TRAITÉ CXXIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CENT VINGT-TROISIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS : « VENEZ , MANGEZ », JUSQU'A CES AUTRES : « OR, IL DIT CELA, MARQUANT PAR QUELLE MORT IL DEVAIT GLORIFIER DIEU ». (Chap. XXI, 12-19.)

 

LE GRAND DEVOIR DES PASTEURS.

 

Après la pêche miraculeuse, Jésus se mit à table avec les sept disciples : d'abord, on servit du poisson rôti et du pain, emblèmes de l'aliment céleste qui fait notre nourriture à la sainte Table. Ensuite, Jésus demanda par trois fois à Pierre, s'il l'aimait, et sur la réponse affirmative de celui-ci, il lui confia ses brebis et ses agneaux. La triple protestation d'amour de Pierre, était une réparation de son triple reniement : c'était aussi, pour tous les pasteurs, une leçon ; car, pour paître réellement le troupeau du Christ qui leur est confié, ils doivent aimer Dieu plus qu'eux-mêmes, et l'aimer, s'il le faut, jusqu'à mourir pour lui.

 

1. Le bienheureux apôtre Jean termine son Evangile en faisant le récit de la troisième apparition du Christ à ses disciples après sa résurrection : nous avons donné, de notre mieux, l'explication de la première partie de ce récit, jusqu'à l'endroit où il est dit que les (151) disciples, auxquels il s'était alors manifesté, avaient pris cent cinquante-trois poissons , sans que, malgré leur nombre et leur grosseur, le filet vint à se rompre. Il nous reste à examiner ce qui suit, et, avec l'aide de Dieu, à en disserter autant que la chose nous semblera l'exiger.

La pêché terminée, « Jésus leur dit : Venez, mangez. Et aucun de ceux qui étaient assis n'osait lui demander : Qui êtes-vous ? car ils savaient que c'était le Seigneur ». S'ils le savaient, à quoi bon l'interroger ? Et s'ils n'avaient pas besoin de le faire, pourquoi Jean a-t-il dit : « Ils n'osaient pas? » comme s'ils en éprouvaient le besoin sans oser le faire, parce qu'ils auraient été retenus par un sentiment de crainte. Voici le sens de ce passage : l'apparition de Jésus à ses disciples était revêtue de signes de vérité si évidents, qu'aucun d'eux n'osait ni la nier, ni même la révoquer en doute; si, en effet, quelqu'un d'entre eux en doutait, c'était, pour lui, un devoir de s'en assurer par une question. L'Evangéliste a donc dit : « Personne n'osait lui demander : Qui êtes-vous ? » pour dire personne n'osait douter de ce qu'il était.

2. « Et Jésus vint, et il prit du pain et leur en donna, ainsi que du poisson ». Voilà bien le menu de leur repas : si nous y prenons part, nous en dirons nous-mêmes quelque chose de suave et de salutaire. D'après le récit antérieur de l'écrivain sacré, quand les disciples descendirent à terre, « ils y virent des charbons allumés et du poisson dessus, et du pain ». On ne doit point comprendre ce passage en ce sens que le pain ait été aussi placé sur les charbons; il faut sous-entendre Ils virent. Si maintenant nous mettons ce mot à la place où il faut le sous-entendre, la phrase pourra être celle-ci : Ils virent des charbons allumés' et du poisson dessus, et ils aperçurent du pain; ou mieux encore : lis virent des charbons allumés et du poisson dessus; ils aperçurent aussi du pain. Sur l'ordre du Sauveur, ils apportèrent encore quelques-uns des poissons qu'ils avaient pris quoique Jean n'ait point relaté ce fait d'une manière expresse, il est sûr, néanmoins, qu'il n'a point passé sous silence l'ordre donné par le Christ; car Jésus dit: « Apportez quelques-uns des poissons que vous avez pris tout à l'heure (1) ». Est-il, en effet, possible

 

1.  Jean, XXI, 9, 10.

 

de croire qu'ils n'auraient point exécuté ses ordres? Tels furent donc les mets dont se composa le repas donné par le Sauveur à ses Sept disciples; le poisson qu'ils avaient vu sur les charbons ardents, et auquel ils avaient ajouté quelques-uns de ceux qu'ils venaient de prendre ; puis le pain que, suivant le récit évangélique, ils avaient aussi aperçu. Le poisson rôti, c'est le Christ mort en croix; il est encore le pain descendu du ciel (1). L'Eglise lui est incorporée pour entrer en participation de la béatitude éternelle. « Apportez quelques-uns des poissons que vous venez de prendre ». Nous tous, qui nourrissons dans nos coeurs cette espérance, nous devons le comprendre à ces paroles ; nous participons à cet ineffable sacrement dans la personne des sept disciples, qu'on peut considérer ici comme nous figurant tous; par là même nous sommes en eux associés à ce bonheur. Tel fut le repas que le Sauveur prit avec ses disciples; c'est par là que Jean a terminé son Evangile, quoiqu'il eût à raconter encore beaucoup d'autres choses , et des choses, à mon avis, très-importantes ; car il avait vu des événements extrêmement dignes de fixer notre attention.

3. « Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples après sa résurrection ». Ceci a trait, non pas aux manifestations du Sauveur, mais aux jours où elles ont eu lieu ; c'est-à-dire, au jour de la résurrection ; puis à celui où, après une semaine, Thomas vit et crut; enfin, au jour où Jésus opéra ce qu'on vient de raconter de la pêche miraculeuse ; combien de temps après la résurrection ce miracle eut-il lieu ? L'écrivain sacré ne l'a pas dit. Le premier jour, en effet, le Sauveur se montra plusieurs fois, comme l'attestent les témoignages des quatre évangélistes. Mais, suivant la remarque que nous en avons faite, il faut compter les manifestations de Jésus d'après les jours ; autrement, celle-ci ne serait pas la troisième. N'importe combien de fois et à combien de personnes Jésus se soit montré le jour de sa résurrection, comme toutes ces apparitions ont eu lieu le même jour, elles ne doivent compter que pour une seule et même apparition, qui serait la première ; la seconde s'est faite huit jours après, ensuite la troisième dont nous parlons; enfin, toutes celles qu'il lui plut de

 

1. Jean, VI, 41.

 

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faire jusqu'au quarantième jour où il monta au ciel, et dont le texte saint ne fait pas mention.

4. « Après donc qu'ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre: Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Oui, Seigneur, lui répondit-il, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit: Pais mes brebis. « Il lui dit une seconde fois : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? Pierre lui répondit: Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Il lui dit pour la troisième fois : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? Pierre fut, contristé de ce qu'il lui demandait pour la troisième fois: M'aimes-tu? Il lui dit : Seigneur, vous connaissez tout; vous savez que je vous aime. Il lui dit : Pais mes brebis. En vérité, en vérité, je te le dis ; lorsque tu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais; mais lorsque, dans ta vieillesse, tu étendras tes mains, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras pas. Or, il dit cela, marquant par quelle mort il devait glorifier Dieu ». Ainsi devait finir l'homme qui avait renié son maître, et qui l'aimait si vivement, cet homme élevé par sa présomption, jeté à terre par son reniement, purifié par ses larmes, éprouvé par sa confession, couronné à cause de ses souffrances; oui, il devait finir, en mourant victime de son amour sans bornes pour celui avec qui un empressement coupable lui avait fait promettre de mourir. Affermi par la résurrection de son Maître, puisse-t-il accomplir ce qu'il avait prématurément promis, lorsqu'il était faible ! Il fallait que le Christ mourût d'abord pour le salut de Pierre, et qu'ensuite Pierre mourût pour annoncer le Christ. Ce que l'humaine témérité avait conduit à un commencement d'exécution, devait se faire ensuite ; car la Vérité éternelle avait préparé cet enchaînement régulier des événements. Pierre croyait donner sa vie pour le Christ (1), pour son libérateur, et c'était lui qui devait être délivré; car le Christ était venu mourir pour toutes ses brebis, et Pierre était du nombre ; c'est ce qui a déjà eu lieu. Maintenant soyons fermement décidés à souffrir la mort pour le nom du Seigneur, et cette fermeté réelle, puisons-la dans le secours de la grâce, et ne l'attendons pas d'une présomption trompeuse,

 

1. Jean, XIII, 37.

 

car elle ne serait que de la faiblesse ; voici le moment de ne point craindre la fin violente de la vie présente : en ressuscitant, le Sauveur nous a donné la preuve exemplaire d'une autre vie. O Pierre, c'est aujourd'hui que vous ne devez plus redouter de mourir; car celui-là est vivant, dont la mort vous faisait pleurer, et que vous vouliez, par un sentiment d'affection charnelle, empêcher de mourir pour nous (1). Vous n'avez pas craint de prendre le pas sur votre guide, et la vue de son ennemi vous a fait trembler ; le prix de votre rachat a été versé, c'est maintenant à vous de suivre votre Rédempteur, et de le suivre même jusqu'à la mort de la croix. Vous êtes sûr de sa véracité, vous avez entendu ses paroles; il vous avait prédit que vous le renieriez; il vous prédit aujourd'hui que vous souffrirez.

5. Mais, auparavant, le Sauveur demande à Pierre une fois, deux fois, trois fois, ce qu'il sait déjà, c'est-à-dire s'il l'aime; et trois fois Pierre ne lui répond que par une protestation d'amour, et trois fois il ne fait à Pierre d'autre recommandation que celle de paître ses brebis. A un triple reniement succède une triple confession : ainsi la langue de Pierre n'obéit pas moins à l'affection qu'à la crainte, et la vie présente du Sauveur lui fait prononcer autant de paroles, que la mort imminente de son Maître lui en avait arrachées. Si, en reniant le pasteur, Pierre donna la preuve de sa faiblesse, qu'il donne la preuve de son affection en paissant le troupeau du Seigneur. Quiconque fait paître les brebis du Christ, de manière à vouloir en faire, non pas les brebis du Christ, mais les siennes prepres, celui-là est, par là même, convaincu de s'aimer lui-même et de n'aimer pas le Christ : il prouve qu'il se laisse conduire par le désir de la gloire, de la domination, de l'agrandissement temporel, et non par un élan du cœur, qui le porte à obéir, à se dévouer et à plaire à Dieu ; contre de telles gens s'élève la parole prononcée trois fois de suite par le Christ : ce sont de telles gens, que l'Apôtre gémit de voir chercher leur avantage, au lieu de chercher celui de Jésus-Christ (2). Que signifient, en effet, ces paroles : « M'aimes-tu ? Pais mes brebis ? » N'est-ce pas dire, en d'autres termes : Si tu m'aimes, ne songe point à te nourrir toi-même, mais pais

 

1. Matth. XVI, 21, 22. — 2. Philipp. II, 21.

 

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mes brebis, et pais-les, non pas comme les tiennes, mais comme les miennes ; travaille à les faire concourir à ma gloire, et non à la tienne; étends sur elles mon empire, et non le tien ; cherche en elles, non ton profit, mais uniquement mon avantage : par là, tu ne seras point de ceux qui aiment cette vie si dangereuse, qui fixent leurs affections sur eux-mêmes et sur tout ce qui se rattache à ce monde, source de tous les maux. Immédiatement après avoir dit: « Il y aura des hommes amateurs d'eux-mêmes », l'Apôtre continue en ces termes : « Avares, fiers, superbes, médisants, désobéissant à leurs pères et à leurs mères, ingrats, impies, irréligieux, dénaturés, sans foi et sans parole, calomniateurs, intempérants, inhumains, ennemis des gens de bien, traîtres, insolents, enflés a d'orgueil, ayant plus d'amour pour la volupté que pour Dieu, qui auront l'apparente de la piété, mais qui n'en auront pas la réalité (1) ». Tous ces maux dérivent, comme de source, du premier que Paul indique : « Amour de soi-même ». Aussi Jésus dit-il à Pierre : « M'aimes-tu ? » Et celui-ci répondit : « Je vous aime » ; et entend-il ces paroles : « Pais mes agneaux ». Voilà pourquoi ces demandes et ces réponses se renouvellent une seconde et une troisième fois. Ce passage est aussi la preuve que l'amour et la dilection sont une seule et même chose; car, à la fin, le Sauveur ne dit plus : « As-tu pour moi de la dilection ? » Mais : « As-tu pour moi de l'amour ? Ne nous aimons donc pas nous-mêmes ; aimons Jésus, et, à paître ses brebis, cherchons son avantage et non pas le nôtre. Je ne sais comment il se fait que quiconque s'aime au lieu d'aimer Dieu, ne s'aime pas lui-même, et que celui qui aime Dieu au lieu de s'aimer, s'aime en réalité lui-même. Quand on aime celui qui donne la vie, ne pas s'aimer, c'est s'aimer véritablement : si, alors, on ne s'aime pas, c'est uniquement pour reporter ses affections sur celui qui nous donne la vie. Ils ne doivent donc pas être amateurs d'eux-mêmes, ceux qui paissent les brebis du Christ, afin de les paître, non comme les leurs, mais comme les siennes, et comme s'ils voulaient en retirer leur propre avantage à la manière « des amateurs de l'argent ». Ils ne doivent ni les commander comme « des superbes », ni s'enorgueillir des honneurs

 

1. II Tim. III, 1-5.

 

qu'elles leur procurent, comme des hommes « bouffis d'amour-propre », ni chercher à réussir jusqu'à devenir hérétiques, comme « des blasphémateurs » , ni résister aux saints pères, comme des enfants « rebelles « à leurs parents » ; ni rendre le mal pour le bien, « comme des ingrats », à ceux qui veulent les corriger pour les empêcher de périr ; ni donner le coup de la mort à leur âme et à celle des autres, comme « des assassins » ; ni déchirer le sein de l'Eglise, leur mère, comme « des gens sans religion » ; ni rester insensibles aux douleurs humaines, comme « des personnes dénaturées » ; ni s'efforcer de salir la réputation des saints, comme « des calomniateurs ; ni se laisser entraîner sans résistance aux penchants les plus désordonnés, comme « des intempérants » ; ni susciter des chicanes, comme « des hommes sans douceur » ; ni refuser de secourir les malheureux, comme « des gens privés de sentiments d'humanité » ; ni faire connaître aux ennemis des vrais chrétiens, ce qu'ils savent destiné à rester inconnu, comme « des traîtres » ; ni blesser l'honnêteté naturelle par des procédés honteux, comme « des libertins » ; ni n'entendre ce qu'ils disent et ce qu'ils affirment (1), comme « des personnes  aveuglées » ; ni préférer les plaisirs charnels aux joies spirituelles, comme « ceux qui ont plus d'amour pour la volupté que pour Dieu ». Qu'ils soient tous ensemble le partage du même homme, ou qu'ils appartiennent ceux-ci à l'un, ceux-là à l'autre, tous ces vices et leurs pareils sortent d'une certaine manière de la même racine, c'est-à-dire « de l'amour exclusif » des hommes « pour eux-mêmes ». Ce vice de l'égoïsme, voilà ce que doivent, avant tout, éviter ceux qui font paître les brebis du Christ, afin de ne pas rechercher leur avantage préférablement à celui de Jésus-Christ, et de ne point faire servir à la satisfaction de leurs convoitises ceux en faveur desquels le Sauveur a répandu son sang. Celui qui paît les brebis du Christ, doit avoir pour lui un amour si vif et porté à un si haut point, qu'il devienne supérieur à la crainte naturelle de la mort, qui nous saisit et nous épouvante, lors même que nous désirons vivre avec notre Rédempteur. En effet, l'apôtre Paul assure qu'il éprouve un ardent désir d'être dégagé des liens du corps

 

1. I Tim. 1-7.

 

154

 

et d'être avec Jésus-Christ (1). Néanmoins, il gémit comme écrasé sous le poids de son corps, et il souhaite, non pas d'en être dépouillé, mais d'être revêtu par-dessus, en sorte que ce qu'il y a de mortel soit absorbé par la vie (2). Et Jésus dit à Pierre qui l'aimait : « Lorsque tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras pas. Or, il dit cela, marquant par quelle mort il devait glorifier Dieu. Tu étendras tes mains », c'est-à-dire, tu seras crucifié. Pour cela faire, « un autre te ceindra, et te conduira », non pas où tu voudras, mais « où tu ne voudras pas ». Le Sauveur dit d'abord ce qui devait avoir lieu, puis la manière dont la chose se ferait. Si Pierre a été conduit où il ne voulait pas, c'est évidemment quand il a été conduit au supplice de la croix, et non quand il y a été attaché : une fois crucifié, il est allé, non où il ne voulait pas, mais bien plutôt où il voulait; car il désirait être délivré de son corps et se trouver avec le Christ ; il souhaitait d'entrer dans la vie éternelle sans éprouver, si c'était possible, la pénible épreuve de la mort : cette épreuve, il l'a subie malgré lui, mais il en est sorti de son plein gré : il a été amené à l'endurer, en dépit de ses répugnances ; mais il en a volontiers triomphé, en se dépouillant de ce sentiment de faiblesse qui rend la mort odieuse à tous, et qui nous est naturel au point d'avoir subsisté dans le bienheureux Pierre malgré les nécessités de la vieillesse et ces paroles du Sauveur : « Lorsque tu seras devenu vieux », on te conduira « où tu ne

 

1. Philipp. I, 23. — 2. II Cor. V, 4.

 

voudras pas ». C'est pour nous consoler, que le Christ a transformé en sa personne ce sentiment de faiblesse, au moment où il a dit « Père, si c'est possible, que ce calice passe loin de moi (1) ». Certainement, il était venu pour subir la mort : sa mort devait être l'effet, non de la nécessité, mais de sa volonté il devait donner sa vie par un acte de sa puissance, comme la même puissance devait la lui rendre. Mais si amère que puisse être pour nous l'épreuve de la mort, la vivacité de notre amour pour Celui qui a bien voulu mourir en notre faveur, bien qu'il fût notre vie, doit nous en rendre victorieux. Si cette épreuve ne nous était point pénible, ou si elle était facile à supporter, l'auréole de gloire des martyrs ne serait point si brillante ; mais puisque après avoir donné sa vie pour ses brebis (2), le bon pasteur s'est choisi, parmi elles, un si grand nombre de martyrs, qu'à bien plus forte raison doivent lutter jusqu'à la mort pour la vérité, et résister au péché jusqu'au sang, les hommes a qui il confie le soin de paître son troupeau, c'est-à-dire de l'instruire et de le gouverner ! Puisqu'il nous a d'abord donné l'exemple de ses souffrances, il est facile de le voir, c'est pour les pasteurs une obligation d'autant plus stricte d'imiter le bon pasteur, que beaucoup de brebis ont suivi ses traces ; car s'il n'y a qu'un pasteur et un troupeau, les pasteurs eux-mêmes sont, à son égard, de véritables brebis. Dès lors qu'il a souffert pour tous, tous sont devenus ses brebis ; et afin de souffrir pour tous, il est devenu lui-même brebis.

 

1. Matth. XXVI, 39. — 2.  Jean, X, 18, 11.

 

 

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