TRAITÉ LII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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CINQUANTE-DEUXIÈME TRAITÉ.

DEPUIS LE PASSAGE OÙ IL EST ÉCRIT : « MAINTENANT MON ÂME EST TROUBLÉE » ; ET « QUE DIRAI-JE ? » JUSQU’À CET AUTRE : « JÉSUS DIT CES CHOSES ET IL S’EN ALLA ET SE CACHA D’EUX ». (Chap. XII, 27-36.)

PASSION ET GLOIRE.

 

 

            Le Christ pour nous encourager à le suivre jusqu’à la mort, a bien voulu emprunter à notre humanité sa faiblesse et ses craintes, et nous montrer, dans la défaite du démon et la gloire qui devait l’environner après sa passion, la promesse de la gloire éternelle après sa passion, la promesse de la gloire éternelle qui couronnera nos propres souffrances.

 

 

1. Après avoir, par les paroles que nous avons lues hier, engagé ses serviteurs à le suivre, et prédit sa passion en disant : « Si le grain de froment qu’on jette en terre ne meurt point, il reste seul ; mais s’il meurt, il apporte beaucoup de fruit » ; après avoir excité ceux qui voudraient le suivre jusqu’au royaume des cieux à haïr leur âme en ce monde, s’ils voulaient la conserver pour la vie éternelle, Jésus-Christ s’accommode de nouveau dans sa bonté à notre faiblesse, et il nous dit ces paroles par lesquelles a commencé notre lecture d’aujourd’hui : « Maintenant mon âme est troublée». Pourquoi, Seigneur, votre âme est-elle troublée? Tout à l’heure vous avez dit : « Celui qui hait son âme en ce monde, la garde pour la vie éternelle». Est-ce que vous aimez votre âme en ce monde, pour qu’elle se trouble quand approche l’heure où elle doit sortir de ce monde? Qui oserait parler ainsi de l’âme du Seigneur? Il était notre chef, il nous a transportés en lui, il nous a mis dans son coeur, il a pris les sentiments de ses membres. C’est pourquoi rien n’a pu le troubler ; mais, comme il a été dit de lui pour le moment où il ressuscita Lazare, « il se troubla lui-même (1)». En effet, Jésus-Christ homme, seul médiateur entre Dieu et les hommes, comme il nous portait à ce qu’il y a de plus élevé, devait souffrir avec nous ce qu’il y a de plus humiliant, de la même manière qu’il a voulu que nous fussions élevés par lui à ce qu’il y a de plus sublime.

2. Je l’entends nous dire lui-même « L’heure est venue où il faut que le Fils de l’homme soit glorifié; si le grain meurt, il produit beaucoup de fruit». Je l’entends encore ajouter : « Celui qui hait son âme en ce monde, la garde pour la vie éternelle». Non-seulement il m’est permis d’admirer, il m’est aussi ordonné d’imiter. Il ajoute ensuite : « Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur ». Je me sens alors enflammé du désir de mépriser

 

1. Jean, XI, 33.

 

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le monde, et la vie tout entière, quelque longue qu’elle soit, n’est pour moi qu’un néant, une vapeur : l’amour des biens éternels rend viles et méprisables à mes yeux les choses du temps; et ce Seigneur, qui est le mien, qui par ses paroles m’a transporté du sein de ma faiblesse au sein de son inébranlable fermeté, je l’entends me dire encore : « Maintenant mon âme est troublée ». Qu’est-ce que cela? Comment ordonnez-vous à mon âme de voles suivre, si je vois la vôtre plongée dans le trouble ? Comment supporterai-,je ce que votre inébranlable fermeté trouve trop lourd? Sur quel fondement m’appuyer, si la pierre fléchit? Mais il me semble entendre en moi-même le Seigneur; il me répond et me dit : Tu me suivras bien plus aisément, si je m’interpose ainsi pour t’apprendre à souffrir. Tu as entendu venir à toi la voix de ma force, écoute en moi la voix de ta faiblesse. Je te donne des forces pour que tu hâtes ta course, et je ne fais rien pour l’arrêter; au contraire, je prends pour moi ce qui t’effraie, et j’aplanis le chemin où tu dois passer. O Seigneur, notre médiateur, Dieu, si élevé au-dessus de nous, fait homme à cause de nous, je reconnais votre miséricorde ! car si, grand comme vous l’êtes, vous avez voulu dans votre amour ressentir du trouble, c’est pour consoler ceux de vos membres chez qui le trouble est la suite inévitable de leur faiblesse. Vous ne voulez pas qu’ils périssent victimes du désespoir.

3. Enfin, que l’homme qui veut suivre Jésus-Christ apprenne par où il doit le suivre. Se présente-t-il un de ces moments terribles où il faut commettre un péché ou subir la mort ? cette âme faible, pour laquelle l’âme invincible de Jésus s’est troublée volontairement, tombe dans le trouble; mais alors je lui dis : Préfère la volonté de Dieu à ta volonté propre. Ecoute ce que va ajouter ton créateur et ton maître, celui qui t’a fait et qui, pour t’instruire, est devenu lui-même une créature comme celles qu’il a faites; car celui qui a fait l’homme est devenu homme lui-même. Mais il est resté Dieu sans aucun changement, et l’homme, il l’a transformé en mieux. Ecoute donc ce qu’il ajoute à ces paroles: « Maintenant mon âme est troublée. « Et que dirai-je », continue-t-il . « Père, délivrez-moi de cette heure, mais c’est pour cette heure que je suis venu. Père, glorifiez votre nom». Il t’apprend par là ce que tu dois penser, ce que tu dois dire, qui tu dois invoquer, en qui il te faut espérer, quel est le maître dont nous devons toujours préférer la volonté certaine et immuable à la volonté humaine pleine de faiblesses. Ne t’imagine donc pas qu’il perde de sa grandeur, pour vouloir nous tirer de notre bassesse ; car il a voulu être tenté par le diable, qui certes ne l’aurait pas tenté, s’il ne l’avait pas voulu; comme aussi il n’aurait pas souffert, s’il n’y avait préalablement consenti. Et il a répondu au diable ce que tu dois lui répondre toi-même au moment de la tentation (1). Jésus fut tenté, il st vrai, mais non pas ébranlé, afin de te montrer ce qu’il faut répondre au tentateur quand on est ébranlé par la tentation ; pour t’apprendre encore qu’il ne faut pas marcher à la suite du tentateur, mais sortir du danger de la tentation. Lorsque Jésus dit ici : « Maintenant mon âme est troublée » ; comme lorsqu’il dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort »; et ailleurs: « Père, s’il se peut faire, que ce calice passe loin de     moi »,   il revêt l’infirmité de l’homme, afin d’apprendre à celui qui est ainsi attristé et troublé, à dire ce qui suit : « Cependant, Père, qu’il soit fait non comme je veux, mais comme vous voulez (2)». C’est ainsi qu’en préférant la volonté de Dieu à la sienne propre, l’homme s’élève des choses humaines aux choses divines. Mais que veulent dire ces paroles : « Glorifiez votre nom », sinon : glorifiez-le dans sa passion et dans sa résurrection? Qu’est-ce autre chose, sinon que le Père glorifie son Fils, qui à son tour glorifie son nom, dans les souffrances que ses serviteurs endurent à son exemple; comme il est écrit que Notre-Seigneur dit à Pierre « Un autre te ceindra et te portera où tu ne voudras pas », indiquant par là « par quelle mort il devait glorifier Dieu (3) ? » C’est donc ainsi que Dieu a glorifié son nom en Jésus-Christ, parce que c’est ainsi qu’il glorifie Jésus-Christ lui-même dans ses membres.

4. « Alors une voix vint du ciel : Et je l’ai déjà glorifié, et de nouveau je le glorifierai. Je l’ai déjà glorifié », avant de créer le monde, et de nouveau je le glorifierai, lorsqu’il ressuscitera d’entre les morts et qu’il montera au ciel. On peut encore entendre ce passage d’une autre façon : « Je l’ai déjà glorifié »,

 

1. Matth. IV, 1-10.— 2. Id. XXVI, 38, 39.— 3. Jean, XXI, 18, 19.

 

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au moment où il est né d’une vierge, lorsqu’il a opéré des miracles, lorsque les mages, conduits par l’étoile qui marchait dans le ciel, sont venus l’adorer ; lorsqu’il a été reconnu par les saints remplis du Saint-Esprit; lorsque, pour le montrer, l’Esprit-Saint est descendu sur lui en forme de colombe, et qu’une voix descendue du ciel l’a fait connaître ; lorsqu’il a été transfiguré sur la montagne ; lorsqu’il a fait tant de miracles, qu’il a guéri et soulagé tant de malades, qu’avec quelques pains il a nourri toute une multitude, lorsqu’il a commandé aux vents et aux flots, lorsqu’il a ressuscité les morts. « Et je le glorifierai de nouveau », lorsqu’il ressuscitera d’entre les morts, et que la mort n’aura plus aucune puissance sur lui, lorsque comme Dieu, il sera élevé au plus haut des cieux, et que sa gloire sera répandue sur toute la terre.

5. « Or, la foule, qui était là et qui avait entendu, disait que c’était un coup de tonnerre; d’autres disaient : Un ange lui a parlé. Jésus leur répondit en ces termes : « Ce n’est pas pour moi que cette voix s’est fait entendre, mais pour vous». Il montra par là que cette voix ne lui avait pas appris ce qu’il savait déjà, mais l’avait appris à ceux qui en avaient besoin ; de même que ce ne fut pas pour lui, mais pour les autres, que Dieu fit entendre cette voix, de même encore ce ne fut pas à cause de lui, mais pour les autres, que son âme se troubla volontairement.

6. Remarque ce qui suit : « Maintenant», dit-il, « voici le jugement du monde». Que reste-t-il donc à attendre pour la fin du monde? Le jugement que nous attendons pour la fin du monde sera le jugement des vivants et des morts, le jugement qui décidera des récompenses et des peines éternelles. Quel est donc ce jugement qui a lieu maintenant ? Déjà, dans les discours précédents, j’ai dit à votre charité aussi bien qu’il m’a été possible de le faire, qu’il y a un jugement de condamnation et un jugement de discernement ; c’est de ce dernier qu’il est écrit : « Jugez-moi, mon Dieu, et séparez ma cause de celle de la nation impie (1)». II y a, en effet, plusieurs jugements de Dieu ; c’est pourquoi il est dit dans les psaumes: « Vos jugements sont un abîme profond (2) ». L’Apôtre

 

1. Ps. XLII, 1.— 2. Id. XXXV, 7.

 

dit aussi : « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont impénétrables (1) ». Au nombre de ces jugements se trouve celui dont parle ici le Sauveur : « Maintenant se fait le jugement du monde » ; et il réserve pour la fin des temps celui où, pour la dernière fois, seront jugés les vivants et les morts. Le diable possédait pour ainsi dire le genre humain et menaçait les hommes des supplices auxquels les condamnaient leurs péchés. Il régnait dans les coeurs des infidèles; il les trompait et les retenait captifs, il les poussait à rendre à la créature le culte qu’il leur faisait refuser au Créateur. Mais par la foi en Jésus-Christ, foi qui a été affermie par sa mort et sa résurrection ; par le sang du Sauveur répandu pour la rémission des péchés, des milliers de croyants sont délivrés du joug du diable et unis au corps de Jésus-Christ; sous l’autorité d’un, seul chef, ils forment les membres d’un même corps et son esprit leur donne la sève de la grâce, qui entretient en eux la vie. Ce qu’il appelait jugement, c’était ce discernement, cette délivrance des siens qu’il allait soustraire à l’empire du diable.

7. Enfin, écoute ce qu’il dit, comme si on lui demandait à connaître le sens de cette parole : « Maintenant le jugement du monde va se            faire » ; il l’explique, car il ajoute : « Maintenant le prince         de ce monde sera mis dehors». Nous avons vu de quel jugement il voulait parler; il n’était pas question de celui qui doit arriver à la fin des siècles, et où seront jugés les vivants et les morts, les uns étant placés à droite, les autres à gauche. Mais il s’agissait du jugement en vertu duquel « le prince de ce monde sera mis dehors ». Mais comment le diable était-il dedans, et où devait-il être envoyé après avoir été mis dehors ? Etait-il dans le monde, et a-t-il été chassé hors du monde? S’il s’agissait du jugement qui doit arriver à la fin des siècles, on pourrait croire que le Christ veut parler du feu éternel où le diable doit être envoyé avec ses anges et tous ceux qui lui appartiennent, non par leur nature, mais par leur faute, non parce qu’il les a créés ou engendrés, mais parce qu’il les a séduits et s’en est rendu maître; on pourrait, dis-je, penser que ce feu éternel se trouve hors du monde, et que c’est ce qu’il a voulu nous

 

1. Rom. XI, 33.

 

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dire par ces mots : « Il sera jeté dehors ». Mais comme, après avoir dit : « Maintenant le jugement du monde va se faire », il ajoute, pour expliquer ces paroles : « Maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors », il faut entendre ce passage d’une chose qui doit se faire présentement, et non pas d’une chose qui ne doit arriver qu’au dernier jour. Le Seigneur prédisait donc ce qu’il savait, c’est qu’après sa passion et sa résurrection glorieuse, beaucoup de peuples, dont le cœur appartenait au diable, croiraient en lui. En effet, quand par la foi ils renonceraient à lui, le diable devait être mis dehors.

8. Mais, dira quelqu’un: Est-ce qu’il n’avait pas été chassé du cœur des patriarches, des Prophètes et des justes de l’Ancien Testament? Oui, sans doute. Pourquoi donc est-il dit : « Maintenant il va être chassé dehors ? » Je ne pense pas que ce soit pour une autre raison que celle-ci: il n’avait été alors chassé que de quelques hommes, tandis qu’il allait être chassé d’un grand nombre de peuples considérables. Ailleurs il est dit : « L’Esprit-Saint n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié (1) ». Ce passage donne lieu à la même question, et doit être expliqué dans le même sens. Car ce n’est pas sans le Saint-Esprit que les Prophètes ont fait leurs prédictions ; ce n’est pas sans le même Esprit que le vieillard Siméon et Anne la veuve ont reconnu l’enfant Jésus (2); ce n’est pas non plus sans lui qu’après sa conception, mais avant sa naissance, Zacharie et Elisabeth ont annoncé de Jésus-Christ de si grandes choses (3). Et cependant « l’Esprit-Saint n’avait pas encore été donné », c’est-à-dire avec cette abondance de grâce spirituelle qui faisait parler à plusieurs peuples, réunis ensemble, la langue particulière à chacun d’eux (4), et annoncer dans la langue de toutes les nations l’Eglise qui allait venir; cette grâce spirituelle devait réunir toutes les nations, remettre les péchés dans toutes les contrées, et réconcilier avec Dieu des milliers d’hommes.

9. Mais, dira quelqu’autre : Si le diable a été mis hors du cœur des fidèles, il ne doit plus tenter aucun d’entre eux? Or, il ne cesse de tenter. Mais autre chose est de commander à l’intérieur, autre chose est d’attaquer au-dehors.

 

1. Jean, VII, 39. — 2. Luc, II, 25-38.— 3. Id. I, 41-45, 67-69. — 4. Act. II, 4-6

 

La plus forte place peut être assiégée par l’ennemi, sans être, pour cela, emportée d’assaut; et si quelques-uns des traits qu’il nous lance arrivent jusqu’à nous, l’Apôtre nous apprend à nous en garantir; il nous montre, dans la foi, une cuirasse et un bouclier (1), et si quelque trait vient à nous blesser, il y a là quelqu’un pour nous guérir. Il est dit à ceux qui combattent : « Je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point». Il est dit également à ceux qui sont blessés

« Et si quelqu’un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, c’est Jésus-Christ le juste; il est lui-même la victime de propitiation pour nos péchés (2) ». Que demandons-nous, en effet, lorsque nous disons «Pardonnez-nous nos offenses», sinon que nos blessures soient guéries? Et que demandons-nous encore lorsque nous disons : « Ne nous induisez point en tentation (3) », sinon que celui qui nous tend des piéges et attaque notre cœur au dehors ne puisse y pénétrer par ruse, ni s’en emparer à force ouverte? Mais quelles que soient les machines qu’il dresse contre nous, tant qu’il ne possède pas la place de notre coeur où réside la foi, il est mis dehors. Mais si le Seigneur ne garde lui-même une cité , c’est inutilement que veille celui qui la garde (4). Ne comptez donc pas trop sur vous-mêmes, si vous ne voulez pas voir rentrer dans votre coeur le diable qui en a été chassé.

10. Mais loin de nous la pensée d’appeler le diable prince de ce monde, en ce sens que nous le regardions comme gouvernant le ciel et la terre. Le monde ici désigne les méchants qui sont répandus par tout l’univers, comme on dit une maison pour désigner ceux qui l’habitent. Ainsi nous disons : C’est une bonne ou une méchante maison, non pas que nous voulions prononcer un éloge ou un blâme sur l’état des murailles et des toits; nous ne prétendons alors qu’exprimer notre avis au sujet des moeurs bonnes ou mauvaises des hommes qui l’habitent. Le diable est donc appelé en ce sens : « Prince de ce monde » ; c’est-à-dire qu’il est le prince de tous les méchants qui habitent le monde. Par le monde on désigne aussi les bons qui, eux aussi, sont répandus dans tout l’univers; c’est ainsi que l’Apôtre a dit : « Dieu était en Jésus-Christ,

 

1. I Thess. 5, 8.— 2. I Jean, I, 2. — 3. Matth. VI, 12, 13. — 4. Ps. CXXVI, 1.

 

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se réconciliant le monde (1) ». Ce sont ceux du coeur desquels le prince de ce monde a été chassé.

11. Après avoir dit: « Maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors », Jésus ajoute : « Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi ». Que signifie ce « tout », sinon ceux du coeur desquels le diable est chassé? Il ne dit pas tous, mais « tout » ; car la foi n’est pas donnée à tous (2). Ce mot ne s’applique donc pas à l’universalité des hommes, mais à l’intégralité de la nature humaine ; c’est-à-dire à l’esprit, à l’âme, au corps. A l’esprit qui nous fait comprendre, à l’âme qui nous fait vivre, et au corps qui nous rend visibles et tangibles. Celui, en effet, qui a dit : « Il ne périra pas un cheveu de votre tête (3) », attire tout à lui. Mais si, par le mot « tout », il faut entendre les hommes eux-mêmes, nous pouvons dire que c’est tous ceux qui sont prédestinés au salut, et dont aucun ne doit périr, comme le Christ l’a dit plus haut en parlant de ses brebis (4). On peut comprendre aussi qu’il attirera à lui tous les genres d’hommes, et dans toutes les langues, et dans tous les âges, et dans toutes les positions de fortune, et dans tous les degrés d’intelligence, et dans toutes les professions honnêtes et utiles, et enfin dans les innombrables états qui, en dehors du péché, distinguent les hommes entre eux, depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, depuis le roi jusqu’au mendiant. « Je les attirerai tous après moi », et cela afin d’être. leur chef et de les avoir pour ses membres. Il dit : « Si je suis élevé de terre », pour dire : quand j’aurai été élevé de terre; car il ne doute pas de la réalisation de ce qu’il est venu accomplir. Ces paroles se rapportent à celles qu’il avait dites plus haut : « Mais si le grain de blé meurt, il porte beaucoup de fruit». Car cette élévation, que signifie-t-elle, sinon sa passion sur la croix? Du reste, l’Evangéliste ne manque pas de nous le dire; car il ajoute : « Il disait cela pour marquer de quelle mort il devait mourir ».

12. « La foule lui répondit: Nous avons appris de la loi que le Christ demeure éternellement. Et comment dites-vous qu’il « faut que le Fils de l’Homme soit élevé en « haut? Quel est ce Fils de l’Homme? » Ils se

 

1. II Cor. V, 19.— 2. II Thess. III, 2.— 3. Luc, XXI, 18.— 4. Jean, X, 28.

 

rappelaient que le Seigneur disait souvent qu’il était le Fils de l’Homme. Car en cet endroit, il ne dit pas: Si le Fils de l’Homme est élevé de terre. Mais auparavant, dans la circonstance qui a été le sujet de la lecture et de l’explication faite hier, quand on lui annonça que des gentils désiraient le voir, il avait dit : « L’heure approche où le Fils de l’Homme sera glorifié (1) ». Les Juifs se rappelant cette circonstance et comprenant bien que par ces mots : « Quand j’aurai été élevé de terre », il voulait désigner sa mort sur la croix, ils l’interrogèrent en ces termes : « Nous avons appris de la loi que le Christ demeure éternellement, et comment dites-vous : Il faut que le Fils de l’Homme soit élevé? Quel est donc ce Fils de l’Homme? » Car s’il est le Christ, disaient-ils, il demeure éternellement; mais s’il demeure éternellement, comment sera-t-il élevé de terre? C’est-à-dire, comment mourra-t-il du supplice de la croix ? Car ils comprenaient bien qu’il avait parlé de ce qu’ils avaient dessein de lui faire; et quoique ces paroles fussent obscures, ce n’est point la sagesse d’en haut qui les leur expliqua, mais bien leur conscience tourmentée de remords.

13. « Jésus leur dit donc : La lumière est encore en vous un peu de temps ». Voilà pourquoi vous comprenez que le Christ demeure éternellement. « Marchez donc pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres vous surprennent ». Marchez, approchez, comprenez tout ce qui regarde le Christ, comprenez qu’il mourra et qu’il vivra à jamais, qu’il répandra son sang pour vous racheter et qu’il montera au ciel pour vous y conduire avec lui. Mais les ténèbres vous surprendront, si vous croyez à l’éternité du Christ, sans avouer en même temps l’humiliation de sa mort. « Et celui qui marche dans les ténèbres, ne sait où il va ». Ainsi il peut se heurter à une pierre d’achoppement, à une pierre de scandale; c’est ce que le Seigneur a été pour les Juifs aveugles. Et la pierre que les architectes ont rejetée est devenue tête de l’angle pour ceux qui ont cru (2). Eux ont dédaigné de croire en Jésus-Christ, parce que leur impiété ne leur a inspiré que du mépris pour un mort, que de la moquerie pour un crucifié; c’était pourtant la mort du grain qui devait se multiplier au centuple; c’était 

 

1. Jean, XII, 25, 23.— 2. I Pierre, II, 6-8.

 

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l’élévation de Celui qui devait attirer tout à sa suite. « Pendant que vous avez la lumière », continue le Sauveur, « croyez en la lumière, afin que vous soyez les fils de la lumière». Puisque vous entendez quelque chose devrai, croyez en la vérité, afin que vous puisiez dans la vérité une nouvelle vie.

14. « Jésus dit ces choses, puis il s’en alla et se cacha d’eux». Il ne se cacha pas de ceux qui avaient commencé à croire en lui et à l’aimer, ni de ceux qui étaient venus à sa rencontre avec des rameaux de palmier et en chantant ses louanges; mais il se cacha de ceux qui, à la vue de ce qu’il faisait, éprouvaient de la jalousie; car, en réalité, ils ne voyaient rien, et dans leur aveuglement ils se heurtaient contre cette pierre. Mais quand Jésus s’est caché pour échapper à ceux qui voulaient le faire mourir (je prends soin de vous le rappeler souvent, afin que vous ne l’oubliiez pas), il voulait remédier à notre faiblesse, et en cela il ne porta aucune atteinte à sa toute-puissance.

 

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