TRAITÉ XIV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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QUATORZIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CET ENDROIT DE L’ÉVANGILE : « CETTE MÊME JOIE EST DONC REMPLIE », JUSQU’A « CELUI QUI NE CROIT POINT AU FILS, NE VERRA POINT LA VIE; MAIS LA COLÈRE DE DIEU DEMEURE SUR LUI ». (Chap. III, 29-36.)

LE CHRIST, SOURCE DE TOUTE VÉRITÉ.

 

Saint Jean affirme qu’il surabonde de joie, car il est uni au Sauveur par la foi et la charité; et, continuant à professer l’humilité la plus profonde, il avoue que le Christ doit être de plus en plus connu et glorifié, parce qu’il est la source de toute lumière et de toute grâce, tandis que lui-même doit déchoir, chaque jour davantage dans l’opinion des hommes, parce qu’il n’est rien et ne sait rien que par l‘entremise du Verbe. En effet, le Verbe divin est seul pour avoir vu et entendu le Père, pour avoir pu nous en parler. Les hommes, prédestinés à la damnation, ne reçoivent point son témoignage; mais ses futurs élus savent qu’il est la vérité même, puisque Dieu le Père lui a révélé tous les mystères de son essence infinie, et qu’il l’a envoyé pour nous en instruire. Nul autre moyen de posséder la vie, que de croire à sa parole.

 

1. Cette leçon du saint Evangile nous apprend l’excellence de la divinité de Notre- Seigneur Jésus-Christ et l’humilité de l’homme qui a mérité d’être appelé l’ami de l’Epoux. Elle nous aide ainsi à distinguer la différence qui se trouve entre un homme et un homme-Dieu. Homme-Dieu, tel est, en effet, Jésus-Christ Notre-Seigneur. Dieu avant tous les temps et homme dans le nôtre; Dieu engendré par son Père, homme né de la Vierge; mais un seul et même Seigneur et Sauveur, Jésus-Christ Fils de Dieu, Dieu et homme. Pour [425] Jean, privilégié de sa grâce, il a été envoyé devant Notre-Seigneur, il a été éclairé par celui qui est la lumière. Car il a été dit de Jean: « Il n’était pas la lumière ; mais il s devait rendre témoignage à la lumière ». En un sens on peut sans doute l’appeler lumière et on lui donne ce nom avec justice; mais il était une lumière d’emprunt qui en reflétait une autre. Autre, en effet, est la lumière qui éclaire par elle-même et la lumière qui reçoit d’ailleurs son éclat; ainsi nos yeux sont appelés lumière, et cependant ouvrez-les dans les ténèbres, ils ne verront rien. Au lieu que la lumière qui éclaire, c’est par sa nature qu’elle est lumière, elle s’éclaire elle-même, sans qu’une, autre vienne lui communiquer ses rayons, elle luit sans le secours d’aucune autre, et tous les autres êtres en ont besoin pour ne point rester dans les ténèbres.

2. Cette lumière, Jean l’a reconnue publiquement, vous le savez pour l’avoir entendu. Jésus réunissait autour de lui un grand nombre de disciples ; on vint dire à Jean comme pour l’aigrir, et lui inspirer de la jalousie: Voilà qu’il fait plus de disciples que toi. Mais Jean confessa ce qu’il était, et il mérita de lui appartenir en ne se faisant point audacieusement passer pour ce qu’était le Sauveur. Voici donc ce que dit Jean: « L’homme ne peut recevoir que ce qui lui a été donné du ciel ». Conséquemment, c’est le Christ qui donne, et l’homme qui reçoit. « Pour vous, vous me rendez vous-mêmes témoignage que j’ai dit : Je ne suis pas le Christ, seulement j’ai été envoyé devant lui. Celui qui a l’épouse est l’époux; mais pour l’ami de l’époux qui se tient auprès de lui et l’écoute, il est ravi de joie à cause de la voix de l’époux (2) ». Ainsi Jean n’a pas pris en lui-même le sujet de sa joie. Car celui qui veut trouver en lui-même le sujet de sa joie, tombera dans la tristesse. Mais celui qui ne veut se réjouir que de Dieu sera toujours dans la joie, parce que Dieu est éternel. Ainsi faisait Jean. « L’ami de l’époux », dit-il, « se réjouit de la voix de l’époux », et non de la sienne propre, « et il se tient debout et l’écoute ». S’il tombe, il ne l’entend pas selon ce qui a été dit de celui qui est tombé, comme il a été dit du diable: « Il ne s’est pas tenu dans la vérité (3) ». Ces paroles s’appliquent

 

1. Jean, I, 8. — 2. Id. III, 26-29. — 3. Id. VIII,  44.

 

au diable. L’ami de l’Epoux doit donc se tenir debout et l’écouter. Qu’est-ce que se tenir debout? Demeurer dans la grâce après l’avoir reçue. Et il écoute la voix de l’Epoux qui doit le réjouir. Ainsi en était-il de Jean. Il savait d’où venait sa joie, et il ne s’arrogeait point les qualités qu’il n’avait pas. Il savait qu’il recevait la lumière, mais qu’il ne donnait point. Pour Jésus, « il était la lumière véritable qui », au dire de l’Evangéliste, « éclaire tout homme venant en ce monde (1)». Tout homme; par conséquent Jean comme les autres, puisqu’il était du nombre des hommes. A la vérité, parmi les enfants de la femme nul n’a paru plus grand que Jean (2); cependant il est du nombre de ceux qui sont nés de la femme. Peut-on le comparer avec celui qui est né parce qu’il l’a voulu et dont l’enfantement a été tout nouveau, parce que toute singulière a été sa naissance? En effet, les deux naissances de Notre-Seigneur, sa naissance divine et sa naissance humaine, se sont accomplies en dehors de l’ordre accoutumé. Comme Dieu il n’a pas de mère, comme homme il n’a pas de père. Jean était donc un homme comme les autres, mais un homme tellement privilégié de la grâce, que, parmi les enfants nés de la femme, il n’en a paru aucun d’aussi grand que lui. Néanmoins il a rendu à Notre-Seigneur Jésus-Christ un témoignage si éclatant qu’il n’a pas craint de l’appeler l’époux et de s’en dire l’ami, et de déclarer qu’il était indigne de dénouer les cordons de ses souliers. Votre charité nous a maintes fois entendu parler sur ce sujet. Voyons donc ce qui suit: le sens m’en paraît assez difficile à saisir ; mais comme Jean lui-même a dit « que l’homme ne peut recevoir que ce qui lui a été donné du ciel », tout ce que nous ne comprendrons pas, noue le demanderons à celui qui, du haut du ciel. nous départit tous ses dons. Nous ne sommes que des hommes, et nous ne pouvons rien recevoir à moins qu’il ne nous soit donné par celui qui n’est pas un homme.

3. Voici donc ce qui suit: Jean. continue en ces termes: « Ma joie est accomplie ». Quelle est sa joie? Celle que lui cause la voix de l’Epoux. Elle est accomplie en moi, ce qu’il me faut de grâce est arrivé à son comble; je ne prétends à rien de plus, dans la crainte de perdre ce que j’ai reçu. Quelle est donc

 

1. Jean, I, 9. — 2. Mattli. XI, 11.

 

426

 

cette joie? « Il est ravi de joie à cause de la voix de l’Epoux ». Que l’homme comprenne qu’il ne doit pas trouver le sujet de sa joie dans sa propre sagesse, mais dans celle qu’il a reçue de Dieu. Qu’il n’en demande pas davantage, et il ne perdra pas ce qu’il a trouvé. Plusieurs, en effet, sont devenus insensés parce qu’ils se sont donnés comme sages. Ce sont eux que l’Apôtre reprend en ces termes: « Ce que l’on peut connaître de Dieu leur est connu; car Dieu le leur a manifesté » . Mais Parce que plusieurs d’entre eux se sont montrés ingrats et impies, écoutez ce que dit Paul : « Car Dieu le leur a manifesté. En effet, les perfections invisibles de Dieu, aussi bien que son éternelle puissance et sa divinité, sont devenues visibles, depuis la création du monde, dans tout ce qui a été fait, en sorte qu’ils sont inexcusables». Pourquoi sont-ils inexcusables? « Parce que connaissant Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu et  ne lui ont pas rendu grâces; mais ils se sont évanouis dans leurs pensées, et leur cœur insensé fut rempli de ténèbres; ces hommes qui se disaient sages sont devenus fous (1) ». En effet, s’ils avaient connu Dieu, ils auraient en même temps reconnu que toute leur sagesse ne venait que de lui. Ils ne se seraient donc pas attribué ce qu’ils n’avaient pas d’eux-mêmes, mais ils l’auraient attribué à celui de qui ils l’avaient reçu. C’est pour ne lui en avoir pas rendu grâces qu’ils sont devenus insensés. Ce que Dieu leur avait donné gratuitement, il le leur a ôté puisqu’ils se sont montrés ingrats. Jean n’a pas voulu se conduire ainsi, il a voulu être reconnaissant; aussi a-t-il déclaré hautement que ce qu’il avait il le tenait de Dieu, et que toute sa joie venait de ce qu’il entendait la voix de l’époux: « Ma joie est accomplie ».

4. « Quant à lui, il faut qu’il grandisse et moi que je diminue ». Qu’est-ce à dire? Il faut qu’il s’élève et moi que je m’humilie. Comment Jésus peut-il grandir? Comment Dieu peut-il croître? Ce qui est parfait n’est pas susceptible d’accroissement. Aussi Dieu ne saurait-il ni croître ni diminuer. Car s’il grandissait, il ne serait point parfait; s’il pouvait diminuer, il ne serait pas Dieu. Puisque Jésus est Dieu, comment peut-il croître? S’il est question de son âge, comme Jésus-Christ a daigné se faire homme, il a été enfant;

 

1. Rom. I, 19-22.

 

bien qu’il soit le Verbe de Dieu, il a été couché dans une crèche; bien qu’il soit le Créateur de sa mère, il lui a cependant demandé le lait de son enfance: parce qu’avec l’âge Jésus-Christ a grandi dans son corps, c’est peut-être le motif pour lequel Jean a dit : « Il faut qu’il croisse, et moi que je diminue ». Mais même sous ce rapport, que signifie cette parole? Au point de vue de leurs corps, Jean et Jésus étaient du même âge, il n’y avait entre eux que six mois de différence (1) ; ils avaient grandi dans la même proportion, et s’il avait plu à Notre-Seigneur de demeurer plus longtemps sur la terre avant de mourir et de faire partager à Jean sa longévité, ils auraient vieilli ensemble, comme ils auraient grandi. Pourquoi donc dire: « Il faut qu’il croisse et que je diminue ? » D’abord Notre-Seigneur avait déjà trente ans (2). A cet âge est-on encore assez jeune pour grandir? L’âge de trente ans n’est-il pas le moment où les hommes arrivent à leur retour et commencent à décliner vers un âge où l’on devient plus lourd et où l’on touche à la vieillesse? D’ailleurs, si Jean avait voulu faire allusion à leur enfance mutuelle, il n’aurait pas dit : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue »; mais: il faut que nous grandissions l’un et l’autre. Mais l’un avait trente ans, l’autre aussi, les six mois qui les séparaient ne constituaient pas une différence sensible entre eux: on connaît cette différence parce qu’on la lit; mais les yeux n’aident aucunement à la découvrir.

5. Que veulent donc dire ces paroles: « Il faut qu’il grandisse, et moi que je diminue ? » Grand mystère ! Que votre charité s’applique à le comprendre. Avant la venue du Seigneur Jésus, les hommes se glorifiaient en eux-mêmes; il s’est fait homme pour diminuer la gloire de l’homme et augmenter celle de Dieu. En effet, il est venu sans péché, et il a trouvé tous les hommes plongés dans le péché. Puisqu’il est venu pour remettre les iniquités des hommes, que Dieu leur en accorde le pardon et qu’ils les confessent. Pour l’homme, avouer ses fautes c’est s’humilier. Pour Dieu, pardonner c’est grandir. Si donc Jésus-Christ est venu pour remettre les péchés de l’homme, que l’homme reconnaisse sa bassesse, et que Dieu lui octroie sa miséricorde. « Il faut qu’il grandisse et moi que je

 

1. Luc, I, 36. — 2. Id. III, 23.

 

427

 

diminue », c’est-à-dire: c’est à lui de donner et à moi de recevoir, à lui la gloire, et à moi l’humiliation de l’aveu. Que l’homme reconnaisse où est sa place, qu’il avoue à Dieu sa faute, qu’il écoute l’Apôtre. Il dit à l’homme orgueilleux et superbe, à l’homme qui veut s’élever plus haut qu’il ne lui appartient: « Qu’as-tu, que tu ne l’aies reçu ? Si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu (1) ? » Que l’homme qui voulait dire sien ce qui n’est pas à lui, comprenne qu’il l’a reçu, et que par là il diminue; car il est avantageux pour lui que Dieu soit glorifié en lui. Qu’il diminue en lui-même pour grandir en Dieu. Ces témoignages et cette vérité, Jésus-Christ et Jean en ont tracé le caractère par la nature même de leur mort. Jean a été diminué de la tête, Jésus a exalté sur la croix, et tous deux ont ainsi indiqué le sens de cette parole : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue ». De plus, quand Jésus-Christ est né, les jours commençaient à croître, et la naissance de Jean a coïncidé avec la diminution des jours : et leur naissance et leur mort, par conséquent, ont rendu témoignage à ces paroles de Jean : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue ». Que la gloire de Dieu grandisse donc en nous, que la nôtre diminue, afin qu’à son tour celle-ci trouve en Dieu sa grandeur. Car l’Apôtre et l’Ecriture sainte s’accordent pour nous dire : « Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (2) ». Veux-tu te glorifier en toi-même? Sans doute tu veux grandir, mais tu grandis mal, et pour ton malheur. Celui qui grandit mal diminue à juste titre. Que l’on voie donc croître en toi le Dieu qui est toujours parfait, qu’on le voie croître en toi. Mieux tu comprends Dieu, mieux tu en saisis les perfections, plus il semble grandir en toi; mais en lui-même, comme il est toujours parfait, il ne saurait grandir. Hier, tu avais quelque intelligence de Dieu, aujourd’hui cette intelligence est plus grande, demain elle sera plus grande encore; c’est la lumière de Dieu qui grandit en toi, et, en une certaine manière, c’est Dieu lui-même, quoique toute sa perfection lui demeure toujours. Ainsi, quand un homme depuis longtemps aveugle vient à guérir, il commence à voir quelque peu la lumière; le lendemain il en voit davantage; le troisième jour encore plus; il semble que la lumière

1. I Cor. IV, V. — 2. I Cor. I, 31; Jérém. IX, 23, 24.

 

grandisse pour lui. Cependant elle demeure toujours ce qu’elle est, qu’on l’aperçoive ou qu’on ne l’aperçoive pas. Un phénomène pareil a lieu dans l’homme intérieur. Il grandit en Dieu et Dieu paraît grandir en lui, à la condition pourtant qu’il diminue, et que de sa propre gloire, il se relève dans la gloire de Dieu.

6. Déjà donc s’éclaircit et se manifeste dans le sens caché des paroles que nous venons d’entendre: « Celui qui est venu d’en haut est au-dessus de tous ». Vois ce que Jean dit de Jésus-Christ. De lui-même, que dit-il? « Celui qui est sorti de la terre est de la terre et parle de la terre. Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous ». Voilà Jésus-Christ. « Celui qui vient de la terre est de la terre et parle de la terre ». Voilà Jean. Jean vient de la terre et parle de la terre; est-ce là tout? Ce témoignage qu’il rend de Jésus-Christ vient-il tout entier de la terre? La voix de Dieu ne se fait-elle pas entendre à Jean, lorsqu’il rend témoignage du Christ? En quel sens parle-t-il donc de la terre? En ce sens qu’il parle de l’humanité du Sauveur. Comme hommes, nous sommes de la terre et nous parlons de la terre; s’il nous arrive de parler de choses divines, c’est que Dieu nous éclaire. Sans cette lumière, nous serions terre et nous parlerions de la terre. Autre est donc la grâce de Dieu, autre la nature de l’homme; cherche ce qu’est l’homme, considère-le dans sa nature. Il naît, il grandit, il apprend ce qui se passe d’ordinaire parmi les hommes. Qu’apprend-il, sinon à avoir de la terre des idées terrestres? Ses paroles, ses connaissances, ses appréciations sont tout humaines. Il est chair, et ses idées et sa science tiennent de la chair. Voilà l’homme. Vienne la grâce de Dieu, qu’elle dissipe ses ténèbres, comme dit le Prophète: « Seigneur, vous ferez luire ma lampe; mon Dieu, vous éclairerez mes ténèbres (1). Qu’elle élève l’âme humaine, pour l’approcher de ses rayons; et alors l’homme commence à dire avec l’Apôtre : « Ce n’est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (2) »; et encore : « Je vis, ou plutôt ce n’est pas moi qui vis, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi ou, en d’autres termes : « Il faut qu’il grandisse et moi que je diminue ». Ainsi Jean, en tant que Jean, est terre et parle de terre;

 

1. Ps. XVII, 29. — 2. I Cor XV, 10. — 3. Galat. II, 20.

 

 

 

428

 

et s’il lui arrive de dire des choses divines, le mérite en est à Celui qui donne la lumière, et non celui qui la reçoit.

7. « Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous, et ce qu’il a vu et entendu il en rend témoignage, et ce témoignage, personne ne le reçoit. Celui qui est venu du ciel, et qui est au-dessus de tous », c’est Notre Seigneur Jésus-Christ, dont il a été dit plus haut : « Personne ne monte au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’Homme qui est au ciel (1)». Il est au-dessus de tous, « et ce qu’il a vu et entendu, il le dit ». Car le Fils de Dieu a un Père; il a un Père et il l’écoute. Qu’est-ce que le Fils de Dieu entend dire à son Père? Qu’est-ce qui pourra t’expliquer? Quand mon coeur, quand ma langue pourront-ils suffire, mon coeur à comprendre, ma langue à exprimer ce que le Fils de Dieu a entendu dire à son Père? Peut-être le Fils a-t-il entendu la parole du Père? Bien plus, le Fils est la parole même du Père. Vous voyez combien seraient inutiles tous les efforts de l’homme pour comprendre un pareil mystère : vous voyez la caducité de nos appréciations et la pâleur des lumières d’une âme enveloppée de ténèbres. J’entends 1’Ecriture m’affirmer que le Fils dit ce qu’il a entendu dire à son Père; dans un autre endroit elle m’assure que ce même Fils est la parole du Père : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Ce que nous disons passe et s’envole ; à peine ta parole a-t-elle résonné hors de ta bouche, qu’elle n’est plus : un peu de bruit, puis, le silence. Peux-tu poursuivre le bruit qu’elle a fait pour l’arrêter et le rendre immobile ? Néanmoins la pensée reste telle et, tout en persévérant, elle enfante une multitude de paroles passagères. Que disons-nous , mes frères? Quand Dieu a parlé, a-t-il employé une voix, des sous, des syllabes ? S’il l’a fait, quelle langue a-t-il parle ? La langue grecque, la langue hébraïque, la langue latine? Car il est indispensable de parler la langue des différentes nations au milieu desquelles on se trouve. Mais ici personne ne peut dire que Dieu ait parlé telle ou telle langue. Examine ce qui se passe en ton coeur. Quand tu conçois une parole que tu veux proférer: (je dirai de mon mieux ce que nous pouvons remarquer en nous, sans vouloir prétendre que

 

1. Jean, III, 13.

 

nous devions le comprendre;) quand donc tu conçois une parole que tu voeux proférer, tu as l’intention de dire quelque chose, et ce quelque chose, ainsi conçu en ton esprit, est déjà une parole. Cette parole ne s’est pas encore fait entendre au dehors; mais elle est déjà née en toi, et elle y demeure jusqu’au moment où elle en sortira. Mais avant de la laisser sortir, tu fais attention à celui à qui tu dois l’adresser, à qui tu parleras. Si c’est un latin, tu cherches un mot latin ; si c’est un grec, tu ne choisis que dès expressions grecques ; si c’est un carthaginois, tu vois si tu connais les termes de sa langue ; enfin, selon la diversité d’origine de ceux qui t’écoutent, tu emploies des langues diverses pour donner un corps à la parole que tu as conçue intérieurement ; mais la chose nième ainsi conçue n’est circonscrite dans les termes d’aucune langue. Puisqu’en parlant Dieu n’employait aucun idiome particulier et ne choisissait pas l’un de préférence à l’autre, comment le Fils l’a-t-il entendu, puisqu’il a parlé son Fils même ? Tu as dans l’esprit la parole que tu prononces, elle se trouve en toi, elle y demeure à l’état de conception spirituelle; car ton âme étant spirituelle, la .parole que tu conçois participe à sa nature tant qu’elle n’est pas revêtue de sons et divisée en syllabes, et qu’elle demeure dans la conception de ton esprit et dans l’image que s’en forme ta pensée. Ainsi en est-il de Dieu, il prononce intérieurement sa parole, c’est-à-dire il engendre son Fils. Avec cette différence, toutefois, que l’enfantement, même intérieur de ta parole, s’opère dans le temps ; tandis que Dieu a engendré son Fils en dehors des limites du temps, puisque c’est par lui qu’il a créé tous les temps. Le Fils de Dieu est donc sa parole, il nous a dit, non pas sa propre parole, mais celle du Père ; par conséquent, il nous a dit lui-même en nous disant la parole du Père. Jean nous a enseigné ce mystère comme il le fallait et comme il convenait de le faire; mais nous l’avons expliqué comme nous avons pu. Quant à celui qui n’a pu parvenir à s’en faire une idée aussi relevée, il sait où il faut se rendre, frapper, en chercher, en demander l’intelligence, il sait qui la lui accordera.

8. « Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous, et ce qu’il a vu et entendu, il en  rend témoignage; mais nul ne reçoit son témoignage ». Si personne ne reçoit son [429] témoignage, pourquoi est-il venu ? Nul, veut lire: nul d’entre quelques-uns. Il y a tout un peuple préparé pour subir la colère de Dieu, et qui doit être condamné avec le diable; parmi ce peuple personne ne reçoit le témoignage du Christ. Car si tu entends le mot nul dans le sens d’aucun homme, que signifie ce qui suit : « Mais celui qui reçoit son témoignage atteste que Dieu est véritable? » Ainsi donc, ô Jean, il en est qui reçoivent ce témoignage, puisque vous dites vous-même : « Celui qui le reçoit, atteste que Dieu est véritable ». Peut-être, à cette question, Jean répondrait-il : Je sais pourquoi j’ai dit: personne ? C’est qu’il y a un peuple né pour subir la colère de Dieu, et connu à l’avance. Car, et ceux qui doivent croire, et ceux qui ne doivent pas croire, Dieu les connaît tous; ceux qui persévéreront dans la foi et ceux à qui il arrivera d’en déchoir, lieu les connaît encore. Il a compté tous ceux qui parviendront à la vie éternelle, et ce peuple choisi, il le distingue d’entre les autres. Et il a communiqué cette science aux Prophètes, et en particulier à Jean; Jean voyait donc les choses à l’aide d’une lumière, mais d’une lumière qui ne lui appartenait pas en propre; car, à le considérer en lui-même, il était de la terre et il parlait de la terre; mais par la grâce de l’Esprit, qu’il avait reçue de Dieu, il avait vu qu’il y attrait un peuple impie et infidèle ; et c’est en le voyant plongé dans son infidélité qu’il a dit : « Le témoignage de celui qui vient du ciel, personne ne le reçoit». Personne parmi quels hommes? Personne parmi ceux qui doivent être mis à la gauche, ceux à qui il sera dit: « Allez au feu éternel, préparé pour le diable et pour ses anges ». Qui sont ceux qui reçoivent ce témoignage? Ce sont ceux qui doivent être placés à la droite, et à qui il sera dit: « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (1)». Ainsi, dans l’Esprit de Dieu, Jean voyait les deux peuples divisés, tandis que dans la réalité ils sont actuellement mélangés ensemble, et ce qui n’est pas encore séparé par les distances, il le sépare en son esprit. Il les séparait en pensée, il les voyait formant deux peuples, le peuple des fidèles et celui des infidèles. Fixant ses regards sur les infidèles, il dit

 :

1. Matth. XXV, 31, 34.

 

« Celui qui est venu du ciel est au-dessus de tous, et ce qu’il a vu et entendu il lui rend témoignage; personne ne reçoit témoignage ». Ensuite, sa pensée quittant la gauche et se tournant vers la droite, il poursuit en ces termes : « Quant celui qui reçoit son témoignage, il atteste que Dieu est véridique ». Qu’est-ce à dire : « Il atteste que Dieu est véridique ? » sinon  que l’homme est menteur et que Dieu dit la vérité; qu’aucun homme ne peut dire la vérité, à moins d’être éclairé par Celui-là seul qui ne peut mentir. Dieu seul est donc véridique, et Jésus-Christ est Dieu. En veux-tu faire l’expérience? Reçois son témoignage, et tu verras que « celui qui reçoit son témoignage atteste que Dieu est véridique ». Qui est ce Dieu véridique? Celui qui  vient du ciel et qui est au-dessus de tous. Mais si tu ne le reconnais pas encore pour Dieu, tu ne reçois pas encore son témoignage; reçois-le comme Dieu, et tu attesteras la vérité de son témoignage ; commence par le reconnaître pour Dieu, et tu verras clairement qu’il est véridique.

9. « Car celui que Dieu a envoyé annonce les paroles de Dieu ». Il est le Dieu véridique, et Dieu l’a envoyé. Un Dieu a envoyé un Dieu. Réunis-les ensemble, ils ne sont qu’un seul Dieu; un Dieu véridique a été envoyé par un Dieu. Demande de chacun séparément quel il est : il est Dieu. Demande-le de tous les deux ensemble : il est encore Dieu. Chacun d’eux ne constitue pas une divinité particulière, en sorte qu’à eux deux ils en fassent deux. Mais chacun d’eux est Dieu, et tous deux ne font qu’un seul Dieu. La charité du Saint-Esprit qui règne entre eux est si vive, la paix et l’union si parfaites, que si tu demandes de chacune des trois personnes ce qu’elle est, on te répondra Elle est Dieu. Si tu le demandes des trois personnes ensemble, on te répondra encore : Elles sont Dieu. S’il est vrai de dire qu’un homme attaché à Dieu forme un seul esprit avec lui, suivant la parole formelle de l’Apôtre : « Celui qui s’attache à Dieu est avec lui un seul esprit » ; à bien plus forte raison du Fils, qui est égal au Père et lui est intimement uni. Voici un autre témoignage; écoutez-le. Vous savez combien grande fut la multitude des croyants, au moment où les fidèles vendaient leurs biens et en apportaient

 

1. I Cor. VI, 17.

 

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le prix aux pieds des Apôtres, afin qu’il fût distribué à chacun selon ses besoins. Vous n’ignorez pas non plus en quels termes l’Ecriture parle de cette assemblée de saints. « Ils n’avaient tous qu’un coeur et qu’une âme dans le Seigneur (1) ». Si la charité avait fait de tant d’âmes une seule âme, et de tant coeurs un seul coeur, que peut faire celle qui unit le Père et le Fils? Elle est sans doute plus ardente que celle qui unissait les chrétiens et faisait de leurs coeurs un seul coeur. Si donc par l’effet de la charité les coeurs de plusieurs frères deviennent un seul coeur, et leurs âmes une seule âme, diras-tu que Dieu le Père, et Dieu le Fils sont deux Dieux? S’ils sont deux Dieux, la charité entre eux n’est donc pas souveraine. Eh quoi ! la charité peut devenir assez parfaite pour ne faire de ton âme et de l’âme de ton ami qu’une seule âme, et elle serait incapable d’unir en un seul Dieu le Père et le Fils? Une foi sincère ne peut admettre pareille anomalie. Voyez plutôt la grandeur de la mutuelle charité qui unit les personnes divines : j’en trouve en ceci la preuve. Autant d’hommes, autant d’âmes; si la charité les unit, on dit que cette multitude n’a qu’une âme; et pourtant chez les hommes cette union de la charité n’est jamais si grande que la pluralité des âmes ne subsiste; mais en Dieu on peut dire qu’il y a un seul Dieu, mais on ne peut dire qu’il y en ait deux ou trois. De là, tu dois conclure combien est souveraine et suréminente cette divine charité, puisqu’il est impossible d’en imaginer de plus grande.

10. « Car celui que Dieu a envoyé annonce les paroles de Dieu ». Jean parlait ainsi du Christ, pour se distinguer de lui. Eh quoi! Jean lui-même n’est-il pas envoyé de Dieu? N’est-ce pas lui qui a dit : « J’ai été envoyé devant lui (2)? » Et encore : « Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau (3)? » Enfin, n’est-ce pas de lui qu’il a été dit : « Voici que « j’envoie mon ange devant vous; il vous préparera la voie ? » Celui-là n’annonce-t-il pas aussi les paroles de Dieu, dont il a été dit qu’il était plus que prophète (4)? Si donc lui aussi a été envoyé de Dieu, si lui aussi annonce les paroles de Dieu, comment pouvons-nous comprendre qu’il a voulu se distinguer du Christ, lorsqu’il a dit: « Celui que Dieu a

 

1. Act. IV, 32. — 2. Jean, III, 28. — 3. Id. I, 33. — 4. Malach. III, 1 ; Matth. XI, 10, 9

 

envoyé annonce les paroles de Dieu? » Vois ce qu’il ajoute : « Car Dieu ne donne pas son  Esprit avec mesure ». Qu’est-ce à dire, « car Dieu ne donne pas son Esprit avec mesure? » Nous lisons quelque part que Dieu a donné son esprit avec mesure. Ecoute l’Apôtre : il nous parle de la « mesure du don de Jésus-Christ (1) ». Aux hommes, Dieu donne avec mesure; à son Fils unique, il donne sans mesure. Comment donne-t-il aux hommes avec mesure? « A l’un est donnée par l’Esprit la grâce de parler avec sagesse; à un autre, par le même Esprit, celle de parler avec science; à celui-ci, la foi dans le même Esprit; à celui-là, la prophétie; à l’un, le don des langues ; à l’autre , la guérison des maladies. Tous sont-ils Apôtres? Tous  Prophètes? Tous docteurs? Tous font-ils des miracles? Tous guérissent-ils les maladies? Tous parlent-ils diverses langues ? Tous peuvent-ils être interprètes (2)?» L’un a une chose, l’autre une autre ; ce qu’a l’un, l’autre ne l’a pas. Il y a dans ces dons de Dieu mesure et partage. En distribuant ses dons aux hommes, Dieu agit donc avec mesure; et la concorde qui en résulte fait, de toute à les parties du corps, un seul corps. Autre, en effet, est le don d’agir, octroyé à la main; autre celui de voir, accordé à l’oeil; autre celui d’entendre, concédé à l’oreille; autre celui de marcher, donné aux pieds; toutefois, c’est une âme unique qui fait tout cela, qui agit par la main, qui marche par le pied, qui entend par l’oreille, qui voit par l’oeil. Ainsi en est-il des dons accordés aux fidèles : ils sont différents les uns des autres, et Dieu les distribue dans une proportion convenable à chacun des fidèles, comme à autant de membres d’un même corps. Mais Jésus-Christ, de qui ils les tiennent, les a reçus sans mesure.

11. Ecoute encore ce qui suit. Jean avait dit du Fils : « Car Dieu ne donne pas l’Esprit avec mesure. Le Père aime le Fils, et il a mis toutes choses entre ses mains ». Puis il ajoute : « Il a mis toutes choses entre ses mains », pour le faire connaître la manière spéciale dont « le Père aime le Fils ». Quoi donc, le Père n’aime-t-il pas Jean? Cependant il n’a pas mis toutes choses entre ses mains. Le Père n’aime-t-il pas Paul? Cependant il ne lui a pas non plus commis toutes choses. « Pour le fils, le Père l’aime », mais à la

 

1. Ephés. IV, 7.— 2. I Cor. XII, 8-10, 29, 30.

 

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manière dont un père aime son fils, non à celle dont un maître aime son serviteur. Il l’aime comme Fils unique, et non comme Fils adoptif. C’est pourquoi « il a mis toutes choses entre ses mains ». Qu’est-ce à dire, toutes choses? C’est-à-dire qu’il a donné au Fils d’être aussi grand que le Père lui-même. Il l’a engendré pour en faire son égal (1). Celui qui était en la forme de Dieu a pu sans usurpation prétendre à l’égalité avec lui. « Le Père aime le Fils, et a mis toutes choses entre ses mains». Ainsi le Père a daigné nous envoyer son Fils. Mais ne pensons pas qu’il nous ait envoyé moins que lui. En envoyant son Fils, le Père nous a envoyé un autre lui-même.

12. Telle fut l’erreur dans laquelle étaient tombés les disciples du Sauveur; ils voyaient en lui un homme sans y découvrir encore un Dieu. Aussi lui dirent-ils : « Seigneur, montrez-nous le Père, et il nous suffit ». C’était lui dire: Déjà nous vous connaissons, nous vous bénissons de cette connaissance, nous vous rendons grâces de vous être montré à nous; mais votre Père, nous ne le connaissons pas encore; aussi notre coeur est-il tourmenté par un saint désir de voir le Père qui vous a envoyé. Montrez-le-nous donc et nous ne vous demanderons plus rien nous serons contents lorsqu’une fois nous aurons vu celui dont la grandeur ne peut être surpassée par aucune autre grandeur. Précieux désir, souhait digne d’éloges, tuais intelligence bornée. Le Seigneur Jésus, voyant ces hommes si petits se mettre en quête de si grandes choses, comparant sa propre grandeur à leur petitesse, considérant d’ailleurs qu’il s’était fait petit pour se placer à leur niveau, répondit à Philippe, celui de ses disciples qui lui avait parlé de la sorte « Depuis si longtemps je suis avec vous, Philippe, et vous ne me connaissez pas? » Et comme ici Philippe aurait pu lui répondre : Sans doute, nous vous connaissons, mais est-ce que nous vous avons dit: Montrez-vous à nous? nous vous connaissons, mais nous cherchons aussi à connaître votre Père; il ajoute aussitôt : « Celui qui m’a vu a vu mon Père ». Si donc c’est l’égal du Père qui nous a été envoyé, ne jugeons pas de lui d’après la faiblesse de son humanité, songeons au contraire que si sa majesté s’est revêtue de notre chair, elle n’en est pas accablée. En effet, Jésus-Christ comme

 

1. Philipp. II, 6 — 2. Jean, XIV, 8, 9.

 

 

Dieu est resté dans le sein de son Père, il s’est fait homme au milieu des hommes, afin que par le Dieu fait homme nous devinssions capables de connaître Dieu. Pourquoi l’homme ne pouvait-il connaître Dieu ? Parce qu’il était dépourvu de ces yeux du coeur qui pouvaient le lui faire voir. Il y avait, au dedans de lui, une partie malade, et, au dehors, une partie saine : les yeux de son corps étaient sains, ceux de son coeur étaient malades. Le Fils de Dieu s’est donc fait homme et s’est rendu visible aux yeux du corps. Par là tu devais croire en celui qui se montrait à toi, et devenir assez sain pour apercevoir des yeux de l’âme, celui que tu ne pouvais ainsi voir auparavant. « Il y a si longtemps que je suis avec vous,et vous ne me connaissez pas? Philippe, celui qui m’a vu, a aussi vu mon Père ». Pourquoi ses disciples ne le voyaient-ils pas? Ils le voyaient, mais ils ne voyaient pas son Père; ils voyaient son corps, mais sa majesté se dérobait à leurs yeux. Ce que voyaient ses disciples qui l’aimaient, les Juifs qui l’ont crucifié le voyaient également, c’était à l’intérieur que Jésus-Christ se trouvait tout entier; mais il était tout entier à l’intérieur dans sa chair, de telle façon qu’il demeurait aussi en son Père; car il n’a pas abandonné son Père quand il s’est incarné.

13. Les intelligences charnelles ne comprennent pas mes paroles; qu’elles remettent à plus tard pour comprendre et qu’elles commencent déjà par croire. Qu’elles écoutent ce qui suit: « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle; mais celui qui ne croit pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui ». Tous ceux qui naissent sujets à !a mort, portent avec eux la colère de Dieu. Quelle colère de Dieu? celle qui est tombée dès le principe sur Adam. En effet, le premier homme est devenu pécheur, et il a entendu cette condamnation : « Tu mourras de mort (1)»; il est donc devenu mortel ; dès lors les hommes furent sujets à mourir par le fait de leur naissance; car nous sommes nés sous le poids de la colère de Dieu. C’est de cette source qu’est sorti le Fils de Dieu, n ais sans en apporter avec lui le péché : il s’est incarné, mais il a pris notre condition mortelle. Après qu’il a bien voulu partager avec nous le fardeau de la colère de Dieu, nous montrerons-nous lents à partager

 

1. Gen. II, 17.

 

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avec lui sa grâce? Celui donc qui ne veut pas croire au Fils, « la colère de Dieu demeure sur lui ». Quelle colère de Dieu? Celle dont parle l’Apôtre : « Nous étions par nature enfants de colère comme les autres (1)». Tous nous sommes des enfants de colère, parce que en vertu de la malédiction prononcée contre le péché nous naissons mortels. Crois à Jésus-Christ, qui pour toi s’est fait mortel, afin de le posséder plus tard dans le séjour de l’immortalité; car, ayant alors part à son immortalité, tu cesseras toi-même d’être mortel. Il vivait et tu étais mort. Il est mort, afin de te rendre la vie. Il a apporté la grâce de Dieu et fait disparaître sa colère; comme Dieu il a vaincu la mort, afin que la mort ne demeurât pas victorieuse de l’homme.

 

1. Ephés. II, 3.

 

 

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