TRAITÉ LXXXIII
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 Abbaye Saint Benoît de Port-Valais
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QUATRE-VINGT-TROISIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN QUE MA JOIE SOIT EN VOUS ET QUE VOTRE JOIE SOIT PLEINE. C'EST MON COMMANDEMENT QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES, COMME JE VOUS AI AIMÉS ». (Chap. XV, 11, 12.)

 

LA JOIE, FRUIT DE LA CHARITÉ.

 

La joie que Jésus-Christ ressent de nous voir appelés existait en lui de toute éternité, en raison de sa prescience ; en nous, elle n'a pu commencer qu'au baptême, elle ira en augmentant suivant nos mérites jusqu'au moment où elle se consommera dans le ciel, mais, pour en, arriver là, il nous faut observer le commandement du Sauveur qui est de nous aimer les uns les autres, et quand nous aurons ainsi observé la plénitude de la loi, notre joie sera pleine.

 

1. Vous avez entendu, mes très-chers frères, que Notre-Seigneur a dit à ses disciples: « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit entière ». En quoi consiste la joie de Jésus-Christ en nous? En ce qu'il daigne se réjouir de nous. Et en quoi consiste notre joie qui, selon sa parole, doit être entière? En ce que nous jouissons de sa société? C'est à cause de cela qu'il avait dit à Pierre: « Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moi (1) ». La joie donc de Jésus-Christ en nous, c'est la grâce qu'il nous a donnée, et cette grâce est aussi notre joie. Cette joie, il s'en est réjoui lui-même de toute éternité, quand il nous a choisis avant la constitution du monde (2), et nous ne pouvons dire avec vérité que sa joie n'était pas entière ; car Dieu ne saurait se réjouir imparfaitement. Mais cette joie qui était la sienne n'était pas en nous; car nous n'existions pas encore, et, par conséquent, elle ne pouvait se trouver en nous, et quand nous avons commencé d'être, nous n'avons pas d'abord été avec lui. Mais sa joie était toujours en lui, car, dans la vérité très-certaine de sa prescience, il se réjouissait de voir que nous serions à lui. La joie qu'il ressentait à notre occasion était donc déjà parfaite, puisque, par sa prescience et sa prédestination, il se réjouissait en nous effectivement. Il ne pouvait y avoir, dans sa joie, aucune crainte sur l'existence future de ce qu'il prévoyait. Lorsqu'il commença à faire ce qu'il avait résolu de faire, la joie dont il était heureux n'augmenta pas; autrement, il serait devenu

 

1. Jean, XIII, 8. — 2. Ephés. I, 4.

 

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plus heureux, pour nous avoir créés. Loin de nous cette pensée, mes frères : la béatitude de Dieu n'était pas moins grande sans nous; elle n'est pas devenue plus grande avec nous. La joie qu'il a ressentie de notre salut, joie qui a toujours été en lui, parce qu'il nous à prévus et prédestinés, a commencé d'être en nous, quand il nous a appelés. Et cette joie, nous l'appelons, avec raison, la nôtre, puisqu'elle doit nous rendre bienheureux. Mais cette joie, qui est la nôtre, croît, augmente, et la persévérance la fait arriver à sa perfection. Elle commence par la foi de ceux qui renaissent par le baptême, elle sera amenée à son comble par la rémunération de ceux qui ressusciteront. C'est, je l'imagine, en ce sens qu'il a été dit: « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit entière » ; que « ma » joie soit en vous et que la « vôtre » soit entière. Ma joie était entière, même avant que vous fussiez appelés, puisque je savais d'avance que vous le seriez; elle ne commence en vous que lorsque. vous devenez ce que j'ai prévu de vous. Et « que votre joie soit entière », parce que vous serez bienheureux, tandis que vous ne l'êtes pas encore; c'est ainsi que vous existez maintenant, tandis que vous n'existiez pas avant d'être créés.

2. « C'est », dit Notre-Seigneur, « mon précepte que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés » ; que ce soit précepte ou commandement, peu importe; l'un et l'autre mot viennent du mot grec entolh. Notre-Seigneur avait déjà dit la même (35) chose en un autre endroit, et il doit vous souvenir que je vous en ai parlé de mon mieux (1). En ce passage Notre-Seigneur dit: «Je vous donne un commandement nouveau, « de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés, afin que vous vous aimiez les uns les autres (2) ». Cette répétition du même commandement est une recommandation. Dans le premier cas il dit: « Je vous donne un commandement nouveau », comme si auparavant pareil commandement n'avait jamais été donné; dans le second passage il dit : « C'est là mon commandement » , comme s'il n'en avait point donné d'autre. Dans le premier cas, ce commandement est appelé nouveau, pour que nous ne persévérions pas dans nos vieilles habitudes; et dans le second cas il dit: « mon commande« ment n, pour que nous ne le méprisions pas.

3. Quant à ce que dit Notre-Seigneur : « C'est là mon commandement », comme s'il n'en existait point d'autres, pensez-vous, mes frères, que Notre-Seigneur n'a voulu nous imposer d'autre commandement que celui de l'amour que nous devons avoir les uns pour les autres? N'y a-t-il pas un autre commandement plus grand : celui d'aimer Dieu ? ou bien Dieu ne nous commande-t-il que la charité, sans nous prescrire autre chose? Cependant, il y a trois choses que l'Apôtre nous recommande par ces mots: « Or, la foi, l'espérance et la charité demeurent; elles sont trois; mais la charité est la plus grande des trois (3) ». Quoique les deux autres vertus qui nous sont prescrites soient contenues dans la charité, cependant l'Apôtre dit, non pas que la charité est la seule vertu , mais qu'elle est plus grande que les autres. Et en effet les commandements si nombreux qui sont relatifs à la foi et à l'espérance, qui est

 

1. Traité LXV. — 2. Jean, XIII, 34. — 3. I Cor. XIII, 13.

 

ce qui pourrait les réunir en un seul code et les énumérer? Mais remarquons ce que dit le même Apôtre: « La plénitude de la loi, c'est, la charité (1) ». Où est la charité, quelle chose peut manquer? Mais où la charité manque, quelle chose peut être utile? Le démon croit (2) et n'aime pas et personne ne peut aimer sans croire. Celui qui n'aime pas, peut, inutilement sans doute, espérer son pardon; mais si l'on aime, on ne peut désespérer; là où se trouve l'amour, là sont donc aussi et nécessairement la foi et l'espérance, et là où se trouve l'amour du prochain, là est aussi nécessairement l'amour de Dieu. Celui, en effet, qui n'aime pas Dieu, pourra-t-il aimer le prochain comme lui-même , puisqu'il ne s'aime pas lui-même ? Il est impie et méchant; mais celui qui aime l'iniquité, n'aime pas son âme, il la déteste (3). Soyons donc fidèles au commandement que Dieu nous fait, de nous aimer les uns les autres; et tout ce qu'il nous a commandé en surplus, nous l'accomplirons aussi, parce que cet amour renferme tout le reste. Cet amour est différent de celui que les hommes, en tant qu'hommes, ont les uns pour les autres; et pour les faire discerner, Notre-Seigneur ajoute: « Comme je vous ai aimés ». Et pourquoi Jésus-Christ nous aime-t-il, sinon pour nous rendre capables de régner avec lui? Il faut donc nous aimer les uns les autres en ce sens, afin que notre amour se distingue de l'amour de ceux qui ne s'aiment pas dans le même but, parce qu'ils ne s'aiment pas véritablement. Mais ceux qui s'aiment dans le dessein de posséder Dieu, s'aiment véritablement. Pour bien s'aimer, ils commencent par aimer Dieu. Cet amour ne se trouve pas dans tous les hommes ; il en est au contraire un bien petit nombre pour s'aimer dans le seul désir que Dieu soit tout en tous (4).

 

1. Rom. XIII, 10. — 2. Jacques, II,19. — 3. Ps. X, 6. — 4. I Cor. XV, 28.

 

 

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