TRAITÉ XXXIV
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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TRENTE-QUATRIÈME TRAITÉ.

SUR CE PASSAGE « JE SUIS LA LUMIÈRE DU MONDE CELUI QUI ME SUIT NE MARCHE PAS DANS LES TÈNÈBRES, MAIS IL AURA LA LUMIÈRE DE LA VIE ». (Chap. VIII, 12.)

JÉSUS, LUMIÈRE DE VIE.

 

Jésus est la lumière du monde, non pas une lumière matérielle, mais la lumière incréée qui est Dieu : il est aussi source de vie; et comme, en Dieu, la lumière et la vie se trouvent réunies, nous en jouirons au ciel pendant l’éternité. Pour y parvenir, il nous faut ici-bas suivre Notre-Sauveur, imiter ses vertus, et quand nous aurons victorieusement lutté coutre les ennemis de notre salut, nous entrerons en possession de la lumière et de la vie éternelles, promises comme récompense à nos généreux efforts.

 

1. Nous venons d’entendre la lecture du saint Evangile; nous l’avons écoutée avec attention, et, j’en suis sûr, nous nous sommes tous efforcés d’en saisir le sens. Les grandes et mystérieuses choses dont on nous y a entretenus, chacun de nous en a pris ce qu’il a pu, selon l’étendue de ses moyens; le pain de la parole a été placé devant nous : personne, sans doute, ne se plaindra de n’y avoir pas goûté. Encore une fois, ce passage de l’Evangile offre des difficultés; mais j’en suis sûr, il en est parmi nous pour l’avoir compris tout entier. Néanmoins, celui qui a suffisamment saisi toutes les paroles précitées du Sauveur, nous permettra de remplir notre ministère; il nous permettra de les expliquer, autant que possible, avec le secours de la grâce divine, et, par là, de faire comprendre à tous ou à beaucoup, ce dont un petit nombre se trouve déjà heureux d’avoir l’intelligence.

2. Ces paroles du Sauveur: « Je suis la lumière du monde », une semblent assez claires pour ceux qui ont des yeux à l’aide desquels on peut contempler cette lumière: ceux, au contraire , qui n’ont d’autres yeux que les yeux de leur corps, [569] s’étonnent d’entendre ces paroles : «Je suis la lumière du monde », sortir de la bouche de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il en est, sans doute, plus d’un pour se dire à lui-même Le Seigneur Jésus serait-il ce soleil, dont le lever et le coucher forment la mesure de nos jours? Plusieurs hérétiques l’ont pensé : en effet, les Manichéens voyaient la personnification du Christ dans cet astre dont les rayons frappent nos regards, et qui, placé au centre du monde, sert à tous, aux hommes et aux animaux, pour se conduire. Mais là vraie foi de l’Eglise catholique repousse une telle ineptie, elle y voit la doctrine du démon; et elle ne se contente pas de croire la vérité; elle cherche aussi, par des preuves péremptoires, à faire passer ses convictions dans les âmes près desquelles, elle trouve accès. C’est pourquoi nous condamnons nous-mêmes cette erreur que la sainte Eglise a, dès le commencement, anathématisée. N’allons donc point voir Jésus-Christ dans ce soleil qui se lève à nos yeux, en Orient, pour aller se coucher en Occident; à l’éclat duquel succèdent les ombres de la nuit, dont les rayons sont interceptés par les nuages, et qui passe avec une admirable régularité de mouvements, d’un lieu dans un autre: non, le Sauveur Jésus n’est pas ce soleil; non, il n’est pas cet astre sorti du néant : il en est le Créateur; « car, par lui toutes choses ont été faites, et rien m’a été fait sans lui ».

3. Il est donc la lumière qui a créé les rayons du soleil puissions-nous l’aimer, désirer la comprendre et en éprouver comme une soif ardente ! Ainsi elle nous conduira un jour jusqu’à elle-même, et nous vivrons en elle de manière à ne jamais mourir complètement. C’est en parlant de cette lumière que le Prophète adit, longtemps auparavant, dans un psaume : « Seigneur Dieu, vous sauverez les hommes et les bêtes; car votre miséricorde est sans bornes ». Telles sont les paroles du saint psalmiste : remarquez bien ce qu’ont dit d’avance de cette lumière divine les hommes de Dieu qui ont vécu dans les temps anciens et consacré leur vie à la sainteté : « Seigneur Dieu, vous sauverez les hommes et les bêtes ; car votre miséricorde est sans bornes». Parce que vous êtes Dieu et que vous êtes rempli d’une immense miséricorde, vous en avez répandu l’intarissable abondance, non-seulement sur les hommes, que vous avez créés à votre image, mais encore sur les animaux, que vous avez soumis à l’empire de l’homme. Le salut des bêtes vient de la même source que le salut de l’homme:  il vient de Dieu. Ne rougis point de nourrir, à l’égard du Seigneur ton Dieu, de pareilles pensées; au contraire, livre-toi, à cet égard, à la confiance et même à la présomption: prends garde d’avoir d’autres sentiments. Celui qui te sauve, sauve aussi ton cheval et ta brebis: ne craignons pas de parler des moindres animaux, il sauve encore ta poule ; car le salut vient de Dieu, et Dieu sauve tous ces êtres (1). Cela te jette dans l’étonnement; tu m’interroges : je suis surpris de te voir aussi défiant. Le Seigneur, qui a daigné tout créer, dédaignerait-il de tout sauver? De lui vient le salut des anges, des hommes, des bêtes; car le salut vient de lui. Comme personne n’est le principe de sa propre existence, ainsi aucun homme ne peut se sauver lui-même. Voilà pourquoi le Psalmiste dit avec tant de vérité et d’à-propos: « Seigneur Dieu, vous sauverez les hommes et les bêtes », pourquoi? « parce que votre miséricorde est sans bornes ». Car vous êtes Dieu, vous avez tout créé : vous sauvez tout : vous avez donné l’être à toutes choses; vous le conservez dans son intégrité.

4. Si, en raison de son infinie miséricorde, le Seigneur sauve les hommes et les animaux, les hommes ne jouissent-ils donc d’aucun bienfait d’en haut qui leur soit particulier, et qu’ils ne partagent point avec les êtres sans raison ? N’y a-t-il aucune différence entre l’animal créé à l’image de Dieu, et l’animal soumis à cette image? Certes, il yen a une outre le salut qui nous est commun avec les brutes, il en est un autre que le Seigneur nous accorde et qu’il leur refuse. Quel est ce salut ? Voici la suite du psaume : « Mais les enfants des hommes espéreront à l’ombre de vos ailes ». Ils partagent aujourd’hui avec les animaux le même salut; « in ais les «enfants des hommes espéreront à l’ombre « de vos ailes ». Maintenant ils jouissent de l’un, et ils espèrent l’autre. Le salut du temps présent est le même pour les hommes et pour les bêtes ; mais il en est un autre qui fait l’objet des espérances de l’homme: ceux qui espèrent, entrent en sa possession : il n’est

 

1. Ps. III, 9.

 

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point le partage de ceux qui s’abandonnent au désespoir; car, dit le Psalmiste , « les enfants des hommes espéreront à l’ombre de vos ailes ».Ceux dont l’espérance ne s’affaiblit point, vous les protégerez afin que le démon ne les en dépouille pas. « Ils espéreront à l’ombre de vos ailes ». Si donc ils espèrent, qu’espéreront-ils, sinon ce que ne posséderont jamais les êtres dépourvus de raison? « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison, et vous les abreuverez du torrent de vos délices ». Quel est le vin dont il sera beau de s’enivrer? Quel est le vin qui éclaire l’âme au lieu de la troubler? Quel est le vin qui donne une perpétuelle santé, quand on s’en abreuve, sans lequel on tombe nécessairement malade? « Ils seront enivrés » de quoi? « de l’abondance de votre maison, et vous les abreuverez du torrent de vos délices ». Comment cela? «Car en vous est la source de la vie ». Cette source de la vie se présentait elle-même aux hommes, et leur disait: « Que celui qui a soif, vienne à moi (1)». Jésus-Christ était cette source. Mais en commençant, nous avions parlé de lumière, et nous avions entrepris d’expliquer une difficulté relative à la lumière, et à laquelle avait donné lien la lecture de l’Evangile. Nous avons lu, en effet, ce passage où le Sauveur dit : « Je suis la lumière du monde ». De là, une explication à donner pour que personne, sous l’influence d’idées charnelles, ne croie qu’il soit, en ce passage, question de l’astre du jour: nous avons été ainsi amenés à étudier le psaume précité, et nous y avons vu que le Sauveur est la source de la vie. Bois-y donc et vis. « En vous », dit le Psalmiste, « est la source de la vie ». C’est pourquoi les enfants des hommes qui veulent s’y enivrer, espèrent à l’ombre de vos ailes. Mais il s’agissait de lumière, Continue donc; car, après avoir dit : « En vous est la source de la vie », le Prophète ajoute: « Et, dans votre lumière, nous verrons la lumière (2)»; Dieu de Dieu, la lumière de la lumière. Par cette lumière a été créé l’éclat du soleil; et cette lumière, par quia été fait le soleil, cette lumière qui nous a créés nous-mêmes et nous a placés sous le soleil, s’est établie aussi au-dessous du soleil pour l’amour de nous. Oui, je le répète, elle s’est, à cause de nous, placée dans un rang inférieur à celui du soleil qu’elle avait fait

 

1. Jean, VII, 37. — 2. Ps. XXIV, 8, 10.

 

sortir du néant. Que le nuage charnel derrière lequel elle s’est cachée ne t’inspire aucune pensée de mépris pour elle : elle s’est ainsi cachée, non pour obscurcir ses rayons, mais pour en tempérer l’éclat.

5. Cette inaltérable lumière, cette lumière de la sagesse, cachée derrière le nuage de la chair, s’adresse aux hommes et leur dit : «Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie». Vois comme il détourne tes regards de tout objet matériel, pour te rappeler à la considération d’un objet de nature toute différente. Il ne lui suffit pas de dire: « Celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière »; car il ajoute: «de la vie », comme l’avait dit auparavant le Psalmiste: « Parce qu’en vous est la source de la vie ». Voyez donc, mes frères, quel accord se trouve entre les paroles du Sauveur et celles du Roi-Prophète: dans le psaume, il est aussi bien question de la lumière que de la source de vie, et Jésus-Christ nous parle de la lumière de vie. Dans notre manière d’apprécier les objets matériels, autre est la lumière, autre est une source : se servir de celle-ci, c’est le propre de notre gorge; nos yeux doivent percevoir celle-là: quand nous avons soif, nous nous mettons en quête d’une fontaine; nous nous munissons d’une lumière, si nous nous trouvons dans les ténèbres; et si nous éprouvons, pendant la nuit, le besoin de boire, nous allumons un flambeau pour nous diriger plus sûrement vers la fontaine. Lorsqu’il s’agit de Dieu, il n’en est pas ainsi: en lui, ce qui est lumière, est en même temps source vive ; celui dont les rayons brillent à tes yeux pour t’éclairer, t’offre aussi d’abondantes eaux pour te rafraîchir.

6. Vous voyez, mes frères, si vous avez des yeux intérieurs, vous voyez à quelle lumière le Seigneur fait allusion quand il dit : « Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres ». Suis l’astre du jour, et voyons si tu ne marcheras pas dans les ténèbres. Voilà qu’il se lève et s’avance vers toi; il dirige sa course vers l’Occident: pour toi, tu veux marcher peut-être vers l’Orient. Si tu ne suis pas une route toute différente, tout opposée à celle qu’il suit lui-même, il est indubitable qu’à marcher dans le même sens, tu feras fausse route, et qu’au lieu [571] d’aller à l’Orient, tu iras à l’Occident. Sur terre, tu te tromperas en le prenant pour guide; il en sera de même du navigateur qui réglera sur lui sa course à travers l’Océan. Si, au contraire, tu as formé le dessein de te diriger dans le même sens que le soleil, et d’aller, comme lui, vers l’Occident, il nous sera facile de voir, après son coucher, si tu ne marches pas dans les ténèbres. Remarque-le, en effet: il te quittera lors même que tu ne voudrais pas le quitter ; il te laissera en arrière, pour fournir sa course et obéir aux ordres de celui à qui il est forcément soumis. Quoiqu’il n’apparût point aux yeux de tous, à cause du nuage de sa chair qui leur voilait ses rayons, Notre-Seigneur Jésus-Christ éclairait toutes choses par la puissance de sa sagesse. Ton Dieu est partout tout entier, et si tu ne te sépares point de lui, jamais ce soleil éternel ne se couchera pour toi.

7. Aussi, dit-il, « celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie ». Ce qu’il a promis ne se réalisera, comme l’indiquent ses paroles, que dans l’avenir; car il ne dit pas: Cet homme a la lumière de vie, mais: « il aura la lumière de vie ». Toutefois, il ne dit pas non plus : Celui qui me suivra, mais : «Celui qui me suit ». Ce que nous devons faire, il nous faut, d’après ses expressions, l’accomplir dès maintenant; mais il nous donne à entendre que la récompense par lui promise à nos mérites ne nous sera accordée que plus tard. « Celui qui me suit aura la lumière de vie ». Aujourd’hui, on le suit : on jouira, plus tard, de la lumière : aujourd’hui, on le suit par la foi ; dans le siècle futur, on possédera la lumière en la voyant à découvert. « Pendant que nous habitons dans ce corps, mous marchons hors du Seigneur; car nous n’allons vers lui que par la foi, et nous ne le voyons pas encore à découvert (1)». Quand le verrons-nous face à face? Lorsque nous aurons la lumière de vie, lorsque nous serons parvenus à la vision intuitive, et que la nuit du temps présent se sera écoulée. De ce jour qui doit se lever plus tard, il a été dit : « Dès le matin, je paraîtrai en votre présence, et nous contemplerai (2) ». Qu’est-ce à dire « Dès le matin? » Quand la nuit de cette vie terrestre sera écoulée, lorsque nous n’aurons plus à redouter aucune tentation, après que

 

1. II Cor. V, 6, 7. — 3. Ps. V, 5.

 

nous aurons triomphé de ce lion qui tourne autour de nous pendant la nuit, en rugissant et en cherchant une victime qu’il puisse dévorer (1). « Dès le matin je paraîtrai en votre présence, et je vous contemplerai ». Maintenant, mes frères, qu’avons-nous de mieux à faire pour le moment, si ce n’est ce que dit encore le Psalmiste : « Toutes les nuits, ma couche sera baignée de mes pleurs, et mon lit arrosé de mes larmes (2) ». Je pleurerai, dit-il, pendant toutes les nuits ; le désir de voir venir le jour me consumera. Dieu en connaît l’ardeur; car, ailleurs, le Roi-Prophète lui dit encore : « Seigneur, tous mes désirs sont en votre présence et les désirs de mon coeur ne vous sont point cachés (3) ». Si tu désires de l’or, on peut s’en apercevoir ; car les recherches que tu en feras seront manifestes pour tous ceux qui te verront. Désires-tu du froment? Tu exprimes certainement à quelqu’un les pensées de ton âme ; tu lui fais connaître l’objet de tes désirs. Mais si tu souhaites posséder Dieu, en est-il un autre que Dieu pour le savoir? Tu demandes la possession de Dieu, comme tu demandes du pain, de l’eau, de l’or, de l’argent, du froment; mais à qui demandes-tu de le voir et de le posséder, sinon à lui-même? C’est à celui qui a promis la possession de lui-même, qu’on demande de le posséder. Que ton âme donne de l’ampleur à ses aspirations ; qu’elle s’étende en quelque sorte, pour essayer de contenir ce que l’oeil n’a point vu, ce que l’oreille n’a point entendu, ce que le coeur de l’homme n’a jamais compris (4). Il est possible de le désirer, d’en faire l’objet de ses plus ardentes aspirations et de ses soupirs; y penser dignement, l’expliquer par des paroles, jamais.

8. Mes frères, le Sauveur a donc dit ces quelques mots : « Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie » ; et par là il n voulu, d’une part, nous donner un précepte, et, de l’autre, nous faire une promesse. Aussi devons-nous accomplir ses ordres, afin de ne point désirer impudemnment la réalisation de ses promesses ; afin qu’il ne nous dise pas, lorsqu’il viendra nous juger : As-tu fait ce que j’ai commandé, pour avoir le droit de me demander ce que je t’ai promis? Seigneur, notre Dieu, que m’avez-vous donc ordonné? — De me suivre. N’as-tu pas

 

1. I Pierre, V, 8. — 2. Ps. VI,7. — 3. Id. XXXVII, 10.— 4. I Cor. II, 9.

 

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demandé comment tu pourrais agir pour vivre de cette vie dont il a été dit : « En vous est la source de la vie ? » Un jeune homme a reçu cette réponse : « Va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans te ciel ; puis, viens et suis-moi ». Ce jeune homme s’éloigna, la tristesse dans le coeur, mais il ne suivit pas le Sauveur ; il désirait recevoir les leçons d’un bon maître: pour cela, il interrogea le souverain Docteur, mais il en méprisa les enseignements ; il s’en retourna plein de tristesse, parce qu’il était enchaîné par ses convoitises: il s’en retourna tout triste, parce qu’il portait sur ses épaules une énorme besace remplie d’avarice (1). Il marchait péniblement et suait: son conseiller voulut lui faire ôter sa besace, mais il s’imagina devoir plutôt abandonner un tel maître que le suivre. Le Sauveur, par son Evangile, a dit hautement à tous les hommes : « Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et qui souffrez, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur (2) ». Depuis ce moment, combien d’hommes, après avoir entendu ces paroles de l’Evangile, ont mis en pratique ce que n’a pas fait ce riche, même après en avoir entendu le précepte tomber des lèvres du divin Maître ! A nous donc, maintenant, d’agir et de suivre Jésus-Christ ; brisons les fers qui nous empêchent de marcher sur ses traces. Mais qui pourra nous débarrasser de telles entraves, sinon celui à qui le Prophète a dit: « Vous avez rom pu mes chaînes (3) ». Et encore, dans un autre psaume : « Le Seigneur délie les captifs, le Seigneur redresse ceux qui sont courbés (4) ».

9. Et ces hommes débarrassés de leurs biens, et ces hommes redressés, que suivent-ils, sinon la lumière qui leur adresse ces paroles : « Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres? » Parce que le Seigneur éclaire les aveugles. Mes frères, ils voient donc maintenant la lumière, ceux qui possèdent le collyre de la foi. Le Sauveur mêla d’abord sa salive avec de la poussière, puis il se servit de ce mélange pour frotter les yeux de l’aveugle-né (5). Par la faute d’Adam, nous sommes nés aveugles, et il faut que la

 

1. Matth. XIX, 16-22. — 2. Id. XI, 28, 29. — 3.  Ps. CXV, 16.— 4. Id. CXLV, 8. — 5. Jean, IX, 6,

 

lumière du Sauveur vienne nous éclairer. Il a mêlé de la salive avec de la terre, car « le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (1)». Il a mêlé de la salive avec de la terre; aussi avait-il été dit d’avance : « La vérité est sortie du sein de ta terre (2) ». Le Sauveur a dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie (3)». Nous jouirons de la vérité, lorsque nous verrons Dieu face à face; parce qu’il nous le promet. Y aurait-il, en effet, un homme assez audacieux pour espérer ce que Dieu n’aurait daigné ni promettre ni donner? Nous verrons Dieu face à face: l’Apôtre l’a dit: « Aujourd’hui, je ne connais le Seigneur qu’imparfaitement, en énigme, comme dans un miroir : alors, je le verrai face à face (4)». L’apôtre saint Jean s’est exprimé de la même manière dans une de ses épîtres : « Mes bien-aimés, nous sommes maintenant les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que, quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est (5)». Voilà une bien grande promesse. Si tu aimes Dieu, suis-le donc. — Je l’aime, me dis-tu; mais par quel chemin le suivrai-je? — Si le Seigneur ton Dieu t’avait dit : Je suis la vérité et la vie, dès lors que la vérité et la vie seraient l’objet de tes plus ardents désirs, tu ferais évidemment tous tes efforts pour trouver le chemin qui pourrait t’y conduire; tu te dirais à toi-même : La vérité et la vie, ce sont de bien grandes choses : si seulement mon âme pouvait trouver le moyen d’y parvenir! Tu cherches ce moyen ? Ecoute le Sauveur, voici sa première parole : « Je suis la voie ». Avant de t’apprendre où tu dois le suivre, il t’indique le chemin : « Je suis la voie ». Où te conduira-t-elle? « Et la vérité et la vie ». Il t’enseigne d’abord par quelle route tu dois marcher, puis à quel but tu parviendras. Je suis la voie, je suis la vérité, je suis la vie. En tant qu’il demeure dans le Père, il est la vérité et la vie; il est la voie, parce qu’il s’est revêtu de notre humanité. On ne te dit pas : Fatigue-toi à chercher le chemin qui te mènera à la vérité et à la vie: non, ce n’est pas là ce qu’on te dit. Paresseux, lève-toi; la voie elle-même s’est approchée de toi, elle t’a fait sortir du sommeil où tu

 

1. Jean, I, 14. — 2. Ps. LXXXLV, 12. — 3. Jean, XIV, 6. — 4. I Cor. XIII, 12. — 5. I Jean, III, 2.

 

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étais plongé, si toutefois elle t’a éveillé. Lève-toi et marche. Peut-être cherches-tu à marcher sans le pouvoir, parce que tu as mal aux pieds? Pourquoi tes pieds sont-ils si sensibles? L’avarice les aurait-elle forcés à courir en des sentiers pierreux? Mais le Verbe de Dieu a guéri même les boiteux. Mes pieds, dis-tu, sont en bon état, mais c’est le chemin que je ne vois pas. Le Sauveur a aussi éclairé les aveugles.

10. Tout cela est l’effet de la foi, et elle l’opère en nous pendant que nous vivons de telle vie terrestre, et que nous voyageons ici-bas, loin du Seigneur; mais lorsque nous lurons parcouru toute l’étendue du chemin, et que nous serons arrivés dans la patrie, y aura-t-il pour nous un motif plus puissant de joie, une source de bonheur plus féconde? Non, parce qu’une tranquillité sans pareille y sera notre partage, parce que l’homme n’y éprouvera aucune contrariété. Il nous est, maintenant, mes frères, bien difficile de l’avoir pas à combattre. Dieu nous appelle à la concorde. Il nous ordonne d’avoir la paix avec nos semblables : tel doit être le but de nos efforts; c’est de ce côté qu’il nous, faut tendre par tous les moyens possibles : par là nous parviendrons un jour à la paix la plus complète. Quoi qu’il en soit, nous en sommes aujourd’hui à lutter le plus souvent même avec ceux à qui nous voulons faire du bien. Celui-ci est égaré, tu veux le ramener dans le bon chemin : il te résiste, tu entres en discussion avec lui. S’il est païen, tu attaques le culte des idoles et des démons ; s’il est hérétique, tu bats en brêche les autres erreurs, qui procèdent du diable; si c’est un mauvais catholique, qui ne veut pas mener une bonne conduite, tu fais la guerre aux penchants désordonnés du coeur de ton frère : il habite avec toi la même maison, et il cherche des voies détournées; aussi t’échauffes-tu à le ramener au bien, afin de pouvoir rendre, à son sujet,au souverain Maître de l’un et de l’autre, un compte satisfaisant. Quelle nécessité se présente de toutes parts de lutter avec nos semblables! Bien souvent, accablé de tristesse, on se dit à soi-même : Pourquoi faut-il que je rencontre autant de contradicteurs, et que je supporte des gens qui me rendent le mal pour le bien? Je veux travailler à les sauver, et ils veulent périr; ma vie se consume à lutter avec eux ; la paix m’est étrangère; de plus, ceux que je devrais compter au nombre de mes amis s’ils voulaient faire attention au bien que je veux leur procurer, j’en fais des ennemis acharnés. Pourquoi souffrir ainsi? Je me retournerai vers moi, je serai à moi seul, j’invoquerai mon Dieu. Rentre en toi-même, tu y trouveras encore la guerre; et si tu as commencé à suivre le Sauveur, tu rencontreras encore des combats. — Quelle lutte m’attend au-dedans de moi? — La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair (1). Te voilà seul avec toi, n’ayant rien à souffrir de la part de personne, mais tu ressens dans tes membres une loi tout opposée à celle de ton esprit, et qui te retient captif sous la loi du péché à laquelle tes membres obéissent. Elève donc la voix : du milieu de cette lutte intérieure, crie vers le Seigneur demande-lui de te rendre la paix : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur (2)». Parce que, dit le Sauveur, «celui qui me suit ne marchera point « dans les ténèbres; mais il aura la lumière de vie ». Quand sera fini le combat, alors succédera l’immortalité, car « la mort sera le dernier ennemi détruit ». Et de quelle paix jouira-t-on en ce moment? « Il faut que ce corps corruptible soit revêtu d’incorruptibilité, et que ce corps mortel soit revêtu d’immortalité (3) ». Pour parvenir à ce séjour où nous jouirons plus tard de la réalité, suivons aujourd’hui, par nos espérances, celui qui nous a dit : « Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie».

 

1. Galat. V, 17. — 2. Rom. VII, 23-25.— 3. I Cor. XV, 26, 53.

 

 

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