TRAITÉ CX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CENT DIXIÈME TRAITÉ.

DEPUIS LES PAROLES SUIVANTES : « AFIN QUE TOUS SOIENT UN, ETC. », JUSQU'A CES MOTS : « ET VOUS LES AVEZ AIMÉS, COMME VOUS M'AVEZ AIMÉ MOI AUSSI ». (Chap. XVII, 21-23.)

 

L'UNION ENTRE LES FIDÈLES.

 

Pour nous, comme pour les fidèles, Jésus demande l'union avec Dieu par la foi, et entre nous par la charité, et comme fruit de cette union, la connaissance de ce que nous croyons, la vue de la gloire de Jésus-Christ. Afin de nous élever à ce degré de science, il nous faut la grâce qui nous égale aux anges, et le Christ la demande aussi pour nous.

 

1. Quand le Seigneur Jésus eut prié pour ceux de ses disciples qu'il avait alors avec lui, il y joignit aussi les autres par ces mots: «Je ne prie pas seulement pour ceux-là, mais aussi pour ceux qui, parleur parole, doivent croire en moi ». Et comme si nous lui avions demandé pourquoi il priait en leur faveur, il ajoute aussitôt: « Afin que tous ils soient un, comme vous, Père, vous êtes en moi et moi en vous, que de même ils soient un en nous (1) ». Déjà, lorsqu'il priait pour les disciples qu'il avait avec lui, il disait : « Père saint, gardez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous-mêmes». Il demande donc maintenant pour nous ce qu'il demandait alors pour ses autres disciples, à savoir que tous, eux et nous, nous ne soyons qu'un; et ici il faut remarquer avec soin que Notre-Seigneur ne dit pas que nous soyons un , mais bien : « Que tous soient un, comme vous, mon Père, en moi et moi en vous » ; sous-entendu, nous sommes un.

 

1. Jean, XVII, 11.

 

Il le dit, du reste, ensuite plus ouvertement; déjà il avait dit en parlant des disciples qui étaient avec lui : « Afin qu'ils soient un comme nous ». Le Père est dans le Fils et le Fils est dans le Père, de telle sorte qu'ils ne sont qu'un, parce qu'ils ne sont qu'une seule substance. Pour nous, nous pouvons être en eux , mais nous ne pouvons être un avec eux, parce que nous n'avons pas avec eux une seule substance ; en effet, le Fils est Dieu avec le Père; en tant qu'homme, il est de la même substance que nous. Mais ici il veut plutôt faire allusion à ce qu'il a dit en un autre endroit : « Le Père et moi nous sommes un (1) ». Par là, il montre que le Père et lui ont la même nature. Aussi, quand le Père et le Fils, et même le Saint-Esprit, sont en nous, nous ne devons pas penser qu'ils aient avec nous la même nature. Ils sont en nous ou bien nous sommes en eux, de façon qu'ils sont un dans leur nature et que nous sommes un dans la nôtre. En effet , ils sont en nous

 

1. Jean, X, 30.

 

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comme Dieu est dans son temple, et nous sommes en eux comme la créature dans son Créateur.

2. Ensuite, après avoir dit : « Qu'eux aussi ils soient en nous », il ajoute: « Afin que le monde croie que vous m'avez envoyé ». Qu'est-ce à dire? Le monde ne croira-t-il que quand nous serons tous un dans le Père et le Fils? N'est-ce pas en cela que consiste cette paix perpétuelle qui est. plutôt la récompense de la foi que la foi elle-même? Car nous serons un, non pour croire, mais parce que nous aurons cru. Et même dans le cours de cette vie, quoique, en raison de notre foi commune, nous tous qui croyons en une même chose nous soyons un, selon cette parole de l'Apôtre : « Car vous tous vous êtes un en Jésus-Christ (1) » , nous sommes un non pour croire, mais parce que nous croyons. Que signifient donc ces mots : « Que tous a soient un, afin que tout le monde croie? » Car, « tous », c'est le monde qui croit. Autres, en effet, ne sont pas ceux qui seront un, et autre le monde qui croira, parce qu'ils seront un. Evidemment ceux dont il dit : « Que tous soient un », sont les mêmes que ceux dont il a dit : « Je ne prie pas seulement pour ceux-ci, mais encore pour ceux qui, par leur parole, croiront en moi »; et il ajoute aussitôt : « Je prie afin que tous soient un ». Mais ces « tous », qui sont-ils? Le monde; non pas le monde ennemi, mais le monde fidèle. Car, après avoir dit : « Je ne prie pas  pour le monde (2) », il prie afin que le monde croie. C'est qu'il y a un monde dont il est écrit : « Ne soyons pas damnés avec ce monde (3) ». Pour ce monde-là, Notre-Seigneur ne prie pas; car il n'ignore pas à quoi il est prédestiné. Mais il y a aussi un autre monde dont il est écrit : « Car le Fils de l'homme n'est pas venu pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui (4) ». L'Apôtre conclut de là : « Dieu était en Jésus-Christ , se réconciliant le monde à lui-même (5) ». C'est pour ce monde qu'il prie, quand il dit : « Afin que le monde croie que vous m'avez envoyé ». Lorsque le monde croit au Christ qui a été envoyé de Dieu, cette foi le réconcilie à Dieu. Comment donc comprendrons-nous ces paroles : « Qu'eux aussi croient en nous, afin que le

 

1. Galat. III, 28. — 2. Jean, XVII, 9. — 3. I Cor. XI, 32. — 4. Jean, III, 17. — 5. II Cor. V, 19.

 

monde croie que vous m'avez envoyé? » Notre-Seigneur n'a pas voulu dire que la cause pour laquelle le monde devait croire en lui, serait leur union, comme si le monde devait croire parce qu'il les verrait unis. En effet, le monde se compose de tous ceux qui, par leur foi, deviennent un. Mais c'est par forme de prière qu'il dit : « Que le monde croie » ; comme c'est par forme de prière qu'il a dit. « Que tous soient un » ; comme c'est par forme de prière qu'il a dit : « Qu'eux aussi soient un en nous ». En effet, ces paroles : « Que tous soient un », sont la même chose que celles-ci : « Que le monde croie », parce que c'est en croyant qu'ils deviennent un d'une manière parfaite; car, bien qu'ils fussent un par leur nature, ils avaient eux. mêmes cessé d'être un en s'éloignant de celui qui est un. Par conséquent, si nous entendons, au troisième membre de cette phrase, cette parole de Notre-Seigneur : « Je prie », ou plutôt, ce qui sera plus complet, si nous la plaçons partout, l'explication la plus claire sera celle-ci : « Je prie pour que tous soient un, comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous; je prie pour qu'eux aussi soient un en nous; je prie pour que le monde croie que vous m'avez envoyé ». Notre-Seigneur ajoute ces mots: « En nous », afin que si nous devenons un par l'effet d'une charité fidèle, nous sachions qu'il faut l'attribuer à la grâce de Dieu et non à nous-mêmes. C'est ainsi qu'après ces paroles : « Vous avez a été autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière », l'Apôtre ajoute : « Dans le Seigneur (1) », afin qu'ils n'attribuent pas ce résultat à eux-mêmes.

3. Notre Sauveur, en priant son Père, montrait qu'il était homme; et maintenant il montre qu'il fait lui-même ce qu'il demande, parce qu'il est Dieu avec le Père. « Et moi », dit-il, « je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée ». Quelle gloire, sinon l'immortalité que la nature humaine devait recevoir en lui? A la vérité, il n'avait pas encore lui-même reçu cette immortalité; mais selon sa coutume, à cause de l'immutabilité de la prédestination, il annonce, par des verbes employés au temps passé, ce qui doit arriver, à savoir qu'il sera glorifié, c'est-à-dire ressuscité par le Père, et qu'à la fin il doit lui-même nous ressusciter pour cette

 

1. Ephés. V, 8.

 

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gloire. Ceci ressemble à ce qu'il dit ailleurs « Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, de même aussi le Fils vivifie ceux qu'il veut ». Qui sont ceux qu'il vivifie? Ceux-là mêmes que le Père vivifie. En effet, « toutes les choses que fait le Père, ce sont les mêmes choses et non pas d'autres » que fait le Fils ; et il « ne les fait pas différemment, mais d'une manière tout à fait semblable (1) ». C'est donc lui qui s'est ressuscité lui-même. De là, cette parole : « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai (2) ». De là il faut le conclure, bien qu'il ne le dise pas, il s'est donné lui-même la gloire de l'immortalité qu'il dit lui avoir été donnée par le Père. Souvent, en effet, il dit que le Père fait seul ce qu'il fait lui-même avec le Père, afin d'attribuer au Père, de qui il est, tout ce qu'il est. Mais quelquefois aussi, sans parler du Père, il dit qu'il fait lui-même ce que cependant il fait avec le Père : c'est afin de nous faire comprendre qu'il ne faut pas séparer le Fils de l'opération du Père, lorsque, sans parler de lui-même, il dit que le Père agit; comme aussi le Père ne doit pas être séparé de l'opération du Fils, lorsque, sans parler du Père, le Fils dit qu'il agit lui-même ; car ils opèrent tous les deux également. Quand donc il s'agit de l'oeuvre du Père et que le Fils passe sous silence sa propre opération, il nous recommande l'humilité, il veut nous être plus utile. Et quand ensuite, dans ce qu'il fait, il passe sous silence l'opération du Père, il fait ressortir son égalité avec son Père pour nous empêcher de croire qu'il lui soit inférieur. Ainsi donc, dans ce passage, il ne se donne pas comme étranger à l'oeuvre du Père, quoiqu'il ait dit « La clarté que vous m'avez donnée », parce qu'il se l'est aussi donnée à lui-même; il ne donne pas non plus le Père comme étranger à ce qu'il fait lui-même, quoiqu'il dise: « Je la leur ai donnée »; car le Père la leur a aussi donnée. En effet, non-seulement les opérations du Père et du Fils, mais encore celles du Saint-Esprit, sont inséparables ; il a lui-même voulu la réalisation de ce qu'il demande à son Père pour les siens, c'est-à-dire, « que tous soient un » ; de même en est-il de ce qu'il a dit à son propre avantage « La clarté que vous m'avez donnée, je la leur ai donnée » ; il l'a aussi voulu, car il ajoute aussitôt: « Afin qu'ils soient un,

 

1. Jean, V, 21, 19. — 2. Id. II, 19.

 

comme nous sommes un nous-mêmes ».

4. Notre-Seigneur ajoute ensuite : « Je suis en eux et vous êtes en moi, afin qu'ils soient consommés en un ». Par ces quelques mots, il se fait connaître pour Médiateur entre Dieu et les hommes. Cela n'est pas dit en ce sens que le Père ne soit pas en nous ou que nous ne soyons pas dans le Père, puisqu'en un autre endroit il dit : « Nous viendrons vers lui et nous établirons en lui notre demeure (1) ». Il ne faut pas l'entendre non plus en ce sens qu'il n'ait pas dit : « Je suis en eux et vous êtes en moi », puisqu'il vient de le dire, ou bien :Ils sont en moi et moi en vous; mais bien: Vous êtes en moi, et moi en vous et eux en nous. Les paroles qui suivent maintenant : « Je suis en eux et vous êtes en moi », doivent donc s'entendre de la personne du Médiateur, selon ce que dit l'Apôtre : « Vous êtes de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ est de Dieu (2) ». Quant à ce que Notre-Seigneur ajoute : « Afin qu'ils soient consommés en un », il montre par là que la réconciliation opérée par le Médiateur va jusqu'à nous faire jouir d'une béatitude si parfaite qu'il sera impossible d'y rien ajouter. De là vient que les paroles qui suivent: « Afin que le monde connaisse que c'est vous qui m'avez envoyé », ne doivent pas, à mon avis, être entendues dans le même sens que s'il répétait : « Afin que le monde croie ». Quelquefois, en effet, le mot connaître s'emploie pour le mot croire, comme dans le passage précité où Notre-Seigneur s'exprime ainsi : « Et ils ont connu vraiment que je  suis sorti de vous, et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyé (3) ». Ce qu'il dit en dernier lieu par le mot : « ils ont cru », est la même chose que ce qu'il avait déjà dit par le mot : « Ils ont connu ». Mais comme il parle ici de consommation, la connaissance à laquelle il fait allusion est, nous devons le comprendre, celle qui s'acquerra par la claire vue et non celle qui, comme maintenant, s'acquiert par la foi. Notre-Seigneur semble avoir gardé un certain ordre en tout ce qu'il a dit tout à l'heure: « Afin que le monde croie » , et en ce qu'il dit maintenant « Afin que le monde connaisse ». Car bien qu'il ait dit en premier lieu : « Afin que tous soient un », et «qu'ils soient un en nous», il ne dit pas cependant : « Qu'ils soient

 

1. Jean, XIV, 23. — 2. I Cor. III, 23. — 3. Jean, XVII, 8.

 

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consommés en un » ; mais il ajoute: « Afin que le monde croie que c'est vous qui m'avez envoyé ». Dans le second passage, au contraire, il dit : « Afin qu'ils soient consommés en un », et il n'ajoute pas : « Afin que le monde croie » ; mais bien: « Afin que le monde connaisse que c'est vous qui m'avez envoyé ». En effet, tant que nous croyons ce que nous ne voyons pas, nous ne sommes point encore consommés en science comme nous le serons quand nous aurons mérité de voir ce que nous croyons. C'est donc avec une singulière justesse d'expression qu'il dit d'abord : « Afin que le monde croie » ; et ensuite : « Afin que le monde connaisse », et ici et là,« que c'est vous qui m'avez envoyé». Par là, il veut nous apprendre qu'il appartient à l'amour inséparable du Père et du Fils de nous faire croire maintenant ce que notre foi tend à nous faire connaître. S'il disait Afin qu'ils connaissent que c'est vous qui m'avez envoyé, ce serait la même chose que ce qu'il dit: « Afin que le monde connaisse ». Car c'est d'eux que se compose le monde, non pas le monde persévéramment ennemi de Dieu, qui est prédestiné à la damnation, mais le monde devenu son ami après avoir été son ennemi, et à cause duquel Dieu était en Jésus-Christ se réconciliant le monde à lui-même. Voilà pourquoi il dit: « Je suis en eux et vous en moi » ; c'est comme s'il disait : Je suis en ceux vers lesquels vous m'avez envoyé, et vous êtes en moi vous réconciliant le monde par moi.

5. C'est pourquoi Notre-Seigneur ajoute ce qui suit : « Et vous les avez aimés comme vous m'avez aimé moi-même ». C'est dans le Fils que le Père nous aime, parce que c'est en lui qu'il nous a élus avant la constitution du monde (1). Celui en effet qui aime son Fils unique, aime aussi assurément les membres de ce Fils qu'il a adoptés en lui et par lui. Toutefois, de ce qu'il a dit : « Vous les avez aimés comme moi-même », il ne suit nullement que nous soyons semblables au Fils unique qui nous a créés et régénérés. Car en disant : telle chose est comme telle autre, on ne veut pas toujours dire qu'il y ait une égalité parfaite entre les deux. Quelquefois on veut seulement dire : Telle chose existe à cause de telle autre, ou bien : Telle chose existe, afin que telle autre existe aussi. Qui

 

1. Ephés. I, 4.

 

oserait dire, par exemple, que les Apôtres ont été envoyés dans le monde par Jésus-Christ de la même manière que Jésus-Christ y a été envoyé par son Père? Je ne veux signaler d'autre différence que celle-ci, car il serait trop long d'énumérer les autres. Au moment où le Sauveur envoyait ses Apôtres, ils étaient déjà hommes; or, Notre-Seigneur a été envoyé pour devenir homme; n'a-t-il pas dit pourtant un peu plus haut: « Comme vous m'avez envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde (1) ? » C'était donc dire en d'autres termes: Parce que vous m'avez envoyé, je les ai envoyés. De même en est-il de ce passage : « Vous les avez aimés, comme vous m'avez aimé moi-même »; ces paroles ne signifient que ceci : Vous les avez aimés, parce que vous m'avez aimé moi-même. Car celui qui aime le Fils doit nécessairement aimer ses membres, et le seul motif pour lequel le Père aime les membres du Fils, c'est qu'il aime le Fils lui-même. Mais il aime le Fils en tant que Dieu, parce qu'il l'a engendré semblable à lui; il l'aime aussi en tant qu'homme, parce que son Verbe, qui est son Fils unique, s'est fait chair, et qu'à cause du Verbe la chair du Verbe est l'objet de ses affections. Pour nous, il nous aime, parce que nous sommes les membres de Celui qu'il aime, et afin que nous devenions ses membres, il nous a aimés avant que nous fussions.

6. C'est pourquoi l'amour que Dieu nous porte est incompréhensible et immuable. Car ce n'est pas du moment que nous lui avons été réconciliés par le sang de son Fils, que date son amour pour nous, mais il nous a aimés avant la constitution du monde pour que, conjointement avec son Fils unique, nous fussions aussi ses fils; alors nous n'étions rien. De ce que la mort de son Fils nous a réconciliés avec lui, nous ne devons pas conclure qu'après nous avoir haïs, le Père ait commencé de nous aimer seulement au moment de notre réconciliation; il aurait, en cela, imité la conduite d'un ennemi qui se réconcilie avec son ennemi, de manière à être désormais des amis, de manière à s'aimer mutuellement, après s'être réciproquement détestés. Nous avons été réconciliés à un Dieu qui nous aimait déjà et avec qui nous nous trouvions en inimitié à cause du péché. En parlant ainsi,

 

1. Jean, XVII, 18.

 

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ai-je dit la vérité? l'Apôtre en est témoin : « Dieu », dit-il, « certifie son amour envers nous, parce que quand nous étions encore pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous (1)». Il avait donc de l'amour pour nous, même lorsque nous exercions contre lui notre inimitié en commettant l'iniquité. Et cependant c'est en toute vérité qu'il lui a été dit : « Vous haïssez, Seigneur, tous ceux qui commettent l'iniquité (2) ». Par conséquent il nous aimait d'une manière admirable et toute divine, même au moment où il nous haïssait. Il nous haïssait parce que nous n'étions pas tels qu'il nous avait faits ; mais comme notre iniquité n'avait pas entièrement détruit son ouvrage, il savait tout à la fois, en chacun de nous, haïr ce que nous avions fait et aimer ce qu'il avait fait. En toutes choses, voilà ce qu'on peut croire de lui, puisqu'il est dit de lui en toute vérité : « Vous ne haïssez rien de ce que vous avez fait (3) ». Car tout ce qu'il déteste, il voudrait ne pas le voir exister; ou bien il faudrait dire qu'une chose existe à l'encontre de la volonté du Tout-Puissant, à moins que ce qu'il déteste ne se trouve, sous certains rapports, digne de son amour. C'est avec justice qu'il hait le vice et le réprouve comme contraire aux règles de son art ; et cependant, même dans les vicieux, il aime sa bonté en les guérissant, ou sa justice en les condamnant. Ainsi Dieu ne hait aucune des choses qu'il a faites. Créateur des natures et non des vices, il hait le mal, mais il ne l'a pas fait, et du mal lui-même il tire le bien qu'il fait, soit en guérissant ce mal par sa miséricorde, soit en le réglant par sa justice. Puisqu'il ne hait aucune des choses qu'il a faites, qui donc pourra exprimer dignement combien il aime les membres de son Fils unique et combien plus il aime ce Fils unique lui-même en qui ont été créées toutes les choses visibles et invisibles qui sont coordonnées chacune en son rang et aimées selon toutes les règles de la justice? Or, les membres de son Fils unique, il les élève par l'abondance de sa grâce jusqu'à la hauteur des saints anges. Mais comme le Fils unique est le Seigneur de toutes choses, il est évidemment aussi le Seigneur des anges, car par sa nature qui le fait Dieu, il est égal, non pas aux anges, mais à son Père. Et par la grâce qui le fait homme,

 

1. Rom, V, 8, 9. — 2. Ps. V, 7. — 3. Sages. XI, 25.

 

ne surpasse-t-il pas en excellence tous les anges, puisqu'en lui l'homme et le Verbe ne forment qu'une seule personne ?

7. Il en est cependant qui nous préfèrent même aux anges; car, disent-ils, c'est pour nous et non pour les anges que Jésus-Christ est mort. Mais qu'est-ce que cela? ce n'est autre chose que vouloir se glorifier de son impiété. Car « Jésus-Christ », dit l'Apôtre, « est mort dans le temps pour les impies (1) ». C'est la preuve, non pas de notre mérite, mais de la miséricorde divine. Car n'est-ce pas se montrer étrangement aveugle que de vouloir tirer du mérite de ce qu'on a, par sa faute, contracté une maladie assez détestable pour ne pouvoir être guérie que par la mort du médecin? Cette mort, loin de rehausser nos mérites , manifeste les maladies auxquelles elle a servi de remède. Mais nous préférons-nous aux anges, parce que, les anges ayant péché, le remède capable de les guérir ne leur a pas été accordé? Dieu leur a-t-il accordé un mince secours, tandis qu'il nous en aurait octroyé un plus considérable ? Quand même il en serait ainsi, il faudrait encore savoir si Dieu a voulu agir ainsi parce que notre état primitif était plus excellent, ou bien parce que notre chute était plus profonde. Mais puisque le Créateur de tous les biens n'a accordé aucune grâce pour relever les mauvais anges, pourquoi n'en concluons-nous pas que leur faute a été jugée d'autant plus condamnable que leur nature était plus élevée ? En comparaison de nous, ils étaient d'autant plus obligés à ne pas pécher, qu'ils étaient meilleurs que nous. Or, en offensant leur Créateur, ils ont montré pour ses bienfaits une ingratitude d'autant plus exécrable, que dans leur création ils avaient reçu un plus grand bienfait. Néanmoins, il ne leur a pas suffi d'avoir abandonné Dieu, ils ont encore voulu nous tromper. Celui qui nous a aimés comme il a aimé Jésus-Christ, nous accordera donc un grand bienfait, puisqu'en considération de Celui dont il a voulu que nous soyons les membres, il nous rendra égaux aux saints anges (2) ; par nature, en effet, nous avons été créés inférieurs aux anges, et par notre péché nous étions devenus plus indignes d'être, d'une manière quelconque, admis en leur société.

 

1. Rom. V, 6. — 2. Luc, XX, 36.

 

 

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