TRAITÉ XXXVII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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TRENTE-SEPTIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CE PASSAGE : « ILS LUI DISAIENT DONC : OÙ EST TON PÈRE ? » JUSQU'À CET AUTRE « ET NUL NE SE SAISIT DE LUI, PARCE QUE SON HEURE N'ÉTAIT POINT ENCORE VENUE ». (Chap. VIII, 19, 20.)

LE CHRIST, SEMBLABLE AU PÈRE.

 

N'envisageant en Jésus-Christ que son humanité, ses ennemis lui demandent où est ton Père. Le Sauveur leur répond sévèrement que s'ils le connaissaient lui-même, ils connaîtraient par là même son Père. En effet, il est semblable à lui, de même nature que lui, une seule et même chose avec lui, en tant que Dieu ; quoique différents de personne, ils sont donc tous deux pareils. Confondus, mais non convaincus par ces paroles, les Juifs se retirent sans lui faire de mal, parce que le moment qu'il a librement choisi comme maître du monde, des astres et des hommes, n'est pas encore venu pour lui de mourir en notre faveur.

 

1. Nous ne devons point passer brièvement sur ce passage si court de l'Evangile, dont on vient de vous donner lecture. il faut que l'on comprenne bien ce que l'on a entendu. Le Sauveur a dit peu de paroles, mais quelles admirables choses en ce peu de mots ! Paroles remarquables, non à cause du nombre, mais en raison de leur importance; paroles dont le petit nombre ne doit pas nous inspirer le mépris, mais que leur grandeur recommande à notre sagacité. Ceux d'entre vous qui se trouvaient hier ici, le savent pour nous avoir entendu; nous avons expliqué, selon la mesure de nos forces, ces paroles de Jésus-Christ: « Vous jugez selon la chair; pour moi je ne juge personne; mais si je juge, mon jugement est véritable; car je ne suis pas seul, et le Père, qui m'a a envoyé, est avec moi : Il est écrit, dans votre loi, que le témoignage de deux témoins est vrai. Je rends témoignage de moi-même, et le Père, qui m'a envoyé, rend témoignage de moi (1) ». Hier, comme je viens de le dire, j'ai parlé à vos oreilles et à vos esprits au sujet de ce passage de l'Evangile. Après que le Sauveur se fut exprimé ainsi, ceux qui avaient entendu ces mots : « Vous jugez selon la chair », en donnèrent la preuve convaincante. Jésus les avait entretenus de Dieu, son Père; pour eux, ils lui répondirent en ces termes: «Où est ton Père? » A l'idée du Père du Christ, ils donnaient un sens charnel, parce qu'ils jugeaient, selon la chair, des paroles du Sauveur. Par l'apparence, celui qui s'adressait à eux était un homme: s'ils avaient pénétré sous ces dehors, ils y auraient trouvé le Verbe : homme visible,

 

1. Jean, VIII, 15-18.

 

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Dieu caché, voilà ce qu'il était. Ils voyaient le vêtement et méprisaient celui qui le portait ; ils le méprisaient, parce qu'ils ne le connaissaient pas; ils ne le connaissaient pas, parce qu'ils ne le voyaient point; ils ne le voyaient point, parce qu'ils étaient aveugles, et leur cécité provenait de leur manque de foi.

2. Voyons donc encore ce que le Sauveur répondit à leur question. « Où est ton Père ? » lui dirent-ils. Nous avons entendu ces paroles sortir de ta bouche : « Je ne suis pas seul, et le Père, qui m'a envoyé, est avec moi ». Nous ne voyons que toi, et nous n'apercevons pas ton Père à tes côtés. Comment peux-tu nous dire que tu n'es pas seul, mais que ton Père est avec toi ? S'il en est ainsi, montre-nous ton Père. Le Sauveur répondit Est-ce que vous me voyez moi-même ? Alors comment vous montrerai-je mon Père ?Voilà ce qui suit : voilà le sens de sa réponse ; nous avons déjà précédemment expliqué ces paroles. Remarquez-les, en effet, les voici : « Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père; si vous me connaissiez, vous connaîtriez peut-être aussi mon Père » . Vous me demandez « où est mon Père », comme si vous me connaissiez déjà moi-même, comme si vous me voyiez, en regardant tout ce que je suis. Aussi, puisque vous ne me connaissez pas, je ne vous montre pas mon Père. A votre sens, je ne suis qu'un homme; d'où vous concluez que mon Père est aussi un homme : la raison en est que vous jugez selon la chair. Je suis ce que vous me voyez et ce que vous ne me voyez pas. En tant que vous ne me voyez pas, je vous parle de mon Père, qui est, comme moi, invisible pour vous. Apprenez donc d'abord à me connaître ; et puis, vous connaîtrez mon Père.

3. « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez peut-être aussi mon Père». En disant: « peut-être », Jésus, qui sait tout, n'exprime pas un doute ; il inflige un blâme. Remarquez, en effet, comment ce mot, « peut-être », ordinairement employé pour exprimer un doute, exprime ici un blâme. Une parole est l'expression d'un doute, quand celui qui la profère n'ose se prononcer, en raison de son ignorance ; mais quand une pareille parole tombe des lèvres de Dieu, on peut dire que, rien ne lui étant caché, le doute apparent ne trahit pas une incertitude de sa part, mais qu'il est la condamnation du manque de foi de ses interlocuteurs. Quoiqu'ils soient absolument sûrs de certaines choses, les hommes expriment parfois un doute, pour mieux réprimander; en d'autres termes, ils emploient des manières de parler dubitatives, malgré la certitude intérieure qu'ils éprouvent. Lorsque tu t'emportes contre ton serviteur, ne lui dis-tu pas : Tu me méprises; fais-y attention, peut-être suis-je ton maître ? Voilà pourquoi l'Apôtre dit à certains hommes qui le méprisaient : « Mais je le pense, moi aussi, j'ai l'esprit de Dieu (1) ». Celui qui dit : « Je « le pense », semble éprouver un doute; mais Paul n'en éprouvait aucun ; il ne faisait que réprimander. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même ne blâmait-il pas l'incrédulité future du genre humain, quand il disait. « Quand le Fils de l'homme viendra, pensez« vous qu'il trouve de la foi sur la terre (2) ? »

4. Autant que je puis le supposer, vous avez compris pourquoi le Sauveur a prononcé le mot « peut-être ». Qu'aucun de vous, par conséquent, ne fasse parade de sa science du latin, ne pèse les mots, ne dissèque les syllabes et ne trouve à reprendre dans cette parole sortie de la bouche du Verbe de Dieu ; car, en voulant corriger la manière de s'exprimer employée par le Verbe divin, il pourrait bien devenir, non pas éloquent, mais muet. Y a-t-il, en effet, quelqu'un pour s'exprimer comme le Verbe qui, au commencement, était en Dieu ? N'aie pas la hardiesse d'examiner ses paroles, et, d'après cette manière commune de parler, de mesurer le Verbe qui est Dieu. Parce que tu écoutes la Parole, tu la méprises ; écoute Dieu, et crains-le : « Au commencement était la Parole ». Tu rapproches la parole de la manière ordinaire de s'exprimer, et tu. dis en toi-même: Qu'est-ce que la parole? Est-ce donc une chose si mer. veilleuse ? Elle résonne aux oreilles et s'éteint aussi vite ; elle fait vibrer l'air et frappe le sens de l'ouïe ; puis il n'en reste rien. Ecoute encore : « Le Verbe était en Dieu » ; il y demeurait; après s'y être fait entendre, il ne s'évanouissait pas. Tu n'en as pas encore une haute idée : « Le Verbe était Dieu (3) ». O homme, lorsque ta parole est au dedans de toi, dans ton coeur, elle n'est pas un son ; mais pour arriver jusqu'à moi, cette parole, renfermée en toi-même, a besoin du son comme d'un véhicule. Elle s'en empare donc;

 

1. I Cor. VII, 40.— 2. Luc, XVIII, 8.— 1 Jean, 1, 1.

 

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elle se place sur lui, comme sur un chariot, elle traverse les airs, parvient jusqu'à moi, sans néanmoins se séparer de toi. Pour le son, il ne peut venir à moi qu'à la condition de te quitter, et, toutefois, il n'établit pas en moi sa demeure. La parole, qui était dans ton âme, a-t-elle disparu en même temps que le son s'évanouissait à mes oreilles ? Ce que tu pensais, tu l'as dit ; tu as employé le secours des syllabes, afin de me faire parvenir tes pensées secrètes : elles sont arrivées à mes oreilles, portées sur les ailes des mots, puis elles sont, de là, descendues dans mon coeur ; le bruit, qui leur a servi de moyen de locomotion, fait place au silence ; mais la parole elle-même, cette parole qui m'est parvenue par l'intermédiaire des sons, se trouvait en toi, avant de se traduire au dehors par le bruit des mots ; et, parce que tu as parlé, elle a pénétré dans mon coeur sans quitter le tien. Qui que tu sois, si tu veux scruter le sens des paroles que tu entends, fais attention à ce que je dis. Tu ne sais ce qu'est la parole de l'homme, et tu méprises la parole de Dieu !

5. Celui par qui toutes choses ont été faites, connaît tout , pourtant il adresse sous forme dubitative ce reproche à ses adversaires «Si vous me connaissiez, vous connaîtriez peut-être aussi mon Père ». Il leur reproche leur incrédulité. Il a fait ailleurs la même réflexion à ses disciples ; mais en cette circonstance, il n'a pas employé l'expression du doute, parce qu'il n'avait point à leur reprocher un manque de foi. Ce qu'il dit ici aux Juifs: « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez peut-être aussi mon Père », il l'a pareillement dit à ses Apôtres au moment où Philippe lui adressait cette question, ou plutôt cette demande : « Seigneur, montrez-nous le Père, et cela nous suffit ». Par ces paroles, Philippe semblait lui dire : Nous vous connaissons déjà : vous nous êtes apparu, et nous vous avons vu; vous nous avez choisi, et nous avons marché à votre suite ; nous avons été les témoins de vos miracles; nous avons entendu les paroles de vie sortir de votre bouche, et accepté vos ordres ; nous espérons en vos promesses; par votre société, vous nous avez comblés d'une infinité de bienfaits ; nous vous connaissons donc, mais nous ne connaissons pas votre Père ; aussi notre coeur est-il embrasé du désir de voir ce Père que nous ne connaissons pas. Nous vous connaissons, mais cela ne nous suffit pas; nous voulons connaître aussi votre Père; montrez-nous-le, et cela nous suffit. Pour leur faire comprendre qu'ils ignoraient encore ce qu'ils croyaient déjà savoir, le Sauveur leur adressa ces paroles : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et vous ne me connaissez pas? Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père (1) ». Y a-t-il apparence de doute dans ces paroles ? Le Sauveur a-t-il dit : Celui qui m'a vu a peut-être aussi vu mon Père? Pourquoi ? Philippe n'était pas un incrédule; il n'allait pas à l'encontre de la foi; c'est pour. quoi, au lieu de le réprimander, Jésus l'instruisait. « Celui qui m'a vu, a vu aussi le Père ». Voilà ce qu'il disait à son disciple, tandis qu'il adressait aux Juifs ces autres paroles : « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez peut-être aussi mon Père ». Otons, de ces paroles, celle qui indique, dans les auditeurs, le manque de foi, et nous trouverons, ici et là, l'expression de la même pensée.

6. Hier, nous avons déjà fait remarquer à votre charité, et nous vous avons dit qu'à moins d'y être obligés par la mauvaise foi des hérétiques, nous devons discuter, le moins, possible, les instructions que l'évangéliste Jean nous donne comme les ayant reçues lui-même de la bouche du Sauveur. Aussi, nous avons-vous fait connaître en deux mois, hier, qu'il y a des hérétiques appelés Patripassiens, ou encore, Sabelliens, du nom de leur chef. A les entendre, le Père n'est autre que le Fils : les noms sont différents, mais il n'y a en Dieu qu'une seule personne ; il est un, mais à son gré, il s'appelle, tantôt le Père, tantôt le Fils. Il est encore d'autres hérétiques ; ce sont les Ariens. Ils reconnaissent en Notre-Seigneur Jésus-Christ le Fils unique du Père ; ils avouent que la personne du Père est distincte de celle du Fils ; que le Père n'est pas le Fils, et que le Fils n'est pas le Père; ils confessent la génération de l'un par l'autre, mais ils refusent de les reconnaître égaux. Pour nous, qui représentons la foi catholique, cette foi venue jusqu'à nous par j'enseignement des Apôtres, établie parmi nous, à nous transmise par une succession non interrompue de pasteurs, destinée à passer, aux siècles à venir dans toute son intégrité ; pour nous, nous tenons le milieu entre les deux, c'est-à-dire,

 

1. Jean, XCV, 8, 9.

 

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entre l'une et l'autre hérésie; nous possédons la vérité. Suivant l'erreur des Sabelliens, il n'y a en Dieu qu'une seule personne, Père et Fils tout ensemble. Selon les Ariens, autre est le Père, autre est le Fils, en ce sens, toutefois, que le Fils est non-seulement une autre personne que le Père, mais aussi d'une autre nature. Et toi, qui tiens le milieu entre eux, que crois-tu ? Tu repousses le sabellianisme ;repousse également l'erreur des Ariens. Le Père est le Père, le Fils est le Fils; l'un n'est pas l'autre, mais ils ne sont pas autre chose. Parce que, dit le Christ, « moi et mon Père, nous sommes un (1) ». Je vous l'ai expliqué hier autant que possible. A ce mot : « Nous sommes », le sabellien doit s'éloigner couvert de confusion ; qu'à cet autre : « un », l'Arien fasse de même. Pour le catholique, il faut qu'il dirige la barque de sa foi entre ces deux écueils, et prenne garde de périr. en se précipitant sur l'un ou sur l'autre. Répète donc ces paroles de l'Evangile : « Moi et mon Père, nous sommes un ». Il n'y a pas de diversité de nature là où il y a « unité », et quand il est dit : « Nous sommes », il n'y a pas qu'une seule personne.

7. Quelques instants auparavant, Jésus avait dit: « Mon jugement est véritable, parce que je ne suis pas seul, et que le Père, qui m'a envoyé, est avec moi ». Mon jugement est véritable, par la raison que je suis le Fils de Dieu, que je parle selon la vérité, que je suis la vérité même. Les Juifs, ayant donné à ses paroles un sens charnel, lui avaient répondu

Où est ton Père? O Arien, écoute maintenant ce qu'il ajoute : « Vous ne connaissez ni moi ni mon Père ; car si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père ». Quand tu vois un homme pareil à un autre; que votre charité le remarque, je vous parle tomme on vous parle tous les jours : par conséquent, cette manière de m'exprimer, en usage parmi vous, ne doit point vous offrir d'obscurités: quand tu vois un homme pareil à un autre que tu connais déjà, tu es tout surpris de cette ressemblance, et tu dis : Comment celui-ci peut-il ressembler ainsi à celui-là? Tu ne parlerais pas de la sorte, s'il n'était question de deux hommes différents. Un voisin, qui ne connaît nullement l'homme auquel tu compares le second, te fait cette

 

1. Jean, X, 30.

 

question : Comme il lui ressemble ? — Et tu lui répons : Eh quoi ! ne le connais-tu pas? — Non.— Alors , pour lui faire connaître celui qu'il n'a jamais vu, tu lui montres l'homme qui se trouve devant lui, et tu dis Regarde celui-ci, et tu auras vu l'autre. En t'exprimant de cette manière, tu n'as évidemment pas affirmé que ces deux hommes, au lieu d'être deux hommes, n'en font qu'un ; mais à cause de leur mutuelle ressemblance, tu as fait cette réponse : Tu connais celui-ci; par là même, tu connais celui-là, car tous deux se ressemblent à tel point, qu'il n'y a entre eux aucune différence. Aussi le Sauveur dit-il : « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père » ; non que le Fils soit le Père, mais parce que le Fils est semblable au Père. Que l'Arien rougisse. Grâces à Dieu de ce que cet hérétique s'est éloigné de l'erreur de Sabellius, et n'est point Patripassien : il ne dit pas que le Père se soit incarné; soit venu en ce monde, ait souffert, soit ressuscité et remonté en quelque sorte vers lui-même; il ne dit pas cela: il reconnaît avec moi que le Père est le Père, et que le Fils est le Fils. Mais, ô mon frère, puisque tu as échappé à un écueil, pourquoi te précipiter sur l'autre? Le Père est le Père; le Fils est le Fils. Pourquoi dire le Fils dissemblable? Pourquoi différent? Pourquoi d'une autre nature? S'il était dissemblable, dirait-il à ses Apôtres : « Celui qui m'a vu a vu le Père? » dirait-il aux Juifs : « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père ? » Et, en parlant ainsi, dirait-il la vérité, si ces autres paroles n'étaient pas vraies : « Moi et mon Père, nous sommes un? »

8. « Jésus dit ces paroles dans le parvis du « trésor, enseignant dans le temple u. Grande confiance, exempte de crainte! Car, celui qui ne serait pas devenu semblable à nous, s'il ne l'avait pas voulu, ne devait pas souffrir s'il n'y consentait. Enfin, que lisons-nous encore ? « Et nul ne se saisit de lui, parce que son « heure n'était pas encore venue ». Ces paroles sont aussi pour plusieurs un motif de croire que Notre-Seigneur Jésus-Christ a été soumis à la fatalité ; aussi disent-ils, vous le voyez le Christ avait un sort. Ah ! si ton coeur n'était pas infatué, tu ne croirais pas à cette fatalité ! Ce mot de fatalité, que plusieurs emploient pour l'appliquer au Christ, est un dérivé du Verbe fari, qui veut dire : [590] parler. Comment le Verbe de Dieu pourrait-il être soumis à la fatalité, lui en qui se trouvent toutes les créatures? Avant de créer le monde, Dieu ignorait-il ce qu'il a établi depuis? Ce qu'il a fait était dans son Verbe. Le monde a été créé: il a été fait, et néanmoins il était dans le Verbe. Comment a-t-il été créé sans cesser d'être dans le Verbe? Le voici. La maison que bâtit un architecte, se trouvait d'abord dans son plan; et elle s'y trouvait dans un état préférable, car elle n'y était exposée ni à vieillir, ni à tomber en ruines : cependant, pour faire connaître son plan, l'architecte bâtit la maison, et un édifice sort, en quelque manière, d'un autre édifice, et s'il vient à s'écrouler, le plan n'en subsiste pas moins. Ainsi, tout ce qui a été créé se trouvait-il dans le Verbe de Dieu, parce que Dieu a fait toutes choses dans sa sagesse (1), et il les a étalées à nos yeux. Ce n'est point parce qu'il les a faites qu'il a appris à les connaître : il les a créées, parce qu'il les connaissait d'avance : elles ont été tirées du néant; voilà pourquoi nous les connaissons : nous ne les connaîtrions pas, si elles n'avaient pas été faites. Le Verbe était donc avant elles. Mais qu'y avait-il avant le Verbe? Absolument rien. S'il y avait eu quelque chose, l'Evangéliste aurait dit, non pas qu’ « au commencement, était le Verbe », mais qu'au commencement le Verbe a été fait. Enfin, qu'est-ce que Moïse dit de l'univers? « Au commencement, Dieu a fit le ciel et la terre (2) ». Il fit ce qui n'était pas : s'il fit ce qui n'était pas, qu'y avait-il donc avant la création? « Au commencement a était le Verbe ». Et d'où sont venus le ciel et la terre ? « Toutes choses ont été faites par lui (3) ». Et tu places le Christ sous l'empire d'un sort? Où sont les sorts? — Dans le ciel, me réponds-tu : dans la symétrie et les révolutions des astres.— Comment donc Celui qui a fait le ciel et les astres peut-il être soumis à un sort, lorsque tu t'élèves toi-même au-dessus du ciel et des astres, par l'effet de ta seule volonté, en suivant les pures inspirations de la sagesse ? De ce que le Christ s'est fait homme sur la terre, as-tu le droit de penser que sa puissance s'est abaissée au point de se soumettre à celle du ciel ?

9. O homme ignorant, écoute : « Son heure n'était pas encore venue », non pas l'heure où il serait forcé de mourir, mais celle où il

 

1. Ps. CIII, 24. — 2. Gen. I, 1.— 3. Jean, I, 1, 3.

 

daignerait se laisser mettre à mort. Il savait le moment où il devrait mourir : il avait devant les yeux tout ce qui avait été prédit de lui, et il attendait l'accomplissement de toutes les prophéties qui devaient se réaliser avant sa passion : après qu'elles se seraient vérifiées, alors sonnerait l'heure de ses souffrances, en conséquence de son choix, et non pas d'une aveugle nécessité. Ecoutez-moi, je vais vous en donner une preuve. Entre toutes les prédictions relatives au Christ, je trouve celle-ci : « Ils m’ont donné du fiel pour pourriture, ils m'ont présenté du vinaigre pour étancher ma soif (1) ». L'Evangile nous apprend la manière dont elle s'est accomplie. On donna d'abord du fiel au Christ; après l'avoir reçu et goûté, il le cracha : puis, tandis qu'il était en croix, il voulut réaliser toutes les prophéties, et il s'écria : « J'ai soif». Les soldats prirent une éponge remplie de vinaigre, la fixèrent à un roseau, et l'élevèrent pour l'approcher de ses lèvres : il accepta et dit : « C'est fini ». Qu'est-ce à dire : « C'est fini ? » Tout ce qui avait été annoncé comme devant avoir lieu avant ma mort, est accompli; que fais-je donc ici ? Enfin, sitôt qu'il eut dit: « C'est fini, il baissa la tête et rendit l'âme (2) ». Les deux larrons, crucifiés à côté de lui, sont-ils morts quand ils l'ont voulu ? Ils étaient retenus captifs par les liens de leur corps, parce qu'ils ne l'avaient pas créé : cloués à la croix, ils voyaient leurs tourments se prolonger, parce qu'ils n'étaient pas les maîtres de la douleur. Pour le Sauveur, il a pris, quand il l'a voulu, un corps dans le sein d'une vierge : il est venu prendre place au milieu des hommes, quand il l'a voulu quand il l'a voulu, il a quitté son corps tout cela a été, chez lui, l'effet de la puissance, et non de la nécessité. Il attendait donc cette heure, et il ne devait point la subir forcément; il l'avait librement choisie, comme la plus opportune, pour accomplir d'abord ce qui devait avoir lieu avant sa mort. Etait-il fatalement condamné par un sort, Celui qui a dit en un autre endroit. « J'ai le pouvoir de donner ma vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre; nul ne me l'ôte, mais je la donne moi-même, et je la reprends de nouveau (3)?» Il a manifesté ce pouvoir au moment où les Juifs cherchaient à s'emparer de lui. « Qui a cherchez-vous? » leur dit-il . — Et ils lui

 

1 Ps. LXVIII, 22. — 2. Jean, XIX, 28-30. — 3. Id. X, 18.

 

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répondirent : « Jésus ».— « C'est moi ».— A ces mots, « ils reculèrent et tombèrent par terre (1) ».

10. Quelqu'un va me dire : S'il avait un pareil pouvoir, pourquoi n'est-il pas descendu de sa croix, lorsque attaché à la croix il se voyait insulté par eux, et qu'ils lui disaient : « Si tu es le Fils de Dieu, descends donc de la croix (2) ? » Il leur eût ainsi donné une preuve péremptoire de sa puissance. Il a différé de la manifester, afin de nous enseigner la patience. S'il s'était laissé comme troubler par leurs clameurs, et qu'il fût descendu suivant leur désir, ils se seraient imaginé que la douleur et la honte l'avaient vaincu. Libre de descendre s'il l'eût voulu, il ne le fit pas, et resta attaché à l'instrument de son supplice. Descendre de sa croix aurait-ce été difficile pour Celui qui a pu sortir vint du tombeau ? Pour nous, qui avons entendu ce passage de l'Evangile, puissions-nous comprendre que, si Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a pas alors manifesté sa puissance, il la manifestera au jour du jugement, ce jour dont il est écrit : « Il viendra et se manifestera, notre Dieu, et sortira de son silence (3) ». Qu'est-ce à dire : « Il viendra et se manifestera? » Notre Dieu, Jésus-Christ, est tenu sans qu'on le connaisse : il viendra et

 

1. Jean, XVIII, 4-6. — 2. Matth. XXVII, 40. — 3. Ps. XLIX, 8.

 

on le connaîtra. « Et il sortira de son silence ». Que signifient ces paroles? D'abord il s'est tu. Quand s'est-il tu? Quand il a été jugé. Ainsi s'est trouvé accompli l'oracle du Prophète : « Il a été conduit à la mort comme une brebis, et, pareil à un agneau qui se tait devant le tondeur, il n'a pas ouvert la bouche (1) ». S'il n'y avait consenti, il n'aurait pas souffert ; s'il n'avait souffert, il n'aurait pas répandu son sang, et sans l'effusion de son sang, le monde n'aurait pas été racheté. Aussi devons-nous rendre grâces et à sa puissance divine, et à la bonté avec laquelle il est venu partager notre faiblesse. Remercions-le d'avoir caché cette puissance qu'ignoraient les Juifs, puisqu'il leur a dit tout à l'heure : « Vous ne connaissez ni moi ni mon Père »; et d'être devenu cet homme que les Juifs connaissaient, et dont ils n'ignoraient point la patrie; car il leur avait dit précédemment: «Vous me connaissez, et vous savez d'où je suis (2) ». Sachons bien aussi ce qui rend le Christ égal au Père, et ce qui rend son Père plus grand que lui. Voyons en lui, d'une part, le Verbe, d'autre part, la nature humaine : tout à la fois Dieu et homme, il ne forme néanmoins qu'un seul et même Christ. en qui se trouvent unis la divinité et l'humanité.

 

1. Isa. XIII, 7. — 2. Jean, VII, 28.

 

 

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