu’il aurait tiré de je ne sais quelle source cachée; il avait ainsi fait venir du pain quand il rassasia tant de milliers d’hommes. Car cinq pains n’étaient capables ni de nourrir cinq mille personnes, ni de remplir au moins douze corbeilles (2) ; mais sa puissance était comme un réservoir où il était à même de trouver du pain. Il aurait donc pu d’abord vider l’eau, puis mettre du vin à sa place; mais s’il l’avait fait, il aurait semblé improuver les anciennes

 

1. Luc, XXIV, 13-47. — 2. Matth. XIV, 17-21.

 

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Ecritures. Au contraire, en changeant l’eau elle-même en vin, il nous a montré que l’Ancien Testament vient de lui ; car c’est par son ordre que les urnes ont été remplies. C’est donc du Seigneur que viennent les anciennes Ecritures; mais si l’on n’y reconnaît pas Jésus-Christ, elles n’ont pas de saveur.

6. Considérez ce qu’il dit lui-même: « Ce qui a été écrit de moi dans la loi, dans les Prophètes et dans les psaumes ». Nous savons de quelle époque part le récit de la loi

c’est dès l’origine du monde. « Au commencement; Dieu fit le ciel et la terre (1)». Depuis celte époque jusqu’au temps présent, on compte six différents âges; on vous l’a dit souvent, et vous le savez. Le premier âge va d’Adam à Noé; le second, de Noé à Abraham, selon l’ordre qu’établit et suit l’évangéliste Matthieu ; le troisième va d’Abraham à David le quatrième, de David à la captivité de Babylone; le cinquième, de la captivité de Babylone à Jean-Baptiste(2); le sixième, de Jean-Baptiste à la tin du monde. Dieu a fait l’homme à son image le sixième jour (3), parce que c’est en ce sixième âge que s’est manifesté par l’Evangile le renouvellement de notre esprit, selon l’image de celui qui nous a créés (4). En ce jour, L’eau s’est changée eu vin, afin que nous goûtions le Christ manifesté dans la loi elles Prophètes. C’est pour cela que les urnes qu’il ordonnait de remplir avec de l’eau étaient au nombre de six. Ces six urnes signifiaient donc les six âges du monde pendant lesquels il y eut toujours des prophéties. Ainsi distribués et distingués les uns des autres comme par des articulations diverses, ces six âges auraient été comme des vases vides si Jésus-Christ ne les avait remplis. Pourquoi même donner le nom d’âges ides temps qui se seraient inutilement écoulés si, pendant leur cours, le Seigneur n’avait pas été annoncé? Les prophéties ont reçu leur accomplissement, on a rempli les urnes; mais pour que l’eau soit changée en vin, il faut que dans toutes ces prophéties on reconnaisse Jésus-Christ.

7. Que signifient donc ces paroles: « Elles contenaient deux ou trois mesures? » Cette manière de parler signale à notre attention un grand mystère. L’Evangéliste appelle metreta des vases servant de mesures, comme

 

1. Gen. I, 1, — 2. Matth. I, 17. — 3. Gen. I, 27. — 4. Coloss. III, 10.

 

une urne, une amphore ou bien un objet pareil. Le mot métrète est le nom de la mesure, et ce nom de mesure dérive lui-même du mot mesure. En effet, metron en grec, signifie mesure; de là le mot métrète. « Elles renfermaient donc deux ou trois mesures». Que disons-nous, mes frères? S’il n’était question que de trois mesures, notre esprit se reporterait tout droit au mystère de la Trinité. Mais de ce que l’Evangéliste a dit: « deux ou trois », il ne suit peut être pas que nous devions renoncer immédiatement à cette interprétation. Car le Père et le Fils étant une fois nommés, il faut nécessairement supposer l’existence du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit n’est pas seulement l’Esprit du Père ou seulement l’Esprit du Fils, il est tout à la fois l’Esprit du Père et l’Esprit du Fils. En effet, il est écrit : « Si quelqu’un aime le monde, l’Esprit du Père n’est point en lui (1) ». Et ailleurs: « Quiconque n’a pas l’Esprit du Fils n’est point de lui ». Le Père et le Fils ont donc le même Esprit; d’où il suit que nommer le Père et le Fils, c’est sous-entendre le Saint-Esprit, puisqu’ils ont tous deux un même Esprit. Quand on nomme le Père et le Fils, c’est comme si l’on disait deux mesures; et quand on entend parler du Saint-Esprit, c’est trois mesures. Aussi l’Evangile ne dit-il pas que les urnes contenaient, les unes deux mesures, les autres trois; mais que les six urnes « contenaient deux ou trois mesures». Comme s’il disait: Quand je dis deux mesures, je veux que l’Esprit du Père et du Fils soit compris avec eux; et quand je dis trois, j’énonce plus clairement la sainte Trinité.

8. Ainsi, quiconque nomme le Père et le Fils, doit sous-entendre la charité mutuelle du Père et du Fils, qui est le Saint-Esprit. Peut-être même (et je ne dis pas ceci comme si j’étais en mesure de le prouver aujourd’hui, ou comme si personne ne pouvait trouver une autre manière d’interpréter ce texte), peut-être même l’examen et la discussion des Ecritures montreraient-ils que le Saint-Esprit est la charité même. En tous cas, ne supposez pas que la charité soit chose méprisable. La charité pourrait-elle n’avoir aucun prix quand de tout ce qui a du prix nous disons qu’il est cher? Si donc tout ce qui n’est pas de vil prix est cher, peut-il y avoir rien de plus cher

 

1. Jean, II, 15. — 2. Rom. VIII, 9.

 

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que la charité même? Aussi l’Apôtre la relève-t-il au point d’en dire ceci: « J’ai à vous montrer une voie suréminente. Quand je parlerais la langue des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain sonnant et une cymbale retentissante. Quand je connaîtrais tous les mystères, quand je posséderais toute science, quand j’aurais le don de prophétie, quand toute foi me serait donnée jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais mon bien aux pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, il ne me sert de rien (1)». La charité est donc bien précieuse, puisque sans elle tout est inutile, puisque avec elle tout est profit. Toutefois, cet éloge si brillant et si flatteur que l’apôtre Paul fait de la charité, en du moins que ce petit mot de l’apôtre Jean dont nous expliquons l’Evangile; car il n’a pas craint de dire : « Dieu est charité (2) ». Et il est encore écrit « que la charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné ». Qui donc nommera le Père et le Fils, sans entendre parler aussi de la charité du Père et du Fils? Celui qui a cette charité a le Saint-Esprit, et quiconque ne l’a pas, le Saint-Esprit n’est pas en lui. Séparé de son esprit, qui est ton âme, ton corps est mort. Ainsi en est-il de ton âme; sépare-là du Saint-Esprit, c’est-à-dire de la charité, c’est comme si elle était morte. « Les urnes contenaient donc deux mesures », parce qu’à toutes les époques le Père et le Fils ont été annoncés dans les prophéties: mais le Saint-Esprit l’était aussi bien qu’eux; de là cette addition, « ou trois mesures». « Moi et mon Père », dit Jésus-Christ, « nous sommes un (4) »; mais à Dieu ne plaise qu’il soit fait exclusion du Saint-Esprit là où le Sauveur dit : « Moi et mon Père sommes un ». Cependant le Père et le Fils étant seuls nommés à cet endroit, accordons que « les urnes contiennent. seulement « deux mesures »; mais le texte ajoute : « ou trois mesures». En voici la raison : «Allez, baptisez les nations au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit (5) ». Ainsi, quand l’Evangile dit : « deux mesures », il ne fait pas mention expresse de la Trinité, il la sous-entend ;

 

1. I Cor. XII, 31; Id. XIII, 1-3. — 2. I Jean, IV, 16. — 3. Rom. V, 5. — 4. Jean, X, 30. — 5. Matth. XXVIII, 19.

 

mais lorsqu’il dit : « trois mesures », il la déclare formellement.

9. Il y a de ce passage une autre interprétation qu’il ne faut pas passer sous silence. Je vais vous la dire, et alors chacun choisira celle qui lui conviendra le mieux; pour nous, nous ne voulons pas vous frustrer de ce que Dieu nous donne. Car vous êtes à la table du Seigneur, et il n’est pas juste que celui qui y sert retranche une partie des aliments aux convives, surtout à des convives comme vous, qui se montrent si affamés. Les prophéties qui ont eu lieu dès les temps anciens ont pour but le salut de toutes les nations. Sans doute Moïse a été envoyé au seul peuple d’Israël; c’est à ce peuple seul que la loi a été donnée par son ministère; c’est des rangs de ce peuple que sont sortis les Prophètes; c’est en vue de ce peuple que la distinction des âges a été établie; aussi est-il dit des urnes qu’elles étaient destinées « aux purifications en usage chez les Juifs ». Toutefois, que ces prophéties aient aussi été faites aux autres nations, on n’en saurait douter, puisqu’en ce peuple était caché Jésus-Christ, en qui toutes les nations de la terre sont bénies suivant cette promesse de Dieu à Abraham: « Toutes les nations seront bénies en Celui qui sortira de toi (1) ». Mais Jésus-Christ n’était pas encore reconnu, parce que l’eau n’avait pas encore été changée en vin. Les prophéties avaient donc lieu pour toutes les nations. Pour faire ressortir plus clairement à vos yeux cette vérité, nous allons, dans les limites du temps dont nous pouvons disposer, vous parler de ces différents âges que figuraient les six urnes de notre Evangile.

10. Au commencement Adam et Eve étaient les premiers parents de tous les hommes, et pas seulement des Juifs. Par conséquent, tout ce qui en Adam figurait le Christ était du domaine de toutes les nations , puisqu’elles n’ont de salut qu’en Notre-Seigneur. Que dirai-je de mieux approprié à l’eau de la première urne que ce que l’Apôtre a dit d’Adam et d’Eve? Personne, en effet, ne pourra trouver mauvaise ma manière de comprendre les choses, puisqu’au lieu de l’inventer de moi-même, je l’emprunte à l’Apôtre. C’est à lui seul un étonnant mystère relativement au Christ, que celui auquel l’Apôtre fait allusion dans ce passage: « Ils ne feront tous deux

 

1. Gen. XXII, 18.

 

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«qu’une seule chair: ce mystère est grand (1) ». Et afin que personne n’imagine que cette grandeur du mystère se trouve en chacun de ceux qui ont une femme, il ajoute: « Mais je dis en Jésus-Christ et en l’Église ». Où se trouve donc le grand mystère: « Et ils ne feront tous deux qu’une seule chair? » Le voici: parlant d’Adam et d’Eve, la Genèse en vient à ces paroles: « C’est pourquoi l’homme abandonnera son père et sa mère, et il s’attachera à sa femme, et ils seront tous deux dans une chair une (2) ». Toutefois si Jésus-Christ s’est attaché à son Eglise de manière à ce qu’ils fussent deux en une seule chair, comment a-t-il quitté son Père? Comment a-t-il quitté sa mère? Il a quitté son Père, parce qu’étant en la forme de Dieu et pouvant sans larcin se dire son égal, il s’est anéanti lui-même en prenant la forme d’esclave (3). Voilà le sens de ces paroles: Il a quitté son Père, non qu’il l’ait abandonné ou se soit éloigné de lui, mais parce que ce n’est pas dans la forme selon laquelle il est égal au Père, qu’il est apparu aux hommes. Comment a-t-il quitté sa mère? En quittant la synagogue des Juifs, de laquelle il est né selon la chair, et en s’attachant à l’Eglise, qu’il a composée en réunissant toutes les nations. Ainsi la première urne contenait l’annonce du Christ ; mais tout ,le temps que ces vérités ne lurent pas prêchées aux peuples, cette prophétie n’était encore que de l’eau, elle n’était pas encore changée en vin. Maintenant donc que le Seigneur nous a éclairés par l’Apôtre pour nous faire connaître le sens caché de cette simple parole: Ils ne feront tous deux qu’une seule chair, ce mystère est grand en Jésus-Christ et dans l’Église », nous sommes en droit de chercher le Christ partout et de puiser le vin à toutes les urnes. Adam s’endort pour qu’Eve soit formée pendant son sommeil ; le Christ meurt pour donner naissance à l’Eglise. De la côte d’Adam endormi Eve est formée (4); après sa mort Jésus-Christ est percé d’une lance au côté (5), et de ce côté coulent les sacrements qui doivent former l’Eglise. Qui ne voit dans les événements d’alors la figure de ce qui devait arriver plus tard, surtout quand l’Apôtre nous enseigne que le premier Adam était le type du futur Adam? « Il était la figure de celui qui devait venir (6) ».Tous les événements étaient

 

1. Ephés III, 31, 32. — 2. Gen II, 21. — 3. Philipp. II, 7 — 4. Gen. II,21.— 5. Jean, XIX, 34.— 6. Rom. V, 14.

 

mystérieusement figurés en lui. Etait-ce afin de l’empêcher rie souffrir que Dieu attendit le moment de son sommeil pour lui retirer une côte et en former la femme? Où est l’homme capable de dormir assez profondément pour qu’on puisse, sans l’éveiller, lui ôter des os? Ou bien Adam a-t-il été insensible à l’enlèvement d’une de ses côtes, parce que c’était Dieu lui-même qui la lui ôtait? Dieu, qui pouvait enlever cette côte à Adam pendant son sommeil, pouvait donc aussi la lui enlever sans lui causer aucune douleur, pendant qu’il était éveillé. Mois sans aucun doute cette première urne était remplie d’eau, elle contenait pour ce premier âge l’annonce des événements réservés à l’avenir.

11. Le Christ a été aussi figuré dans Noé et ‘dans cette arche qui renfermait tous les êtres vivants de l’univers. En effet, pourquoi tous les animaux ont-ils été renfermés dans cette arche (1), sinon pour figurer toutes les nations? Dieu ne manquait pas de puissance pour les créer de nouveau ; car, quand aucune créature n’existait, n’a-t-il pas dit : « Que la terre produise, et la terre a produit (2) ? » Il les avait créées une première fois, il pouvait les créer encore. Une première fois sa parole les avait fait sortir du néant, elle était à nième de réitérer son oeuvre. Mais il voulait nous signaler un mystère, il remplissait la seconde urne par une prophétie, il nous montrait en figure la vie de l’univers conservée par le bois, parce qu’au bois devait être vraiment attachée la vie du monde entier.

12. Nous voici à la troisième urne, c’est-à-dire à Abraham, je vous en ai déjà fait la remarque, il a été dit à ce patriarche: « Toutes les nations seront bénies en Celui qui sortira de ta race ». II est facile de reconnaître celui que figurait le fils unique du père des croyants : au moment où son père le conduisait vers la montagne sur le sommet de laquelle on devait le faire mourir, ne portait-il pas lui-même le bois nécessaire au sacrifice? De fait le Seigneur porta sa croix, comme le dit l’Evangile (3). A l’endroit de la troisième urne cette remarque suffit.

13. Quant à David, est-il besoin de dire que ses prophéties concernaient toutes les nations? Parmi les psaumes il n’en est pas un seul qui n’y ait trait, aussi bien que celui dont nous venons d’entendre la lecture : tous l’avoueront

 

1. Gen. VII, 7-9. — 2. Id. I, 24. — 3. Jean, XIX, 17.

 

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sans peine. Je l’ai dit, nous avons chanté tout à l’heure ces paroles si positives : « Levez-vous, Seigneur, jugez la terre, toutes les nations seront votre héritage (1)». Et par là les Donatistes sont comme rejetés des noces. En effet, l’homme dépourvu de l’a robe nuptiale, qui vint aux noces après avoir été invité, en fut chassé parce qu’il n’était pas vêtu de manière à faire honneur à l’Epoux. De même en est-il de celui qui cherche sa propre gloire, et non la gloire de Jésus-Christ. Il n’a pas la robe nuptiale, car il refuse de s’associer à la parole de l’ami de l’Epoux et de dire avec lui: « C’est celui-là qui baptise (2) ». Celui qui n’avait pas la robe nuptiale mérita de s’entendre donner par reproche un titre auquel il n’avait pas droit: « Mon ami, pourquoi es-tu venu ici? » Et de même qu’il demeura muet (3) à cette question, ainsi les Donatistes demeurent muets à leur tour. En effet, à quoi bon remuer les lèvres et tant parler, si le coeur reste muet ? Car ils savent bien intérieurement qu’ils n’ont rien à répondre. Aussi restent-ils muets au dedans, quoiqu’ils fassent beaucoup de bruit au dehors. Ils entendent, bon gré mal gré, chanter parmi eux ces paroles : « Levez-vous, Seigneur, jugez la terre, parce que toutes les nations vous seront données en héritage ». Ainsi, se séparant de la communion de toutes les nations, qu’apprennent-ils sinon qu’ils ne font plus partie de cet héritage?

14. J’ai donc dit, mes frères, que les prophéties regardaient toutes les nations de la terre; mais je veux vous montrer que ces paroles : « Elles contenaient deux ou trois mesures », ont encore un autre sens. Les prophéties, dis-je, ont trait à toutes les nations; nous venons de le prouver en ce qui concerne Adam; car « il était la figure de l’autre Adam ». Qui ne sait, en effet, que de lui sont sorties toutes les nations, et que les quatre lettres de son nom désignent les quatre parties du monde telles que les appelaient les Grecs. Car si vous prononcez en grec les mots: Orient, Occident, Midi, Nord, dénominations sous lesquelles en différents endroits l’Ecriture désigne ces quatre parties du monde, vous le verrez, les premières lettres de ces mots vous donnent celui d’Adam. En effet, voici comment se nomment, dans la langue grecque, les quatre points cardinaux:

 

1. Ps. LXXXI, 8. — 2. Jean, I, 33. — 3. Matth. XXII, 11-13.

 

 

anatole, dusis, arktos, mesembria. Ecris l’un sous l’autre chacun de ces noms, comme tu écris des vers, et les premières lettres réunies ensemble te donneront Adam. Nous trouvons la même vérité figurée en Noé, à cause de l’arche; car elle contenait tous les animaux, et ces animaux symbolisaient toutes les nations. La même vérité se rencontre aussi en Abraham ; car il lui a été dit en ternies formels : « Toutes les nations seront bénies en Celui qui sortira de ta race ». Elle se retrouve encore en David, dont un psaume entre autres (car je ne veux pas en citer davantage) nous a fourni ces paroles que nous chantions tout à l’heure; « Levez-vous, Dieu, jugez la terre, parce que toutes les nations vous seront données en héritage ». A quel Dieu dit-on : « Levez-vous», sinon à celui qui a dormi? « Levez-vous, ô Dieu, jugez la terre »; c’est-à-dire, vous dormiez lorsque la terre vous jugeait, levez-vous pour la juger à votre tour. Et n’est-ce point là le sens de cette prophétie: « Parce que toutes les nations vous seront données en héritage? »

15. Pour ce qui est du cinquième âge représenté par la cinquième urne, Daniel voit une pierre détachée de la montagne sans qu’aucune main y ail part; cette pierre brise dans sa chute tous les royaumes de la terre, et elle grossit au point de devenir une grande montagne, si grande qu’elle couvre toute la surface de la terre (1). Mes frères, y a-t-il rien de plus clair? Une pierre se détache de la montagne. C’est cette pierre mise au rebut par ceux qui bâtissent, et qui est devenue la tête de l’angle (2). De quelle montagne est-elle détachée, sinon du royaume des Juifs, au sein duquel Jésus-Christ est né selon la chair? Elle s’en détache sans [e secours d’aucune main d’homme, car Jésus-Christ est né d’une vierge sans le concours charnel d’aucun homme. La montagne dont cette pierre est détachée ne couvrait point toute la terre, parce que le royaume des Juifs ne s’étendait pas à toutes les mations. Mais nous voyons le royaume de Jésus-Christ occuper toutes les parties de l’univers.

16. Reste le sixième âge, auquel appartient Jean-Baptiste, le plus grand des enfants des hommes, de qui il a été dit : « Il est plus grand qu’un prophète (3)». Comment, à son tour, Jean montre-t-il que Jésus-Christ a été

 

1. Dan. II, 34, 35. — 2. Ps. CXVII, 22. — Matth. XI, 9-11.

 

envoyé à toutes les nations? Le voici : les Juifs venaient à lui pour être baptisés ; afin de les empêcher de s’enorgueillir du nom d’Abraham qu’ils portaient, il leur dit: «Race de vipères, qui vous a enseigné à fuir la colère prête à venir? faites donc de dignes fruits de pénitence » ; c’est-à-dire, soyez humbles. En effet, il parlait à des orgueilleux. D’où leur venait leur orgueil? De ce qu’ils descendaient d’Abraham selon la chair, et non point de ce qu’ils imitaient sa conduite. Aussi, quel langage leur tient-il ? « Ne dites pas: Nous avons pour père Abraham. Car Dieu peut, de ces pierres mêmes, susciter des enfants d’Abraham (1)». Il donnait aux nations le nom de pierres, non qu’elles en eussent la solidité, comme cette pierre mise au rebut par ceux qui bâtissaient mais parce qu’elles étaient endurcies dans la sottise et l’imbécillité. N’étaient-elles pas, en effet, devenues pareilles aux pierres qu’elles adoraient? Pourquoi avaient-elles perdu le sens ? Parce qu’il est dit dans un psaume : « Qu’ils deviennent semblables aux idoles, ceux qui les font et ceux qui mettent en elles leur confiance (2) », Aussi, quand les hommes ont commencé à adorer le Dieu véritable, que leur recommande-t-on ? « Soyez les enfants de votre Père qui est au ciel et qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes (3)». Si donc l’homme devient semblable à ce qu’il adore, que veulent dire ces paroles: « Dieu peut susciter de ces pierres des enfants d’Abraham ? » Interrogeons-nous nous-mêmes, et remarquons que ce fait est accompli en nous. Nous sommes sortis des rangs des Gentils ; or, nous n’en serions jamais sortis, si Dieu n’avait fait sortir de ces pierres des enfants d’Abraham. Nous avons été faits enfants d’Abraham, parce que nous avons imité sa foi, et non parce que nous descendons de lui selon sa chair. Comme les Juifs ont dégénéré de cette foi, ils ont été exclus de l’héritage, et si, nous autres, nous avons été adoptés, c’est que nous avons marché sur ses traces. Ainsi, mes frères, la prophétie représentée par la sixième urne était relative à toutes les nations. C’est pourquoi il

 

1. Matth. III, 7-9. — 2. Ps. CXIII, 8. — 3. Matth. V, 45.

 

est dit de toutes les urnes: « Elles contenaient deux ou trois mesures».

17. Mais comment montrer que toutes les nations étaient désignées par ces termes « Deux ou trois mesures ? » En réduisant au nombre de deux les mesures qu’il disait être au nombre de trois, il y avait de la part de l’Evangéliste une sorte d’évaluation. Par là, l’écrivain sacré voulait nous signaler un mystère. Pourquoi donc « deux mesures ? » Pour désigner la circoncision et l’incirconcision. L’Ecriture fait mention de cette division des peuples en deux classes, et elle n’en omet aucun lorsqu’elle dit : « La circoncision et l’incirconcision (1) » Sous cette double dénomination sont donc comprises toutes les nations: voilà les deux mesures. C’est pour unir en sa personne ces deux murailles venues de côtés opposés, que Jésus-Christ est devenu la pierre de l’angle (2). Montrons aussi qu’à ces mêmes nations, sans exception aucune, ont aussi trait les trois mesures. Noé avait trois fils, par eux a été renouvelé le genre humain (3) ; c’est ce qui a fait dire à Notre-Seigneur : « Le royaume des cieux est semblable à un levain qu’une femme prend et mêle à trois mesures de farine jusqu’à ce que toute la pâte soit levée (4) ». Quelle est cette femme, sinon la chair du Seigneur? Quel est ce levain, sinon l’Evangile? Quelles sont ces trois mesures, sinon toutes les nations à cause des trois fils de Noé? Donc, « les six urnes renfermant deux ou trois mesures », sont les six âges du monde, et ces âges ont chacun leur prophétie particulière concernant toutes les nations; qu’on les partage en deux catégories, les Juifs et les Grecs, comme les appelle souvent l’Apôtre (5), ou en trois, à cause des trois fils de Noé, peu importe. Cette prophétie en figure s’étendait à toutes les nations, et c’est même parce qu’elle devait s’étendre à elles toutes que cette prophétie est appelée une mesure. Ainsi l’Apôtre a dit: « Nous avons reçu la mesure de nous étendre jusqu’à vous (6) » Annoncer l’Evangile aux Gentils, c’est là ce qu’il appelle : « la mesure de s’étendre jusqu’à vous ».

 

1. Coloss. III, 11. —  2. Ephés. II, 14-20. — 3. Gen. V, 31. — 4. Luc, XIII, 21.— 5. Rom. II, 9 ; I Cor. I, 24. — 6. II Cor. X, 13.

 

 

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