TRAITÉ LXXIX
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES : « ET MAINTENANT JE VOUS L'AI DIT AVANT QUE CELA ARRIVE, ETC., JUSQU'A CES AUTRES : « LEVEZ-VOUS, SORTONS D'ICI ». (Ch. XIV, 29-31.)

 

PROPHÉTIE DU CHRIST, SOURCE DE FOI.

 

Le Sauveur, voulant prémunir ses Apôtres contre le scandale de sa passion et corroborer leur foi, leur avait prédit ce qui devait lui arriver de la part du démon, quoiqu'il ne fût pas soumis à sa puissance en raison de son impeccabilité, mais par la volonté du Père.

 

1. Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ avait dit à ses disciples : « Si vous m'aimiez, a assurément vous vous réjouiriez de ce que je avais au Père, parce que le Père est plus a grand que moi n. Dans ce passage, il parlait de la forme d'esclave, et non pas de la forme de Dieu; car par celle-ci il est égal à son Père ; la foi nous l'apprend; j'entends la foi gravée dans les âmes religieuses, et non pas celle qu'ont inventée des esprits menteurs et insensés. Ensuite il ajoute : « Et je vous l'ai dit a maintenant avant que cela arrive, afin que vous le croyiez lorsqu'il sera arrivé ». Qu'est-ce que cela signifie ? Ce que l'homme doit croire, ne doit-il pas le croire avant l'événement? Et tout le mérite de la foi ne consiste-t-il point à croire ce qu'on ne voit pas? Est-ce chose extraordinaire de croire ce que l'on voit ; et Notre-Seigneur n'a-t-il pas, précisément à cause de cela, adressé à son disciple ce reproche : a Parce que tu as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient (1)? ». Et je ne sais si l'on peut dire qu'un homme croit ce qu'il voit; car dans l'Epître adressée aux Hébreux, la foi est ainsi définie : , « La foi est la substance des choses que nous devons espérer, et la preuve de celles que nous ne voyons pas (2) » C'est pourquoi, si la foi a pour objet et les choses que l'on croit, et celles qui ne se voient point, qu'est-ce que le Sauveur entend dire par ces mots : « Et maintenant je vous ai dit cette chose avant qu'elle arrive, afin que , lorsqu'elle sera a arrivée, vous croyiez ». N'aurait-il pas dû dire plutôt : Et maintenant je vous dis ceci avant qu'il arrive, afin que vous croyiez ce que vous verrez quand il sera arrivé? Car celui à qui il a été dit . « Parce que tu as vu, tu as cru », n'a pas cru ce qu'il a vu ; autre chose est ce qu'il a vu, autre chose est ce qu'il a cru. Il a vu l'homme , il a cru le Dieu.

 

1. Jean, XX, 29. — 2. Hébr. XI, 1.

 

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En effet, il touchait et voyait vivant un corps qu'il avait vu mourir; et il croyait le Dieu caché dans ce même corps. Il croyait donc dans son âme ce qu'il ne voyait pas, et il était amené à cette foi par la vue de ce qui apparaissait à ses sens. Mais quand même on pourrait dire qu'on croit les choses que l'on voit, ainsi qu'il nous arrive de dire: J'en crois à mes propres yeux , ce n'est cependant pas là cette foi qui est édifiée en nous. Car par les choses que nous voyons nous sommes amenés à croire ce que nous ne voyons pas. C'est pourquoi, mes très-chers frères, ces paroles de Notre-Seigneur dont je vous entretiens maintenant : « Et je vous le dis maintenant avant qu'il arrive, afin que vous le croyiez lorsqu'il sera arrivé » ; ces paroles: « lorsqu'il sera arrivé », signifiaient qu'après sa mort ils le verraient vivant et montant vers le Père, et qu'à cette vue ils croiraient qu'il était bien le Christ Fils du Dieu vivant, puisqu'il aurait pu faire de telles choses après les avoir prédites, et les prédire avant de les faire ; ils devaient le croire non pas d'une foi nouvelle, mais d'une foi augmentée; non pas d'une foi que sa mort devait affaiblir, mais que sa résurrection devait réparer. Sans doute, auparavant ils ne le croyaient pas Fils de Dieu; ruais quand arriva en lui ce qu'il avait prédit d'avance, cette foi si faible, lorsqu'il leur parlait, et presque nulle au moment de sa mort, revint à la vie et s'accrut.

2. Que dit-il ensuite? « Désormais je ne vous parlerai plus guère, car voici venir le prince de ce monde ». Quel est ce prince, sinon le diable ? « Et en moi il n'a aucune chose » , c'est-à-dire, absolument aucun péché. Il nous montre, par là, que le diable est le prince, non des créatures, mais des pécheurs, qu'il désigne en cet endroit sous le nom de ce monde. Et toutes les fois que le nom de monde est pris en mauvaise part, il ne désigne que ceux qui aiment ce monde dont il est dit ailleurs : « Quiconque voudra être ami de ce monde, se rendra ennemi de Dieu (1) ». Gardons-nous donc de croire que lorsque le diable est appelé prince de ce monde, cela signifie qu'il a un empire absolu sur le monde entier, c'est-à-dire sur le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment de ce monde. Jean a dit, en parlant de Jésus-Christ, Verbe de Dieu : « Et le monde a été fait par

 

1.  Jacques, IV, 4.

 

lui (1) ». Le monde tout entier, depuis le plus haut des cieux jusqu'aux plus profonds abîmes de la terre, est soumis au Créateur et non à l'ange déserteur; au Rédempteur et non au destructeur; au Libérateur, et non au despote; au Docteur, et non au séducteur. En quel sens devons-nous entendre que le diable est le prince de ce monde? c'est ce que nous montre clairement l'apôtre Paul. Après avoir dit : « Nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang », c'est-à-dire contre des hommes, il ajoute aussitôt : « Mais contre les principautés et les puissances, et les gouverneurs du monde de ces ténèbres (2) » ; il explique ce qu'il entend par le mot «monde» en ajoutant : « de ces ténèbres » ; pour nous empêcher de penser que par ce mot«monde», il voulait désigner toute la création, dont les anges déserteurs ne sont aucunement les maîtres, l'Apôtre dit : « De ces ténèbres », c'est-à-dire des amateurs de ce monde. Parmi eux cependant ont été choisis, non pour leur mérite, mais par la grâce de Dieu, ceux à qui il est dit : « Vous avez été autrefois ténèbres; mais vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (3) ». Tous les hommes, en effet, ont été sous la puissance des gouverneurs de ces ténèbres, c'est-à-dire des hommes impies, comme des ténèbres sous d'autres ténèbres. « Mais grâces soient rendues à « Dieu, qui nous a », comme dit le même Apôtre, « arrachés à la puissance des ténèbres et transportés dans le royaume du Fils « de son amour (4) », en qui le prince de ce monde, c'est-à-dire de ces ténèbres, n'avait aucune chose. Car Dieu n'était pas venu avec le péché, et sa chair enfantée par une Vierge n'avait aucune part au péché d'origine. Comme on aurait pu lui dire : Pourquoi donc mourez-vous, si vous n'avez pas de péché, puisque la mort est la punition du péché? Notre-Seigneur ajoute aussitôt : « Mais afin que le monde connaisse que j'aime le Père, et que je fais ainsi que le Père m'a ordonné, levez-vous, sortons d'ici ». Il était encore assis à table avec ses disciples, lorsqu'il parlait ainsi. Et quand il dit: « Sortons », n'était-ce pas pour se rendre à l'endroit où il devait être livré à la mort? Il n'y avait rien en lui qui méritât la mort; mais son Père lui commandait de mourir, car il était Celui dont il était prédit : « Ce que je ne devais pas, je l'ai

 

1  Jean, I, 10.— 2. Ephés. VI, 12. — 3. Id. V, 8. — 4. Coloss. I,12, 13.

 

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payé (1) ». En effet, il allait payer à la mort ce qu'il ne lui devait pas, et cela pour nous racheter de la mort qui nous était due. Adam avait dérobé le péché quand, aveuglé par la présomption, il porta la main à l'arbre pour s'emparer du nom incommunicable de la divinité qui ne lui était pas due, mais que la nature et non l'usurpation avait accordée au Fils de Dieu.

 

1. Ps. LXVIII, 5.

 

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