TRAITÉ CXXIV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CENT VINGT-QUATRIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES : « ET LORSQU'IL EUT AINSI PARLÉ, IL LUI DIT : SUIS-MOI », JUSQU'À LA FIN DE L'ÉVANGILE. (Chap. XXI, 19-25.)

 

LES DEUX VIES.

 

A la fin de sa troisième apparition, le Sauveur dit à Pierre : « Suis-moi », et, en parlant de Jean : « Je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne ». Certains interprètes supposent, d'après ces dernières paroles, et d'après certains faits plus ou moins avérés, que l'apôtre Jean n'est pas mort et ne mourra pas avant la fin du monde. Mais l'explication la plus plausible de ce passage est celle-ci . Pierre représenté la vie du temps, vie de peines et de tourments, où l'amour de Dieu est plus vif; parce qu'on y désire plus ardemment l'heure de la délivrance : Jean figure la vie du ciel, où l'on est heureux, et par ce motif, moins aimant : de là, il suit que Pierre était moins aimé du Sauveur, et que Jean l'était davantage.

 

 

1. Pourquoi, au moment où il se montra pour la troisième fois à l'apôtre Pierre, le Sauveur lui adressa-t-il ces paroles : « Suis-moi », tandis qu'en parlant de l'apôtre Jean, il dit : « Je veux que celui-ci demeure jusqu'à ce que je vienne; que t'importe?» C'est là une difficulté peu facile à résoudre. Autant que Dieu nous le permettra, nous consacrerons, à la traiter ou à la résoudre, notre dernière instruction sur cet ouvrage. Après avoir annonce d'avance à Pierre le genre de mort par lequel il glorifierait Dieu, Jésus lui dit : « Suis-moi. Pierre, se retournant, vit ce disciple que Jésus aimait, celui qui, pendant la cène, s'était reposé sur son sein et lui  avait dit : Seigneur, qui vous trahira ? Pierre donc, l'ayant vu, dit à Jésus: Seigneur, qu'arrivera-t-il à celui-ci ? Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne ; que t'importe ? Toi, suis-moi. Le bruit se a répandit parmi les frères que ce disciple ne a mourrait pas. Et Jésus ne dit pas : Il  ne mourra pas; mais : Je veux qu'il demeure a ainsi jusqu'à ce que je vienne ; que t'importe ? » Ainsi se pose, dans cet Evangile, la difficulté en question ; par sa profondeur, elle n'embarrasse pas peu l'esprit de celui qui cherche à en pénétrer le mystère. Pour quel motif le Sauveur dit-il à Pierre : « Suis-moi », sales le dire à tous ceux qui étaient là avec lui ? Evidemment, ils le suivaient en qualité de disciples, comme leur maître. Si nous trouvons que ce passage a trait à sa passion, pouvons-nous dire que Pierre seul a souffert pour défendre la vérité chrétienne ? N'y avait-il pas, au nombre de ces sept Apôtres, un autre fils de

Zébédée, frère de Jean, qui, après l'ascension du Sauveur, a été certainement mis à mort par Hérode (1) ? Mais, dira quelqu'un, puisque Jacques n'a pas été crucifié, c'est avec raison que Jésus a dit à Pierre: « Suis-moi ». Car il a subi, non-seulement la mort, mais aussi la mort de la croix, comme le Christ. Supposons qu'il en soit de la sorte, si nous ne pouvons trouver aucune autre explication plus plausible; pourquoi donc le Sauveur a-t-il dit de Jean: «Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne; que t'importe?» tandis qu'il a plusieurs fois adressé à Pierre ces paroles : « Toi, suis-moi » ; comme si celui-là ne devait pas le suivre, parce que le Maître voulait qu'il demeurât ainsi jusqu'à sa venue? Est-il possible d'attribuer à ces paroles un sens différent de celui qu'y attachaient les frères alors présents; c'est-à-dire, que ce disciple devait, non pas mourir, mais rester en cette vie jusqu'à la venue de Jésus? Jean nous a lui-même interdit une interprétation en ce sens, car il nous a formellement déclaré que le Sauveur n'a pas dit cela. En effet, pourquoi a-t-il ajouté : « Jésus ne dit point: Il ne meurt pas? » C'est évidemment afin de ne pas laisser l'erreur se glisser dans l'esprit des hommes.

2. L'on peut néanmoins, si on le trouve bon, faire une nouvelle objection : reconnaître comme vrai le récit de Jean et avouer que le Sauveur n'a pas dit que ce disciple ne mourrait pas, mais n'attribuer aux paroles citées par l'écrivain sacré que le sens qui en ressort naturellement, et, en conséquence,

 

1. Act. XII, 2.

 

156

 

soutenir que l'apôtre Jean vit toujours; car, dans son sépulcre à Ephèse, il est plutôt plongé dans un sommeil que dans un réel état de mort. Pour preuve, on peut citer ce fait, qu'à son tombeau, la terre remue d'une manière sensible et paraît presque bouillonner sous l'effort de sa respiration, et soutenir cela constamment et avec opiniâtreté. Il est sûr que plusieurs y ajoutent foi, puisque quelques-uns regardent Moïse lui-même comme vivant encore; car il est écrit que son sépulcre est inconnu (1), qu'il a apparu sur la montagne avec le Sauveur (2), et qu'on y a vu, en même temps, Elie, signalé, par l'Écriture, non comme mort, mais comme enlevé au ciel (3). Cette opinion ferait supposer que le corps de Moïse n'a pu être ni placé en un lieu si dérobé qu'il fût impossible aux hommes de le découvrir, ni rappelé pour un moment à la vie par l'action de la Divinité, afin d'apparaître avec Elie à côté du Christ : les corps d'un grand nombre de saints n'ont-ils pas ressuscité pour quelques instants, au moment de la mort du Sauveur, et, après sa résurrection, n'ont-ils pas apparu à un grand nombre de personnes dans la ville sainte, comme l'atteste l'Écriture (4) ? Néanmoins, selon que je l'ai dit en commençant, certaines gens nient le fait de la mort de Moïse, malgré le témoignage positif de l'Écriture elle-même, qui l'affirme à l'endroit où elle dit qu'on n'a jamais pu découvrir nulle part la trace de son tombeau ; à plus forte raison, y a-t-il des personnes pour soutenir que Jean vit encore, et dort au sein de la terre, à cause de ces paroles du Sauveur: « Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne ». Au dire de certaines personnes, et certaines écritures, quoique apocryphes, mentionnent le fait, quand cet Apôtre donna l'ordre de préparer son sépulcre, il assistait plein de santé au travail des ouvriers : immédiatement après que la fosse eut été creusée, et qu'on eut mis la dernière main à la préparer, il s'y coucha comme dans un lit, et mourut. Si vous en croyez ceux qui interprètent en ce sens les paroles précitées du Christ, Jean n'était pas réellement mort, mais ressemblait seulement à un mort, au moment où il s'était couché dans sa tombe ; il dormait, quand on l'ensevelit, et l'on s'imaginait qu'il était privé de vie : ainsi

 

1. Deut. XXXIV, 6. — 2. Matth. XVII, 3. — 3. IV Rois, II, 11. — 4. Matth. XXVII, 52, 53.

 

 

demeurera-t-il, jusqu'à ce que vienne le Christ, et toujours il fera voir qu'il n'est pas mort par la poussière qui sortira de son tombeau, et cette poussière, à ce que l'on croit, il la soulèvera en dormant, par le souffle de sa respiration, de manière à 1a faire monter des profondeurs de sa fosse jusqu'au dehors. J'estime qu'il serait oiseux de réfuter une pareille opinion. C'est à ceux qui connaissent le lieu de la sépulture de l'Apôtre de voir si la terre y remue et s'y tourmente, comme on veut bien le prétendre ; quoi qu'il en soit, des hommes graves nous ont affirmé la réalité du fait.

3. En attendant, ne nous opposons point à cette opinion, pour ne pas voir surgir une difficulté nouvelle, et ne pas être obligés de dire pourquoi la terre qui recouvre un corps mort semble vivre et respirer. Pour répondre à cette grave question ne peut-on pas dire Par un grand prodige, tel que le Tout-Puissant peut en opérer, un corps vivant n'est-il pas capable de dormir sous terre jusqu'à la consommation des siècles ? Mais alors se présente un autre embarras, une difficulté plus grande; la voici :Jésus aimait Jean bien plus vivement que tous les autres disciples; aussi lui permit-il de reposer sur sa poitrine; pour. quoi alors lui accorder, comme une insigne faveur, un long sommeil corporel, tandis que, par un très-glorieux martyre, le bienheureux Pierre fut délivré du poids de son corps et obtint la grâce après laquelle soupirait l'apôtre Paul, quand il prononçait et écrivait ces paroles : « Je désire être dégagé des liens de mon corps, et me trouver avec le Christ (1)? » Supposé, au contraire, que, suivant l'opinion commune, Jean ait affirmé que le Sauveur a dit : « Il ne meurt pas », pour empêcher de donner à ces paroles de son Evangile un tel sens ; supposé aussi que son corps ait été aussi réellement privé de vie au moment où il fut mis dans le tombeau ; supposé enfin que ce qui se dit soit bien vrai, à savoir, que sur ce corps la terra se soulève et se gonfle, on peut toujours donner cette explication du fait : ou bien, il se produit pour faire connaître combien la mort de Jean a été précieuse devant Dieu, bien que le persécuteur ne l'ayant point fait mourir pour la défense de la foi, il ne se soit point illustré par le martyre; ou bien, ce fait a lieu pour

 

1. Philipp. I, 23.

 

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quelque autre motif inconnu de nous. Reste maintenant à savoir pourquoi Jésus, parlant d'un homme destiné à mourir, a dit: « Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne ».

4. Autre question à élucider, elle concerne les apôtres Pierre et Jean: y aurait-il quelqu'un pour ne pas chercher à l'éclaircir? Pourquoi Jean a-t-il été l'objet des prédilections du Sauveur, tandis que Pierre a aimé le Christ plus que les autres? N'importe en quel endroit Jean parle de lui-même, il ne se nomme pas ; mais, pour se faire reconnaître, il dit que Jésus l'aimait, comme si le Sauveur n'aimait que lui; par ce signe il se distinguait des autres disciples que le Christ affectionnait certainement aussi. Alors , s'il ne voulait point se faire connaître comme l'objet des prédilections de Jésus, que voulait-il dire en parlant de la sorte? Il est sûr qu'il ne mentait pas. Maintenant , Jésus pouvait-il donner à Jean un témoignage plus sensible de sa prédilection, que celui de le laisser. seul reposer sur son coeur, quand ses collègues profitaient comme lui des bienfaits du Sauveur? Que Pierre ait aimé son Maître plus que tes autres disciples, on peut en fournir des preuves en grand nombre ; mais il serait trop long de les citer toutes, bornons-nous à celle que nous présente une précédente leçon. Vous avez entendu cette leçon, il y a peu de temps ; elle avait pour thème la troisième apparition du Sauveur: la preuve en question ressort avec évidence de ce passage où le Sauveur adresse à Pierre cette demande : « M'aimes-tu plus que ceux-ci? » Le Christ savait certainement quelles étaient les dispositions de son Apôtre; néanmoins, il a voulu l'interroger, afin que nous, qui lisons l'Evangile, nous connaissions aussi, par les questions de l'un et les réponses de l'autre, l'amour de Pierre pour son maître. Pierre a répondu : « Je vous aime », sans ajouter Plus que ceux-ci ; et ce qu'il disait était conforme à ce qu'il savait de lui-même. Dans l'impossibilité de voir ce qui se passait dans le coeur d'autrui, était-il, en effet, à même de savoir jusqu'à quel point les autres l'aimaient? En prononçant les paroles précitées : « Oui, Seigneur, vous le savez (1)», il a suffisamment déclaré lui-même qu'eu l'interrogeant le Christ savait ce qu'il lui demandait. Jésus

 

1.  Jean, XXI, 15, 16.

 

n'ignorait donc ni que Pierre l'aimait, ni qu'il l'aimait plus que les autres Apôtres. Toutefois, si nous cherchons à savoir lequel vaut le mieux de celui qui aime plus ou de celui qui aime moins Jésus-Christ , pourrons-nous hésiter un instant de répondre que c'est celui qui l'aime davantage ? Si, d'autre part, nous nous demandons lequel est le meilleur de celui que le Seigneur aime le plus ou de celui qu'il aime le moins, nous nous prononcerons, sans aucun doute, en faveur du premier. Dans la première hypothèse, nous préférerons Pierre à Jean, et nous donnerons à Jean la préférence sur Pierre, dans la seconde. Nous faisons maintenant une troisième question : Quel est le meilleur des deux disciples ? Est-ce celui qui aime moins vivement que son condisciple le Sauveur Jésus , et qui pourtant est l'objet des prédilections du Christ ? Ou bien, est-ce celui que Jésus aime davantage, sans rencontrer en lui autant d'affection que dans l'autre? Ici, la réponse est embarrassante à faire, et la question se complique. A mon avis, cependant , je pourrais répondre que celui qui aime plus le Christ est le meilleur, et que celui qui en est aimé davantage est le plus heureux; mais, pour cela, il me faudrait connaître, aussi bien que je la défendrais, la justice que montre notre Libérateur à aimer moins celui qui l'affectionne plus ardemment et aimer davantage celui qui l'affectionne d'une manière moins vive.

5. Avec le secours de ce Dieu, dont la miséricorde est évidente et dont la justice se voile à nos yeux, je tâcherai, autant qu'il voudra bien me le permettre, d'élucider cette question si obscure; elle a été, jusqu'à présent, proposée à nos investigations, mais nous ne l'avons pas encore résolue. Pour cela faire, voici quel moyen préliminaire nous emploierons :nous nous rappellerons que nous traînons une vie misérable dans un corps qui se corrompt et appesantit notre âme (1). Mais, parce que le Médiateur nous a rachetés et que nous avons reçu le gage de l'Esprit-Saint, nous avons dans le coeur l'espérance d'une vie bienheureuse, quoique nous n'en jouissions pas encore en réalité. Si nous voyions l'objet de nos espérances, nous n'espérerions plus; car est-il possible d'espérer ce

 

1. Sages. IX, 15.

 

qu'on voit de ses yeux? Dès lors donc que nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons par la patience (1). La patience est indispensable pour endurer le mal, et non pour jouir du bien. De cette vie il a été écrit : « Est-ce que la vie de « l'homme sur la terre n'est pas un combat (2) ? » Pendant sa durée nous sommes chaque jour obligés de crier vers Dieu et de lui dire: « Délivrez-nous du mal (3) ». Par conséquent, celui même qui a obtenu la rémission de ses péchés est forcé d'en endurer les peines; c'est le premier péché qui l'a fait tomber en cet abîme de maux; et la punition dure plus que la faute, car on estimerait celle-ci peu griève , si celle-là finissait en même temps que sa cause. C'est donc pour nous convaincre de notre propre misère, c'est pour rendre meilleure cette vie si facilement coupable, c'est pour nous exercer à l'indispensable vertu de patience, qu'en ce monde est puni celui-là même dont les fautes ne sont plus un titre au supplice éternel. Nous devons donc déplorer, mais il ne nous faut point blâmer ce triste état, cette malheureuse existence, qui nous condamne à passer ici-bas de si mauvais jours, et où, néanmoins, nous souhaitons voir des jours meilleurs. Cette condition pénible est un effet de la juste colère de Dieu, dont nous parle en ces termes la sainte Écriture: « L'homme né de la femme vit peu de jours, et il est accablé de la colère divine (4) ». Mais la colère de Dieu n'est point, comme celle de l'homme, le trouble d'un esprit surexcité c'est l'exécution tranquille d'un jugement équitable. Dans le mouvement de sa colère le Seigneur, selon qu'il est écrit, n'enchaîne pas ses miséricordes (5); outre les autres adoucissements qu'il ne cesse d'accorder au genre humain pour l'aider à supporter ses épreuves, il a envoyé son Fils unique (6) dans la plénitude des temps, au moment où il savait qu'il opérerait cette oeuvre de miséricorde: il a envoyé Celui par qui il a créé toutes choses, afin que, restant Dieu, il se fît homme et devînt médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme (7). En croyant en lui, les hommes seraient délivrés; par le baptême de la régénération, de tous leurs péchés; d'abord du péché originel qu'entraîne à sa suite notre

 

1. Rom. VIII, 21, 25. — 2. Job, VII, 1. — 3. Matth. VI, 13. — 4. Job, XIV, 1. — 5. Ps. LXXVI, 10. — 6. Galat. IV, 4. — 7. I Tim. II, 5.

 

première naissance, et contre laquelle principalement la seconde a été établie ; ensuite, de toutes les autres fautes dont leur mauvaise vie les a rendus coupables ; par là ils seraient préservés de la damnation éternelle, et vivraient dans la foi, l'espérance et la charité, sur cette terre d'exil, au milieu des tentations, des peines et des dangers qu'on y rencontre ; enfin, ils s'avanceraient vers le trône de Dieu, soutenus par ses consolations corporelles et spirituelles, et suivant la voie droite qui est le Christ; car il est devenu notre vie. Et comme, même en marchant en lui, l'homme se souille toujours de ces péchés qui échappent à la faiblesse humaine, le Seigneur lui a donné, dans l'aumône, un remède salutaire à ses maux, un appui vraiment précieux pour prier; car il leur a enseigné à dire : « Remettez-nous nos dettes comme nous remet« tons nous-mêmes à nos débiteurs (1) ». Voilà ce que l'espérance du bonheur fait faire à l'Eglise au milieu des tribulations de ce monde, et l'apôtre Pierre, à cause de la prééminence de son apostolat, représentait l'Église et figurait, en sa personne, la totalité de ses membres. A ne considérer que lui-même, on ne pouvait voir en lui qu'un homme par l'effet de la nature, qu'un chrétien par l'effet de la grâce, qu'un apôtre par l'effet d'une grâce plus abondante ; mais une fois que le Christ lui a eu dit : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel », il représentait cette Eglise universelle, que toutes sortes d'épreuves, pareilles à des pluies, à des torrents, à des tempêtes, ne cessent d'assaillir sans jamais la renverser, parce qu'elle est fondée sur la pierre: c'est de là que Pierre a pris son nom. Car ce n'est point de Pierre que vient le nom de la pierre; mais le nom de Pierre vient de celui de la pierre; comme le nom du Christ ne dérive pas du mot chrétien ; mais le mot chrétien dérive du nom du Christ. Le Sauveur a dit : « Et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », parce que Pierre avait dit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant (2) ». C'est donc sur cette pierre, dont tu as reconnu l'existence, que je bâtirai mon Eglise. En effet, la pierre était le Christ, et Pierre lui-même avait été établi sur ce fondement (3). « Car personne

 

1. Matth. VI, 12. — 2. Id. XVI, 16-19. — 3. I Cor. X, 4.

 

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ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, et ce fondement, c'est Jésus-Christ (1)». L'Eglise, qui est fondée sur le Christ, a donc reçu de lui, dans la personne de Pierre, les clefs du royaume des cieux, c'est-à-dire le pouvoir de retenir et de remettre les péchés. Ce que l'Eglise est par nature dans le Christ, Pierre l'est en figure dans la pierre; par là, nous voyons que le Christ c'est la pierre, et que Pierre, c'est l'Eglise. Tout le temps que cette Eglise, représentée par Pierre, se trouve plongée dans la tribulation, elle en sort victorieuse en aimant et en suivant le Christ, et elle le suit particulièrement dans la personne de ceux qui combattent jusqu'à la mort pour la vérité ; mais à la masse des hommes, rachetée au prix du sang du Christ, il est dit : « Suis-moi » ; et le même Pierre dit du Christ : « Il a souffert pour nous, nous laissant un grand exemple afin que nous marchions sur ses pas (2) ». Voilà pourquoi le Sauveur lui a adressé ces paroles: «Suis-moi ».Mais il y aune autre vie celle-là est immortelle ; on y est préservé de tous maux nous y verrons face à face ce que nous ne voyons ici que comme dans un miroir et sous des images obscures (3). Alors nous trouverons notre bonheur à contempler la vérité. L'Eglise connaît donc deux vies, parce que Dieu lui en a parlé et les lui a fait connaître, l'une qui consiste à croire; l'autre à voir distinctement; l'une qui s'écoule dans ce triste pèlerinage, l'autre qui demeurera pendant l'éternité ; l'une, qui se passe dans les agitations, l'autre, où l'on se reposera; l'une, qui appartient à notre voyage ici-bas, l'autre, dont on jouira dans la patrie ; l'une, occupée par le travail, l'autre, récompensée par la claire vue de Dieu; dans l'une, on évite le mal et l'on fait le bien, dans l'autre, il n'y a aucun mal à éviter, et l'on y jouit d'un bonheur sans limites : l'une consiste à lutter contre l'ennemi, l'autre, à régner sans rencontrer d'adversaire ; dans l'une, on se montre fort contre l'adversité, dans l'autre, rien de pénible ne nous tourmentera ; ici, il faut dompter les convoitises charnelles, là, on sera plongé dans un océan de délices spirituelles ; l'une est troublée par la difficulté de vaincre, l'autre est tranquille parce qu'elle jouit de la paix de la victoire ; au milieu des épreuves, la première a besoin de secours, la

 

1. I Cor. III, 11. —  2. I Pierre, II, 21. — 3. I Cor. XIII, 12.

 

seconde ne rencontre aucune difficulté et puise la joie en celui-là même qui aide les malheureux ; dans l'une, on vient au secours des indigents, dans le séjour de l'autre, on ne trouve aucun infortuné; ici, on pardonne aux autres leurs péchés, afin d'obtenir d'eux indulgence pour les siens; là, on ne souffre rien qu'on doive pardonner, on ne fait rien qui exige l'indulgence d'autrui ; dans l'une, on est accablé de maux pour que la prospérité n'engendre pas l'orgueil ; dans l'autre, on est comblé d'une telle abondance de grâces, qu'on est à l'abri de tout mal et qu'on s'attache au souverain bien sans éprouver le moindre sentiment d'orgueil; l'une est témoin du bien et du mal, l'autre ne voit que du bien; l'une est donc bonne, mais malheureuse, l'autre est meilleure et bienheureuse ; la première a été figurée par l'apôtre Pierre, la seconde par l'apôtre Jean; l'une s'écoule tout entière ici-bas, elle s'étendra jusqu'à la fin des temps et y trouvera son terme; l'autre ne recevra sa perfection qu'à la consommation des siècles, mais dans le siècle futur elle n'aura pas de fin.; aussi dit-on à l'une « Suis-moi », et à l'autre : « Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne ; que t'importe? Suis-moi ». Que veulent dire ces paroles? A mon sens, à mon avis, elles n'ont pas d'autre signification que celle-ci : Suis-moi en m'imitant, en supportant comme moi les épreuves de la vie; pour lui, qu'il demeure jusqu'au moment où je viendrai mettre les hommes en possession des biens éternels. Traduisons cette pensée en termes plus clairs : Suis-moi par une vie active, parfaite et modelée sur l'exemple de ma passion : pour celui qui a commencé à me contempler, qu'il continue jusqu'à ce que je vienne, et quand je viendrai, je porterai à la perfection son habitude de me voir. Celui-là, en effet, marche sur les traces du Christ, qui persiste jusqu'à la mort dans les sentiments d'une entière et pieuse patience ; quant à la plénitude de la science, elle demeure jusqu'à ce que vienne le Christ, et alors elle se montrera au grand jour. Ici, dans la terre des morts, nous avons à supporter les maux de ce monde; là, dans la terre des vivants, nous contemplerons les biens ineffables du Seigneur. Car ces paroles « Je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne », nous ne devons pas y attacher le (160) sens de rester ou de demeurer toujours, mais celui d'attendre, parce que la vie, dont l'apôtre Jean est la figure, se réalisera, non pas maintenant, mais seulement lorsque le Christ sera venu. Mais ce que figure l'Apôtre à qui Jésus a dit : « Suis-moi », doit avoir lieu dès maintenant; s'il n'en est pas ainsi, nous ne parviendrons jamais à ce que nous attendons. Dans cette vie active, plus vivement nous aimons le Christ, plus facilement nous sommes délivrés de nos maux; mais tels que nous sommes maintenant , il nous aime moins ; aussi nous délivre-t-il de nos maux, afin que nous ne restions pas dans le même état; mais, dans l'autre vie, il nous aimera davantage, parce qu'il n'y aura rien en nous qui lui déplaise et qu'il doive faire disparaître ; et s'il nous aime ici-bas, ce n'est que pour nous guérir et nous débarrasser de ce qu'il n'y aime pas. En ce lieu, où il ne veut pas que nous restions, il nous affectionne donc moins ; mais il nous affectionnera davantage dans ce séjour où il veut que nous allions, et d'où il ne veut pas que nous sortions jamais. Que Pierre l'aime donc, afin que nous soyons délivrés de notre condition mortelle; que Jean soit aimé de lui, afin que nous soyons toujours en possession de l'immortalité future.

6. Le motif ci-dessus indiqué nous fait voir pourquoi le Christ a aimé Jean plus que Pierre, mais il ne nous laisse pas supposer pourquoi l'affection de Pierre pour Jésus a été plus vive que celle de Jean. De ce que, dans le siècle futur, où nous régnerons éternellement avec lui, le Christ nous aimera bien plus qu'il ne nous aime dans ce monde dont nous sortirons pour nous unir à lui d'une manière indissoluble dans le ciel, il ne suit nullement que nous l'aimerons moins, parce qu'alors nous serons devenus meilleurs ; car nous ne pouvons devenir tels, qu'à la condition de l'aimer davantage. Comment donc Jean l'affectionnait-il moins vivement que Pierre, s'il était la figure de cette vie où il faut aimer le Christ bien plus qu'ailleurs ? Le voici : Jésus a dit : « Je veux qu'il demeure », c'est-à-dire qu'il attende, « jusqu'à ce que je vienne », parce que nous ne sommes pas encore animés de cet amour qui atteindra ses dernières limites dans le ciel, et que nous attendons le moment où le Sauveur viendra pour l'aimer parfaitement. En effet, le même Apôtre a écrit dans son épître : « Ce que nous serons un jour ne paraît pas encore : nous savons que quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à a lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (1) ». Ce que nous verrons alors, nous l'aimerons davantage. Pour le Seigneur, il sait ce que sera plus tard en nous notre vie, et comme conséquence anticipée de notre prédestination, il nous aime, dès maintenant, davantage, afin de nous conduire par là à la jouissance de cette vie. Comme la miséricorde et la vérité du Seigneur nous enseignent la sagesse (2), nous connaissons notre misère présente, parce que nous en supportons le fardeau ; aussi , aimons-nous plus vivement cette miséricorde divine, que nous voudrions voir nous délivrer de nos maux, et chaque jour nous la demandons mieux et nous en recevons des preuves plus abondantes pour la rémission de nos péchés : cette vie, Pierre plus aimant, mais moins aimé, la représentait en sa personne, parce que le Christ nous porte moins d'affection lorsque nous sommes plongés dans le malheur, qu'il ne nous aimera quand nous serons heureux. Quant à voir la vérité comme nous la verrons plus tard, nous y tenons moins, parce que nous ne savons encore ce que c'est, et que nous ne jouissons pas maintenant de ce bonheur : la vie qui consistera à contempler Dieu a été figurée par Jean. Il aimait moins, et il attendait la venue du Seigneur pour admirer la vérité et l'aimer comme elle le mérite ; mais il était plus aimé, car ce qu'il figurait procure l'éternel bonheur.

7. Que personne, toutefois, ne sépare l'un de l'autre ces deux illustres Apôtres ; car ils étaient tous deux ce que représentait Pierre, et tous deux ils devaient être ce que représentait Jean. Comme figure, l'un suivait le Christ, l'autre demeurait ; et par la foi ils souffraient également des misères de cette malheureuse vie, et ils attendaient de même les biens à venir de l'éternelle béatitude. Mais ce n'est pas d'eux seuls qu'il en est ainsi : il en est de même de la sainte Eglise, de l'Epouse du Christ ; car elle souffre au milieu de pareilles tentations, elle est réservée à un bonheur semblable. Pierre et Jean ont figuré ces deux vies, celui-ci l'une, celui-là l'autre : en ce monde, pendant le cours de leur existence

 

1. Jean, III, 2. — 2. Ps. XXIV, 10.

 

 

mortelle, ils ont marché, d'un même pas, dans le chemin de la foi, et pendant l'éternité en l'autre monde, ils jouiront également de la claire vue de Dieu. Pour gouverner, au milieu des tempêtes innombrables de cette vie, tous les saints qui sont inséparablement unis au corps du Christ, le prince des Apôtres, Pierre, a reçu les clefs du royaume des cieux, et il a le pouvoir de lier et de délier leurs péchés ; et afin d'ouvrir à ces mêmes élus la source où l'on puise dans le sein de la paix la plus profonde, cette vie éternelle dont l'homme ne se fait aucune idée, l'évangéliste Jean a reposé sur le coeur de son Maître. Pierre n'est pas seul à retenir et à remettre les péchés :1'Eglise universelle le fait comme lui ; ce n'a pas été non plus un privilège particulièrement réservé à Jean, de puiser au coeur de Jésus, comme à une source, ce qu'il dirait, en annonçant que le Verbe était au commencement, qu'il était Dieu de Dieu ; en faisant connaître tant d'autres choses admirables sur la divinité du Christ, sur la trinité et l'unité de Dieu, et tous ces mystères que nous contemplerons face à face dans le royaume céleste, et qu'il nous faut voir, en attendant la venue du Sauveur, comme dans un miroir et en énigme ; en effet, Jésus-Christ en a disposé ainsi pour le monde entier : tous ses fidèles peuvent boire à la fontaine de l'Evangile, chacun selon ses facultés personnelles. Parmi les commentateurs de la sainte parole, plusieurs, et ce ne sont pas des hommes dont on puisse mépriser les opinions, plusieurs pensent que si le Christ a aimé l’Apôtre Jean d'un amour de prédilection, c'est parce que celui-ci n'a jamais été marié, et que, dès sa plus tendre enfance, il a vécu dans la pratique de la plus délicate pureté (1). Nous n'en trouvons pas de preuve évidente dans les Ecritures canoniques ; ce qui semble, néanmoins, venir à l'appui d'un tel sentiment et en démontrer la convenance, c'est que Jean a été la figure de la vie céleste 

 

1. Jérôme, livre premier, contre Jovinien.

 

pendant laquelle ne se célébrera aucune noce.

8. « C'est ce disciple, qui rend témoignage de ces choses, et qui écrit ceci, et nous savons que son témoignage est véridique. Il y a encore beaucoup d'autres choses que fit Jésus ; et si elles étaient rapportées en détail, je ne crois pas que le monde puisse contenir les livres où elles seraient écrites ». On doit bien l'imaginer ; si le monde ne pouvait contenir ces livres, ce ne serait pas faute de place ; car comment les y écrire, s'il était incapable de les supporter? Il s'agit donc peut-être de la capacité intellectuelle des lecteurs, qui ne pourraient saisir tant de choses : tout en ne portant aucune atteinte à l'idée qu'on doit avoir des choses, les paroles semblent souvent dire plus ou moins : ceci a lieu, non pas quand on explique une chose obscure ou douteuse par sa cause et sa raison d'être, mais quand on ajoute à une chose claire ou qu'on en retranche un point , sans néanmoins s'écarter du sens exact de la vérité à insinuer : en effet, les paroles vont au-delà de la chose dont il est question, de manière à manifester la volonté de la personne qui parle sans intention de tromper, qui sait ce qu'on doit penser, mais qui, par ses paroles, s'en tient plus ou moins loin, soit en y retranchant, soit en y ajoutant. En grec, cette manière de s'exprimer s'appelle hyperbole : les maîtres en littérature grecque et latine lui donnent ce nom ; dans quelques autres livres des saintes Ecritures, comme ici, on en trouve des exemples, ainsi : « Ils ont placé leur bouche contre le ciel (1) » . « Le sommet des cheveux de ceux qui marchent dans la voie de leurs péchés (2) ». Il y a beaucoup d'autres exemples de ce genre dans les saints livres : comme les tropes, autres façons de parler. Je m'étendrais davantage sur ce sujet ; mais comme l'Evangéliste termine ici son livre, je me trouve moi-même obligé de mettre fin à mon discours.

 

1. Ps. LXXII, 9. — 2. Id. LXVII, 22.

 

 

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